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14 septembre 2022 3 14 /09 /septembre /2022 07:42
Regard de déshérence

Portrait d'un vieillard et d'un jeune garçon

Domenico Ghirlandaio

1490

Source : Wikipédia

 

***

 

   Si le Réalisme a pour tâche essentielle de décrire le réel, il le décrit parfois avec tellement d’intensité qu’il nous place immédiatement face au vertige de la facticité humaine. Regardant ce tableau, il nous sera impossible de prendre quelque recul que ce soit, de nous dérober à notre condition de Voyant. Une lucidité est requise qui nous fige sur place et nous intime au silence. Cette toile est interrogation originaire quant à notre Destin, elle nous cloue sans ménagement sur la plaque de liège de l’entomologie humaine. Tels de simples scarabées, ou plutôt tel ce « monstrueux insecte » dont Gregor Samsa fait la plus étrange découverte dans « La Métamorphose » de Kafka. Ayant vu, bien évidemment, la sidération ne nous quittera nullement, ourdissant la toile de fond de notre inconscient. Peu importe que nous y songions ou non, la mémoire des archétypes est redoutable. Rien ne s’efface jamais qui a été connu un jour.

   Mais, maintenant, il faut dire dans l’instant ce qui se donne à voir ici. Un Patricien florentin, vêtu d’un riche vêtement rouge garance, tient sur ses genoux un enfant dont il est présumé qu’il s’agit de son petit-fils. Mais, en réalité, le lien de parenté est indifférent. Ce qui importe, la relation entre deux personnages que l’âge sépare mais réunit aussi en un sentiment réciproque de reconnaissance. L’atmosphère qui règne dans la pièce est toute de quiétude, un genre d’assurance à l’écart du tumulte habituel du réel. La lumière est lente, elle lisse les choses, elle glisse longuement, elle est dépourvue de quelque aspérité que ce soit. On dirait une lumière d’icône, toute empreinte de spiritualité, une certaine manière d’idéalité à l’abri du souci, du danger, de ce qui pourrait contrarier et infléchir le chemin dans une direction qui ne serait souhaitée.

   Ce qui, de prime abord, retient le regard, c’est l’attitude parfaitement immobile des Sujets, ils feraient presque penser à ces personnages de cire que le Musée Grévin a plongés dans un bain d’éternité. Il y a une sorte de réassurance narcissique primaire à observer une telle scène qui pourrait bien être qualifié « d’idyllique » si la vision du sens se limitait à sa simple surface. Seulement, la plupart du temps, bien plutôt que d’être de surface, la signification s’élève des profondeurs. La vue du paysage à l’arrière-plan vient renforcer cette ambiance de vie simple et heureuse, la route n’est que lacets réguliers, les collines douces et rondes comme celles de Toscane, la montagne céleste, le ciel à peine effleuré d’une eau parme.

      Le choix du Peintre en ce qui concerne ses couleurs, le luxe délicat de sa palette, les formes aimables, les contrastes atténués, fondus en une belle unité, ce choix n’est nullement gratuit. Il est le fondement sur lequel vient se poser le drame humain car c’est essentiellement de ceci dont il s’agit, sous des apparences pourtant flatteuses, apaisantes, balsamiques pourrait-on dire. Sous cette manifeste idéalité sommeille un prédateur qu’il nous faut bien consentir à nommer : le Temps en sa texture existentielle la plus abrupte, la plus inflexible. Alors il faut dire le travail de la temporalité selon ses différentes valeurs. Le paysage de douce harmonie est image de l’Éternité, au simple motif que la Nature ne saurait connaître ni ses limites spatiales, ni ses limites temporelles. Au-delà d’une colline, une autre colline et ainsi de suite pour le compte des jours à venir. Naturelle illimitation qui nous fait entrevoir l’essence du Sublime devant la scène à l’ample donation, l’Infini s’y inscrit contre lequel se dresse notre singulière finitude.

      Et puisque la finitude vient tout juste d’être évoquée, donnons-lui de plus sûres assises. Elle n’apparaîtra jamais mieux qu’à sonder l’attitude du Vieillard, laquelle est signe de déshérence, comme évoqué dans le titre de cet article. « Déshérence » car le personnage ne pourra longtemps succéder à lui-même. La disparition est proche, la maladie qui ronge son nez en est le témoin le plus visible. Attitude d’affliction du Vieil Homme qui semble prendre conscience des bornes dernières dont le Destin lui a fait le don. L’abattement est patent, la détresse palpable. Et où le seraient-ils mieux que dans le regard vide du Vieillard ? En réalité il ne regarde pas l’enfant qui est sur ses genoux. Son regard traverse les choses, ne s’y arrête nullement comme s’il s’agissait de vitres ou bien de lames d’air sans consistance. Le comble du désespoir est ceci, ne plus percevoir du réel que des fantômes, de simples spectres, ne plus trouver nul miroir qui vous renvoie votre propre image. Tout fuit dans une manière de méta-temporalité sans consistance, sans contours, sans assises. Le regard creux, lacunaire, du Vieillard trouve son exact contraire dans celui de l’Enfant. L’Enfant regarde vers le haut avec la confiance dont son jeune âge est l’inépuisable source. Le Vieillard regarde vers le bas, là où plus rien ne se lève que désolation, perte. Le regard de l’Enfant est ouvert, celui du Vieillard est à demi-fermé, crépusculaire, bien près de s’éteindre.

     Un regard qui ne voit plus que sa propre peine, comme si les yeux s’étaient retournés sur l’étrave du chiasma optique, ne percevant plus que l’opacité, le ténébreux, l’occlusion d’un corps ne parvenant plus à proférer les signes de son existence. Mais le dénuement est si patent qu’il ne convient guère d’aller plus avant. Et maintenant, si l’on regarde depuis les yeux de l’Enfant, que voit-on ? On voit certes un visage de bonté, mais de bonté accablée. On voit le signe tubéreux de la maladie, ce nez difforme qui dit la triste mesure de la corruption de la chair. On voit le regard qui ne voit pas. On voit le puits sans fond de la Condition Humaine. Enfant, est-on affecté de ceci ou bien est-on seulement étonné, ne comprenant nullement ce que cette sombre épiphanie dit de sa propre hébétude ? Oui, il faut croire que l’innocence enfantine est le plus sûr bouclier dressé contre les atteintes du Temps.

   Le Temps de l’Enfance est temps de jeu, d’insouciance, temps qui papillonne d’une fleur à l’autre, prélève ici la richesse d’un nectar, là la fragrance d’une corolle. La lucidité est encore en sommeil, elle est une simple luciole faisant son point inaperçu dans la fenaison estivale. Et il est heureux qu’il en soit ainsi. Toujours il sera temps de convoquer ses yeux à la fête de la mydriase car voir dans la plus ouverte clarté est pur bonheur. Son propre corps, il faut le livrer sans délai aux flux incessants des photons, ils sont les ondes magiques par lesquelles nous gagnons le monde et y demeurons avec la conviction qu’une parcelle d’éternité nous touchera, qu’elle fera son scintillement intérieur et que, tel un photophore, nous avancerons dans la nuit en perforant ses membranes de suie, en ouvrant des chemins parmi la touffeur des ombres, en dilatant le corps disponible des choses. D’abord l’on sera Enfant, puis Adulte dans la force de l’âge, puis Vieillard penché au bord de l’abîme. Ceci, cette cruelle Vérité, tout le monde en est ensemencé quel que soit son stade d’avancée dans la vie et chacun l’assume à sa manière qui ne peut être que singulière.

   Regardez autour de vous les mouvements diaprés de l’existence. Vous y verrez l’insouciance de l’Enfance qui parait se sustenter à son propre motif. Vous y verrez la belle assurance de l’Adulte. Vous y verrez les premiers signes d’une lassitude lors les inévitables assauts de la vieillesse. Vous y verrez le surgissement de la déshérence comme chez ce Vieillard florentin qui n’a plus pour paysage que la demeure étroite de son corps. C’est tout ceci, et encore plein d’autres choses discrètes, que nous dit ce beau tableau de Domenico Ghirlandaio. Jeune, nous n’y voyons que le naturel cheminement de la vie. Vieux, nous n’y voyons que ce regard de finitude dont nous espérons qu’il ne sera jamais le nôtre. Voir est pure joie. Cette œuvre, évident support du tragique, est belle. Ceci voudrait-il signifier qu’il existe, aussi, une beauté du tragique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 septembre 2022 2 13 /09 /septembre /2022 08:37
Au milieu de nulle part

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Toutes les conditions sont réunies pour que mon titre « Au milieu de nulle part » soit celui-ci et nullement un autre. Comment ne se serait-il imposé à moi ? Il s’agit bien d’un non-lieu, autrement dit d’une manière d’utopie dressée depuis le site de son improbable parution. Si, parfois, nous hallucinons cet espace sans espace, cette région sans frontière ni coordonnées réelles, bien plutôt le flou d’une surréalité, c’est au motif que notre lieu humain s’est perdu, qu’il s’est dissous quelque part dans un univers imprononçable. Là, en cette aire de forme indéfinissable, il n’est ni parlé, ni agi, pas plus qu’aimé ou bien haï pour la simple raison que le Rien n’est jamais que le Rien et que nul n’en pourra tirer plus qu’il ne peut donner : un sentiment d’infinie vacuité, des orbes de silences girent en tous sens dont on ne peut jamais saisir que le confondant vortex.

   Alors, si mon propos s’adresse à Vous, Celle-de-l’image, comment vous nommer puisque vous vous situez dans cette zone interlope, équivoque, nébuleuse qui ne semblerait appeler un quelconque prédicat. Nomme-t-on ce qui n’a ni espace, ni temps ? Car c’est bien ainsi que vous m’apparaissez, un peu à la façon dont un fin brouillard monte d’un lac dans l’illisible heure de l’aube. Le brouillard n’est pas le brouillard, aussi bien il est aube, fin de nuit, jour dans son hésitation première. Me voici donc devant la difficile tâche de nommer l’innommable. Or, si je vous attribuais un nom, fût-il le plus général, le plus universel qui se puisse imaginer, dans le genre d’Absente, d’Inconnue, de Fictive, déjà je vous aurais attribué un corps que vous n’avez pas, je vous aurais gratifiée d’une présence dont vous ne semblez nullement soutenir l’esquisse. Et, à défaut de vous nommer selon un chiffre clair et déterminé, qu’il me soit au moins permis de vous relier à quelque mystérieux sinogramme. Cette étrangeté qu’il vous confèrera vous rendra étrangère et vous dotera, cependant, d’une forme s’approchant du réel. Voici donc à quoi vous ressemblez au « milieu de nulle part » : 缺席的,ce qu’il me plait de traduire par sa forme grapho-phonétique : Quēxíde, et enfin par sa valeur signifiante : « Absente ». Voyez-vous, 缺席的, combien il est difficile de vous cerner, c’est un peu comme si vous étiez en-deçà, au-delà de Vous en quelque étrange marécage où ne règneraient que la poussière d’une lumière grise, de papillonnantes clartés, par exemple un volètement d’Argus bleu à contre-jour du ciel, tout près de la ligne d’horizon dont on ne sait plus si elle est Ciel, Terre ou bien un Néant s’étirant entre les deux. Oui, je sais combien pour un Lecteur, une Lectrice, mon propos doit être étrange mais est bien plus étrange votre voilement qui n’a de cesse de durer que je n’aie tenté d’en décrypter la matière songeuse, à la limite d’un évanouissement, d’une chute, d’un vertige infinis dans lesquels je pourrais bien sombrer si rien ne se donnait de Vous que cette fuite à jamais.

