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1 juin 2021 2 01 /06 /juin /2021 17:03
« En cours de chute »

  Melun, crayon, 1979

Marcel Dupertuis

 

***

« Je vous écris en cours de chute.

C’est ainsi que j’éprouve l’état d’être au monde »

 

René Char

 

*

 

   C’est du fond obscur, c’est du fond mutique que s’enlèvent les traits de crayon qui viennent à nous. D’abord, en une première saisie, on a du mal à en cerner la forme, à en deviner le projet. Sans doute en est-il ainsi de toute esquisse dont la sortie d’un universel chaos nous questionne bien davantage qu’elle ne s’adresse à notre sens esthétique. Si elle n’était que ceci, « une esthétique », elle convoquerait uniquement notre « faculté de sentir », de percevoir le sensible selon ses qualités essentielles. Mais, ici, ce n’est seulement l’expression de notre goût qui est mise en question. « Mise en question » veut signifier qu’au sujet de cette esquisse, d’emblée, nous nous interrogeons. Non tant sur la figure qu’elle est censée représenter que sur la manière dont elle l’est. De toute évidence la forme est humaine, plutôt féminine que masculine, des volumes en attestent, des attitudes en témoignent. Mais peu importe le sexe du modèle, son âge, sa configuration singulière. Il nous suffit de nous enquérir de cette silhouette d’humanité et d’y faire face comme à un imminent danger. Car, à prendre en compte ce qui vient à nous, ces hachures, ces « lignes flexueuses », ces retournements et hésitations graphiques, nous sentons bien un tellurisme sous-jacent, un bouillonnement existentiel, une lave à peine refroidie qui tarde à s’immobiliser dans une manière de néant. Cette représentation, indubitablement, est pur acte de néantisation. Comme si, le contour humain une fois posé, rien n’était plus urgent que d’en dissimuler les traits, d’en biffer l’existence. Des mots auraient été dits, des phrases ébauchées, un texte venant à l’œuvre qu’une action de déconstruction gommerait, comme le nuage efface la lumière du soleil.

   Difficile venue au jour de l’humaine condition. Toute naissance est cri. Toute parturition le lieu d’une incoercible douleur. Donner existence - ce que fait tout Artiste -, est œuvre de vie qui se double d’une œuvre de mort. Le dessin parvenu à son accomplissement, la couleur devenue tableau, la sculpture débarrassée de ses scories matérielles, toutes ces totalités signifiantes  abolissent les fragmentations, les bégaiements plastiques, les essais qui, tous, sont des sauts de nain au-dessus de l’abîme. Ecrire un poème (terme générique pour tout travail de création), consiste à tirer, un à un, chaque mot qui repose dans sa gangue d’ennui, de vacuité, et lui permettre de briller ne serait-ce que l’étincelle de l’instant. Tout est toujours retour dans les limbes. La fin du poème est silence. La fin du tableau cécité. La fin de la jarre, retour dans la matrice primordiale. Ces choses de l’art n’existent qu’à être dites, vues, éprouvées du geste délicat de l’oeil. Lorsque la jarre se sait touchée, du regard simplement, elle vit sa vie de jarre dont le destin est de faire se lever un sens au confluent des rencontres. La nôtre avec celle d’un objet venu à son entière présence de manifestation d’un donné artistique.

   Donc tout ceci, cet écheveau de minces fils, ces emmêlements de lignes, ces bifurcations, ces allers-retours, ne sont que la métaphore d’une « errance » éternelle dont notre sinueux chemin s’enquiert afin que, nullement assigné à l’impensable immobilité, il puisse tracer le signe du destin, baliser les aventures de nos innombrables rencontres. Ici se pose un simple problème lexical. Il consiste en l’emploi du mot « errance » dont l’habituelle destination est de décrire certes l’action de : « aller çà et là », mais aussi « erreur », « action de s’égarer ». D’où l’idée d’une irréversible perte dont nous serions, à notre insu, les victimes. Mais il faut transcender ces premières touches du mot et accorder à « errance » un sens qui aille au-delà de ce simple constat, le porte bien au contraire sur le plan d’une estime. « L’errance », il faut la voir comme notre plus évident coefficient de « liberté ». Au deux sens du terme. D’abord dans l’acception de « libre arbitre » dont le XVIII° siècle l’a doté. Ensuite dans une interprétation de type phénoménologique au cours de laquelle il reçoit une nouvelle valeur, à savoir celle d’un fondement sans fond, d’un abîme qu’habite tout Dasein, dans lequel il trouve la possibilité de son ouverture. Car c’est bien à partir du rien du néant que tout être prend figure et rayonne au plein de l’exister. Ici, « errance », « abîme » prennent portée positive puisqu’ils deviennent tremplin d’un essor. « Exister » : « sortir du néant » = acte de liberté. Sans doute n’y en a-t-il d’autre dont nous puissions faire le lieu d’une vérité. Extirpés du néant nous nous réalisons ontologiquement. Ceci ne suppose aucune infirmation. C’est une apodicticité.

   Donc si nous ramenons le contenu latent de l’esquisse aux présupposés qui en traversent la forme, nous sommes en présence d’une liberté à deux visages : d’abord celle d’un choix infini qui s’offre à elle puisque les traits qui la composent tracent les voies d’effectuations toujours renouvelées. On est dans l’acte anticipateur d’une énonciation graphique. On est en-deçà de son effectivité et le geste de la main-artiste tient en suspens le visage qui sera celui de l’œuvre définitive. La décision de poser sur le papier les signes derniers au terme desquels nul retour ne sera possible se donne à penser comme une restriction du champ des possibles, une fixation à demeure, une empreinte gravée dans le marbre. Le temps qui en précédait le surgissement était un temps en constant devenir, le voici figé dans les rets d’une immobile éternité. La mouvance est devenue inertie. Autrement dit une dissolution de la temporalité humaine, laquelle se dote de deux bornes, début et fin d’une action, et, entre les deux, la richesse des actualisations successives des actes et des propositions. Ensuite cette liberté se montre en tant que ce ressourcement continu du geste artisanal (au sens de « fabrication »), décision démiurgique qui se tient en suspens dans le registre des essences (ces figurations qui ne sont que des « pré-figurations »), tirant de chaque manifestation scripturaire un statut ontologique renouvelé, esquisses pré-signifiantes en attente de leur signifié, cette tournure humaine qui est l’une des propositions de l’exister, dont il ne sera plus possible désormais de faire varier à loisir les multiples configurations. L’œuvre venue à son terme ne possède plus la multivalence des projets qui était encore la sienne dans l’imaginaire mobile de son créateur. La voici remise à son destin qui ne peut être qu’aliénation. Avoir choisi une forme, une couleur, un style, un jeu particulier des traits qui en composent  l’architecture,  la condamnent à n’éprouver que cette mesure figée, inamovible, inaltérable, identique au minéral qui ne subit plus les atteintes de l’érosion. Si l’esquisse s’enrichissait du prodige des variations métamorphiques, le dessin en son dernier statut est comme un renoncement à figurer au-delà de ses propres limites : un chant qui s’exténue et confine au silence.

   Le travail contenu en toute esquisse est l’illustration de ce combat, de cette tension qui tiennent le geste de l’Artiste dans cette sublime hésitation qui ne signe nulle défaite ou bien telle incapacité à résoudre l’équation multiple des choix qui l’assaillent. Ce que cherche tout créateur : être au plus près de sa propre angoisse (l’œuvre accomplie est finitude), fixer dans le trait cette vérité qui toujours fuit à l’horizon et menace de ne jamais se dire. Bien loin d’être tournure négative de l’acte configurateur de formes, « l’errance » est cette réalité qui fait face au vide du Tao, qui se confronte à l’épreuve du Chaos et de sa béance, c’est le parcours solaire taché de nuit d’un Van Gogh, c’est la quête toujours recommencée d’un Cézanne aux prises avec la fuyante et diaprée Montagne Sainte-Victoire, c’est la confrontation de l’art à sa manifestation tangible. C’est une lutte à mort contre la Mort. C’est l’Amour d’Eros pour l’Aimée. C’est l’Amour d’Eros pour Soi. Jamais l’on ne s’exonère de sa propre forme. On lance seulement des grappins. Puissent-ils saisir quelque chose qui participerait à notre complétude !

 

 

 

 

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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 17:32
Sous l'œil solitaire de la lune.

Photographie : Arslan Ahmedov

***

   C'est Bergerel qui m'avait donné l'adresse de cet hôtel dans lequel je descendais depuis quatre ans. Je logeais au septième étage, sous une marquise de zinc, la taie grise de Paris au-dessus de la tête, les zébrures d'un passage piétons au carrefour, tout en bas, près des restaurants chinois. Je me satisfaisais de cette géométrie rassurante, de la ligne verte des arbres qui descendaient vers la Seine, de la perspective de la Place d'Italie, des cubes de ciment érigés sur la dalle Baudricourt. Curieusement les bruits de la ville me parvenaient comme au travers d'une nappe de coton et je dérivais, là, en plein ciel, loin des hommes et de leurs agitations désordonnées. C'était une      manière de havre de paix, un lieu de solitude, l'aire d'un aigle que rien ne pouvait atteindre hormis la course du vent et le glissement des nuages. Je passais de longues heures à rêver, planant au-dessus du bitume de la rue, regardant dans l'étroite ornière noyée d'eau le ballet intemporel des corolles de parapluies.

   C'est dans cette dérive songeuse et hauturière que, la première fois, je vous ai devinée plus que je ne vous avais vue, tout en haut de l'immeuble en face, émergeant de la brume des ardoises à la lumière bleutée. Vous logiez dans une étroite mansarde à la proue d'un immeuble de pierres et j'avais l'impression qu'en tendant le bras j'aurais pu vous saisir comme l'on cueille la délicate fleur. C'était si peu ordinaire ce genre de castelet que vous offriez à ma curiosité, marionnette de chiffon ne laissant voir de sa figure que son image d'envers, la chute du dos noyée dans l'ombre, la rivière d'une chevelure rousse maintenue par la cage des mains, une anatomie tronquée qui en disait peut-être plus que sa forme entière, accomplie. Les fleurs fanées du papier peint montaient vers une lune opalescente pareille à une grosse boule de papier japonais. C'était difficile de dire ce qui se laissait apercevoir là, réalité pure ou bien image teintée d''onirisme. Je supputais l'astre de la nuit réverbéré par le miroir d'une vitre ou bien simplement descendu par l'ouverture d'une lucarne dont je percevais le cadre dépassant du toit. Mais que signifiait donc cette longue posture dans l'attitude d'une méditation, dos face à la ville, comme pour en dire la vacuité, le peu d'attention à lui accorder ? Ceci ressemblait tellement à une retraite, à un refuge à l'intérieur de soi, à une possible perdition que vos bras rassemblés derrière votre nuque tachaient de contenir. Mais il était si facile de se perdre dans le labyrinthe de faciles conjectures et, parfois, dans une manière de lassitude interprétative, je laissais ma vue couler le long de l'avenue, en quête d'un événement qui m'aurait distrait de mes songeries. Mais rien ne paraissait que quelque passants attardés, la fermeture d'un café, le glissement des feuilles sur le trottoir de ciment.

   Chaque année, à cette période de la rentrée, alors qu'octobre charriait son cortège de brumes, je vous retrouvais, aussi fidèle qu'une cariatide soutenant quelque frise de pierre d'un antique chapiteau. Toujours sous l'œil de la lune, de sa sclérotique ronde parcourue des canaux courant parmi le lacis des cratères. Toujours dans cette pose tendue vers un improbable avenir. Un soir, alors que j'avais ramené un ouvrage de la Bibliothèque Nationale, feuilletant les pages des peintres romantiques d'Outre-Rhin, je tombais sur une reproduction dont je pensais, immédiatement, qu'elle me donnerait la clé de votre énigme. Un doux paysage y était posé dans des teintes d'un glacis rose, lumineux, presque féerique, simplement atténué par l'austérité du thème, par la symbolique à la troublante évidence. Ceci que j'apercevais était dans le genre d'une allégorie disant la désertion des choses privée de présence humaine. C'est vous qui aviez disparu de la toile de Caspar David Friedrich. La lune y était toujours présente mais avec plus de parcimonie. Juste une apparition à la manière d'un fin brouillard. Les arbres étaient la réplique des fleurs de votre intérieur. Le sombre portail, au premier plan, signait-il cette fermeture du monde qui semblait vous être destinée ? Mieux, même, cette barrière existentielle, n'était-ce pas vous, votre refuge dans le lieu hautain de la mansarde ? Cette barrière n'était-elle pas le redoublement de la cage de vos doigts enserrant un douloureux secret, peut-être un mystère, une incomplétude à jamais ouverte qui, à l'évidence, ne trouverait d'accomplissement ? C'était si troublant de vérité et les liaisons, dans ma tête, se faisaient avec le naturel qui sied au flux et au reflux que dirige la lune depuis son livide empyrée.

