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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 16:45
L'homme atlantique - Duras.

La revue de presse

(Bulletin critique livre français, 1982)

   

 « Ce texte très bref est la transcription de la bande-son du dernier film de Marguerite Duras, réalisé à partir de rushes du film Agatha ou les lectures illimitées. Ce texte est dit d’une façon fascinante par l’auteur sur des images d’Yann Andréa marchant dans les pièces désertes de la villa d’Agatha, sur de longues séquences de noir aussi. Ce texte peut être lu comme écrit, même si sa priorité comme bande-son est claire. On y retrouve un “ vous ” qui est peut-être le même que celui des trois Aurélia Steiner : tout le texte est adressé à l’Autre, I’homme de l’image sans doute, celui que le texte fait passer devant la caméra, regarder la caméra, disparaître du champ de la caméra. Cet homme, I’acteur, est l’objet d’un amour, d’un amour finissant, fini. Le jeu du texte, la cinéaste, raconte comment, dans le sentiment de cette fin d’amour, prête pour la mort, elle a voulu écrire : pour se laver de cette émotion, mais qu’elle n’a pu que faire un film, avec les images de l’être aimé, les images de sa présence et de son absence à la fois. Il y a dans L’Homme atlantique le cri, I’appel à l’Autre au moment de la mort et de la mort de l’amour ; I’Autre étant regardé par la caméra, il y a aussi une réflexion sur le cinéma, le pouvoir du cinéaste, I’être de l’acteur ; enfin une voix sur la mort du cinéma et le refus de la représentation. État bouleversant d’une recherche extrême. »

   L'extrait des Éditions de Minuit :

   « Je l’ai pris et je l’ai mis dans le temps gris, près de la mer, je l’ai perdu, je l’ai abandonné dans l’étendue du film atlantique. Et puis je lui ai dit de regarder, et puis d’oublier, et puis d’avancer, et puis d’oublier encore davantage, et l’oiseau sous le vent, et la mer dans les vitres et les vitres dans les murs. Pendant tout un moment il ne savait pas, il ne savait plus, il ne savait plus marcher, il ne savait plus regarder. Alors je l’ai supplié d’oublier encore et encore davantage, je lui ai dit que c’était possible, qu’il pouvait y arriver. Il y est arrivé. Il a avancé. Il a regardé la mer, le chien perdu, l’oiseau sous le vent, les vitres, les murs. Et puis il est sorti du champ atlantique. La pellicule s’est vidée. Elle est devenue noire. Et puis il a été sept heures du soir le 14 juin 1981. Je me suis dit avoir aimé. »

                                                                       Marguerite Duras

***

  "L'homme atlantique". Déjà le titre est une manière d'interrogation, comme toujours chez Marguerite Duras. "L'homme atlantique" comme l'on dirait "L'homme de la steppe" ou bien "L'homme insulaire". Autrement dit "l'homme de nulle part". Toujours cette part d'insaisissable qui se décline tout au long de l'œuvre de l'auteur de "L'amant". Mais, ici, "L'Amant " n'est pas cité comme une réalité ultime et indépassable, un genre de fin en soi. Il ne figure qu'à mieux s'effacer, se dissoudre dans les arcanes de la littérature. Car "L'amant", pas plus que "L'homme atlantique" ne sont des objets dont il serait possible d'assurer une quelconque préhension. Tout dans la fuite, tout dans l'irrésolution, tout dans le perpétuel évanouissement. L'homme atlantique, pas plus que l'amant n'ont d'existence réelle. Vous ne les rencontrerez pas au hasard de votre cheminement, fût-ce dans le cadre romantique de Trouville, se découpant sur le moutonnement blanc de l'océan.

   L'homme atlantique est une dérive, un hôte de passage à la consistance de brume, une pure décision de l'imaginaire. Lire "L'homme atlantique" ou bien "Les yeux bleus cheveux noirs" ou bien d'autres ouvrages encore, ne doit nullement se faire sous le régime étroit du réel, comme s'il s'agissait d'une simple chronique de la vie quotidienne. Loin d'être la relation d'une aventure, fût-elle des plus singulières, loin d'être une chronique événementielle, l'écriture de Duras est un absolu en quête de lui-même. Du reste, en direction de quoi pourrait se mouvoir une telle exigence, sinon dans l'orbe de son propre maintien aux limites de l'inaccessible ? Car, par essence, l'écriture, l'art, sont des inatteignables dont on essaie de cerner les contours, d'approcher les lignes se dérobant constamment à notre regard. Oui, c'est de regard dont il s'agit, d'où la tentation pour Marguerite de transcender les limites de l'écriture en offrant son projet au cinéma, - donc à l'illusion -, mais à un cinéma exigeant, à la limite de l'abstraction : une image noire avec, en voix off, la silhouette inapparente de celle qui dit la présence de la littérature - ou du cinéma - en sa confondante parution. La survenue de l'art est son effacement même, sa propre dilution dans les mailles de l'inconnaissance. Jamais l'art, l'écriture, la peinture ne se donnent comme des faits acquis dont on pourrait faire l'inventaire. La recherche constante est l'événement essentiel par lequel l'œuvre se présente à nous.

   Il devient nécessaire, lisant un texte aussi elliptique que celui de "L'homme atlantique", de se défaire de l'urgence à posséder, dans la première contingence, dans la matérialité immédiate, ce qui se présente à nous. Cet homme qui traverse l'espace atlantique - la littérature -, jamais nous ne pourrons y accéder, pas même par le truchement de la métaphore. C'est pour cette raison qu'il se constitue dans l'espace d'invisibilité de l'écran noir. Il n'est que leurre, transparence à soi, transitivité vers autre chose que lui-même, à savoir cette forme constamment changeante qui hante toujours les œuvres vraies. Nous avons à faire surgir, en nous, ce territoire du vide, de l'abolition de l'image, de la perdition des catégories habituelles de l'entendement - à savoir la mesure rationnelle - de manière à ce qu'apparaisse, en toile de fond de l'ombre fondatrice, cela même qui se nomme art et qui, toujours, est hors de portée. Mais qu'on s'imagine, un seul instant, plongé dans la salle remplie de rien, avec les ténèbres pour assise et la voix anonyme, impersonnelle, désincarnée, déréalisée qui nous intime l'ordre de faire déployer en nous le simplement inconcevable : cette figure qui, jamais n'apparaît que sous la forme approchée d'un négatif photographique. Nous sommes confrontés à la densité de l'ombre, nous butons contre la paroi noire - celle supposée nous fournir des images - et, alors un sentiment nous envahit, le même que celui éprouvé devant les grands polyptiques noirs de Soulages. Une immédiate perdition à laquelle nous n'échapperons que par le recours à une intellection, genre d'échappatoire face au néant. Ici s'impose la référence à ce célèbre "outre-noir" inventé par l'artiste confronté à cette matière dense, mystérieuse, impénétrable. Mais à quoi donc fait allusion Pierre Soulages, si ce n'est à cette vibration située juste en arrière de la toile - l'art - qui, précisément ne devient perceptible qu'à l'aune de l'interrogation qu'il suscite ? On en conviendra, l'art, pas plus que la littérature, le poème, la musique ne sont des objets de la nature de ceux que la réalité place sous nos yeux avec la plus pure évidence qui soit. Jamais nous ne doutons de la pomme lustrée et carminée, juteuse à souhait, acidulée, dont nos papilles font l'expérience dans le fait concret de la mastication. Il en est bien autrement avec la pomme de Cézanne que nous n'approchons que "par défaut", de biais, avec une manière de vision diagonale, tant elle a besoin de la médiation de notre intellect, de la puissance de notre intuition pour qu'elle fasse phénomène en nous avec la justesse qui correspond à son essence et s'installe comme vérité en art.

   Spectateur inondé d'ombre devant le film de "L'homme atlantique" ou bien lecteur en perdition parmi l'écume étrange des mots durassiens dans le petit livre éponyme, nous sommes toujours à la recherche d'un possible sémaphore qui nous permettrait de nous y retrouver avec cela même que l'auteur nous propose et qui n'est rien de moins qu'un néant, une illusion, une hallucination dont notre esprit ne parvient nullement à faire une synthèse correcte. Mais de synthèse il ne saurait y avoir pour la simple raison qu'aucune thèse préalable n'étant posée il nous devient quasiment impossible d'en bâtir une probable architecture. Tout au plus de hasardeuses conjectures. Mais il faut abandonner les justifications d'ordre logique et se tourner, une fois de plus, vers la lumière éclairante de l'analogie et la forme imagée de la métaphore. Cette abstraction qui nous fait face, - pour ce qui nous concerne l'écriture, ou de façon plus essentielle la littérature -, il devient urgent de la doter d'une figure, de la cerner de contours.

 Par définition, l'art, pas plus que l'amour, ne sont concevables. Par "concevables", il s'agit d'entendre l'étymologie de "saisir par la pensée" un objet de connaissance. Or, jamais un sentiment, une esthétique ne se laissent approcher par le biais d'une démarche déductivo-logique. C'est même d'un cheminement opposé dont il s'agit, d'une approche que l'on pourrait qualifier de "métaphysique", si ce terme était moins péjorativement connoté. Ce que nous voulons exprimer, c'est la chose suivante : par rapport à l'art, à l'amour, il s'agit d'adopter la posture que l'on a devant un signifiant dont on cherche à percevoir le signifié, par nature invisible. Donc, plus que du recours à un percept, reportons-nous à un affect, à une sensibilité au travers de laquelle nous dépasserons l'aspect simplement formel de la réalité.

S'installer dans la contrée de l'art pourrait se concevoir, par homologie de situation, à la façon de la posture enfantine de préhension de "l'objet transitionnel (dont Winnicott a été le génial inventeur), l'enfant introjectant l'objet de son désir - la mère -, par le truchement d'une forme ludique à laquelle il a attribué la valeur insigne de substitution de celle par qui il existe. Et, afin que ce propos ne demeure pas pure abstraction, il faut imaginer le lecteur, le spectateur, placés face à l'énigme de "L'homme atlantique" comme de naïfs enfants attendant des sons de la voix et des mots projetés sur la papier qu'ils se comportent avec une charge de magie suffisante afin que, délaissant le support matériel - l'écran de cinéma, le livre-, ils puissent s'assurer du saut les conduisant à cela même qu'ils cherchent, l'amour de la mère, la divine surprise du fait littéraire. Disant cela, nous n'avons parlé que d'émerveillement, de survenue dans le territoire extra-spatial, extra-temporel dont l'art est pur acte de donation, que, toujours, nous devons chercher par-delà les figures mouvantes et stables de ce réel, lequel, nous épinglant sur la planche de liège des événements quotidiens nous ôte toute possibilité d'effraction vers autre que nous. L'art est toujours cette différence essentielle par laquelle il se manifeste à notre faculté de penser. "L'homme atlantique " est cette œuvre radicale, exigeante, hors du commun qui, l'espace d'une création, nous projette dans ce site que nous croyons inaccessible alors qu'il ne dépend que de nous que nous nous y installions. Simple question de vision !

   Morceau choisi :

(Nous rappelons notre interprétation de "L'homme atlantique" comme métaphore de la littérature, à qui l'auteur (Duras en l'occurrence) adresse sa voix, comme supplique au terme de laquelle une apparition pourrait avoir lieu : celle de l'art).

"Vous et la mer, vous ne faites qu'un pour moi, qu'un seul objet, celui de mon rôle dans cette aventure. Je la regarde moi aussi. Vous devez la regarder comme moi, comme moi je la regarde, de toutes mes forces, à votre place.

Vous êtes sorti du champ de la caméra.

Vous êtes absent.

Avec votre départ votre absence est survenue, elle a été photographiée comme tout à l'heure votre présence.

Votre vie s'est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s'y frayer une voie, d'y succomber de désir.

Vous n'êtes plus nulle part précisément.

Vous n'êtes plus préféré.

Plus rien de vous n'est là que cette absence flottante, ambulante, qui remplit l'écran, qui peuple à elle seule, pourquoi pas, une plaine du Far West, ou cet hôtel désaffecté, ou ces sables.

Rien n'arrive plus que cette absence noyée dans le regret et qui sera à ce point sans descendance qu'on pourra en pleurer.

Ne vous laissez pas envahir par ces pleurs, par cette peine.

Continuez à oublier, à ignorer et le devenir de tout ceci et celui de vous-même."

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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 17:45

 

 

TERRA AMATA : Dialectique de l’ombre et de la lumière.

dimanche 1er mai 2011, par Jean-Paul Vialard  
©e-litterature.net

 

"Les apparences sont paisibles, familières, mais le terrible se cache dans l'ombre." JMG Le Clézio - "Le Déluge".

 

"Terra Amata", œuvre dense, polysémique, difficile d'accès. On ne la comprendra qu'à la lecture de la cosmogénèse fictionnelle qui traverse de part en part les écrits de Le Clézio, dont au moins l'une des clés trouvera son point d'acmé dans "Mydriase" en 1973. L'interprétation du cosmos repose sur une manière de manichéisme originel. La lumière est surgissement du sens, de la vérité, que l'ombre, constamment, vient éclipser. L'archétype incontournable, le point cardinal à partir duquel s'inscrit le devenir de l'homme est tout entier contenu dans l'astre solaire. Son apparition à l'est, le matin, est un genre de manifestation transcendante qui sublime les choses, en révèle les facettes, en souligne les angles. Toute clarté est porteuse d'ouverture, tout phénomène s'y révèle dans une sorte d'évidence radieuse, porte d'accès à "l'extase matérielle". Nuages d'écume; ciel; pluie; gouttes de rosée à la pointe des herbes; éclats de verre pilé à la face de l'eau; cascade de phosphènes sous la blancheur d'été; sillage des étoiles piquetant la toile immense de la nuit. Toute une cosmopoétique où s'abreuve le regard, où se ressource la conscience : une apodicticité indépassable.

Seulement la course de l'étoile blanche est courbe et l'ascension toujours suivie de la chute. Le soir, à l'ouest, lorsque la lumière n'est plus qu'un mince filament étréci et que les ombres gagnent la terre, alors surgit la grande peur qui occulte le regard, plonge dans la ténébreuse cécité. On se réfugie dans les cubes de ciment; le corps se dissout, se dilue dans les plis d'étoupe de l'obscur. Rien n'est plus sûr alors, rien ne signifie plus qu'à la mesure de la perte, de la disparition et l'effroi est grand qui presse les tempes, glue les oreilles, soude les langues. On n'est plus qu'une chrysalide, un insecte à l'étroit dans sa carapace couleur de bitume. Le temps sera long avant que le soleil n'apparaisse à nouveau, faisant se déplier les élytres, annonçant le cycle d'une nouvelle métamorphose.

Toute vie est associée à ce rythme pulsionnel qui traverse l'homme à son insu. Aventure cosmo-biologique élémentaire inscrite dans la chair, l'esprit, les affects. Nul vivant ne peut échapper à cette oscillation, au balancement immémorial du nycthémère. Il est notre respiration, la cadence de notre marche, l'exacte mesure de notre progression sur la terre. Il est la scansion de notre temporalité, l'encoche régulière selon laquelle s'illustre notre destin.

Seulement la course de l'homme n'est jamais linéaire qui se satisferait de glisser le long d'une ligne circulaire dépourvue d'aspérité. L'horizon est une courbe imaginaire qui ne tient compte ni de l'ondulation des océans, ni des convulsions géologiques de la terre. La réalité est tout autre et l'existence semblable à un vaste plateau parsemé de dolines, troués d'avens, hérissé de rocs et de lignes de cairns.

Seulement rien n'est simple et la blancheur n'est nullement immaculée. En elle s'inscrivent les souvenirs de traces nocturnes, les ombres portées qui ne se dissimulent qu'à mieux se révéler. La grande flamme solaire ne peut davantage s'abstraire de cette nécessité. En son centre l'astre porte les stigmates de l'ombre, taches immenses celées par le foyer incandescent. Et quand bien même les taches n'existeraient pas, l'homme ne pourrait fixer l'immense couronne qu'à risquer la cécité. Toute vérité porte en elle le vertige de sa propre brûlure. Elle n'est jamais un pur miroir lissé d'évidence. Toujours l'obscur dans les failles de la lumière, comme une nécessité ontologique.

"Terra Amata" : ligne de partage entre ombre et lumière. Au tout début, à l'origine, il n'y a que la noirceur compacte, sans limites, où rien n'est visible, discernable. Puis soudain l'irruption d'un cercle blanc, éclatant, œil immense et cyclopéen qui regarde le monde. Kax, le soleil, a tout balayé devant lui. Disparition des ténèbres, règne de la lumière. Mais sa clarté n'est pas un absolu et la résurgence de l'ombre toujours possible. Savoir cela n'empêche nullement de vivre mais dispose à l'inquiétude, maintient le repos dans un étrange suspens. Sur la sphère de la terre, dans les replis obscurs des ravines ou en haut des cimes éclairées, la fourmilière humaine ne pourra plus progresser que sur cette ligne de crête incertaine entre adret et ubac. Etrange partition où se joue en permanence le destin tragique du funambule. L'ombre est un abîme. La trop vive clarté est promesse d'aveuglement, donc retour à la matrice originelle, à sa fermeture essentielle. Il y a urgence à trouver une issue, à rétablir le rythme du monde.

Tout commence donc avec, au fond de l'univers, la nuée blanche du soleil. Nuée aveuglante et cruelle comme seule peut l'être l'apparition d'une vérité. Il n'y a pas de temps encore. Seulement un tremblement, une indécision. Il n'y a pas d'homme encore. Seulement une silhouette, une vibration existentielle, une pure virtualité. Puis le temps finira par surgir, accomplissant avec minutie son œuvre de cendre et de poussière et la clarté, peu à peu, s'effacera, laissant place à la ténèbre, à la douloureuse inconscience. Alors pour l'homo erectus aussi bien que pour l'homme contemporain, une seule nécessité : creuser les signes, débusquer les ombres, racler le réel jusqu'à l'os pour en retrouver la pureté originelle, l'unique lumière. Chancelade, tout au long de l'œuvre, s'y emploiera avec fièvre, démesure. Recherche pathétique d'un sens forclos. Patiemment, un à un, redécouvrir les sèmes existentiels, les assembler, les tisser, en faire la matière des jours, des heures, des secondes. Seulement là se trouve l'ouverture, la dimension du déploiement.

Le cheminement du roman se déroulera sous la figure d'une anthropo-cosmogénèse où se jouera, dans une sorte de réverbération spéculaire, les destins communs de l'homme et du monde. Seule cette amplitude sera à même de rendre compte de l'aventure humaine.Car rien n'est simple et nul mortel ne saurait s'abstraire de ses assises géologiques pas plus que de la dimension cosmique qui l'habite depuis la "nuit des temps". "La nuit des temps" : formulation qui nous révèle, dans son étrangeté, l'origine aliénée du devenir, sorte de cloaque utérin en attente de lumière. Or la nuit ne saurait faire fond sur la nuit. Il faut convoquer la clarté afin que puisse s'informer le rythme des jours. Le ventre primordial, sorte d'œil aveugle, il faut en inciser la membrane, en distendre les paupières, dialoguer avec la confondante blancheur. Regarder le monde comme on regarde un tableau de Rembrandt, du Caravage, de Georges de La Tour. Sous la seule perspective possible : celle du clair-obscur. Car rien ne signifie jamais à s'immoler dans la noirceur, à triompher dans l'éclatante blancheur. Le sens se situe à leur jointure, à leur vibration essentielle, à leur entrelacement. Contempler un tableau du Caravage n'est jamais soumettre sa vision à une lecture orthogonale : verticalité de la lumière opposée à l'horizontalité de l'ombre. Une troisième dimension doit être convoquée : vue oblique, diagonale, fécondant les deux modes d'apparition.

Identiquement, chez Le Clézio, le concept existentiel fonctionne sous ce régime d'ajointement du clair et de l'obscur, osmose signifiante conditionnant l'accès à la matérialité dont, parfois, peut surgir l'extase, le ravissement, aussi bien que leur opposé, le manque douloureux. A défaut d'un tel regard le monde se réduit à l'image d'une myopie, sinon à l'impasse d'une cécité. Donc à une occultation du sens. La trame existentielle de Chancelade portera, à chacune de ses étapes, les stigmates de cette recherche. Récurrente, itérative. Comme une urgence à frayer sa voie, à l'étayer de traces visibles. Nous le suivrons tout au long d'une vie aussi brève qu'intense.

Découverte de l'ombre, d'abord. Dans la dimension tragique du destin : une meute d'innocents doryphores n'aura pas choisi de mourir sous les coups redoublés du petit garçon Chancelade transformé, pour un instant, en terrifiant démiurge. Puis le jour de l'enterrement de son père, le noir envahira tout, s'accrochant aux robes, aux bas, aux cartons bordés d'un liseré mortuaire. Puis ce sera au tour du rêve, du sommeil, de révéler "une plaine très longue et noire" (Terra Amata), habitée des livrées nocturnes des loups; de faire surgir dans le flou onirique des "millions de bouches noires" (TA), ouvertes dans la profondeur d'étranges masques de pierre. Puis le refuge avec Mina, sa compagne, dans la chambre d'hôtel qui deviendra vite un lieu de révélation en forme de crépuscule, de finitude. Constat de la fin de la race humaine et, avec sa disparition, seront refermés tous les signes de clarté : "On oubliera tout ce qu'on a inventé, on ne saura plus écrire, on oubliera le feu, les outils, le langage." (TA). Puis une suite de tonalités grises, éteintes, sourdes, où se devinent les signes de la folie sécrétés par les gouffres urbains; l'absurdité à engendrer une descendance mortelle; la vie comme une fuite éternelle, la vie finie avant d'être commencée, sorte "d'ampoule électrique nue qui pend au bout du long fil noir", (TA), comme l'araignée assujettie à sa toile; puis une suite de couleurs plombées où se devinent déjà les premières attaques de la vieillesse, la lassitude des paupières avant leur irrémédiable fermeture. Ensuite un signe de clarté dans la chambre pré-mortuaire : "Devant ses yeux, le plafond blanc est devenu un miroir avant l'inconscience; et ce que voit le petit garçon est horrible." (TA) . L'espace d'une nuit, le petit garçon sera devenu celui qui va connaître l'obscurité absolue et définitive, l'ubac où la lumière jamais ne parvient.

Parmi les filaments de tourbe et l'entrelacs de sombres racines au milieu desquels progresse Chancelade, il lui faudra chercher quelques éclats de lumière, quelques bribes de clarté. Laborieusement, méticuleusement. Clignotements, halos, irisations. Magnifiques à force de rareté. Si l'ombre prédomine, dense, touffue comme la forêt, elle n'en possède pas moins de lumineuses clairières. Les trois jours et trois nuits passés dans la chambre d'hôtel avec Mina apparaissent comme une sorte de luxe suprême, de parenthèse ouverte au surgissement des significations : "C'était vraiment ça qu'on pouvait faire, sans penser à rien, juste pour le plaisir d'être libre et de pouvoir écrire sur des feuilles de papier à en-tête de l'hôtel." (TA). Là alors ne peut se manifester que le bonheur à l'état pur : "Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle." (TA).

Au milieu de la foule, pourtant ressentie comme l'hydre aux mille têtes, parmi les "odeurs vulgaires et belles" (TA), Chancelade s'ouvre à l'irrépressible beauté du monde, à l'évidence de sa fulguration : "Jamais il n'y avait eu tant de choses extraordinaires, tant de richesse et de vie." (TA).

Puis il y a cette étonnante et sublime prise de conscience de sa propre nomination : "Un nom magnifique aux lettres gravées par le feu, un nom pur et magique qui voulait dire des siècles et des siècles de vie : CHANCELADE." (TA). Mais cet ego hyperbolique qui se révèle à lui-même avec l'impérieuse beauté d'un feu d'artifice ne doit pas abuser. Les feux de Bengale ne durent que ce que dure la fête : l'espace de l'inconscience, l'instant du reflux de la lucidité. Toute lumière Leclézienne est le signe avant-coureur d'une apothéose dernière, manière de prodigieux flamboiement avant que tout ne sombre dans le néant, l'incompréhensible. La longue méditation prend fin dans l'éblouissant halo d'une explosion nucléaire : "Le monde se termine dans une boule de feu." (TA). Du grand éclat blanc, première manifestation de la lumière, à sa déflagration finale, un seul empan de la conscience cosmique qui signe la tragédie de la condition mortelle sur cette terre traversée par les failles d'une funeste beauté. La dialectique de l'ombre et de la lumière prend fin dans ce paroxysme, dans cette apocalypse promise depuis l'aube des temps, bien avant que les hommes ne fabriquent les huttes de bois de Terra Amata.

Face à l'épopée humaine et à la dimension cosmologique de l'œuvre, le destin de Chancelade ne s'illustre qu'à titre de prétexte, n'apparaissant jamais comme le support d'une structure narrative, d'une histoire dont on retiendrait l'événementialité. Car la vie n'est pas vécue pour elle-même, en elle-même et toutes les péripéties existentielles ne sont que des épiphénomènes, des fragments dispersés, sortes de vagues météores girant sans cesse dans une nuit temporelle où rien ne se distingue vraiment. Quant au temps, il n'a guère plus d'épaisseur que l'existence, il se dilue en permanence, il recouvre Chancelade d'une nuée de cendres le réduisant à un point imperceptible dans l'espace, le gommant de la mémoire universelle, mince aventure dans la grande dérive humaine : "Dans mille ans, dans dix mille ans, y aura-t-il seulement quelqu'un sur la terre qui se rappellera qu'on a existé ?" (TA).

Temps insaisissable, jamais perçu sous la perspective de l'évidence, de la suite de moments qui s'enchaîneraient avec cohérence, selon une logique qui permettrait l'amorce d'une biographie. Tout se succède dans un genre de chaos qui bouscule l'ordre des idées reçues et recompose l'instant à mesure qu'il se crée. Car rien n'est stable dans Terra Amata et le temps est soumis à une perpétuelle déflagration, coincé qu'il est entre ses assises géologiques finies et sa dispersion cosmologique infinie. Une condensation qui ressemble à l'aventure brève du néant : "En vérité, et cela, c'est la dure vérité qu'il faut se dire une bonne fois pour toutes, nous ne sommes rien (...). Nous ne sommes que des passages. De fugitives figures, écrans de fumée où se projettent des lumières de vraie vie." (L'extase matérielle -1967-).

Si, au premier degré, le roman peut être perçu à la manière d'une dissertation sur le temps, cela n'est jamais qu'au profit de l'émergence de la conscience. Terra Amata : histoire du temps; histoire d'une vie dans le temps; histoire d'instants dans une vie. Tout joue en abyme depuis l'infinitésimal existentiel jusqu'à la démesure de l'univers. Emboîtement d'images spéculaires qui reflètent, tout à la fois, la fin et l'origine. Seule une vision adéquate peut en décrypter le sens. Chancelade la trouvera dans un accomplissement particulier du regard :

"Etre vivant, c'est d'abord savoir regarder." (L'extase matérielle). L'intérêt est au centre, dans le nucleus d'où tout rayonne, d'où tout signifie, dans la lumière de la conscience, l'éclat de la lucidité. On aura compris que dans la mythologie de Le Clézio, soleil et lumière resplendissent d'un fascinant éclat. Toujours opposés à l'ombre dense, confondante. A tel point que la disparition quotidienne de l'astre solaire est le lieu d'une dramaturgie :

"En quittant la surface de la terre, le soleil a entraîné le regard avec lui." (Mydriase - 1973 -)

"Pour celui qui voit le soleil disparaître (...) et enlever son regard, la peur a commencé." (Mydriase).