   Car, ne nullement vous saisir reviendrait, par un simple phénomène d’écho, à ne pas me saisir moi-même et donc à renoncer à décrire qui-vous-êtes, cette substance sans contenu qui jamais ne s’arrête et demeure en une position stable, par exemple telle ou telle femme perceptible « en chair et en os ». Et si je ne veux sombrer en quelque aporie, bien qu’il m’en coûte, je suis mis au défi de vous approcher au gré de mes phrases, de mes mots.

   Vous donc 缺席的 à l’illisible mesure, Vous-la-Fuyante qui désertez les touches de mon clavier, qui vous effacez de ma vue, j’avance dans mon texte comme l’aveugle avance sur le chemin de la vie, mains tendues vers l’avant, si peu assuré de ma progression, à la limite de qui-je-suis, en quelque sorte, mon Destin titubant de concert, les talons de mes chaussures poinçonnant le sol en une manière d’étrange mélopée. Un pas en avant trace Votre silhouette, qu’un autre pas en avant vient contrarier, sinon annuler. Pourrais-je vraiment décrire la scène sur laquelle vous figurez au simple motif d’une fiction ? Déjà elle serait de trop car elle vous rendrait réelle plus que réelle or vous n’êtes que de l’irréel qui feint d’exister.

   Derrière Vous, l’ombre est massive, un bleu-marine virant à une forme « d’outre-noir ». De vagues formes s’y laissent distinguer, mais il faut longuement accommoder au risque que la vue ne se brouille et ne menace de se soustraire à son devoir de vision. Une silhouette noyée dans l’ombre. Ce pourrait être celle d’une automobile dont une portière est restée ouverte, elle me fait penser à l’aile d’un corbeau qui se serait détachée du corps et qui battrait au-dessus du vide. Mais pourquoi cette automobile ?  Elle paraît avoir si peu de lien avec Vous ? Vous 缺席的,Celle qui m’interroge au plus haut point, ce qui risquerait, à terme, de me conduire à la limite des « portes de corne et d’ivoire » de la folie, quel est le motif, j’allais dire de votre « présence », alors qu’objectivement Vous en êtes l’exact opposé, la rumeur d’une Absence qui se dilate à l’aune de sa propre vacuité.

   Derrière Vous, à votre gauche, au point le plus éloigné de la scène, la figure baroque de la guérite d’une sentinelle sur laquelle est apposée une croix, dont je crois plutôt qu’il s’agit d’un catafalque levé dont on ne sait la raison de sa venue, dont on ne connaît nullement le corps qui l’habite ou bien le corps qu’il attend : le Vôtre 缺席的 ? Ce catafalque qui semble vous guetter se reflète-t-il dans le mystérieux chiffre du sinogramme, ainsi :

 

, comme deux formes humaines en partance pour plus loin que soi ?

, comme un étrange gibet qui ne peut que vous tendre le motif léthal de sa corde ?

, comme deux entités non-miscibles, l’une refermée alors que l’autre s’ouvre, figure d’une impossible parution ?

 

   Voyez-vous, combien vous me mettez dans l’embarras, obligé de me commettre dans une tâche herméneutique sans issue ? Comment, en effet, interpréter ce qui n’a nul sens, ce qui toujours se dérobe et ne veut nullement livrer le secret de son être ? Aussi bien aurais-je pu vous représenter sous la forme suivante 秘密 (prononcez : [Mìmì]) dont la traduction est « Secrète », et, à l’évidence, vous n’auriez été que le reflet d’une véritable complexité pour ne pas dire d’un chaos, d’une sourde confusion.

   Le savez-vous, depuis le puits profond qui vous accueille, nommer l’Autre, le dire en termes autrement disposés que dans la banalité mondaine, ceci est toujours une réelle épreuve sinon un projet impossible, une visée simplement absurde. Pour autant, renoncer serait encore pire pour la simple raison que, laissé en son immobilité, plié au sein de sa nébuleuse chair, le motif de l’Autre serait une menace à jamais.

 

Ne point connaître est non-être.

Connaître est être.

 

   Donc je poursuis mon laborieux cheminement. Vous, 缺席的-秘密 Absente-Secrète, Vous que j’ai affublée d’un double nom, que faites-vous posée sur cette flaque de lumière couleur d’argile ? Votre visage est indéchiffrable, un genre d’hiéroglyphe. Votre corps est long et silencieux. Vos jambes sont deux bâtons jaunes fichés dans le sol, vos pieds sont nus. Dans l’angle de vos bras semi-pliés, une chose rouge à l’imprécise identité. On dirait la guenille d’une  poupée de petite fille. A moins qu’il ne s’agisse d’un bout de muleta arrachée des mains sanglantes du toréador ? A moins que ce ne soit une toile de braise tout droit venue de l’Enfer ? Voyez-vous, nous nous approchons de la mystique de Dante et je ne sais quel sera notre lot : Enfer ? Purgatoire ? Paradis ? J’ai de fortes craintes et pencherais plutôt pour la première hypothèse, celle du Tartare avec ses brûlantes réjouissances.

   Vous voir m’a introduit dans une complexité dont les liens se resserrent à mesure que j’essaie de percer les arcanes dont votre figuration est tissée. Et votre ombre, cette simple ligne plaquée au sol avec la violence d’une brusque décision, comment ne me ferait-elle penser à ce gnomon antique avec lequel nos lointains ancêtres mesuraient la hauteur de la lune ou du soleil au-dessus de l’horizon ? La mesure du Destin si vous préférez, la mince empreinte que les Hommes et les Femmes déposent à la surface de la Terre, le vif instant de leur temporalité. Oui, à y bien réfléchir, je crois que vous êtes cette tragique mesure du Destin. Tout en témoigne. Mais, ici, je ne bâtirai guère de fiction, ce qui serait facile aux simples images que votre toile livre à mes yeux. Mais quelle que soit la source de votre détresse, c’est cette dernière en son essence irréductible qui est à retenir. Vous êtes, Vous qui vous détachez à peine du versant nocturne du Monde, qui surgissez au jour dans une manière de verticale hébétude, vous êtes la Figure avancée des apories multiples de notre Condition. Que chacun en médite, en Soi, les lignes de force. Quant à moi, permettez que je me retire sur la pointe des pieds, emportant cependant avec moi la vénéneuse ambroisie de votre Présence-Absence. De Vous, je ne garderai que le souvenir que ces deux signes inscrits sur le blanc de mon écran :

 

缺席的

 

秘密

  

   Ils vous disent en mode d’énigme, bien mieux que ne saurait le faire mon langage « humain trop humain ». Cependant, que je Vous avoue, afin que vous ne désespériez, vous voir, pour moi, a été pure joie. Puisse-t-elle, en Vous, semer les spores de quelque espérance !

 

 

 

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11 septembre 2022 7 11 /09 /septembre /2022 08:05
Ophélie au fil de l’eau

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

Ophélie

au fil

de l’eau

 

Vous apercevant tout juste

Au sortir d’un songe

C’est cette phrase liquide

Toute empreinte

D’eau et de brume

Qui s’est présentée à moi

C’est curieux combien

Cette vision éthérée

Indique l’aquatique

 Et nul autre élément

 

Assurément, Ophélie

Vous ne reposez nullement

Sur la lourdeur de la TERRE

Les mottes d’argile

En leur pliure ne pourraient

Vous convenir

Le FEU en son

Éternelle combustion

En sa vive agitation

Vous n’en pourriez supporter

La naturelle érosion

A la rigueur l’AIR

Vous eût mieux convenu

 Son fin tissage de bleu

Ses mailles légères

Eussent brodé à votre corps

Une possible dentelle

 

Mais non, rien de

Ceci ne convient

TERRE, FEU, AIR

En toute certitude

Eussent échoué

Å circonscrire qui-vous-êtes

Å vous porter au sein

Même de votre intime.

 

Ophélie

au fil

de l’eau

 

Oui l’EAU est ce par quoi

Vous êtes venue au monde

Ce par quoi, peut-être  

Vous vous en retirerez

Si bien que, vous nommant

Grâce à ces trois syllabes

Si douces, si évanescentes

O  PHÉ  LIE

Vous devenez transparente

Å vous-même

Vous devenez invisible

Aux Autres

 

Ophélie

au fil

de l’eau

 

O dit la même chose que EAU

PHÉ dit la même chose que FÉE 

LIE dit la même chose que LIT

Ce lit fluvial en lequel

Vous flottez pour l’éternité

Ce que dit la limpidité de votre être

Votre nom en redouble l’essence

EAU en tant qu’EAU

Vous êtes au plus HAUT

Au plus haut et ceci est pure Joie

 

D’Ophélie je ne veux retenir

Que la simple beauté

Oublier la folie

Écarter le geste de la perte

Au sein de l’eau

Comment vous, Ophélie

Dont le nom chante

Avec tant de clarté

Pourrait-on vous verser

Aux ombres de la Mort ?

Ici je veux que vous

En deveniez sur-le-champ

La face inversée

Le riant visage

 Rien n’est jamais vrai

Que ce que l’on porte en soi

Au plus haut de ses

Soyeuses affinités

 

Ophélie

au fil

de l’eau

 

Or ce bleu qui

Vous soutient

C’est mon Ciel

Or ce blanc de votre voile

C’est la pureté même

Que je vous destine

Et m’offre en partage

Or la feuille claire

De votre peau

C’est ma chair en son intime

Qui s’ouvre au mystère du jour

Or votre nom OPHÉLIE

C’est le chant par qui

Je viens au Monde

Et y demeure touché par

Le silence de la belle poésie

 

Il y a une étrange harmonie

Qui mêle en une seule

Et même onde

Le luxe de votre chair

Le diaphane du voile

Qui vous ceint

La présence invisible de l’eau

Comment vous dire encore

Sans en appeler aux sources

De la plus vive poésie ?

Vous dire avec Rimbaud :

 

« Sur l’onde calme et noire

où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte

comme un grand lys,

Flotte très lentement,

 couchée en ses longs voiles… »

 

Vous êtes Mystère posé

Sur un autre Mystère

L’eau a cette étonnante complexion

Tout à la fois miroir pour Narcisse

Eblouissement de Soi

Et fascination de s’y fondre

De retrouver le lieu

De sa naissance

De connaître la lustration

Qui nous ferait

Autre

Tout en demeurant

Nous-même

 

Ophélie au fil de l’eau

 

L’eau pour vous est le lit

L’eau pour moi est le lys

Dont parle le Poète Rimbaud

 

Ophélie au fil de l’eau

 

Quel fil à vous me relie

Vous telle la pluie

Pareille à un long sanglot

 

Ophélie

au fil

de l’eau

 

 

 

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10 septembre 2022 6 10 /09 /septembre /2022 08:00
Dans quelle assise mondaine ?

