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23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 18:07
L’étude comme jeu du monde

  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

   On peut avancer dans la vie sans presque savoir quoi que ce soit des choses. Mais, ici, combien se dévoile le lieu d’une incomplétude. On est comme aveuglé par une flamme d’indifférence et on longe l’abîme dont on ne perçoit nullement sa grandeur, son irrésistible attrait, son pouvoir de nuisance aussi. Marcher à tâtons, mains tendues dans le brouillard de l’impéritie, personne n’ira dire que ce soit répréhensible. Bien au contraire il y a pure jouissance à flotter dans une nappe d’inconnaissance, à tutoyer le dénuement, à risquer, à tout moment, de sombrer dans le nul et non avenu. C’est jouer avec soi au risque du feu. Nombreux seront ceux qui privilégieront cette progression qui n’émet aucune hypothèse préalable, ne projette nulle intention en direction de quelque rassurante comète. Avancer pour avancer au bénéfice d’une illusion : il doit bien y avoir, quelque part, une issue à trouver. Nier ceci ne peut être le  fait que d’une pusillanimité ou bien d’une affectation de pédant.

   Cette feuille qui fait ses voltes et ses courbures, ces nervures qui courent à même le limbe, ces formes qui disent la beauté en même temps que la complexité du monde, combien il est heureux d’en prendre acte. Regarder son immobile chorégraphie, supputer les mouvements qui pourraient suivre, anticiper le sourd trajet de la sève, partir avec elle, la sève, à la découverte de ce qui la propulse depuis la surdité du sol jusqu’à l’aire immensément ouverte du ciel, voici le chemin d’un pur étonnement, autrement dit l’appel de la fabuleuse philosophie. La philosophie n’est nullement une activité archéologique pour savants à barbe blanche ou un vertige de derviche tourneur. Non, cette mère des Sciences est, tout simplement, introduction à une connaissance de soi et, partant, de l’Autre en sa Majuscule posture, également du monde qui rougeoie toujours au bout du tunnel de la connaissance.

   Quel éclat soudain que de découvrir le luxe des frondaisons, cette image de la pensée qui moissonne tout ce qui vient à sa portée. Quelle formidable surprise que de dévoiler la voilure des branches, de surprendre leurs fascinantes rencontres, leurs nœuds complexes, on dirait les voies multiples du mental, ses hautes architectures, ses étoilements en direction d’un sens toujours à conquérir. Quel pur bonheur de glisser tout au long de la rugueuse écorce, cette subtile métaphore d’un âge du savoir qui ne se révèle qu’à la mesure du temps long, de la même façon que l’ample période d’une phrase des Mémoires d’outre-tombe dévoile l’être du texte dans la patience. Quelle fulgurante découverte surgit dans l’acte d’enfouissement des blanches racines que dissimule l’humus, ce noir dense qui appelle l’éclair du jaillissement. Oui, car la racine, c’est son mode apparitionnel, ne fouille le sol qui la reçoit qu’à en deviner la ténébreuse aventure, à en décrypter la richesse inouïe. Quelle joie enfin de suivre le tapis de rhizome entrecroisé avec tous les nutriments, les métaux de la terre, ils sont les sucs au travers desquels se laisse voir le travail souterrain de tout entendement.

   Toute étude est jeu du monde, à commencer par le sien qui s’organise en cosmos dès l’instant où le souci d’une appréhension de l’intelligible se manifeste comme la direction majeure de tout sujet libre et soucieux de l’être. Rien ne fait signification sauf à être exposé à la flamme du jour qu’est tout acte de discernement ouvrant le divers, désoperculant le mutique, donnant voix au silence qui règne toujours dans le marais du non-savoir. Oui, nous voulons nous affranchir des œillères qui coiffent nos yeux. Et n’allez nullement croire que ceci passe par la lecture approfondie de Spinoza ou bien par la méditation des aphorismes subtils d’un Cioran. Sculpter un bout de bois dans le repos d’une clairière, c’est déjà interroger l’intérieur des choses. Toujours l’extérieur, la complétude, se montreront dans la poursuite de l’acte. Connaître est affaire de temps. De temps quintessencié. Non de volonté. Le jeu est là infiniment ouvert qui nous attend.

  

 

 

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2 mars 2021 2 02 /03 /mars /2021 17:57
Difficile venue à soi

 Nuée Œuvre :

Dongni Hou

 

 

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   Combien cette jeune existence est troublante en son dénuement ! Quel voile d’inconnaissance fait-il donc son siège ? Ce dont nos yeux voudraient être les témoins : de la trace de son âme à même son corps. De la tache claire de son visage. Nous y verrions deux billes de verre aux reflets mordorés traversées de l’éclat noir de la pupille. Nous y devinerions la tige du nez humant avec délicatesse la rose ou bien le chèvrefeuille. Nous y apercevrions le double bourrelet des lèvres, cette gourmandise faiblement purpurine close sur le poème des mots. Nous y discernerions la presqu’île du menton que, sans doute, ponctuerait la douce dépression d’une fossette.

   Alors, Regardeurs d’une belle réalité, nos esprits seraient comblés de tant de grâce. Le visage est si important dans la venue de l’être. Ce dont nous ne pouvons être maîtres, nous l’inventons, nous en hallucinons les silhouettes, nous plions l’invisible au fer de notre volonté. Car tout devient aussitôt insupportable qui ne peut être décrypté, qui se réfugie au-delà de notre propre espérance. Car, du monde, nous voudrions tout saisir et poser devant nous l’entièreté des choses de la présence qui s’occultent les unes les autres. Il y a tellement de fourmillements, de divers, d’emboîtements de formes gigognes, d’illusions, de fuites et de ricochets sur les vitres infinies du labyrinthe où nous habitons tels des insectes pris derrière la paroi d’un bocal de verre. A la vérité, nous ne supportons pas qu’échappent à nos désirs, cet arbre à l’horizon, ces nuages  pommelés en haut du ciel, cette femme sur le quai opposé qu’un train, bientôt, dissimule à l’intempérance de notre désir. Nous sommes toujours en dette du monde, en dette de nous et de nos semblables qui, tels nos miroirs, participent au jeu infini d’une intangible complétude. Le puzzle n’est jamais terminé car il s’abreuve à trop de sources à la fois. C’est comme si, palpant les territoires de notre anatomie, en supputant la riche existence, nous découvrions quantité de dépressions et d’abîmes, de failles, de déserts et de mesas arides que parcourrait le vent de l’intranquillité. Vraiment c’est l’orbe du saisissement qui fait notre siège.  Alors que nous pensions trouver une totalité, nous ne découvrons que le clairsemé, le disséminé, le discontinu.

   Visant cette jeune existence nommée Nuée, c’est moins elle qui apparaît en sa fragilité que la nôtre qui nous saute au visage et nous incline aussitôt à la modestie. Certes nous nous inquiétons de cette attitude de soumission ou bien de tristesse dont elle constitue, en quelque sorte, l’emblème. Ce halo cendré qui l’entoure semble bien être le contraire d’un naturel scintillement, plutôt le renoncement à figurer sur la scène mondaine. Une manière d’affliction primitive qui la retient enclose en son immobile demeure. Prise dans un tourbillon fuligineux dont on ne sait plus s’il vient de loin à sa rencontre ou bien s’il émane d’elle à la façon d’une irrémissible langueur, nous sommes pris dans les mailles serrées d’une incompréhension existentielle.

   Nous ne savons plus où commence l’intime tragédie de Celle qui nous fait dos, où s’arrête la brume de nos projections inconscientes. Une personne se donnant dans la détresse est-elle maîtresse d’en tracer les limites ou bien est-ce nous qui fomentons à bas bruit les limites de cet invisible et tourmenté territoire ? Ici, il ne s’agit nullement de perception, bien plutôt d’un problème éthique. Voyant l’altérité, introduisant en elle les flèches de nos interprétations, ne sommes-nous en train de lui ôter toute liberté ? L’image de cette fillette nous arrive tel un récit inachevé dont, à tout prix, nous voulons compléter la trame. Comme si, emplissant l’autre d’un possible, le nôtre s’en trouvait justifié, accompli pour parvenir à son terme. Toute recherche, de soi, de l’autre  est édifiée sur un sentiment d’incomplétude. Toujours, hors de nous, ce mot qui manque et nous porte au seuil du silence. Langage en tant que vacance de l’être. C’est lui qui habite cette zone grise où le corps du réel s’abîme. Aussi bien le corps de chair. Donnons aux mots leur essor. Ils sont nos assises les plus sûres. Qu’adviendrait-il sans eux ?