La perte de la lumière est régression dans la nuit primitive, activation de la peur ancestrale qui, déjà, habitait les sombres huttes de Terra Amata. Alors, pour lutter contre cette ténèbre mortifère, l'homo erectus devait sortir au grand jour, tailler des silex, faire surgir des étincelles, infimes lucioles métaphoriques, premiers gestes de la pensée. Les pointes des flèches étaient les lames avancées de la conscience, les premiers signes d'une tension existentielle. Elles portaient déjà en elles toute la force d'une symbolique. Eros combattant Thanatos. Mort du bison qui participait à la survie de l'homme, assurait sa présence sur terre.

Donc le regard s'est absenté et, avec lui, toute condition de possibilité de s'approprier le monde, d'en percevoir les lignes, d'en élaborer le sens. Or c'est au centre des yeux que tout converge, se focalise. Le regard n'est jamais la simple vision. Il est la forme accomplie d'une sensorialité multiple, il nous révèle l'altérité, ce qui nous fait face et donc nous façonne, nous sculpte. Il est la partie émergée de notre conscience, de notre rapport aux choses. Sa perte est plongée irrémédiable dans la nuit, reflux dans le non-savoir, abandon de l'essence de l'homme. Comme tout individu sur terre, Chancelade se battra pour diluer l'encre de la douleur, de l'hébétude, pour faire s'éloigner les froides membranes de la finitude :

"Les yeux cherchent, cherchent (...) Ils vont voir, ils le savent (...) Le regard parviendra à trouer ces fausses ténèbres." (Mydriase).

Mais le regard salvateur ne peut être le simple regard, le regard commun, l'indifférence mondaine que le quidam laisse planer sur les choses sans vraiment les percevoir. Il faut plus d'exigence, de profondeur, plus d'acuité. Il faut une manière de propédeutique, d'initiation qui nous fournisse des outils d'interprétation, des clés sémantiques. Nécessité d'apprendre les chemins d'une nouvelle sensorialité. Apprendre à sentir la brûlure du soleil sur la peau, l'appui de l'air sur le visage. Palper la face plissée du monde, en connaître les cals, les vergetures, la douleur patente. Sa beauté aussi : tragique. Ecouter le vent, la nuit, en haut de la terrasse d'un immeuble et faire de son corps la voile où surgit soudain le vacarme assourdissant de la terre. Corps-conque rassemblant les flux de vie, les lignes de force, l'explosion des sourdes mouvances urbaines. Goûter l'odeur de tabac dans le cube d'une chambre cernée par la blancheur. D'une chambre au centre de laquelle rayonne Mina, la femme qu'on aime. Femme nue, dépouillée, que le bonheur habitera l'espace d'un instant. Mais tout est fuite, sans possibilité de retour. S'appeler Chancelade et témoigner de ce que fut la vie, sur ce coin de terre, le temps d'un cheminement aussi bref que singulier. Apprendre à voir, à regarder surtout. Gemme unique du regard qui s'approprie les choses, en toise les angles vifs, en pénètre la chair, se perd dans ses remuements infinis. Il y a tant de signes, profusion qu'occulte en permanence l'égarement de l'homme. Apprendre à voir tout ce qui se dissimule, se voile : sombre discours des racines; langage brûlant du soleil; vision du monde enfermée dans un dessin d'enfant. Nécessité constante de multiplier les points de vue. Observer l'amour tresser ses longs filaments ombrés de finitude; scruter les gesticulations humaines en forme de pantomime; épier l'enfer hurlant des foules; repérer les éclats aveuglants du chrome et du mercure; boire jusqu'à l'ivresse le plus inapparent : les éclairs des pare-brises, les flammes des immeubles de verre. Tout regarder avec minutie : le miroitement des vitres, les angles aigus des trottoirs, les pierres aux arêtes vives. Tous, ils sont des êtres inapparents, des feux-follets de la conscience, éclats pathétiques de lampyres avant que ne s'éteigne la lumière. Fuir, toujours fuir jusqu'à l'étincelle ultime du regard. Eros succombant à Thanatos. L'espace de Terra Amata est infiniment dense, complexe, labyrinthique, toujours à déchiffrer. Sorte de terra incognita exigeant une progression lente, patiente, semblable au travail minutieux d'un archéologue. Saisir les indices de sens disséminés dans le sol originel, en assembler les fragments. Essai de reconstitution, pièce à pièce. Une recherche distraite ne suffit pas. Seule la mydriase y pourvoira qui dilatera les pupilles au contact de la pénombre, les transformant en puits profonds où s'enfonceront les dards aigus de la vérité. Tranchants comme la lame du silex.

Certes bien d'autres lectures de Terra Amata seraient possibles. Par exemple dans une perspective existentialiste où la temporalité constituerait le mode d'approche privilégié : fulgurance du destin; épuisement du sens dans l'urgence à vivre, à expérimenter; hantise de la solitude, de l'angoisse. On pourrait également y déceler la présence d'actes mettant en jeu une vision du monde tout occupée à extraire la moelle intime des choses dans un genre de vitalisme animiste teinté de panthéisme. A l'opposé, les épisodes les plus sombres du texte pourraient s'assimiler aux conceptions tragiques d'un Cioran. Sans doute l'approche la plus adéquate serait celle d'une prise en compte holistique de la nature où le corps humain serait le noyau autour duquel graviteraient les forces cosmiques comme autant d'unités de sens. Dans cette perception immédiate, nulle métaphysique, nulle transcendance. Seule une vie hyperesthésique où tout signifie, où tout vit, où l'homme n'est jamais séparé du monde dont il provient. Fragment singulier inséré dans le vaste univers. Conscience nerveuse de la matière. Chancelade ne se résume pas seulement à sa pensée, son expérience, ses affects. Il est aussi ce nœud complexe de neurones, ces dendrites étoilées, ces trajets d'axone, ces blancs chemins de myéline. Tout un métabolisme basal, une manière de biologie discursive où chaque élément du vivant est en relation, où le tout du monde est amarré à la feuille, à l'air, aux vibrations de la lumière, à la respiration la plus élémentaire. Tout vit de sa propre vie et en même temps s'abreuve au rythme des éléments, des forces telluriques, des énergies célestes. Jamais Chancelade ne peut être séparé du milieu dans lequel il évolue; jamais il ne peut s'affranchir du réel et fuir dans des considérations éthérées, dans des refuges conceptuels. Comme le monde qui l'entoure et duquel il participe, il est une concrétion organique, un empilement de muscles, un assemblage de cartilages, de mouvements, de paroles, de gestes. Conscience faite chair. Chair lucide, ouverte à la compréhension directe, à la saisie spontanée qui l'enserre à la façon d'un fourreau existentiel. Chancelade : chose parmi les choses. Immergé dans le monde: "Et le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière, dans le concret tellement concret qu'il en devient abstrait." (L'extase matérielle).

Philosophie singulière. Philosophie qui, par son style, pourrait s'apparenter à une phénoménologie de la chair selon la conception qu'en avait Merleau-Ponty. Le corps est le centre géométrique où s'origine le sens; le monde y imprime sa trame sensible, l'infini s'y révèle. Le corps devient la clé ultime, l'espace intermédiaire, ligne de partage entre ombre et lumière. Au-delà il n'y a plus que traces évanescentes de l'invisible. La terre qu'habite Chancelade est vivante, infiniment vivante, semée de pensées, de mouvements, de phrases, d'hommes, d'animaux qui la sillonnent en tous sens et leurs trajets laissent derrière eux des signes semblables aux premiers gestes de l'écriture sur les parois des cavernes. Les allées et venues multiples, les chiens qui dorment au soleil, le martèlement de l'eau de pluie, la plainte des essuie-glaces : voilà le premier poème,

"Le poème courbe appuyé sur la terre, le poème au ventre vivant." (TA).

Poème qui parcourt longuement le monde depuis l'aube de l'humanité et dont nous sommes les témoins comme Chancelade l'était l'espace d'un livre. L'espace de milliers de mots serrés qui disaient la vie, sa complexité, l'écheveau emmêlé de beauté, traversé de fulgurances, de révélations, de fils obscurs et mystérieux aussi. Comment s'y retrouver dans cette "multiple splendeur" qu'éclipsent souvent de charbonneux traits de fusain ? Un bruit de fond assourdissant dans lequel se perd le lumineux langage :

"Qu'est-ce qu'une ligne écrite dans tout le gribouillage infini qui recouvre le monde ? (...) Il y a des millions de choses partout. N'est-ce pas là (...) dans votre regard, le poème ?" (TA).

Ainsi se termine le livre, sur cette évidente invitation à la mydriase. Nul ne saurait en faire l'économie.

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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 10:13
Lire : une lumière parmi les ombres

***

 

“Chaque lecture est un acte de résistance.

Une lecture bien menée sauve de tout,

y compris de soi-même.”

 

Edmond Jabès - Le livre des questions

 

*

 

   Oui, combien Edmond Jabès a raison. Lire est un acte de résistance. Contre le monde d’abord, ce monde pris de vertige dont le seul viatique est la vitesse, le tout à portée de la main, la frénésie consumériste, l’inféodation au régime matérialiste qui présuppose, menée à son terme,  la disparition de la culture, la réification de la poésie en tant que simple objet, la mise au ban de la littérature, le renoncement à toute vie de l’esprit. Le ludique l’emporte sur tout travail en profondeur, l’iconique et la déferlante des images se substituent progressivement à toute méditation, le vite acquis tient lieu de contemplation. Nomadisme existentiel dont, sans doute, nous sommes les victimes consentantes. Je crois que la sédentarité, l’application supposée pour toute tâche de lecture vraie ne sont plus au goût du jour. Question de mode aussi. Le livre devient le parent pauvre de la toute puissante fièvre médiatique. Le livre lui-même, en tant qu’objet de passion, est supplanté par la liseuse numérique, le support papier s’en trouvant dévalorisé, seul témoin de la galaxie imprimée se diluant dans les lointaines coursives du temps.

   Lire est un acte de résistance contre les Autres. La force irrésistible des mass-médias nivelle les comportements. Il semble qu’il y ait une logique des usages qu’impose le mouvement en avant de la civilisation. Ce qui, hier, faisait le contentement de tous, feuilleter un livre et en lire les pages, est aujourd’hui considéré comme un acte étonnant, sinon héroïque. La fascination pour les écrans est de telle nature que tout ce qui se situe hors de leur périmètre est périmé, obsolète, ne témoignant plus que d’un attachement sentimental à une figure ancienne, dévalorisée. Lire donc, est œuvre de solitaire perdu au milieu d’une foule qui, consciemment ou non, se livre à un genre d’autodafé.

   Lire est un acte de résistance contre soi-même. Oui, car s’il ‘sauve de tout’, c’est bien parce que l’on aura lutté contre ses propres tendances primaires, à savoir une naturelle facilité qui nous eût portés en direction de quelque spectacle immédiatement investi de plaisir. Oui, lire est une exigence. Oui, lire implique le recours à une volonté. Oui, lire n’a parfois rien d’une évidence et ce caractère lui confère toute sa valeur.

 

   Quelques étapes sur un chemin de lecture

 

   Matin très tôt, fin d’automne. Adolescence. Le jour se montrera, bien plus tard. Dehors un fin brouillard poudre les réverbères du village. Personne n’est encore levé dans la maison. Nul bruit, comme si un silencieux tapis de neige recouvrait le paysage. Je suis descendu dans la cuisine, ai croqué une pomme pour faire la transition entre sommeil et veille. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Sur la table, les trois tomes des ‘Confessions’ de Rousseau. Classiques Plon. Couverture grise, austère. En page de garde la reproduction d’une peinture de Latour représentant l’Auteur. A cette époque les pages réunies en cahiers ne sont pas massicotées, si bien qu’il faut se munir d’un coupe-papier avant de pouvoir lire. Plaisir renforcé que de se savoir le lecteur d’un ouvrage vierge. Mes livres d’alors je les commande d’occasion à la ‘Librairie Lardanchet’ à Paris. Toujours une belle émotion lorsque le facteur apporte un colis dont, par avance, je savoure le contenu.

   Cet amour des livres remonte à l’école primaire. Mon livre de lecture du Cours Moyen 2° année, ‘La lecture littéraire et le français’ est, objectivement, ce qui a assuré ce mouvement en direction des textes. Le niveau de langage était élevé qui nous proposait des extraits en version intégrale de Victor Hugo, Flaubert, Chateaubriand. Morceaux d’anthologie, en réalité, qui tracent, dans une jeune psychologie, les lignes ineffaçables des affinités, creusent le sillon des intérêts. Tout ceci est encore présent, quelque soixante ans après, avec une étonnante vivacité, eau de fontaine claire à laquelle se régénérer, retrouver ce ‘musée imaginaire’ fécond, plein de ressources infinies.

   Mail il me faut citer les premières lignes des ‘Confessions’, de ce qui devait constituer la matrice future du genre autobiographique dont l’héritage aujourd’hui est un bien pâle reflet, prétexte, le plus souvent, à des considérations solipsistes sans grand intérêt :

   « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. »

   D’emblée j’avais aimé le ton de sincérité de Jean-Jacques, je m’étais senti son proche, en une certaine manière, son confident. Pénétrer ainsi la sensibilité d’un Ecrivain, connaître les événements singuliers qui l’ont façonné, y deviner les empreintes formatrices de l’œuvre, tout ceci me convenait au plus haut point, si bien que poser le livre pour entreprendre une autre tâche équivalait à quitter un Ami cher, consentir à ne pas le revoir durant de longues et interminables journées. La lecture de Rousseau, son ton si singulier, ses idées sur l’éducation, la société, la nature ont imprimé en moi des flux qui, jamais, n’ont connu quelque étiage. Bien au contraire, ils m’habitent avec encore plus de force qu’ils ne le faisaient lors de mes découvertes adolescentes.

   Tout début de l’âge adulte. Je suis confortablement installé dans le bureau de mon Grand- Cousin, fin lettré, spécialiste d’histoire et littérature anciennes, pratiquant assidu des langues mortes, grec, latin et langues sémitiques, féru d’histoire des religions. Une large fenêtre donne sur la vallée. Une lumière douce glisse le long des reliures et des maroquins disposés sur les rayonnages de la bibliothèque. Milliers de livres courant du sol au plafond, étonnante Babel qui me fascine comme rien d’autre ne pourrait le faire. Avant de s’absenter pour la journée - mon Cousin donne des cours à l’Université -, il me conseille la lecture d’un livre qu’il vient tout juste de recevoir, dont il apprécie tout particulièrement la densité, l’anthologie de textes relatifs à la modernité, les commentaires riches qui relient les textes entre eux dans un souci rationnel d’unité. Parlant de cet ouvrage I.... est intarissable. Il le considère comme un livre majeur pour comprendre l’histoire des idées de notre temps. Stimulé par ce vibrant éloge, je ne tarde guère à feuilleter les quelques 800 pages d’écriture serrée de ‘Panorama des idées contemporaines’, textes rassemblés et commentés par Gaëtan Picon. Je me livre à un ‘jeu’ qui consiste à picorer, ici où là, quelques phrases, quelques mots, à butiner quelque étonnant concept, à engranger une subtile métaphore, activité qui ne m’abandonnera plus désormais, plaisir avant-coureur de la lecture proprement dite. Bien évidemment cette broderie autour du texte n’est pas sans faire penser au prélude amoureux, lequel en son temps, portait le nom de ‘flirt’, terme qui sans doute aujourd’hui prêterait à sourire en raison même de sa touchante naïveté.

Pioché au hasard dans ‘Panorama’, cet extrait de ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson dont, sans doute, j’avais dû faire le rapide inventaire :

   « L’existence dont nous sommes le plus assurés et que nous connaissons le mieux est incontestablement la nôtre, car de tous les autres objets nous avons des notions qu’on pourra juger extérieures et superficielles, tandis que nous nous percevons nous-mêmes intérieurement, profondément. Que constatons-nous alors ? Quel est, dans ce cas privilégié, le sens précis du mot « exister » ? Rappelons ici, en deux mots, les conclusions d’un travail antérieur. Je constate d’abord que je passe d’état en état. J’ai chaud ou j’ai froid, je suis gai ou je suis triste, je travaille ou je ne fais rien, je regarde ce qui m’entoure ou je pense à autre chose. Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n’est pas assez dire. Le changement est bien plus radical qu’on ne le croirait d’abord. »

   Maintenant, avec le recul de l’âge, j’essaie de remonter le temps, de trouver ces motivations qui me poussaient à lire ceci plutôt que cela, tâchant de repérer en chaque idée la source d’un développement futur. Sans doute puis-je faire les hypothèses suivantes : ce qui devait me plaire au premier chef, cette belle notion d’un subjectivisme teinté d’une profonde intériorité. Oui, j’éprouvais en mon jeune âge tout le degré abyssal qui était contenu dans une simple perception, une sensation, une idée. En effet, comment ne pas être bouleversé par des mots lumineux lorsqu’ils énoncent clairement ce qui, pour vous, se donne en tant que vérité ? Je dirais plus, il y a jouissance à ceci. Jouissance langagière, esthétique, conceptuelle. Votre vie s’éclaire d’un nouveau jour. Votre propre et intime intériorité rejoignant celle, charismatique, d’un grand penseur. Bien évidemment ceci ne veut nullement dire qu’il y avait homologie entre ma balbutiante pensée et celle du Philosophe. Ceci serait pure vanité.

   Non, confluence des affinités, convergence des ressentis. C’est cela même qui est précieux dans l’acte de lecture, partir de son propre ego et faire la rencontre d’une altérité, certes abstraite, éloignée, mais qui vous donne des clés de compréhension personnelles. Premiers jalons sur un chemin de la connaissance intime de qui on est, de la connaissance universelle de qui est le monde. Puis c’était la dimension existentielle qui prenait corps d’une manière à s’insérer dans le flux de la vie quotidienne. Bergson parlait du changement, il en faisait le centre de sa réflexion. A preuve cette phrase donnée plus loin dans le texte : ‘A ce moment précis, on trouve qu’on a changé d’état. La vérité est qu’on change sans cesse et que l’état lui-même est déjà du changement.’ J’étais alors un adolescent confronté à l’épreuve même du changement, période de toutes les métamorphoses, de toutes les expérimentations, de toutes les découvertes. Je présume qu’en moi se menait le bal des multiples oscillations. Je m’inscrivais, sans le savoir, de façon purement intuitive, dans ce beau flux héraclitéen qui était celui-là même de la vie. L’avantage de côtoyer de telles œuvres, fût-ce de de façon fragmentaire, permettait de sculpter en soi une manière d’esthétique de la pensée, l’un des biens les plus précieux qui soient.

   Âge adulte. Je suis dans la salle de lecture du rayon ‘Philosophie’ à la BNF François Mitterrand. Il est tôt et le public des lecteurs est clairsemé. Quelques étudiants studieux parcourent des livres, prennent des notes manuscrites, entrent du texte dans leur ordinateur. Ici, l’ambiance est chaleureuse, feutrée. Présence rassurante du bois blond, du tapis rouge éteint, de la douce lumière diffusée par les lampes. Comme à mon habitude, je parcours les rayons avec quelques titres de livres en tête et ne peux me retenir d’ajouter à ma liste, d’autres titres glanés ici ou là. Gourmandise de lecteur si l’on veut, que Valéry Larbaud avait si bien définie dans le titre de l’un de ses livres ‘La lecture, ce vice impuni’. Si bien que je regagne ma place avec une pile très honorable dont je vais parcourir les pages, espérant trouver une idée à retenir, une bibliographie à noter, un extrait à relever en vue d’une future méditation.

   C’est un grand bonheur que d’être ici présent, centré sur ce qui irradie et illumine la tâche de vivre. C’est un aliment, un nutriment que l’on confie à son métabolisme intellectuel, qui se modifiera - pensons à la leçon bergsonienne -, trouvera son fleurissement ou bien se fanera sur les contours oublieux de la mémoire. Ce qui est très motivant, dans cette recherche constante, c’est l’espoir de trouver une pépite qui, au sein de soi, deviendra un motif de plaisir toujours renouvelé. Ce matin-là, je parcours quelques ouvrages, m’arrêtant sur l’un d’entre eux qui me questionne depuis longtemps, dont je retarde la lecture de crainte que sa nouveauté, sa hauteur de vue, ne me tiennent à distance. Il s’agit de la ‘Phénoménologie de l’Esprit’ de Hegel. Le texte est ardu, presque impénétrable pour celui qui n’a pas étudié la philosophie de façon universitaire. Cependant rien n’est perdu. J’aborderai ce monumental ouvrage de la pensée contemporaine par l’intermédiaire du livre de Kojève ‘Introduction à la lecture de Hegel’ dont le propos est majoritairement centré sur la ‘Phénoménologie’. Mais ici, je donnerai simplement le ‘Texte de présentation aux libraires’, rédigé par Hegel lui-même en 1807 :

   « Ce volume présente le savoir devenant. La Phénoménologie de l’Esprit doit venir en place des explications psychologiques, ou encore des discussions abstraites sur la fondation du savoir. Elle considère la préparation à la Science à partir d’un point de vue par quoi elle est une nouvelle, intéressante et la première Science de la Philosophie. Elle saisit dans soi les diverses figures de l’Esprit comme des stations du chemin par lequel elle devient savoir pur ou Esprit absolu. Elle se décompose en conséquence dans les divisions capitales de cette Science, la Conscience, l’Autoconscience, la Raison observante et opérante, l’Esprit lui-même, comme Esprit éthique, cultivé et moral, et finalement comme [Esprit] religieux dans ses formes diverses. La richesse des phénomènes de l’Esprit, qui au premier coup d’œil se propose comme chaos, est amenée à un ordre scientifique qui les présente selon leur nécessité, dans laquelle les imparfaits se dissolvent et passent dans de plus hauts, qui sont leur plus proche vérité. La vérité dernière, ils la trouvent d’abord dans la Religion, et ensuite dans la Science, comme le résultat du tout. »   (Les accentuations sont de Hegel).

A cette Préface, j’ajouterai le point de vue synthétique tiré des ‘Philosophes.fr’ :

   « Cet ouvrage présente les figures successives que prend l'esprit dans son auto-déploiement vers le savoir absolu : certitude sensible, perception, entendement... et le processus dialectique qui mène d'une figure à l'autre. Il s'agit du premier ouvrage majeur de Hegel, qui a eu un retentissement très important dans l'histoire de la philosophie. » 

   Sans doute cet ouvrage trouvait-il sa place nécessaire après ‘Les Confessions’ de Rousseau, après ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson. Si, jusqu’ici, c’est essentiellement du Sujet dont il était question du sein même de sa propre constitution, il devenait nécessaire de dépasser cette notion, donc de se doter du particulier pour aller vers l’universel. C’est ce que faisait Hegel  avec une sublime hauteur de vues dans sa ‘Phénoménologie’, livre pratiquement illisible selon l’opinion des Philosophes les plus éclairés, mais livre reconnu comme l’une des œuvres majeures de la philosophie des temps modernes.

   Ce que je saluais ici, c’était surtout la mise en ordre d’un chaos de l’Esprit qui se métamorphosait en cosmos à la seule puissance d’une pensée fondatrice des concepts les plus élevés. C’était aussi ce chemin semé de stations au cours duquel la Conscience, depuis son expression la plus naïve, gagnait degré par degré, les stades de la Raison pour aboutir au couronnement de l’Esprit absolu, Soleil qui illuminait le parcours humain jusqu’en ses plus hautes altitudes. J’étais fasciné par cette ascension incessante qui, petit à petit, abandonnait sa vêture matérielle pour se doter d’une autre vêture, diaphane, impalpable, limpide énergie spirituelle offerte au sans-limite, débouchant sur un possible Infini. Ce trajet était éblouissant qui faisait de la contingence, de l’immanence, de simples banlieues d’un lieu transcendant qui les accomplissait au gré d’un geste dialectique qui les reconduisait à une ombre native. Ce qui me plaisait aussi, cette idée de Science Philosophique qui, couronnant le tout, occultait une Religion dont je trouvais que, la plupart du temps, elle constituait une explication facile en ce qui concerne l’origine du Monde aussi bien qu’une interprétation trop dogmatique de ses vices et de ses vertus. La foi cédait la place à la Raison et tout était bien ainsi. Il y avait de quoi fonder de nouvelles perspectives. De quoi augmenter son coefficient de liberté.

   Âge adulte, suite. Grande salle de lecture de la BPI du Centre Pompidou. Ici, ce qui est à remarquer, c’est l’esprit différent de ce lieu par rapport à celui de la BNF. Plutôt que l’intime et le confort ‘douillet’, la BPI a privilégié un aspect de ruche livrée au plein jour par l’intermédiaire de ses larges baies vitrées. Le vaste espace n’est nullement cloisonné, tous les genres sont regroupés au même niveau. Impression d’agora, mais d’agora silencieuse, studieuse. Ce que j’aime bien, en réalité, cette alternance du ‘boudoir’ BNF et de ‘l’atrium’ PBI. Ce sont les contrastes qui, toujours, font apparaître les différences de nature, suscitent l’envie, un jour, de retrouver une ambiance feutrée que remplace, un autre jour, une atmosphère plus ouverte, davantage orientée sur la ville, ses mouvements. Comme à mon habitude, nombreux ouvrages que je compulse les uns après les autres, procédant par éliminations successives. Aujourd’hui, le titre que j’ai retenu : ‘Perpetuum mobile - Métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, œuvre de Michel Jeanneret, universitaire genevois. Livre d’assez grand format, abondamment illustré des figures métamorphiques que l’Auteur tente d’expliquer, d’interpréter. Ainsi y trouve-t-on des ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, une ‘Carte de l’Amérique dans le Ptolemaeus’, ‘La Nymphe endormie’ et la liste serait longue encore de cette précieuse iconographie.

   Dès le début du livre, je suis attiré par ce récit mythologique que propose Du Bartas (1544 -1590), faisant de la création divine un poème de 6494 vers, donnant libre cours à sa fantaisie et à ce que l’on nommerait aujourd’hui ‘activité fantastique’. En effet, combien il est tentant de se substituer à Dieu, de se transformer en démiurge parfois facétieux, faisant le monde à sa main ! Ainsi son humeur joueuse invente-t-elle de nouvelles formes dont la Nature n’a pas eu l’idée, par exemple faire de corps inanimés des créatures animales. Mais écoutons Jeanneret :    

   « L’eau produit la salamandre, du feu sort un insecte, le pyrauste, et la liste des transformations, dans une nature où la matière est une matrice, s’étend aux enfantements les plus insolites » :

 

« Ainsi le vieil fragment d’une barque se change

En des Canars volans : ô changement estrange !