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   Dans quelle assise mondaine ? énonce le titre. « Assise » veut dire le lieu singulier que le destin nous a attribué, telle place et non telle autre.  « Mondaine » veut signifier notre présence au Monde, autrement dit à l’altérité. Altérité du chemin, de la pierre, du nuage, de la ligne d’horizon. Mais, surtout, altérité de cet Autre qui me questionne sous la forme multiple, constamment renouvelée qu’il pose devant mon regard, au centre même de mon souci. L’éthique en tant que souci. Chaque jour de notre existence nous croisons des milliers d’Autres qui, dès que rencontrés, s’évanouissent dans un étrange anonymat. Par exemple cette très Jeune Fille encore teintée d’enfance, ses cheveux châtains se déroulent en longes tresses, l’ovale de son visage est parfait, ses joues roses poudrées de printemps, ses yeux couleur myosotis, la pulpe de ses lèvres que rehausse, dans la discrétion, l’empreinte d’une rose-thé. Par exemple cette Jeune Femme au teint d’albâtre, aux yeux clairs, à la bouche naturelle, à la peau satinée, ses cheveux blonds font, tout autour d’elle, leurs gerbes d’eau presque invisibles. Par exemple ce vieux Monsieur au visage buriné, sa peau pareille à un antique parchemin, le réseau serré de ses rides, la forêt hirsute de sa barbe blanche, le gris des yeux qui se perd dans les replis de la mémoire.

    De tous ces Étranges, que reste-t-il dès qu’ils ont franchi les limites de notre horizon ? Le flottement d’une nappe de cheveux ? Un sourire empreint d’une certaine tristesse ? Le sentiment d’une force de l’âge dont on devine qu’elle est inépuisable ? Que reste-t-il de tous ces Destins dont, sans doute, nous pourrions tirer quelque jeu esthétique, rêver à l’aventure de leur vie, peut-être tirer quelque envie de les imiter, en quelque manière. Le Monde est semé de ces confluences, de ces croisements, de ces marches parallèles, de ces contiguïtés qui n’ont de valeur qu’autant que dure leur instant, c’est-à-dire l’espace d’un rapide songe puis rien ne demeure de ce qui avait été. En tire-t-on quelque regret ? Se promet-on de fixer ces images avec le souci d’en avoir quelque satisfaction ? N’est-on seulement des Voyeurs du Monde si distraits que nous ressemblons à cette surface grise des « ardoises magiques », un seul mouvement de la main et tout regagne son anonymat et c’est comme si notre imaginaire nous avait trompés.

   Toutes ces réflexions ne sont nullement spontanées. Elles viennent de l’observation de l’image que vous me tendez. Mais il me faut en brosser quelques rapides traits. La scène sur laquelle vous figurez est à peu près indéfinissable. L’Artiste qui vous a projetée sur la toile est coutumière de ces esquisses qui, à première vue, pourraient faire penser à des dessins d’enfants. En réalité c’est bien de l’inverse dont il s’agit. L’enfant n’a en tête nulle détermination, il dessine pour dessiner, le gribouillis est une manière de fin en soi, il n’y a rien qui dépasse le trait dont on pourrait tirer un enseignement. Le motif de Barbara Kroll est bien différent. De l’esquisse, on pourrait penser qu’elle surgit de nulle part pour n’aller nulle part mais ce point de vue ne serait rien qu’erroné, seulement fondé sur une impression première. Sous l’esquisse, il y a une intention de signifier. Que ce dessin demeure en l’état ou qu’il trouve son achèvement dans une toile peinte, ceci n’a guère d’importance. Déjà, en soi, les significations sont présentes. Bien évidemment, et c’est bien là le jeu de toute interprétation, chacun verra dans le motif des chemins différents, peut-être même des voies adverses. Nul ne saurait effacer sa propre singularité qu’à renoncer à qui il est.

   Le problème est le suivant, qui est avant tout un paradoxe. Ce que me dicte ma propre subjectivité, en matière de ressenti, ceci se présente pour ma conscience avec le caractère d’une pure objectivité. Cet objet-dessin se donne à moi dans un genre d’évidence singulière et y persiste au motif qu’il est, pour moi, ce sens-là et non point un autre. C’est de là que naît l’idée même de polémique, ce que j’affirme de l’œuvre, un Autre que moi en fera la démonstration inverse. Mais c’est égal, il me faut dire ce qui, posé là devant moi, parle de telle manière que je ne pourrais me dérober à la tâche de le montrer, c’est-à-dire à le falsifier, qu’au prix même d’un renoncement à ce que je pense depuis l’aire de mon intériorité. 

    Afin de relier mon propos à ce que j’évoquais au début, la pluralité des Autres, leur foisonnement, leur irruption permanente dans le champ de ma conscience, il me faut faire signe en direction de ce style désordonné, tumultueux, agité, un genre de chaos en quelque sorte. Mais un chaos en l’humain, cela va de soi puisque, dans la plupart des œuvres de cette Artiste, c’est bien l’humain qui est placé au cœur. Là, au centre de l’image, la Femme est le motif géométrique en lequel se concentrent une pullulation de lignes, une confusion manifeste, un imbroglio qui, aussi bien, feraient penser aux mouvements en tous sens, bariolés, polymorphes de ces agoras antiques qui étaient le cœur vivant de la Polis, son rythme cardiaque, pulsionnel, élémentaire, sa mouvance diaprée, la cadence qui portait tous les Êtres à leur manifestation.

   Alors, ce que je traduis de cette prolixité, de cette volubilité des lignes emmêlées, ce n’est rien de moins que la présence de l’Altérité, un Monde extérieur se confronte à un Monde intérieur. Ce que j’évoquais précédemment, la persistance des visages rencontrés, ici la blondeur d’une chevelure, là la résille des rides, plus loin la claire gemme des yeux, tout ceci s’est imprimé à l’insu de Celle-de-l’image qui en a reçu les figures successives, le réseau serré de lignes au plein de son corps en porte témoignage. Certes la mémoire immédiate, ce fossoyeur, en a relégué les formes au sein des archétypes qui sillonnent le champ de l’inconscient, en constituent en quelque sorte l'armature. Et ces images-archétypes continuent à travailler à bas bruit, à façonner le « revers » de qui l’on est, si l’on peut parler ainsi, puis ces formes longuement métabolisées, mélangées à d’autres formes verront leur résurgence, mais cryptée, non identifiable en tant que telles, telle expression langagière, telle inclination à aimer ceci plutôt que cela, tel geste, tel lapsus, telle création et la liste des actualisations serait infinie, tellement la belle praxis humaine est illimitée, polyglotte, polychrome.

   Et c’est heureux qu’il en soit ainsi, que les perceptions soient diverses, les sensations complexes, les imaginations chamarrées, bigarrées. Toute rencontre avec l’Autre est le lieu de cette dialectique où se confrontent en permanence, les idées, les actes, les ressentis. Bien évidemment, et c’est l’empreinte de notre égoïté, chacun, chacune est persuadé d’avoir saisi sinon la totalité de la Vérité, du moins ses nervures essentielles. Nous avons tous besoin de ces rapides certitudes, elles balisent le chemin sur lequel nous avançons, elles illuminent ce qui risquerait de demeurer dans l’obscur. Que dirait cette Esquisse si, soudain, elle était pourvue d’une voix ? Sans doute serions-nous étonnés des « secrets » qu’elle nous livrerait qui, en tout état de cause, ne pourraient être que les siens, nullement les nôtres.  Et nous poursuivons notre chemin sur des voies qui sont singulières, intimement singulières.

 

 

 

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7 septembre 2022 3 07 /09 /septembre /2022 08:39
Demeurer en soi, sur le fil

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

    « La vie n'est qu'une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus. C'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » 

                                                                          « Macbeth » - William Shakespeare

 

*

    « Pleine de bruit et de fureur », c’était ceci qu’Alya avait retenu de la phrase de Shakespeare. Seulement ceci Bruit, seulement ceci Fureur. Dans la nasse de sa tête, le Bruit et la Fureur faisaient leurs allées et venues cruelles, sépulcrales. Les mots cognaient tout contre le roc de la dure-mère, rebondissaient, faisaient leurs boules d’étoupe qui envahissaient le champ entier de la conscience. Si bien que le massif de chair d’Alya, agité en tous sens, ne pouvait plus trouver le lieu d’une possible polarité. Tout allait à vau-l’eau et le péril eût été grand si Alya n’avait eu en soi, au plus profond, les ressources nécessaires à une inversion de la situation. Ce qui était évident, depuis bien des années déjà, il y avait trop de bruit sur la Terre, trop de mouvements en tous sens, trop d’éclats, trop d’éclairs, trop de formes qui s’emboîtaient en une manière de chaos, trop de couleurs qui se mêlaient selon une teinte boueuse, indéfinissable, métaphore d’un étonnant marigot civilisationnel. Beaucoup se laissaient entraîner dans cet infini tourbillon, éprouvant le vertige à la façon d’une sensation obtenue à l’aide de quelque peyotl, de quelque ambroisie hallucinogène. Le vertige entraînant le vertige, il paraissait impossible de jamais arrêter le mouvement, comme si une irréversible logique en eût provoqué l’irrésistible course. Il y avait, sur cette Planète, d’invincibles forces qui tressaient le destin des Hommes, à leur insu ou bien à l’aune de quelque complicité, mais la finalité était la même, l’horizon s’assombrissait à mesure que l’on se rapprochait de sa ligne fuligineuse. La nuit montait du jour et menaçait de l’envahir en totalité.

   Alors voici ce qui, du point de vue d’Alya (son nom veut dire « noble»), était à faire : demeurer en Soi, se revêtir de la forme de l’esquisse (elle en avait trouvé le motif dans une œuvre en gestation de Barbara Kroll), se fondre en soi, si une telle chose était possible et, sans doute, cette hypothèse était-elle recevable. Les Bruits, il fallait les ramener au silence. La Fureur, il fallait en faire un tremplin pour la paix. L’Homme, la Femme, étaient pleins de ressources, de formulations positives qu’éteignait le rythme d’une existence prise à son propre jeu. On n’arrête pas si facilement un attelage qui s’emballe et n’avance qu’à accroître, à chaque pas, la mesure de son galop. La vitesse entraîne la vitesse, l’ivresse ne vit que de l’ivresse. Ce à quoi s’employait Alya, symboliquement au moins, à poncer les arêtes vives des silex, à réduire les éclats de la trop vive lumière, à user le tranchant des lames, à poncer les humeurs trop mordantes, à lisser les opinions trop arides. Enfin, en un mot, à faire des apérités qui entaillaient l’âme, de simples lumières adoucies, telles celles qui glissent sur les cercles gris des galets, ils font le ciel de neige, le regard de soie.

