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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 08:53

 

Honnies soient qui mâles y pensent (3)

 

 

Lors de ses séjours à Paris, le Comte descendait au Grand Hôtel près de l’Opéra, étant ainsi à deux pas de la Gare Saint-Lazare où il rencontrait ses interlocuteurs avec lesquels il traitait de rentables marchés, les de Lamothe-Najac ayant toujours eu, dans leur famille, une tradition d’habiles négociateurs, dont certains prétendaient qu’elle était une des marques distinctives des habitants de la région, dont l’élevage du bois constituait l’armature, en quelque sorte, sinon l’âme et Fénelon de Najac n’avait en rien dérogé à cette règle, l’instituant même sous les auspices d’un certain art de vivre. Or c’était moins l’appât du gain qui conduisait ses négociations que le sentiment de l’appartenance réciproque du bois et des hommes; toute essence végétale étant, pour les solognots, chevillée au corps, à la façon du lierre enserrant de leurs mailles serrées les troncs neigeux des bouleaux. Le Comte fréquentait les restaurants en vue dans les beaux quartiers, visitant parfois un musée dans la journée et, le soir, se faisait invariablement conduire en cabriolet dans les grands théâtres parisiens pour y voir et y écouter, aussi bien de la comédie que de la tragédie et ne détestait pas non plus l’opérette, bien qu’il la trouvât plus légère, mais au moins avait-elle l’avantage de le distraire des bois et des chemins de traverses.

  Ce fut à l’occasion d’un déplacement vers la Comédie Française, que le Comte, assis à l’arrière d’un confortable cabriolet, fit la découverte d’un aspect de Paris qu’il n’avait jamais expérimenté mais dont il avait la connaissance, car Fénelon de Najac, hédoniste et épicurien, n’étant aucunement puritain, ne détestait pas les sorties au cabaret, les chansons à boire, les serveuses au langage déluré et à la gorge en balconnet. Cependant sa curiosité s’était limitée aux cafés à la mode du côté de Montmartre ou de Montparnasse, sans que la curiosité le poussât à franchir la Porte Saint-Martin et à déambuler dans les rues interlopes où évoluaient " Les Mystères de Paris ", évoqués dans le célèbre ouvrage d’Eugène Suë, dont il avait également lu " Le Juif errant ".

  Sur le siège en cuir noir était posé un petit livre relié de cuir rouge, sans doute oublié par le voyageur précédent, dont le titre attira l’attention du Comte : " La Vie Parisienne ". Avant même d’avoir feuilleté l’ouvrage, il en supputa le contenu et, pensant avoir à faire au livret de l’opérette d’Offenbach, devant comporter, à son avis, quelques détails biographiques et des commentaires sur l’œuvre, il commença à tourner quelques pages, s’apercevant bientôt que le recueil en question n’était qu’une sorte de pensum apparemment dédié aux plaisirs faciles et nocturnes proposés par certains quartiers et vantant les mérites de quelques restaurants populaires et autres gargotes. Sur un haussement d’épaule plus fataliste qu’indigné, le Comte laissa choir le petit volume au maroquin rouge sur le siège de la voiture, remonta le col de sa pelisse et s’enquit, auprès du cocher, du temps qui le séparait de La Comédie Française où se jouait " Les Femmes savantes ".

  Au moment où Fénelon de Lamothe, descendu sur le trottoir, s’acquittait de la course auprès du cocher, celui-ci lui remit le maroquin rouge qu’il pensait être le sien et que le Comte fourra au fond de sa poche, projetant de le jeter dans la première poubelle qu’il trouverait. Cependant le hall d’entrée de la Comédie Française ne disposant pas d’un mobilier si commun, pas plus que les couloirs ou les loges, le livre resta dans sa poche, au vestiaire, entre les fourrures des élégantes venues au spectacle. Ce dernier terminé, le Comte regagna son hôtel, prit un bain et se plongea dans son lit douillet, n’ayant pas omis de déposer ses chaussures sur le seuil de sa porte - on les lui cirerait - , avant que de s’endormir. Le livre rouge dormait, lui aussi, au fond de la poche du Comte, attendant seulement que son heure fût venue.

  Et son heure vint, le lendemain, aux alentours de dix huit heures, après une journée bien remplie. Le Comte, souhaitant se changer les idées, repensa au vade-mecum, s’en saisit et se mit à le feuilleter distraitement. Le livre, peu épais, comportait des pages en nombre limité, agrémentées de quelques gravures et de plans de rues. Pensant aux quelques mots de Callimaque, Bibliothécaire d’Alexandrie, dont la citation figurait dans sa Librairie : " Un petit livre vaut mieux qu’un gros parce qu’il contient moins de sottises. "encouragé par les paroles de l’érudit, Fénelon en parcourut rapidement le contenu, y débusquant cependant quelques conseils qui, pour prosaïques qu’ils fussent, ne laissaient pas de l’intriguer.

 

 

 

 

 

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 09:14

 

Honnies soient qui mâles y pensent (2)

 

 

  Imitant, en toute modestie, Michel Eyquem, Seigneur de Montaigne, le Comte avait fait graver, sur les poutres de sa Librairie, quelques sentences et devises et affectionnait tout particulièrement les dictons et proverbes dont il était coutumier, en faisant même parfois un usage immodéré.

  Ce matin d’octobre, envahi de brumes, faisait, du paysage solognot, un cadre romantique et désuet incitant à la rêverie, à laquelle Fénelon de Najac se laissa bientôt aller car, pensait-il, " refuser le songe, c’est ouvrir la porte à la mélancolie ", état d’âme qu’il n’avait jamais éprouvé, même aux heures les plus sombres de sa vie. On l’aura compris, le Comte était d’un naturel plutôt optimiste, disposé à la vie qu’il " croquait à belles dents ", amateur de bonne chère, de voyages, de chasse et de pêche, toutes activités qu’il pratiquait assidûment, son état de rentier le laissant libre de vaquer à des occupations diverses et variées selon l’humeur du jour et la qualité des offres que lui faisait le Destin. Car monsieur le Comte croyait au Destin, sans excès toutefois, mais avec l’assurance que ce dernier lui était plutôt favorable, s’arrangeant, quand nécessaire, pour qu’il le fût en toute occasion, signant en cela son inclination pour l’épicurisme et l’hédonisme auxquels sa nature le prédisposait, dans une optique altruiste cependant, point de vue qu’il avait fait graver, en toutes lettres, sur une des poutres de sa Librairie :

 

« Plaisir non partagé n’est plaisir qu’a demi ».

 

 Quant aux vertus du Destin à son égard, et bien que Fénelon de Najac fût d’une croyance religieuse plus que tempérée - une attitude sociale plus qu’une conviction - , ces vertus, donc, étaient illustrées par un vers de La Fontaine, extrait du "Gland et de la Citrouille" :

 

" Dieu fait bien ce qu’il fait. "

 

  Le Comte, dans sa soixante-quinzième année, arrivant à " l’automne de sa vie ", ne put s’empêcher de faire le rapprochement entre celle-ci, sa vie,  et celui-là, l'automne, et salua, une fois de plus, la sagesse populaire, qui savait si habilement user de métaphores, fussent-elles des plus prosaïques, pour peindre, en quelques traits, une réalité que bien des savants, lettrés et littérateurs de tous poils mettaient toute une vie à élaborer, sans toutefois y parvenir, ou alors avec moins de justesse et d’esprit d’à-propos qu’un modeste savetier qui, à longueur de journée, dans son échoppe, tricotait en sifflant quelques sentences bien senties, dignes de figurer dans le Dictionnaire de l’Académie. Tout imprégné de la vanité humaine qui ne faisait, somme toute, que dérouler des louanges à son propre usage et ceindre son front des lauriers du plus haut mérite, le Comte fut bien aise de constater que, lui-même, participait de l’humain, en ceci qu’il éprouvait, à la propre contemplation de sa vie, une satisfaction non dissimulée et, osait-il même se l’avouer, un sentiment proche de l’admiration, sentiment que son éducation classique lui interdisait d’énoncer, ou du moins de proférer à haute voix, ce que, bien sûr, il évitait. Mais, qui donc, dans le secret de sa Librairie, (hormis lui-même),  pouvait s’imaginer pénétrer les arcanes d’une voix toute silencieuse que, parfois, pouvait trahir l’ébauche, sur ses lèvres, de quelques mots, mourant avant que d’être nés ?