Sous l'œil solitaire de la lune.

Caspar David Friedrich

Tableau à la mémoire

de Johan Emanuel Bremer

***

   Souvent, après cette vision du tableau, j'ai pensé à vous, à cette mansarde que l'air visitait avec l'assiduité qu'a un songe à faire votre siège. En quelque manière, vous étiez une fille de l'air, Sylphide s'effaçant à mesure qu'elle paraissait, génie se confondant dans les fleurs du papier, se coulant dans l'eau pâle de la lumière lunaire. Vous étiez si difficile à dessiner, sauf avec la délicatesse et l'évanescence des ardoises magiques qui effacent les images qu'on leur confie, dans une cendre innommée. Je suis resté plusieurs années sans venir à l'hôtel, toujours parti pour de longs voyages. Pour autant votre image demeurait présente, juste au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Venant à Paris, bien des années après ma première découverte, j'ai pu vous retrouver, mais au prix d'une perte. La nacelle d'ardoise, la vôtre, voguait toujours sous la meute blanche des nuages, avec sa fenêtre ouverte sur l'horizon. Un rideau battait à la fenêtre, sur une pièce claire qu'illuminaient le feu et l'or d'une composition contemporaine. Souvent, les notes d'une musique gaie, entraînante, s'échappaient par la croisée. Il me fallait en convenir, ma muse lunaire avait disparu, remplacée par le simple éclat d'une étoile que je devinais sans l'apercevoir. J'étais certes dépité mais non meurtri avec, dans la bouche l'arrière-goût d'une amertume. J'aurais tant aimé vous connaître, vous inviter dans un de ces petits restaurants chinois, vous offrir une soirée de répit sous la lumière coiffée de papier calligraphié. Un voyage sans retour, sans doute, mais l'instant aurait importé bien plus que quelque projection sur la comète. Parfois l'événement dépasse en charme sa possible réitération.

   Le jour avant mon départ, celui qui devait être le dernier - je n'ai jamais remis les pieds dans cet hôtel à contre-jour du ciel -, je suis allé flâner du côté de la dalle Baudricourt. Au milieu de la déambulation joyeuse des étudiants, des rires des voyageurs asiatiques, une exposition de peinture avait lieu. Je regardais distraitement les toiles exposées, de facture plutôt moderne, lorsque dans l'éclat d'un rayon de soleil, je vous ai reconnue. Certes, cette lumière zénithale vous changeait de la faible clarté lunaire. Mais vous étiez bien la même, tête retenue dans le croisement de vos mains, cheveux de rouille, fleurs à l'assaut du ciel, lune infiniment ronde dont le regard semblait vous fasciner. L'artiste, jeune, à l'allure de fille irlandaise épanouie a emballé la toile dans une feuille de papier de soie. Je suis revenu à l'hôtel. Les marches jusqu'au septième étage ne m'avaient jamais paru aussi légères. A l'aide d'un ruban adhésif, j'ai accroché l'œuvre, la vôtre, puisque vous en étiez le sujet, sur le mur qui faisait face à votre mansarde. Je l'ai longuement regardée, à la façon d'une amie que j'aurais quittée pour toujours. J'ai fermé la porte à double tour , donné la clé à la réception. Un taxi m'accompagnait à la gare. Tout le long du trajet vous étiez présente en moi, comme une accompagnatrice pour un voyage sans retour. Par les vitres du train je regardais l'automne faire sa belle avancée. Au-dessus de la hampe blanche des bouleaux, les feuilles prenaient la teinte d'un cuivre qu'un dernier feu aurait éclairées. Un instant, dans cette rapide lueur, j'ai cru apercevoir les reflets de votre chevelure. Bientôt j'arriverais dans ce pays que j'avais adopté, semé de pierres blanches. Ici on disait qu'elles avaient la belle pâleur de la lune. Le songe aussi qui, longtemps, me poursuivrait !

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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 10:29
Aurore au plus vif de soi

 

‘Désenchantement’

Œuvre : André Maynet

 

***

« Ce sont surtout les âmes tristes qui cherchent partout en vain

un remède à leur tristesse,

une explication de leur désenchantement. »

 

Montalembert

‘Histoire de Ste Élisabeth de Hongrie’

 

*

 

   Comment saisir Aurore, cette manière d’illisible buée, autrement qu’en la décrivant avec la modestie qui sied aux choses simples ? Elle est là, face à nous, en cet instant qui nous la révèle en même temps qu’elle paraît se soustraire à notre regard. Un genre de présence absente, d’oxymore existentiel : une fois la lumière, et elle est juste à portée de notre regard ; une fois une ombre, et elle se retire de la scène pour gagner les coulisses. Etrange pièce de théâtre qui nous aliène au seul motif que, spectateur unique d’une divine révélation, nous souhaiterions capter la totalité de son intérêt et nous n’en possédons jamais qu’un fragment, une fuite que nous ne saurions nommer, sauf à avoir recours au lexique du désarroi, de la perte, de la déshérence. C’est ainsi, les êtres de pure beauté sont de nature séraphique, poudroiement d’un nuage au plus haut du ciel, irisation de clarté au sommet d’une vague, tremblement cuivré d’une feuille morte dans la fuite d’un sous-bois. Mais à quoi donc nous servirait de poursuivre cette plainte orphique, si ce n’est de tomber nous-mêmes dans ce ‘désenchantement’ dont cette Jeune Femme est l’emblème en sa posture la plus exacte ?

   Nous voulons dire Aurore dans une manière d’esthétique admirative, de fascination qui nous réduira, tel l’admirable scarabée pris dans son bloc de résine, à ne plus être qu’une ombre portée de qui elle est. Aurions-nous d’autre pouvoir que d’être ceci, mince phalène au large du rayonnement d’une lampe, grésillement alentour d’une flamme, cendre qui couve et ne peut rejoindre la braise ? Alors, voici que le ‘désenchantement’ dont Aurore est affectée nous transit à notre tour et que plus rien au monde ne nous intéresse que d’être auprès d’elle, peut-être en elle, partie de qui elle est, chair de sa chair, onde de lumière diffuse, éclat d’albâtre assourdi qui s’élève d’elle, irradiante lueur qui nous prend au piège et nos yeux ne pourront s’en détacher qu’à connaître la plus brusque des cécités. Ne plus la voir, c’est ne plus voir le monde, ne plus voir en soi la douce effervescence de l’illusion. Ne plus la voir c’est, en quelque manière, ne plus s’apercevoir soi-même, renoncer à son propre paysage et se réfugier à la source première de notre venue au monde, en cet incroyable moment d’avant l’ouverture de la conscience. Une nuit en quelque sorte avec ses dentelles de ténèbres et ses scories de mystère.

   

   Pur enchantement pour notre regard : voir la nappe acajou de ses cheveux, l’ovale blanc de son visage pareil à un camée antique, voir le charbon à peine apparent de ses yeux, la discrétion de ses lèvres, la délicatesse de faïence de son cou, voir la douce comptine de ses bras, une si mince profération, on la croirait tout droit venue d’un conte de fées, voir sa robe, la souplesse de ses plis inclinant au bleu égyptien, au bleu de nuit, cette énigme qui demeure entière et nous ramène à la part d’inconnaissance de qui nous sommes, voir le haut croisement de ses jambes, l’empreinte presque invisible de son linge intime puis la perte de ses chevilles dans le gris du sol, voir ses ballerines qui semblent se reposer d’une danse ancienne, peut-être d’un rituel, d’une offrande à quelque Déesse seulement connue d’elle.

    Désenchantement pour nous : que tout ceci, cette plénitude s’efface ne laissant derrière elle qu’une immense vacuité, un champ parcouru des traces du vide, des stigmates du silence.

  

   Pur enchantement pour Elle qui fait face : remonter à l’origine des choses, ce dont témoigne son beau prénom ‘Aurore’. Ne nullement se contenter de la croûte du sol mais forer jusqu’au peuple dissimulé des blanches racines, s’emmêler au tapis des fins rhizomes, plonger dans l’humus qui est le ferment pour le beau nom ‘d’homme’. Se mêler à l’eau de source, devenir filet   cristallin s’égouttant de la fontaine. S’immiscer dans l’essentielle Nature en ses multiples visages, être le bouton de rose semé de fines perles d’eau à la pointe du jour. Débuter simplement et naître de soi avant même de naître aux choses. Sentir en soi les trajets métaboliques de la vie en ses premières efflorescences, la croissance lente de la lumière, le dépliement de la feuille, le bruit interne de la pierre, la première levée de l’Océan, la respiration du volcan traversé de ses laves incandescentes. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Avant toute chose, Aurore est un genre de concrétion de ce qui vient à l’être « sur des pattes de colombe » (Nietzsche), de ce qui, de soi, s’élève jusqu’au site de son ultime parution. C’est en soi, dans l’enceinte même de son propre corps, qu’Aurore perçoit tous ces subtils mouvements qui sont la scansion éternelle du monde. Un diapason vibre en elle, une clepsydre fait tinter son chapelet de gouttes, un sablier décompte chaque seconde avec un bruit de soie. A la surface de sa peau, Aurore sent les premiers frissons de la levée du jour, les intimes frémissements des Endormis sur leur couche de toile, les dernières notes fugueuses des songes de brume, les ultimes flux des fantasmes avec leurs ricochets, leurs diapreries, leurs regrets de quitter les rives du désir, les notes épicées du plaisir. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   La Jeune Existence est tellement installée dans son tropisme auroral qu’elle a bien du mal à imaginer ce que pourrait être la clameur d’un zénith si, toutefois, il devait venir jusqu’à elle, ce que serait un couchant hespérique avec ses lourds incendies pourpres, là-bas sur la ligne incendiée de l’horizon. Être pour soi, en soi, en cette dimension matinale des premières pensées du monde, des décisions ultimes du paraître, de la retenue sur le bord des choses, c’est pure félicité. Tout est encore vierge, serti dans son cocon de pure beauté, d’exacte venue en présence. La lumière n’est pas encore la lumière, plutôt un genre d’étincelle qui se déclot à partir de son centre en une douce effusion. L’eau n’est pas l’eau, plutôt une théorie liquidienne attendant l’heure de son flux. Le feu n’est pas le feu, plutôt une nitescence en arrière de soi, une puissance sur le point de se libérer. L’air n’est pas l’air, plutôt un immobile alizée animé en son sein de pliures aériennes. La terre n’est pas la terre, plutôt un éparpillement de poussière en attente de devenir humus. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Ce qui est à saisir en tant que son fondement, c’est bien ce site d’une Attente, cette disposition au Passage, cette primitive impulsion d’une originelle métamorphose. Tout est contenu en ceci, en cette première parole qui pose le monde tel le poème qu’il est, tel le magnifique langage qui s’abrite en retrait derrière chaque chose. Les choses ne viennent nullement à nous sur le mode de l’image, comme si le réel consistait en une immédiate et intuitive saisie de qui il est, ce qui alors serait de la nature de la pure magie. Non, les choses viennent à nous en mots. Regarder la montagne c’est la faire venir à nous en son nom de ‘montagne’. Regarder la mer, la saisir en tant que son nom de ‘mer’. Se regarder soi, se nommer telle la personne que l’on est, qui ne peut guère apparaître sur l’immense scène mondiale qu’à décliner son identité, à parler, articuler son propre soi. Adam, le premier homme ne l’est jamais qu’à la mesure du nom fondateur de qui il est. Eve, la première femme n’est jamais qu’à la mesure du nom fondateur de qui elle est. A cette aune, Aurore, ne peut faire sens qu’à s’identifier à ces trois syllabes qui constituent son alphabet primitif, celui grâce auquel, s’installant en sa parole, elle se connaîtra elle-même et connaîtra le monde. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Chacun, en soi, est une histoire qui a un jour commencé, dont chaque heure nous poursuivons la fable sur le grand livre existentiel des présences humaines. Avant toutes choses nous sommes langage en notre essence. Ceci, Aurore le sait du plus profond de sa conscience. Ainsi ne se retrouve-t-elle jamais mieux qu’à se ressourcer à quelque texte très ancien, situé à la limite de la mémoire des hommes. Campée ici, sur cette chaise qui paraît être celle d’une église, là où résonne nécessairement le Verbe premier, Aurore n’a de cesse de répéter, derrière la blanche falaise de son front, quelque texte fondateur de l’humain en sa plus belle manifestation.

   Alors, où aller mieux puiser la source aurorale que dans le texte sacré du Rig-Véda ? Où trouver paroles plus originaires, paroles plus justes de ce qui se dit et s’éclaire dans la matinale pensée des hommes tôt-venus ? Ecoutons donc leurs mots de grande sagesse et nous saurons mieux, à cette écoute, qui est Aurore, qui nous sommes aussi puisque, aussi bien, il ne peut qu’y avoir coalescence de nous à l’autre, de l’autre à nous :

 

« Fille du ciel, tu nous apparais jeune,

et sous un voile étincelant,

reine des trésors terrestres,

Aurore, brille fortunée pour nous.