   Alya, sur le fil de-qui-elle-était, se pouvait décrire de cette manière. Et peut se dire au présent puisque la Jeune Femme a trouvé un genre de persistance, de permanence en soi, une sorte d’immuabilité qui la fait telle qu’en elle-même, pour la suite des jours à venir. Alya se confond avec les choses de sa familiarité, avec les choses de son entour. C’est tout juste si elle paraît se détacher de ce fond qui l’accueille avec douceur, générosité. Un geste d’oblativité qui la fait égale de ce qui serait naturellement différent mais qui, ici, est d’une essence identique. Chose qui nait de soi et se prolonge en soi, sans effort, sans souci, une pluie se fait nuage qui se fait pluie et le cycle vit de sa propre texture. C’est beau ceci, cet uniment assemblé qui ne demande ni la dureté de la terre, ni la constance du feu, ni la vitesse de l’air, juste une brume qui vient de soi et persévère en soi, tout comme le vol de l’oiseau que l’aile anime de son mouvement interne, rien ne fait effraction qui porterait le regard hors le vol, hors la pureté de ceci qui plane et y trouve son effectuation en même temps que sa fin.

   Du fond de la toile, qui est son fondement le plus exact, Alya s’élève en direction de Soi sans appui, sans effort, une montée à l’être se dit dans le pli le plus silencieux. Soi en tant que chuchotement. Soi en tant que pure gratuité. Soi trouvant sa forme en Soi. La ligne qui trace le mouvement souple du corps est une cendre posée sur la clairière du jour. Un crayonné à peine distinct qui se lève et, déjà, connaît le motif de son éternel retour. La teinte est une modulation à la sobriété exemplaire. Ce que Sable donne en sa légèreté, Mastic le rehausse si peu, que Chamois vient clore en une manière d’entre-deux. Tout ce qui pourrait apparaître en tant que fragment est souple continuité, la totalité recueille en soi le geste d’une variation inaperçue, la fine pointe d’un pinceau glisse sur le blanc de la toile, on dirait un fin grésil que reçoit le retrait d’une neige.

   Le corps, car il y a bien corps (Alya n’est nullement pur esprit), se vêt du motif d’une simple suggestion. Plus de vivacité dans le geste de peindre et le corps rejoindrait ce Bruit dont Alya veut s’extraire. Moins d’insistance de la main et le corps n’aurait nul lieu où faire trace et rejoindrait l’illisible du pétroglyphe usé par le passage du temps. Les bras sont haut placés, manière d’arche souple qui se donne bien plutôt en tant que protection de la lumière que dans la profération d’un geste destiné à quelque utilité. La poitrine est inapparente, genre de torse d’éphèbe où ne bourgeonne qu’un point sur le bord de s’éteindre. L’ombilic est absent et nulle tache pubienne ne vient obombrer le mont de Vénus. Vision androgyne où rien encore ne fait signe en direction d’un genre. Tout se retire en soi dans une lisse neutralité. Les jambes sont deux lignes de fuite que le sol semble reprendre comme prolongement de son propre territoire. Étonnante géographie, proposition insulaire minimale, une mer l’entoure qui pourrait bien la reprendre en son sein.

   Alya, dont rien encore n’a été dit de son nom, possède, en quelque sorte, la vertu d’une Origine, elle est Eau de Source, filament liquide, hôtesse de ces Fontaines ombreuses où frémit à peine l’écume d’une onde. Nulle part vous ne trouverez le beau nom d’Alya. Ou si peu, il est si rare. Alya, le nom, est venu au jour tout comme l’aube monte à l’aube, sans que rien n’en annonce la venue. Dépliement en tant que dépliement. Une corole s’ouvre sous l’effet de sa propre faveur. Prononcez le beau nom « ALYA » et vous comprendrez pourquoi ce nom, et lui seul, pouvait nommer qui-elle-est, Celle en-voie-de, Celle-qui-vient-à-elle, Celle-sur-le-bord-du-Monde. Prononcer son nom, « ALYA », c’est déjà dire qui elle est en son fond. Le premier [A  est ouverture dans un registre clair qui trouve son écho réverbéré dans le [A] final, alors que la liquide [L], vient médiatiser la relation des deux, insérer une occlusion parmi deux ouvertures.

   C’est bien la modération du [L] qui est à retenir, mode sur lequel Alya se donne au monde sur le registre d’une retenue. Il y a comme un effet à double sens sur la voyelle initiale et finale. Le diapason, celui qui donne le ton, c’est la consonne liquide [L], d’elle nait toute la fluidité, la suavité.  D’elle nait la posture d’Alya qui, tout aussi bien pourrait être la venue d’une pluie, le sillage d’un brouillard, l’empreinte d’une larme. Parfois, un seul nom en dit bien plus que de longs discours. Bien sûr, Alya eût pu être nommée différemment, « Ophélie » par exemple, je pense à elle au motif de ses trois syllabes très souples, elles susurrent, elles glissent, elles lient telle une Fée (phélie), des membres épars qui se trouvent assemblés à la façon dont une gerbe est nouée grâce à la ligature qui en retient les épis pluriels. Mais le prénom Ophélie est trop connoté à l’ombre de sa légende et l’utiliser serait annoncer la folie, appeler la noyade. Ce n’est nullement cette tragédie de l’eau que je souhaite convoquer, mais seulement le motif de l’eau, son lent écoulement dans l’orifice de la clepsydre, son essence temporelle, uniquement temporelle.

   Tout Observateur, toute Observatrice de l’œuvre, attentifs à ce qui s’y déroule, auront été bien vite alertés par cette tache de sang, cette biffure de braise, cette turgescence carmin qui semblent affecter les lèvres comme si un crime y eût été perpétré. Certes, il y a une violence latente qui surgit de la tension entre l’évanescence du corps, sa presque annulation et ce qui semble sourdre brusquement et reconduire l’épiphanie du visage à une bien sombre dramaturgie. Certes ceci deviendrait rapidement insupportable si l’on ne soumettait cette violente symbolique à une nécessaire modération. Ce mot arrêté, violenté sur l’aire carmin des lèvres n’est nullement le signe d’une torture qui se donnerait comme la dernière profération d’Alya. Cette éclaboussure rouge, un feu, c’est une ligature posée sur le Bruit, une rature dissolvant la montée de la Fureur, évitant que sa dispersion ne vienne contaminer Ceux, Celles qui en croiseraient le funeste destin. Et ici, l’on retrouve Macbeth, Shakespeare, sa conception du Mal entièrement contenu, selon lui, en l’Homme, en l’Homme qui est la constante scène de théâtre où convergent en un tumultueux maelstrom, les forces néfastes et hautement léthales du Bruit et de la Fureur. Seule Alya, en sa naturelle retenue peut nous offrir un refuge à notre mesure, nous accueillir en cet asile de sérénité qui doit redevenir la seule Source où nous abreuver à l’abri des dangers du Monde. La seule Source !

 

 

 

 

 

 

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7 septembre 2022 3 07 /09 /septembre /2022 07:51
Signe d’effroi chez les Petits Boisés

Œuvre : Marc Bourlier

 

***

 

   Les Petits Boisés. Voici un doux nom qui résonne à l’oreille des Attentifs. Car les Attentifs sont pléthore sur Terre que côtoient, comme dans leur ombre, les Inattentifs. De toute éternité c’est une lutte immémoriale entre les Attentifs, ceux qui prennent garde aux Choses et ceux qui en longent l’existence sans même s’apercevoir que les Choses existent, qu’en leur essence elles nous interrogent bien plus que nous ne saurions le penser. Les Choses Majuscules, autrement dit les Montagnes aux immatérielles cimes, les Étangs aux eaux de cristal, les Forêts avec leurs cèdres majestueux, les vaste Plaines où flottent les épis nourriciers, les frais Vallons et ses tapis d’herbe émeraude, les somptueux Fleuves avec leurs bouquets d’îles où poussent les saules.

   Les Attentifs ? Ils regardent les Choses, ils cherchent leur âme, ils font de leur vision un Poème adressé à tout ce qui vit, croît et déplie son existence sous la nappe bleue du ciel. Les Inattentifs ? Des Choses ils n’ont cure, je veux dire des Choses de la Nature. Ils leur préfèrent les choses minuscules de la fabrique humaine : les écrans où fulgurent les images, les casques dans lesquels se précipite le bruit du Monde, les automobiles aux longs capots, les Temples du Commerce avec leurs grappes d’objets auxquels ils vouent un insatiable culte.

   Et les Petits Boisés, me direz-vous. Eh bien les Petits Boisés ne sont pas des Hommes mais de simples bouts de bois qu’un Artiste a mis en forme, en forme humaine cependant. Ils sont touchants avec leurs yeux ronds tels des billes, avec leurs nez tout droits, leurs bouches saisies d’étonnement, leurs corps tout d’une pièce que, parfois, ligature un anneau de ficelle en guise de ceinture. Ils sont franchement émouvants, ils sont franchement attachants au sens premier, si bien que l’on pourrait se fixer à leurs minces effigies tout comme le lierre au tronc. Ce serait tout à la fois un signe d’amitié et un signe de reconnaissance. Le Lecteur, la Lectrice auront vite saisi que ces Boisés sont du côté des Attentifs, toute leur attitude joue en ce sens.

   Les Boisés ne sont pas seulement des bois flottés qui auraient trouvé le lieu et le temps de leur venue en présence. En réalité, mais ceci peu le savent, y compris parmi les Attentifs, ils sont des génies tutélaires qui veillent sur nous, des genres de fétiches auxquels nous pouvons confier nos soucis et nos peines, des manières de talismans qui brillent de tout leur éclat au plus profond de la nuit. Bien évidemment, vous aurez compris que le mode sur lequel ils se donnent, dans la spontanéité, la simplicité, est l’exact contraire, le revers des Inattentifs, eux qui ne vivent que d’artifice et de « joies » immédiates seulement acquises de faible lutte. Le lieu de l’habitat des Petits Boisés ? Lorsque le crépuscule lisse la Terre d’une belle teinte sépia, que les étoiles ne tarderont guère à s’animer, portez vos yeux au-dessus de la ligne d’horizon, vous apercevrez l’attelage des Petits Boisés, une sorte de Petit Chariot, Petite Ourse constellée de points lumineux en ses angles avec la tige de son timon levée vers Polaris. Oui, les Boisés sont de Célestes Aventures qui nous toisent de haut, mais dans la pure gentillesse, dans la pure donation de qui ils sont, ils veulent être les reflets de Ceux qui chantent une ode à la Terre, nullement de ceux qui l’ignorent ou, pire, la maculent.

   Depuis les révolutions qu’ils accomplissent autour de notre Planète, ils observent le Monde avec ses joies et ses peines. Ils consignent tout dans de minces carnets en bois qui sont comme les archives de l’Humain. Oh, certes, ils ont noté plein de choses lumineuses : la parution des œuvres d’art, les progrès de la santé, la fraternité des Hommes, les gestes d’oblativité, les hautes productions de l’esprit. De ceci ils se réjouissent. De ceci ils tirent une légitime fierté puisqu’ils sont un fragment de la conscience humaine, placé en orbite.

   Mais voici, tout n’est pas lumière sur Terre et de longues ombres, de sourdes taches fuligineuses font leur auréole mortifère partout où elles posent leur confondante silhouette. Ceci, ils ne l’archivent nullement dans leur carnet, ils en regardent simplement les funestes effets. Les signes d’effroi qui s’insinuent en eux ?

 

Voici : de longues flammes courent

tout le long des crêtes des montages,

sautent d’une vallée à l’autre,

emportent avec elles les maisons

et les souvenirs des Hommes.