  Méditant l’idée que Dieu avait plutôt bien ordonné son Destin - il y avait bien eu quelques chausse-trappes, parfois, mais dont il s’était toujours sorti - , le Comte se pencha sur son passé, un peu comme on regarde au dessus de son épaule, pour apercevoir, dans la trame du temps, les quelques fils qui relient à des saisons, des printemps, des étés, des hivers. Il y vit une sorte de tourbillon, de carrousel, de kaléidoscope dont il reconnut les facettes, les reflets mouvants, genre de cinématographe dont les bobines tournaient à rebours, images saccadées - certaines s’arrêtaient plus longtemps que d’autres qui semblaient vouloir se fixer à la toile blanche de l’écran - ; il fut étonné de scènes oubliées, de paroles occultées, comme au temps du cinéma muet, il parcourut du temps, de l’espace, beaucoup d’espace lié à ses voyages effectués dans " la force de l’âge ", vers quarante ans, alors qu’il était un rentier heureux et actif, attentif à gérer l’état de son patrimoine, quand bien même sa propre descendance s’arrêterait en même temps que lui. Charles d’Yvetot, son médecin de famille d’alors lui ayant fait entrevoir, avec tous les ménagements dont le Comte était l’objet, les problèmes de santé de la Comtesse, le fait qu’il faudrait bien admettre un jour, que l’hôtesse de La Marline ne pourrait lui donner d’héritier - ce n’était pas faute de le vouloir, mais la nature avait toujours le dernier mot - , le patrimoine recevant, de ce fait, une nouvelle destination dont les amis du Comte profiteraient, toujours dans l’optique hédoniste qui l’habitait.

  Son tempérament ouvert, sa vigueur, qu’il avait héritée de son grand-père paternel, Hugues-Richard-Artimon, il les dédiait aux affaires qu’il traitait, le plus souvent, à la Capitale, rendant visite aux Administrateurs des Chemins de Fer, avec lesquels il signait des contrats plus qu’avantageux, concernant la vente de kilomètres de fûts de chêne, destinés, en tant que traverses, à courir le long des ballasts pour emporter les voyageurs sur les rails de France, d’Europe, et bien au-delà; aussi, contribuait-il, toujours dans son désir d’altruisme, à la joie du voyage et c’était, non sans quelque émotion et quelque fierté, qu’il évoquait les bois qu’il avait élevés, lui et ses ancêtres, à la gloire de la villégiature, et c’était un peu quelques bouts de lui-même qui emportaient l’aristocratie du vieux continent sur les voies menant à Paris, à Rome, à Venise, peut être même à Saint-Pétersbourg ou dans les régions reculées du Caucase.

 

 

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 09:33

 

 

 

Honnies soient qui mâles y pensent (1)

 

 

 

   Le Comte Fénelon de Lamothe-Najac, habitait avec son épouse, Yvette-Charline, une charmante demeure solognote, bâtie de briques claires dans des croisées de colombages, mi-maison bourgeoise, mi-château, flanquée à ses extrémités, de deux tours, une ronde, dédiée à la lecture, où le Comte passait de longues heures, comme Montaigne dans sa Librairie; l’autre carrée, faisant office de boudoir, à laquelle Madame la Comtesse confiait le plus clair de ses heures, s’occupant à des réussites, à l’exercice de la broderie et au maintien de sa coiffure, face à la glace ovale qui surmontait un meuble de toilette ayant appartenu à sa Tante, Eliette-Raymonde de Boissimont, dont elle gardait un souvenir ému, en raison des liens d’affection qui l’avaient toujours liée à sa proche parente. De la fenêtre de sa Librairie, sertie, sur le pourtour, de vitraux de plomb, Monsieur le Comte disposait d’une fort belle vue sur La Marline de Clairvaux, propriété qu’il avait héritée de son père Alphonse-Bernardet, lequel la tenait, en droite ligne, de son propre père Hugues-Richard-Artimon qui, autrefois, avait servi dans la cavalerie, au Cadre Noir de Saumur, une pièce étant entièrement réservée à l’art hippique, au rez-de-chaussée du Manoir dont le patrimoine immobilier et foncier produisait des rentes élevées, suffisant à entretenir le train de vie des hôtes de La Marline et du personnel de maison qui y était attaché.

  Monsieur le Comte, du haut de sa Librairie, jouissait, en quelque sorte, d’une vue stratégique qui lui permettait d’embrasser la presque totalité du domaine : le lac aux carpes rouges et noires, entouré de bruyères, roses au printemps; l’allée bordée de bouleaux aux troncs argentés, accédant au Manoir depuis le chemin communal de Labastide Sainte- Engrâce; la fôret de chênes aux frondaisons immenses où les bûcherons de Monsieur le Comte sciaient les énormes fûts emportés par des camions à gazogène jusqu’à la Scierie familiale que le grand-oncle Eustache-Grandin avait eu l’astucieuse idée de créer, au moment où les Chemins de Fer avaient besoin de traverses de bois, assurant ainsi des revenus confortables aux générations suivantes; les hautes clôtures de la chasse que de nombreux amis et notables de la région ne manquaient d’honorer de leur présence, attirés par l’aspect giboyeux du lieu où proliféraient chevreuils, biches, sangliers, cerfs, lièvres, lapins, faisans, perdreaux et autres volatiles; le Pavillon de chasse, de briques roses, lui aussi, coiffé d’un toit de chaume, où se réunissaient le Comte et ses amis, tard le soir, pour y déguster quelque digestif après les repas dont le civet de chevreuil constituait, la plupart du temps, le point d’orgue; les communs, avec les écuries comportant de beaux spécimens provenant tout droit du Cadre Noir, hommage supplémentaire à Hugues-Richard-Artimon; la maison des gardiens, réplique miniature du Manoir, briques roses et colombages, que jouxtait le potager servant de base à la confection de savoureux repas.

  Madame la Comtesse, quant à elle, profitait, de son boudoir, d’un paysage plus intimiste, plus confidentiel, dont elle partageait le privilège, les longs après-midis d’hiver, avec ses amies, tasses de Darjeeling à la main, façonnées dans de douces porcelaines de Limoges, portant les armoiries en relief, des de Lamothe-Najac - tout le service de la maison étant, pour ainsi dire, logé à la même enseigne - , la dégustation d’un thé si léger, si aérien, convenant parfaitement, entre deux parties de bridge, à la contemplation du savant désordre du jardin anglais, dont il ne restait plus que les plantes vivaces au milieu de l’abandon des graminées que le vent agitait, dans une multitude de tourbillons, à la façon des champs de seigle qui peuplaient les bords de la Limeuille, rivière sinueuse et lascive, déroulant ses méandres en contrebas des maisons solognotes, semblables, en plus modeste, au domaine du Comte. Contrastant avec les massifs et les touffes de plantes, dont on aurait cru qu’elles étaient à l’abandon - seuls des naïfs s’y seraient laissé prendre - la géométrie savante et rationnelle d’un jardin à la française jouait en contrepoint, rassurait l’œil grâce à la perspective régulière de ses ifs taillés en cône, de ses haies de buis parfaitement rectilignes, affectant les lignes droites surtout, parfois de légères courbes, osant s’accentuer de l’enroulement d’une spirale, de la sinuosité de chemins de gravier bordés de pergolas, le tout dans des nuances d’un vert soutenu où, au printemps, les roses livraient la délicatesse de leurs boutons nacrés, le dépliement de leurs pétales, dont les « Belles de Nuit », de couleur rouge sombre, surprenaient les élégantes en crinolines, au même titre que la pièce d’eau, dont les jets fins et aériens, animaient la façade du Manoir, tout au bout de l’allée de bouleaux, confondant parfois la clarté de leurs gouttes à la nuance cendrée des feuilles sous la poussée du vent.

  De leurs pièces respectives, le Comte et la Comtesse avaient une vue identique sur les communs, bien que la Librairie en fût plus proche, mais le boudoir mieux situé quant à l’angle de vision, et chacun pouvait donc profiter, les jours où le Manoir n’était fréquenté ni par les chasseurs, ni par les joueuses de bridge, des mouvements des Régisseurs, dont la terre d’élection était délimitée, par l’allée de bouleaux au nord, les communs à l’est, le Manoir au sud, les jardins à l’ouest. La partie centrale était occupée par la pièce d’eau, de forme circulaire et d’une fontaine hexagonale d’où coulait une eau limpide, à l’extrémité de gargouilles de pierre.

 

Anselme Gindron, le Régisseur, était un homme ayant dépassé la soixantaine, fort et rougeaud, sans embonpoint excessif cependant, dévoué à la tâche, toujours empressé auprès de Monsieur le Comte qui le connaissait depuis sa plus tendre enfance et lui vouait une infinie reconnaissance pour toutes les fonctions dont il s’acquittait avec compétence et bonhomie, à la fois palefrenier, maître de chais, jardinier, bûcheron, garde-chasse, ne rechignant pas à donner un coup de main à la cuisine, lors des réceptions organisées à la Marline, à venir en renfort à la Scierie d’Eustache-Grandin lorsque la commande de bois se faisait pressante, à atteler la carriole pour aller faire les courses à Labastide  ou y emmener le Comte qui y prenait le train, régulièrement, pour ses affaires à la Capitale. Anselme était donc le modèle idéal "d’homme toutes mains ", dont chacun eut aimé à s’entourer dans la région, pour vaquer aux multiples occupations des immenses demeures solognotes. Certains grands propriétaires n’avaient pas hésité, d’ailleurs, à se livrer à des surenchères auprès de l’employé zélé, espérant bénéficier, à leur tour, du savoir-faire et de la constance du brave homme, mais, Anselme, dont la conscience était claire et droite, n’était jamais entré dans leur jeu, témoignant d’une indéfectible fidélité à  Monsieur le Comte qui, l’ayant pour ainsi dire considéré, dès son plus jeune âge, comme un membre de la famille, était devenu, pour lui, au fil des jours, une sorte de grand frère attentif et disponible.

  Marie-Grâce Gindron, l’épouse du Régisseur, de dix ans sa cadette, en était l’équivalent féminin, douée, elle aussi, de multiples talents, aussi bien en direction du ménage, de la cuisine, pour laquelle elle révélait un grand savoir-faire - les hôtes de La Marline en portant le témoignage sous la forme de quelques signes de satiété - , que de la taille des rosiers, de la décoration florale et vouait même un véritable culte au linge de maison, qu’elle brodait au point de croix, nappes, serviettes de table, mouchoirs, qui portaient en leurs coins, les initiales FLN ; YCLN , ainsi qu’une reproduction stylisée des armoiries des de Lamothe-Najac, tout ceci dans la bonne humeur et la prévenance, avec, toutefois, un petit faible affirmé pour le service de Monsieur le Comte, ce dont, du reste, compte tenu de son souci d’équité, n’avait nullement à se plaindre la Comtesse qui jouissait, régulièrement, d’une faveur particulière : celle d’un bain moussant au cours duquel Marie-Grâce lui prodiguait des soins intimes de la plus grande douceur, sans que la morale n’eût à pâtir en quoi que ce fût de ces attentions dévouées et, en quelque sorte, filiales.

  Sigismond, le fils des Régisseurs, petit retardataire âgé seulement de dix ans, était devenu la mascotte du domaine où il régnait avec naturel et insouciance, débordant le cadre de vie habituellement réservé aux parents. Son exubérance ne pouvait en effet se satisfaire d’un territoire limité au Manoir, aux communs, à la pièce d’eau et aux jardins. Ce cadre n’était, à son regard, compatible qu’avec les fonctions exercées par ses ascendants et il fallait, à son esprit d’aventure, une aire plus vaste où il pût expérimenter le voyage, la découverte, cette exigence l’amenant à annexer au territoire originel, la forêt et la Scierie d’Eustache-Grandin, le Pavillon de chasse d’Hugues-Richard-Artimon et ses emblèmes hippiques, la chasse elle-même, ses sentiers au milieu des bouleaux et des chênes, ses haies sauvages, remplies de mûres et de prunelles, les animaux qui la peuplaient et, en dehors du domaine des de Lamothe-Najac, sa curiosité toute naturelle le conduisit progressivement aux alentours de Labastide Sainte-Engrâce, qu’il connaissait déjà en partie grâce à l’école, puis, au-delà, sur les rives de la Limeuille et, plus loin encore, dans la grande forêt de Sologne parsemée d’étangs et de ruisseaux au cours paresseux.

  Etait-ce l’effet d’un mimétisme, Sigismond suivant en cela sa mère, avait toujours eu plus d’attrait pour Monsieur le Comte que pour son épouse. Au fur et à mesure des jours, entre Fénelon de Najac et Sigismond, s’était liée plus qu’une affinité, une solide amitié, des liens de nature filiale et paternelle, ou plutôt "grand-paternelle" car le Comte, dans sa soixante-quinzième année aurait pu être l’aïeul du fils des Régisseurs, cette idée-là occupant même la plupart de ses rêveries, la Comtesse n’ayant pu, pour des raisons de santé, lui offrir de descendance, ni fils, ni petit-fils à plus forte raison.  De cette réalité, liée à la génétique, il n’avait fait qu’un deuil partiel et conservait, par-devers lui, un secret qui était, en son for intérieur, une sorte de revanche sur l’impossibilité de poursuivre l’arbre généalogique des de Lamothe-Najac, arbre auquel il eût aimé fournir au moins une branche supplémentaire et, si possible, plusieurs rameaux, mais la Nature ou le Destin en avaient décidé autrement !

 

 

 

 

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 09:04

 

  Le texte qui débute "Honnies soient…", dont vous allez prendre bientôt connaissance, ne sera sans doute pas "évident" d'emblée. Vous y rencontrerez une généalogie complexe, de menues descriptions, de nombreuses fantaisies langagières. Toutes ces minuscules "subversions" n'existent qu'à participer à la sotie. Les lieux, les expressions, les objets, les longues énumérations lexicales  sont des protagonistes à part entière, tout comme les Personnages et le déroulement de leurs frasques érotico-bourgeoises. Certains, certaines penseront peut-être qu'il ne s'agit que de diversion ou bien d'un atermoiement avant que le "croustillant" ne commence à faire ses orbes. Eh bien, pensant cela, ils effaceront ce pourquoi ils sont venus faire un petit tour du côté de la Sologne giboyeuse (quel gibier tout de même !) et il est fort probable que, dare-dare, ils regagnent leurs pénates sans autre forme de procès.

  Mais il faut expliquer un brin la raison de ces petites fantaisies "périphériques". En fait, l'érotisme peut en tous points se comparer à l'art de l'origami ou bien de la cérémonie du thé au Pays du Soleil Levant. Pour l'un comme pour l'autre, l'on n'atteint au "pays des merveilles" qu'après s'être livrés à un long et codifié rituel : le pliage minutieux du papier ou bien la confection patiente de la boisson sublime. La dégustation de ces purs joyaux esthétiques n'intervient qu'après une manière d'initiation ou, à tout le moins, de participation effective au processus dont cette dégustation sera la forme ultime.

  Donc, à la lumière des métaphores nipponnes, l'on percevra mieux maintenant la nécessité de plier l'objet du désir au sein de ce qui le révélera. Ainsi le fait-on des bêtises de Cambrai ou bien des Calissons d'Aix. Dépouiller ces friandises de leurs minces tuniques de cristal et de soie, c'est les reconduire à la banalité d'un simple aliment, c'est, en quelque sorte, ignorer le message papillaire et gustatif qu'elles veulent bien nous adresser du fond de leur modestie.

  De la même façon, dépouiller l'érotisme de ses atours c'est en faire un genre d'obscénité qui ne  livre au regard qu'une bien insouciante anatomie. Considéré de cette manière un étal de boucherie est obscène, un pâté en croûte érotique. Et que l'on vienne donc me prouver le contraire !

  Bons dépliages donc et que Monsieur le Comte et sa très chaste épouse veuillent bien se "plier en quatre" selon les plus secrets de vos fantasmes afin de révéler à vos yeux ce que vos âmes elles-mêmes n'ont jamais osé imaginer !

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 09:20

 

Modeste contribution à la "Journée du NU"

sur Facebook

ou

Antoni TAPIES revisité.

 

 

« Celui qui ne porte sa moralité que comme son meilleur vêtement ferait mieux d'être nu. »

 Khalil Gibran 

Le Prophète - De la religion

 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:50

 

Afin d'être en phase avec le temps médiatique dont chacun connaît la tyrannie, les réseaux sociaux étant les postes avancés de l'immédiateté et afin que chacun puisse choisir son rythme, la "très légère" sotie "HONNIES SOIENT…" vous est proposée dans son intégralité, en chapitres, en morceaux choisis.

  Ainsi chacun, chacune pourra se livrer aux joies de la dégustation de la petite "Bêtise de Cambrai" selon ses propres désirs : sans enlever le cristal qui l'entoure, en dépouillant la friandise avec lenteur et volupté, en remettant à plus tard l'éblouissement papillaire si, d'aventure, il consent à vous visiter.

  Bonne lecture en tout cas et félicitations aux plus valeureux et intrépides qui voudront bien butiner les pages jusqu'au bout. Parfois la surprise se trouve-t-elle dans le dénouement. Mais, souvent, c'est nous qui la faisons éclore à l'aune de notre insatiable curiosité.

 Que l'Amour Majuscule puisse donc vous frôler de sa palme d'écume, le temps d'une fiction ! 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:42

 

"Honnies soient qui mâles y pensent." (Morceaux choisis).

 

Sur le siège en cuir noir était posé un petit livre relié de cuir rouge, sans doute oublié par le voyageur précédent, dont le titre attira l’attention du Comte : " La Vie Parisienne ". Avant même d’avoir feuilleté l’ouvrage, il en supputa le contenu et, pensant avoir à faire au livret de l’opérette d’Offenbach, devant comporter, à son avis, quelques détails biographiques et des commentaires sur l’œuvre, il commença à tourner quelques pages, s’apercevant bientôt que le recueil en question n’était qu’une sorte de pensum apparemment dédié aux plaisirs faciles et nocturnes proposés par certains quartiers et vantant les mérites de quelques restaurants populaires et autres gargotes. Sur un haussement d’épaule plus fataliste qu’indigné, le Comte laissa choir le petit volume au maroquin rouge sur le siège de la voiture, remonta le col de sa pelisse et s’enquit, auprès du cocher, du temps qui le séparait de La Comédie Française où se jouait " Les Femmes savantes ".

 

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Monsieur le Comte, tout entouré de ses sentences et autres aphorismes, Monsieur le Comtebandait à leur seule évocation, ce qui l’étonna, faute de le troubler. Ce qui, surtout, le questionna, c’est que ces manifestations bien naturelles n’étaient aucunement comparables aux réflexes matutinaux qui visitaient tout homme normalement constitué, dès le lever du jour, le transformant en aimable angelot, papillonnant de ses ailes éphémères et diaphanes autour des fleurs féminines en vue de les butiner gentiment. Non, chez Monsieur le Comte, la bandaison était totale, sans compromission avec quelque autre forme que ce fût. Monsieur le Comteérectait dans la démesure, à tel point que le périscope de notre bon Jules Vernes dans "Vingt mille lieues sous les mers ", n’eût constitué qu’une aimable palinodie du phénomène qui habitait, tout le jour durant, son haut-de-chausse.

 

 

*************

 

  Aussi, Monsieur le Comte traversa-t-il une période essentiellement consacrée à relire ses poutres armoriées en y trouvant des sens divers et, force nous est de reconnaître, prosaïques, pour ne pas dire lubriques.

  "Montrer son béjaume. "qui, en fauconnerie désigne le fait d’exhiber un jeune oiseau, symbole de l’inexpérience, sonnait, pour Fénelon de Najac, comme le fait d’exposer, avec toute l’impudeur qui l’accompagne, une partie anatomique habituellement dissimulée par le port de la culotte.

 " S’agiter comme un diable au fond d’un bénitier. "évoquait en lui la vigueur d’un amant auprès de son amante.

  " Dans les petites boîtes, les bons onguents. "était l’évidence même du plaisir promis par les jeunes filles en fleur.

 " La bourse ouvre la bouche. "lui faisait penser à des pratiques dont Yvette-Charline n’était pas coutumière, du moins ne le sût-il jamais, si telles furent certaines pratiques de son épouse qui, alors, ne purent être qu’extra conjugales.

 

 

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  A sa grande stupéfaction, doublée, cependant, d’un contentement qu’il ne put feindre longtemps, le Comte découvrit, dans les feuillets jaunis de l’opuscule de feu son Grand-oncle, force dessins obscènes (étaient-ils de sa propre main ?); quelques vignettes à caractère pornographique; des extraits, soulignés, de textes de Donatien-Alphonse-François Marquis de Sade, dont "Justine " et " La philosophie dans le boudoir ", une liste d’adresses personnelles, où ne figuraient que des sobriquets féminins du genre : Lili, Sucette, Chatamoureuse, Rebelote, Toboggan; des pages, en assez  grand nombre, écrites à la plume, où s’étalaient, en toute impudeur, tout un inventaire de frasques et de fantaisies, visiblement sous l’influence du pervers Marquis, qu’il semblait même parfois dépasser, en imagination et en cruauté.

 

 

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(…) l’index de la main droite, le plus expert, en direction de la fente longitudinale qui, partant de la ceinture de l’époux, descendait en direction de ses parties les plus nobles, non dans le but de les exposer à la vue, mais de favoriser leur passage lors des mictions nocturnes, sur le vase de nuit en porcelaine de Sèvres, hérité de son père, Alphonse-Bernardet, l’index, donc, au moment de s’introduire ô, après bien des hésitations et de multiples reculades, dans la fente sans doute prometteuse, du moins l’avait-elle toujours été jusqu’à ce fameux soir où le Comte, émoustillé par les histoires lubriques de son Grand-oncle, décida de couper court à l’assaut du prédateur, amorçant sur lui-même une vrille vigoureuse qui surprit l’Aimée dont l’index, pris en tenaille par le resserrement soudain de la fente de lin, subit un fort pincement, comme celui résultant du serrement de la mâchoire d’un étau, se retenant pour ne pas crier de douleur, et surtout de dépit, en entendant les ronflements de l’amant qui l’avait éconduite (…)

 

 

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  Or, si Yvette-Charline, commençait à trouver les nuits fort longues et ennuyeuses, Monsieur le Comte, les estimait trop brèves à son goût et les prolongeait, à pied, à cheval, en voiture et même, le plus souvent, entre les poutres de sa Librairie érudite. Dès lors, jours et nuits se transformèrent en un vaste pandémonium, où satyres, malins et autres génies jonglaient et lutinaient, mêlant à l’envi les fantasmes du Grand-oncle Eustache-Grandin et les phantasmes de son petit neveu, le Comte Fénelon de Lamothe-Najac.

 

 

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La soirée était fort avancée lorsque Fénelon  Lamothe, qui en avait même oublié sa particule, salua la noble compagnie du Pied de Cochon, prit congé de ses hôtes, dans des effusions qui allèrent jusqu’à l’accolade du Patron et de son épouse, leur promettant de franchir à nouveau le seuil dès que son emploi du temps le lui permettrait.

  Au moment de sortir dans la rue, retrouvant ses réflexes d’homme du monde, il tint l’un des battants de la porte aux vitres dépolies, s’effaçant pour laisser le passage à une jeune et belle inconnue qui, l’espace de quelques secondes, occupa l’étendue de son champ visuel. Ninon, une familière des lieux, s’installa sur un haut tabouret, sortit une cigarette de son étui, pendant que Symphorien lui préparait un café double et corsé : la longue nuit n’était pas encore arrivée à son terme.

 

 

*************

 

 

Il tourna à droite, Rue du Cygne, fit un détour par la Rue Mondétour, s’amusa du nom des rues, « Petite Truanderie », suivie de la « Grande Truanderie », passa Rue Saint-Denis où, sous des portes cochères, se tenaient en retrait, moultes péripatéticiennes qu’il n’eut aucun mal à identifier au vu de leurs accoutrements et de leurs bonnes manières, décochant aux badauds des œillades et des gestes qui n’avaient rien de séraphique.

  Fénelon de Lamothe, plus curieux qu’émoustillé, décida de remonter la rue jusqu’au Châtelet. Se succédèrent ainsi, au hasard des portes cochères, une Blonde décolorée aux lèvres rouges et pulpeuses; une Fille brune, à peine majeure, dont la jupe haut fendue s’ouvrait sur des jarretières rose bonbon; une Femme d’âge plus que mûr, lourde poitrine propulsée vers le haut par une gaine à lacets; des clins d’œil entreprenants; des lumières rouges dans les renfoncements des portes d’hôtel; des messieurs pressés qui suivaient des dames de petite vertu dans de sombres rues adjacentes; des bistrots violemment éclairés où des Femmes vulgaires et bruyantes apostrophaient les passants; une Femme âgée qui arpentait le trottoir en claudicant et en vantant ses mérites; une Femme aux lourdes créoles, à la jupe longue et plissée, qui ressemblait à une danseuse de flamenco (…)

 

 

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  Ninon était parvenue à libérer son bustier qui, ayant chu sur le parquet, révélait à Monsieur le Comte, de profil mais de façon non moins évocatrice, une généreuse et ferme poitrine qui lui rappela, par sa forme, sa couleur, sa densité, sa tenue, les grains de muscat d’Italie, gorgés de soleil, tendus sous la brise, prêts à libérer leur suc à la moindre pression, à la façon des capsules des impatients qui éclatent dès qu’elles sont effleurées, libérant leurs semences par centaines.

  Encore sous le charme des charmilles de la Riviera où poussait la vigne généreuse dont les fruits évoquaient les rondeurs de Ninon, Fénelon entreprit de défaire la ceinture de son caleçon - il faisait encore frais à Paris en ce début de printemps - , laquelle entourait la taille du Solognot de plusieurs longueurs de flanelle.

 

 

************

 

 

Etait-il vrai que la couleur des yeux changeait pendant l’amour, ainsi que la taille et le pigment des aréoles, lesquelles secrétaient un doux nectar semblable à du miel ? Etait-il vrai que le Mont de Vénus, soumis à une douce et régulière pression, s’exhaussait sous le désir ? Etait-il vrai que la peau s’irisait le long du dos, que la chair de poule naissait sur les courbures les plus intimes ? Etait-il vrai que les chevilles se cambraient, que les orteils s’arc-boutaient, que les doigts se creusaient dans un mouvement de supination, que le corps entier se métamorphosait pour célébrer Eros ?

 

 

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Occupé à inscrire de nouveaux adages sur les poutres de sa Librairie, à lire et à relire des livres dont il ne se séparait plus guère, ayant une inclination particulière, depuis sa rencontre avec Ninon, pour une littérature « légère » mais non moins érudite, dont les titres s’égrenaient parfois, au cours des longues nuits. Ainsi lut-il, identifiant souvent les héroïnes des romans à son amante, de grands classiques de la littérature érotique du XVIII° Siècle, dont il connaissait par cœur certains passages et qui  avaient pour noms : « Fanny Hill, la Fille de joie » de John Cleland; « Thérèse Philosophe » du Marquis Boyer d’Argens; « Point de lendemain » de Vivant Denon, Diplomate de son état; « Le doctorat impromptu » d’Andréa de Nerciat; « Vénus dans le cloître » de l’Abbé du Prat.

 

 

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  «  Le pauvre enfant répondait  toujours d’un ton niais et honteux selon mes désirs. Quand je crus l’avoir assez bien préparé, un jour qu’il vint à son ordinaire, je lui dis de fermer la porte en dedans. J’étais alors … dans un déshabillé fait pour inspirer des tentations à un anachorète. Je l’appelai et, le tirant près de moi par la manche, je lui donnai pour le rassurer deux ou trois petits coups sous le menton … Je glissai les doigts, en le baisant, sur une de ses cuisses le long de laquelle je sentis un corps solide et ferme que sa culotte trop juste paraissait étrangler. Alors, faisant semblant de jouer avec les boutons qui étaient prêts de sauter par leur grand tiraillement, tout à coup la ceinture et la braguette s’ouvrirent et présentèrent à ma vue émerveillée, non pas une babiole d’enfant, ni le membre commun d’un homme; mais une pièce d’une si énorme taille, qu’on l’aurait prise pour celle du géant Polyphème ».

 

 

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  « Le fripon me leva les jupes et la chemise au-dessus des hanches. Je me plaçai  moi-même dans l’attitude la plus favorable pour exposer à ses regards le petit antre de voluptés et le coup d’œil luxurieux du voisinage. »

             

  Disant ces mots, perdant, semblait-il, tout recul par rapport au texte, s’y ruant même d’une certaine manière au sens propre, exposant aux « joueuses » de Labastide Sainte-Engrâce, au comble de l’impudeur, ses creux et bosses les plus intimes, ses replis et sombres excroissances, faisant songer à la lune au milieu des bouleaux dans le ciel de Sologne, la Comtesse, dont les « museaux de chien » frémissaient comme sous l’effet d’une drogue, ou mieux d’une transe, peut être de l’influence d’un chaman, se livra tout entière, plus nue qu’une âme au fort de la tourmente, assiégée par Lucifer lui-même, à une sorte de, comment dire ?, de … carmagnole, tant était révolutionnaire son incroyable posture (…)

 

 

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  Madame la Duchesse, donc, tirant sur sa mince culotte pour qu’elle réintégrât l’axe médian, faisant glisser pudiquement sa ceinture de perles autour de ses hanches, comme s’il se fût agi d’une ceinture de chasteté, se saisit du petit livre qui sentait le musc et la rosée, en tourna délicatement quelques pages, s’autorisant donc à pratiquer une coupure, à moins que ce ne fût une censure, Monsieur le Comte s’apercevant, en définitive, que le saut pratiqué n’était qu’une commodité pour parvenir à l’endroit du texte qui semblait émoustiller sa lectrice, la disposant même à adopter une position identique à celle occupée par l’héroïne de Fanny Hill, et apparemment si acrobatique, qu’il advint, de la petite toile de soie qui protégeait l’intimité de Charlaine, la même chose que celle qui avait frappé la canne de Monsieur le Comte : on ne revit pas l’artifice vestimentaire qui, pour petit qu’il fût, n’en était pas moins de soie de Chine, tissée selon la tradition et non dissimulable cependant dans le fond d’un dé à coudre.

 

 

 

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  Eh bien, Lecteurs, au risque de choquer votre pudeur et votre morale, ce que vit Monsieur le Comte, sous la forme de l’hydre aux mille têtes et qu’il entendit à la manière de chants polyphoniques venus des fonds marins, mais, je suis sûr, votre sagacité aura pris les devants, était simplement le reflet de Fanny Hillla quadruple fille de joie qui, sous les traits charmants des quatre comédiennes qui servaient précédemment sa cause, avaient repris la lecture, à quatre mains cette fois, du livret érotique, où tour à tour, se confondaient les différents rôles en un maelstrom qui mêlait  les parties intimes de leurs anatomies respectives. Gestes experts et lascifs, chuchotements, désirs, assiduité à servir la cause d’Eros tout puissant qui, depuis des mois déjà, peut être des années, fouettait leur sang à vif, les écartelait, les démembrait, les livrait entières et consentantes au plaisir que le bridge, le thé, les petits gâteaux et les mollesses conjugales ne parvenaient plus à combler.

 

 

 

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Ce qui fut fait, dans l’heure qui suivit, où l’on banqueta et festoya à la santé des présents -nombreux auvergnats de Paris - , et des absents, nobles provinciaux de Sologne qui ne pouvaient, un seul instant, imaginer la roturière naissance du fils de Monsieur le Comte Fénelon de Lamothe-Najac, dans un bistrot populaire logé au cœur des Halles. Ce secret à garder serait sans doute la plus lourde tâche de ceux qui en étaient les détenteurs. Il y allait de leur honneur d’abord, du bonheur ensuite de cette vie toute neuve qui venait d’éclore au Pied de Cochon et dont l’avenir était entre leurs mains.

 

 

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« Une pomme par jour éloigne le Médecin .»

 

  Sigismond, dissimulé derrière la pièce d’eau, avait écouté l’entretien, et bien qu’il n’eût point perçu le degré de gravité qui affectait Monsieur le Comte, estima la situation suffisamment sérieuse pour qu’il retînt l’adage cité par le Médecin dont il n’appréciait guère les visites. En effet, dans son esprit, régnait une confusion dont l’origine n’était cependant aucunement liée à un défaut de perception du second degré, mais plutôt à une logique enfantine qui mélangeait la cause et les effets. Son entendement de la situation se résumait à ceci : c’étaient les visites du Docteur qui entretenaient la maladie et non cette dernière qui justifiait les venues quotidiennes du disciple d’Hippocrate. « Point de Médecin, point de maladie. »telle eût pu s’illustrer la conception de Sigismond concernant la nature des relations thérapeutiques.

 

 

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le Comte de Lamothe-Najac dont la pierre tombale, au milieu des pierres familiales, portait, entourée d’angelots aux joues rebondies et de carquois destinés à Eros, l’épitaphe suivante :

 

« HONNIES SOIENT QUI MÂLES Y PENSENT »

 

dernier clin d’œil de Fénelon de Najac à toutes les femmes qu’il ne connaissait pas, à son épouse, aux amies de son épouse, à Ninon, son ancienne amante, aux filles qu’il n’avait pas eues et dont il aurait voulu honorer les rameaux de son arbre généalogique.

                                                                                                                                                                                                         

 

 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:28

 

Honnies soient qui mâles y pensent (36)  

 

 Le septième jour, le Docteur ne se rendit au chevet de son noble patient que pour ne pas se soustraire au serment d’Hippocrate et afin que sa conscience pût dormir en paix. Les marches dela Librairie furent un chemin de croix que le brave homme accomplit, marquant de nombreuses stations, avant de parvenir à la porte de Monsieur le Comte. Ce dernier venait de recevoir les derniers  sacrements et livrait à l’emphysème une de ses ultimes batailles. Le souffle, grâce à la pompe à air, maintenait encore quelques fonctions vitales qui, d’après Artémis de Lalande, ne dépasseraient pas la semaine. Il ne put, ce jour-là, que calmer la douleur du Comte en lui administrant des injections de morphine et regagna la cour devant le Manoir, fort contrit à l’idée de se séparer bientôt d’un patient qui, au fil du temps, était devenu un ami. La démarche du Docteur était mal assurée, tant par le chagrin qu’il éprouvait que par les séquelles des multiples contusions qu’il avait subies les jours précédents. A peine fut-il installé sur le siège qu’un bon quintal de pommes s’abattit sur l’infortuné Médecin qui, aidé par Anselme, venu lui porter secours, se débattait au milieu des fruits ronds et charnus qui avaient failli causer sa perte.

  Pas plus Anselme que le Médecin, devant l’urgence à regagner le cabinet de Labastide, ne songèrent à lever les yeux vers le pommier pour y interroger les fureurs qui, depuis une semaine, agitaient ses imposantes ramures. Le « sauveur des corps » de Sainte-Engrâce ne dut son salut qu’à la célérité d’Anselme qui le conduisit, aussi vite que la jument pouvait trotter, vers son épouse. Cette dernière lui prodigua des soins efficaces, que des remèdes de « bonne femme » vinrent renforcer. La thérapeutique fut prompte à agir, mais les chairs étaient si fortement tuméfiées, les muscles si endoloris, les articulations si malmenées, la peau si irritée, que l’infortuné Docteur dut se résoudre à garder le lit une semaine durant - c’était l’intervalle de temps correspondant au pronostic de vie de l’hôte de la Marline - , et le Comte, privé des soins palliatifs habituels, se dessécha sur pied, ne devint que l’ombre de lui-même, et l’on avait beau actionner la  pompe à air, on ne parvenait guère à faire de sa peau qu’une sorte de ballon de baudruche dont bientôt ne sortit plus qu’un râle où s’ébaucha l’esquisse d’une phrase, qu’on reconnut ensuite, après moultes interprétations, comme étant l’ultime adage de Fénelon de Lamothe, s’inspirant d’un proverbe du XVI° Siècle, qu’un de ses lointains ancêtres avait peut être prononcé avant lui :

 

« Contre la mort point de remède. »

 

  A Labastide Sainte-Engrâce et dans toute la Sologne, où Monsieur le Comte et sa famille étaient tenus en la plus haute estime, la nouvelle se répandit à la vitesse du vent parmi les feuilles des bouleaux au plus fort de la bise. On se morfondit d’autant plus que le cher disparu ne laissait à la contrée aucun héritier qui pût assumer dignement sa suite.  Nul ne se serait douté que Monsieur le Comte Fénelon de Lamothe-Najac avait, en fait, été tué par un de ces proverbes qu’il aimait tant, lequel, pris au pied de la lettre, avait fait à son existence un croc en jambes final.

  L’enterrement fut célébré en grandes pompes au Manoir de La Marline de Clairvaux, Monsieur le Comte reposant dans le petit cimetière de famille attenant à la chapelle de La Devinière où s’était déroulé le mariage d’Anselme et de Marie-Grâce. La foule y fut nombreuse et recueillie. On releva, parmi l’assistance, nombre de notables, de roturiers, d’inconnus, de présences facultatives, d’autres obligatoires. Au nombre de ces dernières, l’on put dresser l’inventaire suivant qui constitua un long cortège entre la Librairie et le lieu de repos éternel de son hôte illustre :

  - La Comtesse Yvette-Charline de Lamothe-Najac.

  - Hyacinthe de Plessis-Robinson dont on ne vit que l’ample robe noire et non la petite culotte qui officiait au boudoir.

  - Son mari, l’Apothicaire, qui préparait les potions et onguents de Monsieur le Comte, venant de perdre un ami sincère et, en même temps, des revenus confortables.

  - Fanny Hill, Fille de joie, dont on put supputer la présence, au moins dans quelque recoin de l’imaginaire de l’escorte funèbre.

  - Madame La Duchesse Sylvaine de la Mirande-Gramont, en robe très sobre, seulement décorée d’une ceinture de perles qui ceignait ses hanches, encore fort avenantes bien que sur le déclin.

  - Son époux, Le Duc, consterné par la disparition d’un ami très cher, qui, de plus, possédait l’une des plus belles chasses de Sologne.

  - Charlaine de Fontille-Meyrieux qui s’appuyait, de sa main droite, sur une canne à pommeau ayant appartenu au Maître des lieux.

  - Son époux, Aristide de Fontille-Meyrieux, qui dissimulait, dans ses mains recluses de goutte, un petit viatique recouvert pour la circonstance, d’une toile noire.

  - La Tante de la Comtesse, Eliette-Raymonde de Boissimont qui souriait tristement dans un médaillon fixé sur une stèle de pierre blanche.

  - Alphonse-Bernadet de Lamothe-Najac, père du Comte; Hugues-Richard-Artimon, le grand-père du Cadre Noir de Saumur; Eustache-Grandin, le grand oncle propriétaire de la Scierie; certains en habits de chasse, d’autres en uniformes ou en costumes de propriétaires terriens, dont les images mangées de mousse et de vert-de-gris, semblaient adresser aux « processionnaires », des messages d’outre-tombe.

  - Le fidèle Régisseur Anselme Gindron (le fils « presqu’adoptif » de feu Monsieur le Comte).

  - Ninon Fille de joie de la Rue du Pélican.

  - Eliette Sauval, la teinturière des Halles.

  - Marie-Grâce des Bruyères (future épouse d’Anselme).

  - Marie-Grâce Gindron (épouse du Régisseur).

  - La fille de feu le regretté Docteur Charles d’Yvetot.

  - Symphorien Lavergnolle (logeur d’Eliette-Ninon et parrain de Calinpe).

  - Segondine Lavergnolle, son épouse (Marraine de Calinpe).

  - Calinpe Sauval, Instituteur à Labastide Sainte-Engrâce (Fils de Fénelon et de Ninon; demi-frère de Sigismond).

  - Le Docteur Artémis de Lalande (successeur du Docteur Charles d’Yvetot), qui portait encore les traces du proverbe malmené par Sigismond.

  - Camille Lacertaire, Bedeau, forgeron de son état (Père « adoptif » de Calinpe).

  - Idalie Lacertaire, sa conjointe (Mère « adoptive » du fils naturel de Monsieur le Comte).

  - Câline Vermurin, Teinturière, logeuse et employeuse d’Eliette-Ninon.

  - Silène Marsaut, nourrice de Calinpe.

  - Grâce Nantercière, ancien « employeur » de Ninon à l’Hôtel du Midi, Rue du Pélican.

  - Gaston Leglandu, « employeur » de Grâce Nantercière, « employeur » de Ninon Fille de joie.

  - Un groupe d’auvergnats, amis de Symphorien Lavergnolle, amis de Ninon et de feu Monsieur le Comte.

  - Une délégation de l’Administration des Chemins de Fer.

  - Le Maître d’hôtel de la Rue Meyerbeer.

  - Le Cireur du Grand Hôtel.

  - Le Portier du grand Hôtel.

  - Le Cocher assurant la ligne passant par la Gare Saint-Lazare, l’Opéra et les Grands Boulevards.

  - Des employés de la Chasse et de la Scierie de Monsieur le Comte.

  - Des Prostituées de Pigalle, Blanche, de la Rue Saint-Denis, de la Rue Sainte-Opportune, de la Rue du Pélican, anciennes collègues et amies de Ninon, réunies grâce à l’Amicale de la « Queue de Cochon », œuvre de bienfaisance pour d’anciennes « filles » nécessiteuses.

  - Sigismond Gindron, enfin, fils d’Anselme et de Ninon-Eliette-Marie-Grâce, qui, par l’entremise de quelques pommes innocentes, avait envoyé au Paradis, tout en espérant le sauver, le Comte de Lamothe-Najac dont la pierre tombale, au milieu des pierres familiales, portait, entourée d’angelots aux joues rebondies et de carquois destinés à Eros, l’épitaphe suivante :

 

« HONNIES SOIENT QUI MÂLES Y PENSENT »

 

dernier clin d’œil de Fénelon de Najac à toutes les femmes qu’il ne connaissait pas, à son épouse, aux amies de son épouse, à Ninon, son ancienne amante, aux filles qu’il n’avait pas eues et dont il aurait voulu honorer les rameaux de son arbre généalogique.

                                                                                                                                                                                                          

 

FIN.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:25

 

Honnies soient qui mâles y pensent (35)   

 

 Le premier jour qui suivit « l’adage de la pomme », Sigismond, tôt levé, s’était empressé de grimper dans le vieux pommier, de se camper sur la fourche des branches qui prolongeaient le tronc, dissimulé par les épaisses frondaisons du vénérable arbre fruitier. Lorsqu’Artémis de Lalande eut terminé sa visite, il s’empressa de regagner son cabriolet afin de poursuivre ses visites aux malades des environs de Labastide Sainte-Engrâce. A peine s’était-il installé sur le siège, qu’une pomme, de taille fort respectable chut sur sa casquette qui accusa le coup, s’enfonçant légèrement sur le crâne du brave homme. Le désagrément, somme toute mineur, fit sourire Artémis qui attribua la chute à une saute de vent subite dont la Sologne avait le secret.

  Le deuxième jour, la pomme tomba, avec plus de vigueur que le premier jour, sur le genou droit d’Artémis qui pensa qu’il n’avait point de chance et qu’il devrait sûrement, le lendemain, passer un onguent sur l’hématome qui ne manquerait pas de résulter de la contusion.

  Le troisième jour, vit la chute successive de deux pommes, l’une sur l’avant-bras gauche d’Artémis, celui auquel il confiait les rênes de la jument, l’autre sur le genou du même côté, dont il pensa qu’il lui faudrait surveiller l’ecchymose, laquelle bénéficierait d’une compresse de tilleul et de feuilles de saule.

  Le quatrième jour fut marqué par le rebond d’une pomme sur le siège de cuir, par l’impact d’une seconde pomme sur l’épaule droite du Docteur de Lalande qui estima nécessaire de repasser à son cabinet où son épouse, fort instruite de la science médicale, lui poserait une bande enduite d’argile verte, afin que l’articulation ne fût pas affectée par le léger traumatisme des tissus superficiels.

  Le cinquième jour, le Docteur Artémis de Lalande, estimant qu’il jouait de malchance, chercha un meilleur endroit où ranger l’attelage. Il s’avéra cependant que le pommier était le seul refuge qui s’offrait à lui, par sa proximité du Manoir et l’étendue du feuillage qui convenait à sa jument, cette dernière étant fort affectée par la chaleur qui, cette année-là, frôlait la canicule. Redescendant de la Librairie où l’état du Comte empirait de jour en jour, remontant dans son cabriolet, ne songeant même pas à porter son regard sur les frondaisons au milieu desquelles officiait Sigismond, le brave Médecin s’apprêtait à partir lorsqu’une volée de pommes s’abattit, au hasard, sur diverses parties de son anatomie. Pensant, qu’à l’instar de Monsieur le Comte, le Destin ne lui était pas des plus favorables, il regagna Labastide Sainte-Engrâce où il calma ses meurtrissures grâce à un bain aux huiles essentielles de thym et de romarin.

  Le sixième jour, bien que mal remis de sa mésaventure de la veille, Aristide se rendit, tant bien que mal, au chevet de son malade et trouva les marches de la Librairie bien ingrates à monter. La descente et le retour au cabriolet ne se firent pas sous les meilleurs auspices, le brave Docteur écopant d’une bonne dizaine de pommes, fermes et rebondies, sur la nuque et le dos, à l’instant où il donnait une impulsion sur le marchepied pour se hisser dans sa voiture à cheval, dont il faillit tomber, sauvé toutefois par des réflexes encore vifs et bien entretenus. Il revint à son domicile et demanda à son épouse de prévenir ses patients qu’il n’irait les visiter que le lendemain. Les meurtrissures étaient fort visibles et douloureuses, Madame de Lalande, revenue de sa visite aux patients, enveloppa son époux dans des bandages sous lesquels elle glissa des feuilles d’eucalyptus et des bourgeons de bouleaux.

  

 

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7 mai 2013 2 07 /05 /mai /2013 16:23

 

Honnies soient qui mâles y pensent (34)  

 

Les exemples auraient pu se multiplier à l’infini, Sigismond, dont l’intelligence, par ailleurs, était des plus normales, avait pour le second degré une profonde « surdité » à laquelle la Faculté, consultée sur ce point, ne put émettre aucune hypothèse crédible. On ne parlait pas encore, à cette époque-là de « maladies orphelines », mais gageons que Sigismond eût pu en être le dépositaire idéal. De cette fantaisie de la nature, chacun au Manoir prit son parti, riant souvent des méprises du jeune garçon, plutôt que de l’accabler ou de se lancer dans des explications qui, pour être répétées, furent toujours vouées à l’échec. Cette petite anomalie, mise sur le compte de l’immaturité, fit vite partie des « us et coutumes » de La Marline et personne plus n’y prêta attention, pas même Monsieur le Comte, qui pour autant, ne renonça pas au plaisir d’instruire son jeune disciple des petits bonheurs attachés à la pratique des dictons et autres soties. Fénelon fit son deuil du second degré, se résolvant à penser que « faute de grives on mangeait des merles. » et que, tout bien considéré, le premier degré n’était pas plus préjudiciable que le second. Monsieur le Comte, fort avisé de la sagesse populaire, ne savait pas cependant que la séparation des degrés, somme toute arbitraire, pouvait parfois changer le cours des choses. A dire vrai, il n’avait jamais rencontré, dans les volumes de sa Librairie, de sentence qui fût consacrée à cette question et il fut bien aise que cette interrogation fût bientôt rangée au chapitre des vestiges et antiquités.

  Si le second degré ne fut plus de l’ordre des préoccupations du « lettré » de La Marline, le terrain des petits questionnements ne fut pas pour autant déserté, bientôt remplacé par des crises d’emphysème de plus en plus aiguës qui amenèrent à consulter, d’abord épisodiquement, le Docteur de Lalande, fort dévoué et aussi excellent praticien que son prédécesseur, le Docteur Charles d’Yvetot.

On renforça les prescriptions thérapeutiques, on conseilla l’usage fréquent de la pompe à air, qu’actionnaient, à tour de rôle, les hôtes et visiteurs de La Marline. Le brave Comte n’en suffoquait pas moins et, son état empirant, le Docteur de Lalande effectua une visite quotidienne à son patient, lequel nécessitait des soins permanents.

  La santé de son mari ne s’améliorant pas, un matin, Yvette-Charline, alarmée par les ravages de l’emphysème, s’entretint sur le perron du Manoir avec l’éminent homme de l’art qui lui fit comprendre, avec tact et compassion, que Monsieur le Comte vivait ses ultimes instants et lui conseilla de prendre ses dispositions au cas où sa disparition interviendrait brutalement.

  A la question de la Comtesse qui cherchait, dans les arcanes de la pharmacopée, l’existence d’une hypothétique plante salvatrice, le Docteur Artémis de Lalande, connaissant le goût de son Patient pour les fruits en général et les pommes en particulier, lança, à tout hasard :

 

« Une pomme par jour éloigne le Médecin .»

 

  Sigismond, dissimulé derrière la pièce d’eau, avait écouté l’entretien, et bien qu’il n’eût point perçu le degré de gravité qui affectait Monsieur le Comte, estima la situation suffisamment sérieuse pour qu’il retînt l’adage cité par le Médecin dont il n’appréciait guère les visites. En effet, dans son esprit, régnait une confusion dont l’origine n’était cependant aucunement liée à un défaut de perception du second degré, mais plutôt à une logique enfantine qui mélangeait la cause et les effets. Son entendement de la situation se résumait à ceci : c’étaient les visites du Docteur qui entretenaient la maladie et non cette dernière qui justifiait les venues quotidiennes du disciple d’Hippocrate. « Point de Médecin, point de maladie. », telle eût pu s’illustrer la conception de Sigismond concernant la nature des relations thérapeutiques. Or, l’attachement de l’enfant à Monsieur le Comte était à tel point fusionnel, que la dégradation de l’état de santé de ce dernier exigeât qu’une décision fût prise. Et elle le fut dès le jour qui suivit.

  Le Docteur Artémis de Lalande réservait à Monsieur le Comte la première visite à domicile de la journée. Il avait coutume de ranger son cabriolet sous les frondaisons d’un majestueux pommier que le grand-père d’Hugues-Richard-Artimon avait planté en un temps fort éloigné, ce dernier étant l’arrière arrière grand-père de Fénelon de Lamothe. Dès que le Médecin mettait pied à terre, Anselme Gindron venait à sa rencontre, attachant le licol de la jument au tronc de l’antique pommier, pendant qu’Artémis , muni de sa trousse médicale, rejoignait promptement la Librairie où l’on avait installé un lit, afin que Monsieur le Comte pût profiter, tant qu’il en était encore temps, de la vue sur son Domaine, des livres qu’il affectionnait tant et des sentences qui illustraient les poutres que ses ancêtres avaient débitées dans les troncs des chênes de La Devinière et de La Marline de Clairvaux.

 

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