Mesme corps fut jadis arbre verd : puis vaisseau

N’aguère champignon, et maintenant oiseau. »

 

   On remarquera avec intérêt, non seulement que les mutations peuvent exister entre différentes espèces, les végétales devenir animales, les animales devenir humaines mais que ces changements affectent également la morphologie lexicale : ‘estrange’ devenant ‘étrange’ au fil du temps. Que le langage, essence de l’homme, soit sujette à de telles variations ne peut que nous interroger. Les mots attestent en leur forme même les constantes variations qui nous affectent, en même temps qu’elles modèlent les successifs visages du monde. Ainsi, à bien y regarder, si un fil rouge peut lier les différents ouvrages qui ont constitué la trame de cet article, l’on s’apercevra aisément qu’il s’agit du thème unique de la métamorphose :

 

Rousseau : métamorphose interne du Sujet

Bergson : métamorphose de la sensation

Hegel : métamorphose de l’Esprit

Du Bartas : métamorphose de la Nature

 

   Quant à supposer qu’il y ait une ‘logique personnelle’ réalisant l’agrégat de ces éléments divers, ceci me paraît évident et doit, selon moi, s’analyser selon les points de convergence de mes propres affinités. Immanquablement nous portons en nous une manière de boussole qui nous guide vers notre orient personnel. La plupart du temps nous n’en sommes nullement conscients, tout comme le nuage glisse dans l’éther sans connaître la cause de son déplacement. Parvenu à ce point du texte, il me semble opportun de reporter cette manifestation du changement, du passage d’un état à un autre, de la conversion, de la mutabilité d’un être en un autre qui le modifie et l’accomplit à la belle intuition hegelienne de ‘l’aufhebung’ (terme intraduisible en français), , laquelle, reposant sur le conflit dialectique inhérent au système du vivant, s’accroit d’un gain au bénéfice d’une perte, ce qui constitue en définitive le moteur essentiel de l’histoire personnelle au regard de l’Histoire universelle.

   Comme si chaque chose en soi portait, tout à la fois, le germe de son expansion et de son retrait, de son ombre et de sa lumière, de son passé et de son futur dont le présent serait la manifestation la plus apparente. Ainsi le Sujet Rousseau progresse-t-il par sauts et rebonds qui sont les certitudes d’aujourd’hui opposées à celles d’hier ; ainsi la conscience bergsonienne mettant en perspective monde intérieur de la subjectivité et monde extérieur de l’objectivité ; ainsi Hegel plaçant l’Esprit aliéné, sourd et aveugle face à l’Esprit absolu qui se sait lui-même ; ainsi Du Bartas qui libère les formes de leur carcan premier, les faisant passer d’une simple léthargie objectale à une préconscience animale ou à une conscience humaine.

   Prise dans cet ensemble compréhensif, la lecture ne serait que ce constant réaménagement d’elle-même en direction de son être toujours en mouvement. Ceci nous pouvons le comprendre aisément au simple motif que la lecture que nous faisions hier d’un Auteur comme Rousseau par exemple, sera aujourd’hui, dans notre âge adulte, bien différente de ce qu’elle était dans notre enthousiasme adolescent. En témoignent parfois quelques notes prises dans les marges du livre qui, à l’instant d’une relecture, ne coïncident guère avec notre perception actuelle des choses. Le temps qui passe est un extraordinaire convertisseur des sentiments, des opinions, des points de vue. Et c’est heureux ainsi. C’est le seul moyen dont nous disposons pour élargir la palette de nos sensations et éviter de chuter dans le moule d’une pensée monolithique. Si le réel n’était qu’un ‘éternel retour du même’, une reproduction à l’identique de ce qui a été, comment pourrions-nous  prendre plaisir à rencontrer à nouveau l’Ami, à relire le livre élu, à parcourir un lieu dont nous aimons le paysage ?

   Ce cheminement à travers quelques livres, quelques textes, je ne saurais le terminer sans citer une nouvelle fois l’Auteur de ‘Julie ou la Nouvelle Héloïse’, en le rejoignant dans l’une des plus célèbres ‘Rêveries du Promeneur solitaire’, celle où, parlant du temps en sa forme mouvante, il célèbre à la fois le prodige de la Nature, la richesse des sensations, la beauté de l’écriture lorsque, mêlant forme et fond accomplis, elle nous pénètre du sentiment d’une étrange beauté :

   « Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante & arrêtée, & nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent & changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : je voudrais que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet & vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? »

 

  La lecture est un monde merveilleux dont, jamais, nous ne pourrons épuiser le sens. Pour cette raison, nous lisons et lisons encore !

 

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23 septembre 2020 3 23 /09 /septembre /2020 08:26
Terre, eau, air : chemin de la poésie.

« Petit homme devant un soleil rouge II – 1950. »

Joan Miró

Source : Ladilettantelle.

Quitter le pays des Grandes Eaux

« Ovipare est la nuit

Je l'habite au cristal de ton front.

Qu'importe la boue dans l'oeil

Et ces ailes de sel

J'attends-je crois

Comme l'oiseau

Qui lit demain

Que tu sautes à mots-silence

Sur le vieux plancher du coeur.

Nous sommes

De si lointains enfants

Allant toujours

Plus loin que les mots.

Que vienne ton ombre

Accrochée aux bras des lumières,

Celle de tes lèvres sans paroles

Dont le ciel fait bouquet

Et ainsi

Je sais

Je quitterai

Le Pays des Grandes Eaux. »

Nathalie BARDOU.

29 juillet 2015.

A-t-on jamais fait un commentaire de la poésie qui parte de son centre pour y demeurer ? Et, du reste, est-il seulement possible de parler au sujet du poème sans en atteindre l’essence, sans en altérer l’intime signification ? Poser la question est déjà inquiétude, déjà renoncement à se frayer une voie satisfaisante dans l’orbe de l’écriture. Le poète lui-même serait bien incapable de proférer sur ses propres mots, d’en circonscrire la substance, de porter au jour ce qui s’abrite au sein de la nuit, lieu originel de la création. Le créé excède toujours le créateur. Le langage transcende toujours l’objet sur lequel il exerce sa puissance, déploie sa souveraineté. Il y aurait orgueil à ne pas vouloir regarder ceci comme une pure évidence. Alors, parler du poème, certes, mais à condition de passer du logos en tant que raison discursive au logos en tant que parole du fondement, parole annonciatrice de ce qui va surgir et s’annonce sous les traits d’une transcendance. Le poème jouant sa partition dialectique par rapport à la prose mondaine, le poème comme essence de soi, la prose comme manifeste de l’exister dans sa contingence. Qui n’a pas compris cette distinction essentielle ne peut entrer dans le domaine de la poésie, mais en fréquenter seulement les marges, en percevoir les harmoniques à défaut d’en saisir le ton fondamental.

Bien évidemment, c’est une constante de l’esprit humain que de vouloir creuser le sol immédiatement disponible afin d’assurer une suffisante quadrature à la pensée. Ainsi naissent les brillantes exégèses, les subtiles herméneutiques, lesquelles mettent la poésie à nu, creusant jusqu’à l’os, négligeant sa chair, sa vibration. Le résultat : des variations langagières qui, pour brillantes qu’elles sont, n’en évacuent pas moins le contenu qu’elles se chargent d’explorer. Le sonnet des « Voyelles » de Rimbaud a vu quantité d’exercices de haut vol, chaque essai prétendant à la seule validité interprétative qui soit. Mais que tirer de ces intellections si ce n’est un trouble, une insatisfaction ? Impression d’être placés en orbite autour du poème sans en avoir perçu la source vive, les « illuminations ». Oui, le terme rimbaldien dit en subtile métaphore ce que de longs discours échoueraient à démontrer : le poème est lumière, pur jaillissement, coulée de phosphènes, épanchement de lave. Or, comment décrire le déploiement, sinon en cherchant à se déployer soi-même ? Comment décrire la profusion, l’éclatement, la dispersion des spores de fougère dans la brume mystérieuse du devenir ? Comment comprendre le poème sans être poème soi-même ? C’est du cœur même de l’intuition, de la turgescence de l’émotion, de l’épreuve de la sensation que le phénomène apparaît avec le plus de clarté, le maximum de pertinence. Se laisser être au poème : le seul chemin. Se confier aux mots : la seule voie.

Certes le poème dit toujours en mode crypté, une douleur, une souffrance, un amour blessé, une désillusion. Tout poème est parturition, perte des eaux, sang et, pour finir, délivrance. Jamais un être ne vient au jour par la grâce d’une vertu céleste, il y a toujours déchirure, abandon d’un lieu initial dont l’accueil était joie. Alors, en possession de ceci, combien la pente serait facile qui se livrerait au jeu des supputations : relier la création à son créateur. Décrypter les motifs de sa souffrance ou de son désarroi. Dire, par exemple, « le pays des Grandes Eaux » comme vallée des larmes, dire « la boue de l’œil » en tant que cécité dont un événement particulier pourrait constituer le tremplin, parler de « ces ailes de sel » à la manière d’une symbolique voulant approcher l’impossibilité de voler, d’échapper à son destin. Mais se livrer à cet inventaire serait pure entreprise interprétative, investigation psychologique, essai de lecture d’une parole relativement à sa valeur cathartique. Et, ici, nous serions tombés en dehors du langage, à l’extérieur de la poésie. C’est du-dedans du langage en direction du langage dont notre quête doit être saisie. Jamais on ne s’assurera du contenu d’une œuvre en la jugeant à l’aune de ce qu’elle n’est pas, à savoir une péripétie existentielle. Si le poème est abouti, et en l’espèce il l’est, c’est en raison même de sa dimension ontologique : il révèle l’essence du langage, la nature profonde de son être, s’éloignant, toujours, de ses possibles hypostases existentielles.

Parfois on se laisse prendre au jeu facile des associations libres. On procède par ajustements proximaux, on étalonne l’œuvre du poète en fonction de son vécu, on tire de sa biographie les facteurs explicatifs de sa création. Ainsi les fameux poètes maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Stéphane Mallarmé. Que dire, par exemple, du rapport de la poésie à ce dernier poète, Mallarmé, qui ne soit anecdote ou pure fantaisie ? Du reste, ce grand initiateur d’une nouvelle écriture accordait à la voix poétique un statut d’impersonnalité, lequel excluait le recours à une quelconque biographie. Ne disait-il pas, dans « Crise de vers » : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots. » C’est dire combien le poète s’efface derrière l’œuvre. Car, si la poésie est bien entreprise singulière, elle doit néanmoins puiser dans le grand réservoir des significations universelles afin de prétendre au statut de littérature, d’accéder à la prééminence de forme d’art. Pour le cas d’autres poètes célèbres, combien nous indiffère que Verlaine ait consommé de l’absinthe, Michaux de la mescaline, Artaud du peyotl. Comme si l’usage de drogues pouvait être à même d’expliquer le processus par lequel une écriture vient à elle et se manifeste comme la seule possible. La mescaline, le peyotl n’étaient pas des fins en soi, seulement des moyens d’approcher ces « illuminations », de provoquer ces incandescences, de libérer ces gerbes d’étincelles par lesquelles se laissait apercevoir la prodigieuse alchimie du langage. Et comment mieux dire la magie de la création qu’en citant le génial Antonin Artaud dans « Le Pèse-nerfs » : « Certainement l’inspiration existe. Et il y a un point phosphoreux où toute réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ?? -, un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. » Comme s’il s’agissait de provoquer ces étonnantes « données immédiates de la conscience » (en termes bergsoniens) afin que le foyer s’allume et que la métamorphose commence. Procédé éminemment alchimique au terme duquel s’annonce la pierre philosophale comme dernière étape d’une matière vile parvenue à sa quintessence. Les mots du poème ne sont pas autre chose que cet or, cette gemme, ce saphir brillant de son pur éclat dans les plis obscurs de la terre. Gemme poétique s’opposant à la gangue lourde de la prose, à l’indigence du langage ordinaire, véhiculaire, considéré comme outil.

Et maintenant, il faut évoquer le corps du poète comme corps de l’écriture. Tout part en effet du corps, tout y revient, comme réalité la plus directement saisissable. Les mots partent du corps, les mots sont des corpuscules de matière, des vibrations sonores qui font leurs vagues, disséminent leurs percussions dans l’espace. Puis s’effacent de la perception mais pour autant ne disparaissent pas. Une essence ne se dissout pas, elle perdure et fait ses scintillements inaperçus, elle devient une méta-réalité seulement accessible par le biais d’une intellection. Le poème est éternel. Ainsi pourrait-on commettre un crime d’autodafé contre le livre que « l’Albatros » ou bien « Le Dormeur du val » continueraient à être poèmes pour l’éternité. Il y aurait toujours quelque conscience pour les porter à leur dignité de poème, à leur essentialité de langue humaine. Corps-terre du poète dans la glaise duquel s’inscrivent les stigmates de la douleur. Corps-chaos dont il extrait les pierres brutes, polissant ses faces, les taillant au stylet de l’art afin que la gemme sculptée par l’esprit devienne éclat, devienne diamant. Non celui de la richesse qui aliène et pervertit, mais celui de l’intelligence qui est lumière, réflexion de l’esprit, transport de l’âme en direction de l’empyrée dont elle provient et où elle retourne afin de connaître dans l’exactitude de la joie. « Exactitude de la joie », vérité en forme d’oxymore pour dire la tension interne de toute vérité qui ne procède à son dévoilement qu’après qu’elle a été voilée. Absence de voilement, absence de vérité. Celle-ci est recherche, effort et enfin découverte. Corps-humus d’où se lève l’efflorescence du dire avant que n’apparaisse le corps-cosmos, celui qui reflète toute la beauté ouverte de l’univers. Ce que fait le poète : il se saisit de notre corps, le soumet au feu de ses mots et notre corps devient principe subtil, pure évanescence, simple brise pareille au vol de l’oiseau, à sa trace d’écume dans la transparence du ciel. Le voyage que nous accomplissons en compagnie de la poésie est bien celui qui mène de la matière-terre au principe-ciel, que parfois l’eau médiatise comme pluie nous reliant aux deux sphères du réel. Ainsi s’accomplit en une seule et même extase spatio-temporelle l’œuvre en tant qu’elle nous métamorphose en autre chose que ce que nous étions, des êtres à la recherche d’eux-mêmes, que seul le langage pouvait porter à leur accomplissement. Comment, en effet, pourrions-nous éprouver quoi que ce soit de l’exister, de l’être-sur-Terre si nous étions privés de parole ? Ceci se produirait-il et nous serions simple pierre aux yeux vides que le ciel ne regarderait même pas. Et nous serions avant même que le mot ne s’énonce, c'est-à-dire vacuité perpétuelle, nullité sans périphérie ni centre.

Pour être dans le poème, pour entendre sa langue sans pareille, il faut consentir à renoncer au sol sur lequel nous progressons et, bien plus, il faut faire le deuil de son corps et en remettre la dépouille temporaire (tant que dure la fascination du poème) aux complexités terriennes, à leur entêtement labyrinthique, à leur cécité native. Car être sur Terre et uniquement ici, n’apprend rien, sinon à fouir le sol de son museau de phacochère et en extirper les racines en vue de la besogneuse nourriture. Pour être dans le poème il faut procéder à un bond, celui qui sépare le bonheur de la joie. Le bonheur est soumis à l’impératif matériel d’un cadeau, d’une gratification, de la remise d’un don en échange de quoi nos lèvres désirantes remercieront le généreux donateur. Lien étroit du recevant et du prescripteur qui oblige et, par avance, se délecte de cette dette. Car recevoir est toujours dépendre d’une altérité et en accepter, par avance, l’obligation d’aliénation. De la joie, il n’est jamais question ici et là au milieu des avenues incessantes des hommes. De gratifications, oui. De contentements, oui. La joie est d’une autre nature que celle d’un rapport entre deux êtres avec, en fond, la nécessité d’une reconnaissance, d’un retour, d’un cadeau à prodiguer à l’autre afin qu’il y ait lien réciproque et pansement de plaies affectant aussi bien l’actant que celui qui est acté.

Mais il faut cesser de raisonner en termes de logique des échanges, de morale bien-pensante, de conventions sociales. Se confier au poème est d’une autre nature qu’avoir rapport avec son semblable, la Nature, une chose de la vie quotidienne. Se confier au poème est réaliser la fusion, l’osmose entre deux êtres de langage, à savoir celui que je suis en tant qu’essence humaine capable de la langue et celui que constitue le poème en sa dignité de poème. D’essence à essence. De parole à parole. Comme si notre geste de lire un poème restituait la charge de sens originelle liant indéfectiblement l’homme que je suis avec la nervure qui en constitue le fondement, ce langage sans lequel je serai animal ou bien végétal à l’ombre de l’oubli. Parlant, proférant, écrivant, déclamant, je recrée sans cesse les conditions d’apparition du sens, je tisse de mots l’espace ouvert, le temps disponible. Parlant ou lisant le poème à haute voix, je mets en situation l’émergence de la première signifiance humaine, je crie comme mon lointain ancêtre de la Préhistoire, je grave dans la pierre de la destinée les premiers signes pariétaux de la présence anthropologique, j’assois la royauté du dire, je consacre la fable, j’initie l’aventure du conte. Je porte à son acmé ce dont parler est affecté en son sein, ouvrir un monde où habiter et faire rayonner l’être-homme dans sa dimension la plus éminente. Or, quand le poème atteint les sommets du sublime, non seulement il s’y maintient pour le temps à venir, mais il nous entraîne avec lui dans son ascension, il nous assure de notre propre liberté, il nous remet à ce que nous avons de plus cher, l’écoute du monde et notre propre écoute en retour. De l’ego ordinaire, préoccupé, en souci de lui et de ses propres nébuleuses, le poème nous fait passer à l’ouverture du Soi, cette haute perspective dont les rives ne s’atteignent qu’à fréquenter l’art, à en éprouver l’extraordinaire tremplin ontologique, la capacité de fécondation, le ressourcement pareil à un perpétuel mouvement métamorphique. Si le poème nous transforme et ceci est une évidence pour ceux qui l’ont rencontré, c’est tout simplement parce qu’il possède la vertu de nous porter là où toujours nous avons rêvé d’être, dans le pli intime de soi et l’ouverture au monde, d’un seul et même mouvement, ce qui en termes elliptiques s’annonce sous le mot « d’unité ». Réalisation de la fusion des opposés, réactualisation du mythe de l’androgyne, puissance des sexes réconciliés dans un seul et même corps, résolution des conflits, reconduction de la dialectique à une seule et même énonciation harmonisée qui n’éprouve plus le besoin du logos discursif. Voilà où, selon nous, nous dépose le poème dans sa vertu de dire essentiel.

Mais, au terme de cet échange, avons-nous au moins parlé du poème de Nathalie Bardou cité en exergue ? Eh bien, oui, nous n’avons fait que cela, les quelques considérations suivantes tâchant d’en proposer une rapide démonstration.

« Ovipare est la nuit », c’est dire combien la création est logée dans les lointains de l’origine, là où la lumière n’est pas encore apparue, ou si faiblement, lueur tremblante de la grotte où l’homo sapiens découvre qu’il a un langage. Le bison tracé sur les parois, les pointes de flèche, les Vénus, les vulves épousant le tracé de la roche sont les esquisses originelles qui le détachent progressivement de la lourde et encombrante matérialité. Bientôt seront les cris gutturaux, les onomatopées, les premiers mots balbutiés. Bientôt le langage. Bientôt la poésie.

« Je l’habite au cristal de  front. » - « Que tu sautes à mots-silence. » - « Que vienne ton ombre. » - « Celle de tes lèvres sans paroles. » : mais de qui nous parle donc la poétesse, quel est cet étrange personnage se dissimulant sous le tutoiement itératif, qui donc sinon le langage lui-même, sinon le poème en son incomparable pouvoir d’attraction, d’aimantation ?

Pour le poète, « l’habiter » est ceci qui illumine le front comme un cristal, cette source vive, cette lumière des mots qui retire « la boue dans l’œil » et défroisse « ces ailes de sel », cette ambroisie des dieux, ce pouvoir céleste de divination, cette disposition à devenir aruspice tel « l’oiseau qui lit demain » et fait que son « silence » glisse « sur le vieux plancher du cœur », pareil à un baume régénérateur qui répare les maux dont l’écriture a parfois à souffrir. Alors, aux enfants-poètes « allant toujours plus loin que les mots », « dont le ciel fait bouquet » en les assemblant dans une harmonie retrouvée, s’offre le ravissement, s’accomplit le retour au Pays de la Langue. Alors, poète, l’on sait la vérité et la joie de ceci « Je sais – Je quitterai le pays des Grandes Eaux », celui d’où s’absente le langage, d’où disparaît le poème et la possibilité de dire. Ainsi naissent les résurgences !

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9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 10:13
Voyage en Zyntarie

 

   4° de couverture de l’éditeur

 

   « À l'été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec un ami une traversée de l'Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu'aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette odyssée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les nuits de bivouac sur les rives bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés...

   En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c'est l'histoire complexe d'une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d'une Europe contemporaine.

   Dans ce récit d'arpentage, Emmanuel Ruben poursuit sa "suite européenne" initiée avec « La Ligne des glaces » (Rivages, 2014) et explore la géographie du Vieux Continent pour mieux révéler toutes les fictions qui nous constituent.

    Emmanuel Ruben est l'auteur de plusieurs livres - romans, récits, essais. Il dirige actuellement la Maison Julien-Gracq et vit sur les bords de Loire. »

 

***

 

  

   Un impossible résumé

 

   Ce livre dense, foisonnant, polyphonique, comment l’aborder autrement qu’en le lisant ? Ici se croisent Histoire, Géographie, Art, Littérature, Philosophie, le tout ordonné dans un bel esprit de synthèse. Si, à première vue, cet ouvrage pouvait se lire comme un simple document de voyage, l’on s’apercevra vite que, bien plutôt que de flâner à vélo le long des rives du Danube, carnet de croquis à la main, autre carnet sur lequel jeter quelques notes hâtives, il s’agit de raconter l’Europe, certes d’une manière vagabonde, parfois ludique, le plus souvent éprouvante physiquement car la « petite reine », loin d’être un simple loisir peut se révéler à la façon d’un « instrument de torture ».

   « Je m’étais juré de ne jamais commettre de récit de voyage, c’est un récit d’arpentage », ainsi est vue, par l’auteur, sa belle entreprise qui, en de nombreux points, fait inévitablement penser à la geste odysséenne, tant les motifs qui y figurent dessinent l’esquisse d’un voyageur parti pour une longue conquête, Ithaque comme port d’attache étant le but ultime. Mais en quoi consiste donc ce récit ? « Arpentage », nous dit le dictionnaire est « Action de mesurer la superficie des terres par arpent ; p. ext. par toute autre mesure agraire ». Mais il est nécessaire de déborder cette activité d’inventaire des sols et de la relier à l’homme de l’art, le géomètre, celui qui se soucie non seulement de métrique de la terre, mais aussi, mais surtout, des hommes qui en peuplent la surface. « Arpenter » reviendrait donc ainsi à explorer l’espace, à le relier à l’inestimable et singulière valeur de tout lieu, à trouver en son sein les processus temporels qui y croissent, dont seule l’essence humaine peut percevoir le sens, décrypter les motifs sous-jacents à toute réalité. L’Europe, cette entité souvent difficile à cerner, à définir, la voilà dotée du mythique Danube, symbole le plus visible que lui affecte le narrateur, artère qui s’éprouve sous la forme vivante, organique, semblable à la pulsation diastolique-systolique qui traverse le vivant et l’assure d’une présence.

   Oui un fleuve est vivant dans le cadre de la nature, oui le fleuve est vivant en nous. Qui ne possède en son intime, qui le Rhône (« je suis resté en mon for intérieur un gone - c'est-à-dire un enfant du Rhône »), nous confie Emmanuel Ruben, qui sa rive de Seine (« Sous le Pont Mirabeau coule la Seine », chante nostalgiquement Apollinaire, faisant l’amer constat du temps qui passe, des amours qui, jamais ne reviennent), qui son mince affluent, tel Julien Gracq dans une sorte de rêverie mystique (« le vallon dormant de l’Èvre, petit affluent inconnu de la Loire qui débouche dans le fleuve à quinze cents mètres de Saint-Florent, enclot dans le paysage de mes années lointaines un canton privilégié. ») Peut-être, en définitive, tout voyage est-il animé par la fascination d’un lieu, ce « canton privilégié » dont  parle Gracq dans « Les Eaux étroites », dont toute enfance garde le secret au plus profond de son être ? Nécessairement nous remontons aux sources, tel Lanza del Vasto pour qui le  « Pèlerinage », est un récit spirituel d’arpentage, porteur d’un message de non-violence et de paix. Mais nous savons que l’auteur se destine à de plus immanentes recherches, lui qui n’a pour Dieu que celui de Spinoza, autrement dit  le « Deus sive natura ». Pour cette raison quelques très beaux morceaux d’anthologie parsèmeront  le livre, alternant avec de très nombreuses références historiques, un riche glossaire géographique, de très nombreuses considérations sur les points positifs de l’Europe (ils sont nombreux) aussi bien que sur les négatifs (ils sont également nombreux).

   Ce que cet article voudrait essentiellement pointer, isolant une thèse particulière,  c’est le beau concept « d’extase géographique », lequel peut, selon nous, se décliner sous la triple forme d’une « Terre aquatique », d’une « Terre utopique », enfin d’une « Terre poétique ».    

   Mais, d’abord, il convient de définir cet étrange sentiment de l’extase :

   « État particulier dans lequel une personne, se trouvant comme transportée hors d'elle-même, est soustraite aux modalités du monde sensible en découvrant par une sorte d'illumination certaines révélations du monde intelligible, ou en participant à l'expérience d'une identification, d'une union avec une réalité transcendante, essentielle. » - CNRTL -

   Quant aux situations et aux hommes qui en font l’épreuve, qu’il soit simplement permis de citer quelques figures charismatiques qui en abritent l’unique joie : l’artiste en sa géniale création, l’écrivain commettant la somme dont il rêvait, le saint en contact avec son dieu, le yogi illuminé par son satori et, sans doute, le général sortant victorieux d’une bataille épique. Dans ces quelques exemples l’on voit bien le sens de cet accroissement de la conscience qui se trouve soudain comme en lévitation par rapport à son habituelle condition. De la conscience ordinaire à l’extase il y a la même distance que celle qui sépare le néant de l’être : toujours un mouvement d’extraction, d’arrachement et de surgissement dans un lieu de pure félicité.

 

   Terre aquatique

 

   Nous  parlions à l’instant de l’enfance. De celle de l’auteur du merveilleux « Rivage des Syrtes », mais aussi de celle d’Emmanuel Ruben qui s’inscrit en creux dans cette longue et superbe investigation fluviale. Une quête minutieuse de l’autre (les rencontres des peuples qui bordent le Danube y sont légion), laquelle quête l’est aussi de soi puisque il y va de son être dans tout regard jeté sur le monde. Et ce qu’il nous faut considérer maintenant c’st que nous, les hommes, sommes de la race des saumons. C’est du moins l’assertion de  Jean-François Duval, extraite de « Bref aperçu des âges de la vie »,  que Marie Céhère relate dans un article paru dans CAUSEUR.fr : « Nous sommes les semblables des saumons, tout en nous ignorant les uns les autres : nous évoluons par mutations, par ruptures successives, suivant un trajet étrange, incroyablement ardu, pour revenir au point de départ ». (C’est moi qui souligne.) Et si nous revenons au lieu de la ponte, du frayage, c’est d’abord pour y faire l’expérience de notre origine qui coïncide, étrangement, avec celle de notre finitude. Comme s’il y avait une manière de cercle herméneutique inexorable, une sorte de ruban de Möbius sur lequel nous serions installés à notre corps défendant, à la fois fascinés et cloués de stupeur au rapprochement de ces termes existentiels, vie, mort comme les deux faces d’une même pièce que ne sépare que la minceur de la carnèle.

   Mais d’abord l’origine. Si, indubitablement, nous sommes terrestres, terriens, telluriques, au contact de la glaise et du limon, le nom même de notre planète en atteste la généalogie, tout autant sommes-nous des collecteurs de cette eau qui compose la plus grande partie de notre corps, dont nous faisons nos ablutions, lavons notre linge, confectionnons nos repas. Mais ceci est une telle évidence ! Cependant il existe une eau bien plus originelle, essentielle, lustrale pout tout dire puisqu’elle préside à notre baptême, à savoir le grand bain dans lequel nous flottons au sein de cette conque amniotique maternelle qui est le premier abri dont nous disposons avant même de surgir sur la scène mondaine et d’y accomplir notre tâche d’hommes. C’est une manière de Paradis puisqu’il est le lieu d’une insécable unité. Avec la mère nous sommes en dyade, nous nous berçons lors de ses moindres déplacements, nous nous nourrissons de son suc, nous vivons au rythme de ses émotions, ses douleurs sont les nôtres, mais combien atténuées par ce mur d’eau qui nous tient à distance de notre futur-être-jeté, des trappes de notre inévitable déréliction. La musique de l’extérieur nous en apprécions le rythme pareil à celui d’une cantilène, les paroles de notre hôtesse sont des tresses de mots qui nous préparent à notre futur langage, cette essence sans réelle concurrence.

   Le ventre maternel est donc le lieu de notre première extase spatiale, nous y discernons des collines alanguies, des dômes translucides et surtout nous y éprouvons cette belle continuité fluviale qui sera la matrice de nos futurs étonnements lors de la rencontre du ruisseau faisant ses trilles de gouttes claires sous le dais touffu  des frondaisons, nous y apprendrons les rives du lac sombre que nos années romantiques longeront dans le ravissements du cœur, nous y devinerons nos escapades le long des fontaines, des puits à la bouche sombre, des canaux où court l’eau verte chargée des mousses étoilées et des yeux minuscules des lentilles. Et ce qui nous sera délivré, surtout, cette troublante disposition à frémir sous le ciel chargé de pluie, à attendre les bienfaits de l’orage, à naviguer sur les hautes et basses eaux chaque fois que l’occasion se présentera, futurs navigateurs infatigables, Ulysses en herbe, explorateurs d’océans irrévélés.

 

   Terre utopique ou le Pays de Zyntarie

  

   A partir d’ici, il nous faut procéder à un saut, passer de l’extase amniotique à l’extase utopique, entrer dans la peau de l’auteur à la période préadolescente, et faire l’inventaire des impressions et sensations qui se donnaient telle la future vocation d’un géographe :

   «… car il y a des jours comme celui-ci où je me souviens que de neuf à quinze ans, j’ai été zyntarien, citoyen chimérique allongé nuit et jour sur un empire de cartes imaginaires. Un jour, peut-être, le nom de Zyntarie sera gravé dans la pierre. »

   Est-ce cela, être géographe, imaginer un pays fabuleux, y loger tous ses rêves de paix et d’harmonie, inventer un peuple heureux, sans frontières, sans haine, assemblage bigarré de diversités,  une nation « arc-en-ciel » où se retrouveraient, dans un même creuset, les belles et infinies langues babéliennes, où le métissage serait la conséquence de pures affinités, de rencontres, d’acceptation de l’autre en sa singularité, de fêtes simples qui diraient la justesse d’exister, ici et là, sur tous les coins de la terre et vivre serait alors une évidence et le don de soi, de l’inconnu, un acte de reconnaissance. Autrement dit la générosité naturelle d’une inclination des citoyens ayant volontairement écarté tous les germes de discorde et les occasions de polémiques. Car tout géographe se doit d’être humaniste sauf à vouloir échapper aux règles qui, nécessairement, doivent définir son comportement éthique.

   Les terres imaginaires, les lieux utopiques nous aimantent, nous fascinent pour la simple raison que « non-lieux », étymologiquement, ils contiennent tous les lieux, les projettent en puissance. Espaces originaires, ils appellent tous les espaces. Peuplés d’hommes-légendes ils contiennent en abyme toutes les mythologies dont notre imaginaire est habité. Ils sont extatiquement appareillés pour nous emmener aussi bien vers l’Ithaque devenue songe pour Ulysse parti au loin, que pour visiter l’île d’Ééa où habite Circé la Magicienne ou bien encore pour demeurer auprès de la nymphe Calypso, « celle qui cèle, enveloppe » (écho de la conque amniotique), retient les héros auxquels elle promet l’immortalité. Et imaginer une utopie, n’est-ce pas, tout simplement, s’abreuver aux sources du Léthé, non seulement dans le but d’oublier notre supposée vie antérieure, mais la présente et donner au réel les couleurs selon lesquelles il nous plairait de le concevoir, ce réel qui toujours fuit et glisse entre nos mains comme l’anguille dans son tapis de vase ? Autrement dit réaliser les conditions d’accès à un hypothétique idéal ?

   Ainsi ce « beau Danube bleu » qui cingle vers l’orient de son estuaire, embarquant avec lui tous les symboles au gré desquels constituer non seulement une Europe physique et humaine telle que celle visible sur les cartes anciennes de Vidal de Lablache mais une carte imprimée au feu vivant d’une « ethnogenèse », formant ainsi « le grand fleuve insurgé de l’émancipation mondiale ». Car la tâche n’est nullement et uniquement celle circonscrite à un continent fût-il paré des vertus antiques dont l’affublèrent un Hérodote ou bien un Hippocrate « qui (le) font s’étendre entre l’Adriatique et la Mer Noire, soit, approximativement, le périmètre de l’Europe balkanique, conception qui perdurera jusqu’à la période hellénistique » (Source :Textes Fondateurs ScérEn), mais lui confier une destinée universelle le faisant s’étendre aux frontières mêmes du monde et peut-être au-delà car l’imaginaire n’appelle nulle limite.

   Une entité géographique n’est jamais uniquement reliée à un socle matériel qui « l’assignerait à résidence » mais s’abreuve aux nombreux mythologèmes qui fertilisent et irriguent la pensée et la psyché humaine selon des invariants intemporels. Ainsi le mythe d’Europe doit lui confier une destinée plurielle ouverte à l’ensemble du monde et peut-être au-delà car l’imaginaire est toujours libre de soi. Tout continent est consubstantiellement,  nécessairement, de nature  planétaire, extatique,  pour la seule raison qu’il est peuplé des mêmes hommes, indifféremment, selon toutes les longitudes et latitudes qui délimitent artificiellement les territoires  dont ils occupent la surface. Les hommes sont les hommes et toute autre considération périphérique est toujours adventice, qu’il s’agisse de leurs mœurs, de leurs langues, de la couleur de leur peau, de leurs religions, de leurs fétiches et talismans aussi divers que précieux. C’est par eux, ces signes intimes, secrets, qu’ils s’identifient essentiellement à ce qu’ils sont, ces empreintes qui  leur permettent de durer tant qu’un sens émanera du plus mince colifichet auquel ils auront remis leur sort. Les Adultes ne sont jamais que de grands enfants qui, leur vie durant, se référent au comportement magique de la petite enfance.

   Le « processus incessant de balkanisation » dont Emmanuel Ruben évoque la réalité n’est que l’envers d’une unité primitive qui fonctionne selon le procédé des catégories et des divisions,  tout ensemble, toute totalité excédant les possibilités humaines de préhension de « l’infiniment grand », alors la tentation est grande de subsumer le particulier sous l’universel et de faire de son lopin de terre la banlieue de quelque vastitude dont on ne percevrait plus que la silhouette derrière les brumes d’un mystérieux Farghestan. C’est l’oubli du monde qui crée les dissensions et les partitions de toutes sortes. C’est parce que nous n’apercevons plus nos frères dans la brume de l’inconscient que nous les désignons en potentiels ennemis. La dialectique hégélienne du Maître et de l’Esclave n’a guère d’autre origine que la perte de la vue fraternelle et égalitaire de ceux qui, comme nous, devraient avoir le souci du bien commun. La perception des processus sociaux résulte le plus souvent d’une addition de pures négativités plutôt que de la sommation d’une positivité toujours à l’œuvre dans le vivant.

   Ce qui est à comprendre, ici, c’est la richesse de cette corne d’abondance qui essaime à profusion l’ensemble de son contenu à qui veut bien le prendre. La Zyntarie mythologique de l’auteur n’est nullement une terre isolée, un monde à part, une monade enclose dans sa pure opacité. Elle vit, rayonne et projette ses spores à la totalité de ce qui est, ainsi, « si c’était à refaire, la Zyntarie descendrait le fleuve avec ses quatorze cantons ; bateau ivre, péninsule démarrée ou archipel sidéral, à la dérive, elle irait tenir compagnie à l’île des Serpents, qui doit se sentir seule dans la mer Noire, ou bien elle naviguerait un peu plus loin vers le sud, franchirait le Bosphore et les Dardanelles , voguerait dans l’Archipelagos chanté par Homère et Hölderlin, slalomerait parmi les Cyclades, doublerait Cythère et le Péloponnèse, et trouverait sa place dans le puzzle des îles Ioniennes, quelque part entre Ithaque et Corfou …»

   Toutes ces évocations ont une résonance quasi-symphonique, laquelle se distancie de toute tentation de « suissisation », de parcellisation  de l’espace habité des hommes. La poésie y est convoquée au travers du « bateau ivre » rimbaldien ; le Bosphore symbolise l’union des continents, le passage de l’ombre à la lumière, du déclin à l’origine ; Homère y déclame les textes fondateurs de la Grèce antique, ces sublimes poèmes épiques qui façonnent encore de nos jours l’histoire de la littérature et des arts ; Aphrodite y paraît dans l’île de Cythère, cette déesse « née de l’écume » qui dispensera à tous vents les spores de l’amour ; Ulysse, encore lui, laisse apercevoir la trame de son destin dans ces îles Ioniennes qui sont, grâce à l’Odyssée et à son interminable voyage, les correspondances des errances humaines universelles. Enfin nous devons accorder une place tout à fait particulière au « chant hölderlinien » tellement il entre en résonance avec les propos de l’écrivain de « La ligne des glaces ». Lisons la quatrième de couverture de « Poèmes fluviaux » : « En 1781, Hölderlin a seize ans, il se remémore des jeux d'enfant sur les bords du Neckar. Il joue, brusquement il lève les yeux et aperçoit le fleuve : "Un sentiment sacré frémit dans tout mon coeur [...] je murmurai : il faut prier !" Tout au long de sa vie, Hölderlin aura longé, traversé et contemplé les grands fleuves : le Rhin d'abord, puis le Main, la Garonne et le Neckar enfin, transporté par leur beauté et leur noblesse. Ils lui ont inspiré parmi ses plus beaux vers, quelques-unes des plus grandes oeuvres de la maturité leur sont consacrées, et on ne peut qu'être frappé de voir combien la figure du fleuve - fleuve réel et fleuve rêvé - irrigue l'ensemble de la poésie Hölderlinienne. Véritable source d'énergie créatrice, elle en croise tous les grands thèmes, tour à tour empreinte de douceur et de violence, d'ordre et de chaos, d'amour de l'Allemagne et de nostalgie de la Grèce, de profonde humanité et de majesté divine ». Comment pourrait-on mieux dire la puissance des archétypes qui baignent toute conscience humaine, aussi bien l’européenne que la mondiale dont une synthèse soucieuse d’unité devrait constituer l’heureuse résultante d’une marche apaisée de l’Histoire ?

 

   Terre poétique

 

   Hölderlin nous servira de fil rouge pour tisser la suite de ce récit fluvial, lui qui écrivait  dans le poème « Bleu adorable » :

« Riche en mérites, mais poétiquement toujours,

Sur terre habite l’homme. »

   Certes cette parole, en nos temps de disette poétique, ne revêt aucune forme qui pourrait être oraculaire. Le monde désenchanté vit en prose et se contente de ceci à défaut de trouver de plus hautes raisons d’espérer. Lui qui écrivait encore dans le poème « Le Rhin » :

« C’était la voix du Rhin libre de naissance,

Le plus noble des fleuves… »

   Mais qui, aujourd’hui, à part des géographes-arpenteurs, des chercheurs de comètes, des alchimistes en quête de pierre philosophale, d’obscurs versificateurs, qui donc se soucie de ces longs rubans d’eau qui sont l’âme des paysages qu’ils traversent, qui sont de vivantes allégories de tout ce qui s’enquiert du trajet de la temporalité, autrement dit de tout ce qui croît et gravite sous le dôme immense du ciel ? Sans être des penseurs tragiques ou bien des déclinologues, le simple et incontournable principe de réalité nous oblige à déciller nos yeux, à ne trouver, dans l’âme humaine, que de lointaines rumeurs de ce que furent pour les anciens Grecs les échos des dieux qui provenaient de l’Olympe. Que le support initial en soit théologique n’a ici que peu de sens. C’est de symbole dont il s’agit. De sacré si l’on veut, d’élévation de la conscience à des états qui la quintessencient. Indifféremment, l’on parlera d’extase (le sujet de notre recherche), de fascination, d’éblouissement, d’illumination, d’enthousiasme, de ravissement, de félicité et peu nous chaut que le lexique utilisé se donne de telle ou de telle manière, ce qui compte, au contact de ceci qui nous fait face - ce fleuve, cette plaine, ce haut plateau, cet estuaire -, c’est bien d’éprouver cette terre, les paysages qui la composent « comme autant de voyages intérieurs, transformant la perception et la présence du monde » selon la belle expression de Roula Matar-Perret, dans « Habiter poétiquement »,  Critique d’art.

    Tout est question de regard, donc de conscience, donc de lucidité. Ecoutons aussi Rainer Maria Rilke, ce subtil sondeur des paysages et des états d’âmes qui leur sont coalescents :

   « Le plus beau serait pourtant que chacun s'efforçât de rester toujours, à cet égard, comme un enfant attentif et bon, candide et pieux de coeur, et ne perdît jamais le don de tirer autant de joie d'une feuille de bouleau, d'une plume de paon ou d'une aile de corneille mantelée que d'une haute montagne ou d'un magnifique palais ».

   Combien ces dernières remarques rejoignent en esprit le concept heureux « d’extase géographique » que nous offre l’auteur de « Sur la route du Danube » dans une manière de lyrisme discret, d’élégance sensorielle, d’hyperesthésie qui est la beauté des âmes simples et sensibles. Eprouver un tel état de communion, sinon de fusion avec la Nature (avec une Majuscule à l’initiale, hommage rendu à Spinoza), n’est ni l’effet d’une vertu, ni d’un don particulier, simplement l’inclination à se doter d’une éthique qui portera le beau nom « d’humanisme » dont le cœur sera le centre de radiance le plus effectif. L’épilogue du livre nous en délivre un saisissant et direct aveu : « Après quatre mille bornes à travers l’Europe, je ne suis peut-être pas un autre homme, mais je suis certain d’avoir un plus grand cœur ». Ce périple a-t-il constitué, au su ou bien à l’insu de ce coureur d’espace, une manière de « croisade humaniste », assurant en ceci un pont avec  Montaigne qui, déjà en son temps, se questionnait à propos du continent. Ici un court extrait de présentation du Colloque de Bordeaux intitulé « Montaigne et l’Europe » : « Montaigne, en ses pérégrinations intellectuelles ou physiques, rencontre le corps meurtri de l’Europe de son temps, ses dissensions, ses divisions, ses champs de bataille et de ruines, semblables à ceux d’aujourd’hui. Il rencontre également son « âme », rayonnante et survivant à toutes les maladies de son corps, et entame une conversation cosmopolite avec les bons esprits de tous les temps et de toutes les nations, qui ont participé à la défense de l’humanité et à l’illustration de l’humanisme. »

   Oui, car l’Europe ne peut qu’être en question au travers de toutes les mutations de l’Histoire et une réflexion devient urgente (nécessairement suivie d’effets) si l’on souhaite que l’image de l’homme au sein de son habitation se dote de valeurs universelles dont, jamais, l’objectif ne devrait être oublié. Mais nous n’avons nullement à faire œuvre de « moraliste », simplement à tracer quelques résurgences et affleurements de cette propension à s’immiscer au cœur des choses et à éprouver cet état particulier au gré duquel la chair intime d’un lieu de vie sera atteint. D’une extase l’autre. Je pense immanquablement à cette belle « extase matérielle », sujet d’un essai de jeunesse de Le Clézio, dont l’éditeur nous dit qu’il est « discursif, à l’opposé de tout système, composé de méditations écrites en toute tranquillité, destinées à remuer plutôt qu’à rassurer, oui, à faire bouger les idées reçues, les choses acquises ou apprises. C’est un traité des émotions appliquées ». Sans doute une telle attitude de liberté, d’insurrection contre les dogmes et les idées toutes faites devrait-elle constituer les prémisses à partir desquelles envisager la question européenne. Substituer aux lourds traités technocratiques ce « traité des émotions appliquées » permettrait de bousculer bien des idées reçues entraînant quelques lignes directrices, novatrices, dont notre « vieux continent » a besoin afin de ne chuter dans la reproduction, à l’infini, de stéréotypes usés.

   Si « l’extase géographique » et « l’extase matérielle » paraissent avoir un point commun, c’est bien dans la nécessité, pour ceux qui en éprouvent la lame de fond, de se fondre avec ce monde qui les accueille et les appelle comme ses enfants les plus précieux. Soyons attentifs  à l’idée de Le Clézio qui annonce sa propre mort comme cet instant de fusion où toute différence se résoudra en une unité : « Ce que j'avais cru être la différence fondamentale entre moi et le monde, cette séparation qui avait été mon drame, tout cela fondra, se dissoudra facilement sans laisser de trace.»

   Si le récit d’arpentage d’Emmanuel Ruben est bien un propos de fond sur l’Europe, il est tout autant une aventure géopoétique, donc littéraire, donc esthétique. Evoquant le beau nom de « géopoétique », nous ne ferons nullement l’impasse quant aux travaux de Kenneth White, cet infatigable nomade des hautes erres et des territoires habités par des oiseaux à la blanche voilure. Voici la manière dont il définit ce que l’on pourrait désigner à l’aide d’un néologisme « géosynthèse », à savoir le respect et la dette de tout humain vis-à-vis de la totalité dont il fait partie, ce macrocosme dont il est l’un des microcosmes, dont il dépend, tout comme la nature infinie dépend de ses actes et de ses pensées :

   « Un monde, c’est ce qui émerge du rapport entre l’homme et la terre. Quand ce rapport est sensible, intelligent, complexe, le monde est monde au sens profond du mot : un bel espace où vivre pleinement. L’ambition des Cahiers de Géopoétique est de dresser, d’un point de vue qui ne soit pas seulement celui de l’Homme, une magna mundi carta : une grande carte, une grande charte du monde ».

   Oui, sans cette « grande charte » doublée d’un souci éthique, aussi bien notre sol originaire que les peuples qui y croissent courent au plus mortel des dangers.

   Si la belle écriture de l’écrivain peut connaître quelques liaisons conceptuelles avec cet autre écrivain de « La Figure du dehors », d’autres génies tutélaires se laissent deviner dans un genre de clair-obscur. Nous pensons aux pages admirables de Rousseau méditant dans son embarcation sur l’eau apaisée du lac de Bienne. Nous pensons aux évocations lyriques et romantiques d’un Chateaubriand en proie à la passion du Niagara, lors d’une nuit dans les déserts du Nouveau Monde. Nous pensons aux sublimes descriptions de Senancour traversant les Alpes. Nous pensons enfin à cette toile souvent citée telle l’icône du sublime qui nous subjugue et nous saisit au vif de l’âme : « Le Voyageurs contemplant une mer de nuages » de Carl David Friedrich. L’architecture de « Sur la route du Danube » est constamment entrelacée d’une écriture savante se mêlant à un registre familier de langage que côtoie un lexique élevé, focalisé sur le jeu pluriel des états d’âmes successifs et des métamorphoses des niveaux de conscience. L’axe paradigmatique y est constamment sollicité dans une manière de feu de Bengale qui se décline sous les lumières de la joie et les éclats de la surprise. Les prédicats qui apparaissent au titre de l’extase oscillent de la nostalgie à la fascination en passant par toutes les phases de l’allégresse.

  

   Quelques figures de l’extase et ses commentaires :

  

   « Ici, dans cette lumière aquatique, je ressens ce que j’appelle l’extase géographique, qui est ma petite éternité matérielle, éphémère, mon épiphanie des jours ordinaires : oui, l’extase géographique, c’est le bonheur soudain de sortir de soi, de s’ouvrir de tous ses pores, de se sentir traversé par la lumière, d’échapper quelques instants à la dialectique infernale du dehors et du dedans ».

   Et encore, ici, une référence s’impose, à savoir celle qui convoque cet étonnant « sentiment océanique » décrit par Romain Rolland, qu’analyse avec une belle lucidité André Comte-Sponville dans « L'Esprit de l'athéisme, Introduction à une spiritualité sans Dieu » :

   « Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui un altered state of consciousness, un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. »

   Et encore, dans la geste danubienne : « Si notre voyage est une odyssée, nous voici en Hypérie, sur le grand plateau des hommes heureux (…) Je sens grimper en moi la sève de l’extase géographique, l’extase géographique est une extase matérielle, la mirabelle c’est du paysage que l’on mange, le vin du terroir que l’on boit ; un vrai traité de géographie devrait retransmettre ce sentiment de se gorger de nourritures terrestres et de retrouver la saveur de l’enfance et le mystère de la provenance dans une giclure de mirabelle ».

   Ouvertures : Donc la « lumière aquatique », donc la lumière matricielle qui fixe le lieu de notre provenance car, au-delà de notre propre cordon ombilical, nous nous rattachons à toute la cohorte ancestrale qui va se perdre jusqu’aux confins du cosmos. C’est cette recherche fiévreuse qu’accomplissent, le plus souvent sans s’en douter, les collectionneurs d’arbres généalogiques. Ils sentent bien que les blanches racines qui fouissent le sol d’une possible appartenance ne suffisent pas, que la totalité du sens leur échappe, qu’elle se réfugie dans les hautes ramures de l’origine, là où les mots et les hommes se perdent dans le poudroiement de la lumière. Alors ils n’ont de cesse d’empiler les générations, d’aller de plus en plus haut car l’éther doit bien posséder des pouvoirs de révélation, des failles inaperçues d’où un immémorial secret pourrait être percé. Question hautement ontologique de l’être-voilé, donc d’une entité toujours se soustrayant au regard, sauf à celui de l’esprit, le concept, sauf à celui de l’âme, la spiritualité.

   « L’épiphanie des jours ordinaires ». Ces jours qui sonnent le glas de la finitude, ces jours qui croupissent dans l’illisible marigot de la mondéité, il leur faut la déchirure, il leur faut l’éclair, le foudre de Zeus, le feu du logos héraclitéen, autrement dit l’extase qui réalise la désocclusion du monde et le révèle selon sa structure interne, milliers de grains de grenade qui ne connaissent leur propre vérité qu’à surgir au plein de la clarté. « Sortir de soi », c’est toujours aller vers ce qui n’est pas soi, cette altérité qui est l’indispensable fragment dont notre puzzle anthropologique a besoin afin de réaliser sa propre assomption et emplir son voyage essentiellement humain. Si, comme le prétend Hegel, la vérité est totalité, alors nous ne serons jamais mieux assurés de notre propre essence qu’à transgresser nos propres frontières. Les autres font partie de nous comme nous faisons partie d’eux.

    C’est aussi, au gré d’une hardie métonymie, le sort qui doit échoir à l’Europe si, du moins, elle veut dépasser les égoïsmes nationaux, s’ouvrir aux migrations, pratiquer le partage, édifier l’accueil qui est l’une des ressources les plus profondément humaines. Telle la déesse Hestia qui préside au destin du foyer, c’est à une ouverture du seuil qu’il faut procéder et faire du passage de la limite la condition d’une juste oblativité. Gratuité du don, lequel est la seule manière d’accueillir l’étranger. Sens de l’hospitalité qui ne saurait se révéler qu’à renoncer « à la dialectique infernale du dehors et du dedans ». Car c’est bien de ceci dont il s’agit, le plus souvent. Le proche, le connu, ce qui se donne comme notre dedans, le voisin, l’ami, tous ceux-là nous leur ouvrons grandes les portes de la bienvenue, nous leur destinons une généreuse hospitalité. Mais le dehors, l’inconnu, nous en faisons de ténébreuses présences, tout comme devaient l’éprouver nos ancêtres de la préhistoire que le feu du ciel terrifiait.

   Quant à la métaphore de la mirabelle, elle dit la profondeur de ce sentiment, son insertion dans le corps même, sa nature aussi essentiellement organique que l’est un métabolisme. Il s’agit, non seulement, de la manducation d’un nutriment, d’un simple processus physiologique mais d’une réelle introjection, c'est-à-dire du geste à valeur psychanalytique symbolique au terme duquel ce qui était différent devient le même, tropisme interne qui incorpore le réel et le dépose dans le moi qui s’agrandit de cette présence et s’en trouve transcendé, dépassé, transporté comme à la suite d’un bouleversement de la totalité de l’être. Certes, c’est à n’en pas douter le « mystère de la provenance » qu’il conviendrait de décrypter afin que, portés sur nos propres fonts baptismaux, fussent-ils marqués au coin du profane, un geste s’emparât de nous qui nous conduisît à l’essentialité d’une expérience, celle de notre enfance, cette dissimulée « Petite Madeleine » proustienne qui ne peut s’actualiser à nouveau dans le présent de notre existence qu’à titre de vérité, non de fausseté ou bien d’un acte fallacieux. Créer l’Europe ou bien la refonder ne peut résulter, comme pour toute grande cause, que d’une visée qui soit juste, affranchie de toute intention calculatrice. Les résurgences de cette belle « extase géographique » sont légion, contentons-nous d’en citer quelques exemples remarquables :

   « Je me rends sur l’embarcadère du Pélican, et là, c’est l’émerveillement : je suis envoûté par la belle ivresse de ces rives ; la surface est saturée de soleil, les kyrielles de moustiques se sont évanouies, remplacées par des myriades d’écailles de lumière qui chatoient sur la crête des vagues comme autant de lucioles… »

   « Rien ne me charme autant que le reflet changeant de l’eau sur un ponton de bois, sur la coque d’une barque. C’est une Venise enchanteresse … »

   « …soulagé, l’œil peut alors se régaler une dernière fois de ce paysage qui est d’une grande beauté si l’on consent à s’abandonner, comme le petit Iégorouchka de Tchékov, au charme de la contemplation… »

   « De là, le panorama sur les boucles du Danube et sur les hauteurs de Dobroujda est envoûtant… »

   « Au bord du lac Trajan, nous faisons une pause. Je regarde derrière moi ce paysage sidérant que nous allons quitter, qui me hante déjà, qui me hantera longtemps ».