Voici : les hauts icebergs,

ces Rois du Septentrion,

s’effondrent chaque jour

dans un fracas

qui devient assourdissant.

Voici : de grands fleuves sont en crue,

de violentes moussons

inondent des pays entiers,

essaimant derrière elles

le « bruit et la fureur ».

Voici : de lourds panaches de fumée

obombrent le ciel,

le rendent inconnaissable,

tressant dans l’air de terribles nuages.

Voici : des îles où se dressaient

les beaux éventails des cocotiers,

où vivait un peuple paisible,

tout est englouti et il ne demeure

qu’une Atlantide vide

et la désolation d’une utopie.

Voici : des grappes compactes de Touristes

montent à l’assaut des Villes et les défigurent.

Voici : la « foule solitaire » croise

une autre « foule solitaire »,

chaque foule plongée dans les

hallucinations des écrans bleus.

Voici : de longues files d’automobiles

font leurs convois ininterrompus,

assiègent les places,

roulent sur le vert des platebandes.

 

Voici : les Hommes

ont perdu la tête,

ils n’ont plus d’orient,

plus d’Étoile du Berger

qui pourrait les guider

vers plus d’Éthique,

 vers plus de Raison.

Voici : la Terre est le reflet

du désarroi des Boisés,

les Boisés sont les reflets

du désarroi de la Terre.

 

   Cela fait comme une grosse boule d’étoupe où le sens s’évanouit, où la Parole s’éteint, où le Regard s’obscurcit au point de disparaître, de plonger dans une longue et douloureuse cécité. Voici : une oriflamme se hisse haut dans le ciel qui nous demande, nous les Endormis, de nous réveiller, de reprendre conscience, de nous assumer Hommes en tant qu’Hommes, de ne nullement vivre dans le creux douillet de notre habituelle léthargie.

   Certes, j’ai parlé en lieu et place des Petits Boisés, je leur ai attribué un langage qu’ils ne possèdent pas, mais je fais l’hypothèse que si le Hasard les avait doués de Parole, ils eussent été bien étonnés du comportement des Humains, ce que leurs yeux tout ronds manifestent, ce que leurs bouches toutes rondes manifestent aussi en une manière de second degré, de réitération. Bien évidemment c’est ma Voix et elle seule qui s’est fait le porte-parole d’une situation totalement aporétique. Nous, les Hommes, avons vissé sur nos têtes, depuis un temps infini, les casques de l’inconscience et du déni, les casques qui ne nous protègent de rien, surtout pas de nous et de nos constants errements. Oui, nous sommes à la dérive, tous embarqués sur ce « Radeau de la Méduse » dont nous attendons qu’il coule pour enfin tâcher de calfater ses fissures. Certes le constat est vertical et le partage de l’Humain en deux camps opposés est une simple métaphore. Tour à tour, nous les Humains, sommes Attentifs puis, l’instant qui suit, Inattentifs. Notre silhouette Humaine doit porter la trace d’une indélébile césure.

 

A la fois nous Sommes et ne Sommes pas.

Une fois nous convoquons l’Être,

une fois le Non-Être.

Qui donc nous sauvera de l’abîme ?

 Petits Boisés,

tant qu’il en est encore temps,

insufflez en nous cette sagesse du Bois.

On parle bien de l’Âme du Bois, non ?

Alors…

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4 septembre 2022 7 04 /09 /septembre /2022 09:20
L’infinie viduité du Monde

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   Partout sont les mouvements, partout sont les bruits, partout sont les lumières qui cinglent les Villes de leurs lianes léthales. Partout sont les foules qui montent à l’assaut des citadelles où sont entreposés les objets du désir. Les mains se tendent afin de saisir tout ce qui est saisissable, ici l’éclat d’une montre, là le ruissellement d’un diamant, plus loin encore l’écume blanche d’une crème glacée. On veut tout ce qui brille d’une sombre lueur derrière l’écran polychrome des vitrines. On veut la voiture au long capot, le bonnet de fourrure, les escarpins vernis, on veut ce qui fait gloire et vous désigne tel Celui-ci, telle Celle-là qui vivent à la proue du Monde. Au point le plus élevé de la Mode. On veut la Terre entière, ses forêts pluviales, ses cratères de la Ceinture de Feu, on veut les eaux grises de Venise, on veut les cabanes colorées de Valparaiso, on veut les longues limousines américaines de La Havane, leur ailes cabossées, leurs teintes acidulées. On veut l’ascension en direction du Machu Picchu, son Temple du Soleil, on veut le bleu des Îles de Polynésie, les pirogues à balanciers. ON VEUT.

   Partout sont les longues files, les processions immenses, les piétinements à l’infini, les coude à coude, les flancs à flancs, les corps à corps. Cela ressemble à une seule anatomie, unique, heureusement assemblée, un peu à la manière des cocons des chenilles processionnaires, ce sont des voix en chœur, des sueurs communes, des impatiences partagées, des plaisirs collectifs, des soupirs communautaires, des émotions collégiales. On se rassure de cette proximité, de cette immense fratrie qui fait de cet Inconnu votre jumeau, de cette Passante une sœur aimante, toujours disponible. On se pelotonne au sein de la douce et rassurante chrysalide. On se dit : je suis moi en l’autre, l’autre est lui en moi. On dit des tas de choses immédiates dans une manière d’irréfutable Vérité. On se rassure à peu de frais, on lance le grapin de la fraternité que l’Autre s’empresse de saisir car, en fonction du principe de réversibilité, cet Autre, cet Étranger, cet Éloigné a tout autant que vous le besoin de se rassurer, de se fondre au sein de la meute, d’offrir à son instinct grégaire les mailles fidèles d’une mise en sécurité. ON VEUT. On veut Tout. On veut Soi et l’Autre.

    Seulement, et c’est bien là le problème, toute foule, toute réunion d’Existants mettent le réel à distance. Il y a un effet de loupe et les choses infimes deviennent essentielles. Il y a un effet d’écho, le murmure de chacun, amplifié par le murmure de l’Autre se métamorphose en une manière de haute symphonie, de clameur qui dissimule la mince voix qui est la vôtre, qui ne saurait, à elle seule, couvrir le bruit de fond du Monde. Il y a un effet d’amplification, si bien que chaque émotion positive multipliée par l’émotion voisine se donne en tant que pure joie. Certes, ceci n’est nullement répréhensible en soi. On pourrait même dire qu’il y a bénéfice et que nulle critique ne saurait s’engager plus avant. Cependant.

   Cependant le chœur du Monde ne saurait être le cœur de l’Individu. L’Individu, cet être « qui a une existence propre », ainsi le définit le dictionnaire. L’Individu : « C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu », disait Céline à l’incipit du « Voyage au bout de la nuit ». Cet Individu anonyme qui constitue le « ON » invisible de toute société. Mais, pour autant, le « ON » n’est nullement une abstraction, une universalité dont on ne retiendrait que le caractère général. Le « ON », s’ingéniât-il à en dissimuler l’authentique, est le lieu même d’une immense solitude. Car nul ON n’est miscible dans un autre ON. ON est seul avec Soi. On vit au sein de son indépassable autarcie. ON, n’a jamais affaire qu’à Soi-même. C’est ce que nous dit ce graphite rapide de Barbara Kroll. Mais laissons-lui la parole.

   Le Gris est Gris. Et cette confondante tautologie dit bien l’impasse qu’il y a à demeurer dans le gris sans nuance, à s’y perdre en quelque manière. Le gris ni ne monte vers le Blanc, ni ne descend vers le Noir. Le Gris en tant que Gris, comme l’on dirait la Tristesse en tant que Tristesse. Certes, l’ombre de Sagan plane alentour, Sagan dont énoncer la solitude au milieu de la foule serait un simple truisme :

   « Bien sûr on a des chagrins d'amour, mais on a surtout des chagrins de soi-même. Finalement la vie n'est qu'une affaire de solitude. » (« Bonjour Tristesse »)

   Tout comme serait un truisme d’insister sur la solitude de l’Individu, celui qui, en fait, ne se fond dans la masse qu’à s’y mieux immoler. Car, si l’on a du mal à se rejoindre par essence puisque notre connaissance de nous-même est forcément partielle, comment pourrait-on prétendre interpréter, sonder, trouver l’Autre mieux que Soi ? Toute psychanalyse est acte de magie, et le Thérapeute ne sort de son chapeau que ses propres lapins, non ceux du Patient ou de la Patiente. Toute thérapie est un immense jeu de dupe où chacun berne l’Autre, où chacun feint de croire que l’Autre peut infléchir son propre Destin alors que l’initiative est de l’ordre du Destin lui-même, non de l’Individu. En ce cas-là, toute liberté est dépassée car c’est l’Autre qui a le jeu en mains et détient les atouts dont le Patient espérait qu’ils pouvaient le sauver. Et le jeu est à double face. Le Patient ne sait rien en son fond de son Thérapeute. Le Thérapeute ne sait rien en son fond du Patient. Ici, c’est bien le « en son fond » qui est à accentuer comme détenant la clé de l’énigme. Nul fond ne saurait être atteint par quiconque, sauf par le fond lui-même. Le fond = le fond. Le secret demeure au secret.

   C’est bien l’une des tendances de l’hubris humaine que de croire à l’infini rayonnement de ses propres pouvoirs. Le gris est Gris, il balaie la totalité de l’espace et l’annule en quelque manière. Le Gris c’est la brume. Le Gris c’est le vague à l’âme. Le Gris c’est la belle élégance qui se perd à même sa propre uniformité. Du Gris rien ne monte que la teinte infinie de l’Ennui. Aussi bien pourrait-on dire : je suis dans le Gris aujourd’hui. Un genre de « griserie métaphysique » si l’on veut, où l’être disparaîtrait sous la marée de l’étant immédiatement disponible, auquel nous puisons infiniment, sans même nous poser la question de son fondement, sans interroger sa possible origine. C’est en ceci que l’Individu éprouve cet indéfinissable inclination à ne trouver de sens à rien, à se précipiter dans le premier amour, la première facilité, le premier plaisir venus. Autrement dit, être dans le Gris, c’est être dans « la pâte même des choses », dans l’existence racinaire pour parodier Sartre dans « La Nausée ». Dès la naissance on y est immergés, sans solution aucune d’en jamais sortir sauf au motif de notre propre Finitude, laquelle rime avec Solitude puisque, chacun le sait, notre expérience de la Mort est la dernière et verticale expérience de la Solitude. Oui, je reconnais, il y a des vérités bien peu réjouissantes mais la nature même de la vérité est de s’assumer et de ne point dévier de sa tâche.

   Le Gris est Gris. Si bien que rien ne s’en détache vraiment. Tout en haut, à l’horizon des yeux, quelques traits rapidement crayonnés. Une apparence de murs, la croix d’une fenêtre, la pente d’un toit, la séparation, une griffure noire, de ce qui pourrait être une maison mitoyenne. « Mitoyenne » qui ne trace qu’une contiguïté vide. Voisin de Rien en quelque façon. Voisin absent. ON n’ira pas frapper à sa porte. Nulle présence et Hestia, la divinité grecque du Feu et du Foyer, semble avoir recouvert de cendres l’âme même du lieu. Le Gris est Gris. De neige. De grésil. De flocon. De frimas. Le Gris est SEUL avec le Gris. Le Gris est SEUL avec lui-même. L’espace dialogique réduit au trait, à la ligne. Ligne de fuite en réalité, tout s’efface dans la pliure triste du jour.

