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4 septembre 2020 5 04 /09 /septembre /2020 07:47
Forme habitée de formes.

                             « Inondation ».

                   Œuvres : François Dupuis.

 

 

 

 

    Sur le bord d’un vertige.

   

   On ne sait pas d’où ça vient, comment cela naît, ce qui initie le déploiement, la manière dont cela se développe. Ce que l’on sait seulement, c’est d’abord la sensation, l’impression de tourneboulis, la densité du vertige, l’abîme si, d’aventure, tout ceci ne parvenait à exister, à proférer. C’est quelque part en un lieu du corps tenu secret. Peut-être dans la jungle sombre des viscères, dans l’eau océanique des reins, dans les flux séminaux qui font leur continuel battement, dans l’air étroit des poumons, dans les éclats de gong pourpres du cœur, dans le labyrinthe gris du cortex. Cela s’agite, cela demande, cela fait son étrange chorégraphie, ses sauts de carpe, ses coups de boutoir qui cognent contre le cuir de la peau. C’est au bord d’un évanouissement, d’une possible syncope, cela menace telle l’inondation qui abat les digues, défonce les portes, s’insinue partout où un lieu est disponible, mare liquide en quête de son propre pouvoir, de sa puissance parfois démentielle.

 

   Ici et là des pinceaux.

 

  C’est un matin dans la claire lumière, dans l’instant alchimique qui précède toute profération. Il n’y a pas encore de parole et les hommes végètent, quelque part dans les vagues blanches des draps. On est à peine réveillé, un pied dans le songe, un autre dans le réel ou bien à ce qui lui ressemble. Ici et là des pinceaux, des brosses, des spatules, des bouteilles d’encre, des chiffons maculés, des feuilles tachées, des spalters aux cheveux en bataille, des tubes de peinture, des pots de médium, des forêts de crayons,  des bosquets de fusains,  des  bouts de carton, des meutes de papier. Image confuse, chaos dont rien d’autre n’émerge que la pliure hébétée du désordre, la prolifération du multiple. Le silence est là répandu comme une menace. Le silence négateur qui pourrait décider de tout annuler et l’on ne serait plus que le dernier Voyeur d’une apocalypse. Alors il n’y aurait plus rien que cet infini suspens qui s’emparerait des choses et les réduirait à néant. Ceci est si insupportable qu’il faut bien agir, faire se dérouler son corps de gastéropode, pousser son pied vers la clarté, déployer le périscope de ses antennes, allumer le silex de ses yeux dans le globe transparent de la vision. Peut-être n’y a-t-il de métaphore plus juste que celle-ci pour dire le lent dépliement de la conscience, l’acceptation du destin dans le temps qui vient, qui réclame son dû, qui veut voir l’admirable spectacle du monde où tout vient à soi dans la douleur, certes, mais dans la beauté puisqu’il y a coalescence des deux dans une identique amplitude esthétique.

 

   Inciser le réel.

 

   Dessiner, jeter des traits sur une feuille vierge, c’est inciser le réel, c’est perforer la peau résistante des choses, mais c’est avant tout une sortie de soi douloureuse, une effraction qui sacrifie le corps, le jette sur le papier, le contraint à témoigner, à retourner la calotte intérieure, à poser à la face de ce qui est l’immémorial secret de sa mémoire, à déplier les strates du désir, à exposer la gemme ténébreuse des fantasmes, à faire surgir les pierres brutes et grotesques de l’inconscient, à faire fulgurer les boules ignées de la passion. C’est tout ceci qui exulte depuis la citadelle inexpugnable du corps, cet incroyable puzzle, cette géographie fragmentée des instincts, ces archipels du doute, ces ilots d’incertitudes  qui ne demandent qu’à connaître, à savoir le monde dans la clarté de ce trait,  de cette hachure, de cette biffure du crayon, de cette « conscience nerveuse de la matière »  que synthétisera le tableau peint, la sculpture dans la densité du bronze, l’estampe aux mille lueurs, la terre façonnée selon une volonté qui l’aura amenée à révéler le sens ultime dont elle était détentrice à son corps défendant.

 

   Le geste de la main.

 

  Corps défendant. Corps du créateur en sa retenue. Tant que l’œuvre n’aura pas eu lieu la liberté sera totale d’incliner l’esquisse de telle ou de telle manière. Illusoire liberté puisque tout, déjà, est déterminé par une posture singulière, par les ornières de l’expérience, les chemins événementiels qui constituent le lit, ouvrent le moule dans lequel l’œuvre trouvera à s’épandre telle la nécessité qu’elle était de tout temps. Oui : Nécessité. Oui : de tous temps. Car le pur produit de l’Artiste n’est nullement cette constellation abstraite et autonome foulant les herbes souples du ciel, les avenues infinies de l’espace sans contrainte, sans voie selon laquelle affirmer son être. L’être des choses et celui, remarquable entre tous, de la figuration esthétique transcende tous les temps, tous les espaces. Ne dit-on pas d’elle, la création, qu’elle est éternelle, universelle et, disant cela, on lui confère son essence la plus sûre qui est celle de dépasser les trois extases du temps - passé, présent, avenir -, pour gagner un statut d’éternité. Le moment de l’œuvre n’est jamais que la rencontre d’une conscience avec cela qui l’attendait depuis toujours et était impatient de se manifester. De là les flux et reflux du corps, de là les sourdes reptations dans l’antre mystérieux du fortin humain, de là le geste de la main, ce poste avancé de l’être qui dit la présence au milieu des hommes et des choses.    

 

   Porter au jour cette figure.

 

  Seulement à éprouver cette lame de fond, cette crue toujours possible depuis les remous internes l’on n’a d’autre choix que de se disposer à produire des formes, d’autre issue que de tirer de soi ces manifestations qui ne vivent à bas bruit qu’en attente de la rumeur qui en dira l’exceptionnelle existence. Ainsi, tout au long des jours que le destin posera devant soi, toutes les heures que le sablier annoncera, l’obsession sera la même de porter au jour cette figure, de révéler cette forme, de faire résonner cette teinte, de livrer les dialectiques sous-jacentes, de faire émerger les lignes de tension, d’exhausser des motifs polyphoniques qui sont ceux, le plus souvent inaperçus, des phénomènes existentiels, de leur fécondation par l’esprit, de leur mise en lumière sous l’œil attentif de l’art. Nulle échappatoire qui déciderait de laisser ces linéaments  muets, ces architectures abandonnées au silence des pierres, ces peintures dans l’indistinction de leur nuit primitive, ces sculptures dans le désarroi de leur matière illisible. Tout artiste est toujours cette Forme abritant quantité d’autres formes, plastiques, musicales, lexicales, iconiques qui constituent l’armature de son être et le portent à l’avant de soi dans la dimension de la pure joie.

 

   Son luxe de couleurs.

  

  Formes habitées. Ainsi chaque jour demande son lot d’images, son carrousel de lignes et d’empreintes, sa marée de taches et son luxe de couleurs. Il n’y a pas de répit, il n’y a pas de repos. Rien ne servirait de tâcher d’endiguer les flots, de les contraindre à demeurer dans l’orbe étroit d’une apparente quiétude, d’une lénifiante léthargie. Nulle forme en voie de devenir ne saurait se plier à l’ardeur d’une volonté qui s’ingénierait à contrarier l’urgence d’une ouverture, d’un regard à porter sur la beauté toujours vacante d’un paraître. La forme veut être ce qu’elle est en sa vérité, signe d’une présence effective, étincelle d’une signification qui jouera avec ses formes homologues sur la scène plurielle de la représentation humaine. Car son devenir est toujours l’annonce d’un supplément d’âme dans la dimension anthropologique. Nul homme n’est insensible à la poésie des formes, fussent-elles spirales, frises, courbes anatomiques, décor baroque ou bien classique, figues de l’espace et du temps, ces vergetures, ces cicatrices, ces excoriations qui disent bien plus le monde qu’un discours fût-il éloquent ne pourrait prétendre en évoquer la réalité nécessairement polymorphe, métamorphique, en voie permanente d’accomplissement.

 

   Le dessein constant de l’Artiste.

 

  Tous les jours que le destin pose devant lui, le trait d’un dessin qui n’est que le dessein constant de l’Artiste, l’incarnation de son être puisque tout est projection de soi dans les avenues de la durée. Trois mots évoqués, destin, dessin, dessein dont l’étrange paronymie, plus qu’une simple coïncidence phonétique fait sens en direction d’une unicité de leur parution, aucun d’entre eux ne pouvant s’exonérer de l’autre. Un dessin est toujours dessein s’inscrivant dans la ligne incontournable du destin. Car cette figure attendait à l’instar du  « kairos » des anciens Grecs, ce moment favorable à son éclosion qui guettait dans la nuit silencieuse l’instant de son paraître. Maintenant la voilà qui rayonne de tout son éclat dans ce portrait, ce paysage, cette nature morte, cette sculpture qui témoignent toutes de cette réserve temporelle qui l’abritait alors que nous, les Voyeurs, n’attendions que l’instant de sa venue qui est déchirure du non-sens, arrêt de la prolifération inopportune du néant.

 

    Jaculatoire et éjaculatoire.

 

 Tout geste de création s’inscrit dans cette perspective étonnement jaculatoire et éjaculatoire (de nouveau la mission secrète de la paronymie) qui fait son jaillissement de fontaine en même temps que la puissance d’expulsion du désir trop longtemps endigué dans un corps souffrant. Songeons à Picasso-le-Minotaure jetant sa fougue sur ses toiles, ses dessins, ses sculptures qui témoignent de la violence du choc du révélé et de l’irrévélé. Picasso le magnifique se ruant sur toutes les possibilités des postures figurales dans cette belle période du « Jongleur des formes », ces propositions plastiques à mi-chemin des déformations cubistes du réel et des manipulations hors-sol des onirismes surréalistes. L’art porté à son incandescence à la mesure de cet étonnant phénomène des métamorphoses nous donnant à voir, d’un seul empan de la conscience, la totalité d’une généalogie - larve, imago, papillon -, autrement dit plaçant sous nos yeux hagards la temporalité selon son incessant réaménagement, autrement dit encore ce qui, de l’être, n’est jamais visible mais, l’espace d’une œuvre, trouve la quadrature de son exister.

 

   Afin de connaître.

  

 Tout est toujours inondation. Tout est toujours flux. L’œuvre suspend momentanément ce Déluge immémorial, cette longue fuite liquide dont le réel nous abreuve constamment alors que nous souhaiterions faire halte dans la juste mesure du jour afin de connaître. Oui, de connaître. Là est notre seule chance de voir ce qui demeure celé depuis la nuit des temps ! Les œuvres sont là, éparpillées au sol qui témoignent de cette impatience. Que vienne l’heure de la délivrance ! Enfin !

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3 septembre 2020 4 03 /09 /septembre /2020 07:57

Å cette époque-là de mon existence, je ne sais par quel hasard de mes centres d’intérêt, par quelle inclination de mes affinités, je ne voyais partout que matière à transformation, à passage d’une forme dans l’autre, prétexte au mouvant, au toujours renouvelé, au transitoire, au surprenant. Je devais bien me l’avouer en mon for intérieur et toutes ces médiations, ces échanges continuels des éléments (le feu pouvait soudain devenir eau, la terre se transformer en air), je ne m’inquiétais guère pour ma santé mentale, je constatais seulement que mon imaginaire jouait la ‘folle du logis’ sans me prévenir, si bien que je devais être attentif, marchant dans les rues, à ne nullement prendre les feuilles d’automne pour des papillons ou bien une jeune et élégante silhouette pour un animal fabuleux qui se serait égaré dans le labyrinthe des rues. Heureusement pour moi, ma raison était bien amarrée au réel et un solide fil d’Ariane me reliait aux choses habituelles de mon quotidien : mon appartement sur les quais de Seine, mon bureau dans la salle enfumée de la Rédaction de mon Journal, mes amis que je fréquentais autant que pouvait me le permettre un emploi du temps bien chargé.

   Je passais de longues heures dans la grande salle de lecture de la Bibliothèque Publique d’Information du Centre Pompidou, cette ruche vitrée, à la fois studieuse et agitée, silencieuse et intellectuellement bruyante, diaprée, semée d’incessants mouvements. Les milliers de livres sur les rayonnages étaient les compagnons familiers dans lesquels je puisais souvent le sujet de mes articles, mais aussi la source d’une inépuisable joie. Un jour, tout à fait au hasard (j’aimais ceci, piocher sans quelque projet que ce fût un volume quelconque, espérant que ma fortune serait bonne), un jour donc, ma main heureuse préleva un livre de grand format dont le titre provoquait en moi une excitation, un réel état d’effervescence. Il s’agissait de ‘Perpetuum mobile, métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, ouvrage écrit par Michel Jeanneret, universitaire genevois. J’y découvrais avec un pur bonheur nombre de gravures au titre desquelles : les ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, cette étonnante vision de la laideur en son étrange beauté. Oui, l’impression ressentie était celle d’un vertical oxymore où la notion d’esthétique était bousculée au regard de cet étrange côtoiement, imaginons Quasimodo rencontrant Esméralda. La percussion était si forte, la commotion si puissante qu’une telle réunion ne pouvait avoir lieu que sous les auspices d’une ‘phantasie’ hors norme. Je passais de longues heures à regarder les figures tirées du livre d’Amboise Paré, ’Des monstres et prodiges’, étranges figurations dont on retrouvait un écho dans l’ouvrage de Pierre Boaistuau, ‘Le théâtre du monde’ (1558) :

   « Aucuns enfans naissent si prodigieux, & difformes, qu'ilz ne semblent pas hommes, mais monstres, ou abominations : aucuns naissent avec deux testes, quatre jambes, comme un qui a esté veu en ceste ville de Paris pendant que je composois ce livre. Autres s’entretiennent, et son collez ensemble, comme on a veu en nostre France de deux filles jumelles conjoinctes et liées par les espaules...»

    Bien sûr ces visions et récits étaient fortement inspirés par une conception chaotique, cataclysmique du monde et ce n’étaient point tant ces étranges apparences qui me fascinaient, mais bien plutôt le curieux phénomène de la métamorphose : une nature qui en devenait une autre par un mécanisme dont chacun ignorait la logique interne. Si ces apparences monstrueuses ma dérangeaient, cependant elles ne manquaient de m’interroger au plus haut point et il n’était pas rare que je me réveillasse en pleine nuit en compagnie de ces présences fabuleuses sans réellement démêler ce qui venait en droite ligne du songe, de l’imaginaire, de personnes atypiques rencontrées lors de mes pérégrinations dans la capitale. Ces pensées ne me laissaient que peu de repos dans la journée et il me fallait me concentrer afin que ces brusques apparitions ne pussent perturber mon travail qui demandait bien plus que de l’assiduité, une attention de tous les instants. A tout moment pouvait surgir une réminiscence qui n’était nullement proustienne (cette joie subite de la remémoration), mais plutôt kafkaiennne (ce tragique à fleur de peau), et le début du célèbre ouvrage du natif de Prague déboulait à la manière d’un irrépressible flux :

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux. »

   Je ne pouvais dire que j’étais réellement affecté par cette résurgence, elle me ramenait à l’âge béni de mon adolescence où je passais d’interminables heures, dans ma chambre, à voyager en présence de Kafka, Dostoïevski ou Musil, à la recherche d’un possible monde où exister. Certes je fréquentais prioritairement des auteurs tragiques mais il ne me déplaisait nullement d’intercaler, entre leurs lectures, quelques textes humoristiques de Marcel Aymé, Alfred Jarry, Courteline ou Jules Romains.

   Comme à l’accoutumée, lorsque mon travail m’en laissait le loisir, je me livrais à de longues et fréquentes promenades dans ce Paris si attachant. Je m’étais donné pour tâche d’explorer, petit à petit, chaque quartier, chaque rue afin que rien ne demeurât secret et mystérieux pour moi. Ceci me faisait inévitablement penser au beau titre de l’ouvrage d’Eugène Sue, ‘Les Mystères de Paris’. Je ne savais si mes nombreux périples me livreraient les figures étonnantes de Fleur-de-Marie et du Chourineur. Ce dont j’étais persuadé cependant, c’est qu’une exploration systématique de la moindre venelle me gratifierait de quelque anecdote, de quelque image inattendue dont mon imaginaire était constamment en attente.

   Ce que je dois préciser en premier lieu, avant de raconter mes voyages dans la complexité de la ville, c’est une impression aussi nouvelle que paradoxale qui s’était inscrite dans mon esprit depuis quelque temps. Lorsque je songeais à l’ouvrage du Genevois ou bien que je feuilletais de mémoire le livre de Kafka, que je déambulais du côté des ‘Métamorphoses’ d’Ovide, j’étais pris d’une manière de vertige, une impression de vue décalée, dédoublée, un genre d’astigmatisme dont, parfois, j’avais bien du mal à revenir. Si bien que surgissait souvent en moi la belle phrase de Pierre Reverdy concernant le statut du créateur de poésie : « Le poète est dans une situation difficile et souvent périlleuse, à l’intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité.»  Je ne sais si j’étais soudain devenu poète, cependant le réel qui me faisait face me jouait plus d’un tour, si bien que je me pensais atteint d’hallucinations au milieu desquelles vibrait toute l’énergie condensée du mirage. Mais fort heureusement ceci n’était que passager et le trouble disparaissait aussitôt que mon attention se portait sur un autre centre d’intérêt. Comme une image floue aperçue sur le tourbillon de l’onde dont le regard ne pouvait s’emparer que dans l’approximation, l’indécision, tout retrouvait son habituel visage dès le ris de vent évanoui.

    Cependant le phénomène de la métamorphose, pour étonnant qu’il paraissait, n’était nullement le seul à avoir élu domicile dans le corridor étrange de ma tête. En parallèle à cette vision dédoublée, s’inscrivait ce que je nommerai un ‘pouvoir’, faute de mieux, le pouvoir d’omniscience. A peine un personnage apparaissait-il dans mon champ de vision que je pouvais en deviner la nudité sous la vêture, le contenu des pensées sous le front studieux. De lui, rien ne m’était inconnu, ni son nom et prénom, ni son adresse, ni les lieux où vivaient ses amis. Je dois dire que parfois, cette qualité qui m’habitait confinait à l’étourdissement, sinon à l’éblouissement ou au malaise. Malgré tout je n’aurais pu abandonner ce ‘don’ qu’à m’amputer de coupables et précieuses délices.  

