Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 17:22
Paysage de la sagesse

Source : ‘Paysage de la sagesse’

Photographie : Charles Luke POWELL

 

***

 

   Le paysage est là, étendu devant soi, dans la plus grande sérénité. Est-ce une espèce de mimétisme qui nous accorde à son rythme si lent ? On est là depuis l’éternité même, comme si les choses n’avaient nullement commencé, comme si elles attendaient l’instant de leur venue, une profération pareille à un murmure. On est là, seul au monde, traversé d’un infini silence. On ne saurait bouger, de peur de quelque effraction, de quelque temps qui quitterait son socle originel et se mettrait en quête d’un possible devenir. Il suffit de demeurer dans cette antique présence, celle par exemple qui se donne sur la certitude de beauté d’une tablette d’argile mésopotamienne. Quelques signes, quelques poinçons sur le réel d’une terre et tout est dit de l’humaine aventure, de son avancée dans le long corridor de l’Histoire. Depuis toujours ces signes devaient avoir lieu. Depuis toujours ce paysage devait arriver à soi dans sa vérité première qui est la parole exacte, le langage inaugural, la demeure première de la Poésie.

   Ce qu’il faudrait : regarder, emplir ses yeux de ce qui ne saurait recevoir de nom puisque, encore, tout est dans l’attente, dans les limbes, dans l’inaugural qui sera pour plus tard, lorsque le mesure du jour, quittant son mystère nocturne, déploiera la couronne étincelante du réel. Toujours se tenir sur la margelle du monde, toujours préserver, en soi, au plus secret, cette puissance inavouée qui nous porte en avant de nous et dessine l’étrave de notre destin. On est là, en-deçà de sa propre forme, simple buée bleue à la lisière de l’aube. Il nous faut demeurer dans ce signe avant-coureur de toute effusion, dans la marge d’ombre d’où tout devient visible dans la phosphorescence, dans l’éclat de métal, dans le luxe de la feuille qui se pare de ses reflets les plus accomplis.

   Nul effort à produire. C’est, tout autour de soi, l’aura d’un haut vol, l’écho libre de la conscience, la symphonie d’une inentamable liberté. C’est ceci que nous avons à faire, aussi bien face au sublime d’une œuvre que face à la simplicité de la Nature, demeurer en nous si près de la faille de l’exister, en estimer la valeur d’abîme, se retenir de sauter et jouir de cette joie ineffable de celui qui connaît, qui éprouve en son fond le génie érotique opposé à celui de la finitude. Alors nous connaissons l’ivresse de l’immortalité, alors nous connaissons la dimension tragique de la chair portée à l’acmé de sa combustion.

   Le chemin de pierres blanches avance avec douceur, pose son empreinte singulière qui est de conduire l’homme vers ce futur qui le hèle, l’arrache à son passé, le fixe au présent qui bourgeonne. L’homme est une silhouette au loin, un genre de brindille égarée parmi les hasards du monde. Son ombre est si courte, elle se confond avec la mince lame de son esprit, se coule dans l’interstice de ses rêves. Aussi bien il pourrait ne pas exister, être une simple bulle de l’imaginaire, un personnage biblique inventé par quelque Prophète. Il a si peu d’épaisseur dans les strates de clarté, si peu d’autorité quant à ce qui lui est extérieur, ces pierres, ces arbres, ces murets de pierres en quoi il apparaît différent mais aussi à égalité de desseins. Les pierres s’usent sous la poussée de l’érosion, les arbres vieillissent et s’écorcent, les murets s’écroulent sous les coups de boutoir de la lumière. L’homme est et devient dans la ligne qui lui est propre, indivisible, immense solitude que rien, jamais, ne pourra combler. Ni l’amitié la plus sincère, ni l’amour le plus exact car tout passe et retourne au tapis de rhizome qui lui a donné lieu, cette invisible contrée d’où nous venons, vers laquelle nous nous dirigeons, telle la flèche qu’attend sa cible.

   Des roches usées affleurent, portant les stigmates du temps, des champs bruns semés de cailloux brillent avec une sorte de ferveur muette, les touffes vert-de-gris des oliviers flottent au-dessus des troncs torturés, traversés de nuées de vent ; on imagine le peuple souterrain des racines, leurs blancs et sinueux trajets dans la pénombre du sol, leur entêtement à poursuivre leur itinéraire aveugle. Une aire d’herbe usée s’adosse à un muret de pierres ; en elle le dessin des branches qu’un soleil pâle projette sur cette mare immobile venue du plus loin de la mémoire. Tout ici est soudé en un genre d’étonnante unité. Rien ne fait tache, rien ne surgit au détriment de quelque autre présence. La belle lumière, un genre de poudroiement, se répand sur toute chose, en lisse l’être, en harmonise les contours. Tout dialogue avec tout. Tout est en tout dans une naturelle évidence.

   Dans un cercle de moellons hasardeux, un cheval broute avec application. Ancestrale mastication, millénaire rumination ; que nous dit-elle de la permanence des fortunes existentielles, du sens à donner à ce qui, peut-être, n’en a pas ? Un animal pense-t-il ? Et dans l’affirmative, est-il satisfait de son sort d’herbivore condamné à boulotter chaque pouce carré de terrain ? Puis mourir, au bout du compte, sans rien avoir compris de cet étrange voyage. Ceci se nomme ‘absurde’ et chacun dispose de sa propre pierre à pousser tout en haut de la colline, puis la remonter indéfiniment sans en connaître la raison. Voyez-vous, l’interrogation métaphysique est indissociable de notre relation à la Nature, de notre confrontation à la Beauté. C’est bien là le paradoxe, plus une chose se donne avec évidence, plus elle nous inquiète et nous place face à l’irréductibilité de notre être. Et pourtant la sagesse devrait être le lot de celui qui regarde un paysage de si parfaite complétude. Mais la lumière a toujours son revers, la plaine immense le vertige de ses gouffres que, parfois, dissimule une luxuriante végétation dont nous n’apercevons que le généreux foisonnement.

   Plus loin, le même chemin blanc, après quelques sinuosités, poursuit son ascension, entouré de champs d’oliviers qui tremblent dans la levée du jour. Un haut peuplier lance sa torche claire dans la mare émeraude du ciel. Une certitude se dessine au milieu de l’infiniment disponible, de l’inaccompli. Magnifique hiérogamie du principe masculin et du réceptacle féminin. Oui, cette image est ‘sacrée’ au seul motif qu’elle symbolise l’union de la Terre et du Ciel, installe l’amplitude de toute mythologie, déploie la majuscule aventure des hommes et des femmes en ce temps, en ce lieu, ici, comme si toute vérité se disait au terme de ce fastueux symbole. De hautes bâtisses de ciment gris, un genre de curieuse citadelle, avec ses hautes portes fermées, ses toits lustrés de clarté, ses murs d’enceinte, termine la scène sur la toile de fond d’un versant de montagne avec ses cultures en terrasse, ses sentiers où l’on croit deviner la trace des moutons, leur lente transhumance.

    Tout ceci est un tel bonheur. Fragile comme tout bonheur. Sans doute la raison pour laquelle ce texte de pure description s’est entrelacé de considérations parfois songeuses et métaphysiques. Oui, tout paysage, tout fragment de Nature ont toujours leur revers, cette nuit qui court derrière l’horizon et attend notre sommeil, fait sourdre nos rêves au pli le plus secret de qui nous sommes. Mais rien n’aura été vain qui aura été contemplé en son essence même. Au moins aurons-nous eu cette courte joie. Une étoile accrochée au firmament. Rien, jamais, ne saurait dépasser cette unique lumière. Non, elle n’est pas d’origine divine. Elle est humaine plus qu’humaine. De ceci nous pouvons faire l’hypothèse, toute autre croyance serait irraisonnée et arrimée à quelque désespoir. C’est déjà bien d’être un Passager sur Terre et d’écrire sa propre fiction, mot après mot, heure après heure, minute après minute. Le Temps est notre bien. Il est le paysage de notre âme.

 

 

Partager cet article
Repost0
12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 08:46
Solitude exquise de l’être

Exposition Barbara Kroll

 

***

 

C’est seulement dans l’exactitude du jour,

dans la pliure neuve de l’instant.

 Rien ne distrait de soi.

Rien ne distrait de l’œuvre.

 Une conscience en regard d’une autre.

Une attention s’abreuve

à une autre attention.

L’Unique en sa pure donation.

La Liberté en sa juste mesure.

 Nul écart.

Nulle faille.

Nul abîme.

 Une ligne continue

sur la peau attentive du Monde.

 

La Demeure est blanche,

immensément blanche.

Virginale en sa posture diaphane.

Pureté que rien ne saurait voiler.

Surgissement immédiat de l’Être

en son éternelle finitude.

Ici, vivre et mourir

 sont une seule et même Unité.

A chaque instant je meurs à moi-même

de ne pouvoir me connaître,

de ne pouvoir déboucher

sur le savoir intime de ce-qui-est.

  

Les Choses n’arrivent à elles

que dans la perte même du mot

 qui voudrait les nommer.

Seule la rumeur du silence

 pourrait dire la fable de l’Être.

 Dire son éloignée proximité.

Plus on cherche à saisir,

plus tout s’évanouit dans le Néant.

Nul Temps ici que le temps de l’image.

Nul Espace ici que l’espace de l’œuvre.

Ici, c’est l’œuvre qui espacie.

Ici, c’est l’œuvre qui temporalise.

Ici c’est l’œuvre qui pose sa loi

comme la seule possible.

En existerait-il une autre

 et tout alors s’abîmerait

car la loi humaine dissimulerait

celle qui irradie en ce lieu de pure Beauté.

 

 Car il est essentiel d’avoir saisi la Beauté,

condition originaire

de toute approche authentique du réel.

Voyeur de l’ample mystère de la Création,

je ne vois que cette Forme

qui détermine ma propre présence.

Je ne suis présent qu’à être

le Répondant de la Forme.

Une manière d’écho, si l’on veut.

Là, dans l’aire blanche au sol gris,

là au carrefour des plans architecturés,

près des portes débouchant sur le Vide,

je suis le témoin d’un accomplissement.

  

Tout autour,

dans les corridors de la Ville,

sur les agoras désertes,

 dans les boyaux où glissent

les Aventuriers existentiels,

tout se tait et demeure en soi,

à l’étroit dans la geôle des corps suppliciés,

appelés à disparaître.

 Dans la Grande Demeure Blanche,

rien de plus qu’un vis-à-vis,

qu’un face à face.

Je ne suis celui-que-je-suis

que confronté à qui je-ne-suis-pas

et qui, pourtant, bien qu’en-dehors,

me convoque à la tâche d’exister,

de penser, de demeurer là,

au plein de l’angoissante question

de la Présence.

 

Une grise lumière zénithale

coule avec lenteur,

elle est pur état d’âme,

interrogation manifeste.

‘Pourquoi y a-t-il de l’étant,

plutôt que rien ?’

Nulle réponse cependant.

L’Etant que je suis éprouve là,

au cœur de la dévastation,

l’ampleur de sa propre solitude.

Forme moi-même,

absorbée par la Forme de la Toile,

 je n’ai plus ni épaisseur,

 ni réalité autre

que cette inouïe liaison

avec ce qui se donne

dans une étrangeté radicale.

 

C’est bien là le risque d’être,

sans distance,

auprès de l’Art,

auprès de l’Abstraction,

dans la brûlure même de l’Absolu.

Qu’ai-je donc à être sinon

ce rayon ténu qui va

de ma chair à celle de l’œuvre ?

Mais ce trajet m’assure-t-il

de moi-même,

m’exonère-t-il de poser la question

de mon être-au-monde,

comme si l’esquisse suffisait

 à m’installer dans une manière de Vérité ?