Suivant les pas des Aurores passées,

 tu es l’ainée des Aurores futures,

des Aurores éternelles.

Viens ranimer tout ce qui vit,

viens revivifier ce qui est mort !

(…)  

Dans les temps passés elle brillait splendide ;

avec la même magnificence,

aujourd’hui elle éclaire le monde ;

et dans l’avenir elle resplendira aussi belle.

Elle ne connaît pas la vieillesse ;

immortelle elle s’avance,

toujours rayonnante de nouvelles beautés…

L’Aurore ouvre ses voiles,

comme une femme couverte de parures…

Elle semble, quand elle se lève,

une jeune femme sortant du bain.

Comme une femme qui veut plaire,

l’heureuse fille du ciel déploie

sa beauté devant nous. »

 

   Enchantement pour elle : revenir à ces paroles premières, elles sont le creuset où se devine le luxe d’exister conformément à la loi de l’univers. La seule qui soit belle et pertinente. Nous suivrons Aurore jusqu’au seuil de la nuit, nous impatientant de la retrouver en sa matinale splendeur. Aurore, Aurore toujours, la suite n’est n’est que l’anecdote dans laquelle se perdent les hommes !

 

 

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28 mai 2021 5 28 /05 /mai /2021 10:10
Une esthétique de l’irisation

‘Lignes de vie’

Photographie : Christine Laroulandie

 

***

 

   Sommes-nous immédiatement auprès de cette belle image ? Y entrons-nous de plain-pied ? Se dit-elle à notre conscience sur le mode de la connaissance sûre, définitive et, notre regard la visant, il n’y aurait plus grand-chose à dire, sa vérité ayant été saisie jusqu’en son fond ? Bien évidemment ces quelques questions, loin d’épuiser le sujet, ne font que le poser d’une façon encore plus aiguë. En effet, pourquoi interrogerions-nous si, comblés par une manière d’évidence, plus rien ne serait à dire, à éprouver, à sentir ? Mais chacun sait combien toute image est le lieu d’une infinie polysémie : selon sa forme, sa lumière, sa composition, les proportions relatives de ses divers motifs.

    Mais demeurer sur ce plan strictement formel ne fait que cerner ce que nous voyons sans en sonder la dimension sensible (au sens de la sensibilité), sans en percevoir les arrière-plans nécessairement logés au creux de l’intime, les lignes de fuite du ton fondamental qui détermine nos affinités et notre façon unique d’être-au-monde. Car, avant tout, c’est bien de ceci dont il s’agit, percevoir en soi, pour soi, ce qui du réel nous attire, nous aimante, parfois nous fascine à tel point que notre vue, en son extrême focalisation, bien loin de voir une possible totalité, ne s’attache qu’au fragment élu dans une manière de stance amoureuse. Un désir se comble, certes dans son approche seulement, mais s’approcher est déjà, en quelque façon, s’immiscer dans, se trouver auprès, être en chemin pour plus loin que son habiter quotidien.

   Et maintenant, qu’en est-il du réel qui vient à nous dont, la plupart du temps, nous pensons qu’il nous est remis telle cette chose incontournable, cette loi qui s’impose, ce destin dans lequel nous plaçons nos pas afin de ne nullement différer de la part qui nous a été allouée en cet ici et maintenant. Mais ceci a-t-il réellement rapport avec la photographie qui constitue l’objet de notre recherche ? Oui, cela a rapport au simple motif que, la plupart du temps, les images ne nous montrent le réel qu’en sa mesure la plus exacte, autrement dit selon son mode habituel de parution qui se nomme ‘réalité’, dont, à l’évidence, nous avons bien du mal à nous échapper, tant le monde soi-disant ‘objectif’ se livre à nous comme l’unique perspective dont se doter pour comprendre adéquatement le monde qui nous entoure.

   Le réel, dans sa puissance ordinaire, le réel dans sa domination, restreint à l’envi notre propre liberté. Il n’autorise aucune marge dont nous aurions pu faire le lieu de déploiement d’une pure subjectivité. Or nous ne pouvons recevoir le tout autre que nous qu’en tant que sujet, c'est-à-dire conscience intentionnelle qui vise les objets et s’en détache nécessairement afin que s’installe cette distance qui seule nous met en pouvoir d’estimer, de juger, de faire émerger le dépliement des sensations. Certes, les compositions exactes, les géométries affirmées, la clarté de la sémantique d’une oeuvre, sa venue à nous dans la limpidité, tout ceci constitue des motifs de satisfaction dont notre raison s’empare sans délai à des fins d’exigence logique.

   Mais rien n’est moins logique qu’un paysage car la Nature dont il provient en son essence est foisonnante, polychrome, profusion végétale, croissance infinie depuis le moteur même de son être. Or toute image fige un instant, toute image immobilise dans une sorte de résine et ce qui nous est donné à voir est une simple condensation de l’espace, un suspens de la temporalité. Comment alors reconstituer cette mobilité essentielle de la Nature, lui restituer son mouvement interne, lire en elle cette vie qui palpite, tremble, ne rêve que de surgir et surgir encore pour la simple raison qu’ayant ‘peur du vide’, la Nature ne saurait demeurer en soi et procéder à sa propre extinction.

    C’est à ce point de jonction du mobile et de l’immobile, de l’inerte et du vivant, du repos et de l’activité que la photographie de Christine Laroulandie prend tout son sens. Nécessairement immobile dans son support, elle s’anime d’une multitude d’intimes translations, de menus passages, d’un métabolisme interne au terme duquel se justifie le titre de cet article : ‘Une esthétique de l’irisation’. Les peupliers sont des flammes levées qu’un simple courant d’air fait frissonner, leurs minces rameaux sont d’évanescents traits de fusain, des esquisses en voie de paraître, des rumeurs semblables au chant si discret et mélancolique du chardonneret. Cet effet de vibrato nous prend au cœur même de qui nous sommes, il s’insinue en nous, il fait ses trajets et sème notre chair des germes d’un subtil bonheur, presque inapparent mais d’autant plus inscrit dans le luxe de sa propre profération : une modestie, la juste effusion du simple qui est aussi l’une des faces les plus délicates d’un sentiment de vérité. Cette scène prend les airs d’une climatique automnale et c’est comme un adagio qui s’enlace aux troncs, lisse les écorces de sa plainte longue, un brin ténébreuse, parcourue des brumes impalpables d’une rêverie.

   Derrière les peupliers, un peuple indistinct de touffes végétales, un rythme élégant de blanc et de noir, un ciel poudré d’une clarté de neige, une lumière opalescente qu’on dirait venue du plus loin de l’espace, mais aussi du temps, sorte de clarté originelle dont le bourgeonnement évoque la grâce séraphique d’une poésie mallarméenne. La berge se détache à peine, fin liseré gris, ligne médiatrice subtile sise entre la terre et l’eau. L’eau, en sa parie médiane, a pris la profondeur mystérieuse du noir limon, étrange confusion des éléments qui dit leur inséparable présence, leur unité, la ressource première de leur belle venue en présence.

   Ce que le haut de l’image installait dans une manière de fugue, la partie inférieure l’accomplit dans un contrepoint qui lui répond. Pièces en écho d’une voix unique qui veut dire le réel en son essentielle oscillation car rien n’est figé qui est vivant. L’onde paraît immobile mais elle est animée de ce miroitement qui la fait être, tout à la fois, l’eau qu’elle est en sa substance propre, mais aussi émergence souple des grands peupliers qui viennent à leur être dans ce long frisson qui les abandonne à eux-mêmes et les remet au nécessaire astigmatisme de notre regard.

   Nul regard n’est jamais fixé en un airain qui le rendrait fixe. Toujours, dans notre prise en compte du monde, le décalage d’une myopie, l’approximation d’une hypermétropie, comme si ces défauts de la vision étaient la métaphore d’une vérité à poursuivre, à n’atteindre jamais. Seulement des essais. Seulement des tentatives. C'est-à-dire le recours à une esthétique de la palpitation, du tressaillement, de l’ondoiement. Une existence jamais en pleine lumière, jamais en une totale obscurité : un clair-obscur, le passage d’une réalité à une autre, d’une nuance à une autre, d’un état d’âme à un autre. Peut-être n’y a-t-il plus essentielle réalité que celle-ci !

   D’une façon sûre la photographie ne peut échapper à cette règle, pas plus que l’art en ses manifestations. Ici, l’image « donne à penser ». Pourrait-on se soustraire à ceci ? Penser le monde est déjà entrer dans son jeu le plus secret, le plus passionnant. Le pire, sans doute, ne nullement frissonner au contact de l’image belle. Un frisson contre un autre. L’exister est toujours cet écart à soi, aux autres, aux choses du monde. Penser est combler la vacuité autant que faire se peut. Là s’inscrit le sens en son plus estimable visage. Cette photographie nous y invite dans la légèreté, la délicatesse, la dimension d’un luxe raffiné. Comprendre ceci, c’est être sans délai au cœur de la photographie, l’habiter en ce qu’elle a de plus éployant, de plus émouvant. ‘Emotion’ dont la valeur étymologique est la suivante : « mouvement » et « trouble, frisson. » En ceci, l’image, bien plus que d’apparaître en tant que simple objet est devenue sujet, sujet qui nous interpelle, à qui nous devons répondre. Être en dialogue avec les choses du monde, chair contre chair, y aurait-il plus belle dimension de l’exister ? Exister : ‘lignes de vie’.

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2021 2 25 /05 /mai /2021 08:08
A la pliure simple des choses

En Lauragais

Vers Bram

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’on pourrait dire, d’emblée, la grande beauté de cette image et ne rien rajouter. A la beauté, rien ne s’adjoint que sa propre mesure. Lorsque la beauté est visuelle, elle est poème du regard. Des yeux à la chose belle un rayon s’établit et se destine à être le témoin de ce qui est dans l’évidence, qui alors se donne en tant que pure intuition du réel. Nulle parole à proférer. Nul jugement à émettre. Nulle justification à verser quant à ce qui se manifeste là, dans la présence, connaît le plein de son être dans la marge précise de l’instant. La beauté se lève de soi, vit de soi, en soi, pour soi.

 

La beauté est liberté ou bien n’est rien.

La beauté est vérité ou bien n’est rien.

 

   Il semblerait que l’on parvienne à une manière de tautologie qui énoncerait l’égalité de la beauté avec la beauté.  Il en est ainsi des choses ineffables, c’est que leur être est entièrement donné en une seule fois, en tout et pout tout. Autrement dit, la beauté est totalité, origine et fin de qui elle est.

   Mais ces considérations abstraites ne suffisent nullement à épuiser la venue et la perdurance de son être. Etant sortie du néant qui précédait sa naissance, cette image est inscrite dans le vaste destin du monde avec la nécessité qui est attachée à toute dimension essentielle, être soi et le demeurer aussi longtemps que des yeux humains s’appliqueront à recevoir son don, qui est unique, seulement unique.  

Certes nous pouvons décrire et nous adonner ainsi aux subtilités d’une esthétique.

   Le ciel est au plus haut de sa mystérieuse densité. Il est mesure ambivalente du temps qui passe. Il est encore ourlé de nuit en même temps que se dessinent en lui les premiers flux du jour. Ils sont des genres de vagues alanguies qui, en un seul et même mouvement, connaissent les grands fonds des abysses mais aussi l’onde de surface que lisse et décolore une belle lumière. Voyeurs de l’œuvre, nous avons du mal à nous détacher de ce ciel si doux, de cet espace si favorables au flottement du rêve, aux broderies de l’imaginaire. C’est bien sa lente vacuité qui nous retient sur le bord souple de la sensation. C’est bien le suspens qui l’habite, cette hésitation entre deux états, le nocturne dense, le diurne léger, le suspens qui instille en notre cœur, au sein même du rythme pendulaire qui l’anime, cette hésitation qui, une fois se donne comme mélancolie, une fois comme cette plénitude qui nous fait être jusqu’au bout le plus efficient de nous-mêmes. En quelque sorte, le ciel nous prend dans notre propre dénuement et nous accomplit bien au-delà des efforts humains, de ses tragédies, des lourdeurs et des contingences terrestres.

 

N’est-il le lieu de la légèreté ?

 N’est-il la disposition éthérée de l’idéal ?

N’est-il le territoire du vol des grands oiseaux ?

 ils planent longuement,

tout au bout de leurs rémiges aériennes.

  

   Vient le moment où l’on doit quitter le ciel, du moins ses hautes contrées et consentir à redescendre à de plus modestes altitudes. Un nuage encore, tout en longueur, un flottement d’écume délimitent le pays d’amont, et tracent l’affleurement du pays d’aval. Le ciel est un fleuve, un long voyage océanique, une lente dérive dont on ne peut, au titre de son immensité, connaître le point de chute, peut-être sa disparition, loin au-delà de nos perceptions humaines. Il y a une vive bande de clarté, une fulguration de la lumière, un bourgeonnement interne venus d’on ne sait où, immatériels, de la nature de l’esprit, de la consistance éthérée de l’âme. Tout aussi bien pourrions-nous nous y effacer, franchir la paroi de lumière et nous retrouver dans un genre d’outre-monde tissé des plus étranges draperies. Peut-être des oscillations boréales aux vitesses étonnamment magnétiques. Peut-être des irisations de rapides comètes. Peut-être des éclipses solaires et l’anneau de pure luminescence tout autour de l’étoile.

