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8 janvier 2023 7 08 /01 /janvier /2023 10:38
Un Luthier-Philosophe

  ***

   Ce qu’il faut avoir présent, sous les yeux, ceci : une grande maison bicentenaire, une montagne à alpage, deux juments Franche-Montagne, une grande pièce avec son antique cuisinière, de vieux outils, des instruments en cours de fabrication et, surtout, un Homme, un Homme sur la soixantaine au regard clair, à l’air d’immédiate générosité, un homme simple entièrement voué à l’accomplissement de Soi. Ceci est si rare, ceci est si admirable que cela force le respect et focalise le regard dans le domaine des choses essentielles. Car, si un sujet mérite d’être abordé, frontalement, sans concession aucune, face à notre société contemporaine surtout inquiète d’apparences et de mérites vite acquis, un sujet donc précieux, c’est bien celui d’une sagesse conquise de haute lutte, entretenue, toute une vie durant, à la seule force d’un désir de vivre selon la Nature, selon sa propre nature aussi.  Ceci se nomme « vie libre et authentique », autrement dit un genre d’utopie ne traversant, antan, que les pages d’un Romantisme devenu désuet à force de s’en remettre aux « bons sentiments », à force de convoquer cette « fleur bleue » aujourd’hui si fanée que personne n’en pourrait plus reconnaître ni la forme, ni l’odeur, ni la couleur. En réalité quelque chose de perdu, d’égaré parmi les feuilles de papier d’Arménie, la fragrance de résine de benjoin se dissolvant quelque part dans un Laos de carton-pâte et de nostalgie usée jusqu’à la corde. Ce qui, hier encore, se disait dans l’ordre de la poésie ne s’énonce plus aujourd’hui qu’à l’aune d’une prose le plus souvent indigente et confuse.

   Ceux, celles, qui fréquentent mes textes, se seront aperçus que les thèmes de la simplicité, de l’authentique, d’un retour à une source originelle, hantent nombre de mes écrits, non en tant que sujets purement gratuits, mais plutôt quête d’une essence, d’une sorte d’a priori qui précéderait toute expérience existentielle sous la mesure d’une sagesse qu’il s’agirait de retrouver, de manière à pouvoir vivre conformément à une nature humaine nécessairement préoccupée de vérité, de sincérité. Cependant que nul n’aille en déduire que le motif vertueux qui court à bas bruit sous le présent énoncé serait lié à l’exercice de quelque spiritualité, existerait sous l’aiguillon d’une mystique ou bien se donnerait tel le résultat d’une conduite quasi-religieuse. Non, ceci est bien plus simple et bien plus difficile à atteindre tout à la fois. Je pense à cette « vie bonne » de la philosophie antique, à cette exigence de mettre en pratique certaines idées, certaines visées souvent émises sur le plan purement formel, rien ne s’actualisant vraiment dans la conduite de la vie quotidienne. Sans doute est-il toujours plus facile de promettre que de tenir. Ceci paraît être une constante de l’existence  humaine, comme si le fait de vivre ne se pouvait que sous le motif d’un décalage, d’un écho au large de Soi, d’une aura que notre corps émettrait à défaut de pouvoir se remettre lui-même en question dans sa propre texture de chair et de sang.

    Une hallucination de qui-nous-sommes, une irisation de notre contour, une simple bulle crevant à la surface d’un lac, rien n’en demeurerait du long travail de fermentation invisible à l’œil du corps, seulement à celui de l’âme si, cependant, cette dernière souhaitait se manifester et témoigner de sa vie intérieure. Nombre de Sujets qui traversent mes fictions font l’objet de longues méditations métaphysiques, plongés la plupart du temps dans une profonde attitude théorique, sinon théorétique, perdus dans le marécage d’intenses ruminations contemplatives qui les éloignent du Monde réel et les livrent, tout entiers, à une solitude qui ne les place que face à eux et, parfois, à l’abîme de leur intime conscience.

    Mais, voilà, ces longues prémisses étant posées, il s’agit maintenant de décrire la vie d’un homme concret, d’un Homme immergé au plein de son être, au plein de l’être des choses, d’une façon si exemplaire que cela incline à la modestie et force le respect. Cet Inconnu, nommons-le « Nathan », et entrons en sa compagnie dans cette « vie bonne » dont il a été fait mention plus haut. Cette dernière, suivra simplement l’exemple socratique tel que décrit dans « L’Apologie de Socrate » :

     

    « Je n’ai nul souci de ce dont se soucient la plupart des gens, affaires d’argent, administration des biens, charges de stratège, succès oratoires en public, magistratures, coalitions, fonctions politiques. Je me suis engagé non dans cette voie […], mais dans celle où, à chacun de vous en particulier, je ferai le plus grand des bienfaits en essayant de le persuader de se préoccuper moins de ce qui est à lui que de ce qu’il est, lui, pour se rendre aussi excellent, aussi raisonnable que possible. »   (C’est moi qui souligne).

  

   Être Nathan, en son fond, c’est ceci : L’hiver est rude, la neige s’amasse en lourdes congères blanches, les branches des sapins ploient sous la charge. Nathan, levé de bon matin, comme à son habitude (5 heures en été, 6 heures en hiver), a attelé derrière le couple de ses juments, le lourd traîneau sur lequel il entassera les troncs récoltés dans ses bois et, pour l’instant, laissés sur place. Å l’évidence, les deux Franche-Montagne sont heureuses de fouler ce sol poudreux, étincelant, sous la chape grise du jour. Å l’évidence, malgré la rudesse de la tâche, Nathan est soucieux d’accomplir ces gestes du quotidien dans une sorte de joie invisible aux yeux des Curieux, mais logée au fond de ses yeux transparents, on dirait une eau de source. Le Luthier débite les grumes à la tronçonneuse, puis charge sur le traîneau les billes de bois.

   Les juments semblent impatientes de se mettre en marche, de tirer fort sur les harnais, elles sont faites pour ceci et rien ne pourrait les distraire de ce qui détermine en son fond leur nature. Nathan navigue de concert, lui aussi, hélé au plein de son occupation d’homme : mettre, chaque jour qui passe, chaque activité à la place qui lui revient, sans hiérarchie car tout a même valeur dans l’optique de la domesticité : travailler son jardin, faire cuire sa soupe, nettoyer les stalles de la grange, moudre du grain pour les animaux, raboter le bois d’un futur violon. C’est ce qui fait la force essentielle de Nathan : être en soi au plus plein de son être quelle que soit la vêture qu’il revêt, paysan, cuisinier, bûcheron, moissonneur, facteur d’instrument. Rien, dans l’exister, n’est séparé qu’au motif d’un classement, de catégories que l’entendement met en place à la mesure du Principe de Raison.

   En vérité, nulle division n’existe, ce que la façon naturelle de vivre du Luthier met en exergue d’une manière remarquable. Il n’y a pas de réelle différence entre un Nathan qui allume son feu, un Nathan qui équarrit une planche, un Nathan qui lit ou qui rêve. L’homme, en sa constitution essentielle, est d’un seul tenant, ce que je pourrais illustrer d’une manière métaphorique en faisant appel à l’image de l’araignée postée au centre de sa toile. Si chaque fil symbolise la diversité du réel, la multiplicité des occupations, l’araignée en est la résultante au centre de la toile, elle vers qui vont toutes les informations, les tensions et relâchements de la soie accrochée ici à un rameau, là à une herbe. Tout ce qui s’agite tout autour, le concert du Monde se focalise, pour l’araignée, en ce point unique qui est son mode de préhension de ce qui vient à elle. Une vibration a lieu qui porte un sens, une autre qui en amplifie la portée ou bien en supprime l’effet.

   C’est ainsi, nous les Hommes, sommes de simples araignées, des manières d’archets qui faisons vibrer les cordes de notre instrument, une fois dans le bonheur, une fois dans la lassitude, jamais cependant dans l’indifférence. La félicité des âmes équilibrées, leur harmonie, procèdent simplement de cet accord avec l’environnement, tout comme les astres du ciel tirent leur marche d’un ordre cosmologique qui, certes, les dépasse mais dont, cependant, elles ne pourraient se distraire qu’à abandonner le trajet uni de leur destin, ce curieux mécanisme d’horlogerie qui semble logé au cœur des choses, ce rythme diastolique-systolique qui nous excède et nous construit tout à la fois, ce grand battement universel qui est l’emblème le plus visible de toute vie.

    Alors, les bûches arrimées, Nathan regagne son logis. Il dételle les juments, les accompagne jusqu’au pré où, ivres d’une liberté retrouvée, elles s’en donnent à cœur joie, courant au galop, faisant des cabrioles dans l’herbe encore gelée. L’homme est heureux de voir le bonheur de ses juments se déployer de manière si spontanée à la naissance du jour. Comment connaître plus immédiate récompense que de s’abandonner, avec plaisir, à ce spectacle émouvant d’animaux bien situés, au cœur même de leur propre condition ? Il y a un naturel et irrépressible mouvement de gratitude qui court de l’homme à l’animal, de l’animal à l’homme, en une manière de cercle ininterrompu qui signe les plus belles rencontres qui soient. Parfois même, les échanges entre hommes ont-elles moins de spontanéité, plus de calcul, plus de ruse dont on prétend qu’elle est animale !

   Nathan a laissé les juments batifoler dans l’herbe. Maintenant il décharge le traîneau, fend les troncs, empile les bûches en un tas bien régulier qui n’a d’égal que l’exigence de Nathan de coïncider avec lui-même, de se réaliser dans le moindre de ses actes. Ainsi s’écrit le sens d’une vie. Cette vie solitaire que Nathan a voulue, à moins qu’elle ne se soit imposée à lui avec la force des évidences. Cependant il n’est nullement sans contacts et Louise, une jeune femme superbe, dans la force épanouie de la quarantaine, vient deux ou trois fois par semaine apprendre le « métier » dont Nathan possède la multiple force : demeurer auprès de la Nature, faire de chaque geste, sinon le lieu d’une fête, du moins l’occasion d’une rencontre avec Soi, cultiver l’art subtil du simple, vivre dans la plus grande autonomie qui est la seule façon de s’assumer libre, hors des contraintes qui aliènent la plupart des actions humaines. Dans les travaux de labour, de fumure, de récolte du grain et des légumes, c’est moins d’une aide en direction du Luthier, bien que cette aide ne soit nullement négligeable, dont il s’agit, que de l’instauration d’une communauté silencieuse où tout, bien plutôt que de s’exprimer en mots, se dit en silence, en ressentis partagés, en affects affinitaires, en plaisirs vécus au sein de l’intime.

   Ce qu’il y a de tout à fait remarquable, dans le cycle même de l’existence de cet Homme, c’est que chaque acte porte en soi la totalité de son sens, sans qu’il soit nécessaire d’en chercher la justification dans une quelconque périphérie, dans un canton qui en complèterait la forme. Nulle autre finalité que l’acte en soi. Nulle référence à un principe écologique (cette mode !) quel qu’il soit, nulle sujétion reliée à la transmission d’un savoir (ce désir de tout posséder !), nulle subordination à une tradition (cette aliénation !) dont il faudrait, à des périodes inscrites dans l’Histoire, renouveler le rituel, fêter la liturgie comme si le présent ne pouvait jamais trouver sa propre signification qu’à puiser dans l’eau d’un passé révolu. Cela fait un bien fou de s’apercevoir qu’il y a des Nathan, certes sur le mode du rare, cela permet de croire à nouveau en l’homme en des périodes de doute, cela hisse haut le pavillon de la liberté que d’apercevoir, dans son propre champ de vision, cette vie tellement tissée de vérité que l’on croirait avoir affaire à une utopie, à une légende venue du plus loin du temps.

   Tout ceci devient si ténu, cette confiance en la vie humble, dépouillée de tous ses artifices, dans l’espace de nos sociétés qui, jamais dans l’Histoire, ne se sont autant abreuvées au monde de la représentation (cette poudre aux yeux), qui jamais n’ont plus pratiqué le culte de l’image (la sienne propre, en premier lieu), jamais été fascinées par ce sentiment exacerbé du moi qui, examiné à la loupe de la lucidité, confine à la plus grande impudeur, sinon au pur exhibitionnisme. Oui, il devient urgent de redécouvrir des valeurs éthiques dont se parer afin que, délaissant le superficiel pour l’essentiel, quelque chose se dise enfin de la Beauté du Monde, elle est toujours et partout présente, mais c’est nous qui ne savons plus la voir, en goûter la sublime faveur.

   Être Nathan, est ceci : Vivre avec le rythme et la « logique » de la Nature. Comme s’il y avait, inscrits dans les choses, leur mode d’emploi, leur signification profonde, les associations qu’elles demandent avec d’autres choses, leur chiffre dont il faudrait composer leur intime harmonie car tout chemine avec tout, dans une manière d’évidence qu’il convient de porter au jour, de révéler. Nathan, avec l’aide de ses fidèles juments, a labouré, à l’automne, un grand carré de terre qu’ensuite il a hersé avec application. En effet, l’application, la mesure, la conscience aiguë du moindre de ses actes constituent la boussole selon laquelle Nathan oriente ses pas, progresse dans l’espace d’un destin dont les lignes de force, au fil du temps, traduisent l’empreinte d’une volonté douce mais non moins exigeante. Sur la plaine de terre hersée, l’Homme a tracé les lignes qui délimitent quatre carrés : un carré pour l’orge, un pour le millet, un pour le seigle, un pour l’épeautre. Nathan aime les céréales en elles-mêmes pour ce qu’elles sont, mais aussi pour le symbole qu’elles portent en germe dans la modestie de leurs grains : cette promesse de croissance, cette énergie qui lèvera dans les épis, la moisson qu’elle supposera, le pain, le magnifique pain qui en résultera, cette provende divine, ce don remis aux hommes comme le bien le plus précieux dont ils puissent disposer.

   Nathan, comme il lirait les sillons de son avenir dans les lignes de ses propres mains, aime suivre le cours des saisons, voir les brins de végétation verte faire leur course hésitante parmi les premières gelées, puis suivre leur montée sous la brise printanière, puis s’éblouir de l’épanouissement des épis, puis voir voler leur poussière d’or lors de la moisson. Cycle du végétal, cycle de la vie, manière d’emboîtement à la façon des poupées gigognes. Le temps a passé qui a accompli son œuvre. Le moment de la récolte est venu. De bon matin, dès la première rosée disparue, Nathan gagne ses quatre carrés de céréales. Ils ont la belle couleur jaune du soleil, elle est un genre d’anticipation de celle de la croûte du pain. Nathan aiguise la lame de sa faux puis, en de larges entailles, réalise des andains réguliers. Les tiges sèches chantent sous la faux.

