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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 17:45
Le Paysage et Nous

 Photographie : Blanc-Seing

 

*

« Nous ne trouvons guère de gens de bon sens

que ceux qui sont de notre avis ».

 

« Réflexions ou Sentences et Maximes morales »

 

La Rochefoucauld

 

***

 

 

   Nous regardons ce paysage, avec un ami, avec la commune volonté d’en dire l’exception ou bien, au contraire, le caractère accidentel.

   * Je dis la beauté de la composition dont la Nature, elle seule, connaît le sublime secret.

   Je dis l’exact trajet du chemin qui file vers l’horizon.

   Je dis l’arbre, au premier plan, qui accentue la présence de tout ce qui est.

   Je dis la nécessité du bosquet, en haut de la colline, il sépare le royaume du ciel de la lourdeur de la terre.

   Je dis l’émerveillement qui me gagne à seulement viser cette pastorale simple et infinie au regard de cette facture si humble mais aussi si décisive.

   * Il dit le peu d’importance des plans qui s’étagent devant nous. Il en perçoit le signe d’un chaos encore présent alors qu’un cosmos tarde à venir.

   Il dit le hasard de ce chemin qui, aussi bien, aurait pu sinuer ailleurs et même s’absenter du paysage sans dommage pour celui qui regarde.

   Il dit l’horizon que masque le bosquet, dont l’absence aurait été préférable à cette dissimulation.

   Il dit le peu d’intérêt de ce fragment de nature, il y en a de très nombreux dont, du reste, il ne diffère guère. 

   Nous avons dit en mode contrasté, nous avons dit en opposition. Nous avons créé le cadre d’une polémique. Et, cependant, chacun a « raison », selon les estimations du lexique habituel. Mais poser le problème en termes de « raison » ou bien de logique consiste à biaiser la situation de chaque voyeur en lui appliquant une grille de lecture inadéquate. Autant peut-on juger « en raison » les termes d’une loi, autant fait-on fausse route en ce qui concerne le paysage étalé devant nous, qui se donne sur le mode naturel d’une manifestation particulière, laquelle ne saurait recevoir de justification au seul titre d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Si un mode d’approche peut trouver le lieu de son effectuation, c’est bien dans le champ intuitivo-émotionnel qu’il nous faut chercher à le faire surgir. Le paysage n’est nullement un espace indifférent, un objet technique par exemple, qui se laisserait cerner selon ses abscisses et ses ordonnées, autrement dit d’une manière géomètre. Si tel était le cas, il n’y aurait eu, pour mon ami et moi-même, nulle difficulté à nous entendre sur des appréciations  strictement convergentes. Car, dans ce cas de figure, l’imaginaire n’est pas sollicité, pas plus que la capacité d’invention ou de création ne se donnent en tant qu’outil privilégié de notre découverte. L’objet mécanique dévoile l’entièreté de son être sans qu’aucun mystère ne puisse en atténuer l’immédiate donation.

   Si l’objet se contente d’une saisie immédiate, la Nature, elle, demande la mise en place d’une médiation. Médiation : ce sont mes propres sentiments, ma faculté d’appréciation singulière, mon goût, mes inclinations qui se situent entre ma conscience et ce paysage qu’ils visent comme leur « propriété ». Le paysage je le fais mien, je l’inclus dans le corridor de ma psyché, je le rends malléable afin, qu’en partie métabolisé, ma sensibilité puisse s’en emparer et s’agrandir de cette nouvelle irruption qui n’est rien moins que fondatrice de multiples événements. Cette acquisition, correctement envisagée, aura procédé à une manière de métamorphose dont ma mémoire gardera l’empreinte en quelque partie de ses complexes circonvolutions. Et ce qui se sera accompli en mon for intérieur sera d’une nature identique au processus qui aura traversé l’esprit de mon ami. Dit d’une autre manière, nos expériences respectives nous feront croire que nous avons tous les deux « raison » alors qu’il s’agira, de manière bien plus radicale, primaire en quelque sorte, d’une inévitable singularité de nos sensations, lesquelles concernent bien plutôt nos rocs biologiques, nos massifs de chair que la clarté et la rigueur de notre esprit uniquement préoccupé de discursivité.

  « Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux qui sont de notre avis ». La Rochefoucauld, énonçant cette « vérité », se comporte bien plus en moraliste qu’en scrutateur soucieux de jouer sur le registre des sentiments humains et des émotions. Il suggère, chez l’Homme-Sujet, la permanence d’une exacerbation de la subjectivité qui ferait fi de toutes les évaluations, les calquant uniquement sur les siennes propres. Certes le vice est bien plus vite atteint que la vertu. L’on comprendra aisément que son assertion ne peut guère s’exercer que sur les conduites qui visent une action spécifique et la notion d’engagement qui lui est, par essence, associée. Cependant l’exemple du paysage serait mal choisi si nous le pensions en mesure de recevoir le même type de jugement que celui qui concerne un comportement à adopter face à tel ou tel événement existentiel, lequel impliquerait jusqu’à notre âme en son tréfonds.

   Le schéma projectif, face à la Nature, est essentiellement esthéticien, donc reposant sur une forme qui parle à notre réceptivité sensible et uniquement à celle-ci. Il n’y a, à l’arrière-plan, ni possibilité de loger une métaphysique, ni intention d’initier une morale, ni de faire place à quelque vertu. Le paysage s’adresse, sur-le-champ, à ma sensation sans que mon jugement ne vienne en altérer le caractère de pureté et d’originarité. Car le paysage est toujours le reposoir d’une lointaine origine dont il conserve la trace, les hommes pussent-ils s’ingénier à en pervertir l’immémorial cours. Chemin, arbre, ciel, terre, bosquet sont là en leur simple présentation. Ils ne s’inquiètent de rien, ne demandent rien, ne s’accroissent nullement de l’opinion que nous proférons à leur sujet. Mais il serait naïf et même coupable de penser que, vis-à-vis de leur présence, nous pourrions être quittes de toute dette morale. Si, au travers des âges, ils sont venus jusqu’à nous, c’est que les orages et la foudre les ont épargnés et que des hommes, dans le passé, les ont respectés et entourés des soins nécessaires à leur préservation. Pour cette unique raison, « gens de bons sens » et autres amis, à commencer par nous, qui devisons et contemplons, avons l’urgente tâche de placer nos « avis » dans une identique pensée, une unique préoccupation, un seul souci : ménageons-leur la niche au gré de laquelle le futur pourra les accueillir comme nous les recevons aujourd’hui, telle cette ineffaçable beauté. Il n’y a guère d’autre chemin à emprunter, sauf à préférer l’erreur et la fausseté à la belle clarté des évidences. Mais à ceci nous ne pouvons nous résoudre.

 

  

 

 

 

 

 

  

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:37

   Le cas de Hölderlin

 

   L’histoire des génies nous apprend que la folie est nécessairement liée à leur acte créatif et, même plus, à leur existence même. C’est l’extrême tension, la constante dialectique qui se lève de l’une à l’autre qui autorise ce flux continu de poèmes, de textes, de peintures, de sculptures, de musiques. Tant que dure la coalescence de ces deux versants de leur personnalité, tant que le génie crée sous la férule de sa folie, tout est possible et nulle limite ne saurait venir entraver ce fleuve étincelant qui les traverse et les porte loin des hommes ordinaires. La doublure du génie est donc cette folie qu’il faut bien qualifier de pure transcendance, de folie-d’en-haut, elle est un aiguillon qui, à la fois sublime le génie et le met au risque de créer sans fin.  Un étiage des œuvres étant synonyme d’une invasion de la folie qui devient folie-d’en-bas, immanence, démence ordinaire qui relève de l’asile et non plus d’un palais de cristal où brille l’exceptionnelle lumière du don inouï, de l’inspiration sans limite. Sans doute Hölderlin est-il, parmi les génies, celui chez qui l’abîme de la folie a creusé ses plus profonds sillons dès l’instant où, chez lui, le réel a amputé la fluence de sa poésie. Ce réel, sous la forme de Susette Gontard, l’inatteignable amour qui précipitera l’auteur ‘d’Hypérion’ dans la folie.

   Lisons le bel article de Patrick Corneau, ‘Susette Gontard, la Diatoma de Hölderlin’, publié dans ‘Le lorgnon mélancolique’ :

   « Revenons sur cet épisode sentimental, noyau d’opacité où s’origine pour partie ce destin fulgurant et tragique.

   Le 28 décembre 1795, le jeune poète Friedrich Hölderlin devient le précepteur des enfants de Jacob Friedrich Gontard, un riche banquier de Francfort. Très vite, Hölderlin tombe amoureux de l’épouse de son employeur, Susette Gontard. Friedrich a 25 ans, Susette 26.

L’idylle naissante entre le poète et la jeune femme sera favorisée par des circonstances exceptionnelles : pendant l’été 1796, les Français assiègent Francfort. Le banquier envoie sa femme, ses enfants et ses serviteurs près de Kassel pour les mettre à l’abri. Dès lors, Hölderlin et Susette Gontard nouent des liens d’une intensité exceptionnelle. Dans le roman qu’il est en train d’écrire, ‘Hypérion’, elle devient Diotima, du nom de la prêtresse de Mantinée dont Socrate rapporte l’enseignement sur l’amour dans ‘Le Banquet’ de Platon.

   En septembre 1798, une dispute éclate entre Hölderlin et Jacob Gontard, qui ne supporte plus les assiduités du jeune précepteur auprès de sa femme. Le poète quitte brusquement son emploi, mais reste secrètement en relation avec Diotima. Lorsqu’il apprendra sa mort, en 1802, des suites d’une rubéole mal soignée, son deuil insurmontable lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux poèmes avant de contribuer au déclin de ses facultés mentales, jusqu’à la crise qui le conduit en clinique psychiatrique en 1806, avant son installation chez le menuisier Zimmer à Tübingen. »

   Ici, il est nécessaire de reconnaître l’existence de cette singulière triade Génie/Folie/Amour qui semble le paradigme selon lequel fonctionne l’entièreté du destin des génies. Tant que le génie demeure celui qui vit par et pour ses poèmes, la folie se tapit en quelque coin secret à partir d’où elle sert d’aiguillon permanent. Car c’est bien là le rôle de la folie, de se dissimuler, de fomenter dans l’ombre quelque plan démoniaque dont le Faust-Créateur est habité, sans doute le sachant (la lucidité du génie), mais aussi en redoutant toujours la possible survenue. Il sait, d’une manière raisonnée ou bien à la grâce d’une simple intuition, que son don est pur miracle flottant au-dessus du monde, qu’à chaque instant la chute est possible, l’abîme sur le point de lui tendre l’écart de ses funestes lèvres. Et si le génie témoigne d’un haut savoir des choses, et c’est bien là son paradoxe, il est naïf, ingénu, livré aux actes les plus puérils dès qu’il s’agit de s’engager dans la vie ordinaire, d’en suivre les accidentelles prescriptions.

   Il convient de se poser la question du statut de Susette Gontard-la-réelle par rapport à Diotima-la-fictionnelle. L’une est dans le réel ordinaire, le présent le plus concert qui soit, l’autre est dans l’absolu de la création, logée au sein de cette sphère parménidienne dont il a été parlé au début de ce texte, là ou rien de triste ne pourrait l’atteindre.  Alors, pour le Poète, est-il si aisé de passer d’une forme absolue à une forme relative ? Car tout amour, fût-il grand et noble, ne peut s’exonérer des habituelles conditions existentielles et, au demeurant, plus il est plein et passionnel, plus il risque de subir les atteintes d’un mal interne, d’un tragique qui, toujours, le menace. Sans doute faut-il faire l’hypothèse que le jeune Friedrich ne voyait en Susette que Diotima et en Diotima l’essence de la Poésie en sa plus haute valeur.

    Dès lors, comment concilier ces exigences contradictoires, comment projeter sur la vie réelle la lumière éblouissante des Figures Essentielles sans en euphémiser les contours, sans risquer de porter à l’abîme et les sentiments et celle en qui ils vivent en une étrange manière, sans se jeter soi-même, Hölderlin, dans les mors de sa propre folie ? Car il y a une aporie. Vivre sans Susette est inenvisageable, vivre avec elle procède de la même impossibilité : il n’y a nulle place pour le génie sur une terre ordinaire, seulement dans un ciel dont il ne peut descendre qu’au risque de sa propre existence. La figure féminine, en l’occurrence Susette Gontard, constitue l’altérité abyssale dont le surgissement dans le cercle du génie, le fracture et fait s’épancher la folie qui, jusqu’ici, était endiguée par la mare sans fin d’une sublime poésie. L’espace-temps du Poète se trouve métamorphosé à tel point que l’homme ne possède plus nul amer pour se diriger : seule la démence ordinaire le visitera maintenant. Afin de bien mesurer l’état de dénuement, de misère humaine dans lequel il se trouvait à la fin de sa vie, il n’est que de litre ces quelques notes émouvantes de Samuel-Henry Berthoud, journaliste et écrivain contemporain du pensionnaire du menuisier Zimmer :

   « Frédéric resta deux années dans l’hospice de Tubingen. Ce temps écoulé, quand sa guérison fut reconnue impossible, on le plaça chez un menuisier, qui, moyennant un léger salaire, le prit en pension. Là, pendant vingt années entières, dans un coin de la boutique et parmi les déchets de bois, on vit accroupi et vêtu de mauvais haillons le poète à qui Schiller avait promis tant de gloire ! Les enfants du menuisier s’étaient fait une sorte de jouet de l’insensé : il fallait qu’il leur chantât des chansons, qu’il dansât, qu’il fit des cabrioles… et il ne refusait rien de tout cela pour un peu d’eau-de-vie !