   Voici, comme s’il s’agissait de sa destination, le ciel s’est posé tout en haut de douces collines. Trois arbres et seulement trois disent le rythme immuable de la pure et délicate splendeur. Tout ici est à sa place de chose et nulle autre géométrie ne pourrait convenir que celle-ci, que cette exactitude au centre même de son être. Ces trois arbres, deux en forme de sphère, un en forme de flamme, sont les témoins de temps immémoriaux. Ils viennent du plus loin du visible, sans doute d’une origine qui, à nous les hommes, ne sera jamais accessible. Ils sont les puissances tutélaires de la croissance. Ils sont le surgissement et le point d’arrivée d’une sève primitive. Ils sont le lieu de concrétion de la vie. Ils sont de curieux menhirs solitaires qui interrogent de toutes leurs feuilles assemblées, de toutes leurs blanches racines, de leurs soyeux tapis de rhizomes la raison même de toutes ces présences qui parsèment l’univers, tracent l’admirable poème de l’exister.

    Ce sont eux qui sont les plus apparents. Ce sont eux les médiateurs du Ciel et de la Terre. C’est d’eux que s’élève toute parole. Ils sont leur propre langage en même temps que le nôtre. Ce qu’ils profèrent à la hauteur de leur forme, cette sublime et étonnante simplicité n’est que le reflet du sentiment intime qui nous étreint à leur rencontre. C’est là le prodige d’une œuvre lorsque, de sa modestie même, elle s’éploie dans le domaine rare de l’art. Comment définir l’art, en ce moment même de l’entrée en présence de l’image, si ce n’est à la dimension de joie qu’elle creuse en nous ? A la félicité qui résulte de sa contemplation. Oui, nous disons ‘contemplation’ comme nous le dirions d’un Existant totalement immergé dans le subtil rayonnement d’une icône.

   Il y a, du Regardant à l’icône, tout l’invisible trajet de la foi pour un croyant, tout le trajet d’une admiration pour l’agnostique. Ce mouvement même de l’observateur à la chose observée est, à l’évidence, empreint de ‘spiritualité’. Ici, nous donnons à ce terme si habituellement connoté en valeurs péjoratives, le sens fondamental d’une activité de l’esprit, laquelle rencontrant l’objet de beauté se trouve portée à une manière d’effervescence, d’incandescence. Ce même sentiment qu’a dû éprouver le Photographe découvrant le paysage si photogénique qui, déjà, était œuvre d’art en sa première apparition et a été porté au faîte de sa qualité en raison du geste photographique.

    Tout est toujours, dans le monde de la création, rencontre de ce qui, pour le Créateur fait sens, lui adresse la parole et lui enjoint de porter à la forme ce qui, de soi, est le plus souvent invisible pour les Distraits mais ‘saute aux yeux’ (au sens le plus réel du saut) de qui a souci de porter le réel à l’éclat du paraître en sa plus belle affluence. C’est identique à la commotion amoureuse, un invisible mais solide fil d’Ariane relie l’amoureux à l’aimée et rien ne sera réalisé qui n’aura porté cet amour au plein de sa présence. Non, nous n’avons nullement oublié la terre, c’est même elle, la terre, qui est le fondement sur quoi repose aussi bien la croissance des arbres, aussi bien la vastitude du ciel. Elle est la matrice de toute chose. Elle est le sol qui accueille nos pas. Elle est le réceptacle qui attend le retour de nos corps au néant dont elle est parcourue en son abyssale profondeur.

   La terre est belle. D’un noir profond, tout en haut de la colline. D’un noir de tchernoziom, cette matière ancestrale semée de l’humus le plus riche, celui sur lequel peut prendre appui toute prétention à vivre. Une zone plus claire reflète les nuages. Juste effleurement de la lumière dont la touche à peine appuyée, trait d’une mine de graphite, obombre la scène dans une manière de délicat clair-obscur. Tout ceci énonce, en termes plastiques, le grand soin apporté au traitement de l’image, les sèmes presque inapparents qui traversent son filigrane, ce travail d’équilibriste sur la ligne de crête sise entre adret et ubac. Oui, ces termes d’une topologie géographique témoignent bien d’une spatialité amoureuse. Nous ne pouvons, avec son Créateur,

qu’aimer cette terre parcourue de sillons,

qu’aimer la silhouette de ces arbres,

qu’aimer l’immensité de ce ciel,

qu’aimer l’image qui en est l’heureuse synthèse.

 

   Au temps du déferlement tyrannique des images médiatiques, au temps des déconcertants et superficiels ‘selfies’ (l’anglomania convient parfaitement à ce type de non-événement !), combien il est rassurant de pouvoir méditer devant de telles abondances. Abondances certes esthétiques, mais aussi éthiques (un devoir de sincérité vis-à-vis de l’image), mais aussi créatrices d’un lieu pour l’homme auquel s’abreuver et se rasséréner. En ce siècle de constantes errances et approximations, quel ressourcement que de retourner aux polarités fondamentales en lesquelles inscrire nos pas :

 

Terre, Arbres, Ciel :

triptyque d’un refuge où retrouver l’homme,

tout homme !

 

 

 

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 16:47
Blanche beauté

Source : Cercle Quercynois

des Sciences de la Terre

 

***

 

Il faut être près du sol,

 près du grand ossuaire blanc.

Il faut marcher

dans le sentier étonné

 de l’aube grise.

Là, tout près de soi,

là dans l’immense solitude,

là se lève la rumeur sourde

du poème.

La pierre est poème.

L’air est poème.

La lumière est poème.

 

On avance à l’insu de soi,

on est porté par le paysage.

Autour de soi,

la vibration des choses

et la simple nudité de ce qui est.

Rien ne s’exile de soi.

Tout demeure dans le geste

immémorial de l’arbre,

dans la blessure de la pierre,

dans l’immobile silence de l’air.

 

 Avancer, respirer,

 humer les fragrances minérales,

écouter le chant rauque

du calcaire,

c’est être soi jusqu’en son ouverture

la plus exacte.

On est possédé de l’intérieur

par la racine éployante du jour.

Cela s’éclaire en soi,

 cela profère à demi-mots,

cela veut dire et se retient

au bord des lèvres,

au bord du cœur.

Car dire la beauté

en son exultante blancheur,

serait la réduire à néant.

Lui ôter toute chance de paraître.

 La beauté, il faut la laisser s’épanouir

en sa plus essentielle venue.

Elle est mystère,

elle est saisissement de l’âme.

Elle est saisissement

de soi en-l’autre-advenu.

 

Partout sont les formes

du multiple éblouissement.

 Une feuille se détache de la branche

et fait son bruit de doux métal.

Une huppe, au loin, pousse son cri

trois fois mélancolique.

Un gland tombe et rebondit

dans le pli attentif de l’oreille.

Tout se dit comme

dans un conte pour enfants,

une voix si douce,

elle pourrait bien s’effacer,

regagner l’antre immémorial

de sa première présence.

 

On avance sur le chemin semé

de blancs cailloux.

On avance parmi

les touffes éparses

des genévriers.

L’air est tendu, pareil au noroît

sur les côtes de granit.

On est en soi,

on est auprès des choses

dans leur naturelle éclosion.

 L’être-soi, que l’on porte

au-devant, en arrière,

autour de son corps,

dans l’aura singulière de l’instant,

on le destine à ne recueillir

que le retrait du lieu,

sa simple souplesse,

la fugue de sa présence auprès

de tout ce qui rayonne

et s’installe là,

dans la rumeur

d’une immédiate joie.

 

On pense et ne pense pas.

Chaque idée se disjoint

de sa propre venue

et se dissout dans l’immatériel

en sa sublime efflorescence.

On ne ressent pas,

 on est le ressenti lui-même

en sa juste effusion.

Sa mémoire est comme absente,

un mirage suspendu

à la feuille du ciel.

On ne profère rien,

on est profération

 et parole première

sur le cercle du monde.

La terre est déserte.

Les hommes devenus

de simples buées.

Les femmes sont serties,

emmurées

dans leur volupté de soie.

Les cours d’école sont vides.

 Le vol des oiseaux est fixe,

 leurs yeux sont des agates éteintes,

des pierres de lune

aux blafards reflets.

 

C’est ceci, la magie des pierres,

vous ôter à qui-vous-êtes sans délai,

vous confondre avec la courbe de l’aven,

vous réduire à l’élévation du cairn

dans sa vide interrogation,

vous conduire tout au bord de l’extase

et vous retenir d’en connaître le gouffre

 Se saisir de la blanche beauté :

se capturer, soi,

jusqu’au tréfond de son être,

approcher l’autre en son secret,

glisser infiniment sur la corolle libre

de l’amitié.

 

 Le paysage splendide de simplicité,

ne nullement le laisser

dans la distance,

le laisser dans son étrangeté.

Le paysage de grande beauté,

 le glisser au creux même

 de sa chair,

 le faire mains attentives,

yeux grand ouverts,

 ombilic accueillant,

sexe d’amour diffusant

son luxueux pollen.

La pierre, là, sur le chemin ;

soi, là sur le chemin,

une seule et identique destinée,

un rayon de lumière,

une unique fable

à l’horizon du monde.

Tout est tissé d’adorable clarté.

L’étonnement n’est plus étonné de soi.

 On regarde l’écorce du chêne

et l’on est

dans la très grande sagesse

de l’arbre.

 On regarde l’empilement de pierres

 et l’on est

mesure géologique du sol.

On regarde la fuite de l’air

et l’on est haut

dans l’espace illimité du vent.

 

Oui, toujours l’on avance

sur le chemin,

sur le chemin de soi

car comment pourrait-il y avoir

d’autre destination que celle-ci ?

Ici, sur le nu Causse

 en son immédiate donation,

il n’y a rien d’autre que

 la pierre et soi,

la terre et soi,

le vent et soi.

Comment une altérité

pourrait-elle se loger,

dans la non-distance

entre la grande aventure minérale

et qui-je-suis en mon fond ?

Avec la pure et blanche beauté,

avec la virginale parution,

avec la rocheuse manifestation,

je suis le sans-distance,

l’inclus dans la densité

de la gemme,

 le venu-au-monde

pour ne connaître que ceci,

cette vibration intime des choses

qui est la même

que celle de ma propre chair.

Cela fait écho en moi.

Cela s’irise en moi.

Cela se lève à la manière

d’une traînée de cendre,

cela vole haut

et jamais ne retombe.

 

Pierre de calcaire,

tu es mon ossature même,

 tu es le cartilage

dont mon destin est tissé.

 Genévrier, tu es l’aiguillon léger

qui me pousse vers l’avant.

Chêne rabougri aux pieds bulbeux,

 tu es la belle complexité,

la vérité torse qui m’incline

à méditer longuement

sur le sort de mes semblables,

sur le mien qui en est l’étrange reflet.

 

Sur le chemin d’éternelle amitié,

 je trace l’hésitante empreinte

de mes pas.

Je m’éloigne sans douleur

de mon origine,

je me destine vers labîme

qui m’attend avec confiance.

Avoir éprouvé,

une seule fois dans sa vie,

la mesure de l’ineffable

et simple beauté

et l’on est porté hors de soi

dans la contrée infinie

d’une multiple joie.

Oui, d’une multiple

inépuisable joie.

  

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23 mai 2021 7 23 /05 /mai /2021 17:02
La perfection est ovale

   Face à cette image se présentent à nous deux alternatives : soit celle du silence, soit celle d'une parole qui, bien vite, pourrait dépasser son objet. Un impératif, cependant : nous disposer à une manière de recueillement et saisir ce qui, de soi, veut bien se présenter à nous.

    D'abord la Matière. Mais quelle est donc cette argile dont Eve (nommons-là ainsi, afin de nous situer dans la proximité d'une supposée origine) nous fait l'offrande, corps à peine issu d'une terre dont elle proviendrait comme par magie. Efflorescence tout juste entr'aperçue et déjà notre entendement est troublé, et déjà nos sens sont en alerte. Car, nous le pressentons, un déploiement se prépare dont nous serons les témoins privilégiés. Cette pure apparition aurait-elle à voir avec un doux céladon, ou bien plutôt avec une théière en terre de Yixing, en zisha, ce sable pourpre dont la contemplation par les moines zen s'accorde si bien à la cérémonie du thé ? Et l'arrière-plan ne serait-il un écran shoji, ce parchemin huilé si éphémère qu'on le dirait absent des choses alentour ?