  

C’est par mon attentive relation à l’œuvre,

par la reconnaissance de sa vérité

qui est la mienne,

qui est celle du Monde

que je peux,

au gré de cercles successifs,

avoir conscience de l’existence des Autres

et de l’Univers comme certitudes,

présences suffisamment affirmées

pour n’être nullement phénomènes illusoires,

mais présences effectives, réelles, incarnées.

  

Je suis là, dans le doute exténué du jour.

Je suis là et ne suis nullement là.

Ce corps posé là, cette image,

ce trait de crayon, cette esquisse,

que me disent-ils ?

Me disent-ils mon être,

sa course hasardeuse

sur la peau infiniment tendue

du Monde ?

Me disent-ils, ELLE-la-Forme

en son esthétique effusion,

 Celle que je ne connaîtrai

qu’à l’ombre de ce clair-obscur ?

 

Toute chose il faudrait connaître

à seulement en viser

le surgissement, la pure effectivité.

Savoir immédiat de cela même

qui se pose ici et rutile d’y figurer,

telle la Nécessité.

Je regarde la Forme qui me regarde.

Double regard croisé.

Double fascination.

Oui, le Dessin me voit.

Et pourquoi ne le pourrait-il ?

Il existe, j’existe et nous sommes

 à égalité de Présence.

Certes il y a un grand mérite à être HOMME.

Certes il y a grande faveur à être DESSIN,

 à témoigner d’une forme humaine

ou bien inhumaine.

 

Y a-t-il grande différence à ceci ?

De l’Humain à l’Inhumain ?

Non. Tout est en tout et le Mal nous habite

en même proportion que le Bien

et sans doute bien plus.

Il est facile d’être mauvais,

de répandre la médiocrité autour de soi,

de se commettre en des basses œuvres.

Il est difficile d’être Droit, Haut, Généreux, Altruiste.

 Ces qualités sont des exceptions.

 Ces postures presque un Absolu.

 

Un Dessin, s’il est le signe d’une Esthétique,

 l’est tout autant d’une Ethique.

En lui, l’Artiste a déposé une réalité

qui ne peut être que Vérité.

En serait-il autrement

et le Dessin manquerait sa cible

et le Dessin ne serait qu’une erreur

parmi les erreurs du Monde.

 

   Mais pourquoi donc, 

moi en tant que Voyeur,

puis demeurer des heures

dans la salle claire du Musée,

totalement fasciné

par ces quelques lignes

tracées au graphite

sur la feuille vierge ?

 

Seul à seul.

Dessin face à moi.

Moi face au dessin.

 

Seule cette posture confère

 l’authenticité à la situation.

Toute altérité serait de surcroît

et détruirait le faisceau magique tendu

entre la Chose et Qui-je-suis.

Toujours l’exigence d’une réalité bicéphale.

 En cet instant de la Vision,

 je ne suis moi qu’à la mesure

 de ce qui m’interroge

et m’emplit d’une imminente joie.

Forme n’est Elle

qu’au motif de mon regard

qui la pare des prédicats

au terme desquels elle paraît

en sa totalité imprescriptible.

 

Bien sûr, tout autre que moi

pourrait donner vie

 à cette mince ligne.

Mais alors, il faudrait que je m’absente,

que l’autre se substitue à qui-je-suis.

Deux formes en vis-à-vis

 qui se détermineraient,

 chacune, en son être propre.

Être, c’est bien être

pour une conscience,

 n’est-ce pas ?

Nulle conscience, nulle existence.

Dans la grande pièce blanche,

 sous la coulée de la lumière,

nous sommes deux à savoir

que nous existons.

Moi au regard de l’œuvre.

L’œuvre au regard de l’Artiste

qui lui a donné vie.

Ainsi s’établit

le jeu multiple des consciences,

de l’Artiste,

de l’œuvre qui en est la récipiendaire,

la mienne pour finir qui clôt

le cercle de la compréhension.

  

Car comprendre veut dire originairement

« saisir ensemble, embrasser une chose,

 la prendre en garde ».

Voyant Esquisse,

 je la saisis et la porte en moi,

 tout comme s’ouvre à moi

la conscience de l’Artiste

qui a prodigué la Forme.

En un instant déterminé du temps,

il y aura eu, en une unique profération,

triplicité des consciences,

 des rencontres,

des existences.

 Il y aura eu.

Ainsi s’écrit le temps

en sa définitive césure.

 

Une Forme arrive,

une Forme part.

Nulle ne demeure !

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:20
Saison 4 : Hiver

 

‘Paysage d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux’

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

                                                         Du Nord en ce jour de Solstice d’Hiver 2020

 

 

          Très cher du Sud,

 

      Comme tu peux t’en douter, ici le temps est gris et froid. Le mercure oscille entre deux petits degrés et le plus souvent moins dix. Devant mon chalet rouge, les rives du Roxen sont blanches de givre et à l’endroit où les eaux sont peu profondes, la glace est reine. Aussi, souvent, il m’arrive de patiner pendant plus d’une heure, mon bonnet couvert d’une fine pellicule de rosée, elles font comme des perles de verre. Dans la journée je vois peu de monde. Parfois des Marcheurs qui font le tour du Lac, des Cyclistes engoncés dans d’épaisses fourrures. Combien cette évocation du Nord doit te sembler austère ! Il faut être de la race des ascètes pour vivre dans cette solitude blanche, perdue au loin du monde, là où ne parviennent guère que les trilles des bergeronnettes, la fuite blanche des lagopèdes parmi le poudroiement du jour. Sais-tu, c’est si reposant de vivre au-delà du cercle des hommes, d’avoir la Nature pour compagne, de méditer longuement devant un feu de cheminée ou bien de lire ces Romantiques français dont je fis ma spécialité à l’Université. Ils hantent toujours mes rêves, ils emplissent ma conscience. Ils ont été mes Amants, Senancour le mélancolique solitaire ; Hugo le Génie à la haute stature ; Chateaubriand l’Enchanteur ; Nerval, le rêveur en attente de sa folie.

   Tout comme toi, je crois que j’ai fait vœu de célibat au motif de conserver mon entière liberté, de me consacrer entièrement à cette passion de la littérature dans ta si belle langue, nuancée, profonde, si prompte à évoquer les grandes pensées aussi bien que les états d’âme. Ou bien mon amour réel s’est-il contenté de notre brève rencontre d’un été si lointain, il se confond avec l’épaisseur du temps. Ce que tu as destiné à ton travail d’écriture, d’une manière identique, comme en écho, je l’ai consacré à mes cours, à mes traductions, à mes lectures. En ce moment je relis quelques pages des ‘Mémoires d’Outre-tombe’. Je vais t’en offrir un fragment, je te sais, toi aussi, fervent romantique. Certes ce penchant détone dans notre société livrée au mythe de la consommation, seulement attentive aux sirènes de la mode, n’inscrivant dans son comportement que les us et coutumes de la communauté. Enfin…

   « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit renaître à mes yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin et transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie. »

   Tu seras indulgent à mon égard pour cette longue parenthèse. Mais peut-on mieux que Chateaubriand dire la fuite irrémédiable du temps, les belles réminiscences qui surgissent du saisissement des sens en un instant déterminé, la valeur inestimable de la Nature comme refuge et ressourcement, la climatique désabusée des Mémoires qui tâchent de faire revivre les instants de bonheur de jadis ? « J'ai fait le tour de la vie ; » Jacques, nous aussi avons fait le tour de notre vie. Alors, comment nommer cet âge qui nous affecte aujourd’hui ? Je gommerai volontiers le mot de ‘vieillesse’, si péjoratif qui, en une brève énonciation, paraît effacer tout ce qui a existé pour le réduire à un simple détail de notre histoire personnelle, un ris de vent dont la suite des jours aurait usé l’être jusqu’à la trame. J’utiliserai une périphrase ‘ce qui, de notre jeunesse, s’est éloigné’, ainsi je ramène à l’espace ce qui appartenait au temps en sa cruelle dimension.

    Ecrivant ceci, regardant au travers de ma fenêtre tout cet univers silencieux, le tremblement léger des bouleaux dans l’air limpide, l’immobile surface du lac, l’autre rive pareille à une esquisse sur le blanc d’une toile, je ressens, au plus profond de qui je suis, cette lame de bonheur indescriptible qui s’augmente d’une longue expérience, se dilate au contact de l’univers immense des souvenirs. Mais pourquoi donc nous désolerions-nous, renoncerions-nous à vivre au prétexte que nos mains sont moins habiles, nos corps moins flexibles, nos esprits plus lents à saisir des pensées ? Je crois qu’il nous faut faire l’éloge de la lenteur, mais aussi celui de l’épanouissement, de la plénitude, d’une singulière joie de l’âge.

   Ce que nous avons perdu en spontanéité, nous l’avons gagné en mûre réflexion. Les paysages que nous regardons ont certes pris la teinte floue qu’ils présentent derrière la vitre des antiques chromos. Mais combien ce verre qui les protège joue à la manière d’une loupe amplificatrice, généreuse ! Une manière de corne d’abondance.  Nous y voyons plein de choses que le jeune âge ignore sous l’impulsion d’une existence à boulotter avec la plus vive impatience. Jamais quiconque ne peut réunir, dans le même instant, la hâte à déguster le fruit et la longue satiété qui en apprécie chaque saveur, en perce jusqu’à la plus intime sensation.

    Sur ma table de travail, comme une correspondance à cette avancée de l’âge, l’image du ‘Paysage d’hiver’ de Brueghel. Je crois qu’elle est l’exacte illustration de mes propos. Le ciel est lisse, apaisé, d’une belle teinte d’ivoire qui évoque nos plus beaux rêves lorsqu’ils reflètent notre enfance semée de pollen et ivre du premier nectar de l’existence. Tout est dans la pureté, dans le virginal comme s’il s’agissait du premier matin du monde. C’est étrange tout de même cette percée d’une naissance alors que la saison hivernale symbolise le grand âge ! Serait-ce là l’allégorie d’une palingénésie qui dirait le terme de notre vie à la façon d’un éternel recommencement ? Toujours notre chemin est devant nous qui nous appelle et nous invite à une possible félicité. Tu vois, un peu à la manière de Spinoza qui définissait la joie en tant que « passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection ». Oui, avançant en âge, de plus en plus conscients des enjeux de la vie, si du moins nous sommes suffisamment lucides et appliqués à nous comprendre nous-mêmes, nous montons de degré en degré pour aboutir à une sorte de sommet d’où nous pouvons apercevoir la totalité de qui nous avons été, de qui nous sommes, de qui nous serons. Autrement dit, nous aurons œuvré à notre accomplissement qui est la seule règle éthique qui vaille, la traditionnelle morale fait pâle figure en regard de ceci. Comme le précisait le Philosophe, nous sommes des êtres de désir qui ne peuvent rayonner qu’à coïncider avec leur être profond, en harmonie avec les Autres, bien évidemment.

   Mon cher Jacques, tu excuseras mon travers qui consiste, la plupart du temps, à tout interpréter à l’aune du concept. Sans doute mes si nombreuses années d’enseignement expliquent-elles ceci. En guise de conclusion, cette poésie hivernale de Jules Breton dans ‘Les champs et la mer’ :

« Et la neige scintille, et sa blancheur de lis

Se teinte sous le flux enflammé qui l’arrose.

L’ombre de ses replis a des pâleurs d’iris,

Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris,

Sourit la plaine immense ineffablement rose. »

 

Je t’adresse tous mes « avrils fleuris »,

le Printemps couve sous l’Hiver.

 

Ton ‘Lis’ du Nord.