   Enfin, Dieu prit pitié de ce pauvre corps sans âme, et vers la fin de 1836, on trouva l’idiot doucement endormi sur les rognures de bois qui lui servaient de lit. Quand on ôta ses habits pour l’envelopper du suaire, on découvrit cachées sur sa poitrine, dans un sachet de soie, deux  boucles de cheveux et deux lettres. Ces lettres et ces cheveux étaient de chacune des deux Diotima. »

   Il n’est nul besoin d’un long commentaire pour saisir la nature même d’une démence se situant à l’exacte jonction des « deux Diotima », l’une charnelle, l’autre spirituelle pour parler en termes qui ne sont guère éloignés d’une mystique. L’une, charnelle, serait la figure de la prose, l’autre, la spirituelle, celle de la poésie comme ce qui dépasse tout et dont tout dépend. Une manière de Parole Universelle dont chaque discours serait la pâle et évanescente représentation. Transcendance s’abîmant en immanence. Nécessité se transformant en simple hasard. Quelques considérations essentielles peuvent être tirées de l’article ‘Hölderlin dans l’absolu romantique hors de lui’ de Marc Goldschmit :

    « Notre modernité est d’ailleurs sans doute insaisissable et peu compréhensible si on fait abstraction de ce projet d’absolutisation littéraire, qui a participé à tracer la limite de notre modernité, limite qu’Hölderlin a aperçue, et dont il a révélé la béance. (…) Et de citer Roland Barthes dans ‘La préparation du roman’ : « Écrire absolu devient une essence, l’essence à laquelle l’écrivain se brûle et s’identifie, dans une sorte de mystique de la Pureté de l’Écrire, que ne vient corrompre aucune finalité. »

   Oui, Hölderlin s’identifie à l’essence de l’écriture, autrement dit il devient écriture lui-même et, dès lors, tout ce qui se situe autour de cette quête quasi-religieuse est entaché d’une trop grande relativité. Sortir de son essence est se précipiter dans l’existence avec tous les aléas que cela comporte pour le Poète. L’Ecriture pour l’Ecriture, voici la règle dont l’on ne saurait s’affranchir. Pour cette raison et grâce à un saut métaphorique, nous pourrions dire que Susette, malgré ses brillants attraits, ne représente aux yeux du génie, que ce soit conscient ou non, qu’une ‘écriture’ adventice, à laquelle ne pourrait être attachée aucune ‘finalité’ car elle est hors du cercle des préoccupations de l’acte créatif. Penser à Susette c’est quitter les hauteurs de l’Idéal pour ouvrir la « béance » dans laquelle tout s’abolit, à commencer par la propre existence du Poète.

    Dans l’ouvrage ‘Derniers poèmes’ de Hölderlin, une rapide synthèse en trace le portrait :

   « Cet ouvrage rassemble une cinquantaine de poèmes de Hölderlin, poèmes dits " de la folie ", écrits entre 1807 et sa mort en 1843. Retiré dans la tour de Tübingen après que le monde se fut accordé à dire qu'il avait perdu la raison, il ne fait plus que regarder autour de lui et tente de rendre, poétiquement, le passage du temps sur le paysage qui l'entoure. Ces Derniers Poèmes sont d'une écriture limpide et d'un lyrisme extrême. »

   C’est par quelques événements de ces ‘Derniers Poèmes’ que nous allons débuter, attendant d’étudier de plus près un extrait tiré de son roman ‘Hypérion’. Mais, auparavant, nous lirons un texte éclairant de Bettina Von Arnim :

   « Simplement parce qu’il a aimé une femme pour écrire son ‘Hypérion’ et que, pour les gens d’ici, aimer, c’est se marier. Mais un si grand poète, sa vision illumine et transfigure tout : il s’empare de l’univers et le porte, dans l’éternelle fermentation de la poésie agissante, au lieu même où il devrait se dresser ; sinon, nous ne saurions jamais avoir conscience ou connaissance des mystères qui regardent l’esprit. Croyez-moi, toute la folie de Hölderlin vient de sa constitution trop exquise : pareille à cet oiseau indien couvé dans une fleur, telle est son âme ; mais à présent c’est la rude et grossière paroi peinte à la chaux qui l’enserre où on l’a enfermé avec les hiboux ; comment pourrait-il jamais recouvrer la santé ? Ce piano dont il a arraché les cordes, c’est en vérité l’image même de son âme, et j’ai voulu attirer sur cela l’attention du médecin ; mais on peut moins encore se faire entendre par un sot que par un fou. »

   

   Quelques commentaires

  

   L’amour réduit au mariage, autrement dit l’amour de convention auquel le Poète, en son exception, ne saurait envisager de saisir l’obole. Il lui faut un amour bien plus essentiel, celui des mots, qui se confond partiellement avec celui de Susette Gontard et, plus fondamentalment, avec celui de Diotima, cette pure essence d’une Parole si haute que seuls un Hölderlin, un Rilke, un Novalis peuvent contempler à la mesure de leur génie. Et le génie, c’est à la fois sa gloire et son drame, est tissé d’une laine si aérienne que le premier vent venu peut en déchirer la substance. Autre métaphore opérante, le génie est cet oiseau « couvé dans une fleur », là au plein du calice où il butine le pollen et nous livre le nectar qu’a produit son étonnante « fermentation ». Bettina von Arnim parle-t-elle du merveilleux colibri, cette pure vibration qui nous fait penser, aussi bien à la consistance éthérée de l’âme qu’à l’irisation toujours en fuite de l’être ? En tout cas elle parle, peu après, des hiboux enfermés avec le Poète dans une geôle de « chaux ». Il y a, du colibri au hibou, la même distance que celle qui sépare le génie de la folie. Celle-ci est immanante à sa forme, privée de liberté, alors que celui-là est figure même de la transcendance à laquelle s’abreuve la haute destinée du Poète.

    Et comment ne pas être émus par ce geste iconoclaste de l’écrivain maudit qui arrache les cordes du piano, geste hautement symbolique par quoi se dit, aussi bien le profond désarroi, la perte d’une harmonie du monde qui, jusqu’ici, guidait le Poète sur la voie ‘illuminante’ et ‘transfigurante’, que la perte d’un être précipite dans le sombre gouffre de la démence ? Ici l’on sent bien que nous sommes parevenus à la prise de conscience de la tragédie dans laquelle a basculé un sublime chercheur d’absolu.

   Donc les mots ultimes de Hölderlin.

 

« L’agréable de ce monde, je l’ai goûté

Depuis longtemps, longtemps !

Les heures de jeunesse

Sont écoulées.

Avril et mai et juin sont déjà loin

Je ne vis plus de bon cœur et ne suis plus rien. »

 

(Le Poète acculé au néant, autrement dit à l’impossibilité définitive de créer. Pourrait-il y avoir plus grand sacrifice pour qui ne vivait que par et pour la Poésie portée à sa plus belle expression ?)

 

« Lorsque, inaperçues, s’enfuient maintenant les images

De la saison, alors vient la durée de l’hiver,

Le champ est vide… »

« Les ombres des bois sont étendues alentour… »

 

(Métaphore de la période hivernale en sa plus étique parure. Ne subsistent plus des clameurs solaires, de l’étincellement azuréen dont la création était ceinte, que ce vide infini habité d’ombres, que cette perdition à jamais : un gouffre s’est levé par lequel connaître son atterrante finitude.)

 

« Quand l’homme vit de lui-même et qu’apparaît son reste,

C’est alors comme un jour qui diffère des autres jours,

Que distingué, l’homme se penche vers ce qui demeure,

Séparé de la nature et envié de personne.

Comme un solitaire, il se meut dans l’autre vaste vie… »

 

« Les poètes aussi s’endeuillent, ils paraissent

Abandonnés, et pourtant pressentent le futur… »

 

(« Séparé de la Nature », la donatrice de vie pour le romantique qu’est Hölderlin, comment n’en porterait-il les lourds stigmates, comment pourrait-il échapper à « l’autre vaste vie », celle qui, s’écrivant au travers des griffes de la Mort, absolutise dans la finitude le destin du génie ? Seule la disparition signe ce futur mille fois halluciné par le verbe poétique qui, maintenant, devient la seule réalité possible.)

 

« La Divinité nous guide, amicale,

Avec du bleu pour commencer,

Puis des nuages qu’elle arrange,

D’une forme arrondie et grise,

Avec les feux d’éclairs, les coups

De tonnerre, les champs, leur charme,

Et la beauté qui sourd aux sources

De l’image toute première. »

 

(La Divinité, celle qui surgit au travers de ses attributs flamboyants, tonnants, « éclairs », « tonnerre », c’est elle qui inspire le Poète, s’insinue en son âme, y dépose ces mots tissés de pure « beauté ». Mais c’est seulement « aux sources », dans l’origine « de l’image toute première » que s’accomplit le miracle de la donation. La Divinité est pur don de soi au génie qui l’accueille et la fait rutiler dans ses mots. Seulement le travail de la temporalité s’accomplit irrémédiablement que viennent renforcer les événements strictement existentiels, l’Amour par exemple qui surgit, puis soudain, s’éclipse. Alors les « feux célestes », la lumière fécondante s’amenuisent pour devenir ces « nuages » teintés de gris. Ils annoncent l’orage définitif qui abolira toute clarté, faisant naître, de ses membranes de suie, cette folie submergeant le Poète, le réduisant à n’être plus qu’un simple détail dans le chaos universel.)

 

« Quand il fait sombre dans mon âme :

Que depuis toujours art et pensée

Ont pris pour salaire de la douleur. »

 

(Dissolution de la pensée, perte de l’art disent bien le profond désarroi dans lequel a sombré ce brillant Poète. Certes le poème est beau. Certes le poème brille dans sa forme achevée. Mais il n’est que la partie visible d’un immense travail qui est l’homologue d’une éprouvante parturition. Mais ne nullement créer est une punition infiniment plus grande, elle est dévastation de l’âme au terme de laquelle plus rien de compréhensible n’apparaît que les orbes de l’absurde.)

 

« Chose donnée comme un bien aux plus dignes

Quand d’autres dans la misère et le chagrin se consument »

 

(Que veut donc exprimer le Poète par cette mystérieuse évocation des « plus dignes ». ?  Seraient-ils les autres Poètes dont il aurait été évincé de la brillante constellation ? Il ne demeurerait qu’une lourde et indépassable affliction.)

 

« Oh ! quel silence au long de la grise muraille

Par-dessus quoi se penche un arbre avec des fruits,

Des noirs, pleins de rosée, et son feuillage est lourd,

De deuil, mais les fruits sont si joliment pressés. »

 

(Plus rien ne parle dans la tour de Tübingen et seul un immense silence règne aussi bien à l’extérieur, dans la nature, qu’à l’intérieur de l’âme de Friedrich. « L’arbre avec des fruits » évoque sans doute les anciennes fructifications du poème dont ne subsistent plus que des fruits « noirs », ceux du deuil de l’œuvre passée. Une longue et accablante mélancolie fait signe en direction de ces « fruits joliment pressés ». Un rai de lumiére au loin dans l’actuelle grisaille des jours !)

 

    Lumière pour finir

 

   Ces poésies « d'une écriture limpide et d'un lyrisme extrême » comme il a été cité précédemment, sont d’une belle exactitude formelle, c’est seulement le fond qui porte en lui le mal dont est atteint le Poète, ce mal irréversible qui le transforme en ‘Fou du Roi’, amusant de ses pitreries les enfants du menuisier Zimmer. Pour clore cet article, nous souhaiterions mettre en perspective ces écrits du désastre avec ceux, tissés de lumière, tirés du livre ‘Hypérion’, dans une ‘Lettre à Bellarmin’ :

 

   « Alors — dans ce douloureux sentiment de ma solitude, avec ce cœur saignant, vidé de toute joie — Elle m'apparut ; gracieuse et sacrée comme une prêtresse de l'amour ; tissée de lumière et de parfum, délicate, immatérielle ; au-dessus d'un sourire empreint de calme et de céleste bonté, de grands yeux inspirés trônant avec une majesté divine et, comme les nuages autour du soleil levant, des boucles dorées, soulevées par le vent printanier, auréolant son front.

   Ô Bellarmin ! que ne puis-je te transmettre vivant, intact, cet événement inexprimable ! Où étaient dès lors les douleurs de ma vie, la nuit et la pauvreté de ma vie ? son affreuse précarité ?  Sans doute le moment où une pareille libération s'accomplit est-il ce que la Nature inépuisable peut donner de plus sublime et de plus pur ! Il compense des éons de vie végétative ! Mon existence terrestre était morte, le temps n'était plus ; délivré de ses chaînes, proprement ressuscité, mon esprit pressentait sa race et son origine. »

 

    Cet extrait, véritable pièce d’anthologie, dit en un seul élan lyrique de l’écriture toute la beauté dont le geste romantique est porteur. Le sentiment de la solitude y est exacerbé comme si, soudain, Hypérion était seul au monde, mais seul dans l’unité insécable avec Diotima, autrement dit réalisant la fusion de Hölderlin et de Susette Gontard. Susette-Diotima devient aérienne, pur être de lumière diffusant sa douce fragrance aux espaces infinis où ne vivent que les chérubins et les présences archangéliques à la vêture d’écume. « Prêtresse », Diotima est au cœur d’une liturgie dont le Poète est non seulement le témoin mais le grand ordonnateur. Sa matière est ce langage quintessencié qui métamorphose les choses en leur immédiate invisibilité, ce rien à partir de quoi donner sens à tout ce qui vient, aussi bien la nature en son « inépuisable » et « sublime » figuration. La « majesté divine » signe ici la royauté du sacré auquel s’abreuvent pensée et inspiration du Poète.

   Certes, entre les lignes, entre les mots, perce encore la lame d’une douleur ancienne. Mais celle-ci s’efface à la seule grâce de la rencontre. C’est ainsi, il est des êtres de pur cristal qui répandent autour d’eux les flammes de la joie, déploient les vrilles de la passion. Dès lors le réel avec ses mors aigus, ses dents aiguisées, rétrocède et disparaissent peu à peu les tristesses, les chagrins pour ne céder la place qu’aux effluves printaniers, qu’aux frondaisons du bonheur simple et entier. La nuit était partout répandue qui affligeait le Poète, la voici devenue jour lumineux s’affranchissant de toutes les ombres, s’exhaussant bien au-dessus des doutes, planant à une hauteur infinie qui semble ne connaître nulle limite. Ceci se nomme territoire transcendant de la Poésie, ce lieu simplement tissé d’imaginaire, traversé des éclairs de la somptueuse intuition.

   « Mon esprit pressentait sa race et son origine. » L’altitude la plus élevée est ici atteinte. La race est celle des dieux, l’origine est cette haute Babel dont le Poète supporte les parois, faisant, grâce à ses mots aussi uniques qu’inattendus, s’élever les volées de marches en direction du Ciel, le seul lieu qui, pour son génie, lui soit une habitation possible. Alors on conçoit aisément quel désarroi s’empare d’Hypérion de ne plus voir Diotima, quelle détresse envahit Hölderlin d’avoir perdu Susette. Car Diotima-Susette était cet être double, en un unique site assemblé, par lequel la Poésie trouvait sa source et son parcours.  Qu’un événement fâcheux survienne et c’est la Poésie qui s’effondre et c’est le Poète qui sombre dans la folie la plus noire qui se puisse concevoir. Ainsi sont les destins fulgurants des génies, lesquels ne vivant que d’exception, jamais ne peuvent supporter la chute dans l’ordinaire, le prosaïque, le commun qui sied à l’ensemble des Mortels.

    Par vocation et nécessité, le Poète est de la race des Immortels. Il est Olympien à défaut d’être terrestre. Il nous enchante au gré de sa pure Déité. C’est de cette manière que nous voulons le voir, pareil à ces mots rares qu’il nous offre identiques à une subtile ambroisie. Jamais nous ne pouvons étancher notre soif de beauté. Ce sont eux, les Poètes, sur terre, qui nous ravissent et nous font connaître le Ciel. En nous ils demeurent, telles des étoiles gravées au cœur de la nuit.

 

    Epilogue

 

   « Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais ». Cette assertion d’Oscar Wilde prend un sens nouveau après qu’ont été aperçues les perspectives de haute lignée dont les Poètes sont les emblèmes. Souvent, nous sommes tentés de transpercer ce ‘plafond de verre’ qui glisse au-dessus de nos têtes et nous contraint à de terrestres et harassants cheminements. Alors nous usons de soudaines transgressions du réel, nous l’incisons au scalpel de ce que nous nommons ‘folie’. Certes, folie mais si ordinaire que, toujours, nous retrouvons nos empreintes et reprenons notre hasardeuse pérégrination sur les sentiers de l’habitude et du morne enchaînement des actes coutumiers. Cependant, lors d’une brève durée, nous aurons connu quelque ‘illumination’ qui nous aura portés à l’orée du sublime et de l’extraordinaire en son sens premier, à savoir, métaphoriquement, ‘ce qui sort des sentiers battus’. Ces événements que nous jugeons prodigieux, au motif qu’ils nous arrachent temporairement à notre destinée, nous en mesurons certes la valeur mais nous en connaissons la consternante brièveté. Cependant ils auront eu le mérite d’exister sous la forme d’un voyage, d’un amour de passage, d’une lecture souveraine, d’une fragrance inoubliable.

    Alors nous n’aurons de cesse d’en vouloir reconduire le prestige. Seulement il ne dépend nullement de nous d’orienter notre existence à notre guise. Nous sommes, toujours, les jouets de notre destin. Ceci nous le savons mais nous le rangeons sagement dans notre ‘cabinet de curiosités’ dans lequel, au gré de notre mémoire, nous réactualisons le merveilleux, le fabuleux. Un instant seulement nous serons montés sur les pieds de ces Titans que sont les Génies. Leurs fronts étaient trop hauts, que nous ne pouvions atteindre. Un instant nous avons éprouvé l’ivresse de la pure Poésie, mais nous sommes restés sur sa margelle, regardant l’eau miroiter au fond du puits. Sa troublante fascination menaçait de nous jeter dans l’abîme. Alors nous avons pris congé rapidement, nous extrayant d’un charme qui menaçait de devenir funeste. Le tragique de toute condition tutoyant les Célestes, nous l’avons ressenti dans la fibre même de notre chair. C’était ce ‘mysterium tremendum’, ce tremblement face au numineux, la terreur qu’instillait en nous l’image du divin. Ceci, nous le savions, entrer en poésie se joue au risque même de notre brûlure. Celle-ci est un délice funeste, c’est pourquoi il convient d’y tremper les lèvres avec circonspection et respect. Les grandes choses ne se donnent que dans le rare dont le geste fragile est la condition même de leur émergence.

 

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:33

   Le cas de Nerval

 

   C’est peut-être chez Gérard de Nerval qu’apparaît avec le plus d’évidence (exception faite de Hölderlin dont nous reparlerons bientôt) la relation du Poète à sa Muse, la perte de cette dernière étant le facteur déclenchant le saut abyssal du génie (Nerval) en direction de la folie (Labrunie), la chute de l’imagination pure dans le réel pur. Pour qui est habitué au contact avec les chimères, au luxe des visions utopiques, aux dentelles infinies et diaprées du songe, le réel en sa dureté, en son irrémédiable présence, ne se donne qu’au prix de la folie. Car les chimères ne sont négatives, dangereuses qu’aux communs des mortels, alors que leur substance quasi-divine est le lieu habituel dans lequel le génie évolue, se sustentant à leurs sublimes ambroisies. Car ce qui est essentiel au cours de cet article, c’est de toujours établir une ligne de partage entre l’humain en sa contingence la plus effective et l’essence divine de laquelle le génie tire sa puissance et sa singularité.

    Evoquer la démence de Labrunie implique le recours à deux de ses œuvres. ‘Aurélia’, d’abord en sa qualité de roman autobiographique, le poème ‘El Desdichado’ ensuite en son éminente valeur symbolique. L’histoire d’Aurélia est l’histoire d’amour de l’Ecrivain pour Jenny Colon, cette actrice qu’il adula, qu’il disputa à quelque rival, qu’il perdit à deux reprises, lors du mariage de cette dernière avec un acteur anglais et, définitivement, lors de sa mort. Puis le poème qui est le signe le plus profondément empreint d’un romantisme mélancolique, poinçonné à l’aune d’une longue et funeste plainte orphique. Nerval endosse la vêture d’Orphée, Jenny celle d’Eurydice. Incision de l’indépassable destin dans le corps d’une morte, dans l’âme d’un demi-vivant. Labrunie survivra de peu à cet événement mortifère. Il convient de donner ce poème en son entier, dans un double souci : d’abord celui de faire apparaître la pure beauté, ensuite d’en tirer quelques rapides interprétations.

 

EL DESDICHADO

 

« Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

 

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

 

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. »

 

   Le titre, qui signifie ‘le déshérité’, donc l’absence de possession de ce à quoi l’on destinait sa vie, prend les couleurs sombres du drame. « Ma seule Etoile est morte », le ciel du Poète était habité d’étoiles dont une seule les valait toutes, dont une seule était la Muse qui alimentait le génie de l’Artiste. La mort de l’étoile équivaut à la mort du génie, à sa précipitation dans la terre la plus lourde, muette, du réel. Ciel de la poésie se métamorphosant soudain en une prose incompréhensible. « Le Pausilippe » est le souvenir d’un voyage en Italie à Naples, à la suite d’un « amour contrarié », infinie mélancolie qui oppresse le cœur à la hauteur d’un impossible retour au passé. Il n’est pas indifférent de connaître la valeur de ce Pausilippe dont ‘Temporel’, Revue littéraire et Artistique, nous dit : « Le Pausilippe, cette longue colline qui surplombe à l’ouest de la ville le golfe de Naples, tient son nom du grec pausilypos, signifiant « qui apaise le chagrin ». Mais suffit-il d’essayer d’abolir la tristesse pour qu’elle disparaisse ? Ne l’amplifie-t-on au contraire à seulement vouloir l’étouffer ?

   Dès lors un problème se pose. Nerval eût-il eu Jenny Colon pour épouse ou maîtresse, son génie aurait-il davantage résisté aux ravages de l’amour ? ‘Ravages’, oui, si l’on considère l’histoire de ces génies auxquels il est fait allusion dans la Note Liminaire. Il faut faire le douloureux constat suivant : sans l’amour que réclame son cœur, le génie sombre dans la folie. Avec l’amour qu’il poursuit et réclame, le génie, tout autant, est perdu à lui-même car il ne saurait supporter cette différence introduite entre soi et soi. L’égotisme du créateur absolu ne peut trouver de place à d’autre qu’à lui-même.

 

   Le cas de Nietzsche

 

   Parler de Nietzsche est nécessairement évoquer l’illumination que Lou Andreas-Salomé a provoquée en lui, en même temps que le séisme dont elle a été le soudain surgissement. Certes, la thèse qui pose comme vraie l’origine de tous les maux de ce génie qu’est Nietzsche (comme tous les autres du reste) au travers de ses relations féminines peut paraître osée et, certainement, l’est-elle. La démence du Philosophe trouve aussi sa source dans cette syphilis qu’il a contractée, qui l’épuise physiquement. Mais sur le plan psychologique, nul doute que ses successifs échecs avec les femmes n’aient constitué pour lui une des épreuves les plus terribles qui soit.

    Eléments biographiques tirés de Wikipédia - « Lou a une santé fragile ; sa mère l'emmène faire un séjour au soleil, en Italie. Elle y fait la rencontre de Friedrich Nietzsche, elle a vingt-et-un ans, lui trente-huit. Avec elle, durant l’année 1882, le philosophe vit sa seule véritable histoire d’amour. Mais c'est une relation à trois, incluant Paul Rée, un riche philosophe allemand qui demande en vain Lou en mariage. La jeune femme propose de « constituer une sorte de « trinité » intellectuelle », et « pour sceller le pacte », ils se font photographier en mai 1882 dans une mise en scène qui fera scandale : « Nietzsche et Rée attelés à une charrette dont Lou tient les rênes », ce qui fera écrire à Nietzsche dans Zarathoustra : « Vous allez voir les femmes ? N'oubliez pas le fouet. » 

   Nietzsche, à propos de Lou : « Par la force de sa volonté et son intelligence absolument originale, elle était prédestinée à quelque chose de grand ; par sa moralité, la prison ou l’asile lui iraient mieux. »

   Citation extraite d’un livre sur le Philosophe, « Frédéric Nietzsche, ma vénérée lettre d’amour » :

   « De la quasi-épouse d’un jour Mathilde Trampedach à la relation platonique avec Louise Ott, du triangle amoureux avec Lou Salomé et Paul Rée à la passion pour Cosima Wagner : les amours que Nietzsche décrit dans ses lettres sont à la fois improbables et tragiques, décousues et légendaires. Le théoricien de la volonté de puissance s’abandonne à des élans de tendresse qui laissent entrevoir l’irréductible innocence de l’homme qui a fait exploser la pensée occidentale. »

    Pour mieux cerner la dialectique du génie et de la folie chez Nietzsche, il faut partir de ces divers documents et tâcher de comprendre ce qui s’y dissimule en filigrane. On comprendra aisément que les relations du Philosophe avec les femmes ait dépassé la seule difficulté de la rencontre et de la possible union. En réalité, de manière bien plus profonde, c’est l’intégralité même de sa personne qui est atteinte en son essence. Si son génie trouvait à se déployer dans la sublimité de ses œuvres, voici que le surgissement des femmes dans sa vie prend un caractère essentiellement cataclysmique. Elles sont des ‘Muses inquiétantes’ pour reprendre le titre célèbre d’une toile métaphysique de Giorgio de Chirico. ‘Muses’, certes car elles peuvent fouetter son esprit, le pousser à la création. ‘Inquiétantes’, surtout, car elles apparaissent tel un étrange continent noir antithétique de celui, lumineux, solaire qui est le lieu même du génie. Métaphoriquement pensée cette césure profonde, cette faille, cet abîme situent Nietzsche sur le versant de l’adret qui exulte et flamboie, alors que ses ‘Muses’ se perdent dans un ubac ombreux, fuligineux, d’où rien ne peut sortir que de « l’improbable », du « tragique ». Ici se laisse bien percevoir en quoi l’image féminine vient troubler l’égotisme du génie qui, à chaque instant, menace de s’effondrer sur lui-même, identique à une Tour de Babel qui, par un étonnant sortilège, se serait vidée soudain des paroles qui la faisaient tenir debout.

    Alors, s’étonnera-t-on encore que Friedrich menace du « fouet » ses amantes théoriques, qu’il condamne sans appel la « moralité » de Lou qu’il destine au cachot ou bien à l’asile ? Un génie ne peut consentir, fût-ce au prix de l’amour, à sacrifier l’univers qui le porte et le projette au plein du cosmos telle une brillante comète. Le génie est totalité ou bien n’est rien. Imaginerait-on, un seul instant, Léonard figeant son pinceau pour recevoir une ‘courtisane’ alors qu’il brosse à grands traits l’Art lui-même en son exception ? Imaginerait-on Victor Hugo suspendant sa plume au cours de l’écriture des ‘Contemplations’ pour se rendre à un rendez-vous galant ? Imaginerait-on davantage Chateaubriand perturbé par quelque aventure amoureuse pendant qu’il écrit fiévreusement les milliers de pages admirables de ses ‘Mémoires d’Outre-tombe’ ? Non, ceci est impensable au simple motif que le monde du génie n’est nullement le monde prosaïque où tout se justifie, où tout s’explique, où tout se lie invariablement à la chose connexe, à l’espace proche, au temps qui précède ou suit l’action de celui qui l’a entreprise. Temps et lieu du génie sont à ce point particuliers que, seul, il lui est possible d’accéder à ces hautes intuitions, à cet imaginaire qui vit de sa propre substance et jamais ne s’épuise.

    Maintenant, il faut apercevoir Nietzsche depuis la vue qu’en propose Lou dans son ‘Journal pour Paule Rée’, daté du Vendredi 18 août 1882 :

   « Il est étrange que nos conversations nous mènent involontairement vers les gouffres, vers ces endroits vertigineux que l’on a sans doute déjà escaladés seul pour plonger son regard dans l’abîme. Nous avons toujours choisi les sentiers de chamois et si quelqu’un nous avait entendus, il aurait cru surprendre la conversation de deux diables.

   Sommes-nous très proches l’un de l’autre ? Non, malgré tout ce que je viens d’évoquer, les idées que N. se faisait sur mes sentiments et qui le rendaient si heureux il y a encore quelques semaines, jettent comme une ombre qui nous sépare, qui se glisse entre nous. Et dans quelqu’une des profondeurs cachées de notre être nous sommes immensément loin l’un de l’autre —. Il y a dans le caractère de N., comme dans un vieux château fort, maints cachots obscurs & maintes oubliettes secrètes qui échappent à l’observation superficielle et constituent pourtant sa véritable nature. C’est étrange, l’idée que nous pourrions même un jour nous opposer comme des ennemis m’est venue récemment à l’esprit avec une force soudaine… »

    Cette lettre, plus qu’une simple missive, est une confession, le constat de l’abîme qui sépare deux êtres : un génie et celle qui en est éblouie, qui l’a sollicité, peut-être pour en comprendre l’ombrageuse nature, peut-être pour que, le côtoyant, il rejaillisse en elle et la porte à cette immense brûlure qui est la signature des âmes que semble toucher le divin. Lou, dans son étonnant parcours, a rencontré bon nombre de génies du siècle. Rencontres avec Rainer Maria Rilke, Sigmund Freud. Lisons la définition qu’en donne François Guery dans ‘Lou Salomé, génie de la vie’ : « elle est un génie de la sensualité, qui répand l’amour sans l’éprouver… »

   « Génie de la sensualité », certes mais un génie qui se restreint aux choses sensibles, immanentes, de la vie ordinaire, alors que le génie, en son acception plénière, ne connaît que la transcendance et l’amour absolus qu’il témoigne vis-à-vis de ses créations. Nietzsche eût-il connu la passion avec Lou que cette dernière eût été entachée de relativisme, d’incomplétude dont son génie, nul n’en doute, eût souffert jusqu’au sentiment tragique d’une cruelle dépossession. Là est bien le drame du génie dès qu’il sort de son orbe, il est voué à la chute, au « gouffre », à « l’abîme ».

    Nietzsche n’a-t-il déclaré dans ‘Ecce homo’ : « — Hélas ! mon Zarathoustra cherche encore cet auditoire [capable de le comprendre], il le cherchera longtemps ! »

   Là est l’enfermement du génie dans un cercle si étroit que nul ne pourrait l’y rejoindre qu’au risque de sa propre perte. Car si le Génie ne peut accéder à l’homme, par simple valeur de réciprocité, l’homme ne peut accéder au génie.

 

   Le cas d’Isidore Ducasse

 

   La vie d’Isidore Ducasse est une énigme et le demeure encore malgré les investigations multiples des chercheurs. Nous en sommes donc réduits à des conjectures, à plaquer sur Ducasse les propos du Narrateur des ‘Chants de Maldoror’. Il semble, en effet, qu’il y ait homologie entre Ducasse et Maldoror, ce qui n’est nullement étonnant en soi puisqu’aussi bien le personnage créé dans la fiction n’est, le plus souvent, que la projection de son Auteur dans le cadre d’une fable. ‘Les Chants’ tournent singulièrement autour de l’idée du péché lié aux débordements d’une sexualité subversive (ses rapports homosexuels réels ou fantasmés avec son camarade Dazet par exemple).

   La folie de Ducasse-Lautréamont-Maldoror semble s’originer à cette confusion identificatoire qui n’est pas seulement onomastique mais plus profondément psycho-sexuelle, intimement associée à un trouble général de la personnalité supposément d’ordre schizophrénique. Le lieu de cette faille interne est ainsi défini par Dominique Séjalon dans ‘Signe & Sens’ :

   « Tout ce qui concerne la sexualité est pour Ducasse voué au mal, au péché. Il y a donc d'un côté l'ange-enfant et de l'autre le diable-adolescent. Isidore Ducasse semble avoir arrêté le temps. Les portraits que nous avons de lui montrent un jeune adolescent aux traits féminins qui semble ne pas vouloir choisir sa sexualité, ni s'être inscrit dans la réalité temporelle. » (…)

   « Ainsi Isidore Ducasse s'est-il identifié à une sorte d'éternel enfant asexué proche d'un hermaphrodisme psychique. Il vit son adolescence comme un impossible passage à l'état adulte. Dès lors, il pose un déni et une forme de dégoût pour ce corps en mutation. »

    On ne pourrait mieux décrire cette psychose latente qui est la contrepartie de son génie, le prix à payer pour créer une œuvre inouïe dont nul ne pourra dire si elle s’affilie au surréalisme, dépassant de beaucoup les plus grandes audaces du romantisme, clouant sur place les descriptions naturalistes. Cette œuvre foisonnante de métaphores hardies, regorgeant des symboles les plus étonnants est tout sauf conventionnelle, elle déborde le langage de toutes parts, elle tire sur les coutures du verbe et déchire, pareil à un éclair, le ciel de la littérature. Sans doute la folie n’a-t-elle jamais trouvé interprète plus téméraire, plus impertinent, plus iconoclaste. Avec Ducasse ce sont les catégories canoniques qui cèdent de toutes parts sous les coups de boutoirs infiniment répétés des inventions lexicales étonnantes, feux d’artifice rhétoriques permanents, surprise à chaque page, à chaque paragraphe, à chaque mot.

   Si la biographie de Ducasse est trouée d’absences en maints endroits, il est cependant un événement important de sa toute jeune existence dont on ne peut faire l’économie si, du moins, nous cherchons des causes à son désarroi, des prétextes à une sexualité aussi troublée qu’imprécise, une manière de continent sombre que semblent ne visiter que les impertinences, les insolences de l’écriture qui en font aussi la surprenante magie, la fascination. Jacquette Célestine Davezac, sa mère, meurt dans des circonstances mystérieuses (on a évoqué le suicide) alors qu’Isidore a vingt mois. Ceci est bien évidemment une tragédie. Ceci, peut-être, ce décès prématuré explique-t-il cela, une difficile et impossible sexualité en raison du processus oedipien qui n’a pu être entamé et, par voie de conséquence, n’a pu être résolu, laissant plus tard le jeune adolescent en rase campagne, ne sachant que faire d’une sexualité qui l’encombre bien plutôt qu’elle ne participerait à son possible épanouissement. Elle est même un problème irrésolu qui hantera nombre de pages du texte maldororien. Au départ, c’est toute l’économie psychique du jeune Ducasse qui sera amputée de ses valeurs identificatoires formatrices du sentiment de soi en tant qu’être sexué. Dès lors ce ne peut être qu’un rapport ambivalent, une relation de type morbide qui réunit l’Ecrivain à l’image de la femme : « Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et mélodieuses, à l’audition de cette harmonie humaine, mes yeux se remplissent d’une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses, tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade. »

   Expression oxymorique dont le choix n’est qu’une mordante ironie, le surgissement du plus pur désarroi lorsque le thème de l’amour se profile qui ébranle les soubassements fragiles de l’être. Ce thème d’une sexualité inaccomplie ressortira avec une étonnante vigueur incestueuse au cours du bestiaire sauvage auquel a souvent recours Ducasse-Maldoror. L’insoutenable accouplement de Maldoror et de la femme de requin est ce cri lancé aux étoiles dont Ducasse voudrait qu’elles lui soient bénéfiques, au moins une fois dans sa misérable vie :

   « Alors, d’un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l’un vers l’autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l’eau de ses nageoires, Maldoror battant l’onde avec ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant (…) au milieu de la tempête qui continuait de sévir ; à la lueur des éclairs ; ayant pour lit d’hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les profondeurs inconnues de l’abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux !… Enfin, je venais de trouver quelqu’un qui me ressemblât !… Désormais, je n’étais plus seul dans la vie !… Elle avait les mêmes idées que moi !… J’étais en face de mon premier amour ! »

    Aucun commentaire ne pourrait dépasser cette violente mise en scène, cette pure dramaturgie qui, à des années de distance, vient réparer un accroc du destin, faisant l’offrande à Isidore de la mère qu’il n’a guère connue, possibilisant au gré de l’écriture la résolution définitive, orageuse, de l’acte inceste par lequel, symboliquement il aurait dû, par la grâce de l’amour maternel, procéder au ‘meurtre du père’ et gagner ainsi son accession à la Loi, condition essentielle pour échapper à la folie et réaliser les conditions de son insertion harmonieuse dans la société. Mais le destin en a décidé autrement : Isidore serait un corps totalement sacrifié à accomplir le culte du langage, à le porter à son point d’incandescence, là même ou le réel s’évanouit sous les coups de boutoir des mots pareils à des armes, à des projectiles lancés contre les apories définitives de la condition humaine.

   Ce qui, pour le génie lautréamo-maldororien se donne sous la forme du possible (l’homosexualité avec Dazet, l’ancien camarade de classe ; le statut d’hermaphrodite ; l’amour incestueux avec la Mère sous la figure de la femelle de requin), tout ceci s’inverse donc au sein de la folie isidoro-ducassienne (l’impossibilité de rejoindre l’Autre, la perte de soi dans un univers concentrationnaire dépourvu de toute correspondance, privé de quelque analogie que ce soit.) Du reste, ce monde infiniment clos, cette geôle existentielle n’est nullement le propre de Ducasse mais le bien commun à tous ces génies qui comburent en leur intérieur et ne connaissent que congères et glaciations funestes dès l’instant où un événement, une personne (le plus souvent figurée dans le visage d’un amour inexaucé) viennent perturber le fragile équilibre qui était le leur. Leur puissance n’est que l’envers de cette vulnérabilité qui les habite à la manière d’un Enfer tutoyant le Paradis. Pour eux et seulement pour eux, génie rime avec Paradis, tout ce qui existe autour est Enfer, folie-d’en-bas qui est à leurs yeux l’emblème même de la perte, du non-sens en sa plus totale absurdité. Beaucoup se réfugient dans la mort plutôt que de subir cette épreuve qui se situe au-dessus de leurs moyens.

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:31
Folie : Enfer ou Paradis ? (1° Partie)

Friedrich Hölderlin

Source : Biografie

 

***

 

« Les folies sont les seules choses

qu’on ne regrette jamais »

 

Oscar Wilde

 

*

 

 [Note liminaire - On n’entrera adéquatement dans le long texte ci-dessous proposé qu’à se référer à la thèse suivante : Tout génie, en son essence, se donne  nécessairement sous la figure de la schizophrénie. Le génie est à lui-même son propre monde, sa justification, nulle autre détermination extérieure ne pourrait accomplir sa propre réalité. C’est d’absolu dont il est atteint, toute autre forme en altérerait la superbe autonomie. Mais, au sein de cette apparente unité, comme tout symptôme schizophrénique, la faille est latente qui n’attend que de s’actualiser. Parfois l’unité primitive se fissure à l’aune d’une altérité qui, surgissant brusquement dans l’univers autistique, le déséquilibre et entraîne sa chute dans la folie. La cloison est mince qui sépare le génie de son double, cette folie qui toujours menace, telle une destinale épée de Damoclès faucheuse de têtes. L’histoire des génies nous montre que leur citadelle, le plus souvent, s’est écroulée au motif d’une histoire amoureuse contrariée, laquelle présente à leurs yeux le motif d’une réelle tragédie.

   Ici, bien évidemment, le statut de la femme en soi n’est nullement à considérer sous un angle moral qui les désignerait comme des Muses dangereuses. C’est l’Amour qu’elles symbolisent qui met en péril l’intégrité du génie. Habitué à tutoyer l’absolu et les œuvres qui en sont les visages essentiels, ce dernier, le génie, est soudain confronté aux aléas de tout amour terrestre en sa figure toute relative. Or c’est bien cette chute de l’absolu dans le relatif qui moissonne la vie du génie. Il n’a plus de rapport à la transcendance, aux brillantes lumières de la création, son horizon s’obscurcissant des nuages des contingences sentimentales. Le passage du génie à la folie n’est rien d’autre que cette perte d’un radical égotisme qui se métamorphose en la factualité la plus désespérante qui soit. Au départ, pour user d’une métaphore aussi facile que prosaïque : ‘le ver est dans le fruit’. Le fruit est le génie solaire, le ver la folie lunaire. C’est pour cette raison d’une verticale dialectique qui porte en elle le sens de la vie et son antonyme, celui de la mort, que l’épiphanie du génie nous fascine, nous questionne si fort !]

 

*

 

    Mille fois par jour nous sommes tentés de commettre quelque acte qui pourrait s’apparenter à la folie. Oh, certes une folie bien ordinaire, une folie de ‘pacotille’ si l’on veut. Tel jour nous trempons notre doigt gourmand dans le pot de confiture. Tel autre nous donnons chair à nos fantasmes en regardant par le trou d’une serrure. Nous faisons aujourd’hui tel voyage lointain dont hier nous n’avions même pas imaginé qu’il pût exister un jour. Nous nous offrons ce bel incunable au prix élevé dont nous rêvions depuis une éternité. Nous adressons un salut discret à cette Belle croisée sur le quai d’une gare. Nous surgissons à l’improviste chez des amis au beau milieu de la nuit pour la leur souhaiter excellente. Nous plaçons sur cette chaise du restaurant un peu de fluide glacial, attendant avec une pure jouissance le sursaut de tel convive. Au moyen d’un cordon, nous nouons deux sacs à main, impatients de connaître la surprise de leurs destinataires. Nous dansons la gigue un jour de tristesse infinie et de longue mélancolie. Bien entendu la liste n’est nullement exhaustive que l’imagination de chacun portera au site qu’il lui plaira. Rien que de fantaisiste, mais rien de fâcheux qui pourrait poinçonner ces événements à l’aune d’un chagrin ou d’un irréversible destin. Folie-d’en-bas, folie qui vêt le quotidien des habits chamarrés de la commedia dell’arte. Folie bigarrée que nul excès ne pourrait, à tout moment, faire basculer dans quelque situation irréversible, parfois tragique.

    Folie du quotidien qui s’abreuve au péché gentil, à la mince subversion, à l’irrespect temporaire de la loi. Tout ceci est si ‘naturel’ que personne n’y prend garde au simple motif que tout un chacun la pratique cette folie, à la manière d’un loisir, d’un délassement. Cependant, par nature, l’homme n’est pas sage qui veut toujours outrepasser ses droits, contraindre le réel par le travail de sa propre volonté. Donc l’Existant tire sur les coutures, espérant que la déchirure subséquente le tirera de l’embarras qui parfois l’assaille, transforme ses journées en de mornes successions d’instants dont il ne sait plus très bien quoi faire, sinon tourner dans le nœud d’un ennui qui le désole et lui fait prendre conscience de l’absurdité de sa condition. Alors, délaissant partiellement le Principe de Réalité, s’adonnant au Principe de Plaisir, il n’a de cesse de se diriger vers cette folie infiniment moyenne qu’il appelle de ses vœux. Là encore il ne se situe nullement hors de ses propres frontières, il tricote une maille à l’endroit, une maille à l’envers sur le bord de soi, une manière de ‘border line’, ce qui veut dire qu’il fait de sa passagère déraison l’objet d’un pur dilettantisme. Il s’agit donc d’un plaisir essentiellement esthétique, d’une façon d’être au monde.

   Que fait-il alors ? Eh bien il ne fait qu’amplifier la folie du quotidien, lui conservant sa note prosaïque, fleurtant ici et là avec les péchés dit ‘capitaux’. Car, pour lui, afin que sa folie ne demeure indigente, sans toutefois frôler les limites au-delà desquelles elle devient incontrôlable, il joue avec les étincelles à défaut de saisir le feu à pleines mains. Les péchés, il les pratique comme un gourmet déguste un mets délicieux, trempant sa langue sur le bord d’une crème flambée, à défaut d’y plonger jusqu’au cou, là où la folie signerait sa perte, bifferait son retour en direction du normal et du rassurant.

    Dans ses prestances successives il apparaît tel le bestiaire médiéval, métamorphosé en paon confit d’orgueil, en sirène ourlée de luxure, en oryx avaricieux, en épervier colérique, en serpent envieux, en singe paresseux, en gourmand chat sauvage. Car, à ses yeux, la folie n’est rien de moins qu’une exacerbation des péchés, leur flamboiement jusqu’à l’incendie définitif qui le clôture dans une manière de somptueux feu d’artifice, de feu de Bengale, de feu de Saint Elme, enfin tout ce qu’on voudra, tous les farfadets  de toutes sortes, les braises de la passion (car la passion a à voir avec la folie, elle en est le moteur, le centre infini d’irradiation), les enthousiasmes pleins, les ardeurs délirantes, les fièvres éruptives, les embrasements soudains, les incandescences solaires, les consomptions sublimes telles celle du mystique qui brûle pour son Dieu.

   Donc, il est au bord de l’abîme, mais s’y retenant sur la margelle étroite qui le borde, ébloui, fasciné mais hésitant encore, tel Empédocle dont nul témoin ne peut nous dire s’il temporisa avant de se précipiter dans la lave de l’Etna, ne laissant en guise de signature de sa folie que ses sandales de bronze sur le cercle du cratère. Certes, les Empédocles sont rares et c’est bien entendu ce qui fait leur prix ! De la race de ces héros mythologiques sont les grands créateurs, les musiciens, les philosophes, les écrivains, les artistes dont le génie n’égale que leur sombre et taciturne folie. Se faire le démiurge transformant le plomb du réel en l’or de la pierre philosophale, ceci ne saurait résulter que d’une alchimie secrète dont seuls les Mages et les Illuminés possèdent le Sésame. Lourd destin que d’en éprouver le vertige, d’en démêler les subtils et dangereux arcanes.

   Maintenant il nous faut considérer les degrés de la folie, ses visages infiniment diaprés, ses postures si étonnantes. La folie d’en-bas, la folie moyenne, est accessible à tous les quidams qui parcourent les sillons de la terre à la recherche d’un bonheur, d’une évasion, plus rarement d’une réelle transcendance. Oui, c’est bien de ceci dont il s’agit, la folie ordinaire est immanente à sa forme, brodée de contingences. Seulement quelques éclairs parfois. Seulement quelques envolées qui, telles celles de l’infortuné Icare, se traduisent par l’inévitable chute dans le drame humain. La folie-d’en-haut, celle tressée des lauriers de la transcendance est si rare, on ne l’aperçoit guère ou bien il faut se mettre à sa recherche, explorer les œuvres qui en témoignent. Si la folie-d’en-bas s’originait à des sources simplement matérielles (le gâteau dérobé dans la pâtisserie et boulotté sans délai), la folie-d’en-haut, en prend l’exact contrepied, elle qui n’aime que les hauteurs de l’Esprit, les altitudes de l’Âme. Oui, ici c’est bien de ‘spirituel’ dont il s’agit en son essence, d’une substantialité qui devient évanescente à force de vols hauturiers.

    Cette folie est admirable au simple motif que ne peuvent en être atteints que des êtres presque invisibles qui tracent leur chemin tels des météores dans la nuit cosmique. Ces Grandes Destinées sont des entités nocturnes, des manières de roussettes ou de rhinolophes douées d’un sixième sens, peut-être même d’un septième, traversant la densité de l’espace avec des cris aigus, seulement perceptibles d’eux, avec des battements d’ailes illisibles pour le commun des Mortels. Ils sont d’une race à part. Tels les fiers aigles royaux, ils volent aussi bien au-dessus de la terre et leur œil panoptique engrange le tout du monde dont ils font leur ordinaire. Ils girent bien au-dessus du connu, à l’altitude boréale dont les festons verts sont agités des vents de l’inconnu, du mystérieux, de l’incompréhensible pour les Nombreux d’entre nous, non pour eux qui ont appris à déchiffrer les hiéroglyphes de l’univers. Ils sont les archéologues du savoir, de la science existentielle, des lettres qui chantent les originelles épopées, de la poésie en sa plus haute teneur, des idées seulement accessibles aux génies qu’ils sont, leur génie n’étant que l’envers de leur prodigieuse folie.

   Oui, Lecteur, Lectrice, vous aurez perçu combien mon propos est devenu de plus en plus sérieux à mesure que, partant de la terre d’une folie triviale, il s’élevait en direction de celle fabuleuse, souvent baroque des folies fastueuses dont seulement quelques Elus peuvent être les heureux et, à la fois, tragiques récipiendaires. Je veux ici convoquer avec la plus grande admiration qui soit ces très inspirés faiseurs de prodiges tels Antonin Artaud, Friedrich Nietzsche, Gérard de Nerval, Lautréamont, Friedrich Hölderlin, tous affiliés au régime de la plus haute poésie, ceci ne vous aura pas échappé.

 

    Du génie à la folie et inversement

 

   L’on ne comprendra jamais mieux les rapports qu’entretient le génie avec la folie-d’en-haut qu’à considérer ces deux entités comme n’en formant qu’une seule. Imaginez la singulière Sphère parménidienne pareille à une boule de mercure ou de platine sur laquelle ricoche la belle lumière, se diffuse une clarté infinie. L’intérieur de la Sphère est le lieu unitaire du génie et de la folie. Nulle césure qui viendrait en entamer la subtile harmonie, nulle faille par où pourrait s’écouler leur confiance réciproque. Là où le génie parle, la folie lui répond. Là où la folie se lève, s’exhausse la dimension incomparable du génie. Il n’y a nulle différence, nul écart, seulement une exemplaire continuité des formes imbriquées l’une en l’autre, déployées à l’aune d’une complémentarité, à la lumière de troublantes affinités. Afin de produire son feu, le génie a besoin du tison de la folie, de sa braise pareille à celle qui brille aux Enfers, qui attise la création de Dante, appelle la présence unique de Virgile. Si le génie est la figure du Paradis, son brillant cosmos, l’Enfer en est sa subtile correspondance, son complément osmotique, certes chaotique mais médiatisé, harmonisé par la puissance sans rupture du génie. Tant que dure cette fusion, rien de dangereux ne viendra compromettre l’équilibre originel, ne pourra altérer son chant de source. Perpétuel ressourcement du fleuve à sa fontaine, immersion du tronc dans la racine qui lui a donné naissance.

   Ce qui est à saisir ici, partant de ce constat d’une évidente unité, c’est que des forces sont à l’œuvre, que des tensions internes existent, que des tellurismes ondoient ici et là, que des laves font leurs ruisseaux dans l’attente d’un surgissement. Ce sont tous ces mouvements qui alimentent le génie, lui procurent cette inépuisable énergie. Songez à un Balzac écrivant son univers infini de ‘La condition humaine’. Songez à Victor Hugo traçant à la force de sa plume les milliers de pages de ‘La légende ses siècles’, des ‘Rayons et des Ombres’, des ‘Chants du crépuscule’. Ceci tient du pur prodige. Ceci est fascinant. L’Artiste, puisqu’en en effet il ne s’agit jamais que de ceci, fait naître de l’illisible continent du réel qui l’entoure, des éléments dont il est environné, eau, air, terre, feu, cette merveilleuse quintessence ou cinquième essence, « ce qu'il y a de meilleur, proprement partie la plus subtile d'une substance » selon les termes de Rabelais dans ‘Pantagruel’, autrement dit le chef-d’œuvre dont seul le génie où perce la folie peut faire apparaître la quasi exception.

    C’est bien dans cette aptitude magistrale à dévoiler l’immense beauté du réel que se devine le don inouï de ces Visionnaires, de ces Mages, de ces Alchimistes aux doigts desquels se donne la capacité d’enchanter le monde, de nous livrer sortilèges et prestiges que nous ne pourrions décrypter nous-mêmes faute de posséder les outils adéquats pour y parvenir. Ce qui, dans nos mains, n’est que terre improductive, glaise compacte et lourde, le génie le métamorphose en ces pures aurores boréales, en ces draperies infinies de l’esprit que sont toute cosmo-poétique, toute cosmo-esthétique, toute cosmo-sémantique, illuminations qui s’élèvent du champ nocturne de l’insignifié, du mutique, du perdu en soi des matières ne connaissant que la geôle des réifications.

   Sous la signification ultime de la coalescence génie/folie, se trouve le processus quasiment miraculeux de la fusion des contraires, de leur union en une seule et même ligne sans rupture. L’éclair rejoint la nuit. La foudre se confond avec l’inertie. Le tonnerre se dilue dans le silence. Eclair, foudre, tonnerre sont les attributs du divin, du sacré, de Zeus lui-même.

   Nuit, inertie, silence sont les attributs du satanique, du profane, du charnel en sa corruption la plus immédiate. Alors on conçoit aisément combien cet équilibre est fragile, combien l’être du génie est constamment menacé de se lézarder, de chuter lourdement dans les ornières d’un quotidien qui n’est nullement fait pour lui. Le génie, c’est la vastitude de l’espace, l’infini du temps, l’absolu en son image la plus efficiente, cette floculation qui flotte au loin avec le poinçon de ses certitudes, le sceau de son immarcescible vérité. Le génie est à la confluence de tout ce qui signifie, il est lui-même sens accompli de ce qui est dans sa vision de ‘Voyant’ (Voyez Rimbaud et sa ‘Lettre du Voyant’). Il voit ce qui ne fait que nous aveugler. Il entend ce qui se dérobe à notre ouïe. Il touche cet ineffable qui toujours fuit entre nos doigts infertiles. Il hume les fragrances souples de l’air, du nuage, du vent qui passe et ne laisse nulle autre trace que son propre effacement. Nous, les hommes ordinaires, vivons dans l’éparpillement des choses, dans leur confusion sans qu’il ne nous soit possible d’en réaliser une synthèse, d’en saisir les invisibles relations. Le génie, lui, se meut dans les majestueuses allées des ‘Correspondances’, dans les sillons semés des fruits éclatants des ‘Analogies Universelles’. Pensez au poème ‘Correspondances’ dans ‘Les Fleurs du mal’ :

 

"Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vastes comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."

 

   Tout, pour lui, fait sens sous l’ordre de la métaphore, du symbole, de l’allégorie. Autrement dit le génie fonctionne sous le régime de l’imagination fondatrice d’un monde intérieur si riche, un genre de miel, de nectar jouissant voluptueusement de sa propre présence. Or créer, sa mission la plus haute, ne peut s’abreuver qu’à cette fontaine riche d’une eau lustrale. ‘Lustrale’ veut dire que le génie procède à son propre baptême, manière de rite d’initiation au gré duquel il se découvre comme le centre et la périphérie du cercle, complétude de facto atteinte au seul énoncé de sa propre forme, totalité assemblant les parties en une unitive conscience des choses et des êtres, à commencer par le sien. 

   Bien évidemment, le Lecteur, la Lectrice auront deviné, sous la physionomie prodige du génie, son envers, cette face d’ombre, cette folie qui, à chaque instant, risque d’envahir son âme, la précipitant hors son univers autarcique. Bien des esprits avisés s’accordent à penser que la structure de la personnalité du génie repose entièrement sur une topique schizoïde. Le génie, à l’image de la monade leibnizienne, vit de sa propre substance, constante rêverie onirique-autistique qui tisse la matière même de ses singulières œuvres. Singularité parfois si verticale que des poèmes tels ceux de Hölderlin, nous paraissent comme des miroirs ineffables à l’usage des dieux, non des hommes :

 

« Vous cheminez là-haut dans la lumière

Sur un sol de douceur, ô génies bienheureux !

Et les brises miroitantes des dieux

Vous caressent, légères

Comme les doigts de la musicienne

La lyre sacrée »

 

(‘Hypérion

Chant du destin’)

 

   Mais quel homme sur terre, pourrait prétendre avancer dans la « lumière », mériter le titre de « bienheureux », se sentir caressé « des dieux », écouter chanter « la lyre sacrée » ? Ces vers sont suffisamment admirables pour nous dissuader, nous les Mortels, d’essayer de tutoyer de telles cimes. A défaut de tracer notre sillage dans le ciel illimité, nous nous contentons de l’approfondir dans cette terre ingrate qui soude nos pieds à la glaise et contraint notre esprit à n’apercevoir qu’un horizon plus modeste. Mettant ici en opposition le règne absolu de l’imaginaire et celui, tout relatif du réel, ceci nous invite à regarder du côté de cette belle assertion nervalienne, elle contient en germe tout le tragique auquel le génie est confronté à chacune de ses respirations. Dans ‘Aurélia’, il nous révèle ce que, jusqu’alors nous avions pressenti tout au long de la lecture de ses œuvres qui, maintenant, éclate au grand jour, à la manière d’une clé nous donnant accès aux plus mystérieux hiéroglyphes de son écriture :

    « Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment tout prenait parfois un aspect double, et cela, sans que le raisonnement manquât  jamais de logique. »

   « L’épanchement du songe dans la vie réelle », qu’est-ce à dire ? Sinon que le songe, ce prédicat princeps du génie, soudain se précipite dans la « vie réelle », ce synonyme, pour le génie, de la folie la plus immanente qui soit, celle qui n’a plus rien à voir avec celle d’en-haut, mais la pure démence de l’homme ordinaire qui le fait cheminer d’asile en asile dans la pure impossibilité d’assembler les pièces d’un puzzle d’une personnalité diasporique, disséminée au hasard des chemins complexes du destin humain.  Et il ne faut mésinterpréter la première partie de la phrase « Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », la considérer comme une condamnation de ce « monde invisible », en faire un lieu de pure perte. C’est bien du contraire dont il est question. Le frémissement nervalien n’est pas de crainte ou de peur mais semblable à ce ‘mysterium tremendum’, à ce sentiment ressenti à l’approche du divin, du sacré. Et, ajoutons, à la confrontation du génie avec son propre génie, cet exhaussement de l’être qui est tout autant abîme que sommet, tout autant illumination qu’obscurcissement, tout autant extase que désespoir. Ce pur mystère de la rencontre avec le Tout Autre se définit de la manière suivante dans les pages de ‘Alchimie interne, la voie des substances’ :

   « Le numineux est, selon Rudolf Otto et Carl Gustav Jung, ce qui saisit l’individu, ce qui venant « d’ailleurs », lui donne le sentiment d’être dépendant à l’égard d’un « tout Autre ». C’est « un sentiment de présence absolue, une présence divine. Il est à la fois mystère et terreur, c’est ce qu’Otto appelle le mysterium tremendum. »

   Mais ici, dans cette définition, il est fait référence à l’expérience d’un homme ordinaire parmi les Mortels, qui prend conscience d’une Réalité Supérieure qui le dépasserait et le justifierait quant à sa présence au monde. Ce qu’il est important d’apercevoir c’est que le « Tout Autre » auquel il est fait allusion est de nature bien différente, aussi bien pour le génie de Nerval que pour tout autre de ses pairs. Car le ‘Tout Autre du génie’ n’est ni le Dieu de la religion monothéiste, ni les dieux pluriels des religions polythéistes, pas plus qu’une divinité issue de quelque religion que ce soit. Le ‘Tout Autre ‘du génie est la folie ordinaire dans laquelle il peut s’engloutir corps et âme dès l’instant où sa Sphère lisse et unie se lézardant, il rejoint la contingence et l’absurdité de toute condition humaine. Alors son génie, qui était d’essence solaire, se métamorphose en cette folie lunaire qui l’assaille et le confine aux ombres denses, aux ténèbres qui sont l’antinomie exacte de la création, la chute d’un cosmos dans un illisible chaos.

    Il est assez remarquable de constater que la chute des génies, la plupart du temps, est consécutive à quelque chagrin amoureux qui les a fait tomber de leur piédestal, les précipitant dans une manière de fosse commune dont ils ne pourront guère mieux se soustraire que l’homme prosaïque perdu dans le labyrinthe de ses multiples problèmes et apories irrésolues. Mais reprenons la formule nervalienne « L’épanchement du songe dans la vie réelle » et appliquons-lui, dans un souci de réciprocité, cette manière d’antiphrase : « L’épanchement de la vie réelle dans le songe ». Le « songe » est le génie, la « vie réelle » la femme en tant qu’elle symbolise toutes les tentations (voyez La Genèse), les péchés, les fautes à commettre. Tant que la femme demeurait image, symbole, allégorie, toutes déclinaisons par lesquelles l’Artiste donne vie à son œuvre, le génie ne connaissait nul danger et le fantasme lui-même n’était qu’une image, donc une abstraction capable de s’actualiser sous la forme du poème, de la prose sublime, de la toile esthétique, de la symphonie.

   Et c’est bien par la femme que le génie se distrait, ne fût-ce qu’à titre symbolique, de l’essence qui le détermine et le fait se tenir quelques coudées au-dessus de la mêlée. L’irruption de la femme au sein de son monde l’actualise, le réifie, le ramène au statut de la factualité ordinaire en sa limitation même. Ce qui était musique est devenu simple parole sourde. Ce qui était alexandrin en son rythme exact se retrouve prose indigente. Ce qui était symphonie n’apparaît que comme une bluette pour cœurs meurtris.

 

   Le cas d’Antonin Artaud

 

   Le cheminement chaotique d’Artaud est exemplaire à plus d’un titre. « Ce qui l’a fait passer de l’autre côté », pour employer la formule d’André Breton, ce qui donc l’a fait basculer dans la folie, pour reprendre notre thèse de la figure féminine en tant que médiatrice d’un enfer sur terre, nous en trouvons l’explication en la personne de Cécile Schramme. Elle va être l’épouse du Poète jusqu’à l’inévitable séparation. Voici comment se définit la tragédie de l’auteur du ‘Théatre et son double’, telle que présentée dans les colonnes du Journal ‘L’Humanité’ :   

   « Après la rupture avec Cécile - l'échec de son baptême par l'amour - il considère que ce qu'il doit explorer et assumer, c'est ce vide même, ce lieu où il n'y a pas de " je " pour penser. »

    Problème d’identité. De Cécile il attendait qu’elle lui donnât un nom, qu’elle l’inscrivît dans une possible réalité. Mais, bien évidemment ce souhait n’est que pure gageure. Cécile femme-mère ne peut porter son enfant-poète sur les fonts baptismaux de l’exister. Ce que l’imaginaire du génie possibilise, le réel l’ampute au gré de son obstination à ne rien reconnaître qui se situe hors de lui. Artaud se disait dépourvu de corps, donc privé d’identité. Mais la thèse à poser ici, est la suivante : tant que le poète était privé de corps, son génie était libre d’aller là où il voulait quand il le voulait. La revendication d’un corps, bien plutôt que de constituer un geste salvateur, apparaît comme le don le plus délétère qui soit. Dien chute de son absolu et devient Jésus-Christ (l’une des identifications d’Artaud et non des moindres !), donc un Mortel doté d’un corps, donc un candidat à la souffrance, donc un être voué entièrement à la corruption.

    Si, symboliquement Dieu pouvait être l’homologue du génie, son euphémisation sous la forme du Christ n’appelle rien de moins que la folie, cette plaie, cette gangrène interne qui attaque et dissout la conscience. Qu’Artaud ait eu un corps ou non, peu importe. Dès l’instant où il demande à Cécile Schramme de le doter d’une anatomie identificatoire, il sort des limites de son génie pour chuter dans la plus vive des apories. Ce qui est à rendre visible ici, c’est que le génie ne saurait se compromettre, accepter les demi-mesures, avoir recours aux arrangements. Le génie est un absolu qui ne peut s’exiler de son centre qu’à connaître le vertige, l’abîme de la périphérie. Mais le propre de cet abîme n’est pas d’être humain, mais divin, donc entièrement tissé de transcendance. Le génie est pur égotisme, pure intériorité. Il est une lumière qui ne supporte ni ombre ni clair-obscur. Il est rayonnement de soi dans la radicalité de son être. « Ce vide même, ce lieu où il n'y a pas de " je " pour penser », ne serait-ce là la définition même, précisément, du lieu qu’occupe le génie où la chair se dissout pour laisser place à la multiple profération de l’esprit, à son flamboiement, à son déploiement qui ne connaît guère de limites, à savoir une immense liberté qui est, à elle-même, sa propre condition de possibilité.

    Le rôle féminin que nous prétendons éminent quant à la confrontation du génie avec la réalité, à savoir la perspective d’un abîme fondamentalement humain, le voici clairement affirmé dans ‘Les Cahiers de Rodez’, au moment où le génie d’Artaud se fissure pour laisser la place à un délire obsessionnel :

 

« Creuser des abîmes, Ana,

éclater des abîmes, Cécile,

affirmer des abîmes, Catherine,

lever des abîmes, ah i par-dessus,

plaquer des abîmes, Anie,

planquer des abîmes, Yvonne »

 

   Genre de litanie sans objet autre qu’une dissolution de la femme ‘nommante’, de la femme dispensatrice de vie, de la femme matrice infertile, incapable de porter au jour un génie en puissance.

 

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12 février 2021 5 12 /02 /février /2021 17:46
Une Terre où figurer

Œuvre : Marc Bourlier

 

 

***

 

 

   Cela faisait une éternité que les Petits Boisés giraient en orbite autour de la Terre. Ils avaient appris le nom qu’on lui donnait, en bas, au loin où vivaient les essaims d’hommes : « La Planète Bleue ». Certes les Boisés n’étaient nullement versés dans la pratique des arts décoratifs mais connaissaient sur « le bout des bois » la palette des couleurs. Or, « bleue » était le dernier qualificatif qu’ils auraient donné à cette boule qui tournait sur elle-même sans bien savoir pourquoi elle tournait. « Jaune », « brune », « couleur de cendre », à la rigueur, telles auraient été les exactes nominations qu’ils lui auraient données à défaut d’en inventer eux-mêmes les contours. Cela faisait plusieurs mois qu’ils étrécissaient le cercle de leurs rotations, entreprenant une descente qui, sans être dangereuse, nécessitait cependant un peu de prudence. Bientôt, ils découvrirent une anse abritée au bord d’une plage dont ils firent leur havre de paix. Ils ne prêtèrent guère attention à tous les débris qui jonchaient le sable, aux gravats, aux boules de goudron, aux bois flottés - leurs frères non encore dégrossis -, et construisirent une cabane de feuilles, de mousse et d’écume où ils passèrent une première nuit habitée de rêves « bleus », ils ne pouvaient moins faire sur la Planète éponyme.

   Le matin, dès le lever du soleil, ils confectionnèrent à la hâte un radeau volant qui tenait du ballon dirigeable et de « L’Eole » d’Ader avec ses ailes en toile et ses membrures en bois. Ils avaient chaussé leurs yeux de lunettes d’aviateurs, équipé leurs têtes de casques de cuir avec des oreillettes ce qui contribuait à les rendre risibles aussi bien que sympathiques.

   Longtemps ils dérivèrent dans le ciel empli de fumées grises. Ils en déduisirent que les hommes avaient fait un feu pour se réchauffer à cette heure matinale.

   Longtemps ils volèrent au-dessus de villes embouteillées, où s’entassait une infinité de véhicules qui dégageaient une étrange vapeur jaune. Ils en conclurent que les Terriens avaient de drôles de jeux, des manières de chahut-cars qui, cependant, leur permettaient une agréable promiscuité.

   Longtemps ils frôlèrent de hautes tours de verre nappées d’une brume grise. Ils en tirèrent la leçon que les habitants d’ici, par une sorte de magie incompréhensible, cherchaient à se dissimuler aux yeux de leurs semblables, sorte de jeu de cache-cache auquel les Boisés auraient volontiers participé mais ils souhaitaient se tenir à distance. On ne voit jamais mieux les choses qu’à en être séparés.

   Néanmoins, comme leur fréquentation des hauteurs célestes leur avait appris la grande sagesse des espaces libres, s’approchant au plus près de la Terre, en prenant le pouls, écoutant la hâte de ses battements cardiaques, ses alertes franchement arythmiques, discernant son possible emphysème, auscultant quelques signes d’arthrose, écoutant des assemblées de nobles savants pérorer sur les dangers permanents auxquels la Planète était soumise par la simple illucidité des hommes, les Petits Boisés se questionnèrent sur le sens de leur présence si près de ce qui ressemblait aux prémisses d’une crise, sinon au piège d’un abîme. Questionnant leurs amis les arbres, ils en conclurent, au regard de leur pondération millénaire, que la Terre était bien malade, atteinte de quelques maux incurables auxquels ils ne pouvaient apporter de solution.

   Ils apprirent le déchaînement de la chaleur en été, les orages dévastateurs au fond des vallées ; ils connurent les tsunamis ravageurs de cultures, de maisons et de gens. Ils furent informés des famines qui sévissaient partout sur le globe, des luttes fratricides, des épidémies, des attaques incessantes de la pauvreté sur des populations démunies. Ils aperçurent les palais de guimauve des Riches, ils entendirent l’imprécation affligeante des tyrans, la plainte des sans-logis, les pleurs des enfants aux ventres ballonnés telles des baudruches. Leur conscience, quoique boisée, savait trier « le bon grain de l’ivraie ». Ils se dirent qu’il était urgent de trouver un refuge, quelque part, en un endroit sûr, loin de la folie des hommes.

   Ils regagnèrent leur golfe qu’un crépuscule laiteux inondait de sa semence uniforme. Dans un coin d’ombre ils avisèrent, entre deux buttes de sable, un genre d’écorce plate dont ils pensèrent qu’elle pouvait convenir à leur souhait d’être accueillis dans la discrétion et l’harmonie. Curieusement, le haut de la dosse était habité d’une tête légèrement inclinée qui paraissait douée des meilleures intentions du monde. Ils surent, alors, qu’ils avaient découvert un genre de Mère qui les adopterait. Son regard était si doux, empreint d’une grande bienveillance. Heureusement la plage recélait quelques trésors, notamment une herminette au manche en partie brisé mais qui n’en interdisait nullement l’usage. A l’unisson, les Petits Boisés la prirent en main et commencèrent à creuser une sorte de doline ovale à l’endroit même où devait se loger la cavité du ventre. La nuit n’était pas encore arrivée que la famille des éclisses  se confia en une boule compacte à ce lieu de pure félicité. Leur Mère d’adoption ne s’était nullement plainte des coups qui avaient été portés en son centre. Ce dernier demeurait vacant depuis longtemps, en attente de ce Petit Peuple si attachant.

   L’ombre venue, ils confièrent leur innocence aux rêves les plus exaltants qu’il leur fût donné de ressentir. Les hommes et les femmes étaient enfin sortis de leur terrible cécité. Ils étaient beaux, le visage ruisselant tel une pièce de monnaie. Les rues de villes étaient astiquées, on y déambulait en longues grappes joyeuses. Il n’y avait plus de voitures mais seulement quelques vélos qui glissaient sans bruit sur les pavés brillants. Les rivières étaient de longues lianes bleues et émeraude qui descendaient joyeusement vers leurs estuaires. Le ciel était lisse, pur, sous lequel planait une théorie d’oiseaux blancs. Le soleil, maintenant sans entrave, rebondissait sur la face des lacs, sur les fronts qui devenaient de claires falaises, sur les bras et les jambes qui prenaient des couleurs ambrées : un miel. Les arbres, verts, drus, lançaient leurs frondaisons partout où un œil pouvait les recevoir. Le ciel était enfin serein que ne maculait plus la moindre trace d’avion. Il n’y avait plus de touristes curieux agglutinés aux bastingages des ferries, envahissant les places médiévales et vénitiennes, mais partout, dans la rareté, de respectueuses visites aux œuvres d’art, des célébrations d’architectures aux exactes proportions, des sentiments ouverts à l’unique beauté du monde.

   Ce que, présentement, vous voyez s’élever, Lecteurs,  au-dessus de la ligne d’horizon, ce ne sont ni montgolfière ni ballon dirigeable, mais ce bois en voyage, cette Mère Céleste, flottant avec ses Petits Passagers vers cet idéal auquel ils ont toujours songé qui, maintenant, s’accomplit comme le plus beau destin des hommes. Sachent-ils regarder !

 

 

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11 février 2021 4 11 /02 /février /2021 17:52
Vous, dans le noir

(Laetitia, détail, huile sur toile)

 Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   De votre présence je ne possédais que les trois syllabes, ainsi, « Lae » - « Ti » - « Tia », pareilles à trois notes claires frappées sur les cordes d’un clavecin. Que peut-on faire avec de si minces indices, sinon divaguer en quelque endroit pas même connu de soi et attendre que la longue dérive s’arrête, délivrant de soi, précisément, cette utopie qui vole haut  dans le ciel de l’imaginaire ? J’avais beau m’arrêter sur la syllabe à l’initiale qu’aussitôt, j’étais déporté vers la finale, que la médiane reprenait en son sein sans apporter d’apaisement à mon inquiétude. Ainsi, ballotté, je risquais le pire des égarements. Ne plus me reconnaître que dans ces trois voix anonymes dont, bientôt, la décroissance me réduirait au silence.

   Savez-vous combien la solitude est pesante lorsque l’on se met en tête de résoudre une énigme qui toujours échappe, ne veut nullement déflorer le mystère de son être ? Avez-vous au moins connu de tels états qui, inévitablement, conduisent au vertige, puis à l’évanouissement ? Comme si, soudain, ce beau bouton de rose perlé de gouttes d’eau dans le jour qui éclot, s’épanouissait puis se fanait, ne laissant sur le sol que les figures exténuées de feuilles mortes. Alors on n’a plus la force de se baisser, de cueillir la manière de tristesse qui tache la poussière, de faire le deuil de ce vif amour que, déjà, on lui portait.

   Votre belle image, je l’ai aperçue dans une galerie au hasard d’une promenade à Sassari, petite ville de Sardaigne, Via Luigi Luzzatti - sur une place bordée de maisons au crépi ocre, aux palmiers en bouquets -, un peu en retrait, des reflets sur la vitrine en donnaient un aperçu plus troublant que ne l’aurait sans doute fait la réalité. Mais, rassurez-moi, vous n’êtes pas une illusion, un modèle fantasmé dans la tête d’un Artiste hors du temps ? La décision de quelque magicien fou qui aurait égaré la formule permettant de vous rendre à la vie ? Vous êtes bien réelle, n’est-ce pas ? Située quelque part dans la rue étroite d’une ville, ou bien au sommet d’une colline regardant la mer ou bien encore sur un large plateau calcaire que trouent grottes et avens, que vous parcourez chaussée de sandales légères, chemisier clair, les yeux ouverts sur le monde ? Je ne saurais vous envisager autrement !

   Je me suis approché, ai longuement regardé, mettant mes mains en visière afin d’atténuer les ombres et les lumières mouvantes qui animaient votre portrait. Dans le demi-jour de la boutique - ou la demi-nuit avec ses retraits, ses golfes d’obscurité -, vous étiez cette Fille solaire à la santé vigoureuse, sûre de son sillage dans l’existence, au casque de cheveux auburn, au front lissé de lumière, au teint soutenu - étiez-vous Sarde ? Montagnarde ? Maritime ? - je crois que les trois vous eussent convenu à égalité et mes yeux ne se lassaient de glisser le long de vos pommettes pareilles à la grenade, d’épouser la courbe de votre menton, de gagner l’enclave de votre gorge qu’un sérieux chandail soustrayait à mes yeux trop fertiles. Je crois que j’aurais pu demeurer des heures ainsi, à faire votre inventaire, à ne nullement différer du généreux paysage que vous m’offriez à l’insu de votre conscience. Le crépuscule me surprit qui m’obligea à rentrer à mon hôtel, bien seul, quelque peu désemparé.

   Matin. De ma chambre, Via Savona, j’aperçois « La Villa Mimosa », sa curieuse architecture baroque, le rythme enjoué de ses balustres, le faîtage ouvragé du toit, sa grande croisée aux multiples vantaux. Je vous imagine dans le clair-obscur du  grand salon, assise sur une bergère de velours, parmi le luxe des tapis et l’acajou des boiseries, sous les pendeloques de cristal de Bohème des grands lustres. La lumière y étincelle à la façon de vives bougies dans le sombre d’une crypte. Vous feuilletez un livre avec un air de méditation qui convient à votre humeur de Méridionale abritée des brumes solaires, trouvant un peu de repos et de fraîcheur, ici, dans ce palais à la mesure de qui vous êtes, simple manifestation dans l’ouverture du jour. Combien votre image est troublante ! Multiple. A la fois d’hier dans la petite galerie, à la fois d’aujourd’hui dans cette villa atteinte de démesure. Mon esprit ne cesse d’aller d’un lieu à l’autre dans la tentative de vous cerner, vous, la fuyante dont il ne demeure jamais qu’une belle climatique à défaut de traits précis qui auraient comblé mon attente.

   Mais, quel que soit l’espace de votre apparition, il existe une constante. Toujours vous êtes la résultante d’une triple confluence existentielle qui s’auréole des trois registres de la lumière, du rouge, du noir. Autrement dit votre image ne fait signe qu’en direction de la clarté d’une vérité, de la pourpre du désir, de la nuit de la mort. Mais de quoi donc êtes-vous la plus proche ? Cette peinture vous assigne une place qui n’est nullement paisible, malgré l’apparence de sérénité qui semble émaner de votre présence. La vitre par laquelle arrive la lueur de l’extérieur, le divan couvert de rouge, sont comme des fonds sur lesquels vous vous détachez. Indiquent-ils le passé de leur symbole ? Une perte d’évidence, l’atténuation d’une passion ? Alors, en définitive, il ne resterait que le spectre de la mort dont votre chandail inventerait la cynique réalité ? Pourtant vous paraissez si jeune, tellement pleine d’allant. Certes votre regard semble se détourner d’une vision exacte des choses. Mais, peut-être, n’est-ce qu’une naturelle pudeur qui fait baisser vos yeux, se tourner votre visage ? Votre teint de terre cuite, d’amphore ancienne est si beau qu’il ne saurait dissimuler quelque tristesse au long cours, quelque affliction dont votre âme serait atteinte.

   Mais combien toutes ces questions paraissent déplacées dont, sans doute, nulle n’atteint sa cible. Bientôt je m’éloignerai de Sassari, emportant avec moi la brûlure d’un souvenir qui n’aura été prétexte qu’à me torturer, à me faire vivre à côté de ma propre existence. Je vous fais un aveu, vous que je ne rencontrerai jamais, je suis empli d’images comme la vôtre et, parfois, au décours de nuits sans sommeil, je rencontre une galerie de visions emmêlées, une manière de palais des glaces où vibrent à l’unisson une infinité de simulacres dont je ne sais plus si j’en ai été l’auteur, s’ils sont attachés à quelque rencontre, s’ils se produisent eux-mêmes dans la brume drue de ma tête. Le parc de la « Villa Mimosa » commence à prendre des teintes de rouille en cet été qui agonise. Si j’étais  peintre, je ne doute un seul instant, que j’en aurais brossé les grands traits sur une toile dont vous auriez occupé le centre, dans ce salon d’apparat à la si belle lumière couleur d’ambre. Quelques touches de gris à peine appuyées. Un rouge cerise ou bien rubis. Un noir profond. Oui, un noir profond ! Le bonheur aurait eu cette tonalité-là !

 

 

  

 

 

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10 février 2021 3 10 /02 /février /2021 18:09
Tout ira bien

« Everything will be alright 

Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

   « Tout ira bien », c’était ceci, cette phrase courte et simple que tu aimais à prononcer dans tes moments de confidence. Trois mots seulement qui résonnaient et faisaient leurs ronds à la manière de pierres qui auraient chuté dans l’eau. Longtemps ils prolongeaient leur mince clapotis et il n’en fallait pas plus pour que ma journée soit baignée d’une ineffable lumière. Vois-tu comme il est facile d’enluminer une page sombre où n’étaient présents que des signes noirs pareils à de funestes présages. Certes, tu avais saisi mon caractère inquiet que tu modelais à ta guise, renversant une affliction en pur bonheur. Souvent je t’appelais « Magicienne », « Fée », « Illusionniste » et tu riais de ces sobriquets comme tu l’aurais fait d’une fantaisie d’enfant posée à même le visage triste du monde. Oui, le monde est triste. Ce ne sont que les humeurs des hommes qui le tempèrent et l’amènent à la beauté. Une montagne n’est belle que regardée et fêtée comme il se doit dans le respect de son être.

   « Tout ira bien », j’ai encore en moi, en quelque pli de l’âme, ces trois emblèmes de ta candeur. Souvent, lors des journées d’automne - quelques lambeaux d’été subsistent -, alors que décroît la lumière, ils vibrent en moi et c’est comme si une ruche joyeuse habitait le plein de ma chair. Marchant sur un sentier, il n’est pas rare que je m’arrête, ménageant une pause propice à leur accueil. Ne crois-tu pas qu’il faille, parfois, suspendre le temps afin que, isolés, quelques phénomènes émergent du tissage dense des manifestations ? Continuellement nous sommes distraits, facilement égarés par un mouvement, une couleur, un bruit et les choses coulent autour de nous et en nous sans que nous puissions arrêter leur flux incessant. Que reste-t-il au terme d’une journée, si ce n’est une impression confuse de moments emmêlés dont aucun n’émerge avec suffisamment d’autorité pour que nous nous attachions à en décrypter le sens ? Nous sommes des êtres du flux et du reflux incessants. Jamais de pause qui soit réparatrice. Seulement quelques haltes qui ressemblent plus à des syncopes qu’à des ressourcements.

   « Tout ira bien », c’est ce que je me dis en ce moment même sur ce rivage de l’Océan qui, à marée basse, ressemble à un destin qui se regarderait passer. Tout est si calme et l’on penserait volontiers avoir trouvé un lieu où poser ses errances de nomade et bivouaquer longuement. Comprendras-tu que ce paysage de solitude me convoque auprès de toi, fasse revivre une image ternie par de si longues années ? Ces rides brunes dans le sable, ces pieux noirs fichés dans la vase, les touffes serrées de spartine, les ilots de salicornes, la ligne grise de l’horizon, le ciel si léger, tout ceci est tellement accolé à une figure de sérénité, celle-là même que tu m’offrais lorsque nos deux existences n’en faisaient qu’une. Deux voix qui proféraient un identique chant. Il est devenu sourdine mais combien elle habite mon corps, meuble mon esprit ! Parfois un long frisson parcourt mon échine, m’électrise et mon dos n’est alors qu’une longue plaine de souvenance semée des stigmates d’un enchantement qui ne saurait avoir de limite.

   « Tout ira bien », et, parlant de mon dos parcouru de tes ondes, voici le tien  qui sourd de la brume du passé. Il est d’un ton si singulier que je peine à en cerner la si noble matière. Il est à mi-chemin de la rose-thé et du champagne qui pétille dans sa flûte, une nacre si onctueuse, on dirait l’intérieur d’un fragile coquillage. « Tout ira bien » et voici la motte de tes cheveux, ce chignon aux reflets cendrés sur du brou de noix mâtiné de cachou. Quelques mèches s’éparpillent ici et là dans l’air teinté de bleu. « Tout ira bien » et cette robe si ample, ce calice dont tu émergeais à la façon d’une fleur de lotus, cette nymphe s’extrayant de sa chrysalide. Mais ta naissance n’était nullement douloureuse, une attente avant que la délicatesse n’éclose.

   « Tout ira bien », cette formule magique tu ne la proférais jamais que dos face à moi, comme s’il y avait eu impudeur à en énoncer la venue. C’est vrai, afficher son ravissement dans ce monde d’afflictions paraît ressortir à une manière de défi. Jamais l’on ne peut montrer le visage de la jouissance, dévoiler les arcanes de la volupté. Ceci est tellement ambigu, si proche d’un état de souffrance. Toujours il faut demeurer sur son quant-à-soi (ce que tu réussissais à merveille), se réfugier derrière quelque prétexte, attendre que le trouble soit passé qui rosit les joues. Ce « Tout ira bien » s’accroissait de cette gêne, de cette réserve qui faisaient de ton dos le paravent de tes sentiments. Jamais tu n’étais plus expansive, hors de ta chair, qu’à proférer cette assertion à la face de ce qui, encore, se nommait inconnu puisque tu convoquais le futur et lui attribuais le prédicat d’heures lumineuses. Tout ceci résonne encore en moi avec la fascination dont est témoin celui qui regarde la pellicule d’argent au fond d’un puits, des gouttes claires se détachent de la margelle et chaque chute ressemble au marteau d’un clavecin frappant les cordes. Toujours on entend la dernière, toujours on attend la suivante comme celle qui portera à son comble le délice d’entendre.

   Longtemps, après notre séparation, j’ai attendu une lettre de toi avec, en exergue, ces trois mots dont j’avais fait mon mantra. Il agissait dans le genre d’un rite initiatique et me portait au plus haut de la conscience que j’avais de ma propre condition. Que reste-t-il aujourd’hui de ce charme qui décupla mon désir de vivre ? Ta lettre n’est pas venue mais des feuilles d’automne tachées de rouille et semées de terre font leur étrange carrousel dans la coursive de mes rêves. L’une s’orne de « Tout », l’autre de « ira », la dernière de « bien ». C’est ceci qui sonne dans le massif de ma tête alors que la marée remonte, envahissant petit à petit la plaine de sable, les bosquets de graminées, les pliures de sable. Dans les premières flaques qui s’annoncent, lacs en miniature, est-ce ton portrait qui paraît avec tes yeux frangés de noir, tes pommettes saillantes, le rubis de tes lèvres ? Je ne crois pas. S’il en était ainsi, face à moi, tu n’articulerais nullement les mots que j’attends. Or ils ne peuvent que se montrer. Sinon quel sens aurait ma vie ? Un désert sous le ciel gris.

 

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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 17:09
Paysage, TOUT le paysage

     Photographie : John-Charles Arnold

 

***

 

Paysage, TOUT le paysage.

 

   C’est ceci qu’il faut dire face à cette belle photographie. Oui, sans doute la formule est-elle énigmatique mais l’énigme a l’insigne privilège d’aiguillonner notre curiosité, de nous contraindre à sortir du terrier, de nous pousser à nous aventurer dans l’inestimable contrée du sens. Paysage, TOUT le paysage. Oui, regardons avec une vision intense, celle qui traverse le réel, ne se contente nullement de la façade en carton-pâte mais cherche à voir l’envers du décor, les étais et les poutrelles, les cordes et les arcs-boutants qui maintiennent l’édifice debout. Vous savez, un peu comme dans les étonnantes gravures des « Prisons imaginaires» de Piranèse, une architecture hallucinée de la quotidienneté dont nous ne reconnaissons même plus les formes en leur destin ordinaire.

   Plupart du temps le réel est trop réel, affecté de notations mille fois aperçues, mille fois métabolisées sans qu’il n’en reste à peu près rien, sinon un vague goût de « revenez-y » dont la pâle fadeur ne nous incite guère à remettre sur le métier quelque expérience perdue dans le fin fond obscur de notre inconscient. Ainsi beaucoup de choses s’égarent-elles dans d’étroites coursives, dans d’ombreux boyaux et nulle réminiscence proustienne n’en viendra jamais sauver le visage altéré. C’est purement la complexité d’un labyrinthe qui s’offre à nous avec sa native charge d’irrésolution, de confusion.

   Mais, d’abord, il nous faut dire ce qui est, qui se nomme réalité et nous rassure au plein de notre être au seul motif de contours amarrés à une concrétude. Ce n’est que plus tard, dans un temps différé, auquel nous pourrions attribuer le prédicat de « méditatif », au seul empan d’une profondeur à laquelle nous sommes convoqués, que nous interrogerons tout ce qui, à partir du point de vue sur l’image, s’élargira en une pluralité de sens tout d’abord inaperçus. Alors, tels de fiévreux chercheurs d’or, nous nous mettrons en quête de ce filon doré qui court sous la terre et nous requiert tout entiers. Nous ne nous contenterons nullement de la surface, de l’apparence première. De l’air, de l’arbre, des massettes portées au-devant de notre regard, nous voudrons tout savoir, tout décrypter car, ne le ferions-nous, nous occulterions peut-être l’essentiel de ce qui est à dire et à comprendre.

 

   L’air est traversé de brins infimes de brume, criblé de points diaphanes dont nous ressentons la présence à même la toile de notre peau. Il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions brume nous-mêmes, tellement le motif de la participation à ce qui vient à nous se donne comme irrésistible, en quelque manière. C’est la force des paysages poétiques que de magnétiser notre attention, de la rendre identique aux grandes pliures vertes des aurores boréales. Nul ne peut rester ni en-deçà, ni au-delà, mais seulement au foyer du phénomène, là où les sensations ne sont que vibrations, lignes de force, vifs méridiens qui tissent le coutil de notre sensibilité.

   C’est tout de même étonnant cette texture de l’air qui, soudain, se rend visible, délaisse son habituelle mutité, devient palpable, préhensible. Subtil mariage de l’eau en suspension, de l’air en sa fuite constante. Chorégraphie souple des éléments, symphonie discrète d’un fluide toujours présent, d’un mystère toujours absent du plein de son essence. Oui, bien sûr, nous pensons aux touches si éthérées des toiles impressionnistes, aux irisations des marines chez Turner, aux visions floues d’un Monet dans les « Nymphéas », aux effets pointillistes d’un Signac, aux grains microscopiques d’un Seurat. Prodige de la vision chez tous ces peintres qui ont voulu s’affranchir de la réalité, en contourner la densité, déboucher dans une manière de forme spirituelle qui transcendait la matière.

   C’est bien là le destin de l’art que de s’arracher à l’antique « mimèsis » des anciens Grecs pour déboucher dans cette aire de plus en plus abstraite, de plus en plus distanciée des choses de la vie, afin de donner acte au souci d’une figure signifiante, délaissant en ceci toute copie de ce tangible, de ce positif dont, la plupart du temps, nous sommes les témoins pour le moins désabusés. Vraisemblablement sommes-nous requis à être des géomètres, mais des géomètres qui se veulent libres de convertir les droites inflexibles en « lignes flexueuses », domaine de l’imaginaire et de l’intuition et de ne nullement se contenter de reporter des courbes de niveau exactes sur la rigueur d’un document.

   L’arbre, cette noire effigie, surgit du côté droit de l’image et investit une grande partie de l’espace disponible. C’est comme s’il venait de notre futur afin de mieux affirmer notre présence en ce lieu, en ce temps. Il n’est pas seulement assemblage de ramures mais crée une sorte de cadre ontologique dans lequel s’inscrirait la totalité de notre existence. C’est l’entièreté d’un univers qui est ici défini par cette silhouette qui pourrait bien tracer le dessin de notre propre généalogie. Sous terre sont les ténébreuses racines qui nous déterminent, celles sur lesquelles notre assise humaine s’est fondée. Puis nous existons selon le tronc, nous ramifions au gré de nos rencontres, nous dirigeons vers demain sans en bien connaître la destination. Telle l’image, notre avenir est circonscrit à un angle que, jamais, nous ne pourrons élargir, notre volonté s’y employât-elle contre vents et marées.

   Puis ce peuple léger des massettes, leur tête ébouriffée qui se balance au moindre souffle du zéphyr, leur tige fragile, tout ceci ne nous dit-il, dans l’irremplaçable chiffre du symbole, la grâce de l’instant, le bonheur furtif de la rencontre, les plis à peine visibles des sentiments, le bruissement d’une joie, mais aussi le deuil d’une perte, la beauté du jour dans l’œil de l’amante, le crépitement d’une malice dans la pupille de l’enfant, l’aube en sa désespérance parfois, mais aussi en son irremplaçable esthétique lorsque le jour s’annonce tel le bouton de rose à cueillir dans le frais du jardin alors que le monde dort pelotonné sur les coussins du rêve ?

   Oui, le SENS est multiple, polyphonique, il essaime constamment ses spores parmi les confluences de l’heure, le bruit de clepsydre des secondes. A ceci il nous faut être attentifs, c’est le viatique au gré duquel non seulement ne pas désespérer mais regarder la vie comme cette corolle multiple qui n’en finit jamais de déployer la nacre de ses pétales. Saisir le glissement de l’air, aimer le rugueux de l’écorce, se balancer au rythme des massettes, y aurait-il moyen plus effectif de se connaître et de connaître le don fluent, inaltéré du paysage ?

   Paysage, TOUT le paysage veut simplement faire signe en direction de ce fragment de beauté qui ne saurait vire en soi et pour soi, mais se disséminer et agrandir la courbure de l’espace, épanouir la scansion temporelle bien au-delà de cette parenthèse qui s’offre à nous à la manière d’une scène de théâtre enclose en son être. Nulle présence au monde ne connaît de cheminement solitaire, unique, forclos. Chaque présence suscite des milliers d’images en écho, appelle d’autres paysages se réverbérant en d’autres paysages, fait converger le peuple des climatiques affinitaires.

 

Paysage, TOUT le paysage.

 

Homme, TOUS les hommes.

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 17:45
Elle qui attend

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On attend que vienne le temps

On attend longuement

D’être enfin à soi

De se connaître

De ne plus être en fuite

De son être

La seule ressource qui soit

 

*

 

Ici dans les plis ombreux de la ville

Au carrefour des lumières

Dans l’éblouissement de l’instant

Tout glisse infiniment

Dans une manière de brume

Ô ouate des jours

Qui glace les tympans

O fleuve de vie

Qui jamais ne s’arrête

Ô sensations mouvantes

Vous m’enlacez de vos lianes vipérines

Je sens votre venin tout contre

Le miroir de ma peau

Oserez-vous instiller votre mal

Dans le dais infiniment ouvert

De mon âme

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Il fait si vide dans les coursives

De la peur

Si glacé dans les colonnes d’effroi

Si absurde

Dans l’inutile glacis des veines

Elles gèlent sous les assauts

De ce qui n’a pas lieu

De ce qui toujours se dérobe

De ce qui n’a nul nom

Car à être nommée

La Présence se dissoudrait

Elle qui n’aime que

La vaste solitude

Les cathédrales de glace

Les vents de Sibérie

Aux arêtes aiguës

 

*

 

Pourquoi faut-il que l’air bleuisse

Au contact de ma sourde mélancolie

Pourquoi cette chape de verre

Tout autour de mes humeurs chagrines

Pourquoi le bruit ne parle-t-il pas

Pourquoi la perte des hommes

Loin là-bas dans le désert

Des cases de ciment

Ils meurent de ne point différer d’eux

Les hommes de bonne volonté

Ils se calquent à la dimension

De leur propre image

Ils disparaissent

À même leur vanité

Ils redoublent leur ego

Ils sont dans leurs terriers

En attente du Rien

Et cependant ils pensent

Tout posséder

La gloire d’être

Le mérite de figurer

Dans les avenues mondaines

Et leur jabot enfle

A mesure qu’ils avancent

Ou croient avancer

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On ne sait plus ce qu’exister

Veut dire

Si l’on existe vraiment

Si quelqu’un vous attend

Non dans le palais princier

Mais dans la modeste chaumière

Combien on aimerait

Parler juste au coin du feu

Avec une voix compagne

Qui soufflerait les mots du bonheur

Ferait se lever

 La voile tendue de l’amitié

Peut-être de l’amour on ne sait jamais

Parfois il arrive sur les ailes du songe

Butine longuement le nectar de votre joue

Y pose la larme assourdie d’une gemme

Y dit les paroles muettes

Car tout ce qui est précieux

Ne vit que de silence

Fait ses ronds dans l’eau

Puis éclate telle la bulle

De cristal dans l’air

Qui crisse

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Rien ne bouge au-delà de soi

Le banc est immobile

Qui attend son heure

Les voitures glissent

Dans un bruit de chiffon

Nul chauffeur à leur bord

Avec qui voyager

Tout est rêve

Qui fond dans le sommeil

 

*

 

Quand le réveil

Avec son bruit de chaînes

Ah les fantômes sont postés

Ici et là

Qui nous enveloppent

De leur voile de mystère

Que vienne la nuit

Seule consolatrice

De notre solitude

Au moins dans ses plis

Avons-nous refuge

L’ombre est souveraine

Qui efface tout

 

*

 

 

 

 

 

 

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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 17:35
Existe-t-il un lieu pour notre essence ?

                     La "pile de Charlemagne",

l'étalon royal de poids avant la Révolution française.

               Source : Musée des Arts et Métiers

 

***

 

 

      D’un néant l’autre. Nous naissons. Nous mourrons. Dans l’intervalle nous vivons, c’est-à-dire nous respirons, mangeons, dormons. Dans l’intervalle nous existons ou bien tentons de le faire. Nous travaillons, créons, aimons, nous distrayons du spectacle du monde. Cependant, jamais nous n’oublions. Jamais nous ne biffons le néant d’une manière définitive. Il fait son bruit de bourdon en sourdine, pareil à son homonyme le « Bourdon » de Notre-Dame qui résonne uniquement lors des grands événements. Scansion de l’humain sous le lourd ciel d’airain.

   D’un néant l’autre comme si écartelés, les pieds sur chaque rive d’un large fleuve nous regardions l’écoulement continu du temps, tel Héraclite, scrutant chaque goutte d’eau, cette condensation d’une éternité en train de se dérouler sans que nous n’y puissions rien changer. Le problème est métaphysique car le temps fuit hors de nous, avant nous, après notre présence et même pendant et nous n’en saisissons jamais que quelques pampres ; les fruits font leur signe dans le lointain et leur subtile ambroisie clignote pareille à l’étincelle du désir. Parfois scellé avant que d’être consommé.

   Conscient de notre inaptitude fondamentale à être, nous pagayons sur le fleuve existentiel, cherchant à apercevoir, sur les rives, l’image de notre possible destinée. Mais la jungle est dense et les arbres de la forêt pluviale font un sombre dais qui ne nous renvoie rien d’autre que notre nullité. Nous continuons à plonger nos spatules de bois dans l’eau, évitant les remous, de peur qu’ils ne nous engloutissement et ne nous invitent à trépas. Chaque jour qui passe, nous nous posons mille questions plus inopportunes les unes que les autres : « Pourquoi vivons-nous ; l’existence a-t-elle un but, l’univers une finalité ; nos descendants sont-ils notre seul futur, une façon de faire un pied de nez au temps ; y a-t-il une vie après la mort ? »

   Bien entendu, toutes ces interrogations sont inutiles pour la simple raison que, jamais quiconque ne pourra leur apporter de réponse. La seule question qui vaille : « Existe-t-il un lieu pour notre essence ? » Puisque, chacun en convient, y compris dans ce monde contingent, nous ne sommes uniquement forme de chair mais avons un esprit, mais  entretenons ce souffle vital que d’aucuns nomment « âme ». Et, s’il en est ainsi, il faut bien se mettre en quête de quelque entité qui existerait en soi, cette « réalité plus réelle que les formes », cette substance  dont nous voudrions qu’elle nous annonçât autre chose que plaies et malheur aussi bien que les tristes joies humaines. Nous souhaiterions, quelque part au-dessus de nous, à côté de nous, telle une aura diffusant son brillant magnétisme, une mystérieuse et confondante présence qui serait le chiffre par lequel nous reconnaître et nous donner site parmi les hommes. Une manière d’étalon, une inaltérable mesure semblable à ces beaux objets de bronze qui figurent dans les salles exactes des Arts et Métiers. Et si nous souhaitons ceci, cette permanence, cette fidélité à nous-mêmes, cette sublime injonction nous disant « Sois  au plus haut de toi dans cette inaltérable matière », c’est seulement parce que, du matin au soir de notre vie, nous errons, nous fluctuons et ne trouvons jamais le séjour qui pourrait immobiliser le fléau de la balance.

   Alors nous questionnons. Toujours et toujours. « Si un genre de lieu de mon essence se laisse apercevoir comme possible, quel est-il ? Quel est l’âge de ma vérité ? Quand suis-je « le plus moi », conforme à la certitude de mon être ? Enfant dans la grâce de l’heure ? Adolescent livré aux affres des premiers tourments amoureux ? Mûr avec le fardeau des responsabilités ? Âgé et déjà m’absentant de moi ? Ou bien avant ma naissance ? Ou bien après ma mort ? »

   Le temps, cet autre nom pour l’être, ne nous attend pas, la substance toujours nous échappe qui est avant, après notre existence. La substance, l’être, sont au néant tout comme notre essence qui réside dans ce lieu incommunicable des Formes Premières. Entre deux néants nous existons. Dans le néant est notre essence. Elle est comme le point-origine par lequel nous déterminons tous nos actes et gestes. Longuement nous pagayons. « Est-ce que ce sont les rives qui filent ou bien nous qui filons entre elles ? A quoi donc se raccrocher ? Les secondes crépitent dont nos mains ne retiennent que l’ultime vibration. Le lieu de notre essence serait-il le vide ? »

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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