La perfection est ovale

   Ou bien amphore antique où se mélangent en subtiles fragrances la myrrhe, l'encens afin que nous puissions donner essor à une mythologie, créer une fable, ouvrir un poème. Ou bien jarre baignée d'huile, faisant signe vers la généreuse olive - il y a une évidente homologie formelle -, vers l'olivier qui porte dans ses branches noueuses la paix, la purification, la fécondité ?  Ici, la matière, semble atteindre ses limites sémantiques, nous invitant déjà à nous situer du côté de la forme.

  Donc, la Forme. Ovale au tracé parfait, émergeant du clair-obscur dans une manière de lumière adoucie propice au rêve, à l'imaginaire, à l'effusion vers des significations plus profondes, détachées de toute contingence. Regardant cette image d'Eve, sa posture hiératique, sa simplicité en même temps que sa force, nous sommes placés au seuil d'une étonnante vérité, laquelle nous inclinera à penser que la perfection est ovale. Mais il faut aller plus loin, se servir d'icônes, de représentations qui, par leur universalité, non seulement témoignent mais affirment. Différemment, sans doute. Enfin le croyons-nous.

La perfection est ovale

D'abord la Sphère de Parménide voulant nous dire les limites parfaites de l'Être. Mais nous demeurons en-deçà de ce que nous invite à considérer le philosophe présocratique. Une telle circularité ne s'adresse qu'à notre intellect, elle est trop abstraite pour mobiliser en nous quelque affect, quelque penchant à l'empathie.

  Ensuite le très célèbre "Homme de Vitruve" dont le génie de Léonard de Vinci a tracé l'esquisse. Mais ici, nous sommes au-delà, dans la proportion, la mesure, la position du corps humain par rapport à l'univers qui l'entoure. La relation est celle du microcosme au macrocosme et il n'y a donc pas de place pour le sujet singulier, seulement pour une idée, celle de l'humanisme. Nous sommes, par rapport à l'œuvre, dans une simple relation esthétique où l'émotion est d'emblée évincée.

La perfection est ovale

   Mais revenons au corps qui nous occupe, à son "espace transitionnel" qui, à notre insu, nous projette dans des sphères autrement signifiantes, autrement captatrices. Car nous ne pouvons échapper à l'événement de cette fougère repliée sur son ombilic, en attente de sa révélation au plein jour. Le sens est là, tout entier contenu dans la graine bientôt livrée à sa germination. Il est source native qui, bientôt, deviendra rivière aux mille facettes, cascade bondissante, fleuve étincelant en partance pour l'Océan immense où tout aboutit et prend à nouveau essor dans un genre ‘d'éternel retour du même’.

   Eve, en position fœtale, tout entourée d'un liquide amniotique symbolique, est cette ressource à nulle autre pareille, cette faveur donatrice par laquelle l'exister survient en son mystère. Jarre prolixe, amphore aux flancs généreux, elle métamorphose ce que la nature, l'homme déposent en elle, ouvrant ainsi le lieu d'une essence unique, le sublime langage par lequel nous apposons notre sceau sur les parois du monde, par lequel toute chair et singulièrement la féminine donne naissance au dépliement ontologique. Toute image dépassant la simple anecdote pour nous faire cheminer sur une ligne de crête nous met en demeure de nous ouvrir à cette compréhension. Sur le point de refermer la contrée de cette apparition nous sommes déjà esseulés. Jusqu'à notre prochaine rencontre. Déjà nous l'entendons bruire parmi les interstices qui se logent au creux des grains d'argent. Sans cela, sans cet espacement livré à la méditation, la photographie ne pourrait jamais être écriture de lumière. Seulement un bavardage au milieu des rumeurs mondaines.

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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 09:05
Destin et Liberté

Source : freepik

Trans Caucase Images

 

***

 

   Le printemps vient juste d’arriver. Les monts du Caucase portent encore l’empreinte blanche de la neige qui scintille dans le bleu du ciel. La famille Aslanian est tout occupée aux préparatifs de la transhumance. Il va falloir quitter la maison de la vallée, gagner le refuge des pâturages, donner au bétail l’herbe fraîche qui manque ici. Ce n’est pas une contrainte, c’est bien plutôt la poursuite d’une tradition, c’est inscrit d’une manière atavique au plus profond de la chair et déjà le fleuve de sang du corps s’allège, se charge des bulles légères de l’air du haut plateau, là où planent les vautours et les aigles en de grands cercles infinis, l’œil s’épuise à en suivre la trace tout contre l’éther diaphane, invisible contrée au-delà du réel. Le bétail : quelques vaches pour le lait, des chevaux pour se déplacer, des chèvres rustiques aux longs poils pour le plaisir des yeux, pour la compagnie aussi, pour la présence joueuse de la race des caprins.

   Garen, le père, est en tête du troupeau. De temps en temps, il pousse quelques cris gutturaux pour encourager la progression du bétail, mais aussi de la famille encore peu rompue au long exercice de la marche. Nazar, le fils, n’est guère éloigné du père dont il apprend, avec attention, les règles du travail de berger. Derrière les bêtes, Endza la mère, femme aux jolis traits réguliers tannés par la lumière de la montagne. Inesa, la fille, bavarde avec Endza, fait parfois quelque pause, légèrement essoufflée en raison de l’altitude qui s’élève insensiblement. Chaque degré franchi est une épreuve mais aussi une récompense et déjà le village n’est plus qu’un vague moutonnement à l’horizon des yeux, presque une tache floue sur le cercle de la mémoire. En levant les yeux, à une distance qu’il est difficile d’apprécier, on aperçoit les premières terres horizontales couchées sous le ciel, celles qui portent les tapis d’herbe rase, qui accueillent la baraque de planches, elle sera le refuge tout au long des six mois à passer sur la pâture.

   Sentiments mêlés que ceux du petit groupe. Les hommes sont impatients d’arriver sur le lieu de la transhumance, de jouir du spectacle rassurant du troupeau se nourrissant de cette manne céleste. Les femmes sont plus rétives, comme si, de quitter le village, était une sorte de renoncement à une vie plus conforme à leurs attentes. Presque deux cents jours à vivre au sein de cette nature belle mais sauvage, austère. Et si peu de contacts ici. Parfois le passage des deux gardes du Parc National, Isahak et Mihran, ces cousins des aigles dont ils semblent avoir pris jusqu’au comportement, œil vif et acéré, jusqu’à l’aspect dans une manière de mimétisme. Leur peau est aussi sombre que les rémiges de ces maîtres du ciel et les voir s’éloigner constitue toujours une perte, instille en l’âme une nostalgie difficile à effacer. Aux yeux d’Inesa, adolescente de bientôt quatorze ans, cette image des deux hommes partant au galop sur leurs alezans est ce symbole de liberté auquel elle se rattache afin que sa présence, ici, loin de tout, puisse trouver un peu de baume apaisant.

   Son frère Nazar, lui, tout juste âgé de dix ans, éprouve tout autrement cet événement qu’il juge des plus positifs, lui le futur berger qui doit s’endurcir le cœur et l’esprit, fortifier son corps afin de correspondre à celui qu’il devra être lorsqu’il sera adulte, que le troupeau obéira à ses ordres, que les chiens reconnaîtront à ses sifflements le travail qu’ils auront à exécuter. Belle familiarité de l’homme et de l’animal liés par la tâche commune de vivre en ce lieu, en ce temps qui, toujours, sont des exceptions, des moments de plénitude, du moins si l’on sait accorder à l’instant sa valeur foncière, cette joie de coïncider avec les choses dans le pli le plus intime de soi.

    Le sentier s’élève toujours plus haut comme s’il voulait bondir, franchir rapidement les étapes, se retrouver en cette immense liberté bleue qui s’offre à lui, l’attire, l’aimante et le rend plus léger que la feuille d’automne. Le rythme des voyageurs s’est ralenti. La fatigue creuse les joues, trace des cernes violets sous les yeux. Le souffle devient court. On cherche l’air, on boit une gorgée d’eau fraîche dans le silence immense du corps. Son regard, on le porte sur les nuages de poussière, sur les cailloux épars, sur les trous qui creusent la terre rouge. On évite de se redresser, d’estimer la distance. On demeure en soi, dans la zone la plus retirée de sa chair. Ce sont Inesa et Endza qui sont les plus éprouvées par l’ascension. Leur cœur, sans doute, est encore rivé au foyer, en bas, dans la vallée, où les choses sont plus calmes, demeurent accessibles. Au contraire, Garen et Nazar s’emplissent de l’énergie des grands espaces. Le vent des sommets entre en eux, fait de lents tourbillons tout autour de leur tête, aiguise leurs pupilles qui sont pareilles à des pierres noires, dures, affutées, sûres d’elles, tel le diamant.

   Zeki, le chien berger du Caucase, abrité dans sa fourrure épaisse, s’agite joyeusement, se mêlant parfois à la meute transhumante, poussant les bêtes à la voix, rejoignant ses maîtres, ceux qui avancent à la tête du troupeau, en guident la marche. Enfin le dernier lacet est franchi. Un air plus vif s’est levé sur le plateau et l’on cligne des yeux parmi les rafales courtes mais soutenues. Dans les yeux des hommes s’allument des perles de joie, dans ceux des femmes brillent les larmes de la peine mais aussi de la reconnaissance. C’est ainsi, parfois un rapide bonheur ne peut-il se donner qu’à la suite d’une épreuve, d’une souffrance. Aussi s’accroît-il de cet écart, de cet abîme logés au creux du temps. Un instant efface l’autre et s’installe dans une brève durée.

   Au début, on est chez soi sans y être vraiment. On regarde le haut paysage semé d’herbe courte dans des teintes blondes et chamois. On regarde le doux vallonnement des montagnes, les creux qui s’y inscrivent, les éminences décolorées par la clarté du jour, la rare végétation vert amande qui court au hasard de l’heure, le bâti de pierres sèches qui servira d’enclos aux bêtes pendant la nuit. On regarde la cabane de planches, havre de repos des hommes et des femmes tout au long de la mesure estivale. Le troupeau reconnaît, le troupeau est joyeux, une félicité, certes animale, instinctive, mais combien éprouvée au même titre qu’un ravissement humain. Pourquoi y aurait-il une différence de ressenti ? En raison de ‘l’homme mesure de toutes choses’ ? Non, ceci est une vue trop courte, une vue égoïste et bornée. Chacun, sur l’immense courbure de la terre, a droit à quelque prospérité : la fontaine et son eau cristalline, l’oiseau jetant ses trilles au plus haut de l’éther, la pierre immobile qui ne connaît son être qu’à la faveur de sa propre érosion. Tout est à égalité de nature dans le monde des vivants. Tout a sa place. Tout mérite attention. Que serions-nous sans le massif surgissement de la colline à l’horizon ? Sans l’entaille de la vallée entre ses lèvres de rochers ? Sans le vol aussi gracieux qu’erratique du papillon dans le vent primesautier du printemps ? Dans l’entente adéquate des choses, tout égale tout, dans une identique détermination du réel à témoigner, à nous rejoindre, à nous appeler au généreux partage de ce qui est.

   Tout fait sens qui est présent. Tout fait sens depuis le microscopique plancton jusqu’à la majesté du canyon de grès rouge qu’entaille le profond Colorado. C’est à ceci que nous devons être attentifs si, du moins, nous destinons notre conscience à devenir le réceptacle le plus juste de ce qui fait efflorescence et pullule tout autour de nous à la manière invasive, insistante, d’un vol de criquets. Mais ce vol, pour autant, ne doit nullement dissimuler la transparence du ciel, la nécessité du grand dôme bleu qu’il tend au-dessus de nous, la question incessante qu’il est venu nous poser et qui se résume au motif même de notre existence. Comment se justifie-t-elle ? Comment trouve-t-elle son assise dans le tissu dense des événements ? Est-ce un Destin qui nous est attribué avec sa charge d’incontournable venue ? Ou bien serait-ce une Liberté ? Mais alors, qu’en est-il de cette Liberté ? Est-ce nous qui en décidons ? Ou bien vient-elle de plus loin, de plus haut que nous et, en ce cas, nous ne serions que des conséquences, non des causes ?

   Sitôt arrivé sur le plateau, le troupeau s’est égaillé dans toutes les directions, chaque bête paraissant retrouver un coin familier. C’est Garen qui a ouvert la porte de planches disjointes. La serrure a grincé en une sorte de longue plainte métallique. Nazar l’a rejoint. Le fils est l’ombre du père. Le père est la lumière du fils. Là où l’un se trouve, l’autre l’y rallie. Longue amitié fraternelle qui semble venir du plus loin de l’âge. Eau de source qui puise à la fontaine sa ration quotidienne de réassurance, de plénitude. Comme si la force logée en Garen se diffusait, par une sorte d’écho, dans le corps et l’esprit de Nazar. Mystère de la filiation, mystère du lien invisible, mais si fort, si ardent, on en sent la vibration à défaut d’en saisir la pure matérialité. Endza et Inesa, elles, font le tour de la cabane, s’assurent que le four de pierres sèches est encore en état de cuire le pain, que le fil à linge est bien amarré sur ses piquets de bois, que le chemin qui conduit à la source est encore visible parmi les tapis de sedums et le semis clair des touffes d’orchidées.