  

  

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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 17:45
Le Paysage et Nous

 Photographie : Blanc-Seing

 

*

« Nous ne trouvons guère de gens de bon sens

que ceux qui sont de notre avis ».

 

« Réflexions ou Sentences et Maximes morales »

 

La Rochefoucauld

 

***

 

 

   Nous regardons ce paysage, avec un ami, avec la commune volonté d’en dire l’exception ou bien, au contraire, le caractère accidentel.

   * Je dis la beauté de la composition dont la Nature, elle seule, connaît le sublime secret.

   Je dis l’exact trajet du chemin qui file vers l’horizon.

   Je dis l’arbre, au premier plan, qui accentue la présence de tout ce qui est.

   Je dis la nécessité du bosquet, en haut de la colline, il sépare le royaume du ciel de la lourdeur de la terre.

   Je dis l’émerveillement qui me gagne à seulement viser cette pastorale simple et infinie au regard de cette facture si humble mais aussi si décisive.

   * Il dit le peu d’importance des plans qui s’étagent devant nous. Il en perçoit le signe d’un chaos encore présent alors qu’un cosmos tarde à venir.

   Il dit le hasard de ce chemin qui, aussi bien, aurait pu sinuer ailleurs et même s’absenter du paysage sans dommage pour celui qui regarde.

   Il dit l’horizon que masque le bosquet, dont l’absence aurait été préférable à cette dissimulation.

   Il dit le peu d’intérêt de ce fragment de nature, il y en a de très nombreux dont, du reste, il ne diffère guère. 

   Nous avons dit en mode contrasté, nous avons dit en opposition. Nous avons créé le cadre d’une polémique. Et, cependant, chacun a « raison », selon les estimations du lexique habituel. Mais poser le problème en termes de « raison » ou bien de logique consiste à biaiser la situation de chaque voyeur en lui appliquant une grille de lecture inadéquate. Autant peut-on juger « en raison » les termes d’une loi, autant fait-on fausse route en ce qui concerne le paysage étalé devant nous, qui se donne sur le mode naturel d’une manifestation particulière, laquelle ne saurait recevoir de justification au seul titre d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Si un mode d’approche peut trouver le lieu de son effectuation, c’est bien dans le champ intuitivo-émotionnel qu’il nous faut chercher à le faire surgir. Le paysage n’est nullement un espace indifférent, un objet technique par exemple, qui se laisserait cerner selon ses abscisses et ses ordonnées, autrement dit d’une manière géomètre. Si tel était le cas, il n’y aurait eu, pour mon ami et moi-même, nulle difficulté à nous entendre sur des appréciations  strictement convergentes. Car, dans ce cas de figure, l’imaginaire n’est pas sollicité, pas plus que la capacité d’invention ou de création ne se donnent en tant qu’outil privilégié de notre découverte. L’objet mécanique dévoile l’entièreté de son être sans qu’aucun mystère ne puisse en atténuer l’immédiate donation.

   Si l’objet se contente d’une saisie immédiate, la Nature, elle, demande la mise en place d’une médiation. Médiation : ce sont mes propres sentiments, ma faculté d’appréciation singulière, mon goût, mes inclinations qui se situent entre ma conscience et ce paysage qu’ils visent comme leur « propriété ». Le paysage je le fais mien, je l’inclus dans le corridor de ma psyché, je le rends malléable afin, qu’en partie métabolisé, ma sensibilité puisse s’en emparer et s’agrandir de cette nouvelle irruption qui n’est rien moins que fondatrice de multiples événements. Cette acquisition, correctement envisagée, aura procédé à une manière de métamorphose dont ma mémoire gardera l’empreinte en quelque partie de ses complexes circonvolutions. Et ce qui se sera accompli en mon for intérieur sera d’une nature identique au processus qui aura traversé l’esprit de mon ami. Dit d’une autre manière, nos expériences respectives nous feront croire que nous avons tous les deux « raison » alors qu’il s’agira, de manière bien plus radicale, primaire en quelque sorte, d’une inévitable singularité de nos sensations, lesquelles concernent bien plutôt nos rocs biologiques, nos massifs de chair que la clarté et la rigueur de notre esprit uniquement préoccupé de discursivité.

  « Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux qui sont de notre avis ». La Rochefoucauld, énonçant cette « vérité », se comporte bien plus en moraliste qu’en scrutateur soucieux de jouer sur le registre des sentiments humains et des émotions. Il suggère, chez l’Homme-Sujet, la permanence d’une exacerbation de la subjectivité qui ferait fi de toutes les évaluations, les calquant uniquement sur les siennes propres. Certes le vice est bien plus vite atteint que la vertu. L’on comprendra aisément que son assertion ne peut guère s’exercer que sur les conduites qui visent une action spécifique et la notion d’engagement qui lui est, par essence, associée. Cependant l’exemple du paysage serait mal choisi si nous le pensions en mesure de recevoir le même type de jugement que celui qui concerne un comportement à adopter face à tel ou tel événement existentiel, lequel impliquerait jusqu’à notre âme en son tréfonds.

   Le schéma projectif, face à la Nature, est essentiellement esthéticien, donc reposant sur une forme qui parle à notre réceptivité sensible et uniquement à celle-ci. Il n’y a, à l’arrière-plan, ni possibilité de loger une métaphysique, ni intention d’initier une morale, ni de faire place à quelque vertu. Le paysage s’adresse, sur-le-champ, à ma sensation sans que mon jugement ne vienne en altérer le caractère de pureté et d’originarité. Car le paysage est toujours le reposoir d’une lointaine origine dont il conserve la trace, les hommes pussent-ils s’ingénier à en pervertir l’immémorial cours. Chemin, arbre, ciel, terre, bosquet sont là en leur simple présentation. Ils ne s’inquiètent de rien, ne demandent rien, ne s’accroissent nullement de l’opinion que nous proférons à leur sujet. Mais il serait naïf et même coupable de penser que, vis-à-vis de leur présence, nous pourrions être quittes de toute dette morale. Si, au travers des âges, ils sont venus jusqu’à nous, c’est que les orages et la foudre les ont épargnés et que des hommes, dans le passé, les ont respectés et entourés des soins nécessaires à leur préservation. Pour cette unique raison, « gens de bons sens » et autres amis, à commencer par nous, qui devisons et contemplons, avons l’urgente tâche de placer nos « avis » dans une identique pensée, une unique préoccupation, un seul souci : ménageons-leur la niche au gré de laquelle le futur pourra les accueillir comme nous les recevons aujourd’hui, telle cette ineffaçable beauté. Il n’y a guère d’autre chemin à emprunter, sauf à préférer l’erreur et la fausseté à la belle clarté des évidences. Mais à ceci nous ne pouvons nous résoudre.

 

  

 

 

 

 

 

  

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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 17:35
Existe-t-il un lieu pour notre essence ?

                     La "pile de Charlemagne",

l'étalon royal de poids avant la Révolution française.

               Source : Musée des Arts et Métiers

 

***

 

 

      D’un néant l’autre. Nous naissons. Nous mourrons. Dans l’intervalle nous vivons, c’est-à-dire nous respirons, mangeons, dormons. Dans l’intervalle nous existons ou bien tentons de le faire. Nous travaillons, créons, aimons, nous distrayons du spectacle du monde. Cependant, jamais nous n’oublions. Jamais nous ne biffons le néant d’une manière définitive. Il fait son bruit de bourdon en sourdine, pareil à son homonyme le « Bourdon » de Notre-Dame qui résonne uniquement lors des grands événements. Scansion de l’humain sous le lourd ciel d’airain.

   D’un néant l’autre comme si écartelés, les pieds sur chaque rive d’un large fleuve nous regardions l’écoulement continu du temps, tel Héraclite, scrutant chaque goutte d’eau, cette condensation d’une éternité en train de se dérouler sans que nous n’y puissions rien changer. Le problème est métaphysique car le temps fuit hors de nous, avant nous, après notre présence et même pendant et nous n’en saisissons jamais que quelques pampres ; les fruits font leur signe dans le lointain et leur subtile ambroisie clignote pareille à l’étincelle du désir. Parfois scellé avant que d’être consommé.