   Là, dans cette heure native, tout se donne sans peine. Nathan reproduit la grande geste humaine, trace l’immémorial canevas des « Travaux et des jours », duplication consciente ou inconsciente des âges du monde hésiodique. Il y a une grande beauté à resituer la marche de tout homme dans le périple universel des civilisations. Chaque homme sur terre apporte sa pierre, pose sa brique, édifie de ses mains le grand édifice pareil à une Tour de Babel qui énonce l’Histoire de l’humain, décrit par le menu le travail de fourmi des individus dont la synthèse est l’admirable marche en avant du Monde. Certes, il y a des hiatus, des bégaiements, des traversées à vide, mais il y a aussi de prodigieux bonds qui sont les actes de bravoure de l’âme humaine. Je crois que Nathan, dans le moindre de ses gestes, ressent cette ampleur de la tâche, cette essentialité contenue dans tout acte qui, par essence, est doté d’un sens profond lequel, parfois, nous échappe, parfois sourd bien plus tard, à la manière de la résurgence d’une eau fossile.

   Nathan a rassemblé ses andains en gerbes régulières, comme autrefois, genres de cônes lâches à la base par où l’air circule librement, alors que le haut resserré est tenu par un lien de paille.

   Un instant le Moissonneur s’assoit sur un tronc posé à terre et regarde avec satisfaction le travail accompli. Le temps du séchage terminé, Louise a rejoint Nathan pour l’aider à dépiquer ses gerbes. Une antique moissonneuse mue à l’électricité se trouve dans une remise. Louise passe les gerbes à Nathan qui les enfourne dans la gueule noire de la machine. Une nuée de poussière vole qui se mêle à la sueur des deux moissonneurs. Tout au bout d’une trémie de bois, le grain coule dans un bac. Régulièrement Louise en vide le contenu puis place à nouveau le bac sous la trémie. Puis les céréales sont placées dans un van dont Nathan tourne la manivelle avec une belle vigueur. La remise est noyée sous un genre de brume légère, mais le travail sera récompensé par l’obtention d’un grain propre, débarrassé de ses scories. Puis du temps s’écoulera pendant lequel le grain sèchera jusqu’à ce qu’il obtienne la bonne consistance afin qu’il soit réduit en farine.

   La farine est belle, de couleur grise avec des taches plus claires. Une bonne odeur de froment monte jusqu’aux solives de la cuisine. Sur la table de bois, Nathan a étalé un large drap blanc, sur lequel il a déposé une belle pile de farine avec le cratère au centre qu’il a pris soin de creuser d’une main amoureuse. Dans le cratère il verse avec application une mesure de levain, une cuillerée de sel et il mouille le tout d’un tiers de litre d’eau puisé à la fontaine. Dans le jour qui tarde à venir, dans la lumière grise de l’aube, Nathan accomplit les gestes du boulanger avec une manière de ferveur ardente, et son application à la tâche, la clarté diffuse qui dessine son aura autour de son corps, tout ceci dresse un genre de figure biblique totalement dédiée au geste essentiel du pétrissage de la pâte. C’est identique à un retour à l’originaire, lorsque les hommes, tout occupés au travail du nourrissage, ne s’étaient pas encore éparpillés dans le kaléidoscope d’activités multiples, de désirs polychromes.

    Nathan ressent en lui, au plus profond de ce qu’il est, ce lien naturel au blé, à la farine, à la croissance du levain, cette longue métaphore qui dit le recours à la vie simple, le don de Soi dans une œuvre tout imprégnée du sentiment d’un jeu libre mais hautement signifiant. Être, en un seul geste de la pensée, en un seul geste des mains, le Soi qui pétrit l’altérité, le Soi qui se pétrit, sculpte lui-même sa propre statue. Grande, infinie beauté que ce retrait du Monde, que ce recueil en cette niche de silence où il n’y a plus que l’Homme face à l’Homme, l’existence se donnant à même le flux de son exister. Alors, ici, attentif à ce qui se déroule dans la plus pure félicité, comment ne pas penser aux mots de Platon à la fin du « Philèbe » qui définit la « vie bonne », tel un mélange « d’intellect » et de « plaisir » ? Oui, « d’intellect » au motif que si Nathan est une âme simple, elle ne s’en élève pas moins à quelque hauteur appréciable en direction de ce qui le dépasse et l’accomplit, et c’est cette valeur de transcendance qu’il faut attribuer à « intellect », non celle de prouesses conceptuelles qui, présentement, n'auraient guère de sens.  Quant au « plaisir », il est de pure essence puisqu’entièrement limité à ce qui le fait naître, à savoir cette activité de pétrissage qui fait du Sujet et de l’Objet auquel il s’applique, une seule et même nature, un genre d’ode à la vie en sa manifestation la plus immédiate, la plus dépouillée. Là seulement peuvent s’éprouver les Grandes Choses, Nathan le sait depuis la source de sa philosophie concrète.

   Une fois la pâte façonnée, divisée en plusieurs parties, des incisions au couteau en entaillant la surface, les pâtons sont placés dans le four de la cuisinière préalablement porté à la bonne température. Nathan marquera alors une pause en ce début de journée. Il s’alimentera d’un premier repas frugal, des quartiers de pommes venues de son verger, de quelques noix, d’un verre d’eau tiré à la cruche vernissée. Lentement, méticuleusement, remerciant le don de la nourriture, il regardera longuement, au travers de la vitre du four, la pâte qui lève, gonfle doucement sous la poussée de la chaleur. Une bonne odeur de froment cuit se répandra dans la pièce et ceci constituera la plus haute récompense. Pause méditative de Nathan, au seuil de ce qui va avoir lieu, dont il acceptera la venue, tout comme il accepte en lui le flux ininterrompu de sa conscience qui trace la limite en même temps que l’illimitation de son être. Car Nathan n’est nullement divisé. Il vit en conformité avec la Nature, en accord avec le Monde mais en leurs images natives, presque primitives parfois car il est sûr que toute Vérité est proche de la naissance, qu’elle brille du plus loin du temps, qu’on ne peut la convoquer, seulement en retrouver la trace au prix d’une réminiscence puisque, par essence, toute Vérité est universelle et qu’elle fait avancer son chemin sous nos pieds sans que nous n’en percevions l’assise fondamentale. Toujours elle est proche alors qu’on la penserait lointaine. Toujours elle est disponible, alors qu’on la croirait inatteignable. C’est là, dans cette libre disposition de Soi à l’événement du jour que Nathan se connaît tel qui il est, cette attente de l’heure en sa plus haute effectivité.

Alors il est ce qu’il est jusqu’au bout de lui-même.

Il est Homme.

    Le Luthier-Philosophe, tel est le titre de cet article. Jusqu’ici, il a été surtout parlé du Philosophe à défaut d’avoir convoqué le Luthier. Et ceci pour la raison simple que c’est sous le haut paradigme de la Sagesse que Nathan inscrit ses pas. Chacune de ses activités du quotidien est une déclinaison particulière du thème général de la « vie bonne » comme il a été dit à plusieurs reprises. Mais, avant de nous séparer de notre Hôte, convient-il de dire son visage de Luthier. Sans doute plus d’un s’étonnera-t-il de la convergence, en un seul et même creuset, d’une humanité vouée aux tâches les plus prosaïques qui soient, mais aussi des plus nobles, les plus artistiques, les plus exigeantes. Certes, Nathan est, à la fois, Paysan et Musicien. Et ceci est déjà si rare que notre esprit devrait être alerté, d’emblée, que nous avons affaire à un Homme qui sort du commun, qui fréquente les crêtes, là où la lumière brille du plus pur éclat. Oui, combien cette confluence des passions est prodigieuse, combien ce côtoiement inattendu du labour et du violon est saisissant, combien il remet en question nos certitudes vite acquises, nos vérités amarrées aux choses les plus futiles, pourvu qu’elles nous rassurent et ôtent en nous, au moins provisoirement, l’inquiétude de vivre.

   S’il y a un conflit apparent entre des activités qui nous paraissent fort éloignées l’une de l’autre, nous le verrons se concrétiser, ce conflit, lors de la vision des mains de Nathan. Vaquant à ses occupations ordinaires, l’Homme n’a cure de les entourer, ses mains, de quelque soin esthétique. Jamais de gants, le contact direct avec la terre, l’animal, la bûche, la scie. Au plus près. Et c’est bien cette notion de « au plus près » qui fait de cet Existant, un Existant réel, ancré d’une manière tangible, authentique, dans un sillon ontologique qui ne pourrait avoir d’égal que le retrait de l’Ermite en son refuge ou de l’Artiste en son atelier, une passion, une relation fusionnelle emplies de sens, une manière de totalité en acte dont le Sujet constituerait le centre en même temps que la périphérie. Chapeau bas devant ces Individus qui ont réussi à maitriser le multiple, le chatoyant, le baroque et à les ramener au sein même le plus exact d’une mesure devenue autonome et, de ce simple fait, infiniment libre.

    Lorsque Nathan est à la tâche, il y est corps et âme et cette plénitude qui en caractérise la forme est le seul et unique souci d’une vie se résumant à l’étincelle de l’instant. Alors, l’Objet sur lequel porte l’énergie, l’ardeur, la vivacité, l’Objet donc se confond avec le Sujet, devient Sujet, quasi-Sujet si vous préférez. Tous les grands Artistes, tous les grands Interprètes ont fait l’expérience de cet état de fusion avec l’Objet de leur passion, lequel confine, lorsque l’œuvre est portée à son incandescence, à la brusque survenue de cet état mystique indéfinissable, à cet état dyadique dans lequel l’unité a remplacé la dualité, où le sentiment d’une parfaite harmonie entre Soi et le Monde est porté à son acmé. Moments rares s’il en est et d’autant plus précieux !

   L’atelier dans lequel Nathan fabrique sa lutherie, conforme à l’ensemble de son logis, est la simplicité même. Les outils y sont parfaitement rangés, chaque machine occupe sa place exacte, chaque lumière a son point de convergence. Le Luthier s’assied face à la fenêtre, le faisceau d’une lampe orienté sut la fabrication du jour. Aujourd’hui c’est un violon qui est l’objet de l’attention de Nathan. Attention que rien ne saurait distraire car la naissance d’un tel instrument ne peut jamais se faire que dans le silence et la concentration la plus exigeante. Il n’y a que ceci qui existe au Monde : un Violon en voie d’élaboration fait face au Luthier qui en est le seul Maître d’œuvre. C’est comme s’il y avait une liaison intime, charnelle, voluptueuse du Luthier à l’Objet qui recueille tous les soins. Å n’en pas douter, c’est bien Éros qui guide les gestes de la main de Nathan, laquelle a les mêmes égards que l’Amant en a pour son Amante. C’est bien un acte d’Amour, et des plus accomplis qui se révèle à nos yeux et il s’en faudrait de peu que nous ne passions pour des Voyeurs indélicats. Rien ne peut distraire du Luthier de sa présence incarnée. Il y va de sa vie, tout comme il y va de la « vie » du violon. Je ne sais en quels termes il convient d’évoquer la situation : réification de l’Homme, anthropomorphisme de l’instrument ? Non, ces mots ne sont encore que les approximations d’une réalité complexe et ils ne parviennent que d’une façon dérivée à rendre compte de cette conjonction. Ces mots ne désignent encore que des contextes matériels alors que, chaque Lecteur s’en sera bien aperçu, ici, c’est le spirituel et uniquement lui qui est en jeu. Par là je ne veux pas exprimer du religieux, seulement dire l’Esprit de l’Homme à la conquête de qui il est, ce qui demeure lorsque la manipulation alchimique arrivée à son terme, seule la Pierre Philosophale brille de son singulier éclat. Alors toute chair perd sa substance. Alors toute chose est ramenée à son Être.

   Nathan passe de très longues heures à assembler les multiples et complexes pièces de son puzzle. Quel plaisir de le voir à l’œuvre, travail d’une immense précision où chaque élément doit trouver sa position exacte au terme d’un long labeur d’ajustement, de ponçage. Le manche, les tasseaux, les coins, éclisses et contre-éclisses viennent à leur heure, comme si un Destin du Violon surmontait à la fois l’instrument, à la fois l’Artisan, manière d’immémoriale venue aux choses dont le tracé, depuis longtemps, aurait trouvé sa forme, n’attendant que son actualisation. Et la volute, la superbe volute dont le Luthier parle avec autant de passion, citant mille expressions selon lesquelles cette pièce rare a trouvé la voie de son phénomène : parfois tête sculptée avec des motifs de feuilles de chêne, surmontée d'une nageoire de poisson ; parfois tête d’homme barbu mythologique ou ayant réellement existé ; représentations animalières diverses. Nathan est inépuisable sur ce sujet dont on comprend aisément que sa dimension symbolique ou allégorique, associée à la puissance de fascination de la musique, ne l’entraînent dans des contrées inconnues des Observateurs que nous sommes qui, pour être attentifs, n’en pénètrent nullement les arcanes, n’en décryptent le chiffre codé.

   Sans doute la fabrication de la volute, au même titre que le secret de composition du vernis et de la colle, constituent-ils le domaine d’une initiation dont nous ne pouvons qu’admirer le dernier stade de sa figuration. Je crois que l’instrument terminé se donne au Luthier sous l’image d’une parousie, d’une donation de soi mystérieuse qui, certes, fait signe en direction d’une phénoménalité de type christologique. Nul, en effet, ne pourrait contester que toute forme d’art laboure des terres identiques à celles de la Religion révélée. C’est toujours une attente de la révélation d’une transcendance qui se lève depuis le sol têtu de notre propre immanence. Je n’irais pas jusqu’à dire que l’Artisan éprouve cette irrépressible joie d’une béatitude pleine et entière, cependant sa félicité devant l’œuvre est certainement de la même nature que celle du Myste rencontrant l’objet de sa foi. Peut-être conviendrait-il mieux, dans ce cas de figure, de parler « d’emplissement », de « ravissement », de « déploiement », tous termes canoniques selon lesquels toute phénoménologie tâche de nous conduire au foyer du sens, à la fulguration de la parole lorsqu’elle devient poétique, à l’ampleur de la danse lorsqu’elle devient esthétique chorégraphique. Sans doute l’art du Luthier a-t-il quelque chose à voir avec la chorégraphie, le corps à corps subtil avec la matière apparaissant en tant que geste quintessencié porté bien au-delà de sa simple mesure anatomo-physiologique.

   Et ce qui est étonnant chez Nathan, c’est que son métier de Paysan ordinaire, dont on penserait qu’il ne le dispose guère qu’au maniement de la faux et de la hache, se voit totalement métamorphosé par un immense talent de musicien et d’interprète qui tire de la guitare ou du violon toutes les ressources dont disposent ces instruments. C’est donc avec un air de musique en tête que nous donnerons congé, avec regret à cet Homme si attachant, aux multiples et étonnants talents. Certes l’on pourrait se demander si ce choix d’une vie solitaire, recluse en quelque façon, si ces travaux de longue patience ne sont pas en réalité que recherche sur Soi. Sans doute et ceci, bien plutôt que de constituer un point négatif, met en exergue une puissance de caractère qui, partant de l’exploration approfondie de son propre soi, connaît un accès direct aux autres Soi qui existent au-dehors :

 

les autres Hommes,

la Nature,

la Musique.