   L’intérieur du logis est semblable à lui-même au travers des ans, une manière d’immuabilité, de réalité immergée dans la glu dense du temps. Un avenir tracé d’avance, qui suit les layons immémoriaux du passé, en réactualise les formes. Les pas toujours situés dans les empreintes ineffaçables de la tradition, de l’acte éternellement recommencé, des tâches reconduites à leur valeur essentielle. Mais ici, il y a comme une ligne de partage et deux versants selon lesquels les eaux s’écoulent d’un côté ou bien de l’autre. Père et fils inscrits dans le geste héréditaire de la fidélité au même, mère et fille davantage situées dans un présent qu’elles souhaitent plus ouvert, plus inventif, dont elles espèrent qu’il leur apportera un air de liberté. L’intérieur de l’abri de bois mal équarri : la tradition. L’extérieur, l’amplitude du paysage, les ruisseaux de lumière : la modernité. Ainsi peut s’énoncer, au titre de la métaphore, ce qui sépare et différencie, mais aussi unifie des conduites apparemment divergentes mais, en définitive, confluentes. Tous, ici, logés dans le ventre de cette arche de Noé qui flotte en plein ciel et accueille les siens sans distinction aucune.

   Entre les cloisons de planches recouvertes de papier-goudron (des fragments en ont été arrachés, montrant la claire-voie entre les lattes), tout est à sa place de chose. Les lits aux montants de fer ouvragé reposent dans un coin de la pièce ; le vieux poêle de tôle trône en position centrale avec son tuyau noir qui traverse le toit de tôle ondulée ; le coin pour la toilette, placé devant une fenêtre étroite, avec son broc en faïence, sa large cuvette ; le plançon mal équarri qui sert de table lors des jours de mauvais temps ; le coffre à vêtements dont la surface est utilisée pour façonner les boules de pâte qui serviront à confectionner le pain. Une familiarité en même temps qu’une redécouverte. Un plaisir de la rencontre en même temps qu’une nostalgie qui flotte là-bas dans la vallée où le temps court plus vite, où les jours sont plus lisses, où les repères sont plus faciles à trouver.

   Quinze jours déjà que la famille s’est installée dans son refuge estival. Il y a, dans l’air, comme un motif de juste satisfaction. Ce qui, jusqu’alors, paraissait difficile, s’adapter à cette nouvelle vie, trouver ses points de repère, voici que tout a conquis sa place de chose, que les objets usuels se sont disposés à portée de la main, que les sentiers vers la montagne ou vers la source ont reconnu les pas familiers. Leurs traces n’avaient pas complètement disparu, elles étaient en quelque sorte gravées dans le tapis de poussière, la courbure de la graminée, l’émergence claire de l’eau de source. C’est un grand bienfait ceci, que les choses et les gens se confient mutuellement une manière de respect, que leur rencontre s’effectue sous le signe d’une exacte complémentarité. Pas plus l’homme ne pourrait se passer du destin furtif des choses, pas plus les choses ne pourraient être sans la présence de l’homme. Ceci est le sens : une confluence des parutions sur le large plateau de terre et de pierres, sous la fuite longue du ciel.

   Rien n’est superflu dont on pourrait biffer l’être sans plus s’inquiéter de ce qui pourrait advenir. Les choses ne sont nullement là au hasard. Si Garen et Nazar éprouvent, sous la rudesse de leurs doigts, la force brute des pierres de l’enclos, si Endza et Inesa s’accordent au rythme précis de leurs mains qui modèlent la pâte à pain, c’est bien parce que tous ces gestes, inscrits depuis l’éternité dans la singularité du monde, se destinent à l’événement de leur existence comme une tâche à accomplir dont nulle prétendue logique ne pourrait faire dévier le bel accomplissement. Destin immémorialement gravé en chacun des Existants, lequel n’est nullement pure soumission à la loi, mais fluence d’une souple liberté et joie de se confondre avec ce qui porte l’être à son exacte présence.

   Ce matin le ciel est clair que traversent de fins nuages. L’air est encore frais et il faut se couvrir d’un vêtement de laine. Nazar et Garen s’occupent à colmater quelques brèches dans l’enclos, à clouer des planches là où les fentes dans les cloisons des murs laissent passer le blizzard lors des jours de mauvais temps. Inesa est partie sur le versant de la montagne qui fait face à l’abri de bois pour y récolter bouses et crottin de la saison dernière, c’est le combustible qui alimente le poêle et le four. Elle traîne derrière elle une bassine en zinc dans laquelle elle dépose ce qu’elle a ramassé à mains nues. Elle n’est nullement choquée de cette façon de cueillir. Elle ne fait que reproduire une pratique ancestrale. Puis, revenue au lieu de la pâture, elle va jusqu’à la source située en contrebas du campement. Elle y puise une eau fraîche et bondissante. C’est le mince symbole d’une gaieté naturelle, la douce diffusion d’une pastorale, ce chant diffus venu de la terre qui s’immisce en elle avec autant de grâce que met le papillon à butiner la fleur. Il y a ici une façon de vivre spontanée, totalement absente de calcul, comme si l’on était cette orchidée qui pousse là entre les aiguilles courtes des herbes.

   Inesa est revenue maintenant dans la baraque de planches. C’est l’heure de la préparation du pain lavash, cette fine galette moelleuse faite de farine, de sel et d’eau. Simplicité des ingrédients qui dit aussi la simplicité de la vie, ce genre d’ascétisme au confluent de l’air de la montagne, de l’agitation des graminées, de la lente rumination du troupeau. C’est sans doute là un point d’orgue de la culture moyen-orientale, cette pâte que chacun peut confectionner lui donnant la destination d’une nourriture primitive, essentielle. On pourrait presque ne se nourrir que de ces modestes provendes, tant elles paraissent combler le corps à satiété, se donner en tant que repos essentiel de l’âme. Un genre de communion avec le grain du blé, la venue dans le sillon de terre, la découverte au plus près de ce qui attache l’homme à sa glaise fondatrice. Le geste qui préside à la fabrication du lavash, s’il a la forme d’un rituel, s’il évoque quelque domaine sacré, il n’en demeure pas moins une habileté des mains faisant penser à l’adresse de l’artisan. Inesa aime cette façon de malaxer longuement la pâte, de l’étirer en un une mince membrane au rythme du balancement des mains. Il y a une manière d’énergie qui, partant de la pâte, se diffuse à l’ensemble du corps. En réalité il ne faut faire qu’un avec le modelage de la galette. C’est ceci une tradition bien pensée, il n’y a plus de différence entre celle qui modèle et ceci qui est modelé. L’âme d’Inesa entre dans la pâte, la pâte accueille la souple volonté d’Inesa.

   Les deux femmes sont dehors. Elles entendent le bruit continu de l’occupation des hommes qui soignent le troupeau, tirent le lait des chèvres qui fera le fromage de leur consommation quotidienne. Le feu qu’Inesa avait allumé, dès son retour de la montagne semée de bouses et de crottin, est maintenant actif. Une lente fumée monte dans l’air qui frissonne tel un cristal. Les galettes de pâte étirée, Inesa les porte sur une planche. Elle les fait passer à sa mère, laquelle maîtrise le geste vif qui consiste à les plaquer contre les parois brûlantes du four de pierres.  Inesa aime regarder le travail du feu, découvrir les boursouflures qui se lèvent à la surface de la pâte, les cratères et les dépressions qui la parcourent, lui attribuent son caractère unique. Il lui plaît de penser que cette activité reproduite au cours des millénaires est une illustration, une concrétion, une métaphore de ce temps toujours illisible, aussi parfois est-il nécessaire de lui donner forme dans une coutume, un labeur, une fabrication.

   Pétrissant la pâte du lavash ou regardant les galettes se tordre sous l’effet de la chaleur, il lui arrive de méditer longuement, rêveusement sur les conditions mêmes de son existence. Alors tout se pose dans les termes abstraits de ‘destin’, de ‘liberté’. Qu’en est-il de son existence d’adolescente à l’orée de la vie ? Tout est-il « écrit sur le grand rouleau » tel qu’énoncé par ‘Jacques le fataliste’ ? Ou bien existe-t-il une marge de liberté à laquelle s’abreuver afin de décider, en soi et pour soi, des motifs qui illustreront son propre cheminement ? Ce qu’en son fond estime Inesa c’est que cette question est une aporie, que tout sur cette terre présente la figure de l’indécidable, du pur surgissement, de l’éclosion de ce qui doit être en ce moment de l’histoire, en ce lieu de la présence, ici à l’ombre de la montagne, sous le tissu clair du ciel, tout contre les lames de vent qui, parfois, tirent des larmes des yeux.

   Ce qui est à faire : avancer avec confiance sur un chemin de lumière, ô certes parsemé d’ombres, creusé d’ornières, mais qui donc pourrait être maître de ceci, de cette force des choses de se poser là-devant, de dévoiler leur être, tantôt une faveur, tantôt une contrainte ? Ce qu’Inesa sait intuitivement, du fond même de sa conscience, c’est que les Existants sont traversés de flux dont ils ne perçoivent nullement la trace. Ils agissent, prennent telle ou telle décision, à l’insu d’eux-mêmes, dans le massif ténébreux de leur tête. Plus d’un d’entre eux, parfois, s’étonne de ce décret qu’ils n’ont pas vu venir, mais se rassurent au motif que leur volonté a guidé leur acte, d’une manière sans doute subliminale mais pour autant relative à leur force propre, au fait qu’ils sont maîtres de leurs destins. Mais son père Garen, qu’a-t-il fait pour dévier de la trajectoire qui était inscrite en lui depuis la nuit des temps ? Être berger en tant que fils de berger. Et son frère Nazar, si proche de ‘ses’ bêtes (oui, déjà il y a attribution, déjà il y a possession), comment pourrait-il différer du sort qui est le sien puisque, depuis son plus jeune âge, sa participation à sa première transhumance, il est frappé au coin de la nécessité. Nécessité d’être soi à l’aune de son propre regard, d’être soi dans la perspective de la vision du père et au-delà de lui de toutes les générations qui ont tressé pour lui les berges au milieu desquelles s’accomplira son long cheminement.

   Inesa, elle, regardant rêveusement le lent travail de la combustion, les torsions de la pâte, l’éclatement des bulles d’air, Inesa pense que la vie est un levain qui se lève, à la fois de la rigueur d’un destin (avons-nous choisi notre naissance ?), à la fois de la palme d’une liberté. Elle, Inesa, confiera son avenir aux soins de sa langue maternelle. Elle l’étudiera afin de la faire rayonner. Elle apprendra plusieurs langues, le français, l’italien, l’espagnol et elle traduira les œuvres des auteurs nationaux dans d’autres vocables européens. Son destin, alors, sera liberté. Elle aura choisi cette voie de la littérature, de la poésie qui infuseront longuement dans l’esprit d’autres peuples. Ceux qui liront ses traductions ne la connaîtront pas, jamais ne la rencontreront mais elle sera présente, infiniment présente dans l’esprit des textes, lesquels ne seront que l’écho de son propre esprit. Elle aura une sorte de présence-absence au travers de la simple notation, au début du livre, de la mention : ‘Traduction : Inesia Aslanian’. Ce sera peu et beaucoup à la fois. Son patronyme dira son origine, sa singularité ; sa traduction dira l’universel au titre duquel elle accèdera à sa propre liberté, diffusion de qui elle est (la traduction implique totalement celui qui s’y adonne), cette culture dont elle dédie la richesse aux lecteurs attentifs issus d’autres manières de sentir, de penser.

   Pour autant, la jeune fille ne vise nulle célébrité. Déjà, avec sa mère elle est allée à Erevan, la capitale, pour y faire des courses, entreprendre des démarches. Elle a vu ces jeunes femmes un peu plus âgées qu’elle, montées sur de hauts escarpins, vêtues de court, à la démarche syncopée de mannequins. Elle a vu de jeunes garçons, cheveux gominés, pantalons déchirés aux genoux, surfant sur leurs étranges machines avec des airs hallucinés. Elle n’aime pas ce mode de vie qu’elle juge superficiel, simple reproduction à l’identique des conduites mondiales, chacun s’emboîtant en l’autre à la façon des poupées gigognes, chacun mimant le convenu, le ‘moderne’, chacun s’aliénant à la conduite moutonnière de la meute. Ses études universitaires (Inesa voit loin, Inesa voit juste), elle les fera à Erevan, mais dans la modestie du paraître, tant cette ‘société du spectacle’ lui semble surfaite, mensongère, loin de toute idée de vérité.

