Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 novembre 2022 2 22 /11 /novembre /2022 08:53
Où commence, où finit l’œuvre ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   C’est du blanc en tant que fondement dont il nous faut partir, comme si un virginal champ de neige n’attendait que la chute de la brindille, le sautillement noir de l’oiseau, la plume cendrée, minces prétextes lexicaux qui initieraient le début d’une narration. Plus d’un de mes textes aborde cette heure aurorale de l’Art, là où rien n’est encore décidé, où la résille de la tête de l’Artiste est dans le flou, où sa main tremble encore du songe à peine évacué, où elle tremble aussi de ce destin de l’œuvre qui s’annonce dans une manière de retrait têtu, de parole silencieuse qui ne consentira à épeler les lettres de son nom qu’au prix d’une tension psychique, peut-être même d’une angoisse du Créateur exilé de soi, exilé du monde, tout le temps que dureront cette latence, cette indécision, car il en va d’une conscience de Soi à poser face à l’énigme de la venue en présence d’une chose éminemment singulière. Question de Vie ou de Mort.

   Vivre, pour l’artiste est inscrire sur la peau du Monde les stigmates, les scarifications, les traits et les signes qui donneront sens selon Soi à ce qui a priori n’en a pas. La toile blanche n’a nul sens, pas plus que le ciel vide de nuages, pas plus que le ruisseau d’eau claire qui ne coule que pour couler. L’Artiste est un Tatoueur qui grave de son stylet encré, au plein de l’épiderme, la marque qui est son essence la plus intime. Pas de plus grand désespoir, pas de mesure plus absurde que de demeurer la tête désertée, les mains vides face à ce qui attend d’être fécondé, ce qui attend que se lèvent en lui les indices, les empreintes d’un chemin existentiel, autrement dit le sillon de la présence humaine sur fond d’espace et de temps. Question de Vie ou de Mort, disions-nous. Oui, échouer sur le rivage blanc de la toile, sans possibilité aucune d’y inscrire son propre chiffre, s’annonce comme un trait avant-coureur de la Mort. Question de Vie ou de Mort.

   Nous regardons en silence, avec une sorte de fixité, sinon de fascination, ces deux Silhouettes Humaines seulement ébauchées. Nous y reconnaissons d’emblée, un visage d’Homme, un visage de Femme. Sans doute s’agit-il de deux œuvres juxtaposées dans le genre d’un diptyque ?

   Visage de l’Homme : cheveux courts et noirs, avec un reflet plus clair. Contour du visage : une ligne simple, à peine affirmée. Vêture : un demi col de chemise, le fin liseré destiné à accueillir le boutonnage.

   Visage de la Femme : cheveux mi courts avec des mèches en désordre. Contour du visage et du vêtement : une ligne presque invisible. Motif des lèvres : trois traits rouges. Certes, cette description au plus près est clinique, abstraite, pour la simple raison que nulle rhétorique ne saurait s’élever de si minces prétextes, sauf à vouloir broder des hypothèses au motif de quelque fantaisie. Nous, en tant que Voyeurs de l’œuvre, demeurons sur notre faim et si nous restons dans cette posture, c’est simplement en raison de l’unique  saisie de l’esquisse de surface. Mais il y a plus de profondeur et ceci ne se révélera qu’au prix d’un travail de déconstruction/reconstruction de ce qui nous est donné à voir, de façon à en scruter quelque perspective signifiante. Question de Vie ou de Mort.

   Ce qui, immédiatement vient à la pensée, c’est l’interrogation suivante : cette Œuvre est-elle terminée ou bien ne s’agit-il que d’un canevas qui trouvera son plein accomplissement dans un temps non encore déterminé ? Cependant, il semblerait que la signature de l’Artiste confirme bien qu’il s’agit d’une œuvre achevée. Donc pour l’Artiste, une totalité de sens était incluse dans ce face à face de ces deux fortraits traités dans une belle économie de moyens, ce qui leur confère clarté et élégance. Existe-t-il, dans le processus de création, un point de non-retour à partir duquel les lignes posées sur le subjectile se suffiraient, plaçant l’image dans une satisfaisante autarcie, tout trait surnuméraire en affectant gravement le contenu interne ? Sans doute y a-t-il un point d’équilibre dont la singularité affecte Celui ou Celle qui créent, ce point établissant l’instant de la touche finale. Alors le point qui clôt le geste est pure détermination subjective dont les tenants et les aboutissants sont bien trop complexes pour être évoqués ici. Il s’agit, en quelque façon, des climatiques affinitaires dont nul ne pourrait rendre compte spontanément, eu égard aux soubassements inconscients qui en animent la venue au jour. Question de Vie ou de Mort.

   De toute évidence, se révèle toujours chez nous, Spectateurs de l’œuvre, un sentiment de frustration au regard de l’abstraction qui ôte à notre vue des traits de physionomie qui eussent concouru à nous rassurer. Si belle, si active dans la construction de notre propre architectonique, la dimension des détails du visage :

 

l’éclat d’un regard,

le réseau des rides,

la personnalité d’un nez,

la mimique d’une bouche,

 

   autant de cailloux semés sur notre chemin afin que notre marche ne soit nullement hasardeuse. Et pourtant, les choses sont-elles si évidentes qu’il y paraît dans cette fonction de réassurance narcissique dont nous gratifieraient les signes attendus d’une épiphanie complète ? Non, il n’y a nulle certitude. C’est simplement une question de point de vue. Tel qui verra en l’œuvre considérée « inachevée », la plus pure liberté imaginative, tel Autre n’y entendra qu’une dimension privative, sinon absurde.

    Nous sommes essentiellement des êtres de REGARD, ce regard dont nous souhaiterions qu’il fût toujours immédiatement comblé. Le réel venant à notre encontre nous l’eussions voulu placé sous l’emblème de la complétude, contenant l’entièreté des caractères, des tournures, des apparences dont notre désir avait, de tout temps, tracé les sentiers de sa venue.  Mais c’est toujours du déceptif qui s’annonce en lieu et place de cet univers des délices avançant à bas bruit dans les replis de notre âme, cet idéal que nous plaçons si haut et qui, la plupart du temps, s’éclipse. Question de Vie ou de Mort.

   Mais raisonner de cette manière n’est qu’une approximation du réel de l’Art, non son essence intime. Si nous réclamons des traits supposés absents, c’est que, prioritairement, nous dressons ces portraits au titre de la quantité, nullement de la qualité. Or nulle réification, dans sa pullulation, ne nous assure de rien, bien plutôt elle nous égare dans une manière de chaos indescriptible dont nous ne ressortirons jamais qu’exténués. L’Art Minimal, puisque c’est bien ici ce dont il est question, loin de nous livrer aux affres de l’incompréhension, nous ouvre grand les portes de la clarté : clarté des signes, clarté des intentions, clarté qui est nécessairement à notre mesure puisque c’est NOUS qui sommes conviés, en une certaine façon, à poursuivre l’œuvre, c’est-à-dire à nous inscrire dans la constellation pensante de l’Art, sans doute l’une des plus belles inventions de l’Homme.

   Barbara Kroll, apposant sa signature au bas des portraits, ceci voulait signifier la fin d’une tâche, la clôture temporaire d’un sens à l’œuvre, lequel jamais n’arrête sa course, identiquement aux astres qui sillonnent silencieusement le ciel à une vitesse infinie. La mobilité est leur essence. La nôtre, l’essence intime qui nous fait qui-nous-sommes, est affectée d’une course plus lente mais non moins signifiante. Longtemps, dans le silence de nos corps, ces portraits traceront en nous les lois de notre propre devenir. Question de Vie ou de Mort.

   Peut-être le Lecteur, la Lectrice s’interrogeront-ils au sujet de cette lancinante antienne « Question de Vie ou de Mort », laquelle semble rythmer la venue du texte à son terme. Cependant, « nul péril en la demeure », faire face à une œuvre, quelle qu’elle soit, y porter un regard scrutateur, tâcher d’y déceler un possible sens, tout ceci n’a jamais lieu qu’à l’aune d’une Joie, et c’est la Vie, à l’aune d’une tristesse, et c’est la Mort. Toujours nous oscillons entre ces deux bornes, tout comme l’œuvre, depuis notre Naissance jusqu’à notre Disparition. Nous aussi sommes des œuvres dont nous ne possédons nullement la clé, un chiffre qui court et se noie parmi la multitude sans nom des autres chiffres. Ainsi va notre Destinée Humaine.

Partager cet article
Repost0
3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 08:31
L’Aventure de l’Oeuvre

« Destin d’une Nature Morte »

Barbara kroll

 

***

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

   C’est à cette triple question qu’il nous faut essayer d’apporter quelque réponse, certes une approche seulement, quelques essais de compréhension. Cependant interroger ces trois thèmes revient, en définitive, à n’en interroger qu’un puisque, aussi bien, ces notions sont des notions-gigognes, de simples entités qui, s’emboitant, se déterminent l’une l’autre, pour aboutir à une sorte de Point-Source qui est celui de l’existence de l’Esthétique, sa condition de possibilité en quelque sorte. Pour paraphraser la célèbre formule de Leibniz, nous pourrions dire en une question saisissante :

 

« Pourquoi y a-t-il de l’Art et non pas plutôt Rien ? »

 

   Poser la question d’une œuvre, revient toujours à poser la question du fondement sur lequel elle repose, à savoir cette donation de sens qui se définit tel un Absolu au motif que l’Art ne peut qu’être de cette nature, sinon n’être Rien. Certes raisonner ainsi consiste à « placer la barre » si haut que nul n’en pourra franchir l’obstacle. Et pourtant, c’est bien une question de hauteur, d’élévation qui traverse toute œuvre, fût-ce de manière inconsciente. Il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer l’Artiste devant son chevalet ou son espace de création, accomplissant un travail de routine au cours duquel, nul arrière-plan ne se dessinerait qui viserait l’exigence la plus haute, la finalité la plus ambitieuse. N’est nullement Artiste celui qui, jamais, n’a rêvé de produire un pur chef-d’œuvre. Et ceci ne résulte ni d’une tendance à la paranoïa ni à la mégalomanie, ceci est inscrit dans le trajet même de tout Artiste. On n’est pas Artiste pour Rien.

  

   Dans le travail de création, c’est le Soi qui est totalement engagé et rien ne serait pire que de l’hypostasier, le réduire à l’exercice d’une fonction subalterne. Cependant qu’on n’aille pas imaginer quelque stature divine qui tracerait son aura tout autour de Celui-qui-crée. Celui-qui-crée, est, comme vous, comme moi, à la recherche de son être et sa conscience est entièrement tendue vers cet effort de dépassement de Soi qui est la condition même de l’atteinte d’une possible complétude. Or rien d’autre que le geste artistique n’est plus à même de répondre à une telle quête. La reproduction à l’infini d’une pratique qui, par bien des côtés, semble confiner à l’obsession confirme, s’il en était besoin, cette décision permanente d’être-Soi-plus-que-Soi. Aussi, lorsqu’on se penche sur l’œuvre finie de tel ou tel Artiste, nous avons l’impression que ce dernier, sous la conduite de son génie, n’a fait que tracer ce chemin lumineux qui, de toute éternité n’attendait qu’un geste, une main, un regard pour en actualiser la forme.

  

   Mais, bien évidemment, tout Artiste est « humain, trop humain », ce qui ne l’exonère en rien de subir les tourments liés à sa condition, de ne porter l’œuvre sur ses « fonts baptismaux » qu’à l’issue d’un itinéraire hésitant, parfois semé d’embuches. Mais notre tendance à l’idéalisme et notre sourde volonté de nous identifier en quelque manière à l’Artiste, nous incitent toujours à penser que la conduite de l’œuvre, depuis ses prémisses jusqu’à sa forme accomplie, s’est déroulée sous les auspices de la grâce ou, à tout le moins, d’une facilité qui signe l’inestimable valeur du don. Bien entendu cette attitude n’est rien moins que naïve et occulte tout ce qui se dissimule derrière le rideau, ne conservant que la partie visible de la scène avec ses vives lumières et le jeu bien huilé de ses Acteurs. Quiconque a créé, a ressenti en Soi les hésitations, les retournements, les renoncements, les brusques espoirs, les surprises, l’inquiétude, enfin toute la palette des états d’âme dont l’œuvre montrée au grand jour est la résultante sans que l’on ne puisse deviner, sous la pellicule de vernis, les reprises, les failles, sinon les abimes qui, à chaque coup de pinceau, risquaient d’en altérer définitivement l’avenir. Et il est heureux qu’il en soit ainsi afin que l’œuvre soit issue du plus profond d’une humanité. Rien ne serait plus dommageable que le soi-disant « chef-d’œuvre » exhibé par les « vertus » de robots sans âme, de simples machines, simple matière n’appelant que matière.

  

   Donc toute œuvre d’art, suppose en elle, à titre de traces, tous ces manques, ces imperfections, ces remises en question qui vont parfois jusqu’à métamorphoser l’œuvre au point que son terme ne se situe nullement dans le sillage de l’intention qui a été à l’origine de son motif de départ, parfois même une totale inversion du thème se produit-elle comme si c’était l’œuvre elle-même qui avait décidé de « prendre la main », d’orienter la recherche dans telle direction plutôt que dans telle autre. Ici, le titre de l’œuvre « Destin d’une nature morte », indique clairement que ce qui est placé aujourd’hui sous nos yeux, qui devait à l’initiale être « nature morte », s’est retrouvé sous la figure d’un « nu », ce qui ne laisse d’interroger  sur la nature du geste artistique, de sa relativité, de son avenir résultant d’aléas, de surgissements inopinés, de faits de hasard, si bien que cette marge d’incertitude remettrait en question jusqu’à la notion de génie, laissant le champ libre, en quelque sorte, à une manière d’indétermination située hors de la volonté humaine.  