   Conscient de notre inaptitude fondamentale à être, nous pagayons sur le fleuve existentiel, cherchant à apercevoir, sur les rives, l’image de notre possible destinée. Mais la jungle est dense et les arbres de la forêt pluviale font un sombre dais qui ne nous renvoie rien d’autre que notre nullité. Nous continuons à plonger nos spatules de bois dans l’eau, évitant les remous, de peur qu’ils ne nous engloutissement et ne nous invitent à trépas. Chaque jour qui passe, nous nous posons mille questions plus inopportunes les unes que les autres : « Pourquoi vivons-nous ; l’existence a-t-elle un but, l’univers une finalité ; nos descendants sont-ils notre seul futur, une façon de faire un pied de nez au temps ; y a-t-il une vie après la mort ? »

   Bien entendu, toutes ces interrogations sont inutiles pour la simple raison que, jamais quiconque ne pourra leur apporter de réponse. La seule question qui vaille : « Existe-t-il un lieu pour notre essence ? » Puisque, chacun en convient, y compris dans ce monde contingent, nous ne sommes uniquement forme de chair mais avons un esprit, mais  entretenons ce souffle vital que d’aucuns nomment « âme ». Et, s’il en est ainsi, il faut bien se mettre en quête de quelque entité qui existerait en soi, cette « réalité plus réelle que les formes », cette substance  dont nous voudrions qu’elle nous annonçât autre chose que plaies et malheur aussi bien que les tristes joies humaines. Nous souhaiterions, quelque part au-dessus de nous, à côté de nous, telle une aura diffusant son brillant magnétisme, une mystérieuse et confondante présence qui serait le chiffre par lequel nous reconnaître et nous donner site parmi les hommes. Une manière d’étalon, une inaltérable mesure semblable à ces beaux objets de bronze qui figurent dans les salles exactes des Arts et Métiers. Et si nous souhaitons ceci, cette permanence, cette fidélité à nous-mêmes, cette sublime injonction nous disant « Sois  au plus haut de toi dans cette inaltérable matière », c’est seulement parce que, du matin au soir de notre vie, nous errons, nous fluctuons et ne trouvons jamais le séjour qui pourrait immobiliser le fléau de la balance.

   Alors nous questionnons. Toujours et toujours. « Si un genre de lieu de mon essence se laisse apercevoir comme possible, quel est-il ? Quel est l’âge de ma vérité ? Quand suis-je « le plus moi », conforme à la certitude de mon être ? Enfant dans la grâce de l’heure ? Adolescent livré aux affres des premiers tourments amoureux ? Mûr avec le fardeau des responsabilités ? Âgé et déjà m’absentant de moi ? Ou bien avant ma naissance ? Ou bien après ma mort ? »

   Le temps, cet autre nom pour l’être, ne nous attend pas, la substance toujours nous échappe qui est avant, après notre existence. La substance, l’être, sont au néant tout comme notre essence qui réside dans ce lieu incommunicable des Formes Premières. Entre deux néants nous existons. Dans le néant est notre essence. Elle est comme le point-origine par lequel nous déterminons tous nos actes et gestes. Longuement nous pagayons. « Est-ce que ce sont les rives qui filent ou bien nous qui filons entre elles ? A quoi donc se raccrocher ? Les secondes crépitent dont nos mains ne retiennent que l’ultime vibration. Le lieu de notre essence serait-il le vide ? »

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 08:46
Joie, uniquement joie

      Mesures de l'Hymne à la joie de Beethoven

 

***

 

 

  «joie », on prononce le mot, seulement, on le prononce avec une minuscule et rien ne nous parle et ce mot, tel un autre, se fond déjà au milieu des turbulences du lexique humain. Puis on dit « Joie » et alors tout s’éclaire et cette simple énonciation nous porte en dehors de nous, en des espaces qui nous sont inconnus, dont nous soupçonnons qu’ils ont une inestimable valeur. Alors nous nous enhardissons, gonflons notre poitrine et proférons le mot « JOIE », tout en Majuscules et c’est comme un vaste horizon solaire qui nous enveloppe et nous dit la radiance du jour, son coefficient d’inépuisable ressourcement. Ce mot est si ample, si majestueux, que nous clignons des yeux, ne pouvant soutenir, en un seul empan du regard, sa totale plénitude. C’est ainsi, parfois le langage, fût-il constitué d’un vocable simple, nous questionne infiniment et nous invite à la fête indicible de la compréhension. Alors il nous faut creuser, interpréter et donner ainsi des gages à notre éternelle soif de connaissance. Ne le ferions-nous point et nous serions semblable à l’animal en quête de sa seule proie, à la plante demandant sa terre et son eau.

   Donc nous disons « JOIE » et déjà nous savons que nous ne sommes  plus dans la coursive étroite du quotidien. Une autre dimension s’est ouverte à laquelle nous sommes conviés, sans possibilité aucune de nous y soustraire. C’est la loi de notre essence que de nous constituer en tant que pensants, ce dont nous devons assurer la charge. Ce mot est habité d’une telle phosphorescence que, de partout, il déborde le cadre de notre sensation. Il se dilate et se donne tel un oiseau des cimes qui flotterait haut, gorge blanche épanouie tout contre le dôme d’azur. Un vol si hauturier que nous serions saisis de vertige à la seule pensée de l’envisager, c'est-à-dire de lui donner visage. Car donner sens est toujours donner visage. Que serait, en effet, quelque réalité - pierre, feuille, fleuve -, sans qu’un visage, une face, puissent leur être accordés comme le fanal par où les reconnaître ? Oui, les choses ont un visage, grâce auquel nous les reconnaissons et les plaçons à l’endroit exact de leur vérité.

   Mais la « JOIE », qu’en est-il de la « JOIE », si ce n’est chercher à se saisir d’un fantôme qui, partout recule, et dissimule les contours de son être ? Car toute JOIE est abstraite, n’est-ce pas ? Qui donc, un jour, pourrait se vanter de posséder la JOIE, tout comme l’on possède une pierre précieuse ou bien une automobile ? JOIE est pure abstraction. Ce faisant il nous est demandé de lui attribuer une présence identique à un objet. Donc nous disons : «Cette pomme est JOIE » ; « Cette Belle est JOIE » ; « Ce tableau est JOIE ». Nous, en tant que Sujets, visons l’objet JOIE à la mesure de notre conscience intentionnelle. Nous lui conférons site, présence et l’amenons sur le plan d’une possible réalité. Et le sens qui résulte de notre confrontation à la JOIE est simple passage de nous à elle, passage qui nous détermine tous les deux comme deux vis-à-vis dont les êtres coïncident l’espace d’un instant. Toujours fugace car il est dans la nature de la JOIE de ne point durer. En serait-il autrement que son essence hypostasiée se confondrait avec l’arbre ou la racine ce, qu’évidemment, jamais elle ne consentirait à être. Car la JOIE a une volonté, celle de rencontrer un étant afin que, conduit à son ultime accomplissement, ce dernier puisse découvrir l’être qui lui est consubstantiel et le fait tenir debout parmi la multitude des phénomènes terrestres.

   Disant la JOIE, nous disons toujours en dehors de nous pour la simple raison que nous ne nous croyons nullement éligibles au titre d’une telle félicité. La visant, nous croyons parler de Pascal et de son Mémorial « Joie, joie, joie, pleurs de joie », paroles surhumaines adressées à son Dieu. Nous croyons parler de Zarathoustra, de son chant au sein duquel  « TOUTE JOIE VEUT L’ÉTERNITÉ ». Nous croyons encore parler de Spinoza pour qui « la joie est le passage de l’homme d’une perfection moindre à une plus grande ». Nous croyons parler de Beethoven transcrivant en symphonie le poème de Schiller. Mais qu’en est-il de l’homme ordinaire qui, lui aussi, voudrait approcher cette expérience de la JOIE ?

   Alors nous pensons à l’humble, au simple. Nous pensons au jardinier qui abrite amoureusement ses semences du vent et du froid, les flatte du creux de la paume et sent le végétal rayonner en lui, déployer ses ramures de chlorophylle à l’intérieur de son corps : JOIE.

   Alors nous pensons au potier qui façonne un vase. Ses mains sont si intimement liées à la matière qu’il fait corps avec elle, comme si aucune division ne s’instaurait entre la chair et la chose produite : JOIE.

   Alors nous pensons à l’enfant qui caracole et s’envole en imaginaire avec son cerf-volant bariolé : JOIE.

   Bien des penseurs prétendent que la JOIE est immanente à sa propre essence, qu’elle n’a nul besoin d’un objet en vis-à-vis afin de paraître. Clément Rosset abonde dans ce sens en affirmant que : «…la joie est un plein qui se suffit à lui-même et qui n’a besoin pour apparaître d’aucun apport extérieur». Ainsi, un homme dans le secret de sa chambre connaîtrait cette sublime ascension-expansion sans que quelque objet que ce soit n’en ait déterminé l’apparition et le cours. Mais, ici, c’est faire abstraction de toute l’empirie humaine, postuler l’existence d’une conscience vierge du monde, de toute forme préalable, sur laquelle soudain s’imprimerait l’ineffable et sourdrait, à la manière d’une eau fossile mise au jour, délice et volupté, sans raison, en quelque sorte simple phénomène dépourvu d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Mais cette abondance, ce soudain excès ontologique ne naissent pas d’une façon spontanée car, alors, il faudrait supposer la brusque émergence d’une « crise mystique » ou bien d’un acte de piété qui en révéleraient la prodigieuse apparition. Bien plutôt il semble toujours s’agir d’expériences intériorisées qui n’attendaient que l’instant de leur résurgence. Une sorte de « Petite Madeleine » faisant sa belle éclosion au plein d’une profondeur bouleversée. C’est parce que, dans le pli de notre être, subitement, le processus des affinités avec le monde a trouvé sa correspondance, son union, que le sentiment de cet envahissement heureux peut se produire et nous ébranler. Nous ne pouvons donc écrire, simplement, toute Joie, Joie dans le genre d’un pur jaillissement dont jamais on ne pourrait connaître le lieu de la provenance. Tout au plus pourrions-nous écrire Toute JOIE ne survient qu’à la condition d’y avoir été préparée. Toujours nous sommes disponibles pour son accueil. Toujours les mains de l’homme sont ouvertes qui attendent les offrandes. Toujours !

  

 

 

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12 septembre 2020 6 12 /09 /septembre /2020 08:08
Aux sources de la Liberté

                           Source de la Loue

                 Source : Voyageuse Comtoise

 

***

 

 

   « Liberté », combien ce nom est doux à prononcer. Oui, mais aussi combien redoutable lorsqu’en son fond se laisse deviner, parfois, une part d’asservissement, de possible restriction. La liberté est un tel concept, si précieux, si essentiel que, jamais, nous ne sommes disposés à l’entendre selon une atténuation de sa valeur. Car il ne saurait y avoir de liberté tronquée qu’en raison même de la perte de son essence. Souvent il nous plaît de rêver à elle, d’en tracer les subtils contours sur la toile de nos nuits. Elle est alors telle une fiancée, une promise qui nous destinerait toutes ses faveurs et, de simplement la connaître, nous vivrions nos plus belles heures. Le luxueux, le rare sont toujours ces formes mouvantes, ces sortes de linéaments se fondant dans le bleu du ciel que nos mains ne peuvent étreindre. La liberté est de cette nature, fière, sauvage, parfois si indomptable que nous renoncerions à l’appeler, craignant, à tout instant, que sa fuite ne soit sa seule réponse à notre turbulent désir. Alors, désemparés, nous sommes près de penser qu’elle n’est qu’une invention, une buée s’élevant de notre imaginaire et nous continuons à vaquer à nos tâches, tête basse et la nuque raidie d’angoisse.

   Liberté au plus haut de son ciel. Libre de soi, c’est une tautologie mais bien des tautologies posent les premières pierres d’une vérité. Liberté, nous la voulons idéelle, sans lien avec une cause terrestre, sans attache matérielle qui en entraverait la course. Devrions-nous lui affecter un référent symbolique, ce serait sans doute celui d’une LICORNE, cette créature légendaire libre d’avoir corps de cheval, barbiche de bouc, sabots fendus, corne spiralée au milieu du front et, surtout, libre de posséder une étonnante et singulière beauté. Libre comme une légende qui n’a rien à faire du principe de raison ni du questionnement des curieux et des apothicaires. Car apparaît comme libre ce qui s’investit de fantaisie et ne rend compte à personne de ses propres choix. Licorne libre d’être telle qu’elle est tout comme la rose d’Angelus Silesisus est « sans pourquoi », autrement dit belle parce qu’elle est belle. Toute justification au-delà ne serait que pur bavardage.

   Mais si la Licorne, d’essence essentiellement spirituelle, peut flotter dans nos têtes sans autre forme de procès, il n’en saurait aller de même pour nous, « frères humains » qui devons arrimer à la pesanteur de la terre nos actes les plus simples jusqu’aux plus compliqués. C'est-à-dire leur donner des assises concrètes. Aussi bien continuer à deviser de la liberté ne pourra avoir lieu qu’à l’aune des expériences existentielles qui constituent notre propre alphabet. Donc nous allons l’habiller des vêtures de l’humain et continuer à nous interroger à son sujet. C’est essentiellement dans les activités de nos semblables que se donne à voir la relation plus ou moins grande avec cette licence ontologique dont ils pensent user alors que parfois ils n’en sont que les usufruitiers par défaut ou les jouisseurs occasionnels. Ne s’abreuvent à la source des plus grandes latitudes que de rares élus.

   En prélude aux quelques remarques qui vont suivre, posons comme la dimension la plus exacte, l’assertion suivante : ‘Le maître qui se sent esclave est moins libre que l’esclave qui se sent maître ‘ et affectons-lui, provisoirement, la signification suivante : Être libre est s’éprouver libre, accentuant le « s’éprouver » qui fait de la liberté le lieu d’une perception-sensation, autrement dit la pose, cette liberté, comme perçue par cette irremplaçable subjectivité douée de jugement dont le foyer irradie toute chose venant à nous. La liberté est celle que je fais mienne, laquelle m’inonde de sa puissance au seul motif que je la reconnais comme l’une de mes plus singulières propriétés, que je la situe au fondement de mon être. Ici se fait jour, bien évidemment, la notion de libre-arbitre et l’action de la volonté qui en sous-tend l’armature.

 

    Quelques situations où quelque chose comme une liberté peut éclore.

 

   * Des enfants, autrefois, dans une cour d’école. Il est midi et l’heure de la cantine a sonné. Assis sur des bancs de bois, des écoliers s’apprêtent à prendre leur collation. L’un d’entre eux a oublié d’emporter son repas. Il regarde les autres avec quelque gêne et un peu d’envie. Un garçon, nommé Pierre, sentant le désarroi de son camarade, partage son en-cas et en offre la moitié au petit étourdi dont le dénuement cesse enfin à la seule grâce de ce geste.    

 

   Pierre est libre selon le Bien.

 

   * Un laboureur dans ses champs en automne. Il trace ses sillons bien droits. Les mottes luisent au revers du soc. A chaque extrémité il s’arrête, boit l’eau exacte et pure de la source. Il flatte de la main l’échine de ses bêtes. Il leur donne le contenu d’un seau afin de les désaltérer. Il fait corps avec sa terre, il halète au rythme de ses entailles dans le sol gras, lourd, qui le nourrit. Il remercie. Offrande du jour dont l’homme puisera sa quantité de suffisant bonheur.

  

   Le Laboureur est libre selon le Vrai.

 

   * Un luthier dans le clair-obscur de son atelier. Son instrument est terminé. Il en lustre le bois à la chaude teinte d’épicéa, il en caresse la volute amoureusement, en effleure le chevalet. Il serre doucement les chevilles, met les cordes en tension, en éprouve, du gras du pouce, la sonorité. Il saisit l’archet. Les premières notes, les premiers vibratos pareils à la voix de l’aimée. Puis le  tout début du concerto des « Quatre saisons » de Vivaldi. La musique est pleine, entière qui se répand dans l’atelier. Luthier, instrument, une seule et même harmonie dans le jour qui commence.

 

   Le Luthier est libre selon le Beau.

 

      C’est le sentiment interne de leur liberté qui infuse et se répand en eux à la manière d’une chose distante de tout calcul, de toute mesure, ceci qui en atténuerait la valeur. Geste pour le geste, pourrait-on dire.

Le geste du don pour Pierre.

Le geste de l’exact pour le Laboureur.

Le geste du beau pour le Luthier.

 

   Ces gestes, et uniquement eux sont configurateurs de cette liberté qui les accomplit en tant qu’appelés par l’essence humaine. A témoigner. D’eux d’abord. De ce qui grandit l’homme ensuite. Beau, Bien, Vrai, ces transcendantaux ne peuvent s’exclure d’un acte de liberté. Bien au contraire ils sont les conditions de sa possibilité. Ils en fondent l’exécution et le rayonnement. La liberté est liberté pour soi. Liberté est gratuité. Libre est celui qui se reconnaît en tant que tel et s’octroie cet état tout le temps que dure l’épreuve qu’il en fait, dont il ne pourrait sortir que par la contrainte ou la puissance d’une volonté extérieure qui proférerait les ordres de son aliénation. Ces existants qui demeurent dans le sillon de leur propre nature sans en altérer le juste tracé  sont hors de danger car ils s’assurent de la seule forme qu’il leur soit demandé de tenir : celle de la flèche qui vise sa cible et, jamais, ne s’en détourne. Tous nous sommes assoiffés de cette source fondatrice mais ne savons pas toujours quel chemin emprunter pour en trouver la limpide donation. Assurément nous voulons boire et étancher notre soif. Pas de plus grand danger que d’être privés d’eau. Pas de plus grand danger !

  

 

 

 

 

 

 

 

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 08:34
Un ami est celui…

 

Michel de Montaigne

Source : Wikipédia

 

***

 

« Un ami est celui

qui vous laisse l’entière liberté

d’être vous-mêmes. »

 

Jim Morrison

 

*

 

   « Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-mêmes ». Cette singulière assertion, on la lit d’abord avec des yeux dubitatifs, on y croît sans vraiment y croire. On fait semblant, on esquive, on fait quelques pas de deux, histoire de se rassurer, de ne plus douter, de se munir d’un double, ce supposé « Ami », ce précieux gardien de nos libertés avec lequel on jouera en écho. A deux l’on naviguera mieux, tâche-t-on de penser, à deux ce sera plus facile et puis, quand l’un des deux « larguera les amarres », l’autre sera là, qui tiendra la barre et « vogue la galère ! »

   Le propre des assertions, leur force, est toujours de se donner pour vraies, et c’est en ceci qu’elles nous fascinent, et c’est en ceci que nous nous y attachons, tel le croyant au dogme qui brille tout au bout de sa foi. Mais, parfois, nous doutons de leur efficacité et nous en réduisons la portée que nous ramenons à de vagues propos ne tenant leur valeur que du sein même de leur formulation. Cependant, il faut dire, certaines de ces gentilles « bluettes » nous rassurent et nous nous en emparons comme le ferait un naufragé du tronc qui flotte parmi l’écume et les blizzards, les bouteilles à la mer et les coffres au trésor dont il ne demeure que la légende vaguement boisée.

   Cette assertion, en particulier, nous en faisons un genre de « fond de sauce » dont nous assaisonnerons nos plats, surtout les jours de fadeur et de maximale insipidité. C’est si rassurant d’avoir un « Ami », un vrai qui, de surcroît, nous ménage une place tout en haut du mât de cocagne où sont suspendus les fruits pleins et entiers, rutilants et gorgés de suc de la vie en son immédiateté, en son évidence la plus intime. Mais, voilà, le problème se pose dès que nous nous distancions de la sonorité des mots, de leur belle substance pareille à la chair d’un fruit qui aurait poussé en terre paradisiaque.

   Alors, après avoir chanté, que fait-on, eh bien l’on déchante et commence à se poser quelques questions, autrement dit on se met en posture de philosopher, ou, à tout le moins, d’émettre quelque idée qui ne soit point trop biaisée. Alors l’on reprend la phrase de Morrison, on la scinde en plusieurs morceaux, on la dissèque et l’on essaie d’y voir plus clair. Et cela s’éclaire sans tarder. On s’aperçoit vite qu’il y a « anguille sous roche », que l’on essaie de nous casquer comme on le fait aux faucons destinés à la chasse et que, bientôt, pris par l’ivresse du vol, on planera sans même savoir que l’on plane.

   « Un ami », c’est si vite dit, à peine deux syllabes courtes, la dernière se mourant sur un dernier souffle inaudible. « Un ami », comme l’on dirait « un homme », pris au hasard dans la grande nasse mondiale, comme ceci, sans préméditation, exhibé, « monté en épingle » ; on pourrait du reste en clouer la risible effigie sur la planche de liège de l’entomologiste. « Un ami » qui veut dire, fondamentalement « un Autre », avec une Majuscule à l’initiale. Peut-être les Autres, ces fameux Autres, ne se présentent-ils jamais à nous qu’au travers du prisme réfracté de notre conscience ?

   L’Autre, a-t-il au moins une consistance qui lui soit propre, un contour qui le cerne, une parole par où le reconnaître et le porter au-devant de soi telle cette Singularité dont nous pouvons peupler notre horizon à des fins de certitude ? L’Autre existe-t-il seulement ? Le toucher, l’aimer, le reconnaître tel un frère, ceci ne suffit pas. Ne toucherions-nous seulement des brumes, ne rencontrerait-on uniquement des invisibles, des bouffons qui se donneraient à voir le temps d’une mince sottie, puis plus rien que du vent et la « poudre d’escampette » comme seul témoignage de leur présence ? Ne serait-ce pas ceci, la vérité ?

   A-t-on jamais énoncé le cogito suivant : « Je pense l’Autre, donc je suis », alors que nous ne parvenons même pas à nous penser nous-mêmes, à aller jusqu’au bout de notre être. Penser l’Autre comme la justification de Soi, n’est-ce pas un piège grossier dans lequel il s’agit de ne pas tomber ? En quoi ce mystérieux Autre pourrait-il contribuer à libérer ma propre effectivité, à cerner ma ressource la plus évidente ? Car, ce dont il s’agit, au premier chef, c’est bien de moi, de la propre existence de ma perception singulière avant même que l’Autre ne puisse faire phénomène et me nommer tel celui-que-je-suis, spatialement, temporellement, inséré dans cette mienne vie dont, d’abord, il faut que j’emplisse la présence.

   « (…) la liberté », quelle liberté ? Celle de rencontrer son destin sous les auspices de la maladie, de l’accident, de la mort ? Quand bien même … de l’Amour, fût-il orthographié « capitalement ». L’Amour a bien une fin, n’est-ce pas ? Alors, quelle liberté, puisque la finitude est le sombre vers lequel notre faible falot se précipite à même l’abîme dont nous ne percevons même pas les bords. Exister librement (quel oxymore !), voudrait dire pousser notre flamme, faire briller notre lumière bien au-delà des limites du bruyant et mystérieux cosmos, peut-être jusqu’au sublime territoire où vivent les dieux aux yeux de braise.

   « (…) d’être vous-mêmes ». Comment énoncer seulement ceci et en faire tenir la mince oriflamme avant même que l’être (où est-il, que fait-il ?), ne commence à s’éclipser dans les replis de ténèbres où, toujours, il se tient et laisse s’exhaler une brise si mince que l’on croirait la respiration d’un enfant nouveau-né encore soudé au ventre de sa mère, encore dans l’en-deçà de la vie, encore dans les limbes de ceci qui tremble et s’agite dans l’horizon des préoccupations terrestres. A-t-on jamais vu quelqu’un être « soi-même » ? « Être soi-même » ou bien est une affirmation liée à une forme de mégalo-paranoïa, ou bien n’est que « poudre aux yeux » lancée par quelque facétieux magicien. « Être vous-mêmes », voudrait signifier être parvenu à l’ultime pointe de son accomplissement, c'est-à-dire, en des mots plus crus, donc plus vrais : être arrivé au lieu de sa propre et unique et singulière mort. Car, « frères humains » qui, en même temps que moi vivez, nous sommes tous logés à la « même enseigne », notre identité pleine et entière ne le sera qu’au motif même de la perte de notre conscience.

   Oui, je le sais, c’est faire œuvre de violence, c’est proférer un genre de « fatwa » contre le genre humain (dire de celui-ci son essence mortelle), c’est pêcher par excès de présence (le contraire de l’omission), c’est « mettre au pied du mur » le-peuple-des-égarés-sur-terre et, donc, le condamner à mort. Eh bien oui, condamnés à vivre, nous sommes nécessairement condamnés à mourir et nul ne pourrait s’inscrire en faux contre cette factualité qui, en même temps, est inexpugnable vérité.

   Tous nous le savons mais nous nous jouons la comédie et feignons de nous croire éternels. Faute de ce nécessaire aveuglement (la croyance erronée en notre éternel destin), faute de ce vital crédo (nous creusons constamment d’immenses parenthèses dans nos vécus respectifs que nous emplissons du premier mensonge venu et nous allouons des mérites auxquels nous ne pouvons nullement prétendre), donc privés de ces nécessaires illusions, notre espérance de vie n’atteindrait même pas celle de l’éphémère dont le nom reflète à lui seul la tragédie de sa propre condition.

   Nous ne serons jamais que l’équivalant d’un vol de phalènes croisant dans le ciel de sa propre cécité. Mais ceci, « entre gens bien éduqués » (le contraire de l’acceptation de la lucidité), il convient de n’en tenir le discours qu’a minima, à bas bruit et, si possible, de n’en rien évoquer qui puisse froisser le genre humain. L’attitude ci-devant décrite, en termes aussi choisis qu’élégants, se donne en tant que cette subtile hypocrisie dont, tous, nous savons user à merveille sans qu’il y paraisse. C’est du reste la loi du genre.

   Pour revenir sur la totalité de l’énoncé qui donne comme possible l’affirmation suivante : « Un ami est celui qui vous laisse l’entière liberté d’être vous-mêmes », nous la prétendons fausse ou, du moins, exagérément optimiste. Elle apparaît comme  pure position d’idéalité, posture théorique, ne résultant nullement d’une réalité empirique qui recevrait sa vérité de la vie ordinaire, mais bien plutôt d’une pure délibération de l’homme voulant, tout à la fois, se réaliser en son entier, demeurer libre alors que l’Autre, l’Ami, par la loi d’une simple réciprocité éthique, se verrait constamment  confirmé dans sa propre liberté.

   Or nous savons bien, par expérience, que nombre de libertés sont incompatibles, qu’elles ne sont nullement miscibles, que si ma fantaisie de l’instant consiste, en cette belle journée de début d’été à aller m’enfermer dans la salle silencieuse d’une bibliothèque en compagnie de mon Ami-de-toujours pour y méditer le magnifique « parce que c’était lui, parce que c’était moi » du couple Montaigne-La Boétie, il y a fort à parier que l’Ami, dépité de ne pouvoir aller conter fleurette à une « Amie » de hasard ne me gâche mon plaisir, tout comme il renoncera, provisoirement, au sien. Non seulement nous en serons marris tous les deux mais notre indéfectible amitié commencera à témoigner de belles lézardes étoilant l’édifice en ses plus natifs fondements.

   A l’évidence le concept de Jim Morrison résulte d’une triple « imposture » qui, aussi bien, est une impossibilité  d’existence de la sphère anthropologique : l’Ami tel que le conçoit la partie idéaliste de notre être est simple et définitive utopie ; l’entière liberté est, soit anténatale, soit contemporaine du domaine post-mortem, dans un seul et même lieu, celui de l’Absolu ; notre nous-mêmes, notre identité propre, n’est pas atteignable de notre vivant puisque sa réalisation implique notre finitude et celle-ci atteinte, comment disposer d’une conscience qui reconnaîtrait l’entièreté de son essence ?

   Ici et là, dans le déroulé de ce court texte, apparaissent de nombreuses expressions « pittoresques » tirées d’un usage courant, familier de la langue (« monté en épingle » ; « anguille sous roche » ; « mettre au pied du mur », etc...   Elles n’ont de raison d’être qu’à ramener à de plus juste considérations « prosaïques » des points de vue qui paraîtraient bien trop « philosophiques » (en apparence seulement !), donc éloignés de ce qu’est l’existence en sa nature interne : des rencontres multiples et variées, de soudains coups de foudre pour de « nouveaux amis », des retraits et des reniements, des déceptions et des emballements, des « retours de flammes », des pertes dans des fonds ombreux et parfois même abyssaux, suivis d’étonnantes résurgences, des ruisseaux que l’on croyait perdus qui se mettent à tinter tel un cristal ramenant à la mémoire des « petites madeleines » dont on avait oublié jusqu’au goût.

   Ainsi va la vie avec ses fragments polychromes, ainsi vont les connaissances, les amitiés qui « font 3 p’tits tours et puis s’en vont » aussi bien dans la vie « réelle » (que veut donc signifier cette étrange nomination ?), aussi bien dans celle, de plus en plus virtuelle, qui fait de nous des marionnettes derrière la vitre de leurs écrans, nous sentant bien à l’abri, bien au chaud, au creux de l’intime avec cet autre « Ami » qui est loin, que peut-être nous ne verrons jamais. Aura-t-il au moins existé, « l’Ami », en toute « liberté », ayant pris soin de ménager la nôtre ? Aura-t-il été ?

   Chez moi, les fins de textes (les « Fins de partie », aurait dit Beckett), se concluent, la plupart du temps, par ce procédé rhétorique de l’anaphore qui pourrait paraître telle la volonté de ne jamais en finir avec le texte, peut-être avec « l’Ami » qui lira et trouvera sa propre liberté jouant en écho avec la mienne ? Peut-être ! A bientôt l’Ami. Sans guillemets, j’espère ! Comment savoir ? La multitude est telle qui vibre telle une ruche. Oui, une RUCHE !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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12 juillet 2020 7 12 /07 /juillet /2020 07:55
Se distraire de soi ?

     Calebasse décorée : Nath B-S

 

***

 

   Nous sommes là, toujours présents, ou croyant l’être. Présents au monde cependant car nous n’avons guère d’autre issue afin que notre propre corps trouve un rassurant reposoir. Ici, nous regardons cette feuille, admirons l’architectonique de ses nervures, éprouvons le fragile de son tissu, nous persuadons de la mince éternité que constitue son destin de végétal. Là nous ressentons un frisson au passage de la Belle qui déploie sa grâce tel le Soleil ses rayons. Plus loin, notre vue est aimantée par cette terre cuite ancienne, ses teintes chatoyantes, son histoire qui est aussi la nôtre. Toutes les « choses » que nous regardons, feuille, femme, jarre, sont notre possession, font partie de nous comme nos yeux nous appartiennent en propre. Et serait imprudent ou bien sot qui prétendrait nous priver de notre jouissance à leur égard. Les choses, nous les incluons en notre conscience et ne voulons être dépouillés de leur essence.

   Les choses, toutes les choses sont précieuses dès l’instant où, visées par notre désir, elles se nichent en quelque creux inaperçu, en quelque niche où elles mèneront leur vie autonome à l’abri des regards qui, toujours, se donnent en tant qu’inquisiteurs. Et cette autonomie, nous serons les seuls à pouvoir en partager l’inaltérable agrément. Il y aura connivence entre elles, des choses de notre vécu, et nous en constituerons l’heureux récipiendaire. Un lien indéfectible se tissera auquel nous demeurerons attaché quand bien même nous voudrions en sectionner le long fil d’Ariane. Ainsi la feuille marquera un moment d’automne qui brillera sur l’arc de notre mémoire. Ainsi la femme étincellera au plus haut de notre pensée et nous rappellera la dette d’émotion que nous avons  contractée à son égard. Ainsi la jarre dont la singulière esthétique aura inscrit sa forme non reproductible à la cimaise d’un art qui, pour être personnel, n’en est pas moins précieux.  

   Les choses sont belles qui illuminent notre pensée, ruissellent dans le cortège de nos souvenirs, flamboient lorsque la nuit, étendant son royaume, nous nous croyons seul au monde. Toujours leur étoile bienveillante se posera sur la faveur de notre front et nos rêves ne seront que la mise en musique de leur belle venue dans ce poudroiement d’ombre qui nous étreint et nous maintient en quelque état de douce léthargie. Certes, parfois les choses autrefois rencontrées, nous pensons les avoir effacées, rangées dans une boîte de Pandore dont, jamais, elles ne pourront ressortir. Le feraient-elles, elles ne seraient que le véhicule du mal et l’antichambre du malheur. Si nous avons de telles intuitions c’est que notre Daïmon intérieur ne nous souffle que des contrevérités, tout au plus n’énonce que de creuses billevesées. Ceci nous le savons du plus profond de notre mérite de vivre. Aussi relevons-nous la tête et regardons-nous les choses avec les yeux de Chimène. Oui, car nous sommes amoureux d’elles et ne les renierons nullement quelle qu’en soit la raison. Sinon, ce serait comme nous amputer d’un membre, nous ôter l’usage de la vision ou de l’audition. Combien notre citadelle intérieure serait vide si nous étions contraints de ne pratiquer qu’un face à face avec nous-même ! Une manière d’absence qui ferait sa spirale d’ennui.

   Toujours nous sommes occupés à scruter ce qui se dessine dans l’horizon de notre contemplation. Sans nul doute, accomplissant ceci, croyons-nous nous distraire de nous et surgir dans un univers de manifeste objectivité. Mais c’est bien l’opposé qui est exact.  Nous sommes des subjectivités qui n’attendent de l’altérité qu’un renforcement de leurs propres assises. Non seulement jamais nous ne distrayons de nous mais apportons à ce « nous » les nutriments dont il tire son intime substance. « Toute conscience est conscience de quelque chose », disait le philosophe. Certes, comment appréhender ce qui serait « une conscience du rien » ? Seul le néant le pourrait à la mesure d’un dialogue vide dont nul écho ne pourrait surgir. Mais ceci n’est humainement pensable. Toujours en face de soi un vis-à-vis au gré duquel nous existons tout comme nous le faisons exister. Ceci est la vérité des êtres que nous sommes, lesquels attendent qu’à leur cri réponde un autre cri. Seul le silence serait mortel !

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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 20:16
Faire silence

                     Source : Bernard Clavière

 

***

 

 

   « Pas un souffle de vent murmurant dans les créneaux ou entre les branches sèches des oliviers; pas un oiseau chantant ni un grillon criant dans le sillon sans herbe : un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne ».

 

                                                                                 Lamartine - « Voyage en Orient »

 

*

 

« Un silence complet, éternel, dans la ville, sur les chemins, dans la campagne ».

 

   Que pourrait donc souhaiter un poète hormis ce silence sur lequel se poseront les mots du poème comme la brume flotte sur les eaux du lac ? Car toute tentative de ce genre ne peut naître que d’un retrait, d’une blancheur, d’une divine abstraction. Imaginerait-on le versificateur composant ses odes dans « le bruit et la fureur », au milieu des allées et venues des hommes pressés, sur quelque vaste agora parcourue des paroles bavardes des hommes ? Non, il faut à la rêverie son propre espace qui, toujours, consiste en une évocation imaginaire. Cette dernière est une manière de vacillation au-dessus de la multitude humaine, le site d’un isolement, la faveur d’un lieu se ressourçant à sa qualité propre, à sa dimension unique. De quoi nous entretient donc Jean-Jacques Rousseau dans sa « Cinquième promenade », sinon de cette recherche  d’un état de paix, de repos que seule une généreuse nature peut offrir ? :

   « …mais qu'il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ».

   Pour l’auteur de « L’Emile », cette perpétuelle âme inquiète, un paysage paisible est le seul écrin dont il soit en quête pour s’assurer vraiment de son être. Et peu importe si quelques oiseaux ou la chute des eaux d’un torrent en troublent la tranquillité. « L’état de nature » suppose qu’on soit en accord avec elle, la nature, dont il s’agit de différer le moins possible.

 

   Être silence 

 

   L’idée de nature est associée au silence.  Quand bien même le ressac des vagues, l’éboulis de pierres, le cri d’un animal ou la chute d’un arbre en troubleraient la subtile harmonie. Le bruit naturel n’offense pas le silence pour la simple raison qu’il est « naturel », qu’il va de soi, ne recourt à aucun acte de volonté, ne procède nullement d’une intention de nuire ou d’obtenir un quelconque résultat. « Naturel », étymologiquement : « produit par la nature seule, sans que l'homme s'en mêle ». Ici, la précision d’une action produite hors de l’homme n’est pas gratuite, elle témoigne du fait qu’aucune réelle présence n’en a décrété l’effectivité. Il y aurait donc une espèce d’innocence  originelle affectant la pierre, l’oiseau, le fleuve, le vent. La rumeur se produirait à leur insu, sur leurs marges et n’impliquerait leur être qu’à titre d’unité surnuméraire. Aussi pouvons-nous dire :

 

Montagne est silence

Mer est silence

Forêt est silence

 

   Car, pour qu’il y ait émission réelle d’une onde sonore et, de proche en proche, profération d’un langage, il faudrait qu’il y ait intention. Or il va de soi que la nature est muette sur ce plan, sauf à considérer cette dernière animée d’un panthéisme qui lui octroierait esprit et possibilité d’une conscience. Outre le fait que la matière ne saurait procéder à quelque assertion que ce soit, la vision par l’Homme des Grandes Œuvres de la Nature tend à le sidérer.

 

Nous demeurons muets face à la belle et régulière pyramide du Mont Cervin.

Nous sommes sans voix devant l’Océan s’étendant à perte de vue depuis la Pointe de Pen-Hir.

Nous sommes sans parole devant la marée de la Forêt des Landes vue depuis les dunes.

 

   Et lorsque le spectacle qui s’offre à nous s’espacie jusqu’à la limite de la vision, c’est par là que se montre le sublime qui n’a nul besoin de murmures ou de grondements pour nous livrer l’entièreté de sa puissance. Le regard paraît tout effacer jusqu’à dissoudre les autres sens, comme si, soudain, il n’y avait plus de place que pour un immense vertige visuel, l’audition ayant rétrocédé en quelque endroit secret.

 

   Faire silence

 

   Seul l’homme le peut puisque, en ce cas, c’est sa conscience qui en a décidé l’effectuation. Au sens propre, ceci veut dire que le sujet procède en personne à l’émergence du silence. Du silence en lui, bien évidemment, car il ne saurait se transformer en démiurge et forger, de ses mains, un monde à sa mesure. Ce qu’il peut faire, tout au plus, lui dont l’essence est de parler, c’est de faire cesser le flux du langage et d’y placer quelque chose qui, pour un instant, en tienne lieu. Or tenir lieu du langage est pur prodige qui ne peut s’actualiser que selon des événements et dans des domaines bien précis. Le quotidien est continuellement traversé de discours, de propos, de déclarations multiples et variées si bien que l’on ne trouvera refuge en ses aîtres. Bien au contraire, c’est seulement en s’éloignant de l’affairement habituel que pourront s’allumer quelques promontoires sur lesquels installer le silence. Il s’agira de l’y maintenir le temps de la lecture d’un poème, le temps de la méditation d’une pensée, le temps d’une incursion dans les parages du sacré.

   Nous avons nommé le silence comme manifestation et surrection de l’Art, de la Philosophie, de la Religion.

 

 Le silence dans l’art du poème         

 

André du Bouchet (« Ajournement ») :

 

« J’occupe seul cette demeure

blanche

où rien ne contrarie le vent

si nous sommes ce qui a crié

et le cri

qui ouvre ce ciel

de glace

ce plafond blanc

nous nous sommes aimés

sous ce plafond ».

  

   Poésie comme cri d’amour puisque « nous nous sommes aimés sous ce plafond ». Mais tout amour est déchirure et le cri, pour l’homme, témoigne de son immense solitude. Or, qu’y a-t-il d’autre dans la solitude que le silence ? Mais ce cri dont seul l’homme est en possibilité, ce cri qui déchire la toile du réel, comme chez Munch, il n’est qu’une exacerbation du silence, son vibrato porté à l’ultime de son être. « J’occupe », seul le JE est en question. « Cette demeure », là où, précisément « demeure » la blancheur. Et l’on pense au Mallarmé de « Brise marine » : « Sur le vide papier que la blancheur défend ». Blancheur, vide, silence l’immobile et indéfectible trinité par laquelle le poète se donne au monde, attendant la reconnaissance du mot.

 

   Le silence dans la philosophie

 

   Le silence est ce qui fonde la parole car, n’y aurait-il silence  que tout s’abîmerait dans la confusion, un bruit venant se heurter à un autre bruit. Cacophonie sans fin qui, sans doute, est la caractéristique des Sophistes, chaque interlocuteur s’enivrant du bruit de sa propre conversation. Mais pour ce qui es de causer, Socrate était un incorrigible et la philosophie, loin s’en faut, ne s’est pas toujours abreuvée à la source du silence. Le paradoxe d’une telle discipline est de s’être fondée sur l’amour du logos, raison et verbe sont donc ses deux mamelles nourricières. Descartes, pour sa part, initie sa démarche philosophique fondamentale dans « la solitude d’un quartier d’hiver », et en précise les conditions : « ne trouvant aucune conversation qui [le] divertît…[il demeurait] tout le jour enfermé seul dans son poêle », affirmant sa résolution : « Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous les sens… »

   Il semblerait donc que les « Méditations cartésiennes », aussi bien que les poétiques et les religieuses, pour prospérer, aient besoin de recourir à ce silence sans lequel les pensées ne pourraient trouver à se poser dans le traité, le poème ou bien le livre du croyant.

 

   Le silence dans la religion

 

« Il se tiendra solitaire et silencieux,

Parce que l'Éternel le lui impose »

 

Lamentations 3:28

 

   L’homme pieux ne peut connaître son Dieu qu’à se confier à la solitude et au silence. Solitude qui évite l’égarement parmi ses semblables. Silence parce que le Transcendant implique que l’on devienne muet face à sa surpuissance. Faire la rencontre de l’Autre, l’ami, le voisin, est toujours de l’ordre de la surprise, mais modérée puisque, ici, l’altérité est « à portée de main », connue et reconnue. Il s’agit, en quelque sorte, d’un territoire dont on a déjà fait la découverte, qu’on réactualise à l’occasion de quelque événement. Le surgissement de l’Eternel est d’une nature bien différente. C’est le concept d’altérité radicale qui s’installe ici, dont l’infinie verticalité éblouit et confine le regardant à éprouver « crainte et tremblement », ressentant jusque dans les abysses de son être les étranges ondes du numineux, lesquelles, toujours, sont synonymes d’effroi. Cet ailleurs du sacré, cet empan infiniment ouvert de la différence, ne peut qu’entraîner celui qui en confronte l’insondable  dimension vers, à la fois, et de façon paradoxale, une fascination qui se double d’une incoercible torpeur. Cette tension qui se crée entre la finitude de l’homme et l’infinitude de Dieu crée l’espace d’un abîme  où souffle le vent du néant, où toute parole se dissout, où tout langage perd son orient pour devenir une respiration à peine perceptible dans le vaste cosmos.

   « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie », disait Pascal en une formule elliptique, laquelle synthétise la totalité de l’être pensant face à son propre trouble. Car, à partir d’ici, il pourrait bien ne plus rien avoir de lisible, d’audible. Seul le silence !

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2020 2 03 /03 /mars /2020 13:46
Rien ne se peut que dans l’orbe de soi

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ici, « pouvoir » veut dire se situer au plein de son effectivité, au centre même du réel où nous place la lumière de notre conscience. Or ceci n’est étrange en aucune manière, or ceci est ce qui inscrit sur nos fronts la marque insigne de notre singularité. Nous ne sommes redevables ni d’une chair antécédente, ni d’une suivante au simple motif que nous sommes des êtres libres et que rien ni personne ne pourrait nous inféoder à un régime autre que celui que l’exister nous a remis en propre. Toute autre posture manque sa cible et triche avec ce qui constitue la profondeur de la condition humaine, pose les valeurs qui sont les nôtres, lesquelles ne sont ni échangeables, ni monnayables. Soulever une quelconque hypothèse en dehors de celle-ci serait pure affabulation, proposition de Sophiste.

   Sans doute, au regard d’une morale ascétique ou du dogme étroit d’une religion, y a-t-il effronterie à énoncer cette pure factualité qui nous fait être en l’unique de notre propre contour, logé au sein même du germe qu’est notre existence, que nous poussons en avant de nous afin qu’un futur s’en dégageant, quelque chose comme un Destin puisse nous être remis dont nous ferons l’usage qu’il nous plaira ou que la Nature nous attribuera comme notre lot particulier. Nous regardons les choses autour et nous constatons leur distance et nous sommes conscients de leur caractère insolite. Nous pouvons, par exemple, flâner sur un chemin de terre et nous poser mille questions opportunes ou bien inopportunes. Mais conservons les secondes et voyons en quoi nous n’en saurions faire l’économie.

   Cet arbuste sur le bord du talus, que ne suis-je lui ? Ce pivert qui frappe son tronc, ne pourrais-je prendre sa place ? Ce ruisseau qui scintille sous de frais ombrages, pourquoi ne m’appelle-t-il à lui afin que, par une subtile substitution, je puisse connaître de l’intérieur cette inimitable essence de l’eau ? En un mot, que ne puis-je être le monde en la myriade de ses fragments ? Qui ne s’interroge sur de telles présences, non seulement ignore la pluralité des altérités, mais ne sonde nullement qui il est, homme parmi le divers, homme justifié par cette archipélagique manifestation dont il figure cette île singulière parmi un essaim d’autres îles. Car si exister est, en première instance, en-soi et pour-soi, ceci n’obère nullement le fait de déborder ses propres limites et de considérer les territoires connexes qui gravitent à l’entour.

   Bien évidemment, cette dernière considération prendra encore davantage d’ampleur lorsqu’elle sera rapportée à l’Autre, nous voulons dire à la figure humaine qui nous fait face, qui nous détermine au gré de son simple exister. Si nous sommes uniques, nous sommes aussi des êtres sociaux qui avons à nous accomplir sous le regard de l’Autre, dans un devoir évident de pure réciprocité. Mais notre grégarité, notre appartenance à une meute, ne signifient nullement qu’hors du groupe point de salut. Non seulement la foule ne nous rassure pas sur notre propre condition mais, en une manière véridique, elle nous aliène et nous fait ressentir l’irréductible poids de notre solitude. On n’est jamais seul par rapport à soi, mais en relation avec l’environnement qui est le nôtre, chacun de nos vis-à-vis nous rappelant que, citadelle parmi les citadelles, nous sommes enclos dans nos murs, que nous nous réfugions derrière nos barbacanes, que nous levons le pont-levis dès que le crépuscule paraît.

   Y aurait-il quelque chose de plus symbolique, au plan de notre exil, que la métaphore nocturne nous reconduisant, chacun, à la nuit existentielle qui est la nôtre ? Nous sommes alors pareils à ces gisants de marbre qui dorment du lourd sommeil des pierres dans le froid lunaire de quelque crypte. Dans le plus grand dénuement qui soit qui a aussi pour noms, « désert », « cloître », « thébaïde » perchée sur le plus haut météore qui se puisse imaginer. Et nos rêves, fussent-ils festifs, dionysiaques, vêtus des habits d’Arlequin, n’y changeront rien au seul fondement qu’ils nous appartiennent en propre, ils sont la couleur de notre inconscient comme la teinte de nos yeux est notre signature.

   Cependant, voyant l’Autre, voyant l’arbre au sommet de la colline, le troupeau dans son enclos, la touffe de tamaris au bord de la mer, nous nous rassurons et pensons que nous ne sommes nullement seuls. Certes, toute chose est un amer sur lequel notre doute, notre incertitude quant au fait d’être prennent appui afin que de cet essor une vie soit possible qui, autant que faire se peut, écarte le drame du non-être. Nous nous rassurons à bon compte mais nous savons au fond de nous que l’arbre, un jour, chutera, que le troupeau cèdera sa place à un autre, que le tamaris flétrira sous les assauts de la brume. Lors de notre vie quotidienne, dans l’affairement ordinaire qui se déroule selon le rythme immémorial du boire, manger, dormir, aimer, voyager, jouer, rien ne paraît que d’ordinaire, de doux, la reconduction à l’identique des mille et un actes minuscules dont notre parcours est tissé, auquel nous finissons par ne plus attacher aucune importance, ainsi est la vie qui va et glisse à l’infini dans une imperceptible rumeur.

   Jamais notre solitude n’est mieux perceptible que dans les instants où nos sentiments exacerbés par une joie ou une peine nous rendent sensibles à la fragilité des choses. Une peine, nous redoutons qu’elle ne s’accroisse, une joie, nous pensons qu’elle pourrait s’absenter de nous. Or, dans le grand et diapré mouvement de la geste humaine, jamais la totalité des présences n’est saisie d’un sentiment unique qui ferait basculer dans la tristesse ou bien l’euphorie et réduirait la foule des Nombreux à la perception intolérable d’une immédiate finitude. Toujours, dans le grand troupeau, des sujets redressent la tête alors que d’autres peinent à marcher sous le poids des fourches caudines. Seul un cataclysme universel, l’ouverture d’un abîme pourraient entraîner la multitude dans les rets étroits d’un gouffre sans fin. Le concept moderne de « résilience » pourrait s’appliquer à la figure mouvante de l’humanité. Toujours l’un de ses membres se relève pendant qu’un autre chute ou disparaît de la scène.

   Mais regardons cette fleur, l’ouverture étoilée de ses cinq pétales, la pulpe douce de sa chair blanche, virginale, éclatante, son cœur vibrant autour duquel dansent les étamines, la pureté qui la fait être, là devant nous, dans le prodige de la rencontre. La fleur est seule, nous sommes seuls. Deux solitudes jouant en chœur la parole d’êtres séparée qui, en cet instant de la vision, ont éprouvé une commune expérience. Chaque être s’accroissant de la venue de l’autre, chaque être ne se donnant alors que dans un regard dialogique qui aura une nécessaire fin. Fermons les yeux et s’efface de notre champ de vision Celle qui, dans sa simplicité, est venue nous dire le réel en son irremplaçable ferveur. Ne demeurera que le souvenir d’une image dont, peut-être un jour, nous douterons même qu’elle ait eu quelque consistance. Cependant notre solitude sera peuplée de mille événements singuliers que nous aurons vécus. A eux tous ils créeront un monde. Sans doute la plus belle chose qui puisse nous être offerte avant que la nuit n’arrive avec son manteau de silence ! Rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Ceci nous le savons et le taisons. Par pudeur, par crainte, par simple superstition parfois. OUI, rien ne se peut que dans l’orbe de soi. Parfois la vérité s’énonce-t-elle de cette façon elliptique. Un genre de source inapparente dont nous sentons les ondes au profond de notre chair. Oui, au profond !

 

 

   

  

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