   Ce qu’elle veut en son fond, vivre dans la simplicité, connaître la subtilité et la profondeur de sa langue, en tirer ce merveilleux nectar qu’elle destinera aux Attentifs, ceux qui, distants des fausses valeurs, cherchent dans la littérature des motifs de plaisir mais aussi, mais surtout, des moyens de s’élever dans l’ordre des choses essentielles. Souvent, le soir, lorsque revenus à leur logis de planches, les membres de la famille meublent le temps chacun à sa manière, Garen et Nazar jouant aux cartes ou sculptant un bâton de marche, Endza lisant une revue, chacun sous le cercle de clarté d’une lampe à pétrole, Inesa, invariablement, se confie à la lecture approfondie de quelque poète ou écrivain arménien. Avec elle, pour la durée du séjour, elle a emporté sa provision de livres dont pas un ne retournera dans la vallée qu’il n’ait été lu, annoté, bu jusqu’à la lie. C’est ainsi, cela fait intimement partie d’elle, les livres sont sa nourriture, les textes l’horizon de ses yeux, les mots, les doux chuchotements qui l’habitent depuis l’instant où elle a su lire.

    Parfois, en elle, pareils aux cercles qui habitent le profond des eaux, les mots d’un poème font leur longue flottaison, leur dépliement aquatique ou bien ils sont des cerfs-volants dont la longue queue fouette la courbure de l’air, un chant s’élève dans l’azur qui semble ne devoir jamais finir. En ce moment, parfois au plein de la nuit, quand la clarté laiteuse de la lune badigeonne le duvet de son édredon, elle se récite, en sourdine, quelques phrases découvertes dans ‘Nuages et sable dans ma paume’ du poète Zareh Khrakhouni :

 

S’étendre

sur les anciens sables très anciens si doux si fins

que ce n’est déjà plus du sable – mais du pollen

semble-t-il

 

Contempler

la même mer, toujours la même si absolue en son

mouvement

que ce n’est déjà plus la même passée une seconde

 

Marcher

sur les anciens très anciens sables

comme en un rêve sur des nuages de duvet

 

Regarder

le même ciel toujours le même qui change d’aspect

à tout instant avec le soleil et la lune

sur les mêmes fausses promesses,

les mêmes mensonges

les mêmes ruses de renard.

 

   Inesa aime bien cette parole du poète qui dit en mots simples ce qu’elle pense en son for intérieur. Les « sables anciens », la mer mouvementée, le ciel au plus haut, tout ceci est fixé dans l’immémoriale mémoire des hommes, tout ceci possède une inestimable valeur, tout au moins Inesa en fait-elle l’hypothèse. Comme une tradition de la pensée juste qui perdurerait à même son être pour l’infini du temps. Mais Inesa, dans la certitude de son jeune âge, sait que les choses ne sont pas si simples, que les paroles, fussent-elles de l’origine, ne sont nullement fixées à jamais. Tout est toujours en constante évolution, en permanent réaménagement. « Ce n’est plus du sable », « ce n’est plus la même passée », ce n’est plus « le même ciel », la très jeune fille sait ce que veut dire le poète : l’impermanence des choses et des êtres, la métamorphose de la vérité en son contraire, le fleurissement constant des « mêmes mensonges », le déploiement des « mêmes ruses de renard ». Tout ceci, bien avant même la lecture du poème, Inesa en éprouvait la douloureuse réalité dans son corps, en ressentait l’effectivité dans l’effervescence de son esprit. Oui, elle écrira, plus tard, Oui, elle dira la vérité au plus près. Oui, elle traduira les textes dans l’authenticité. Oui, elle sera fidèle à elle-même, à l’essence de la langue, à tout ce qu’elle contient de profondeur, d’incontournable et admirable sens.

    Ainsi passe le cycle régulier des jours. Ainsi se déroulent les destins particuliers dans la reproduction à l’identique de gestes inscrits dans l’histoire des peuples. Transhumance des bêtes et des hommes, actualisation de leur existence dans des tâches qui font partie d’eux, orientent leur vie. Nul ne s’en plaint, au même motif que la plante ne saurait reprocher au sol qui l’accueille, le processus de croissance dont il est le moteur. Alors, parmi toutes ces postures et conduites qui semblent suivre la pente d’une prédétermination, qu’en est-il du phénomène de la liberté ? La liberté est-elle un absolu ? Ou bien un relatif dont tout un chacun s’accommode faute de mieux ? Sans doute la vérité, comme bien souvent, est à mi-chemin. Bien évidemment, contrainte indépassable que celle d’être né en ce lieu, en ce temps, dans cette famille versée dans la pratique de telle tradition ou plutôt orientée vers le miroir éblouissant de la modernité. Grande sagesse du couple Garen-Nazar dans l’acceptation naturelle de la vie qui semble leur avoir été octroyée depuis un temps invisible. Sont-ils libres ? Oui, dans l’exacte mesure où l’horizon de leur existence est tissé d’un bonheur suffisant, estimé à sa juste valeur. Qu’en est-il du couple Endza-Inésa ? Endza paraît si parfaitement accordée à sa mission de mère et d’épouse qu’on peut la considérer suffisamment gratifiée et apaisée.

   Inesa, elle, est celle qui pose le problème du destin et de la liberté au plus haut de son questionnement. Destin, certes, qu’elle ira puiser aux sources vives de la langue, suivant en ceci les chemins habituels de la tradition. Liberté aussi grâce à sa future réorientation vers un métier intellectuel certes éloigné des préoccupations de son milieu. Liberté encore de n’adhérer nullement aux modes du siècle. Liberté toujours de traduire la langue qui l’a façonnée au plus près de sa vérité car il ne saurait y avoir de liberté qui puisse s’exonérer d’une vérité. Une liberté-vérité se donnant à comprendre comme un monde médian s’établissant entre les obligations des us et coutumes et la possibilité ouverte de conduire son avenir tel que souhaité en son intime. Ici se laisse bien voir qu’il ne peut exister nulle hiérarchie de la liberté. Par définition une liberté en vaut une autre. C’est bien la libre intention, le ressenti profond de sa propre expérience de vie qui déterminent en quelle manière est assumé son propre destin. C’est le sentiment intérieur, incommunicable, d’une source qui coule au sein de soi et ne trouve le lieu de sa résurgence qu’à l’aune d’une subjectivité puisque, aussi bien, au moins eu égard aux thèses de la modernité, nous sommes bien des sujets placés devant le monde, y faisant sens en nous y déployant chacun à notre manière, qui ne peut être que singulière.

    Six moins se sont écoulés. Plus ou moins longs, selon le ressenti de chacun. De retour vers le village de la vallée, comment chacun s’éprouve-t-il en soi ? Y a-t-il eu progrès en quoi que ce soit ? Ou bien régression ? Prise de conscience ou équanimité d’une âme ne songeant nullement à se remettre en question ? Comme toujours, le troupeau est joyeux de quitter l’estive, d’emprunter le chemin de retour qui le conduira vers l’étable familière, l’écurie rassurante, la bergerie ouverte au rythme de laine des bêtes, à leurs séculiers mouvements, à leurs traces ici et là inscrites comme le texte de leur séjour sur terre. Les hommes sont devant, marchant d’un bon pas, imprimant la cadence, chantant parfois, ancestrales figures fières d’être à la proue de l’écumante épopée, vivant tout ceci au centre même de leur conscience dont le corps heureux est l’animé prolongement. Les femmes sont derrière, elles sont, en quelque sorte, les mères attentives, les protectrices du troupeau et des hommes, les invisibles présences qui, retirées en leur être, n’en sont pas moins le cœur vivant, aimant de tout ce qui a lieu ici, sur le versant de la montagne semée d’herbes folles.

   Zeki, le chien, gambade tout le long de la caravane, poussant ici un mouton, faisant entrer une chèvre dans le rang. Est-il libre de ceci, Zeki, ou bien sa nature canine l’incline-t-elle à n’être que le jouet de son propre destin ? Il faut bien reconnaître, en lui comme en tout animal, la présence massive, instinctuelle, d’une meute sourde qui le conduit là où il doit aller. Il n’a qu’une conscience si peu affirmée de lui, il est dépourvu de langage, aucune pensée ne vient effleurer le domaine hirsute de sa tête. Ses perceptions sont bâties sur le mode primitif du schéma stimulus/réponse : une clochette s’agite et la salivation répond à la stimulation sonore. Or, aucun comportement de type pavlovien n’est libre, car il est privé de la nécessaire autonomie qu’implique la notion de liberté. L’animal est un genre de satellite qui tourne autour de la planète humaine sans, pour autant, en posséder le caractère volontaire, la dimension décisionnelle. Il n’est vivant qu’à être ‘voulu’, guidé par le maître, lequel a tout pouvoir, y compris de décider de le nourrir ou non. Etrange destinée de l’animal domestique qui, en quelque manière, se trouve en situation de constante aliénation, les humains dont il dépend fussent-ils affectueux et attentifs à son égard. En est-il affecté pour autant ? Certes non puisqu’il ne peut élaborer un raisonnement au terme duquel, soulevant les arguments en faveur ou en défaveur de cette situation, il pourrait, en toute connaissance de cause, porter un jugement qui lui paraîtrait être en vérité.

    Combien, dans l’optique d’un tel contraste, l’homme est libre de conduire sa barque là où il le souhaite. Le triptyque conscience/raison/jugement l’assure, en son essence pleinement humaine, de qui il est en son fond, à savoir un être libre engagé sur la voie qu’il a déterminée lui-même en son ‘âme et conscience’. Tous, ici, Garen en sa posture de guide du troupeau et de la famille, Nazar en sa volonté de devenir berger, Endza en sa posture hestiologique de ‘déesse du foyer’, Inesa sur la lancée qui la portera au sein même de sa culture, de sa langue maternelle, tous donc s’assument selon le chemin qui leur est propre et les confie à la singularité de leur essence.

    Maintenant, depuis un coude du chemin, le village est en vue. Une légère écharpe de brume voile les yeux. Dans les trouées de l’air on aperçoit les premières maisons, on devine le trajet hésitant des habitants, on reconnaît sans reconnaître vraiment. On est encore dans la marge d’indécision qui talque l’âme d’une douce mélancolie. On est encore du pays d’amont alors que le pays d’aval appelle et demande à être rejoint. Six mois d’absence. Comme un séjour à l’étranger, loin là-bas à l’horizon indistinct du monde. Puis la joie du retour vers le sol natal, le seul qui vaille, le seul qui ait tracé, dans le labyrinthe complexe des sentiments, son sillon de pure et immédiate beauté. Des images venues de la mémoire surgissent, des souvenirs s’illuminent, des situations passées s’éclairent. Les premières rues du village ont été atteintes. Les premiers visages connus. Des sourires. Des saluts de la main. Des voix chaudes, enjouées, dispensatrice d’hospitalité. On s’était quelque peu éloigné de soi et voici qu’on réintègre le site de sa propre forme, qu’on précise ses contours, rejoint le territoire de sa climatique intime. Cela fait de grands bonds de félicité sous les cascades de toison animale, en arrière des fronts sur lesquels passe une onde bienfaisante, où glisse une lumière de pure présence. La lourde clé de métal a retrouvé le lieu de sa mesure. Chacun a rejoint le lieu unique où être jusqu’au bout de soi. Il y aura encore plein de jours enchantés !

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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 16:12
À l'extrême limite de l'image.

Photographie : JPV

***

   Cette image à peine aperçue et, déjà, nous nous interrogeons. Nous ne coïncidons pas avec elle, nous sommes comme déportés et, depuis le lieu de notre propre réalité, nous nous apprêtons à saisir quelque chose de l'ordre de l'étrangeté. Il y a une vibration, un bourdonnement, une floculation qui s'interpose et notre œil commence à s'exiler, notre esprit à s'absenter , notre âme à douter de la qualité de nos perceptions. C'est ainsi, toute proposition iconique qui ne correspond pas à notre habitude de voir, nous incline à une manière d'effroi et nous n'avons de cesse de fuir ce qui ressemble à la proposition d'un dérèglement de l'intellect. Nous sommes atteints de paralexie et ne savons plus déchiffrer les signes qui s'informent dans un genre d'ubiquité.

   Nous cherchons à accommoder, à aiguiser notre pupille, à écarquiller nos yeux, mais rien n'y fait, l'image est irrémédiablement entachée d'un frisson qui nous met hors de notre propre demeure. Ne parvenant jamais à nous situer sur le plan focal de l'image, nous sommes constamment reportés, soit en-deçà, soit au-delà. Aurions-nous quitté le sol rassurant de notre aire hestiologique - ce foyer qui nous installe dans le monde - pour nous retrouver en terre d'utopie, ce non-lieu qui ne ferait que nous parler une langue inouïe ? Serions-nous ce Regardant soudain privé de sa liberté d'interpréter les choses à sa guise, seulement confié à une visée purement conventionnelle de ce qui se présente à la conscience ? Notre égarement est à la mesure de cette granulation de l'image , de son tremblement, de son coefficient d'irréalité. Nous sommes conviés à nous étonner et demeurons sur le seuil de ce clair-obscur comme si, en filigrane, s'y imprimait une sorte de questionnement métaphysique.