   « …assis sur un banc de sable en forme de demi-lune, j’admire ce paysage vu des milliers de fois mais qui n’en finit pas de me fasciner… »

   « …bientôt le sang du ciel se répand partout, nous aveugle, ce sont des diaprures féeriques, on dirait qu’il y a des diamants dans le ciel… »

   « …un paysage si doux, si voluptueux, que nous voudrions le boire, le lamper de grandes gorgées de juillet, c’est un paysage d’ambre et de miel, délicieusement ondulé, ébloui de soleil, parcouru de frissons de lumière liquide… »

   Tous ces passages sont admirables. Ils ne sont pas seulement les transitions d’un paragraphe à un autre, ils sont passages d’une soudaine intuition à une autre, la suivante s’agrandissant toujours de la richesse de la précédente. De ces mots, gonflés comme des outres, exsude une sensualité rayonnante, à fleur de peau, une blanche écume qui saupoudre le ciel des consciences d’une lumière illimitée, fécondante, hauturière. On pourrait lire des heures et, encore, la satiété ne serait atteinte. C’est là la force de toute beauté : jamais elle n’épuise son être, le renouvelle toujours.

   Afin de clore ces évocations de nature panthéiste - elles font penser à la belle doctrine de Spinoza -, qu’il nous soit permis de livrer cette manière « d’hymne cosmologique », cette parole s’alimentant à quelque « musique des sphères », ceci est assez remarquable et nous ne saurions faire l’économie de l’essence du nomadisme telle que décrite par l’auteur :

   « La vie nomade est un enchantement de tous les instants, car c’est une vie réglée sur la rotation terrestre. Se coucher avec le soleil, se réveiller avec lui : les voyages au long cours ont ce pouvoir de nous accorder aux grandes orgues du cosmos et de nous rappeler que nous ne sommes que de la poussière d’étoiles s’agitant dans le vent ; tout le charme du bivouac est dans l’allégresse de ces retrouvailles avec les éléments bruts composant le chant premier du monde ; rien d’autre ici que le feu du soleil, l’argile de la terre, l’eau du fleuve et le bleu du ciel ». Ici, cette levée sublime des affects, nous pourrions la nommer sans peine « extase bachelardienne », tellement la sphère des éléments y est présente, manière de quadrature sur laquelle reposerait la totalité du monde.

   Nous voudrions conclure sur cette parole qui, pour le moins, pourrait sembler, au travers de l’appel aux symboles qui la traversent, douée d’une portée  prophétique : que la poussière d’étoiles qui parsème la bannière européenne puise donc à la source infinie et pure de ces éléments qui, depuis l’Antiquité, gouvernent la sagesse qui préside aux grandes destinées. Peut-être est-ce là la mission de tout géographe, de tout homme soucieux de mener « une vie bonne » ? Respecter et faire fructifier eau, air, terre, feu, quel plus noble dessein que celui-ci ? Le problème est de trouver les moyens grâce auxquels instituer les lois d’un tel équilibre. Dans une tribune du journal « Le Monde » en date du 29 Septembre 2012, Judith Butler, philosophe américaine, s’interroge sur les prémisses de cette « vie bonne » et cherche à poser les fondements « d’une morale pour temps précaires ». Elle fait référence à un texte d’Adorno tiré des dernières lignes des « Problèmes de philosophie morale » : "Bref, à peu près tout ce qui peut encore être appelé morale aujourd'hui intègre la question de l'organisation du monde – nous pourrions même dire : la quête de la vraie vie est quête de la vraie politique, si tant est qu'elle relève aujourd'hui du domaine de l'atteignable".

   Une interrogation qui engendre une nouvelle question et, ainsi, à l’infini. Jamais un grand projet, tel la construction européenne, ne peut trouver la solution ex cathedra qui en réalisera l’accomplissement. C’est pourquoi nous sommes toujours en chemin. En chemin de cet « atteignable » sur lequel s’interroge le philosophe de l’Ecole de Francfort. Le Danube est l’une des voies princeps à emprunter. Attribuons-lui, provisoirement, le privilège d’être la « voie royale » qui, un jour, délivrera ses secret et montrera aux « hommes de bonne volonté » quelle direction emprunter. Peut-être le bestiaire enchanté de la Zyntarie, mêlé à celui de la Danubie, fera-t-il se lever ce héron, génie des eaux, faisant dire au géographe « voici qu’il s’envole de nouveau, disparaît sous une nappe de brume, réapparaît dans une percée de soleil, remonte le fleuve enfant, on dirait qu’il nous précède vers les sources et nous indique le terminus sous ses ailes fléchées d’argent ».  On dirait ! Suivons-le.

 

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 11:09
Blanche, la poésie

      « L’enterrement de Verlaine »

          Œuvre : André Maynet

 

 

 

  

Clé de lecture ou un regard  possible.

 

En une seule ouverture

Cette image nous donne

Le Blanc et le Noir

La Vie et la Mort

La Parole et le Silence

La Poésie et le Néant

 

A l’origine continent Blanc

Poétique 

Gloire de Verlaine

 

Puis les Nihilistes sont arrivés

Et n’ont eu de cesse

De détruire la beauté

De s’en prendre à la poésie

Continent Noir  

Enterrement de Verlaine

 

***

 

L'Enterrement De Verlaine

 

 

« Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois

Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :

Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure

Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

 

Tous les grognards - petits - de Verlaine étaient là,

Toussotant, Frissonnant, Glissant sur le verglas,

Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,

Morte enfin, du Premier Rossignol de la France.

 

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,

Voici belle lurette en fut le vrai premier)

N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !

Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! Je suivrai toujours, l’âme enivrée

Ah ! Folle d’une espérance désespérée

Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-Purée

Vos deux gardes du corps, - entre tous moi dernier. »

 

Georges Brassens

 

 

   Commentaires.

 

« Dieu : s’ouvrit-il jamais une voie aussi pure »

 

   Comment mieux dire l’adoubement du Poète Georges Brassens à cet autre Poète Paul Verlaine qu’en en appelant à Dieu lui-même ? On ne saurait s’élancer plus haut dans l’ordre d’une « foi », peut-être d’une « mystique » (ces mots entre parenthèse. On n’oubliera pas le scepticisme foncier de Brassens et son agnosticisme actif), donc s’élever dans la voie pure qui semble faire signe vers celle du Tao, cette essentialité qui assigne à l’être une présence singulière au-delà de la pensée, du ressenti, dans un territoire sans doute proche de l’Absolu.

   Or il n’est nullement indifférent que Brassens convoque Dieu face à la Poésie dans un rapport d’homologie. Poétiser, en un certain sens, possède la vertu d’un tel accroissement ontologique que se montre, aussitôt, la sphère de la Déité en son ultime rayonnement.

 

« Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ? »

 

   Tout Poète disparu est un « grand mort » pour la simple raison qu’il est ce Mortel dépassant la condition des autres hommes, ces « miniatures » qui suivent le convoi, tête basse, sans doute contraints par le poids du génie à ne voir de la réalité que sa contingence, le sol qui semble lui être échu tel son incontournable destin.

La Terre pour les Hommes. Le Ciel pour le Poète.

 

« Tous les grognards - petits »

 

mais a-t-on seulement la possibilité de relever le front, de devenir grand lorsque l’œuvre poétique nous domine de toute sa hauteur ?

 

« Premier Rossignol de la France.

Ou plutôt du second »

 

   Quel oiseau pourrait donc se porter à la hauteur du chant mélodieux du Rossignol ? Alors sont évoqués, dans l’œuvre de Brassens,  d’une manière plus on moins détournée, les noms de ceux qui ont compté au titre de la Poésie : Ronsard ,Villon, Rutebeuf, Musset, Vigny , Hugo, enfin tous ceux qui « rossignolaient », dont la trace est constante dans l’œuvre de l’Auteur de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». Et cet enterrement « dans l'encre bleue du golfe du Lion », à l’ombre tutélaire de Paul Valéry, rejoint symboliquement « ce Boul’ Mich’ d’autrefois », lien indéfectible par delà l’espace et le temps des grands faiseurs de rimes.

 

« N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours ! »

 

   PAUVRE LELIAN, une anagramme de PAUL VERLAINE que cet autre grand Poète,  Arthur Rimbaud lui avait attribuée sous couvert d’une gentille moquerie.

   Bref, la Poésie de Georges Brassens est l’hommage appuyé d’un saltimbanque amoureux des mots à ses frères versificateurs, une manière d’éprouver envers la Poésie non seulement une dette mais une reconnaissance éternelle.

   « L’enterrement de Verlaine » est la disparition d’un corps, non celui de la Poésie, Poésie seul rempart, seul antidote pour résister au nihilisme contemporain qui, partout, répand « le bruit et la fureur ». Poétiser est la meilleure façon d’échapper aux couleuvrines du Néant, de s’exonérer du désespoir dont tout homme est affecté en son propre comme son essence la plus visible. Nul espoir de liberté en dehors du Langage.

 

    Continent blanc ou le lieu du Poème. La Gloire de Verlaine. (Paradis).

 

Blanche, la poésie

   D’abord il faut partir du visage, explorer son continent blanc, y découvrir les affleurements d’un langage essentiel, autrement dit y trouver la présence d’une subtile poésie. Encadré par le maquis brun des cheveux, c’est d’un pur ovale dont il est question, d’une neige immaculée, d’un frimas à peine visible qui surgit dans le gris tout comme le cône blanc du Mont Fuji-Yama plonge dans les eaux bleues du ciel la pointe paisible de son être. Sans doute en son intérieur les bouillonnements du magma, les trajets veineux de la lave, le soufre jaune qui s’impatiente de trouver sa fuite dans l’espace sidéré. Sans doute, mais ceci, cette vie inapparente ne modifie en rien l’aspect qu’il présente à nos yeux, de calme, de sérénité. En lui l’Enfer est contenu, mis à distance ce qui ne nous empêche nullement d’en percevoir la redoutable énergie, d’en ressentir les flux, d’en deviner la toujours possible éruption, ces filaments de sanguine qui s’écouleraient sur les flancs, traçant à même leur peau les vergetures de la Mort.

   Oui, combien il paraît étrange, soudain, de faire se lever la dague de la tragédie, de convoquer la disparition, la fin dernière des choses comme si, inéluctablement le Destin s’apprêtait à commettre ses basses œuvres, à lancer ses morsures définitives. Certes ceci peut bien inquiéter, désarçonner, instiller un doute muriatique dans l’esprit. Cependant se voiler la face ne servirait à rien. Toujours nous savons que l’autre côté du jour est la nuit, que le blanc abrite le noir, que toute joie est le masque d’une probable tristesse. Si le visage à peine encore parcouru d’Eurydice semble bien doué de vertus poétiques, il ne l’est qu’à repousser dans l’abîme les sournoises attaques de ce qui, à bas bruit, rampe et se dissimule afin de mieux préparer ses assauts.

   Nous ne sommes que de fragiles funambules marchant au dessus d’un volcan. Poétiser, parler, créer, ce n’est que maintenir en suspens l’antique menace d’un Enfer qui pourrait bien ouvrir ses portes d’airain pour que nous puissions goûter aux « joies » de la damnation. Ceci nous le savons, mais, à la façon d’un secret, nous le dissimulons dans quelque recoin de notre esprit de peur qu’éveillé, le savoir d’une telle présence ne nous saute au visage et ne nous conduise dans les limbes obscurs parcourus des flammes de l’aporie humaine. Et, sans nous interroger plus avant, nous sentons bien que toute chose belle  (l’amour, une peinture, des vers harmonieux), toute beauté donc recèle en ses plis inaperçus de redoutables oubliettes qui menaceraient, à tout instant, de réduire en cendres notre légitime désir d’exister. Nier ceci, en dissimuler la réalité et c’est alors un bonheur factice qui s’installe, et c’est un confort illusoire qui nous fait croire qu’habiter sur Terre ne peut avoir lieu qu’à l’aune d’une cécité. Bien au contraire, toute œuvre vraie, à commencer par la Poésie, est marquée au fer rouge d’une angoisse, à l’encre indélébile du questionnement de la Vérité.

   Mais poursuivons notre chemin qui se veut poétique et disons ce visage en son exception. Le front est doucement bombé, il est un haut plateau où court le vent de l’altitude, où des oiseaux ivres basculent dans la lumière du jour. Le front est incantation, demande de pureté, disposition à l’ouverture d’une clairière dans la suie épaisse de l’ombre. Sous le linge de la peau les idées s’y devinent qui tressent leur résille de cristal, pétillent à la manière de bulles claires, évitent les pièges et contournent les ténébreux marigots  de l’inconscient.

 

Un pas dans le Blanc. Un évitement du Noir.

 

   Une marche en avant qui réclame l’étoile allumée au bout du sentier, un regard qui cherche dans la nuit l’éclat vert, phosphorescent, de la luciole, un témoignage de vie dans les mortelles avenues du temps.

   Et ces deux traits des sourcils, cette lueur de cendre, cette inflexion du visage qu’un signe vient barrer comme si, de toute éternité, la géographie faciale devenait la figure lisible d’une biffure, ces parenthèses ouvertes qui se manifestent sous la forme d’un abri inquiétant, bourrelet qui, parfois, se fronce sous la tension de l’angoisse. Les deux verres clairs des yeux viennent s’y loger avec leur ressource de fontaine vive, avec leur densité si aérienne qu’ils pourraient aussi bien être une simple bogue de silence, peut-être une veinule d’eau dans le secret de la terre. Combien ces yeux - portes de l’âme -, ont inspiré de poètes. Combien de vers en ont chanté les louanges. Combien de larmes poétiques ont été versées dans des milliers d’alexandrins pour dire l’infini du regard, son luxe sans repos, la profondeur de sa sémantique.

 

Yeux de joie : Gloire de Verlaine - Yeux de tristesse : Enterrement de Verlaine.

  

   Toujours cette infinie oscillation, ce battement de la Vie au Trépas, de l’Amour à la Haine, de la Clarté à la Ténèbre. Ecartèlement de l’Homme aux deux polarités : Naissance-Mort que relie la ligne brisée de l’existence. La Poésie, en tant qu’objet fondamental, ne saurait en montrer la seule face de joie sans évoquer celle de tristesse qui lui correspond, lui est coalescente. Face de Janus à deux têtes, infernale dualité qui nous tire vers l’amplitude du Ciel puis, sans crier gare, dans la fosse illisible du Limon.  Sachant ceci, et tout le monde en est averti, quoi de plus logique que de retrouver dans tout acte humain, le plus frustre, aussi bien que le plus noble ces lignes de force qui en sous-tendent la cruelle réalité ? Oui, cruelle puisque notre sort est tragique, frappé au coin de la finitude. Alors comment le poème pourrait-il s’exonérer de la tâche de nous initier à la perte, au gain, à toutes les perspectives selon lesquelles se déroule l’aventure de notre hasardeuse marche ?

   Et cette barre droite du nez, cette équerre qui vient jouer avec les  traits des sourcils, ne nous dit-elle les belles fragrances de la fleur, de la peau de l’Aimée, de la feuille morte d’automne, du nectar éblouissant au printemps, de l’arôme subtil d’un thé, et parfois du pestilentiel se manifestant sous les traits d’un fruit en décomposition. Bien évidemment il est toujours difficile, sinon impossible, langagièrement parlant, d’évoquer la corruption, sauf à convoquer un irrépressible sentiment de malaise. Et pourtant l’art de la peinture - ce Poème plastique -,  nous en livre, à vif, les plus urgentes expressions. Que l’on songe seulement aux écorchés vifs tels que dépouillés par le pinceau de Soutine. Ou bien aux faciès métamorphiques, empreints d’une folie vacante des portraits d’un Francis Bacon. Ou encore aux insoutenables scènes d’apocalypse dans la peinture de Picasso, Guernica au premier chef. Oui l’empreinte pathétique est toujours là qui affute ses griffes dans l’ombre et ne rêve que de capturer sa proie. Mais rien ne sert d’épiloguer, le constat existentiel est si visible qu’il en devient aveuglant.

   Et cette plaine des joues que viennent rehausser les deux touches discrètes d’une terre un peu plus colorée. Une à peine insistance, une vibration de l’air au dessus des herbes et des graminées, une teinte de ciel à l’aurore, l’attouchement tout en subtilité de la Nature, sublime attention à ce qui est et toujours mérite de s’affirmer, d’accéder à la beauté. Ici est un cosmos qui s’ordonne autour d’une palpitation. Rose-thé et blanc poudreux jouent la mélodie des choses justes, celles qui n’ont nul besoin d’une oriflamme dressée dans l’éther, juste une discrète manifestation, un fanal dans la brume, une lumière filtrée par un voile, une sourdine dans le jour qui décline. Mais parfois les joues rougissent sous les coups de canif de l’affliction. Une mauvaise nouvelle, une trop vive émotion éprouvée à l’annonce de quelque drame, la vision d’un dénuement. Le même rouge estompé pour dire à la fois le plaisir, le contentement, les griffures de la détresse.

   Et cette bouche si discrètement purpurine, et le seuil des lèvres pour dire les mots d’amour, réciter des Poèmes, conter une histoire, s’extasier, jouir, prononcer des anathèmes, critiquer, réprimander, stigmatiser. Il serait si heureux de destiner à ces délicieux bourrelets l’émission de paroles de paix, de réconfort, manières d’onctions qui feraient de la vie une douceur, des événements le siège d’une constante félicité. Mais ce serait oublier la possibilité d’un état de siège, la violente polémique, les assauts sophistiques, les calomnies, les brimades.

   Le plus souvent, l’entente du poème se limite à lire une gentille bluette, à éprouver quelque sentiment romancé, à ne « souffrir » de la parole qui nous est adressée que sa marge de bienfaisance, à déguster un miel, à nous abreuver d’une ambroisie. Mais l’on comprendra combien cette conception demeure insuffisante, confondant l’acte poétique avec ce qu’il ne saurait être, à savoir un arrangement, une compromission, la pente en direction de la facilité. Croire ceci serait simplement rejoindre le bavardage des cours d’école et n’en retenir que l’incompréhensible bourdonnement.

   Toute poésie véritable (mais ceci est un pléonasme), fore profondément la chair humaine, le tissu des choses afin d’en extraire la seule chose qui vaille, cette vérité qui se dissimule, que le vers rythmé, harmonieux, souplement intentionnel conduit au seul lieu possible : la production d’un sens qui « donne à penser ». C’est là, sans doute l’une des « missions » les plus profondes qui puisse échoir au langage, mettre son propre être en question tout en plaçant en exergue celui des Autres, du Monde. A ce seul empan est reconnaissable l’œuvre exacte qui ne se perd ni en fausses conjectures, ni en hypothèses hasardeuses. Grande est toute Poésie qui signifie et marque au fer rouge celui qui en a sondé l’inestimable profondeur.

   Nul ne peut entrer dans le vif du Poème s’il ne prend acte des racines orphiques, donc toujours en tension, inquiètes,  qui en constituent le fondement originel.

 

      Les racines orphiques de la poésie.

 

   De manière à ce que l’entente de la Poésie se fasse avec suffisamment de justesse, il convient de dire, successivement, qui est Orphée, de rappeler le mythe attaché à son nom, de déduire du mythe les fonctions essentielles du Poème, de préciser l’originarité de ce mythe pour toute Poésie qui n’en constitue que la répétition symbolique.

 

   Orphée selon le Dictionnaire des Mythologies.

 

   « Après les dieux, avec lesquels nul mortel ne saurait rivaliser, Orphée, fils d’une Muse, peut se targuer d’être le plus grand musicien et poète de tous les temps. Il joue divinement de la harpe, l’instrument qu’Hermès a offert à Apollon (…). Les tempêtes s’apaisent, la mer se calme, les bêtes fauves, les rochers même, les arbres le suivent, et tous demeurent sous le charme magique de son art. »

 

   Le mythe d’Orphée.

 

   « A son retour, il (Orphée) épousa la très belle hamadryade, Eurydice et il s'installa en Thrace. (…). Le couple vécut très heureux (…) Mais ce bonheur idyllique et cet amour parfait allaient être troublés par un drame atroce. Un jour, près de Tempé, dans la vallée du fleuve Pénée, Eurydice (…) posa malencontreusement son pied nu sur un serpent venimeux qui la mordit à la cheville.

   Terrassée par le poison foudroyant la malheureuse Eurydice s'écroula sur l'herbe tendre. En vain Orphée employa le suc bienfaisant des plantes pour détruire l'effet du poison mais rien n'y fit et Eurydice mourut. Quand Orphée vit le corps inanimé d'Eurydice, blanche comme un lys, il comprit que Thanatos avait fait son oeuvre et il laissa échapper son chagrin en de longs sanglots.

  Alors Orphée, inconsolable, vit que tout était perdu, il prit la terrible décision d'aller chercher Eurydice dans le royaume d'Hadès. Il se rendit à Ténare (…) et descendit courageusement au Tartare dans l'espoir de ramener son épouse. A son arrivée, non seulement il charma le passeur Charon, le chien Cerbère et les trois Juges des Morts par sa musique, mais il interrompit momentanément les supplices des damnés : il adoucit à tel point l'insensible Hadès et son épouse Perséphone qu'il obtint la permission de ramener Eurydice dans le monde des vivants.

   Hadès n'y mit qu'une seule condition : Orphée ne devait pas se retourner jusqu'à ce qu'Eurydice soit revenue sous la lumière du soleil. Eurydice suivit Orphée dans le sombre passage, guidée par la musique de sa lyre; tous deux remontaient le chemin de l'Averne. Aux portes du Ténare, lorsqu'il revit poindre à nouveau la lumière du jour, n'entendant aucun bruit et se méfiant un peu des promesses d'Hadès, il se retourna pour voir si son épouse était toujours derrière lui. Un seul coup d'oeil et il la perdit pour toujours. » 

 

                                                       (Source : Le grenier de Clio)

 

   Fonctions du Poème.

 

   Ce que le Mythe délivre et permet de comprendre c’est essentiellement en quoi consiste l’essence de la Poésie.

  

   * Enchanter le monde en jouant de la lyre et en chantant.

   * Exprimer les sentiments en évoquant l’amour.

   * Exprimer la douleur (Mort d’Eurydice).

   * Tenter de retrouver qui a été perdue (la Bien-aimée).

   * Ouvrir le site d’une inconsolable mélancolie.

   * Célébrer la beauté grâce à un chant immortel.

 

   Ainsi est tracée la voie par laquelle le poème lyrique se donnera comme la forme à reconduire plus tard dans l’Histoire afin que le mythe puisse trouver son accomplissement et remplir sa fonction, laquelle est ainsi définie par Mircea Eliade dans « Aspects du mythe » :

 

    « C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore : c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels (Orphée pour ce qui nous occupe, c’est moi qui souligne) que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel.» Nous pourrions ajouter à cette définition : « un être de Parole reproduisant les Paroles primordiales. »

 

   Tout Poète est Orphée.

 

« Que mon Orphée, hautement anobli,

Malgré la Mort, tire son Eurydice

Hors des enfers de l’éternel oubli ! »

 

Maurice Scève (dizain 445)

 

***

     

   Voici ce qu’en dit Fabrice Midal dans « Pourquoi la poésie ? » :

 

   « Tout poète est Orphée, car tout poète est le porteur de la parole originaire. Il la surprend. La tient à bout de bras, dans le risque le plus vif.

Orphée est le poète premier, celui qui, par son chant, charma non seulement les hommes et les animaux, mais aussi les cœurs de pierre et le cœur des pierres !

De cette étincelle soutenue, Orphée est l’origine de la poésie. L’origine, comme le souligne le philosophe Hadrien France-Lanord, loin d’être dépassée par ce qui la suit est « toujours au-devant de nous, à venir, et dispense la primeur d’un nouveau jaillissement à chaque fois que nous allons à elle. » Tout poète fait en ce sens jaillir, à neuf, l’origine et par là nous fait exister dans un vrai jour. (…) Quand cela chante, c’est, pour tout poète d’Occident, Orphée qui revit. Tout poète est Orphée miraculé. »    -           (C’est moi qui souligne).

   Magnifique méditation qui, en peu de mots, donc en l’essentiel, pose devant nous, à la fois la valeur initiatique du mythe, cette destination envers les humains d’une parole fondatrice, à la fois ce risque qui est toujours à tutoyer puisque, poétisant, on longe l’Enfer, on en subit la tragique brûlure. Dimension véritative de l’art du poète qui nous place dans le jour même de ce qui est à saisir de plus profond, notre propre essence s’accordant à la parole première. Enfin cette sustentation au-dessus du vide. Lisant des vers nous assistons à notre propre miracle qui n’est que l’écho de l’initiale présence d’Orphée dans le sidérant tumulte du monde.

 

   Être Poète : connaître l’enfer.

 

« Il faut avoir connu le gouffre de l’enfer

Si tu n’y vas vivant, tu y entreras mort. »

 

Angelus Silesius.

 

   Citons encore une fois les belles références données par Fabrice Midal en préambule de son article intitulé : « Traverser l’enfer » :

 

   « La légende nous raconte qu’Orphée descendit aux enfers et y enchanta les dieux qui y habitent. Dans la Nekya au chant XI de l’épopée homérique, l’Enéide de Virgile, La Divine Comédie de Dante jusqu’à Une saison en enfer de Rimbaud ou les Carnets de Malte Laurrids Brigge de Rainer Maria Rilke, un même fil court. Tout homme devient poète en refaisant le voyage d’Orphée. »

 

   Sans doute est-ce pour cette raison d’une descente en Enfer qu’il devient si difficile pour tout Existant sur Terre de reprendre à son compte la belle formule de Hölderlin « L'homme habite en poète ». Car, si habiter est habiter le langage et de manière essentielle, tout Vivant n’en acceptera la charge qu’à la seule condition que son chemin d’énonciation ne soit nullement pavé des braises  du Tartare. Pour la plupart, force est de le reconnaître que le registre du bavardage se substitue, le plus souvent,  à celui, plus élevé, d’une exigence de formulation, de nomination poétique. A l’aune de cette aimable distraction, rien d’exigeant ne s’institue, rien de fâcheux ne s’annonce qui ressemblerait à quelque malédiction.

   Que tout Sujet veuille éviter les plaies de l’existence n’est que justice. Seulement le Poète n’est nullement un homme comme les autres. Touché par l’éclair du génie, il ne sera jamais en paix qu’il n’ait créé ce monde symbolique qui l’arrache aux rets étroits de la réalité. Être Poète est le résultat d’une exigence de tous les instants. On n’accède à la Beauté qu’aiguillonné par un vibrant désir de s’arracher à soi, aux autres, au monde. Être Poète, connaître l’étincelle, frôler la flamme, faire se déployer le luxueux étendard des mots, ceci n’a jamais lieu qu’au terme d’une épreuve initiatique, d’un rituel parfois, toujours d’une ascèse qui ne laisse jamais de place pour la moindre compromission. On ne saurait être Poète par intermittences (mêmes si elles viennent du cœur), seulement en ce lieu et non ailleurs, selon l’humeur ou une certaine climatique.

   Entrer en poésie équivaut au fait d’entrer en religion et bien des vies poétiques sont des puretés quasiment monacales, des sacerdoces, des parcours de saints ne se laissant jamais divertir par le bruit de fond du Monde. On n’est poète qu’à l’entretenir, tout comme on veille sur un feu, qu’à accepter une part de retrait de soi des préoccupations quotidiennes, qu’à s’engager dans cette souffrance fondamentalement humaine qui ne trouve jamais la vérité qu’à sa propre combustion, à son éternel ressourcement, à son jaillissement dans l’antre révulsé du corps, dans le chaudron mutilé de la tête, dans la cage d’os qui vibre de son propre effroi. Création est douleur ou bien n’est pas. Se mêler d’art et l’on se confie à la totalité de l’effectivité du paraître sans distinction, dans l’aire souple du Bien, mais aussi, mais surtout, dans le cachot du Mal, dans les oubliettes de l’affliction. Il n’y a pas de création heureuse. Il n’y a qu’une esquive du piège, une échappatoire à la Mort, une jonglerie avec le tragique. On ne saurait cueillir la rose sans en sentir les vénéneuses épines : ainsi sont « Les Fleurs du Mal ». Elles seules conduisent à la pure beauté.

   Revendiquer, tel Rimbaud, le statut ou plutôt le pouvoir d’être Voyant implique la confrontation à la nuit. Toutefois ceci ne suppose nullement que seules les ombres se rendent visibles et entourent le corps de création des étroites et aliénantes bandelettes de momies. Pour que le poème ait lieu, qu’il trouve site pour rayonner, il lui faut le ciel noir cependant traversé par la course des étoiles, animé par la lactescence des astres, la fusion des comètes, l’éblouissement sidéral d’une pluie de lumière. C’est seulement parce qu’il y a le blanc, la clarté, que le noir, l’obscur, l’impénétrable sont convoqués. Quels mots pourraient donc surgir du ventre aveugle de la nuit, si ce ne sont des mots de néant, de non-sens, des mots tellement refermés sur eux-mêmes que, jamais, ils ne parviendraient à leur éclosion. Sans doute le mot porte-t-il en soi sa marge d’obscurité, mais seulement quand il est regardé dans sa densité purement matérielle, son corps phonétique, son repli natif que nul jour ne vient éclairer de sa partition musicale, ne vient ouvrir à la manière d’un chant.

   Prononcez, par exemple, le mot « rocher », plusieurs fois de suite, à la manière d’une litanie, ainsi « rocher », « rocher », « rocher » et vous n’obtiendrez qu’une sorte de chaos, de bruit ne dépassant nullement son aire pour s’ouvrir au monde, mais une récurrence de hoquets insignifiants, de borborygmes frôlant le vent d’une folie. Le mot est immobile, il résiste et, pareil au « rocher » de Sisyphe il ne roulera avec lui qu’une charge aussi confuse qu’absurde de vacuités sans fin. Le mot est demeuré nocturne qui s’enferme dans cette autarcie dont on ne pourra rien tirer. Mais, maintenant, incluons ce même mot dans une phrase. Ecoutons Camus parler du destin de Sisyphe qui lui appartient en propre : « Son rocher est sa chose ». Et voici que ce mot s’éclaire de multiples significations qui en délivrent le sens. Et comment ceci a-t-il lieu ? Mais uniquement grâce au fait qu’une lumière (au double sens  d’énergie lumineuse et d’ouverture d’un orifice permettant à un fluide de s’échapper), une lumière donc  s’est glissée dans les intervalles entre les mots leur apportant la respiration, le jour qui manquait précisément à ce  lexème isolé pour pouvoir se faire entendre.

 

    Continent noir ou le lieu du Nihilisme L’enterrement de Verlaine.  (Plus noir que l’Enfer).

 

  

Blanche, la poésie

   Que reste-t-il de l’être d’Eurydice sinon cette sombre vêture qui n’en révèle rien, même pas l’ombre du corps ?  Le corps s’est absenté, est devenu mutique, bouche scellée, oblitérée par une lourde aphasie. Le visage, ce marqueur essentiel de la personne, cette disposition à l’Autre, cette infinie et toujours renouvelée inclination à l’ouverture d’un sens, la face donc s’est éclipsé et, avec elle, tous les possibles qui y sont attachés. Il n’y a plus ni passé, ni présent, ni futur. Temps aboli, espace sans jeu pour se déployer. Le noir et seulement le noir est cette aporie à laquelle l’on ne peut se rapporter puisque dépourvue de parole, puisque n’émettant aucun langage. L’essence humaine s’est dissipée et corrélativement tout essai de compréhension. Le rocher est rocher, enfermé dans sa matière obscure. Plus de place pour Sisyphe. Plus de lieu pour une fiction, une mythologie, une philosophie. L’absurde lui-même s’est évanoui, autrement dit il y a comme un redoublement de son illisible énigme. Absurde au second degré. Absurde de l’absurde.

   Et la place du poète, où est-elle, lui qui ne peut faire surgir que la lumière des mots ? Toute tentative de poésie échoue sur les rivages mêmes où le ténébreux a posé son linceul nocturne. Ce qui se montrait comme la gloire de Verlaine, que le visage blanc d’Eurydice, fût-il mélancolique, rendait à une claire nomination, donc à la mesure du surgissement du poème, voici que l’ombre sans éclat, l’obscur sans présence devient le lieu de l’aliénation, de l’inhumation, du froid caveau dont l’enterrement de Verlaine est la tragique illustration.

   Mais, ici, il est nécessaire d’étayer notre propos par la genèse de ce sommet de la poésie qu’est « La Divine Comédie » de Dante. Il ne s’agira nullement de lui donner une interprétation mystique ou religieuse mais simplement spirituelle puisque, aussi bien, telle est la quête de tout grand Poète. En définitive tous les chemin, aussi divergents fussent-ils en apparence, convergent vers un même but qui se résume dans la figure symbolique de la Lumière. Ici il convient de l’écrire avec une Majuscule à l’initiale, tout comme on pourrait le faire pour le Langage et la Poésie, indiquant en ceci une identique ascension en direction de l’Art, de l’Esprit, de l’Infini, de l’Absolu toutes notions fusionnant en un même invisible silencieux mais non moins empreint du mystère d’une transcendance. Aussi bien le saint que l’artiste ou le poète cherchent à dépasser leur propre réalité pour en connaître une autre qui renforcera les assises terrestres de celle dont souvent ils souffrent de ne pouvoir suffisamment s’exonérer. Pour cette raison le saint se confond en prières et en extases, l’artiste en infinies recherches, le poète en un fleuve de mots dont il espère que l’étincellement contribuera à l’amener dans l’orbe de la gloire de Verlaine, dépassant en ceci le mortel enterrement par lequel la finitude s’annonce en ses redoutables atours.

 

   Sens général de La Divine Comédie : 

 

   « Le cœur du grand projet, c'est Le Paradis. Le long poème que nous nommons Divine Comédie a été conçu en fonction du Paradis, lui-même composé à la louange d'une femme, Béatrice, ici transfigurée dans une plus haute plénitude. Le Paradis de Dante, comme L'Enfer ou Le Purgatoire, surprennent : aucun repos placide, mais le mouvement incessant, le vol des lumières. Le Paradis, danse de flammes, est éblouissant et dangereux. Le voyageur céleste, guidé enfin par Béatrice, y parcourt des ciels multiples, il y connaît des épreuves, il y éprouve l'éblouissement dans la tension abstraite d'un espace merveilleux et irreprésentable. Il est impossible d'écrire le Paradis, et pourtant le Poème poursuit sa course. La langue de Dante affronte l'impossible, franchit les limites, invente une autre langue, réussit ce que la poésie universelle aura achevé de plus beau. Et l'aventure se termine lorsque, au plus haut terme de la vision, le héros s'absorbe dans l'enfance. Dans " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ". »

 

(Source : 4° de couverture de La Divine Comédie.)

 

  

   Commentaires.

 

      Les parties du texte ci-dessus ont été accentuées en tant que polarités majeures du sens. Sur elles porteront quelques hypothèses compréhensives.

  

   * transfigurée  Tout poème est d’abord transfiguration de la langue ordinaire afin de la porter sur des fonts baptismaux qui lui donneront d’autres ressources que le parler vernaculaire ou le bavardage mondain. Ce n’est pas seulement la langue, (autre nom pour Béatrice), qui est métamorphosée, mais aussi l’intime présence du poète qui connaît la fulguration de l’âme. C’est ceci que nous dit Albert Béguin dans « Âme romantique et le rêve » :

  

   « Une magie poétique transfigure tout, dans une extase qui s'accroît jusqu'à l'éclosion des suprêmes clartés. »

  

   * plénitude. Imaginerait-on l’espace d’un instant une plénitude qui serait obscure, fermée en soi, recluse dans son domaine, seulement occupée de son propre retrait ? Evidemment non. Plénitude fait sens en direction du plein, non du vide. Plénitude est gonflement, dilatation, éclosion, telle la rose qui déploie son être au contact de la lumière. Plénitude est lumière. Plénitude est l’irrésistible croissance du mot poétique sous la pulsation de la métaphore, la tension vers le dehors d’une sève qui déborde, s’impatiente de se dire, de paraître aux yeux de ceux qui en attendent la sublime révélation. Pur jaillissement de soi dans la contrée sans mesure d’une félicité, d’une joie immensément renouvelée. Mot amenant un autre mot dans une gerbe signifiante et ainsi de suite jusqu’à la phrase définitive qui clôture la dimension d’infini.

  * le vol des lumières. Purgatoire et  Paradis ne vivent que sous la haute bannière de la lumière. Oui, « Vol des Lumières ». Vol d’abord. Les vers volent chargés de miel, les vers voltigent haut dans le ciel d’azur. Ils sont cette dentelle inaperçue que croisent les oiseaux silencieux dans leurs dérives hauturières. Ils sont le vent, la voile que gonfle la clarté de l’heure. Ils sont la pluie qui féconde la terre, la fait fleurir parce que les larmes célestes sont pures, cristallines, chargées du don infini des espaces interstellaires. Ils sont la pure lumière qui brille aux fronts des enfants, dans les yeux des amants, dans la confiance réciproque de la montagne, de la cime et de ce qui l’éclaire qui toujours se manifeste dans la merveille mais aussi dans l’étonnement. Comment la lumière est-elle donc possible ? Regardez le soleil à l’aurore, le capitule rayonnant du tournesol, lisez Rimbaud ou Rilke et vous serez éblouis parce que rien n’éclaire plus que le fanal magique de l’esprit.

   * danse de flammes ; éblouissement. Comment dire plus haut, porter plus loin le rutilement, le flamboiement du Paradis ? Faut-il s’agenouiller et se réfugier dans la prière ? Faut-il exposer son corps aux rayons de l’étoile blanche et se laisser percer par les flèches d’argent jusqu’à ce que notre intérieur apparaisse comme unique transparence ? Ne faut-il pas seulement, tel Dante, suivre Béatrice-La-Muse, dans l’éclair des « ciels multiples », dans toute joie approchée qui se fait profusion ? De cette nature est l’exaltation du Poète dont le cœur se consume au contact de son Inspiratrice, dans le creuset alchimique de ses vers où, dans l’athanor, se donne à voir l’or incandescent de la pierre philosophale. Toute poésie est alchimie dans la mesure où elle opère la transmutation du langage, où elle substitue aux mots vils la pureté de la matière travaillée, façonnée par l’esprit qui veut savoir, qui vent ouvrir. Or toute ouverture est clarté, est déjà annonce du poème.

   Danser, être ébloui. Danser avec Béatrice. Être ébloui par l’anneau multiple qui se déroule tout autour du monde, immense ode à l’être des choses. Poésie en son incomparable parure. Métamorphose du chaos en son contraire, ce cosmos lumineux qui nous fascine tant. Mais comment le poète pourrait-il renoncer à son amour ? A Béatrice la souffleuse de mots ? Aux mots qui débordent certes le réel et le rendent manifeste ? Immensément manifeste. Le langage, peut-être la seule réalité dont l’homme puisse être assuré, comment pourrait-il apparaître aux seuls caprices des flux et reflux du temps, aux mobilités de l’espace ? En ces temps de nihilisme et de mesure quantitative du vivant, nous avons un immense besoin des poètes, eux seuls peuvent nous sauver de la désespérance et nous soustraire à la prose indigente du monde. Si le Poète nous est indispensable, alors sa Muse l’est tout autant de façon que la source des mots ne tarisse point. Perdre l’inspiration - ce souffle quasiment divin -, revient à connaître la mort, à provoquer, pour soi, « l’enterrement de Verlaine ». Pour le poète, ne plus pouvoir nommer Eurydice, ne plus avoir accès à ce qu’elle fut en tant que Muse, alors le sombre des jours ouvre sa geôle. Alors une suie envahit le ciel olympien d’où les dieux parlaient le langage de la pure grâce. Soudain les dieux se sont enfuis et l’homme de Parole est totalement démuni, privé des attaches grâce auxquelles il se reliait, en tant qu’être d’écriture, à la seule forme qui, pour lui, n’était que la face invisible de son corps de chair, l’écho transsubstantié de l’âme où s’attache toute poésie.  Chair symbolique d’Eurydice qui s’ajointe à la chair du Poète, à la chair de ses mots. Triple incarnation par laquelle quelque chose de vrai se donne et justifie le simple fait de vivre.

   Le Poète est toujours - et nous à sa suite -, en quête d’un être en fuite (Eurydice), indéfinissable, insaisissable que le poème cherche à se réapproprier au plus près de l’expérience qu’autorise le medium symbolique. Ecoutons ce que nous dit René Char dans la belle entente qu’il a de l’épreuve créative :

 

« Le poème est l’amour réalisé du désir demeuré désir. » - (Sur la poésie).

 

   Désir demeuré désir d’Eurydice restée aux Enfers. Désir d’Orphée dont les mains ne peuvent plus toucher que les cordes de la lyre afin que, du chant, de la musique, puisse se faire jour le Verbe qui est réminiscence de l’Autre en sa douloureuse absence. Pour cette raison la nature du poème est le reflet de cette infinie tristesse qui aiguillonne et penche, au sein de la nuit, la tête d’un Stéphane Mallarmé dans le rond de lumière de l’opaline au cas où Eurydice en personne apparaîtrait :

 

« Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend »

 

   Deux vers suffisent à dire la détresse nocturne du Poète dans cette infinie vacuité qui, jamais, ne semble devoir trouver son accomplissement, la condition de sa plénitude. « Clarté déserte - vide papier - blancheur - défend » -, autant de barrières dressées entre son Enfer et son Présent, cette suspension de l’écriture qui entaille l’âme et ravive le souvenir des pages anciennes que l’encre bleuissait, empreinte de la Muse, de l’Aimée dans la chair disponible du papier. Ici, en seulement deux vers, l’essence de l’amour, de la poésie assemblées dans un creuset hautement signifiant. A la force de la métaphore qui, substituant au réel la puissance incantatoire  et de fascination de l’image, fait apparaître au centuple Celle qui était demandée et ne répondait plus que du creux de son silence, cette blancheur d’où tout se montre, où tout meurt. Comme si le cruel destin de toute poésie n’était que de briller à la cimaise de l’art, le temps de son écriture, de sa lecture, de sa diction. Ensuite est le long sommeil dans quoi tout repose lorsque plus aucun regard, plus aucune oreille ne viennent en capter l’urgent message.

   * au plus haut terme de la vision - " l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles ".  L’ultime du voyage poétique - mystique pour certains ou religieux, mais ceci ne modifie en rien la valeur symbolique de tout l’itinéraire -, le dernier point accessible, le « plus haut de la vision » se laisse apercevoir, pareil à un sillage dans l’immensité du ciel, dans la lumière solaire, dans le crépitement des étoiles, les dernières visions boréales, les dernières écharpes magnétiques au-delà desquelles aucun regard humain ne pourra porter son feu. Sauf dans l’étincellement poétique. Immense parole décrivant sa révolution depuis la Gloire de Verlaine jusqu’à son Enterrement. Ainsi sont les limites humaines, tout Poète pût-il toujours prétendre, par son art, à l’immortalité !

 

Blanche, la poésie

Rosa celeste : Dante et Béatrice

contemplant l'Empyrée.

Illustration de Gustave Doré

pour le Paradis.

 

***

Ne s’agirait-il pas de Dante et Béatrice

admirant

le soleil de la poésie ?

Toute Poésie est Empyrée.

  

 

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 août 2017 4 31 /08 /août /2017 08:36

(Sur le livre d’Emmanuel Ruben).

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

   4° de couverture (L’araignée givrée).

 

  "Une matinée d’automne, au milieu du XXIe siècle, dans une vieille ville anonyme, quelque part entre la mer et le désert. Les premiers pans du grand barrage qui coupe en deux les Îles du Levant se fissurent. Pendant la chute du mur, quatre hommes prennent la parole à tour de rôle et imaginent le futur.

 

   Mais leur passé les rattrape car tous se souviennent de la mort de Walid, un adolescent qui, vingt ans auparavant, faisait voler son cerf-volant au-dessus de la frontière lorsqu’il fut pulvérisé par un drone ou une roquette, dans des conditions mal élucidées. Qui était-il réellement ? Qui l’a tué ? Pourquoi est-il mort ?

 

   Chacun, selon son point de vue, raconte l’histoire de ce jeune révolté. Mais la voix de Walid se mêle peu à peu à celle des quatre narrateurs, pour dire le vrai sens de sa révolte. Des choeurs de femmes l’accompagnent dans cette quête, chantant la tristesse et la beauté d’une terre écartelée, où les hommes n’ont jamais fait que promettre la guerre et profaner la paix.

 

   Dans ce roman d’anticipation aux accents d’épopée contemporaine, Emmanuel Ruben explore de nouveau la frontière de l’Occident et malmène la géographie réelle pour nous proposer une vision renouvelée d'une Histoire qui n'en finit pas de renaître."

 

    Guerre, mur, deux visages tournés vers le néant.

 

   Le phénomène paroxystique de la guerre ne se laisse jamais lire qu’à la manière d’un signifié dégradé en signifiant occulté, lequel en raison de son caractère absurde n’apparaît plus que sous la bannière d’un non-sens, d’un illisible lexique, d’une « inquiétante étrangeté » qui dépouille le monde de sa charge existentielle, chutant dans l’abîme sans fond de la plus confondante aporie. Dans la guerre rien n’a plus cours que des actes sans rationalité, des comportements sans justification que la haine de l’autre, des motivations primaires si proches de l’instinct animal, ce balbutiement de l’être, cette ondulation limbico-reptilienne, cette posture archaïque que ne fait plus se mouvoir aucune considération anthropologique. Acte gratuit par excellence où le geste n’est plus que volonté d’annihilation de tout ce qui n’est pas soi, qui ne coïncide pas avec ses visées, ses intentions maléfiques. L’acte guerrier est entièrement désolidarisé d’une pensée, d’une réflexion, d’un langage qui porteraient au concept la hauteur d’une vue. « Détruire », dit-elle, comme si cette injonction ne pouvait trouver d’autre prolongement que sa propre profération, que sa puissance auto-réalisatrice. Emission d’une apodicticité qui trouverait en soi l’ultime vérité de sa présence au monde. Ce qu’est, par définition, toute apodicticité.

   Le mur - cette concrétion matérielle de la guerre, cette incoercible cicatrice, ce stigmate ineffaçable -, le mur donc qui sépare les hommes est cette faille ouverte à l’infini, cette incohérence formelle, cette césure partageant le poème du monde en deux hémistiches irréconciliables, haute polémique instituant la dialectique du même et de l’autre selon deux versants abrupts, seulement doués d’une violente hétéronomie. Deux faces opposées, deux principes adverses dont la métaphore de la pièce de monnaie pourrait rendre compte d’une façon approchée : l’avers ne connaissant du revers que cette mince ligne de la carnèle qui les sépare, sinon les divise, à l’instar de toute frontière qui scinde, arbitrairement, le peuple uni et indivisible de la terre.

 

  Cerf-volant : le double visage de Janus.

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Buste romain de Janus, Musée du Vatican.

Source Wikipédia.

 

 

   Le fil rouge qui traverse « Les serpents » est celui d’une ambivalence fondamentale qui anime tout projet humain, révélant tantôt sa face de lumière (le solstice d’été), tantôt sa face d’ombre (le solstice d’hiver). Double valence que symbolise le visage bifrons de Janus. Ovide nous précise qu’à l’époque où les éléments, terre, eau, air,  feu étaient indifférenciés, ce dieu se nommait Chaos, ses deux épiphanies successives attestant la présence, en une même entité, de l’ordre et de la confusion. Janus au règne pacifique était le dieu de la paix que traversait, sans doute, la polémique ancienne, le remuement, le tumulte initiaux. Comme une bataille faisant sa rumeur en filigrane.

   A propos de son temple : « Il [Numa Pompilius] éleva le temple de Janus. Ce temple, construit au bas de l'Argilète, devint le symbole de la paix et de la guerre. Ouvert, il était le signal qui appelait les citoyens aux armes; fermé, il annonçait que la paix régnait entre toutes les nations voisines. »  (Tite-Live, Histoire Romaine).

 

   Guerre et paix dans la figure du cerf-volant.

 

   Paix. (Extraits).

 

   « Tu le sais, Walid, on prêtait jadis aux cerfs-volants des pouvoirs magiques ; au Cambodge, au Moyen Âge, ils étaient confectionnés par des bonzes et les brahmanes lors des rites  agraires : leur vol augurait de la sécheresse ou invoquait la pluie. (…) pendant la pleine lune de l’équinoxe, les moines khmers envoyaient dans les airs de longs serpents volants, (…) dans l’espoir d’apaiser les esprits célestes grâce à cette douce musique aléatoire. » 

   « Alors que les tiens, de cerfs-volants, qui changeaient tous les jours de forme et de couleur, étaient de magnifiques oiseaux de papier ; lorsque tu accrochais à leur queue des miettes de pain, ils servaient à nourrir les oiseaux, les vrais. »

   « Tu rêvais de devenir un homme volant, Walid. Tu disais : un jour, les hommes auront des ailes, et la terre ne les retiendra plus prisonniers. » 

   « Un instant j’ai été pris de vertige et j’ai cru voir bouger les flancs de la falaise, je l’ai vue se cabrer, ruer en avant puis en arrière, se coucher telle une grande jument blanche, à la fois fauve et docile. Puis je l’ai vue se plisser telle une immense peau vierge et j’ai vu se dessiner, grandeur nature, sur les flancs de la falaise, dans le ciel nuageux, ce nouveau pays dont tu rêvais, cet archipel que tu avais griffonné sur les ailes de ton cerf-volant. Oui, Iristan planait là-haut, au-dessus de nos têtes, comme une constellation diurne, un almageste géant, un atlas des nuées. » 

 

   Guerre. (Extraits)

 

   « Et la vérité c’est que chacun de mes engins volants était à double face [Janus, c’est moi qui souligne], avait un recto et un verso, représentait à la fois une nouvelle arme et une nouvelle patrie… »

   « …y a rien de plus fragile qu’un cerf-volant (…) un bon cerf-volant est celui qui peut se tendre comme un arc, fendre l’air comme une flèche, et supporter les secousses les plus violentes. »

   « Nous savions qu’il avait imaginé ces machines de mort qu’il baptisait de noms guerriers, Boomerang, Yatagan, Kalachnikov, Kamikaze, Revolver, Zeppelin, etc. Nous savions que Walid n’était pas mort innocent. » 

   « Le cerf-volant du XXI° siècle ça s’appelle un drone, au cas où vous ne seriez pas au courant ! » 

 

     Paix dans les mots.

 

   « Des fois, même, je dessinais un truc chelou sur les voiles de mon cerf-volant juste pour voir le beau sourire de Nida, une caricature de l’oncle Hassan quand il se met en colère, une vision du grand barrage quand il sera démoli, le cheval blanc de Mahomet avec ses ailes d’aigle et son buste de femme et sa queue de paon, un bateau ivre, un cavalier bleu, un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel, un tigre enragé, un orang-outan, un hippocampe céleste, une libellule à queue fourchue, un dauphin fou, un perroquet zébré, un flamant vert, un chameau des neiges, un hibou joyeux, un crabe aux pinces d’or, un espadon supersonique, un crapaud à longues cornes, un cachalot volant, une araignée givrée, un scorpion ailé, un ouroboros, un cobra bicéphale, un caméléon charmeur et moustachu, un gros python rose qui se glisse entre les nuages, un serpent couvert de plumes que je cueillais au pied du mur vu que les oiseaux s’égratignaient toujours les ailes en se posant là-haut à cause des barbelés. »

 

  Les Serpents du ciel, ce n’est pas seulement l’histoire d’un conflit qui oppose deux territoires irréductiblement antagonistes, c’est aussi une histoire d’amour naissant entre Nida, la cousine admirée, convoitée et Walid l’adolescent martyre. Aussi « voir le beau sourire de Nida » est déjà une part de paradis s’annonçant sur terre. Sur ces territoires déchirés par la tragédie de l’histoire, l’attachement n’en est que plus fort, il transcende toutes les difficultés, il se rit du réel, il perfore les murs de l’aporie humaine. Et l’oncle Hassan qui inflige une correction à son neveu coupable d’aimer sa cousine, que mérite-t-il d’autre sinon une caricature emportée par le vent ? Et le grand barrage, ce mur de la honte qui sépare des populations autrefois unies, des familles, des amis, son destin saurait-il être autre que celui d’être voué à la destruction, à la réduction en  gravats qui porteront en leur intime la figure de l’inconcevable, indiqueront le sceau de l’incompréhensible. Parfois la mémoire des hommes se recueille dans l’indicible, au point que, réifiée, elle disparaît à même la matière dans sa forme la plus insignifiante, la plus risible peut-être tellement sa charge d’inconcevable se situe hors de toute raison. Il y faut du recul, il y faut de l’ironie cette arme subtile dont se pare toute intelligence pour faire reculer l’absurde dans les culs-de-basse-fosse qu’il mérite.

   Et puis, comment ne pas chevaucher avec toute la dérision qui s’impose le Burak, ce coursier fantastique venu du ciel, portant Mahomet lors de son « voyage nocturne » jusqu’en terre de Jérusalem, puis assurant son « ascension », son retour céleste ? Qu’avait-il retenu, le Prophète, du problème des hommes, avait-il eu, au moins, la préscience de leur destin en forme de mur, avait-il eu écho de la partition des peuples de la terre en milliers de diasporas qui, jamais, ne retrouveraient l’innocence originelle, la félicité du paradis ? Qu’avait-il fait sinon un périple sans but, une manière d’errance bien éloignée du souci des apatrides, des sans-lieux, des déracinés ? 

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Le Bouraq

d'après une miniature moghole

du xviie siècle.

Source : Wikipédia.

 

   Sans doute valait-il mieux se distraire en terre de poésie, voguer avec Rimbaud sur son « Bateau ivre », peut-être écrire quelques vers flottant dans « le ciel rougeoyant comme un mur », dire comme lui : « J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles / Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur », mais quels archipels, quelles îles ?  Quel vogueur en partance pour plus loin que lui ?

   Ou bien fallait-il confier son éternel voyage au « Cavalier bleu », adopter sa foi en une renaissance spirituelle de la civilisation, inventer un art nouveau qui ne connaîtrait « ni peuple, ni frontière, mais la seule humanité », selon la belle expression de Kandinsky ? Chevaucher le bleu comme on chevaucherait l’espoir, appeler le bleu comme la couleur indépassable du voyage vers l’infini, sa légèreté, son impalpable touche céleste, cette transparence dans laquelle noyer tout ce qui blesse et atteint l’âme de sa pointe acérée.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

La Tour de chevaux bleus.

Franz Marc, 1913.

Source : Wikipédia.

 

 

   Ou encore cueillir « un iris aux sept couleurs de l’arc-en-ciel » et alors, d’emblée, on aurait rejoint la Nation du même nom, mêlant dans une même harmonie les peuples bariolés qui essaimaient aux quatre coins du monde. S’entourer d’un bestiaire fantastique où faire se dissoudre les aspérités du réel, abattre les fourches caudines  des contraintes, vivre dans l’immensité de l’imaginaire, dérouler l’écheveau sans fin de l’univers onirique. Voguer en folie avec le dauphin, lui qui symbolise la sagesse ; transformer la « chouette de Minerve » en hibou joyeux ; tutoyer la « noire idole » avec le crabe d’Hergé ; goûter aux joies de l’éternel retour avec l’ouroboros ; s’initier aux mystères de la mutation spontanée avec le caméléon.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Un ouroboros.

Source : Wikipédia.

  

   Certes on pourrait jouer à l’infini le jeu des variations, s’installer dans la polyphonie des métamorphoses, surgir au sein du merveilleux qui n’est jamais que la mise en scène de la liberté, donc l’antidote du destin qui frappe à l’aveugle, élève des herses, bâtit des geôles, contrarie des itinéraires, dresse les murs contre lesquels viennent se briser le rêve des hommes, leur besoin d’amour, leur désir d’altérité. Si Walid plonge avec délices dans cette manière de délire, s’il se livre tout entier aux voltes de la fantaisie, sinon de la fantasmagorie, nul doute qu’il s’agit, pour lui, de se soustraire au poids d’une condition qui le dépasse et le prive d’une partie de son être.

   La paix, la liberté se déclinent aussi sous la forme du pays imaginaire, de la nomination plurielle des lieux dans laquelle transparaît, en creux, ou plutôt d’une manière inversée, en verlan, la métamorphose souhaitée, la présence idéale d’un monde tel qu’imaginé dans l’activité fantastique, laquelle gomme les limites, franchit les frontières, se joue des tracés arbitraires que les hommes ont tracés à la surface de la terre :

    

   « Parce que j’ai oublié de vous le dire mais à cette époque-là, notre prof de français nous avait demandé de décrire un archipel imaginaire. Et sur ces cartes que nous ramenions de la rue Saint-Georges, je dessinais la forme d’une ville ou les contours d’un pays où nous pourrions vivre heureux, Nida et moi. Et je donnais à mon cerf-volant le nom de cette ville ou de ce pays, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem, Yatagan, Iristan le pays des iris sauvages et je donnerais à cette ville ou à ce pays la forme d’un archipel, avec des iles éparpillées dans tous les sens. »

  

   En effet, comment ne pas reconnaître, au travers de « Rezanath, Bémeleth, Salujérem », comme dans l’écriture en miroir de Léonard de Vinci, cette torsion du réel, ces lieux chargés d’histoire, cette pluralité religieuse, cette confluence de peuples égarés qui luttent pour leur reconnaissance, leur droit à la parole, leur volonté d’exister hors les mots dans ce que la conscience universelle pourrait leur accorder de signification pleine et entière ? Comment ne pas percevoir dans cette « novlangue », les points cardinaux de la Terre Sainte, NAZARETH, BETHLEEM, JERUSALEM,  qui sonnent comme le lexique du partage, de la division, du conflit qui se régénère à même sa propre complexité, à même l’imbrication de langages croisés qui deviennent illisibles, tels des palimpsestes dont les couches sédimentées ne livrent plus de leur secret qu’un mystère encore plus profond, encore plus indéchiffrable. Réalité hiéroglyphique ne parvenant plus à connaître sa propre essence. C’est à ceci que nous sommes conviés, à prendre acte d’une parole qui se dissimule sous les atours de langues vernaculaires emmêlées, non identifiables, qui chute dans une babélisation qui fragmente l’universalité du langage en autant de signes devenus obscurs, indéchiffrables. Ici la place est faite pour que survienne la guerre à l’intérieur des mots, miroir de la guerre dans sa manifestation de chair et de sang.

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Manuscrit hébraïque du xie siècle.

Source : Wikipédia.

     

   Guerre dans les mots.

 

   « Et mon cousin Djibril, qui était un virtuose du verlan, m’apprenait plein de mots de verlan à la mode à l’époque - comme la téci, le tiequart, c’est chanmé, c’est un truc de ouf - mais qui doivent déjà faire vieille banlieue moisie ; aujourd’hui j’imagine que les mecs parlent encore différemment, si ça se trouve, ils ont inventé le verlan du verlan. Ce qui est dommage, c’est qu’on puisse pas vivre la vie en verlan - parce que si je pouvais appuyer sur la touche REWIND, je reviendrais en arrière jusqu’à l’instant où j’ai senti sur mes lèvres celles de Nida … »

 

   Verlan,verlan, verlan, comme une incantation, une prière, une supplication dont le pouvoir permettrait que l’histoire personnelle se rembobine, comme dans les films, jusqu’aux rives éblouissantes de Nida, son unique héroïne ; que l’Histoire des hommes rétrocède jusqu’à retrouver, peut-être, la langue originelle qui signait la paix, l’harmonie, l’entente. Alors la confusion des langues vernaculaires s’effacerait pour céder la place à une parole fondatrice, creuset non seulement du parler mais de l’amour uni des existants, de leur irréfragable fraternité.

   En réalité, ce que manifeste l’usage du verlan est bien plus qu’une mode langagière, qu’un usage singulier de la langue. C’est d’une véritable dégradation, d’un envers qui fait apparaître l’autre face de Janus, celle ourlée d’ombre et de projets funestes, d’intentions belliqueuses, guerrières. Le langage, essence de la condition humaine s’hypostasie en un sabir qui ne devient plus que le médium privilégié d’une caste, peut-être d’une secte ou bien de marginaux qui s’en servent en signe de reconnaissance. Tout est oublié de l’universalité de la langue, tout est remis à un usage prosaïque, élémentaire, à une parodie de signifiant ayant presque valeur d’onomatopées. Ce qui était poème du monde, cette langue première dont on peut penser qu’elle s’ordonnait selon la beauté, la pureté d’un psaume biblique, voici qu’il n’en reste que quelques scories, qu’un balbutiement, que quelques borborygmes qui ne sont nullement sans faire penser aux désordres, aux chamboulements qu’impose toute guerre dans son désir de retourner au chaos primordial.

   Mais si, user du verlan peut s’apparenter à une œuvre de destruction, ce chemin constitue, par simple effet de retournement, ce geste du REWIND par lequel tout redevient possible de ce qui a été, seul moyen de retrouver l’espoir et la face de lumière de Janus. Car en toute chose coexiste toujours cette duplicité du sens et du non-sens, cette éclaircie et cette obscurité native, cet éternel clignotement du blanc et du noir, de la vérité et de la fausseté. C’est ceci qui se dit à l’épilogue de cette belle histoire tragique.  Cependant il n’y a nulle coloration oxymorique dans cet ajointement de « belle » et de « tragique », seulement une nécessaire fusion. Notre désir n’est jamais mieux fouetté qu’à l’aune de cet objet qui disparaît à l’horizon de notre être.  L’immuable est d’un mortel ennui !

 

   « … oui, le Pays du Cerf avait la beauté des poignards, il avait l’agilité et la méchanceté d’une guêpe, mais il en avait aussi la fragilité : comme une guêpe il était rayé de jaune et de noir, ce n’était pas du tout le pays de miel et de lait qui leur était promis, c’était un pays hachuré d’amour et de haine, strié de lumières et de ténèbres.

   Et voilà pour le côté face, mais côté pile, Yatagan était un sabre volant pourvu d’un filin d’acier enduit de poudre de verre et d’un rostre en lame de cutter, que nous avions longuement aiguisé contre une pierre. »

 

   Comment mieux refermer ce précieux livre empli d’un vibrant humanisme qu’en citant les paroles venues du ciel de Walid-l’adolescent en lequel se prophétisent les accents d’une terre rendue à elle-même, les voix de peuples enfin réconciliés, le chant du « nombril du monde », ce sublime omphalos à la symbolique si riche, un destin qui, à nouveau, se déclôt, s’ouvre à la

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Obole delphique figurant un omphalos,

 ve siècle av. J.-C - Source : Wikipédia.

 

 

liberté et entraîne à sa suite la belle théorie de la germination, l’assurance d’une efflorescence sans contrainte ? Toute utopie, ce non-lieu, a sa nécessaire chute dans le réel. Parfois celui-ci s’annonce sous la bannière de l’espoir que synthétise la rencontre des langages du monde rendus à leur claire lisibilité :

 

   « Et tous mes cerfs-volants partis à la poursuite du vent seront délivrés par les nuages, tout un peuple ailé redescendra vers la terre. Et les enfants pourront vous brandir de nouveau, Asswad, Ankabut, Farashatan, Nedjma, Argos, Boomerang, Yatagan, Kamikaze, Ninja, Sulban, Malarah, Irokoa, Rezanath, Bémeleth, Salujérem… (…) Et le pays changera de nom et de constitution, et l’ancien régime laissera la place à la fédération pélagique et pacifique d’Iristan - le pays des iris sauvages, parce que ce sont mes fleurs préférées, parce que si j’avais épousé Nida, je lui aurais offert tous les jours un bouquet d’iris sauvages. »

 

Sous les serpents du ciel : Destin et Liberté.

Iris palaestina près de Jérusalem.

Source : Wikipédia.

  

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13 octobre 2016 4 13 /10 /octobre /2016 08:53
Henry Miller : mise en musique du monde.

"Ernest on the front".

Œuvre : André Maynet.

Les compréhensions les plus justes sont affaire de dialectique. A savoir d’oppositions. Le blanc jouant avec le noir, la nuit avec le jour, la raison avec le sentiment. Ici, devant nous, s’installe une vivante dialectique : de la jeunesse et de la vieillesse ; du regard effronté, inquisiteur et de celui, détourné, plongé dans une vague mélancolie ; du passé et du présent ; de la verticalité conquérante et d’une posture qui dit l’usure de la vie, l’épuisement de l’expérience, peut-être la lassitude d’être avec, en sourdine, le bruit lointain d’un saxo, la plainte longue du jazz. L’instrument est posé entre les jambes, comme au bout d’une longue nuit, alors que les spectateurs sont partis, la salle plongée dans le demi-jour de l’aube. Au loin, sur la ligne grise de l’horizon, cette promesse d’avenir, la fuite d’oiseaux de mer, sans doute des mouettes que fouettent les embruns de la connaissance. Avancer dans le futur est savoir. Toujours. Au centre de l’image, telle une cariatide taillée dans une pierre d’opale, cintrée dans un justaucorps blanc, virginal, pareil à une origine, Sémaphore veille, défend ce qui ne saurait être transgressé, cette Existence accroupie à la grande sagesse, cette résolution d’avoir épuisé toutes les joies mais aussi toutes les turpitudes du monde. Immémoriale dialectique du bien et du mal comme si ces deux bornes marquaient, d’une manière irréfragable, le destin de tout homme, de toute femme sur Terre. Le choc des deux silhouettes est patent, deux mondes s’affrontent comme si, entre leurs singulières configurations, rien ne pouvait trouver à s’actualiser, à faire sens, à installer les fibres secrètes des affinités. Et pourtant rien n’est si simple. Sémaphore est là à la manière d’une gardienne qui voudrait farouchement préserver un patrimoine, mettre à l’abri ce qu’une vie entière a cherché à élaborer. Traversée d’infinies vicissitudes au travers desquelles rencontrer l’art et le porter à l’incandescence.

"Ernest on the front". Le titre est énigmatique qui veut sauvegarder jusqu’au bout l’anonymat de Celui dont le regard fuit, dont le couvre-chef dissimule la tête, dont le blizzand enveloppe le corps comme pour le rendre illisible. Ernest. Alors nous pensons à Hemingway. Mais nous voyons bien que ceci ne colle pas, que la réalité est ailleurs. Dans ce feutre sombre, ces lunettes, cet imperméable ample, ce saxo, cette allure que nous saisissons sans bien savoir qui en est le dépositaire. Puis, tout à coup cela s’éclaire, cela surgit, cela fuse comme mille feux de Bengale. Mais, bien sûr, Henry Miller, ce personnage hors du commun, ce type cosmopolite, ce caméléon capable de toutes les métamorphoses. Ce touche-à-tout de génie. Ce « Roc heureux » tel qu’il se définissait lui-même. Cet alpiniste des hautes cimes existentielles, mais aussi ce sondeur de bas-fonds, ce scrutateur d’étranges catacombes, cet explorateur des âmes, ce toréador qui tutoie le désespoir, ce saint que visite l’extase. Le dilettante qui enchaîne les petits boulots, puis l’écrivain à succès de la célèbre trilogie Sexus, Plexus, Nexus, du roman sulfureux Tropique du Cancer qui fit scandale en son temps. Enfin un être inclassable oscillant entre autobiographie, tentations solipsistes, auteur maudit, pape de la Beat Generation entraînant dans son sillage Jack Kerouac et William S. Burroughs, ces anticonformistes, ces auteurs postmodernes voulant mettre à mal les rouages d’une société corrompue, embrigadée dans les errances du matérialisme consumériste. C’est dans cette veine contestataire, ce jaillissement verbal parfois obscène, cette verdeur d’un langage direct qui n’est pas sans faire penser à celui de Céline qu’il distille une littérature inflationniste, vibrante, violemment critique, parfois apocalyptique. Comme si seul un cataclysme pouvait sauver l’humanité du sombre destin qu’elle s’était tracé. Combat désespéré de manière à ce que le tragique ne devînt définitivement la seule voie qui demeurait ouverte, une voie de perdition. Henry Miller n’est bien perçu qu’à être compris comme l’enfant de Brooklyn qu’il est : "Le reste des Etats-Unis n'existe pas pour moi, sauf comme idée, ou comme histoire, ou comme littérature", écrivait-il dans Printemps noir. Sans doute cette appartenance fortuite ou bien volontaire, plus tard dans l’écriture, cette immersion dans le New-York des immigrés allemands imprégnera toute son œuvre et le quartier de Williamsburg demeurera la trame récurrente de son travail d’écrivain.

Henry Miller : mise en musique du monde.

Henry Miller. Source : jesperdeleuran.dk

Sans la musique …

“Sans la musique, la vie serait une erreur.”

Friedrich Nietzsche / Le Crépuscule des idoles.

Sans doute Miller eût volontiers partagé le sentiment de Nietzsche concernant la musique. Cependant celle-ci, si elle était l’un des événements auquel il prêtait attention, ne figurait qu’à titre d’unité dans une étonnante constellation de centres d’intérêts. La vie, pour ce boulimique, était constituée de tellement de facettes, d’éclats si fascinants qu’il s’agissait de n’en exclure aucun mais d’en goûter la « substantifique moelle » jusqu’à s’y abîmer corps et bien. Pour cet amoureux de l’existence, la musique constituait une sorte de « repos du guerrier », de subtil divertissement. Sans doute son écoute possédait-elle des vertus cathartiques, peut-être même constituait-elle un tremplin pour l’inspiration littéraire. Etonnant éclectisme de l’écrivain dans ses choix aussi affirmés que contrastés, parfois contradictoires, toujours subversifs. Confidence, un jour, à un ami : « Je suis un écrivain, mais à l’origine, je voulais être un musicien ». Il faut dire que l’enfance d’Henry fut constamment imprégnée de mélodies, bercée par des chansons de son grand-père ou de son père, ces tailleurs de vêtements qui accompagnaient leur travail du rythme de quelques refrains. Puis sa mère qui décida de le faire initier au piano. Il était un pianiste honorable mais n’exploita nullement ce filon, suivant en cela une humeur fantasque qui l’évinçait d’une activité pour mieux le précipiter dans une autre et ceci avec passion. On ne renie pas si facilement son « ton fondamental » pour paraphraser Philippe Sollers.

Eclipse de la musique pendant son séjour parisien où la fureur d’écrire s’empare de lui, reléguant au second plan tout ce qui n’est pas témoignage fiévreux, tellurique, confession intime au rythme des phrases, courant impétueux dans lequel Miller excelle. « Ecrire, d’abord et toujours… peinture, musique, amis, cinéma viennent après. » Telle est la confidence de cet homme qui ne vit que par et pour les mots qu’il déverse à foison dans une littérature qui, dès sa parution, sera qualifiée « d’obscène », de « pornographique » alors qu’elle est une vigoureuse tentative d’arracher l’humanité à son puritanisme, singulièrement cette Amérique qui en est le rigide bastion. Il sera le fer de lance d’une expression underground (ses livres se lisent sous le manteau). Mais nul n’endiguera la puissance d’un verbe exponentiel qui vit de lui-même, une prose polyphonique, polychrome, chatoyante, surréelle, qui cherchera à saper les fondements d’une société fondée sur l’hypocrisie, le lucre, la poursuite de fausses valeurs.

Puis ce sera le retour en force de la musique après qu’aura été écrit «Tropique du Cancer », lequel aura agi comme un exutoire, mobilisant alors d’anciennes sources d’énergie qui avaient été mises en repos, qui dormaient dans une douce léthargie, n’attendant que le moment propice de leur résurgence. Alors, avec quel enthousiasme teinté d’une touchante naïveté il déclare, en 1937 : « La musique est l’art suprême. J’aimerais être compositeur. Je suis de plus en plus musicien ». Autre déclaration à Lawrence Durrel : « La musique écrase la littérature ». On aura compris que chez ce natif de Brooklyn on ne fait pas les choses à moitié, qu’une passion chasse l’autre tant que dure le flux qui la propulse et n’attend que de retomber avec le reflux qui en est le nécessaire corollaire. Alors que dire des coups de foudre successifs, entiers, sincères de l’homme de Big Sur qui surfe sur des vagues aussi opposées que souvent incompatibles. Mais un tempérament fougueux, parfois de brouillonnes inclinations mêlent les genres, soumettent les œuvres à la plus pure des subversions, prennent un morceau mineur pour la pierre philosophale résultant du génie. Miller ne s’embarrassait nullement de préjugés, d’idées préconçues, de thèses bourgeoises ou de délibérations de quelque élite intellectuelle. Se nommer Miller, c’était mordre à belles dents dans le fruit qui se présentait dans l’instant sans présumer de sa valeur foncière, sans préjuger de l’avenir qui lui échoirait. Ainsi, il déclarait ne pas aimer Mozart, pas plus que Bach et tant pis pour les grincheux ou les tenants d’une orthodoxie dans l’ordre des arts, de ses altières productions. Etrangement, ce créateur qui taillait ses livres à coups de pioche, qui les soumettait à des feux plus vifs que tous les autodafés imaginables, qui déchiquetait le style à coups rageurs d’incisives, ce dionysiaque échevelé se prenait d’un vif intérêt pour les romantiques, Schuman, Chopin, Scriabine. Etonnante exagération de cet écorché vif : « Pour une note de Chopin, je donne tout Brahms ! Voilà de la musique ! (…) Je suis un romantique incurable… Brahms est trop intellectuel pour moi. » Et, ici, il faut entendre la sensibilité, la révolte de celui qui voudrait changer le monde pour un monde meilleur et qui offre au regard pressé qu’une carapace en forme d’étrave, une écriture hérissée des piquants d’une intelligence à vif. A Manhattan il découvre Scriabine. Passion, extase immédiate dont Michel Dautricourt évoque la flamme dans la revue littéraire Europe : « Miller aimait Scriabine pour son romantisme exagéré - mais aussi pour des raisons extrinsèques, extra-musicales. Sa passion pour lui n’était pas étrangère à l’aspect visionnaire, illuminé du personnage. Ce qu’il aimait, c’était sa philosophie, autant que sa musique : son nietzschéisme, son mysticisme, ses conceptions ésotériques, son rêve d’un art total ».

« Son rêve d’un art total ». Ici les mots essentiels sont prononcés. Envisager Miller sous le seul aspect de la musique, de la peinture ou bien de la littérature constituerait un contresens. En effet l’auteur de « La Crucifixion en rose », veut clouer au pilori tout ce qui concourt à l’émiettement de l’homme, à son aliénation, à sa perte en quelque façon. La société est le rouleau compresseur sous lequel il disparaît et brade son humanité à coups de consommation aveugle, de comportements aberrants, de soumission à des idoles de carton-pâte qui ne font que l’ensevelir dans la tombe que, chaque jour, il contribue à creuser. Alors il faut convoquer aussi bien la femme et son envoûtement, la sexualité crue, convoquer le verbe surréaliste à l’incroyable force incantatoire. Alors il faut peindre - autre passion de Miller -, projeter sur la toile les scories qui brûlent de l’intérieur et qu’il faut porter au grand jour. D’abord en guise de témoignage de ce qui sourd du corps, ravage l’esprit, torture l’âme. Ensuite pour éveiller ce qui, en l’homme, peut encore l’être, cette conscience, cet « instinct divin » par lequel se rendre lucide et créer les nouveaux fondements d’un art de vivre, d’aimer, de philosopher. Rien d’autre à faire que cela, porter l’art sur des fonts baptismaux renouvelés et en faire la condition d’un humanisme qui libère et transcende les habituelles apories dont l’existence est tissée en sa singulière structure.

Alors, qu’Henry ait éprouvé de l’intérêt pour les rengaines de chez lui, Old Black Joe, My Old Kentucky Home, Swanee River, qu’il ait vibré à l’écoute des rythmes tziganes, que le jazz lui ait apporté de multiples satisfactions, Louis Armstrong et Count Basie par exemple, que la musique, d’une façon générale lui ait souri sous les espèces de troublantes musiciennes, Cora Seward sa première conquête, Pauline Chouteau sa maîtresse, la rencontre avec Anaïs Nin passionnée de musique, ceci est de peu d’importance, ceci est en réalité périphérique. C’est la littérature qui fut la seule et centrale occupation de sa vie, sa passion dévorante, ce feu qu’il alimenta avec, parfois, quelques rémissions au cours desquelles il logeait aussi bien la musique, la peinture. Mais ces dernières, eussent-elles été conduites avec habileté par Henry, n’auraient jamais abouti à faire vibrer ce message, à marquer de quantité d’empreintes, à semer signes et traces le long de milliers de pages qui étaient comme sa chair vive, ce tellurisme inquiet, cette vibration par laquelle il voulait mettre le monde en musique tout en l’amenant à changer de partition, à ériger l’art en « vie mode d’emploi ». Miller n’est jamais dissociable de ces mots qu’il profère tout comme Edvard Munch projetait son effroyable Cri en direction d’un ciel sourd et muet. Comprendre Miller, c’est avant tout ceci, pénétrer dans les arcanes de son urgence à vivre, s’immiscer dans son territoire que dévastent, continûment, les hérésies existentielles d’hommes trop occupés d’eux-mêmes, pas assez de littérature, pas assez d’art.

Toute chose est contenue…

Mais rien de mieux pour saisir la belle complexité de ce grand écrivain que de citer un extrait de Tropique du Cancer par lequel les mots le définissent bien mieux que ne le ferait une description, fût-elle pointilliste, habile à débusquer l’irreprésentable. Cette prose est tout aussi inimitable que son auteur demeure indéchiffrable, ceci est le signe des grands destins :

« Toute chose est contenue dans une seconde qui est consommée ou non consommée. La terre n’est pas un plateau aride de santé et de confort, mais une grande femelle aux membres étendus avec un torse de velours qui s’enfle et se soulève avec les vagues de l’océan ; elle frémit sous un diadème de sueur et d’angoisse. Nue et forte de son sexe, elle roule parmi les nuages dans la lumière violette des astres. Tout en elle, depuis ses seins généreux jusqu’à ses cuisses étincelantes, flamboie d’une ardeur furieuse. Elle se meut parmi les saisons et les années avec un grand « Allez hop ! » qui saisit le torse d’un paroxysme de rage qui fait tomber les toiles d’araignée du ciel ; elle retombe sur son orbite pivotale avec des frémissements volcaniques. Elle est pareille à une biche parfois, une biche qui serait prise au piège et qui attend, le cœur battant, que les cymbales retentissent et que les chiens donnent de la voix. Amour et haine, désespoir, rage, pitié, dégoût - que sont ces choses parmi la fornication des planètes ? Que sont la guerre, la maladie, la terreur, quand la nuit offre l’extase de myriades de soleils flamboyants ? Qu’est-ce donc que cette paille remâchée dans votre sommeil si elle n’est pas le souvenir des meurtrissures des crocs du serpent et des amas des constellations ? »

Cette écriture aux confins du surréalisme, féconde le réel tout en le dépassant. A mesure qu’elle se déploie nous comprenons de mieux en mieux que nous sommes, nous les hommes, dans l’œil du cyclone et que nous n’en sortirons pas. Sauf à devenir peintres, à devenir musiciens, à devenir artistes. Le salut dans l’art et par l’art. Car cette Terre sublimée, quintessenciée, cette Déesse portée aux hauteurs de l’Olympe, c’est d’elle que nous dépendons, c’est elle qui nous attire et nous repousse cependant. Eternel problème de la transcendance qui aimante l’immanence tout en la rejetant. Car cette étrange mère nourricière, cette grande femelle aux membres étendus n’est autre que cette immense matrice cosmique qui appelle, fascine et demande à être rejointe afin que nous, ses rejetons, éclairés par la lumière violente des astres retombions de l’orbite pivotale, que les cymbales retentissent, cette mise en musique du monde qui en est le bruit de fond permanent et qu’il ne dépend que de nous qu’il ne se métamorphose en symphonie, non en une longue lamentation, une confondante mélopée qui signerait notre fin en même temps qu’elle révélerait notre incomplétude à être, à saisir ce sens qui s’auréole de myriades de soleils flamboyants. Ayant écrit ceci, Henry Miller disait le tout du monde, le tout de l’homme, les liens indéfectibles qui les attachent l’un à l’autre, qu’en termes communs nous nommons « vie », qui est notre bien le plus précieux, alors que souvent, nous cherchons ailleurs, les moyens de sa réalisation.

En direction du néant.

En manière d’épilogue, cette préface d’Henri Fluchère pour Tropique du Cancer. A propos d’Henry Miller :

« Il a renoncé à tout, sauf à être lui-même. L’essentiel. Donnez au mot son sens authentique. Chargé de servitudes, l’homme s’en invente toujours de nouvelles, met sa fabuleuse ingéniosité, son infatigable imagination, au service d’ennemis toujours plus nombreux, toujours plus divers. Contraintes politiques, sociales, économiques, militaires, religieuses, métaphysiques. On n’en finirait pas d’énumérer. A chaque tour de vis, c’est un peu de la cervelle qui suinte, un peu de sang qui se dessèche, un peu de spiritualité qui s’évanouit. Voici les civilisations de masse, idéologies dévorantes, qui transforment l’homme en automate, qui lui dictent ses réactions, qui lui mentent sur ses goûts, qui lui escroquent son bonheur. Immense marée qui monte de tous les coins de la terre, qui entraîne les hommes comme le flot balaie la fourmilière vers on ne sait quel néant. »

Il en est ainsi de la fourmilière humaine qu’elle ne se rend compte du désastre qu’à mesure de son délitement final alors qu’il est trop tard pour obtenir une quelconque rémission, bénéficier d’une « remise de peine ». Est-ce là la manière dont meurent les civilisations ? Nul doute qu’Henry Miller eût obtempéré à cette parole oraculaire, eût souscrit à ce pamphlet social vigoureusement asséné. En matière d’expertise, rien ne sert d’euphémiser, surtout dès l’instant où il s’agit du destin de l’homme. On confond souvent l’exercice de ce bel humanisme avec quelque ressentiment à l’égard de ses semblables. On prend le constat d’une dégradation pour un jugement sans appel, si ce n’est une condamnation trouvant sa finalité à même son énoncé, à savoir que la fin de l’homme est proche et que ce n’est que justice. Mais c’est bien de l’exact contraire dont il s’agit. On ne désespère jamais mieux de l’homme, on ne l’amène jamais mieux au pied du mur qu’à la hauteur de l’estime qu’on lui adresse, de l’amour dont il est redevable, fût-il guidé par une manière d’instinct sauvage qui le conduirait, en permanence, à sa perte. Miller aimait les hommes, tout comme il aimait les femmes, la peinture, la musique, la littérature, cette parole de l’être portée à son acmé qui est, tout à la fois fable, poème, philosophie, déclaration d’amour. Certes c’est tout ceci que Miller nous a offert et qui court encore, pareil à une marée d’équinoxe, sous la ligne de flottaison de notre conscience. Toujours à ce niveau flottent les œuvres décisives. Lire Miller et la maladie se propage à bas bruit. Pour notre plus grand bonheur !

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 09:50
Être à soi dans le poème.

« Le Coup de dés ».

Stéphane Mallarmé.

Avec tout poème, du moins s’il va à l’essentiel, il y a deux écueils à éviter. D’abord de considérer son langage comme celui, ordinaire, dont nous faisons usage tous les jours, qui se satisfait du contour étroit de l’énonciation sur le mode du « on ». (On a dit ceci, on a dit cela). Ensuite de céder à la tentation de l’interpréter comme on le ferait d’un texte ouvert sur la simple évidence, une pure description du réel portant avec elle l’ensemble de ses significations immédiatement accessibles. De savants exégètes se sont confrontés à l’éprouvante expérience de la compréhension de ce qui ne saurait être compris, sollicitant les facettes d’une brillante intellection sans pour autant pénétrer l’œuvre en quelque manière que ce soit. Ainsi se construisent des discours parallèles, de savantes rhétoriques qui parlent de tout autre chose que du poème lui-même. Ces esthètes abordent l’œuvre tout en se situant à l’extérieur de cette dernière, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Seule la poésie elle-même peut prétendre saisir son essence, à savoir la pureté d’un langage situé hors du temps et de l’espace communs. Pour s’en convaincre il suffit de se porter du côté de Mallarmé, ce génie de la langue qui l’a portée à son accomplissement extrême. « Le Coup de dés » fait figure d’ultime poème de Mallarmé, dernière vision avant que la magie ne s’efface. Le Maître en est arrivé à l’acmé de son art, là où le langage, devenu incandescent, ne parle plus que le mot du poème, ce pur cristal que seul il peut prétendre côtoyer dans une familiarité qu’excède de toute part la marée du verbe. C’est sa propre citadelle qui est envahie, soumise au flux des vers si libres qu’ils sembleraient doués d’un étrange pouvoir, celui de signifier par eux-mêmes, en dehors de toute conscience humaine qui pourrait en prendre acte. Le Poète en personne est fasciné, ce qui revient à dire qu’il est soumis au pouvoir des mots, qu’il suffoque sous leur charge en même temps qu’il en assure la constante manducation comme si, pour lui, le seul aliment, la seule nutrition consistait en ce langage qui le traverse de toute part et tisse jusqu’à la plus infime cellule de son corps. Dans le déluge des phrases, dans le rythme fou des syllabes voici qu’il n’y a plus de séparation entre lui et sa création. De bas en haut il est cette Tour de Babel qui résonne de tous les dialectes du monde. Sa main est mot. Ses yeux sont mots. Son sexe est mot. Alors le sentiment d’une communion est si fort qu’il n’y a plus de séparation. Son corps, son esprit, son âme sont des odes et des élégies, des sonnets, ballades et calligrammes. Le réel est ceci qui versifie et chante la symphonie de l’univers en même temps que la sienne propre. « Folie », dira-t-on. Oui, « folie » si ce dernier terme veut indiquer chez le Poète entièrement livré à son affairement que la seule altérité possible est celle d’une remise à soi et au domaine de l’art. Uniquement. Vertigineusement. Autisme qui enclot et ne laisse plus qu’une seule silhouette visible, celle du Poète emmêlé à ses rejetons tout comme le chèvrefeuille s’enlace à la branche de noisetier, comme Tristan se confond avec Yseult, Amant, Aimée fusionnant en un seul et unique Amour. C’est ceci qui est en jeu dans le poétiser, où le Sujet se dissipe dans son objet jusqu’à s’identifier totalement à lui. Pour cette raison, le poème fût-il transparent, le lecteur prend toujours un risque à vouloir le comprendre, l’interpréter. Seul le Poète le pourrait et pourtant, statut ambigu de toute création, quand il n’existe plus de distance avec le vers, la rime, la prosodie, il n’existe plus d’appréhension de l’œuvre créée que dans une manière d’indistinction, sinon de confusion. « Le Coup de dés » est ce type de fait littéraire qui ne peut être saisi ni de l’intérieur de son objet, ni de son extérieur. Il est comme une gemme brillant de son éclat dans la veine sombre et énigmatique de l’humus. Il demeure dans son secret et, pour cette raison, ne peut qu’être contemplé en silence. Tout essai de profération à son sujet est aussi vain que de vouloir percer l’hermétisme du Sphinx.

«Un coup de dés jamais n'abolira le hasard» est ce genre de proposition artistico-hermétique qui a fasciné bien des esprits, les amenant même au bord d’une hallucination interprétative placée entièrement sous le sceau de la raison logico-déductive à laquelle, jamais au grand jamais, la poésie ne saurait se soumette, étant simplement l’antinomie d’une science exacte. Ainsi, certains beaux penseurs épris de hauteurs conceptuelles et de décisions nouvellement paradigmatiques en matière de littérature, imaginèrent l’existence d’un code secret qui donnerait accès aux paroles scellées (volontairement) du Maître. Dans cette habile théorie se révélèrent, à la manière d’un secret d’alchimiste, quelque formule étonnante du genre :

«7» (Dieu), «0» (le Néant), «7» (le nouveau Dieu: l'Art). Soit «707», qui est aussi le nombre de mots que compte le poème. Un seul vers, donc, unique, métré et libre à la fois, profilé comme un fuselage d'avion. »

[Source : « Le Coup de dés enfin décodé ». L’Obs – Bibliobs du 30 Septembre 2011.]

Bien évidemment l’on pourra s’étonner ou bien sourire à l’énoncé d’une hypothèse aussi brillante que soumise aux brises de l’imaginaire. Voici le genre d’aporie à laquelle aboutit l’esprit des Lumières lorsque, de toute force, il se met en tête de percer un secret, de le dépouiller de ses feuillets pour n’en laisser paraître que d’étiques nervures. Qu’il nous soit permis de douter de l’ingéniosité numérologique d’un Stéphane qui, par l’intermédiaire d’un énigmatique chiffre, fût-il le 707 d’un étrange fuselage aurait expliqué l’inexplicable. Lire « Le Coup de dés » revient à se confier à un long et étrange mutisme, la seule issue possible quand la littérature transcendant sa propre substance devient si diaphane ou bien son envers, si obscure, qu’elle disparaît à même son existence.

Jamais l’œuvre de l’auteur d’Hérodiade ne peut se laisser approcher par une manière d’orthodoxie qui ferait d’un poème la résolution d’une simple équation. Il est question d’y saisir l’enjeu de la poésie qui n’est que la ressource de l’imaginaire, la chair vive de l’invention, le principe subtil par lequel la conscience, mais aussi l’inconscient et le domaine des archétypes se donnent à voir comme ce qu’ils sont, à savoir des brumes, des transparences, des insaisissables dont le concept est bien incapable de dresser la moindre esquisse. Mais tâchons de comprendre ce qui se passe chez le Poète lorsque son esprit, entièrement mobilisé par l’acte créateur, se confond avec l’œuvre même qu’il met à jour, initiant un genre de phénomène qui ne semble pouvoir être prédiqué qu’à la mesure d’un lexique hors du commun, se déclinant sous les vocables de : « entrelacement », « osmose », ,« dyade », « fusion » et pour finir « unicité », ce dernier mot voulant dire l’assemblage en une seule entité de deux réalités initialement séparées. Mais nous ne saurions mieux approcher cette difficile distinction des choses confluant dans une même identité qu’en interrogeant la philosophie de Plotin (205 – 270 après J.-C., continuateur de l’œuvre de Platon). Ecoutons les commentaires de Laurent Lavaud dans : « D’une métaphysique à l’autre – Figures de l’altérité dans la philosophie de Plotin » :

« C’est l’éloignement de l’origine, constitutif de l’identité individuelle, qui est illusoire et pour ainsi dire contre nature : ce que l’on est, fondamentalement, ou véritablement, n’est pas soi-même, mais dieu lui-même. »

[On prendra soin de comprendre par « dieu », non le Dieu des religions monothéistes, mais la réalité suprême que Plotin nomme « Le Principe », « le Bien », « Le Premier » ou encore « L’Un », ce dernier terme requérant de comprendre ce qui est fondement et demeure, de ce fait, indivisible]. Or l’existence concrète, terrestre, a séparé ce qui était uni, à savoir le « moi » qui voit et le « non-moi » qui est vu. Et la thèse qu’il faut avancer ici, identiquement à Plotin ou bien à Bergson, c’est que le geste créateur fait se conjoindre dans la conque d’une même unité le créateur et le créé, le Poète et l’œuvre qu’il a portée à jour dans le geste d’une pure donation d’être. C’est ainsi que le Philosophe antique peut parler d’une union absolue avec « Le Principe » en indiquant que dans l’union « on n’est plus soi-même » :

« … mais il est comme devenu autre, et il n’est pas lui-même, pas plus qu’il ne s’appartient lui-même, il fait partie de ce qui est là-bas et puisqu’il lui appartient, il est un, comme un centre s’ajuste à un autre. »

C’est donc de cette expérience unitive dont le Philosophe, le Sage, le Mystique le Poète seraient le lieu dès l’instant où leur quête se manifeste par cette ouverture au sens infini, l’attention à l’illimité, la disposition à devenir le tremplin d’une transcendance. Tous les poètes, peut-être, n’y ont pas accès mais il convient d’en faire l’hypothèse afin de valider la solitude de leur cheminement. Assurément des noms tels Novalis, Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont, Artaud nous conduisent au seuil de cette compréhension, de cette démesure qui tutoie constamment la folie car, écouter l’indicible est toujours comme la perception d’un coup de tonnerre, la révélation d’une plaie qui demeurera ouverte le temps d’une création, mais une plaie que le baume du sublime apaisera de sa souple onction. Ecrire un poème est le porter dans la lumière d’une vision qui l’arrache au labeur des mots ordinaires. Poétiser est, avant tout, JEU de langage, mais jeu dont la finalité est une esthétique du sublime. Pour cette raison le lecteur est souvent désemparé lorsqu’il se confronte au dire poétique, à l’étrangeté de son vocabulaire, à sa syntaxe singulière, à ses métaphores brillant comme le feu de mille comètes. Seule une contemplation du monde en abîme, avec ses retournements polychromes, ses symphonies polyphoniques, ses secrets, ses arcanes labyrinthiques, ses mystères peut approcher d’un iota ce qu’être en mode intuitif veut dire d’inouïe inclination à s’entendre avec ce qui murmure et le plus souvent s’efface dans la courbe inapparente du rien. C’est comme d’écouter l’aile de soie du papillon dans la brise du soir, lorsque les teintes assourdies noient tout dans une couleur indescriptible dont le camaïeu uni serait la possible figure. Alors l’harmonie est telle que tout signifie avec amplitude. Alors le ravissement est là avec le bruit de l’Océan fût-il absent, le sourire de l’Aimée dût-elle en retenir la brise accueillante, la présence de la Montagne, ses pics se fussent-ils dissimulés derrière un écran de brume. Ce qui est à comprendre ici avec la vivacité la plus immédiate c’est bien la quintessence de tous les sens par laquelle s’opère la dernière transmutation alchimique, celle qui délivrera la pierre philosophale, ouvrira le cœur de la fleur, en dépliera les pétales dans le site infiniment renouvelé de l’amour, sur la margelle fraîche de l’art comme si une eau virginale allait nous transporter au-delà de ce que nous sommes pour nous déposer là où toujours nous avons été souhaité être, dans la beauté verticale qui ne saurait avoir d’égal que notre propre ascension en direction des étoiles.

Et maintenant, situons-nous dans la perspective plotinienne de Pierre Hadot dans « Plotin ou la simplicité du regard » et mettons-nous à l’écoute de ce qu’il nous dit du Sculpteur ayant façonné son œuvre de telle manière que son être-Artiste se confonde avec l’objet même de sa création :

« La statue matérielle se conforme peu à peu à la vision du sculpteur ; mais quand statue et sculpteur ne font qu’un, lorsqu’ils sont la même âme, la statue n’est bientôt plus que la vision elle-même, la beauté n’est plus qu’un état de simplicité totale, de lumière pure ».

Et ce qui est remarquable dans cette merveilleuse expérience unitive c’est que ne subsistent au monde, dans l’atelier du Sculpteur, dans la chambre du Poète que la figure sublimée d’une unique réalité qui a atteint son but dans le même instant que son œuvre s’accomplissait. Et la démesure est si grande par rapport à l’empirie ordinaire, que tout semble se dissoudre dans un creuset si étroit qu’il n’y a plus de place ni pour le temps, ni pour l’espace, pas plus que pour la conscience. Oui, cette assertion est étrange et il faut avoir vécu ce qui correspond à ce que Romain Rolland nommait « le sentiment océanique » (cette extase outrepassant toute chose connue) pour bien en saisir le caractère exceptionnel, de franche métaréalité. On est au-delà. Et pour une fois le « On » témoigne de son imprécision, de sa vacuité, toutes qualités d’un récipient commis à tout recevoir, y compris la libation des dieux. Mais pensons au Poète dans le luxe de sa soupente, plume à la main, irradiant à partir de son corps la clarté nécessaire à insuffler dans l’œuvre le trait de génie qui va la porter au fondement de l’être-poème. Alors l’instant de la création s’est si considérablement dilaté qu’il s’inscrit dans la durée, qu’il rayonne jusque dans le sentiment d’une saisissable éternité. Inévitablement, dès que nous nous mettons en chemin en direction de l’essence du langage, surgit Stéphane Mallarmé :

« Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poëte suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étran
ge ! »

Certes la mort triomphe, mais où le Poëte pouvait-il mieux donner de la voix que dans cette disparition mortelle où l’âme enfin ressemblée retrouve la puissance de son propre envol, libérant la poésie de ses attaches terrestres ? Car toute poésie fondée est de cette nature qu’elle concourt en permanence à son propre effacement. Son retour au silence est la condition de possibilité de sa rapide effraction sur l’arche ouverte de la conscience. L’espace aussi est frappé de cette remise en question ontologique. Le « glaive nu » du Poëte en circonscrit l’aire à la seule dimension du langage. A l’extérieur de la chambre il n’y a plus ni squares, ni rues, pas plus que le monde n’apparaît à l’horizon mais seulement la vibration des mots pareille à un essaim d’abeilles. L’espace s’est soudain réifié, condensé sous la forme d’une grappe plurielle où dansent les rimes, les allitérations, les hémistiches, la prosodie comme un bourdonnement venu du plus loin de l’univers. Et la conscience, ce feu follet brillant identiquement à un lumignon éclairant la condition humaine, que devient donc cet « instinct divin » rousseauiste dès l’instant où la plume grave dans le papier, comme dans un bloc d’airain, les « Voyelles » de Rimbaud, « Les Fleurs du mal » de Baudelaire ? Eh bien la conscience n’a plus de lieu où paraître, plus de temps auquel attacher la forme de son être. Le temps du ravissement est si fort qu’il ne saurait tolérer autre chose que son propre impérium. Laisser place à la conscience c’est poser le poème en tant qu’objet devant le sujet qu’est le Poète. Or la mesure de l’œuvre est telle qu’elle confond tout dans un même élan, porte tout dans un même rythme, si bien qu’il ne demeure plus qu’un Sujet enclos dans sa propre autarcie. C’est cela être soi dans le poème, se confondre avec le surgissement de ce qui est dans le langage dont son propre soi est le centre de rayonnement, le début en même temps que la fin. Ceci n’a lieu qu’autant que brille la flamme de la création, que s’élève la clarté qui écarte les ombres et gomme les illusions.

Mallarmé n’est nullement à comprendre. Stéphane ne saurait davantage se laisser approcher. Quant au « Coup de dés » nous ne saurions nous le rendre visible qu’à réaliser avec le Poëte cette plongée unitive, à le rejoindre, bien au-delà du réel, dans cette dimension sans temps ni espace, dans ce tissu sans fil ni couture, dans cette contrée vivant de sa vie de Forme auto-productrice de son propre sens. La seule façon de nous introduire dans le soi-disant hermétisme en le connaissant de l’intérieur. Question de regard. Considéré de l’extérieur, le poème ne nous offre que sa surface lisse sur laquelle, toujours, la vision dérape, est reconduite à elle-même dans l’aire de sa propre cécité. Temps. Il est toujours temps de regarder !

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21 décembre 2015 1 21 /12 /décembre /2015 09:46
Le corps en jeu de l’écriture.

Dessin de Claire Morel.

ANATOMIE (où commencent les rêves).

« Les anges accroupis s'étaient attroupés tout autour de mon coeur, saignant, on y butinait sans mesure la liqueur amère de mes songes.
Poignets et chevilles ligotés, retenus par une chaînette d'acier, qui m'empêchait de glisser et de rejoindre au bleu d'aube l'issue des songes.
Un oiseau perché sur ma hanche, éclairé de lampadaires, encourageait les papillons aux suicides.
Il me semblait que les murs amplifiés de miroirs insistaient plus que de coutume pour m'étreindre et me réduire, et ainsi extraire de mon corps épépiné mes substances qui dès lors étaient libres d'aller sans moi.
Tout errait, sauf moi, cloué à ma paille étranglée.
Un poisson dans mon oeil s'asphyxiant, gigotait en vain, s'écaillait et remuait la lumière, troublait les images ...
Je Hurlais, mais restais prisonnie
r du rêve. »

Kenny Ozier-Lafontaine - (Paul Poule).

Prémices - Comment dire la langue du poète dans des mots qui n’en altèrent pas le sens ? Eternel problème de la traduction d’une pensée, du reflet d’un langage singulier. La seule chose qui serait à faire dans le lieu de la poésie : lire souvent, longuement méditer et faire silence. En effet, tout essai de profération sur l’essence poétique ne se résout souvent qu’à écrire moins bien ce qui a été annoncé en langue essentielle. Tel un laborieux travail d’épigone actualisant les propos du maître dans un registre hypostasié, dans une forme en quelque sorte subalterne. Comment, par exemple, aborder les textes d’un Mallarmé que l’on dit volontiers « hermétiques » ? Genre de problème insoluble puisque le soi-disant hermétisme (un autre nom pour la poésie portée à son acmé) est, à part entière, substance du poème, chair vive que ne peut qu’entailler toute entreprise de dévoilement du sens.

Donc, ici, la poésie de Kenny Ozier-Lafontaine (que l’on peut comparer aux tentatives du surréalisme dans son approche particulière du rêve), ne fera nullement l’objet d’un commentaire mot à mot mais développera un discours parallèle essentiellement centré sur le problème du corps, de l’écriture aussi, thèmes développés en filigrane dans le texte ici proposé. Toute saisie d’une œuvre étant nécessairement subjective, c’est de l’intérieur de mon propre ressenti en direction de ce qui s’illustre qu’aura lieu le mouvement le plus pertinent. Un peu comme deux textes parallèles jouant en écho.

Digressions - Libre méditation sur le texte de Kenny Ozier-Lafontaine. Comme une intertextualité voulant approcher ce qui, toujours, se dérobe. Ceci qui est proposé se veut autant réflexion générale sur la situation du poète face à l’écriture qu’abord du texte cité à l’incipit de l’article.

On est poète. On est là dans la chambre où flottent les voiles de l’onirisme. Un œil dans le réel, un autre dans la faille ouverte de l’inconscient. Arrivent les images, fusent les mots qui butinent pareils à un essaim d’abeilles. La terre, sous les pieds, devient extrêmement légère, genre de poussière impalpable disant la fuite du réel, sa perte, sa métamorphose dans une vision si éthérée qu’on croirait n’en plus posséder la clé. Combien est étrange la lumière qui traverse le songe, pareille à une lueur venue de l’empyrée avec ses battements d’ailes, ses bruissements, ses rémiges célestes.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le double rêve du Printemps ».

Giorgio de Chirico.

Source : « double je ».

Là et là encore sont les anges, images plurielles du poète, ils pressent le cœur, ils veulent la sublime ambroisie, la liqueur séminale qui féconde la nuit, la porte dans l’Ouvert du langage, dans le flamboiement du verbe. Se débat le poète, saigne son cœur qui veut dire, qui veut faire surgir la parole, la libérer de l’intime, la soustraire aux puissances occultes du mauvais rêve, celui des cauchemars, de l’abîme qui s’écarte et menace de tout remettre au Rien, de clore chaque chose dans le silence. Les mots sont là, qui battent leur rythme fou, les mots-sagaies qui entaillent la chair, triturent les os, gonflent la peau telle une outre trop pleine. Poignets attachés, chevilles entravées : du rêve il ne faut pas sortir ; dans l’étoffe aérienne du songe il faut demeurer, dans le vol courbe de l’oiseau. L’oiseau, cette effusion de l’âme, ce passage d’un mot à un autre mot, cette liberté d’assembler jusqu’au vertige ce qui était dissocié, ce qui ne se connaissait plus, ce qui n’avait plus de miroir où s’apercevoir.

Le corps en jeu de l’écriture.

René Magritte.

Source : Rêveries en morceaux.

Miroirs, mirages de la vision, flottement spéculaire où le poète en Narcisse voit son image reflétée à l’infini, image du langage qui fait sa stridulation, son chant de Sirène, son murmure d’outre-jour, sa plainte métaphysique, son sifflement de cobra, sa danse démoniaque. Les mots sont ivres, les mots sans foi ni loi qui lancent leurs lianes, jettent leur acide muriatique, instillent leur venin dans l’entaille mortelle de l’esprit livré à ses propres démons. Mots-gemmes, mots-cristaux, mots-d’obsidienne qui se retournent et se métamorphosent en flèches quasi mortelles de la raison. Murs-forteresses, murs-barbacanes, murs-couleuvrines qui crachent la poix fondue du texte du monde et il n’y a plus la place ni pour la virgule, ni pour l’espace, ni pour le point de suspension. Gigue tellurique qui frappe et contraint le contour du corps à s’amenuiser à la taille de l’invisible, seule entité dont le poème soit en quête comme son essence la plus noble, sa signification ultime.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Le miroir ».

Paul Delvaux.

Source : Eclaircie après la pluie.

Corps-grenade aux grains secs, le jus s’en est allé, ne reste plus que l’écorce rougeâtre pareille à un gros bubon. Corps-fontaine à la source tarie. Corps-jarre dont les flancs sans distance se sont rejoints. Mots partis au-dehors comme de braves soldats en déroute, armée privée de son chef. Diaspora du peuple des mots, longue errance avant la traversée du désert. Le lac du poète vidé de sa substance, abandonné par le langage, était une aire vide, une mare asséchée où flottait au centre le dernier poisson, la dernière écaille, la lumière terminale. Le jour n’est guère loin qui entaille l’ombre, intime aux hommes l’ordre de se lever, de renoncer aux plis inconscients de leur couche, de sauter dans les ornières vives de la réalité. Brusque verticalité, bascule du dolmen se portant subitement dans la nécessité du menhir. La douleur est vive qui sépare la chair de la nuit de la chair du jour et les premiers mots s’échangent dans l’hébétement, les mots de la banalité ordinaire.

Le corps en jeu de l’écriture.

« Les marches de l’été ».

René Magritte.

Centre Pompidou.

Mais au loin, là-bas, depuis le domaine de l’inaccessible, on hurle et se débat. On dit ne pas pouvoir se soustraire au rêve. On dit son sort de prisonnier. C’est parce que, déjà, le rêve a basculé en-dehors de soi, s’est épanché dans la chevelure dense du réel, s’est mêlé à la prose bourdonnante de l’univers. C’est la face éclairée du poète, celle qui, ne pouvant se soustraire au spectacle de la rue et du commerce des autres se débat et réclame son envers, celui qui, tourné vers l’ineffable, l’invisible, l’innommable poésie, la nuit aux mystérieuses fascinations porte le regard là où, toujours il devrait être, dans la clarté aveuglante de l’absolu. Seul le poète le peut !

Le corps en jeu de l’écriture.

« Portrait de Paul Eluard ».

Salvador Dali.

Source : L’aventure surréaliste.

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