Sol

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:12
Saison 3 : Automne

‘La rentrée des troupeaux’

Scène d’Automne

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

 

                                                              Du pays des pierres en ce jour d’Automne

 

 

            Très chère Sol,

 

   Laisse-moi te dire combien j’ai été heureux de découvrir un peu de ton itinéraire adolescent. Cet âge est aussi délicieux que troublé et nous portons tous en nous ces souvenirs paradoxaux d’une histoire qui se cherche et hésite à s’engager sur la voie de l’avenir. Mon tour est aujourd’hui venu de t’entretenir de ce que fut mon âge mûr, ce flamboiement avant que la lumière ne commence à baisser. Sans doute t’étonneras-tu de mon choix. N’eût-il pas été plus exact de mesurer cet âge au plus haut de son être à l’aune de l’été, cette saison qui exulte et semble dire le milieu du parcours de l’homme ? Certes j’aurais pu choisir ce symbole. Mais, il faut bien en convenir, la figure de ce dernier, avant même qu’elle ne paraisse, ne comporte en soi aucune valeur implicite. Rien ne désigne la Colombe comme emblème de la paix et, tout aussi bien, le mouton aurait pu convenir quant à l’évocation d’une image de calme, de sérénité. Je crois que la maturité aurait pu se montrer en effet sous la bannière éclatante de la Volonté de puissance nietzschéenne, tout juste au « Grand Midi ; moment de l’ombre la plus courte », comme il est dit dans ‘Le crépuscule des idoles’. Là où se situe la croisée des chemins, là où, à partir de soi, il faut donner acte à la création, avec détermination, lucidité, effaçant toutes les illusions, les faux-semblants.

   J’aurais pu convoquer Simone de Beauvoir et sa ‘Force de l’âge’, tant cette autobiographie peut passer pour l’emblème de l’atteinte d’un sommet où il est loisible de se retourner sur son chemin, mais aussi d’en saisir la fuite vers l’horizon des jours. Mais je te donne quelques phrases du livre de Simone de Beauvoir où elle fait le récit de sa visite en Grèce, en compagnie de Sartre :

   « Nous sommes montés à dos de mulet au Temple de Bassae ; nous avons gagné en car Sparte où il n’y avait rien à voir, et Mistra, où nous avons dormi sur le sol d’un palais démantelé. Quand nous avons ouvert les yeux, cinq ou six visages, encadrés dans des fichus noirs, se penchaient vers nous avec perplexité. Nous avons visité toutes les églises, regardé toutes les fresques, saisis et ravis par cette massive révélation de l’art byzantin. »

    Aussi, percevras-tu avec moi, combien cette hâte à s’emparer de tout ce qui rencontre les yeux, « toutes les églises », « toutes les fresques » (j’ai pris soin d’accentuer toutes), certes témoigne d’un désir solaire, estival, en même temps qu’il dissimule la sourde angoisse du vieillement automnal. Nous sommes irrémédiablement des êtres en partage, des êtres scindés qui ne progressent qu’à enjamber l’abîme !

   Mais, comme tout âge, comme toute désignation temporelle, la focalisation est arbitraire si bien qu’il ne saurait y avoir quelque exactitude dans le choix de tel moment par rapport à tel autre. Ce que je crois, c’est que cette fameuse ‘croisée des chemins’ n’est qu’une pointe zénithale, que l’acmé de la position des aiguilles du cadran ne se donne que dans l’instant, avant même que le déclin ne se manifeste. Toujours le plus bel été solaire est suivi des ombres de l’automne. C’est bien là la trace de notre finitude que d’apercevoir l’ubac depuis l’adret où nous progressons. Toujours le voilement succède au dévoilé.

    Mais que je te dise quelques événements de cet âge dont le souvenir, aujourd’hui, s’éclaire de bien belles histoires. Mon ‘Grand Midi’ a été celui de mon long séjour parisien. Je logeais ‘Quai aux fleurs’, près de l’Île Saint-Louis. Je travaillais pour le compte de ‘Méridien’ mon Journal et j’écrivais quelques essais et de courts romans. Je voyageais beaucoup et ramenais des pays visités, certes des images, mais surtout des sujets d’écriture liés à mes rencontres, de sublimes paysages que j’archivais précieusement dans ma mémoire. Un été, j’ai fait un saut à Stockholm et, survolant une plaque d’eau brillante que je tenais pour le Lac Roxen, je ne pouvais que penser à toi, Sol, penser à ce rapide été, à cette longue correspondance qui, depuis, unit nos deux destinées.

   Je me plaisais à Paris, en parcourais les rues, passant de longues heures dans les salles des Musées et la quiétude des Bibliothèques. Mais tu connais mon penchant pour les livres, mes rayonnages sont pleins qui ploient sous la charge. Que dire de plus, sinon évoquer le charme d’une vie de célibataire ponctuée de hasards amoureux, de chemin à deux avec des compagnons occupés des mêmes soucis : lire, écrire, méditer sur des œuvres, flâner au hasard des quartiers. Revenu à ma terre d’origine, il m’arrive encore de faire un saut à Paris, j’y ai conservé mon pied à terre, de reproduire à l’identique des trajets qui, jadis, furent les miens, mais aussi de découvrir mille lieux étonnants dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

   Afin d’illustrer symboliquement mon propos, je vais te décrire ce tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La rentrée des troupeaux’, qui nous montre une scène d’automne. Tableau, pour moi, de la maturité lorsque, parvenue à son sommet, s’amorce la redescente vers d’autres lieux, vers d’autres temps. Le ciel, gris-bleu, annonciateur d’un futur orage est un temps de nécessité, de destin si tu veux, tout comme l‘âge mûr est celui de nos responsabilités, de nos créations, de nos réalisations les plus significatives. Un fleuve s’écoule, forant son chemin entre de hautes collines de calcaire, une illustration, si tu veux, des ‘travaux et des jours’, ce labeur qui occupe le plus clair de notre temps, y imprime le signe le plus effectif de la réalité.

   Brueghel nous montre, dans un évident réalisme, des hommes occupés à leur tâche, aiguillonnant un troupeau de bêtes (reflet de leur volonté de puissance ?), poursuivant leur route sans se distraire de ce qui est leur existence, de ce qui tisse leur quotidien. Oui, parfois, j’ai éprouvé cette sensation d’avancer dans une étroite ornière, de n’en pouvoir sortir qu’au risque d’une perte, et donc d’éprouver la liberté à la manière du bien le plus précieux. Mais l’on peut être libre dans son travail et esclave dans ses loisirs, ce sentiment est si subjectif, ressenti en chacun de manière fort différente. Pendant cette longue période, je crois avoir éprouvé ma liberté au gré des différences dont ma vie était constituée. L’écriture de mes fictions me reposait de mes articles de journal, mes voyages me distrayaient de mon écriture. Peut-être n’est-ce que cela la liberté, suivre l’inclination de ses désirs, la pente de son imaginaire, trouver la paix à la source alors qu’on se dirige vers l’estuaire, connaître la beauté de l’automne au beau milieu de l’été, penser au froissement des feuilles mortes, au frisson que l’on éprouve à leur contact alors que la sève bourdonne dans les bourgeons. Si tu veux, une joie de la distance, du recul, de l’écho des choses plutôt que de leur simple présence.

    Certains jours, ici, commencent à décliner et quelques gelées montrent parfois leur blanc silence à l’heure indécise de l’aube. Ensuite, les journées sont lumineuses et le Causse joue ses deux teintes alternées : le blanc de la pierre, l’or brun des feuilles. Comment trouver paysage plus subtil et plus simple en même temps ? Je présume qu’en tes scandinaves contrées c’est déjà le froid qui s’annonce et, sans doute, bientôt la neige. Afin de prolonger les mots de ta dernière lettre, je vais citer à mon tour les quatre premiers vers d’Ondine Valmore dans ‘Automne’ :

« Vois ce fruit, chaque jour plus tiède et plus vermeil,

Se gonfler doucement aux regards du soleil !

Sa sève, à chaque instant plus riche et plus féconde

L’emplit, on le dirait, de volupté profonde. »

  

   Je perçois dans ces quelques mots cette ‘force de l’âge’, ce gonflement du jour, cette sève qui parcourt aussi bien le fruit que le corps de celui, celle qui avancent vers leur futur. Pareil à un éclatant bonheur au rivage du monde. Cependant d’autres sucs se déploient dans l’ombre,  d’autres flux gravitent en d’illisibles endroits, d’autres attentes habitent les membres, les disposent déjà à quelque engourdissement. Tu auras compris qu’ici je ménage une transition, que j’appelle ta prochaine lettre à faire état de cet âge qui est le tien, tout comme il est le mien.

De ces signes avant-coureurs de l’Hiver. Non, ils ne sont nullement tragiques, ils dessinent en nous, dans la profondeur de notre être, le trajet de nos lignes de force. Certes elles faiblissent mais n’en ont que plus de valeur. Sache-le, Solveig, toujours nous avons, devant nous, l’entièreté de la Vie. Oui, l’entièreté. 

 

Affectueusement tien

Jacques

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:07
Saison 2 : l’Été

‘La Moisson’

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

                                                            Près du Lac Roxen, ce jour d’Eté 2020

 

 

          Cher Jacques,

 

   Vois-tu, par-delà le temps (il y a un grand intervalle entre ta lettre datant du printemps dernier et la mienne), je te rejoins dans ce long écoulement que sont nos vies. Comme si, depuis la jeunesse que tu évoquais, à mon adolescence dont je vais te parler, existait un pont, une arche qui unissaient nos communes destinées. Oui, tout comme toi, parfois, j’éprouve le besoin de faire une halte, de tenter d’apercevoir ce qui a été, dont aujourd’hui, je ressens les vagues venir jusqu’à moi avec la beauté toute particulière des souvenirs lointains. Certes, ils ont pris, comme sur les vieilles photographies, une teinte sépia, elle n’est jamais que ce voile de rêve que nous posons sur les choses qui nous sont chères ou l’ont été.

   Ici, dans mon ‘Grand Nord’ comme il te plaît de nommer ma Suède natale, l’été vient de surgir sans prévenir. A peine l’hiver terminait-il de blanchir les bouleaux que de grandes lames de clarté ont envahi le ciel, que la longue nuit a laissé la place à un jour qui paraît infini. Dans les rues des villes, aux terrasses des cafés, les tenues sont légères, les teints se hâlent, les sourires illuminent les visages. C’est un vrai bonheur d’être ici, à quelques lieues du Pôle, au milieu des forêts d’épicéas et de sentir toute cette douceur à fleur de peau. Aujourd’hui, en ce jour du solstice, il semblerait que les âmes se soient disposées à quitter les corps pour flotter au plus haut de l’éther où planent les grands oiseaux au vol si libre, si fécondé d’espace.

   Peux-tu au moins imaginer depuis ton ‘Causse’ lointain la félicité qui touche les gens d’ici ? Sortir d’un long hiver est toujours signe d’une belle joie. Ce soir, pour la fête de la ‘Midsommar’, près de grands bûchers dressés aux quatre coins du pays, d’immenses brasiers seront allumés, ils sont censés chasser les mauvais esprits, ramener la lumière sereine, bienveillante. Dans leurs cheveux blonds, les filles auront placé d’éblouissantes couronnes de fleurs, symbole de renaissance et de fertilité. Les yeux des garçons brilleront, pareils à ces braises éclairant la nuit. Je n’ai plus l’âge de me mêler à ces joyeuses farandoles, de marcher de bon matin pieds nus dans la rosée pour donner un gage à une santé que j’espère éclatante joyeuse.

   Mais, maintenant, je dois te parler de mon âge adolescent. Solveig, mon prénom, est-il un genre de prédestination qui aurait porté en lui mes affinités avec la belle saison ? ‘Solveig’, comme tu le sais, signifie ‘chemin de soleil’. Toujours je me suis demandé qui, du chemin ou du soleil, avait le plus d’importance. Je crois savoir qu’il s’agit du chemin pour la simple raison que je crois être plus une fille du passage, de la transition, du voyage qu’une héritière du feu solaire. Tu te souviens, j’ai la peau claire que le moindre rayon de clarté peut contrarier et je dois porter des lunettes si je veux me protéger des trop vives lumières. Toujours j’ai aimé les chemins sauvages qui s’enfoncent dans la forêt boréale, ourlés de mystère. De ma ‘Bicoque rouge’ comme tu l’appelles, je n’ai que quelques pas à faire pour me retrouver au milieu des arbres qui m’ont toujours enchantée, les mélèzes, les sapins aux larges ramures, les saules, les peupliers qui voyagent si haut !

   Adolescente j’avais un ‘petit ami’, il se nommait Nils, oui comme le jeune aventurier de la fable de Selma Lagerlöf qui volait en compagnie d’une bande d’oies sauvages. Il était sauvage à sa manière et amoureux de la jeune fille blonde que j’étais. Oh rien que de bien naïf, quelques baisers volés entre deux cueillettes d’airelles, une caresse discrète tout contre le bleu pâle des eaux du Lac. En vérité, plus une émotion de la découverte de l’Autre que les ramifications d’un sombre désir. Tout ceci est pour plus tard, n’est-ce pas, Jacques, à l’âge adulte lorsqu’un Jeune Français vient visiter les nordiques contrées, y faire la connaissance d’une Sara, d’une Ingrid ou bien d’une Solveig.

   Oui, ces souvenirs sont agréables qui, après bien des années, nous réunissent le temps d’une correspondance. Vers mes 15, 16 ans, j’étais volontiers solitaire, préférant, le plus souvent, aux réunions nombreuses, mes errances infinies dans la nature. Je crois qu’elles apaisaient mes premières angoisses, donnaient un but à mes questionnements qui menaçaient de tourner en rond. Mais tu sais, tout comme moi, combien cet âge d’entre deux âges est le moment du doute, du refuge en soi, de l’impermanence de son propre être, peut-être, du reste, n’en saisit-on jamais que quelques bribes que disperse le vent de l’existence ?

   Tu sais, ton idée de figuration de l’âge au travers d’une toile, j’en ai aussi éprouvé la belle exactitude. Aussi vais-je te parler du beau tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La moisson’. Oui, cette profusion de vie est semblable à celle de l’adolescence, une haute lumière plane au zénith qui invite à poursuivre son chemin dans l’arc-en-ciel éblouissant de la joie. Tout se donne comme infiniment disponible, ouvert, telles ces clairières boréales enserrées dans leurs tuniques de bouleaux cendrés. Rien ne contraint. L’horizon est clair, les champs bien délimités sur lesquels se dresse la fière moisson. Pourrait-il y avoir plus belle figure de promesse d’un destin qui appelle et fait signe vers l’avenir ?

   Cette œuvre, je ne la connaissais pas lors de mon adolescence mais je crois que je l’aurais aimée à sa juste valeur. Tout à la fois, je me serais aussi bien retrouvée dans ces moissonneurs occupés à leur tâche que dans ces personnages se sustentant de quelque simple repas, que dans ce dormeur retrouvant ses forces dans le sommeil.  Tout ceci pareil à ce bouillonnement, à cet excès de vie, à cette infinie et toujours renouvelée variété dont tout adolescent a fait l’expérience sans même se rendre compte qu’il s’agissait là de la figure du mouvement humain, de son prodigieux dynamisme. Mais c’est souvent ainsi, l’on ne perçoit l’essence des choses qu’à s’en éloigner dans le temps, qu’à mettre de l’espace entre ce qui est et ce qui a été. Et cet arbre généreux qui se dresse au beau milieu de la scène, n’est-il le symbole de cette sève qui parcourt le corps des éphèbes et des jouvencelles afin de leur révéler la puissance qui est en eux, que le temps ne demandera qu’à faire s’épanouir, fructifier ?

   Je ne terminerais nullement ma correspondance sans me faire l’écho d’une parole poétique, celle d’Ondine Valmore dans ses ‘Cahiers’. Poésie intitulée ‘A Jacques’. Tu y trouveras les allusions que tu voudras. Peut-être une espièglerie venue du plus loin de l’adolescence :

 

« Durant les longs étés, quand la terre altérée

Semble se soulever, blanchie et déchirée,

Pour chercher vainement un souffle de fraîcheur

Qui soulage en passant son inquiète ardeur… »

 

*

 

    « Inquiète ardeur » de l’âge nubile ? Et, maintenant que les moissons ne sont qu’une brume à l’horizon de la mémoire, où donc, sinon en nous, trouverons-nous « un souffle de fraîcheur » ?

 

                                              Ta fidèle Nordique, Solveig.               

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:01
Saison 1 : Printemps

‘Printemps’

Pieter Bruegel le Jeune

Wikimedia Commons

 

***

 

 

                                                                        Depuis mon Causse, Printemps 2020

 

 

                Ma chère Solveig,

 

   Sais-tu les morsures du temps qui passe ?  Elles laissent en nos vies les plus vives douleurs. Mais que nous servirait-il de nous plaindre, sinon d’affadir notre présent, ce tissu fragile qui glisse entre nos doigts sans qu’il ne nous soit jamais possible d’en arrêter la course ? En leur temps, les Romantiques cultivaient la mélancolie et la douleur, en faisaient l’ordinaire de leurs jours teintés d’une longue tristesse. Mais bien loin cette époque qui se réfugie au fin fond du passé, que tu connais si bien, d’ailleurs, et c’est comme si, pour nous, elle n’avait nullement existé. Mais, ma Muse du Grand Nord, je ne veux point disposer ton âme à de grises et funestes pensées. Je veux simplement évoquer le premier âge de mon enfance, cette pépite qui brille mystérieusement dans une veine noire de la terre. Jamais nous ne l’oublions cette gemme qui nous dit notre être dans la plus exacte vérité qui soit.

    Nous étions alors si naïfs, tellement immergés dans le luxe des plaisirs immédiats, la vie nous souriait de ses dents blanches et c’était la couleur de l’émail qui nous rencontrait, non de sombres exhalaisons dont quelque étrange bouche aurait pu être l’émettrice. Tout allait de soi sous la pureté du ciel, le lisse du limon, la souple générosité de l’eau. De soi à ce qui était autre (la nature, le voisinage, les choses du monde), il n’y avait nul partage, nulle ligne qui aurait scindé le réel en de multiples fragments. C’était pur bonheur d’exister à sa propre pointe, d’avancer sur le chemin de la vie avec insouciance. Une manière de bourgeonnement si tu veux bien accepter cette facile métaphore.

   Ici, sur le large Plateau de calcaire, sur le grand moutonnement blanc, le Printemps est long à venir, un genre d’écume portée par le vent qui ne connaîtrait le lieu de son repos. Temps de giboulées. Temps de soleil pâle que traversent les aiguilles glacées de la pluie. Puis un soleil soudain. Puis une nuée grise court sur les collines, elles s’effacent brusquement à la manière d’un antique palimpseste dont, d’un revers de main, l’on aurait annulé les dernières traces qui témoignaient du temps ancien usé jusqu’à ne plus paraître. Oui, ceci est parfois éprouvant et l’on demeure derrière la vitre, balayant du plat de la main la buée qui monte de la pièce. Les bûches craquent dans l’âtre. Parfois une gerbe d’étincelles fuse avec un drôle de chuintement. Ne crois-tu, Sol, que les choses ont une âme, qu’elles parlent leur langage de choses, qu’elles crient parfois, s’insurgent et nous adressent quelque message secret ? Oui, je sais combien nous projetons notre stature d’homme sur ce qui nous environne. Mais pouvons-nous faire autrement ? Pouvons-nous mettre notre subjectivité entre parenthèses, et ne devenir qu’objets parmi les objets ?

   Vois-tu, déjà, à peine avais-je gagné ce qu’il était convenu d’appeler ‘l’âge de raison’, vers les sept ans, que je me posais ces questions qui, pour être vagues, pareilles à un jeu, n’en étaient pas moins métaphysiques. S’étonner devant les choses est déjà une possibilité du tout jeune âge. Beaucoup paraissent l’oublier dont l’enfance se questionnait sur le monde, sa raison d’être, le pourquoi des choses, le comment s’orienter dans l’existence. Ils spéculaient sur leur être, ne le sachant pas, tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose à son insu. Le printemps de notre vie est une telle exception qu’il rôde toujours en quelque coin de notre âme avec la même persistance qu’ont les braises à brûler parmi le peuple des cendres.

   Sais-tu, si j’évoque ce moment précieux entre tous, j’aperçois dans une manière de brume songeuse l’altière silhouette de mon Père. Il ‘portait beau’ (selon l’antique formule) dans son costume de velours, il avait l’allure d’un fier cavalier lorsqu’il s’installait derrière le grand volant en bakélite de sa Traction Avant ; j’en entends encore le sombre bourdonnement, la chanson mécanique. Je vois le visage de ma Mère, parsemé de son, ses yeux gris rieurs, la mousse de ses cheveux pareille à l’orbe figurant sur les icônes. Je revois le cours sinueux de la Leyre, cette rivière qui faisait doucement couler son chapelet de gouttes à l’abri de la blanche falaise où est posé Beaulieu, ce village paisible qui, en ce temps-là, semblait à l’écart du monde. Il a bien changé, maintenant, rattrapé par le progrès. Il est devenu une sorte de banlieue anonyme, de dortoir de la Ville proche. Il est devenu insignifiant, fade et sans saveur. Comment ne pas sentir en soi cette manière de trahison de l’enfance ? Je revois la cour de l’école plantée de son antique tilleul, nous en faisions le tour en récitant nos comptines ou en tâchant d’attraper les filles. Déjà !

   Déjà ! Oui, TOUT est écrit en nous dès notre naissance même. L’amour, la Justice, la Vérité, la Beauté, l’Art, la Générosité ou, parfois, son envers, cet égoïsme foncier qui est l’emblème de nos sociétés contemporaines. Mais je ne me ferais nullement le procureur des comportements, ils sont tellement modelés par les Géants cachés que sont la mode, le souci de paraître, les conditionnements médiatiques, politiques, religieux. Comme si, pour être qui nous sommes, il nous fallait nécessairement passer par des volontés étrangères nous façonnant à l’envi. Sommes-nous libres, Solveig, au moins de coïncider avec notre nature intime ? Sommes-nous libres ?

   Méditant simplement sur le printemps, figure de ma jeunesse, voici que se profile, en arrière-plan, le beau tableau de Bruegel le Jeune, ‘Printemps’. En effet, il est la juste allégorie des premiers temps de l’homme, de son empreinte originelle sur les choses. Combien, en lui, je retrouve de sources vives, d’impressions fugitives mais précieuses, de sensations singulières logées au cœur même de ma mémoire. Tu sais, un genre de réminiscence proustienne sur laquelle on a tellement glosé. Il faut dire, c’est devenu un véritable paradigme psycho-littéraire au gré duquel connaître son présent à l’aune du passé. Nous ne sommes qu’un flux, tel celui décrit par Héraclite, une fuite à jamais qui conserve la nostalgie de sa source. Et ceci n’a rien de surprenant. L’arbre pourrait-il, en quelque façon, renier ses racines ? Le génie de Bruegel a peint l’enfance, a mis en scène mon enfance. Tout y est clair, lumineux, rien de fâcheux n’y inscrit sa face d’ombre. Le paysage est édénique, le ciel transparent, l’eau étincelante, la terre neuve et fertile. Les personnages sont authentiques, aux mouvements aussi amples qu’exacts, libres de tout calcul. L’air a une limpidité d’onde cristalline. Les moutons sont neigeux, duveteux, pareils à de grosses boules de sympathie. Les couleurs sont celles de la pure joie.

    J’en conviens, ce tableau, j’en dresse une figure idyllique. Bien sûr, certaines enfances sont marquées au coin du malheur. Il y a des Cosette, nul ne saurait le nier. Mais, au sein même du dénuement, brille une étincelle qui jamais ne s’éteint, au motif qu’un bonheur autrefois vécu, ne s’efface pas, surgit du fond du souvenir, adoucit les peines présentes. Ne le crois-tu, Sol, toi la généreuse, toi la spontanée immédiatement auprès des choses ? N’est-ce pas une inclination du Grand Nord que d’imprimer dans la figure humaine cette candeur, cette ouverture boréales ?