   Voilà pour les premiers réquisits auxquels nous sommes confrontés dès que notre regard a touché sa cible. Mais il ne s'agit pas d'y demeurer fixés, comme pris dans un bloc de résine. Il s'agit de "sortir" de l'image, au sens de s'extraire d'elle afin que, la dominant, nous puissions en tirer quelque enseignement. Car, si cette photographie est de facture brute et primitive, elle ne l'est qu'à l'aune d'une intention précise de son auteur et ne résulte nullement d'une pure contingence ou d'une simple fantaisie. C'est donc à partir d'une thèse sur l'image qu'il faut considérer cette dernière, l'image, et l'empreinte qu'elle dépose en nous. Donc un postulat qui pourrait s'énoncer ainsi :

   "Le style de l'image, lorsqu'il est poussé dans une manière de radicalité, ne joue pas seulement sur le registre de la forme, mais essentiellement sur celui du fond".

   Ce qui, évoqué de façon plus précise, pourrait se formuler ainsi :

   "Toute proposition formelle amenée à la limite entraîne avec elle sa propre charge sémantique. Dès lors il s'agira d'une singularité faisant émerger l'image dans une réalité neuve qui se distanciera d'une vision "habituelle", normative. Comme si, pliée à un nouvel ordre de la représentation, cette vision de l'objet s'extrayait d'un paradigme unique et universel de la connaissance pour emprunter de nouvelles voies."

   C'est donc bien l'esquisse d'une singularité qui s'y dessine, bien plutôt qu'une logique formelle à partir de laquelle se saisir d'un contenu perceptif. Ici, nous sortons d'une "logique du sens" pour pénétrer dans une "intuition des sens", à savoir dans leur liberté de ressentir les choses de telle ou telle manière. Au "principe de raison", nous préfèrerons un "sensualisme libre", et ceci de toute contrainte, afin que, s'affranchissant des rets de la méthode - ce "chemin à suivre" -, le déploiement ait lieu nous ouvrant les portes d'une illimitée polyphonie. C'est bien à une expérience insolite du surgissement du monde auquel il faut nous disposer, abandonnant l'idée qu'existent des "règles" perceptives dont nos yeux seraient les dépositaires, à l'unisson de tous les autres Existants.

   Mais, maintenant, il nous faut nous livrer à une lecture d'image plus précise et chercher ce qui s'y trouve, d'un point de vue bien évidemment subjectif. En toile de fond, on aura toujours présent à l'esprit ce qu'aurait été une image homologue, mais réalisée dans une approche plus "réaliste", éliminant le caractère flou et le traitement brut auquel la prise de vue a été soumise. Et, d'emblée, nous proposons une autre image empruntant la même voie figurative :

À l'extrême limite de l'image.

Photographie : JPV

***

   Dans l'une comme dans l'autre image, la rhétorique est la même qui noie tout dans une unique indistinction. Que le Sujet de la photographie s'inscrive dans l'orbe d'un clair-obscur ou qu'il paraisse sur fond de tache de lumière, le propos cerne les choses comme le nuage le ferait d'une colline incertaine ou bien d'un marais sur lequel flotterait le brouillard. Ambiance que l'on pourrait rapprocher d'une mythologie celtique empreinte d'une vibrante nostalgie. Voyez l'Irlande, ses étendues de sphaignes sauvages, ses moutonnements granitiques, ses murets de pierre disparaissant dans la touffeur d'une brume blanche. Le natif de ces sols d'Eire ne se distingue guère de ses racines, qu'il s'agisse de son habitat, de ses troupeaux de moutons, de ses chevaux équarris à l'aune de la pierre, de ses pubs où s'annonce une lumière rare luisant faiblement dans l'incertitude du jour. C'est à cette même fin que s'emploient les deux photographies qui exploitent les ressources de l'image jusqu'en leurs limites extrêmes. Il en va même de leur capacité à demeurer lisibles, à proposer plus qu'une simple évanescence du monde.

   La densité poudreuse de la lumière, les contreforts d'ombre faisant cadre, l'indistinction d'une végétation ne jouant qu'à titre de décor provisoire et volontiers interchangeable, le Sujet à la limite de l'interprétable, tout ceci dresse les conditions d'une étroite dramaturgie, comme si la silhouette féminine qui s'y inscrit était, non seulement placée sous les fourches caudines d'un étrange destin, mais à la recherche de la dissolution de sa propre figure. Bien moins que d'une osmose avec l'environnement, d'une fusion harmonieuse dans le paysage, ce qui nous est proposé comme vision c'est le thème de la disparition, de la finitude. Le Sujet n'échappera pas à ceci qui est son essence et le conduit, inévitablement, irrémédiablement, à sa chute. Et si cette perspective devient visible comme la certitude la plus plausible de l'image, c'est très certainement dû à cette sensation de claustration que nous procure le trouble visuel dont la conséquence est de nous délivrer une atmosphère dense comme les fibres d'une étoupe. Une qualité oppressive de l'air, une densité des grains de la lumière telle qu'en résulte un sentiment d'incontournable condition existentielle. Et encore subsistent quelques couleurs étouffées qu'un traitement en noir et blanc aurait conduites à une radicalité plus perceptible.

   Ce que l'image, toute image, nous délivre dès que nous portons le regard sur elle, c'est le sens dont elle est investie, soit en filigrane, soit dans la forme la plus évidente qui soit. Ce sens ne s'inaugure pas de lui-même dans une manière d'autonomie qui en serait fondatrice. D'abord c'est le créateur, le photographe en l'occurrence, qui lui fait droit à partir de ses propres préoccupations, de sa vision personnelle du monde. Le choix d'un sujet, d'un cadre, d'un moyen de le révéler à autrui participe toujours d'une posture singulière. La prise de vue en est le premier acte, le traitement de l'image le second que le Regardant vient conclure par sa saisie conceptuelle et affective de l'événement. Ce n'est que lorsque cette triade a réalisé la mise en scène totale que se dévoile la dramaturgie et que s'informent les contenus latents de la création. Cependant nul n'en a la clé, ni celui qui a porté l'œuvre sur les fonts baptismaux, ni celui qui, en dernier ressort, s'en saisit. Le sens excède toujours les propositions picturales ou plastiques des Co-Regardants, ne serait-ce qu'en raison de la totalité des significations en réserve dans le dire des images, lequel dire transcende les catégories selon lesquelles il s'annonce. Tout comme le langage humain qui énonce par la bouche des Parlants les fables de l'exister alors que les sources en sont inépuisables, toujours renouvelées. C'est de ceci dont nous devons être pénétrés, de l'importance et de la multiplicité infinie des sèmes qui parcourent la terre en tous sens. Nous n'en sommes qu'une des actualisations possibles, mais sans doute nécessaire, car tout regard porte en soi une pluralité de récits qui ne demandent qu'à s'extraire du silence. Ces photographies sont des particules élémentaires auxquelles s'agrègeront quantité de minuscules cosmos disant l'ordre des choses. Il nous faut regarder et demeurer !

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19 mai 2021 3 19 /05 /mai /2021 16:42
Au ciel l’étoile de tes yeux

 

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Sais-tu combien les rêves, parfois,

sont de sombres réduits

où la conscience vacille ?

As-tu déjà éprouvé ceci,

une pluie battante

à l’horizon de l’être

et nulle âme

qui fasse sa lumière,

nul esprit dont la braise

aurait levé, en Toi,

quelque mince espoir.

Partout un noir de bitume

et les étoiles éteintes

par milliers sur la tenture du ciel.

Que faire alors de son corps ?

Un flottant drapeau de prière

luttant contre le vent ?

Une outre vide où ne recevoir

que silence ?

Une pente déclive offerte

 aux soucis du monde ?

 Il est bien malaisé

 de vivre en ce cas

et les mots se dissolvent

qui ne disent plus rien.

On est pareil à ces cerfs-volants

qui, dans la nuit,

cingleraient vers l’inconnu,

leur longue queue,

simple gouvernail fou.

 

As-tu déjà éprouvé ceci,

 la perte de Toi

en un aven sans fond

dont il est impossible

de remonter,

et, tout en bas,

le cratère des eaux glaciales

qui exhalent leur souffle

de cristal ?

 

Mais que je te dise

mon dernier rêve.

J’étais assis derrière

une table de nuages,

des courbes de vent glissaient

 le long de mes pieds nus.

Tantôt je me sustentais

d’une blanche écume,

tantôt d’une aile

qu’un ange négligeant

avait abandonnée

au souffle du Noroît.

C’était, je te l’accorde,

 une bien modeste Cène

et nul Apôtre pour lever le verre

en signe de joie ou de piété.

Quant à Dieu, nulle trace ailleurs

que dans les enluminures

d’une songeuse Bible

dont je feuilletais les pages,

vides et blanches,

chute de grésil

dans l’écho infini

du vide.

 

 Ecoute bien ceci :

je m’étais saisi

d’un calice d’argent

dans lequel j’avais versé

une magique ambroisie.

Un mélange de félicité,

 une touche d’espoir,

 un zeste de mélancolie.

À l’instant même

où j’allais offrir cette libation

à mes lèvres blessées,

voici que paraissent

MILLE PRÉSENCES

qui ne disaient leur nom

mais effleuraient

la soie de ma peau

d’une douceur de rose.

Ma vision n’était nullement emplie

de ce mystère et c’était simplement

un ballet de formes diaphanes

qui allaient et venaient

dans de souples fragrances

de miel et d’ambre,

un carrousel continu de frôlements,

une ronde virginale et primesautière.

Était-ce mon esprit halluciné

qui voyait en ces INVISIBLES PRÉSENCES,

ces Belles dont j’avais toujours rêvé,

que les magazines m’offraient

dans leurs pages aussi glacées

qu’insaisissables ?

 

Sais-tu, je crois bien que

si ces Formes avaient été tangibles,

de chair et de sang,

j’aurais vendu mon âme au Diable,

à Méphistophélès en personne

afin qu’une fois, au moins,

le goût du Paradis inondât ma gorge,

saisi des mille délices

qui hantent mes nuits sans somme.

N’étais-je qu’un grand enfant

au seuil de quelque Caverne d’Ali Baba ?

N'étais-je le jouet

de ces vapeurs orientales

qui longent les coursives

des « Mille et Une Nuits »

et, toujours, nous laissent

dans le désarroi d’en jamais connaître

la souple et merveilleuse texture,

d’en éprouver le baume,

d’en goûter l’ivresse.

Ce qui était advenu, je crois,

en ces allées imaginaires

parmi les grappes des désirs

et les ramures

des plaisirs inassouvis :

une perte de Soi à Soi,

que parfois l’on nomme « délire »,

ou bien  « égarement »,

si ce n’est « Folie ».

Mais non celle d’Erasme

qui agite ses grelots

et se vêt de couleurs multicolores,

 mais la Folie du manque,

laquelle est nue,

pareille à ces hauteurs

du Mont Chauve

où soufflent les vents mauvais

comme ceux que chante Verlaine

dans sa complainte d’Automne,

simple feuille morte

parmi le peuple

des bourrasques.

 

Sais-tu combien il est affligeant

d’aller naviguer au loin,

de risquer les hauts fonds,

les colères océaniques

alors que tout près de Soi

veille une douce flamme,

crépite une étincelle

qui est le véritable orient

de notre âme ?

 Maintenant,

ailleurs que dans mon songe,

plutôt dans un rêve éveillé

 inondé de conscience,

levant mon regard au-dessus

de l’inquiétude des hommes,

j’aperçois, tout en haut du ciel

 l’étoile de tes yeux.

On dirait, dans la nuit profonde,

de minuscules pétales,

peut-être de myosotis,

de véroniques

ou de gentianes,

venus du plus loin du temps,

du plus loin de l’espace,

manière d’inépuisable poésie,

de comptine pour enfants,

de fugue à la lisière des choses.

Alors comment dire le bonheur

lorsqu’il devient une telle évidence,

tels le rocher sur le rivage,

l’arbre dans la forêt,

l’oasis dans le désert,

comment dire ce qui, toujours,

 bourdonne

autour de Soi,

au-dedans de Soi,

tisse sa résille

de fils de la Vierge

dans l’aube qui point ?

 Le regard en est

comme embrasé,

va au loin,

fait ses meutes de ricochets,

revient là où, toujours,

 doit se loger sa pointe,

dans le pli immémorial

de la conscience.

Oui, c’est là que tu es,

parmi la jungle

de mes soudains emportements,

au crible intime de mes soucis,

 dans l’arabesque de mes voluptés,

au foyer de ma pensée.

 

Au ciel l’étoile de tes yeux,

j’en suis la douce irisation

au matin levant,

j’en estime le luxe

au zénith,

 j’en redoute la perte

au nadir.

Au ciel, l’étoile de tes yeux.

Jamais ne verrai plus loin

qu’EUX.

 

 

 

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