   Devant la Maison, ou ce qui en tient lieu, un vide immense, une agora que le peuple a désertée. Plus de Sophiste, plus de Philosophe, plus de Portique, plus de marché, plus d’opinions contraires se confrontant, plus de joutes oratoires. L’Agora est Vide, ce qui veut dire qu’il n’y a plus de Polis, qu’il n’y a plus de lieu pour l’Homme. L’Homme sans lieu est un Homme sans Parole. L’Homme sans Parole est « animal rationale », il a perdu son essentiel prédicat, parler, ouvrir un monde. Il est devenu semblable à l’animal que ne guide que la cécité de l’instinct.

      Le Gris est Gris, uniformément. Il ne veut rien que ceci, le mot éteint, soudé dans sa bogue, muet à jamais. Espace que rien n’anime, que rien ne vient troubler. Et pourtant, de l’Humain paraît tout en bas de la scène. Un gribouillis de cheveux, un désordre de cheveux, un chaos de cheveux. On regarde et on ne trouve rien à dire car la seule épiphanie possible se donne comme envers des choses, envers des choses humaines. Mais qu’est-ce que l’envers ? De l’animal ? Du végétal ? Du minéral ? Ou bien est-ce l’envers de la Vérité, donc une fausseté ? Nous voyons bien ici que nous sommes désemparés, que le fanal humain se perd dans le gris lagunaire, dans l’indistinction, dans le verbe qui tremble de n’être nullement assuré de soi. Juste un fragment de visage. Juste la chute d’un cou. Juste l’arrondi d’une épaule que le trait noir d’une bretelle vient souligner comme s’il s’agissait du dernier signe de la Féminité avant même que l’ombre ne la reprenne et, la soustrayant à nos yeux, ne lui attribue figure du Néant. Ce dessin de Barbara Kroll dont l’efficace est bien sa qualité de rapide esquisse, trace la voie d’un questionnement qu’il faut bien se résoudre à nommer spéculatif, sinon « métaphysique » en ses grands traits, n’ignorant nullement que la Métaphysique suppose une tâche de bien plus grande ampleur.

   Devant un tel crayonné nous ne pouvons demeurer tel Candide dont le nom latin « candidus » signifie « blanc » et qui a pour second sens « de bonne foi, avec candeur, simplement ». De cette définition nous retiendrons simplement « blanc » en tant que valeur neutre dont le Gris pourrait se détacher à titre de signifiant et, bien entendu de signifié. Du Blanc au Gris se situerait l’intervalle d’un sens à saisir. Pour nous il fait signe en direction de cette Solitude constitutive de la destinée humaine. Bien évidemment ceci se donnant à la lumière d’une subjectivité traçant quelques zones d’ombre. Chacun, qui vivons sur cette Terre, sommes des spectres oscillant du Noir au Blanc, des sortes de Clair-Obscur que vient toujours médiatiser un Gris. Toute tristesse s’éclaire parfois d’une joie. La joie n’est que par la tristesse, la tristesse que par la joie. Tout est dialectique qui vient à nous. Avant que l’Hiver ne surgisse, il est encore temps de regarder le ciel, le Soleil est toujours là qui brille. Décidemment, nous ne sommes pas SEULS ! Nous avons trouvé une âme sœur !

 

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1 septembre 2022 4 01 /09 /septembre /2022 07:37
Quoi donc face à Soi ?

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   La pièce est vide, nue, blanche. La pièce est silence et, corrélativement, interrogation. Nul encore n’est entré dans le Musée. Les Autres sont hors la lourde porte d’airain, celle qui trace le partage entre l’Exister toujours contingent, et l’Art qui ne connaît que les cimaises. Une frontière est dressée qui délimite les aires, l’étrangeté de la Rue opposée à l’étrangeté du Lieu où sont les œuvres. Qui est dehors, ne perçoit nullement les œuvres. Qui est dedans ne perçoit nullement les Esquisses plurielles qui longent les trottoirs de ciment. Un fil invisible, mais ténu, pareil à la corde de l’arc sépare les deux Mondes, les rend non-miscibles, les porte au-devant d’une étrange polémique, nous voulons dire d’un combat pluriséculaire, l’immanence et la transcendance n’ont jamais fait bon ménage. Il y a entre elles, le vertige d’un abîme. Cependant une étonnante similitude. Être à la Rue, suppose une appartenance totale à qui-elle-est, au motif qu’on est totalement phagocytés par elle.  Être au Lieu de l’Art implique une totale présence à qui il est, au motif qu’on est happés, par lui, en son entier.

   C’est la nature de la dépendance qui est différente. La Rue demande l’adoubement au Réel. La Cimaise exige l’osmose, la fusion dans l’Irréel. La Rue est le signe qui sollicite l’exercice de la Conscience. La Cimaise est l’écho de ce qui appelle depuis ce qu’il faut nommer « L’In-Conscience ». C’est une opposition terme à terme, une lutte pied à pied. Il n’existe aucune passerelle possible, aucun fil qui relierait le Sujet-de-la Rue et le Sujet-de-la-Cimaise. En réalité deux présences monadiques qui ne vivent qu’à l’intérieur de leur monde propre. Être Homme-de-la-Rue, c’est renoncer à l’Art. Être Homme-de-l’œuvre, c’est oublier la Rue et poursuivre en Soi, uniquement en Soi. Nous posons donc la question « Qui donc face à Soi ? » et nous nous trouvons d’emblée dans l’embarras car, le vis-à-vis est toujours une question. Qu’en est-il du Réel ? Qu’en est-il de l’Irréel ? Y a-t-il au moins quelque chose de fondé en Raison qui justifie le Réel et suppose, de facto, que l’Irréel lui soit le miroir inversé ? Toujours les Choses demandent leur contraire, le Jour la Nuit, l’Amour la Haine, la Beauté la Laideur.

   Mais il nous faut avancer dans la connaissance de cette confrontation et, faute de pouvoir l’expliquer, du moins en décrire la double facette. Donc l’Homme-de-la-Rue suppose et demande l’Homme-de-l’Art, et réciproquement. L’Homme ou la Femme. Regardons la Femme. Celle-de-la Rue, nommons-là l’Inconnue ; celle-de-la-Cimaise, nommons-là Silhouette. Bien évidement cette personne est unique, indissociable de qui elle est, une Unité nécessaire la porte au-devant d’elle. Ce qui, ici, est essentiellement à comprendre, c’est comment Inconnue va devenir Silhouette, quelle mystérieuse métamorphose en explique la possibilité. Car passer sans transition de la Rue à la Cimaise ne trouve nul appui dans une explication logique. Si une prémisse pouvait en tracer la venue, alors nous parlerions plutôt d’un Principe de l’Illogique, manifestant au gré de cette étrange formule, que le passage de la Rue à la Cimaise, bien plutôt que de résulter d’une décision en toute clarté, serait de l’ordre de l’impulsion, sinon de la pulsion. Il y a comme un chamboulement, un retournement soudain, comme si le Conscient qui se situait au-dessus de la ligne de flottaison du Réel, se trouvait soudain requis par l’appel de l’Inconscient, par l’exploration des grands fonds, là où gît l’inaccessible site de l’Irréel.

   Inconnue est dans la Rue, toute aux mouvements, aux diapreries de cette dernière. Dans un angle de son champ de vision, une affiche qui porte une Œuvre et le nom d’une Artiste Inconnue, tout autant qu’Elle-qui-passe est Inconnue. Une soudaine lumière s’est allumée dans le fanal de sa Conscience. Des pas s’en sont immédiatement suivis qui conduisent à la lourde porte du Musée. C’est un peu une avancée à l’aveugle, à l’estime et Inconnue se sent irrésistiblement attirée par ce rectangle noir du seuil qui, bientôt, va être le lieu de sa disparition. Disparition de la Rue, disparition à Elle-même. Le langage qui parlait haut et clair il y a peu, voici qu’il devient bientôt murmure, évocation et plutôt songe que mots et plutôt images que concepts. En Elle, au plus profond, en des lieux indéterminés, hors d’atteinte, Inconnue a senti une étrange pliure, sinon une brisure. C’est le moment, à proprement parler magique, où sous l’effet d’un curieux chiasme, Inconnue est devenue Silhouette. Le Réel s’est subitement inversé, un peu à la manière d’un gant dont on retourne la peau, qui ne laisse plus voir que les coutures de l’Irréel et ceci est pure fascination. Comme une étonnante pièce de monnaie dont Elle était l’avers, connaissant en un éclair son revers après que la limite, la carnèle a été franchie. Un nouveau paysage se donne à voir, tels ceux, oniriques, qui se posent à la cimaise des couches nocturnes et papillonnent tout juste au-dessus de la falaise du front. Un oiseau de proie passe qui étend largement ses ailes, on entend le son de ses rémiges dépliées, on en devine la sublime transparence.

    C’est donc bien d’une inversion du quotidien dont il s’agit, d’une immersion dans une manière d’eau de lagune où le corps flotte et connaît l’ivresse de se sustenter sans qu’il soit nécessaire de produire quelque effort que ce soit. Dans la salle claire et spacieuse du Musée, deux seules présences qui, en réalité n’en font qu’une. La Toile, nous la nommerons  « Illusion », en raison même de son flou, du jeu indécis de ses formes. La Toile et Silhouette émergeant tout juste de leur posture nocturne. Un Noir appelle l’Autre. Un Mystère en suppose un Autre. Seul ce Face à Face est possible. Nul Tiers ne pourrait être admis qui fausserait la relation, la rendrait bancale, sinon en détruirait la fragile texture. Nous voulons signifier ici la Face de l’œuvre en relation directe avec la Face de Celle-qui-regarde. Épiphanies certes adverses sur le plan spatial mais uniment assemblées dans leurs temporalités réciproques. Le temps d’Illusion est le temps exact de Silhouette. L'un se nourrit de l'autre, l'un s'accroît de l'autre. Chacun, en sa singulière posture parvient à son propre accomplissement au motif d’une coalescence des regards. Silhouette regarde Illusion qui, à son tour, la regarde. Nulle césure, nul clivage qui placeraient ici la Toile, là le Sujet. Fusion, quintessence alchimique, transsubstantiation des êtres, connaissance de l’Autre par Soi, connaissance de Soi par l’Autre. Une Conscience-Inconscience vise un Réel-Irréel. Pour quiconque viserait la Scène (Primitive ? Un Amour reliant l’Amant et l’Aimée ?), la « perdition » heureuse de l’Un en l’Autre serait évidente, posant la subtile équation :

 

L’Autre = Le Même.