  

   L’indication que nous livre Barbara Kroll est intéressante à plus d’un titre et une simple description de son œuvre nous permettra peut-être de repérer, sous la Forme Féminine, quelques éléments de la Nature Morte esquissée, comme si, de façon inconsciente, mais combien résolue, le pinceau avait été guidé par une force interne résultant des pulsions intimes de l’Artiste. Ainsi, chacun porterait-il en Soi, une invisible trame qui déterminerait aussi bien ses gestes que ses choix, ce qui veut dire qu’un Destin nous surplomberait dont la coalescence à notre être propre le dissimulerait au regard de notre conscience. Des trajets, inaperçus, des lignes de force, des aimantations, des flux, des remous, enfin toute sortes d’énergies imaginables nous guideraient sur la voie qui est la nôtre, qui, du reste, ne peut être que la nôtre puisqu’elle elle est le sol dont notre nature est constitué. Postuler ceci est, à l’évidence, amputer cette fameuse liberté humaine dont nul ne sait si elle existe à titre de réalité ou bien si elle n’est qu’une utopie flottant au large de nos yeux.

  

   Essayons donc de repérer quelques pistes et décrivons ce que nous délivre l’image, quittes à interpréter et à dépasser ce qui y était inscrit au départ, au motif que nous n’avons guère d’autre choix. La seule évidence figurale, ce qui demeure du « premier jet », seulement cette feuillaison verte, un fond noir sur lequel se détache l’aire d’une nappe blanche au travers de laquelle nous devinons des formes dont, cependant, il ne nous est guère possible de déterminer le tracé, de déduire la présence de tel ou tel objet.

 

L’Aventure de l’Oeuvre

Natures Mortes

Barbara Kroll

 

 

   Nous n’avons d’autre recours que d’interroger d’autres Natures Mortes créées antérieurement par cette Artiste afin de fournir à notre imaginaire les matériaux qui ont été occultés sur la toile qui nous occupe. Sous les effacements, il nous plairait de deviner la ligne simple d’un tabouret, un sac à main pendu au mur, des bottes fourrées, un siphon d’eau de Seltz, la ramure d’un arbre, le noir d’une paire de ciseaux, le jaune éteint d’une bouteille de soda, un récipient partiellement rempli d’eau sur lequel repose un pinceau. De prime abord, cette énumération tirée de l’observation d’autres toiles, ne peut que paraître arbitraire. Et pourtant, en raison du « principe des affinités » (ceci est une constante dans mon interprétation des Autres, des Choses, du Monde), dont chacun est porteur, le sachant ou à son insu, une logique singulière du sens pointe en cette direction plutôt que dans une autre. Comme tout un chacun, tout Artiste porte en Soi ce lexique particulier, cette constellation imageante qui nourrit son imaginaire et habite ses œuvres. Parcourez les créations de Barbara Kroll et vous y découvrirez bientôt des thèmes qui vous seront familiers, ces thèmes qui nervurent les toiles, les conduisent de telle manière, lui octroient sa personnalité, autrement dit c’est bien d’un style dont il s’agit, d’une façon de s’entendre avec la peinture, de la placer au-devant de soi sous une certaine lumière.

  

   De cette Nature Morte devenue Nu, tâchons encore d’en dire quelques mots. La coiffe est blond Vénitien qu’un nœud semble attacher tout contre l’oreille. Le visage est bleu de Nuit. Des lunettes de soleil dissimulent les yeux. L’ensemble du corps est une seule ligne bleue d’une sobre élégance. Traçant peu, elle dit beaucoup. La barre des lèvres est un rouge assourdi, identique à un désir en attente, celui d’y porter la drogue douce d’une cigarette. Cette cigarette, tenue au bout de la tige blanche des doigts, on la perçoit à peine. Le cou et le haut des épaules se confondent avec l’obscurité du fond. Puis il y a une violente césure, le corps scindé en deux territoires distincts : le haut versé à l’ombre, le bas ouvert à la lumière. Est-ce à dire, symboliquement, l’ambivalence de toute chose, de tout être, de toute création ?

  

   En un premier temps de sa présence, l’on veut la Nature Morte, ses fascinants objets, son réel plus que réel, l’assurance d’immuable dont elle est investie cette Nature figée, étroitement limitée à la géométrie de sa quadrature. Puis en un second temps, c’est l’Humain qui perce, s’impose de tout le poids de sa naturelle transcendance, de la conscience qui en détermine les contours. Alors, parvenus à l’aval de l’œuvre, en sa phase terminale, que demeure-t-il de ses prémisses, des premiers traits qui en avaient façonné le visage en amont ? Tout est-il soudain effacé, comme si rien n’avait existé que l’image de cette Femme Nue en sa perfection ? Non, en réalité, rien ne s’est effacé de ce qui a paru à l’initiale de la création. Un sens implicite continue son chemin. Paire de ciseaux, pinceau, sac, ramure des branches, tout est là bien plus que nous ne pourrions le penser. Ce phénomène est-il quasi magique ? S’agit-il d’une surinterprétation de ce qui se dit réellement dans la toile ?

  

   Non, ce qui est à postuler ici en tant que vérité, c’est la permanence du sens, son trajet inaperçu, son avancée à bas bruit dans la conscience des hommes et des femmes. L’image de la paire de ciseaux, du pinceau ne trouvaient leur propre sens qu’à être nommés, à être pensés.

 

Or toute pensée n’existe

qu’à titre de Langage. 

Or le Langage est un Universel

qui s’oppose au particulier.

Or l’Universel a un destin infini,

une valeur d’absolu.

Rien de l’Universel

ne s’efface jamais.

Rien de ce qui a été Forme

 dans l’œuvre de Barbara Kroll n’a disparu,

déjà dans le cercle de sa conscience,

dans la nôtre aussi puisque

notre cause commune est

cette co-originarité

qui est le miroir

à double face en lequel

Je deviens Autre.

Je suis Moi

et Moi-en-l’œuvre

et Moi-en-l’Autre.

 

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

Tout est en Tout

Nature Morte en le Nu

Moi en tant que Voyeur

En sa forme accomplie

Qui a souvenance

De son Destin

Oui, de son Destin

 

Partager cet article
Repost0
1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 08:24
Où en sommes-nous avec la beauté ?

Entre sel et ciel…

Plein soleil…

Etang de Pissevaches…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

                                          Ce texte est dédié à Joël Moutel

 

   [Préambule : Le texte ci-dessous s’interrogera sur le phénomène toujours questionné de la Beauté qui demeure en soi l’un des plus redoutables de toute méditation esthétique. Existe-t-il un « en-soi » de la Beauté qui, du fait de son entière autonomie, nous priverait, nous les Voyeurs, d’en décrypter le sens interne ? Ou bien cette Beauté nous est-elle accessible à partir de qui-nous-sommes, au terme d’un procès essentiellement subjectif ? Peut-être, comme souvent, la Vérité est-elle bicéphale, « en-soi » et « pour-nous ». Cependant nul « en-soi » ne nous est accessible au simple motif que, différant de lui du tout au tout, son essence ne demeurera jamais qu’une abstraction, donc une réalité que nous ne pourrons jamais interroger que d’une manière totalement théorique et conceptuelle. Quant au « pour-nous », j’ai la ferme intuition que rien ne saurait davantage approcher le problème de la Beauté qu’à postuler un « principe des affinités ».

   Mes affinités sont mes points de contact privilégiés avec le Monde, l’inclination singulière selon laquelle j’accède à une partie de ses significations. C’est au motif de ce que je nomme « relations affines » que telle œuvre me parle un langage qui m’est familier et que je comprends aussi bien qu’il m’est possible de le comprendre. Le recours aux affinités permet de saisir immédiatement pourquoi, avec certaines œuvres, je suis « de plain-pied », alors qu’avec d’autres je suis en total « porte-à-faux ». Le-Monde-qui-est-mien, celui de mes goûts, de mes tendances, des jugements qui me sont habituels, cherche toujours la pente naturelle qui le conduit en direction d’un Monde-autre mais qui présente un visage familier.

   Bien évidemment ce concept d’affinités doit se poser en tant qu’a priori, sol originaire, exigence préalable de tout ce qui vient à l’encontre et ne peut l’être qu’à s’alimenter à la source

des Universaux, le Beau, le Bien, le Vrai, en dehors de laquelle nulle éthique ne pourrait se fonder. Or, trouver une chose Belle implique, tout à la fois, qu’elle corresponde au degré le plus élevé du Bien et du Vrai. En serait-il autrement et alors nous n’aurions nullement accès à la Beauté mais à l’un des succédanés dont notre Société contemporaine, relative et parfois peu sensible aux nuances et autres subtilités, est prodigue. Cet article est essentiellement destiné à répondre à une question de Joël Moutel formulée dans le Groupe Écriture & Cie : « Qu’est-ce que la beauté ? » Ceci est un simple essai de réponse car le domaine de l’art est si vaste que nous n’en saisissons jamais qu’un fragment. Et c’est déjà beaucoup !]

 

*

 

   Le ciel est haut, immensément haut, il flotte en son étole noire, ne demande rien à personne, il est le ciel en tant que ciel. On le perçoit, mais au plus loin de l’espace, fécondé de généreuse amitié cependant. Il glisse infiniment en direction de son éternité, son temps à lui qui n’est nullement le temps des Hommes. Il est le fond immémorial sur lequel tout vient se poser, aussi bien la brume de l’aube, aussi bien les yeux en quête de poésie, aussi bien la promesse d’amour que deux cœurs réunit. Il est le ciel de haute présence sous lequel, nous-les-Modestes, cheminons à la manière de l’invisible ciron. Ce qu’il parcourt indéfiniment, c’est sa propre mesure, c’est la pure élégance des choses légères, essentielles toujours, ceci qui a lieu, devait avoir lieu : ce ciel de pure beauté, ces cirrus dont le destin est d’outrepasser tout ce qui croit et végète sur les sillons de la Terre, les scarabées à la cuirasse de cuir, les laborieuses fourmis, le Peuple des Égarés qui court en tous sens ne sachant plus ni la direction, ni la finalité de son égarement. C’est du ciel, de son doux ombilic que naissent les nuages, ces paroles si fines, si diaphanes, on les dirait des murmures d’enfants dans les chambres où glisse le silence de la naissance, de la venue au Monde dans la discrétion du jour. Depuis toujours ceci existait, mais nous ne le savions pas, ce ciel en sa pure féerie, ce voile de cirrus, ces minces filaments, cette soie qui tisse aux yeux des Hommes la toile de leurs songes. Ce sentiment ineffable qui tapisse l’âme des plus tendres voluptés qui se puissent imaginer.

   Il y a tant de splendeur répandue ici et là, nous la longeons sans même nous apercevoir qu’elle nous fait signe et nous attend au pli le plus précieux de la rencontre. Le silence est posé sur les choses et rien ne vient ici qui distrairait, offusquerait la vision, la métamorphoserait en une indifférence, un détachement qui nous éloigneraient de notre tâche d’Hommes, donner sens à tout ce qui advient et attend toujours d’être fécondé par une conscience. Le vaste plateau de l’Étang est une surface d’argent, à peine une irisation, juste ce qu’il faut de mouvement pour que la grâce des choses immobiles vienne à nous et nous dise le lieu même de notre Être, ici, en ce moment qui ne se reproduira, éclat de l’instant en sa subtile parution. Ce qui tient du prodige, c’est que tout se donne dans l’immédiateté des sens, nul effort à produire, nulle tension, ce qui existe devant nous est coalescent à notre propre présence.

   La ligne d’horizon est un simple trait, l’invisible liaison de la terre et du ciel, de la matière et de l’esprit. Au centre de l’image, posé telle une évidence, un bâti de ciment gris se détache et focalise, aimante le regard. Il est à l’exacte jonction du ciel et de l’eau, comme s’il proférait une manière de vérité dont nul ne pourrait faire l’économie qu’à sortir de son être, à différer de Soi, à préférer l’inconsistance du mensonge à la certitude du paysage, à son inaltérable réalité, à son incontournable essence. Une ombre en forme de triangle reproduit sur le sol la forme simplifiée du bâti. Ombre portée, cube de pierre, massif végétal, amas de galets, brindilles levées dans l’air, tout ceci dessine le lieu d’une immédiate fiction qui, sitôt vue, nous devient familière, identique à une relation de voisinage (Définition même des « affinités »), qui viendrait de loin, du plus profond de l’amitié. Nous regardons la totalité de l’image et nous sommes auprès d’elle, elle nous appartient en quelque sorte, tout comme nous sommes en elle avec facilité, évidence même. Notre sentiment interne s’accroît de cette présence, si bien que cette présence nous serait-elle ôtée et alors il s’agirait d’un genre de dépossession, nous aurions perdu un point de repère, soudain le sens des choses aurait rétrocédé en direction d’une moindre valeur, une pièce manquerait à l’assemblage de notre complétude.