 

   Les chemins de la métamorphose

  

   Station Cluny-La Sorbonne

 

   Après avoir parcouru de long en large de nombreuses rues du Quartier Latin, un peu fatigué de cette marche incessante, je gagne la station Cluny-La Sorbonne où je prends le métro afin de faire une pause et me disposer à observer, à la dérobée, cette singulière faune humaine qui constitue, quotidiennement, l’ingrédient de mes articles. Peu de monde sur le quai en ce milieu de matinée. Une rame arrive, s’immobilise le long du quai avec son habituel grincement. Plusieurs étudiants et étudiantes montent dans la voiture en bavardant joyeusement, on dirait une compagnie de moineaux jouant avec les brindilles et autres graines dans le Jardin du Luxembourg. Je reconnais sans peine Clotilde, l’étudiante en lettres ; Chloé qui hante la Fac de Droit, Emilien l’étudiant en médecine.

   Une dame âgée me précède, s’assoit sur un strapontin. Je m’installe face à elle. Son prénom : Mathilde, elle est retraitée, elle vit Rue Buffon, près du Jardin des Plantes.

   Selon mon habitude je sors de mon sac un livre de poche dont je poursuis la lecture. Je dois avouer, ce matin, j’ai un peu de mal à me concentrer, alors je laisse flotter mon esprit, regardant, les étudiants, puis la vielle dame, puis les étudiants de nouveau. Mathilde est vêtue de sombre. Elle a un sac Adidas en toile, suspendu au bras. Aux pieds, une paire de charentaises avachies.  Sur la tête, un feutre gris fatigué d’où sortent des mèches grises, on dirait des cordons d’amadou.  Ses mains tremblent légèrement. Ses traits sont tirés comme si elle n’avait pas dormi. Sa tête oscille de haut en bas selon les secousses du train.  

   Elle lit distraitement un journal, tournant les pages d’une manière mécanique qui fait penser à l’attitude syncopée d’un automate. Elle lit des faits divers, surtout, des histoires de voleurs à la tire, de malfrats qui sévissent dans les quartiers périphériques, de prostituées de la Rue Saint-Denis exploitées par leurs souteneurs, de gains faramineux au Loto, des objets saugrenus que les gens modestes déposent au Mont-de-piété, des bonnes actions de l’Armée du Salut. Tout ceci je le perçois clairement, comme si je radiographiais sa tête et y observais les idées s’y imprimer au fur et à mesure de sa lecture. Elle paraît absente à elle-même, perdue dans un rêve sans rives, peut-être même est-il déserté, ce rêve, en son centre ? Peut-être est-il vide, sa lecture une simple occupation destinée à tuer le temps ?

 

   Maubert-Mutualité

 

   Des voyageurs montent et descendent. Les étudiants bavardent et rient de concert. De son sac usé, Mathilde a sorti un poudrier et un petit miroir de poche cerclé de métal. Elle ôte son feutre. S’en échappe une chevelure blonde, soyeuse, avec quelques reflets de platine. A ses oreilles, de larges créoles d’or qui se balancent en rythme. Son front est de pur albâtre, lisse comme le jour. Ses joues, sur lesquelles elle applique de rapides touches de maquillage, sont d’un rose délicat, poudrées tel un frimas sur des fleurs de cerisier au printemps. Elle peint ses lèvres d’un geste sûr et doux à la fois, d’une teinte située entre dragée et incarnat. Elle est tout à son œuvre de beauté. Elle paraît souveraine, telle la Reine de Saba apportant ses offrandes au Roi Salomon. Bien sûr, je suis le seul à apercevoir ces prodigieuses transformations. Que penserait donc le trio étudiant de cette genèse qui bifurque brusquement, qui abat comme un château de cartes les prédicats anciens dont Mathilde était affectée pour leur substituer ceux, nouveaux, primesautiers, fleuris, d’une jeunesse qu’elle a peut-être oubliée, remisée au plus profond de la mémoire ? Mais les préoccupations du trio sont à des années-lumière du statut de Mathilde, de mes visions médusées, sinon délirantes.

   Clothilde ne pense nullement au prochain thème de lettres qu’elle abordera sur les bancs de son université. Pas plus que Chloé n’évoque quelque principe du droit international. Pas plus qu’Emilien n’envisage ses prochains travaux pratiques en salle d’anatomie, cette blancheur sépulcrale et chloroformée. Chacun a mieux à penser, mais le décryptage sera pour bientôt, curieux Lecteur, je te sens un brin impatient, peut-être même fébrile !

 

    Cardinal-Lemoine

 

   Un couple de personnes âgées, Henri et Lucette, gagne le compartiment avec quelques difficultés de locomotion. Henri est retraité de la Poste et, bien évidemment, il collectionne les timbres du monde entier. Sa bibliothèque est remplie de Catalogues de philatélie Thiaude, Yvert & Tellier, qui n’ont plus aucun secret pour lui. Lucette était jardinière d’enfants. Sa passion est la cuisine dont, sur elle, elle porte l’emblème épanoui. Ils ne parlent pas, opinent en silence et penchent leurs têtes chenues dans les courbes.

   Les étudiants, légèrement émoustillés par l’événement qui s’annonce,  entonnent une chanson à boire :

« Allez viens boire un p'tit coup à la maison

Y'a du blanc, y'a du rouge, du saucisson

Et Gillou avec son p'tit accordéon

Vive les bouteilles et les copains et les chansons…»

  

   Lucette revoit ‘Gilles’ son amant d’autrefois, l’image est si floue, elle se demande si elle ne l’aurait inventé. Henri, lui, est présentement au régiment, dans la casemate surchauffée, le poêle bourré jusqu’à la gueule. Il tape le carton. Il boit des verres de petit blanc. Mathilde ne pense à rien d’autre qu’à la beauté qui est en train d’éclore, de se propager telle une onde bienfaisante dans son corps étonné. Elle ne se souvenait plus qu’il y avait tant de vigueur, d’énergie dans un corps jeune, souple, élancé, façonné par l’activité physique, modulé par l’amour, fécondé par la joie immanente de vivre, d’éprouver des sensations, de les placer au centre de soi, cette flamme inextinguible que l’on pense éternelle. Mathilde est dans l’entièreté de sa tâche dont rien, apparemment, ne semble pouvoir la distraire. De temps à autre elle vérifie sa vêture. Elle tapote de ses longues mains effilées l’écharpe de soie qui déplie ses vagues autour de son cou. Elle ajuste son cardigan de laine mohair sur sa poitrine qui est ferme, galbée à souhait. Autour de ses bras, de fins lacets d’or où joue la belle lumière matinale. C’est une ‘re-naissance’ qui la parcourt de la tête aux pieds, qui l’énivre, lui fait monter le feu aux joues.

  

   Jussieu

 

   Des mouvements divers qui ne semblent nullement affecter Mathilde qui, sur son strapontin, vient de sortir un livre de son sac. De ses doigts effilés aux ongles couleur rubis, elle tourne délicatement les pages d’un ouvrage de belle édition, orné de charmantes gravures libertines ‘Les liaisons dangereuses’ de Choderlos de Laclos. L’étudiant en médecine a interrompu un instant sa chanson à boire, a jeté un rapide coup d’œil sur le beau livre que Mathilde lit avec la plus grande attention. Alors Emilien n’est plus ici dans le compartiment qui tangue au rythme de ses rails, il est quelque part en plein XVIII° siècle, au centre de cette vie mondaine qui se moque bien des conventions et des usages sociaux. Il est Emilien-Valmont qui use de toutes les ruses que lui offre son imaginaire afin de séduire Clothilde de Tourvel, use également de tous les artifices de son charme pour faire tomber dans son escarcelle la belle Chloé de Merteuil. Il y a soudain comme un air de fête et d’érotisme discret dont on sent le nectar couler entre les travées des sièges. Parfois, ses lèvres carminées, Mathilde les humecte du bout de sa langue rose comme si elle se délectait d’un fruit précieux, peut-être d’une mangue aux saveurs tropicales. De temps à autre, elle se distrait de sa lecture, bat lentement des cils, une lumière bleue  rehaussée de khôl dévoile le velouté d’une paupière. Ses jambes sagement croisées sont celles d’une élégante, ce que confirment, semble-t-il, ses escarpins cerise aux talons infinis.

  

   Gare d’Austerlitz

 

   Tout le monde descend. Les étudiants sont encore effervescents. Ils se rendent à un joyeux monôme du côté du Parc de Bercy. Clothilde se demande bien qui de Chloé ou d’elle, Emilien va choisir pour en faire sa maîtresse d’un soir. Chloé se demande la même chose. Emilien ne se demande rien, il sait qu’ils feront ménage à trois et cette idée suffit à lui réchauffer le cœur.

Un instant j’ai perdu de vue Kafka, Ovide, ‘Perpetuum mobile’ et les choses, soudain, ont repris leur visage familier. Les étudiants sont de simples étudiants, Mathilde est redevenue cette vieille dame qui était montée dans le wagon à Cluny-La Sorbonne. Mathilde s’est levée avec difficulté, le strapontin claque contre la paroi. Elle s’appuie sur sa canne. Ses escarpins vernis ont laissé la place à ses charentaises fourrées. Maintenant son cardigan est à peine visible, recouvert qu’il est par un manteau ancien, rapiécé. Quelques traces de maquillage subsistent au milieu du sillon des rides. Le khôl a coulé, le rimmel a fondu et tout ceci dessine sur le visage la géographie d’un sombre marigot. Sur le quai, sa marche est peu assurée, si bien que je lui propose de l’accompagner, de l’aider à porter son sac. Elle accepte avec plaisir mon invitation. Elle me précise qu’elle habite Rue Buffon, tout près du Jardin des Plantes, à quelques pas seulement de la gare. Cette adresse il me semble la reconnaître, comme on reconnaît un fait ancien que l’on a remisé dans les coursives de la mémoire

   Nous sortons sur le Quai d’Austerlitz. J’offre mon bras à Mathilde qui le prend aussitôt. Elle s’y appuie avec confiance. Je la perçois qui trottine à côté de moi à la manière d’une souris. Je pense à la comptine que chantent les enfants des écoles : « Une souris verte qui courait dans l’herbe ». A partir d’ici, je crois que Kafka revient à grandes enjambées. A côté de moi, me donnant la patte, la Souris Verte paraît au mieux de sa forme. Elle trottine gaiement, lisse souvent ses moustaches, ce qui est un signe de contentement évident. Elle tient serré dans le creux de sa patte droite un morceau de gruyère. Elle en coupe un brin, me le tend. Nous grignotons de conserve. Nous mâchons longuement la petite friandise, elle avec de petits couinements, moi avec quelques onomatopées de satisfaction. On les confondrait presque avec des miaulements ou bien des ronronnements. Il y a quelques passants dans la rue qui promènent leurs chiens. Je ne sais pourquoi, un gros Labrador noir a grogné lors de notre passage. Son maître a dû tirer sur la laisse pour qu’il ne s’intéresse plus à nous. Bien sûr Mathilde-la-Souris a tressailli, elle n’aime guère ces colosses des rues qui l’effraient et je la comprends. Ma Compagne est rassurée, voici l’essentiel. Nous arrivons devant l’entrée de l’immeuble de Mathilde. « Vous monterez bien prendre quelque chose ? », me dit-elle et je vois ses moustaches trembler d’aise. « Oui, bien sûr, volontiers. »

   Nous montons l’escalier. Mathilde-la-Souris doit trottiner plus vite que moi. Il faut dire les marches sont hautes pour sa petite taille, alors que pour moi, c’est un simple détail. Cependant les dernières me donnent un peu de mal. Je ne sais pourquoi mais je dois prendre un peu d’élan pour arriver sur le palier. Souris me précède dans son charmant petit appartement, bien entendu il me fait inévitablement penser à une souricière, mais à une souricière pour le plaisir, non pour la peine. Je m’assois sur le canapé pendant que Mathilde s’affaire à la cuisine. Elle revient bientôt avec deux écuelles remplies de croquettes fort odorantes, sans doute à base de poisson. Je m’approche de mon écuelle. Je lape à petits coups de langue. Je nettoie régulièrement le crin de mes moustaches. Mathilde me regarde manger avec un réel contentement au fond de ses petits yeux.

   Parfois, je fouette l’air de ma queue afin de chasser une mouche qui tourne autour de moi et m’agace. Cela fait rire mon hôtesse. Nos amuse-gueules terminés, Mathilde me dit : « Serais-tu d’accord pour aller jouer au Chat et à la Souris dans le Jardin des Plantes ? » Bien sûr j’accepte. Je jette un coup d’œil dans le miroir de l’entrée. Je crois bien que je me trouve en beauté. Ce long poil angora est si souple, si élégant, à la blancheur de neige. Ces oreilles à l’intérieur rose, si adorables. Ces yeux couleur d’ambre, si clairs. Ce museau si délicatement frais, brillant. Cette queue si touffue. Ces pattes si douces. Décidément Mathilde et moi faisons un beau couple. Oui, très beau ! Peut-être nous marierons-nous. J’écrirai un article à ce sujet. Son titre : ‘Les noces d’un Chat et d’une Souris’. ‘Ça aura du chien’, comme me dira, sans doute, Berlant, mon Rédacteur en chef.

 

   Epilogue

 

  Vous lecteur, vous lectrice, penserez avoir lu une histoire à dormir debout. Sans doute, mais rien n’est si simple. Voyez-vous, cela fait quatre ans que j’ai écrit l’histoire que vous lisez aujourd’hui. Mathilde et moi sommes en ménage. Nous coulons des jours heureux et passons des après-midis entiers à jouer au Chat et à la Souris sous les épaisses frondaisons du Jardin des Plantes. En ce moment, je termine une longue cure psychanalytique commencée au début de ma relation avec Mathilde. Mon thérapeute a diagnostiqué, chez moi, une tendance à la fabulation, à la mythomanie, si bien que, me prenant pour un chat, j’en venais à oublier mon statut d’homme. Parfois, d’un ton un brin sentencieux mais cependant amical, le Docteur Lecerf me disait :

    « Voyez-vous, mon cher Bengal, un chat qui se prendrait pour un homme, passe encore, mais un homme qui se prend pour un chat, alors là c’est un comble ! C’est comme si le Pape se prenait pour sa ‘Papamobile’ ! Le jour où vous ne miaulerez plus pour prendre un rendez-vous, le jour où vous ne courrez plus après la première souris venue, alors vous serez guéri, alors vous aurez terminé votre cure ! A bientôt Bengal, portez-vous bien ! ».

   Je ne sais pas pourquoi mais, en me quittant, Lecerf m’a tendu sa grosse patte velue, je sentais les nervures de ses griffes juste en dessous. Il a miaulé un vague au revoir, lissé ses longues moustaches, a balayé son tapis persan de sa queue. Je vous assure, ce Psy a besoin d’une thérapie ! Sans doute faudra-t-il que je le fasse allonger sur le divan. Il n’aura nullement besoin de parler. Je lirai en lui comme au travers d’un livre. Comme si, connaissant par cœur l’histoire des ‘Liaisons’, je savais par avance les destins de tous les protagonistes par le menu. Il sera épaté, Lecerf, je vous le jure, il sera épaté !

 

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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 08:11
Graver : dire l’être.

 

Beng Herman.

Gravure de François Dupuis.

 

 

« Ce matin j'ai appris la mort d'un artiste indonésien que j'aimais beaucoup. Chaque fois qu'il postait un dessin, il commentait "for all my best friends yes "

J'ai passé la journée à faire ce portrait de lui, avec le moyen que j'utilise en ce moment : la gravure.

Rest in peace Beng Herman, I miss you already. »

                                                                                         

                                                                                                  FD - 17 Octobre 2017.

 

 

 

 

   [Note liminaire : on lira l’article suivant non comme un inventaire rigoureux des techniques de gravure mais dans l’optique d’un décryptage du sens dont ce procédé est, à notre avis, porteur en l’essentiel. Il s’agira donc d’en repérer les traces symboliques et de les lire, par contraste, par rapport à d’autres modes du pictural, dessin, peinture, sculpture.]

 

 

   Etymologie.

 

   Toute forme portant en elle les traces de significations anciennes, il convient, en premier lieu, de se pencher sur la réalité étymologique du mot « gravure », son sens étant attesté dès le XIII° siècle sous le terme de « graveure » ou « rainure d'arbalète », cette première nomination dans l’ordre de la balistique lui confère, d’emblée, une orientation toute particulière. Si, à la rainure, est destinée une flèche, alors on saisira mieux l’enjeu « guerrier » d’une telle encoche par laquelle destiner le jet d’un projectile à un éventuel ennemi. Déjà, dès les signes originels du lexique, se donne à voir le geste d’agression, lequel n’est que l’art de la guerre, lequel, à son tour, consiste en l’art de donner la mort. Il existe une évidente chaine sémantique qui conduit de la rainure à la gravure en passant par la blessure qui est le signe annonciateur d’une négation de l’être. Une formule ramassée pourrait donner à comprendre l’acte latent qui fomente de bien sombres desseins, sous l’équivalence : gravure = blessure = mort. Et ceci n’est nullement violence interprétative. Chaque mot du langage est chargé de cette polysémie que l’Histoire a remaniée au cours de ses avancées temporelles.

 

   L’outil.

 

   Il n’est certes pas indifférent qu’un des outils destiné à la gravure soit le burin. Et, bien entendu, ce terme n’est nullement réservé à la taille de la plaque de cuivre mais s’illustre en tant que médium de façonnage de bien des matériaux, à commencer par la pierre et l’on pense inévitablement au geste du maçon, mais aussi du sculpteur, figure que hante l’image de Rodin faisant surgir du bloc de matière l’image méditante du « Penseur » qui domine « La Porte de l’Enfer ». (En réalité le célèbre Penseur ne médite nullement un concept métaphysique ardu mais tente de se soustraire de toute son âme et de son corps en tension à son désir que fouette la figure féminine). On évoque aussi la haute stature d’un Brâncuși  sa lutte à mort contre ce qui résiste et finit par être vaincu, d’un  Brâncuși donc érigeant ses colonnes sans fin (les bien nommées !) comme de vivants antidotes à une disparition annoncée.

    Et le burin n’est pas seulement l’instrument que l’on convoque pour maîtriser, dompter la matière mais il est également cette lame biseautée dont use le chirurgien pour façonner l’os et réparer les dégâts qui s’y sont accidentellement imprimés.