 

C’est toujours en prenant appui

sur son propre Soi,

 en ayant accès à son mode

de fonctionnement interne

qu’alors peut s’ouvrir

le Soi de chaque altérité.

Nous sommes la clé de

ce qui n’est pas nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 10:59
L’ardoise magique

« Entre sel et ciel…

Première neige…

Le Canigó… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   C’est pour Noël qu’Antoni avait reçu en cadeau cette merveilleuse ardoise magique dont il ne se lassait pas, traçant à l’infini lignes et traits, déterminant cercles et angles, posant sur la fragile cendre ce que sa jeune imagination lui suggérait avec une belle générosité. Au début, au tout début, sous l’éclairage scintillant des étoiles de givre du sapin, il traçait, un peu au hasard, des formes qui ne manquaient de l’étonner en un premier temps, qu’il effaçait ensuite avec un réel plaisir, comme s’il se fût agi du caprice d’un Démiurge annulant avec entrain ce qu’il venait tout juste de créer. Il y avait, dans cette activité apparemment ludique et gratuite, un brin de fantaisie qui en colorait les gestes : dessiner/effacer, effacer/dessiner, une manière d’étrange clignotement, lequel n’était, après tout, que le vaste et hasardeux destin du Monde, son empreinte dialectique.

  

   Rien n’était jamais porté à jour qu’à être immédiatement reconduit dans un éternel anonymat, comme si l’acte de fabrication avait été entaché, depuis l’origine, du péché de paraître. Et Antoni, s’il ne pouvait l’exprimer aussi clairement, sentait poindre en lui ce sentiment délicieux du pouvoir sans limite de tout reconduire au néant, en une seule décision de sa volonté. En réalité, cette sensation de toute puissance, il la cultivait malgré lui, l’éprouvait, tout à la fois, comme un bien et comme une menace. Parfois, sous le régime d’une irrépressible pulsion, lui arrivait-il de conduire à la trappe quelque croquis dont il eut pu tirer un beau dessin. Mais il était trop tard. Les traits annulés, jamais ne reparaissaient. Dessinant et effaçant, il faisait l’expérience de la temporalité, de sa flèche toujours orientée vers le futur, jamais vers le passé.

  

   C’est un matin aussitôt après noël. Antoni s’est levé de bonne heure. Il s’est assis, jambes en tailleur, ardoise magique posée sur la plaine de ses cuisses. Parfois, sous un léger courant d’air, quelques aiguilles du sapin chutent, tels de légers flocons sur la piste cendrée de l’ardoise qu’Antoni chasse d’un geste rapide de la main. En cette heure matinale, ses parents dorment encore, il est bien décidé à faire parler cette ardoise, à tirer de sa surface lisse autre chose que ces confus gribouillis des jours derniers. Si Antoni aime l’improvisation, il éprouve encore bien plus de plaisir à faire surgir du chaos du vivant, quelques lignes signifiantes, autrement dit un cosmos rassurant, un tracé clair qui lui dise, en quelque sorte, le chemin qu’il doit emprunter pour aller vers demain.

  

   Son dessin, car c’est de ceci dont il va être question maintenant, il le situe tout en haut de son ardoise, dans son ciel infiniment disponible. Le stylet court et glisse sur la glace lisse qui ressemble à celle d’un étang. Vraiment, Antoni ne sait pas quel va être le sujet qui va s’imprimer sur la surface libre, seulement une vague prémonition qui pourrait se comparer aux arabesques d’affinités singulières. Le stylet crisse, pareil aux chaussures d’Antoni lorsqu’il s’amuse à se mouvoir sur la première neige qui poudre le sol de son jardin. La partie supérieure est teintée de nuit, parcourue d’ombres longues. Par petites touches successives, Antoni y trace un fin réseau de lignes blanches : ce seront des nuages, des cirrus si légers qu’ils évoquent ces voiles des bateaux qui cinglent vers le grand large, dont il observe la courbe qui dérive vers le cercle de l’horizon.

  

   Puis, après avoir éprouvé le vertige du haut, le Jeune Garçon explore la profondeur du bas. Il ombre toute la partie inférieure si bien que cette dernière n’est plus qu’une surface unie de Noir de Fumée. Dans le silence ouaté de la maison matinale, tout paraît simple, tout se donne dans l’irréfléchi du geste, tout dans l’intuition première qui dresse la carte d’un Nouveau Jour. Toujours le stylet court au bout des doigts du Jeune Artiste, traçant ici une ligne presque invisible qui tutoie la vitre de l’eau (sans doute s’agit-il d’un lac ou bien d’une lagune ?), édifiant ailleurs des traits plus consistants qui ressemblent aux deux arcs de cercle d’une parenthèse. Parfois, de la pulpe des doigts, Antoni adoucit des ombres qu’il juge trop denses, c’est alors un pur glacis de blanc, une manière de névé qui brille sous la lumière de son regard. L’enfant ne sait pas vraiment ce qu’il dessine, ce qui constitue le motif de ses tracés, c’est tout simplement un jeu, des esquisses plurielles dont il ressortira bien quelque chose.

  

   Maintenant son attention se porte sur le tiers supérieur de son dessin. La pointe du stylet dépose des notes d’un noir soutenu, on dirait une guirlande qui traverse le paysage sur tout son travers, car c’est bien d’un paysage dont il s’agit, d’une plaine d’eau dans laquelle se reflète le ciel. La guirlande foncée est la ligne d’horizon, sans doute une végétation rase qui borde l’eau, peut-être quelques arbres postés en sentinelles. Antoni s’est pris au jeu. Antoni s’applique et, de cette application, nait une sorte de brume évanescente qui ne semble connaître ni son origine, ni sa fin. Antoni dessine un cône très évasé que surmonte une dentelle de blancheur. Antoni tient son ardoise magique au bout de ses bras tendus afin que, de sa prise de recul, naisse une signification. Oui, c’est bien ce qu’il lui semblait.

 

Tout est venu au jour

dans un volètement de colombe.

Tout s’est imposé à lui avec

la force des choses essentielles.

Tout a tenu le langage

de ce qu’il attendait.

 

   Là, sur la toile brumeuse de l’ardoise, à n’en pas douter, c’est l’eau étale de l’Étang de Saint-Nazaire, cet étang dont il longe si souvent le rivage. La parenthèse qui soutient un fil incurvé, c’est sans doute le signal d’un filet de pêche. La montagne largement évasée c’est le « Pica del Canigó » comme on le nomme ici en langue catalane. C’est la « Montagne sacrée des Pyrénées », celle dont, parfois, il parcourt les sentiers escarpés avec ses parents, en direction de son haut sommet que survolent les grands vautours à têtes chauves. Å l’instant même où ses parents se sont levés, Antoni a posé son dessin au pied du sapin en un genre d’offrande. Sans doute ses Parents seront-ils surpris d’y découvrir le dessin ! Au moins, sauront-ils y reconnaître ce superbe « Pica del Canigó », C’est le vœu aussi fervent qu’étrange que formule Antoni au seuil de cette Nouvelle Année.

 

  

 

 

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31 décembre 2022 6 31 /12 /décembre /2022 09:36
Une confusion de lignes

Peinture : Barbara Kroll

 

*

 

                                                             Ce Jeudi 29 Décembre

 

                                                Très chère Sol,

 

 

   Décidemment, « les jours se suivent et se ressemblent », selon la formule idoine. Depuis plusieurs mois je t’avais laissée sans nouvelles et voici, que deux jours de suite, je viens vers toi, sans doute pour me réfugier dans le creux de ta bienveillante épaule. Tu connais mon tempérament cyclothymique, aussi ne t’étonneras-tu point de ce nouveau message. Tu sais combien je suis sensible aux images, photographies, peintures et autres documents filmés dont notre société est prodigue. Aujourd’hui, pour thème de méditation, cette peinture ou plutôt ce croquis de Barbara Kroll, Artiste Allemande dont, ensemble, nous nous sommes déjà entretenus. J’aime beaucoup sa façon impulsive, spontanée, de travailler, jetant sur la toile ou le papier ce qui, en somme, paraît ou bien la ravir ou bien l’inquiéter, la concerner en toute hypothèse. Je joins à ma lettre une photographie de l’œuvre, de manière à ce que mon discours, plutôt que d’être abstrait, trace devant tes yeux un contenu que je qualifierai de « métaphysique ». Tu connais aussi mon attrait pour les choses invisibles, les idées, parfois les ruminations, les utopies, les libres méditations qui, souvent, m’entraînent loin au-delà du sujet de mon énonciation.

   Apercevant cette belle esquisse, les aplats sont grossièrement peints, les formes à peine esquissées, le support froissé, immédiatement m’est venue à l’esprit la pensée d’un genre de genèse de l’être en voie d’accomplissement, une manière de chrysalide, si tu préfères, qui n’aurait encore déchiré la tunique fibreuse qui la corsète et la maintient aux lisières de la vie. Je crois que pour comprendre cette œuvre (peut-être demeurera-t-elle à l’état d’esquisse ?), il nous faut envisager une rétrocession temporelle qui aille jusqu’au socle originaire avant toute émergence lisible qui tracerait les contours de la personne, qui brosserait les traits de son caractère et de sa socialité.

   Alors il faut imaginer ceci : cette forme vaguement humaine, qui tient encore du végétal, du racinaire, est en proie à des convulsions internes que l’on pourrait dire simplement reliées à un métabolisme basal, un difficile équilibre entre ce qui ressort au néant et ce qui ressort à l’exister. Une léthargie, une atonie, une catalepsie dont rien ne pourrait s’élever qui pourrait ressembler à l’activité d’une conscience, fût-elle réduite à l’état d’un faible lumignon. C’est si peu animé, si peu vital, un brandon sur le point de s’éteindre. Ne trouves-tu, Sol, qu’il s’agit là d’une vision tragique de ce qui est censé venir à l’être, n’éprouves-tu quelque frisson à t’apercevoir combien l’humain en son socle premier pourrait sans peine se confondre avec un bout de bois calciné, une savane jaunie et dépeuplée, un marécage qu’un faible crépuscule reconduirait à sa nuit, peut-être la promesse d’une disparition ?

   La touffe des cheveux a la tonalité éteinte d’une étoupe. Le visage est comme gommé, épiphanie d’une entité ne parvenant nullement à connaître sa possible venue au monde. Les mains, bien plutôt que d’être des motifs humains, font signe vers des moignons pourvus de doigts racornis, rétractés, inutilisables pour des tâches communes fussent-elles élémentaires. Oui, vraiment, cette posture du futur Homme, de la future Femme (rien n’est encore bien différencié), met nécessairement mal à l’aise comme si notre propre genèse était ce maintien archaïque, insoutenable, si proche de l’animalité qu’elle nous interrogerait sur notre propre présent, toujours inquiets d’y trouver à l’état pur, en quelque endroit insoupçonné, ce trivial limbique, ce consternant reptilien qui se manifesteraient à l’occasion de nos plus fortes régressions, de nos plus impétueuses passions.

   Eh bien, vois-tu, Solveig, et je me doute que ceci te surprendra au plus haut point, j’énonce le paradoxe suivant : de l’Homme Primitif situé dans sa gangue de limon à l’Homme Moderne hantant les avenues de nos plus belles cités, il n’y a guère plus d’écart qu’entre deux jumeaux dont seulement quelques détails mineurs permettraient de les nommer sans risque de se tromper. Ce que je dis ici, c’est que la distance qui sépare l’Australopithèque du Civilisé est infime, que sous l’épiderme raffiné du Moderne, vit cette lueur primaire qui ne demande qu’à resurgir selon des formes dont l’on pensait qu’elles n’appartenaient plus qu’à la lointaine Préhistoire.  Le paradoxe, nous pourrions le nommer « paradoxe de la Ligne ou du Trait », au motif que l’imbroglio des lignes, la confusion, le trouble qui affectent cette image, reflets d’une réalité surgie de la nuit des temps, nous la retrouvons à l’identique chez les humains éduqués, policés que nous sommes devenus à force d’éducation et de préceptes moraux. Mais pour autant rien n’est changé. L’Homme inculte, sauvage ; l’Homme façonné, poli, de notre époque contemporaine, quoiqu’il nous en coûte de le reconnaître, sont identiquement constitués de ces empilements de lignes, de traits, de ces tumultes initiaux sur lesquels reposent les fondements de notre essence. Je sais, Sol, que mon propos va te sembler aussi abscons que les lignes que j’essaie, ici, de définir, mais le réel est parfois si complexe que les plus efficaces métaphores échouent parfois à en dresser le portrait.

   Pour tenter d’entrer plus avant dans le sujet, c’est toujours d’un retour aux sources dont il faut faire l’expérience. Supposons que le Sujet de la peinture, grâce aux motifs d’une progression maîtrisée, soit parvenu à présenter, dans la réalité qui est la sienne, une face lisse, des traits réguliers, une certaine harmonie et même une évidente beauté. Oui, l’éducation parvient à des résultats admirables. Pour autant, l’Homme, la Femme (puisque maintenant le Sujet aura gagné sa vraie identité), auront-ils effacé tous ces traits désordonnés qui en obéraient l’exacte vision ? Au risque de te décevoir, j’affirmerai que si ces traits ne sont plus visibles, ils n’en demeurent pas moins en une sorte d’état de latence dont la puissance, certes symbolique, peut à chaque instant jeter le trouble dans une existence au demeurant bien conduite. Remontons donc aux sources et postulons, avant même que le Sujet ne vienne au monde, des Qualités n’attendant, en tant que prédicats, qu’à venir poser leur empreinte sur une Ligne Vierge (le Sujet en voie de devenir), de manière à ce que son exister se colore de telle ou de telle manière. En un mot que la vie, pour lui, devienne possible sous tel et tel aspect.

   Et, maintenant, tu conviendras avec moi que si nous voulons remonter au fondement même du Sujet, découvrir sa racine première, nous serons dans la nécessité, au moins sur un plan strictement symbolique, de lui attribuer le minimum dont son essence puisse se réclamer en tant que sédiment originaire, Ainsi conviendrons-nous de le définir à l’aune d’un Trait ou d’une simple Ligne, sans que quelque autre attribut vienne lui ôter ce dénuement, ce dépouillement qui en font un être situé à l’initiale de son événement.

 

Une virginité donc,

une blancheur,

un silence.

 

Tout se doit d’être au repos

avant même que de se manifester,

c’est la loi de toute dialectique.