   Avec cette Chose Belle, nous pourrions dire que nous sommes en relation d’amour, comme nous pourrions l’être avec la Compagne hallucinée dont notre imaginaire aurait tressé la forme depuis bien avant notre naissance. Un point d’illisible désir qui nous précéderait et, sans doute continuerait son chemin, notre disparition survenue. Ce que je nomme ici, c’est le surgissement de la Beauté en nous, cette force mystérieuse, cette puissance de soulèvement, cet étonnant magnétisme qui font briller nos yeux, étinceler notre esprit, comburer notre âme. Tout phénomène de rencontre avec la Beauté est de nature quasi extatique, c’est-à-dire qu’elle provoque chez nous les conditions mêmes d’une sortie hors-de-nous, transcendance contre transcendance, conscience intentionnelle ouverte à ce qui la dépasse au motif que l’art en son accomplissement est toujours ce qui est hors, ce qui est haut, ce qui est lumineux.

   Nulle ombre dans la Beauté, elle est une arche de lumière qui, venant à notre encontre, nous féconde et nous porte bien plus loin que ne pourrait le faire un quelconque objet, fût-il prouesse technique. Ce qu’il faut bien comprendre lorsque nous faisons face à une œuvre d’Art, c’est que, si nous sommes atteints au plein de qui-l’on-est, c’est une véritable métamorphose qui trace en nous son sillage de comète. Raison pour laquelle nous quittons le chef-d’œuvre dans la pièce du Musée avec un pincement au cœur, que nous cherchons à en reconstituer, dans le silence de notre chambre, la forme à nulle autre pareille, l’architecture qui soutient la nôtre et lui donne direction et trace la finalité des choses justes, authentiques, lesquelles allées au bout d’elles-mêmes, nous invitent à nous inscrire dans la même courbe signifiante.

    Si, maintenant, nous revenons à l’œuvre d’Hervé Baïs, que nous cherchions à y trouver les sèmes essentiels qui l’amènent à la parution, nous pourrons dire ceci : cette photographie est Belle au titre de sa simplicité, de son exactitude, de l’équilibre parfait de sa composition, des valeurs respectives des lumières et des ombres, de l’économie de moyens, de sa présence qui est déploiement et, nous pourrions dire, située à l’exact milieu d’une « raison sensible », car rien n'est négligé des paradigmes de la raison (appel au sens commun, à l’entendement, au tact, au discernement), mais aussi de la sensibilité (appel au cœur, au sentiment, à l’émotion, à la finesse, à l'élégance). C’est ceci, cette fusion de toutes ces qualités  entre elles, cette confluence de réseaux complexes signifiants, cette osmose de la partie et du tout qui donnent espace et temps quintessenciés, lesquels font se lever en nous les flux qui nous ouvrent à cette dimension d’impalpable, d’indicible, d’inouï au terme desquels, la plupart du temps, nous demeurons « sans voix » car nous n’avons en nous, sur-le-champ, nul mot qui corresponde à notre ressenti interne, nulle cible sur laquelle décocher la flèche d’un jugement que nous penserions adéquat.

   La difficulté, toujours, par rapport à la définition de la Beauté, c’est que le langage dont nous disposons, fût-il l’essence qui nous détermine, se trouve parfois en difficulté pour dire l’épreuve que nous faisons face à la belle musique, au beau texte, à la belle peinture, à la belle photographie. Chaque domaine cité ici, possède en soi sa propre rhétorique, si bien que parfois, les passerelles signifiantes font défaut, l’œuvre enfermée en sa propre autarcie que les mots cherchent à atteindre, mais sans toujours pouvoir y parvenir. Et, pour prolonger cette brève méditation, lorsqu’un commentaire se porte à la hauteur d’une profonde poésie, par exemple, eh bien il n’a guère d’autre choix que la perfection, ce qui revient à dire qu’il lui échoit d’être œuvre lui aussi en son fond et même chef-d’œuvre si le commentaire porte sur un chef-d’œuvre. Ce qui, énoncé de manière différente trouve son équivalent dans l’assertion suivante :

 

Qui veut se porter à la hauteur

de la Beauté doit,

en lui-même, au plus profond,

ménager une place pour une telle Beauté,

c’est-à-dire devenir Beau lui aussi.

Entre ce qui est regardé

et celui qui regarde, il faut, au moins,

un suffisant degré d’équivalence,

sinon la différence est telle

que ne peuvent que se creuser

un hiatus, un abîme, un espace

de totale incompréhension.

 

   C’est parce que j’ai postulé la Beauté en moi, que j’ai préparé son lit, qu’elle consentira, peut-être à ôter quelques uns de ses voiles et à me faire le don de sa nudité. Je crois qu’il y a une évidente corrélation entre Beauté et Nudité, si l’on entend par Beauté ce qui est au plus Haut, par Nudité ce qui se donne sans réserve mais avec la pudeur des choses Belles.

 

Jamais la Beauté ne se peut

dissocier de la Vérité

 

   Le ferait-elle et alors ce ne serait qu’illusion, qu’apparence, que jeu de dupes, or quiconque se questionne à ce sujet ne peut qu’être saisi de cette nécessité.

Partager cet article
Repost0
29 octobre 2022 6 29 /10 /octobre /2022 09:30
Au revers du Noir

« Portrait »

Barbara Kroll

 

***

 

   [En guise de préambule - Cet article, à l’image de beaucoup d’autres, est long, semé de complexités qui en rendent la lecture difficile. Certes, mais la perception du sens est toujours de cette nature, le réel est complexe, l’imaginaire aussi, quant aux concepts, ils s’entrelacent si bien, ils confluent tellement l’un en l’autre, qu’ils constituent une manière de mangrove où domine l’emmêlement des racines et bien d’autres mouvements étranges. Le problème de toute interprétation est modulé, en permanence, par un jeu de renvois où les pensées s’éclairant les unes les autres, se tisse insensiblement un long fil d’Ariane, lequel risque fort d’entraîner le Lecteur, la Lectrice en direction d’un labyrinthe, plutôt que de déboucher en un site d’évidente clarté. Mais c’est ainsi, toute traversée d’une forme d’art exige une pleine présence, une attention soutenue. C’est « le prix à payer » pour parvenir au lieu même où cela ressort, où cela parle et, dans le meilleur des cas, où cela chante.

   Les plus avertis (ies), éprouveront peut-être quelque difficulté à repérer certains concepts philosophiques abordés de manière libre, certains mêmes, au prix de certaines « torsions ». Mais lesdits concepts ne présentent de sens pour moi qu’à être soumis au régime de la singularité car il ne servirait de rien que j’imite en plus mal ce qui, par ailleurs, a été magistralement exposé. Nombre de grands Philosophes ne peuvent être abordés qu’à reprendre à la lettre près le lexique qu’ils ont inventé avec un infini talent. Le risque, en la matière, souhaitant les imiter, c’est de ne pouvoir prétendre s’habiller que des vêtures chamarrées de l’épigone.

   Rester Soi en écrivant, est sans doute la façon la plus précise de demeurer auprès de sa propre vérité. Fonctionnant sous le sceau des affinités, mes textes font le plus souvent appel à des ressources très diverses dont il est peut-être malaisé de suivre le cours. Je suis très orienté vers un syncrétisme qui mêle, d’une façon harmonieuse lorsque c’est possible, les concepts, les cultures, les approches diverses dont chacune peut éclairer les autres. Voici, ceci n’est nulle justification. Simplement une broderie, une rapide dentelle avant même que la méditation du jour ne porte, dans un genre de clair-obscur (voyez mon addiction à la triple entente Noir/Blanc/Gris en tant que symbolique des valeurs du réel, mais aussi de l’imaginaire, mais aussi d’une chromatique signifiante sur les chemins de l’esthétique), ne porte donc sa modeste contribution dans l’entente de ce-qui-vient à nous, dont, tout au plus, nous pouvons essayer d’ôter la pellicule qui en dissimule le sens. Le Sens est tout pour qui sait entendre.]

 

*

 

   Ce qu’il faut imaginer, c’est une Mystérieuse Présence à l’écart du Monde, là où les yeux des hommes ne peuvent nullement porter, là où leur voix devient illisible, là où leur langage tissé d’éther plane haut, sans souci de quoi que ce soit, sans possible conscience qui en anime la sublime Forme. Ce qu’il faut imaginer, une manière de passage infini n’existant qu’au titre même de son passage. Ce qu’il faut imaginer, la Relation entre deux Blancs, une immense zone de Silence parcourant le ciel sans ne s’y arrêter jamais. Ce qu’il faut imaginer, une libre décision du Rien, un flottement à Soi devenu son propre rythme, la scansion d’un Temps sans contenu, d’un Espace vide, incommensurable. Alors tout devient serein, tout devient transparent à Soi, tout devient Tout dans le souffle inaltérable d’un divin Cosmos. Mais, ne vous y trompez pas, je ne parle nullement de Dieu, Dieu est un étant comme les autres, fût-il unique en son genre. Je parle seulement de l’Être en tant qu’Être, ce qui veut dire que je parle du Néant car d’Être il n’y a qu’à s’épuiser dans le Rien. Pour autant la Majuscule à l’initiale pourrait tromper, faire croire à l’existence de quelque Entité Métaphysique sourdement liée à quelque secrète théologie. Nullement. Si l’initiale, ici, trouve le lieu de son effectuation, c’est de manière analogue à sa présence dans des mots tels qu’Infini, Absolu, Esprit, Âme. Des Universaux qui toujours nous dominent du haut de leur Essence, sous la coupe desquels notre sentier existentiel se détermine sans même que nous en puissions éprouver, de façon objective, la puissante énergie.

   En eux, ne pas chercher le cheminement d’une foi qui y conduirait au terme d’une ascèse. Non, c’est bien plutôt de Spéculation dont il s’agit, de Miroir dans lequel se reflètent imaginalement les Archétypes, autrement dit les Formes, autrement dit les Idées. Que les Idées en question n’aient nulle réalité, c’est bien ce qu’il faut penser, contrairement à la Tradition. Que les Idées résultent de l’invention de l’Homme envisagé comme « Theoros », relié à une theôría, à une contemplation, c’est bien ce qui est à postuler qui guidera notre séjour auprès de l’Irreprésentable, de l’Illimité, du non-figuratif, de l’épiphanie barrée. Une Idée simplement spéculaire, s’alimentant à sa propre ressource, moins qu’un souffle ou une vapeur, une Idée. Identiquement, si vous voulez, au Tao qui indique la Voie, le Chemin. Voie, vers quoi ? Chemin vers quoi ? Vers Soi car, dans la plus haute spéculation, ne demeure que cet écho, cette réverbération, ce point nodal qui assemblent le Tout de l’Univers en un non-lieu, en un non-temps, y compris le Soi-microcosme en lequel vient s’abîmer le Tout-Autre-Macrocosme.

   Oui, ceci est vraiment étrange. Oui, ceci est inenvisageable, infigurable, indicible et c’est bien là que, Ceci dont il est parlé, devient l’a priori à partir duquel tout pourrait se dire et faire sens en partant d’un Point-Origine qu’il faut bien amener à titre d’axiome si nous voulons nous-mêmes figurer en quelque façon au lieu de notre Finitude qui, toujours se reflète dans la vastitude, l’Infinitude, nécessité pour nous d’un répondant, d’un terme adverse, d’une courbe sur laquelle inscrire le signe de notre cheminement. Alors nous ne faisons que nous poser à titre de Question au sein d’une Question qui nous dépasse, jeu infini de renvois, fonctionnement dialectique des contraires, lourde immanence face à la subtile transcendance.

   Nous, les Theoros, les Contemplatifs, ne sommes jamais que des images flottantes, des trajets d’un Infini, d’un Absolu  (notre Naissance) à un autre Infini, un autre Absolu (notre Mort), et c’est bien au titre de cet étrange vacillement, de ce balancement ontologique permanent, de cet ondoiement à l’immense force giratoire qu’il nous est demandé, parfois, de mettre notre existence entre parenthèses, pratiquant une « épochè » au terme de laquelle, suspendant le cours des choses, il nous devient loisible de percevoir des dimensions qui, autrement, seraient demeurées  dans l’ombre, un rai de lumière illuminant soudain, pour une fraction de seconde notre conscience, lui donnant éclaircie et possibilité de dire et de voir le Monde d’une façon renouvelée. Ceci peut avoir lieu au cours d’une promenade au sein de la Nature, de laquelle, à tout instant, peut surgir le Sublime. Ceci peut aussi se donner dans l’admiration solitaire d’une œuvre d’art. Ici, nous prendrons appui sur une toile de Barbara Kroll, tentant d’en traverser la texture, de surgir « au revers du Noir », en une Terre célestielle dont, jusqu’ici, nous pressentions l’existence sans jamais en pouvoir atteindre, sinon le lieu exact, du moins créer les conditions d’une possible spécularité, autrement dit d’une effervescence intellectuelle nous extrayant du sol têtu des contingences. Notre ascension en direction des étoiles ne dépend que de nous et d’une rencontre avec cet autre nous, ce paysage, cette œuvre d’art dont nous sublimerons la matière en un processus quintessencié dont notre conscience, et elle seule, peut constituer le ferment. S’il y a miracle en quelque endroit, c’est bien dans la Relation qui, partant de notre regard, découvre à titre de complément harmonieux ce qui lui fait face, l’inclut en soi à la façon d’une ambroisie, le multiplie et le porte à la mesure de l’inouï, du fabuleux, du magique car nous ne sommes jamais que des enfants curieux en quête d’eux-mêmes et ceci, cette manière de solipsisme, loin d’être répréhensible est la plus sûre façon de nous ouvrir à ce qui n’est pas nous mais n’attend que de le devenir.

   Å partir d’ici, en toute quiétude, il ne nous reste qu’à procéder à quelques variations d’essence sur « Portrait ». L’économie du terme, aussi bien que l’économie des moyens picturaux nous placent d’emblée face à une chose essentielle. Certes cette Figure fait fond sur une terre. Cependant, nullement une terre ordinaire. Cette terre est fine, légère, aérienne, une sorte d’argile claire qui fait penser à ces lagynes de la Grèce Antique, vases de mariage à la forme parfaite, symbole de cérémonie, d’alliance, de fête. Å seulement observer cette teinte et déjà nous sommes ailleurs, en de belles promesses d’avenir, de génération, de descendance. Le buisson de la chevelure est noir, identique à la manche de la vêture située sur la gauche. Le Noir est dense sur lequel la vision ricoche sans réel espoir d’en traverser la compacité, d’en saisir le sens. Et pourtant nous savons, en une manière d’intuition, que ce Noir n’est présent qu’à être interprété. Nous ne pouvons pas demeurer dans l’inconnaissance de qui il est, sa présence est trop massive, son lexique trop visible pour qu’il ne nous dise rien de son être. Mais, envisagé seul, en effet il demeure dans son mutisme natif. Alors il nous faut en différer un moment et parcourir les autres variations de teinte, y prélever un sens qui, par capillarité, infusera le Noir, lui donnera des assises plus visibles.

   La main gauche est largement ouverte en éventail, lumineuse, évidente, qui porte en elle une plénitude de sens comme si l’on pouvait lire les lignes du destin sur le dos de la main. Elle ne dissimule rien, se donne comme l’ouverture même des choses, comme si l’index tendu montrait la dimension même d’un réel immédiatement saisissable. C’est ici, maintenant, qu’il s’agit de trouver le milieu, l’élément moyen, le médiateur qui permettront de relier le divers, de l’amener dans la présence d’une façon qui devienne compréhensible. Le vêtement du Sujet est une large plaine Grise qui occupe une grande partie du champ pictural. Comme je l’ai souligné dans nombre de mes écrits antérieurs, le Gris est, par essence, ce qui médiatise les opposés du Noir et du Blanc. Il est, en quelque sorte, l’opérateur de ces deux Signes auxquels il confère une pluralité de significations. Il occupe la fonction du « Theoros », de l’Homme-Contemplateur dont il a été parlé précédemment. C’est par lui, par sa conscience intentionnelle, laquelle transcende tout ce qu’elle touche, que se montrent des esquisses qui, jusqu’ici demeuraient closes, non perceptibles. Le Theoros se saisissant du Blanc (de la main, d’un fragment du cou), le métamorphose en force agissante qui réalise la désocclusion du mutique. Le Noir qui demeurait infranchissable barrière, obscurité fondamentale, voici qu’il se met à s’éclaircir, à proférer quelques mots au gré desquels une possible rhétorique se laissera deviner. Soudain, le Sujet, seulement vu de dos, dévoilera sa propre épiphanie et, éclairés par la valeur du Blanc, nous pourrons introduire, certes de façon entièrement spéculative (comment pourrait-il en être autrement ?), des traits de telle ou de telle manière, donner lieu à un sourire, à une mimique, trouver quelque ressemblance avec un autre Sujet rencontré jadis, ou bien projeter sur l’illisible le degré de nos propres désirs, jeter les fondements d’une esthétique singulière.

   Ce qu’il faut bien comprendre ici c’est qu’il ne s’agit nullement d’un procédé magique ou bien alchimique, que nous n’avons affaire qu’à des projections conceptuelles qui trouveront des correspondances sur le plan des affects, des ressentis, des jaillissements imaginaires. Et ceci sera déjà beaucoup, nous aurons échappé à une confondante aphasie, laquelle est abolition en l’homme de sa possibilité la plus propre, à savoir le Langage. Trouver du sens à quelque chose c’est toujours donner du sens au travers des mots, tout le reste n’est jamais que périphérique, second, dérivé. Dès l’instant où, devant « Portrait » nous proférons, d’une part nous nous assumons en tant qu’êtres-de-Langage, d’autre part, et ceci est corrélatif, nous donnons libre cours au sens du Monde car nous sommes Ceux qui conférons à ce-qui-est la valeur existentielle sans laquelle le Tout Autre demeurerait un insondable mystère.

   Considérant ce Noir en ses soubassements signifiants, comment pourrions-nous faire l’économie, au lendemain de sa disparition, du concept « d’Outrenoir » brillamment mis en exergue par Pierre Soulages, aussi bien dans la merveilleuse matière de ses toiles que dans la constellation pensante dont ce Grand Artiste (sans doute l’un des plus éniments du XX° siècle), a été l’immense découvreur. Car sa découverte, loin de se limiter à la mise en évidence d’un paradigme plastique est bien de l’ordre d’un événement ontologique, c’est-à-dire qu’il participe à accroître, de façon décisive, la sphère d’effectuation de l’être que nous rencontrons quotidiennement, que nous sommes aussi au sein même de notre aventure singulière. Ici, convient-il de citer les propos de l’Artiste au cours de l’une de ses interviews. L’analyse de la survenue de l’Outrenoir est faite de manière admirable, Soulages, non content d’être un grand peintre était un penseur véritable :

Au revers du Noir

Peinture, 29 février 2012 (181 X 162 cm)

Pierre Soulages

Source : ARTSHEBDOMEDIAS

 

 

   « C’est un accident plus « cérébral » que physique. J’étais en train de patauger dans une espèce de marécage noir et de racler un tableau. Ce tableau ne venait pas. Il était de plus en plus noir et à mes yeux de plus en plus mauvais. Je me suis demandé ce qui se passait. Je ne suis pas masochiste. Alors pourquoi continuer à travailler ? C’est donc qu’il y avait quelque chose en moi de plus fort que mon intention. L’intention était de faire un tableau comme ceux que j’avais réussis avant. Je suis allé dormir une heure ou deux. Puis je me suis réveillé et j’ai interrogé ce que j’étais en train de faire. Là j’ai eu brusquement une révélation. Je me suis dit que je ne travaillais plus avec du noir mais avec de la lumière réfléchie dans des états de surface du noir. Quand le noir est strié, la lumière est dynamisée. Quand le noir est lisse, c’est le silence, c’est le calme. C’est une autre peinture. L’outrenoir est une lumière reflétée, transmutée par le noir. C’est arrivé comme cela. Une forme mentale. Ma peinture n’avait pas changé mais mon regard avait changé. »   (C’est moi qui souligne)

   La sémantique est d’une telle richesse qu’il conviendrait d’interpréter mot à mot, mais nous nous contenterons de saisir l’idée générale. Regardons seulement ces purs morceaux d’anthologie et tâchons de leur donner sens.

   « quelque chose en moi » : ici, l’indétermination du « quelque chose » s’ouvre sur d’insondables dimensions. Bien évidemment, il ne s’agit plus, on l’aura compris, de la « chose mondaine » à laquelle nous sommes habituellement attachés, laquelle, le plus souvent, est le lieu même de notre aliénation à la matérialité. La « chose » est de pure essence, elle outrepasse (« plus fort que mon intention »), la mesure déjà transcendante de la conscience intentionnelle, elle est, en quelque sorte, un genre de transcendance au second degré, de sens sur le sens mais qui se trouve « en moi », à l’endroit le plus plein d’une intériorité manifestement fertile, fructueuse.

   « une révélation », ceci fait signe en direction d’un caractère sacré qui, bien plutôt que d’en appeler à la manifestation d’un Dieu révélé, pourrait s’inscrire dans la grâce olympienne du panthéon des Anciens Grecs.

   « une lumière reflétée, transmutée par le noir », la formulation est au moins alchimique, si elle n’est l’idée même de la transsubstantiation qui se donne à voir dans le geste eucharistique de métamorphose du « pain et du vin en la substance du corps et du sang du Christ ». Mais nous pensons qu’il faut demeurer dans les significations « laïques » et la symbolique générale du terme, ne lui attribuer nulle connotation religieuse. Pierre Soulages lui-même en confirme la réalité lors d’un entretien accordé à la « Revue des Deux Mondes » :

   « Autrement dit, je suis agnostique, naturellement et depuis toujours. Je sais que très souvent dans ce que je fais, on trouve du sacré. Mais le sacré n’implique pas le divin. Pour autant je sens, j’ai des émotions, des sensations, je vis là-dedans. Si on n’a pas cela, on est perdu. Sinon que serait l’art, si ce n’était que le confort ! »

   « une forme mentale » : qu’est-ce que l’Idée, si ce n’est, précisément une Forme Mentale ? L’Idée en tant qu’Archétype. (« Du latin idea, issu du grec eidos : « idée », « forme ». Représentation mentale d’un objet de pensée. »

   « mon regard avait changé », comment ici pourrait-on faire l’économie de la « conversion du regard phénoménologique » dont l’interprétation pourrait simplement être la suivante : le regard naturel vise la densité des choses présentes, le regard artistique vise, au-delà de ce fameux Outrenoir, la lumière de l’Idée, autrement dit le rayonnement du Sens.

   Mais, après ce laborieux travail de décryptage des paroles de Pierre Soulages, convient-il de revenir au titre de cet article « Au revers du Noir » et à l’œuvre de Barbara Kroll. Effectuant ceci, il sera nécessaire de garder à l’horizon de sa propre pensée, le concept d’Outrenoir en son lumineux destin. Nous, les Contemplateurs en position de Theoros, symboliquement, notre effusion nous projette au cœur de la médiation du Gris. Effectivement, nous sommes les Passeurs, les termes de la relation, ceux qui assemblent le divers de la Toile en une réalité vraisemblable qui, de facto, jouera avec une métaréalité que la « conversion de notre regard » aura opérée. Sous le massif ombreux de la chevelure, sous la tache d’obscurité de la vêture, déjà et avec soudaineté, se lèvera cette lumière blanche que la main indique, que le fragment du cou initie. Ceci même qui nous était dissimulé, ce visage en direction duquel nous étions en quête, cette épiphanie, cette dimension du visible que nous voulions atteindre surgiront d’eux-mêmes et, dès lors, ce sera le visage même de l’Art que nous rencontrerons de la même manière que l’observation des reliefs des « Polyptiques » de Soulages, par l’entremise de l’Outrenoir livrent cette belle et ineffable Lumière qui n’est autre que la manifestation de la Beauté en son aura la plus étincelante. Parution de la Beauté, autrement dit actualisation de l’Idée-Archétype, ce Rien qui devient le Tout au prix d’un renversement, à la mesure d’un chiasme qui nous fait passer dans l’instant (le fameux exaíphnēs ) platonicien), de la Réalité à l’Irréalité, de la Matière à l’Esprit, du Sensible à l’Intelligible. Ceci n’est rien de moins que le passage d’une temporalité ordinaire, banale, à une temporalité marquée du sceau de l’Illimité, autrement dit de l’Éternité. En termes gadamériens, c’est le saut effectué entre « temps vide » et « temps plein », raison pour laquelle on pourra parler de la « plénitude » dont l’œuvre d’art constitue la source. Afin de bien comprendre les nuances subtiles et pourtant abyssales qui placent la césure entre Temps de la quotidienneté et Temps esthétiquement transcendé, ces quelques explications lumineuses extraites d’un article commis par le Site « L’Autreté » :

   « Cette opération de jonction entre le temps et l’éternité met en jeu une notion singulière, inconnue des autres philosophes, que Platon nomme ἐξαίφνης, ( exaíphnēs ), l’« éclair » ou l’« instantané ». Selon les différents contextes où cet éclair apparaît, il marque une rupture brusque dans le tissu de la temporalité vécue, un jaillissement soudain ou une apparition surprenante venus de l’extérieur. »   

   Tout comme les Contemplateurs Antiques qui scrutaient l’Empyrée dans la crainte mêlée d’émerveillement de voir surgir, d’entre l’écume des nuages, l’éclair du foudre de Zeus, c’est ceci que nous avons à accomplir au sein même de qui-nous-sommes, ouvrir notre regard à la Beauté du Monde, traverser le noir mutique de l’œuvre de Barbara Kroll, se confier à la métamorphose opérée par le sublime Outrenoir de Pierre Soulages, ceci en un seul et même mouvement en direction de l’Idée. Plutôt consentir à être aveuglé par la lumière des Archétypes que d’accepter une cécité qu’une sourde Matière imposerait à nos corps défendants.

   [Pour conclure - Bien évidemment, il y a une importante distance entre l’œuvre de Pierre Soulages et celle de l’Artiste Allemande. Pour autant le rapprochement, je ne l’ai nullement voulu fortuit, plutôt guidé par une nécessité de relation formelle. Si, chez Barbara Kroll, dans nombre de ses œuvres, se joue la dialectique du Noir et du Blanc, bien évidemment chez l’Artiste Français cette préoccupation est constante depuis la découverte du désormais célèbre « Outrenoir ». Bien évidemment, le Créateur des grands « Polyptiques » s’est penché sur le Noir en priorité. Mais il ne s’agit jamais du Noir en tant que Noir, qui se limiterait à cette étroite autarcie. Le jeu des griffures, des stries, des scarifications ne vient entailler la matière qu’à en faire surgir l’être de la Lumière en sa valeur étincelante de Blanc dont, du reste, l’on pourrait commenter à l’infini l’échelle des valeurs, depuis la pureté, l’origine, le retrait, et enfin le silence qui précède toute parole, qu’elle soit humaine, qu’elle soit artistique. C’est toujours à partir d’un sol ontologique que les choses prennent leur essor et viennent à nous avec le souci d’être décryptées, car rien n’est plus douloureux, pour la psyché humaine, que de se heurter à un mur de hiéroglyphes muet qui le placerait, l’homme, face à l’aporie d’un impossible déchiffrement. Être Homme sur la Terre, c’est bien ceci, faire face aux signes qui nous mettent en demeure d’en saisir l’énigme. Nous voulons nous confronter au redoutable Sphinx, seulement pour en dépasser le mutisme minéral. Oui, dépasser !]

Partager cet article
Repost0
18 octobre 2022 2 18 /10 /octobre /2022 08:16
Une juste sérénité

« Portrait d’un homme » - Vers 1435

Robert Campin

Source : Meisterdrucke

 

***

 

   Irrésistiblement ce portrait nous attire comme si notre ego pouvait se projeter en lui. Je crois que nous souhaiterions, d’emblée, accéder à cette manière de tranquille assurance dont il est le lieu de subtil rayonnement. Cependant, il ne s’agit nullement d’un sentiment de joie intérieure qui transparaîtrait à même le visage. C’est du retenu en soi, c’est de la pudeur. Car il serait indélicat de laisser percer des sentiments singuliers, logés au creux même de la confidence, de l’expérience intime. Telle une eau de source, la vie intérieure fait son trajet inapparent dans quelque zone d’ombre dont nul ne pourrait donner le nom, pas plus que décrire son délicat tissu. Ce personnage dont Robert Campin fait le portrait, demeure dans un réel anonymat. Quoi de plus abstrait en effet que « un homme », titre vague de cette toile. Nul point de repère et je pense toutefois qu’il s’agit « d’un homme » appartenant à une classe sociale aisée, sans doute quelqu’un issu de la bourgeoisie avec tous les caractères qui y sont attachés, distinction, culture, distance par rapport aux choses. D’évidence, ce personnage ne provient ni de la paysannerie, ni du monde ouvrier.

   Bien que la toile ne nous dise rien de l’environnement de son habitat, nous pouvons l’imaginer passant de longues heures dans son cabinet de curiosités à admirer ses « pierres de foudre », à lisser du plat de la main ses fossiles aux formes étranges, à observer ses peintures sur pierres, les motifs de ses camées, à laisser errer son regard sur des herbiers qui le font rêver. Toutes ces choses périphériques déterminent aussi bien un univers mental qu’elles mettent en lumière les centres d’intérêt, les affinités que cet Inconnu entretient avec le Monde. C’est étonnant combien ses propres centres d’intérêt, ses propres inclinations, ses choix transparaissent dans le motif du visage. Dans les rides du paysan, ce sont les durs sillons de terre qui se donnent à voir. Dans les mains de l’ouvrier, dans ses cals, c’est l’outil dont le vivant symbole apparaît. Dans le portrait du bourgeois, dans la concentration du regard, l’attention portée, en tant que commerçant, aux nombreux interlocuteurs avec qui il a affaire. Tous, nous exhibons, à la cimaise de notre front, les soucis, les occupations, les félicités, les minces bonheurs, les déceptions qui sont notre lot quotidien, l’alphabet au gré duquel nous composons notre livre de l’exister.

   Si, maintenant, après avoir dressé le fond imaginé de son apparition, je décris en me focalisant sur l’image, je peux dire ceci : ce remarquable portrait est traité d’une façon si réaliste, que le personnage, soudain, se mettrait à proférer quelques mots que nous n’en serions guère étonnés. Ne disait-on pas, à propos de la facture de l’œuvre de Robert Campin, qu’elle était sous l’influence de « la fascination du quotidien ». Oui, le quotidien est fascinant pour qui sait en transcender les formes, en sublimer la prosaïque présence. Å l’évidence, cet Artiste s’y entendait en la matière, à la hauteur d’une touche irremplaçable. Le travail de la mimèsis est à ce point parfait que rien de l’aspect physique n’est laissé dans l’ombre. Ce type de traitement méticuleux ferait presque penser aux modernes fac-similés en cire du Musée Grévin, tellement le souci de vérité y est infiniment présent. Le personnage est là, devant nous, dans sa plus pure évidence, dans cette attitude vaguement méditative qui le rend un peu mystérieux, installé dans la distance, observant le monde depuis le lieu de sa monade, en réserve de ce Réel qui nous le livre si bien dans l’entièreté de son être.

   Ce qui est tout à fait remarquable, ce subtil modelé du couvre-chef, il ferait penser à ces « Crete Senesi », dans le « désert » de Toscane, ce lieu magique semé de mille plis plus harmonieux les uns que les autres, ces chaumes lumineux structurés comme pour dire le rythme universel des choses et des êtres. Le visage, quant à lui, est identique à l’argile mise en forme par le sculpteur, cette assiduité, cette conformité au modèle avant que son esquisse ne donne, peut-être, le motif d’un bronze sur lequel se lira, dans la pureté du métal, l’exactitude de l’être qui y est figuré. La vêture au col fourré, à la teinte foncée, vient clore ce tableau dans des nuances subtiles d’Ivoire, de Rouge-Orangé adouci, de Bitume, une élégante économie de moyens qui vient renforcer le sentiment d’équilibre qui se dégage de cette scène que l’on pourrait qualifier de « bucolique ». L’idée d’un paysage automnal avec ses teintes de Rouille et de Brique s’y trouve inscrit de manière quasiment naturelle. Une douce atmosphère dont on pourrait éprouver la touche délicate, tissée de quiétude, ourlée de suavité, image auprès de laquelle faire halte le temps d’un ressourcement, d’une régénération. Comme si ce Personnage, porteur d’une grande sagesse, pouvait nous reconduire au lieu de la nôtre ou bien en favoriser l’éclosion, en provoquer l’épanouissement.

   Mais ce qu’il convient de dire, face au tissu d’évidence de la sérénité qui paraît se dégager de ce portrait, c’est que nulle sérénité ne se donne d’emblée, que nulle sérénité ne s’inscrit comme le résultat immédiat d’un don que l’on aurait reçu du ciel. Les choses sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. La tranquillité, l’ataraxie, l’équanimité de l’âme ne s’atteignent jamais qu’au terme d’un long travail, d’une infinie patience. On ne naît pas avec la sérénité lovée au creux de son berceau, comme si elle vous attendait depuis la nuit des temps. Toute sérénité est l’aboutissement d’une longue maturation. Il faut avoir connu des soucis et des peines, s’être confronté aux obstacles de l’exister, avoir chuté, avoir échoué, puis avoir pu rebondir, s’être relevé, lesté de toute cette expérience, visité par toutes ces incertitudes, ces doutes, car c’est bien au terme de tous ces conflits, de toutes ces violentes dialectiques que la conscience assure ses assises, prend un nécessaire recul, se fortifie afin que les ornières franchies, les ubacs effacés, ce soient les adrets de lumière qui viennent à vous avec toute leur charge de félicité.

   Sérénité ne résulte que de Lucidité et nulle intuition ne saurait en réaliser les conditions de possibilité. L’on imagine volontiers que cet « homme », dans la gestion de ses affaires, ait eu souvent maille à partir avec les parties adverses, que certaines négociations aient été laborieuses, que des nuits de veille aient été passées sur des chiffres, des évaluations, que des marchés à conclure précédèrent parfois des aubes qu’il souhaitait transparentes. Et c’est bien au motif d’un combat sur lui-même que chaque progrès à bâti en lui, pierre à pierre, cette soi-disant sérénité que nous lui attribuons en tant que l’essence qui le qualifie au plus près.

       Cependant, un regard attentif ne pourra que conforter ces hypothèses. Le regard est méditatif, il traverse le réel sans vraiment s’y arrêter. Une minuscule étincelle d’inquiétude se dessine sur le brun de l’iris. Quelques rides naissantes ornent le front, y tressent une sorte de langueur, peut-être la vague mélancolie d’une réminiscence qui relie à un passé qui n’a pas soldé la totalité de ses comptes. La parenthèse de deux plis referme la base du nez, ce qui, parfois, est signe de contrariété. Les lèvres sont belles, régulières, qui peut-être dissimulent des mots sur le bord de se dire mais qu’il vaut mieux retenir en soi. L’entièreté du visage est de pure et délicate concentration. Seulement, il n'y a pas d’angoisse qui serait visible, pas de tourment qui menacerait à l’horizon de l’être. Tout repose en soi dans un genre de calme qui paraît inentamable. Cet Homme semble occuper le lieu qui est le plus sûr pour lui, un genre de halte sous l’abri d’un port, à l’écart des tempêtes et des coups de blizzard.

   Peut-être est-ce ceci, la sérénité, parvenir au plus haut de qui-l’on-est, sachant cependant d’où l’on vient, disponible à l’égard du temps, ni en retard, ni en avance, installé dans un présent dont la certitude signifie la possibilité de quelque éternité. Si la sérénité vraie existe, elle est bien ce suspens par rapport à une temporalité toujours en fuite, cette insertion dans un présent donateur de sens, sans qu’aucune justification d’accélérer le pas ne se puisse jamais donner. Elle est une intersection de la fluence spatio-temporelle, une disposition de soi dans le simple et le limpide. Ce qui ne saurait signifier que nul nuage n’en traverse jamais le ciel existentiel. Cette toile de Robert Campin est toile du « juste milieu ». Toile du Midi, de la maturité, qui, seule peut donner au beau mot de « sérénité » le sens de plénitude qui lui convient. Alors la notion de vacuité s’estompe pour laisser place à cette belle carnation qui est le chiffre même de la vie. D’emblée, cette toile, bien plutôt que de nous installer dans une posture simplement esthétique, nous convie à une méditation sur nous-mêmes. Saurons-nous y trouver ce halo de sérénité dont nous voudrions être atteints afin d’accéder à cette belle patience qui signe le trajet hauturier de Ceux et Celles qui naviguent au plein des eaux avec confiance et détermination ?

 

 

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2022 1 10 /10 /octobre /2022 09:35
Née du Rien

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   « Née du Rien », combien cette expression est étrange. Peut-on naître de Rien ? « Rien n’est sans raison », disait le Philosophe Leibniz. Chaque étant a une cause. Or, cet étant-esquisse, quelle peut en être la cause ? La volonté de l’Artiste, la nôtre en tant que Voyeurs qui souhaitons que notre regard soit rempli à la hauteur de son attente ? Ou bien l’œuvre d’Art est-elle à elle-même sa propre raison, comme si un mouvement interne en décidait le sort ? Nous voyons qu’il n'est pas si aisé de répondre, que les choses, toujours nous échappent au simple motif que nous ne les saisissons que partielles, fragmentaires, qu’elles disposent peut-être d’une autonomie qui se déroule à notre insu. Si nous visons les choses correctement, selon leur essence même, nous  nous apercevons que notre formule initiale est paradoxale. « Née », suppose qu’Esquisse est arrivée à l’être, qu’elle possède, sinon une chair picturale pleine et entière, du moins un contour en lequel elle abrite sa venue. Ce qui veut dire qu’Esquisse est Réelle et que rien ne pourrait lui retrancher son coefficient de Réalité. Mais, disant « Née du Rien », nous créons aussitôt une évidente antinomie. Puisque le Rien ne peut provenir que de notre imaginaire et Esquisse s’inscrit dans ce Réel qui nous fait face.

   Une scission s’établit entre Réel et Imaginaire, si bien qu’Esquisse nous paraît tel cet être en partage, lequel viendrait à l’être tout en se retirant.  Car, si le Réel a une qualité de présence, l’Imaginaire est connoté tel son envers, à savoir le lieu d’une absence. C’est sur cette indétermination originaire que joue Esquisse, raison pour laquelle elle est simplement en voie de…, ne trouve nullement son terme, prononce un mot de graphite que, bientôt, un autre biffe et c’est aussi la raison pour laquelle elle nous fascine car, située entre être et non-être, c’est bien de notre présence au monde dont il est question. Or Esquisse, nous la voulons Réelle au titre d’une réassurance narcissique. L’inscrivant dans l’ordre des choses visibles, la forêt, le rocher, le crayon, sa corporéité fonde la nôtre. La situant dans l’orbe flou de l’imaginaire, nous la soustrayons à notre entendement et ce motif de fuite nous désespère. Nous ne craignons rien tant que l’effacement, la disparition, la fente abyssale au gré de laquelle notre être n’est qu’un vague tremblement à l’horizon du monde.  Mais il nous faut partir de ce Rien et bâtir quelque chose de plausible.

   Le fond est fond de néant, si toutefois le néant peut faire image. Mais supposons. Le fond est cette quasi-nullité, cette totale indistinction pareille au blanc d’une aube qui ne se décide à poindre et à faire acte de présence. Un blanc de neige qui laisse transparaitre, par endroits, quelques traces de salissures indistinctes. Un blanc de plâtre qui badigeonne les murs d’une cellule monastique : contemplation de la nudité. Un blanc d’Espagne qui chaule les vitres, rien du mystère de la pièce ne doit être dévoilé. Un blanc de visage de Mime, il est le signe d’une vacuité intérieure. Un blanc de Titane dont la pâte éteint les couleurs qu’elle recouvre. Un blanc de Pierrot Lunaire à la recherche de sa Colombine, c’est-à-dire de lui-même. Le blanc de l’Amour lorsque sa mémoire se dilue dans les voiles du temps. Un blanc en tant que blanc qui ne profère que du silence, une parole violentée d’aphasie. Le Blanc.

   Le trait est dans le Gris. Gris pareil à la lumière éteinte d’un toit de zinc.  Gris-Lin, il vit de sa souple rumeur. Gris-Ardoise, il se confond avec la toile du ciel. Gris-Plomb à la teinte sourde. Gris-Souris qui trottine à pas menus. Gris-Acier à peine visible dans le jour qui vient. Gris-Perle, il parle à peine plus haut que la pierre ponce. La ligne « flexueuse » d’Esquisse c’est un presque-rien posé sur un rien. C’est une venue dans la discrétion, c’est une hésitation du geste. Le geste est suspendu à sa propre profération. Il offusque le néant mais avec retenue, c’est fragile l’imaginaire, c’est pareil à un vase en céladon, il faut en caresser la lumière avant d’en éprouver la consistance. Esquisse est effleurement, Esquisse est sortie du Néant, glissement hors du Rien mais à fleurets mouchetés. L’Absence, le Vide ne peuvent se donner selon quelque chose qu’à l’aune d’une muette supplication, rien ne serait pire que la gesticulation, l’absence de retenue. L’Artiste dessinant Esquisse est nécessairement au bord de soi, là où cela tremble, là où cela vacille, là où cela frémit. Créer est toujours courir le danger d’être moins que Soi, d’être plus que Soi, mais alors dans le risque d’une non-coïncidence avec l’œuvre en cours qui ne peut être que présente à soi, sans que quelque diversion puisse détourner son être de la tâche de paraître. Car être-œuvre n’est rien de moins que d’arriver au plein du phénomène, au lieu même de son essence. Or ceci ne saurait résulter d’un geste inadéquat, brusquant le processus de la métamorphose. Car c’est bien à ceci que nous assistons, au passage mystérieux, alchimique, d’une forme originaire à une forme finale, à un genre de transmutation de la matière depuis sa naissance jusqu’à sa plus haute révélation. C’est pour cette raison, du geste magique de la création, que nous admirons le mouvement léger, plein de respect mais en même temps d’assurance avec lequel l’Artiste conduit son action pour donner le jour à ce qui n’était que latent, dissimulé dans quelque pli de l’espace et du temps.

 

Être Artiste est ceci :

 

sortir de l’Imaginaire ce

qui y sommeillait en creux,

le porter à la visibilité du Réel,

le féconder, faire que le menu

de l’immanence quotidienne devienne

l’actuel de la transcendance créatrice,

une ambroisie pour l’esprit,

un nectar pour les sens.

  

   Écrivant ce texte, petit à petit, une image s’est faite en moi, une sorte de mouvement analogique mettant en rapport « Née du Rien » avec « Née de la vague », titre d’un travail du Photographe Lucien Clergue où le cops féminin paraissait naître des éléments eux-mêmes, de la pierre, de l’eau, du sable, du nuage. Féérie du corps humain que la lumière porte au regard, identiquement au geste de naître du Rien. Impression d’unité accomplie, fusion du corps Humain dans le corps de la Nature, Le corps sublimé devient alors un pur prodige dont on ne sait plus s’il est origine ou bien forme purement Idéelle, indépassable, genre de Modèle platonicien dont toute autre forme résulterait en une manière d’inépuisable harmonie. Or, ici, afin de refermer la boucle initiée au seuil de cette écriture, m’inscrivant en faux contre l’assertion de Leibniz, conviendra-t-il que j’énonce, au regard des Œuvres de Barbara Kroll, de Lucien Clergue : « Tout est sans raison », tellement le jugement déterminatif ne s’appuyant que sur l’exercice des concepts, doit le céder au jugement réfléchissant qui fait de l’affection, du sentiment, de la sensibilité, les pierres de touche du jeu libre de l’imaginaire au gré duquel seulement les œuvres d’art peuvent venir à nous dans le trait, la ligne de leur pure vérité. Ce qui est tout à fait remarquable chez cette Artiste Allemande, c’est qu’elle nous place au foyer même de ses préoccupations esthétiques, n’hésitant nullement à nous faire participer à ses tâtonnements, à ses recherches formelles qui nous disent, en leur statut pré-figuratif, antéprédicatif, l’instabilité manifeste du Réel toujours travaillé par une part irréductible d’imaginaire, donc de métamorphose toujours à l’œuvre. Oui, à l’œuvre, ainsi faut-il nous persuader que le Rien que nous penserions inactif, constitue toujours le linéament inaperçu, l’entrelacement avec le Réel dont la peinture est le lieu partiel en voie de constitution. Å nous, Voyeurs d’en parachever le sens. Fût-il singulier, subjectif, entaché de quelque fantaisie. L’exactitude n’est nullement de ce Monde !

 

  

 

 

 

   

Partager cet article
Repost0
8 octobre 2022 6 08 /10 /octobre /2022 07:58
Du Blanc, du Bleu, le Venir-à-Soi

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   Nous sommes toujours trop inattentifs à la venue des couleurs, à leur force d’irradiation, à la dynamique de leur symbolique. Nous voyons du Rouge et c’est seulement une teinte parmi les autres, un mot qui se noie dans le langage pluriel du Monde. Alors nous pensons précisément aux choses du Monde qui exposent ce prédicat tel une vêture, nous pensons à la cape du Petit Chaperon Rouge, nous pensons à la muleta du Toréador, nous pensons à la crête écarlate du Coq. Parfois, au travers de nos pensées nous visons, mais dans une sorte de distraction, quelques lignes signifiantes qui en traversent la rumeur colorée : aussi voyons-nous la fraicheur, la naïveté du Chaperon ; la chorégraphie du Toréador ; la brillante aura du coq parmi le peuple de la basse-cour. Nous ne pensons guère au-delà pour la simple raison que cet au-delà nous le redoutons habité de chausse-trappes, visité de l’œil curieux et mortel des couleuvrines. « Mortel », oui nous avons proféré la cruelle sentence qui, derrière notre masque apaisé en surface, recèle en son sein la morsure Mortelle, celle qui, sans ménagement, nous envoie à trépas sans même tenir compte de notre avis à ce sujet. Car, oui, toujours les choses et aussi bien les couleurs dissimulent-elles en leurs revers la fin tragique d’une aventure. Derrière les silhouettes anodines de Chaperon, du Toréador, du Coq, c’est la Mort elle-même qui se profile, ce que chacun, chacune comprendra sans qu’il soit nécessaire de développer une longue argumentation. Mais, à partir d’ici, il nous faut nous éloigner des rivages de l’Achéron pour gagner ceux à partir desquels la vie se donne en ses esquisses premières. C’est donc de naissance dont il va être question, de venue au Monde selon telle ou telle perspective, selon telle ou telle couleur.

   Celle que, par commodité, nous nommerons « Ligne Bleue », vient à l’être sous les traits de pinceau de l’Artiste. Pour l’instant il ne s’agit que d’une esquisse, ce qui du reste correspond à notre intention d’en dévoiler l’aspect de surgissement à neuf. La texture même de l’œuvre, en sa phase initiale, témoigne de quelque chaos d’où le Sujet proviendrait, portant encore en lui les stigmates d’un étonnant désordre. Cependant nous ne sommes nullement désorientés par ces vigoureux aplats, par cette matière dense qui ferait volontiers penser à la consistance d’une glaise, à la matière ductile d’une argile. Ce qu’il est essentiel de comprendre ici, en ce moment de l’œuvre, c’est son attache encore visible au corps du Monde. C’est bien du Monde qu’elle provient, de sa texture, de sa dimension formelle, de sa substance la plus présente qui soit. L’œuvre ne vient pas de nulle part, elle se décline selon une densité structurelle, elle appelle à elle la pâte, elle appelle le Blanc de Titane, le Noir de Mars, la Terre de Sienne brûlée, l’Ivoire, Le Bleu Ceruleum, le Bleu de Cobalt.

   C’est la pâte, ce sont les couleurs qui sont les signifiants et c’est à nous, au gré de nos variations imaginaires, de dévoiler quelques signifiés, certes subjectifs, bien à nous, mais le Monde quelle que soit la forme qu’il revêt, Monde de l’Art, de la Mode, de l’Architecture est toujours Monde-pour-nous et il est heureux qu’il en soit ainsi. En serait-il autrement et nulle singularité, nulle individualité m’émergeraient du multiple et le Monde serait en pleine confusion et nous-mêmes reconduits à un éternel vertige. Afin d’exister, nécessité s’impose que nous créions nos points de repères, que nous posions le lexique grâce auquel les choses se diront avec une exactitude suffisante afin que, nous en distinguant, nous puissions y apparaître sans risque immédiat de nous confondre dans le tissu qu’il nous tend qui, pour être chatoyant, n’en est pas moins déstabilisant si nous ne prenons soin de projeter sur lui quelque lumière qui nous le rende familier.

   Avec l’œuvre, c’est toujours d’un dialogue dont il s’agit. Nul ne peut rester muet devant une toile sauf à renoncer à penser, ce qui revient à renoncer à vivre. Toujours l’œuvre nous parle et c’est nous qui, parfois, dans le constant égarement qui est le nôtre n’entendons plus le chant qu’elle nous adresse, ces variations colorées, ces formes, ces insistances ou ces retraits de la matière. Bien évidemment, si nous posons les « choses » dans la radicalité, la Toile et Qui-nous-sommes, ce ne sont rien que deux Mystères, deux Énigmes qui s’affrontent en une troublante polémique. Il n’y a guère d’autre issue que celle de nous extraire de cette situation qui menacerait vite de devenir aporétique si nous n’insufflions la mesure d’un Sens au sein même de cette relation. Après ces considérations d’ordre général, que nous reste-t-il d’autre à faire que de décrire ce qui se présente à nous tel un message à déchiffrer ? Or décrire est faire venir dans la présence. « Ligne Bleue », qui est-elle ?

   D’abord, il y a un fond d’inconsistance, un fond pareil au « silence d’une rumeur », l’oxymore indique le non-sens qu’il y aurait à ne s’en pas détacher. Toujours il nous faut prendre du recul, éviter l’adhérence aux choses. Le sens ne provient jamais que de l’écart. Mes sens (et éminemment le regard) me tiennent à la fois à distance et, paradoxalement, me confient à l’œuvre au plus près, dans la dimension de l’intime si je m’adresse à elle en conscience. L’œuvre, je participe à qui elle est et, comme elle est un objet d’un Monde qui nous est commun, je participe d’elle, tout comme elle participe à son tour du Monde. Dorénavant, tout ce que je dirai de « Ligne Bleue », c’est comme si je me l’adressais en une manière de retour, d’écho, de réverbération, comme si je le destinais  au Monde lui-même en sa vibrante polyphonie.

 

Je dis la chevelure, sa belle variation

de Terre de Sienne, de Rouille, de Tabac

et je dis aussitôt la colline de terre,

le revers des mottes, le labour d’automne

dans sa « gloire de lumière »,

je dis aussi qui je suis,

le pantalon de velours côtelé

que j’aime porter dans le

versant lumineux de l’Automne.

 

Je dis le Visage, son ovale régulier,

je dis son masque de plâtre

et je dis en même temps,

les carrières de talc ouvertes sur le ciel,

je dis ma profonde mélancolie

lors des jours tristes et brumeux de l’Hiver,

je dis le Visage de Pierrot Lunaire

du Mime Marceau sur son

praticable de planches.

 

Je dis les deux perles des yeux

 et je dis les lacs lumineux des Alpes

dans leurs somptueux écrins,

je dis les pleurs des peuples tristes,

je dis la nécessité de ma vision,

 la tâche incessante de décryptage

du Monde, des Autres.

 

Je dis le feu éteint des lèvres

et je dis les roches magmatiques

qui veillent en silence depuis

le ventre lourd de la Terre,

je dis le brandon de ma passion,

la peur qu’elle ne s’émousse

sous la meute abrasive des jours.

 

Je dis le torse de chaux

et de blanc d’Espagne

et je dis le large plateau des Causses

semé de vent et parcouru des entailles

des pierres de calcaire,

je dis la dimension étroite de ma joie

contrainte par les vicissitudes du temps

qui passe et moissonne tout devant lui.

 

Je dis le ballant des bras

enserrés d’une frontière bleue

et je dis la mesure étroite du fjord

dans la lumière du septentrion,

je dis la teinte de mes sentiments

quand plus un seul espoir ne brille

 à l’horizon brisé des Hommes.

 

Je dis la main pliée devant le sexe

et je dis les parties de la Terre

à jamais explorées,

je dis la fermeture du sens partout

où les libertés sont bafouées,

partout où mon esprit s’abîme

en ses propres eaux,

elles sont insondables tels les abysses

au large des côtes de rochers.

 

Je dis le presque tout de l’œuvre,

le presque tout de qui-je-suis,

le presque tout du Monde

en leur confondante multitude.

 

   Et je pourrais dire encore le long des siècles et des siècles sans jamais pouvoir épuiser la ressource des Œuvres, du Monde et peut-être aussi la mienne si un destin d’Immortel m’était alloué. Mais chaque jour qui vient, mes forces déclinent, le plus souvent à mon insu et les couleurs de l’enfance de vives qu’elles étaient, elles claquaient tels de vibrants oriflammes, voici qu’elles s’atténuent comme si une vitre opaque l’ôtait à ma naturelle curiosité. C’est si bien de voir tout ce qui vient à l’encontre avec sa pleine charge de Beauté. La Beauté est inépuisable, c’est nous les Hommes qui ne savons la voir !

   Ici est le temps venu de reprendre le titre de cet article : « Du Blanc, du Bleu, le Venir-à-Soi ». « Ligne Bleue » est-elle venue à elle ? Je ne sais et sans doute les Lecteurs et Lectrices n’en sauront guère plus que moi. Le Monde, les Autres, son propre Soi, tout ceci est d’une complexité si troublante que nulle image, nulle œuvre, nul langage n’en épuiseront le sens. Et c’est bien cette dimension proprement abyssale qui fait la grandeur de tout ce qui vient au paraître. Ce qu’il me faut dire, en conclusion, ceci : Le venir-à-Soi est toujours un venir-à-l’Autre, c’est-à-dire qu’il ne s’agit de rien de moins que l’effectuation d’une tâche infinie d’unification. La peinture ne viendra à Soi, autrement dit ne se situera au plein de son être que si, corrélativement, nous nous plaçons au sein du nôtre. Il doit y avoir homologie, correspondance et, dans le meilleur des cas, osmose, fusion car toute signification doit trouver son propre écho, sauf au risque de devenir « in-signifiante », ce qui est de l’ordre inacceptable du néant.

   Seule la convergence intime du divers, sa communauté, ouvrent l’espace d’une communication, d’une compréhension. Nous ne pouvons rester extérieurs à l’œuvre qu’à l’insuffisance d’effectivité de notre conscience intentionnelle. De façon à ce que l’œuvre existe en sa plus réelle valeur, il est nécessaire que nous nous disposions à créer les conditions mêmes de sa venue à l’être. Or, dans la « confrontation », qui donc hormis ma propre conscience pourrait se consacrer à la tâche de faire paraître ce qui m’interroge et ne me laissera en paix qu’à l’instant même où, devenant réelle plus que réelle, elle s’imposera à moi avec tout le poids de son évidence ? Oui, nous êtres cloués à notre incontournable finitude, nous avons besoin de nous rassurer à la lumière de quelques évidences. Peut-être, parfois sont-elles à notre portée. Toujours il nous faut questionner l’Art. Notre propre venir à l’être est sans doute à ce prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
29 septembre 2022 4 29 /09 /septembre /2022 16:44
En attente de Soi

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

    La salle du Musée est grande, blanche, silencieuse. « Grand », « blanc », « silence », les trois prédicats, les trois unités au gré desquels rencontrer l’œuvre, s’y confier dans le souci, peut-être, d’en percer l’énigme. Rien n’est encore décidé de ce qui va advenir. Le matin est tout juste levé, les voitures font leur glissement d’ouate sur le pavé lisse des rues. Le Musée ? Une grande bâtisse. Une porte encadrée de hautes colonnes. De larges baies par où entre la lumière, mais une lumière filtrée, tamisée. Des ouïes zénithales, des oculi à la cimaise des murs. L’Art en sa pure clarté car il faut que la lumière porte les œuvres à leur accomplissement, les nimbe d’un genre d’aube originaire. C’est comme une naissance à Soi, du jour, des choses, du monde, de tout ce qui vit alentour et doit faire sens. Nullement différé. Immédiat. Les œuvres ne sauraient souffrir quelque vacuité qui annulerait leur présence.

   Pour cette raison la peinture belle est à elle-même son rayonnement, sa puissance d’irradiation, son aura et nul ne pourra se soustraire à cette aimantation qui porte en soi quelque souci esthétique, nécessite un lieu où accueillir, un espace où contempler. Il faut cette zone préalable où la conscience du Visiteur, portée en son repos, guidée par un sûr instinct de l’événement qui va surgir, devienne attentive à sa germination. Des grains sont semés dans l’humus du corps, ils vivent à l’ombre de la chair, un trajet déjà se lève qui les portera à l’évidence du jour, et alors, il y aura éclosion, il y aura ouverture et ceci n’aura nul repos qu’une œuvre n’ait été rencontrée, fertile, plurielle selon ses significations latentes, qu’une œuvre n’ait été portée au plein de Soi, là où cela tremble, là où cela résonne, là où cela fourmille.

   Jeune Visiteuse est là, debout dans l’aire blanche de la salle. Face à face de l’Oeuvre, de la Conscience de Visiteuse. Rien n’existe au Monde que ceci, cette uni-dualité qui assemble et pose,  en un seul lieu, la peinture, la présence humaine, l’inclination à être au plus près, au foyer de ce qui a sens. Afin que quelque chose se dise, de l’ordre de l’essentiel, il faut ceci, cette intime liaison qui ne pourrait souffrir quelque approximation, quelque distraction. Jeune Visiteuse regarde l’œuvre, l’œuvre qui, en retour, la regarde. Regards croisés, soudés dans l’entrelacs, abouchés l’un à l’autre dans le régime convergent du chiasme, dans la rencontre de deux points-source qui ne vivent que d’un unique flux, comme si un étrange rayon en déterminait la coalescence. Dans l’instant qui vient, dans l’orbe de silence, dans la résille étroite du jour, mais combien exacte, Deux Entités n’en font qu’Une, Deux Réalités fusionnent et ceci dit la beauté du geste artistique et ceci dit la beauté de Celle-qui-regarde et parvient à Soi dans la vérité la plus juste qui se puisse imaginer.

   C’est par l’œuvre d’art que l’on parvient à Soi dans le site le plus précieux de son être. Jeune Visiteuse le sait depuis la certitude de son jeune corps, depuis l’assurance de ses yeux, depuis la plante de ses pieds qui touche le sol avec la plus grande légèreté. Car, étonnamment, tout est devenu léger, aérien, dans l’instant même de la vision. Tout est allégie de Soi et se dévoilent le domaine des pensées heureuses, le promontoire des joies simples, le seuil des faveurs infiniment renouvelables. Il suffit de dilater ses pupilles, d’ouvrir leur puits jusqu’à la mydriase et alors l’âme (nullement la métaphorique, l’éthérée, l’hypothétique), l’âme vraie, celle qui ressent, aime, se désespère, s’incline puis se relève, l’âme est touchée jusqu’en son tréfonds. Si bien qu’hors d’elle rien n’existe, sauf des poussières de contingences, des fragments de hasard qui flottent infiniment, peut-être au-delà des frontières de l’univers.

   Jeune Visiteuse a accompli l’heureux périple qui l’a soustraite aux tracasseries de l’heure, l’a exilée des divergences, l’a extraite des mors vénéneux de l’angoisse. Elle est totalement à Soi (sans doute l’acmé de la joie, on n’en peut tracer le dessin, seulement en ressentir la profondeur, en éprouver l’heureux vertige), elle est identique à qui-elle-est, sans partage, sans ligne de césure, elle est Soi-plus-que-Soi : le Temps, c’est Elle ; l’Espace, c’est Elle ; la Forme en sa vérité, c’est Elle. Le ruissellement blond des cheveux de Visiteuse, c’est le reflet des cheveux de Celle-de-la-toile. Le sage corsage blanc de Visiteuse trouve sa confirmation dans la porcelaine des jambes de Celle-qui-est-assise. Le noir de la jupe et des collants, c’est le sac à mains posé sur les genoux. L’attitude attentive de Visiteuse trouve son écho dans le geste de repos qui émane de la toile. Seule la flamme rouge du corsage du Modèle diffère et se donne en tant que foyer autour duquel l’œuvre rayonne et se donne à penser. Mais ceci n’affecte en rien l’unité de ce qui a lieu. Cette « différence » n’est présente qu’à souligner les affinités, à illustrer la fusion, le colloque secret qui s’est tissé d’une présence à l’autre. Parfois faut-il une déchirure dans le tissu du monde pour percevoir son harmonie, le flux apaisé qui en détermine le caractère.

   Pour autant, n’existe-t-il que de la félicité, rien ne vient-il troubler l’ordonnancement idyllique qui semble réunir les deux existences dans une assurance sans faille ? Å l’évidence, Celle-qui-est-assise paraît affectée d’une sorte de lassitude dont témoigne son bras droit soutenant sa tête. Fatigue passagère, moment d’abattement, quelque chagrin éprouvé ? Nous ne savons, mais ceci n’est nullement essentiel. C’est moins le thème et la nature de son traitement sur la toile qui importent que la fascination qu’exerce l’œuvre sur l’esprit de Jeune Visiteuse. Bientôt, dans les salles du Musée, seront les mouvements, les chuchotements, les allées et venues des Existants, le théâtre de la vie selon l’un de ses actes singuliers. Peut-être Visiteuse aura-t-elle quitté le Musée, peut-être se sera-t-elle mêlée à la foule anonyme des rues. Certes, le sentiment unitaire issu de sa rencontre avec la Toile commencera-t-il à se diluer, à s’atténuer et même à se dissoudre totalement, au milieu de l’agitation et du bruit de la ville. Mais ceci n’est rien moins que naturel, banal.

   Pour autant tout aura-t-il été perdu, à la manière d’un objet qu’on égare, que l’on ne retrouve plus ? Bien évidemment non, l’objet-Art est d’une autre nature, il ne se dissout nullement parmi la factualité existentielle. Son pouvoir d’émergence, de diffusion, de nitescence est prodigieux, fabuleux. Rien n’est oublié de qui il aura été l’espace d’un instant dans cette salle « grande, blanche, silencieuse », au contact de Celle-qui-est-assise, avec laquelle un événement singulier se sera manifesté. Un bavardage mondain est vite oublié, relégué dans les corridors ténébreux de la mémoire. Une œuvre d’art, si elle est vraie, ne l’est jamais, elle demeure à la manière du pinceau du phare qui balaie la nuit, en dissipe les ombres, en écarte les sourdes menaces. Désormais, entre Femme-au-sac-à-main et Jeune Visiteuse, un lien indéfectible existera pour la suite des temps. Peut-être se réactualisera-t-il au gré d’un souvenir, d’une esquisse tracée sur le blanc d’une feuille, de la découverte d’un sac à main que l’on croyait perdu. Peut-être !

Partager cet article
Repost0
25 septembre 2022 7 25 /09 /septembre /2022 09:20
Au centre même du réseau

« Fille assise »

 

Barbara Kroll

 

***

 

   « Fille assise », nous voici rassurés à même le titre de l’œuvre. Toujours face à elle, l’œuvre, nous sommes désemparés, parfois saisis d’une inquiétude. Légitime du reste. Dans notre face à face avec elle, nul intermédiaire qui, par sa médiation, viendrait nous rassurer, nous réconforter. Oui, par rapport aux formes de l’Art, nous sommes comme dépouillés, nous craignons de n’en saisir qu’un fragment privé de sens, son « explication » totale nous échappant et nous plongeant dans les affres de l’incompréhension. Car regarder l’Art ne revient nullement à en toiser de haut la  Cimaise, bien plutôt à demeurer dans un site de pudeur, de retrait, de modération. Et, de cette position qui, cependant, n’est nulle aliénation, respect seulement, considération par rapport à ce qui est oeuvré, nous nous mettons en position d’attente, disponibles au surgissement. Nous craignons, précisément, que rien ne surgisse et que, laissés en rase campagne, nous ne restions au centre de notre solitude, privés de dialogue, à court de paroles. Car rien ne nous assure de quelque évidence et bien des Voyeurs ressortent des salles des Musées, bien plus démunis qu’ils n'y sont entrés, une frustration remplaçant l’attente du comblement d’un désir.

   Les œuvres de Barbara Kroll, en une première estimation du regard, sont totalement déconcertantes. Nous sommes plongés soudain dans un monde étrange qui n’est ni le Réel ordinaire, ni le complet Irréel de l’imaginaire ou du songe, mais un étonnant Monde Intermédiaire dans lequel les Sujets paraissent sur le point d’une venue à Soi, que le traitement pictural rapide, spontané, parfois à la limite d’une violence, semble biffer à même son énonciation. La forme monte à la visibilité mais selon quantité d’esquisses successives qui font se lever le doute et l’incertitude chez-Ceux-qui-regardent. Un Monde paraît qu’un non-Monde efface et ceci constitue la profonde originalité de cette œuvre tout en jaillissement, en feu de Bengale, en crépitement d’artifices. Ici, tout se dit sous le signe de la rature, de la biffure, de l’incomplétude du trait, de l’hésitation de la tache, de la position du Sujet en ses limites, hors ses limites. Une manière de Néant, parfois nous étreint à la vue de ce qui pourrait paraître en tant qu’illusion, hallucination, comme si l’œuvre, nous l’avions créée de toutes pièces en notre monde intérieur, là où ne vivent que les ombres et la matière tubéreuse de la chair, une cécité en réalité, un clair-obscur où l’obscur domine et relègue tout dans le motif étroit d’un non-sens.

   Alors, ouvrant les yeux, affutant le faisceau de notre lucidité, l’œuvre s’effacerait d’elle-même et rejoindrait la brume et l’ouate inconsistante de nos fantasmes, un désir avorté en quelque sorte. Nous serions en l’œuvre hors de l’œuvre et tout serait à recommencer de notre chemin en direction de la sphère esthétique. Å aborder de telles créations, il faut une disposition d’esprit, une attente réelle des significations qui s’y dessinent en filigrane, il faut, tout à la fois, l’exigence de l’Esthète, l’attente naïve du tout jeune Enfant, l’assurance de la Maturité. Seule cette vision polyphonique des choses nous mettra en mesure de coïncider avec cet univers sensible si captivant. Aimer l’Art n’est que ceci, s’aimer en l’Art et que celui-ci, en retour, sème en nous les spores d’une efflorescence. « Efflorescence », un mot qui traverse nombre de mes énonciations, tellement son pouvoir métaphorique est ensemencé de joie, fécondé de croissance, dilaté de l’intérieur vers cette lumière qui l’attire, en réalise l’admirable photosynthèse. C’est un identique déploiement qui anime les œuvres d’art comme si leur vie secrète fonctionnait sur le même principe métamorphique, à la différence que l’action « pollinisatrice » du soleil, ce sont nos yeux qui en ont la charge, notre conscience qui en ouvre la pure dimension de sens.

    Mais revenons à notre nectar, à « Fille assise » qui nous met en demeure de percer son essence, de nous substituer à qui-elle-est, en quelque sorte. Nous n’avons guère d’autre voie que de butiner l’image, pour filer la métaphore, d’en décrire les aspects essentiels. Saisir quelque chose de sa vérité au prix de la nôtre car c’est bien d’un échange dont il s’agit, hors duquel rien ne se paierait qu’en « monnaie de singe ». Le fond de l’image, mais s’agit-il d’un fond ? ne serait-ce plutôt la trace, brossée à grands traits, du sédiment pathique sur lequel repose l’Humain, cette « passion triste » spinoziste qui est « l’épée de Damoclès » qui toujours nous menace et teinte notre bonheur des cendres toujours possibles dont notre destin pourrait être atteint. Oui, cette dilution de gris que rehausse à peine un jaune usé, nous incline à quelque tristesse dont nous déduirons aisément que le Sujet est atteint d’une sorte d’incurable mélancolie. A moins que ce ne soit nous qui projetions, influencés par les taches quasiment tirées des planches du Rorschach. Alors ça papillonne en nous, des ailes s’ouvrent, et il s’en faudrait de peu que nos ambitions d’Icare ne tournent court, nous intimant l’ordre de rejoindre le sol avant même de l’avoir quitté.

   Et le Sujet-Fille, qu’en est-il de son intime complexion puisque, déjà ses entours versent dans l’indigence la plus confondante ? Le plus souvent, il y a adéquation du Sujet au milieu qui le reçoit. Certes l’on peut affirmer sans crainte de se tromper que « Fille assise » est inclinée à la tristesse, son attitude en dénonce l’atteinte au plein de la chair. Comme souvent chez cette Artiste, c’est le sentiment du confusionnel qui domine, rien n’est lisible dans la clarté et le Voyeur de l’œuvre est placé devant une sorte de rébus dont, peut-être, jamais il ne découvrira le dénouement. « Dénouement » ? Certes cette image est une superposition, un enchevêtrement de nœuds dont il semble que personne ne pourrait parvenir à en démêler l’écheveau. En quoi cette peinture est existentielle-métaphysique, ce que j’ai souvent exprimé à son sujet et qui résonne, du reste, à la manière d’un poncif.

      Alors, observant Celle-qui-nous-fait-face, sommes-nous pour autant inquiets, perdus en nous-mêmes, un brin désespérés ? Nullement et c’est bien là la vertu de l’Art que de nous déporter hors de nous, de nous donner des motifs de réjouissance au contact de l’émotion esthétique. L’émotion n’est négative que fondée sur un sol qui se dérobe toujours, dont l’être n’a ni contours, ni dimension rassurante. Or ici, une juste nourriture est allouée à notre émotion, laquelle nous ouvre à la dimension du connaître ou, à tout le moins, nous dispose à éprouver quelque sentiment nouveau, une vision renouvelée des choses. Le corps de « Fille assise » est un lavis de gris, infime variation de Perle à Ardoise avec quelques touches de Lin. Ce gris est manifestement élégant, tout à sa discrétion, à son empreinte légère. Ce gris est unité. Ce gris est onction et baume. Ce gris tient éloigné un Noir qui serait la figure du Deuil, tient éloigné un Blanc qui serait la figure du Néant. Å l’abri du Deuil, du Néant, nous avançons dans les coursives de l’Art avec l’assurance de Ceux, de Celles qui savent qu’ici est une lumière qui écarte les membranes de suie de l’Ombre. Nous regardons « Fille assise » et plus rien ne compte que le rayonnement de cette esquisse. Oui, elle rayonne. Il suffit de se porter au-devant d’elle avec les yeux curieux et toujours émerveillés de l’Enfant. Et, d’ailleurs ne dirait-on le dessin d’un Enfant qui, dès le pinceau posé, n’a de cesse de courir après qui il est : un rayon de joie dans le jour qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 septembre 2022 3 14 /09 /septembre /2022 07:42
Regard de déshérence

Portrait d'un vieillard et d'un jeune garçon

Domenico Ghirlandaio

1490

Source : Wikipédia

 

***

 

   Si le Réalisme a pour tâche essentielle de décrire le réel, il le décrit parfois avec tellement d’intensité qu’il nous place immédiatement face au vertige de la facticité humaine. Regardant ce tableau, il nous sera impossible de prendre quelque recul que ce soit, de nous dérober à notre condition de Voyant. Une lucidité est requise qui nous fige sur place et nous intime au silence. Cette toile est interrogation originaire quant à notre Destin, elle nous cloue sans ménagement sur la plaque de liège de l’entomologie humaine. Tels de simples scarabées, ou plutôt tel ce « monstrueux insecte » dont Gregor Samsa fait la plus étrange découverte dans « La Métamorphose » de Kafka. Ayant vu, bien évidemment, la sidération ne nous quittera nullement, ourdissant la toile de fond de notre inconscient. Peu importe que nous y songions ou non, la mémoire des archétypes est redoutable. Rien ne s’efface jamais qui a été connu un jour.

   Mais, maintenant, il faut dire dans l’instant ce qui se donne à voir ici. Un Patricien florentin, vêtu d’un riche vêtement rouge garance, tient sur ses genoux un enfant dont il est présumé qu’il s’agit de son petit-fils. Mais, en réalité, le lien de parenté est indifférent. Ce qui importe, la relation entre deux personnages que l’âge sépare mais réunit aussi en un sentiment réciproque de reconnaissance. L’atmosphère qui règne dans la pièce est toute de quiétude, un genre d’assurance à l’écart du tumulte habituel du réel. La lumière est lente, elle lisse les choses, elle glisse longuement, elle est dépourvue de quelque aspérité que ce soit. On dirait une lumière d’icône, toute empreinte de spiritualité, une certaine manière d’idéalité à l’abri du souci, du danger, de ce qui pourrait contrarier et infléchir le chemin dans une direction qui ne serait souhaitée.

   Ce qui, de prime abord, retient le regard, c’est l’attitude parfaitement immobile des Sujets, ils feraient presque penser à ces personnages de cire que le Musée Grévin a plongés dans un bain d’éternité. Il y a une sorte de réassurance narcissique primaire à observer une telle scène qui pourrait bien être qualifié « d’idyllique » si la vision du sens se limitait à sa simple surface. Seulement, la plupart du temps, bien plutôt que d’être de surface, la signification s’élève des profondeurs. La vue du paysage à l’arrière-plan vient renforcer cette ambiance de vie simple et heureuse, la route n’est que lacets réguliers, les collines douces et rondes comme celles de Toscane, la montagne céleste, le ciel à peine effleuré d’une eau parme.

      Le choix du Peintre en ce qui concerne ses couleurs, le luxe délicat de sa palette, les formes aimables, les contrastes atténués, fondus en une belle unité, ce choix n’est nullement gratuit. Il est le fondement sur lequel vient se poser le drame humain car c’est essentiellement de ceci dont il s’agit, sous des apparences pourtant flatteuses, apaisantes, balsamiques pourrait-on dire. Sous cette manifeste idéalité sommeille un prédateur qu’il nous faut bien consentir à nommer : le Temps en sa texture existentielle la plus abrupte, la plus inflexible. Alors il faut dire le travail de la temporalité selon ses différentes valeurs. Le paysage de douce harmonie est image de l’Éternité, au simple motif que la Nature ne saurait connaître ni ses limites spatiales, ni ses limites temporelles. Au-delà d’une colline, une autre colline et ainsi de suite pour le compte des jours à venir. Naturelle illimitation qui nous fait entrevoir l’essence du Sublime devant la scène à l’ample donation, l’Infini s’y inscrit contre lequel se dresse notre singulière finitude.

      Et puisque la finitude vient tout juste d’être évoquée, donnons-lui de plus sûres assises. Elle n’apparaîtra jamais mieux qu’à sonder l’attitude du Vieillard, laquelle est signe de déshérence, comme évoqué dans le titre de cet article. « Déshérence » car le personnage ne pourra longtemps succéder à lui-même. La disparition est proche, la maladie qui ronge son nez en est le témoin le plus visible. Attitude d’affliction du Vieil Homme qui semble prendre conscience des bornes dernières dont le Destin lui a fait le don. L’abattement est patent, la détresse palpable. Et où le seraient-ils mieux que dans le regard vide du Vieillard ? En réalité il ne regarde pas l’enfant qui est sur ses genoux. Son regard traverse les choses, ne s’y arrête nullement comme s’il s’agissait de vitres ou bien de lames d’air sans consistance. Le comble du désespoir est ceci, ne plus percevoir du réel que des fantômes, de simples spectres, ne plus trouver nul miroir qui vous renvoie votre propre image. Tout fuit dans une manière de méta-temporalité sans consistance, sans contours, sans assises. Le regard creux, lacunaire, du Vieillard trouve son exact contraire dans celui de l’Enfant. L’Enfant regarde vers le haut avec la confiance dont son jeune âge est l’inépuisable source. Le Vieillard regarde vers le bas, là où plus rien ne se lève que désolation, perte. Le regard de l’Enfant est ouvert, celui du Vieillard est à demi-fermé, crépusculaire, bien près de s’éteindre.

     Un regard qui ne voit plus que sa propre peine, comme si les yeux s’étaient retournés sur l’étrave du chiasma optique, ne percevant plus que l’opacité, le ténébreux, l’occlusion d’un corps ne parvenant plus à proférer les signes de son existence. Mais le dénuement est si patent qu’il ne convient guère d’aller plus avant. Et maintenant, si l’on regarde depuis les yeux de l’Enfant, que voit-on ? On voit certes un visage de bonté, mais de bonté accablée. On voit le signe tubéreux de la maladie, ce nez difforme qui dit la triste mesure de la corruption de la chair. On voit le regard qui ne voit pas. On voit le puits sans fond de la Condition Humaine. Enfant, est-on affecté de ceci ou bien est-on seulement étonné, ne comprenant nullement ce que cette sombre épiphanie dit de sa propre hébétude ? Oui, il faut croire que l’innocence enfantine est le plus sûr bouclier dressé contre les atteintes du Temps.

   Le Temps de l’Enfance est temps de jeu, d’insouciance, temps qui papillonne d’une fleur à l’autre, prélève ici la richesse d’un nectar, là la fragrance d’une corolle. La lucidité est encore en sommeil, elle est une simple luciole faisant son point inaperçu dans la fenaison estivale. Et il est heureux qu’il en soit ainsi. Toujours il sera temps de convoquer ses yeux à la fête de la mydriase car voir dans la plus ouverte clarté est pur bonheur. Son propre corps, il faut le livrer sans délai aux flux incessants des photons, ils sont les ondes magiques par lesquelles nous gagnons le monde et y demeurons avec la conviction qu’une parcelle d’éternité nous touchera, qu’elle fera son scintillement intérieur et que, tel un photophore, nous avancerons dans la nuit en perforant ses membranes de suie, en ouvrant des chemins parmi la touffeur des ombres, en dilatant le corps disponible des choses. D’abord l’on sera Enfant, puis Adulte dans la force de l’âge, puis Vieillard penché au bord de l’abîme. Ceci, cette cruelle Vérité, tout le monde en est ensemencé quel que soit son stade d’avancée dans la vie et chacun l’assume à sa manière qui ne peut être que singulière.

   Regardez autour de vous les mouvements diaprés de l’existence. Vous y verrez l’insouciance de l’Enfance qui parait se sustenter à son propre motif. Vous y verrez la belle assurance de l’Adulte. Vous y verrez les premiers signes d’une lassitude lors les inévitables assauts de la vieillesse. Vous y verrez le surgissement de la déshérence comme chez ce Vieillard florentin qui n’a plus pour paysage que la demeure étroite de son corps. C’est tout ceci, et encore plein d’autres choses discrètes, que nous dit ce beau tableau de Domenico Ghirlandaio. Jeune, nous n’y voyons que le naturel cheminement de la vie. Vieux, nous n’y voyons que ce regard de finitude dont nous espérons qu’il ne sera jamais le nôtre. Voir est pure joie. Cette œuvre, évident support du tragique, est belle. Ceci voudrait-il signifier qu’il existe, aussi, une beauté du tragique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher