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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 09:32
Eloge de l’automne

Allée de hêtres en automne

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                               Depuis mon Causse, ce 22 Septembre, premier jour d’Automne

 

 

                  Très chère Solveig,

 

    Comment ne pas commencer par l’évocation de ton beau prénom « Solveig », deux syllabes bien frappées qui disent ce beau « chemin de soleil » dont vous, les Nordiques, fêtez la « Midsommar » en allumant de grands feux, lors de la Saint Jean, sur les places des villes, sur les lacs qui brillent de mille lueurs ? En réalité une explosion de bonheur, le soudain surgissement d’une joie longtemps contenue, elle n’en revêt que plus d’éclat. Vous êtes, vous les presque Polaires, des natures retenues, discrètes, dissimulant toujours vos sentiments, si bien que ce grand feu devient le symbole évident de votre générosité auprès des choses, de votre naturelle inclination à fêter la nature, à la reconnaître pour votre confidente, sinon le miroir de votre âme.

   T’en souvient-il de notre rencontre, il y a de longues années de cela, de notre « au revoir » qui n’aurait nul lendemain, l’été touchait à sa fin et déjà les premières brumes se posaient sur l’étendue liquide du Lac Roxen, et déjà les premiers brouillards s’accrochaient aux boules des lampadaires, le soir venu ? T’en souvient-il ? Vois-tu, ma voix passe et repasse, telle une antienne, tel le prélude des frimas qui bientôt porteront au blanc les aiguilles des épicéas, métamorphoseront les forêts en de grandes mares silencieuses que les troupeaux de rennes traverseront lentement, pensifs, mirages se dissolvant à même la tombée du jour. Oui, toujours « l’automne » rime, pour la plupart des cœurs, avec « monotone » et c’est une tristesse qui se dépose au fond des yeux, leur donne cet air étrange, égaré, pareil à celui d’un enfant perdu qui ne trouverait la trace de son chemin.

   Ce doux vague à l’âme, cette manière de déshérence qui affectent les existants, je les ai autrefois rencontrées au Québec. Là aussi l’été se perdait dans la trame du passé, les ombres s’allongeaient, les lumières se faisaient plus discrètes, la fraîcheur matinale laissait filtrer les premières aiguilles du froid. On ne voyait plus guère de jeunes gens partiellement dénudés sur les pelouses, plus guère de suisses, ces sympathiques petits rongeurs à la robe rayée, venir demander leur pitance aux abords des parcs ; les gens marchaient plus vite, ne s’attardaient pas, comme si leur progression rapide avait pu enrayer les premières atteintes de la saison. Lors des soirées entre amis, le caribou, cette boisson fortement alcoolisée, avait beau enflammer le palais, les étoiles, dans la tête, avaient bien du mal du mal à tracer leur chemin de félicité. Je crois que le message de Gilles Vigneault dans son beau refrain : « Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », dit bien cette effusive mélancolie qui s’empare des esprits et, parfois, sommeille à bas bruit, ne laissant plus percevoir de sa liane de tristesse qu’une ride traversant le front, stigmate à peine visible mais si présent. Je te le demande, Sol, la survenue de l’automne est-elle une telle perte que plus rien de lumineux ne deviendrait visible, que les sons joyeux regagneraient leur bogue, que l’amour revêtirait ses gants de laine, que les caresses mourraient au bord de leur profération, que le sens des choses s’amenuiserait au point de ne plus paraître ?

    Mais que je te dise ici l’automne en son flamboiement, en son rayonnement. Que je te dise l’automne en son inestimable faveur. Ce matin, de bonne heure, j’ai pris mon bâton de marche, me suis vêtu d’un chaud blouson. Sitôt ma porte ouverte, une onde de fraîcheur a envahi ma peau. Tonique, bien plutôt que dérangeante. Le salut du jour, si tu veux, la disposition de la terre blanche du Causse à accueillir mes pas. Peux-tu comprendre le bonheur qu’il y a, pour moi, à fouler ce sol ami, à entendre le craquement des feuilles sous la semelle amicale de mes chaussures, la chute des glands parfois, on dirait une grêle venue d’on ne sait où ? Te dire combien je comprends l’émotion qui vous étreint, vous les Nordiques, à entrer dans l’arrière-saison, n’exonère nullement mon attrait pour cet automne qui se donne au plein de mes affinités.

   En réalité, cette belle lumière dorée, ces rayons de miel qui coulent au ciel, le tapissent d’un lumineux onguent, ces heures lentes à venir, cette course alanguie du soleil, peu de temps au zénith, une flânerie à l’aube et au crépuscule, voici de quoi enflammer mon âme romantique, lui donner de solides appuis terrestres, l’ouvrir aux cimes de la poésie.  Tu le sais, Solveig, je suis un terrien. La terre je la sens en moi, j’en éprouve l’onctuosité de glaise, la souplesse de limon, j’en devine l’écoulement de source partout où ma peau veut bien lui donner accueil. L’automne est le chant de la terre, sa plus évidente manifestation. Ramenées aux éléments, les saisons sont ceci : le printemps est déploiement de l’air en lequel se donne la profusion végétale. L’été est le royaume du feu, la fulguration de la boule solaire dans sa brûlante expansion. L’hiver se donne tout entier au domaine de l’eau, pluie, neige, hautes congères qui alourdissent le socle du vivant.

   Seul l’automne possède cette dimension agraire, cette maternante mesure, c’est un peu comme si, redevenu graine primitive, froment originel, mon corps de mince destinée pouvait retrouver le lieu de sa germination. Certes, disant ceci, je dis en même temps immersion, invagination, recueil au sein même de ce qui me donna asile en son amniotique domaine, sorte de plongée dans l’abîme indistinct, flou, non perceptible mais tissé de tant de vertus que, toujours, le corps en conserve mémoire, en éprouve la nostalgie. C’est ceci que creuse en moi cette saison qui possède la tonalité languissante de l’adagio, le clair lyrisme de la cavatine, c’est le violon languissant qui vient à ma rencontre, le clavecin qui égrène ses trilles parmi le bruissement des feuilles. Oui, je sais, Solveig, le romantisme n’a plus guère cours aujourd’hui, sa fortune est passée qui luit au loin pareille à une étoile en train de tirer sa révérence.

    Mais se refait-on jamais ? Change-t-on la couleur de ses yeux ? Imprime-t-on à sa marche un autre rythme que celui qui nous fut attribué, dont jamais nous ne diffèrerons ? Du « Monde comme volonté et comme représentation », je conserve la « représentation », laissant la « volonté » à ceux qui souhaitent en éprouver la puissance. Il me semble que l’automne est la face inversée de cette puissance que les hommes revendiquent depuis l’avènement des temps dits « modernes ». Mais que veut dire « modernité » sinon la position d’une époque par rapport à une autre, donc l’expression d’une relativité ? L’automne se donne depuis le lieu de sa modestie, de son retrait, et n’attire à lui que ceux dont le regard ne demande rien, sinon le juste emplissement d’une subtile volupté, un effleurement de la chair, la diffusion d’un pollen tout près de soi, à la manière d’une brise.

    M’accompagnes-tu encore sur le tracé de mon chemin ? Oui, je sais, il s’est perdu parmi le lacis des pensées. Mais il revient à toi, mais il revient à nous pour nous attacher à la terre, dire sa contrée de juste bienveillance. Toujours j’avance sur ce tapis de feuilles qui me dit le lieu exact de mon être. Au loin, le ciel est haut levé dont le tissu paraît être de pur cristal. Parfois, il se met à tinter et l’on penserait le voir se transformer, dans l’instant, en une nuée de gouttelettes légères, en une pluie bienfaisante. Les plateaux coiffés de chênes inclinent à la rouille, juste dénudés ce qu’il faut pour que se dévoilent, ici et là, quelques plaques plus claires, ces sols de calcaire qui sont l’âme du lieu, sa manifestation la plus apparente. Le vert de l’herbe s’est teinté de jaune, on le disait si proche d’une savane, cette manière de liberté immense que rien ne semble pouvoir contrarier. Les collines descendent en pente douce vers le massif encore ombreux des combes. Comprends-tu, Sol, tout le bonheur qu’il y a à simplement être le témoin de cette nature si sobre, un enfant pourrait en tracer la figure à l’aide d’un simple crayon sur le vierge d’une page ?

   Combien je te sais attentive au délicat bruissement de l’air, au chemin solitaire qui traverse le secret de la forêt, à la présence modeste de la haie où pépient les oiseaux ! Ce que mon Causse me livre d’immédiate faveur, tes lacs aux eaux claires, tes forêts d’épicéas et de bouleaux t’en font identiquement le don. C’est bien d’un constant émerveillement dont il s’agit. C’est bien d’une surprise de laquelle nos contemporains commensaux se détournent bien trop souvent, leurs yeux abusés d’images se couvrent de lourde cataracte. Tout au fond du paysage, un feu a été allumé, une fumée grise monte et s’évanouit dans le ciel. Tu sais, les couleurs de l’automne sont si belles, chatoyantes, rassurantes en quelque façon. Tous ces beiges, tous ces bruns sont enveloppants, ils font, tout autour du corps, comme une tunique de bure dans laquelle se retrouver avec humilité et bonheur.

   L’œil n’est jamais rassasié de s’accorder à cette palette qui dévoile cet « auburn » semblable à la tuile, ces « chaudron » qui crépitent sous le feu de l’âtre, qui offre ses « tabac », on en sent l’odeur de miel ; qui fait surgir ces « terres d’ombre », elles sont les lignes brillantes d’une glèbe que le soc a retournées, nous livrant ce mystère du sol qui est un peu notre propre mystère, peut-être le lieu de notre provenance. Je crois que nous ne sommes que des bourgeonnements de la terre, de la poussière provisoirement assemblée qui, un jour, retrouvera son état primitif, une simple poudre, une cendre dont nul n’aura souvenance, sauf les pierres, les lézardes, les fissures, images de l’abîme en sa parole dernière.

   Je le sais bien, Solveig, le Causse n’est nullement la terre la plus appropriée pour chanter les louanges de l’automne. La Sologne, par exemple, avec ses lacs et surtout l’immensité de ses forêts serait bien mieux indiquée. Toi, la Forestière, tu pourras aisément imaginer les hauts chênes aux feuilles couleur de marrons, les peupliers lançant dans le ciel leur flamme d’or, la vibration des charmes dans leurs robes ambrées. Mais, pour assuré que l’automne est flamboyance des tons, tout autant est-il polyphonie des états d’âmes. Ceci, chacun le sait, qui y voit la prodigalité de la nature, alors que d’autres n’y rencontrent qu’une infinie tristesse au seuil de la froide saison d’hiver, de son dénuement. Commenter l’automne eut pu consister à décrire la belle toile de Claude Monet « Effet d’automne à Argenteuil » avec sa riche et douce palette, l’or des frondaisons s’enlevant sur fond d’une eau miroitante, d’un bleu translucide. Mais vois-tu, pour clore ma lettre, je citerai simplement le tableau de Guiseppe Arcimboldo, intitulé « L’Automne ». Et pour la raison que cette représentation anthropomorphe de la nature conjoint la feuille, le fruit, le bois, mais aussi, mais surtout la présence de l’humain et sa tonalité émotionnelle. Car tu le sais bien, sans les hommes la nature ne serait rien, l’automne une simple variation de la lumière, une déclinaison de couleurs.

 

Eloge de l’automne

« L’Automne »

Guiseppe Arcimboldo

 

***

 

   Curieux, tout de même, que cette figure emmêlée à cette profusion naturelle dont elle provient, dont elle émerge à la façon d’un simple prolongement. L’homme en son « état de nature » pour m’exprimer en termes rousseauistes. Arcimboldo nous livre un portrait archaïque sous tes traits d’une étroite association du végétal et de celui qui est censé en dominer la simple venue à l’être. Ceci me fait penser à la posture des Anciens Grecs pour qui la « phusis » (que l’on traduit habituellement par le terme commode et simplificateur de « nature »), les mettait en contact immédiat avec le surgissement continu et toujours renouvelé des choses. Tous les étants se donnaient à eux sous le mode du jaillissement, du déploiement, de l’effusion comme si tout s’extrayait sans cesse d’une inépuisable « Corne d’abondance », si bien que les hommes n’avaient encore installé nulle coupure entre ce qu’ils voyaient et eux qui voyaient. Tout était en excès de soi et le don était continuel qui paraissait sans autre fin et motif que l’effusion pour l’effusion.

   Alors, Sol, il n’y avait nul hiatus entre l’homme et le monde, nulle césure entre « sujet » et « objet », cette invention des temps modernes qui exile qui nous sommes de ce qui vient à nous, nous fait être d’étranges archipels dispersés aux quatre vents de l’errance, des hommes privés d’orient. N’as-tu, tout comme moi, cette certitude de la surrection continue de la présence, lorsque, immergée au plein de la nature, dans un acte de donation réciproque, le plus souvent d’essence solitaire, les choses se livrent à toi en même temps que tu te confies à elles sans délai, sans arrière-pensée, sans élaborer les concepts artificiels « d’objectivité, de « subjectivité. Ceci, tu l’as maintes fois éprouvé en ta chair même, tu es fragment du monde, tout comme le monde participe de qui tu es. C’est ceci qu’il faut éprouver au fond de soi, ce sentiment d’appartenance, ce lien indissoluble, cette intimité, cette affinité de ce qui est soi, de ce qui est autre. Ainsi seulement nous parvenons à nous doter d’un regard exact qui voit le réel en son fond le plus juste.

   Certes, Arcimboldo n’est pas un Ancien Grec mais, à mes yeux, son propos rejoint celui de ces hommes saisis d’étonnement au contact de l’arbre, du ciel, du soleil, de la rivière en sa miroitante course. Ce que nous livre le peintre maniériste, c’est l’image d’une totalité accomplie. L’homme ici représenté, qui symbolise l’automne, est lui-même automne en son fond, feuille, grappe de raisins, écorce et même tonneau fabriqué par l’artisan. Le chromatisme volontairement limité assemble le divers et l’harmonise, transcende le chaos en l’organisant en cosmos heureux, signe de joie et de plénitude tout en réserve, certes, mais visible, immensément visible pout tout œil exercé à percevoir les convergences, les fusions, les polarités, les conjonctions, tout ce qui fait sens au motif de la condensation du réel, de l’incandescence qui, parfois le sublime en un foyer d’indépassable évidence. C’est bien ceci, Solveig, l’évidence d’un monde dont il faut nous doter, non une certitude purement égoïque mais une venue à soi dans la modestie et le silence d’un chant originel qui dirait, en une même note, le soi et son entour enfin confondus dans l’unique, l’ineffable, l’indicible se proférant à même leur retrait. Comme une vague hauturière qui porte en soi, dans le même mouvement, flux et reflux, l’un naissant de l’autre, l’autre résultant de l’un. Oui, je sais, vieux rêve de l’humanité jamais atteint par définition, simple chemin vers…,simple esquisse que nul dessin ne comblera. Mais, ma très chère du Nord, ne crois-tu qu’à défaut d’être les pratiquants naïfs d’une religion, il nous faut manifester une foi en la vie qui, à tout le moins, nous sauve de nous-mêmes ?

   Arcimboldo tenant son pinceau, n’était-il animé d’une telle foi ? Son « Automne » qui aurait pu apparaître sous la forme d’une tristesse pré-hivernale, une anticipation de la vie en son retrait, autrement dit porteur d’un funeste présage, son tableau, bien à l’opposé, n’est-il pas ce miraculeux équilibre entre les vertus apolliniennes et les déchaînements dionysiaques, une heureuse progression de funambule au-dessus d’un vide saturé de prospérité, de fortune, le fléau d’une balance arrêté en son point exact, là où s’énonce la parole décisive du milieu du jour ? La lumière est encore levée, l’ombre se retient en quelque lieu secret. Une étoile au ciel, tout comme toi dans ce crépuscule qui, sans doute, gagne les hauteurs du septentrion.

 

   Sol, demeure en toi avec cette belle certitude d’être celle qui, à la « Midsommar », fait chanter les bûchers au bord des lacs que la nuit approche dans sa plus exquise douceur. Toujours une clarté et la ténèbre s’efface.

 

   Celui qui arpente le Causse en cet automne si lumineux. Il ne saurait avoir de fin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 10:06
Là où tout se donne dans la joie

Irlande du sud

Source : Magaweb

 

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   Le ciel est lourd ce matin sur Paris, un ciel d’orage qui plane bas, un ciel de schiste qui pourrait bien ensevelir sous sa pesée la moindre vie, reconduire les trajets des Existants à néant, réduire les immeubles haussmanniens à une poudre blanche dont rien ne ressortirait qu’un silence éternel. Sensation d’étoupe que vient renforcer le fleuve d’une foule compacte ivre d’elle-même, au bord d’un possible évanouissement. De partout viennent les meutes pressées, de partout arrivent les escadrons d’Errants aux yeux hagards. Ils font leurs bruits de criquets, leurs bourdonnements de frelons qui percutent les feuilles, en lacèrent le derme, il n’en reste que des limbes troués emportés par le vent. On se presse, on se bouscule sans égard pour l’autre, on veut vivre dans l’urgence, effacer de l’existence toute trace apollinienne, se vouer aux débridements dionysiaques, boire le jus de la treille pareil à du sang, s’en badigeonner le corps, en enrubanner son âme, la métamorphoser en momie au fond de son sépulcre

    Suis-je le SEUL HOMME dont la raison n’ait encore été atteinte, dont la jugeotte demeure intacte, manière d’Insulaire vivant à l’écart du grand maelstrom urbain ? Mais pourquoi les gens sont-ils si pressés de se précipiter tout contre la proue de leur destin, d’en percer peut-être le fragile épiderme au risque de se retrouver hors d’eux, sans possibilité aucune de se rejoindre, de regagner le pli rassurant de leur conscience ? Pourquoi tout ce mouvement identique à un feu de Bengale fusant dans quelque noce barbare ? La déraison a-t-elle frappé l’humanité de stupeur ? Les Figures sont-elles devenues des automates fous ? Que veut dire ce genre de chaos qu’elles entraînent à leur suite, les précipices qu’elles creusent, les abîmes qui s’ouvrent à même le ciment des trottoirs, longues fêlures qui pourraient bien être le dernier lieu de notre aventure humaine ?

    Je sors tout juste du métro, traînant derrière moi, à la façon de boulets, des grappes de Voyageurs dont je sens bien qu’ils nourrissent quelque haine à mon encontre. Qu’ai-je donc fait qui soit répréhensible, qui mérite le châtiment ? Je sens bien que si je ralentissais le pas, certains d’entre eux s’accrocheraient à mes basques et que ma vie alors ne tiendrait qu’à un fil. Heureusement je suis d’une nature foncièrement robuste, j’accélère le pas et, en un rien de temps, je sème mes Poursuivants. J’entends leur pathétique halètement pareil à un soufflet de forge, je sens la braise de leurs yeux qui perce mon corps, je perçois les griffes de leurs doigts qui lacèrent l’espace, n’en retiennent que quelques copeaux, une misère ! Je ne vais pas les plaindre, tout de même !  

   J’ai tourné le coin d’une rue aussi vite que j’ai pu, je me suis réfugié dans l’encoignure d’une porte cochère, dissimulé par le ventre d’une grosse poubelle. L’armée de Gueux, je l’ai sentie frôler mon dérisoire refuge, j’ai entendu le martèlement de leurs galoches sur la dalle noire du bitume. Puis le son a décru. Ils étaient loin mais je supputais que d’autres vagues d’Ecumeurs de vie ne tarderaient à se manifester, que mon sort ne tenait qu’à la diligence avec laquelle je me hâterais à m’ôter de leur vue, à me distraire de leurs funestes desseins. Arrivé tout près de chez moi j’ai aperçu des Malandrins ici où là, avec leurs mines patibulaires, avec les osselets de leurs genoux qui se choquaient dans le genre d’une chute de galets. Afin de ne nullement attirer leur attention - je crois qu’ils surveillaient la porte d’entrée de mon immeuble -, j’ai contourné ce dernier, suis entré par la cour arrière, ai escaladé les sept étages, m’agrippant à des conduites d’eau, à des rebords de fenêtres, au tronc noueux d’une glycine. Enfin me voici arrivé à ‘mon chez moi’ et comme je laisse toujours la fenêtre grande ouverte, rien de plus facile que de regagner mon logis où m’accueille, dans un superbe étirement de son dos, Gaspard, le chat siamois qui me tient compagnie qui, parfois, vient s’amuser à griffer les touches de mon clavier.

   Je fais infuser un grand bol de thé noir corsé, j’y trempe la mie odorante de beaux croissants dorés, Gaspard vient en chiper quelques miettes. Je me poste juste à l’orée de mon balcon, dissimulé derrière les plis du rideau de tulle. J’allume une cigarette. De longs filaments gris-bleu montent au plafond. De l’autre côté de ma rue, des Types bizarres sont en faction, bottés, casqués, un lourd gourdin à la main. De temps en temps je vois leurs triques s’abattre sur la nuque de braves Passants qui ne se relèvent pas, comment le pourraient-ils devant la force de ces Brutes Majuscules ? Mais qui sont donc ces Exécuteurs de quelque cause secrète, mystérieuse ? Sont-ils une race de Mutants ? Ont-ils le genre humain en si grande aversion qu’ils en ont juré la perte, que l’extinction du Dernier Homme est leur but ultime, que suivra peut-être, comme dans la tête bousculée de Nietzsche, la Race du Surhomme, celle qui, affirmant le prestige de la Volonté de Puissance, ne recrutera jamais que des Forts parmi les Forts, des Inoxydables, des Redoutables qui moissonneront toute velléité d’existence qui ne se soumettrait à la haute stature de leur tyrannique décision.

  

   La levée d’un Nouveau Monde

 

   Lecteurs, Lectrices, si vous avez bien suivi les péripéties de mon récit, vous serez en droit de vous demander si ce dernier résulte d’un imaginaire déréglé, s’il s’agit d’une réalité future hallucinée, si parfois le réel en sa cruelle venue, n’est pire que cette démesure s’emparant des hommes de ce temps ? A l’évidence, il s’agit d’une petite fable allégorique à visée cathartique. Il s’agit simplement, à partir de l’emballement d’un présent parfois devenu contraignant, de se poser la question de savoir si un autre type d’existence ne serait pas possible, si un modeste rayon de joie aurait encore une chance de pouvoir se poser sur nos têtes naïves, le plus souvent bien faites, à défaut d’être bien pleines. ‘Cathartique’, veut dire que, si mon nouveau récit est suffisamment bien conduit, il vous allègera d’une peine antécédente et vous exposera, en vertu des pouvoirs dialectiques des confrontations existentielles, à rien de moins qu’au miel d’une immédiate félicité. Eh bien, figurez-vous qu’à partir d’ici, je m’empresse de forer un trou dans le réel, d’en distendre les parois à l’excès, d’introduire dans cette lumière le jeu de l’imagination, à savoir le déploiement d’une liberté dont nul ne pourrait me soustraire le bénéfice au simple motif, qu’en toute autonomie, je construis le monde tel que je le souhaite, tissé de mes plus efficientes affinités.

   Alors, maintenant, me voici détaché de ma fiction, entièrement libre de mes mouvements si bien que je vais tirer un pied de nez à cette commedia dell’arte qui fleure bon le mauvais tragique et vous proposer un voyage teinté d’onirisme, tissé de fabuleuses ressources. Le monde d’avant est loin avec ses Bouffons pathétiques coiffés de masques mortuaires, armés de leurs outils de léthale destination, un univers somme toute pire que le plus sombre de nos cauchemars !

   Voici, je ressors tout juste de ce trou foré dans le réel. Encore en moi quelques bribes d’inquiétude frôlent mon corps, font se lever sur ma peau les étoiles du frisson. Au-dessus de ma tête, une belle clarté diffuse son empreinte légère sur la soie unie du ciel. Je ne sais exactement où je suis, mais qu’importe le lieu lorsque la beauté se donne en tant que geste spontané de ce qui vient dans la confiance. Une haute falaise court tout le long d’une mer teintée d’aigue-marine et d’émeraude. L’air est léger, presque impalpable, à la manière de fils de la Vierge ourdis par une mystérieuse et invisible navette. Cela fait son subtil va-et-vient, cela se donne dans la pure gratuité. Vivre alors ne nécessite nul effort. A mon tour je me sens si aérien, nacelle ouverte à tous les vents, ballon flottant au plus limpide de l’éther, oiseau à l’immense envergure ne connaissant plus ses propres limites. C’est pareil à un chant venu d’on ne sait où qui traverse la herse de chair et ressort avec des notes claires qui se mêlent aux filaments des nuages, cette inaudible parole aux confins du monde visible.

   Je marche à la limite du vide, mais avec la certitude d’être aimé de lui, d’être, en quelque sorte, son écho terrestre. Les rochers de noir basalte surplombent le dôme lumineux de la mer, ils se découpent selon des criques, de modestes baies. Parfois ils s’écroulent en des éboulis que le soleil fait briller. L’air marin est aussi tonique qu’amical, je le sens qui dilate les alvéoles de mes poumons, y dépose une touche légèrement salée, tirant sur l’odeur de varech et de goémon. Comme si la vastitude d’eau bleue se confondait avec ma provenance maritime, liquidienne. Tous nous venons de l’océan primordial, tous nous en sentons, au plus profond de notre être les sourds battements, parfois les raz-de-marée, parfois les embruns qui tapissent de joie notre sentiment interne. C’est pur bonheur de se sentir là, d’avancer dans son destin avec souplesse, c’est pareil au balancement d’une liane dans le secret de la forêt pluviale.

   J’avance toujours. J’avance dans le paysage et j’avance en moi, au plus mystérieux motif de qui je suis. Je pénètre les arcanes de mon être, je déchiffre ses étonnants hiéroglyphes, je lis les milliers de signes énigmatiques gravés sur mes propres tablettes d’argile, je décrypte le palimpseste qui me constitue, en pénètre méticuleusement, dans l’émotion retenue, les infinies strates, elles sont ma mémoire profonde, celle à laquelle je n’ai jamais accès que dans des instants de pure vérité, lorsque la venue des choses est évidence, manifestation plénière, surgissement à l’intérieur de soi d’une grenade écarlate qui libère ses grains dans la simplicité même de son dire. Là-bas, tout à l’extrémité de la péninsule, un massif de fleurs roses se retient de se jeter au milieu de l’onde. Grande beauté que cette amitié du végétal, du minéral, du liquide unis en une seule et même harmonie. Ici, il n’y a personne que la terre, le ciel, le glissement du nuage, le passage de l’oiseau aux lisières du trait de l’horizon. Le calme est immense qui ressource, fait ses lacs aux eaux sombres mais dénuées de toute inquiétude. Rien qui menace ou pourrait distraire l’esprit du motif de sa contemplation. Tout est nativement ordonné à une impulsion secrète de la Nature. Tout est en soi au plus exact emplacement qui semble lui être attribué depuis une éternité.

    Je me retourne afin de contempler ce si beau paysage, d’en estimer la souveraine splendeur, de sentir au plus près cette douce onction qui ondoie sur le lisse de ma peau, en fait un miroir que la lumière frôle de son amitié sincère. A l’autre bout de la terre, surplombant la blancheur de hautes falaises, un ancien phare est posé qui indique la présence déjà ancienne de la race des hommes. Je regarde son fût blanc telle une neige, son balcon de fer rouillé, sa lanterne qui brille tout contre les volutes bleues du ciel. Une enceinte de ciment abrite en son sein deux bâtiments dont les toits découverts laissent apparaître de lourdes poutres. Je m’aperçois que mon état d’âme, loin d’être inquiet de cette désertion, loin de s’affliger de cette solitude, s’en nourrit, genre de provende céleste qui me dit le lieu d’une pure grâce, celle d’être à soi dans l’entièreté de son être, sans partage, un monde en quelque sorte comblé de plénitude.

   Je continue à progresser sur la voie neuve de mon destin. Il y a, en moi, comme une voix intérieure qui se lève du creux de ma chair et se diffuse dans l’ensemble de mon corps. Je me sens soudain si léger que mon envol dans l’air léger ne me surprendrait nullement. Alors je flotterais infiniment à la manière d’un oiseau-pilote à la tête d’une escadrille infinie. Les aigrettes bleues couleur d’ardoise arriveraient en première position. Puis viendraient les balbuzards dans leur vêture blanche et grise, yeux jaunes immensément dilatés. Puis les eiders à tête grise avec, en éclaireur de pointe, la braise orangée de leur étrange tubercule. Enfin toute une joyeuse compagnie de macareux moines en habits de fête, en costumes de clowns. Ce serait une joyeuse ribambelle portant au plus haut du ciel cette oriflamme des instants heureux dont parfois, dans ‘l’autre monde’ (celui des guerres et des crimes), nul ne sait agiter l’emblème tant les choses sont lourdes à porter sous le poids de leur propre contingence.

   Devant moi, maintenant, un chemin en ‘vert adorable’ descend en pente douce vers la mer dont le plateau étale scintille lentement au loin dans une belle brume argentée. C’est un chemin fait de strates de schiste qui, parfois, glissent sous la semelle de mes chaussures. Il fait son parfait déroulé, tout en courbes alanguies, montant et descendant parmi les mouvements du terrain. Alors je ne peux éviter de me le représenter tel le symbole de l’exister avec ses hâtes, ses points fixes, parfois ses emballements, ses sauts de carpe, ses brusques saltos, puis son parcours apaisé au milieu des multiples phénomènes du monde. Des murs de pierres vives longent le sentier, lui donnent le lieu immémorial de son cours, l’abritent des sourds coups de boutoir du vent. Je sais que bientôt je vais arriver devant l’océan. Je sais, pour l’avoir plusieurs fois éprouvé, que je serai saisi de cet étrange ‘sentiment océanique’ dont, jadis, Romain Rolland s’est fait le chantre. Je sais que j’éprouverai le sentiment de l’illimité, de l’indéterminé, que mon être, confondu avec celui du monde ne sera plus ma propre contrée mais celle de l’univers tout entier, qu’il n’y aura plus quelque limite, que ma pensée pensera le cosmos, tout comme le cosmos m’environnera tel l’un des siens. Ce que je sais aussi, du plein même de mon intuition, c’est que cet état hors du commun, hors du réel n’aura lieu qu’à rencontrer la triade des désinences en ‘ude’, à savoir Solitude, Vastitude, Finitude. Oui, chacun s’accordera à reconnaître pour valeurs sûres, bien établies, salvatrices de Soi, les deux premiers termes : Solitude, Vastitude.

   Quant à la troisième évocation, celle de la Finitude, nombreux seront ceux qui voudront s’en exiler au seul motif que convoquer la Mort, serait-ce en sa plus efficiente abstraction, ne pourrait conduire qu’à faire se lever les heures sombres, ouvrir un chaos, nous déposer dans la pliure définitive des limbes. C’est là un geste plus que légitime, salvateur en quelque sorte. Cependant c’est bien notre finitude, en tant que la borne qui marque le lieu de la fin du jeu, qui donne sens à tous les événements antérieurs, les dote d’une assise, en même temps que d’une vérité. Nous ne sommes vraiment accomplis en notre être que lorsque le rideau se referme, que les spectateurs se sont retirés, que le praticable est démonté, que s’installe « le silence éternel de ces espaces infinis » qui effrayait tant Pascal. Mais je cesse de théoriser pour revenir au site de mon songe, le seul qui, présentement, peut ôter provisoirement mes soucis, donner acte à cette insaisissable utopie qui, trop souvent, brille d’un éclat que la factualité éteint à la mesure de sa force destructrice.

   Je descends les derniers lacets du chemin. Déjà je sens, sur l’argile de mon visage, la douce pluie des embruns avec son inimitable touche iodée. Mes poumons se dilatent, ma peau appelle la lumière. Mes yeux boivent la nappe d’azur. Mes mains happent quelques flocons d’air. Mes narines s’ouvrent au rythme du flux venu du grand large. Un vol d’aigrettes bleues traverse le paysage de son vol silencieux. Devant moi, dans la réverbération unique du jour, une crique se donne tel le lieu de mon souverain refuge, genre de Speranza sautant au visage de Robinson. Oui, je suis un Robinson, autrement dit un homme libre de ses gestes, de ses actes, de ses pensées. Cependant un Robinson qui n’aura nullement à bâtir de ses mains une baraque de planches qui l’abritera des mauvaises fortunes, des assauts maritimes, des fureurs du climat. ‘Mon abri’ existe, ici, venu du plus loin de l’espace et du temps afin que la rencontre se manifeste, que ma présence puisse s’allier à cette autre présence dont, depuis toujours, je suis en quête, le sachant jusqu’au creux de mes plus secrets désirs. Chacun qui vit sur terre a besoin de ceci, d’un havre de paix, d’une grotte où dissimuler son chagrin, d’une chambre à qui confier ses peines (voyez ‘Voyage autour de ma chambre’ de Xavier de Maistre). Tous, autant que nous sommes, aspirons à trouver cette chambre qui est un peu comme notre double, la localité de nos rêves, le berceau de nos projets, la grotte où déposer ce que nous ne saurions dire aux autres, que seule peut recevoir une chose du genre d’un gîte, d’un nid, d’une niche. Oui, les termes font signe en direction d’une possible animalité. Mais c’est bien parce que, de ‘l’animal rationnel’ ne subsiste plus que ‘l’animal’, que la pliure intimement archaïque, l’instinct primitif, le parcours au plus près du sol se lèvent, témoins au plus près d’une origine oubliée, fossilisée mais non moins vivante parce qu’aux aguets.

   Là donc, au creux le plus confidentiel de la crique, s’élève un modeste refuge maçonné de gris. Toit d’ardoises, murs épais, porte étroite, fenêtres de modeste dimension donnant sur la mesa liquide de l’océan. Sur la façade latérale, le rectangle sombre d’une ouverture. Je pousse le vantail qui grince sur ses gonds. A l’intérieur, la clarté est faible, à peine levée, juste un bourgeonnement au ras du sol, sur le contour des choses. Comme un fin liseré voulant dire la rareté du simple, son inestimable valeur. Un clair-obscur en retrait qui s’abrite de la trop vive lumière. C’est étonnant cette immédiate familiarité qui s’établit entre ‘Speranza’ et moi, comme si nous nous connaissions depuis le plus lointain de notre mémoire. Elle, de pierres et de bois, d’ardoises, ne se sachant nullement prédestinée, moi de chair et de sang me dirigeant vers elle sans en deviner la belle réalité.

   L’intérieur du gîte de pierres m’accueille comme l’un des siens. Entre lui, le gîte, et moi le Visiteur, rien qui séparerait, qui diviserait.

 

La modeste cheminée : c’est moi.

La table portant le broc pour la toilette : c’est moi.

La grande horloge qui égrène consciencieusement ses heures : c’est moi.

  

   Moi en mon être le plus réel : ce sont les solives de bois enfumé qui courent au plafond. Moi en mon inclination aux passages, aux transitions, aux faibles lumières : ce sont les larges dalles de pierre au sol qui luisent dans la distraction d’eux-mêmes. Moi en mon automnale préférence : c’est cette clarté sépia identique à celle que portent les photographies d’antan. Toute limite s’efface, toute frontière s’abolit. Toute inquiétude est gommée que vient remplacer la touche de cendre d’une prospérité. Rien ne m’est plus facile, ici, en ce lieu de pure donation des choses, que de me laisser aller à qui je suis avec insouciance, sérénité.

   Au travers de la mince croisée, par où entre la souple résine du jour, c’est la mer qui vient à moi avec son dos marine que j’imagine gonflé tel une outre. Ce sont les embruns qui font leur musique irisée. C’est la falaise qui murmure et se donne dans sa multiple blancheur. Loin de moi les soucis de la grande ville, ses bousculades, ses attroupements, les lianes qu’elle lance afin de capturer les Passants tels d’inoffensives proies. Elles sont sans défense, phagocytées par la tyrannie urbaine. Nul ne peut échapper à ses griffes poncées à vif, nul ne peut se soustraire à la puissance de ses tentacules. Nul ne peut s’exonérer de sa giration folle pareille au vortex situé au fond de quelque grotte léthale, infiniment léthale.

   Depuis mon refuge, au plus loin des agitations des immenses agoras, parfois, en un rapide éclair, il me plaît d’imaginer mon ancienne geôle, les boulets qui étaient fixés à mes chevilles, mes compagnons d’infortune qui grimaçaient de douleur, enchaînés qu’ils étaient sur la galère qui était leur horizon quotidien. Voyez-vous, combien il est rassurant, depuis un lieu de confiance et de réassurance narcissique de se projeter en direction de son passé, d’y trouver toutes sortes d’apories que le présent colmate de sa lénifiante parure. Oui, je crois que ceci, cette méditation à distance est infiniment salutaire, qu’elle permet de se retrouver à neuf, de rebondir et de prendre un nouveau départ.

   La cabane de ‘Speranza’ est l’endroit de tous les ‘miracles’. Certes, je vous l’accorde, des ‘miracles’ bien terrestres, parfois doublés de contingence, mais il faut savoir se contenter des biens que l’on a, ne nullement désirer ce qui est à l’autre, ce qui brille à l’horizon des yeux qui, le plus souvent, n’est qu’une illusion, un mirage qui s’efface à mesure que l’on se porte vers lui. Maintenant, je me suis installé sur une robuste chaise empaillée qui fait face à la cheminée. Je fais l’inventaire de la volupté toute neuve qui m’échoit. Je dis chaque chose en l’exception de qui elle est. Je touche une chose et cette chose me parle, se blottit tout contre moi à la façon d’une amoureuse rencontre. Sur une caisse de bois renversée - sans doute provient-elle d’un échouage sur la rive ? -, j’ai posé une pile de livres anciens, aux pages jaunies, semées de chiures de mouches, parfois cornées, à l’odeur de vieux papier et de chiffon, aux maroquins de cuir qui se laissent lentement apprivoiser par la lumière. Ces livres, mes amis, je les reconnais comme miens, comme si Speranza, alertée de mes goûts, avait voulu les satisfaire au-delà de mes plus réelles exigences. J’ouvre des manuels au hasard, j’en lis quelques extraits et c’est pareil à l’immense plaisir de rencontrer à nouveau cette improbable amitié qui avait disparu de notre horizon, qui vient s’y découper avec une précision que l’on pensait disparue à jamais.

    ‘La Divine Comédie’ - Dante

   « Nous rencontrâmes une foule d'ombres qui s'en venaient près de la rive, et chacune nous regardait ainsi que font le soir ceux qui se croisent à la nouvelle lune ; elles clignent des yeux vers nous comme le vieux tailleur au chas de son aiguille. »

   Lisant ceci, je ne peux m’empêcher de penser, avec un certain frisson d’épouvante, à la terrible fiction que mon esprit a inventée de toutes pièces, peut-être pour jouer avec sa propre peur, pour se rassurer de la distance que le récit installe entre sa propre réalité et ces bien mystérieux personnages. ‘Errants’, ‘Gueux’, ‘Malandrins’, ‘Mutants’, je ne manque de prédicats taillés à la mesure de la frayeur que m’inspirent ces Venus-tout-droit-du-Néant, sans doute ne sont-ils que l’image de mes hantises inconscientes qui se dressent contre moi bien plutôt qu’elles ne ménagent un espace au gré duquel échapper à leur mortelle emprise. Enfin, ‘Speranza’ a surgi tel un fanal dans la nuit. Il écarte ces Ombres, au moins provisoirement, que mes chers livres s’ingénieront bientôt à chasser à la mesure de leurs textes semés de bien des joyaux.

   Cependant que je m’immerge avec plaisir dans la lecture, l’heure tourne lentement. Le sablier fait couler ses grains un à un comme pour me dire le précieux du temps, son caractère fugitif dont il faut s’assurer avant que la réjouissance qui est attachée à sa contemplation ne vienne à se tarir, à s’éclipser à la manière d’un enfant espiègle tournant le coin d’une rue à même la célérité de sa malice. J’entend le vent glisser le long de la façade, ricocher sur les masses sombres des rochers, rejoindre l’altitude altière des nuages. Je sais alors, qu’entre l’univers et ma modeste présence, existe un lien indéfectible qui jamais ne se rompra. On n’efface nullement ce qui se donne à l’extrême de soi.

 

    ‘L’Odyssée’ - Homère

  

   « - Qui êtes-vous étrangers ?

- Nous sommes des guerriers revenant de Troie. Les dieux nous ont jetés sur la côte et…

- Nous, les cyclopes, ne craignons pas les dieux !

Nous leur sommes supérieurs. Disant cela, Polyphème attrape deux des compagnons d’Ulysse

leur fracasse la tête et les dévore. Rassasié, il se couche et s’endort.

Ulysse s’interroge alors : « Vais-je le tuer avec mon glaive ? Mais comment ensuite sortir de

cette caverne ? La pierre d’entrée est si lourde que jamais nous ne pourrons la pousser… Je dois trouver un autre moyen… »

La nuit passe. L’aube se lève. Polyphème s’éveille. En guise de déjeuner il dévore deux autres

compagnons d’Ulysse puis sort faire paître son troupeau. Le soir deux grecs lui servent encore

de dîner. Ulysse s’approche alors du cyclope :

- Cyclope, accepterais-tu de ce délicieux vin ?

Le géant avale le breuvage d’un seul coup.

- Que c’est bon ! Donne-m’en encore. Comment t’appelles-tu ?

- Je me nomme personne.

- Eh bien personne, moi aussi je vais te faire un cadeau ; je te mangerai le dernier, voici mon cadeau. Puis, ivre, le cyclope s’allonge et s’endort.

Ulysse et ses compagnons se précipitent sur le pieu qu’ils avaient taillé en l’absence du géant.

Il est mis dans le feu, chauffé au rouge et enfoncé dans l’œil du cyclope. Polyphème pousse

un hurlement qui se répercute au loin. »

  

   Devrais-je m’étonner de cette coïncidence qui me livre cet extrait de ‘L’Odyssée’ où Polyphème (l’évidente réplique de tous les ‘Malandrins’ ci-devant cités) se donne à moi en tant que ces ténèbres qui habitent mon inconscient, à mon insu bien évidemment, dont seulement quelques résurgences parviennent à ma conscience ? Le monde est-il semé de tant de Gredins qu’il faille s’abriter dans le profond d’une grotte ? Parfois, sans crier gare, la joie ne viendrait-elle de l’oubli des failles et des gouffres qui essaiment la terre ? Que faut-il faire ? Ouvrir les yeux jusqu’à la lucidité extrême au risque de la cécité ? Ou bien enterrer son cou d’autruche au plein du sable et ne vivre à ne connaître qu’une prodigieuse torpeur ? Certes, toute vie est une ‘Odyssée’, mais une odyssée bien réelle, éloignée des fantaisies et débordements héroïques du mythe. Toujours nous vivons à la lisière du rêve qu’autorise toute légende, rêve que bientôt vient rabattre, étouffer, le lourd couvercle de la factualité. Sous le poids des événements, nous courbons la tête, plions l’échine et parfois nous abîmons en nous au point de ne plus nous reconnaître. Aussi faut-il avoir la pause rassurante de la chambre d’amour, la caresse de la rencontre, le nid au sein duquel sentir toute la douceur de duvet de son accueil.

     Entre deux lectures, entre deux découvertes du port auquel j’ai amarré ma fragile périssoire, je fais quelques pas dehors, me laissant pénétrer de cette fine brume océanique dont le susurrement devient le long fil d’Ariane qui me rattache aux choses de ce monde, mais dans la distance, mais dans la juste mesure. C’est un sentiment d’immédiate félicité que de sentir le peuple des hommes en quelque anonyme agora, hors de portée des yeux, sauf la majesté de leurs œuvres, le meilleur d’eux-mêmes parfois, telle phrase qui brille à l’acmé du ciel, tel mot rare, et la beauté du monde se révèle avec toute son ampleur. Au loin, sur le vaste plateau de la mer, la lumière clignote, se répercute de vague en vague, fait ses minces éblouissements et son bruit s’éteint dans le fond bleu des abysses.

    

   ‘Les Rêveries du promeneur solitaire’: "Cinquième promenade" – JJ. Rousseau

  

   « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m'attacher au point qu'appelé par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de là sans effort. »

  

   Là, je dois avouer que la ‘rêverie’ de Rousseau entraîne la mienne bien au-delà de mes bornes habituelles. Je suis à mille lieues de Paris et du Quai aux Fleurs où je réside, je suis à mille lieues - étrange sentiment -, de Speranza qui, en cet instant méditatif, m’accueille tout en effaçant sa propre présence. C’est un peu comme si tout, autour de moi, avait rétrocédé en un lieu lointain du passé, ne me parvenant plus que sous la forme atténuée d’un chant d’enfant venu de quelque part entre les nuages, tout contre la plaque claire du ciel, genre d’hymne mystérieux portant en lui une révélation sur le bord de se dire. Exister, alors, ne demande rien, n’exige rien, sinon de flotter indolemment à l’intérieur de soi, comme ballotté par les « flux et reflux » du Lac de Bienne qui, en toute bonne analyse, n’est jamais que la belle prose de l’Auteur de ‘L’Emile’ dont les paroles de laine viennent tapisser mon refuge des plus délicieuses notes qui se puissent imaginer. Je me reconnais au centuple dans les lignes majestueuses de la ‘Cinquième Promenade’, elles sont une sorte de miroir dans le tain duquel il me plait de voir ma propre image se refléter, Narcisse penché sur l’onde à laquelle je ne demande rien de moins que de me confirmer en mon être, un peu comme si ma vie dépendait entièrement de la boisson de cette pure ambroisie, de la connaissance au plus près de ce breuvage divin. Avez-vous déjà éprouvé ce sublime vertige qui vous prend au motif de la découverte d’un texte, de la manducation (oui, c’est de l’ordre de la dévoration), de mots qui deviennent une provende aussi nécessaire que l’eau que vous buvez, que la mie de pain que vous mâchez ?

   Avez-vous déjà senti, dans le luxe de votre chair, celle que je qualifie habituellement de  ‘chair du milieu’, ce frisson entièrement constitutif d’une ineffable joie, elle, cette joie, vous sublime jusqu’au tréfonds de qui-vous-êtes, allume des étincelles sur la margelle de votre esprit, badigeonne votre imaginaire du plus doux des baumes qui se puisse concevoir. C’est ceci, être vivant, infiniment vivant, porter ses propres affinités à l’incandescence, s’immerger en elles dans leur intime valeur lustrale, ressortir dans l’éblouissement du monde, ressourcé, purifié, manière de cristal qui vibre et, désormais, ne s’absentera plus de soi qu’à être privé des nutriments dont tout langage essentiel est porteur, que nul ne pourrait oublier qu’au risque de son âme.

   Oui, le langage, tout langage, mais essentiellement celui du mythe parvenu à son faîte, celui de la poésie en son inépuisable fécondité, celui des hauts traités philosophiques, celui des Livres Sacrés, celui qui déjà s’imprime à même les tablettes d’argile mésopotamiennes, celui qui vibre dans la grande ruche Babélienne, celui qui tresse les lignes de ‘L’Epopée de Gilgamesh’, celui qui donne acte au ‘Livre des Morts’ égyptien, celui qui fait s’élever la haute stèle du Mahabharata, celui qui souffle au travers de la poésie biblique, tous ces langages que le plus souvent nous ignorons, sont les fondements mêmes de notre essence humaine. Et ici, encore une fois, il convient de revenir aux ‘classiques’. L’homme, ‘animal rationale’ nous dit la philosophie traditionnelle. Soit ! Même si cette nomination se donne à défaut d’une autre ornée de bien d’autres mérites. Et maintenant, ôtez le langage à cet ‘animal rationale’ que demeure-t-il sinon la pure animalité, autrement dit une perte du brillant néocortex que vient remplacer le marécageux limbique-reptilien : ‘Tristes Tropiques’ !

    Maintenant, j’effectue quelques pas sur l’arrière de mon abri. Mes pieds nus foulent le tapis d’herbe verte. Mes orteils se familiarisent avec leur nouveau sol. Un ruisseau clair coule entre des blocs de pierre, son geste est celui, délicat, d’une feuille envolée par le vent, son cours est printanier, primesautier, on dirait une vie dans sa prime jeunesse qui s’essaie à ses premiers sauts, à ses neuves cabrioles. Rien que de grâcieux, rien que de léger. Je m’assieds sur une dalle plate, je me dispose face à la mer. Mon souffle s’accorde au sien. Je n’ai plus rien d’autre à faire qu’à attendre dans la sérénité.

A m’attendre.

A attendre le monde.

A attendre la joie.

      

   Je passe de longs moments dans l’écoulement lent du temps. Je suis le sans-différence avec ce qui m’accueille et me dépose à l’endroit exact de mes intuitions. Je suis le disposé-à-être, à recevoir les choses dans leur laisser-venir à soi. Je suis parce que je suis et nulle autre explication qui viendrait ternir mon horizon. L’évidence est là qui fait son point fixe, son point phosphoreux. Rien, dans cette heure native, ne sera plus dissimulé. Touts se dévoilera jusqu’au prodige. Tout fera sens en soi, pour soi, dans l’ouverture infinie de son être.

   Je viens de rentrer dans ‘Silencia’, c’est le nom que j’ai attribué d’instinct à celle qui m’abrite et me protège aussi bien des furies du climat que des projets funestes des hommes, ceux qui ne sont nullement encore arrivés à la complétude de leur humanité, ceux qui agressent et ne vivent que de dogmes, ceux qui poussent au crime au nom de quelque idéologie mortifère, ceux qui piétinent la beauté, ceux qui répandent le mal et colportent les ragots les plus insidieux, ceux qui ont renoncé au Principe de Raison, lui préférant les thèses aporétiques dont parfois les civilisations sont atteintes, dont Paul Valéry nous a dit qu’elles étaient mortelles, infiniment mortelles. J’ai craqué une allumette tout contre les vrilles des sarments, les cônes des pignes de pin, de vieux papiers. Le feu prend, crépite, des nuées d’étincelles joyeuses dispersent leurs escarbilles aux quatre vents. Sur la poutre de la cheminée j’ai découvert un album ancien illustré d’œuvres de Vincent Van Gogh, ce génie étrange que la société a condamné selon la belle expression d’Antonin Artaud. Un génie regarde un autre génie.

   Longtemps je regarde les images des œuvres avec passion. Le Peintre d’Arles, on ne peut le regarder que de cette manière, passion contre passion. Baisser l’intensité de son propre regard, c’est se condamner à ne nullement comprendre ce travail qui fore si loin dans la chair dolente de l’âme humaine. Ce travail est une braise vive au cœur de la nuit et cette dernière en est tout illuminée, toute troublée. Je regarde ‘L’autoportrait’ de 1889. Le fond sur lequel se détache le visage joue en écho avec ‘La Nuit étoilée’. Le ciel est spiralé, pris d’étranges convulsions, la pâte en relief joue avec l’empreinte mélancolique de la lumière. La belle tête de Vincent troue le subjectile à la façon confondants dont la folie agite ses grelots parmi le peuple des gens ordinaires. La cheveux roux relevés, le massif hirsute de la barbe dressent la herse, l’enceinte au sein desquelles la démence couve en sourdine. Les yeux, dans leur innocente clarté, sont déjà perdus, partis pour un monde dont nul ne revient. La chair est d’argile mate, pareille à celle d’un masque mortuaire, éteinte, abrasée par l’incompréhension des quidams qui ont longé l’oeuvre sans en rien saisir, si ce n’est un aspect qu’ils jugent ‘grossier’, ‘anecdotique’. Condamnation gratuite, sans appel, foncièrement irrespectueuse de l’art, foncièrement insolente quant à la qualité singulière de l’homme.

   Ici, en la solitude cotonneuse de ‘Silencia’, ici à l’écart des marées humaines, ici au cœur de la pleine méditation, je me sens intensément solidaire de Vincent et voir son portrait est pour moi l’épreuve de l’insoutenable. Comment certains Erratiques peuvent-ils avoir à ce point ignoré cette peinture tout droit sortie de ce que la condition humaine peut donner de plus grand, de plus fort ? Mais quand donc cessera cette cécité, quand donc les hommes arracheront-ils le bandeau qui obture leurs yeux ? ‘Infertiles’, leurs yeux ? Certes. Mais aussi fermés à la beauté en son abyssale dimension, en sa verticale exigence, occultés et ne pouvant percevoir ce qui, tout droit venu du drame humain, doit nous interroger au plus profond de nous. C’est une question d’éthique, autrement dit un devoir d’habiter correctement la Terre, avec respect, dans la compréhension que ce qui est, qui nous rencontre, cet humain, ce rocher, cet animal, cette fleur, tout ceci  constitue notre plus immédiate faveur.

   Ici, au cœur palpitant de ‘Silencia’, la joie se donne dans la lucidité, ce qui veut dire avec sa charge incontournable de peine, son lot de tristesse. Mon parcours ‘initiatique’, je vais le clore par l’image de ‘La Chambre à coucher’ du Peintre Hollandais, elle sera, en quelque sorte, une reprise à l’identique de la modestie rayonnante de cet intérieur simple qui est mon lieu présent, irréfutable, épanouissement de mon être en son essentielle empreinte. A tout intérieur d’un habitat, il faut des analogies avec d’autres demeures, d’autres refuges, il faut des correspondances. Je suis ici et, en même temps, ailleurs. Seulement de cette manière les choses peuvent-elles prendre sens.

Les choses parmi les choses.

Les hommes parmi les hommes.

Les œuvres parmi les œuvres.

Les ressentis appelant d’autres ressentis.

  

   Le lit de bois blond, c’est le lit de Vincent. C’est le mien. C’est celui de tous les hommes. S’allonger, prendre du repos, méditer, rêver, c’est toujours réactualiser les songes de Van Gogh, faire surgir à nouveau l’imaginaire de l’humanité.  Je ne suis pas seul sur la planète à trouver refuge au pli le plus intime des draps. Le geste de mon coucher est inscrit dans la plus atavique des manifestations des Existants. Tout est coalescent qui vient à l’être à l’horizon du monde. Mon expérience de solitude, mon abri dans une immanence première, ma réassurance au motif d’un lieu élu, des milliers de personne avant moi en ont tracé la marque indélébile, des milliers en dupliqueront la réalité au plein même de qui ils sont. C’est ceci l’idée de communauté humaine, porter avec soi, en soi « la forme entière de l’humaine condition » selon le beau mot de Montaigne. Que nous le voulions ou non, il existe une solidarité qui est pleinement factuelle, dont nous ne pourrons faire l’économie que lorsque nous connaîtrons notre propre mort. Ce parquet de planches qui court dans la chambre de Vincent, c’est tout simplement le sol foulé par les autres hommes. Cette fenêtre au travers de laquelle s’insinue une mince clarté, c’est aussi la ‘mienne’ celle de ‘Silencia’, blottie au cœur de Speranza.

 

Une lumière appelle une autre lumière.

Un état d’âme appelle un autre état d’âme.

Une écriture appelle une autre écriture.

 

    Je longe les hauts escarpements blancs de la falaise. Le soir approche. La brume devient plus dense qui tresse devant mes yeux une fine résille de pluie. Elle accroît encore la beauté de ce paysage unique. Elle me confirme dans mon choix purement imaginaire. Oui, il faut une utopie, il faut de l’irréalisable, du pur fantasme, il faut tresser les palmes d’un palmier qui n’existe qu’à être halluciné à l’aune des mirages tremblants du désert. Oui, il faut se sauver du monde, des autres hommes et, surtout, se sauver de soi. A l’issue de ma courte promenade, je rejoins ‘Silencia’ tout comme je me disposerais à retrouver une Maîtresse. Son ventre comme terre, son sexe comme île, seront les gages d’une nuit fructueuse habitée des plus somptueuses aurores boréales qui soient. Dans le cadre de la croisée s’inscrit l’œil rassurant de lune. Lorsque j’étais enfant, ma Grand-Mère paternelle, me disait, en désignant la laiteuse clarté :

 

« Est-ce que tu aperçois l’homme qui jette son fagot au feu ? »

 

Au début, je n’étais guère sûr ni d’apercevoir l’homme, ni le fagot.

A la fin j’apercevais et l’homme et le fagot.

L’amour fait des miracles !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 juillet 2021 4 22 /07 /juillet /2021 16:26
Une fragile éternité

 ‘Le Chemin des Grands Jardins

Œuvre : Roger Dautais

 

***

 

    A les voir posés là, devant nous, nous croirions que ces cairns existent depuis une éternité. Comme si une lave bouillonnante avait immémorialement surgi du rocher, laissant apparaître ces bulles immensément figées. Et alors il n'y aurait plus eu de mouvement possible, sinon celui des vagues. Flux et reflux comme pour scander un temps long que les hommes n'auraient pu saisir dans l'empan de leur mémoire. Seules les pierres le peuvent en qui se grave la lenteur géologique, son avancée tellement imperceptible. Une manière d'annoncer la perdurance des choses, la marche inaperçue de la Nature. Un ‘éternel retour du même’, une saison succédant à une autre, une érosion si lente qu'elle semblerait n'être que pure projection imaginaire. Le temps des pierres est si long, insaisissable, inaccessible, qu'il conduit le temps humain à ne s'annoncer que sous le règne de l'éphémère. Les quelques clapotis, au large, témoignent de cette relativité de ce qui passe par rapport à ce qui dure. De l'humain par rapport au cosmos.

  Or, ici, c'est bien d'une dialectique de la temporalité dont il s'agit. Conflagration de la durée et de l'instant. Et nous sommes renforcés dans la rectitude de notre perception en raison de la tension qui semble indéfiniment s'accroître entre la dureté si proche de la pierre, la fragilité si lointaine de l'habitat des hommes à l'horizon. Écho infini jouant sa partition entre le microcosme où nous tâchons d'exister et ce macrocosme qui toujours nous fascine en ceci qu'il est inatteignable, illisible. Quel serait le lien à établir entre ce doute de vivre qui, continuellement, nous étreint, et cette certitude qui nous fait face dont le rocher constitue la puissante métaphore ?  Y aurait-il une vérité inaperçue que ces pierres levées seraient censées nous dire ? La fatuité de notre prétention à être, par exemple ?  L'orgueil dont nous faisons souvent notre étendard alors que nous ne devenons, chaque jour qui passe, que matière s'oubliant elle-même, sable en devenir, poussière tellement inconsistante que personne ne peut témoigner au-delà de sa propre personne ? Les rochers posent-ils des questions ? La Nature nous adresse-t-elle une forme d'éthique ou bien est-ce nous qui lui attribuons cette faculté ? La Nature nous regarde-t-elle ou bien est-ce nous qui la regardons, nous les hommes à la vue étroite qui prétendons juger de tout, établir l'ordre des lois, décréter ce qui est beau, bien, vrai ?

  A contempler ces concrétions plurimillénaires nous sentons combien notre prétention est grande alors que l'empan de notre vie n'est qu'étincelle à l'aune de l'arbredu nuage, de la montagne, du bloc de schiste ou bien du chaos de granit. Voir cette image, l'amplitude qu'elle révèle, la distance dont elle témoigne dans l'ordre de la durée, entre l'homme et ce réel qui toujours lui fait face et nous sommes comme pris d'effroi. Nous devenons si vite mortels. Vie, espace de quelques souffles, de quelques battements de cœur, de quelques pas et nous faisons la révérence et, déjà, plus personne ne se souvient de nous. Pas même nos photographies qui jaunissent, se piquent de points noirs et bientôt s'effritent. Quant à notre nom, ce patronyme qui nous singularise et affirme notre ‘royauté’ le temps d'une parenthèse, qui donc s'en inquiètera lorsque nous ne serons plus qu'un embranchement anonyme dans quelque arbre généalogique, un rameau qui aura existé, puis aura chuté au sol, feuille morte bue par la terre à la courte mémoire ? Qui donc ?

  Heureusement l'entropie fait son travail, accomplit la disparition du vivant afin que du vivant, autre, puisse surgir. Cela nous le savons, quand bien même nous ne ferions pas, sur nous-mêmes, un travail d'intellection ou bien une recherche d'ordre métaphysique. Les choses portent, dans le secret de leur genèse, ce qui les a fait advenir, que toujours elles ignorent, mais dont elles révèlent, à leur insu, la trace visible, les stigmates apparents. Le granit, en sa texture, contient la structure même de sa propre disparition, ce fragment de minéral provisoirement rassemblé, agrégé aux fragments contigus, en attente du vent, de la pluie, du crépitement de poussière qui viendra le réduire en galets, puis en cailloux puis en sable que, plus tard, les enfants creuseront de leurs mains innocentes afin d'en faire des châteaux. Une manière comme une autre de donner au rocher une autre forme d'exister.

  Identiquement, l'homme de chair et de sang porte-t-il en lui le dessin de ses futures empreintes dont nul enfant ne fera la matière de ses jeux, le retour à la terre étant, après lui, son unique destinée. Ainsi sommes-nous, par rapport au géologique, cette ’fragile éternité’ s'accomplissant chaque jour selon un destin qui détermine une voie. Marchant sur des chemins de fortune ou bien d'infortune, parmi les cairns, près des hautes falaises de craie, le long des à-pics des montagnes, entre les murs de pierres sèches de la garrigue, près des météores blancs dressant leur vertige à contre-jour du ciel, c'est cela que nous faisons, tracer une physique - la mesure exacte de l'homme - à l'ombre d'une métaphysique - cette Nature insaisissable que, jamais, nous ne pouvons appréhender en totalité -, alors que nous pensons seulement vaquer à nos occupations avec l'unique souci de l'horizon humain. Ceci, cet inconcevable écart qui nous met en demeure d'exister le temps qui nous est imparti, cet écart donc est le même qui place le ciron, ce fragile insecte que nous toisons de notre silhouette, dans une simple posture d'infiniment petit alors que nous figurons, à sa minuscule vue, l'infiniment grand. Mais comment mieux traduire le sentiment dont nous sommes saisis, à la fois de prodigieux étonnement en même temps que de profonde détresse lorsque, considérant notre position dans l'univers, nous nous interrogeons à la manière pascalienne dans ‘Les deux infinis’ :

    "Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti."

   Mais, ici, si cette belle œuvre nous parle des pierres, elle nous parle surtout de nous, les hommes. Car cela qui est représenté par deux pierres, l'une surmontant l'autre dans un bel équilibre, n'est autre chose que l'esquisse humaine réduite à sa simple morphologie de signal iconique. Une pierre large pour dire le corps ; une autre étroite pour dire la tête. Il n'est besoin de représenter ni les yeux, ni les oreilles, ni le nez, ni la bouche pour que l'œuvre signifie en son entièreté. Une simple abstraction y pourvoira. L'essence humaine nous imprègne tellement de l'intérieur, qu'il n'est nullement besoin d'en détailler tous les prédicats afin qu'elle nous parle.  Pas plus qu'il n’est utile de construire une fable ou bien de sous-titrer l'œuvre pour que la famille apparaisse, les parents, puis les enfants par taille décroissante.

    L'instinct grégaire, l'altérité creusent de tels sillons dans notre psyché que la simple vision de quelques silhouettes nous installe déjà dans une possible épopée. Celle de ce mystérieux groupe qui semble tourner le dos au paysage, nous faisant face de toute son énigme de gemme. Nous sommes, à proprement parler ‘dévisagés’ par cela même qui nous interroge depuis ce regard muet, lequel, par définition n'en contient aucun, alors même qu'il les contient tous. Nous perdons la face, cette singulière épiphanie par laquelle nous nous révélons au monde. Nous sommes interrogés par cette multiple mutité dont les bouches absentes nous en disent bien plus qu'elles ne le pourraient si elles proféraient des mots. Leur silence de pierre, plus qu'un retrait de la parole dans une crypte scellée, est un cri lancé en notre direction. Un cri métaphysique qui veut rendre visible les milliers de formes qui, à chaque instant, nous visitent de leur étonnante présence alors que, toujours, nous nous réfugions dans le non-dit et l'incurie, pensant qu'il y a mieux à faire que d'interroger les cairns, fussent-ils doués d'une âme. Quoi qu'il en soit de tous ces présupposés, il nous reste à contempler et à méditer !

 

 

 

 

 

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 09:36
Quelqu’un existe-t-il sur terre ?

Source : Pinterest

 

*

 

 

« Minuit, je suis seul ».

Minuit, le mitan de la nuit.

Un jour se termine,

 un autre n’a encore nullement commencé.

 Minuit au plus plein de l’ombre.

Minuit en sa plus vaste solitude.

 

   Minuit sans aucune connaissance du tout autre que soi. Minuit en tant que minuit et nul espace autour, et nul temps qui viendrait inciser, dans la chair de l’heure, sa braise vive. Minuit comme une longue dérive de soi en soi, une manière d’ombilicale présence et tout se dit en mode de retrait. Minuit et plus rien de l’exister que ces deux syllabes frappées d’une luxueuse stupeur,’ Mi-Nuit’ ! Minuit en sa bogue native. C’est comme si le temps n’avait jamais commencé, comme s’il se retenait tout au bord de la margelle du monde. Se refuser, s’immoler en son propre mystère, se réduire à la taille de l’infinitésimal. C’est là, dans le simple, au foyer de sa condensation que le sens se donne en sa belle entièreté. Plus rien ne détourne de soi. Plus rien n’est désiré. Plus rien n’affecte l’âme en sa multiple beauté. Minuit. On tend l’oreille. Minuit et c’est simplement le clair-obscur qui répond en sa langue de silencieuse contrée. Minuit et l’on cherche à éployer son corps mais la nuit est là qui cloue d’ombre toute tentative de sortir de soi. Minuit en tant que minuit dans la pure verticalité d’une haute solitude. Y aurait-il, dans le vaste univers, une signification plus ultime que celle-ci : être en son être jusqu’en sa pointe la plus extrême ?

   Minuit. Par la fenêtre si étroite qui traverse le mur épais de la chaumière, se donne une lame de pâle clarté. Loin, en haut, tout contre l’océan céleste, se montre la Lune en sa blafarde apparition. Qu’y a-t-il qui ondoie et fait ses incompréhensibles flux et reflux tout autour de l’astre nocturne ?

 

« Des séraphins en pleurs » ?

Quelques angéliques figures innommées ?

Des échardes de vent perdues en plein ciel ?

Des plaintes humaines ?

De sombres désespoirs ?

Ou bien est-ce le chant des étoiles

qui se réserve dans le songe-creux

de son inapparence ?

 

   Voyez-vous, il est si difficile de nommer quoi que ce soit depuis cette taie de suie qui obombre jusqu’à la plus infime pensée. Mais, a-t-on besoin de penser au cœur de la nuit ? Ne convient-il, bien plutôt, de se laisser envelopper de bandelettes d’ombre, de se réserver en son corps même ? Corps de momie en attente de soi. Oui, à soi l’on n’est nullement arrivé. C’est là l’essence de la Mi-Nuit que de nous installer dans cet entre-deux qui toujours hésite entre le passé, l’avenir et ne se confie au présent que sur la pointe des pieds, entrechats de Ballerine sur une scène encore illisible.

   La Mi-Nuit vous isole de ce qui n’est nullement vous, si bien que le sentiment d’exister se limite à votre propre contour. Rien ne déborde qui dirait l’Autre, l’Etranger, Celui-qui-vous-fait-face. Rien ne fait langage, rien ne fait prose, tout est celé dans le pli intime de ce qui, jamais, ne peut se proférer, l’être en sa confondante réserve. Dans la Mi-Nuit, cette gorge emplie de noirceur, tout parle en mode crypté, autrement dit les mots ne sont que des mots in-proférés, que des pensées de minces lucioles. Une faible et tremblante étincelle tapie dans le derme silencieux de la conscience.

   « Minuit, je suis seul » et pourtant quelque chose s’annonce en moi, quelque chose vibre à la manière de la lame d’un diapason. Quelque chose bourgeonne et s’impatiente de venir à sa forme. Autour de la chaumière, en guise de rémanence sur le lobe occipital, quelques rapides images qui disent la vie en son habituel éploiement. L’eau de la Baltique clapote au loin, simple balancement qui est la forme la plus visible du temps. La terre est semée d’herbe à la consistance de lichen si proche du néant ; des pierres bistre longent la rive, la ponctuent d’une simple rumeur minérale ; un chemin se jette en plein ciel parmi le tournoiement incessant de hautes éoliennes ; de longs nuages gris-bleus dérivent au plus haut, là où s’évanouit le regard des hommes, leurs préoccupations sont terrestres, lourdement terrestres, clouées en la glaise étroite du sol. 

   Chaumière aux épaisses pierres grises, aux minces croisées, au toit végétal si sombre, des plaques de roches blanches en tracent la bordure zénithale, pareille à une cimaise dans l’étonnement d’un musée. Chaumière est figure de l’immémoriale présence des choses. Chaumière ne dit rien d’elle-même. Elle est le contraire du bavardage, elle est en soi, pour soi, dans la plus modeste des parutions. Chaumière est seule comme un enfant abandonné le serait au milieu d’une foule qui ne le verrait pas, d’une foule seulement occupée d’elle-même, martelant le sol des villes de mille coups de gong que suivent mille coups de gong. Echo de la condition grégaire de l’homme, il côtoie sans connaître, il est dans le troupeau comme le mouton noir dont, à tout prix, l’on veut éviter la rencontre.

   Solitude des solitudes de l’homme, cet Egaré, alors qu’il croit se sauver à seulement prêter son flanc au flanc contigu de la troupe des Assemblés. Utopie que cette marche houleuse, que ce cheminement de concert en direction de sa propre finitude et seulement ceci. Rien ne sauve de soi sauf soi en sa plus intime connaissance. C’est de soi, uniquement de soi dont il faut partir. De soi il faut faire un tremplin mais lui donner essor seulement au prix d’une pensée profonde, d’une méditation sur sa propre condition, d’une ouverture de la conscience jusqu’à la dilatation extrême de la mydriase.

   Si jamais nous pouvons atteindre l’Autre (mais est-ce humainement possible ?), c’est à la mesure d’une atteinte de soi. Déjà, en soi, il faut avoir éprouvé la levée d’une altérité, avoir sondé ses propres différences, avoir dépassé ses intimes contradictions. Avoir connu la pleine et évidente présence du Jour en sa Vérité. Avoir connu le vide infini de la Nuit en son mensonge. Avoir connu la Mi-Nuit et sa fonction médiatrice, la seule à même de pouvoir juger le lieu d’où constituer le foyer de son propre jugement. C’est parce que j’ai vu la claire évidence des heures de lumière, parce que je me suis heurté au mur des heures d’ombre, que je puis, du cœur de la Mi-Nuit, estimer ce qui revient de mérite au Jour, ce qui revient de fausseté à la Nuit, ce qui revient à ma lucidité afin de ‘trier le bon grain de l’ivraie’.

   Jamais le sentiment de solitude ne provient de l’exercice même du solitaire. La solitude ne s’éprouve jamais que du cœur de l’erreur, du non-sens, de l’absurdité qui naissent de toute situation inauthentique. Le sentiment de l’union, du partage, de la confiance en l’Autre ne peut résulter que de la vérité, de la sincérité qu’il nous adresse à laquelle notre amitié s’abreuvera et trouvera le jaillissement de sa propre source. Sans doute faut-il affirmer que l’Ermite, depuis sa cabane de rondins au milieu des bois, est plus heureux que l’Homme mondain plongé dans le luxe et l’opulence des salons dont il fréquente la faune parfois si bigarrée, si étrange. Ce dernier est ‘payé en monnaie de singes’, alors que l’autre, celui qui vit retiré des autres, est rétribué en sa plus haute valeur, l’exactitude d’être au monde, d’y projeter son être dans la dimension plurielle, ineffable de la joie.

   « Minuit, je suis seul ». Seul ici, à l’extrême pointe du Continent. Comme le symbole d’un exhaussement de soi, d’un genre de transcendance. Comme si, de tutoyer les draperies des aurores boréales, insufflait en mon âme quelque chose de la sévère beauté magnétique de ces terres désolées mais si riches en potentialités, si touchées d’une réelle spiritualité. « Minuit, je suis seul ». Tout autour de la chaumière, parfois, les meutes de vent rugissent en s’écartelant aux angles de pierre, un peu d’air filtre au travers du chaume, il est la respiration de l’univers qui vient jusqu’à moi pour me confier la pure merveille d’être, de m’en étonner et m’en étonner encore. De minces graviers se lèvent du rivage, viennent tambouriner contre la lourde porte de bois. Ils sont le signe, le langage morse que profère la vie en sa primitive nature. Ils sont les rejetons d’un long temps géologique, ils sont de hautes pierres, peut-être des blocs de basalte à l’imposante figure que le temps a mordus et portés à l’inconsistance de la poussière. Rien ne dure jamais, même les montagnes s’érodent et deviennent sable.

   Je suis tout contre l’âtre où crépite un feu de bois. Mille étincelles joyeuses s’en échappent qui bondissent dans la pièce, y tracent de rapides trajets incandescents. Je lis quelques pages au hasard de livres ‘sérieux’, mais la plupart du temps je rêve, je m’évade dans la résille blanche des songes. Je me répète, en voix intérieure, la belle phrase énigmatique de Rimbaud : « Je est un autre. » Oui, de soi il faut surgir à même ce mystérieux autre qui n’est jamais que l’être en son insondable et abyssale présence/absence. Présence du côté de l’étant : cette chaumière, cette table, cette cheminée. Absence du côté de l’être de ces choses qui, toujours se dissimule et recule à mesure que l’on avance pour le surprendre en son secret. Alors, cet « Autre » de la figure rimbaldienne, à défaut de le posséder et d’en connaître l’impalpable figure, donnons-lui un visage, aussi bien que plusieurs d’ailleurs, et tirons de cette soudaine épiphanie la plénitude dont, depuis toujours, nous sommes en attente.

 

   Et maintenant, adressons-nous à nous-mêmes cette étrange assertion du Poète : « Je est un autre ». Le « JE » sera vite identifié en tant que ma propre essence : JE suis qui JE suis, certes la formule est tautologique, de là son efficace. « Un AUTRE », et c’est à partir d’ici que tout devient possible puisque l’AUTRE n’étant posé et défini par nul prédicat, il nous est loisible de tout y faire figurer. Aussi bien l’Autre de chair qui est mon habituel vis-à-vis, que l’Autre minéral, végétal, animal et aussi bien ce rêve, cette idée, ce sentiment qui, tel le grâcieux papillon, folâtre à l’entour. « Minuit, je suis seul », alors, pour meubler ma solitude, je vais affecter à l’Autre ce qui m’est le plus cher, ce qui correspond le plus à qui je suis en mon fond, à savoir l’arc-en-ciel lumineux de mes affinités qui fait confluence à la jointure même de mon être ou, du moins, ce que je peux en saisir.  

   Là, dans le pli le plus mystérieux de la nuit, là dans cette touche si proche d’une mystique, d’une communion avec l’éternel ressourcement des choses, là dans la pulvérulence de l’exister, là au centre de mon propre rayonnement, il faut installer ce qui est le plus précieux, ce qui énonce une Parole essentielle, faire venir à soi dans la guise la plus déployante qui soit la mesure exacte de ce qui s’adresse à mon attente en mode privilégié, unique, fondateur de mon être-au-monde : Art, Littérature, Poésie. Là, dans la douce irisation de la Minuit, donner éclosion à ce qui emplit et comble le corps jusqu’à l’excès, inonde les yeux d’une douce pluie, s’invagine en le moindre territoire de l’esprit avec la force unique de la Vérité. Me laisser aller, dans la plus soyeuse des sérénités, à ce qui veut bien faire sens qui bâtit en moi le fortin heureux des certitudes. Alors, parmi le luxe inouï de ce qui me parle avec douceur et compréhension, ma solitude se sera allégée du fardeau qui la recouvrait, que symbolisait cette étrange Mi-Nuit, et dès lors je serai présent à moi-même au-delà de toute hypothèse, je serai la présence même du jour en qui je puiserai l’eau fraîche de ma renaissance, je boirai l’ambroisie de qui s’est rencontré en moi, deviné en l’autre, tout cet éclat qui vient du cœur même de ce qui, habituellement clos, ne fait que chuchoter et me parler ce langage qu’il m’est enjoint de déchiffrer si je veux être homme jusqu’au bout de sa propre conscience.

   Dire, par exemple, l’Art en la trace pariétale déposée au fond des gorges d’ombre de la lointaine préhistoire : traits de sanguine, points d’ocre, mains négatives, sillages de flèches, spirales cosmiques, images de vulves, échelles d’ascension céleste, suite de X X X X X qui disent l’inconnu en sa plus belle manifestation.

   Du sein de la Minuit faire venir, par exemple, quelques gemmes de la Littérature, faire resplendir, dans le massif ténébreux de ma tête, quelques constellations tout droit venues de ‘L’épopée de Gilgamesh’, premier écrit parmi les hommes, quelques joyaux tirés de la Tablette XI :

« Lorsque brilla le petit jour,

Du fondement des cieux monta une nuée noire (…)

Tout ce qui est brillant se transforma en ténèbres,

Le frère ne voit plus son frère,

Ils ne se reconnaissent plus les gens dans les cieux.

Les dieux craignirent le déluge,

Ils s’enfuirent, ils montèrent au ciel d’Anou »

 

    Oui, la « nuée noire », toujours menace de me reconduire au néant qui est la forme la plus accomplie de ce que pourrait être ma solitude s’il lui prenait d’atteindre sa posture la plus radicale. Alors, oui je pourrais craindre le « déluge », ne plus reconnaître mon « frère », renoncer à voir toute altérité. Je serais orphelin de moi-même comme de tous les autres dont le regard me vise et me porte à l’exister. Que me resterait-il donc, comme ultime ressource, sinon de monter « au ciel d’Anou », là où le dieu se donnerait pour la lumière fondatrice de joie. Le dieu serait celui par qui j’arriverais à moi-même tout en découvrant le Tout Autre qu’il est, figure de Soi mais aussi reflet de toutes les Autres qui, sur terre, ne vivent qu’à porter leur regard en direction de cette puissance aurorale dont ils ne rêvent que de dévoiler le secret.

 

   Mais il me faut poursuive le voyage en-moi, hors-de-moi et rencontrer encore quelque motif d’espérer. Du plein même de la ténèbre, hisser quelques pépites du Poète des Poètes, Friedrich Hölderlin, et regarder en sa compagnie poindre le jour dans son beau poème ‘Printemps’, ce jour qui m’arrachera à la Mi-Nuit et me jettera en plein ciel, là où brille la belle Lumière :

 

« Il vient le jour nouveau, descendu des hauteurs lointaines,

Le matin réveille hors des lents crépuscules,

Et il rit à l’humanité, tout paré et fringant ;

De douce paix l’humanité est pénétrée.

 

L’avenir veut la dévoiler, la vie nouvelle :

On dirait que les fleurs, signe des jours joyeux,

Comblent le grand vallon de notre terre entière ;

Au loin, par contre, est au printemps la plainte. »

 

   Voici, je sors tout juste du milieu de la Mi-Nuit. Dans le silence cotonneux de la chaumière, alors que le vent s’assagit sous la levée du jour proche, la grosse horloge fait entendre son bruit syncopé, qui dit une fois le temps ancien, une fois le temps nouveau, « le jour nouveau » du poème, « la vie nouvelle » du poème, le doux gonflement du « Printemps » en lequel court la sève plurielle, fécondante, de l’exister.

 

Il y a le dedans de la chaumière ourlé de rêves,

tapissé des pensées intimes de la Nuit,

lieu d’une supposée solitude

qui n’est jamais

que le prélude à la fête, au chant,

à la belle rencontre des humains.

 

   Je pousse la lourde porte de bois. De fraîches nuées d’air brumeux s’enroulent autour de mes jambes. C’est le lierre du temps qui me convoque au fleurissement du jour.

 

Il y a le dehors, la Baltique

en sa dalle d’ardoise grise

qui semble dormir à la manière

d’un animal un peu mystérieux.
Il y a le vent qui, là-bas,

à la limite des yeux,

 fait tourner les pales lentes

des éoliennes.

Il y a les galets gris lissés

d’une clarté à venir.

Il y a la lente dérive

des oiseaux de mer,

leurs plumes gonflées

 au rythme de l’air.

Il y a un phare

dont le pinceau lumineux

balaie les derniers lambeaux d’ombre.

Il y a qui-je-suis en cette native contrée.

Il y a tout ce-que-je-ne-suis-pas,

qui vient à moi dans l’enchantement.

Il y a solitude

et il n’y a pas solitude.

 Le jour qui point est ce qui me porte

 en-moi, hors-de-moi.

 Il y a le Ciel.

Il y a la Terre.

Il y a leur entre-deux,

cette ligne d’horizon

pareille à mon destin,

pareille aux destins

de tous les hommes.

Il y a !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 juin 2021 3 23 /06 /juin /2021 17:13
Une esthétique de la disparition

‘L'homme-cible’ (1914)

 Giorgio de Chirico

*

   C'est comme cela, parfois, nous sommes en polémique avec nous-mêmes. Comme si nous avions, soudain, à regarder ce qui n'est peut-être pas montrable. En-dessous de la ligne de flottaison. La coque est de bois ancien, couverte de patelles gluantes et nous ne savons gère comment parler à ces cônes de chair molle. Y aurait-il, sous la coquille striée, quelque mystère dont nous n'aurions pas pris la mesure ? Ou bien s'agirait-il de nos actions mauvaises, de nos pensées délétères ramassées en forme de bubons ? Car, c'est bien vrai, nous les Hommes, les Femmes de bonne volonté, parfois nous ne sommes pas à la hauteur, parfois nous nous dérobons, parfois nous sommes humains à demi et encore !

"La barbarie à visage humain", disait le Philosophe.

"Humain trop humain", disait l'Autre.

"Humain pas encore humain",

disait un Dernier, pensant que l'humanisme était, toujours, une voie à construire, une citadelle à édifier, un Radeau de la Méduse dont, jamais, on ne pouvait anticiper la majestueuse dérive sur les flots badigeonnés de vert de la Métaphysique. Et notre étrave ourlée de mousse et de lichens, est-elle la métaphore d'un destin condamné avant que d'arriver au port ?

  Mais combien ces images indigentes sont loin de rendre compte de la réalité ! Mais il faudrait alors parler du bitume qui calfate la moindre de nos fissures, de la poix encore fumante qui s'immisce entre nos planches jointives. La poix, le bitume, comme autant de plaies vives, d'irrésolus enfantements de l'âme, d'éternelles perditions, de reniements sourds. Mais, aura-t-on, un jour, la force de se saisir d'un galet rond et compact et de le projeter dans le phare étroit qui nous fait nous diriger vers le fanal parmi les contractions blanches de la brume ? Car notre lucidité s'étiole, notre conscience pareille au lumignon dans le cachot, vacille, notre esprit se réfugie dans l'antre étroit d'une braise verte : à peine le souffle faiblement levé de la luciole. Et, pourtant nous nous contentons de ceci qui nous atterre, et pourtant nous godillons au milieu des flaques putrides, et pourtant nos bras étiques tiennent la barre avec l'audace d'un Capitaine fier de son embarcation. Ou presque, car nous sentons bien le naufrage proche, la quille grasse retournée dans une mare d'huile, pareillement à notre propre échouage sur les rives étroites de la finitude.

  Mais on relève la visière en carton de sa casquette, mais on visse sa lunette de laiton au bout de son œil de poulpe et, que voit-on ? Mais on ne voit rien, si ce n'est sa propre effigie de cuir bouilli identique aux ombres chinoises et une vague brume dressée dans le noroît. Des formes, pourtant. On dirait une citadelle et des hommes placés en sentinelles. On dirait une vie emprisonnée dans un aquarium vert, un bocal de verre à la densité de plomb.  Ce sont peut-être des revenants, peut-être des rescapés d'un bien étrange au-delà qui nous hèlent afin que nous entendions leurs suppliques. Mais ils ne semblent pas avoir de bouches, ou alors ce ne sont qu'orifices béants pareils à la gueule des poissons, quelque baudroie abyssale cherchant à nous entraîner par le fond.

  Alors nous appelons mais nos cris sont devenus à peine plus conséquents que gonflements de bulles au-dessus des tourbières. Alors nous nous essayons aux déplacements mais nos jambes sont laineuses, effilochées, pareilles aux lianes. Alors nous prions mais nos mains sont trop éplorées pour pouvoir se recueillir dans un même geste de piété. Alors nous gémissons mais PERSONNE n'est là pour nous entendre. Un instant, à la vue de ces silhouettes perdues dans le brouillard, nous avions cru à quelque Farghestan sur le rivage duquel nous aurions pu jeter l'ancre. A condition, évidemment, d'éviter les projectiles de ce peuple étrange, sauvage sans doute, possiblement rompu à l'art de la guerre. Car, voyez-vous, même la sublime guerre possède son art ! Une esthétique de la disparition, si l'on peut prendre la liberté de s'exprimer ainsi.  Mais à côté de notre singulière désolation, la fureur des hommes du Rivage des Syrtes eût été une aimable palinodie, une sotie pour gueux égarés, une farce pour saltimbanques.

  Mais, c'est bien pire et nous n'y pouvons rien. Tout ce qui, jusqu'ici, nous a parlé en termes ombiliqués et en phrases occluses n'est qu'une piètre allégorie de notre errance sur les flaques de mercure qui gonflent sous les horizons. Nous sommes écartelés, un membre au septentrion, un autre en terre australe, un autre occidental, un autre enfin, oriental. Jamais de synthèse qui réunirait le tout en une harmonie vraisemblable. Cela nous le savons depuis au moins notre naissance et, malgré cela, nous continuons à nous accrocher à notre coquille de noix. Les battements sinistres de l'eau contre les flancs de la coque, les grincements des mâts, les déhanchements de la dunette sous les meutes des vagues, rien n'y fait et la cale est envahie d'eau que nous poursuivons notre route, en aveugles, comme si nous étions pris d'une cécité tenace, d'un tel engourdissement de l'esprit que ne persisteraient à l'horizon de notre conscience étroite que de sombres écumes, de pâles obstinations en quête d'elles-mêmes.

  Pareils à Apollinaire-le-trépané de Giorgio de Chirico, nous sombrons continuellement dans les flots glauques de l'absurde. Ceux-ci nous rappellent d'autres flots de notre enfance, lorsque, avec des camarades, les journées d'été au long cours, afin de tromper la langueur du temps, nous allions au moulin sur la rivière. Nous y actionnions une sorte de treuil afin de faire remonter la lourde plaque de fer qui retenait les eaux. Une cataracte de liquide lourd, sombre, aux reflets métalliques de cuivre éteint se mettait à bouillonner, emportant avec lui des poissons aux yeux globuleux, sans doute pris de cataracte. Cette image nous a toujours incliné à penser que le Néant avait cette couleur terrible, compassée, en quelque sorte innommable. Nous ne savions pas encore, dans la fleur de l'âge, que cette impression de basculer dans la chute sans moyen d'y pouvoir rien faire, plus tard nous la découvririons chez Camus, Sartre, Nietzsche. Nous vivions les premières atteintes du nihilisme par procuration. Sans doute cette introduction bien involontaire à un existentialisme abrupt nous orienta, très tôt, à faire de "La nausée" notre livre de chevet. Depuis, l'existentialisme - dont il est de bon ton de dire aujourd'hui qu'il est dépassé - n'a cessé de nous accompagner, nous aidant, souvent, à entretenir dans les moments inexacts, une juste rébellion.

  Cette belle œuvre de de Chirico en était le pendant violemment métaphysique. Elle contenait, en une économie de moyens, une palette étroite comme la tragédie peut l'être, dans une gamme chromatique à proprement parler ontologique - comment ne pas convoquer toutes les ressources de l'être lorsque celui-ci se cerne de si funestes projets ? - tout ce qui pouvait, déjà, chez un préadolescent, s'illustrer comme la figure de la disparition, de l'occultation de la mémoire, de la condamnation de l'essence de l'homme, à savoir le langage. Car si Guillaume Apollinaire payait de sa vie la folie meurtrière des hommes, en même temps que le Poète, c'était le Langage qui était mis en demeure de survivre, de réparer cette cicatrice faite à l'intelligence. Une double blessure, une double ignominie : celle du mépris de l'homme d'abord, celle de la relégation de la poésie à ce que, jamais elle ne saurait être, une cible dans laquelle précipiter la première mitraille.

  Mais, pour conclure la parole revient de droit au Poète Giuseppe Ungaretti qui écrivait dans "Innocence et mémoire", ces magnifiques phrases qui, bien évidemment, se passeront d'un long commentaire : "Le XIXe siècle, épuisé par son effort démesuré de mémoire (ici s’impose l’image du naufragé qui, sur le point d’être englouti, revoit toute sa vie en un éclair et, même athée, se recommande à Dieu), son illusion d’avoir embrassé le temps infini dissipée, s’est retrouvé devant le vide, avec le sentiment, puisque la Providence n’est pas une fable, que des ailes lui poussaient." (…) " L’horreur de l’éternité ne nous a pas été cachée. L’instinct seul régnait. La familiarité avec la mort était telle que le naufrage était sans fin. En réalité notre vie n’était plus rien qu’un objet. Le premier objet venu. "

  Ce, qu'évidemment la poésie ne saurait être. A moins qu'elle ne soit "l'objet par excellence" ! 

 

 

 

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6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 10:00
Une idée simple du bonheur

Bol japonais à cérémonie du thé - Chawan,

HAIUWAGUSURI, orange

Source : Ryokucha

 

***

 

Une journée dans la vie de Pierre Bazérac

 

*

 

   Ici le ciel est bas, poudré de gris. Le jour se lève avec lenteur, émerge à peine du large plateau de pierres blanches. Pierre Bazérac est dans la pièce unique, tout à la fois cuisine, salle de vie, chambre, coin pour la toilette. Son visage est enduit de mousse. Il se rase à petits coups de lame. La lumière traverse la fenêtre étroite, se pose sur les choses dans une manière d’indistinction. Tout paraît se confondre, le bahut de chêne, les objets de toilette, la teinte claire de la boiserie du lit, la table lissée d’une mince clarté. Pierre aime cette heure non encore venue à elle, ce genre de parenthèse habitée du linge de la nuit que décolore le premier soleil si pâle en ce début de printemps. C’est comme si les rêves nocturnes se dissolvaient lentement, portaient encore dans leurs plis ombreux les traces d’histoires anciennes, de contes pour enfants, de légendes venant buter tout contre l’étrave du réel. On est encore entre deux eaux, entre deux existences qui peinent à se rejoindre et qui, bientôt réunies, donneront le jour à la toile lisse et uniforme des tâches quotidiennes. C’est un peu un temps sans temps, un horizon sans horizon, un non-lieu ne pouvant dire son nom. C’est comme si l’on s’appartenait dans la distraction, dans l’à- peu-près du jour à venir.

   Pierre va au puits, en ramène une cruche pleine d’eau dont les flancs vernis apprivoisent les lueurs neuves, matinales, en voie de constitution. Un grain de lumière pousse l’autre. Une touche de clarté en appelle une autre. L’heure se décèle de sa bogue nocturne, bourgeonne et s’épanouit sur le bord attentif du monde. Le Potier s’assoit sur le banc de bois qui longe la table. Il étire ses longues jambes avec douceur, en chasse quelques fourmillements. Ses articulations craquent, identiques à ces vieux bois de charpente qui chantent sous la montée de l’heure. C’est bien de se sentir vivre ainsi dans le dépliement immédiat de ceci qui vient à soi dans le genre d’un don du ciel. Saturne, le chat gris et blanc, lisse sa fourrure longuement. Parfois la fente de ses yeux révèle, en un éclair, des gemmes couleur de résine.

    Il y a beaucoup de beauté vacante partout où l’on consent à porter ses yeux, pense Pierre, il suffit de s’y confier dans la sérénité. De son Opinel, Pierre coupe des cubes de pomme qu’il mâche posément avec la sagesse qui sied aux âmes simples. Puis il croque des noix de son verger qu’il associe à quelque tranche de pain cuite dans son four. Puis un verre d’eau claire. Quelques bulles y dansent pareilles à celles de la rivière qui serpente tout en bas dans la vallée. Cette journée, identique à toutes les autres, est l’endroit même où se dit la merveille d’exister sur ce coin de terre familier, unique, tellement connu, il s’insère en chaque pore de la peau, il s’immisce en chaque fragment de la chair.

    Voyez-vous, l’on est tissé de son propre pays. L’arbre du plateau, c’est l’arborescence de votre tête, le sentier sinueux c’est la complexité de vos pensées, la source entre deux pierres c’est votre inspiration quand, dans l’événement que constitue chaque minute, des mots s’inscrivent en arrière de votre front, des phrases se lèvent, un texte se déplie qui est l’essence même de qui vous êtes. La vie est poésie, doit être poésie pour qui se lève le matin en toute innocence, encore bercé des vagues imaginaires qui font le corps léger, l’esprit ouvert aux variétés infinies des choses.

   Dans sa remise, le Potier prend un grand seau, une houe au manche de noisetier, une lame de fer en guise de racloir. Saturne le suit de loin, sautant parmi les touffes piquantes des genévriers, débusquant quelque sauterelle endormie, encore saisie du froid de l’aube. Au-dessus de la mare, le talus est de glaise pure oscillant entre le jaune de mars et la teinte du blé mûrissant. Pierre, de sa houe, entaille les flancs du tertre en prélevant des cubes pareils aux mottes des tourbières. C’est si rassurant cette belle géométrie du sol qui s’offre à la manière d’un présent naturel, prompt à initier dans l’âme la flamme d’une joie libre, infiniment disponible, geste mille fois répété qui, jamais ne s’épuise. Comme d’habitude Saturne a saisi un mulot qu’il dépose, tel un modeste cadeau, aux pieds de Pierre. Le seau est lourd à porter sur le chemin qui monte vers ‘Bastide’, la maison du Potier que tout le monde connaît dans la région.

   Pierre s’installe sous l’auvent qui longe sa maison. C’est là son atelier. D’ici, la vue se déploie largement sur les collines crayeuses du Causse, sur les touffes vert-de-gris des chênes, sur les ‘cayrous’, ces longs tumulus de pierres bâtis par les ancêtres pour délimiter les parcelles cultivables. Souvent le vent d’ouest balaie le Causse qui ressemble alors à un océan traversé des embruns et des courants du large. Le Potier s’est vêtu d’un tabler de cuir. Ses cheveux en catogan, il les a retenus par une ficelle grossière. Après avois tamisé sa terre, l’avoir humectée à point, il pose une boule sur le plateau du tour qu’il actionne grâce au mouvement régulier, continu, de ses pieds nus sur la couronne inférieure qui tourne en grinçant. Le bruit est pareil à celui d’une berceuse, il rythme ‘les travaux et les jours’, il indique la nécessité de vivre ici, parmi les troupeaux de moutons, les cairns dressés sous l’horizon, les semis parme des ophrys abeille, les corolles jaunes des hélianthèmes, les étendues de pelouse sèche qui sont l’âme de la lande calcaire.

   Alors cela devient si facile d’imaginer le monde alentour depuis cette sorte de sphère armillaire que représente symboliquement le tour, sa rotation régulière, ses plateaux qui sont les équateurs et les pôles d’une mappemonde réduite mais combien douée de pouvoirs multiples, visitée d’étranges fascinations. Alors, entre le Potier, le Tour, le Monde, il y a nécessaire cohésion, il y a unité qui assemble en un geste immémorial les postures antiques des hommes depuis qu’ils créent et façonnent l’aire de jeu qui leur a été octroyée comme leur destin quotidien, un pas après l’autre sur le Grand Sentier de l’Espace-Temps. Sur la courbe infinie de ce vivant cosmos dont ils sont l’un des rouages essentiels.

    Peut-être le bonheur, est-ce simplement ceci : vivre au rythme de l’eau du ciel, de l’air qui plane longuement au-dessus du Plateau, du feu solaire adouci lorsqu’il féconde la peau, du contact avec la terre qui est, entre tous, l’élément constitutif de qui nous sommes. L’eau, l’air, le feu, on pourrait les ignorer un temps, les loger quelque part dans la tanière d’un repos. Mais la terre, comment pourrions-nous nous en absenter ? Elle qui porte nos pas, qui soutient le sol de nos maisons, elle en qui se tracent les sentiers que nous empruntons afin d’être conduits d’aujourd’hui à demain, elle en qui se façonnent les briques et les tuiles dont nous faisons nos abris. Elle dont le toucher est déjà gage de certitude, d’assise, de fondation pour les Egarés que nous sommes qui, toujours, sont à la recherche d’une mère.  La Terre est notre Mère à tous, aussi lui devons-nous reconnaissance, amitié, gratitude. Aussi devons-nous nous mettre en quête d’assurer sa survie, de créer les conditions d’un accueil favorable. De ceci nous sommes comptables que trop d’Existants ignorent comme s’il allait de soi que tout nous soit dû, à nous les hommes, au prétexte de quelque supériorité. Combien cette opinion est insuffisante qui place l’homme au sommet de toutes choses, tout devenant, alentour, superflu, périphérique, dénué d’intérêt.

   Entre les mains de Pierre, ces mains longuement exercées au façonnage de la matière, la boule de terre s’aplatit puis s’élève en une mince paroi qui se métamorphose au gré de ses gestes si habiles à connaître l’élément dont elles constituent, en quelque sorte, le prolongement.. La terre est alors pareille à une Amante attentive à combler son Amant. Lien d’amour qui se crée de l’homme à l’argile, de l’argile à l’homme en un flux continu, doué des plus belles inspirations. Ce qui n’était que boue informe, voici que cela prend forme, prend sens, dit quelque chose de son être. Prodige de l’artisanat qui est l’exercice plénier du geste juste, de la coïncidence entre Créateur et ce-qui-est-créé. Avant que l’acte ne soit entrepris, il n’y avait rien qu’un homme livré à une longue errance, aux caprices du hasard, il n’y avait qu’une substance amorphe, incertaine de soi, au seuil même d’un oubli. Il a suffi de quelques impulsions des pieds sur le plateau de bois, de quelque souple volonté des mains s’exerçant à modeler et, soudain, l’indéterminé, l’insignifiant, l’anonyme, les voilà pourvus de précieux prédicats qui les installent dans l’horizon éclairé d’un monde.

 

Là où il n’y avait que désordre,

il y a un cosmos qui s’organise.

Là où il n’y avait que mutité,

il y a une parole qui s’annonce.

Là où il n’y avait qu’immobile silence,

il y a naissance du rythme et chant du poème.

  

   Ceci qui éclot entre Pierre et ce corps de matière qui devient essentiel ce n’est rien moins qu’une fascination réciproque. Pierre n’existe que par cette terre ductile, cette terre n’a de réalité que par le modelage, la mise en forme, l’élévation de ce qui va devenir coupe ou bol ou encore cette poterie abstraite sans aucune autre utilité que d’être forme remise à son propre destin. Désirs qui naissent l’un de l’autre et s’actualisent au gré des manifestations successives des esquisses. Oui, la terre est désir d’être façonnée car la terre est vivante au motif que le Potier a projeté en elle sa propre climatique interne, l’orbe vif de ses sentiments, l’amour qu’il porte à la Nature en ses déploiements multiples, cycle infini des pluralités ontologiques, les ressources de l’être sont inépuisables.

    Le soleil a percé le fin voile de brume. Le soleil est blanc, vaporeux qui joue avec les pierres de calcaire du Causse, fait luire la cime des chênes, pique des étoiles à l’extrémité des épines des genévriers. Saturne s’est allongé sur le plan de travail du tour. Il sommeille et sans doute rêve. Ses yeux parfois s’allument, traversés du vol des premiers papillons. Au loin, se laissent deviner les craquements des arbres qui s’éveillent au jour nouveau. A intervalles réguliers, comme venues du fond du temps, les trois syllabes brèves de la huppe, trois motifs floraux qui installent de brèves clairières lumineuses dans le tissu serré du jour.

   Vivre ici, sur la garrigue solitaire, au milieu des tresses de vent et du passage des oiseaux dans le ciel, que souhaiter de mieux pour une âme modeste qui n’espère jamais prélever du réel que ce qu’il peut offrir d’immédiate et pure félicité ? Le monde est trop compliqué, trop sophistiqué avec ses facettes consuméristes éblouissantes, avec l’artifice de ses prouesses technologiques, avec les kyrielles d’images qui, tout le jour durant, s’allument sur de bien étranges écrans. Les hommes fascinés courent d’une hallucination à une autre, aimantés qu’ils sont par ces mondes mirifiques qu’on leur promet à défaut de leur en faire don. En réalité, rien n’est hors de soi, mais en soi, logé au plus secret de la niche de l’être. Toute recherche de prospérité et de faveur, c’est à soi de la créer en l’intime le plus accessible de notre conscience. L’en-dehors est toujours ‘miroir aux alouettes’, fable allumée devant nos yeux tachés de cécité, pirouettes de saltimbanque auxquelles nous feignons de croire pour nous rassurer. Toute fortune du destin ne peut résulter que de soi, au prix d’un effort continu, rien ne se donne dans la gratuité. Mais ce sont toujours, en priorité, les évidences qui sont les premières oubliées.

   Qu’en est-il d’une forme qui arrive à sa complétude ? Est-ce cette forme elle-même qui s’est constituée à l’insu de l’artisan ? Existe-t-il une volonté des choses de parvenir à leur être ? Et si c’est bien l’homme qui la fait surgir, comment ceci se produit-il ? Quel degré de conscience du créateur s’y trouve assemblé ? Ou bien est-ce la loi de l’inconscient qui a dicté sa mesure ? Nous voyons, dans l’horizon de ces questions, combien démêler le ‘bon grain de l’ivraie’ est difficile. Mais peu importe, jamais nous n’éluciderons le mystère de la création et c’est heureux car tout sentiment de beauté ne doit reposer que sur ce halo, cette aura, cette irisation sans laquelle une œuvre d’art ne serait qu’un objet vulgaire que nous ne prendrions même plus en considération. Ce qui est à saisir ici, simplement la manifestation d’une chose belle ornée des motifs de satisfaction qui accompagnent toujours le rare et le vrai. Le vrai car n’est beau que ce qui est vrai en soi. Toute le reste n’est que palinodie, dérobade. Pierre Bazérac (est-ce la force tellurique de son prénom qui le justifie ?), Pierre est un genre de menhir dressé dans le ciel, sa pointe est exigence de vérité ou bien n’est pas. Créer, pour lui, est se mettre soi en acte, s’immerger dans sa création au point de lui ressembler, à savoir ne nullement différer de son propos, livrer un fragment du monde en sa plus exacte figure.

   Pierre a tourné plusieurs formes qui, plus tard, deviendront des bols à thé selon l’initiale destination que l’imaginaire de l’artisan a forgé sans même prendre la peine d’en émettre quelque plan. C’est l’intuition, le ressenti de la pâte qui dictent les choses et non un projet qui viendrait les fixer à demeure. Car c’est bien l’instant qui est le moment formateur de l’œuvre, c’est la pulpe des doigts qui éprouve et palpe les volumes, ce sont les paumes des mains qui reçoivent les douces pulsations de l’argile en son premier foisonnement. Non que le conscient soit déconnecté de l’action qui se déroule tout à l’extrémité du corps, bien au contraire la conscience s’accroît de chaque nouvelle sensation et trouve le champ libre de sa prolifération. Plus le bol arrive à son façonnage, plus la certitude de saisir quelque chose du genre d’une authentique révélation s’amplifie. Entre le colombin de terre qui s’enroule sur lui-même en direction de son être futur et la présence du Potier à sa tâche il n’y a nulle césure, chacun se donne à l’autre dans la pure évidence d’exister, de sortir de l’indéterminé qui, jusqu’ici, les habitait.

   Car ni l’œuvre, ni l’artisan ne parviennent à leur nature propre tant, qu’en eux, dans le pli le plus profond qui les caractérise, ne s’est accompli le geste qui les comblera, leur dira le lieu et le temps de leur propre effectuation. Nul ne s’étonnera que chose et homme se situent sur un plan de parfaite homologie dans l’expérience qui les concerne de si près. Dès l’instant où entre en jeu un simple échange de formes, la matérielle rejoignant l’humaine, chacun est à identité d’intérêt, chacun est occupé à combler le vide interne qui le constitue. Lisser la terre, lui donner telle ou telle courbure, lisser l’âme du potier, lui attribuer ce supplément dont elle est en quête, ces deux mouvements, en leur signification profonde, n’ont nul écart : devenir œuvre, devenir homme = le Même. Les bols que confectionne Pierre sont de pure exigence, ils portent en eux la longue mémoire de ces ‘chawans’, ces objets rituels venant du plus loin du temps, qui signent la belle cérémonie du thé. Perfection de la Tradition lorsqu’elle aboutit à l’objet artisanal unique qui est porté, par sa sincère sérénité, à la grâce de l’art. Il fut un temps de formation, aussi bien technique que spirituelle, où le jeune Potier apprit en Orient, dans la proximité des élégantes maisons de thé nipponnes, à donner vie à la terre, à entourer l’âme même du bol du lieu unique de son recueil.

   Les bols sont maintenant parvenus à maturité. Les mains de Pierre peuvent vaquer à d’autres tâches. La terre, dans sa neuve autonomie, se confiera aux mains du vent océanique, cet air chargé d’une juste humidité, laquelle évite un séchage trop rapide mais procure la ventilation qui convient pour conduire les objets à leur consistance de cuir, prochaine étape de l’intervention du Potier. Pour ce dernier, voici l’heure venue de s’accorder une pause. Il fait halte au puits, actionne la pompe qui grince et délivre des jets successifs d’eau claire, fraîche. Il boit de longs traits qui font leur trajet vivifiant à l’intérieur du corps. Saturne profite lui aussi de la manne aquatique, lape le précieux liquide à petits coups de langue aussi précis que rapides. Repos de l’animal qui joue en écho avec le repos de l’homme.

   Mais qui a donc a dit que les bêtes portaient bien leur nom ? Ceci, cette confluence des minces joies, n’indique-t-elle, tout à la fois une intelligence de ce temps spécifique, la juste émergence d’un sentiment d’accord, d’harmonie ? Vivre en symbiose avec la Nature en son fond, c’est comprendre (prendre avec soi) ce qui, dans l’altérité fait sens et en rejoindre le secret le plus fécondant. Homme et animal communient en une unique destination : sentir en soi, en l’autre, le dépliement de la palme d’une joie, fût-elle inapparente. L’invisible est toujours doté de plus de virtualités que le visible. Le problème du visible est son usure, la banalité prend toujours le dessus, arase le beau, aplanit le vrai, métamorphose l’or en plomb, autrement dit inverse le merveilleux processus alchimique. Or, sans l’imaginaire des mutations secrètes, l’existence est un plateau désert où ne croissent que les vents mauvais de la désolation.

   Pierre Bazérac, au centre de l’heure qui monte au zénith, a poussé la porte à claire-voie de son jardin potager, suivi de près par Saturne. De beaux légumes s’y épanouissent déjà. Pierre cueille deux belles feuilles de blettes, quelques brins de persil. Aujourd’hui il confectionnera un seul plat, comme à l’accoutumée. Il est intégralement végétarien, par goût et par conviction. Pourquoi ferait-il le moindre mal aux bêtes, lui qui vit en intelligence avec elles, aussi bien les domestiques que les sauvages ? Dans une sauteuse il fait chauffer un peu d’huile, y fait revenir l’oignon coupé en minces dés. Il ajoute les côtes de blettes, une pincée de curry, de cumin et un filet de lait de coco. Il aime entendre le crépitement que font les aliments sous l’effet de la chaleur. Il aime les premières exhalaisons des odeurs généreuses. Saturne aussi les apprécie qui s’est posé sur une chaise à proximité, visiblement intéressé par ce qui se concocte. Puis viennent les pois chiches, un trait de jus de citron, les feuilles des blettes, un peu de sel. Du riz complet accompagnera le plat. Pierre descend dans la cave où règne une agréable fraîcheur. Il choisit une bouteille de Vin de Cahors, ce vin généreux, tannique, noir d’encre, puissant avec des notes de cerise et de cassis. Il lui faut cette touche alcoolisée, ce breuvage des dieux dont la libation quotidienne, en plus d’être un plaisir, est un geste destiné à fêter le travail dans la joie, une juste récompense après que bols, pots et autres objets en raku auront été portés au somment de ce qu’ils peuvent atteindre dont Pierre ressent les bienfaits parfois jusqu’aux limites de son sommeil.

    Saturne s’étire devant son écuelle, lèche ses babines. Le rituel est compris à sa juste valeur par Pierre qui lui offre une première ration de croquettes avant que le curry ne vienne compléter son menu. C’est un moment de juste repos, une halte qui libère le corps et l’esprit, les dispose à l’accueil d’une manière d’épicurisme. Non à l’exercice d’une philosophie naïve telle que considérée par la plupart, mais l’atteinte d’une ataraxie qui se prépare, se mérite, dévoile le sens de la moindre chose dans sa quotidienneté. Aussi le repas est-il une fête ou plutôt un genre de cérémonie initiatique. Chaque mets, il faut en apprécier les saveurs, les métaboliser, les archiver dans une mémoire souvenante, en faire des singularités qui, à l’occasion, resurgiront, se placeront en perspective. Ainsi naissent les comparaisons, les réminiscences gustatives qui sont, en réalité, bien plus des motifs esthétiques que de simples choses perdues dans leur souverain anonymat. Depuis la surface en clair-obscur de sa table, Pierre aperçoit, au travers de la porte ouverte, les horizons verts et blancs du Causse. Jamais il ne se lasse de ce paysage qui fait partie de qui il est, naissant à son contact, il nait à lui-même, il s’emplit de cet air vital qui le porte et le comble.

    Il détaille chaque ingrédient à sa juste valeur. Il apprécie le croquant des feuilles de blettes juste à point entre le cru et le presque cuit. Il aime la fermeté souple du riz, la consistance pâteuse des pois chiches, la verdeur du persil, la touche exotique du curry, du cumin que vient renforcer la couleur astringente du citron. Le vin, de rubis sombre, vient rythmer chaque pause. Il est une manière de refrain s’intercalant parmi les motifs du chant. Il est l’alchimiste qui lie les goûts entre eux, en majore l’évidente unicité. Chaque goût joue pour lui, en lui et se majore des goûts voisins. Chaque analyse se dirige vers une belle et unique synthèse. Ceci est le plaisir sans pareil d’entrer dans le monde éblouissant des saveurs et de s’y accorder avec suffisamment d’attention. Tout repas, au sens strict, est une communion. Communion avec cette Nature si généreuse, si prodigue en dons multiples dont il faut savoir apprécier l’intime richesse, la rareté existentielle.

    Pierre Bazérac, après avoir complété l’écuelle de Saturne des reliefs de son propre repas, gagne la terrasse, s’assoit sur une chaise de paille. C’est l’heure de la lecture. L’heure du texte écrit qui coïncide avec celle du séchage du bol qu’il a façonné ce matin. Aujourd’hui il a repris la lecture du ‘Dit de Tian-Yi’ de François Cheng. Il avait bien aimé ce passage qu’il avait pris soin d’entourer d’un trait de crayon :

   « Un jour de février – comment l’oublier ? -, nous faisions une excursion jusqu’à une clairière, à une dizaine de kilomètres de la ville. Nous passâmes l’après-midi à visiter une fabrique de porcelaine, à regarder les artisans, absorbés corps et âme dans leur travail, actionner à l’aide du pied le plateau tournant et modeler des deux mains l’argile tendre et docile. Un après-midi entier, à admirer leurs gestes habiles et caressants, infiniment délicats et précis. Gestes transmis de génération en génération depuis toujours, depuis ce moment inaugural où, fixé sur un terroir, le Chinois a découvert le pouvoir magique de modeler et de cuire la matière pour la transformer en ustensiles propres aux humains. Un après-midi entier donc, à regarder ces façonneurs de bronze et de porcelaine. Un peuple à la parole brève et aux gestes longs, peu doué pour le discours, et dont le génie réside dans les mains et dans les pieds, mains et pieds sortis de l’argile, couleur d’argile. »

   Oui, l’écrivain décrit avec exactitude et un beau sens de l’observation la vie simple du Potier entièrement consacré à mener sa tâche à bien. Tourner une pièce oblige à ne nullement différer de soi. « Corps et âme » totalement immergés dans le flux de la création. On est là dans l’immédiateté du geste, dans le pur sensitif, dans l’instinct de la chose rejoignant celui, primitif, archaïque de celui qui façonne et donne vie. Le Potier est un démiurge. De la pâte qu’il dresse et modèle surgit une forme qui n’existait pas. Peut-être était-elle en attente depuis avant même la naissance de l’Artisan, sorte de nécessité existant « depuis toujours », inscrite dans « le génie des mains et des pieds » ? Etranges irisations corporelles qui sont la conscience en acte, le feu de l’esprit irradiant la matière.

   Lorsque l’artisan, dans le lieu unique de son atelier, focalise son attention sur la boule de glaise, plus rien ne compte au monde que ce geste immémorial dont il reproduit le rythme jusqu’à la limite de la fascination. Ce qui, jusqu’ici était inconnu, invisible, voici que cela se dévoile, sort de l’occultation, quitte le fond chaotique, mystérieux de la matière et se donne comme ce bol qui servira au rituel du thé dans la plus haute perspective, sinon sera le simple objet quotidien de l’homme se nourrissant. Entre les deux gestes, le sacré qui honore les dieux (sens profond de tout rituel) et l’autre, profane, de celui qui se nourrit dans les heures bleues de l’aube, il n’y a nulle différence de nature, simplement de degré. Le Méditant est en lui hors de lui, autrement dit se vit en mode extatique, alors que Celui qui déguste simplement son breuvage est entièrement en lui, pris dans la meute dense de son corps, centré sur le geste de satiété. Cependant chacun honore et remercie. Le premier le sachant, le second à son insu.

    Mais le travail, au sens d’une activité librement consentie, a malgré tout ses exigences, le tempo de sa temporalité propre. Sur des claies à l’ombre, des bols sont alignés qui ont dispersé toute l’eau qu’ils contenaient. Maintenant, parvenus à cette fameuse consistance de cuir, ils sonnent avec clarté sous la pulpe des doigts, ils affirment leur répondant, ils attendent de parvenir à cet état qui ne peut qu’être le leur, à savoir de devenir des objets beaux que l’on se contentera d’admirer ou bien que l’on destinera à la boisson plus ou moins exigeante du thé, ce breuvage si élégant, si raffiné. Le bol que Pierre a prélevé est dans sa forme approximative, plutôt ébauche grossière qu’objet fini. L’heure est venue d’amincir ses parois, de lui donner son galbe, d’affirmer son caractère spécifique puisque chaque objet est unique et c’est pourquoi le prédicat ‘artistique’ peut et doit lui être attribué.

   Chaque bol sera singulier en son être, pièce non renouvelable, atteignant sa personnalité définitive que rien ne saurait altérer. Le bol est posé sur une tournette de bois de la fabrication de l’artisan. Une règle de vie en quelque sorte : tout doit sortir des mains du Potier, rien d’extérieur ne doit venir entamer l’autonomie de la création. Un monde dans le monde. Les outils, couteaux, ébauchoirs, mirettes et autres estèques sont des objets faits-maison qui portent l’empreinte de qui les a amenés au jour de leur parution. Ceci seulement est doué de signification : rejoindre la simplicité et la spontanéité des artisans d’autrefois, se porter vers l’origine, là où réside la force première du vrai.

   D’une estèque découpée dans une lame de bois de cornouiller, Pierre retire de la matière. Sous le passage de l’outil la terre chante et crisse, livrant un peu de son secret. Des structures, des densités différentes apparaissent. Le grès brille par endroits. Sa texture est parfois poreuse. Un simple fil de fer recourbé tient lieu de mirette. Le potier s’applique à retirer les excédents de matière sur le bord du bol. Tout s’affine, tout s’oriente en direction de cette allure à atteindre, de cette figure à faire émerger du silence, afin que l’œuvre portée à la parole profère quelque chose de son être, livre des esquisses de plus en plus précises de sa destination.

   Saturne n’est guère éloigné de son maître. On dirait un observateur attentif, une manière de sage confirmant les progrès de l’œuvre, méditant sur l’aspect futur, anticipant couleurs et visage du bol. Comme si un double regard devait présider à la venue en présence de ce qui est en question : un regard animal, instinctuel, un brin primitif que doublerait un regard humain conscientisant tout ce qu’il touche de son rayon d’effectuation active. Objet à la confluence de la matière et de l’esprit, du sensible et de l’intelligible, du réel et de l’imaginaire. Toute chose travaillée à l’aune de cette binarité, de cette dialectique dont toute finalité est de disparaître dans la forme même qui les accomplit en totalité. Être, c’est ceci, oublier ses conflits archaïques, ses lignes de clivage, s’unifier autour d’une seule idée, se montrer en sa plus exacte dimension, en sa silhouette la plus digne d’intérêt. Tout un jeu raffiné qui gomme le superflu afin de parvenir à l’essentiel et à lui seul.

   Les bols ont atteint la forme ultime qu’ils peuvent présenter au titre de la terre crue. Bientôt l’étape décisive de la cuisson, celle qui décidera des œuvres, de leur qualité, de leur esthétique. Peut-être des biscuits éclateront-ils sous l’ardeur de la flamme ? D’autres révéleront des glaçures, des fragmentations, des climats imprévus, des géographies imaginaires. C’est là un des bonheurs les plus subtils du Créateur de forme : celui de la surprise, de l’étonnement qui s’actualisent au terme du travail. Conflit des sensations, regrets, tristesse, soudain enchantement de la découverte, vertige inouï de celui qui n’attend rien moins que le dessillement du réel, son éclosion, l’éclair d’une vision qui s’illumine d’une vérité belle, qui répand dans l’aire native du four ce qui ne devait venir qu’à son heure et se révèle selon sa nature propre. Moment de pur bonheur, il est une étoile brillant dans le sombre dense du firmament.

   Le four, cette pièce maîtresse, c’est Pierre qui l’a confectionné. Derrière la maison, à l’abri du vent d’ouest, il présente sa forme d’igloo. Il est bâti de brisures de briques réfractaires que lie entre elles une grossière terre crue. Une porte voûtée à sa base, un orifice circulaire sur le dessus, que vient occulter un épais couvercle de tôle. Pierre débite à la hachette des bûches de chêne qui proviennent de la garenne proche. Il les dispose sur un lit de sarments. Il glisse une feuille de papier journal enflammé. Le feu gagne petit à petit. L’intérieur du four s’illumine de teintes rougeoyantes traversées de jaune. La fumée se dégage de l’orifice, fait sa traînée blanche dans le ciel qui s’incline vers le couchant. A l’aide d’une forte toile de drap qu’il agite vigoureusement, le Potier attise le feu, lui donne de l’élan. Quelques flammèches sortent par le cratère, portant avec elles des volées de brillantes escarbilles. Au sol, le tapis de braise se constitue lentement. Il est d’une belle couleur carmin au milieu des nuées de cendre grise. Etrange fascination tout de même qu’induit le pouvoir rayonnant du feu. On pourrait passer une vie entière à en observer l’aimantation magique, sa faculté de renouvellement incessant, à sentir sur sa peau le bienfait de sa douce chaleur. Les braises sont arrivées à leur plénitude. A l’aide d’une paire de pinces aux longs bras de métal, Pierre dispose les bols à même les brandons incandescents. Il obture la porte de gros moellons de terre cuite qu’il enduit d’une couche de glaise. Il pose le couvercle sur l’ouverture, l’arrime au moyen d’une grosse pierre.

   Saturne n’est guère loin qui assiste à la scène. Il connaît parfaitement le rituel. Il sait que son maître, tout le temps de la cuisson, ira faire sa promenade sur les chemins sinueux du Causse, qu’il s’arrêtera, observant longuement le paysage, Qu’il fumera en rêvant. Lui, Saturne, sera le fidèle accompagnant. Il jouera à saisir des boules de gale du chêne, jonglera avec elles comme s’il s’agissait d’innocentes souris qu’il relâchera sans quelque dommage que ce soit pour elles. Le temps de deux ou trois cigarettes et ce sera le retour à ‘Bastide’ et ce sera l’heure du défournement, de la divine surprise, au moins celle-ci est-elle espérée. Une subite étincelle tout à la pointe du long processus. Parfois un éblouissement. C’est cette félicité de la chose révélant son être dont Pierre est friand, tout comme on peut l’être de quelque gourmandise épicée. Un plaisir anticipateur se montre, se tient tapi en quelque coin de la conscience, s’impatientant de son prochain jaillissement, une eau fossile se libérant soudain des lèvres de glaise qui la retenaient captive.

   Une naissance à soi de la pièce, une naissance à soi de l’artiste. La manifestation de l’art pourrait bien se résumer à ceci : une coïncidence des éclosions, une efflorescence simultanée des émotions. Ce même geste qui sera réitéré par les Voyeurs des œuvres, eux sans qui l’événement plastique demeurerait en sa bogue, ne connaîtrait qu’un mur de silence, une parole proférée ne trouvant nul dialogue. Oui, toute œuvre porte en soi cette nécessité dialogique, suppose une ouverture, implique un écho qui la conduira à qui elle doit être de toute éternité puisque l’art ne saurait avoir ni début, ni fin, au titre de son essence universelle. L’art se ressource toujours à sa propre étrangeté et c’est en quoi il nous attire et nous questionne si fort dès l’instant où l’on a saisi sa valeur constitutive sans laquelle une humanité ne serait pas ce qu’elle est, à savoir l’appel d’une transcendance qui l’arrache à sa terrible condition mortelle. Regarder une œuvre d’art avec l’application qu’il convient, c’est déporter sa propre finitude provisoirement hors de soi, c’est déchirer le voile de ténèbres qui nous environne, c’est décupler l’horizon de sens que les temps modernes ont contribué à singulièrement étrécir.

   C’est la Bastide tout entière qui se dispose à l’événement de cette fin de jour. Tout conflue ici en une étrangeté constitutive de la profondeur de l’être. Abîme donateur de l’être-paysage, dépliement de la sphère anthropologique de l’être-artiste, attente instinctuelle de l’être-animal, stances métamorphiques infinies de l’être-matière, vibration sensible de l’être-œuvre, surgissement phénoménal de l’être-art. Point de focalisation de l’être en sa donation-retrait puisque celui-ci ne saurait faire sens qu’à immédiatement se retirer.

L’art est une Idée à l’épreuve du monde,

l’art est un poudroiement à l’épreuve des yeux,

l’art est pur amour à l’épreuve des Aimants.

L’art, par nature, est insaisissable,

sauf à figurer dans le feu de l’éclair,

le coup de gong du tonnerre,

l’éruption de l’extase,

la fulgurance de la jouissance.

L’art est ce blanc chevalier

qui dompte la Mort aux naseaux écumants.

L’art est cette intime condensation de l’instant,

juste une pointe.

L’art est ce qui définit le mieux

le ‘kairos’ de la Grèce antique,

ce moment surgissant de lui-même

en tant qu’acmé de la signification.

Avant sa pure présence :

 le trivial en sa posture obscène.

Après sa pure présence :

le trivial en sa figuration désolante.

  

   Pierre a revêtu ses mains d’épais gants en amiante, a saisi la pince métallique. D’un coup vif il ôte le couvercle de tôle. De la fumée sort de l’orifice, semée d’étincelles. Une odeur âcre flotte tout autour. Tout au fond les bols sont encore dans l’indistinction, dissimulés dans une manière de buée cotonneuse. Un peu au hasard, les pinces cherchent puis trouvent un premier objet. Le bol est déposé à même le couvercle de tôle. La terre sublimée par l’action du feu est incandescente, pareille à une coulée de lave sur le cône d’un volcan. La pièce est éruptive, traversée de vives énergies, animée de forts courants internes. Elle est alizarine dans le vif de son éclat, garance expansive, vermeil dilaté, puis la teinte s’assombrit rapidement, s’atténue dans l’andrinople, vire à l’amarante, se perd dans la nuit approximative du rouge de Falun. L’intérieur du bol varie du jaune au blanc pour aboutir, lui aussi, à cette teinte indéfinie dont on pourrait penser qu’elle rejoint quelque sourde mutité. Etonnante involution alchimique de la matière connaissant d’abord sa soudaine dilatation puis déclinant dans sa presque disparition. Elle est maintenant ce dais nocturne, dernier état apparent de sa phénoménalité, comme si sa fermeture était l’épilogue de cette vie si brusquement sollicitée au cœur du feu rougeoyant, le dernier mot de son dire fusionnel. Elle a trouvé son repos. Elle en confiera le soin au Potier.

   Plongée dans un bain d’eau froide, elle dégage une vive fumée qui pique les yeux, fait tousser parfois. L’eau crépite, fuse dans toutes les directions, de grosses bulles éclatent à sa surface. Ici, en ce point focal unique, se révèle le jeu de la quadrité des essences. Sublimation de la terre qui prend en elle le feu, le fait sien en une étonnante fusion des principes d’habitude adverses ; puissance de la terre qui expulse l’eau, la vaporise, la désubstantialise au point de la faire renoncer à sa forme commune ; devenue principe immatériel, l’eau se métamorphose en cet éther chaud, infiniment volatile, qui finit par se confondre avec la transparence de l’air.

   Les quatre éléments ou modalités de leur être portées à leur essence, Terre/Feu/Eau/Air ont donné lieu (au sens d’une occupation spatio-spirituelle) à cette cinquième essence ou quintessence dont la définition canonique est la suivante : ‘Forme la plus raffinée, la plus concentrée d'un être ou d'une chose’, merveilleuse formule dont on pourrait aisément déduire qu’elle est aussi la définition de l’art. L’art est bien ceci, l’aiguillon le plus avancé d’un être (intelligible) ou d’une chose (sensible), point de jonction inimaginable de l’esprit et de la matière par une autre voie que celle qui demeurerait immanente à son objet, la substance rivée à sa propre substance.

   C’est bien dans la relation d’une essence à l’autre, dans leur intime processus métamorphique, dans leur donation réciproque, dans leur transitivité, leur forme de passage d’une identité à une altérité que se tient l’ouvert de l’art en sa clairière la plus manifestement exposée. Une œuvre d’art n’est jamais que ceci, le comblement de l’intervalle de la Terre du matériau, laquelle rejoint le Ciel de la signification. Placés face à l’œuvre, toujours nous sommes interrogés au sein le plus profond de notre matière charnelle alors que notre esprit nous hèle à de plus hautes aspirations et inspirations. Le travail qui doit s’accomplir en nous est l’homologie parfaite du processus au terme duquel une argile travaillée par un feu, se séparant de son eau, libérant son air, se donne en tant que cet accomplissement d’un impossible qui devient tangible, d’un invisible qui ôte son voile d’Isis pour nous livrer l’épiphanie de son être, cette cloison parcheminée diaphane identique à ces parois des maisons de thé. Elles sont sans doute la discrète métaphore d’un mystère au travers duquel transparaît une évidente clarté. Seulement ceci ne peut se traduire ni en mots ni en images, seulement par la grâce imaginative de l’intuition qui est aussi la marque insigne du génie artistique.

   Mais revenons au réel de Bastide, au lieu matriciel de Pierre, à l’espace d’une terre fécondée par la juste mesure qui est recherche de l’authentique au milieu des désordres du monde. Moment fascinant pour le Potier. Le résultat d’un travail assidu, la récompense ou bien l’échec, une joie suivant l’espoir, une tristesse succédant à une attente inquiète. Moment fascinant pour Saturne qui ne perd aucune miette de ce spectacle mais a sensiblement reculé à l’instant où rugissait le bol au contact de l’eau. Présentement toutes les pièces ont subi les phases de leur transformation. Dès qu’elles auront refroidi, Pierre les disposera sur sa table de travail. Apparaîtront les signes qui étaient les plus attendus, crevasses, légères fissures, irisations, glaçures, retraits épidermiques qui signeront l’unique de chaque pièce, affirmeront sa personnalité imprescriptible, inaliénable, inscription dans une manière d’éternité. Suivra un long travail de grattage, de ponçage, de lissage, d’application d’enduits de finition. Affirmation d’un tour de main singulier, aboutissement de longues années de métier et de patience. La gamme des œuvres du Céramiste s’échelonne selon une harmonie précise, règle infrangible fixée depuis toujours,

que le Simple est le Beau,

que le Beau est le Vrai,

que le Vrai est le recueil de la Joie.

  

   Les bols ? Gris rappelant la cendre des volcans, irréguliers selon certaines surfaces, de minces cratères y impriment leur discrète présence.

   Les bols ? De formes et de teintes homogènes, un blanc écumeux d’ivoire au sommet, on dirait quelque nuage posé sur la margelle du ciel, de fines arborescences brique et acajou pastels montent en direction de la zone médiane.

   Les bols ? Belle teinte unie dans des camaïeux de rose-orangé, ils font penser à la note claire de la pelure d’oignon sur laquelle joue la douce palme de la lumière. Ces objets sont l’élégance immaculée de qui veut coïncider avec la richesse d’une tradition, coïncider avec la beauté du monde ; coïncider avec soi dans la plus exacte valeur qui soit. Ceci est le chemin obligé de l’art. Ceci est le chemin obligé de la conscience aboutissant au pli même de son être.

   Soir. Les bols sont rangés sur leurs étagères, en attente d’une attention prochaine. Pierre, comme à l’accoutumée, a terminé son frugal repas. Il s’est installé sur la banquette près de l’âtre. Un feu y est allumé qui lance dans l’air serein ses notes fluides, vivantes. Des ombres se dessinent sur les murs, mouvantes elles aussi, qui disent l’exister en sa belle palpitation. Saturne est venu sur la banquette. Il ronronne doucement. Parfois ses pattes s’agitent comme s’il essayait d’attraper un insecte, de jouer avec lui. A quoi donc peut bien rêver un animal ? Son degré de conscience est-il assez haut pour tirer quelque satisfaction des images qui doivent traverser sa tête ? Tout est énigme qui ne peut dire son nom. Et Saturne ne peut dire que ses mouvements, cligner des yeux, onduler de la queue, gamme étroite des mots mais qui sait la vie intérieure, les émotions, les joies ? Existe-t-il une joie animale ? La joie, ce prédicat infiniment, spécifiquement humain. Qui donc, hors l’homme, l’éprouverait ? Le ciel libre de soi, la terre en sa chair la plus dense, l’oiseau en son céleste trajet, la feuille en sa mélodie automnale ? Fascination que toutes ces questions. Lorsque nous les posons, nous demeurons en notre essence d’hommes. Lorsque nous les abandonnons, nous acceptons, à notre insu sans doute, le statut de la pierre, cette immobilité pour toujours d’une forme qui a renoncé à être ! Elle demeure en elle sans autre sens que de demeurer.

   Pierre ne possède pas de télévision, cette aliénation à jamais de la conscience à la publicité, au langage à la mode, aux comportements stéréotypés, à la pensée formatée en vue de produire un citoyen en tous points conforme aux désirs et à la volonté des puissants qui dirigent le monde du consumérisme et de la politique. Il écoute la radio, celle qui est la plus neutre possible, la plus objective (si l’objectivité a encore un sens dans ce siècle d’intense relativité !), seulement les informations les plus importantes, les plus ‘vitales’, si l’on veut. Pas d’ordinateur non plus, dons pas d’accès à Internet et à sa mondialisation sauvage, à ses fausses informations, à ses clichés qui aplanissent les cultures et font d’Honolulu la sœur jumelle de Sydney ou de Tokyo, les modes de vie étant de simples facsimilés les uns des autres.

   Grande pitié que cette uniformisation des conduites qui créent de toutes pièces l’homo mondialis, nouvelle version d’une humanité qui a perdu ses propres repères, dont l’aiguille de la boussole est devenue folle, dont le sextant n’indique plus que des destinations tissées d’apories. C’est ceci que pense le Potier depuis l’âtre où se donne une lumière bienveillante, juste, modeste, peut-être ce qui reste d’une existence qui se veut authentique, éloignée du bruit de fond des communautés prises d’hystérie et, le plus souvent, d’une violence épidémique. La sagesse consiste-t-elle a tourner des bols à thé sur quelque coin du Causse dont le nom sur la carte est illisible ? Est-ce ceci, la sagesse ? A défaut de ne jamais le savoir, autant se livrer aux joies d’un artisanat spontané qui trouve en soi les motifs de son propre devenir.

   Pierre relit quelques pages de ‘La terre et les rêveries de la volonté’ de Bachelard. Titre énigmatique que celui-ci, porteur d’un étrange oxymore, comme si la rêverie, cette libre possibilité de l’imaginaire, se trouvait résulter du travail obligé, assujettissant, de la volonté. Une contrainte s’opposant à une liberté. La matière se dressant tout contre l’activité de l’esprit qui essaie d’en dompter la nécessité, d’en éclairer l’opacité, d’en traverser le derme de cuir obstiné. Puis méditation du Potier sur trois phrases du Philosophe : « C’est dans le modelage d’un limon primitif que la Genèse trouve ses convictions. En somme, le vrai modeleur sent pour ainsi dire s’animer sous ses doigts, dans la pâte, un désir d’être modelé, un désir de naître à la forme. Un feu, une vie, un souffle est en puissance dans l’argile froide, inerte, lourde. »

   Certes la perspective génétique est celle qui semble à l’œuvre dans toute activité de façonnage de l’argile. Lointain écho de la Genèse, réitération du geste démiurgique de la Création. Suivons Jean Chrysostome dans sa pensée : « Car l’argile et le potier sont d’une seule et même substance, comme il est dit dans Job :’Les habitants des maisons d’argile, dont nous sommes, nous aussi, faits de la même argile.’ »

    Rien d’étonnant alors que Pierre, insufflant la vie dans la terre qu’il pétrit et met en forme, ne s’éprouve en tant que façonnant-façonné, genre d’auto-constitution de soi et d’un monde dont il devient le centre, la condition de possibilité, le point focal à partir duquel tout rayonne et se donne comme réel. C’est sans doute ceci, l’attachement à une origine, à une primitivité qui motive sa vie solitaire à l’écart de tout ce qui pourrait le distraire de sa recherche. Chercher le tout autre afin de se trouver et de placer son soi au centre du jeu. Solipsisme ? Eloignement du monde et de ses tracas ? Refus de s’engager dans un réel sans but facilement repérable ? Peut-être tout ceci à la fois et, surtout, implication dans une manière de spiritualité athée qui tâche de sublimer la matière afin d’y trouver des motifs d’élévation de sa propre conscience. Tout ceci est suffisamment admirable et ne nécessite nul long commentaire. Être soi, au sein de soi, dans sa propre vérité. Mais qui donc pourrait trouver à redire à cette force verticale de l’âme, sinon les fâcheux, les faibles, ceux qui errent longuement à leur propre périphérie sans jamais coïncider avec qui ils sont, seulement vivre dans le désarroi d’être, sans même qu’ils consentent à se découvrir, à se connaître ?  Le bonheur du Simple est ceci : le plus court chemin de soi à soi.

   La nuit avance maintenant sur les collines de calcaire, les éclaire de longs souffles bleus. Nul bruit sauf, parfois, la plainte d’un oiseau nocturne. Saturne a commencé la traversée de son long repos. A intervalles réguliers il s’étire, arrondit son dos, lisse la tresse souple de ses moustaches. Par la fenêtre une douce clarté coule jusqu’au seuil de la cheminée. Les dernières bûches deviennent braises, les dernières braises deviennent cendres. Du bout du tisonnier, Pierre ensevelit les restes de feu. De minces explosions se produisent, de curieux solfatares se lèvent dans la pénombre. Bientôt il sera temps d’aller rejoindre son lit après avoir vérifié une ultime fois le travail du feu sur la terre. Métamorphose de l’argile qui n’est que la métaphore de celle de l’homme. A Pierre, en guise de reconnaissance de son beau travail, nous dédions cette poésie de Gérard L. Carrière, céramiste Canadien. Oui, le « signe d’homme » se laisse lire, avec toute sa beauté, dans la chair vive de la glaise :

 

« Je suis l'argile mystérieuse et souple

Et je dors sur ton tour

L'eau me pénètre

Je la retiens et elle me gonfle

Je suis fertile de mille formes

Je suis le rêve de mille mains

J'attends le flot de tes cadences

Je danserai entre tes mains

 

Tourne la roue de mille tours

Je danse et fuis comme la mer

Et je suis souple comme roseau

Caresse-moi de tes deux mains

Et que tes doigts soient doux et fermes

Je garderai ton souvenir

Ta forme et puis ton signe d'homme »

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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 17:22
Paysage de la sagesse

Source : ‘Paysage de la sagesse’

Photographie : Charles Luke POWELL

 

***

 

   Le paysage est là, étendu devant soi, dans la plus grande sérénité. Est-ce une espèce de mimétisme qui nous accorde à son rythme si lent ? On est là depuis l’éternité même, comme si les choses n’avaient nullement commencé, comme si elles attendaient l’instant de leur venue, une profération pareille à un murmure. On est là, seul au monde, traversé d’un infini silence. On ne saurait bouger, de peur de quelque effraction, de quelque temps qui quitterait son socle originel et se mettrait en quête d’un possible devenir. Il suffit de demeurer dans cette antique présence, celle par exemple qui se donne sur la certitude de beauté d’une tablette d’argile mésopotamienne. Quelques signes, quelques poinçons sur le réel d’une terre et tout est dit de l’humaine aventure, de son avancée dans le long corridor de l’Histoire. Depuis toujours ces signes devaient avoir lieu. Depuis toujours ce paysage devait arriver à soi dans sa vérité première qui est la parole exacte, le langage inaugural, la demeure première de la Poésie.

   Ce qu’il faudrait : regarder, emplir ses yeux de ce qui ne saurait recevoir de nom puisque, encore, tout est dans l’attente, dans les limbes, dans l’inaugural qui sera pour plus tard, lorsque le mesure du jour, quittant son mystère nocturne, déploiera la couronne étincelante du réel. Toujours se tenir sur la margelle du monde, toujours préserver, en soi, au plus secret, cette puissance inavouée qui nous porte en avant de nous et dessine l’étrave de notre destin. On est là, en-deçà de sa propre forme, simple buée bleue à la lisière de l’aube. Il nous faut demeurer dans ce signe avant-coureur de toute effusion, dans la marge d’ombre d’où tout devient visible dans la phosphorescence, dans l’éclat de métal, dans le luxe de la feuille qui se pare de ses reflets les plus accomplis.

   Nul effort à produire. C’est, tout autour de soi, l’aura d’un haut vol, l’écho libre de la conscience, la symphonie d’une inentamable liberté. C’est ceci que nous avons à faire, aussi bien face au sublime d’une œuvre que face à la simplicité de la Nature, demeurer en nous si près de la faille de l’exister, en estimer la valeur d’abîme, se retenir de sauter et jouir de cette joie ineffable de celui qui connaît, qui éprouve en son fond le génie érotique opposé à celui de la finitude. Alors nous connaissons l’ivresse de l’immortalité, alors nous connaissons la dimension tragique de la chair portée à l’acmé de sa combustion.

   Le chemin de pierres blanches avance avec douceur, pose son empreinte singulière qui est de conduire l’homme vers ce futur qui le hèle, l’arrache à son passé, le fixe au présent qui bourgeonne. L’homme est une silhouette au loin, un genre de brindille égarée parmi les hasards du monde. Son ombre est si courte, elle se confond avec la mince lame de son esprit, se coule dans l’interstice de ses rêves. Aussi bien il pourrait ne pas exister, être une simple bulle de l’imaginaire, un personnage biblique inventé par quelque Prophète. Il a si peu d’épaisseur dans les strates de clarté, si peu d’autorité quant à ce qui lui est extérieur, ces pierres, ces arbres, ces murets de pierres en quoi il apparaît différent mais aussi à égalité de desseins. Les pierres s’usent sous la poussée de l’érosion, les arbres vieillissent et s’écorcent, les murets s’écroulent sous les coups de boutoir de la lumière. L’homme est et devient dans la ligne qui lui est propre, indivisible, immense solitude que rien, jamais, ne pourra combler. Ni l’amitié la plus sincère, ni l’amour le plus exact car tout passe et retourne au tapis de rhizome qui lui a donné lieu, cette invisible contrée d’où nous venons, vers laquelle nous nous dirigeons, telle la flèche qu’attend sa cible.

   Des roches usées affleurent, portant les stigmates du temps, des champs bruns semés de cailloux brillent avec une sorte de ferveur muette, les touffes vert-de-gris des oliviers flottent au-dessus des troncs torturés, traversés de nuées de vent ; on imagine le peuple souterrain des racines, leurs blancs et sinueux trajets dans la pénombre du sol, leur entêtement à poursuivre leur itinéraire aveugle. Une aire d’herbe usée s’adosse à un muret de pierres ; en elle le dessin des branches qu’un soleil pâle projette sur cette mare immobile venue du plus loin de la mémoire. Tout ici est soudé en un genre d’étonnante unité. Rien ne fait tache, rien ne surgit au détriment de quelque autre présence. La belle lumière, un genre de poudroiement, se répand sur toute chose, en lisse l’être, en harmonise les contours. Tout dialogue avec tout. Tout est en tout dans une naturelle évidence.

   Dans un cercle de moellons hasardeux, un cheval broute avec application. Ancestrale mastication, millénaire rumination ; que nous dit-elle de la permanence des fortunes existentielles, du sens à donner à ce qui, peut-être, n’en a pas ? Un animal pense-t-il ? Et dans l’affirmative, est-il satisfait de son sort d’herbivore condamné à boulotter chaque pouce carré de terrain ? Puis mourir, au bout du compte, sans rien avoir compris de cet étrange voyage. Ceci se nomme ‘absurde’ et chacun dispose de sa propre pierre à pousser tout en haut de la colline, puis la remonter indéfiniment sans en connaître la raison. Voyez-vous, l’interrogation métaphysique est indissociable de notre relation à la Nature, de notre confrontation à la Beauté. C’est bien là le paradoxe, plus une chose se donne avec évidence, plus elle nous inquiète et nous place face à l’irréductibilité de notre être. Et pourtant la sagesse devrait être le lot de celui qui regarde un paysage de si parfaite complétude. Mais la lumière a toujours son revers, la plaine immense le vertige de ses gouffres que, parfois, dissimule une luxuriante végétation dont nous n’apercevons que le généreux foisonnement.

   Plus loin, le même chemin blanc, après quelques sinuosités, poursuit son ascension, entouré de champs d’oliviers qui tremblent dans la levée du jour. Un haut peuplier lance sa torche claire dans la mare émeraude du ciel. Une certitude se dessine au milieu de l’infiniment disponible, de l’inaccompli. Magnifique hiérogamie du principe masculin et du réceptacle féminin. Oui, cette image est ‘sacrée’ au seul motif qu’elle symbolise l’union de la Terre et du Ciel, installe l’amplitude de toute mythologie, déploie la majuscule aventure des hommes et des femmes en ce temps, en ce lieu, ici, comme si toute vérité se disait au terme de ce fastueux symbole. De hautes bâtisses de ciment gris, un genre de curieuse citadelle, avec ses hautes portes fermées, ses toits lustrés de clarté, ses murs d’enceinte, termine la scène sur la toile de fond d’un versant de montagne avec ses cultures en terrasse, ses sentiers où l’on croit deviner la trace des moutons, leur lente transhumance.

    Tout ceci est un tel bonheur. Fragile comme tout bonheur. Sans doute la raison pour laquelle ce texte de pure description s’est entrelacé de considérations parfois songeuses et métaphysiques. Oui, tout paysage, tout fragment de Nature ont toujours leur revers, cette nuit qui court derrière l’horizon et attend notre sommeil, fait sourdre nos rêves au pli le plus secret de qui nous sommes. Mais rien n’aura été vain qui aura été contemplé en son essence même. Au moins aurons-nous eu cette courte joie. Une étoile accrochée au firmament. Rien, jamais, ne saurait dépasser cette unique lumière. Non, elle n’est pas d’origine divine. Elle est humaine plus qu’humaine. De ceci nous pouvons faire l’hypothèse, toute autre croyance serait irraisonnée et arrimée à quelque désespoir. C’est déjà bien d’être un Passager sur Terre et d’écrire sa propre fiction, mot après mot, heure après heure, minute après minute. Le Temps est notre bien. Il est le paysage de notre âme.

 

 

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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 08:46
Solitude exquise de l’être

Exposition Barbara Kroll

 

***

 

C’est seulement dans l’exactitude du jour,

dans la pliure neuve de l’instant.

 Rien ne distrait de soi.

Rien ne distrait de l’œuvre.

 Une conscience en regard d’une autre.

Une attention s’abreuve

à une autre attention.

L’Unique en sa pure donation.

La Liberté en sa juste mesure.

 Nul écart.

Nulle faille.

Nul abîme.

 Une ligne continue

sur la peau attentive du Monde.

 

La Demeure est blanche,

immensément blanche.

Virginale en sa posture diaphane.

Pureté que rien ne saurait voiler.

Surgissement immédiat de l’Être

en son éternelle finitude.

Ici, vivre et mourir

 sont une seule et même Unité.

A chaque instant je meurs à moi-même

de ne pouvoir me connaître,

de ne pouvoir déboucher

sur le savoir intime de ce-qui-est.

  

Les Choses n’arrivent à elles

que dans la perte même du mot

 qui voudrait les nommer.

Seule la rumeur du silence

 pourrait dire la fable de l’Être.

 Dire son éloignée proximité.

Plus on cherche à saisir,

plus tout s’évanouit dans le Néant.

Nul Temps ici que le temps de l’image.

Nul Espace ici que l’espace de l’œuvre.

Ici, c’est l’œuvre qui espacie.

Ici, c’est l’œuvre qui temporalise.

Ici c’est l’œuvre qui pose sa loi

comme la seule possible.

En existerait-il une autre

 et tout alors s’abîmerait

car la loi humaine dissimulerait

celle qui irradie en ce lieu de pure Beauté.

 

 Car il est essentiel d’avoir saisi la Beauté,

condition originaire

de toute approche authentique du réel.

Voyeur de l’ample mystère de la Création,

je ne vois que cette Forme

qui détermine ma propre présence.

Je ne suis présent qu’à être

le Répondant de la Forme.

Une manière d’écho, si l’on veut.

Là, dans l’aire blanche au sol gris,

là au carrefour des plans architecturés,

près des portes débouchant sur le Vide,

je suis le témoin d’un accomplissement.

  

Tout autour,

dans les corridors de la Ville,

sur les agoras désertes,

 dans les boyaux où glissent

les Aventuriers existentiels,

tout se tait et demeure en soi,

à l’étroit dans la geôle des corps suppliciés,

appelés à disparaître.

 Dans la Grande Demeure Blanche,

rien de plus qu’un vis-à-vis,

qu’un face à face.

Je ne suis celui-que-je-suis

que confronté à qui je-ne-suis-pas

et qui, pourtant, bien qu’en-dehors,

me convoque à la tâche d’exister,

de penser, de demeurer là,

au plein de l’angoissante question

de la Présence.

 

Une grise lumière zénithale

coule avec lenteur,

elle est pur état d’âme,

interrogation manifeste.

‘Pourquoi y a-t-il de l’étant,

plutôt que rien ?’

Nulle réponse cependant.

L’Etant que je suis éprouve là,

au cœur de la dévastation,

l’ampleur de sa propre solitude.

Forme moi-même,

absorbée par la Forme de la Toile,

 je n’ai plus ni épaisseur,

 ni réalité autre

que cette inouïe liaison

avec ce qui se donne

dans une étrangeté radicale.

 

C’est bien là le risque d’être,

sans distance,

auprès de l’Art,

auprès de l’Abstraction,

dans la brûlure même de l’Absolu.

Qu’ai-je donc à être sinon

ce rayon ténu qui va

de ma chair à celle de l’œuvre ?

Mais ce trajet m’assure-t-il

de moi-même,

m’exonère-t-il de poser la question

de mon être-au-monde,

comme si l’esquisse suffisait

 à m’installer dans une manière de Vérité ?

  

C’est par mon attentive relation à l’œuvre,

par la reconnaissance de sa vérité

qui est la mienne,

qui est celle du Monde

que je peux,

au gré de cercles successifs,

avoir conscience de l’existence des Autres

et de l’Univers comme certitudes,

présences suffisamment affirmées

pour n’être nullement phénomènes illusoires,

mais présences effectives, réelles, incarnées.

  

Je suis là, dans le doute exténué du jour.

Je suis là et ne suis nullement là.

Ce corps posé là, cette image,

ce trait de crayon, cette esquisse,

que me disent-ils ?

Me disent-ils mon être,

sa course hasardeuse

sur la peau infiniment tendue

du Monde ?

Me disent-ils, ELLE-la-Forme

en son esthétique effusion,

 Celle que je ne connaîtrai

qu’à l’ombre de ce clair-obscur ?

 

Toute chose il faudrait connaître

à seulement en viser

le surgissement, la pure effectivité.

Savoir immédiat de cela même

qui se pose ici et rutile d’y figurer,

telle la Nécessité.

Je regarde la Forme qui me regarde.

Double regard croisé.

Double fascination.

Oui, le Dessin me voit.

Et pourquoi ne le pourrait-il ?

Il existe, j’existe et nous sommes

 à égalité de Présence.

Certes il y a un grand mérite à être HOMME.

Certes il y a grande faveur à être DESSIN,

 à témoigner d’une forme humaine

ou bien inhumaine.

 

Y a-t-il grande différence à ceci ?

De l’Humain à l’Inhumain ?

Non. Tout est en tout et le Mal nous habite

en même proportion que le Bien

et sans doute bien plus.

Il est facile d’être mauvais,

de répandre la médiocrité autour de soi,

de se commettre en des basses œuvres.

Il est difficile d’être Droit, Haut, Généreux, Altruiste.

 Ces qualités sont des exceptions.

 Ces postures presque un Absolu.

 

Un Dessin, s’il est le signe d’une Esthétique,

 l’est tout autant d’une Ethique.

En lui, l’Artiste a déposé une réalité

qui ne peut être que Vérité.

En serait-il autrement

et le Dessin manquerait sa cible

et le Dessin ne serait qu’une erreur

parmi les erreurs du Monde.

 

   Mais pourquoi donc, 

moi en tant que Voyeur,

puis demeurer des heures

dans la salle claire du Musée,

totalement fasciné

par ces quelques lignes

tracées au graphite

sur la feuille vierge ?

 

Seul à seul.

Dessin face à moi.

Moi face au dessin.

 

Seule cette posture confère

 l’authenticité à la situation.

Toute altérité serait de surcroît

et détruirait le faisceau magique tendu

entre la Chose et Qui-je-suis.

Toujours l’exigence d’une réalité bicéphale.

 En cet instant de la Vision,

 je ne suis moi qu’à la mesure

 de ce qui m’interroge

et m’emplit d’une imminente joie.

Forme n’est Elle

qu’au motif de mon regard

qui la pare des prédicats

au terme desquels elle paraît

en sa totalité imprescriptible.

 

Bien sûr, tout autre que moi

pourrait donner vie

 à cette mince ligne.

Mais alors, il faudrait que je m’absente,

que l’autre se substitue à qui-je-suis.

Deux formes en vis-à-vis

 qui se détermineraient,

 chacune, en son être propre.

Être, c’est bien être

pour une conscience,

 n’est-ce pas ?

Nulle conscience, nulle existence.

Dans la grande pièce blanche,

 sous la coulée de la lumière,

nous sommes deux à savoir

que nous existons.

Moi au regard de l’œuvre.

L’œuvre au regard de l’Artiste

qui lui a donné vie.

Ainsi s’établit

le jeu multiple des consciences,

de l’Artiste,

de l’œuvre qui en est la récipiendaire,

la mienne pour finir qui clôt

le cercle de la compréhension.

  

Car comprendre veut dire originairement

« saisir ensemble, embrasser une chose,

 la prendre en garde ».

Voyant Esquisse,

 je la saisis et la porte en moi,

 tout comme s’ouvre à moi

la conscience de l’Artiste

qui a prodigué la Forme.

En un instant déterminé du temps,

il y aura eu, en une unique profération,

triplicité des consciences,

 des rencontres,

des existences.

 Il y aura eu.

Ainsi s’écrit le temps

en sa définitive césure.

 

Une Forme arrive,

une Forme part.

Nulle ne demeure !

 

 

 

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:20
Saison 4 : Hiver

 

‘Paysage d'hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux’

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

                                                         Du Nord en ce jour de Solstice d’Hiver 2020

 

 

          Très cher du Sud,

 

      Comme tu peux t’en douter, ici le temps est gris et froid. Le mercure oscille entre deux petits degrés et le plus souvent moins dix. Devant mon chalet rouge, les rives du Roxen sont blanches de givre et à l’endroit où les eaux sont peu profondes, la glace est reine. Aussi, souvent, il m’arrive de patiner pendant plus d’une heure, mon bonnet couvert d’une fine pellicule de rosée, elles font comme des perles de verre. Dans la journée je vois peu de monde. Parfois des Marcheurs qui font le tour du Lac, des Cyclistes engoncés dans d’épaisses fourrures. Combien cette évocation du Nord doit te sembler austère ! Il faut être de la race des ascètes pour vivre dans cette solitude blanche, perdue au loin du monde, là où ne parviennent guère que les trilles des bergeronnettes, la fuite blanche des lagopèdes parmi le poudroiement du jour. Sais-tu, c’est si reposant de vivre au-delà du cercle des hommes, d’avoir la Nature pour compagne, de méditer longuement devant un feu de cheminée ou bien de lire ces Romantiques français dont je fis ma spécialité à l’Université. Ils hantent toujours mes rêves, ils emplissent ma conscience. Ils ont été mes Amants, Senancour le mélancolique solitaire ; Hugo le Génie à la haute stature ; Chateaubriand l’Enchanteur ; Nerval, le rêveur en attente de sa folie.

   Tout comme toi, je crois que j’ai fait vœu de célibat au motif de conserver mon entière liberté, de me consacrer entièrement à cette passion de la littérature dans ta si belle langue, nuancée, profonde, si prompte à évoquer les grandes pensées aussi bien que les états d’âme. Ou bien mon amour réel s’est-il contenté de notre brève rencontre d’un été si lointain, il se confond avec l’épaisseur du temps. Ce que tu as destiné à ton travail d’écriture, d’une manière identique, comme en écho, je l’ai consacré à mes cours, à mes traductions, à mes lectures. En ce moment je relis quelques pages des ‘Mémoires d’Outre-tombe’. Je vais t’en offrir un fragment, je te sais, toi aussi, fervent romantique. Certes ce penchant détone dans notre société livrée au mythe de la consommation, seulement attentive aux sirènes de la mode, n’inscrivant dans son comportement que les us et coutumes de la communauté. Enfin…

   « Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique fit renaître à mes yeux le domaine paternel ; j'oubliai les catastrophes dont je venais d'être le témoin et transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de même qu'aujourd'hui mais cette première tristesse était celle qui naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience ; la tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre ; le même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à apprendre, j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de la vie. »

   Tu seras indulgent à mon égard pour cette longue parenthèse. Mais peut-on mieux que Chateaubriand dire la fuite irrémédiable du temps, les belles réminiscences qui surgissent du saisissement des sens en un instant déterminé, la valeur inestimable de la Nature comme refuge et ressourcement, la climatique désabusée des Mémoires qui tâchent de faire revivre les instants de bonheur de jadis ? « J'ai fait le tour de la vie ; » Jacques, nous aussi avons fait le tour de notre vie. Alors, comment nommer cet âge qui nous affecte aujourd’hui ? Je gommerai volontiers le mot de ‘vieillesse’, si péjoratif qui, en une brève énonciation, paraît effacer tout ce qui a existé pour le réduire à un simple détail de notre histoire personnelle, un ris de vent dont la suite des jours aurait usé l’être jusqu’à la trame. J’utiliserai une périphrase ‘ce qui, de notre jeunesse, s’est éloigné’, ainsi je ramène à l’espace ce qui appartenait au temps en sa cruelle dimension.

    Ecrivant ceci, regardant au travers de ma fenêtre tout cet univers silencieux, le tremblement léger des bouleaux dans l’air limpide, l’immobile surface du lac, l’autre rive pareille à une esquisse sur le blanc d’une toile, je ressens, au plus profond de qui je suis, cette lame de bonheur indescriptible qui s’augmente d’une longue expérience, se dilate au contact de l’univers immense des souvenirs. Mais pourquoi donc nous désolerions-nous, renoncerions-nous à vivre au prétexte que nos mains sont moins habiles, nos corps moins flexibles, nos esprits plus lents à saisir des pensées ? Je crois qu’il nous faut faire l’éloge de la lenteur, mais aussi celui de l’épanouissement, de la plénitude, d’une singulière joie de l’âge.

   Ce que nous avons perdu en spontanéité, nous l’avons gagné en mûre réflexion. Les paysages que nous regardons ont certes pris la teinte floue qu’ils présentent derrière la vitre des antiques chromos. Mais combien ce verre qui les protège joue à la manière d’une loupe amplificatrice, généreuse ! Une manière de corne d’abondance.  Nous y voyons plein de choses que le jeune âge ignore sous l’impulsion d’une existence à boulotter avec la plus vive impatience. Jamais quiconque ne peut réunir, dans le même instant, la hâte à déguster le fruit et la longue satiété qui en apprécie chaque saveur, en perce jusqu’à la plus intime sensation.

    Sur ma table de travail, comme une correspondance à cette avancée de l’âge, l’image du ‘Paysage d’hiver’ de Brueghel. Je crois qu’elle est l’exacte illustration de mes propos. Le ciel est lisse, apaisé, d’une belle teinte d’ivoire qui évoque nos plus beaux rêves lorsqu’ils reflètent notre enfance semée de pollen et ivre du premier nectar de l’existence. Tout est dans la pureté, dans le virginal comme s’il s’agissait du premier matin du monde. C’est étrange tout de même cette percée d’une naissance alors que la saison hivernale symbolise le grand âge ! Serait-ce là l’allégorie d’une palingénésie qui dirait le terme de notre vie à la façon d’un éternel recommencement ? Toujours notre chemin est devant nous qui nous appelle et nous invite à une possible félicité. Tu vois, un peu à la manière de Spinoza qui définissait la joie en tant que « passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection ». Oui, avançant en âge, de plus en plus conscients des enjeux de la vie, si du moins nous sommes suffisamment lucides et appliqués à nous comprendre nous-mêmes, nous montons de degré en degré pour aboutir à une sorte de sommet d’où nous pouvons apercevoir la totalité de qui nous avons été, de qui nous sommes, de qui nous serons. Autrement dit, nous aurons œuvré à notre accomplissement qui est la seule règle éthique qui vaille, la traditionnelle morale fait pâle figure en regard de ceci. Comme le précisait le Philosophe, nous sommes des êtres de désir qui ne peuvent rayonner qu’à coïncider avec leur être profond, en harmonie avec les Autres, bien évidemment.

   Mon cher Jacques, tu excuseras mon travers qui consiste, la plupart du temps, à tout interpréter à l’aune du concept. Sans doute mes si nombreuses années d’enseignement expliquent-elles ceci. En guise de conclusion, cette poésie hivernale de Jules Breton dans ‘Les champs et la mer’ :

« Et la neige scintille, et sa blancheur de lis

Se teinte sous le flux enflammé qui l’arrose.

L’ombre de ses replis a des pâleurs d’iris,

Et, comme si neigeaient tous les avrils fleuris,

Sourit la plaine immense ineffablement rose. »

 

Je t’adresse tous mes « avrils fleuris »,

le Printemps couve sous l’Hiver.

 

Ton ‘Lis’ du Nord.

Sol

 

 

 

 

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 09:12
Saison 3 : Automne

‘La rentrée des troupeaux’

Scène d’Automne

Pieter Brueghel l'Ancien

Wikipédia

 

***

 

 

                                                              Du pays des pierres en ce jour d’Automne

 

 

            Très chère Sol,

 

   Laisse-moi te dire combien j’ai été heureux de découvrir un peu de ton itinéraire adolescent. Cet âge est aussi délicieux que troublé et nous portons tous en nous ces souvenirs paradoxaux d’une histoire qui se cherche et hésite à s’engager sur la voie de l’avenir. Mon tour est aujourd’hui venu de t’entretenir de ce que fut mon âge mûr, ce flamboiement avant que la lumière ne commence à baisser. Sans doute t’étonneras-tu de mon choix. N’eût-il pas été plus exact de mesurer cet âge au plus haut de son être à l’aune de l’été, cette saison qui exulte et semble dire le milieu du parcours de l’homme ? Certes j’aurais pu choisir ce symbole. Mais, il faut bien en convenir, la figure de ce dernier, avant même qu’elle ne paraisse, ne comporte en soi aucune valeur implicite. Rien ne désigne la Colombe comme emblème de la paix et, tout aussi bien, le mouton aurait pu convenir quant à l’évocation d’une image de calme, de sérénité. Je crois que la maturité aurait pu se montrer en effet sous la bannière éclatante de la Volonté de puissance nietzschéenne, tout juste au « Grand Midi ; moment de l’ombre la plus courte », comme il est dit dans ‘Le crépuscule des idoles’. Là où se situe la croisée des chemins, là où, à partir de soi, il faut donner acte à la création, avec détermination, lucidité, effaçant toutes les illusions, les faux-semblants.

   J’aurais pu convoquer Simone de Beauvoir et sa ‘Force de l’âge’, tant cette autobiographie peut passer pour l’emblème de l’atteinte d’un sommet où il est loisible de se retourner sur son chemin, mais aussi d’en saisir la fuite vers l’horizon des jours. Mais je te donne quelques phrases du livre de Simone de Beauvoir où elle fait le récit de sa visite en Grèce, en compagnie de Sartre :

   « Nous sommes montés à dos de mulet au Temple de Bassae ; nous avons gagné en car Sparte où il n’y avait rien à voir, et Mistra, où nous avons dormi sur le sol d’un palais démantelé. Quand nous avons ouvert les yeux, cinq ou six visages, encadrés dans des fichus noirs, se penchaient vers nous avec perplexité. Nous avons visité toutes les églises, regardé toutes les fresques, saisis et ravis par cette massive révélation de l’art byzantin. »

    Aussi, percevras-tu avec moi, combien cette hâte à s’emparer de tout ce qui rencontre les yeux, « toutes les églises », « toutes les fresques » (j’ai pris soin d’accentuer toutes), certes témoigne d’un désir solaire, estival, en même temps qu’il dissimule la sourde angoisse du vieillement automnal. Nous sommes irrémédiablement des êtres en partage, des êtres scindés qui ne progressent qu’à enjamber l’abîme !

   Mais, comme tout âge, comme toute désignation temporelle, la focalisation est arbitraire si bien qu’il ne saurait y avoir quelque exactitude dans le choix de tel moment par rapport à tel autre. Ce que je crois, c’est que cette fameuse ‘croisée des chemins’ n’est qu’une pointe zénithale, que l’acmé de la position des aiguilles du cadran ne se donne que dans l’instant, avant même que le déclin ne se manifeste. Toujours le plus bel été solaire est suivi des ombres de l’automne. C’est bien là la trace de notre finitude que d’apercevoir l’ubac depuis l’adret où nous progressons. Toujours le voilement succède au dévoilé.

    Mais que je te dise quelques événements de cet âge dont le souvenir, aujourd’hui, s’éclaire de bien belles histoires. Mon ‘Grand Midi’ a été celui de mon long séjour parisien. Je logeais ‘Quai aux fleurs’, près de l’Île Saint-Louis. Je travaillais pour le compte de ‘Méridien’ mon Journal et j’écrivais quelques essais et de courts romans. Je voyageais beaucoup et ramenais des pays visités, certes des images, mais surtout des sujets d’écriture liés à mes rencontres, de sublimes paysages que j’archivais précieusement dans ma mémoire. Un été, j’ai fait un saut à Stockholm et, survolant une plaque d’eau brillante que je tenais pour le Lac Roxen, je ne pouvais que penser à toi, Sol, penser à ce rapide été, à cette longue correspondance qui, depuis, unit nos deux destinées.

   Je me plaisais à Paris, en parcourais les rues, passant de longues heures dans les salles des Musées et la quiétude des Bibliothèques. Mais tu connais mon penchant pour les livres, mes rayonnages sont pleins qui ploient sous la charge. Que dire de plus, sinon évoquer le charme d’une vie de célibataire ponctuée de hasards amoureux, de chemin à deux avec des compagnons occupés des mêmes soucis : lire, écrire, méditer sur des œuvres, flâner au hasard des quartiers. Revenu à ma terre d’origine, il m’arrive encore de faire un saut à Paris, j’y ai conservé mon pied à terre, de reproduire à l’identique des trajets qui, jadis, furent les miens, mais aussi de découvrir mille lieux étonnants dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

   Afin d’illustrer symboliquement mon propos, je vais te décrire ce tableau de Brueghel l'Ancien, ‘La rentrée des troupeaux’, qui nous montre une scène d’automne. Tableau, pour moi, de la maturité lorsque, parvenue à son sommet, s’amorce la redescente vers d’autres lieux, vers d’autres temps. Le ciel, gris-bleu, annonciateur d’un futur orage est un temps de nécessité, de destin si tu veux, tout comme l‘âge mûr est celui de nos responsabilités, de nos créations, de nos réalisations les plus significatives. Un fleuve s’écoule, forant son chemin entre de hautes collines de calcaire, une illustration, si tu veux, des ‘travaux et des jours’, ce labeur qui occupe le plus clair de notre temps, y imprime le signe le plus effectif de la réalité.

   Brueghel nous montre, dans un évident réalisme, des hommes occupés à leur tâche, aiguillonnant un troupeau de bêtes (reflet de leur volonté de puissance ?), poursuivant leur route sans se distraire de ce qui est leur existence, de ce qui tisse leur quotidien. Oui, parfois, j’ai éprouvé cette sensation d’avancer dans une étroite ornière, de n’en pouvoir sortir qu’au risque d’une perte, et donc d’éprouver la liberté à la manière du bien le plus précieux. Mais l’on peut être libre dans son travail et esclave dans ses loisirs, ce sentiment est si subjectif, ressenti en chacun de manière fort différente. Pendant cette longue période, je crois avoir éprouvé ma liberté au gré des différences dont ma vie était constituée. L’écriture de mes fictions me reposait de mes articles de journal, mes voyages me distrayaient de mon écriture. Peut-être n’est-ce que cela la liberté, suivre l’inclination de ses désirs, la pente de son imaginaire, trouver la paix à la source alors qu’on se dirige vers l’estuaire, connaître la beauté de l’automne au beau milieu de l’été, penser au froissement des feuilles mortes, au frisson que l’on éprouve à leur contact alors que la sève bourdonne dans les bourgeons. Si tu veux, une joie de la distance, du recul, de l’écho des choses plutôt que de leur simple présence.

    Certains jours, ici, commencent à décliner et quelques gelées montrent parfois leur blanc silence à l’heure indécise de l’aube. Ensuite, les journées sont lumineuses et le Causse joue ses deux teintes alternées : le blanc de la pierre, l’or brun des feuilles. Comment trouver paysage plus subtil et plus simple en même temps ? Je présume qu’en tes scandinaves contrées c’est déjà le froid qui s’annonce et, sans doute, bientôt la neige. Afin de prolonger les mots de ta dernière lettre, je vais citer à mon tour les quatre premiers vers d’Ondine Valmore dans ‘Automne’ :

« Vois ce fruit, chaque jour plus tiède et plus vermeil,

Se gonfler doucement aux regards du soleil !

Sa sève, à chaque instant plus riche et plus féconde

L’emplit, on le dirait, de volupté profonde. »

  

   Je perçois dans ces quelques mots cette ‘force de l’âge’, ce gonflement du jour, cette sève qui parcourt aussi bien le fruit que le corps de celui, celle qui avancent vers leur futur. Pareil à un éclatant bonheur au rivage du monde. Cependant d’autres sucs se déploient dans l’ombre,  d’autres flux gravitent en d’illisibles endroits, d’autres attentes habitent les membres, les disposent déjà à quelque engourdissement. Tu auras compris qu’ici je ménage une transition, que j’appelle ta prochaine lettre à faire état de cet âge qui est le tien, tout comme il est le mien.

De ces signes avant-coureurs de l’Hiver. Non, ils ne sont nullement tragiques, ils dessinent en nous, dans la profondeur de notre être, le trajet de nos lignes de force. Certes elles faiblissent mais n’en ont que plus de valeur. Sache-le, Solveig, toujours nous avons, devant nous, l’entièreté de la Vie. Oui, l’entièreté. 

 

Affectueusement tien

Jacques

 

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