  Donc, partout, dans des gestes aussi divers en apparence que ceux du maçon, du sculpteur, du chirurgien, un même effort, un même combat, une identique douleur et, au terme des actes, la mise en échec ou le simple fait de différer les assauts de la finitude.

 

    Le lexique.

 

   L’artiste qui grave sa plaque de cuivre est, bien évidemment, le simple écho des artisans ici évoqués (il se rapproche aussi du dinandier dessinant ses arabesques sur le plateau de cuivre, de l’orfèvre logeant dans l’intimité du métal le luxe de l’intelligence et de l’habileté, le précieux d’une immémoriale patience), l’artiste donc est confronté à ce minutieux travail de destruction grâce auquel, plus tard,  son œuvre fera phénomène au grand jour. Mais il s’agit toujours d’un combat, d’une lutte, d’une polémique.

   Le vocabulaire de la gravure en est la belle et immédiate illustration. Quel que soit le support, on l’entaille, on le mord, on l’incise, on le ronge, on l’attaque, on le creuse, on y imprime des sillons, on le coupe, le rainure, y introduit des scarifications, y ménage des échancrures, y fait apparaître de minces failles, on le blesse, le taillade, on y fait naître des raies, des gerçures, des écorchures, on y soulève des copeaux, y soustrait des vrilles comme s’il s’agissait d’une peau humaine (de l’Artiste, du Voyeur de l’œuvre ? ), comme s’il fallait passer outre la résistance des choses, y imprimer le sceau de la volonté du créateur.

  

   Gravure ou l’art du tragique.

  

   Ici, il faut poser la thèse suivante : si toute œuvre d’art peut s’illustrer comme mise à mort de ce qui est à faire surgir, mise à mort de la toile vierge, mise à mort de la page blanche, mise à mort de la pierre, du bloc d’argile, rien autant que la gravure et de manière décisive, radicale, ne vient offenser le support à partir duquel donner quelque chose à voir avec cette surprenante énergie, pulsion de mort à l’œuvre, trajet en l’artiste d’archétypes qui creusent (gravure) les sillons de la tragédie dont toute existence porte l’empreinte.

  

   Certes « Guernica » de Picasso et son effrayante impression d’écartèlement, « Le Cri » de Munch et son irrésistible pouvoir de dissolution, les incendies colorés de la toile « Paysage aux arbres rouges » d’un Vlaminck, impriment, chacun à leur manière, dans la psyché humaine, le sceau indélébile de la destinée en ses plus insupportables apories. Mais ces artistes, malgré la violence de leur témoignage, demeurent en-deçà du subjectile qu’ils maculent certes, qu’ils malmènent, on croirait entendre leurs coups de brosse rageurs, cependant ils n’ont nullement franchi la ligne de partage que constitue le support même, ils restent de ce côté-ci du réel, ils ne traversent pas la zone de feu et de flammes au-delà de laquelle c’est l’acte de création lui-même qui s’abolit en proférant la mort du Sujet, à savoir la Surface censée recueillir la sève d’une parole, non l’acide qui la dissout et la reconduit au Néant. Autrement dit l’œuvre d’art comme néantisation.

  

   Burri - Klein - Fontana.

  

   Cette limite physique, mais aussi éthique (le meurtre n’est plus en acte mais en puissance), les artistes regroupés sous le vocable, outre-Atlantique, de « Destroy the picture », cette sauvage transgression d’un contrat passé avec le vis-à-vis qui est supposé recevoir la forme et la porter à sa lisible parution, des Artistes donc comme Alberto Burri avec ses sacs rapiécés, troués, Yves Klein brûlant ses panneaux au chalumeau, Lucio Fontana lacérant ses toiles, tous ces novateurs ont provoqué le réel jusqu’à le dissocier, le réifier à tel point qu’il n’apparaît plus qu’à la mesure d’une simple contingence, d’un objet du quotidien usé (voir Arte Povera), initiant en un seul geste la chute de l’objet esthétique transcendantal en sa pure immanence, autrement dit en son atteinte mortelle.

  

   Gravures dans le tissu du monde.

 

  Ici le geste d’agression paraît se constituer en cette insoutenable prose iconoclaste qui annonce la mort de l’art lui-même comme ultime essai de proférer ce qui jamais ne peut l’être, cet être insaisissable qui toujours se dérobe et qui, sous de multiples figures, portraits, paysages, natures mortes, abstractions est toujours en fuite pour un illisible destin. Le travail de Fontana est ce geste pathétique reproduisant la longue tribulation de la geste humaine sur des sentiers aux mille fascinations qui, toujours, demeurent imparcourus en leur entier. Seulement des fragments, des oscillations, des clignotements, puis la longue nuit qui se pose comme cet inconnu à déchirer, entailler, hacher (autant de gravures dans le tissu du monde) afin qu’au moins une fois, dans un brusque éclair de la conscience, soit aperçu l’au-delà métaphysique auquel l’homme se heurte depuis des millénaires sans pouvoir en dire quelque chose d’approchant, de cohérent. Au-delà de cet éclair, par définition aveuglant, ne demeure que l’homme en sa solitude, en son éternel questionnement.

  

   Homme entre deux écueils.

 

   Malgré tout un geste aura été accompli identique à celui du naufragé s’accrochant à son écueil. Peut-être ne s’agit-il jamais que de se soustraire aux eaux diluviennes ! Peut-être l’homme en sa condition n’est-il qu’un égaré flottant entre deux eaux, celles du Fini qui le taraudent, celles de l’Infini qui le condamnent à une révolution sans fin autour de sa propre énigme. Etrange parcours ontologique que cernent deux Néants identiques : celui d’une dissolution, celui d’une douloureuse incomplétude de l’être qui, jamais, ne peut faire se rejoindre ces perpétuels non-sens constitutifs de l’exister en leur angoisse  la plus patente.

  

   De ce qui se laisse voir dans la gravure.

 

   Mais rien ne sert de disserter, il faut montrer. Geste de la monstration ou l’art en sa demeure fondamentale. Et, afin d’expliciter la thèse énoncée, rien ne sera plus parlant que de convoquer quelques gravures des Grands Maîtres de manière à y déceler le drame sous-jacent qui en parcourt les sombres feuillures et entaillures. Que l’on songe simplement  à Albrecht Dürer, à son autoportrait de 1493.

  

 

Graver : dire l’être.

Autoportrait.

Albercht Dürer.

Source Wikipédia.

 

 

   Y devine-t-on l’espace d’une joie, fût-elle mince ? L’air est sérieux, l’attitude compassée, le regard enfoncé au creux des orbites, pareil à un signe avant-coureur de la mort. Longue mélancolie qui s’égoutte le long de la gouttière du nez, chute sans fin des lianes des cheveux indiquant la force inéluctable du destin, le non-sens que constituerait le fait de vouloir y résister. Peu de détails du visage qui en adouciraient les traits. Seulement quelques lignes de force, seulement quelques hachures disant la cruelle verticalité de l’existence. Nulle complaisance dans cet autoportrait qui est traité telle la rigueur d’une planche d’anatomie figurant la stupeur de l’écorché dans le jour livide d’une salle de dissection. Nous regardons cette image et elle demeure gravée en nous identique à son coefficient d’effroi.

  

   Vision pénétrante de Rubens.

 

   Et puisque nous évoquions l’écorché, comment ne pas faire place à cette autre vision dantesque de Rubens, lequel gravant dans le métal les fibres, les tendons, les ligaments, les aponévroses, les faisceaux de muscles, nous livre en sa confondante posture ce qui n’est plus homme, qui n’est encore ce cadavre dont seuls les os subsisteront pour témoigner d’une existence parvenue à son terme. Et quelle technique autre que la gravure aurait pu en restituer l’insoutenable splendeur ? Oui l’effet est saisissant qui nous conduit à manier la figure contrastée de l’oxymore. C’est ainsi, toute douleur exacerbée, toute représentation d’une anatomie souffrante nous offre le luxe de sa  beauté. Or, par « beauté », il faut entendre ici le lieu d’une flamboyante vérité. Cet écorché dont la tension est extrême, résiste de toutes les fibres de son corps (ces hachures, ces croisements de lignes, le jeu du plein et du vide, la précision de scalpel du trait, de son exactitude, de sa rigueur, de sa monosémie)  résiste donc   à l’appel du rien, à l’invite du néant par lesquels faire se dissoudre la présence humaine. Or cet ultime héroïsme est beau à la manière dont une vertu habille celui qui en est le dépositaire  d’une auréole de clarté. Mais quel procédé hormis la gravure aurait permis cette précision chirurgicale, cette brillante dissection, cette turgescence des nervures qui forgent le corps en sa plus essentielle nudité ?

 

 

Graver : dire l’être.

L'Écorché de Paulus Pontius

d'après Pierre Paul Rubens,

Bibliothèque nationale de France.

Source Wikipédia.

 

Graver : dire l’être.

Détail.

  

 

   Gravure de François Dupuis : mise en perspective.

 

   Cette longue évocation ne fait que nous ramener à ce portrait de Beng Herman dont François Dupuis a su nous donner la très exacte représentation, traçant à même le cuivre les lignes fondamentales de cet être du lointain. Bien évidemment le pathos ne peut qu’être visible puisque ce travail est l’hommage d’un artiste vivant à un autre disparu. Etrange croisement de destins qui se disent en mode coalescent, comme si une existence en déterminait une autre, cette autre faisant retour, par le biais du trait, à une manière de re-naissance. Oui, de re-naissance car toute œuvre vraie est de cet ordre qu’elle initie, sinon un éternel retour du même, du moins une efflorescence au terme de laquelle confirmer le lieu d’une rencontre, l’espace d’une aventure commune.

  

   Sauver de l’oubli.

 

  Combien ce visage est vrai qui vient vers nous. Etonnante présence, confondante élévation de l’être comme si ce dernier, surgi des limbes, faisait effraction parmi nous. Car là est bien la surprise, l’homme surgit de ce fond dont il semble provenir telle l’image photographique qui se lève du bain révélateur afin que nous en saisissions la trame complexe, les milliers de lignes qui la composent, les confluences de rides, de dépressions, d’éminences qui disent la figure humaine en son exception. Cette image est poème, ode, dire essentiel se détachant d’un silence, « l’offensant » afin que la profération exténue la probable disparition, que la présence enfin reconnue vienne à notre encontre. Sauver de l’oubli, mission de l’œuvre dès l’instant où elle commémore, rend visible ce qui a été qui, jamais, ne s’effacera. Toute existence est gravée dans le marbre, inscrite au fronton du temple de l’humain, tissée dans le multiple palimpseste des jours. Eternelle en quelque sorte.

 

 

Graver : dire l’être.

   Lexique formel.

 

   Le front est bombé où se tient la flamme de l’intelligence, des lueurs s’en échappent tels de vibrants feu-follets. Cheveux en cascade qui encadrent le visage, en disent le somptueux emblème, la belle générosité. Hachures du front dont l’attention, la concentration sont les indices les plus apparents. Charbon des sourcils qui abritent la nappe du regard, cette sombre luminescence touchant toujours les âmes sensibles qui vibrent au rythme harmonieux du monde. Nez droit auquel se relie la double cavité des narines, ces orifices par lesquels rendre patente la scansion de la vie, inspir/expir et tout est dit de l’amour et de la mort, cet insaisissable Janus à la tête double, aux desseins si complexes qu’ils en sont inséparables, comme l’avers et le revers d’une pièce de monnaie. Et ce trou de la bouche, ce mince gouffre proférant le chant du langage, cette exception, ce don de l’Homme et de lui seul parmi la sourde confusion du vivant. Cette doline inaperçue qu’entoure, que protège la double fluence des moustaches, de la barbe, cet infini tissage de la sagesse, ce recul de soi des processions mondaines, cet abritement de l’être en sa conque verbale car dire c’est être et nulle part ailleurs de plus convaincante réalité.

Graver : dire l’être.

Détail.

  

   Tracé épileptique du vivant.

   

   Mais quoi donc d’autre que ce fourmillement assidu de traits, cette belle multiplicité des signes, ces croisements de paroles que sont traits, hachures, tracés, fibres, déchirures, ces brèches qui sont l’intervalle entre les signifiants, ces trous qui disent l’ombre, ces réserves qui profèrent la lumière, quoi d’autre que ces échancrures où souffle l’haleine blafarde du néant, ces hiatus qui suspendent la lecture, initient le crochet du questionnement, quoi d’autre que ces coupes et cassures, ces blessures, ces accrocs si semblables aux accidents de l’existence, ces rainures où s’enlise le destin, ces découpures qui isolent, ces césures ménageant une halte dans le chemin, ces balafres dont toute vie est atteinte, ces fractures, ces écorchures qui flétrissent la peau du réel, quoi d’autre donc de plus performatif (car le trait ouvre le champ immédiat d’un passage à l’acte sans délai), de plus incisif et de décisif eût porté au regard la trame complexe d’une existence, les sillons ouverts d’une terre tailladée par un coutre, retournée par le versoir des aventures humaines ? Quoi d’autre que la gravure pour initier le tracé épileptique du vivant, imprimer à même les consciences le chiffre de l’exception d’être, tracer une voie, ouvrir un monde ? Quoi d’autre ?

 

   D’une peinture qui ne saurait dire.

 

 Maintenant imaginons ce portrait sous l’angle d’une peinture, fût-elle réaliste, expressionniste ou bien même impressionniste. Qu’y voyons-nous qui métamorphose l’œuvre en bien autre chose que ce qu’elle est ? Sans doute une brosse impatiente, nerveuse, a-t-elle imprimé dans la pâte, la souplesse de l’huile, certains prédicats qui se montrent dans la gravure, mais gageons qu’il y a eu euphémisation, assourdissement des traits, dilution à la manière d’une composition d’un Turner, cette irisation du réel qui en déplace la structure pour nous la rendre immédiatement plus poétiquement lisible. Et le problème est bien le « poétiquement » qui se donne sous les auspices de cette vision approchante, à mi-distance du rêve, à mi-distance de l’imaginaire avec, tout au centre, comme dans l’œil du cyclone, une légère persistance du réel, ces tourbillons qui en configurent l’encore présence.

  

   Un déplacement.

 

   Un décalage a été opéré, une manifestation autre s’est imposée en lieu et place de la parution initiale qui est la seule vraie, la seule conforme à sa propre nature. Dès lors faut-il avoir recours au barbarisme de « turnerisation » pour décrire un tel déplacement qui nous présente une autre figure que seule l’intention du créateur était en mesure de faire apparaître ? Du portrait nous ne possédons plus qu’un genre de vision hallucinée, laquelle, grâce à sa distance, sa médiation, son éloignement de la chose première, loin donc d’en être une mimèsis, témoigne d’un travail par lequel se rendre visible dans le rayonnement de l’art. Bien des thèses esthétiques contemporaines se donnent à entendre tel ce recul du réel, lequel, seul, installerait l’œuvre dans sa singularité.

  

   Signes traversiers.

  

  Alors, à l’aune de ce concept, que voudrait donc dire la gravure qui semble s’ingénier à « copier » le réel, à en retranscrire le moindre détail, à fixer dans le cuivre le caractère intangible de ce qui est à « reproduire ». Cependant, envisager l’acte du graveur comme simple technique qui nous restituerait, au travers d’un geste artisanal, les choses en leur facture originelle, ceci est insuffisant et court-circuite l’essentielle notion de l’interprétation, laquelle s’inscrit bien davantage dans une conception de la praxis esthétique dans l’ordre général des signifiants et en particulier dans le fait humain par excellence du langage. C’est en effet à cette présence du langage en tant que tel qu’il faut se référer afin que la nécessaire survenue d’une œuvre dans le champ de la présence puisse s’éployer avec aisance et signifier à la mesure de son destin, celui des signes qui la traversent, l’ourdissent à la manière d’une toile, en délient les fils un à un dont notre intellect, nos affects, nos ressentis auront à faire la synthèse unitive.

      

   Pierre Soulages.

 

   En épilogue de cet article qu’il nous soit permis d’effectuer  un supplémentaire aller retour de navette afin que le tissage bien entamé, quelques fils de compréhension ne demeurent en suspens. La gravure telle une obsession de l’Artiste, un essai de faire rendre raison au réel, d’en faire dégorger le sublime nectar, d’en extraire jusqu’au moindre pollen. Tel type de travail assidu, acharné, sans repos, Pierre Soulages qui, au départ, était néophyte en ce domaine, voici qu’un jour, à force de tâtonnements et d’essais de percer le mystère des formes, ayant généreusement provoqué le travail de l’acide (une identique conclusion pourrait tout aussi bien résulter d’une lourde insistance du burin), la plaque de cuivre se troue en maints endroits ne laissant du métal qu’une sorte de cratère béant. L’Artiste, qui cherchait le Noir comme son obsession la plus originaire, qui était sur la voie du Noir, il creusait et creusait pour obtenir la plus grande densité de noir, évoquant ceci dans un entretien : « J'ajoutais d'ailleurs des traits, des traits d'eau-forte classique, et je creusais de plus en plus, parce que je voulais qu'en certains endroits ce soit très, très noir, mais ce jour-là, la planche s'est trouée », et  voici que se révèle à lui l’exact contraire, à savoir ce blanc qui, sans doute, par un simple processus d’aimantation, par la diffusion de la lumière qu’il initie, appelait déjà ce fameux outre-noir, cette autre lumière faisant sourdre, à même l’ombre, son potentiel lumineux.

 

   Accident de gravure ?

  

   Oui, lumineux car la lumière naît de l’ombre, tout comme le jour se hisse de la nuit pour paraître. Jeu infini du plein et du vide, de l’exhaussement et du creux, du gonflement de la pâte et du retrait de la matière dans l’acte de graver. Peut-être que le surgissement insigne, si singulier de l’œuvre de Soulages provient d’un simple accident de gravure. Mais qui donc pourrait en témoigner ? L’Artiste lui-même ne saurait proposer que quelques hypothèses. La genèse d’une œuvre est si complexe, soumise à tant d’influences, d’essais, de tâtonnements, d’hésitations. Et c’est bien ainsi que le logico-rationnel soit mis à la diète et ne puisse proférer en des domaines où c’est bien la dimension pathique  d’abord qui est à l’œuvre et travaille en sourdine, quelque part du côté du corps, sans doute obscur, sans doute retiré, à l’ombre des regards car tout ne saurait faire phénomène sans créer quelque dommage. C’est du retrait, de l’inapparent que peut surgir l’intuition comme si elle était réservée en creux dans une gravure attendant de pouvoir s’actualiser.