  

   Donc, primitivement, le Sujet est Ligne, Ligne claire dont aucun artefact ne vient assombrir l’exemplaire destin. Puis, à mesure que l’existence déploie ses orbes, tisse ses auras, fait rayonner ses mandorles, multiplie franges et lisières, instille au sein du corps même mille détails qui étaient au départ inapparents, le Sujet-Ligne, délaissant en quelque manière sa simplicité native, se met à croître, à lancer dans l’espace de qui-il-est, quantité de signes, de pullulations, d’indices, de figures, d’emblèmes qui sont autant de sèmes qui concourent à le définir tel qu’il est, lui le Singulier par excellence, lui l’Exception faite l’ordinaire dont il tisse ses jours, araignée qui déplie sa toile dans tous les horizons possibles. Å son insu, tout comme il dort, respire ou bien vaque à ses occupations quotidiennes, le Sujet-Ligne est devenu, comme chez Léonard de Vinci, « Ligne flexueuse », à propos de laquelle je vais citer les propos d’Henri Bergson dans « La pensée et le mouvant » :

     « Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M. Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel. Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

   Bien évidemment cet extrait concerne la façon dont le dessin repère et met en œuvre cette désormais fameuse « ligne flexueuse », dont il est dit qu’elle n’est pas seulement un trait caractéristique de la pratique artistique, mais qu’elle dénote, en quelque sorte, le caractère intime de la psyché d’un individu, sa nature profonde, laquelle trouve son admirable traduction dans l’expression « serpentement individuel ». Donc, Solveig, si tu as bien suivi ma méditation, il ne t’aura nullement échappé que tout Existant peut être reconduit à cette « ligne onduleuse ou serpentine », qui est sa façon, sur un plan formel, de tracer le sillon de sa vie. Nous ne serions jamais, Toi, Moi, les Autres, que d’incroyables enchevêtrements, d’étonnantes liaisons de cordes et de lacets, des imbroglios de boucles et de chaînes, autrement dit des tissages complexes de qualités multiples dont plus aucune ne serait reconnaissable, si bien que la figure que nous tendrions au Monde serait identique à un chaos originel dont, constamment nous jouerions l’éternelle partition, Heure après heure, Ligne après Ligne. Vois-tu, cette idée de représenter une biographie sous la métaphore de la Ligne me réjouit de façon exemplaire, et je ne veux pour preuve de mon choix, pour en justifier l’emploi en ce qui concerne tout cheminement du destin individuel, que ces quelques valeurs étymologiques qui l’inscrivent dans l’existentiel le plus évident :

« sillons de la peau »

« avoir un profil pur, des formes harmonieuses »

« direction continue dans un sens déterminé »

« direction, sens dans lequel on agit »

« rang assigné à quelqu’un selon sa valeur »

 

   Tous ces différents sens disent : l’inscription de la Ligne dans l’épiderme, la présence de la Ligne dans la beauté, la détermination de la Ligne à s’engager selon la volonté, le choix de la Ligne quant aux valeurs morales, la position de la Ligne quant à la qualité du Sujet. Cependant, et c’est bien là l’écueil de tout jugement subjectif, les évidences pour moi seront peut-être des réfutations pour toi. Mais ceci, tu en conviendras, a une importance toute relative. Que la Vie m’apparaisse sous la figure de la Ligne, que cette même Vie se manifeste pour toi selon l’emblème de la Fleur ou de l’Eau qui s’écoule, tout n’est que contingence. Ce que je crois avec force c’est que pour nous y retrouver avec l’existence, nous ne pouvons nullement faire l’économie de quelque Signe qui s’adresse à nous du plus loin de l’espace et du temps. Des manières de guides, de sentiers éclairant la lande, de traces dans le sable qui indiquent le passage du Nomade, de clartés stellaires auxquelles confier le vertige de notre vision.

   De la confusion initiale des Lignes à leur dissolution finale dans d’inextricables apories, toujours nous sommes des êtres reliés entre eux par des Lignes de force invisibles. Elles sont ce qui fait des Hommes, dispersés au hasard des continents, l’imprescriptible lien de leur commune humanité.

 

Voici pour ces méditations de fin d’année.

Seulement quelques LIGNES aussi vite effacées que tracées.

Par la pensée avec toi dans ton beau chalet rouge au bord du Lac Vättern.

 

Celui qui aime les « lignes flexueuses ».

 

 

 

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29 décembre 2022 4 29 /12 /décembre /2022 09:37

Depuis mon Sud, ce Lundi 26 Décembre

vers ton Grand Nord

 

Très chère Solveig (« Chemin de soleil »,

selon la belle signification de ton prénom),

 

    Je viens vers toi, en cette fin d’année, avec le cœur lourd et l’âme en peine. Je t’imagine, au plein de cet hiver, blottie tout contre ton poêle rougeoyant, chassant de la main la buée qui colle aux vitres. Je t’imagine, livre en main, absorbée dans ta lecture que rien ne vient troubler, si ce n’est le passage au loin d’une harde d’élans, la chute de cristaux de glace du haut des fins mélèzes, peut-être parfois le chant plaintif d’un bruant des neiges, son cri se perd dans la brume boréale. Sais-tu combien, parfois, j’envie ton calme, ta sérénité, là dans ta cabane peinte en rouge, tout près du rivage du Lac Vättern festonné d’une lisière de givre. Une sorte de paradis malgré la bise glaciale et la morsure de l’air polaire. Les Gens du Nord, je les crois plus profonds, plus accordés au rythme de la Nature, nous Gens du Sud sommes trop superficiels, qu’une cymbalisation de cigale, la chute d’un gland sur le sol de pierre, viennent tirer de ce qui, en vérité, n'était qu’un demi-rêve, en quelque manière une demi-vie. Ici, sous notre climat généreux (l’hiver est un été continuel), toujours nous sommes distraits de nous-mêmes, exilés de notre centre et réintégrer l’antre de notre propre identité est le plus souvent tâche bien ardue. C’est un peu comme si nous n’étions jamais que nos propres échos, des genres d’auras flottant tout à la périphérie de nos corps, sans que nous ne puissions vraiment faire de ces deux réalités une seule et unique marche vers l’étoile de notre destin.

   Des êtres en partage, si tu veux, des êtres dont l’éternel refrain d’incomplétude les porte toujours au-delà de qui ils sont. Il en résulte l’un de ces flottements caractéristiques des états d’ébriété ou bien de ceux résultant de la prise d’une « noire idole ». Mais je crois, Sol, qu’il serait inconvenant que je m’appesantisse plus avant sur le sort qui est le mien, dont je ne pourrais infléchir le cours qu’à rétrocéder vers le lieu de ma naissance et jeter les dés sur le tapis vert en priant que leur formule me fût bénéfique.

   Mais je reprends ici les termes de ma lettre : « le cœur lourd et l’âme en peine » et, maintenant, qu’il me soit permis de leur donner un contenu. Ne va nullement croire que j’en sois arrivé à m’apitoyer sur mon propre sort, celui-ci en vaut bien d’autres, tellement l’affliction est grande en ce Monde qui semble privé de ses points de repère. La photographie que je joins à ma lettre, cette belle Jeune Femme tout contre l’encoignure de sa fenêtre, livre entre les mains, regardant au travers de la croisée une rue déserte, cette Jeune Femme porte en elle cette félicité intérieure qui transparaît sur son visage clair et lisse, sur son front que nulle ride ne vient troubler. Et il n’est même jusqu’à sa vêture qui ne vienne renforcer ce sentiment de confiance en la vie, la douce volonté que semble vouloir indiquer le V de son chandail largement ouvert, sa gorge naissante gorgée de suc que soutient, dans la légèreté et la joie, le noir ouvragé d’une dentelle. Vois-tu, à l’observer, déjà un apaisement me gagne, comme si de mystérieuses ondes émanaient de sa juvénile splendeur, un genre d’aube bienfaisante répandant le baume bleu de sa présence.

    Alors un curieux phénomène se produit, la jonction de deux eaux, la confluence de deux affluents navigant de concert en direction d’un même estuaire. Toi la Nordique du Lac Vättern, elle l’Inconnue de l’image, deux Étrangères assemblées eu une heureuse et unique silhouette, une figure de la joie, un battement de cœurs à l’unisson, une douceur à faire éclore à la levée du jour. Vous êtes deux, mais aussi bien vous pourriez être trois, réunies en l’étrange communauté que rien de troublant ne pourrait atteindre, un genre de lieu subtil à l’écart des tracas du Monde. Alors, partant toujours de cette activité onirique qui constitue ma marque la plus habituelle, j’édifie de toutes pièces une scène sur laquelle l’Inconnue de la vitre (voici le premier prédicat qui s’est présenté à moi), Toi, Sol la Nordique, Simone de Beauvoir (cette égérie du féminisme), vous rejoignez, je le consens, en une bien étrange crypte ou bien c’est votre position d’Iliennes retirées en leur havre de paix qui m’a naturellement conduit à faire de vos trois personnages le lieu même d’une pure félicité.

   Je vous prête sans délai les paroles de Simone de Beauvoir dans « La Force des choses », œuvre de maturité où, déjà, la plupart de ses concepts sur l’existence sont posés à la manière de « modes d’emploi ». Le verbe y est pur, élégant, la phrase claire et limpide, l’authentique en accompagne chaque mot. Pour moi, en cette période troublée, cet extrait résonne à la façon d’un vade-mecum dont je crois qu’il faudrait que j’apprenne l’art subtil, de manière à me détourner de qui-je-suis pour ne regarder que le Monde (Un Monde rêvé, bien sûr !), éprouver la beauté de ses paysages, m’introduire au cœur des choses belles, là où un bonheur simple est le terme du voyage. Mais, Sol, écoutons Simone de Beauvoir dont, je suis sûr, tu connais chaque passage, chaque mot, toi dont la littérature t’accompagne chaque jour en tes boréales latitudes :

   « Je crois que les arbres, les pierres, les ciels, les couleurs et les murmures des paysages n'auront jamais fini de me toucher. Je m’émouvais autant que dans ma jeunesse d’un coucher de soleil sur les sables de la Loire, d’une falaise rouge, d’un pommier en fleur, d’une prairie. J’aimais les chaussées grises et roses sous la haie infinie des platanes, ou la pluie d’or des feuilles d’acacia, quand vient l’automne ; j’aimais, non certes pour y vivre mais pour le traverser et pour me souvenir, les bourgades provinciales, l’animation des marchés sur la place de Nemours ou d’Avallon, les calmes rues aux maisons basses, un rosier grimpant contre la pierre d’une façade, le bourdonnement des lilas au-dessus d’un mur ; des bouffées d’enfance me revenaient avec l’odeur des foins coupés, des labours, des bruyères, avec le glouglou des fontaines. »

   Sais-tu combien il y a de délicatesse, de richesse immédiates à rejoindre cette prodigalité de la Nature, à humer la corolle de la fleur à l’odeur de miel, à tutoyer les rivages enchanteurs d’une rivière, à flâner longuement dans les « rues aux maisons basses », tel un Quidam qui, en réalité, ne cherche qu’à atteindre son point d’équilibre, à scruter son propre horizon habité des plus belles teintes printanières, un air d’enfance y traîne encore qui fait s’élever le sarment d’une douce émotion. Oui, je sais, il y a beaucoup de nostalgie dans mon évocation, peut-être même l’empreinte d’amers regrets. Vois-tu, Solveig, à deux reprises déjà j’ai évoqué ce vague à l’âme qui ne s’éloigne guère de moi, qui me poursuit même la nuit, poudrant mes songes de bien étranges visions, comme si le Monde était arrivé à sa fin, tout au bord d’un vertigineux précipice. Tu sais mon inclination constante à la tristesse, tu sais ma dette au spleen baudelairien, tu sais la profondeur de mes émotions, bien plus proches de celles d’un Jean-Jacques que de celles d’un Voltaire.

   Solveig, mais je te sais alertée à ce sujet, le Monde va mal, il court à sa perte. Partout les guerres entre des ethnies opposées, pour des revendications territoriales dont l’immémoriale Histoire n’a même plus le souvenir, des guerres pour l’eau, le pain, le tracé d’une frontière, des guerres pour l’art de la guerre. Des guerres au motif que les Hommes ne sont pas encore sortis de l’Âge de Pierre, que leurs mœurs sont frustes, leurs désirs mal équarris, leurs projets funestes, leur éthique davantage proche du lucre que du don de Soi. Sans doute me trouveras-tu bien pessimiste !

Mais quelqu’un sur la Terre

a-t-il changé d’un iota l

le profil de son essence ? 

Mais quelqu’un est-il devenu

 autre qu’il était au titre

des hasards de sa naissance ?

Mais quelqu’un est-il jamais

sorti du cercle de ses affinités ?

  

   Tu le sais, Sol, nul ne s’amende jamais, si ce n’est à la marge, dans les détails, là où le Diable aime à se cacher. Oui, je suis un Révolté et un Révolté contre qui-je-suis, au premier chef. Comment y aurait-il d’autre issue ? Puisque je critique l’Homme et que je suis Homme, ma critique me vise en premier. Cependant, je crois que tous, nous avons quantité de qualités, que nos vertus sont réelles mais que notre faiblesse constitutionnelle fait que nos vices prennent le pas sur nos vertus et que le croûton de pain que nous destinions au Chemineau de passage, nous l’avons boulotté avant même qu’il n’atteigne le seuil de notre maison. Je crois que, par nature, donc par des nécessités strictement physiologiques, nous sommes des métabolismes voulant assurer leur propre futur, l’Autre, l’Étranger, tous Ceux qui ne sont nullement nous, sont de facto de surcroît. Je sais qu’ici je brosse le portrait en clair-obscur de cet égoïsme-solipsisme auquel nul ne pourrait échapper qu’au prix de son propre sacrifice. Or nous ne sommes ni Christ, ni Socrate et, à la tasse de ciguë, nous préférons l’ambroisie alcoolisée que nous dégustons entre Amis, le cœur léger et l’âme tranquille. Pour autant, nul ne nous demande de devenir des Saints, seulement des Regardeurs de Vérité.

   Or la Vérité blesse. Or la Vérité n’a cure de nos états d’âme. La vaste Théâtre Mondain recèle dans les plis de ses coulisses des crimes, des vols, des meurtres, des esclavages, des féminicides, des exploitations de toutes sortes. Les Travailleurs, le cœur léger, sous la poussée de ce raz-de-marée de la mondialisation, sous l’exigence consumériste tyrannique, détruisent la Terre, la rongent jusqu’à l’os, semant en elle les acides les plus mortifères qui ne sont jamais que ceux que l’Homme a inventés en tant que fondements de ce qu’il pensait être les conditions mêmes de sa joie. Bien sûr, Sol, nous pouvons, telle l’autruche, enfouir nos têtes dans la multitude du sable et c’est bien ceci même que nous faisons depuis des siècles, sinon des millénaires. Mais la Terre est lasse et menace à tout moment de retourner sa calotte, de nous offrir ses viscères et, tous en chœur, nous irons à la curée sans nous douter un seul instant que cette terrible Cène sera la dernière, qu’il ne demeurera du Monde et de ses Officiants que des peaux vides flottant, tels des drapeaux de prière aux « vents mauvais » tout en haut de quelque Annapurna aux cimes décimées par tant de joyeuse innocence.

   C’est ainsi et c’est pourquoi, sans doute, le fatalisme existe-t-il sous le joug duquel nous plaçons nos nuques, pareils à des bœufs lents et un peu stupides, traçant notre sillon dans la glaise pour tracer notre sillon dans la glaise. Å l’évidence nulle Vérité ne saurait échapper au régime des tautologies.

Le Monde est Beau

 parce qu’il est Beau.

Le Monde est Affligent

parce qu’il est Affligeant.

Le Monde est Monde

parce qu’il est Monde.

 

   Nous sommes Tous qui nous sommes et allons de l’avant. Nous souhaitons notre navigation sous les auspices d’un doux alizée. Une façon douce d’exister. Si cela est humainement possible. Je suis coutumier de cette dernière formule « humainement possible ».

 

Oui, le Possible est Humain,

rien qu’Humain.

Il s’agit de le reconnaître

et de lui accorder faveur.  

Lui accorder FAVEUR !

 

   Ma très chère Confidente du Grand Nord, que le blizzard t’épargne. Que le feu illumine ton foyer. Que tes lectures soient belles. « La Force des choses » est toujours et partout présente. C’est en nous qu’elle doit trouver son site.

 

Que la Nouvelle Année qui se profile te trouve

dans un Monde plus généreux que l’ancien.

 

A bientôt.

 

Celui qui médite en Soi, autour de Soi.

Pour Toi aussi, qui m’es chère.

 

 

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25 décembre 2022 7 25 /12 /décembre /2022 09:29
Au rivage des eaux mortes

« Entre sel et ciel… Aigues-Mortes… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Comment dire l’Infini,

comment dire l’Immensité

lorsque nous, les Hommes

à la taille de fourmi,

nous éclipsons à même

notre propre insignifiance ?

Il faudrait être

bien présomptueux

pour nous croire

 le peuple élu de la Planète,

il y a tant de merveilles

partout présentes,

elles nous rappellent

à notre devoir

de modestie.

Si nous étions

une espèce fluviale,

alors notre corps serait

 pareil à celui des anguilles,

ces sortes de lianes noires

qui semblent venir

en droite ligne

du creux le plus dissimulé

des abysses.

Si nous étions une espèce

relevant de la flamme,

alors nous serions

 pareils aux phénix,

ces oiseaux de feu

renaissant de leurs cendres.

Si nous étions une espèce

relevant du ciel,

alors nous serions

ces prodigieux nuages,

ces voiles de vapeur

qui n’ont ni lieu,

ni consistance.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Mais ce que nous sommes

jusque dans la sombre

 évidence de notre chair,

des êtres de la terre

qui nous déclinons

sous les prédicats

de la glaise,

de l’humus,

de l’argile,

enfin de toute matière

dense, opaque, refermée

depuis toujours sur

son étonnant mystère.

 

L’eau, le feu, l’air

se laissent approcher

au gré de leur constante

visibilité, de leur

 transparence.

Une eau dévoile,

 grain par grain,

son chapelet de gouttes.

Un feu laisse jaillir en son sein

le carrousel des flammes,

une pluie de fines étincelles.

Un air nous montre

ses empilements de strates,

 la multiplicité des vents

qui en balisent l’existence.

Mais la terre réserve en elle

 tous ses minéraux secrets,

ses gemmes brillant

dans sa nuit originelle,

ses intimes tellurismes

qui sont les traits

les plus vifs

de son essence.

 

Et les Hommes,

les Femmes,

là-dedans,

parmi la complexité

du Monde, où sont-ils ?

Sans doute sont-ils

ces Turquoises vertes,

 ces Hématites noires,

Ces Jaspes rouges,

ces joyaux qui ne

se dissimulent qu’à mieux

dévoiler leur nature

 si étonnante, si singulière.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

L’eau est étale,

noire et grise,

avec des reflets d’argent.

Elle dit le calme du lieu,

mais aussi sa profondeur,

l’essentiel de qui elle est,

le miroir dans lequel

se réverbère la beauté

ici infiniment présente.

Le ciel est pur don de soi,

ouverture sans fin,

appel de l’illimité,

creuset de l’impartageable,

assomption vers de

 hautes altitudes,

 là où rien ne signifie plus

que sous le régime

éthéré des idéalités.

Il est le signe de l’Infini

 sous lequel sont couchés

 les Hommes pliés sur

leurs nattes de sommeil

Nul bruit alentour

qui dirait le passage

de l’oiseau,

le glissement du train

sur ses rails,

l’écho assourdi d’une

barque de pêche.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Tout demeure en soi

 jusqu’à la limite

d’un effacement,

d’une disparition.

Alors les Hommes,

les Hommes de la Terre,

les Hommes rivés à leur sol,

 où sont-ils, alors

que nul mouvement

 n’en trahit la présence ?

Leur étrange absence est

plus forte que leur appel.

Leur invisibilité est le signe

le plus sûr que nous voudrions

les rencontrer, les connaître,

entrer dans l’immémorial

de leur légende.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Est-ce le silence des eaux

qui les soustrait à notre vue ?

Est-ce la Mort qui nous

prive de les apercevoir ?

La Mort des Hommes

qui est aussi la nôtre,

nous qui regardons,

dont le regard est vide.

L’immense voyage du ciel,

sa fuite vers

d’illisibles destinations.

La stagnation de l’eau comme

si plus rien au Monde

 ne faisait sens.

Å la pliure des deux,

sur la ligne basse

de l’horizon,

les remparts et,

derrière les remparts,

les maisons

où l’on vit,

où l’on aime,

où l’on meurt.

Reflets des murs d’enceinte

sur la sérénité de l’onde.

Reflets des tours sur la

quiétude de l’onde.

Sont-ils des Vivants

ceux qui s’abritent derrière

ces épaisses murailles ?

 En leur île de pierres,

 éprouvent-ils des sensations,

des émotions identiques

aux nôtres ?

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Cette Citadelle est tissée

du songe le plus troublant.

Elle flotte dans l’espace,

entre marais et lagunes,

entre fins cirrus

et mare liquidienne

qui paraissent venir

du plus loin du temps.

Verrions-nous sortir,

 de cette forteresse

de pierres,

un Humain, un seul,

et alors nous croirions

au miracle,

tellement ces Mortes eaux

nous inclinent aux belles

ombres de la Mythologie.

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle

Le Styx en personne

avec sa charge

de haine éternelle ?

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle la personnification

du Phlégéthon, de sa

 rivière de flammes ?

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle l’image du Cocyte

dont les lamentations

viendraient jusqu’à nous ?

Cette eau ténébreuse,

n’est-elle le ruisseau

du confondant oubli

sécrété par Léthé ?

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

Tous ces fleuves

qui étaient supposés

 converger en un

vaste marais

dans le monde souterrain,

sont-ils de pures divagations

de notre imaginaire

ou bien ont-ils quelque

élément de réalité, ici,

sous le ciel

d’Aigues-Mortes,

près des eaux

d’Aigues-Mortes,

tout contre les remparts

 d’Aigues-Mortes ?

Cette ligne de lumière

des remparts

vient nous sauver

d’un onirisme

frappé de tragique.

En elle, tout ce

qui peut s’éclairer,

à la manière d’un fanal

au milieu de la nuit.

 

Aigues-Mortes

Mortes-Eaux

 

 

 

 

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22 décembre 2022 4 22 /12 /décembre /2022 08:57
Inclinée à la tristesse

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vraiment, je ne sais où je vous ai aperçue. Peut-être sur le quai d’une gare, dans un couloir d’hôtel, parmi les rayons d’un Grand Magasin, au hasard d’une rue. Mais qu’importe ! L’essentiel est bien ce qui reste de vous, comme lorsque, au détour d’un chemin de printemps, après avoir dépassé un bouquet de lilas, la fragrance généreuse vous suit longtemps sans que vous puissiez connaître, dans l’instant de votre souvenir, la cause qui en a produit la subtile efflorescence. Sans doute n’existe-t-il pas de plus grande joie que d’éprouver quelque gratitude face à la vie, que de sentir, en soi, ce bourgeonnement dont nul dessin ne pourrait tracer les contours. Il y a comme une divine excitation à situer son plaisir dans le flou, à obombrer son désir de quelque obscurité qui en accroît indéfiniment le charme. Alors on se croit sur le rivage lumineux d’un rêve avec, cependant, suffisamment de zones indistinctes pour qu’il n’apparaisse nullement à titre de facsimilé de la réalité, mais bien en son essence dont vous conviendrez avec moi, combien elle est fugitive, combien cette eau limpide qui s’écoule de vos doigts est le lieu d’un ineffable sentiment de Soi. Parfois faut-il instaurer quelque distance avec sa propre chair pour en sentir la texture nacrée, y deviner de larges rivières de sang qui charrient, en un seul flot pourpre, nos souhaits les plus intimes, nos secrets les plus anciens, ils dormaient dans la nuit d’une crypte, voici qu’ils brasillent dans le bleu de l’aube à la façon d’étoiles nocturnes mourant au seuil du jour. On est ébloui, on se sait plus quel est le lieu de son être, l’ubac dans lequel notre repos se dissolvait, l’adret qui nous convoquait à la fête des sens.

   Ce qui m’apparaît, ici et maintenant, à la façon du plus grand mystère, la précision quasi-chirurgicale avec laquelle votre portrait se donne à moi, il pourrait être une toile posée sur le mur de ma chambre, qu’un premier rayon de soleil viendrait visiter de sa douce insistance, à la manière de ces lames de palmier qu’un harmattan discret fait osciller sans que nul n’en perçoive l’invisible flux. Ce qui, sans délai, s’imprime dans le creuset de ma volonté, restituer votre image telle que mon imaginaire la reçoit, un don infini que nul temps ne pourrait faire se dissoudre. C’est sur un fond Bleu de Nuit avec quelques traînées d’Azur et d’Électrique, un genre de marée océanique venue du plus loin du temps, une sorte de chaos liquide, de naissance vénusienne étonnée de surgir à même la peau agitée du Monde. Et je ne cite le chaos nullement en un sens de pure gratuité. Du chaos, en effet, vous semblez être l’effusion simple, votre visage témoignant à l’évidence d’un tumulte intérieur dont votre air sérieux ne parvient guère à dissimuler le charivari. 

   Savez-vous l’amplitude du trouble qui s’instille en mon âme lorsque je me mets en quête de découvrir la VRAIE nature d’un Être, que ce dernier fasse partie de mon horizon habituel, qu’il s’illustre à la manière d’une fiction, qu’il se lève des images d’un songe. C’est toujours un grand bouleversement, c’est identique au fait de pénétrer dans la « Cité Interdite », d’en franchir les multiples portes, d’en contourner les tours, de parvenir enfin au « Pavillon de la Pureté Céleste », d’y déchiffrer, dans d’énigmatiques sinogrammes, les Mystères du Monde. Mais je ne filerai davantage la métaphore car c’est de Vous dont il est question, uniquement de Vous.

   Donc, sur ce bleu qui est votre nuit, vous émergez mais à presque vous y confondre tellement le nocturne parait vous habiter tout comme il définit la dame blanche, cet oiseau maléfique, funèbre, qui passait jadis pour le messager de la Mort, cette chouette effraie que l’on clouait sur les portes des granges pour se protéger du mauvais sort.

   Oui, je dois bien l’avouer, ma description est noire, pessimiste, semée des flèches du plus pur effroi. Mais comment pourrait-il en être autrement, votre visage est si blafard, si lunaire, effigie de Colombine triste livrée aux affres d’un destin dont on suppute qu’il ne peut que vous être funeste, vous poinçonner à l’aune d’un irrémissible chagrin. Cet air penché que vous affectez, est-il le signe de quelque irrémédiable affliction dont vous seriez atteinte, dont, comme au fond d’un puits, il vous serait impossible de remonter au grand jour ? Et vos yeux, ces immenses soucoupes, cette aire dévastée que de violents cernes reconduisent à une mélancolie sans fond, à une perdition en voie de s’accomplir, peut-être de parvenir à son terme, autrement dit sur le point de vous conduire à trépas ou, à tout le moins, à vous précipiter dans de bien étranges et douloureuses douves. Rien en vous qui manifesterait le signe d’une possible joie. Face à la lumière de l’existence, vous êtes une braise qui gît sous la cendre, dont jamais vous ne pourrez ressortir.

   

  

Inclinée à la tristesse

   La femme à la cravate noire »

Source : Le Spirituel dans l’art

  

   Å vous observer depuis la meurtrière de mon imaginaire, voici que surgit en moi une pure évidence. Ne seriez-vous pas la réincarnation de cette « femme à la cravate noire » peinte par Modigliani ? Tellement d’analogies de Vous à Elle, si ce n’est que le Modèle du Peintre est bien plus coloré, rose aux joues, pulpe carmin des lèvres. Mais c’est moins de couleurs dont il s’agit que de cet incoercible penchant à se réfugier dans les fondrières d’une introspection ne tutoyant que le vide. Ceci, cette insondable incomplétude, est-elle liée à la perte d’un être cher ? A un chagrin d’amour inconsolable ? Ou, tout simplement, est-ce la tonalité de votre caractère qui vous place ainsi dans des rets dont il semble que nous ne puissiez vous en exonérer ? Peut-être même, est-ce vous qui en fixez les conditions d’apparition, liée que vous êtes par une manière de serment personnel à la dimension d’une angoisse, d’une inquiétude permanentes ? Comme si l’abîme de la tristesse était à jamais le seul endroit dont vous puissiez quotidiennement faire l’épreuve. Étincelle s’abreuvant à sa propre condition, en réalité un feu brasillant avant de s’éteindre définitivement, de connaître les rives étroites d’une ombre éternelle.

    Il m’aurait été bien plus agréable de vous situer dans ces zones d’immédiate beauté, là où vivent les Êtres élus par le destin à la manière de brillantes comètes. Mais, la cruelle évidence est celle-ci, même un unique fil de cheveu lumineux ne vient nullement rehausser le portrait que j’ai tracé de Vous. Mais je crois qu’il ne vous faut nullement désespérer. Vous n’êtes pas la seule à être dans ce cas, à tutoyer ravins ombreux et combes humides, tout un peuple de Quidams y grouille et y persévère, tout comme moi, l’Écriveur de votre étrange dérive. Et si j’ai pris quelque plaisir à vous décrire, certes altéré par tant de tristesse vacante, c’est bien au motif de vous rejoindre en qui vous êtes, Vous l’Exilée, moi l’Apatride car nul sur Terre ne l’habite vraiment en sa forme pleine et entière. Tous, nous tâchons de plaquer notre territoire mouvant, selon les limites de tel Pays, de tel Continent, tous nous sommes à la recherche de nos propres tropiques, de méridiens clairs qui nous fixeraient de façon indubitable dans les limites de notre Humaine Condition.

   Mais loin s’en faut que notre propre silhouette ne coïncide avec ce qu’elle devrait être, une ligne sûre d’elle, de son tracé, une ligne qui nous déterminerait selon nos vœux les plus chers. Condamnés nous sommes à errer dans de sinueux chemins longés de fondrières, assurant l’un de nos pieds sur un sol ferme, alors que l’autre ne connaît que la boue en son illisible retrait. Mais, si cela peut en quelque manière vous rassurer, le fait que j’ai pu me glisser en vous quelques instants, je suis moi-même un peu plus rasséréné de vous avoir connue aussi bien que je pouvais le faire à partir de cette image flottant parmi tant d’autres. Et s’il existe une possible réversibilité des situations, ce que je crois au plus profond de moi, sans doute pourrez-vous à votre tour disserter sur qui je suis, m’inclure dans vos rêves, me modeler au gré de votre imagination. Je ne doute guère alors que nous serons deux sosies, deux destinées communes naviguant de concert sur la même chaloupe pour une destination inconnue. N’est-ce pas là l’une des plus belles tâches qui incombe aux « Voyageurs de l’inutile » que, par définition, nous sommes Tous et Toutes ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 décembre 2022 6 17 /12 /décembre /2022 09:46

   Il est parfois des heures de grande perdition où l’on se rattacherait au premier écueil venu : une lointaine réminiscence, la face jaunie d’une ancienne photographie, un air de musique qui folâtrerait tout autour de soi avec sa neuve insistance. Toujours il est besoin d’un sémaphore, quelque part au monde, qui agite ses bras de métal et vous dise le lieu de votre être ou, tout au moins, ce qu’il pourrait être parmi les soubresauts du divers, les collisions du multiple. Car c’est de Soi dont il s’agit, de cette chair infiniment vacante qui ne sautait trouver le sens de son existence qu’à bivouaquer, ici au plein du désert, derrière la parenthèse des barkhanes à l’abri de l’harmattan ; là au revers de la colline semée d’une toison accueillante, un repos pour l’âme.  Mais le bucolique n’est le plus souvent qu’une vision de l’esprit et l’ouverture d’un paysage romantique, la survivance de quelque songe de jadis, il n’est plus qu’un fin cirrus se confondant avec la vaste plaine du ciel.

   Les choses du réel sont parfois, sinon toujours, si évidemment tranchantes qu’il ne servirait à rien de s’illusionner à leur sujet, autant faire face et prier les dieux que la fâcheuse, l’irrémédiable aporie se dissimule encore un instant et n’atteigne nullement la cible de notre conscience. Voyez-vous, vous dont encore je ne puis saisir l’être, c’est avec un cruel vague à l’âme que je progresse en direction de votre territoire sans le connaître vraiment pas plus que je ne saurais procéder à mon propre inventaire sous ce jour si gris qui confine à la blancheur du vide. Me sera-t-il jamais donné de dresser de vous plus qu’une esquisse se dissolvant dans les plis irrémédiables du temps ? Certes, ma plainte ne pourrait, aux yeux d’un Étranger, d’une Etrangère (c’est bien ceci que vous êtes jusqu’en votre plus troublante réalité), ne passer que pour risible, simple caprice d’enfant auquel un camarade indélicat viendrait de lui subtiliser son précieux jouet. Mais le voile de mon affliction, j’en pressens la noirceur, vous amputera de tout ce qui, de vous, aurait pu rayonner, s’exalter et dire la dimension de la joie. Votre aura, si vous en possédez une, rejoindra, sous le scalpel de mon regard, le massif ténébreux aussi bien qu’impénétrable de votre chair mortifiée, sa teinte d’argile grise en dit l’irrémédiable fermeture.

   Dès ici, je vais parler de vous et, sans doute, ne vous reconnaîtrez-vous nullement dans l’image qui en résultera. C’est égal, il faut qu’à mes yeux vous deveniez quelqu’un de vraisemblable, par exemple une personne que je pourrais croiser au hasard de mes erratiques voyages. Je crois, en définitive, qu’ils ne sont que périples tout autour de moi. Å la vérité nous sommes nos propres esclaves et si nos mains sont liées, c’est nous qui avons tenu le lacet, l’avons serré autour de nos poignets sans même savoir que nous étions les auteurs de ce cruel forfait. Mais assez disserté. Que je vous dise telle que je vous perçois.

   L’atmosphère qui vous entoure est toute de bleu-nuit, ce bleu indéfinissable qui ne connaissent que les yeux des étoiles. C’est un air de mystère sur lequel vous vous détachez un peu comme si votre âme, votre lieu intime avaient débordé de vous, teintant les choses alentour de vos pensées nocturnes. Car c’est bien nuitamment que vous pensez, c’est bien de l’obscur que naissent vos impressions. Vos pensées si discrètes, si dissimulées, voici que je me plais à les concevoir à la manière de ces beaux tissages des tissus africains, simple emmêlement de fils de chaîne et de fils de trame dont votre esprit est la navette qui en assemble les étranges nappes colorées. Métaphores si puissantes, si utiles à décrire votre écho.

 

Trame de votre destin.

Chaînes de vos relations,

peut-être de vos amours

anciennes ou actuelles.

Imaginez donc combien

le langage est précieux à peindre

 les caractères des individus.

Deux mots, deux simples mots

TRAME, CHAÎNE

et vous voici livrée corps et âme

à l’Inquisiteur que je suis,

lequel ne trouvera nul repos qu’il n’ait

 déchiffré votre rébus, trouvé la réponse

à votre charade existentielle.

   

   Je sais qu’à vous observer ainsi avec quelque curiosité avide, je dois l’avouer, constitue un geste de la plus grande impudeur. Cependant vous ne serez nullement atteinte en qui vous êtes puisque votre existence n’est que de papier. Mais enfin, une photographie témoigne bien d’un Modèle. D’un Modèle vivant « en chair et en os » pour employer la cruelle expression canonique. Mais je ne franchirai nullement le pas et demeurerai sur le seuil de l’Icone que vous me tendez, il est vrai dans une attitude bien sacrificielle. Votre visage, qui paraît boire l’air au-devant de lui, possède une curieuse coloration de Parme atténué dont l’on ne saurait pencher pour quelque interprétation que ce soit, reflet d’une profonde contemplation intérieure, jouissance à venir ou, bien plus tragique encore, dernier regard avant qu’un sommeil éternel ne vienne vous ravir aux yeux de vos coreligionnaires ?

 

Vos yeux sont clos.

Vos lèvres sont closes.

 

   Vous semblez bien au-delà de vous, peut-être dans un univers supra-céleste, une terre suressentielle qui vous ôterait au monde des Vivants, cette longue procession allant à sa perte, tout comme le gros du troupeau de Panurge se précipite dans l’abîme, chaque individu suivant le geste de celui qui le précède, vers cet irrémissible destin qui, toujours, se solde par une perte.

   Et vos cheveux de cuivre, cette longue flammèche qui vous poursuit comme si vous étiez une Damnée en proie à ses démons, condamnée aux plus vives flammes de l’Enfer. Est-ce ceci, ce feu qui vous ronge déjà, qui vous rend si énigmatique, si ambiguë aussi, cette figure que vous tendez au monde, faite d’une douloureuse jouissance. Être Pécheresse, ce que, possiblement vous avez été votre vie durant, un genre de Marie-Madeleine, peut-être repentie mais d’une repentance qui vient trop tard, au seuil même de votre condamnation, être cet événement singulier, cela, au moins vous a-t-il comblée alors même que votre gloire nimbait le visage de vos Adorateurs de cette auréole d’inimitable plaisir, de confession faite à eux-mêmes de vivre une extase hors du commun ?

   Oui, je crois avoir trouvé le bon vocable, le prédicat qui définit au plus près la tournure de votre âme. Vous êtes une Contemplative confinée à n’être qu’en vous-même. Sans doute êtes-vous, en votre plus effective intériorité, cette Déesse à laquelle vous vouez un culte dithyrambique dont nul autre ne pourrait partager l’exception. Vous êtes à vous-même votre interrogation et la réponse que vous y apportez avec cette certitude qu’ont les Explorateurs de découvrir le lieu absolu du Pôle qu’ils recherchent de toute éternité, en vérité cette étincelle qui les anime, les fait se tenir debout à même l’aiguille aimantée de leur boussole. Certes, la totalité de votre anatomie est une énigme, mais ce qui est le plus frappant, cette sorte de liane qui part de votre tête et ceinture petit à petit votre buste. Son point d’acmé, le point le plus haut de sa signification est cette tresse d’épines, résille qui enserre vos cheveux roux dans une bien étroite geôle. Il s’agit bien là, sans qu’une autre hypothèse soit possible, de la Couronne d’épines du Christ, cet instrument de la Passion avant l’épreuve de la Crucifixion. Tragique en sa plus terrifiante épiphanie.

   Ce qui, cependant, démure obscurité au plus haut point, ce voile de sérénité, de douce acceptation, tel Socrate devisant avec ses amis peu de temps avant de boire la cigüe qui va le conduire au Royaume des Morts. Est-ce votre vie de Pêcheresse, les sacrifices que votre corps et votre âme ont consentis dans les moments les plus cruels du don de votre personne qui vous ont porté au faîte de qui vous êtes dans une sorte de stoïcisme indépassable qui force le respect ? Ou bien, au contraire, s’agit-il de l’effet d’un renoncement à tout qui vous placerait dans l’attitude d’une inentamable quasi-sainteté ? Vous apercevez-vous au moins combien votre attitude héroïque me plonge dans l’embarras le plus profond ? Par le regard que je porte à votre sacrifice, me voici contaminé à mon tour et de manière que je crois irréversible. Que me reste-t-il à faire pour me racheter d’une vie que je crois pourtant bien ordinaire ? Me crever les yeux, tel Œdipe et errer dans les Rues de Colone ? Vos yeux clos, sont-ils de même nature que ceux de l’infortuné Œdipe ? Et pourrais-je vous regarder longtemps, vous qui ne voyez plus, c’est du moins ce qui m’apparaît au terme de votre sacrifice ? Je crains bien devoir vous rejoindre dans ce monde opaque. Le jour est si triste qui pleure des larmes blanches. Un sang qui n'est plus qu'une inutile lymphe !

 

 

 

 

  

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15 décembre 2022 4 15 /12 /décembre /2022 10:05

[NB - Ce commentaire d'une photographie se fera sans que l'image soit montrée. Simple posture intellectuelle abstraite dont nous espérons qu'elle suppléera une absence, par mots interposés. Ici, c'est le concept qui importe dont la photographie se déduira peut-être si le motif en apparaît avec suffisamment de clarté, ce que nous souhaitons.]

***

 

   [Quelques mots sur la Métaphysique et le Sens dans mon écriture.

 

   Nul n’aura lu mes textes sans y repérer aussitôt, cette dimension de vertige et d’abîme qui en parcourt les multiples séquences. Or ceci ne pourrait paraître étonnant qu’aux yeux des naïfs ou de ceux et celles qui pêchent au motif d’un optimisme excessif. Si la vie est parsemée de fins bonheurs, de joies soudaines, et ceci en fait l’attrait sans pareil, on ne pourrait s’inscrire en faux sur ce qui en fait son revers d’ombre et de nuit, toujours le Blanc se double de Noir. Toujours la félicité appelle la tristesse. S’il y a, en ce domaine, une évidence, elle s’énonce sous l’hypothèse que le bonheur n’existe nullement à l’état pur, comme s’il était une manière d’étalon brillant sous sa cloche de verre, bien au contraire, s’il est doué de quelque éclat c’est bien en raison d’une confrontation à ses naturels opposés, l’affliction, la peine. Cent fois déjà j’ai convoqué la loi de la dialectique, laquelle, si elle est le fer de lance de la Raison, ne l’est jamais qu’à coïncider avec une certitude, une Vérité. Le sens ne se lève d’une façon exacte qu’à faire s’affronter l’Ombre et la Lumière, L’Esprit et la Matière, la Plénitude et le Manque. Ceci est d’une telle évidence que tout commentaire au-delà serait superficiel.

 

 Couleurs versus Noir et Blanc

 

   L’opposition de ces tons est constante au cours de mes textes lors de la description de paysages essentiellement. Voir, par exemple, mes commentaires des belles œuvres en Noir et Blanc d’Hervé Baïs. D’une façon systématique, dans nombre de mes écrits, la Couleur le cède au Noir et Blanc. Ceci n’est nullement le fait d’un choix esthétique quoique le Noir, singulièrement dans les sublimes polyptiques de Pierre Soulages, exerce sur mon esprit une réelle fascination. Le texte qui vous est proposé ci-après fait mention de ce souci, sous la formule radicale qui est la suivante : « Effacer les couleurs ». Non seulement je n’ai aucun préjugé en ce qui concerne la polychromie que, la plupart du temps, je trouve habile à restituer quelque ambiance. Si mes préférences se portent sur les teintes chaudes, automnales et terriennes, c’est pour de simples questions d’affinités et de ressentis personnels. Mais revenons à ce triptyque NOIR/BLANC/GRIS qui hante mon écriture de troublante façon. Ce choix d’un « minimalisme », bien plus qu’une simple bizarrerie, possède des fondements bien plus profonds. Ces teintes sont tout d’abord métaphysiques, ce qui s’explique par leur symbolisme respectif et les analogies auxquelles elles donnent lieu. Le Noir s’associe à la ténèbre, à la tristesse, à la Mort. Le Blanc appelle la lumière, la joie, la pureté, la Vie. Le Gris, en sa position de nuance intermédiaire, apparaît en tant qu’élément de liaison, médiateur si l’on veut entre les deux extrêmes du Blanc er du Noir. Mais en plus de ces notions élémentaires, la mise en relation de ces trois tonalités a valeur sémantique et fonctionne à la manière de l’assemblage de trois mots desquels naît, invariablement, une sémantique. Soit la phrase simple et essentiellement « métaphysique », du reste :

 

VIVRE est DOULEUR

 

VIVRE est la mesure du BLANC

DOULEUR est la mesure du NOIR

est joue en tant que copule,

mesure du GRIS

qui assemble les deux mots

et leur octroie leur signification

 

   Or, quelle que soit la situation d’énonciation, phrase, entités représentées, cette architectonique primaire constitue le paradigme selon lequel fonctionne toute proposition langagière, aussi bien toute représentation exprimée hors les mots. Le socle commun en est symbolique. La phrase du dialogue est symbole. Les éléments iconiques de la photographie sont symboles. C’est-à-dire qu’ils renvoient à des éléments qui leur sont extérieurs (l’idée de paysage évoquée dans un poème ; l’idée de tragique mise en scène par le style de l’image). D’où résulte ce choix d’isoler trois tons fondamentaux afin de disposer d’une clé d’interprétation, ce choix, loin d’être pure fantaisie, trouve sa légitimation dans les structures du réel, qu’il soit Langage, qu’il soit Image. Ainsi, disposerons-nous, vous Lecteurs, vous Lectrices, moi Écriveur, d’un fonds commun sur lequel bâtir d’identiques références et si possible une analogie compréhensive de ceci qui nous est donné à voir, à lire, à éprouver.]

 

*

 

      Nulle autre alternative que d’effacer de ses yeux toute trace de mondanéité.

 

Effacer les couleurs.

Effacer les mouvements.

Effacer les trop vives lumières.

Effacer les mensonges.

Effacer les faux-semblants.

 

   Partir du Tout du Monde et n’en conserver qu’un fragment, une parcelle, ce qui convient juste au cercle de la pupille, à la mesure de la conscience, à la pointe extrême de la lucidité. C’est dans le corridor le plus étroit de l’âme que les choses se donnent dans le rare, le précieux mais aussi le simple, cet événement-là, qui a lieu dans toute la mesure de sa singularité qui, jamais, ne se reproduira, merveilleuse étincelle de l’instant, elle brille au plus intime de l’esprit et, parfois, souvent, la réminiscence en ranimera le vif souvenir.

 

Alors, une pluie de bonheur.

 Alors, l’effervescence d’une joie.

Alors l’opalescence d’un plaisir inégalé.

  

   De la palette infiniment polychrome des choses, seules ont été retenues, à la manière d’une native eau de source, trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS. Ce sont les trois tons fondamentaux, ceux qui s’approchent de l’être du divers avec le plus d’exactitude, de précision et, bien évidemment de SENS.  Le SENS, cette déclinaison de la Vérité qui, en réalité, en est le Point Focal, le Centre de Rayonnement. C’est bien parce que le SENS vient à moi avec sa force de conviction, sa qualité de désabritement de ce qui est, sa hauteur, sa plénitude, que je peux regarder le réel et lui attribuer quelque coefficient d’authenticité. NOIR/BLANC/GRIS, comme une antienne si ancienne, elle dirait, par-delà l’espace et le temps, la faveur de ce qui a toujours existé depuis le centre même de sa Nécessité. Oui, au motif éthique que les choses de Haute Venue ne se peuvent donner que dans le naturel, l’immédiatement compréhensible, le surgissement d’une forme à laquelle rien ne manque. Une manière d’Absolu. Mais d’Absolu dépouillé de toutes ses perspectives religieuses, de ses affectations mystiques, un Absolu si exilé de ses possibles artefacts qu'il paraîtrait dans l’aspect même de son dénuement, le Pur en tant que Pur et nulle ombre qui pourrait en contester le caractère infrangible, en atténuer la belle et inépuisable effusion.

   Ici, il ne s’agit nullement de la survivance de quelque Romantisme qui renverrait à d’hypothétiques paysages bucoliques, à d’inaccessibles Terres d’Arcadie. Ici, il faut se situer dans le Pur Donné, autrement dit dans ce qui n’est nullement débordé par quoi que ce soit mais qui vit sa vie autonome à l’écart de ce qui pourrait en atténuer la justesse, en altérer le bien-fondé. Certes, ces expériences sont rares, labiles, elles n’ont guère commencé à se donner au regard que, déjà, elles disparaissent, recouvertes d’une lourde gangue de stupeur. Ces quelques lignes théoriques sont les prémisses nécessaires qui doivent exister en tant qu’a priori de ceci même qui va apparaître en son évidence la plus haute. L’abstrait ne saurait avoir de valeur qu’à rejoindre le concret, à poser devant soi une Chose qui sera le point seul et unique avec lequel dialoguer, entretenir un rapport étroit, donner lieu à l’irremplaçable mesure des affinités sans lesquelles le Monde ne serait qu’une coquille vide, un haut plateau parcouru des vents de la solitude.

   Maintenant, c’est d’une image dont il va être question. D’une photographie qui porte en elle, d’une façon exemplaire, tout ce qu’une icône est en mesure de donner au regard curieux qui sait en saisir la substance, y deviner les forces internes, y percevoir le genre de logique qui la porte au-devant de nous avec son caractère entièrement déterminé, un peu comme si l’Essence qui en anime le lieu subtil déployait ses nervures et nous assurait d’une possession de qui elle est, sans reste, sans quelque critère extérieur qui se situerait comme manque, comme inachèvement. C’est ceci le SENS, la chose parvenant au plein de son Essence, vivant en soi et pour soi, au faîte même de son immense liberté. Il en est ainsi du Beau qui existe à sa manière qui est Totalité, que des regards humains s’y rapportent ou bien l’ignorent. Rien n’est jamais entamé de ce qu’elle EST, la Beauté,  puisque son Être est entière complétude, puisque son présent est éternité. Il suffit que la Chose ait été ensemencée de ses prédicats les plus vifs pour qu’elle connaisse avec certitude qui elle est, assurance de Soi qui ferait pâlir d’envie les esprits les plus conquérants, les chercheurs de gloire et d’honneur.

    Donc la Photographie. Le ciel est noir, partiellement recouvert de fins nuages blancs. Temps d’automne et de de pluie qui instilleraient volontiers dans l’âme du Regardeur cette « langueur monotone » rimbaldienne, cet impalpable poudroiement qui talque le jour de bien étranges temporalités, une fuite devant Soi, de qui l’on est. Une haute maison occupe la partie supérieure de l’image à la manière d’un décor de cinéma. Le pignon triangulaire supporte le ciel. Des fenêtres multiples dont on ne perçoit guère que le faux-jour, la presque obscurité, image de désolation où nulle vie ne paraît qui pourrait en assouplir la sombre rigueur, la haute austérité. A l’opposé, sur la droite, à l’angle de l’image, un haut mur ténébreux ne dit nullement son nom, il monte en direction du ciel avec obstination, mission qui semble lui avoir été conférée depuis la nuit des temps. Oui, la « nuit des temps », autre titre que n’eût nullement usurpé cette Photographie venue des abysses, on la penserait si irréelle, clouée à même son indigence, immolée pour le reste des jours à venir à cette étonnante immuabilité. Une rue pavée monte en pente prononcée vers le haut de l’image, bordée sur sa gauche d’un muret dont une arête s’éclaire tout le long avec la qualité d’une teinte cendrée, animée d’une sourde clarté. Rue pavée et muret sont les lignes directrices qui structurent l’image, lui donnent sa profondeur et le caractère de son étrange singularité. Le décor est de pur expressionnisme, on penserait avec quelque effroi au « Cabinet du Docteur Caligari », à ses ombres denses, à ses lignes obliques, à ses paysages aux angles insolites.

    Des trois tons appelés à soutenir le rythme esthétique, c’est le NOIR qui domine, un noir profond, étrangement brillant, avivé qu’il est par la belle alchimie de la lumière. En réalité, le Noir a hypostasié les autres valeurs du Blanc et du Gris, le Noir s’est donné en tant que dominante tragique essentielle. Cette dimension ténébreuse fait inévitablement penser à la scène d’un théâtre antique sur laquelle aurait à se dérouler le destin de Héros promis aux mors et aux fers de l’existence. Mais ici, la scène est vide et cette vacuité multiplie sa force, décuple sa poignante puissance, fait planer en quelque sorte l’image de la Mort, dont chaque chose serait le symbole, aussi bien la maison, le parapet, le mur qui ferme la représentation à droite de l’image. Nous plaçant dans l’optique d’hypothétiques Spectateurs, ou bien le jeu des Acteurs n’a pas encore commencé ou bien il est terminé, nous laissant, quel que soit le cas de figure dans la position freudienne de « l’inquiétante étrangeté ». Celle qui nous fait face depuis l’espace nu du proscenium ou peut-être, surtout, la nôtre confrontée à ce monde fantastique, seulement envisageable depuis le puits sans fond de quelque cauchemar. 

   Cette image est une évidente réussite sur le plan de sa maîtrise plastique, cette dimension se trouvant immédiatement renforcée par son caractère dramatique. Et si toute tragédie suppose la présence de Personnages sur scène ici, leur absence, ne fait qu’accroître un sentiment de malaise qui confine à l’angoisse existentielle que certains Philosophes ont traduite sous l’appellation « d’être-pour-la-mort. » Il semblerait bien que l’horizon privé d’autre téléologie que celle d’une fin sans espoir puisse nous déraciner jusqu’en notre tréfonds le plus caché. Si, tels nos ancêtres de l’Antiquité Grecque, nous sommes atteints en plein cœur, rivés à nos sièges tels des insectes pris au piège, c’est tout simplement à la hauteur de ce motif qui surgit devant nos yeux avec l’aridité d’une Vérité incontournable. Nous sommes des Êtres que la Mort attend et c’est bien en ceci que notre existence livrée à la déréliction est belle, ne prenant sens que sur cette dimension vertigineuse qui est le chemin le plus exact sur lequel nous cheminons chaque jour qui passe, horloges bien huilées dont le mécanisme est d’une précision mathématique, quasi-obsessionnelle. Le Noir, s’il est symbole de bien des afflictions est tout autant magie, il nous ouvre l’espace du Blanc dont la belle médiation du Gris nous fait l’inestimable don. NOIR/BLANC/GRIS, à la manière d’une ritournelle, d’une comptine pour enfants, d’une corolle dépliée qui nous dit le Tout du Monde selon trois frappes singulières. « Pas de trois » existentiel. Chorégraphie du Vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2022 1 12 /12 /décembre /2022 09:54
Noir, Blanc, l’esprit du lieu

 

Entre sel et ciel…

Salins d’Aigues-Mortes

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Observant ce long ciel voilé de fins cirrus, portant notre regard sur cette bande de terre noire, le focalisant sur la blanche pyramide de sel, nous nous croirions dans un pays d’Outre-Terre, loin parmi les caravanes d’étoiles ou bien au sommet de quelque Himalaya, c’est-à-dire hors du Monde, à d’altières et inaccessibles altitudes. C’est là la magie de tous les lieux poinçonnés d’originaire que de nous emporter sur les hauteurs de l’imagination et de nous y laisser avec l’attitude contemplative qui sied aux Poètes, aux Ascètes, aux Artistes en quête de quelque inspiration. La vue est ici si abstraite qu’elle nous détache du réel, instille en notre âme un chant si doux qu’elle pourrait se croire, notre âme, revenue au plein même de son Empyrée, ivre de fréquenter les choses pures et belles qui sont les reflets de la Vérité la plus haute. Ainsi la réminiscence aurait-elle trouvé le site de son éternel repos. Ainsi il n’y aurait plus que l’Infini du Ciel, les choses seraient loin, les Hommes de minuscules points invisibles dont on pourrait se questionner sur le fait qu’ils n’aient jamais existé. Tout le temps que durera notre méditation, rien ne comptera plus que cette fluence au large de Soi, que cette soudaine embellie dont, peut-être, nous pourrions constituer le centre, toute périphérie se donnant à la manière de vagues et illisibles illusions, une sorte d’éther si léger qu’il ne s’apparaîtrait plus à lui-même qu’à l’aune d’une fuite illimitée.

   Mais l’altitude n’exonère nullement de considérer le réel terrestre avec attention, de le relier à quelque symbole, de lui trouver des explications qui le fassent sortir, précisément de cette abstraction où lui-même se perdrait jusqu’en des spéculations obscures, pareils à ces hiéroglyphes qui se fondent dans l’ombre de la pierre. De nouveau nous regardons la belle image, sa juste composition en Noir et Blanc. (Oui, cette modulation à deux pôles, bien plus qu’une simple affinité, est obsession permanente, volonté de saisir ce qui se montre jusqu’en ses plus infimes significations), donc cette mesure si simple, si exactement déterminée, ne se limite nullement à Soi, bien plutôt elle le déborde comme dotée d’une force d’irradiation qui attirerait à elle, sur le mode d’une aimantation, ce qui n’est pas elle mais la rejoint nécessairement au titre de l’analogie.

 

Le Blanc n’est pas seulement le Blanc

Le Noir n’est pas seulement le Noir

 

   De leur commune jonction, de leur naturelle porosité, Noir et Blanc appellent leurs plus évidentes ressemblances et s’y confondent comme le grésil rejoint le miroir de son sol. Une unité en résulte qui, en son essence, devient l’image indépassable de la Partie rejoignant le Tout, noble sémantique qui brille tel l’éclat du cristal.

 

Blanc n’est pas simplement Blanc.

Blanc appelle le vol libre, hauturier,

des Oiseaux de Camargue.

Blanc appelle les plumes lisses

des Hérons garde-bœufs,

ces touchants échassiers

que leurs dos voûtés incline

à l’attitude du grand âge.

Blanc appelle le corps fin de l’Aigrette,

cette surveillante discrète des Marais.

Blanc appelle la haute Cigogne

en sa parure de neige

(le noir de ses ailes sera mis

provisoirement entre parenthèses),

les petits Cigogneaux, eux,

sont de pure blancheur.

Blanc appelle l’Échasse Blanche au long bec,

 toujours penchée sur le miroir de l’onde.

 Blanc appelle la Mouette au poitrail clair,

 il illumine la face des eaux.

Blanc appelle la Spatule,

son drôle de bec plat

d’où elle tire son nom.

Blanc appelle le petit Cheval camarguais,

lui qu’on dit « né de l'écume de la mer »,

 ce merveilleux équidé de selle

dont la robe grise éclate de blancheur

 sous les rayons du soleil du Sud,

 celui que l’on nomme,

en cette belle Langue d’Oc, « Lou chivau »,

 l’entièreté de la Camargue,

sa beauté sont contenues

dans ces deux mots qui en résument

la sauvage et authentique nature.

Blanc appelle la superbe Cabane de Gardian,

son revêtement de mortier à la chaux,

sa couverture de sagnes grises n’est, en réalité,

 qu’une déclinaison du blanc,

juste un ton au-dessous.

Blanc appelle enfin cette

étonnante Montagne de Sel,

cette ode à sa Fleur,

la subtile métamorphose du Marais

en sa cristallisation finale,

milliers de petits diamants

 reflétant la course infinie des cirrus.

Blanc appelle Blanc en sa

plus intime manifestation.

Blanc appelle cette

 immense toile vierge sur laquelle

viennent s’inscrire tous les

 signes déposés par l’Homme,

 la Nature, les Éléments.

  

 

Noir n’est pas seulement Noir.

Noir appelle la pointe du bec de l’Aigrette.

 Noir appelle le plastron de la Bergeronnette.

Noir appelle le corps de suie du Choucas.

Noir appelle les longues rémiges de la Cigogne.

Noir appelle la nuit déployée sur

les ailes du Grand Cormoran.

Noir appelle le dos de l’Échasse Blanche.

Noir appelle la tête du Grèbe Huppé.

Et Noir appelle surtout

ce qui totalise l’esprit de la

Camargue et des Camarguais,

cet esprit tutélaire des Marais,

le Roi-Taureau dont la dernière demeure,

face à la mer, s’auréole de stèles  

et de statues dressées à leur effigie,

ce Dieu-Noir qui tisse la raison

de vivre des Razeteurs,

qui attise la passion d’exister des Manadiers.

 

    (Ici n’est nullement le lieu de prendre parti ou de rejeter l’idée même de la course de taureaux, ce culte ancestral voué à cette race sauvage, pleine de puissance, identique à l’inépuisable force de la Nature. Ici, c’est simplement le symbole du Taureau, de sa robe Noire, brillante comme mille soleils, qui sont les éléments pris en considération.)

    

   Le Noir, le Taureau sont l’exact reflet de l’âme du lieu, des âmes des Autochtones dont le cœur bat à l’unisson de ces animaux farouches, fiers, impétueux auxquels l’Homme se confronte au péril de sa vie. Si, de cette belle image, on souhaitait conserver son sens le plus immédiat, l’on choisirait cette pyramide de sel et, comme en son fond inaperçu, la silhouette du Taureau, comme si deux mots, deux symboles suffisaient à résumer le lien indéfectible de l’Homme avec l’espace qui l’accueille et le sculpte en quelque manière. Bien évidemment, au terme de cet article, quiconque pourrait se poser la question de savoir si les sèmes pluriels dégagés par l’analyse de la représentation y figurent ou bien si l’interprétation est pur jeu, simple fantaisie. La réponse à apporter ici est la suivante : « Tout est en Tout », si bien que Rien ne peut jamais être séparé de Rien, sauf à vouloir demeurer dans le domaine des pures abstractions.

 

Par simple phénomène de capillarité,

le Ciel appelle la Terre,

la Terre appelle la Pyramide de sel,

la Pyramide appelle le Taureau,

l’Aigrette, le Cormoran aux ailes ouvertes

comme pour nous dire l’inévitable

liaison des choses entre elles.

 

   Les divisions, les catégories, les classements de tous ordres sont de simples paradigmes conceptuels dont le seul mérite, découpant le réel afin de nos permettre de le mieux saisir, ne sont que des subterfuges de ce réel qui, lui, ne saurait venir à nous que sur le mode qui est le sien, celui d’une impartageable Totalité. Comme toujours, les belles photographies d’Hervé Baïs portent en elles, presque à l’insu des regards, ces multiples sèmes discrets, ils sont les voies qui conduisent à la pure Beauté.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 décembre 2022 7 11 /12 /décembre /2022 09:16
Fragment de Vie

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il faut partir de la blancheur. De la pure blancheur. Par exemple du champ de neige immaculé, des pétales duveteux du somptueux édelweiss, de la corolle étincelante du nymphéa. C’est de ceci dont il faut partir, tout comme la parole part du silence, tout comme la lumière sort de l’ombre. Tout ceci, blancheur, neige, édelweiss, nymphéa, ce sont les prédicats de la naissance, de la venue au Monde de l’Être en son unique beauté. Il n’y a guère d’autre événement qui puisse en surpasser la haute valeur, un genre de tutoiement de l’Absolu lui-même. Ici, que l’on ne se méprenne nullement, l’Absolu ne vise aucunement quelque divinité devant laquelle il faudrait se prosterner, c’est du SENS porté à sa surpuissance dont je veux parler, de cette manière d’éblouissement qui envahit le champ entier de la conscience dès l’instant où quelque chose de singulier y surgit et s’y donne en tant qu’indépassable, un rayonnement sans fin.

   Oui, toute Naissance, ne fût-elle point royale, est de cette nature qu’elle modifie en profondeur la scène du Monde. Un Esprit nouveau s’annonce dont il sera nécessaire de tenir compte, peut-être un simple Quidam hantant les sentiers de la Vie à l’aune d’une invisibilité. Peu importe, le plus souvent ce sont les destinées de plus haute modestie qui sont porteuses d’une éthique accomplie. Ceux qui, par les hasards de la naissance, ont dès leur origine le front cerné d’or ne sont pas toujours, et de loin, les plus vertueux. Les biens matériels ont la fâcheuse tendance à répandre sur les sentiments une ténèbre qui en obère la clarté, métamorphose le mouvement de la générosité en son contraire. Mais rien ne servirait d’épiloguer davantage sur la morale humaine, ses projections, la plupart du temps sont visibles sans qu’il soit nécessaire de porter son investigation plus avant.

   

Donc du blanc,

du neutre,

de l’improféré.

 

   Quelque chose qui ne se montrerait que sur le mode de la réserve. Quelque chose qui hésiterait à dire son nom, à figurer autre parmi les Autres. C’est toujours douloureux la Naissance, c’est la venue à Soi dans un Monde qui ne vous attend nullement, il faut s’y faire une place, s’y creuser une niche parmi le tumulte des autres niches. C’est une conquête de haute lutte, une sourde reptation au milieu des hautes herbes de la savane, une position gagnée pouce à pouce, on progresse un peu dans le genre des Commandos, sur le ventre, au ras du sol, on entend passer au-dessus de Soi, dans un sinistre claquement, les balles qui déchirent l’air. Alors, pour l’Artiste comment donner Naissance à ce qui n’a nullement de réalité, qui s’expose au danger, dès la première touche de couleur posée sur la toile ? Comment ?

   On fait dans la plus grande douceur, sinon dans l’hésitation à la limite d’une douleur. On trempe la pointe de son pinceau dans une tache de Noir de Fumée, on la fait progresser, mais dans la délicatesse, on fait sortir une ligne du blanc. La ligne est hésitante, elle se cherche, elle renoncerait presque à paraître tellement il y a de souffrance à sortir de Soi, à projeter son propre corps dans l’arène de talc où tout se joue, de sa propre existence, de sa propre vérité. Cette ligne qui ondule et fraie sa voie, c’est un peu Soi qu’on sacrifie à la lumière du Jour, qu’on livre au regard des Autres, à leur Verbe qui, parfois coupe et tranche, entaille la chair et son souffle est déjà loin, occupé à d’autres champs de bataille, à d’autres proférations, tantôt élogieuses, tantôt mortifères, toujours dans la possibilité de modifier le réel, de lui affecter telle ou telle tournure.

   Mais si le corps de l’Artiste est en jeu, le nôtre, en tant que Regardeurs de l’œuvre, l’est tout autant, tout comme le corps du Monde qui n’est jamais que la totalité de nos corps assemblés en une étrange ruche bourdonnante. Ce que je veux dire, c’est que nul ne sort indemne du geste artistique, ni l’Artiste, ni le Voyeur, ni le Monde puisque, aussi bien, un invisible fil de la Vierge relie ce que nous sommes en une indéfectible unité. Vivant, nous ne pouvons pas plus ignorer l’Art que le Monde, tout ceci est notre commune mesure, notre univers en partage. Et maintenant il devient nécessaire que nous visions avec plus d’attention cette Esquisse. Tout est dans l’ébauche, tout est en partance de Soi. Seuls quelques contours pour dire la Destinée Humaine. La tête est vide. L’œil est transparent. Le buste est une plaine lisse. L’unique bras cherche le chemin de son être. Å laisser nos yeux flotter sur cette ligne si peu assurée d’elle-même, nous sommes désorientés. Le graphisme, nous le vivons comme un manque, nous le vivons comme une absence, c'est à dire que notre désir est insatisfait, que notre soif de complétude ne sera nullement étanchée, que notre insatiable faim des nourritures terrestres demeurera en suspens, que notre frustration sera grande de ne nullement parvenir à notre être au motif que, bien évidemment, nous nous serons identifiés à l’œuvre en cours.

   L’œuvre, en conséquence, nous ne la vivrons nullement dans la perspective d’une création plastique, seulement en Nous, au plus profond, mutilation de qui-nous-sommes en notre exister, des arbres trop vite poussés, dépourvus de frondaisons, à l’écorce entaillée par les morsures du temps et c’est tout juste si, encore, nous percevrons le socle de nos racines, leur avancée dans la terre nocturne. Nous sommes des êtres en partage, nous sommes des êtres fragmentés, un genre de presqu’île qui ne connaît plus le continent auquel elle n’est plus rattachée que par la minceur d’un simple fil. (Ce thème court à la manière d’un leitmotiv dans le déroulé de mon écriture. C’est un motif métaphysique qui imprègne jusqu’au moindre de mes tissus, plaque sur le globe de mes yeux une vision nécessairement diffractée du Monde. C’est égal, je préfère un excès de lucidité à une passivité existentielle dont l’apparente sagesse est bien pire que le mal qui court à bas bruit sous la ligne d’horizon. Ne le perçoit uniquement qui le cherche.)

   Cette vision partielle de la physionomie somatique des Existants est belle d’économie de moyens et de profondeur mêlés. Tout s’y dévoile selon l’angoisse fondatrice, constitutionnelle de nos multiples errances. Et, maintenant, ce qu’il est nécessaire de mettre en lumière, de confronter à la manière dont deux ennemis s’affrontent sur un champ de bataille : cette partie émergée de l’iceberg, visible, ce buste qui se dit dans la simplicité et son contraire, cette anatomie ôtée à notre vue, cette partie immergée, mystérieuse, au sujet de laquelle nous ne pouvons jamais émettre que quelques hypothèses hasardeuses. Le Visible est notre vie ordinaire, notre Présent dans lequel s’inscrit la haute trame des « travaux et des jours », cette existence concrète tissée d’actes, de rencontres, d’étonnements, de surprises mais aussi de déceptions, de fausses joies. Le « mérite » de ceci : sa non-dissimulation, son évidence en quelque sorte. Nous sommes les Découvreurs sans gloire de ce qui vient à nous sur des chemins balisés qui courent tout en haut de la crête, illuminés des rayons venus de l’adret.

   Mais nous ne fonctionnons nullement au seul régime des évidences. Loin s’en faut et dans notre cheminement de lumière, comme en son naturel revers, les ombres de l’ubac, celles dont la fantasmagorie, le spectre, courent à bas bruit sans que nous en soyons directement alertés, sauf parfois dans nos moments d’inexplicable tristesse, de poids de l’âme qui ne connait plus de son envol qu’une sorte de lourdeur, et un paysage terrestre infiniment bas, confinant à quelque songe si confus que rien ne nous en parviendrait qu’un carrousel d’images contradictoires, diffuses, nous laissant dans la stupeur la plus verticale, comme si, soudain, nous étions en lisière de notre être, incapable d’y retourner jamais. C’est cet invisible territoire que Barbara Kroll laisse vacant en ne traçant de son Modèle que les quelques lignes du buste qui sont censées, à elles seules, évoquer la totalité du réel, de notre réel.

   Et c’est sans doute la force de cette œuvre que de nous montrer bien plus que ce que nos yeux perçoivent. Car, si nous visons bien cet œil, cette tête, ce nez, cette épaule et ce bras, nous nous appliquons avec, peut-être plus d’acuité, à percevoir la dimension absente, comme si un inévitable écho partait du roc du buste pour nous immerger, immédiatement, dans cette zone d’invisibilité qui se donne à la façon d’une interrogation métaphysique. Et qu’en est-il de cette zone de pure indéterminité, de lieu qui serait simplement « utopique » au sens de « non-lieu » ? Nous pouvons seulement l’halluciner, tâcher d’en évoquer quelques perspectives à défaut d’en saisir le visage que nous pourrions décrire avec exactitude. Là, comme dans une espèce de marécage, d’étendue lagunaire aux teintes sourdes d’étain ou de plomb, quelques effusions se détachent, pareilles à la brume qui monte d’une eau. Qu’y voyons-nous que nous pourrions approcher, sinon à la hauteur d’une certitude, du moins dans une rassurante approximation ? Parfois préfère-t-on l’ombre portée de la chose à la chose elle-même. Nous y voyons, pêle-mêle, dans un clignotement de clair-obscur, quelques esquisses, quelques formes imprécises qui pour n’être nullement interprétables rigoureusement, nous disent un peu de notre être dissimulé que nul autre que nous ne saurait voir, même dans le genre de l’approche.

   Cette Terra Incognita : les souvenirs anciens qui gravitent tout autour de nous, à la façon d’étranges satellites dont nous percevons les révolutions sans pouvoir leur attribuer un prédicat suffisant, de simples lueurs qui glissent sur la vitre de notre conscience.

   Cette Terra Incognita : d’antiques et vénérables amours qui n’ont plus ni figure, ni forme, simplement un genre d’illisible aura qui frôle notre corps de ses palmes de soie.

   Cette Terra Incognita : une luxuriance de projets avortés, morts avant même d’avoir vu le jour, il n’en demeure que de vagues et incertains feu-follets dont les ombres se projettent sur les parois de nos désirs sans s’y jamais fixer.

   Cette Terra Incognita : des notes sur des feuilles blanches, une foultitude de notes avec des biffures, des ratures des encadrés, des renvois à la ligne dont notre œil ne saisit plus que l’étrangeté hiéroglyphique.

   Cette Terra Incognita : des lectures plurielles, nous aurions voulu en retracer sans délai l’histoire, y évoquer la belle résille des pensées mais c’est comme un faux-jour qui hante le langage, le rend méconnaissable, presque une langue étrangère.

   Cette Terra Incognita : ce que nous avons été, que nous ne sommes plus, une image floue sur le miroir d’une photographie jaunie.

   Cette Terra Incognita : ce moment de pure joie, ce moment d’extase lié à la rencontre de l’Aimée ou bien de l’œuvre d’Art dans la salle silencieuse du Musée, c’est un chant ancien, un murmure qui ne dit plu son nom que sur le mode de la complainte.

   Cette Terra Incognita : cette libre insouciance de la jeunesse, cette liberté sans entrave, cette course effrénée à travers collines, champs et bois et, aujourd’hui, juste une clairière autour de soi avec le cercle fermé de son horizon.

   Cette Terra Incognita : la saveur d’une « Petite Madeleine », ces délicieuses gaufres concoctées par une Aïeule aimante, un fer noir avec un long manche, seule subsistance de ce qui fut.

   Cette Terra Incognita : ce long poème commencé depuis toujours qui fait ses circonvolutions au centre de la matière grise et s’y ensevelit telle une cendre dispersée au vent.

   Cette Terra Incognita, notre Terre seconde où, à la manière de formes moirées, irisées, notre Inconscient va et vient à sa guise, détaché de nous, de notre présence actuelle, animé de mouvements dont nous ne sommes plus les maîtres.

   Cette Terra Incognita : les fleurs de notre imaginaire, tressées à la puissance infinie des Archétypes, ces forces occultes qui nous dirigent bien plus que notre natif orgueil ne pourrait en admettre la plurielle effectivité.

 

Cette Terra Incognita = Cette Terra Incognita

 

   redoublement de la formulation qui ne peut se conclure que sous la figure de la tautologie, cette Totalité qui, à elle seule, contient une Vérité qui ne nous est pas accessible, pas plus qu’elle ne pourrait l’être pour les modernes Sondeurs de Conscience, ils sont des Sourciers aux mains vides. Ils ne peuvent jamais nous atteindre qu’à la hauteur de leur grille interprétative, de leur dogme dont ils ne pourraient s’abstraire qu’à procéder à leur propre annulation.

   Cette Terre Incognita, bien loin de nos aliéner est le gage de notre Liberté entière et imprescriptible, car elle est le signe de notre singularité, l’empreinte de notre Essence, laquelle n’est ni divisible, ni partageable.

   Un grand merci à l’Artiste Allemande de nous permettre de voyager en ces terres qui, faute de pouvoir être conquises de haute lutte, sont les territoires, les fondements sur lesquels nous existons. Dangereusement sans doute, toute vie étant au risque de n’être plus qu’un souvenir de vie. Les Morts conservent-ils une mémoire de leur passé ? Ont-ils, en quelque tiroir du Néant, des documents d’archéologie clairement visibles que les feraient plus Vivants que les Vivants ?  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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