    Midi approche. Le soleil est une vague théorie sur un ciel badigeonné de gris ardoise, avec, de loin en loin, quelques trouées de bleu. Des nuages viennent de l’ouest portant avec eux le souffle océanique indécis, on le croirait adolescent, sis entre deux âges, ne sachant à quel saint se vouer tant les choses sont égales dans cette saison hautement paradoxale. Pour clore ma missive, que t’offrir de mieux que ces quelques vers de Hölderlin, tirés de son poème ‘En bleu adorable’ :

« Voudrais-je être une comète ? je le crois. Parce qu’elles ont

La rapidité de l’oiseau ; elles fleurissent de feu,

Et sont dans leur pureté pareilles à l’enfant. »

 

L’enfant, le Printemps, le sillage de feu de la comète : le Même !

 

Celui qui, encore, est un enfant.

Jacques.

 

 

Partager cet article
Repost0
24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 18:04
Trois cris fondateurs du destin humain

Détail du « Cri »

Edvard Munch

Source : Kazoart

 

***

 

 

    Sous la dictée du « Cri » d’Edvard Munch, nous chercherons, dans cet article, à repérer tout au long du destin humain les moments où, saisi au vif de son existence, l’homme profère cette clameur toujours à double sens, accueil et rejet de l’événement qui se montre à lui aussi bien dans son offrande que dans son retrait.

 

   Ouverture du monde ou la chambre aurorale

 

   C’est de l’intérieur des choses, de l’intérieur du monde, de l’intérieur de l’humain qu’il s’agit de saisir cet univers inconcevable qui précède l’émergence au jour de celui qui n’est encore qu’une simple forme en voie d’être, non encore advenu à l’entièreté de sa présence. La niche est bleue aigue-marine jusqu’au sombre outremer en passant par la valeur moyenne de maya. Celui-qui-devient est une simple boule de chair rose, translucide par endroits. La tête est énorme par rapport au corps. Bras et jambes, quatre brindilles qui flottent dans la rumeur aquatique. Les paupières  sont encore soudées et les yeux sont des pierres sourdes qui, peut-être, ne sondent que le mitan du corps, cette gelée où tout semble encore dans la plus grande indistinction. Puis le temps passe, un temps d’ondoiement et de bienheureuse inconscience. Bienheureuse parce que, sans nul doute, la conscience, fût-elle embryonnaire, dessine déjà les premières traces de la tournure de l’exister. Nul autre bruit que, déjà, les premières pulsations du cœur, cette étonnante minuterie qui compte les pas du  cheminement terrestre.

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri du nouveau-né

Source : Michel Clouscard

 

Puis, bientôt, les premières contractions, l’agitation de cette mer bleue intérieure, les vagues par lesquelles l’expulsion s’annoncera à la façon dont un lieu de repos devra être quitté sans possibilité de retour aucune. Puis l’ouverture d’une porte, la lumière soudain, le tohu-bohu du monde extérieur. Puis un bruit qui se superpose aux autres bruits, les surpasse en puissance, les annihile en quelque sorte. Bruit de la vie en son irrépressible déploiement. Le nouveau-né en son surgissement est cette longue plainte qui semblerait ne pas avoir de limite. L’air est entré violemment dans les alvéoles, sorte de bélier ne respectant rien d’autre que sa volonté d’imprimer dans le dedans la volonté du dehors. Il faut vivre à tout prix, autrement dit expulser le néant, le refouler dans les illisibles fosses où il gît en son essence. Cri qui annule la mort et déchire la toile immensément tendue du monde. Cri paradoxal par où la vie, cet inestimable gain,  se donne dans un indescriptible et douloureux effort. Comme si le nouveau venu s’extrayait de sa fibreuse tunique de chrysalide.

   Déjà se joue le grand écart, l’immense tension métaphysique entre le lieu d’où l’on vient, le lieu où l’on va, identiques mystères, terras incognitas qui encerclent la passée humaine. Le visage du prétendant existentiel dit, en un seul et même rictus, l’étonnement, la souffrance, la perte d’un espace de sérénité, l’angoisse dont l’environnement est saturé comme si, vivre, soudain, devenait cette immarcescible tâche dont il faudrait s’acquitter jusqu’au terme d’une libération. Regardant cette évidente contrariété post-natale, nous ne pouvons nous retenir d’envisager pour cette existence à peine éclose les moments de pure joie qui suivront. Il n’en demeure pas moins que le moment inaugural de la naissance est cette manière d’intense tellurisme dont jamais, sans doute, le récipiendaire n’oublie combien l’arrivée parmi les hommes s’est inscrite sous le signe de la douleur. Heureusement ce rictus s’effacera bientôt laissant la place à la grâce de cet âge nouveau.

 

    Plénitude du monde ou la chambre zénithale

 

   L’été bat son plein. Au loin sont les cigales qui cymbalisent à l’envi. Les pommes des pins craquent sous l’ondée solaire. On se terre dans les maisons aux murs épais, sous l’abri séculaire des grands pins parasols.

 

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la jouissance

Source : Le Digital Pour Vous

 

   Sur les plages de sable blanc, au creux des anses marines où battent les eaux d’émeraude, les corps halés fendent l’eau, plongent jusqu’au fond, là est le seul répit, parmi les poissons bigarrés qui folâtrent et dessinent les arabesques d’un bonheur simple.  On hésite à ressortir tant le ciel est blanc, livré au supplice de la foudre. On boit et mange dans de grandes salles aux plafonds de larges solives blanches. Le vin rosé calme l’irritation de la gorge. La pizza aux anchois et olives inonde le palais d’un suc généreux. Les travaux sont arrêtés pour la pause méridienne. Plus tard on ira faire une sieste salvatrice.

   Quelque part, dans le creux d’une chambre peinte à la chaux, elle fait penser aux cellules des habitats troglodytiques, les amants se sont retrouvés pour célébrer l’été, son chant dionysiaque, ses enroulements de pampre telle l’exubérance qui préside aux cérémonies. L’homme, la femme, ne sentent nullement la chaleur. Ils sont bien au-delà dans un lieu sans attache. Sur leurs corps douloureux, l’amour a déposé les stigmates du désir-plaisir, les sourdes puissances de la volupté. Ils sont occupés à faire de leur tumulte de chair cette incroyable scène où se joue l’espace lyrique de l’effusion en même temps que celui, plus souterrain, de la tragédie. Leurs membres sont emmêlés de manière si étroite qu’on ne sait plus qui est qui et leur rencontre est fascinante fusion. Le monde est loin, très loin dont ils ne perçoivent plus l’incessant bourdonnement. La lumière, ils ne la ressentent qu’à la manière d’un bourgeonnement qui fleurit le dialogue concertant de leur sexe. Il y a une telle harmonie à flotter dans ce lieu de délices. Peut-être, en leur hauturière dérive, quelques images de leur vie intra-utérine viennent-elles les effleurer comme pour leur rappeler leur origine ? D’identiques délices au centre desquelles la conscience ne s’arrime plus à rien d’autre qu’à son propre vertige.

   Des nappes chaudes battent contre les vitres, des mouches bombinent au plafond, leurs ailes vibrent pareilles à des anches d’instruments. La clarté bondit dans la cage peinte à la chaux. Là-bas, sur le linge blanc, se déroule un étrange sabbat qui se dit en termes de peau et de chair, en mots  poétiques, parfois en dialecte aussi violent qu’incompréhensible. Il semble y avoir correspondance entre l’excès de la saison temporelle et celui de la saison des corps. Comme une horde de chaleur avant que l’orage n’éclate, que de grosses gouttes n’envahissent les ruelles, que les premières cataractes ne transforment les modestes rus en fleuves dévastateurs. Il y a soudain atteinte d’un point d’acmé, phosphorescence  des anatomies, soulèvement lyrique dont quelque chose va surgir qui sera un événement aussi brusque que limité dans le temps. Les respirations sont courtes, au bord d’un étourdissement. L’architecture des corps est dans une insoutenable attente, la clef de voûte résiste et ne souhaite que de céder sous son propre poids. Réaliser les conditions d’une anastrophe, inverser l’ordre du lexique, donner un nouveau sens qui aille par delà la naissance, par delà la mort. Les bouches sont ouvertes par lesquelles l’air siffle et râle, les lèvres sont tendues, on dirait des archets de violons et, subitement, c’est un cri continu, entrelacé, qui surgit des gorges et envahit la pièce à la façon d’un raz-de-marée. Sur l’ensemble de la terre il n’y a plus que cette lutte et son insoutenable plainte qui flotte infiniment sur la ligne de partage entre, l’adret et l’ubac, la lumière et l’ombre. la vie et la mort.  Le cri d’amour est toujours chant du cygne. C’est pourquoi, toujours nous voulons le reconduire afin que le destin étant écarté, il ne nous fonde dessus tel l’oiseau sur sa proie.

 

   Fermeture du monde ou la chambre crépusculaire

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la Mort

Momie chachapoya

Source : Kazoart

 

 

   L’homme est vieux, perclus de rhumatismes et la lumière ne franchit la porte de ses yeux qu’avec une infinie lenteur. Le temps qui, autrefois, était celui de l’exultation, de la vitesse, est devenu étrangement étroit, eau morte de lagune à la figure plombée. Temps si lent qu’il semblerait n’avoir nulle fin. Temps qui s’étire et la pâte de guimauve, au loin, n’en finit pas de produire ses atermoiements. L’homme n’a plus de réelles attaches avec l’exister, avec les travaux qui en égaient la longue perspective. Aussi, il occupe ses journées à ne rien faire : feuilleter les pages d’un journal sans vraiment les lire, parcourir les caractères d’un livre sans en bien saisir la portée. La plupart du temps il se confond avec les murs de sa chambre dont il ne quitte guère plus les généreux pans d’ombre. Cet atteint-par-les-ans végète au rythme des secondes qu’il égrène telles les perles d’un chapelet. Parfois quelques brusques réminiscences traversent la banlieue grise de son cerveau. Cela fait de petites flambées, on dirait des hésitations de lucioles dans le soir qui vient. Il pense à la lecture, aux amantes, aux longues promenades sur les plateaux semés de vent. Il pense à quelques anecdotes entre amis. Ils sont si loin maintenant qu’il ne parvient même plus à dessiner les traits de leurs visages sur l’écran dépoli de la mémoire. Il vit dans le flou comme d’autres vivent dans l’agitation. Il attend que le temps fasse son office de mort. Qu’attendrait-il d’autre puisque son corps exténué ne saurait être le réceptacle que de maladies sournoises et de pertes sensorielles qui, de plus en plus, le plongent dans un univers sans couleurs et sans bruits.

   Un jour il s’allonge avec l’intime certitude que sa fin est venue. La mort, il la sent rôder alentour, pareille à un gros frelon noir dont il éprouve le battement pressé des ailes. Cependant il est calme. Cependant il est serein. Enfin il va être délivré de ce temps qui lui pesait, des angoisses fondamentales qui s’agitaient dans son cerveau et le rendaient pareil à une ruche folle. Les lianes de la mort il les sent qui se collètent à ses membres, les ligaturent. Les lianes, il les sent autour de sa poitrine, étrange résille qui, déjà, le métamorphose en momie. Sa respiration est de plus en plus courte, haletante. Il cherche des goulées d’air au-dessus  de son visage mais qui se refusent à lui, girent tel un vent mauvais. Il en perçoit le signe abstrait pareil à des ailes de freux avec leurs rémiges de suie. Soudain, le peu de conscience qui lui reste enregistre l’ultime souffle d’air qu’il lui sera donné de posséder en tant que le bien le plus précieux. Il ne sait combien de minutes le supplice va durer, s’il sera encore conscient au-delà de ceci même qui s’annonce comme la dernière parole de la finitude. Verra-t-il ce grand tunnel blanc immergé de douce lumière tel que prétendent l’avoir vu ceux qui disent être allés jusqu’à la frontière de la mort ? Verra-t-il autre chose que son âme enfin révélée ? Autrefois il lui attribuait la forme d’une vague faucille ou bien d’un boomerang. Peut-être pour la simple raison d’un retour à soi de son principe vital, peut-être ? Qu’entend-il subitement ? Mais que peut-il entendre puisque, déjà, il bascule pour bien plus loin que lui, dans des territoires sans nom où braise et cendre se mêlent dans un bizarre maelstrom ?

   Mais d’où vient ce cri terrifiant qui a empli la cellule de sa chambre et fait écho sur les murs, on le dirait venu d’outre-tombe et sans doute l’est-il ? Ce cri est celui des épousailles avec la mort. Il en a la stridence, le bruit de scie musicale que doublent les bruits de voix spectrales. L’Homme-Cri, la Mort-Cri, une seule et même alliance sépulcrale qui tire tout hors les murs et s’enracine au plus étrange d’une nuit dense. Goélette aux voiles noires que cinglent, que biffent des croisements ossuaires à la folle luminescence. Les voix sont enlacées. Du Mourant, de Celle-qui-l’accueille contre sa poitrine d’os et de sordides clavicules. Les osselets  font leur bruit de claquement de dents. Les dents font leur bruit de claquements d’osselets.

   Mais, vous les vivants, les morts-en-sursis, entendez donc cette complainte pareille au hululement du chat-huant sous l’œil de plâtre de la lune. Il est l’addition du cri du nouveau-né qu’était ce vieil homme et de celui qu’il poussait lors de son accouplement à celle dont il pensait qu’elle le sauverait du désastre, et de celui, enfin, du râle dernier qu’il pousse comme s’il retournait sa peau à la façon d’une guenille. Définitive exuvie au terme de laquelle tirer sa révérence et dire le point final qu’il est devenu parmi le fourmillement des étoiles, l’infinie pluralité du cosmos. Mais ce cri n’est nullement le sien ou bien alors il est repris, dans le genre d’un refrain, par la Mort-Souveraine puisque c’est bien elle qui a toujours le dernier mot, n’est-ce pas mes Frères et Sœurs en existentielle condition ? N’est-ce pas ? Ce rire grimaçant qui est le plus étrange des paradoxes qu’il soit donné de rencontrer : il nous effraie et nous libère à la fois. Est-ce là, sur le seuil infiniment désolé de la disparition, que s’annonce l’essence de la liberté : geôle par laquelle connaître les espaces sans limites ? Aurons-nous encore quelque chose à la manière d’une vision pour témoigner ? Mais à qui, hormis à ce néant qui fut notre mère que nous rejoindrons un jour puisque telle était sa volonté. Telle, était !

Partager cet article
Repost0
17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 17:49
Glaive de sang

  Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Longtemps les hommes avaient marché dans la grande plaine blanche. De la neige, infiniment. Un concept immaculé avant qu’il ne vienne à sa formulation, qu’il ne déplie les rémiges du sens. C’était bien de marcher ainsi face au paysage lactescent, d’entendre le silence faire ses étranges circonvolutions. On avançait dans la radiance du jour, on dépliait ses doigts, une pluie de flocons pâles y trouvait le lieu de son repos. On posait les palmes de ses pieds sur des coussins d’albe et d’écume. Ô toute douceur qui gisait là dans son manteau brodé de lys, rehaussé d’hermine ! Assurément une royauté. Assurément l’élection d’un destin qui ouvrait ses eaux cristallines.

   Nul ne sait comment les choses sont arrivées, de quelle manière la surface livide, un jour, s’est déchirée, entraînant avec elle une teinte de sang dont personne n’aurait pu supputer la présence, ici, dans la dalle infiniment étendue de la paix. La plaine, l’admirable surface seulement agitée de la lente ondulation des herbes et des graminées portait en son sein les stigmates d’une douleur patente. Mais,  piège parmi les pièges, la souffrance affichait en son envers les insignes rubescents du plaisir, les marques singulières de l’immédiate joie. L’homme qui, le premier, avait découvert la faille, la ravine tachée de rouge, avait ouvert la voie à la marche chaotique de l’humain. Le glaive de sang, on ne voulait le voir et cependant on tendait son cou en manière d’offrande, on faisait de son corps un lieu de félicité-supplice, tout-en-un, la graine du bonheur portant en elle les germes de sa propre fin. Le problème, lorsque l’on avait découvert la faille était celui d’une immolation de soi dans un geste de généreuse présence, de donation jusqu’à l’impossible de sa chair, de turgescence sacrificielle de son sexe.

   Et ce saut du sexe dans le néant, pouvait-on l’éviter, lui substituer une aimable activité, la pêche à la ligne, la chasse aux papillons, l’occupation à un jeu de société ? On avait tout essayé cependant pour demeurer sur la grande falaise blanche da la poitrine, sur la colline des épaules, on s’était même arrimés au mince pertuis de l’ombilic, mais rien n’y avait fait. Il y avait comme une furieuse aimantation, un vortex qui appelait, une spirale qui hélait, invitait aux agapes festives, aux noces dionysiaques. La vendange était faite, le raisin pressé, le nectar carmin, tout à sa combustion, créait un doux vertige, diffusait une fragrance intimement narcotique. Alors, comment ne pas sombrer dans le jeu qui faisait briller ses milliers de facettes, lançait ses éclairs, projetait ses feux d’artifice ?

   Au début, ce n’avait été que de simples efflorescences du désir, quelques attouchements, un genre d’activité gratuite. On butinait, picorait, grappillait. Puis, bien vite, selon la pente exactement humaine on avait pris goût au festin, varié le menu, inventé toutes sortes de déclinaisons qui avaient grand ouvert les portes de la gourmandise, bientôt de la volupté. A tout ceci il n’y avait rien à redire pour la simple raison que la poursuite de l’espèce ne pouvait s’abreuver qu’à ce divin élixir. Ce qu’on ne savait pas toutefois c’est que l’eau de cette fontaine pour savoureuse qu’elle était n’en portait pas moins, en ses plis, les verts effluves de Léthé.

 

« Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué ». JMG Le Clézio - L’extase matérielle.

 

   Ainsi la douceur d’Albion cache en ses falaises une porte de sang. Comme si existait un cogito génésique pouvant s’énoncer selon le couperet suivant : « Je nais, je meurs ». Glaive vermeil suspendu au-dessus de notre condition afin qu’avertis nous ne puissions nous exonérer de l’idée de la mort. Comme pour l’avisé Montaigne elle doit être notre éternel souci, le gage de notre liberté. Nul ne saurait s’affranchir de cette dualité liberté-vérité, l’une étant la condition de possibilité de l’autre. Seuls les pleutres se dissimulent dans les ombres de la caverne platonicienne. A l’aune de cette contemplation lucide, que reste-t-il à dire, sinon que l’acte d’amour est le premier crime que l’homme commet ? Cependant certains crimes sont délicieux ! Aimons la bouche d’ombre, elle est notre seul refuge. En attendant.

 

« L’homme en songeant descend au gouffre universel. »

 

Victor Hugo - Les Contemplations.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 09:36
Idéelle-en-soi-pour-soi

"indifférence..."

 

André Maynet

 

***

 

   Il est des êtres dont le corps est si évanescent, il nous traverse sans même que nous nous en rendions compte. Nous ne les percevons nullement à l’aune de nos sens, seulement une intuition qui glisse au loin et nous avertit de leur étrange essence, quelque part dans l’infinie et plurielle trace du monde. Ils ne se donnent nullement à nous, ils sont les illisibles figures du détachement, de l’insouciance, ils sont doués de cette ataraxie, de cette impassibilité d’âme qui en fait des êtres de pure fiction, des genres d’elfes dont nous souhaiterions partager la consistance éthérée, manière de rémige toujours plus loin que le lieu de son énigmatique ‘présence’. Oui, je reconnais combien ce mot ‘présence’ ne vient qu’à défaut d’un autre qui nous dirait la consistance aérienne de ces plis de pure vibration, de ces zéphyrs azurés, de ces fluides immatériels qui toujours nous inquiètent au motif de leur immarcescible fuite. Jamais nous n’en pouvons fixer la forme dans quelque quadrature qui nous rassurerait, qui nous dirait notre réelle consistance d’homme, non cette buée se dissolvant, dans laquelle nous sombrons dès que le réel échappe, que la matière glisse entre nos doigts, que le concret ne s’élève plus qu’en spirales abstraites, nous y sombrons corps et âmes.

 

Alors comment dire l’indicible ?

comment voir l’invisible ?

comment toucher l’intouchable ?

  

   Nous nous rendons bien compte que nous sommes condamnés à végéter dans notre citadelle de chair, à en éprouver la continuelle limitation, à ne pouvoir jamais sourdre qu’en notre intérieur même, genre de corail prisonnier de sa bogue, d’oursin ne pouvant guère s’éprouver qu’à retourner ses propres piquants dans le derme profond qui le constitue et le cloue à demeure. Ce sentiment de privation de liberté est le pire qui soit, il nous condamne à ne regarder que nos pieds, nous qui voulions posséder et l’éther et l’immense courbure boréale du monde. Oui, car nous nous éprouvons si limités que nos doigts ne saisissent que des feuilles d’air, que nos pieds ne font que du surplace, que nos esprits sont à la peine, ils s’élèvent si peu au-dessus de notre margelle de chair. Ne serions-nous qu’une île qui flotterait dans l’azur avec une consternante pesanteur nous berçant d’illusions ? Nous pensions voler alors que nous ne sommes qu’un point fixe perdu dans le vaste univers, peut-être le simple accident d’une météorite, un minuscule fragment perdu dans la grande plaine universelle, galimatias égaré parmi le concert des astres et des planètes. Tout ceci est si exténuant que nous en viendrions à souhaiter notre disparition, notre fusion dans le grand désert cosmique, notre dissémination parmi les spores illisibles de l’Infini.

   Mais ne nous égarons nullement en nous. Sortons de notre chrysalide affectée certes de bien des maux, mais qui donc pourrait atténuer notre sort, inverser notre destin, nous faire dieu à la place d’homme ? Nous sommes des éternels rêveurs, des tisserands d’imaginaire, des ‘peigneurs de comètes’. Et c’est bien là notre plus grande chance de nous distraire de qui nous sommes, de croiser le céleste chemin emprunté par des êtres de pure grâce. Car il convient de s’alléger au contact du nuage, de la bruine, de la brume, ces êtres de rien qui, en réalité, sont des êtres de tout. Ils sont ici et ailleurs. Ils tracent au ciel les chemins de l’invisible. Ils sont déjà à l’avenir alors que nous les pensions au passé. Combien nous nous sentons gourds, empruntés, nous qui traînons nos anatomies comme le bousier sa boule.

 

Nous avons trop de corps,

Et pas assez d’esprit.

Nous avons trop de matière

et pas assez de ciel.

Nous avons trop de lieux

et pas assez d’espace.

 

  Mais arrêtons de geindre, nous ne contribuons qu’à nous affaiblir, à mortifier la lourde texture de notre réalité. A simplement regarder qui vient à nous dans ce nuage de beauté, nous devrions déjà avoir dépassé notre condition, être devenus de séraphiques figures ne s’inquiétant ni de la rumeur des villes, là-bas, dans le souci des hommes, ni des lourdeurs et des misères de la Terre, mais seulement occupés à emplir nos yeux des tourbillons calmes de la joie, des pliures de baume de la félicité. C’est ainsi, les êtres de pure faveur nous entraînent dans leur sillage d’écume sans même que nous n’y prenions garde et nous sommes devenus autres, bien meilleurs qu’avant, bien plus vertueux que dans notre complexion d’hommes, tout disposés à goûter l’ineffable en sa vêture de lumière, en ses orbes de clarté.