 

   Du polyptique.

 

   Identique au phénomène qu’avait connu Claude Viallat avec son éponge rongée par l’eau de Javel, forme dont il fera le lexique d’une œuvre complète, voici que le hasard visite Soulages qui découvre avec ravissement une si belle extension de la mission de la gravure. Le trait est devenu tache. Le blanc s’est substitué au noir. Mais le noir est en attente, en réserve, il campe dans les limbes du lexique pictural, il est sur le point de proférer. Car tout contient tout et les œuvres jouent en abyme, s’éclairant mutuellement, communiquant par échos, affinités, confluences  ou bien, au contraire par effet dialectique, divergences, lois des contraires.

 

Graver : dire l’être.

« Polyptyque I » (1986), de Pierre Soulages.

Source : Le Monde.fr/festival.

 

 

   Depuis toujours déjà le pas a été franchi par l’Artiste qui conduit à ce magnifique outre-noir des grands polyptiques. Ne sont-ils pas, en leurs scarifications, en leurs lignes claires où la matière livre le jeu de ses incisions, peut-être même lève doucement le voile sur son être, ne paraissent-elles pas, en leurs griffures, des prolongements d’un acte de gravure depuis longtemps intériorisé ? Alors l’on peut se demander ce que Soulages voit au travers de cet outre-noir : une nouvelle station de l’être dans une métaphysique non encore parvenue à son terme, la fulguration d’une Idée, la toute puissance de l’Esprit en son advenue à l’Absolu, l’Être en personne  « tel qu’en lui-même l’éternité le change » ?

 

  Jamais ne le saurons. 

 

   Ceci, jamais nous ne le saurons.  Jamais pour le plus grand bonheur des humains que nous sommes. Le saurions-nous et alors la dimension de l’Art croulerait comme un château de cartes. Le mystère ne peut jamais porter qu’à l’inconsolable Ceux, Celles qui le regardant et, le perdant soudainement,  se couperaient du sens de leur quête, laquelle est aussi sens de l’existence. Or l’Art est avant tout recherche patiente de ce qui est jusqu’à l’infini égarement de la psyché lorsque, atteinte de folie, elle débouche sur une œuvre aussi significative que celle de Vincent Van Gogh traçant à l’eau-forte (pouvait-on trouver plus beau nom ?) le portrait du Docteur Gachet.

  

   Dans une lettre à sa sœur Wil en date du 13 juin 1890, l’Artiste écrit :

 

 « …J'ai fait le portrait du docteur Gachet avec une expression de mélancolie qui souvent, à ceux qui regarderaient la toile, pourrait paraître une grimace... ».

  

   Dire la vérité de l’homme.

 

  La grimace, cette supercherie afin de dissimuler la vérité. Et pourtant ce portrait dit la vérité de l’homme, aussi bien du Docteur Gachet, de Vincent, de tout Artiste en prise avec ce réel (imaginaire et fantaisie n’en sont que quelques déclinaisons), ce réel qui, parfois, se dit en peinture, en dessin ou en gravure. L’essentiel est que cela se dise ! L’ultime vérité pour l’infortuné Van Gogh, ce fut cette dernière gravure déchirant sa poitrine, cette balle traçant en lui la dernière empreinte de l’Art, dont le Docteur Gachet fut l’un des rares autorisé à recevoir le témoignage, terrible vision du génie torturé jusqu’à la folie. Génie, folie : souvent le même en Art. Le même ! Une gravure de l’être. Beng Herman rendu à son jour par François Dupuis en porte l’émouvant témoignage. Qu’il soit rendu à la vérité de son être. Meilleure façon de lui rendre hommage.

 

Graver : dire l’être.

[Portrait du docteur Paul Gachet] : [L'homme à la pipe]

[estampe] / [Vincent Van Gogh]

Source : Gallica/bnf.

           

Graver : dire l’être.

Œuvre de Beng Herman.

 (que l’on pourrait nommer : « L’espace des signes ». )

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 08:08
 Réalisme vs surréalisme

Cadaqués, la brocante et statue de Dali

(c) Thierry Cardon

 

***

 

   Au premier regard, cette image nous surprend-elle ? Certes non. Elle est la mise en scène de la vie ordinaire, elle est une mince fiction qui nous parle du temps qui passe, de la statue qui honore un grand peintre, du bord de mer et de la plage où une barque est couchée sur le flanc. Elle nous dit l’insouciance du jeune âge, le bonheur de rouler à vélo, elle nous dit le bric-à-brac des objets divers qui sont le lot de toute brocante, laquelle exhibe un passé nostalgique et souvent un peu poussiéreux, un genre de mémoire usée qu’il faudrait briquer afin de faire revivre quelque souvenir échoué au large de l’être. Elle nous dit le monde, elle nous dit notre place dans le divers méticuleux du réel.

   Une telle photographie, le plus souvent, nous la regardons à la sauvette, tel un document d’archive et, déjà, nous sommes loin, pris dans les mailles d’un quotidien qui nous absorbe et nous déporte de quelque réflexion salutaire dont nous pourrions tirer quelque profit. Le cours des choses est ainsi fait qu’il glisse au-delà de nous, nous emportant dans son flux perpétuel sans que nous y prêtions attention puisque nous sommes tissés de temps et que, précisément, ce temps, nous n’en sentons nullement l’existence et, a fortiori, l’essence qui, bien entendu, en son principe, est volatile comme toute chose dont les fondements sont précieux, ils fuient à notre approche tel l’oiseau surpris dans son vol.

   Que dire de plus dont cette image serait investie à l’insu de notre conscience ? Le jeu des déductions et interprétations est toujours facile et il suffit de se laisser aller au mode simple de la description pour que s’édifie, à partir des  mots eux-mêmes - dont chacun sait qu’ils ont un sens -, un genre de palais des mirages, qu’un instant plus tôt, nous pensions impossible car il n’avait de réalité qu’hypothétique. Ainsi, si je dis les flots apaisés de la mer, ses courtes vagues frangées d’écume, puis les candélabres étiques des arbres - on dirait des bras en quête de ciel -, je dis dans le genre poétique, je manie les métaphores, je vis dans le monde du « comme », du « même ».

   Si je dis la barque, l’île sur laquelle elle a accosté, ces roches gonflées de bulles du Cap de Creus par exemple, je documente l’image, je lui confère une assise réelle reconnaissable, je l’assure de coordonnés au gré desquelles elle peut se rendre visible sur une carte de géographie. Je la spatialise et lui fixe cet amer dont toute chose sur Terre a besoin afin de connaître son identité. Si je dis la table ronde de bistrot, le mannequin couché au sol, la sculpture africaine et son fétiche, je ne fais qu’énoncer une vision consumériste et, au mieux, convoquer une bribe infime de culture.

   En fait, je dis et je ne dis pas ce qui, sous la ligne de flottaison de l’image, flotte entre deux eaux, ce fragile iceberg porteur de sèmes multiples que jamais nous ne prenons soin de voir, au motif que nous avons bien mieux à faire que de chercher l’insignifiant, l’inaperçu, ce qui scintille au fond des ténèbres dont nous ne percevons nul éclat. Nous préoccupons-nous du destin de l’invisible paramécie ? Et pourtant, dans ce minuscule, cet invisible nous pourrions rencontrer plus d’un remarquable éblouissement ! Sans doute les choses sont-elles opaques, non en raison de leur nature, mais au gré de notre indécision les concernant. Nous les abandonnons avant même qu’elles n’aient pu déclore leur être et nous livrer ce que nous aurions découvert au prix d’une longue et minutieuse patience.

   Si cette photographie nous questionne plus avant, c’est que, sous son évidente surface, apparaissent des significations en profondeur que nous ne pourrons décrypter qu’en maniant quelques symboles. Elles se divisent selon deux modes de perception du réel. Il y a d’abord les choses de la mondéité, ce que nous rencontrons quotidiennement, dont la fonction ustensilaire ne nous étonne guère puisque, au premier chef, nous avons à être des individus pragmatiques, qui saisissons et vivons dans le cadre de la domesticité : la chaise, la table, la terrasse du café, le vélo, la barque de pêche. Avec tout ceci nous sommes en familiarité et notre préhension perceptive de ces objets se fait tout naturellement. Mais, sous la coquille se trouve un univers en miniature, cet albumen ou « blanc », ce vitellus ou « jaune », ces nominations qui nous enchantent comme le font des paysages sublimes surgissant au creux même de nos rêves. C’est eux, ces signes de l’infime dont il faut se mettre en quête. C’est eux, comme, sous le regard de l’amante, nous cherchons sa sublime sensibilité et, sans doute, sa généreuse sensualité. Nous sommes, irrémédiablement, des êtres de sensation, c’est pourquoi, sous la face pelliculée des choses, tout n’attend que de surgir et de briller.

   Cette représentation d’un fragment du monde pose le problème d’une schize - l’image n’est-elle coupée en deux par cet étrange pilier ? -, dont il faut tout de suite préciser l’objet : réalisme jouant en écho, d’une manière diamétralement opposée, avec le surréalisme qui vient en contrarier le caractère d’évidence, de spontanéité. Le réalisme, d’abord. Cette scène de la vie ordinaire, telle qu’elle pourrait surgir d’une image d’Epinal ou des cartes scolaires anciennes portant la notion de « centres d’intérêt », pourrait faire l’objet d’un travail langagier ayant pour thème « le bord de mer et ses activités ». Les rédactions en langue française, jadis, reposaient sur ces solides piliers du réel qui avaient essentiellement pour tâche d’amarrer les élèves dans un cadre connu qui les rassurait et leur donnait de sérieux gages quant à la position qu’ils occupaient, ici et maintenant, avec une tâche d’écriture pour en confirmer l’incontournable présence.

   Nous disons que le personnage de Dali, par sculpture interposée, donc le surréalisme, joue en écho avec un autre élément de cette même rhétorique, à savoir ce mannequin abandonné sur le sol à la façon d’une mécanique inerte qui ne témoignerait plus ni des anciennes activités de l’homme (couturier, modiste, tailleur), ni des usages actuels de l’objet, mais se donnerait comme une dimension énigmatique, à peine formulée, d’un possible au-delà, d’un « méta » renvoyant, en priorité, à la métaphysique et au peintre qui en signe l’excellence, Giorgio de Chirico. Ici, étrangement, le réel est soudain aboli, le vide assumé, l’absence rendue enfin visible. C’est sans doute le sort de tout mannequin que de nous installer dans cet espace esseulé, désincarné, semblable à un Musée Grévin où les statues de cire figurent d’étranges existences figées qui s’apparentent plus à la mort qu’au visage d’un maintenant qui serait irrigué par un dynamisme vitaliste. Simulacre d’une « présence » privée de mobilité, donc de possibilité d’ouverture, ce mannequin agit à la manière de celui qui nous est proposé par l’artiste métaphysicien dans une huile de 1915, « Le Résultat », où la prouesse consiste en ce que la négation dont le peintre vêt son pinceau afin de déstructurer les choses du quotidien, agit avec tant d’efficience que le tableau diffuse en nous, au travers de ce visage traversé de néant, le sentiment d’une profonde déshérence, d’une lourde factualité.

   Face à cette toile comme face au mannequin inerte, figé, de la photographie, nous éprouvons la sourde inquiétude bouvilienne dont Roquentin est victime dans « La nausée », cette contingence sartrienne désormais célèbre sous les traits de la racine têtue, opaque, qui existe, là, sans raison autre que d’être racine et de n’en rien savoir. Et, par conséquent, de ne rien savoir non plus de notre présence même, nous les spectateurs, sinon que l’absurde existe, qu’on peut le toucher du doigt, dire c’est ceci ou bien cela, le nommer, en tracer les erratiques contours à chaque fois que le monde vacille ou bien se fige dans ces figures - ces mannequins -, qui n’ont d’éternité qu’à la mesure de leur incohérence étendue là-devant. Elle ne fait que procéder, en quelque sorte, à notre propre dissolution.

    Cette collision du réel avec un surréel qui n’aurait pour fonction que de se soustraire, précisément, à la réalité (c’est une des grandes raisons de l’art), se donne à voir d’une manière évidente en opposant des parties de l’image entre elles. Une seule « chose » est animée, donc « vivante », ce passage d’un enfant sur son vélo qui se dirige vers son destin. Qui, bien entendu, est sa finitude, la seule chose dont il soit assuré. Il n’est pas encore statue. Il n’est pas encore mannequin. Il n’est pas encore ce passé qui se figera en un bloc de résine dont il deviendra le prisonnier éternel. La signification insigne de la photographie trouve là son expression la plus forte. Faute de ceci, de ce sens contenu dans le filigrane de l’image, bien des essais de représentation du réel ne sont que des constats d’une confondante banalité.

   Voyez la mode iconoclaste des « selfies », ces représentations qui prétendent fixer dans le marbre le pseudo-événementiel des rencontres fortuites indéfiniment renouvelables, autrement dit affligées d’une réalité sans consistance. A ces caprices du temps présent, à ce « moment fugitif » poinçonné de non-sens,  il convient d’opposer ce « moment décisif » que les Anciens Grecs désignaient sous le beau nom de « kairos ». Mais le kairos était précisément ce temps dense, cet afflux de présence, ce surgissement de plénitude, cet « instant opportun » envoyé par la providence qui, jamais, ne se reproduira. Il est l’exception, le rare, raison pour laquelle il est empreint d’une valeur singulière. Comment alors justifier ces pitreries dans l’air du temps qui ne sont que des autosatisfactions narcissiques forgées au feu d’une étroite et tyrannique subjectivité ?

   Dans cette image de Cadaqués, l’on peut dire que le kairos a été saisi au vif, « empoigné par les cheveux »,  selon le mythe, lequel donnait le dieu Kairos tel ce jeune homme qui passait, dont il fallait saisir la chevelure, autrement dit l’occasion qui ne se représenterait pas. Le « moment décisif », ce beau concept dont s’inspiraient les officiants de l’Agence Magnum, Henri Cartier-Bresson en premier, Leica au poing, faisant toujours du sujet qu’il photographiait le lieu d’un événement. Pour cette raison son œuvre est admirable de précision et reflète un sens rare de la composition, du rapport des formes géométriques entre elles.

   L’on pourrait dire des photographies de ce mouvement fécond, de ce « réalisme poétique » tel qu’il a été défini par Claude Nori, qu’elles sont « rationnelles », car le réel, toujours, y semble organisé par l’action positive du concept, mais constamment avec le souci d’y ménager l’espace « d’instants de grâce » (Wikipédia). L’image ne laisse rien au hasard, elle intègre un nombre maximum de sèmes qui concourent à la compréhension du message véhiculé. Ce qui ne veut nullement dire que le côté sensible et affectif y serait sacrifié au bénéfice d’une mise en scène strictement intellectuelle. Ce grand photographe qu’aujourd’hui de simples initiales H.C.B. permettent d’identifier, était au cœur du mouvement humaniste. Ce qu’il savait faire, avant tout, c’était dresser la scène exacte sur laquelle la condition humaine donnait ses figures les plus caractéristiques, parfois les plus spontanées, les plus émouvantes. Ceci est du grand art et peu de gens d’images, aujourd’hui, peuvent prétendre à un tel sens de l’événement.

    La belle image qui nous occupe ici semble s’abreuver à de telles sources. Elle structure le réel, lui donne des points d’appuis, le spatialise selon des aires distinctes, introduit des tensions génératrices de sens, instaure des « conflits » temporels entre un passé qui se fige, un futur qui se profile à l’horizon, un instant qui bourgeonne et dit son être tel que nous pouvons l’entrevoir à la lumière d’un œil inquiet. Nous disons que cette image est belle qui s’inscrit pleinement dans le champ de notre conscience. C’est pourquoi nous avons du mal à nous en éloigner. Là est le signe d’une création vraie.

 

 

 

 

 

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31 août 2020 1 31 /08 /août /2020 08:18
Le point phosphoreux.

J’ai posé pour DH.

Œuvre : André Maynet.

« CERTAINEMENT L'INSPIRATION EXISTE.

Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? - un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. »

Antonin Artaud in "L'ombilic des Limbes", Poésie, Gallimard.

Poser pour…

« J’ai posé pour DH ». Ici, sur cette surface dépouillée, nous avons un Modèle qui dit avoir « posé pour DH ». Avoir posé pour une Artiste donc. Mais que veut donc dire « poser pour » ? Est-ce simplement le fait d’être présente corporellement, anatomiquement devant le Peintre et demeurer en soi le temps que l’œuvre naisse et trouve sa forme, sa qualité apparitionnelle ? Le Modèle est-il assimilable à un simple objet, masque de plâtre, par exemple, qui servirait de support à une proposition plastique de l’ordre de la mimèsis des Antiques, à savoir la reproduction fidèle de ce qui se donne à voir ? Certes, cette Jeune Femme dans sa simplicité, son dénuement, pourrait faire penser à l’esquisse de terre blanche que constitue tout biscuit que ne recouvre aucun glacis, que ne modifie nulle couleur. Certes cette Simplicité pourrait être reproduite à l’identique, genre de fac-similé, de copie de l’original. Mais l’on sent bien ici que cette conception de restitution fidèle du réel paraît en porte-à-faux avec ce qu’est l’esthétique contemporaine qui, loin de se contenter d’une simple reproduction des formes en recherche la polyphonie, l’expression multiple, la chatoyante rhétorique. Si les Classiques s’adonnaient avec passion à calquer le moindre trait signifiant, le velouté de la peau, la courbe d’une joue, l’anse parfaite d’une hanche, l’harmonieuse flexion du pied sur le sol, une représentation exacte du donné immédiat d’une chose ou d’une personne, il en va différemment pour les Modernes qui ont subverti les formes pour en faire une matière souple, inconditionnée, exempte de contraintes, capable de vivre selon sa fantaisie, l’inspiration de l’instant, la pente d’un état d’âme, la coloration d’une conception du monde, ce monde singulier qui habite chacun et ne saurait se confondre avec nul autre. Créer de cette façon, soumettre le réel à quantité de torsions, d’angles, de perspectives, d’éclatements successifs, de fragments polychromes, voici la marque insigne d’une liberté en même temps qu’un surgissement de l’art dans ce qui en constitue l’essence, une autonomie souveraine, le tutoiement d’un absolu par lequel il parvient au sommet de ce que son langage a à dire.

Inspiration.

Je soulignai, à l’instant, le mot inspiration de manière à rejoindre le propos d’Artaud - ce génial inventeur de formes idéelles aussi bien que langagières, que scéniques -, Artaud qui la fait naitre, l’inspiration, d’un étrange et onirique point phosphoreux, autrement dit d’une ignition spirituelle, d’une flamme intellective, d’une combustion selon laquelle la création est appelée à paraître en ce qu’elle a de plus précieux, cet aérolithe mental qui flirte avec l’indicible, l’invisible dont toute œuvre d’art suppose l’incroyable monstration. Comment, alors, débouchant avec l’auteur de L’ombilic des limbes sur cette pierre philosophale brillant de son inépuisable énergie, ne pas faire place à la magie, à son pouvoir de transsubstantiation, sa capacité à quintessencier le modeste, l’inapparent, l’inaperçu et d’en donner une ébauche dont la mobilité, le sublime, la substance extra-spatio-temporelle constitue le propre même d’un chemin en direction d’une transcendance ? Comment ne pas se sentir attiré par cette cosmogonie individuelle qui nous constitue en propre, que l’action du génie créateur nous livre à la manière d’une révélation, vers cette autre cosmogonie dont la toile est le support, le centre d’irradiation, la source inépuisable de sens ? Car cela même qui apparaît maintenant sur la face du subjectile (voir, plus bas, les déclinaisons du Modèle tels que je les suppose au travers des représentations de Douni Hou dont il est ici question), ce n’est plus le Modèle incarné, vivant, existentiel, avec ses soucis et ses peines, ses joies et ses manques, ses prédicats singuliers qui en fixent l’inamovible quadrature comme une chose fixe, immuable, une étoile clouée au ciel d’une nécessité.

Métamorphose.

Bien au contraire. C’est ce qu’Artaud veut évoquer dans la belle langue qui est la sienne lorsqu’il fait signe en direction de la réalité (qui) se retrouve, mais changée, métamorphosée. Oui, métamorphosée car le chiffre de cet événement hors du commun, l’exceptionnelle mutabilité de la présence, cette tripartition temporelle passé-présent-futur trouvant à s’actualiser dans le procès même qui la porte au jour, la métamorphose donc est la matière façonnée par l’Artiste, portée à l’incandescence, cette imago terminale au travers de laquelle il donne site à l’immatérielle apparition, à la désocclusion du secret, mais en termes cryptés seulement accessibles à une interprétation, à une activité herméneutique car toute œuvre portée à son acmé est un texte sacré dont il convient de lire l’essence. Ce qui veut dire que se porter en tant que déchiffreur d’une oeuvre suppose le recul nécessaire, l’effort indispensable, la réflexion approfondie. L’art n’est pas une donnée immédiate de la conscience pour utiliser le lexique bergsonien, l’art bien au contraire est le fruit d’une longue élaboration, d’une maturation, d’une fécondation d’un germe initial dont il convient de moissonner le sens profond. L’épi ne lève jamais qu’au terme d’un long processus de croissance. Métaphoriquement il est l’égal d’une huile lourde, d’un pétrole métabolisé le long de milliers d’années, image d’une culture en devenir ne se révélant qu’au terme d’une infinie méditation.

Le Modèle dans deux œuvres de Douni Hou.

Vraiment, nous ne savons jamais comment une toile est née, le résultat de quelle alchimie elle est la figure, les raisons qui ont abouti à cette forme plutôt qu’à telle autre. Et l’Artiste lui-même a-t-il la connaissance des voies par lesquelles sa conscience, mais aussi son inconscient ont abouti à délivrer l’œuvre telle qu’elle est ? Processus si complexe qu’il nous dépasse comme il excède les possibilités d’analyse de son Créateur. Sans doute faut-il, à tout essai de représenter le monde, cette part d’obscurité, de mystère sans laquelle l’art ne serait pas art puisqu’il n’illustrerait que la réalité reconduite à ses propres fondements, cette terre compacte, cette argile sourde dont le ciel serait absent, dont la fécondation ne pourrait avoir lieu faute de distance, d’envol, de transition, de passage, tous phénomènes signant la présence d’une mutabilité des choses dont la métamorphose est le subtil opérateur.

Ainsi pouvons-nous facilement imaginer la fonction de convertisseur du génie créateur, lequel s’emparant d’une forme, ce Modèle par exemple, en donne une vision renouvelée, tremplin de ressourcement infini pour qui sait se confier à son écoute, entendre son chant souterrain.

Le point phosphoreux.

« Piqûre et coupure ».

Par quel hasard, quel stratagème, l’Artiste est-elle arrivée à faire de son Modèle cette figurante de cirque (le praticable du Monde ?) que des hallebardes cernent, découpant sa silhouette sur la planche qui la porte et semble la soumettre à un destin aveugle ? Image de la femme qu’elle est (qui : le Modèle, l’Artiste, la Femme-archétype ?), représentation intériorisée qui voudrait dire la soumission, le sacrifice librement consenti ou bien l’acceptation d’une tâche nourricière combien ingrate, ou bien encore simulacre, pure magie, illusion, tour de prestidigitateur ? Et la petite Funambule qui, sur le côté de l’image, semble en jouer le contrepoint, que nous dit-elle de celle qui, clouée sur son fond, vit son aporie existentielle avec la dévotion qui s’assimile à celle d’une sainte pour le moins assurée de sa curieuse servitude ? Que nous dit-elle : l’interprétation des deux images mises en abîme, passé d’enfant et présent d’adulte confondus ? Libre jeu insouciant de la petite danseuse que la donation verticale d’un genre de persécution porterait à notre connaissance avec le caractère de l’insupportable, le rejet de toute aliénation en constituant le logique épilogue ? Ici, l’art rejoint sa fonction subversive, aiguillonne notre inclination à la rébellion.

Le point phosphoreux.

« Petite cicatrice ».

Et ici, cette « petite cicatrice » mettant à nu le Modèle, en donnant une version de l’écorché de salle d’anatomie, en quoi cette œuvre concerne-t-elle encore le réel avec pertinence ? Mais poser la question sous cette forme c’est la destiner à une illisibilité qui provient de sa propre aporie. Cette image ne saurait nullement représenter le réel puisque, par définition, l’art n’est pas le réel mais, éventuellement sa transposition, sa conversion, son déplacement, sa paraphrase. Il n’y a jamais analogie lexicale ou sémantique, cohésion terme à terme entre l’art et le réel auquel il est supposé renvoyer. Ici, avec l’image, c’est un autre monde qui s’ouvre et nous livre son efflorescence. Combien le Modèle initial, existant d’âme et de chair, est loin de ce qui apparaît là, dans le cercle attentif des Voyeuses avec l’explication du Maître. Et encore une fois (voir un autre article sur l’œuvre de Douni Hou : « De la mouche à l’escargot : la finitude ».) le rapprochement ne peut manquer de se faire avec la célèbre Leçon d’anatomie du Docteur Tulp de Rembrandt.

Bien évidemment, à partir d’ici peuvent s’élaborer toutes les interprétations imaginables, depuis la psychanalytique jusqu’à l’esthétique en passant par la linguistique, la position du signifiant par rapport au signifié, posture structuraliste s’il en est. Cependant toute cette gymnastique intellectuelle ne nous éclaire nullement sur les rapports du Peintre et de son Modèle. Mieux vaudrait, dans cette intention, aller du côté de Picasso et de ses innombrables variations sur ce thème. Picasso, génial jongleur des formes, initiateur des multiples métamorphoses de l’art. La réponse est là, dans la manifestation des traces esthétiques en leur essence qui, non seulement s’adressent au Modèle, à l’Artiste qui en est l’habile médiateur, mais aussi à l’histoire de la société, à son évolution, au concept de mode et de modernité, toute une contextualisation par laquelle l’œuvre paraît comme ce qu’elle est, à savoir l’unique perception d’un instant situé dans une frise spatiale et temporelle que le génie nous offre comme la pépite qu’il révèle aux yeux de ceux qui cherchent un sens à l’existence.

C’est l’inaperçu et actif point phosphoreux artaudien qui a porté au paraître ce qui n’était qu’en réserve, attendant de rencontrer les hommes, les femmes que nous sommes, toujours pressés, impatients d’archiver dans les replis de la mémoire, les cataractes d’images qui s’y animent de leur effervescence multiple. Nous voulons voir DANS le réel têtu ce qui s’impatiente de se présenter à nous, qui n’est que l’écho de notre propre cosmogonie : l’art en son invisible présence toujours situé HORS du réel !

Invisible présence de l’Artiste.

Parlant de J’ai posé pour DH, en fait je n’ai guère évoqué que DH en rapport avec son Modèle, occultant Celui qui était à l’origine de l’œuvre : AM. Subtile dissolution, étrange transparence, reflet en miroir d’un Artiste reflétant un autre Artiste, reflétant un Modèle, reflétant les Voyeurs, reflétant l’Art. Conflagration de reflets. L’art est ceci, cette illusion si fascinante qu’elle déteint le réel et prend sa place comme la chose qui devient essentielle à nos yeux, nécessaire à notre entendement, précieuse à nos cœurs. Rien d’autre à lui substituer que LUI-MÊME !

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30 août 2020 7 30 /08 /août /2020 08:22
De qui cette empreinte

       Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

De qui cette empreinte

Dans le gris du sable

De qui dans le jour qui s’éreinte

Cette illisible fable

 

De trop se tendre

La lumière est harassée

De trop attendre

Les hommes sont exténués

 

Que vienne donc le vent

Dans sa dernière morsure

Que vienne l’amante

Et son ultime blessure

 

Que soient consommées

Les noces du blanc et du noir

Que soit bu le vin du désespoir

Que soient les choses immolées

 

De qui cette empreinte

Dans la ramure du temps

De qui cette plainte

Dans la pliure du tourment

 

Est-ce une feuille

Qui cache ses nervures

Est-ce un deuil

Qui sème sa biffure

L’air est si animal

Qui a semé sa trace

L’heure est si fatale

Qui  seule nous terrasse

 

Où sommes-nous donc

Esquisses du peu

Modestes feux

Dépourvus de dons

 

En notre âme altière

Nous eussions séjourné

Nos humeurs dernières

Nous en ont détournés

 

Nous errons ici et là

Pareils à des oiseaux fous

Et sommes las

D’être si peu en nous

 

De quoi la trace

Est-elle la parole

Elle qui s’efface

A même notre obole

 

Certes nous aurions voulu

Sur ce désert de l’être

Graver comme sur un écu

Notre vie géomètre

 

Las nous n’avons vécu

Que des secondes d’argile

Las nous n’avons voulu

Que des lignes fragiles

 

Telles des girouettes

En mal de zéphyr

Nous semons nos têtes

Au démon du jouir

 

Rien cependant

Ne s’y imprime

Que le néant

De vides rimes

 

Esseulés nous sommes

En notre contrée

Telles des bêtes de somme

A leur errance livrées

 

Jamais nul chiffre du sol

Ne nous dira

L’instant de notre envol

Voile que l’air affalera

 

Si jamais un signe

Devait hâter nos certitudes

Qu’il en soit la figure insigne

Courant au-devant de notre finitude

 

Êtres aux abois

Nous n’avançons courbés

Qu’à plonger

An cœur plein de l’effroi

 

Ainsi est notre cruel destin

Cette tache dans le sable

Cet inatteignable festin

Il est vide immuable

 

Que pourrions-nous attendre

Les yeux rivés au ciel

Qu’un fatum de cendre

Un avenir sacrificiel

 

*

 

 

 

 

 

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29 août 2020 6 29 /08 /août /2020 09:23

ON

 

   [Petite précision afin de s’y retrouver dans le texte. ON (en Majuscules) est le personnage principal de la fiction, bien plus proche du végétal, du minéral, de l’animal que de l’homme ; on (en gras italique) fait signe en direction de la condition humaine en général, autrement dit de l’ensemble des hommes qui vivent sur la Terre ;]

 

*

 

   ON avance sur ses pieds-ventouses, ON les arrime au sol de sphaignes et de mousses, cela glisse et ON plante ses ergots dans la matière molle, béate, surprise jusqu’en son plus profond remuement. Le ciel est d’ardoise lourde avec des veines grises, anthracite, avec des pliures fer, des linéaments mastic, des teintes de Payne sourde. De hauts piliers de marbre soutiennent la dalle du ciel, ils sont gravés d’hiéroglyphes animés qui courent depuis la base, s’enroulent sur le fût, éclatent sur le chapiteau en milliers de scarabées d’or, en lumières de platine, en perles de résine.

   Ses grosses pattes velues, semées de crochets, ON les passe sur ses yeux, ON ôte les humeurs qui s’y sont amassées, on dirait des grains d’orge, des éclats d’écorces, des tumuli de sable liés par une glu. ON palpe sa poitrine, ON plante ses griffes sur l’étrave du bréchet. Des vermines s’y sont assemblées, des chenilles processionnaires y pullulent, des scories y chantent une étrange mélopée. Funèbre. Hostile. ON en sent la résille arbustive entrer au plein de soi, dans la grotte primitive avec les glaives de ses stalagmites, les pieux de ses stalactites.

   De longues ramures vertes s’insinuent dans la galerie du nez, bourgeonnent sur les sinus, germent en folles graminées sur la falaise du front. ON cache les billes de ses yeux, de gros calots de verre, derrière la herse massive de ses cils, centaines de spores qui essaiment à tout vent, font une pluie continuelle. ON voit des images tronquées, des milliers de signes qui pullulent sur l’angle du chiasma optique, Cela fait un murmure continu, un bruit de source, parfois un grondement d’orage.

   ON poursuit sa progression. De ses doigts-crochets ON écarte les pesantes tentures d’air. L’air est poisseux, il est une gélatine qui colle aux longs poils du visage, à la barbe hirsute, fils de fer barbelés où s’accrochent les nuées de poussière, où s’agglutinent les cartons des feuilles, où meurent des phalènes usés par la clarté du jour. Le visage est labouré d’entailles, parsemé de fissures, la peau est un vieux cuir bouilli, le nez deux simples orbites qui plongent au sein du mystère, une nuit sans fin, d’ombreux dédales, des coursives cirées de ténèbres. Les rafales de vent s’y engouffrent telles les cataractes d’eau dans la gueule immense d’un gouffre. ON ne parle pas. ON déglutit seulement quelques borborygmes, ON bave seulement quelques syllabes. ON ne parle qu’avec soi puisque Les Autres n’existent pas, ON les a méticuleusement phagocytés, ils sont devenus d’illisibles figures. ON est LA SEULE CREATURE sur toute la surface ridée, bouleversée de la Terre. La Terre est désemparée. Elle ne sait qui elle est, où elle va, si sa fin est pour bientôt. Mais ON croit que quelques Autres, quelques fortes natures de l’ancienne race humaine ont échappé au massacre, qu’ils se dissimulent dans quelque catacombe dont, un jour, ils surgiront pour réduire ON à leur merci, pour rétablir leur souveraineté sur Terre.

   Du reste, ON ne sait qui il est lui-même. ON s’est mêlé à l’immense Nature, ON s’y est accouplé avec l’arbre, avec la rivière, avec la grise dune de sable. Parfois avec l’hyène et ON file l’échine basse, ON marche de guingois. Parfois avec l’iguane, aussi est-on vert fluorescent, avec une crête crénelée, un épiderme semé de bubons aux parties les plus sensibles. Parfois avec le caméléon. ON déplie sa langue vigoureusement et il saisit à la volée, un doryphore à la tunique rayée, une mante en train de prier, un lucane cerf-volant à la corne dressée. Tout ce que ON trouve est bon à manger, une racine, un chardon, une aile de corbeau, la patte d’un singe. Des restes d’un temps ancien. Bientôt il ne demeurera, sur la grande boule de glaise, que ON faisant face à ON et alors le combat sera rude qui consistera à se battre avec soi-même. ON est omnivore. ON pourrait se boulotter jusqu’à ne plus être. ON y parviendra peut-être. Ce sera la dernière station de l’Homme. Mais est-on seulement Homme ? L’Homme est mort, vive le Sous-Homme, celui qui tient du sol, de la forêt, de la pierre qui habite son corps, du temps qui le fait vieillir, de la source qui le traverse, du tonnerre qui gronde en lui, de la colère vive de la nature qui fait ses vagues et ses remous.

   Mais ON sait que les Hommes d’autrefois sont furieux de ne plus exister. Il paraît que quelques exemplaires se sont sauvés, qu’ils fomentent une révolte, qu’ils veulent prendre leur revanche. Que leur haine est terrible. Qu’ils ne comprennent pas cette existence d’ON, cette espèce de moignon infantile, de tubercule plus près du roc que de l’Homme policé. Qu’ils cherchent à capturer ON, à abattre ON. Ils n’admettent pas d’être vaincus. Ils veulent être les seuls Maîtres de la Planète. Mais de ceci, ON n’a cure puisqu’il ne sait même pas qui il est, que sa conscience est poisseuse, pesante, minérale dans le genre d’un rognon de silex perdu dans le mur de son propre silence. ON vit parce qu’il vit. Sans se poser de question. Pareil à une racine engoncée dans son pli de terre, à la chrysalide dans son cocon de fibres, à la momie dans sa tunique d’éternité.

   Cependant ON poursuit son erratique course, de vallon en colline, de forêts en plaines, de pics en rivages océans. Partout les fûts des arbres sont levés.  Arbres-bouteilles, arbres-éponges, arbres de fer rouillé, arbres-coquilles, arbres-torchères qui incendient le ciel de couleurs mauves, métalliques, poncées à vif. Parfois ON met ses mains en visière car la grosse boule blanche du Soleil fait couler son fleuve de lave qui inonde tout, jusqu’au moindre terrier. ON avance et avance toujours. Souvent ON entend des voix venant d’un soupirail de la terre. Parfois des murmures plaintifs. Parfois des raclements de dents, des grincements de zygomatiques. ON sait, comme cela, instinctivement, organiquement, que toutes ces manifestations ne sont nullement de bon augure. Qu’on (ce ’on’ indéterminé de ce qui ne se dit, ni ne se montre) lui en veut, qu’on voudrait l’encager, le mettre à sa merci, peut-être même le réduire en cendres sur le bûcher de la révolte.

   ON accélère le pas. ON sait qu’il peut compter sur sa robustesse qui est pareille à celle de ses ancêtres, Homo erectus, habilis ou bien faber, que ses muscles sont d’acier, que ses jambes sont d’énormes pilotis aussi solides que le bois de chêne, que la catapulte de ses bras aurait tôt fait de réduire à sa merci toute une bande de brigands, d’araser la moindre tête qui dépasserait de la limite qu’il aurait fixée, lui ON, sans doute primitif, grossier, archaïque, mais doté d’une invraisemblable puissance que le peuple des anciens Terriens lui envierait avec des flammes d’envies vissées au fond des yeux. ON va très vite maintenant. Il chaloupe entre les reliefs du terrain, passe sous des ponts, franchit des viaducs, aperçoit parfois les cages de ciment où habitaient feus les Hommes, ces créatures si prétentieuses qui prenaient leurs piètres logis pour des palais des Mille et Une nuits. Combien cette engeance est maudite ! Combien il a bien fait de les massacrer jusqu’au dernier ! Race de poux et de cloportes !

   Et voici, que venu d’on ne sait où, un concert de paroles vibre à la manière d’un essaim de guêpes. Les guêpes, ON ne peut les éviter. Elles entrent partout, dans le roc de la tête, dans l’entonnoir des oreilles, dans l’aven béant de la bouche, elles percutent la peau et ON sent les mille traits d’épingle qui lacèrent le cuir épais de son épiderme, elles perforent les boules des genoux, elles s’invaginent dans le moindre pore de peau, y font leur nid et y demeurent pour l’éternité.

  « Fais pas le malin, ON, on t’attrapera… »

   ON n’en croit pas le pavillon de ses oreilles qu’il agite à la manière d’un éléphanteau.  

   « …avant que tu ne sois devenu vieux et il vaut mieux que, d’ores et déjà, tu fasses ta prière à tes idoles de tubercule et de pierre. »

   ON est soudain pris d’étranges tremblements, les battoirs de ses mains s’agitent, identiquement au mouvement des feuilles prises dans le déluge de la mousson.  

   « Tu es prévenu, ON, on ne te veut pas de bien. Tu as voulu nous exterminer au gré de ta seule force, mais tu as oublié que nous sommes intelligents, nous les Hommes, »

   ON se questionne sur l’intelligence, c’est la première fois qu’il entend ce mot étrange. Mais que pourraient avoir les Hommes dont lui aurait été privé ?

   « que notre cerveau est musclé contrairement au tien qui ne contient que de la matière noire, autrement dit de l’invisible, du néant, comme dans les trous noirs de l’univers. » 

   ON s’agace à la révélation de ces trous noirs. Ces Terriens ont un langage bien confus, une sorte de galimatias dont les pirouettes leur permettent d’échapper à n’importe quelle situation.

   « Inutile de courir, nous t’enverrons tout droit dans une nasse dont, jamais, tu ne pourras t’extraire et, alors, à nous de reprendre le manche, de piloter, de voler vers les hautes altitudes que ta face de brute, jamais ne connaîtra. Cours donc ON, on te suit à la trace ! »

  

   Commentaires

 

   Certes le lecteur, la lectrice seront certainement désemparés face à cette histoire rocambolesque, cette sorte d’épopée faisant s’affronter la Nature primordiale de ON, sous les espèces de cette brute géante, taillée dans la masse informe et chaotique d’un univers en formation, affrontement avec on qui symbolise l’humaine condition en ce qu’elle a de policé, de cultivé, d’abouti. Une manière de lutte faisant se rencontrer le cosmos humain, avec le chaos originel dont ON serait la plus sidérante figuration. Plus que d’un combat de Titans de la mythologie, cette mince allégorie voudrait mettre en musique l’immémorial pugilant des forces obscures du Mal et des lumineuses dentelles du Bien. Le parcours de l’humanité est ainsi fait qu’il met toujours en présence ces verticales dialectiques dont le titre du film « Le bon, la brute et le truand » pourrait rendre compte d’une manière assez exacte. Scénario dans lequel ON personnifierait la brute et le truand réunis, alors que on serait le visage d’une humanité éclairée, telle qu’elle pouvait apparaître au cours du ‘Siècle des Lumières’. Il s’agira, à partir de maintenant, d’assister à ce conflit qui trace, depuis toujours, la frontière entre des actions dites ‘bonnes’ et d’autres ‘mauvaises’.

 

  ON, après avoir entendu ces propos pour le moins explicites et malgré l’épaisseur de bitume qui entoure sa personne, sorte de barbacane négligeant tirs de boulets, balistes et autres catapultes, ON prend ses jambes à son cou et part en direction de nulle part. On n’est nullement bégueule lorsqu’il s’agit de sauver sa peau, de la mettre à l’abri, le premier refuge est le bon quitte à en changer par la suite. ON enjambe des haies, saute des fossés pleins d’eau, se raye les jambes aux griffes des buissons, se visse nombre d’échardes dans la plante des pieds. Mais la peur bien légitime efface tout. Elle l’aiguillonne si bien qu’on s’essouffle à le poursuive, qu’on battrait presque en retraite abandonnant la morale de l’histoire, laissant triompher la Brute au détriment du Bon. Mais voici qu’on reprend courage et espoir, mais voici que la distance se réduit mettant à portée de tir du Bien, ce Mal qui se démène et grimace, d’abord en raison de sa nature propre, ensuite parce que la poursuite est éprouvante fût-on taillé à la hache et dégrossi à la varlope.

   ON pense trouver refuge dans les replis complexes d’un marais. Il fait de grands bonds, saute d’une motte de tourbe à une autre motte, fait des zigzags, se perd dans des marigots d’eau grise, presque noire habitée de crapauds aux ventre rebondis et de têtards véloces comme des feux de Bengale. ON, malgré son coffre surdimensionné, est tout haletant. So visage est de plus en plus écarlate, crête de coq. Ses pieds-ventouses ont bien du mal à s’extraire de la fange. Chaque enjambée pèse une tonne et ON ne sait si la prochaine ne sera pas la dernière. Enfin il sort du marais, se retourne un instant, juste le temps d’apprécier la distance qui le sépare de ses ennemis.

   La foule a grossi du côté d’on. On est bien un bon millier, peut-être plus, genres de centurions dépourvus d’armes, de cuirasse mais non de courage. Voyez-vous, la poursuite du Bien décuple la force, instille de l’énergie au plein des corps et c’est comme un seul et unique organisme vivant qui se porte vers l’avant avec tout le courage dont un brave, un cœur vaillant, sont investis. Le peuple des on, sait que la victoire ne peut lui échapper, qu’elle n’est que question de temps et de stratégie. Pareils aux chiens d’une meute exercée à la technique de la chasse à courre, les on encerclent, petit à petit, le périmètre dans lequel ON s’est un peu embourbé. Sa puissance, son poids sont aussi sa faiblesse. Là où il croyait être invincible, le voici tout démuni, bientôt facile proie pour des prédateurs qui ne lâcheront rien, pousseront leur gibier jusque dans la nasse terminale, là où il rendra l’âme. A condition, bien entendu, qu’il en ait une !

   Derrière, la meute pousse. Parfois on croirait entendre le son cuivré de la trompe, deviner le martèlement des sabots de chevaux sur le sol. Même les corniaux et les couards donnent de la voix. Ils veulent participer à la curée. Ils veulent une oreille ou bien un pied, ils veulent un fragment de ce gibier d’exception. Mais que sont donc les chevreuils, les daims, les marcassins par rapport à cette montagne de chair, à ces massifs de muscles, à ces collines de graisse, à cette force brute en un seul endroit assemblée ?

   Maintenant ON a gagné la mangrove proche. Il pense se sauver en se glissant dans l’entrelacs touffu des racines de palétuviers. Il glisse souvent sur la plaine de boue, manque de tomber, se relève juste à temps. Il entend le bruit de la meute qui se rapproche, le bruit haché par la herse des arbres. De longues et duveteuses et mielleuses racines entourent ses pieds, commencent leur ascension vers le bassin. Cela fait un corset comme le portaient autrefois les dames de l’Ancien Temps, avec un lacet qui n’en finissait pas de glisser dans les œillets métalliques, de zigzaguer, serrant les anatomies dans une camisole de force. ON, malgré son peu de jugeotte, ne désespère pas d’être dissimulé à la vue de ses poursuivants par cette résille végétale qui, somme toute, est si proche de lui, si identique au tubercule qu’il est, lui le primitif, le tellurique, le magmatique, le métamorphique dont, peut-être, la transformation parvient à son degré d’achèvement le plus accompli.

   Ça y est, il le savait. Cela devait arriver. Il ne le savait nullement à l’aune du mental, du concept, il en était bien dépourvu. Il le savait à la manière dont une racine fouille le sol de son museau aveugle, sorte de taupe qui fore son trou pour forer son trou parce que c’est sa condition. A peine les premiers crabes aux pinces levées avaient-ils entamé leur travail de sape, arrachant ici un lambeau de peau, là un fragment de chair, que le gros de la meute est arrivé. On n’avait cure de désigner des prioritaires. Chacun pouvait choisir son morceau et le dépiauter consciencieusement. Le but final était qu’il ne restât rien de ON, pas même une empreinte dans la mémoire. ON avait condamné l’espèce humaine, il fallait que cette dernière, inversant les rôles, fût en mesure de réduire à néant la prétention à exister d’une créature qui, somme toute, ne voulait que retourner aux balbutiements de l’humanité, puis de connaître dans son ultime but, les ténébreuses coulisses du néant. On se précipita avec entrain, qui sur la tête, qui sur l’abdomen, qui sur les piliers des cuisses, se promettant de n’interrompre la curée qu’à l’instant où il ne resterait plus qu’une vague trace du corps moulée à même la résille des racines.

   Chez la créature composite, aussi bien pouvait-on dépecer quelques restes humains, l’extrémité d’un doigt, la ride du front, le charnu d’une oreille. Aussi bien pouvait-on s’attaquer aux parties végétales et minérales. Pareils aux pétales d’une jonchée de mariée, chutaient sur le sol, sans ordre bien déterminé, des éclisses d’os, des friselis d’épiderme, des tuniques d’écorce, des schistes, des obsidiennes, des sédiments, des sables, des glaises, des humus. Le lecteur troublé s’inquièterait-il de savoir si une quelconque souffrance était ressentie par ON, eh bien qu’il se rassure, le Primitif non seulement n’éprouvait aucune douleur, mais bien au contraire, une sorte de jouissance identique à la Mariée qui se laisse effeuiller le soir béni de ses noces.

   Donc on dépiauta, nettoya, cura jusqu’à l’os et au-delà celui qui, l’espace d’un rêve, avait cru pouvoir retrouver une innocence originelle en même temps qu’une forme en venue d’elle-même, brute, primaire, non encore affectée de quelque transformation que ce fût. On abandonna le champ de dissection. On alla se coucher. On fit des rêves de guimauve et de nectar mêlés. Le matin on se réveilla. On gagna le site de la mangrove afin de se souvenir du butin de la veille, s’assurer que la mise à mort de ON n’avait pas été un simple songe.

   Alors, comme un miracle survenu du plus profond de la mangrove, on découvrit dans le treillis de racines et de branches qui avait servi de dernière geôle à ON, un être de pure grâce à l’insoutenable beauté. C’était Apollon lui-même tel qu’en sa célèbre figure mythologique, mais bien réel, bien incarné, comme si son homonyme en marbre du Belvédère du Musée du Vatican était venu dans cette sombre et anonyme mangrove pour chanter la beauté de la condition humaine. Sans doute, les hommes aveuglés par la pyramide de mensonges qui s’était élevée au cours des temps, n’avaient-ils aperçu du nom du dieu que sa syllabe finale, ON, qu’ils avaient confondue avec ce ON indéterminé qui désigne tout et rien, qui ne correspond à aucun être précis, si bien qu’il peut facilement se confondre avec la matière informe, primitive, chaotique en dernière analyse qui est à l’évidence l’antonyme du genre humain. Ainsi la morale de l’histoire trouve-telle sa place et le Bien son lieu.

 

« Tout est bien qui finit bien ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 08:15
HOMO COITUS

         Jacques-Louis David - Cupidon et Psyché

       Source : Mythes grecs et mythologie grecque

 

 

***

 

 

   Il faut partir du concept d’identité et de finitude avant d’entreprendre un bref voyage en direction de cet Amour Majuscule dont on a tellement dit et dont on n’a rien dit. Identité car, le plus souvent, nous sommes circonscrits à cette unité rebelle à toute domination, à toute spoliation. Nous sommes un corps indivis abritant, en sa citadelle, sa plus effective présence. Finitude car cette dernière joue en écho avec le principe d’identité, en renforce la terrible solitude. Parce que nous sommes seuls, entourés du sable du désert, nous cherchons à nous évader, à rejoindre une oasis, cette autre identité dont nous attendons qu’elle nous apaise et nous ramène au centre plénier de notre être, là où rien de menaçant ne saurait nous atteindre.  

   Les Grands Mystères sont ainsi constitués qu’ils parlent beaucoup pour ne rien dévoiler. Identité et finitude : tension bipolaire qui écartèle aussi bien l’Amant que l’Amante, principes d’opposition dont la béance suppose que les bords de l’abîme soient un jour réunis afin que, de cette jonction, puissent se lever, au moins un bonheur, si ce n’est une joie et, en tout cas, l’évitement d’une perdition. Car c’est bien de se perdre dont il s’agit lorsque la douce onction de l’Amour se dissimule et refuse de nous connaître en tant que l’un, l’une de ses élus. Vivre est simplement laisser se dérouler un métabolisme. Exister est acte de pure transcendance qui nous arrache au néant et à l’angoisse primordiale qui fondent les racines de notre être. Or exister en amour est l’une des vertus dont, parfois, nous sommes atteints au plus haut. Mais nous n’avons ni les mots pour le dire, ni les images qui pourraient en témoigner et les symboles, fussent-ils opératoires, échouent le plus souvent à en décrire l’essence.

   Regardons le tableau de David et laissons-nous aller à une simple lecture phénoménologique. Qu’y voit-on ? Certes pas l’Amour puisque nous avons implicitement convenu qu’il était invisible, intangible, situé hors toute représentation. Que nous reste-t-il alors ? La puissance d’un archétype dont Cupidon et Psyché se font les hérauts. Cette peinture de facture néo-classique, - posant ici un beau Jeune Homme épanoui, une belle Jeune Fille abandonnée -, est censée amener devant nos yeux ce qui, par nature, demeure celé. Certes David ne nous montre pas l’amour dans son acte immanent, car cette vue serait indiscrète, violatrice des droits de la personne, donc insoutenable. Au sens où nous ne pourrions « en soutenir l’épreuve ». On ne tutoie l’indicible qu’au risque d’une brûlure dont s’ensuivra une éternelle cécité. L’Amour, d’obédience divine, ne se montre jamais que dans l’expérience de l’éblouissement, dans la travée du vertige, dans l’accomplissement d’une métamorphose dont seront atteints notre corps, notre âme. Autrement dit, ne se donnera qu’un rapide flamboiement, ne fera phénomène qu’un brasillement dont l’intensité nous ôtera toute possibilité de le poser, l’Amour,  devant notre conscience, comme nous le ferions d’un objet. C’est au regard de cette instantanéité, de cet éclair, de l’irruption de cette foudre que nos lèvres seront scellées aussi bien avant la possession, qu’après. Avant, après : site d’une multiple dépossession dont toujours nous souffrons à défaut de pouvoir en repérer les signes explicatifs.

   Ce tableau, censé nous apporter toute la félicité dont il devrait être l’acte fondateur, nous comble-t-il au point que tout souci périphérique serait nécessairement dissout au seul motif de sa contemplation ? Non seulement cette représentation ne nous emplit réellement d’une certitude d’échapper aux rets du quotidien, mais elle nous y replonge à même la glaise lourde, opaque, des chemins ordinaires dans lesquels, à loisir, nos pas s’enlisent. Mais qui donc pourrait croire un instant à la vérité de ces attitudes angéliques, si ce ne sont les anges eux-mêmes ? Cupidon-ailé nous fournirait la preuve tangible d’une telle naïveté. En réalité nous avons affaire à une gentille bluette qui nous place dans un cadre de pure extériorité. Non seulement nous ne sommes nullement des voyeurs se délectant de quelque allusion libidineuse, mais de simples témoins de deux solitudes que rien ne pourra soustraire à leur confondante condition. Que Cupidon et Psyché, en leur épiphanie de supposé ravissement, soient avant ou après la copulation nous importe peu.

   Ce qui aurait valeur d’enlèvement à notre propre modalité existentielle, ce qui libèrerait nos chaînes d’hommes aliénés, serait qu’avec eux, les amants, nous fusionnions dans cet acte indescriptible, iconoclaste, hautement subversif - il défie la loi d’airain des dieux -, que donc nous nous déportions de nous pour ne plus nous connaître qu’en tant que pures virtualités en ce lieu hors tout lieu, en ce temps sans temps, en cette manière d’absolu dépourvu de buts et de fins, l’acte en tant qu’acte au plus haut de soi. Il n’aurait plus guère d’attache signifiante pouvant le déposer dans l’orbe de la quotidienneté. Il flotterait dans une sorte de brume diaphane ressortissant d’une angélologie, diraient les croyants ; dans un air empreint d’ésotérisme diraient les mystiques ; dans une bruine métaphorique diraient les poètes.

   Alors comment ne pas éprouver, au centre de sa chair, le comble du dénuement des amants abandonnés, sur leur couche de tissu précieux, à la misère la plus déconcertante du genre humain ? Icône dépourvue de son contenu religieux, cet exhaussement de soi vers son Dieu qui appelle et console, car, ici, le dieu est absent, l’Amour est quelque part dans un passé proche, un futur hypothétique et le présent n’est qu’attente d’un événement qui tarde à venir, qui, peut-être, ne pourra trouver à s’actualiser. Ici, il convient de se déporter vers les éclairages de la linguistique, de les mettre en relation avec cette subtile lumière de la volupté qui figure au centre géométrique de l’être, à savoir le rôle prééminent de la copule dans l’organisation de tout énoncé, fût-il réduit à sa plus simple expression. Incertitude et nécessité de la copule, cette liaison entre sujet et prédicat, comme dans la proposition « le ciel est bleu », où le « est » chutant, ne demeureraient que « ciel »  (Cupidon ?) puis « bleu » (Psyché ?) dans leur totale nudité, leur désarroi foncier, leur irréductible identité, leur fixité solitaire. Le « est » = « Amour » qui relie et reliant donne sens et direction à l’aventure humaine. EST ; Amour  =  le Même, puisque tous les deux sont doués d’une essentielle valeur ontologique : ils disent le lieu nécessaire de l’être dont, jamais, l’on ne peut brader les vertus. Alors, comment pourrait-on encore s’étonner que la copule, par familiarité, « copulation » se décline étymologiquement en  « lien, union », « lien moral », « union dans le mariage » ? Car l’union est lieu de fusion au gré duquel peut s’éprouver la dimension unique de la totalité.

   Avant notre naissance, après notre mort, seuls lieux d’une totalité, d’une infinie virtualité à laquelle rien ne saurait nous soustraire. En-deçà du cosmos, au-delà du cosmos, nous sommes d’illimités chaos auxquels l’on ne peut rien retrancher, rien rajouter, sauf l’étincelle créatrice qui présidera à notre venue, nous arrachant à l’illimité pour nous remettre aux forceps du limité : forceps du corps, de l’esprit, des actes qui nous consignent dans une étroite geôle. Car, jamais, existant, nous ne sommes libres de nos choix, de nos orientations, de nos décisions. Une étoile au-dessus de nos têtes fixe le chemin de la destinée. Comment pourrions-nous en différer la cruelle loi ? Au regard de tout ceci, l’homme est habité de cette nostalgie antéprédicative au gré de laquelle il était cette essence libre de soi, ce trajet sans origine ni fin, cet événement sans fondement, cette traversée entre des rives hypothétiques. Il n’était nullement aliéné. Le désordre était sa voie. Dès lors où l’ordre - de la naissance -,  s’institue comme seule condition de possibilité offerte à l’esquisse humaine, il lui est enjoint d’en suivre l’irrémissible trace.

   L’acte d’amour est le seul par lequel rejoindre cette mythique androgynie, cette dyade fusionnelle entre Soi et ce qui n’est pas Soi, c'est-à-dire créer un monde dont on est, tout à la fois, le centre et la périphérie. L’acte manducatoire de la mante religieuse n’a d’autre signification que de reprendre, par le biais de l’oralité, cette totalité qu’elle a un instant connue : principe mâle fusionnant dans le principe femelle. Syncrétisme des tendances centrifuges, jonction dans un identique nucléus d’un divers éparpillé qui consent enfin à découvrir la puissance assemblante du germe, de l’origine, manière d’alpha et d’oméga en dehors desquels tout n’est que confusion et perte d’horizon humain.

   De deux solitudes fondées sur le socle de « l’Homo egoïtus », la copule - cet extraordinaire médiateur -, métamorphose ce dernier Homo en « Homo altruitus » ou « Homo androgynus », ce nouvel être ubiquitaire qui EST (copule), ici et là, en l’Amant, en l’Amante, une seule et même réalité. La copule « EST » a accompli ce que rien ne saurait mener à son terme, cette ambivalence, cette équivoque qui trouvent dans l’union l’effectivité de leurs propres ressources, tout en un, cette nostalgie de l’être primitif que nous fûmes, loin là-bas, dans ce fourmillement indéchiffrable du chaos originel, où tout principe se donnait tout uniment mâle et femelle indistincts, un feu y était inscrit de toute éternité qui allumait notre propre cosmos. Oui, c’est bien cela, l’Amour EST ce convertisseur qui exile de Soi en l’Autre afin qu’une liberté et une vérité soient connues. L’Amour n’est que ceci, liberté, vérité ou bien n’est qu’un simulacre, un miroir aux alouettes ivre de son propre mouvement. Le coït, en son éclair, est cette révélation qui ouvre un ciel. Alors, l’espace d’une brève éternité, pouvons-nous dire : « Le ciel EST bleu ». Aussi bien aurions-nous pu énoncer : « L’Amour EST beau ». Mais, ici, nous nous heurterions aux limites de l’expression, destin de toute tautologie ! Ambiguïté de la condition de l’homme, de la femme, condition qui ne trouve son accomplissement qu’à ignorer le sol propre de sa constitution. C’est toujours un ailleurs qui fait signe depuis le nom d’Amour. Un chant de Sirène.

   Comment conclure sans en appeler à Spinoza et à sa formule célèbre : « Post coitum animal triste », que l’on traduit habituellement par : « Après la jouissance vient la tristesse », ce qui semble indiquer qu’à tout état paroxystique atteint dans la volupté succède un blues post-coïtal qui semble constituer le fondement abyssal de toute affliction durable. L’accablement serait donc directement proportionnel au degré du plaisir atteint dans le processus à son acmé. Cependant si cet adage mérite notre reconnaissance, reprochons-lui d’occulter une partie du problème puisqu’il fait mine d’oublier « l’ante coitum », l’avant-coït qui en est le logique pendant. Peut-être même l’avant-coït serait-il plus marqué de l’empreinte d’une profonde mélancolie pour la simple raison, qu’à l’encontre du post-coït, il ne peut se référer à un souvenir qui viendrait, jusqu’à lui, apporter des fruits déjà cueillis. L’ante-coït porte en plus le poids indéfectible d’un acte à venir entouré du mystère des choses inconnues. Belles ou inquiétantes. (Je pense, écrivant ceci, au tableau « Les muses inquiétantes » de Giorgio de Chirico. Ces muses aux têtes oblongues sans yeux ni bouches - ces antres du désir -, aux robes longues et marmoréennes - ces nobles projections libidinales -, qui dissimulent peut-être une sexualité congelée.  Je songe au vide métaphysique, à la géométrie abstraite selon lesquels ces personnages féminins se donnent à voir. Comment ne pas avoir « la chair de poule » dans le mouvement même d’un désir anticipateur de supposées voluptés ? Sur des « falaises de marbre » ?)

    La seule temporalité qui conviendrait à la prolongation indéfinie d’un état de jouissance serait celle uniquement du « per coitum », à savoir d’un acte maintenu bien au-delà de la conscience humaine, suspens s’alimentant à sa propre source sans que jamais ne s’obombrent les nocturnes angoisses d’un avant et d’un après. Nous sommes des êtres du présent ! Sans doute la seule vérité. Là est la demeure de la copule EST. Présence du présent. Avant : néant. Après : néant !

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 08:34

 

[Préambule - Cette fable moderne met en exergue la beauté du monde à laquelle s’oppose sa souveraine et illimitée laideur. Chaque jour nous faisons l’amer constat que des choses ne vont pas bien, que la terre se réchauffe, que les maladies gagnent du terrain, que la misère pullule, que les injustices de tous ordres courent dans la société qui devient de plus en plus inhumaine. Le texte ci-après, de coloration globalement ‘écologiste’ au sens large, plus précisément ‘humaniste’, décrit les grands travers qui affectent le cours du monde. Nous massacrons les biens les plus précieux, nous dilapidons les richesses que la Nature a mises à notre portée sans même que notre conscience se révolte, qu’elle soit simplement dérangée à l’annonce de tel tsunami, de telle inondation. Nous accusons le coup, certes, mais nous demeurons figés, incapables, le plus souvent, de produire le moindre geste qui permettrait, au moins à titre individuel, d’enrayer une parcelle du mal. Nous nous habituons à tout, voilà le pire !

   Nous comptons sur la générosité du temps qui passe, sur sa capacité à panser les plaies infligées par l’humanité, sur la providence, sur la rotation des astres, la course des comètes et que sais-je encore, comme si nous étions les acteurs désintéressés de notre propre désastre. Mais que faut-il donc pour que nous sortions de notre léthargie ? De nouveaux holocaustes, des séismes meurtriers, la fin d’une civilisation, la nôtre que nous avons portée devant l’Histoire avec une légèreté exemplaire ? Que faut-il ? Sans doute les développements ci-après seront-ils jugés majoritairement ‘moralisateurs’. En réalité le rapport à la Nature, bien plus que d’être moral est ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de la question de l’être. Du nôtre, de tous ceux et celles qui nous font face, les rivières, les océans, les montagnes les glaciers. Seule une levée des consciences pourrait inverser des horizons bien sombres. Ce modeste article n’a d’autre but que de montrer ce qui apparaît et nous adresse un message urgent. C’est la Terre que nous avons à sauver. Espérons qu’il soit encore temps !]

 

*

 

   Olivier habite au sommet d’une colline. Il aime cette nature qui s’ouvre à lui dans la générosité. Jamais il n’aurait pu vivre au fond d’une vallée étroite, là où la vue est limitée, où la conscience n’a nul tremplin pour s’envoler. Olivier est une âme simple qui n’aime rien tant que le spontané, l’immédiatement donné, cette feuille livrée par le vent, ce nuage léger qui brode l’azur, cette pluie fécondant le sol de poussière, lui donnant cette belle teinte d’argile ou d’ébène. Olivier lit beaucoup, surtout de la poésie, compose quelques textes, se distrait de longues promenades solitaires, s’emplit des visions du monde. Soit qu’il voie le monde à sa portée, soit qu’il le recompose dans un rêve éveillé. Il n’a de cesse d’inventorier tout ce qui fait sens à l’horizon des yeux, autrement dit, il n’est jamais en repos, plutôt en embuscade, cœur disponible, mains grand ouvertes, imaginaire déployé afin de recevoir une myriade d’images qu’il prend soin d’archiver sur les rayons de sa mémoire.

   Ce matin le temps est au beau calme. La grande chaleur a laissé la place à un temps brumeux, signe avant-coureur d’un automne qui s’annonce déjà. De cette rémission de la chaleur, le corps se trouve heureux. La canicule est éprouvante qui tend ses pièges, enserre, contraint et, en définitive, ôte toute liberté. On est cloués dans des pièces d’ombre, on évite de bouger, le moindre mouvement est une épreuve. Olivier sent en lui ces grandes ondes de liberté qui nagent dans sa poitrine, ses membres, jusqu’au bout de ses pieds qui effleurent le sol dans une manière de vol léger. Tout ce qui s’étend devant lui, ce paysage immense, sans limite, il en ressent les bienfaits sur la nappe lisse de sa peau, il en apprécie la faculté de régénération comme si une source s’était levée en lui qui le désaltérait, l’accordait au rythme immémorial du monde.

   Du haut de sa colline de calcaire qu’il nomme indifféremment ‘mon promontoire’, ‘mon belvédère’, Olivier embrasse une sorte de totalité dont il est le réceptacle privilégié. Tout, soudain signifie jusqu’à l’excès. La moindre herbe poussée par le vent est un genre d’embarcation sur laquelle connaître les verts océans des prés. La feuille suspendue à l’arbre est pareille à un fin nuage qui ouvrirait le voyage d’une infinie méditation. La pierre sur le sol ressemble à un dolmen dressé par ces très lointains ancêtres dont encore, sans doute, un fragment nous habite qui nous dit la primitivité d’une vie minérale, l’Homo faber et la pierre étaient confondus en une identique mutité, le monde, encore, ne parlait pas. Seulement le langage de l’éclair, de la foudre, du tonnerre, le langage de la grotte qui était comme un ventre maternel.

   Mais nous sommes sortis de la longue nuit de la Préhistoire, mais nos âmes sont éclairées, mais nous avons le principe de raison pour guider nos actes, donner droit à nos jugements les plus sûrs, les plus exacts. Nous avons des yeux exercés par l’éducation, habitués à la rencontre du beau, mais aussi du laid, entraînés à la contemplation de ce qui, pour nous, est utile, indispensable même à notre vie, à notre passage sur terre. Des mains de la Nature nous avons reçu d’infinies offrandes que nous pensions inépuisables, toujours renouvelées, mais nous avons trahi notre ‘Mère’, puisqu’aussi bien la Nature est celle par qui nous figurons au monde et tâchons de frayer notre voie parmi les richesses, les dons, mais aussi les écueils qui jonchent notre route, des barricades s’y lèvent, des herses surgissent du sol avec leurs pointes acérées pour obstruer la voie, faire plier nos têtes et nos fronts sous l’imparable joug des fourches caudines. Car, nous les Hommes, nous pensions immortels, doués de toute puissance, pareils à ces dieux de l’Olympe dont les noms magiques résonnaient sous la voute d’airain du ciel.

   Il n’y avait nulle limite à notre expansion. Nous croyions pouvoir piocher à l’infini dans la corne d’abondance du réel. Nous avons inventé la métallurgie, dans de sombres forges nous avons élaboré les outils que nous destinions aux ‘travaux et aux jours’. Seulement, créant le coutre et la charrue, nous aurions pu nous limiter à ouvrir la terre à l’aune de nos seuls besoins : manger, nous vêtir. Mais nous n’avons su nous contenter des miettes, nous voulions la flûte dorée, mais nous voulions la miche à la miette grasse, mais nous voulions tous les fournils du monde pour y faire cuire les pâtes levées de nos envies illimitées, de nos désirs incandescents. Plus le feu lançait haut ses flammes, plus nos yeux brillaient des étincelles sourdes de la convoitise. Nous avons eu, constamment, au cours de l’Histoire ‘les yeux plus gros que le ventre’. Nous mangions une croûte de pain et nous regardions, avec des yeux hallucinés, de grosses tourtes emplies de mille friandises. Nous, les hommes, avons surtout pêché par gourmandise car c’est bien l’un des traits déterminants de notre condition, nous sommes des êtres insatiables qui, jamais, n’épuisons l’outre immensément ouverte de nos désirs.

   C’est ceci que pense Olivier du haut de sa colline de falaises blanches, semée de chênes rabougris, de genévriers à la maigre végétation. Ici, tout semble plaider la cause du simple, du modeste, de la réserve en toutes choses qui est bien préférable à la précipitation, à la décision tranchée qui bouscule le monde, parfois le renverse et il faudra des siècles de dur labeur pour regagner ce qui a été perdu au seul motif d’une hâte à combler ce qui, jamais, ne peut l’être, à savoir cette immense vertige de la jouissance qui, une fois éprouvé, demande, dans un ‘éternel retour du même’, à être comblé. Nous sommes des êtres du manque et c’est une faille permanente qui creuse en nous la profondeur de l’abîme. Nous emplissons continuellement nos seaux de provendes multiples, nous les destinons à la boulimie sans fin de nos envies, seulement, pareils à des tonneaux des Danaïdes, nous n’avons nul fond et ce que nous pensions pouvoir thésauriser se dissipe comme une brume sous la poussée du soleil. Toujours nos mains sont vides qui éraflent l’air et se désolent de n’y rien trouver que des lambeaux de choses inconnaissables.

  

   Rêve éveillé d’Olivier

 

   Mes yeux portent au loin, ma vue est illimitée. Tout comme le rapace de haut vol dont la vision est panoptique en même temps qu’incisive, je n’oublie rien du monde en sa naturelle et resplendissante beauté. Je ne veux rien dissimuler, je ne veux rien gommer de ce qui vient à moi, prononce à mon oreille les mots doux comme la comptine du pur émerveillement. La Terre est belle, la Terre est infinie. Elle court d’un horizon à l’autre portant avec elle ses immenses richesses dont nul ne pourrait faire l’inventaire. Il suffit de prendre du recul et d’exercer sa conscience à décrypter tout ce qu’il y a d’exception à vivre en ce lieu, en ce temps d’immense profusion. Ce qu’il faut voir, c’est ceci :

   Voir l’élément-terre en sa parfaite parution. C’est l’automne. Quelques brumes flottent au ras du sol. Les terres viennent d’être labourées. Les mottes luisent dans le premier jour, on les penserait d’acier rouillé avec des reflets luisants que le soc a poncés. Les sillons font de grandes lignes qui se jettent vers le ciel, loin là-bas à l’horizon encore semé d’ombres violettes, traces infimes d’une nuit en train de basculer de l’autre côté des choses visibles. Il y a une colonie de garde-bœufs qui parcourent les prairies attenantes où paissent des vaches à la robe claire, elles font comme des taches solaires tout contre les champs à la teinte plus soutenue. Parfois des ilots à la couleur de feuilles, parfois de vastes étendues de poussière inclinant vers la soie, la toile de lin, les infinies variations du beige, on dirait des empiècements de cuir plaqués sur une vêture souple, parcourue de plis et de remous, une sorte de lac avec ses reflets, ses ondes troubles, ses moirures variables selon l’endroit d’où on les observe.

   Voir le dos gonflé de l’océan. Il semble ne jamais devoir en finir avec son histoire bleu-clair brodée de golfes et longée des touffes légères des tamaris, avec ses contes à la lueur bleu-marine coulant au profond des abysses, avec ses lames turquoise battant les récifs coraliens, avec ses transparences de cristal sous le froid boréal tissé de hautes glaces. Oui l’océan est image de l’infini, ses eaux jamais ne cessent de s’agiter, de se soulever en gerbes d’écume blanche, de retomber en plis qui prennent parfois l’accent impénétrable, mystérieux des ténèbres. De grandes voiles immaculées le traversent de long en large, focs gonflés que le Noroît pousse au-dessus des fonds de sable, des poissons aux yeux aveugles y vivent dans la discrétion de leur tenue invisible. Le bruit continuel de l’océan est un baume qui adoucit les mœurs, lime les angles de la violence, arase les dents aigues des destins belliqueux. C’est un bruit doucement maternel, une langue qui vient lisser notre peau, lui dire la simple joie qu’il y a à vivre ici, dans l’échancrure du rocher, là près de la lagune aux reflets d’argent, plus loin tout près de l’isthme que longent les vagues au destin millénaire, elles ne cessent jamais d’être et ne se posent nullement de question. Ne sont que parce qu’elles sont.

   Olivier rêve yeux grand ouverts car ce qu’il voit, là devant lui, ces collines de terre blanche, ce ciel limpide, la ligne d’horizon et son cercle doucement incliné, tout ce qu’il voit joue en écho avec le vaste monde. Voit-il la frêle robe noire d’un chêne et il voit en même temps le balancement du palmier dans la marée verte de l’oasis, la haute stature du baobab, son image d’arbre inversé lacérant de ses racines la pulpe des nuages, les hauts fûts des cèdres rouges s’élevant aux hauteurs inimaginables de la canopée, ce territoire traversé des flamboyantes couleurs du toucan à bec rouge, illuminé de la tunique verte du caïque à tête noire, surpris de la braise presque éteinte du cotinga Pompadour. Les forêts sont précieuses, elles sont des mers où se déverse la houle pressée des vents, des flux incessants. Les grands arbres se balancent et chantent en frottant leurs écorces usées les unes contre les autres. Peut-être est-ce leur façon de faire l’amour, d’initier le geste infini de la génération, de donner aux hommes l’oxygène dont ils ont besoin pour vivre et tracer leur sillon sur la dalle immense des continents. L’arbre est ce génie tutélaire devant lequel, à défaut de nous prosterner, nous devrions nous incliner, remercier sa présence, l’ombre qu’il nous prodigue sans compter, les fruits qu’il destine à notre bouche, les écorces que nous brûlons dans l’âtre, les bûches qui flamboient dans nos cheminées, les planches de nos meubles, les racines dont nous faisons des décoctions, elles soignent nos maux, guérissent nos âmes.

   Olivier rêve, avec son beau prénom d’arbre, aux fleuves majestueux auxquels il doit son existence. Ils surgissent des glaciers, sautent des verrous de moraines, cascadent sur des tables de granit ou de schiste, creusent des canyons aux parois vertigineuses, se faufilent dans des détroits, deviennent torrents, lacs, mortes eaux qu’arrêtent les barrages de ciment des hommes. Ils sont le peuple joyeux de l’eau, le chant qu’ils adressent à la terre, ils font se lever les graines, ils sont les divinités des moissons, ils fabriquent le pain dont nous agrémentons nos repas. Ils sont si discrets que, souvent, dans l’épi de maïs, la verte tige de blé, la graine de froment, la croûte blonde du pain, nous ne savons nullement reconnaître leur présence.

   C’est un problème humain que d’avoir la mémoire courte, que de renier les dieux qui nous portent dès que les présents qu’ils nous ont adressés, déjà devenus anciens, ne sont plus guère honorés, pris qu’ils sont pour de logiques gratifications dont la source ne nous est plus apparente. Ainsi les fleuves coulent-ils vers l’aval de l’espace, le long corridor du temps, à bas bruit, une goutte poussant l’autre, une eau se substituant à la précédente, jusqu’au vaste estuaire, jusqu’à l’immense mer qui les accueille comme leurs pères, sans eux, elle n’existerait pas la mer, elle ne serait qu’une immense cuvette à ciel ouvert parcourue de crevasses et de bois fossiles pareils à ceux qui gisent, tels des minéraux, dans l’aride ‘Désert de la Mort’ dans cette Californie exténuée de chaleur.

   Olivier rêve aux hautes et inaccessibles montagnes, ces Princesses des fières altitudes, ces têtes altières couronnées des diamants aigus du soleil. L’air y est pur. L’air y vibre comme s’il était animé par quelque diapason céleste. Grimpant à leurs sommets, soudain, la tête devient légère, comme si elle se détachait du corps, pareille à ces étonnantes montgolfières qui flottent à mi-ciel, légères, on croirait avoir affaire à des ballons de baudruche. C’est bientôt un vertige qui survient et l’on se prend à penser que l’on a été bien audacieux de comparer sa taille de ciron à ces géantes de pierre qui n’ont peur ni de l’éclat de la grande étoile blanche, ni des chutes de neige, ni des coups cinglants du blizzard. C’est ainsi, tutoyer l’absolu rend invulnérable. On ne redoute plus rien, ni l’éclat du gel, ni les bourrasques de vent. On s’érode seulement. On perd un peu de matière, une simple poussière au regard de l’éternelle géologie. Le temps des roches n’est nullement celui des hommes. Les hommes sont infiniment corruptibles, le temps de quelques saisons seulement, alors que les pics ne s’useraient guère qu’aux yeux de géants à la prodigieuse longévité, des Mathusalem ayant résolu l’énigme de la mort.

   Montagnes des alpages, combien vous êtes admirables avec vos vaches à la robe grise, écumeuse, aux pis gonflés de lait, ce délicat breuvage que boivent les Existants dans leurs appartements climatisés sans même savoir ce qu’est une sonnaille, quel bruit elle fait contre les falaises de roches, ce qu’est une transhumance, la joie sereine d’appartenir à la nature, entièrement, sans aucune dette à la culture, à la civilisation. Connaître la montagne une fois dans la pure dimension de sa vérité, c’est être poinçonné au creux de son âme de la nécessité de la retrouver, de l’honorer telle qu’elle est, une merveilleuse puissance qui repose en elle-même et n’attend rien d’autre que l’éternité.

   Olivier, depuis le haut de son ‘belvédère’, rêve aux glaciers, à ces hauts murs de cristal aux mystérieuses galeries bleutées qui montent et descendent dans le ventre fécond de ces dieux du froid. Ici, tout est exact. Tout est rigoureux. On ne joue nullement avec les murailles de glace, on les respecte, on les vénère. Les Inuits, plus que tout autre, savent du fond même de leur instinct que l’on ne part pas impunément à la chasse au phoque ou au morse à n’importe quelle heure du jour, par n’importe quel temps. Ici, selon le choix, il s’agit de vie ou de mort. Le froid, la neige, la glace, les congères ne connaissent pas les demi-mesures. Une mauvaise décision peut être irréversible, le chasseur ne jamais revenir de sa chasse. C’est pourquoi l’on est prudents. C’est pourquoi l’on jauge longuement une situation et que l’on ne décide d’un acte qu’en toute connaissance de cause. Les pôles sont aussi beaux que ses terres sont hostiles. Du reste il y a une évidente relation entre le paysage sublime et la désolation qui en est l’habituel fondement. Déserts, toundras, steppes, salins, lacs asséchés fascinent les humains sans doute pour l’unique raison qu’ils mettent en exergue une mort maintenue à distance dans l’espace et le temps.

  

   Pensées d’Olivier pour le monde qui vient

  

   On ne tient jamais mieux à l’existence qu’à en mesurer la fragilité, qu’à être exposé au danger, à tutoyer la tragédie. Face aux immenses étendues blanches de l’Arctique, aux sables brûlants du Désert de Gobi, du Kalahari, face à l’immense plateau érodé du Colorado, nous mesurons, à sa juste valeur, le cadeau immense de la vie, la dette qu’elle devrait nous imposer, le respect que nous devrions manifester en direction de la Nature en son irremplaçable présence. Nous ne sommes que grâce à elle, elle n’est que grâce à nous. Nos destins sont coalescents, tissés des mêmes fibres. Si la Nature va bien, alors nous aussi nous allons bien. Il semble que cette règle élémentaire du rapport à notre ‘Mère-nourricière’ ait été oublié. Mais il ne s’agit pas seulement d’amnésie. Certains comportements irresponsables semblent prendre un malin plaisir à détruire ce que des millions d’années ont mis à édifier, patiemment, pierre à pierre, cette immense Tour de Babel dont, aujourd’hui, nous habitons les cellules sans bien savoir quels en sont les fondatios, quelles sont les lois qui en régissent le fonctionnement, sans nous interroger sur la fragilité d’un édifice, sa construction fût-elle édifiée en des époques reposant sous les strates illisibles de l’Histoire.

  Oui, les glaciers nous scrutent de toute la hauteur de leur édifice majestueux, mais cette majesté est aussi magique que précaire. Chaque jour voit s’effondrer ces génies de glace  comme des châteaux de cartes, des pièces de bois que les enfants assemblent avec soin afin de les faire tenir en équilibre, de réaliser la plus haute tour possible. Immanquablement, la fin du jeu voit l’écroulement de l’audacieuse structure, laquelle défiant la loi de la logique a dépassé ses propres possibilités. Oui, mais les lois de la physique ne sont pas les lois humaines. Ce qui correspondrait à la ‘logique’, ci-dessus évoquée, dans l’espace matériel, trouverait son pendant dans la ‘raison’ en matière de décisions humaines. Tout est en effet question de raison. Nous avons connu le ‘Siècle des Lumières’, la puissance presque illimitée de la Raison, parfois jusqu’à l’excès.

   Il ne s’agit nullement de refaire l’Histoire. De toute manière l’homme ne semble jamais rien retenir des leçons qu’elle nous adresse. Les génocides succèdent aux holocaustes, la barbarie à l’inquisition, le racisme à la xénophobie. Piètre constat, certes, mais constat réaliste malheureusement. Il ne faut nullement sombrer dans un pessimisme qui ne serait que la face cachée du nihilisme, donc de l’absurde qui enlèverait tout sens à notre existence. Il faut lutter, il faut résister et ne pas donner droit aux Cassandre de la désolation, ne pas céder aux sirènes nous convoquant au mépris de la vie. Oui la Terre, notre Terre est en grand danger. Ceci, nous le savons tous mais feignons de l’ignorer ou reportons le poids de nos actes sur les générations futures. Curieuse conception de l’héritage, tout de même. Héritage de cendres et de ruines.

   Terre en tant que notre planète ; terre en tant que matière, glaise, limon, humus que nous foulons chaque jour ; océans et mers que nous parcourons sur nos ferries hauts comme des immeubles ; forêts que nous survolons, dans ces fuselages d’acier étincelants ; arbres que nous arrachons, comme si nous procédions à l’ablation de nos poumons ; fleuves que nous martyrisons et asséchons ; montagnes que nous déplaçons afin d’y dérober gemmes précieuses et minerais ; glaciers que nous regardons fondre comme nous verrions les chutes du Niagara, sans pouvoir aucun d’en freiner l’irrémédiable fuite.

   Terre, que faisons-nous donc pour remédier à ton abandon, à ta faillite qui ne paraît inéluctable qu’à la mesure de notre impéritie, de notre insuffisance ? Que faisons-nous sinon observer le navire qui coule avec ses précieuses cargaisons ? Qui donc se jettera à l’eau ? Qui donc osera être un Homme ? « Indignez-vous », disait en son temps le diplomate et humaniste Stéphane Hessel. Certes il convient de s’indigner, c’est certainement le tremplin à partir duquel bâtir une audace et cingler vers le grand large. N’attendons nullement un élan collectif qui, sans doute, ne viendra jamais. Agissons à notre mesure. A chacun sa part.

   Ainsi naissent les grands changements. Il n’est que temps d’agir. Le langage ne suffit pas, pas plus que les grandes déclarations d’intentions, les tables rondes et autres colloques. Avons-nous besoin d’une pédagogie, d’une éducation particulière pour savoir quelle est notre responsabilité face à ce qui nous fait vivre ? Avons-nous besoin d’un modèle pour économiser l’eau, modérer nos déplacements, baisser notre chauffage, consommer sain, limiter notre ration de viande, pratiquer des loisirs modestes en besoins énergétiques ? Avons-nous besoin d’un modèle pour être Hommes sur la Terre ? Non, la bonne volonté suffit. Non, le bon sens suffit. Qui donc se déclarerait démuni de volonté, privé de bon sens ? Qui donc ? Soyons des Hommes au regard de l’Histoire ! Soyons des hommes face à la Conscience ! Il n’y a guère d’autre lieu où exister.

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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:06
Dans la claire évidence du jour

« Bois levé »

Vallée de la Loire

 

Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Bois levé » est ici à prendre non en sa signification de pure verticalité spatiale mais bien plutôt pour sa valeur spirituelle d’élévation hors du champ des choses communes. Oui, un arbre, cet arbre, peut s’arracher de la gangue du réel pour gagner les hautes sphères de l’invisible. Alors on pourra parler « d’essence » du bois en sa plus exacte manifestation. Si nous pouvons nous abriter sous ses vastes feuillages lors des chaleurs estivales, y trouver refuge sous les pluies diluviennes, en choisir l’admirable site pour construire nos cabanes d’enfant, ceci n’est nullement le fait du hasard, ceci indique, sans la moindre ombre qui pourrait en atténuer l’éclat, la majesté de l’arbre, ce qu’il a de foncière présence pour nous les hommes.

    Qui donc n’a jamais éprouvé au contact d’une forêt un sentiment de félicité, une onction, un baume qui nous sauvent des assauts d’une civilisation pressée ? Ici, je pense à cette belle forêt primaire des Carpates, semée de hêtres hauts de quarante mètres couvrant les flancs des montagnes, à cette nature vierge que ne connaissent que les loups et les ours à la toison brune. Peu d’hommes en cette contrée, si ce n’est un garde forestier, un spécialiste de la faune qui ne font nullement tache sur le paysage, fondus qu’ils sont dans l’écosystème dont ils sont l’un des précieux maillons. Ces hommes aiment profondément la nature, ces hommes sont « nature » ce qui est suffisamment remarquable pour que cela vaille la peine d’être mentionné.

   Certes nous aimons les paysages, nous en apprécions les belles perspectives, admirons les crètes des pics enneigés, flottons avec bonheur au large de l’océan, frissonnons tels de vivants épis au contact de ces plaines infinies qui se confondent avec le ciel. Mais, je crois, nous éprouvons une affection toute particulière à l’égard de ce monde sylvestre que, sans doute, nous vivons à la manière de l’un de nos prolongements. Ne dit-on qu’un arbre a souffert du froid ou bien de la sècheresse, qu’il a été abattu lors de la dernière tempête, qu’il a été couché à terre, que ses racines ont été arrachées. Tout un lexique qui, se déclinant sous les espèces de la souffrance, de l’abattement, de la chute, de l’arrachement, disent, en quelque manière, ce vocabulaire humain plus qu’humain que nous nous destinons en propre mais que nous offrons à ces arbres qui sont un peu notre écho, forces tutélaires dont nous demandons la protection, cette dernière fût-elle inconsciente, seulement formulée dans le flux des archétypes qui tracent les lignes de notre architecture.

   Mais je veux dire, maintenant, combien cette image est belle au gré de cette essentielle présence qu’elle nous adresse, simple et fondamental message de vérité fuyant l’inconsistance, les affectations de l’apparence. En un certain sens une antithèse de nos contemporaines sociétés qui ne s’abreuvent que d’images faciles, d’herméneutiques à bon marché, de saveurs immédiates sitôt évanouies que ressenties. Ce magnifique paysage des bords de Loire, nous pourrions demeurer en sa lisière des heures entières sans que le moindre ennui s’emparât de nous, sans même que nous pussions douter de notre inscription concrète dans le monde. Je regarde cette scène et je suis comblé de l’intime intuition de ce qu’exister signifie : ce troublant et direct contact avec les choses, cette sensation à fleur de peau pareille au frisson du plaisir ou de la volupté, cette marée intérieure, ces flux qui font leurs allées et venues quelque part dans l’outre de peau qui en est comme soulevée.

   Une levée, de l’arbre à laquelle correspond, en un genre d’osmose, un soulèvement de l’être autant qu’il le peut, arrimé à son massif de chair. Oui, cette beauté-là, cette vérité-là procèdent à l’allègement de notre chair qui devient diaphane, à la limite de la transparence. Voyez ces boules de résine qui glissent le long des troncs des sapins, voyez leur onctuosité, leur substance pareille à des perles de suif, à de vierges chandelles, à des bulles de savon flottant dans l’air irisé. Ainsi devient tout corps porté à l’extrémité de soi, hissé en direction d’une province où les choses n’ont pas de nom, natives qu’elles sont dans la claire évidence du jour.

 

Le corps n’est plus le corps.

L’heure n’est plus l’heure.

Le moi n’est plus le moi.

Le corps est transfiguré qui devient éthéré.

L’heure est longue qui devient éternité.

Le moi est dissous qui se confond

avec le gris du ciel,

la ceinture d’arbre sur la rive,

 l’immense plaque d’eau

qui brille à la façon d’un métal poli.

 

   L’arbre n’est plus l’arbre, il est devenu figure de la déité qui, en quelque endroit secret de notre âme ne demande qu’à être reconnu, effleuré, peut-être simplement halluciné tellement son être est proche de la consistance du rêve, tressé des belles figures infiniment mouvantes de l’imaginaire.

   Oui, je sais, ceux qui jamais n’ont connu cet instant de fusion avec la nature, dans l’immense palme du silence, dans l’extrême solitude, dans l’harmonie la plus parfaite, penseront à quelque effusion mystique pareille, sans doute, à celles que donnent le LSD ou la Marijuana, sauf que ces drogues aliènent, alors que l’hyperesthésie libère et conduit bien plus loin que soi, en des terres qui ne demandent nulle confirmation de qui que ce soit, en des territoires qui ne se justifient ni par des coordonnées polaires, ni latitudes, ni méridiens. Cette superbe et illimitée géographie mentale, cette cosmologie instantanée, cette contemplation libre de tout substrat nait d’elle-même et se prolonge autant que durent beauté et vérité qui sont ses principes premiers, ses ineffables ingrédients.

   Oui, cet arbre qui pourtant est mort, nous fait signe autant que celui qui est vivant. Et pourquoi donc ceci ? Mais tout simplement parce que, parvenu à la limite extrême de son dépouillement, il ne conserve plus que les lignes directrices de son essence, il focalise notre regard sur ces formes aussi élémentaires que parfaites, il nous fait toucher du doigt, au sens strict, ses nervures les plus apparentes, les constellations primitives de sa propre configuration. Il agit sur notre psyché à la façon d’un « pèlerinage aux sources » pour utiliser le beau titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, ce chemin hors des sentiers battus, des errances humaines, des impasses semées de scories de toutes sortes, de pensées approximatives, de catalogue d’idées reçues, d’opinions qui ne sont que des hypostases d’une lumineuse méditation.

   Cependant l’erreur serait de croire que ce niveau renouvelé, inédit, inouï de conscience s’acquiert facilement, qu’il est le résultat d’un hasard, d’un heureux alignement des planètes, qu’il était inscrit en nous à la façon dont un destin nous détermine en ce lieu du monde, en ce temps de pur surgissement. Non, le surgissement, le déploiement ne se font jamais au titre d’une distraction, consécutivement à la levée d’une barrière qui devait s’effectuer, qui était en attente de devenir. Non, ouvrir un monde à partir du simple et du modeste se gagne à la lumière de longues et récurrentes recherches personnelles. Une métaphore que je cite régulièrement consiste en ceci : le corail de l’oursin ne se révèle qu’à avoir traversé sa coque de piquants et sa cuticule de peau

    C’est à ceci que nous invite cette très belle photographie de Thierry Cardon. On n’est nullement le photographe d’une telle esthétique sans être préoccupé, soi-même, par le problème de la beauté qui est l’un des prédicats les plus sensibles de l’être. Le trajet de la chose mutique à la chose en soi, qui est sa vérité, n’est que l’itérative scansion qui, une fois voile le réel, une fois le dévoile. Tout dévoilement au terme duquel nous apparaît l’essentiel en sa sublime fondation est tâche continue et exaltante pour la conscience. « Conscience », peut-être le mot le plus beau qu’ait inventé l’esprit humain. Oui, le plus beau !

 

 

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