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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 17:28
Climatique de l’être

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Vois-tu combien l’automne est cette saison à nulle autre pareille. Une fin qui s’annonce, un renouveau qui prépare son approche. Tout est dans la juste mesure de soi. Nulle clameur qui ferait dans l’âme ses tourbillons d’ennui. Nulle offense de la nature. Seulement une douce tempérance qui, ici et là, déplie ses ors, déroule ses verts pastellisés, à peine venus, ses teintes qui sont des esquisses en attente de leur effacement.

   Tu sais tout le bonheur qu’il y a à marcher sur la pointe des pieds, tel un enfant, à se poster à l’angle du crépuscule, à voir venir ces argiles sombres qui sont le signe avant-coureur de la nuit. Cependant nulle ombre n’est violente qui serait captatrice de soi. Seulement un effeuillement des choses, le dépliement d’un clair-obscur, un bruit de source dans le creux d’un frais vallon.

   Ce que j’aime, ceci : me déchausser, avancer nu-pieds - Ô sublime vagabondage -, emprunter un sentier, le premier venu, faire sur le tapis de feuilles se lever un mince bruissement pareil au grésillement d’un insecte contre le verre de la lampe. Alors, vois-tu, je ne suis plus à moi. Je suis au chemin solitaire qui s’enfonce dans le peuple de la forêt. Je suis à la terre qui fait le don de son humus. Je suis au bonheur simple d’exister dans ce temps qui me frôle et ne m’inquiète nullement puisque je suis en lui, puisqu’il est en moi. Il n’y a pas de différence. C’est, je crois, ce qu’on appelle « plénitude », ce sentiment d’accord avec la bogue souple des choses. On est là en toute innocence, identique au bourgeon qui va éclore, ne sait rien de son destin, attend l’heure de son déploiement.

   Mais laisse-moi te raconter la levée de cette symphonie. La terre est déserte et peut-être nul homme n’y imprime plus l’empreinte de ses pas. Une libre parution de ce qui vient à l’abri des regards curieux, de la pensée raisonnante, des jugements qui ne sont toujours que des approximations de la vérité.

   Le ciel est de cendre et de brume. Une palette si peu affirmée qu’on croirait l’avoir rêvée. C’est si heureux cette vision floue du réel - mais qu’en est-il de ceci qui fuit devant soi sans jamais aucune halte ? -, c’est si étrange cette manière d’astigmatisme qui dit une fois la présence, une fois l’absence. Qui dit une fois la pourpre de la passion puis, dans le même instant, le vermillon d’un désir naissant.

    Et les arbres, leur éclosion presque miraculeuse sur le dépoli d’une vitre, les voilà qui se mettent à vibrer et l’on entend leur voix cristalline faire ses trilles de notes tout contre la voûte du diaphragme, s’iriser de mille teintes dans le nœud du plexus, agiter leurs feuilles de papier tout contre le dessin des hanches. Oh ils n’insistent nullement, ils suggèrent seulement. Ils disent le pli de l’âge qui avance, qui fait ses vergetures à bas bruit, qui trace ses sillons sur la plaine de la peau. Il n’y a pas de souffrance à ceci. Chaque jour le miroir nous renvoie la même image avec des variations tellement infinitésimales qu’on n’en perçoit nullement l’irrémédiable sceau existentiel. C’est comme un ruissellement d’eau dans le frais d’une grotte parmi les tapis de mousse et le papillotement blanc de la calcite. A peine un battement dans la fuite de l’heure. Alors on vit sans le savoir. Peut-être n’y a-t-il que peu de mérite à être homme, à placer chacun de ses pas dans l’ornière des jours ?

   Au loin, là-bas, entre les fûts bistre des troncs, une frondaison de paille fait sa belle éclaboussure. Que nous dit-elle, sinon la joie d’être-arbre, ici, dans la chute de la saison alors que, bientôt, toute cette résille de franc bonheur s’éparpillera au gré du premier vent ? Seul le souvenir, ces branches dépouillées qui battront l’air de leurs griffes noires, pourra témoigner de ce qui fut et attend le cycle de sa renaissance.

   Puis ces deux taches, si proches de la garance, ne sont-elles la persistance de jeux d’enfants - une balançoire, un toboggan, une cabane -, des vies en éruption, des ébats pleins de cris joyeux, des sauts, des cabrioles, une neuve insouciance -, ces deux feux assourdis qui nous parlent comme si, un jour, ils devaient nous rejoindre dans cette force de l’âge dont le déclin s’annonce déjà dans l’épuisement du divertissement parfois, son extinction alors que les grilles du parc sont fermées, les volets clos, les feux allumés dans l’âtre pris de froid ? Ils sont pareils à des fanaux allumés dans le crépuscule qui flamboie de sa dernière lumière.

   Puis ce genre de tapis d’eau, à mi-chemin de l’amande et de la malachite, cette couleur inimitable de l’herbe en sa dernière fenaison - bientôt seront les frimas qui la couvriront d’un dais de silence -, cette étendue nous fait inévitablement penser au lac immobile des jours, à sa précipitation, parfois, comme si toute cette tendre félicité pouvait soudain refluer en quelque coin d’un passé dont le souvenir nous aurait échappé et il ne demeurerait, entre nos doigts  surpris, qu’un peu de poussière et les traces évanescentes de la mélancolie.

   Oui, je te disais, il y a peu, l’automne en son exception, ses lueurs de sable, ses clignotements entre la croûte de pain et la glèbe retournée dans sa vêture fauve que ponctuent les nervures de sillons plus sombres. Oui, tout est joie qui éclaire les yeux de cette infinie donation qui semblerait n’avoir jamais de fin. Seulement on confie sa chair au profond du sommeil, on se laisse bercer par une douce rêverie, on se réveille un matin entre chien et loup, on écarte le givre de la paume des mains, l’hiver est là qui, sans crier gare, a jeté sur la nature son linceul d’infinie tristesse. Automne n’est déjà plus qu’une lointaine blessure de la mémoire. En elle nos souhaits les plus vifs, les entailles de la lumière estivale, les prémices du printemps en son fleurissement de cristal.

   Sans doute la sais-tu, toi, l’Inépuisable, cette climatique de l’être, cette arrière-saison d’une venue au monde qui paraîtrait ne jamais s’épuiser cependant que tout s’évanouit dans les limbes du passé ? Sans doute en est-tu la gardienne, toi l’Insaisissable, toi dont on ne pourrait proférer le nom qu’au risque de te perdre. Automne s’est enfuie qui, peut-être, jamais ne reviendra ! Jamais !

  

 

 

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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 17:45
Elle qui attend

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On attend que vienne le temps

On attend longuement

D’être enfin à soi

De se connaître

De ne plus être en fuite

De son être

La seule ressource qui soit

 

*

 

Ici dans les plis ombreux de la ville

Au carrefour des lumières

Dans l’éblouissement de l’instant

Tout glisse infiniment

Dans une manière de brume

Ô ouate des jours

Qui glace les tympans

O fleuve de vie

Qui jamais ne s’arrête

Ô sensations mouvantes

Vous m’enlacez de vos lianes vipérines

Je sens votre venin tout contre

Le miroir de ma peau

Oserez-vous instiller votre mal

Dans le dais infiniment ouvert

De mon âme

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Il fait si vide dans les coursives

De la peur

Si glacé dans les colonnes d’effroi

Si absurde

Dans l’inutile glacis des veines

Elles gèlent sous les assauts

De ce qui n’a pas lieu

De ce qui toujours se dérobe

De ce qui n’a nul nom

Car à être nommée

La Présence se dissoudrait

Elle qui n’aime que

La vaste solitude

Les cathédrales de glace

Les vents de Sibérie

Aux arêtes aiguës

 

*

 

Pourquoi faut-il que l’air bleuisse

Au contact de ma sourde mélancolie

Pourquoi cette chape de verre

Tout autour de mes humeurs chagrines

Pourquoi le bruit ne parle-t-il pas

Pourquoi la perte des hommes

Loin là-bas dans le désert

Des cases de ciment

Ils meurent de ne point différer d’eux

Les hommes de bonne volonté

Ils se calquent à la dimension

De leur propre image

Ils disparaissent

À même leur vanité

Ils redoublent leur ego

Ils sont dans leurs terriers

En attente du Rien

Et cependant ils pensent

Tout posséder

La gloire d’être

Le mérite de figurer

Dans les avenues mondaines

Et leur jabot enfle

A mesure qu’ils avancent

Ou croient avancer

 

*

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

On ne sait plus ce qu’exister

Veut dire

Si l’on existe vraiment

Si quelqu’un vous attend

Non dans le palais princier

Mais dans la modeste chaumière

Combien on aimerait

Parler juste au coin du feu

Avec une voix compagne

Qui soufflerait les mots du bonheur

Ferait se lever

 La voile tendue de l’amitié

Peut-être de l’amour on ne sait jamais

Parfois il arrive sur les ailes du songe

Butine longuement le nectar de votre joue

Y pose la larme assourdie d’une gemme

Y dit les paroles muettes

Car tout ce qui est précieux

Ne vit que de silence

Fait ses ronds dans l’eau

Puis éclate telle la bulle

De cristal dans l’air

Qui crisse

 

 

On est là dans son corps de chair

Son corps de pierre

 

Rien ne bouge au-delà de soi

Le banc est immobile

Qui attend son heure

Les voitures glissent

Dans un bruit de chiffon

Nul chauffeur à leur bord

Avec qui voyager

Tout est rêve

Qui fond dans le sommeil

 

*

 

Quand le réveil

Avec son bruit de chaînes

Ah les fantômes sont postés

Ici et là

Qui nous enveloppent

De leur voile de mystère

Que vienne la nuit

Seule consolatrice

De notre solitude

Au moins dans ses plis

Avons-nous refuge

L’ombre est souveraine

Qui efface tout

 

*

 

 

 

 

 

 

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 13:48
Toi dont la fenêtre

     Photographie : Pascal Hallou

 

 

 

 

***

 

 

 

Toi dont la fenêtre

 

Donne sur la ville

Qui es-tu donc

Pour te dissimuler ainsi

Des hommes

Que crains-tu

Leur amour parfois

Si violent

Leur orgueil

Qui te blesse

Il prend si peu en garde

Ta fragilité

La courbure de ton être

Le geste de ton front

Tout contre la flamme

De la lumière

Les paumes de tes mains

Qui effleurent le jour

N’en retiennent que

Le cristal

Sa fuite dans le reflet

De l’heure

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est ce mystère

Creusant l’abîme

Qu’y surveilles-tu

Que nul n’aurait saisi

L’ombre d’un passage

La fuite de l’instant

L’Amant qui fut le tien

Dont tu n’as retenu

Que la tremblante image

Pareille à celle de la brume

Tout est déjà loin

Qui scintille là-bas

Tel le névé que jamais

On n’atteint

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est ce parchemin

Sur lequel ne s’écrit

Rien que le silence

Qu’attends-tu

Hors de toi

Qui ne serait toi

Te reconnaîtrait

Comme sa partie

Manquante

Tu sais sans doute

La solitude dont sont tissés

Les hommes

L’attente que les femmes

Portent en elles

Longue parturition

Avant que quelque chose

Ne survienne

 

*

 

Pénélope ne tisse sa toile

Qu’à percer les fils du destin

Celui qui arrive

Elle ne le reconnaît

Quelle image la hantait

Dont nul n’eût été investi

Sauf le rêve en son feu

Parfois un Quidam

Porte-t-il une cicatrice

Dont il signe son être

Qui la reconnaîtra

Mais alors qui est-il

Le Fidèle  toujours

Celui en quête d’aventure

Qui est-il qui ainsi

Cerne ta demeure

A n’y jamais figurer

Bien lourde doit être

Ta peine

Dans cette chambre

Que nul ne visite

Y a-t-il au moins

La ressource d’une lecture

Une feuille à noircir

Une image à graver

Sur la feuille

De la mémoire

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est pure illusion

Y aperçois-tu au moins

Celle qu’un jour tu fus

Au profond de l’enfance

Qui souvent ressurgit

Et ne te laisse au repos

Elle te frôle et virevolte

Tel le papillon au printemps

Qui n’a de cesse de voler

De mourir

Telle est la vérité

En sa verticale splendeur

Ne l’oublie jamais

Feins seulement

De t’en approcher

Un garde-corps est là

Sur lequel tu prends appui

Puisse-t-il te sauver

De toi

 

*

 

 

 

 

 

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 18:03
Flottaison du temps

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ces feuilles qui flottaient

Existaient-elles au moins

Ou les avais-tu imaginées

Pour donner le change

A la fuite du temps

Pour fixer

À ton irrésolution

La vraisemblance

Qu’il convenait

De lui donner

 

*

 

Nous n’étions que

Des passants

D’étranges marcheurs

Qu’une perte d’étoiles

Égarait

Le jour n’était mieux

Semé

De lueurs blanches

Tu en disais la brûlure

Le yatagan de lumière

Qui entaillait ton corps

La révolution intime

Qui faisait ses tourbillons

C’était une perte d’eau

Qui jamais ne verrait

De résurgence

 

*

 

Nous aurions pu

Nous arrêter là

Au bord du ruisseau

Limpide

Oter nos vêtements

Offrir l’usure de nos peaux

A l’ombre souveraine

Nous asperger d’eau lustrale

Commise à notre renaissance

Certes nous aurions pu

Mais n’avons rien tenté

Qui eût provoqué

La cassure

De l’instant

 

*

 

Vois-tu il y a trop

De destin

Dans ce que nous faisons

Trop de chemin

Décidé d’avance

Trop de clair-obscur

Dans lequel nous posons

Nos pas

La lumière d’une joie

L’ombre d’une tristesse

Dont nous pensons être

Les magiciens

Mais nous ne sommes

Que des êtres joués

Des enfants sautant

À la marelle

Sûrs de leur Ciel

Sûrs de leur Terre

Alors que nous ne passons

Que de Paradis en Enfer

Le Purgatoire nous échappe

Qui aurait pu

Nous sauver de nous

Nous demeurons

Dans les murs

De notre citadelle

 

*

Comment nous rejoindre

Tant les continents

Sont éloignés

Regarde donc le fond

De cette claire rivière

Regarde l’arbre

Qui s’y réverbère

On les croirait confondus

Dans le creuset

D’une unique image

Mais sais-tu il suffirait

De froisser l’eau

De la paume de sa main

Et le charme se romprait

Il ne demeurerait

Sur la feuille d’eau

Que quelque tourmente

Quelque nuit hâtive

Quelque jour poinçonné

De vide

Il ne demeurerait

Qu’une solitude infinie

Poncée au désarroi

D’une énigme

 

*

 

Ma Naïade vêts-toi

D’un peu de brume

Cerne tes yeux

De quelques gouttes

Fais tinter le cristal

De ta voix

Elève-toi

De cette longue plainte

Qui n’est que le deuil

D’exister

Serais-tu simple chuchotis

Crépitement de libellule

Et tu aurais rejoint

Le seul lieu dont ton être

Soit capable

Ce doute qui rôde

Dans le gris de tes yeux

 

*

Longtemps nous avons rêvé

Mais de qui donc

De nous bien entendu

Le vent semait son lamento

Le long des coursives

De nos corps

A peine plus visibles

Que le vide

En son empreinte

Qu’avions-nous à happer

Sinon le double

Que chacun tendait

 À l’autre

Que l’image hallucinée

Du temps

 

*

 

Le réel venait à nous

Avec sa rumeur bleue

De nous

Nous étions dessaisis

Nos silhouettes fuyaient

Au-devant

Telle accrochée au passé

Sans mémoire

Telle arrimée au futur

Sans avenir

Mieux valait en finir

De ces errances

Mieux valait être soi

Et renoncer à voir

Dans le miroir de l’eau

Autre chose

Qu’un mirage

Qu’un éternel retour

De qui l’on est

A la face du monde

Ce visage qui

Jamais n’apparaît

Qu’au reflet de l’onde

Oui au reflet

 

*

 

 

 

 

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 17:20
Destin de nulle présence

        

 

***

 

 

Quel destin de nulle présence ?

Je ne doute guère

que ma question

ne cessera de te poser

quelque énigme.

Le destin est bien

ce qui est présent.

Cet arbre à la croisée

des chemins,

ce sourire sur le quai

d’une gare,

ce geste de la main

de l’ami

qui s’éloigne.

 

Nul destin n’est au passé.

 Il y a trop de brumes,

trop d’incertitudes.

 Nul destin ne se donnerait

au futur.

Comment pourrions-nous

dessiner l’avenir,

ses desseins sont

si mystérieux ?

 

Si j’essaie de te nommer,

 voici ce qui surgit

et s’impose à moi

telle la seule nécessité

qui se puisse imaginer.

Destin de nulle présence.

Oui, quand bien même

ma formulation

te paraîtrait étrange,

cependant elle n’est

nullement gratuite.

J’aurais pu dire

ton absence

 et broder, tout autour,

quelque savante fable

que des fantaisies auraient égayée

 tout en tâchant de la rendre

concevable.

 

Tu es étrangement

ce destin qui,

pour être au présent,

ne s’annonce que sous le signe

de la fuite,

sous la figure du vide.

Te dire combien

cette expérience est déroutante

m’entraînerait en de longues

et inopportunes justifications.

 

De toi, je fis la connaissance

en ces années de ma jeunesse

qui vibraient tel le cristal.

Tu n’étais pas moins vive

que moi

et je te reconnaissais

parmi la multitude

à ton singulier vibrato,

mon âme en ressentait

les harmoniques

jusqu’au creux

le plus troublant

de ma chair.

 

Notre rencontre

- oserais-je dire

notre « fusion » -

 trouva le lieu de son site

 lors de la fête du solstice d’été,

 toi la Nordique qui exultais

à sentir ton sang bouillonner

dans tes veines,

faire son sourd bourdonnement.

Moi qui m’impatientais

de connaître enfin

ces « Filles du feu »,

dont je supputais alors,

 qu’elles devaient être

 nervaliennes en diable,

perchées sur le seuil

de ces « portes de corne

et d’ivoire »

qui donnent accès

aux plus pures fantaisies,

 parfois aux divagations

de tous ordres,

si ce n’est à la folie

 en son plus vibrant étendard. 

 

A peine nous connaissions-nous

que nous nous sommes unis

à l’ombre des feux

de la Saint-Jean,

tout contre les danses

et les chants qu’ici,

que vous appeliez

de ce beau nom

de « Midsommar »,

ce « milieu de l’été »

dont nous étions,

en quelque sorte,

 les célébrants

d’un culte de la chair

qui nous portait

hors de nous

dans de somptueuses noces qui,

nous le savions,

du plus clair de notre intime vision,

jamais ne se reproduiraient.

 

De toi, nulle image,

nulle photographie

qui auraient pu témoigner

de cet instant

de fugitif bonheur.

Je t’avais dit,

il m’en souvient,

mon peu d’attrait pour les icônes,

sauf celles de l’imaginaire

qui meublaient les coursives

de mon esprit.

Mais à quoi sert-il donc

de s’abreuver d’illustrations

qui ne font que figer les souvenirs,

leur ôter toute mesure

de spontanéité,

tout degré  de liberté ?

 

Combien il est plus gratifiant

de confier aux eaux noires

et blanches du songe

le devoir de reconstituer

 les stations de notre chemin

- fût-il, parfois, de croix -,

des fulgurances s’y trouvent

inscrites en creux

dont notre conscience

fera le site

de merveilleuses ambroisies.

 

Beaucoup croient

étancher leur soif

de l’aimée -

elle n’est jamais

que soif de soi-même -,

 à considérer,

des heures durant,

ce visage qui se dissout

dans les brumes sépia du passé.

Jamais, tu le sais bien,

rien ne vient des jours anciens

à notre secours

et les « Petites Madeleines »,

hors la littérature,

sont si rares

que quelque boîte avaricieuse

pourrait aisément

leur suffire d’écrin.

 

Vois-tu, c’est pure félicité,

pour moi le romantique

de la première heure,

que de revivre

par la pensée

ces heures de feu

qui créèrent le cercle

de notre rencontre.

Parfois, autour

de la Saint-Jean,

 ici, dans mon pays

de pierres blanches

et de haies hirsutes,

du haut de ma fenêtre

devant laquelle s’ouvre

un large et bel horizon

peut-être au seul motif

de la grâce d’un temps

reproductible- en rêve,

tu l’auras compris -,

 je te vois faisant

ta belle mélopée charnelle

tout contre ces feux

qui brasillent dans le lointain.

Or, sais-tu la sourde immanence

de ta présence à mes côtés ?

 

Si je le voulais,

je pourrais te toucher

au seuil de la pénombre,

dessiner de mes doigts

les contours de ton désir.

Mais, toujours, je me retiens

sur le bord d’un possible événement.

Trop avancer dans les choses

serait renier leur essence même

et tout souvenir ne peut

que se lever de soi,

nullement être décrété

par un acte de volonté

qui ne serait jamais

qu’une violence faite au réel,

non l’immédiate disposition

de ce qui est

en sa plus belle floraison.

 

 Demeure près de moi,

dans l’aura

que dessine mon corps

sur la toile du jour.

Seulement ainsi

tu seras atteignable.

Seulement ainsi

je serai atteint.

Notre entente est double.

Notre entente est

pure réverbération

 de nos présences,

par-delà les lieux,

par-delà les temps.

 

Ô, persiste donc

en ton être car,

faute d’en pouvoir saisir

 la texture de soie,

c’est ma raison

qui vacillerait

comme le font les feux

de la Saint-Jean

en ta belle contrée de Dalécarlie,

ce beau comté semé de lacs

et de forêts,

 d’elfes légers qui,

sans doute,

te ressemblent.

Demeure,

le jour l’exige qui n’est

 que l’ombre

de ma conscience.

Demeure !

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 10:50
Aëly au plus haut de son destin

Reine de Méroé

 

Source : L’Accélérateur de Conscience Noire

 

 

***

 

[Prologue : Hommage à Rainer Maria Rilke]

 

*

 

Peut-on tracer l’orbite de ses rêves,

y dessiner les ineffables présences

qui y ont, un instant, fulguré ?

Il se pourrait que ceci pût s’accomplir.

Peut-on jouer avec la Rose des Vents,

devenir le Grec lui-même,

 s’immiscer dans la douceur estivale

du Libeccio,

incliner aux teintes hespériques

avec le Ponant ?

Il se pourrait que ceci fût possible.

Peut-on connaître la lumière boréale,

vibrer au sein de son écharpe d’émeraude ?

Il se pourrait que tout ceci trouvât

 à se donner pour vrai.

Peut-on planer sur la feuille d’eau du lac,

devenir miroir pareil à la subtile diatomée ?

Il se pourrait que ceci échût

 aux aventuriers et aux poètes.

Peut-on s’élever de terre,

être simple poussière

dans l’infini du temps ?

Il se pourrait qu’une telle réalité se montrât.

Peut-on connaître le glissement de l’ange

tout contre l’immense pliure du ciel ?

Il se pourrait qu’une telle image

 nous apparût.

Peut-on incendier sa chair

au point de lui donner

la consistance de l’étincelle ?

Il se pourrait

qu’une telle métamorphose

 fût envisageable.

 

***

 

C’est un Peuple d’au-delà des horizons,

un peuple sans lieu ni temps.

C’est un peuple que nul ne connaît

ni ne pourra connaître.

Les Hommes ont des yeux de diamant

où brillent les éclairs.

Leurs visages sont de cuivre armorié,

finement guillochés au contour des yeux.

Leurs barbes sont courtes,

taillées dans l’exactitude étroite du carré.

Les Femmes ont des yeux de lapis-lazulis,

des yeux profonds pareil

au chant des abysses.

Leurs joues sont poudrées de lumière,

étincelantes rivières

 où joue le tumulte léger du jour.

 

Les Hommes chevauchent

des montures aériennes.

 Des pur-sang aux naseaux écumants,

leurs robes sont d’argile pure,

leur allure celle des statues antiques.

Les Femmes tissent la laine,

font de longues toiles qui courent

sur les vagues de sable.

  

C’est un Peuple semblable

à la fuite d’une comète,

à la lueur d’un météore glissant

 aux confins de l’univers.

C’est un peuple de haute renommée,

un peuple de Héros

dont les Epousées fêtent le retour

dans la clarté mourante du crépuscule.

Du thé ambré coule

de leurs aiguières ciselées

dont l’argent est lustré

par leurs longs doigts,

des doigts de fée si diaphanes

on les croirait vols de colibris

à l’entour de quelque fleur merveilleuse.

Les Hommes boivent le thé,

 tenant leurs verres étincelant de pureté

Ils boivent par petites lapées

 et leurs yeux brillent  de connaître

 le breuvage précieux

et leur chair se dilate

sous la poussée amicale

de la douce et enivrante chaleur.

 

   Les Hommes, les Femmes sont cintrés dans de longues tuniques d’un blanc miroitant. Les visages des Hommes sont enveloppés d’un long turban que prolonge une traîne de filaments légers. Les gorges des Femmes palpitent sous la caresse de l’amour. De l’amour des Hommes, de l’amour qu’elles se destinent en propre comme leur bien le plus précieux. Le rituel de la boisson précède toujours celui de l’étreinte.

 

Les corps définitivement abreuvés s’enlacent

 telles des lianes dans le luxe

d’une forêt pluviale.

  

   On entend le chant d’amour se prolonger jusqu’aux lueurs pastel de l’aube. Le soleil escalade lentement les marches du ciel qu’encore se laisse deviner une fragile cantilène, ultimes broderies des corps avant que le jour ne dilue tout dans une grande mare liquide. L’or partout répandu glace le ciel de sa belle et unique insistance.

   Les Femmes sont au campement. Elles ont repris leur tissage. Ceci qui écrit l’histoire de leur Peuple. Les Hommes ont grimpé sur une haute colline d’où se laisse découvrir l’immensité des sables, leurs mirages se perdent à l’infini des yeux. Les Hommes se sont disposés en cercle. Ils se sont vêtus de leurs robes d’apparat. Elles ressemblent à la corolle blanche des Derviches Tourneurs.

 

Les Hommes psalmodient à voix basse

un chant seulement connu d’eux.

La lumière de leurs yeux éclaire le ciel.

 La palme de leurs voix s’enroule

parmi les fleuves de l’air.

La braise de leur esprit se mêle

aux confluences solaires.

Rien ne vit autour d’eux.

Tout attend.

Tout espère.

Tout est dans le souci

de ceci qui va paraître.

 

Que sera l’offrande résultant

de l’incantation montant des poitrines ?

Partout l’on retient son souffle

et les scarabées sont arrêtés

sur leurs monticules de mica

et les serpents sont dressés

sur leurs écailles de platine

et les oiseaux sont cloués à même l’air

et les feuilles des palmiers sont des dagues

 que leur fourreau retient.

Tout est dans la longue attente

dont surgira l’invisible

et inaltérable beauté des choses.

  

   Mais l’on doit sortir de sa naturelle distraction. Mais l’on doit se disposer à entendre ce qui vient depuis les immémoriales coulisses du temps. Mais l’on doit s’ouvrir soi-même à l’espace, le laisser apparaître dans l’entier déploiement de son être. C’est comme un grand silence qui, soudain, a envahi le monde, l’a saturé de son trop-plein de présence.

 

Les grains des secondes

 sont suspendus

dans l’isthme du sablier.

La clepsydre a immobilisé

la chute

de ses gouttes.

 

   Dans les chambres obscures des villes que la clarté n’atteint encore nullement, les poitrines sont arrêtées, les alvéoles dilatés au plus haut de leur dépliement. Les gestes d’amour sont suspendus, les Amants planent dans leurs corps de baudruche sans en connaître les limites. Venue des confins de l’être, voici qu’une voix polyphonique psalmodie les voyelles d’un nom étrange

AËLI

A Ë L I

A  Ë  L  I

 

Oui

A la manière

D’une pyramide

Reposant sur sa base

S’élevant au plus haut

Des contrées bleues du Ciel

Se livrant à la vision des hommes

 

   Nul sur Terre ne sait ce qu’AËLI veut dire, s’il s’agit d’un simple nom né de lui-même qui sillonnerait les larges avenues de l’éther. Nul n’a jamais entendu nommer qui que ce soit de cette manière. Quelques uns des plus curieux, des plus savants, prétendent qu’il s’agit du nom d’une Reine oubliée, retirée en son sépulcre de pierres, loin là-bas dans le mystérieux pays de Nubie, peut-être la Reine Candace Amanishakheto elle-même ou bien simplement la persistance de son être par-delà le temps, peut-être encore une icône qui nous livrerait son image à la manière de quelque réalité palpitant au-delà de la somme curieuse des yeux.  

   Mais peu importe, l’essentiel est de connaître, d’éprouver au fond de soi les vagues de cristal de la volupté. Oui, car il y a étrange volupté à écouter la musique des Voyelles

AËI,

au milieu desquelles vient s’immiscer, dans toute la splendeur de sa densité liquide,

ce ‘L ’,

cette apicale position de la langue qui vient symboliser

l’irrésistible ascension de l’être

en direction de ce qui le dépasse

et l’accomplit en totalité.

 

Nul ne peut entendre une telle litanie

A Ë L I, triplement proférée, ainsi

 A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I,

 

    sans en être éprouvé jusqu’au tréfonds de qui il est. Non ici, Lecteur, ne t’abuse point. Il ne s’agit nullement d’un décret prononcé par une bouche d’Autorité devant laquelle il conviendrait de se prosterner et d’obéir.

 

Non, AËLI

 est un nom sacré.

Celui-là même qui convient

aux Princes d’Orient,

aux Rêveurs aux mains de lumière,

aux Magiciens inspirés,

aux Créateurs d’utopie,

aux Mages qui tressent l’imaginaire,

 aux Démiurges qui établissent

les formes d’une éblouissante cosmologie.

  

AËLI

est une gerbe d’étoiles.

 

AËLI

 c’est la terre lorsqu’elle connaît

son règne le plus léger,

un genre d’argile souple

qui essaime l’air

de son illisible passage.

 

AËLI

 c’est l’eau lorsqu’elle se borde d’écume,

qu’elle se gonfle de bulles

et se rend semblable

à une goutte de verre.

 

AËLI

c’est l’air lorsque parvenu

au faîte de sa présence,

il devient chiffre si menu

qu’il se dit à même

la consistance d’une plume,

à peine le vol du papillon

sous l’aile du nuage.

 

AËLI

 c’est le principe du feu

lorsque son degré d’ignition est tel

qu’il se confond

avec l’indicible de l’esprit,

sa fuite à jamais

loin des frontières du corps.

 

 AËLI

 c’est l’enfant qui fait voler

son cerf-volant

 et essaie de capturer

des elfes.

 

AËLI

 c’est le poète qui hésite

 à la césure du vers,

se tient en équilibre

sur le versant du monde,

joue avec les mots

que lui dicte sa Muse.

 

AËLI

 c’est cette petite fille vêtue

de son habit de soie

qui attend la venue

de son Prince charmant.

 

AËLI

 c’est l’astronome fasciné

qui découvre

une nouvelle étoile.

 

AËLI

c’est l’alchimiste qui,

dans la blancheur de craie

de son laboratoire,

dans ses cornues de rêve,

fait se lever la très précieuse

Pierre Philosophale.

 

AËLI

c’est le philosophe

qui jongle avec ses concepts

et en fait surgir un

qui sera le miroir

où l’humanité

pourra découvrir

sa propre vérité.

 

AËLI

c’est le peintre qui,

tout au bout de sa brosse,

tient à la fois,

l’œuvre

dont il était en attente

depuis toujours,

 sa propre image fécondée

 par l’art.

 

AËLI

 c’est VOUS qui lisez

et vous interrogez

 sur le sens des mots.

 

    Ils sont si étranges, les mots, ils sont parfois dépouillés de réalité, ils flottent pareils à des voiles au large dont nul n’apercevrait ni la direction, ni la raison de cet étonnant voyage vers une Terre Promise. Mais laquelle ?

 

Chacun a la sienne,

 réelle,

symbolique,

imaginaire.

 

   Elle est l’orient au gré duquel avancer dans son destin, sinon avec l’assurance de qui croit tout savoir, mais avec cette marge de vibrante incertitude qui s’appelle l’existence, qui tantôt brille d’un éclat souverain, tantôt s’obscurcit des éclipses d’une tristesse.

 

AËLI

c’est moi qui écris depuis

l’immense solitude des mots.

Ces mots me requièrent

comme l’un de ceux qui,

inquiet de les laisser dans l’ombre,

essaie de les porter dans le rayon

d’une fuyante lumière.

 

AËLI

aime moi,

je t’aimerai

jusqu’à

l’Infini

du Temps !

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24 octobre 2020 6 24 /10 /octobre /2020 08:00
L’être-scindé de la présence

                                                                          Instantané

                                                                          Papier A3

                                                                       Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

L’être-scindé de la présence

 

C’était là ton destin

La voie à toi seule offerte

Le pli du jour selon lequel

Tu serais au monde

Le ton fondamental

Qui imprimerait sur ton front

Les stigmates de l’exister

A ceci tu ne pouvais échapper

Pas plus que le nuage

Ne saurait s’exonérer du ciel

Ta pente déclive en quelque sorte

L’ornière qui guiderait tes pas

L’abîme au bout

Qui inévitablement

T’y attendrait

Avec le souffle ardent

Du Néant

 

*

 

Ceci qui ne pouvait être nommé

 

Le Néant

L’Être

La Nuit

L’Angoisse

 

Voici que cela te parlait

Avec la voix puissante

Des intimes convictions

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Néant avec ses longs couloirs vides

Avec ses portes qui battaient au vent

Avec ses portiques haut levés

Au sommet de nulle montagne

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Être avec l’épuisement de l’invisible

Avec ses cordes de cristal

Qui vibraient au diapason du Rien

Avec ses hautes tours ses beffrois ses barbacanes

Ses douves immenses perdues dans l’indicible brume

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Nuit avec ses cohortes d’ombres blanches

Avec l’œil pléthorique de la Lune qui saignait

Avec la lancinante musique des sphères

Avec les draps livides du rêve qui s’effilochaient

Au souffle empierré de la mémoire

 

Ceci était en toi gravé au feu

 

Angoisse avec ses bourgeons tubéreux

Avec ses marais glauques

Avec ses mangroves plantées de racines noires

Avec l’ensemencement dru de ses étiques palétuviers

 

 

 

Ceci qui ne pouvait être nommé

 

Etait le haut lieu de ta destination

L’incunable aux images perdues

Aux signes effacés

Le palimpseste méticuleux

Où se superposaient

Les échardes aiguës du souvenir

Les tessons des envies insatisfaites

Les angles contrariés des désirs

Les ombres mêlées des amours apatrides

Les aveux d’échecs aux dents muriatiques

 

*

 

 

L’être-scindé de la présence

 

Oui Être Scindé Présence

Car jamais ton être n’arrivait

Au lieu de son effectuation

Car ta présence à toi aux choses au monde

Etait marquée du sceau de la perte

Tout glissait tout fuyait tout s’écoulait

Par le trou d’une bonde

Avec son sifflement de vortex

Avec ses remous délétères

Avec ses sinistres confins

Qui disaient le haut poème

De la Finitude

Cette consolation in-humaine

Puisque survenant hors la conscience

 

*

 

Ceci qui pouvait être nommé

 

Le glaive translucide de ton corps

On aurait cru la lame du silex

La poussière de charbon de tes cheveux

La fenêtre de ton visage

On y voyait des reflets d’Infini

La faucille d’opale de ton cou

Quelle grâce fragile

Des doigts vengeurs

Y eussent apposé l’image de la Mort

En une unique pression

Bruit de cartilages rompus

Pareils à la chute des osselets

Sur un sol de ciment

Un avant-goût de la biffure terminale

Cet ossuaire en croix

Qui est l’empreinte définitive

De la condition existentielle

 

Ceci qui pouvait être nommé

 

L’attache ambiguë de tes épaules

Un rien les eût ôtées

De ta Babel de papier

Et le monticule de ta poitrine

Et la blessure étroite des aréoles

D’à peine sémaphores

Pour des yeux étrangers

D’étranges combustions

Nul ne s’y fût brûlé

Le feu était éteint

Et tes bras en équerre

Cette tenue à la limite de l’insecte

Une mante peut-être

Dans l’instant de la dévoration

Ou bien de l’auto-manducation

Autophagie au gré de laquelle

Tu semblais boulotter

Les maigres provendes

Qui t’avaient été allouées

Et l’absence de ton ombilic

Cette racine ce rhizome

Qui remontent à ton origine

Mais où encore les choses indécidées

Te laissaient libres de toi-même

Et les sarments de tes doigts

Cette Veuve Noire arc-boutée

Sur l’infernal lieu de plaisir

Ce rougeoiement

L’étouffes-tu ou bien le supplies-tu

De te porter à cette ignition

Qui dévore ton ventre

Ecartèle ton sexe

Te met en demeure d’exister

Dangereusement

Partout où il y a sexe

Il y a danger

De combustion

De prolifération

D’extinction

 

*

 

Sexe est lieu du Néant

Sexe est oubli de l’Être

Sexe est ouverture de la Nuit

Sexe est vrille de l’Angoisse

 

*

 

C’est ceci que nous dit

La vergeture cinglante de ton corps

La venue de la venaison

Où le profit des chairs

Appellera le gibet

Où la confusion des membres

Convoquera la potence

Car ici tout est démence

Etre-scindé de la présence

Voussure de la Raison

Pliure de l’âme

En sa dernière oraison

 

*

 

O Être de la Présence

Nous te voulons plein

Hors d’atteinte

Du Néant

De la Nuit

De l’Angoisse

Dans la juste demeure

Du jour

Nous te voulons

Afin qu’en toi

Quelque chose

De vrai se lève

Le Vide est si grand

Avec ses blanches allées

Longues

Vides

Longues

Vides

 

*

 

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15 octobre 2020 4 15 /10 /octobre /2020 08:14
Toi nommée Ombre

                                                                              Im raum

                                                                          Barbara Kroll

 

 

***

 

 

 

Toi nommée Ombre

 

D’où te venait ce nom

Qui t’assignait à demeure

D’où venait-il qui te clouait là

Sur la dalle immense

Et glacée de l’indéterminé

Était-il seulement

Le bourgeonnement

D’une provenance

Avait-il la consistance

D’une haute pensée

Le souffle

D’une puissance imaginative

Ou bien n’était-il

Qu’une manière de désaveu

La lumière d’une lame

Traversant ton corps

Ton corps de nulle similitude

Il n’avait d’apparence humaine

Que le flou d’une encre jetée

Sur le papier

Flottait en-deçà des choses

Quelque part en des erres

De haute solitude

Peut-être même n’était-il

Que ballon captif

Relié au réel par un fil si ténu

Qu’on n’en voyait

Que la fragile tension

Il était fluence injouissive

Dont on ne pouvait tracer le cercle

Il était mot mésusé

Qui ne pouvait connaître

Le chiffre énigmatique

De son signe

 

*

 

Quelqu’un sur Terre

Avait-il été alerté

De ta présence

Présence sans doute

Un bien GRAND mot

Quelle empreinte laisse-t-on

Lorsqu’on est tout juste parvenu

À lisière de son propre rivage

Les flots tout autour

Battent leur coulpe

De n’avoir su porter

Les eaux lustrales

Qui t’eussent installée

Au plein de ton être

 

*

 

 Im Raum  est l’invite du titre

Mais fait-il signe vers Chambre

Et alors c’est image de claustration

Ou bien s’agit-il d’Espace

Et c’est égarement ivresse

Le cosmos est si grand

Qui nous reconduit à l’infinitésimal

Nous cloitre dans la graine originelle

Ce curieux ombilic pareil

A l’infructueux désir

Ce pli maculé de mutité

Cette lettre tronquée

Avant que le mot n’émerge

De son étrange berge

La signification est là

Qui hésite palpite et se retient

Le don de la Parole

Est si urgent

Dans le rugissement du monde

 

*

 

Ton baptême parmi les hommes

Ta survenue dans le champ

Des consciences

Est bien au-delà de toi

Dans cette aire

Qui ne te convoque à paraître

Qu’éloignée

Indistincte

Énigmatique

Obscure forme en partance

Pour le Rien

Oui je sais la force d’attraction

Du Néant

Son indéchiffrable magnétisme

La faille radieuse

Qu’il ouvre dans les âmes

Des Poètes

Des Saltimbanques

Des Rêveurs

Tous chercheurs de Vérité

Qui ne font que girer

Autour de leur propre réalité

N’es-tu toi aussi en quête

De cette flamme

Qui toujours vacille

Qu’on craint de voir

Étincelle

Puis cendre

 

*

 

Que je te dise le Bleu dont tu viens

Quelque Ciel étendu

Quelque vaste Océan

Et le Noir te frôle

Cette nuit qui peine

 À se détacher de toi

Cette ombre qui t’obombre

Cette feuille de deuil

Qui éparpille ton corps

Aux quatre vents

De l’obscur désespoir

Ce sont les amers qui t’égarent

Avant même que ton Nom

Soit connu

Ton Nom d’Ombre

Que traverse une liane de sang

Elle dissémine en toi

Les spores de la vie

Sauras-tu en faire bon usage

Toi la Fille si sage

Qui demeures en retrait

Ne sollicite rien

Que cette absence

Que les Nombreux

Nommeraient démence

 

*

 

Séjourne donc en ce passage

Peut-être de la durée

Ne connaîtras-tu jamais

Que l’aride contrée

Cependant il est trop tôt

Pour mourir

Pour qui vient de naître

Tu es seulement en voie de toi

En voie de connaître

Au seuil douloureusement inscriptible

De l’exister

Y aurait-il d’autre chemin

Que cet escarpement

Tout est franchissement

Qui se dit en joie

Qui se dit en douleur

Qui donc pourrait savoir

Hormis les Visionnaires

Et les Sages

Qui donc

Tu es en partance

Ceci suffit à te combler

La Voie est ceci

Qui brille au loin

Oui

Au loin

 

*

 

 

 

 

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5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 08:24
 Dans le tumulte du jour

                                                       Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Pourquoi fallait-il

En cette fin d’hiver

Que les choses se donnent

À l’orée des songes

Dans cet inscriptible

Si flou

Si atténué

On aurait dit un rien

Sous des voiles

Dissimulé

 

*

 

Il n’y avait nulle certitude

À exister

Nulle empreinte qui eût dit

Notre évanescent passage

Seule une réalité tronquée

Un regard confisqué

Une plaie ouverte

Suppurant ses gouttes

Une sève oblitérée

 

*

 

Était-ce l’annonce du printemps

Une saison encore inconnue

Un temps indéfini

Une équinoxe arrivait

Une équinoxe partait

Flux reflux

Mortes-eaux

Vives-eaux

Âmes et corps ballotés

Jamais les vagues

N’en finiraient

De faire leur cruel

Va et vient

Tantôt le plein de l’onde

Tantôt le creux du ressac

Et les mains griffaient

Le vide

Que tressait une pluie

De brume

 

*

 

La cimaise de l’être

Etait comme dévastée

Vaste plaine balayée

Par le vent

Les yeux étaient

À la peine

Résilles blanches

À l’angle des paupières

On voyait et ne voyait point

On marchait et demeurait

On espérait et s’attristait

Dans le même instant

Dans le fléau de l’heure

Qui semait

Son  abrasive trille

 

*

 

Ô ivresse du jour

Qui ne s’abreuvait

À rien d’autre

Qu’à sa propre vacuité

Mais regardez donc ces arbres

Ces efflorescences du bois

Fouettées par leur propre finitude

De ceci qu’y a-t-il à dire

Sinon à pleurer

A enfouir son visage

Dans un tissu de larmes

Une pluie abondant

Dans l’abîme

Se révulsant

Dans le néant

 

*

 

Ces arbres qui puisent

À la Terre

Font offrande

Au Ciel

Que reste-t-il de leur puissance

Sinon cette affliction

Cette perte de soi

Dans les ramures d’air

Que reste-t-il

Ce ne sont que torches grises

Flammes consumées

Consternantes dérisions

Plus rien ne fait signe

Qui s’étoilerait

Au noroît

De la conscience

 

*

 

Où donc sommes-nous

Nous qui avons disparu

Car l’on ne saurait se montrer

Sous le dénuement de l’arbre

L’arbre cette lumière

Qui nous dit le luxe

De sa croissance

La force de sa présence

Sous les orages

 Sous les tempêtes

Image de l’homme

En ce qu’il voudrait être

Qu’il ne sera jamais

On ne se mesure

Nullement

À la Nature

À ses hautes dictions

L’arbre n’est arbre

Qu’à sa propre mesure

Étalon de son immense sagesse

Témoin de son endurance

Juge de sa longévité

 

*

 

Que sommes-nous

Nous les hommes

Pour oser nous confronter

À leur grandeur

À leur altière destinée

Nous les adorons

Leur dédions la branche de gui

Arbres de vie

Sources du sacré

Yggdrasil-arbre-du-monde

« Destrier du Redoutable »

Nous les honorons

Les abattons

 En un même mouvement

De l’âme humaine

Exemplaire

Faillible

Immensément faillible

 

*

 

Mais quelle sève nouvelle

Courra donc sous l’écorce

Un simple sang blanc agonisant

La ressource de vives-eaux

Arbre nous t’attendons

Avec confiance

Abaisse donc

Le tumulte du jour

Afin qu’y trouvant place

Nous puissions creuser la nôtre

Hors ceci nous seront absents

Immensément absents

 

*

 

 

 

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 08:30
Dans la cité des hommes

                       Photographie : Blanc-Seing.

 

***

 

Je me suis levé ce matin

Ai tendu vers l’avant les mains

Elles ne saisirent que du vertige

Et l’abîme grondait

Que je devinais

En moi

Hors de moi

Pareil à une traînée de soufre

Au large d’un volcan

 

Etait-ce ma vue qui m’égarait

Etait-ce la Terre qui avait changé

L’habituel je ne le reconnaissais

Le livre sur ma table souffrait

Le dessin commencé gisait

Dans une mare de buée

 

Je me suis levé automate

Aux gestes désordonnés

Boussole à l’aiguille perdue

Sextant aux rouages grippés

Mes pas ne me portaient plus

Ni dans le passé révolu

Ni dans l’avenir sans projet

Pas plus que dans ce présent

Tout juste arborescent

Qui s’absentait

À mesure qu’il paraissait

 

Pourtant je criais

À gorge déployée

Présent où es-tu

Et le présent répondait

De sa voix trouée de silence

De quelle pénitence

Est donc tissé ton destin

De quelle affliction traversé

Ton infini chagrin

N’es-tu pas trop préoccupé

De Toi

De ce qui adviendra

Afin que tu deviennes Roi

 

Etais-je le seul homme sur Terre

Qui souffrît de ne plus trouver

Les contours de son être

J’ouvrais grand

Les battants

De ma fenêtre

Des cris montaient de la rue

Se perdaient dans les nues

 

En bas tout en bas les trottoirs

Se noyaient dans le noir

Que frappaient des semelles usées

On entendait leur rythme inquiet

Les clous sous les souliers

Lâchaient leurs milliers

De signes muets

Les yeux exorbités en happaient

Quelques rapides reflets

Puis se refermaient

En signe d’adversité

 

Les hommes

Battaient le pavé

Au rythme d’un métronome

Leurs poitrines soufflaient

Identiques à la forge

Leurs échines brumaient

Comme au sortir d’une gorge

Etroite et vouée aux nuées

Ils étaient une colonne

Sans début ni fin

Ils étaient des genres de Gorgones

Des Sthéno des Euryale

Perdus au fond de leurs dédales

Ils étaient l’humain en sa convulsion

L’humain en sa confusion

Nul ne les entendait

Perdus qu’ils étaient

Dans la vaste contrée

Des infinies supplications

Dans l’immense marais

Des incompréhensions

 

Ils ne vivaient que du feu

Qui de l’intérieur les brûlait

Ils ne vivaient que de l’aveu

De leurs éprouvantes destinées

Ils mouraient là

Comme jadis en Place de Grève

De n’être pas reconnus

Pour ce qu’ils étaient

Des consciences brimées

Des sommes sans rêves

Des voies sans issue

 

D’ordinaire ils vivent

A l’abri des ponts

Ou bien dans un étui en carton

A l’abri des regards

A l’abri des loubards

Mais ils sont sortis

Encore meurtris

De leurs vies en sursis

Ils sont sortis

Sous la Lune blanche

Dire au monde

Non leur soif de revanche

Leur droit simplement

A se dire hommes

Dans la cité des hommes

 

Je me suis levé ce matin

Ai tendu vers l’avant

Les mains

Elles ne saisirent que du vertige

Et quelques vestiges

D’êtres que la vie néglige

Pourtant

Ils n’attendent que

D’ÊTRE

Ce prodige

Oui ce prodige

 

 

 

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