    Mais regardez donc Idéelle-en-soi-pour-soi. Mais imaginez, un instant, que vous puissiez lui ressembler si une telle hypothèse n’était simplement stupide, tissée de tout l’orgueil dont les Existants sont capables afin d’échapper à leur sort, on doit le reconnaître, fort peu enviable. Mais que peut-on face au réel ? Celui-ci nous a assignés une place dont nous ne pouvons nous distraire qu’à l’aune de notre propre mort. On ne sort pas de ses empreintes, elles vous sont attribuées à vie et nul ne pourrait s’en affranchir qu’au péril de sa terrestre aventure.

   Idéelle-en-soi-pour-soi, qui est-elle, elle qui nous questionne, elle qui allume dans nos cœurs, non la braise du désir, seulement celle de la connaissance de ce qui est infini, tutoie l’absolu avec naturel et juste reconnaissance ? Sans doute a-t-elle forme humaine. Seulement de cette manière elle peut nous apparaître. Mais commençons par éliminer tout ce qui, d’elle, détournerait notre regard. Au loin, dans l’indéterminé de la vision, une manière de spectre dont il ne nous appartient nullement de décider s’il s’agit d’un homme assis, quelqu’un qui attendrait de rencontrer son improbable destin, d’un voyageur égaré parmi les apories de l’être, un rêveur d’impossible, puis mettons entre parenthèses ce parapluie ouvert qui fait signe en direction de quelque utilité dont cette Pure Effigie n’est nullement en quête puisque l’entièreté de son être est contenu en-soi, pour-soi, liberté-vérité dont Idéelle est la figure consommée, circonscrite à ses seuls contours. Car il en est ainsi des entités métaphysiques - ainsi les nommons-nous à défaut de disposer d’autre prédicat qui les définirait en leur essence -, elles ne nous apparaissent jamais qu’à mieux se soustraire à notre vue, à s’exiler de quelque geste qu’on pourrait leur destiner, à faire silence alors que notre bavardage ne tresserait tout autour de leur présence que les mailles d’un éternel ennui.

    Mais Lecteur, avant même que tu ne t’égares sur des sentiers de fausse compréhension, pensant par exemple qu’Idéelle est le lieu même où rougeoie l’égotisme, où s’affirme le vénéneux égoïsme, où se livre le culte de l’égomanie, que je te dise tes pensées poinçonnées au gré de la plus verticale erreur. Eventuellement ces prédicats tu pourrais te les destiner si, du moins, ils définissaient celui que tu es en vérité. Idéelle, quant à elle, se situe bien au-delà de ces affections pour la simple raison qu’elle n’a nullement à briller aux yeux de qui que ce soit.
 

Elle est, à elle-même,

le centre et la circonférence.

Elle est l’alpha et l’oméga.

Elle est la cause et la conséquence.

Elle est soi-même et tous les Autres

qui pourraient s’illustrer

sous son horizon

si ceci était possible.

Elle est la partie et le tout.

Identique à la merveilleuse sphère,

elle est la perfection même,

la beauté accomplie,

le Bien en son visage

le plus précieux.

   

   Sans doute, la jaugeant au gré de tes défauts, de tes vœux constamment inexaucés, de tes manques constants à être, la percevras-tu à la façon d’un microcosme, d’une manière d’infinitésimal que dominerait de tout son éclat le vaste macrocosme. Eh bien ta vue serait atteinte d’un cruel strabisme. Comment peux-tu ne pas apercevoir Idéelle en son mode unitaire, le microcosme ayant rejoint le macrocosme, si tu veux, le relatif connaissant enfin la mesure de l’absolu. Car son en-soi-pour-soi la met à l’abri des fâcheuses aventures qu’elle rencontrerait si elle voulait combler sa propre essence en ayant recours à des existences qui graviteraient tout autour d’elle. Elle est en une seule et même donation Elle et tout ce qui est Autre. Ce qui veut dire qu’elle atteint de facto cette complétude qu’il nous désespère tant de posséder un jour, nous les hommes de faible constitution.

    Son corps, fût-il diaphane, tu l’aperçois bien. Ne t’interroge-t-il ? As-tu déjà croisé telle silhouette au hasard de tes rencontres ? Non, certainement pas. Les dieux sont rares sur Terre et, par voie de conséquence, les déesses. Bien évidemment, tu l’auras deviné, lui attribuer un nom, la doter d’un statut, c’est déjà édulcorer la nature si pure de son être. Certes, mais il nous faut des clés de compréhension, partir du connu pour tenter de saisir l’inconnu. Par exemple si je dis ‘Aphrodite’, je dis en même temps Amour, Beauté. Je fais apparaître ces entités abstraites que sont l’Amour et la Beauté par la médiation de la déesse. Elle, la Déesse, n’est ni l’Amour, ni la Beauté, elle leur sert simplement de support. De la même façon, Idéelle en sa représentation picturale, formelle, est la vectrice qui en réalité ne fait sens qu’en direction de l’Idée, cet émerveillement, ce prodige à nul autre pareil.

   Souvent, nous les hommes, évoquons l’idée (présence minuscule), employant ce mot en lieu et place de ‘pensée’. Nous avons des ‘idées’, veut dire que nous ‘pensons’ à des choses éminemment terrestres, ourlées de matérialité, soudées au concret comme le coquillage l’est à son rocher. Être humain est ceci : toujours se rapporter à des inférences logiques, déduire la pluie de l’orage, déduire l’orage du ciel, puis nous renonçons à poursuivre notre quête au-delà, estimant avoir épuisé le sujet. Mais comment donc ne nous posons-nous jamais la question des dieux qui habitent l’empyrée, puis de l’Idée selon le mode platonicien, dont ils ne sont que les risibles rejetons ? Les dieux sont en partie humains au motif qu’ils nous requièrent afin d’accomplir les œuvres dont ils sont les démiurges. Les dieux, nous les humanisons afin que, les faisant à notre image, ils soient plus proches et que, peut-être, un miracle se produise qui fasse des hommes des dieux. Sur cette tentation anthropomorphique, lisons ce qu’en dit Jules Toutain dans son compte-rendu consacré à l’ouvrage ‘De l'anthropomorphisme ou de l'introduction de l'élément humain dans la religion’ :

   « Ce ne fut pas seulement dans sa forme extérieure, matérielle, que les Grecs se représentaient chaque divinité sur le modèle de l’homme ; ce fut sur le plan intellectuel et moral. Ils lui prêtèrent les sentiments, les passions, les joies, les douleurs qu’éprouve l’humanité. De tous les êtres divins ils formèrent une société ; entre les membres de cette société, ils imaginèrent des liens de famille, des rapports d’amitié, des rivalités, des jalousies comme entre les humains. Les poèmes homériques tracent de cette société divine le tableau le plus précis en même temps que le plus varié et le plus vivant ; c’est par eux et chez eux que nous connaissons le mieux l’anthropomorphisme hellénique. »

   Tu vois, Lecteur, ce que je disais précédemment à propos des inférences logiques apparaît ici de manière évidente dans ce processus d’humanisation des dieux. De fait, pour l’homme, les dieux ne sont plus des dieux, à savoir de pures entités vivant de leur propre essence et ne cherchant rien au-delà. La volonté humaine, non seulement s’est approprié leur image, mais a établi tout un réseau de relations (inférences) dans lequel la notion même de déité se dissout, puisque ceux qui en ont reçu la grâce ne se justifient plus qu’au travers de tout un maillage sémantique qui les fait cousins, frères à l’intérieur de la grande famille humaine.

   Ainsi, détachés du sceau divin dont ils auraient dû assurer la pérennité, rejoignant la ‘terre des hommes’, ils ne sont plus ‘qu’humains trop humains’, et libèrent ainsi le vaste champ où rayonnent les seules Idées. Si Idéelle présente figure humaine c’est dans le but qu’elle nous demeure perceptible. Son image n’est que l’écho, le halo d’une réalité bien plus haute dont il ne nous revient nullement de tracer les traits car on n’esquisse pas ce qui est de la nature de l’Être. L’Être est en-soi-pour soi, tout comme Idéelle est cet Être indéfinissable dont, tout au plus, nous pouvons avoir l’intuition, jamais former l’image en nous. Sans doute est-ce pour cette raison seulement d’une approche, que l’Artiste l’a vêtue de ces contours flous, illisibles. Ils sont les traits de la grâce. Ils sont les rayons de la Beauté venue sur Terre nous dire l’exception du regard.

    Mais, après avoir connu brièvement le Ciel des Idées, il nous faut revenir à de plus terrestres représentations. L’image est lissée d’une intime douceur. Une manière de camaïeu gris-beige qui ne fait que tenir Idéelle à distance. Ce à quoi se destine cette poétique présence, apparaître selon une vision qui nous la rend précieuse. Ce sont toujours les fleurs que nous n’avons nullement cueillies que nous rêvons, un jour, de réunir en bouquet, afin d’en humer la troublante fragrance, un tourbillon se lève en nous qui confine au vertige. Ces êtres de pur prestige vivent dans un lointain qui toujours se dissout dans la transparence d’un gel, l’intimité d’une résine comme s’ils étaient les âmes tutélaires des espaces sylvestres et ne se donnaient que dans une manière de retrait. C’est sans nul doute leur valeur d’absence qui nous les rend si chers.

   Alors, tout ce qui se situe autour d’eux, prend la forme d’une pure relativité. La terre, les villes, les hommes s’effacent pour ne laisser, en une lumière diffuse, que Celle qui en est la légère floraison. Ce que nous prenons pour un parapluie (certes sa forme nous inviterait à le penser), n’est en réalité que l’écho d’Idéelle, son aura, son propre resplendissement sur la courbe alanguie des choses. Combien, regardant cette image sereine, nous éprouvons un sentiment de calme et d’heureuse complétude ! Toutes les failles dont nous étions traversés, tous les avens et les abîmes qui creusaient notre quotidien, voici que tout se comble, voici que tout s’éclaire, que nos anatomies internes sont atteintes de cette unique et délicate clarté qui plane ici et là avec un glissement d’aile, une onction si légère.

   C’est bien la consistance du rêve dont nous apercevons la touche si délicate, proche d’une aquarelle. Aussi, l’observant avec attention et retenue, nous faisons silence car notre parole pourrait offenser Celle-qui-vient-à-nous et nous fait être à emplir nos yeux de reconnaissance. Nous n’arrivons à notre intime présence qu’en cet effleurement, ce frôlement, cette étonnante vision. Un Soleil se lève depuis son heureuse nébulosité ! ‘Indifférence’ était le titre de cette image. Ce mot indique un état d’insensibilité, de détachement par rapport aux choses du monde. Ceci voudrait dire que nul ne pourrait l’atteindre, Elle-la-Déesse. Ne serait-ce l’essence de l’Idée que de soustraire à ce qui voudrait la requérir et, possiblement, la faire tomber dans la contingence, se vêtant des contraintes de la facticité ?

 

Demeure donc en ton Olympe.

Nous, les hommes,

demeurerons en notre Terre,

les yeux levés vers ta Magique Figure.

En Amour nous serons

le temps de notre fragile éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
29 janvier 2021 5 29 /01 /janvier /2021 09:26
Quelle est donc cette déshérence ?

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

   Nous voulons regarder, nous voulons voir. Mais quelle est cette taie d’ombre qui voile nos yeux ? Quelle est cette obscurité native qui ne nous révèle des choses et du monde qu’une évanescente et confondante figure ? Moins que l’approximation d’une visée, c’est dans un genre de cécité que nous nous réfugions comme si nous ne voulions prendre conscience de ce qui, hors de nous, ne cesse de nous interroger, de nous mettre en échec, de nous reconduire dans un chaos originel dont, encore, nous ressentons les sourdes convulsions, un feu en notre corps, une combustion en notre esprit. Tout devient si étrange qui fulgure dans l’espace, qui vrille en notre chair le peu d’assurance réfugiée en son sein.

