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13 juillet 2021 2 13 /07 /juillet /2021 16:17
La Causerie des Jours.

   Combien de fois étais-je passé devant la maison rose ? Je ne saurais le dire. La seule certitude, ne vous avoir jamais vue. Pas même aperçue. Votre silhouette eût suffi à mon bonheur. La simple vision d’une fuite, l’envol d’une écharpe, la corolle souple d’une robe et, à défaut, peut-être, l’image d’une bicyclette que j’imaginais haute, pareille aux vélos de légende des Hollandaises près de l’eau d’un canal. Oui, il fallait toujours que, d’une manière ou d’une autre, je sois rattrapé par cet incorrigible romantisme. Pourtant le XIX° était si loin, Musset un simple souvenir dans les arcanes de la mémoire et « Les Caprices de Marianne » semblaient bien au-delà de Naples, dans un monde révolu. De nos jours il n’y avait plus guère de Cœlio pour déclarer leur flamme à l’épouse d’un juge et faire son siège, espérant sa chute prochaine.

   Peut-être n’existiez-vous qu’à l’horizon de mes chimères et il faudrait, un jour prochain, me résoudre à emprunter un autre itinéraire et faire mon deuil de celle que vous n’étiez qu’à l’aune d’une espérance. C’est bercé par ces idées sombres que je gagnais les quartiers de la ville où se trouvaient la plupart des restaurants. A l’angle d’une rue, surmonté d’un pignon en encorbellement, un café aux vitres dépolies derrière lesquelles des gens consommaient des boissons d’un air rêveur. « La Causerie des Jours », telle était l’enseigne de cette halte pour âmes romantiques. Mon inclination naturelle au sentiment, ma complexion mélancolique, ma sensibilité aiguisée comme la faux, tous ces états d’âme, que je jugeais stériles, me rattrapaient et me clouaient à l'incontournable réalité de mon être. 

  C’est en proie à ces dérisoires pensées que je tournai le coin de la rue. A peine oubliée « La Causerie », une jeune femme dont je pensais qu’elle était l’exacte réplique des « Jeunes filles en fleurs » de David Hamilton, me dépassa, juchée sur un haut vélo au cadre noir. Je ne pouvais en douter. C’est vous qui pédaliez avec cette belle aisance. Votre robe rose et fleurie faisait ses cercles printaniers dans le vent qui se levait. Vos cheveux attachés en queue de cheval flottaient et vos ballerines blanches dessinaient, en tournant, l’espace du bonheur. Je me hâtai de remonter en direction de la ville haute. Bientôt la minuscule place, son unique chêne à la large ramure, bientôt la maison rose. Contre le mur, un vélo : le vôtre, assurément. Sur le trottoir de ciment une carte avec l’enseigne de « La Causerie ». Oui, c’est bien là qu’il me faudrait aller, bientôt. « Causerie », ce vocable un peu désuet et précieux qui me faisait penser à Balzac, bizarrement, ce réaliste social dont vous paraissiez éloignée, tellement un vibrant sentiment, à l’évidence, vous habitait. Soudain vous deveniez cette Marianne dont je rêvais, soudain je devenais Cœlio, cette âme exaltée ne vivant que de vous savoir proche. Oui, proche dans le jour qui baissait. Je n’avais plus que ce souhait et je savais que, bientôt, vous l’exauceriez ! Les causeries n’ont que ce seul but. Lier en un seul mot deux destins séparés ! 

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8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 16:51
Ce qui reste des jours.

Que restait-il des jours dans cet automne finissant ?

Sinon quelques feuilles sur le chemin ?

   

   C’était notre dernière rencontre, notre dernière promenade ensemble, notre ultime cheminement à deux. Novembre inclinait à n’être plus qu’une lumière basse glissant au ras du sol. Nous avancions en silence. A quoi donc auraient servi les mots, nous n’avions plus rien à nous dire. Mieux que nous, les arbres chuchotaient la perte du temps et le ciel se diluait dans des teintes d’eau. Rares étaient les passants à cette heure crépusculaire. Nous l’avions choisie, cette présence 'entre chien et loup', comme une métaphore de ce qui, déjà, nous fuyait et ne reviendrait plus.

    Nous n’étions plus que deux silhouettes que l’amour n’habitait plus, que deux ombres en partance pour plus loin que la conscience. Notre mémoire, plus tard, se souviendrait-elle de cette empreinte si peu visible sur la face des choses ? Une esquisse à peine plus perceptible que le vol blanc de la mouette dans la brume océanique. Longtemps nous avons marché sur le tapis de feuilles qui nous dissimulait aux yeux du monde.

    A nos propres yeux, sans doute. En nous, tout près de l’enroulement de l’ombilic, il y avait un genre de vrille qui creusait et semblait interroger le passé. Bientôt la nuit fit sa tache d’encre que la lune atténuait dans un glacis pareil à une écume. Nous nous sommes séparés sous les premières étoiles. Il n’y avait plus qu’elles pour témoigner de ce qui fut.

 

Que restait-il des jours dans cet automne finissant ?

Sinon quelques feuilles sur le chemin ?

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 17:21
Loin, à l’horizon du monde.

Œuvre : Isabelle Mignot.

« Sous les notes qui affluent

Sur le sable que j’effleure

Un seul désir affleure encore

… Toi.

Isabelle Mignot (2015)

*

   C’était comme d’être au fond d’un puits avec, tout en haut, le cercle de la margelle et la lumière de l’air. Ici, tout en bas, les notes étaient blanches et noires avec, parfois, la cendre pareille à un galet. Loin, en arrière, dans les vapeurs du temps, l’eau sourdait avec son glissement de feutre. C’était à peine un murmure, une parole qui n’osait dire son nom. Il y avait danger à ébruiter ce qui, jamais, ne devait se dire qu’à l’aune d’un secret. La mémoire était là, étale, eau d’un lac agitée de moirures illisibles. Comment pouvait-on demeurer en soi dans cet éternel présent qui, sans cesse, se décolorait, retournait à l’invisible néant ? Mais avait-on jamais existé ? Mais avait-on seulement connu quelque chose qui nous accomplît en nous-mêmes au point d’en porter, à jamais, la braise vive, pareille au feu de la passion ? Mais l’amour nous avait-il visité, posant en nous l’irrépressible envie de le connaître à nouveau, de l’installer au centre de notre être, invisible foyer irradiant de la puissance d’un indicible ? Mais étions-nous au moins au monde, racine puisant dans le sol intime les nutriments de son propre métabolisme ? N’étions-nous pas, seulement, une image flottant dans l’espace, la simple fantaisie d’un rêve d’enfant, la pliure amoureuse d’une mère nous révélant avant même de nous avoir conçu ?

   Oui, c’était une vive blessure que de se sentir dans une irrémédiable sustentation, ni en haut dans la fleur dilatée du sentiment, ni en bas dans l’abandon de soi à la gangue primitive. Vertige, flottement, dérive, tels étaient les prédicats qui nous rattachaient au monde avec la discrétion d’un fil d’Ariane. Là, dans la bouche du puits cernée d’ombres profondes était l’immense glaciation de l’âme, la dissolution de l’esprit. Les idées se mouvaient avec des lenteurs de luciole, les pensées se refermaient dans la densité d’une chrysalide à la consistance d’étoupe. C’était un tel effort que de se porter au-devant de soi afin que, vigie à son poste à la proue de la barque, quelque chose consentît à briller de l’ordre d’une présence, se mît à parler dans le cercle rassurant d’une possible raison. Il fallait demeurer et rester coi dans la démesure d’un temps immobile. Pareil à la momie ourlée de ses bandelettes aveugles.

   Mais, soudain, quoi ? Quelle clameur ? Quel feu d’artifice s’allume à la gueule immensément ouverte du puits ? Quelle longue profération nous hissant hors du périmètre d’effroi, nous installant dans l’arc incandescent de la lumière ? Voici ce que je vois, qui illumine ma conscience. Sur l’étrave de mon chiasma, dans l’antre où se croisent les images, voici que jaillit la pure révélation du monde, le poème invisible, l’art en ses manifestations transcendantes. Ô combien la joie est plus douloureuse que la peine. Ô combien la beauté serre la gorge, opprime la poitrine, cercle le bassin dans une ganse de métal ! Il est si douloureux d’apercevoir le rivage et de ressentir l’angoisse du naufragé ! Mais comment atteindre l’autre partie de soi, comment parvenir de l’autre côté du monde, sur l’horizon où brille la présence de l’illimité, l’arche ouverte de l’infini ? Comment ?

   Mais voici que je frotte mes yeux, mais voici que mes paupières se déplissent, mais voici que la vue s’éclaire et qu’apparaissent les images, les merveilles qui nous font tenir debout dans la pure verticalité de notre être. Il y a une plage longue, infiniment étalée sous la caresse du vent. Il y a des pins maritimes que le flux traverse. Il y a des monticules de sable plantés des touffes illisibles des oyats, ces présences si menues qu’elles donnent à la dune la consistance de cheveux flottant entre deux eaux. C’est si reposant, soudain, d’être accueilli, ici, dans l’ouverture du sens, dans la multiplication d’une parole libre. Tout se lève et signifie. Tout ondule jusqu’à la limite extrême de la vision, comme si un mirage habitait l’espace courbe, le fécondant de sa mystérieuse palme.

   Un chant est né du sable, des signes s’y inscrivent, des rumeurs le tissent de l’intérieur. Ce que je vois, ces taches pareilles à l’écoulement de la résine sur l’écaille des grumes, ces surfaces grises si semblables à la couleur de la mélancolie, ces formes si sensuelles qu’elles évoquent le col du cygne en direction de Léda, ces volutes s’échappant, tels des vols de sternes du massif gris des songes, ces baïnes où flottent les eaux du désir, ces graffitis détourant l’amplitude du bassin, enfin tout ce qui ici prend figure, c’est non seulement TOI, mais le visage infiniment ouvert de l’amour, l’épiphanie de ce que tu as à dire en tant qu’existante alors que j’arrive seulement à moi dans la démesure du jour. Demeure donc là, à la pointe du toucher, encore si peu réelle que tu es pareille au nuage que le ciel effleure, que la terre berce de son chant de glaise. Demeure, ainsi nous serons toi et moi jusqu’en notre extrême. Demeure ! Nous serons.

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22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 16:33
Dans la rumeur de vous.

Photographie : Nadège Costa

Avril 2015

Tous droits réservés

*

   Dans la rumeur de vous

   C’est juste une lumière, l’aile d’un papillon, la visitation d’une soie et rien d’autre que vous ne se présente au monde. La nuit est à peine finie que le jour s’installe avec la paresse de l’aube. Tout dans la caresse, tout dans le retirement de soi. Croyez-vous donc que le temps pourrait s’inverser et nous reconduire aux premiers jours, aux premières rencontres ? Vous souvenez-vous, au moins, combien la brume était légère, les heures étales, pareilles à l’eau grise de la lagune ? Et ce fier campanile qui semblait ne se dresser qu’à fêter notre rencontre. Ce jour est si loin et c’est comme si, jamais, il n’avait été. La cendre envahit tout et l’horizon est une perdition, une fuite que jamais nul cercle ne referme.

   Dans la rumeur de vous

   Voici ce qui me reste et la vie demeure dans son insistance de glu. Mais comment donc saisir ce qui est rêve, cette aile translucide que l’air dissout et les doigts pleurent de leur soudaine vacuité ? De leur silence. C’est comme un vertige de se souvenir. C’est comme une plaie et les braises s’y abîment avec la densité d’un cri. Votre prénom, je ne l’ai même pas connu. Seulement un tourbillon au creux de l’oreille, des meutes de frissons, l’éclair d’un bas pointillé de blanc, un tapis frangé, une tenture faisant son clair-obscur sur la pente de la mémoire. Et pourtant les idées de vous sont si claires. Pareilles à la trajectoire parfaite de la flèche et la cible est trouée en plein cœur. Et la cible ne tient qu’à recevoir la prochaine pointe qui la déchirera. La laissera à demeure pour l’éternité.

   Dans la rumeur de vous

   Soudain il fait si froid dans le corridor des pensées. Le petit hôtel au bord du canal. L’escalier de pierre grise, les battements de l’eau. Et votre si légère vêture, à peine une buée, la stridulation d’un grillon. Mais pourquoi donc ceci a-t-il eu lieu qui n’aurait pu être que rêve ou bien fantaisie de l’imaginaire ? Qu’y avait-il d’urgent à habiter l’espace d’une étreinte cette fenêtre cernée d’étranges lueurs ? On entendait les noctambules, les claquements des escarpins sur le pavé. Nous avons vécu de ce rythme jusqu’à ce que la première clarté vienne vous ravir à moi. Vous êtes descendue fumer sur le quai de pierre. Vous étiez si peu vêtue mais à cette heure matinale, seuls les pigeons vous savaient démunie et fragile.

   Ce qui me reste, cette vision éphémère, ce bitume des bas sur le lisse de la peau, la perle de l’ombilic habitée d’ombre, la parenthèse d’une main sur la gorge nue, puis, soudain l’horizon, de vous, se dépeuple. On a démonté les gradins. Le spectacle est terminé. Les camelots et les bateleurs s’en vont dans un vol de libellule. Voyez-vous, je suis encore à cette fenêtre, les yeux fixés sur votre absence, rivés à la pierre insolente du quai. Elle est muette et je suis sourd au monde. Que votre ombre revienne. Seulement votre ombre. Je la retiendrai dans la geôle de mes bras. Oui, je la retiendrai et nous sombrerons, tous les deux dans l’oubli. Oui, dans l’oubli !

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17 juin 2021 4 17 /06 /juin /2021 16:21
« Im Atelier ».

Œuvre : Barbara Kroll

***

   Au début, il n’y a rien. Le monde est vide. L’atelier n’existe pas. L’artiste est encore dans les limbes. Le ciel est vide, seulement traversé de grandes balafres blanches. Les blanches c’est le langage des hommes qui s’essaie à la profération mais, sur Terre, la mutité est grande qui scelle les destins et les reconduit à la nullité. Nul n’est pressé d’apparaître. Il y a tant de douceur à ne pas exister, à être une simple courbure au ciel des choses. A demeurer dans l’enceinte de peau. A ne pas faire effraction.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

  Au début rien. Une rumeur, parfois, qui s’estompe avant que de parvenir à être. Des traces. Infinitésimales. Une buée. La naissance de quelque chose. Le bourgeon replié sur son germe. Des gouttes qui scintillent sur la grande scène du Néant. On dirait que cela va venir. On dirait que cela s’étoile. Oui, des langues, oui des bouches. Oui des sexes. Qui se meuvent. Qui articulent. Qui jaillissent de l’antre primitif. Grande anémone aux infinis cils vibratiles. Qui disent le désir. Disent l’existence en sa plénitude. Si difficile de s’extraire de la poix, de la gangue de terre, de devenir étant au regard du monde. De donner naissance. Oui, naissance. Car, maintenant l’urgence. Oui, l’urgence de sortir de cette immense mer de la vacuité. De faire présence. D’agiter le sémaphore de ses mains, d’enduire les falaises du bitume du sens, de répandre les signes de l’humain. Ô pariétales perditions dans la nuit des grottes ! Ô sanguine ! Ô ocre ! O mains négatives plaquées sur la grande solitude des hommes ! Ô bison ! Ô pointe de flèche qui va clouer la peur à même l’instinct, dans la fourrure tachée de sang, dans la grande amygdale qui sécrète la mort. Alors on s’accouple. Alors on est animaux saisis d’angoisse et les vulves s’ouvrent afin que la semence fasse son office et remplisse le vide et comble la peur.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

   Après le début, après la grande prolifération des fourmis humaines, les premiers gestes oubliés. Les sèmes anticipateurs effacés. Anticipateurs de la verticalité à faire dresser, partout. Dans le menhir, la cathédrale, la pensée, le pieu du sexe et les femmes s’y empalent afin que quelque chose du passage perdure. Oui, la grande nuit s’achève. L’aube teinte de gris et bleu les margelles des puits. La grande peur ancestrale est bien dissimulée au creux du limbique, lovée dans les écailles du reptilien. C’est si loin. C’est si étouffé et les hommes ont oublié. Pas la bête, elle, qui sommeille et n’attend que de bondir. Là, dans l’ombre souveraine, là dans les interstices du sol, entre les murs de l’atelier. Oui, Présence est là. Présence est l’artiste. Celle dont le désir est de confondre la bête parmi les convulsions du monde. De la clouer dans la nullité blanche de la toile : Mise à mort afin que les hommes dorment et n’aient plus peur.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

   A la suite, il y a quelque chose. Quelques lignes de sanguine qui disent la certitude d’être de Présence. Une trace de corps, comme autrefois, dans la cendre de la grotte. Une à peine parution, une nervure levée contre l’angoisse. Assise, Présence. Assise et tendue, comme pour effacer l’éternel antagonisme, s’apprêter à danser, essaimer un rituel sur tous les subjectiles du monde. Sur les peaux rugueuses des hommes. Sur celles, infiniment accueillantes, des femmes. Inciser dans la chair de l’œuvre naissante la beauté et la gloire. Les stigmates sont là qui veillent dans l’ombre. Pourraient resurgir. Se lever et biffer ces silhouettes debout qui croient pouvoir s’exonérer de leur passé, solder la dette contractée depuis la nuit des temps, briller dans la lumière et demeurer, là, sur la proue hauturière et ne rien devoir à cela qui pourrait se produire comme, par exemple, l’effacement des âmes et le meurtre définitif de l’être.

   Mais il y a la nuit tendue d’un bord à l’autre de l’horizon.

   Mais il y a la grande toile blanche qui attend dans l’ombre.

   Présence, soudain debout, sort de son esquisse, et son pinceau trace sur la grande toile blanche du jour les signes de l’art, les signes de la vie. Alors les hommes aux orbites de nuit n’ont plus peur. La lumière les habite comme la pluie tombe du ciel et, sur Terre, fleurissent les sublimes coraux qui font des océans un paradis. « Im Atelier » : « Dans l’atelier », c’est cela qui veut se dire, sortir de la sombre caverne et porter à l’humain les beautés de la blancheur, du silence. Toute parole ne naît que de cela - du dire en attente, du recueillement, de la longue patience enfin portée à son efflorescence -, afin que, jaillissant à l’infini, elle couvre les rumeurs ancestrales. Les premiers signes de l’homme étaient ces mêmes essais de se protéger d’un étourdissant bruit de fond. Prodige et ambiguïté de l’art qui, tout en ouvrant la lucidité, les yeux et les oreilles des hommes, les incline à la plus belle des surdi-mutité qui soit : coïncider avec son propre être !

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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 16:47
 De ton regard l’invisible trace.

 Margarita

Katia Chausheva Photography.

 

 

***

 

Mais d’où venais-tu donc

Toi l’Etrangère

Qui saisis mon âme

Ligaturas mon corps

Instilla en mon esprit

Ce Noroît

Ce souffle long

Venu de je ne sais

Quelle contrée

Sans doute

Un illisible pays

Aux marges du rêve

 

***

 

Mes jours

Une si vive lumière

Que  mes yeux en sont atteints

Que visite le cristal des larmes

Un infini poudroiement

Du visible

Une infinie diaspora

Des choses

Une fuite à jamais

Des événements

 

 

***

 

Mes nuits

Une oscillation

Entre Charybde et Scylla

Une marche au bord d’un gouffre

Et des bruits sont là qui cernent

Ma chair

Parfois la mutilent

Au lever l’empreinte de tes dents

Cette résille blanche

Où meurt le luxe de tes mots

 

***

 

Mais parles-tu un autre langage

Que celui du retrait

Du silence habité d’ennui

D’autres mots te visitent-ils

Que

Solitude

Enigme

Abandon de soi

Dans le vaste écueil du monde

 

***

 

Vois-tu voici que je TE désigne

A la seconde personne

Alors même que mon existence

Ne fait nullement tache

Sur l’étrave de ta conscience

Tu fus aperçue un jour

De crépuscule

Silhouette émergeant

De la lagune

Pareille à ces oiseaux migrateurs

Sans demeure aucune

Sans repos autre

Qu’une perpétuelle errance

 

***

 

Me voici à mon tour venu

Dans l’irrésolution de l’heure

Dans l’instant tremblant

Du fond de sa vacuité

Passent les secondes

Et rien ne demeure

Que l’envol du temps

La feuillure inavouée

De quelques sentiments

Ces à peine vibrations

Qui laissent

Sur le bord du chemin

Et plus rien ne fait signe

Que la ligne d’horizon

Loin au plus loin de ce qui est

Et parait s’effacer à même

Son tremblant emblème

 

***

 

Comment dépasser

Son tumulte de chair

Longer le sillon de l’humaine destinée

Quand les arbres sont dépouillés

De leurs feuilles

Que les nervures sont les seuls restes

D’une réalité qui ne s’annonce plus

Que sous les traits

D’une encre décolorée

Dont plus aucune lettre

Ne sera reconnaissable

Sinon ces ratures

Se superposant

A d’autres

Ratures

 

***

 

Parfois l’aube me retrouve

Hors de mon être

En limite d’une parution

Est-ce la folie promise

Est-ce la navigation hauturière

Privée d’amers

Et l’incohésion des flux

Le rapt des reflux

La trame ouverte

Par laquelle s’absenter

Se retirer

Vivre au plus profond

De sa geôle

Etroite

Unique

Soudée

À son exacte

Étrangeté

 

***

Ai-je d’autre choix

Que de te décrire

D’inventorier

Tes faits et gestes

L’espace d’une heure

Solaire

Que la nuit a bien vite abolie

Dans ses voiles de suie

Oui tu ressembles à la nuit

Tu en as l’étrangeté

La douce opacité

L’invisible transparence

Oui tes yeux sont

Des astres morts

De simples présences

Réfugiées en ton intime

Deux lunules

Dans le sombre d’une mare

Et quelle résille te dissimule-t-elle

Aux yeux des Curieux

Et des Nombreux

Ce voile de Mariée

Ou bien

De Veuve Noire

Aux ténébreux desseins

 

***

 

Une fois capturée

Songes-tu au moins

A libérer ta proie

Ou ta joie est-elle pure perversité

Bonheur de dominer

De contraindre aux fourches caudines

Ceux qui par hasard

Ont croisé ton regard

Cette noire volonté

Qui fascine et tient

En son pouvoir

 

***

 

Tu es un être du crépuscule

Prémisse du nocturne

Où tu dissimules ton venin

Voie royale au gré de laquelle

Nul ne t’échappe dont tu as surpris

L’esprit fragile

L’inclination à la soumission

L’aptitude à vivre

Sous l’emprise d’un rituel

Il te faut cette trace impériale

Cette filière d’argent

Qui signe le chemin

De ton inextinguible

Désir de possession

Il te faut être toi

Jusqu’en l’extrême

D’une ivresse

Ceci ou bien rien

Autant dire ta fascination

Pour les facettes

Éblouissantes

De

l’Absolu

 

***

 

Non tu ne dévores nullement

Ceux qui sont tombés dans ton piège

Leur inféodation suffit

A faire briller le dard de ton esprit

A allumer cette flamme

De la Passion 

 Cette étonnante rubescence

Qui s’alimente à son propre feu

Qui jamais ne s’éteint

 

***

 

Pourtant ta chair est

Si douce

Ta peau si nacrée

On croirait l’innocence

D’un Chérubin

Et tes deux mains en berceau

Qui ceignent ton cou

Quelle candeur

Quelle disposition

A regarder le monde

Avec une naturelle fraîcheur

Avec une ouverture à tout Destin

 

***

 

Les stigmates sont visibles

Par lesquels ton péché d’orgueil

Se donne à voir

Comme ton originelle nature

Pourtant tes Amants

De passage

Ne t’en tiennent nullement rigueur

Leur passion à eux

S’enchaîne à la tienne

En la remerciant

En l’idolâtrant parfois

Demeure en ton effective présence

Garde en toi ce feu qui altère

Et détruit tous ceux

Qui ont un jour croisé ton chemin

Parfois le Mal

Est-il plus supportable

Que le Bien

Que serais-je

Sans cette subtile aliénation

Sans cette dague

Qui creuse mon intérieur

Et me dit l’unique beauté

De ma condition

Que serai-je hormis

Cette feuille d’automne

Sans autre but

Que de chuter au sol

Que serais-je

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 17:05
Le noir vous allait si bien !

Le noir vous allait si bien. Sur le quai de la gare, parmi la foule légère, vous portiez haut cette couleur qui faisait chanter le blanc de votre peau. Visage de nacre dans un écrin de soie. Vous me faisiez penser au Sylvain azuré, ce papillon à la teinte de suie parcouru de lunules claires, comme pour mieux dire la gaieté sous l’ombre sérieuse. Que fallait-il déchiffrer sous ce lexique minimaliste et pourtant si contrasté ? Etiez-vous le personnage ambigu, peut-être fantasque, sujet aux plus étonnants retournements, ce que votre apparence laissait supposer ?

Le noir vous allait si bien. Il vous dissimulait aux yeux des curieux sous un vernis d’austérité que vos longs cils semblaient confirmer, dissimulant à la vue des yeux clairs et non moins troublants. Ils palpitaient comme l’eau de la source et il s’en serait fallu de peu qu’une goutte s’en détachât, pareille à une perle de résine. Tout, en vous, semblait se sustenter à l’aune d’un rien si précieux qu’il se dissolvait avant même d’être formulé.

Le noir vous allait si bien. Dans le compartiment, vous étiez assise presque en face de moi, dans la diagonale du jour qui rehaussait vos traits d’une touche de tragique. Vous lisiez - mais n’était-ce pas feint, seulement ? , un livre de Patricia Highsmith « Contes immoraux » et vos longs doigts gantés de noir tournaient une à une les pages avec une gourmandise évidente. Un instant, vos jambes haut croisées ont dévoilé la ligne étroite d’un porte-jarretelles et le fourreau d’un bas où courait la mousse d’une dentelle.

Le noir vous allait si bien. Vous êtes descendue dans cette ville sans nom ni visage. La même que celle que j’avais choisie. Vous avez longé les frondaisons d’un parc. Votre longue robe ondulait devant des ferrures ouvragées. Le square où étaient deux arbres noirs était le lieu de votre destination. C’est là que je vous ai perdue, dans le jour qui semblait atteint d’une résignation soudaine. Le silence, à mes oreilles crépitait à la façon des stridulations des cigales dans l’air vibrant de chaleur. Je me suis appuyé contre le tronc, soudain pris de vertige. Une douleur au creux des reins, des nervures blanches dans le trajet des nerfs, des bourdonnements comme ceux d’une légion d’abeilles.

Le noir vous allait si bien. La chambre est blanche. Des stores aux fenêtres. Une compresse sur le front. Des bocaux de sérum au bout d’une potence. Le déhanchement d’une jeune infirmière, nue sous sa tenue légère :

« C’est rien, vous allez déjà mieux. Dans quelques jours vous pourrez rentrer chez vous. C’est rare ces cas d’aranéisme. Mais estimez-vous heureux. Au lieu d’une Veuve noire, ç’aurait pu être la morsure d’un serpent à sonnettes ! »

« Oui, dis-je faiblement, ç’aurait pu être pire, bien pire ! »

Le noir vous allait si bien.

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 16:50
Sur la natte d’amour

     Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Comment venir à soi

Comment s’approprier son être

Celui de l’autre

Dans le jour qui point

La plaie est si grande

Qui dit le réveil

L’entrée sans délai

Dans l’entaille de l’heure

La dispersion du songe

Sa fragmentation

En mille figures

En mille visages

Aux facettes de cristal

Javelots  fichés

Dans la mare du corps

 

***

 

Corps doublement proférés

Corps doublement séparés

Corps saisis du mortel ennui

De l’amour épuisé exténué

La chape d’air est si dense

Si abrasive

Et nul ne sait ce qui pourra advenir

Du destin de deux existences

En leur plus sombre avenance

Sourde a été la nuit

Funestes les desseins des anatomies

Livrées au gouffre de la volupté

Jamais nul n’en ressort indemne

La charge est trop lourde à porter

La liberté trop arrimée

A qui n’est pas soi

Chair aliénée de ne point savoir

Parvenir au point ultime

De sa propre jouissance

 

***

 

Equarrissage du corps

Démembrement de l’esprit

La conscience est un brasier

Qui ne perçoit

Au-delà d’elle-même

Que la multitude confusionnelle

La dérive du temps

Nulle amarre à lancer

Qui en retiendrait le cours

En orienterait le sens

 

***

De longs fleuves de gouttes

Tutoient le golfe des hanches

Des faisceaux de flammes brûlent

Dedans les membres

Des pluies de phosphènes

 Percutent le diaphragme

Des bouquets d’étincelles

Allument la hampe du sexe

Cernent la faille de ténèbre

Tout est noir alentour

Qui fait signe

Vers l’accomplissement

D’un deuil

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

Les corps sont livrés

À leurs propres contours

La solitude est grande

Le désarroi profond

Y aura-t-il à l’horizon des jours

Un lien qui les attachera

De nouveau

Les portera à ce qui

Un instant

Se donna à la façon

D’une incandescence

D’une pure joie

A l’éternelle lumière

Jamais on n’en connaît

La saveur achevée

Seulement le puits

Qui se creuse au sein de l’âme

Irréversible faille qui lézarde

Le sentiment d’exister

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

Sont les gestes d’abandon

A quoi bon renouveler

La scène tragique

Dont le désarroi

Est le prix douloureux

Il y a comme un emmêlement disloqué

Simple souvenir d’une étreinte qui fut

L’espace d’un éclair

Flamboiement au plus haut du ciel

Puis la terre s’ouvrit

A laquelle nul bras ne pouvait s’arrimer

Ceci est hors les pouvoirs de l’humain

Seuls les dieux pourraient y prétendre

Mais ils sont si loin

Leurs décisions si mystérieuses

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

La combustion des corps a eu lieu

Il n’en demeure que les traces

Feux éteints

Futur si bitumeux

Qu’il en devient illisible

Image de la finitude

En un seul lieu assemblée

Mort est là qui déjà moissonne les corps

Manduque les reliefs de noces consommées

Il n’y aura nulle renaissance

Car il n’y a nul remède

À la maladie d’amour

Du dedans elle ronge

Ce que nous pensions être

Le plus précieux

 

***

 

Mortels sont les hommes

Mortelles sont les femmes

Dans un geste de désespoir

Ils saisissent l’Autre

Afin de s’assembler

Éprouver leur complétude

Mais ne trouvent jamais

Qu’eux-mêmes

Sur le bord de l’abîme

Grand est l’attrait du vide

Infiniment ouvert

Il n’y a plus que la chute

La chute infinie hors de soi

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 17:13
« La Tendresse N° 2 »

« La Tendresse N° 2 » 

Œuvre : Sandrine Blaisot

 

   « Tendresse » était son nom d’arbre-fille - car les arbres, eux aussi, ont un sexe -, un nom qui lui allait si bien qu’il eût même été inutile de la nommer. C’était une évidence cette qualité si rare et elle n’en était que plus visible. Car Tendresse ne savait à peu près rien de son aptitude à attirer sur elle les regards les plus doux, les pensées les plus généreuses. Cependant, si les hommes, les femmes, les enfants qui passaient dans son voisinage en ressentaient les doux effluves, elle, Tendresse en était la dernière informée. Elle n’avait pas l’épaisseur suffisante, le recul nécessaire à une juste appréciation de ses propres inclinations. Mais, est-on seulement alerté de la couleur de ses yeux, de la forme de son arc de Cupidon autrement qu’en observant son image - une illusion - dans le miroir qui nous renvoie en écho celui, celle que nous sommes ?

Donc Tendresse ne savait guère que par la seule grâce de sa nomination, elle faisait référence aussi bien à la « tendreté », ce terme aussi désuet que plaisant, au « jeune âge et à l’enfance », mais aussi à « la faiblesse et à la fragilité » des premières années de la vie. Mais, pour Tendresse, nul besoin de savoir de quoi son nom était constitué, de connaître la justesse des prédicats qui l’installaient dans le monde. C’est avec une félicité toute naturelle que s’épanchaient d’elle, aussi bien de son tronc que de ses branches et réseaux de nœuds complexes, les rameaux de l’affection mais aussi les bourgeons de la relation et de l’amitié, les vrilles de l’attachement et de la délicatesse. Elle éprouvait une véritable dilection pour tout ce qui bougeait et vivait sous l’horizon, les arbres ses amis, la cohorte grise des nuages, le balancement régulier de la mer, les crêtes des montagnes ciselant la rumeur du ciel, le rougeoiement du soleil dès que s’annonce le crépuscule. C’était comme de respirer, il suffisait de se laisser aller au rythme immémorial du monde, au grand balancement du nycthémère, aux oscillations des cœurs tout entiers livrés à la passion. Elle, Tendresse, ne le sachant pas mais l’expérimentant du-dedans d’elle, était une nature ce qu’il y a de plus passionné - n’en filtraient au-dehors que les images floues et amoindries -, que nul n’aurait pu soupçonner, tant son visage était l’épiphanie d’une sensibilité aussi fine que complexe à déchiffrer. C’est ainsi, parfois, nous croisons au hasard des rues une jeune fille au sourire si doux, si angélique que, jamais, nous ne soupçonnerions sous ses atours charmants le bouillonnement d’une Lolita. Jamais le plein jour n’autorise l’ombre dionysiaque, seulement le lisse apollinien et le marbre que la clarté habille d’un blanc virginal.

Allez donc savoir le tumulte qui couve sous l’aspect soyeux d’un arbre-fille, dans le clair-obscur d’une clairière, lorsque, sous la coulée laiteuse d’une Lune gibbeuse, surgit le bel arbre-charmant, celui qui, habituellement, allume dans l’âme de la plus chaste des jeunes filles les flammes d’un coruscant désir. Il en est de nos spéculations comme de la vision de la face cachée de l’astre, seulement le reflet de nos fantasmes et les simagrées de l’imaginaire. Alors il vaut mieux renoncer à tirer des plans sur la comète, ils ne sont révélateurs que de nos propres insuffisances à viser le réel avec justesse. Tendresse, si belle dans sa présence d’arbre où la bifurcation de son tronc bifide dessinait l’image d’un cœur était la simplicité même. Elle pensait et c’était de la tendresse qui coulait comme un miel. Elle dormait et s’effeuillaient dans l’air parfumé de subtiles fragrances les paroles les plus douces, un baume pour ceux qui en étaient atteints. Elle rêvait et c’était comme une pluie, une écume, un fin brouillard qui en émanaient avec la persistance qu’à la chute d’eau à ne jamais finir son voyage vers l’aval du temps, vers la vallée qui en recueille la semence.

La tendresse, c’était le vol de l’oiseau qui s’inscrivait dans la fable ouverte de ses ramures. La tendresse, c’était le fin rideau de gouttes qui la traversaient et paraissaient sortir d’elle, telle une source dans le silence de la roche. La tendresse, c’était le murmure du vent, ses lentes oscillations dans les plis de l’écorce, la touffeur des racines et l’on demeurait longtemps à écouter cette simple et rassurante comptine musarder sous le regard des étoiles. La tendresse, c’était vous, dont le simple trajet dans la clairière faisait naître « Tendresse » à l’aune de votre attention car ne se dévoilent au monde que les choses qui sont confiées à la générosité d’une vision ouverte. Tendresse contre tendresse. Sans doute n’y a-t-il pas de plus grand bonheur de la rencontre de ceci même qui résulte d’une fusion. L’arbre nous visite comme nous le visitons. Il y a de l’arbre en nous. Il y a de nous dans l’arbre. Ainsi se perçoit le simple qui résulte de la contemplation. Laissons aux choses le temps de se déployer et tout alors s’ordonnera dans une heureuse perception de ce qui est vraiment ! Oui, la tendresse est pour maintenant. Sachons en saisir l’unique instant !

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19 mars 2021 5 19 /03 /mars /2021 17:57
Aurais-je tout saisi de toi ?

 « Histoire brève »

   Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

« Et les enfants couraient, pour saisir des flocons d'écume que le vent emportait.»

 

Flaubert - « Un cœur simple »

 

*

 

   Sais-tu combien l’on ne voit des Autres qu’un fragment ? Tu croises un Quidam dans la rue. Tu es inquiète. Tu es curieuse. Cet Inconnu te plaît, d’emblée, sans même que tu te sois posé la question d’en connaître la raison. Mais pourquoi donc ton cœur a-t-il battu la chamade à seulement en voir la mince silhouette ? Un genre de tourneboulis qui confine au vertige. L’impression délicieuse de n’être plus qu’un flocon emporté par le vent. Un abîme qui se creuse mais empli du doux sentiment d’une présence qui chante, du recueil dans l’intime d’une source vive qui, jamais, ne s’éteindra. Rien, désormais, ne te fera grâce d’un oubli. Comme ces ritournelles qui vissent leur cantilène au milieu de ton front, qui ne te laisseront nul répit.

   Tu es rentrée dans ta chambre sous les combles. Le ciel de Paris est gris. Entre perle et argent. Cet indéfinissable qui scelle ton destin et donne la mesure à ton être fantasque. Jamais tu n’as eu de lieu réel où t’amarrer. Une éternelle ramure du jour à l’insatiable ressourcement. Jamais de halte ou presque. Les heures telles des chutes de pluie dans la gorge d’un aven. Seulement des gouttes résonnent dans le vide dont tu ne saisis que l’infime clapotis. Maintenant te voici livrée au doute d’un regard si furtif. A-t-il au moins existé ce Passager anonyme sur le trottoir de ciment blanc ? N’a-t-il été pure hallucination, produit de ton imaginaire ? Je te crois si prompte à élaborer un conte, à y dresser des personnages de papier, à projeter sur la scène de ta solitude les êtres qui pourraient en abréger la peine.

   Depuis ma mansarde, située plus haut que la tienne, je t’aperçois posée sur un carré de toile bleue. Sans doute ton lit. A moins que ce ne soit un sol revêtu d’un tapis. Tout ceci, ce flou, cette approximation du regard dont tu figures le foyer, m’inondent de plaisir simple en même temps que je demeure seul face à mes approximations, à mes doutes. Je te connais si peu. Une médiation de mansarde à mansarde. Parfois je t’aperçois scrutant le ciel mais je ne peux savoir si ma propre image s’imprime sur l’écran de ta conscience, si je ne suis, simplement, une poussière perdue dans le cosmos ouvert de ta rêverie.

   Sais-tu combien il est douloureusement joyeux d’en demeurer à cette proximité dans le lointain ? Tu m’appartiens à seulement tracer ton esquisse. Je prends mon pinceau fantasmatique. J’en trempe l’extrémité dans un rouge amarante dont je trace le double sillon de tes cuisses, l’arrondi de tes genoux, la chute de tes jambes. Oui, tu es infiniment là, dans ta demi-nudité, plus offerte qu’à te présenter à moi dans le luxe d’un sofa qui résulterait d’un rendez-vous, d’un dessein, fût-il amoureux. Maintenant, ma brosse est enduite de ce jaune soufre qui dissimule ton sexe, abrite la plaine de ton ventre, fait de la baie de ton ombilic cet illisible point à la recherche de lui-même. Certes je suis réduit aux conjectures. Et quand bien même elles seraient fausses, je n’en tirerais nul plaisir plus vif qu’à faire de toi le motif d’un tableau. Nul ne m’ôtera cet amer dont mon être reçoit le don à seulement jeter mon regard au rectangle qui délimite ta forme. J’y devine une Jeune Femme aussi fragile qu’exigeante. Une manière de déesse qui ne se donne à voir que dans l’immédiat retrait. Est-ce là le feu de ta volupté ? Est-ce là l’unique possession que tu concèdes aux autres, qui constitue ta part accessible alors que l’essentiel se distrait des regards ordinaires ?

   Réduit au soupçon, je n’en subis nulle contrariété. Sans doute sais-tu, comme moi, qu’on ne possède jamais une chose qu’à mieux en accroître la distance, à la dissimuler derrière une haie de suppositions, à la cacher aux yeux à l’aide d’une résille qui n’en laisse paraître qu’une géographie éparse. Une colline, ici, avec ses boqueteaux, une rivière bordée d’aulnes, un rivage brodé de calcaire où flottent les galets. C’est ceci que nous sommes, des lieux successifs, des lumières dans le cercle des clairières, des ombres glissant dans le clair-obscur des vallons. Est-on si assurés du paysage qui vient à nous que nous le donnerions pour argent comptant ?

   Parfois aurait-on la tentation, avec Flaubert, de sentir ces « flocons d'écume » dont notre existence trace la continuelle entaille.  Ils neigent devant nos yeux dérobés, ils désertent les creux de nos paumes, ils effacent au sol les traces de nos pas. Vois-tu, en définitive, que reste-t-il du bel Inconnu qui a traversé le sable de ton désert ? Que subsiste-t-il de toi dans cette posture existentielle à la si courte rhétorique ? Et de moi, quelque chose prendra-t-il racine dans ta fibre de chair qui n’ait la consistance du vide ? Nous sommes des êtres du peu. Des « Voyageurs de l’impériale » qui ne connaissent du monde que son empreinte de poussière, du ciel que ces nuages après lesquels les enfants courent sans bien savoir qu’il s’agit de nuages. Peut-être de simples cerfs-volants dont la longue traîne, jamais n’a de fin ? Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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