  

   Peut-être y a-t-il à tenter ici de rendre les choses visibles à l’aune d’une description phénoménologique, dernier recours pour faire apparaître le phénomène à défaut de ne jamais pouvoir saisir l’essence ? Le Langage, par nature illimité, puisque totalité, atteint ici ses limites et le descriptif demeure la pointe la plus avancée pour tenter de faire que les mots, ouvrant l’intuition, se libèrent de leur enveloppe charnelle, phono-graphique, pour atteindre ce qui, sous le discours, le sous-tend, à savoir l’être-des-Choses, nous en sentons, tout autour de nous, l’aura invisible. Silhouette. Silhouette telle qu’en elle-même l’Art l’effectue en sa plus belle promesse : coïncider avec Soi, fût-ce dans l’éclair d’une jouissance. Intellectuelle-charnelle. Ça bouge à l’intérieur du Corps. Ça allume ses feux dans la coursive de l’Esprit. Ça fait sa belle chorégraphie dans la chambre intime de l’Âme. Triade Corps-Esprit-Âme, une seule et même fluence dans la face immobile du Temps, un seul point fixe dans la quadrature de l’Espace.

   Des formes libres d’Illusion se détache un chant subtil, les mots d’un poème déplient leur corolle. Tout essaime en Tout, les spores de la beauté. Plus d’extérieur, plus de portes d’airain, plus de Salle douées de dimensions, plus de coordonnées, d’abscisses et d’ordonnées, plus de géométrie, seule une libre pensée esthéticienne qui façonne le jour, agrandit le motif du Rare, pose l’Essentiel comme la seule chose qui, sur cette lointaine Terre, possède encore un Sens. Ici est la Clairière largement ouverte où tout conflue. Sauf les soucis des Hommes, leur naturelle vindicte, l’hubris dévastatrice dont ils sont les porteurs le sachant ou à leur insu. C’est ainsi, c’est une vérité indépassable, il faut parfois se dévêtir de la Rue, de ses mensonges, de ses faux-semblants, se revêtir d’habits légers, de simples voiles, exposer son corps à la pluie douce, bienfaisante de l’Oeuvre, percevoir en Soi, le songe de l’Art et y demeurer le plus longtemps car c’est au contact des Choses authentiques et simples que nous pouvons devenir Hommes, Femmes libres d’eux traçant leur chemin dans l’orbe d’une possible Joie. Oui, ceci est possible. Que les œuvres soient notre viatique, la voie selon laquelle, aussi souvent que possible, nous ressourcer et ne point désespérer du Monde. Il y a tant de chemin à parcourir ! Tant de chemin !

 

 

   

 

 

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27 août 2022 6 27 /08 /août /2022 09:41
Mon paysage c’est vous

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   Mon paysage c’est vous. Je vous ai découverte au hasard de mes chemins. Pour autant, je ne sais si le hasard existe ou si, bien plutôt, une ligne nous est tracée depuis l’éternité qui nous conduit là où nous devons être, ici et maintenant, sur ce lopin de terre, sous ce ciel immense qui trace la voie unique de notre aventure. Votre apparition, en soi, n’a rien d’étrange. Devant mes yeux, à chaque seconde, des milliers d’images surgissent. Je n’ai nullement le loisir d’en détailler la richesse que, déjà, elles s’archivent quelque part en un endroit mystérieux de mon être et, parfois, ressortiront plus tard sans crier gare, n’ayant plus le moindre souvenir d’en avoir, un jour, croisé la route. Non, ce qui est surprenant n’est pas votre rencontre mais la forme sous laquelle vous vous êtes présentée à moi. Parfois, savez-vous, à la sortie d’un mauvais rêve, l’on se trouve épars soi-même, tout comme ce « réel irréel » qui vient à nous, qu’on assemble fragment par fragment, pensant réunir son propre Soi à la mesure de cet environnement que l’on reconstitue à la force de son imaginaire. Il s’agit de partir du chaos constitué par le monde, le Sien s’entend, de le réinterpréter afin que, rendu à un possible cosmos, il puisse nous dire le lieu et le temps de notre être.

   Je ne sais si vous êtes de la matière du rêve, cette manière de glu qui jette selon tous les horizons ses mystérieux dendrites, allumant quelques neurones dans la nuit du corps, si bien que l’on est soi-même mêlé à ce marais étrange, sans recul aucun qui nous aurait permis de donner à notre regard des assises plus sûres. Vous observant dans la confusion primitive dont vous paraissez être la troublante figure, se lève en moi un bien curieux magnétisme qui m’attache à vous, comme le corail au rocher, si bien qu’au bout du compte, peut-être ne ferons-nous qu’une seule et unique boule de gélatine dont nul ne pourrait interpréter le chiffre. Mais jamais il n’est facile de se fondre en l’Autre, de renoncer à Soi en quelque sorte, de ne devenir qu’une banlieue de la Grande Ville dont vous poseriez les fortifications, l’incontournable symbole. Mais, afin de ne nullement me perdre dans ce régime confusionnel, il convient que je retrouve quelque esprit, que s’allume la pointe d’une lucidité et que je parvienne à vous attribuer les prédicats qui vous font défaut au motif que simple esquisse, motif inachevé, vous parveniez enfin à vous connaître pleine et entière, pourvue d’une identité, enclose en des frontières clairement délimitées, un peu à la façon dont un Pays affirme sa singularité face aux autres Pays du Monde. Or, avant tout, un Pays est affaire de géographie physique et, à l’intérieur de celle-ci, simple assemblage de paysages qui sont l’esthétique fondatrice du réel.

   Aussi suis-je au devoir de redire la formule rituelle : Mon paysage c’est vous. Je ne sais si cette formule est magique, si elle vous atteint et fait lever chez vous quelque perspective réjouissante. En tout cas, pour moi elle est un guide précieux car, vous amenant à votre être, d’une façon corrélative elle me conduira au mien. Si, avant de parler du paysage, je fais votre inventaire, voici : vous êtes une simple ligne rouge, un tracé à main levée qui n’a connu nulle interruption, une façon rêveuse de colorier un être sans s’attarder un seul instant à sacrifier à quelque vraisemblance. Ce trait rouge est purement onirique, il est la projection d’un inconscient sur la peau du papier. Ce n’est en rien une proposition charnelle qui ferait de la Femme représentée le lieu d’un désir, le site d’une possible jouissance. Mais il me faut recourir à une métaphore. Entre une toile peinte en pleine pâte et un papier où court en filigrane un simple fil, il y le même creusement qu’entre la sensualité d’une pêche veloutée (voyez les nus sensuels de Modigliani) et l’aridité du noyau qui en constitue le centre (voyez les nus dépouillés d’Egon Schiele). Dans l’intervalle tout le jeu des signifiants picturaux, les pigments, les coups de brosse, la matière ou le contraire, la ligne monochrome traçant, dans la plus grande économie, la silhouette du Modèle.

   Mon paysage c’est vous. Vos cheveux sont de feu, vos cheveux sont de lave incandescente, ils s’écoulent lentement vers la colline de vos épaules. Votre front est falaise sur laquelle ricoche la lumière, glisse la longue crinière des vents. Vos yeux sont des puits infinis, se penchant, l’on y perçoit tout au fond, des lentilles d’eau claire, peut-être reflet de votre âme. Votre nez est droit, subtil, il me fait penser à ces arêtes de roches soumises à une longue érosion éolienne. Votre bouche est un cratère que borde la pulpe écarlate de vos lèvres, le langage de la passion y fait entendre de sourdes déflagrations. Vos joues sont des plaines immenses pareilles à ces champs de blé oscillant sous la poussée de la brise, lissés d’or sous la caresse solaire.         

   Certes je conçois combien tout ce jeu d’analogies est purement gratuit, conventionnel, combien les métaphores sont faciles, combien les images s’usent d’avoir été trop longtemps proférées. Mais ai-je d’autre choix, vous rapportant au paysage, que de vous décrire selon l’ordre de la montagne, du vallon, du haut plateau où paissent les lamas ? C’est bien là le problème de la métaphore : ou bien elle est trop riche et vient effacer ce qu’elle est censée représenter, ou bien elle est trop courte et elle ne dit rien de plus que ce qu’elle est, une image immobile sans grande portée. Rapporter l’Humain à la dimension de la Nature, c’est toujours le risque, soit de réifier l’Homme, soit d’humaniser l’arbre et le nuage et la colline à l’horizon. Sans doute faudrait-il la coalescence des choses du vivant, leur fusion naturelle, mais ceci est pur travail de l’esprit et ce dernier constate le plus souvent le réel plutôt que de le modifier ou, lorsqu’il le fait, c’est toujours à son propre avantage et donc au détriment de la Nature. Mais poursuivons notre tâche de symbolisation, c’est la conscience du Lecteur qui apportera, selon son humeur et ses inclinations, la touche qu’il jugera approximative ou bien manquante ou insuffisamment poétique.

   Votre cou me fait penser à ces Cheminées de fée d’Anatolie aux étranges formes phalliques, comme si elles voulaient féconder le Ciel, relancer quelque mythologie ancienne, faire des dieux absents le départ d’un nouveau sacré. Votre torse de mince configuration me fait penser à ces roches inclinées du Colorado avec leurs belles teintes biscuitées, elles évoquent un épiderme halé sous l’effet des rayons solaires. Quant aux deux faibles éminences de votre poitrine, elles sont l’écho de ces collines étonnantes de l’île de Bohol aux Philippines que les Autochtones nomment « Chocolate Hills ». Votre ombilic est pareil à un galet gisant sur une grève d’Irlande. Oserais-je votre sexe, cette obscure « Origine du Monde » dont Courbet fit le don à l’humanité à la façon d’une énigme à résoudre : d’où venons-nous, où allons-nous ? Je dirai simplement de ce « Monde Interdit » (il est encore sous la coupe de si puissants et incontournables archétypes), qu’il m’apparait dans le genre d’un aven dont nous, les Hommes, ne rêvons jamais que d’explorer l’antre crypté, pensant y trouver l’arche ouverte d’un plaisir, en même temps que le lieu qui nous abrita l’espace d’une gestation dont nous portons en nous, au plus profond, l’inconsciente nostalgie. Jamais, de cette exploration, l’on ne ressort indemne.   

   Vos jambes sont ces lianes infinies dont on voudrait que, toujours, elles pussent nous enlacer et nous retenir à jamais, nous protégeant des mors acérés du réel. Et votre corps ainsi constitué de morceaux épars de la Nature, serait Nature lui-même, autrement dit image de la Totalité qui, depuis toujours, nous inviterait à la rejoindre. En réalité, nous les Hommes, Vous les Femmes, sommes-nous deux entités de la Nature, les deux rives d’un lac, deux collines jumelles à peu de distance, deux arbres aux identiques ramures, deux pics en vis-à-vis, deux rivières au cours parallèles, autant de présences se reflétant l’une en l’autre, autant de semblables dissemblances, un lien nous unit indissolublement, celui de notre humanité dont nous sommes cette unique Ligne d’Horizon se confondant dans la Ligne du Temps. Un Temps unique et c’est Nous qui sommes nommés.

 

 

 

 

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25 août 2022 4 25 /08 /août /2022 07:56
Votre féline apparition

« Jeune femme au chaton »

 

Lucian Freud

 

***

 

    Ce matin, à peine sorti des voiles d’un songe, et me voici devant vous avec l’étrange impression de vous avoir vue quelque part. C’est toujours un réel souci que de ne pouvoir retrouver ni le lieu, ni le temps, pas plus que les circonstances d’une rencontre. Alors on est un peu démuni, à la manière de quelqu’un qui aurait la sensation de n’éprouver qu’une partie de son corps, des fragments s’en étant absentés avec le sentiment attaché d’une vacuité. Il est fréquent que, dans les premières heures du jour, lorsque mon esprit est encore embrumé, cerné des dernières ombres de la nuit, d’étonnantes présences ne se manifestent. Certes elles n’ont guère de consistance et décideraient-elles de surgir à l’improviste dans le demi-jour de ma chambre que je croirais avoir affaire à de simples spectres, peut-être à quelque résurgence d’un fantasme nocturne. C’est toujours une réelle et éprouvante tâche que de démêler les visions, de faire la part du réel, de l’imaginaire, de placer ici une vague illusion, d’archiver là un fait que, déjà, la mémoire aurait oublié. Si bien que je pourrais croire à des variations de mon propre cogito qui énoncerait, successivement :

 

« Je vois, donc je suis » 

 « Je rêve, donc je suis » 

« J’imagine donc je suis »

  

   C’est de cette singulière oscillation dont je suis saisi dès les premières heures du jour et, comme le cormoran qui déplisse ses ailes avant de prendre son envol au-dessus de la rivière, il me faut ce temps d’acclimatation avant que les choses, ayant retrouvé leur netteté, ne tiennent le langage de la vraisemblance.

   Ce matin même, c’est ceci qui s’est imprimé sur la falaise blanche du mur : c’est tout d’abord une teinte qui m’est apparue. Un genre de camaïeu indéterminé, une hésitation de la matière à trouver la forme de son être. Et, du reste, c’étaient moins des couleurs que des états d’âme versés au compte du jour à venir. Cela avait la touche infiniment discrète d’un vase en céladon, cet effleurement de bleu léger, ce gris de porcelaine, ce blanc taché de tristesse, cette gomme presque transparente, on la croirait faite de l’eau des yeux, ces larmes qui bourgeonnent, elles sont les messagers discrets de cet intérieur qui se retient sur le bord du Monde. Il faut longuement regarder avant même de confier sa chair à l’abrasion de la lumière. De la chair nocturne à la chair diurne, il y a la même distance que celle qui se donne entre le pays flamboyant des rêves et celui, de glace et de frimas du réel, toujours occupé à affûter ses angles, à aiguiser ses dagues, à diffuser son acide partout où une peau affleure, une entaille est toujours là qui guette. Oui, toujours une douleur à écarter, une souffrance à éviter car exister n’est jamais qu’une marche en avant, on courbe l’échine, on évite les étoiles acérées des shurikens, on tâche de ne nullement perdre l’équilibre, de chuter hors de Soi.

   Mais rien ne sert de demeurer dans l’enceinte de ce lourd pathos. Il est toujours actif sous la ligne de flottaison, autant l’ignorer, si lui, cependant, ne nous ignore point. Donc vous, « Jeune femme au chaton », puisque c’est le titre que le Peintre vous a donné afin que vous preniez rang dans le cosmos de ses œuvres. Il me semble que vous êtes la Figure de proue d’une illisible ontologie, comme si vous veniez à l’être en vous retenant de n’y parvenir jamais. Vous êtes sur une manière de frontière, en équilibre sur un fil, vous situant au-dessus d’une ligne qui ne vous détermine qu’à mieux vous ôter à quelque regard qui pourrait vous justifier, vous attribuer cette réalité dont il me semble que vous êtes en-deçà, tissée de rêve, sans doute traversée de doute, en équilibre instable entre un conscient qui vous appelle, un inconscient qui vous rejette dans les limbes.

   Vous partez de celle que vous auriez à être mais vous retenez au bord de celle que vous ne serez jamais car il ne sera nullement dit que l’hypothèse dont vous êtes la fragile empreinte ne  trouve quelque confirmation en quelque endroit que ce soit. Et, voyez-vous, vous l’Irréelle, vous la pure émanation du Rien, vous l’écho du Néant, laissez-moi vous dire combien je vous trouve incarnée alors que nombre de nos Commensaux qui croient l’être ne sont que des chimères au large de qui ils sont ou, plutôt, de qui ils croient être. Car pour être, il ne suffit nullement de croire que l’on se situe en quelque endroit précis de la genèse humaine, non, il faut s’éprouver être en tant qu’être et ceci est la plus redoutable difficulté qui soit.

   Beaucoup croient à leurs corps qu’ils choient, à leurs biens qu’ils adulent, à leurs rencontres qu’ils pensent magnifier à simplement être dans le luxe d’eux-mêmes, dans l’apparence la plus flatteuse. Combien ils se trompent et vous le savez depuis ce lieu de sagesse que vous occupez, libre de vous puisque vous êtes seulement en voie de prendre forme, libre de vos pensées que nul prédicat n’est venu altérer de son empreinte mondaine. La liberté est ceci : être en avant de soi, sur cette mince lisière où rien n’est encore décidé, où les choses attendent de recevoir leurs attributs, où les couleurs sont vacantes, de simples transparences, où les voix sont au silence, où nul calame n’a encore tracé sur quelque parchemin que ce soit le signe de sa venue. Être une simple irisation, en quelque sorte. Être est Liberté. Or, vous que j’hallucine peut-être, vous êtes Liberté, tout incline vers cette direction.

   Fussiez-vous simple projection de mon imaginaire, rien ne vous servira mieux, vous délimitera mieux que de parler à votre propos et tenter de vous décrire au plus près, ce qui, toujours est un risque. De ne pas dire assez. De dire trop. Il ne vous étonnera guère que je nomme votre posture « originaire ». « Virginale » eût pu convenir, mais je redoute toujours que des connotations par trop religieuses ne viennent altérer ma pensée. C’est de l’Être dont je parle et que la Majuscule à l’initiale n’aille point vous abuser. Par « l’Être », je veux simplement signifier l’existence en sa plus libre venue. Non la Vie qui pointe trop en direction d’un processus physiologique-métabolique, de la pure matière en quelque sorte.  C’est votre Esprit en tant qu’il connaît que je souhaite apercevoir et la Conscience qui en est le mystérieux et prestigieux vecteur.

   Sous le bandeau auburn de vos cheveux, votre visage est pure blancheur d’écume. Une vague vient au jour qui se retient de déferler, qui hésite, semble observer le Monde. Votre visage est Silence, il est le signe avant-coureur du Langage, le pli à partir duquel affirmer votre prise sur les Choses, dire la trace signifiante que vous êtes en votre fond. Ce qui est étonnant, en même temps que pure beauté, la double présence largement ouverte de vos yeux, ils initient la clairière du Sens, ils forent le réel, le transfigurent, le portent à la dignité du paraître. Sans la présence du regard, le réel serait amorphe, muet, incapable de se hisser au-dessus de la mangrove des jours, une heure suivie d’une autre que l’autre vient abolir. Rien ne se lèverait de rien et c’est bien par vos yeux que tout rayonne et que se déclot un horizon. Tout regard est performatif qui accomplit tel paysage, tel Quidam, multiplie tel sentiment. Les yeux sont purs prodiges. Or votre regard, à l’évidence, est neuf. Or votre regard veut immédiatement savoir la Vérité. Votre regard est en quête. De Soi, de l’Autre. De tout ce qui est dont on doit faire son aventure la plus proximale, la plus exigeante.

   Quant au double motif de vos lèvres, il n’a rien à envier à la pertinence de vos yeux. A son abri se lèvent les fragrances souples du désir de goûter, d’éprouver de toute la dimension des sens une volupté partout présente. Pour l’instant, nul besoin de parler. Peut-être articuler, en voix silencieuse, ce qui, de vous, monte de l’intime et se contient au bord d’une révélation. En-deçà, ce mystérieux intérieur qui brode le motif de votre poème, au-delà, le bruit du Monde en lequel se perd votre pollen, il s’abîme, le plus souvent, en une illisible et confuse prose.

   Le haut de votre vêture est d’un bleu pastel, un ciel à peine affirmé, une lagune sous la caresse de l’aube. Tout y est dit de votre discrétion. L’Être, jamais ne peut s’atteindre dans la fébrilité. C’est fragile, l’Être, c’est un cristal dont nul ne peut décider du moment où il doit vibrer, c’est un diapason qui ne posera ses harmoniques qu’à la mesure d’un signifiant devenu, dans l’instant, signifié. Votre main est doucement refermée sur la fourrure tigrée d’un jeune chat. Ce que votre belle effigie annonce, cette naissance aux choses, le petit animal vient en redoubler la note discrète. Le Monde, vous ne le regardez pas encore, vous demeurez à distance, vous confiez le soin de le voir à ce chaton dans la simplicité de sa nature.

   S’agit-il d’un symbole, ce modeste félin est-il votre pré-conscient ? Lui avez-vous confié la mission de désoperculer le réel après l’avoir approché à la manière dont ses grands frères les lions jettent un œil au-dessus de la savane, observant leurs proies. Exister est-il un acte de prédation ? Si l’on en croit le sombre visage du monde, oui, exister est avancer parmi les fauves et les loups, les griffes sont sorties qui, bientôt, vont déchirer et manduquer le plus faible, le plus isolé. C’est bien du tragique qui s’offre au Nouveau-Venu. C’est de la polémique. Mais c’est aussi ce qui fait la beauté du geste de vivre. Quel intérêt présenterait une plaine lisse, dépourvue d’aspérités ? Le mouvement dialectique qui anime les contraires est la scansion même de la vie. Un hochement de balancier qui est le rythme de notre propre cœur.

   Vous, le Chaton : une innocence liée à une autre innocence, une fragilité entourant une autre fragilité. Que ce minuscule félin soit votre emblème, que vous le présentiez au Monde à la façon d’un sceptre, ceci n’est pas pour m’étonner. Votre pouvoir réel, être qui vous êtes en votre fond, ou ne tarderez à être, vous en dissimulez l’infini pouvoir, la capacité de diffuser, de semer son aura tout autour de vous, sous la sagesse immémoriale de ce chat qui est aussi figure de liberté. Peut-être êtes-vous un brin sauvage comme lui, ne laissant percer la lucidité de votre regard qu’au travers d’une fente inapparente, ce qui vous dissimulerait à la curiosité mondaine (elle est insondable), en même temps que vous ne prélèveriez de l’espace environnant que ce qui contribuerait à parachever l’œuvre en voie de constitution que vous êtes depuis cette belle toile intitulée « Jeune femme au chaton ». Que j’aie saisi la possibilité de l’Être à partir d’une œuvre d’art, ceci n’a rien d’étonnant si vous avez suivi la quête de l’essentiel qui m’anime et soutient mon souffle. L’Art est l’exception, la haute figure où tous, tant que nous sommes, devrions puiser le sens de notre existence, avancer à la manière des félins, avec circonspection et souplesse, laisser filtrer le jour par la meurtrière à peine ouverte de nos yeux, mais ouverte sur ceci même qui signifie et nous porte à notre Dimension proprement Humaine. Proprement Humaine, ceci dont le Siècle a le plus besoin.

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