   C’est un bruissement, un sourd dialogue de guêpes qui vient à nous, nous en sentons le venin solaire tout contre le métal lisse de notre peau. Parfois, cela fait son tintement de gong, son gros bourdon pareil à celui de Notre-Dame et il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions Quasimodo lui-même en sa massive roture, en son anatomie mal équarrie, en son ‘inquiétante étrangeté’. Constamment, nous sommes habités de ces ombres qui croissent dans le silence de notre caverne, tapissent l’envers de notre univers, habillent notre intérieur d’une chape de suie. Alors, comment s’exiler de soi, comment s’extraire de son corps, chrysalide s’exonérant de sa tunique de fibre pour gagner l’air serein tissé de gouttes de cristal ? Ce que nous voudrions être, dans l’immédiateté des choses présentes, cette lumière qui empourpre le couchant ou teinte l’aube de bleu en son ineffable vérité. Une simple mais efficiente clarté qui n’aurait nul besoin d’un corps, mais serait pure musique parmi les Sphères du Monde.

   Nous regardons devant nous qui nous fait face et pose son énigme. Nous apercevons bien une figure humaine dans la réalité de son être. Nous pouvons dire le bandeau rouge qui ceint ses cheveux, nous pouvons dire le bras, la main, leur initiale pureté, la couleur de résine que saupoudre la légèreté d’un talc, dire la vêture, le blanc de son encolure, le chandail grenat qui incline vers la nuit. Mais pouvons-nous dire le visage dans l’exactitude de ses traits ? Non, nous le pouvons et ceci pourrait bien nous délivrer le message qui, depuis toujours nous hante, cette perte de soi de ce qui est dans l’illisible, dans les marges, dans l’abîme qui, toujours, s’ouvre au-devant nos pas et nous précipite dans notre propre néant.

   Est-ce un hasard si l’Artiste qui a commis cette œuvre a biffé l’épiphanie de son Modèle, le réduisant ainsi à l’état de pur mystère ? Nous en sentons la vive brûlure toute contre le dard de notre lucidité. Nous voyons bien qu’il y a un problème, que nulle Raison ne nous aidera à démêler les fils embrouillés de la pelote, que notre tension en direction du connaître ne sera jamais qu’une aporie de plus dont nous ne pourrions émerger qu’au motif de ‘la mauvaise foi’ sartrienne, cet envers de la liberté que nous plaçons sur les choses à défaut de les connaître, d’en percer le derme, d’en deviner la subtile source.

   Constamment, nous sommes livrés à notre propre désarroi. C’est bien parce que nous sommes des êtres finis, bornés dans leur existence, que nous portons notre envieux et curieux regard vers d’autres horizons que ceux qui nous sont habituellement confiés. De tous nos vœux, de toute la force de notre âme nous essayons de convoquer les dentelles étincelantes de l’Intelligible, d’halluciner l’Absolu comme s’il pouvait nous féconder, nous réaliser en totalité ; nous nous efforçons de posséder cet ultime pouvoir de l’Idée, être qui jamais ne se donne pour saisissable, ce qui en fait l’inouï prestige.

   Que dresse ce ‘Portrait inachevé’ dont nous pourrions tirer quelques hâtives réflexions ? Sans doute nous faut-il procéder par analogies, seule manière d’y voir plus clair. Lorsque nous ne pouvons inférer à l’égard des choses que de brèves et fragmentaires pensées, il nous faut consentir à avoir recours à des modèles. Leur compréhension nous aidera dans la résolution de l’énigme.

   Ce Visage : tablette cunéiforme de Mésopotamie que la force du temps aurait usée jusqu’à rendre illisibles les signes qui y figuraient. Il ne demeurerait que l’image de quelques poinçons épars se diluant dans l’histoire immémoriale des civilisations.

   Ce visage : architecture babélienne identique à la représentation de Brueghel l'Ancien, un curieux assemblage de langues, un bruit de fond du monde sur lequel ne se détachent plus les paroles des hommes. Image de la confusion dès lors que l’unité perdue, partout règne le désarroi et la perte de soi dans un jargon qui ne parvient plus à se saisir lui-même. Perte de l’essence du langage. Les mots ne sont plus que les briques d’antiques temples dont les plans ont été égarés. Stupeur des archéologues face à cette incompréhensible mutité.

   Ce visage : illusion rimbaldienne. Suivons le Poète :  

“Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.”

   Outre que ce dérèglement pourrait conduire à toutes les aberrations visuelles possibles, les hommes sont si peu poètes, bien plutôt des faiseurs de prose ‘sans rime ni raison’, si bien que leur langage sombre le plus souvent dans un tumulte dont eux-mêmes ne parviennent plus à démêler ‘le bon grain de l’ivraie’. L’usage, ici, des lieux communs, des formules toutes faites, montre bien l’embarras dans lequel nous sommes de préciser les esquisses d’un réel qui faseye et menace de sombrer.

   Ce visage : artefact lacanien perturbant le ‘stade du miroir’, ce processus faisant de l’enfant qui se reconnaît dans sa surface réfléchissante le principe même de son identification, les fondements de la constitution de son moi. Ici, le ‘moi’ du Modèle, le ‘moi’ du Voyeur sont à égalité d’indécision. Nul ne se reconnaît qui ne reconnaît l’autre. Effacement de toute altérité et, conséquemment, de toute position de Sujet. Objet faisant face à un autre Objet. Réification des consciences jusqu’à parvenir à la totale incompréhension de tout phénomène.

   Observant cette œuvre, nous sommes foncièrement, radicalement questionnés par la dalle immobile du visage, bien moins par le reste de la représentation, ce corps partiel certes, mais que nous pouvons reconstruire au gré de notre imaginaire. Eu égard à leur caractère de multitude partout présente, les corps nous sont familiers, ce à quoi ne pourraient prétendre les visages, ils sont inscrits dans le cercle étroit d’une singularité. Leurs propriétés sont individuelles, nullement transposables à tout autre visage qui prétendrait être le calque d’une forme homologue. Il ne peut y avoir homologie d’un visage à un autre. Chaque épiphanie ne peut rendre compte de sa présence qu’à elle-même, c’est le signe de sa liberté et de sa constitution. Il y a donc une sorte de ‘banalisation’ des corps en même temps qu’une essentialisation du visage.

   Ce n’est pas un hasard si, parmi les cinq sens de la perception - le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue, le toucher -, quatre d’entre eux trouvent leur site d’élection dans le visage. Quatre sens faisant SENS jusque dans le luxe inouï d’une homophonie lexicale. N’est-ce pas une vérité ? Bien évidemment ceci ne veut nullement dire que le corps serait de surcroît, que nous pourrions nous en passer et continuer notre chemin sans plus de souci. L’homme est un tout mais sous l’ascendant du visage. C’est bien en lui, dans la plus évidente singularité d’une personne, que peuvent apparaître, aussi bien la lueur d’une intelligence, le lieu d’une émotion, se deviner la source d’une vertu ou bien son contraire. Notre visage est sculpté à tel point par notre esprit, modelé par notre âme, qu’il se donne à entendre tel le sceau que nous tendons aux autres de manière à ce qu’ils puissent nous saisir en notre plus cardinale ressource.

    Joubert, dans ses ‘Carnets’, ne propose-t-il pas cette pensée éclairante ? :

   « Ce n’est guère que par le visage qu’on est soi. Et le corps nu d’une femme montre son sexe plus que sa personne… La personne est proprement dans le visage ; l’espèce seule est dans le reste. »

    Il importait donc de s’arrêter un instant sur cette face puisqu’elle a constitué, pour l’Artiste, l’espace d’une interrogation. Parvenus ici, nous serait-il possible de faire l’économie du beau concept ‘d’épiphanie’ tel qu’abordé par Emmanuel Lévinas ? Nous donnons la citation glanée sur le Site ‘Lire Derrida, l’œuvre à venir’, tellement celle-ci va droit au cœur du sujet, là même où le sens (encore lui !), fulgure et montre sa profondeur :

   « L'expression originelle du visage se dit : "Tu ne commettras pas de meurtre". Son épiphanie suscite la possibilité de se mesurer à l'infini, sans en prononcer le premier mot. L'infini se présente comme visage, il paralyse mes pouvoirs, il instaure la proximité même de l'Autre.

   Un être, depuis sa misère et sa nudité, s'exprime et en appelle à moi. Dans la droiture du face à face, sans l'intermédiaire d'aucune image plastique, il invoque l'interlocuteur et s'expose à sa réponse et à sa question. Ce n'est ni une représentation vraie, ni un acte, mais je ne peux pas rester sourd à son appel. En suscitant ma bonté, il promeut ma liberté. »

  

   Quelques rapides commentaires

  

   La signification du visage, tel qu’envisagé en son caractère infini, ‘sacré’, en son acception de « sacrer roi », de reconnaître une royauté, cette valeur donc se déploie sous l’injonction d’un meurtre à ne pas commettre. Le serait-il et il s’agirait d’un régicide, c'est-à-dire d’atteindre la personne même du Monarque, laquelle au motif du droit divin se réfère à Dieu en personne. Offenser le visage, c’est d’un seul et même geste, condamner le Roi, et à travers lui porter gravement atteinte à Dieu. On voit combien le visage recèle en lui de notations vertigineuses, images d’un abîme qui s’ouvre devant l’homme s’il en profane l’étrangeté. Car il y a bien ‘étrangeté’ dès lors que l’on questionne ces entités métaphysiques qui nous dépassent et nous reconduisent au centre de notre microcosme humain si étroit, à peine une étincelle dans le grand feu universel.

   « La proximité même de l’Autre », la Majuscule à l’initiale nous reconduit à la qualité d’une spiritualité, d’une demande muette mais infiniment fondamentale, cette proximité est exposition, vis-à-vis de l’interlocuteur, « à sa réponse et à sa question », ce qui veut dire que l’Autre n’existe qu’à l’aune de mon regard, de mon approbation. Et que, par simple phénomène d’écho, de réciprocité, je n’existe moi-même qu’à être reconnu par l’Autre. Une conscience fait face à une autre conscience et se déploie à l’aune de cette rencontre. Etonnante puissance de l’événement lorsqu’il permet l’assomption de deux personnes au centre même de leur unité ontologique. N’y aurait-il ce phénomène de l’union et tout demeurerait dans un sourd mutisme, et tout s’effondrerait de soi sous le faix d’une lourde incompréhension.

   Alors se devine la vigueur du point focal de l’œuvre. Ce visage sans relief ni profondeur, sans sourire ni regard, ce visage déserté de ses propres prédicats flotte infiniment quelque part dans un espace sans limites, un temps sans heures ni minutes. Ce visage erre dans les confins d’une immense solitude, dans les régions froides et sans vie d’une naissance qui ne pourrait avoir lieu, d’une parole qui ne pourrait s’élever, d’un sourire qui demeurerait dans les frimas d’hiver et ne connaîtrait nullement son printemps, cette sortie hors de soi, ce rayonnement qui est la puissance même d’exister.

   Cette peinture est d’autant plus réussie esthétiquement qu’elle réalise cette insoutenable tension, qu’elle porte au jour cette déchirure qui nous traverse comme la tragédie du genre humain : l’éblouissement d’une chair veloutée que vient reprendre en son sein cette triste énigme qui, en même temps est notre joie, ce visage sans visage, cette pâte aveugle, ce masque de cire, ce mot troué de silence. C’est la question qui nous tient en haleine et nous fait poser, chaque jour qui passe, notre pas sur une terre nouvelle dont nous ne savons quelle sera sa nature, félicité, éblouissement, chute ou bien élévation pour plus haut que soi. C’est cette indétermination qui nous fait hommes et femmes sous le ciel courbe, sur la terre qui fuit au loin vers son illisible horizon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher