Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 février 2021 3 24 /02 /février /2021 18:04
Trois cris fondateurs du destin humain

Détail du « Cri »

Edvard Munch

Source : Kazoart

 

***

 

 

    Sous la dictée du « Cri » d’Edvard Munch, nous chercherons, dans cet article, à repérer tout au long du destin humain les moments où, saisi au vif de son existence, l’homme profère cette clameur toujours à double sens, accueil et rejet de l’événement qui se montre à lui aussi bien dans son offrande que dans son retrait.

 

   Ouverture du monde ou la chambre aurorale

 

   C’est de l’intérieur des choses, de l’intérieur du monde, de l’intérieur de l’humain qu’il s’agit de saisir cet univers inconcevable qui précède l’émergence au jour de celui qui n’est encore qu’une simple forme en voie d’être, non encore advenu à l’entièreté de sa présence. La niche est bleue aigue-marine jusqu’au sombre outremer en passant par la valeur moyenne de maya. Celui-qui-devient est une simple boule de chair rose, translucide par endroits. La tête est énorme par rapport au corps. Bras et jambes, quatre brindilles qui flottent dans la rumeur aquatique. Les paupières  sont encore soudées et les yeux sont des pierres sourdes qui, peut-être, ne sondent que le mitan du corps, cette gelée où tout semble encore dans la plus grande indistinction. Puis le temps passe, un temps d’ondoiement et de bienheureuse inconscience. Bienheureuse parce que, sans nul doute, la conscience, fût-elle embryonnaire, dessine déjà les premières traces de la tournure de l’exister. Nul autre bruit que, déjà, les premières pulsations du cœur, cette étonnante minuterie qui compte les pas du  cheminement terrestre.

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri du nouveau-né

Source : Michel Clouscard

 

Puis, bientôt, les premières contractions, l’agitation de cette mer bleue intérieure, les vagues par lesquelles l’expulsion s’annoncera à la façon dont un lieu de repos devra être quitté sans possibilité de retour aucune. Puis l’ouverture d’une porte, la lumière soudain, le tohu-bohu du monde extérieur. Puis un bruit qui se superpose aux autres bruits, les surpasse en puissance, les annihile en quelque sorte. Bruit de la vie en son irrépressible déploiement. Le nouveau-né en son surgissement est cette longue plainte qui semblerait ne pas avoir de limite. L’air est entré violemment dans les alvéoles, sorte de bélier ne respectant rien d’autre que sa volonté d’imprimer dans le dedans la volonté du dehors. Il faut vivre à tout prix, autrement dit expulser le néant, le refouler dans les illisibles fosses où il gît en son essence. Cri qui annule la mort et déchire la toile immensément tendue du monde. Cri paradoxal par où la vie, cet inestimable gain,  se donne dans un indescriptible et douloureux effort. Comme si le nouveau venu s’extrayait de sa fibreuse tunique de chrysalide.

   Déjà se joue le grand écart, l’immense tension métaphysique entre le lieu d’où l’on vient, le lieu où l’on va, identiques mystères, terras incognitas qui encerclent la passée humaine. Le visage du prétendant existentiel dit, en un seul et même rictus, l’étonnement, la souffrance, la perte d’un espace de sérénité, l’angoisse dont l’environnement est saturé comme si, vivre, soudain, devenait cette immarcescible tâche dont il faudrait s’acquitter jusqu’au terme d’une libération. Regardant cette évidente contrariété post-natale, nous ne pouvons nous retenir d’envisager pour cette existence à peine éclose les moments de pure joie qui suivront. Il n’en demeure pas moins que le moment inaugural de la naissance est cette manière d’intense tellurisme dont jamais, sans doute, le récipiendaire n’oublie combien l’arrivée parmi les hommes s’est inscrite sous le signe de la douleur. Heureusement ce rictus s’effacera bientôt laissant la place à la grâce de cet âge nouveau.

 

    Plénitude du monde ou la chambre zénithale

 

   L’été bat son plein. Au loin sont les cigales qui cymbalisent à l’envi. Les pommes des pins craquent sous l’ondée solaire. On se terre dans les maisons aux murs épais, sous l’abri séculaire des grands pins parasols.

 

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la jouissance

Source : Le Digital Pour Vous

 

   Sur les plages de sable blanc, au creux des anses marines où battent les eaux d’émeraude, les corps halés fendent l’eau, plongent jusqu’au fond, là est le seul répit, parmi les poissons bigarrés qui folâtrent et dessinent les arabesques d’un bonheur simple.  On hésite à ressortir tant le ciel est blanc, livré au supplice de la foudre. On boit et mange dans de grandes salles aux plafonds de larges solives blanches. Le vin rosé calme l’irritation de la gorge. La pizza aux anchois et olives inonde le palais d’un suc généreux. Les travaux sont arrêtés pour la pause méridienne. Plus tard on ira faire une sieste salvatrice.

   Quelque part, dans le creux d’une chambre peinte à la chaux, elle fait penser aux cellules des habitats troglodytiques, les amants se sont retrouvés pour célébrer l’été, son chant dionysiaque, ses enroulements de pampre telle l’exubérance qui préside aux cérémonies. L’homme, la femme, ne sentent nullement la chaleur. Ils sont bien au-delà dans un lieu sans attache. Sur leurs corps douloureux, l’amour a déposé les stigmates du désir-plaisir, les sourdes puissances de la volupté. Ils sont occupés à faire de leur tumulte de chair cette incroyable scène où se joue l’espace lyrique de l’effusion en même temps que celui, plus souterrain, de la tragédie. Leurs membres sont emmêlés de manière si étroite qu’on ne sait plus qui est qui et leur rencontre est fascinante fusion. Le monde est loin, très loin dont ils ne perçoivent plus l’incessant bourdonnement. La lumière, ils ne la ressentent qu’à la manière d’un bourgeonnement qui fleurit le dialogue concertant de leur sexe. Il y a une telle harmonie à flotter dans ce lieu de délices. Peut-être, en leur hauturière dérive, quelques images de leur vie intra-utérine viennent-elles les effleurer comme pour leur rappeler leur origine ? D’identiques délices au centre desquelles la conscience ne s’arrime plus à rien d’autre qu’à son propre vertige.

   Des nappes chaudes battent contre les vitres, des mouches bombinent au plafond, leurs ailes vibrent pareilles à des anches d’instruments. La clarté bondit dans la cage peinte à la chaux. Là-bas, sur le linge blanc, se déroule un étrange sabbat qui se dit en termes de peau et de chair, en mots  poétiques, parfois en dialecte aussi violent qu’incompréhensible. Il semble y avoir correspondance entre l’excès de la saison temporelle et celui de la saison des corps. Comme une horde de chaleur avant que l’orage n’éclate, que de grosses gouttes n’envahissent les ruelles, que les premières cataractes ne transforment les modestes rus en fleuves dévastateurs. Il y a soudain atteinte d’un point d’acmé, phosphorescence  des anatomies, soulèvement lyrique dont quelque chose va surgir qui sera un événement aussi brusque que limité dans le temps. Les respirations sont courtes, au bord d’un étourdissement. L’architecture des corps est dans une insoutenable attente, la clef de voûte résiste et ne souhaite que de céder sous son propre poids. Réaliser les conditions d’une anastrophe, inverser l’ordre du lexique, donner un nouveau sens qui aille par delà la naissance, par delà la mort. Les bouches sont ouvertes par lesquelles l’air siffle et râle, les lèvres sont tendues, on dirait des archets de violons et, subitement, c’est un cri continu, entrelacé, qui surgit des gorges et envahit la pièce à la façon d’un raz-de-marée. Sur l’ensemble de la terre il n’y a plus que cette lutte et son insoutenable plainte qui flotte infiniment sur la ligne de partage entre, l’adret et l’ubac, la lumière et l’ombre. la vie et la mort.  Le cri d’amour est toujours chant du cygne. C’est pourquoi, toujours nous voulons le reconduire afin que le destin étant écarté, il ne nous fonde dessus tel l’oiseau sur sa proie.

 

   Fermeture du monde ou la chambre crépusculaire

Trois cris fondateurs du destin humain

Cri de la Mort

Momie chachapoya

Source : Kazoart

 

 

   L’homme est vieux, perclus de rhumatismes et la lumière ne franchit la porte de ses yeux qu’avec une infinie lenteur. Le temps qui, autrefois, était celui de l’exultation, de la vitesse, est devenu étrangement étroit, eau morte de lagune à la figure plombée. Temps si lent qu’il semblerait n’avoir nulle fin. Temps qui s’étire et la pâte de guimauve, au loin, n’en finit pas de produire ses atermoiements. L’homme n’a plus de réelles attaches avec l’exister, avec les travaux qui en égaient la longue perspective. Aussi, il occupe ses journées à ne rien faire : feuilleter les pages d’un journal sans vraiment les lire, parcourir les caractères d’un livre sans en bien saisir la portée. La plupart du temps il se confond avec les murs de sa chambre dont il ne quitte guère plus les généreux pans d’ombre. Cet atteint-par-les-ans végète au rythme des secondes qu’il égrène telles les perles d’un chapelet. Parfois quelques brusques réminiscences traversent la banlieue grise de son cerveau. Cela fait de petites flambées, on dirait des hésitations de lucioles dans le soir qui vient. Il pense à la lecture, aux amantes, aux longues promenades sur les plateaux semés de vent. Il pense à quelques anecdotes entre amis. Ils sont si loin maintenant qu’il ne parvient même plus à dessiner les traits de leurs visages sur l’écran dépoli de la mémoire. Il vit dans le flou comme d’autres vivent dans l’agitation. Il attend que le temps fasse son office de mort. Qu’attendrait-il d’autre puisque son corps exténué ne saurait être le réceptacle que de maladies sournoises et de pertes sensorielles qui, de plus en plus, le plongent dans un univers sans couleurs et sans bruits.

   Un jour il s’allonge avec l’intime certitude que sa fin est venue. La mort, il la sent rôder alentour, pareille à un gros frelon noir dont il éprouve le battement pressé des ailes. Cependant il est calme. Cependant il est serein. Enfin il va être délivré de ce temps qui lui pesait, des angoisses fondamentales qui s’agitaient dans son cerveau et le rendaient pareil à une ruche folle. Les lianes de la mort il les sent qui se collètent à ses membres, les ligaturent. Les lianes, il les sent autour de sa poitrine, étrange résille qui, déjà, le métamorphose en momie. Sa respiration est de plus en plus courte, haletante. Il cherche des goulées d’air au-dessus  de son visage mais qui se refusent à lui, girent tel un vent mauvais. Il en perçoit le signe abstrait pareil à des ailes de freux avec leurs rémiges de suie. Soudain, le peu de conscience qui lui reste enregistre l’ultime souffle d’air qu’il lui sera donné de posséder en tant que le bien le plus précieux. Il ne sait combien de minutes le supplice va durer, s’il sera encore conscient au-delà de ceci même qui s’annonce comme la dernière parole de la finitude. Verra-t-il ce grand tunnel blanc immergé de douce lumière tel que prétendent l’avoir vu ceux qui disent être allés jusqu’à la frontière de la mort ? Verra-t-il autre chose que son âme enfin révélée ? Autrefois il lui attribuait la forme d’une vague faucille ou bien d’un boomerang. Peut-être pour la simple raison d’un retour à soi de son principe vital, peut-être ? Qu’entend-il subitement ? Mais que peut-il entendre puisque, déjà, il bascule pour bien plus loin que lui, dans des territoires sans nom où braise et cendre se mêlent dans un bizarre maelstrom ?

   Mais d’où vient ce cri terrifiant qui a empli la cellule de sa chambre et fait écho sur les murs, on le dirait venu d’outre-tombe et sans doute l’est-il ? Ce cri est celui des épousailles avec la mort. Il en a la stridence, le bruit de scie musicale que doublent les bruits de voix spectrales. L’Homme-Cri, la Mort-Cri, une seule et même alliance sépulcrale qui tire tout hors les murs et s’enracine au plus étrange d’une nuit dense. Goélette aux voiles noires que cinglent, que biffent des croisements ossuaires à la folle luminescence. Les voix sont enlacées. Du Mourant, de Celle-qui-l’accueille contre sa poitrine d’os et de sordides clavicules. Les osselets  font leur bruit de claquement de dents. Les dents font leur bruit de claquements d’osselets.

   Mais, vous les vivants, les morts-en-sursis, entendez donc cette complainte pareille au hululement du chat-huant sous l’œil de plâtre de la lune. Il est l’addition du cri du nouveau-né qu’était ce vieil homme et de celui qu’il poussait lors de son accouplement à celle dont il pensait qu’elle le sauverait du désastre, et de celui, enfin, du râle dernier qu’il pousse comme s’il retournait sa peau à la façon d’une guenille. Définitive exuvie au terme de laquelle tirer sa révérence et dire le point final qu’il est devenu parmi le fourmillement des étoiles, l’infinie pluralité du cosmos. Mais ce cri n’est nullement le sien ou bien alors il est repris, dans le genre d’un refrain, par la Mort-Souveraine puisque c’est bien elle qui a toujours le dernier mot, n’est-ce pas mes Frères et Sœurs en existentielle condition ? N’est-ce pas ? Ce rire grimaçant qui est le plus étrange des paradoxes qu’il soit donné de rencontrer : il nous effraie et nous libère à la fois. Est-ce là, sur le seuil infiniment désolé de la disparition, que s’annonce l’essence de la liberté : geôle par laquelle connaître les espaces sans limites ? Aurons-nous encore quelque chose à la manière d’une vision pour témoigner ? Mais à qui, hormis à ce néant qui fut notre mère que nous rejoindrons un jour puisque telle était sa volonté. Telle, était !

Partager cet article
Repost0
17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 17:49
Glaive de sang

  Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Longtemps les hommes avaient marché dans la grande plaine blanche. De la neige, infiniment. Un concept immaculé avant qu’il ne vienne à sa formulation, qu’il ne déplie les rémiges du sens. C’était bien de marcher ainsi face au paysage lactescent, d’entendre le silence faire ses étranges circonvolutions. On avançait dans la radiance du jour, on dépliait ses doigts, une pluie de flocons pâles y trouvait le lieu de son repos. On posait les palmes de ses pieds sur des coussins d’albe et d’écume. Ô toute douceur qui gisait là dans son manteau brodé de lys, rehaussé d’hermine ! Assurément une royauté. Assurément l’élection d’un destin qui ouvrait ses eaux cristallines.

   Nul ne sait comment les choses sont arrivées, de quelle manière la surface livide, un jour, s’est déchirée, entraînant avec elle une teinte de sang dont personne n’aurait pu supputer la présence, ici, dans la dalle infiniment étendue de la paix. La plaine, l’admirable surface seulement agitée de la lente ondulation des herbes et des graminées portait en son sein les stigmates d’une douleur patente. Mais,  piège parmi les pièges, la souffrance affichait en son envers les insignes rubescents du plaisir, les marques singulières de l’immédiate joie. L’homme qui, le premier, avait découvert la faille, la ravine tachée de rouge, avait ouvert la voie à la marche chaotique de l’humain. Le glaive de sang, on ne voulait le voir et cependant on tendait son cou en manière d’offrande, on faisait de son corps un lieu de félicité-supplice, tout-en-un, la graine du bonheur portant en elle les germes de sa propre fin. Le problème, lorsque l’on avait découvert la faille était celui d’une immolation de soi dans un geste de généreuse présence, de donation jusqu’à l’impossible de sa chair, de turgescence sacrificielle de son sexe.

   Et ce saut du sexe dans le néant, pouvait-on l’éviter, lui substituer une aimable activité, la pêche à la ligne, la chasse aux papillons, l’occupation à un jeu de société ? On avait tout essayé cependant pour demeurer sur la grande falaise blanche da la poitrine, sur la colline des épaules, on s’était même arrimés au mince pertuis de l’ombilic, mais rien n’y avait fait. Il y avait comme une furieuse aimantation, un vortex qui appelait, une spirale qui hélait, invitait aux agapes festives, aux noces dionysiaques. La vendange était faite, le raisin pressé, le nectar carmin, tout à sa combustion, créait un doux vertige, diffusait une fragrance intimement narcotique. Alors, comment ne pas sombrer dans le jeu qui faisait briller ses milliers de facettes, lançait ses éclairs, projetait ses feux d’artifice ?

   Au début, ce n’avait été que de simples efflorescences du désir, quelques attouchements, un genre d’activité gratuite. On butinait, picorait, grappillait. Puis, bien vite, selon la pente exactement humaine on avait pris goût au festin, varié le menu, inventé toutes sortes de déclinaisons qui avaient grand ouvert les portes de la gourmandise, bientôt de la volupté. A tout ceci il n’y avait rien à redire pour la simple raison que la poursuite de l’espèce ne pouvait s’abreuver qu’à ce divin élixir. Ce qu’on ne savait pas toutefois c’est que l’eau de cette fontaine pour savoureuse qu’elle était n’en portait pas moins, en ses plis, les verts effluves de Léthé.

 

« Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué ». JMG Le Clézio - L’extase matérielle.

 

   Ainsi la douceur d’Albion cache en ses falaises une porte de sang. Comme si existait un cogito génésique pouvant s’énoncer selon le couperet suivant : « Je nais, je meurs ». Glaive vermeil suspendu au-dessus de notre condition afin qu’avertis nous ne puissions nous exonérer de l’idée de la mort. Comme pour l’avisé Montaigne elle doit être notre éternel souci, le gage de notre liberté. Nul ne saurait s’affranchir de cette dualité liberté-vérité, l’une étant la condition de possibilité de l’autre. Seuls les pleutres se dissimulent dans les ombres de la caverne platonicienne. A l’aune de cette contemplation lucide, que reste-t-il à dire, sinon que l’acte d’amour est le premier crime que l’homme commet ? Cependant certains crimes sont délicieux ! Aimons la bouche d’ombre, elle est notre seul refuge. En attendant.

 

« L’homme en songeant descend au gouffre universel. »

 

Victor Hugo - Les Contemplations.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 09:36
Idéelle-en-soi-pour-soi

"indifférence..."

 

André Maynet

 

***

 

   Il est des êtres dont le corps est si évanescent, il nous traverse sans même que nous nous en rendions compte. Nous ne les percevons nullement à l’aune de nos sens, seulement une intuition qui glisse au loin et nous avertit de leur étrange essence, quelque part dans l’infinie et plurielle trace du monde. Ils ne se donnent nullement à nous, ils sont les illisibles figures du détachement, de l’insouciance, ils sont doués de cette ataraxie, de cette impassibilité d’âme qui en fait des êtres de pure fiction, des genres d’elfes dont nous souhaiterions partager la consistance éthérée, manière de rémige toujours plus loin que le lieu de son énigmatique ‘présence’. Oui, je reconnais combien ce mot ‘présence’ ne vient qu’à défaut d’un autre qui nous dirait la consistance aérienne de ces plis de pure vibration, de ces zéphyrs azurés, de ces fluides immatériels qui toujours nous inquiètent au motif de leur immarcescible fuite. Jamais nous n’en pouvons fixer la forme dans quelque quadrature qui nous rassurerait, qui nous dirait notre réelle consistance d’homme, non cette buée se dissolvant, dans laquelle nous sombrons dès que le réel échappe, que la matière glisse entre nos doigts, que le concret ne s’élève plus qu’en spirales abstraites, nous y sombrons corps et âmes.

 

Alors comment dire l’indicible ?

comment voir l’invisible ?

comment toucher l’intouchable ?

  

   Nous nous rendons bien compte que nous sommes condamnés à végéter dans notre citadelle de chair, à en éprouver la continuelle limitation, à ne pouvoir jamais sourdre qu’en notre intérieur même, genre de corail prisonnier de sa bogue, d’oursin ne pouvant guère s’éprouver qu’à retourner ses propres piquants dans le derme profond qui le constitue et le cloue à demeure. Ce sentiment de privation de liberté est le pire qui soit, il nous condamne à ne regarder que nos pieds, nous qui voulions posséder et l’éther et l’immense courbure boréale du monde. Oui, car nous nous éprouvons si limités que nos doigts ne saisissent que des feuilles d’air, que nos pieds ne font que du surplace, que nos esprits sont à la peine, ils s’élèvent si peu au-dessus de notre margelle de chair. Ne serions-nous qu’une île qui flotterait dans l’azur avec une consternante pesanteur nous berçant d’illusions ? Nous pensions voler alors que nous ne sommes qu’un point fixe perdu dans le vaste univers, peut-être le simple accident d’une météorite, un minuscule fragment perdu dans la grande plaine universelle, galimatias égaré parmi le concert des astres et des planètes. Tout ceci est si exténuant que nous en viendrions à souhaiter notre disparition, notre fusion dans le grand désert cosmique, notre dissémination parmi les spores illisibles de l’Infini.

   Mais ne nous égarons nullement en nous. Sortons de notre chrysalide affectée certes de bien des maux, mais qui donc pourrait atténuer notre sort, inverser notre destin, nous faire dieu à la place d’homme ? Nous sommes des éternels rêveurs, des tisserands d’imaginaire, des ‘peigneurs de comètes’. Et c’est bien là notre plus grande chance de nous distraire de qui nous sommes, de croiser le céleste chemin emprunté par des êtres de pure grâce. Car il convient de s’alléger au contact du nuage, de la bruine, de la brume, ces êtres de rien qui, en réalité, sont des êtres de tout. Ils sont ici et ailleurs. Ils tracent au ciel les chemins de l’invisible. Ils sont déjà à l’avenir alors que nous les pensions au passé. Combien nous nous sentons gourds, empruntés, nous qui traînons nos anatomies comme le bousier sa boule.

 

Nous avons trop de corps,

Et pas assez d’esprit.

Nous avons trop de matière

et pas assez de ciel.

Nous avons trop de lieux

et pas assez d’espace.

 

  Mais arrêtons de geindre, nous ne contribuons qu’à nous affaiblir, à mortifier la lourde texture de notre réalité. A simplement regarder qui vient à nous dans ce nuage de beauté, nous devrions déjà avoir dépassé notre condition, être devenus de séraphiques figures ne s’inquiétant ni de la rumeur des villes, là-bas, dans le souci des hommes, ni des lourdeurs et des misères de la Terre, mais seulement occupés à emplir nos yeux des tourbillons calmes de la joie, des pliures de baume de la félicité. C’est ainsi, les êtres de pure faveur nous entraînent dans leur sillage d’écume sans même que nous n’y prenions garde et nous sommes devenus autres, bien meilleurs qu’avant, bien plus vertueux que dans notre complexion d’hommes, tout disposés à goûter l’ineffable en sa vêture de lumière, en ses orbes de clarté.

    Mais regardez donc Idéelle-en-soi-pour-soi. Mais imaginez, un instant, que vous puissiez lui ressembler si une telle hypothèse n’était simplement stupide, tissée de tout l’orgueil dont les Existants sont capables afin d’échapper à leur sort, on doit le reconnaître, fort peu enviable. Mais que peut-on face au réel ? Celui-ci nous a assignés une place dont nous ne pouvons nous distraire qu’à l’aune de notre propre mort. On ne sort pas de ses empreintes, elles vous sont attribuées à vie et nul ne pourrait s’en affranchir qu’au péril de sa terrestre aventure.

   Idéelle-en-soi-pour-soi, qui est-elle, elle qui nous questionne, elle qui allume dans nos cœurs, non la braise du désir, seulement celle de la connaissance de ce qui est infini, tutoie l’absolu avec naturel et juste reconnaissance ? Sans doute a-t-elle forme humaine. Seulement de cette manière elle peut nous apparaître. Mais commençons par éliminer tout ce qui, d’elle, détournerait notre regard. Au loin, dans l’indéterminé de la vision, une manière de spectre dont il ne nous appartient nullement de décider s’il s’agit d’un homme assis, quelqu’un qui attendrait de rencontrer son improbable destin, d’un voyageur égaré parmi les apories de l’être, un rêveur d’impossible, puis mettons entre parenthèses ce parapluie ouvert qui fait signe en direction de quelque utilité dont cette Pure Effigie n’est nullement en quête puisque l’entièreté de son être est contenu en-soi, pour-soi, liberté-vérité dont Idéelle est la figure consommée, circonscrite à ses seuls contours. Car il en est ainsi des entités métaphysiques - ainsi les nommons-nous à défaut de disposer d’autre prédicat qui les définirait en leur essence -, elles ne nous apparaissent jamais qu’à mieux se soustraire à notre vue, à s’exiler de quelque geste qu’on pourrait leur destiner, à faire silence alors que notre bavardage ne tresserait tout autour de leur présence que les mailles d’un éternel ennui.

    Mais Lecteur, avant même que tu ne t’égares sur des sentiers de fausse compréhension, pensant par exemple qu’Idéelle est le lieu même où rougeoie l’égotisme, où s’affirme le vénéneux égoïsme, où se livre le culte de l’égomanie, que je te dise tes pensées poinçonnées au gré de la plus verticale erreur. Eventuellement ces prédicats tu pourrais te les destiner si, du moins, ils définissaient celui que tu es en vérité. Idéelle, quant à elle, se situe bien au-delà de ces affections pour la simple raison qu’elle n’a nullement à briller aux yeux de qui que ce soit.
 

Elle est, à elle-même,

le centre et la circonférence.

Elle est l’alpha et l’oméga.

Elle est la cause et la conséquence.

Elle est soi-même et tous les Autres

qui pourraient s’illustrer

sous son horizon

si ceci était possible.

Elle est la partie et le tout.

Identique à la merveilleuse sphère,

elle est la perfection même,

la beauté accomplie,

le Bien en son visage

le plus précieux.

   

   Sans doute, la jaugeant au gré de tes défauts, de tes vœux constamment inexaucés, de tes manques constants à être, la percevras-tu à la façon d’un microcosme, d’une manière d’infinitésimal que dominerait de tout son éclat le vaste macrocosme. Eh bien ta vue serait atteinte d’un cruel strabisme. Comment peux-tu ne pas apercevoir Idéelle en son mode unitaire, le microcosme ayant rejoint le macrocosme, si tu veux, le relatif connaissant enfin la mesure de l’absolu. Car son en-soi-pour-soi la met à l’abri des fâcheuses aventures qu’elle rencontrerait si elle voulait combler sa propre essence en ayant recours à des existences qui graviteraient tout autour d’elle. Elle est en une seule et même donation Elle et tout ce qui est Autre. Ce qui veut dire qu’elle atteint de facto cette complétude qu’il nous désespère tant de posséder un jour, nous les hommes de faible constitution.

    Son corps, fût-il diaphane, tu l’aperçois bien. Ne t’interroge-t-il ? As-tu déjà croisé telle silhouette au hasard de tes rencontres ? Non, certainement pas. Les dieux sont rares sur Terre et, par voie de conséquence, les déesses. Bien évidemment, tu l’auras deviné, lui attribuer un nom, la doter d’un statut, c’est déjà édulcorer la nature si pure de son être. Certes, mais il nous faut des clés de compréhension, partir du connu pour tenter de saisir l’inconnu. Par exemple si je dis ‘Aphrodite’, je dis en même temps Amour, Beauté. Je fais apparaître ces entités abstraites que sont l’Amour et la Beauté par la médiation de la déesse. Elle, la Déesse, n’est ni l’Amour, ni la Beauté, elle leur sert simplement de support. De la même façon, Idéelle en sa représentation picturale, formelle, est la vectrice qui en réalité ne fait sens qu’en direction de l’Idée, cet émerveillement, ce prodige à nul autre pareil.

   Souvent, nous les hommes, évoquons l’idée (présence minuscule), employant ce mot en lieu et place de ‘pensée’. Nous avons des ‘idées’, veut dire que nous ‘pensons’ à des choses éminemment terrestres, ourlées de matérialité, soudées au concret comme le coquillage l’est à son rocher. Être humain est ceci : toujours se rapporter à des inférences logiques, déduire la pluie de l’orage, déduire l’orage du ciel, puis nous renonçons à poursuivre notre quête au-delà, estimant avoir épuisé le sujet. Mais comment donc ne nous posons-nous jamais la question des dieux qui habitent l’empyrée, puis de l’Idée selon le mode platonicien, dont ils ne sont que les risibles rejetons ? Les dieux sont en partie humains au motif qu’ils nous requièrent afin d’accomplir les œuvres dont ils sont les démiurges. Les dieux, nous les humanisons afin que, les faisant à notre image, ils soient plus proches et que, peut-être, un miracle se produise qui fasse des hommes des dieux. Sur cette tentation anthropomorphique, lisons ce qu’en dit Jules Toutain dans son compte-rendu consacré à l’ouvrage ‘De l'anthropomorphisme ou de l'introduction de l'élément humain dans la religion’ :

   « Ce ne fut pas seulement dans sa forme extérieure, matérielle, que les Grecs se représentaient chaque divinité sur le modèle de l’homme ; ce fut sur le plan intellectuel et moral. Ils lui prêtèrent les sentiments, les passions, les joies, les douleurs qu’éprouve l’humanité. De tous les êtres divins ils formèrent une société ; entre les membres de cette société, ils imaginèrent des liens de famille, des rapports d’amitié, des rivalités, des jalousies comme entre les humains. Les poèmes homériques tracent de cette société divine le tableau le plus précis en même temps que le plus varié et le plus vivant ; c’est par eux et chez eux que nous connaissons le mieux l’anthropomorphisme hellénique. »

   Tu vois, Lecteur, ce que je disais précédemment à propos des inférences logiques apparaît ici de manière évidente dans ce processus d’humanisation des dieux. De fait, pour l’homme, les dieux ne sont plus des dieux, à savoir de pures entités vivant de leur propre essence et ne cherchant rien au-delà. La volonté humaine, non seulement s’est approprié leur image, mais a établi tout un réseau de relations (inférences) dans lequel la notion même de déité se dissout, puisque ceux qui en ont reçu la grâce ne se justifient plus qu’au travers de tout un maillage sémantique qui les fait cousins, frères à l’intérieur de la grande famille humaine.

   Ainsi, détachés du sceau divin dont ils auraient dû assurer la pérennité, rejoignant la ‘terre des hommes’, ils ne sont plus ‘qu’humains trop humains’, et libèrent ainsi le vaste champ où rayonnent les seules Idées. Si Idéelle présente figure humaine c’est dans le but qu’elle nous demeure perceptible. Son image n’est que l’écho, le halo d’une réalité bien plus haute dont il ne nous revient nullement de tracer les traits car on n’esquisse pas ce qui est de la nature de l’Être. L’Être est en-soi-pour soi, tout comme Idéelle est cet Être indéfinissable dont, tout au plus, nous pouvons avoir l’intuition, jamais former l’image en nous. Sans doute est-ce pour cette raison seulement d’une approche, que l’Artiste l’a vêtue de ces contours flous, illisibles. Ils sont les traits de la grâce. Ils sont les rayons de la Beauté venue sur Terre nous dire l’exception du regard.

    Mais, après avoir connu brièvement le Ciel des Idées, il nous faut revenir à de plus terrestres représentations. L’image est lissée d’une intime douceur. Une manière de camaïeu gris-beige qui ne fait que tenir Idéelle à distance. Ce à quoi se destine cette poétique présence, apparaître selon une vision qui nous la rend précieuse. Ce sont toujours les fleurs que nous n’avons nullement cueillies que nous rêvons, un jour, de réunir en bouquet, afin d’en humer la troublante fragrance, un tourbillon se lève en nous qui confine au vertige. Ces êtres de pur prestige vivent dans un lointain qui toujours se dissout dans la transparence d’un gel, l’intimité d’une résine comme s’ils étaient les âmes tutélaires des espaces sylvestres et ne se donnaient que dans une manière de retrait. C’est sans nul doute leur valeur d’absence qui nous les rend si chers.

   Alors, tout ce qui se situe autour d’eux, prend la forme d’une pure relativité. La terre, les villes, les hommes s’effacent pour ne laisser, en une lumière diffuse, que Celle qui en est la légère floraison. Ce que nous prenons pour un parapluie (certes sa forme nous inviterait à le penser), n’est en réalité que l’écho d’Idéelle, son aura, son propre resplendissement sur la courbe alanguie des choses. Combien, regardant cette image sereine, nous éprouvons un sentiment de calme et d’heureuse complétude ! Toutes les failles dont nous étions traversés, tous les avens et les abîmes qui creusaient notre quotidien, voici que tout se comble, voici que tout s’éclaire, que nos anatomies internes sont atteintes de cette unique et délicate clarté qui plane ici et là avec un glissement d’aile, une onction si légère.

   C’est bien la consistance du rêve dont nous apercevons la touche si délicate, proche d’une aquarelle. Aussi, l’observant avec attention et retenue, nous faisons silence car notre parole pourrait offenser Celle-qui-vient-à-nous et nous fait être à emplir nos yeux de reconnaissance. Nous n’arrivons à notre intime présence qu’en cet effleurement, ce frôlement, cette étonnante vision. Un Soleil se lève depuis son heureuse nébulosité ! ‘Indifférence’ était le titre de cette image. Ce mot indique un état d’insensibilité, de détachement par rapport aux choses du monde. Ceci voudrait dire que nul ne pourrait l’atteindre, Elle-la-Déesse. Ne serait-ce l’essence de l’Idée que de soustraire à ce qui voudrait la requérir et, possiblement, la faire tomber dans la contingence, se vêtant des contraintes de la facticité ?

 

Demeure donc en ton Olympe.

Nous, les hommes,

demeurerons en notre Terre,

les yeux levés vers ta Magique Figure.

En Amour nous serons

le temps de notre fragile éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
29 janvier 2021 5 29 /01 /janvier /2021 09:26
Quelle est donc cette déshérence ?

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

   Nous voulons regarder, nous voulons voir. Mais quelle est cette taie d’ombre qui voile nos yeux ? Quelle est cette obscurité native qui ne nous révèle des choses et du monde qu’une évanescente et confondante figure ? Moins que l’approximation d’une visée, c’est dans un genre de cécité que nous nous réfugions comme si nous ne voulions prendre conscience de ce qui, hors de nous, ne cesse de nous interroger, de nous mettre en échec, de nous reconduire dans un chaos originel dont, encore, nous ressentons les sourdes convulsions, un feu en notre corps, une combustion en notre esprit. Tout devient si étrange qui fulgure dans l’espace, qui vrille en notre chair le peu d’assurance réfugiée en son sein.

   C’est un bruissement, un sourd dialogue de guêpes qui vient à nous, nous en sentons le venin solaire tout contre le métal lisse de notre peau. Parfois, cela fait son tintement de gong, son gros bourdon pareil à celui de Notre-Dame et il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions Quasimodo lui-même en sa massive roture, en son anatomie mal équarrie, en son ‘inquiétante étrangeté’. Constamment, nous sommes habités de ces ombres qui croissent dans le silence de notre caverne, tapissent l’envers de notre univers, habillent notre intérieur d’une chape de suie. Alors, comment s’exiler de soi, comment s’extraire de son corps, chrysalide s’exonérant de sa tunique de fibre pour gagner l’air serein tissé de gouttes de cristal ? Ce que nous voudrions être, dans l’immédiateté des choses présentes, cette lumière qui empourpre le couchant ou teinte l’aube de bleu en son ineffable vérité. Une simple mais efficiente clarté qui n’aurait nul besoin d’un corps, mais serait pure musique parmi les Sphères du Monde.

   Nous regardons devant nous qui nous fait face et pose son énigme. Nous apercevons bien une figure humaine dans la réalité de son être. Nous pouvons dire le bandeau rouge qui ceint ses cheveux, nous pouvons dire le bras, la main, leur initiale pureté, la couleur de résine que saupoudre la légèreté d’un talc, dire la vêture, le blanc de son encolure, le chandail grenat qui incline vers la nuit. Mais pouvons-nous dire le visage dans l’exactitude de ses traits ? Non, nous le pouvons et ceci pourrait bien nous délivrer le message qui, depuis toujours nous hante, cette perte de soi de ce qui est dans l’illisible, dans les marges, dans l’abîme qui, toujours, s’ouvre au-devant nos pas et nous précipite dans notre propre néant.

   Est-ce un hasard si l’Artiste qui a commis cette œuvre a biffé l’épiphanie de son Modèle, le réduisant ainsi à l’état de pur mystère ? Nous en sentons la vive brûlure toute contre le dard de notre lucidité. Nous voyons bien qu’il y a un problème, que nulle Raison ne nous aidera à démêler les fils embrouillés de la pelote, que notre tension en direction du connaître ne sera jamais qu’une aporie de plus dont nous ne pourrions émerger qu’au motif de ‘la mauvaise foi’ sartrienne, cet envers de la liberté que nous plaçons sur les choses à défaut de les connaître, d’en percer le derme, d’en deviner la subtile source.

   Constamment, nous sommes livrés à notre propre désarroi. C’est bien parce que nous sommes des êtres finis, bornés dans leur existence, que nous portons notre envieux et curieux regard vers d’autres horizons que ceux qui nous sont habituellement confiés. De tous nos vœux, de toute la force de notre âme nous essayons de convoquer les dentelles étincelantes de l’Intelligible, d’halluciner l’Absolu comme s’il pouvait nous féconder, nous réaliser en totalité ; nous nous efforçons de posséder cet ultime pouvoir de l’Idée, être qui jamais ne se donne pour saisissable, ce qui en fait l’inouï prestige.

   Que dresse ce ‘Portrait inachevé’ dont nous pourrions tirer quelques hâtives réflexions ? Sans doute nous faut-il procéder par analogies, seule manière d’y voir plus clair. Lorsque nous ne pouvons inférer à l’égard des choses que de brèves et fragmentaires pensées, il nous faut consentir à avoir recours à des modèles. Leur compréhension nous aidera dans la résolution de l’énigme.

   Ce Visage : tablette cunéiforme de Mésopotamie que la force du temps aurait usée jusqu’à rendre illisibles les signes qui y figuraient. Il ne demeurerait que l’image de quelques poinçons épars se diluant dans l’histoire immémoriale des civilisations.

   Ce visage : architecture babélienne identique à la représentation de Brueghel l'Ancien, un curieux assemblage de langues, un bruit de fond du monde sur lequel ne se détachent plus les paroles des hommes. Image de la confusion dès lors que l’unité perdue, partout règne le désarroi et la perte de soi dans un jargon qui ne parvient plus à se saisir lui-même. Perte de l’essence du langage. Les mots ne sont plus que les briques d’antiques temples dont les plans ont été égarés. Stupeur des archéologues face à cette incompréhensible mutité.

   Ce visage : illusion rimbaldienne. Suivons le Poète :  

“Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.”

   Outre que ce dérèglement pourrait conduire à toutes les aberrations visuelles possibles, les hommes sont si peu poètes, bien plutôt des faiseurs de prose ‘sans rime ni raison’, si bien que leur langage sombre le plus souvent dans un tumulte dont eux-mêmes ne parviennent plus à démêler ‘le bon grain de l’ivraie’. L’usage, ici, des lieux communs, des formules toutes faites, montre bien l’embarras dans lequel nous sommes de préciser les esquisses d’un réel qui faseye et menace de sombrer.

   Ce visage : artefact lacanien perturbant le ‘stade du miroir’, ce processus faisant de l’enfant qui se reconnaît dans sa surface réfléchissante le principe même de son identification, les fondements de la constitution de son moi. Ici, le ‘moi’ du Modèle, le ‘moi’ du Voyeur sont à égalité d’indécision. Nul ne se reconnaît qui ne reconnaît l’autre. Effacement de toute altérité et, conséquemment, de toute position de Sujet. Objet faisant face à un autre Objet. Réification des consciences jusqu’à parvenir à la totale incompréhension de tout phénomène.

   Observant cette œuvre, nous sommes foncièrement, radicalement questionnés par la dalle immobile du visage, bien moins par le reste de la représentation, ce corps partiel certes, mais que nous pouvons reconstruire au gré de notre imaginaire. Eu égard à leur caractère de multitude partout présente, les corps nous sont familiers, ce à quoi ne pourraient prétendre les visages, ils sont inscrits dans le cercle étroit d’une singularité. Leurs propriétés sont individuelles, nullement transposables à tout autre visage qui prétendrait être le calque d’une forme homologue. Il ne peut y avoir homologie d’un visage à un autre. Chaque épiphanie ne peut rendre compte de sa présence qu’à elle-même, c’est le signe de sa liberté et de sa constitution. Il y a donc une sorte de ‘banalisation’ des corps en même temps qu’une essentialisation du visage.

   Ce n’est pas un hasard si, parmi les cinq sens de la perception - le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue, le toucher -, quatre d’entre eux trouvent leur site d’élection dans le visage. Quatre sens faisant SENS jusque dans le luxe inouï d’une homophonie lexicale. N’est-ce pas une vérité ? Bien évidemment ceci ne veut nullement dire que le corps serait de surcroît, que nous pourrions nous en passer et continuer notre chemin sans plus de souci. L’homme est un tout mais sous l’ascendant du visage. C’est bien en lui, dans la plus évidente singularité d’une personne, que peuvent apparaître, aussi bien la lueur d’une intelligence, le lieu d’une émotion, se deviner la source d’une vertu ou bien son contraire. Notre visage est sculpté à tel point par notre esprit, modelé par notre âme, qu’il se donne à entendre tel le sceau que nous tendons aux autres de manière à ce qu’ils puissent nous saisir en notre plus cardinale ressource.

    Joubert, dans ses ‘Carnets’, ne propose-t-il pas cette pensée éclairante ? :

   « Ce n’est guère que par le visage qu’on est soi. Et le corps nu d’une femme montre son sexe plus que sa personne… La personne est proprement dans le visage ; l’espèce seule est dans le reste. »

    Il importait donc de s’arrêter un instant sur cette face puisqu’elle a constitué, pour l’Artiste, l’espace d’une interrogation. Parvenus ici, nous serait-il possible de faire l’économie du beau concept ‘d’épiphanie’ tel qu’abordé par Emmanuel Lévinas ? Nous donnons la citation glanée sur le Site ‘Lire Derrida, l’œuvre à venir’, tellement celle-ci va droit au cœur du sujet, là même où le sens (encore lui !), fulgure et montre sa profondeur :

   « L'expression originelle du visage se dit : "Tu ne commettras pas de meurtre". Son épiphanie suscite la possibilité de se mesurer à l'infini, sans en prononcer le premier mot. L'infini se présente comme visage, il paralyse mes pouvoirs, il instaure la proximité même de l'Autre.

   Un être, depuis sa misère et sa nudité, s'exprime et en appelle à moi. Dans la droiture du face à face, sans l'intermédiaire d'aucune image plastique, il invoque l'interlocuteur et s'expose à sa réponse et à sa question. Ce n'est ni une représentation vraie, ni un acte, mais je ne peux pas rester sourd à son appel. En suscitant ma bonté, il promeut ma liberté. »

  

   Quelques rapides commentaires

  

   La signification du visage, tel qu’envisagé en son caractère infini, ‘sacré’, en son acception de « sacrer roi », de reconnaître une royauté, cette valeur donc se déploie sous l’injonction d’un meurtre à ne pas commettre. Le serait-il et il s’agirait d’un régicide, c'est-à-dire d’atteindre la personne même du Monarque, laquelle au motif du droit divin se réfère à Dieu en personne. Offenser le visage, c’est d’un seul et même geste, condamner le Roi, et à travers lui porter gravement atteinte à Dieu. On voit combien le visage recèle en lui de notations vertigineuses, images d’un abîme qui s’ouvre devant l’homme s’il en profane l’étrangeté. Car il y a bien ‘étrangeté’ dès lors que l’on questionne ces entités métaphysiques qui nous dépassent et nous reconduisent au centre de notre microcosme humain si étroit, à peine une étincelle dans le grand feu universel.

   « La proximité même de l’Autre », la Majuscule à l’initiale nous reconduit à la qualité d’une spiritualité, d’une demande muette mais infiniment fondamentale, cette proximité est exposition, vis-à-vis de l’interlocuteur, « à sa réponse et à sa question », ce qui veut dire que l’Autre n’existe qu’à l’aune de mon regard, de mon approbation. Et que, par simple phénomène d’écho, de réciprocité, je n’existe moi-même qu’à être reconnu par l’Autre. Une conscience fait face à une autre conscience et se déploie à l’aune de cette rencontre. Etonnante puissance de l’événement lorsqu’il permet l’assomption de deux personnes au centre même de leur unité ontologique. N’y aurait-il ce phénomène de l’union et tout demeurerait dans un sourd mutisme, et tout s’effondrerait de soi sous le faix d’une lourde incompréhension.

   Alors se devine la vigueur du point focal de l’œuvre. Ce visage sans relief ni profondeur, sans sourire ni regard, ce visage déserté de ses propres prédicats flotte infiniment quelque part dans un espace sans limites, un temps sans heures ni minutes. Ce visage erre dans les confins d’une immense solitude, dans les régions froides et sans vie d’une naissance qui ne pourrait avoir lieu, d’une parole qui ne pourrait s’élever, d’un sourire qui demeurerait dans les frimas d’hiver et ne connaîtrait nullement son printemps, cette sortie hors de soi, ce rayonnement qui est la puissance même d’exister.

   Cette peinture est d’autant plus réussie esthétiquement qu’elle réalise cette insoutenable tension, qu’elle porte au jour cette déchirure qui nous traverse comme la tragédie du genre humain : l’éblouissement d’une chair veloutée que vient reprendre en son sein cette triste énigme qui, en même temps est notre joie, ce visage sans visage, cette pâte aveugle, ce masque de cire, ce mot troué de silence. C’est la question qui nous tient en haleine et nous fait poser, chaque jour qui passe, notre pas sur une terre nouvelle dont nous ne savons quelle sera sa nature, félicité, éblouissement, chute ou bien élévation pour plus haut que soi. C’est cette indétermination qui nous fait hommes et femmes sous le ciel courbe, sur la terre qui fuit au loin vers son illisible horizon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 09:22
Le retournement du monde

Source : POTION

 

***

 

     « Puis vient le jour des révélations de l'Apocalypse, où l'on comprend qu'on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu'à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

 

‘Sur la route’ - Jack Kerouac

 

*

 

   Bien que ceci soit difficile à concevoir, que ceci apparaisse sous les espèces d’une pure fiction ou bien d’une fantaisie de l’imaginaire, ce qui est à voir, ceci : Adam (son nom est original, sinon originel) avance sur une portion de terre étroite, un genre de piton suspendu au-dessus du vide, sorte de plateau de l’Altiplano duquel l’on aurait soustrait, comme par un coup de baguette magique, aussi bien les crêtes montagneuses, que les cônes fumants des volcans, aussi bien l’étendue fixe et immuable du désert, duquel l’on aurait fait disparaître les croûtes de sel étincelantes du Salar de Coipasa. En réalité, il ne demeure à peu près rien du visage ancien de cette haute terre que même les vigognes à la laine onctueuse ne parcourent plus de leurs pas légers. Autrement dit le terrain d’aventures que foulent les pieds d’Adam s’est réduit à la dimension d’une peau de chagrin dont on ne pourrait revêtir, en s’appliquant à la tâche, que le plus minuscule des ouvrages du monde de jadis. Oui, Lecteur, Lectrice, ne vous étonnez pas de mon étrange formulation de ‘monde de jadis’. Pour vous, je suppose, du moins dans le luxe de votre matière grise, sans doute avez-vous conçu le monde telle cette vastitude habitée d’éternité. Eh bien, s’il en est ainsi, vous vous trompez et peu s’en faudrait que vous ne demeuriez dans votre ignorance si ce bon Adam, dont maintenant vous allez entendre l’histoire, ne contribuait à déciller votre vue, à la rendre plus objective sinon tragique car les nouvelles d’ici sont, pour le moins, inquiétantes.

 

Histoire d’Adam

 

     Comme tout le monde, Adam était né d’un père et d’une mère aimants qui avaient veillé à sa plus stricte éducation, inculquant en son jeune esprit, ici la valeur de l’amitié, là le respect du vivant sous toutes ses formes, là encore les motifs d’une disposition heureuse vis-à-vis de cette Terre qui était son berceau, dont il devait assurer le destin de la plus belle manière qui fût. Adam dont l’amour filial était exemplaire, droit et juste, avait avancé dans la vie de manière adéquate, semant le bien autour de lui, récoltant les approbations de ses coreligionnaires. Adam était apprécié, tout comme il était disposé à répandre, dans son immédiate proximité, les lianes d’une exacte relation. Donc tout allait de soi « dans le meilleur des mondes possibles », comme l’affirmait le Philosophe Leibniz dans ses ‘ Essais de Théodicée’. Pour notre héros, le problème du Mal ne pouvait résulter que d’un excès d’imagination des hommes. Mais qui donc, sur la ‘Planète bleue’ pouvait tirer des plans sur la comète pour nuire à autrui ? Bien évidemment vous aurez deviné la posture pour le moins candide de sa jeune existence.

   Malheureusement, la suite des événements devait infirmer les certitudes de notre Optimiste. Bien avant que son âge adulte ne soit atteint, Adam devait faire l’expérience de quelques vices humains sous les espèces de la fourberie, du mensonge, de l’infidélité, de l’égoïsme, bien entendu cette liste n’étant nullement exhaustive. Vous dire que ces révélations de l’existence d’une âme humaine perverse l’affectèrent serait peu exprimer. A la toute fin de son adolescence, il passa par des épisodes si sombres qu’il croyait venue sa nuit définitive. Mais une certaine rectitude naturelle lui fit redresser la tête et il poursuivit son cheminement cahin-caha, comme tous les humains, tâchant autant que possible d’éviter de chuter de Charybde en Scylla.

   Mais faisons un grand saut dans le temps et portons-nous dans l’âge adulte d’Adam, celui que, par convention, l’on nomme ‘force de l’âge’. Vous vous apercevrez vite que cette supposée ‘force’ est atteinte en son plein, qu’elle ne peut que décliner, consentir à sa propre perte et s’incliner vers la lueur à peine visible d’une hespérie. Ainsi meurent toutes choses qui, un jour, ont commencé ! Constater ceci au cours d’une conversation entre amis autour d’un verre de vin et en accepter la vérité, deux postures opposées, la Vie, la Mort, qui peuvent se résumer en tant qu’affrontement du Principe de plaisir et de celui de réalité. Certes, nous voudrions ne connaître que des aubes claires et ignorer les angoisses crépusculaires. Mais avons-nous le choix ? La réponse est dans la question même.

   Donc Adam parcourt ce qui reste de l’Altiplano, ce genre de désolation, cette manière de croûte de pain que la mie a désertée. C’est bien le creux, le vide, le rien qui s’annoncent à lui et le contraignent à mesurer l’amplitude de ses pas, à en diminuer la foulée et la consistance, de peur qu’une soudaine pression ne vienne le précipiter dans le premier abîme venu. Lecteur, Lectrice, avez-vous mesuré la fosse abyssale qui sépare Adam-en-sa-jeunesse et Adam-en-sa-maturité ? Ce malheureux Adam est condamné au grand écart, comme si l’une de ses jambes se situait sur un mont éloigné, alors que son autre jambe reposerait sur le vestige de ce sol lunaire, à quelques lieues de distance. En quelque sorte un écartèlement digne d’un Ravaillac. Autant dire la déchirure qui traverse son être, corps archipélagique dont aucune partie ne semble reliée à une autre. Morcellement du corps, comme chez le schizophrène qui ne sait jamais où il habite. Un fragment ici, lourd, compact, opaque, un autre fragment au loin, aux confins de l’éther, une buée flottant au large de la conscience.

   Et, croyez-moi bien, je ne force pas le trait, je ne noircis nullement la scène, je me tiens au plus près de cette réalité qui sonne le glas de l’humain, le cloue à même sa propre effigie, comme autrefois on clouait les chouettes sur les portes des masures pour effrayer les braves gens. Quand je vous le disais (par la bouche d’Adam, certes) que l’humaine condition est badigeonnée de ténèbres, que la lumière y figure cependant, mais comme dans la cage d’une lampe-tempête, la flamme est fuyante qui, à chaque instant, peut connaître sa fin ! Et ceci, cette assertion ne consiste pas à jouer les Cassandre. Regardez donc autour de vous voler ces nuées de suie, planer ces compagnies de lugubres freux, ils sont les postes avancés de la Mort, ils viennent à nous afin de nous rendre lucides, de nous incliner à plus de modestie.

   Mais, tout comme Adam, entendez-vous résonner dans les hauteurs de l’éther cette voix tout droit sortie du Néant ? Si vous l’entendez c’est que votre présence est ‘pour le moment’ assurée sur cette Terre dont, bientôt, nul n’en doute, vous allez vous absenter définitivement pour rejoindre qui sait quelle étrange contrée. Cette voix dont chacun eût pu supputer la provenance divine au motif qu’elle envahit la vaste contrée du ciel, n’est ni celle de Dieu, ni celle d’un supposé démiurge, pas plus qu’elle n’est la profération d’un céleste aruspice, d’un Simon prêchant dans le désert. Non cette voix se hisse de sa provenance propre en direction de ceux qui furent présents ici et maintenant, dont ne subsiste plus qu’une vague lueur perdue dans la faille du lointain horizon. Car, Vous que j’interroge, Moi qui écris, ne sommes plus que de tremblantes mémoires perdues aux illisibles confins du temps, des consciences érodées, d’illusoires affections aussi réelles que le sont les momies dans leur lit de bandelettes. Adam SEUL a pu résister à la tempête métaphysique qui a moissonné toutes les têtes hormis la sienne, sans doute en raison même de son appartenance à l’Origine. Nous ne sommes que des témoins de l’inutile, des Voyeurs d’apories.

 

   Du Décalogue, la vive trahison

 

   Donc cette mystérieuse voix sans origine ni fin, cette voix sans lieu ni temps, énonçait tout le jour durant de simples injonctions dont le Lecteur, la Lectrice comprendront qu’il s’agit, tout simplement, de variations des thèmes abordés dans le Décalogue. Ici, pour l’Homme, afin que son destin ne soit nullement une errance parmi tant d’autres, une éthique est souhaitée, seule à même de pouvoir tracer devant lui ce chemin de lumière en dehors duquel aucun salut ne saurait s’annoncer. Ce qui est en question à partir d’ici, énoncer les ‘Commandements’ et interroger l’attitude de l’Homme par rapport à ces paroles de sagesse. Remarque en passant qui se déduit tout naturellement de l’histoire d’Adam : lui qui a été le premier, initiant le parcours humain, devient le dernier, celui qui, par sa probité au regard des paroles essentielles, méritait que son existence fût prolongée le plus longtemps possible. Au travers des commentaires qui émailleront la suite de l’histoire, transparaîtra dans l’évidence, l’esquisse d’Adam, SEUL parmi les hommes à avoir tenu aussi longtemps que possible les promesses faites au ‘Décalogue’. Face aux Commandements Originels, tout homme est faillible, infiniment faillible.

  

   « Tu respecteras la Terre qui porte tes pas »

 

      Au début, au tout début, alors que la Terre conservait en son sein la naturelle félicité du Paradis, les Hommes s’étaient comportés à son égard comme le fait l’Amant vis-à-vis de l’Amante. Les arbres étaient honorés telles des divinités, les fleurs étaient saluées comme des témoignages de la beauté, les prés étaient vénérés pour la simple raison qu’ils portaient la fierté des troupeaux, leur écume de laine blanche. Un air bucolique nappait les têtes des Promeneurs d’une douceur infinie dont la vie pastorale était la manifestation la plus accomplie qui fût. Puis la façon d’exister des Hommes s’était lassée de cette morne répétition. Les arbres cachaient d’autres arbres, les fleurs s’épanouissaient en milliers de bouquets dont nul ne humait plus la subtile fragrance, les prés déroulaient à l’infini leurs plaines de chlorophylle dont on ne percevait plus la teinte d’émeraude. Ce qui, en réalité, apparaissait comme tressant la nature humaine, une hâte à tout connaître qui avait pour inévitable corollaire de faire naître un vif sentiment de lassitude. Certes le Terre était la Terre avec tous ses phénomènes aussi fastueux les uns que les autres, mais un faste recouvrant le précédent, c’est de leur effacement dont il était question.

   Il devenait urgent d’innover. Alors, ce que la surface offrait à profusion ayant été expérimenté, il ne restait plus que de devenir ces fiévreux archéologues dont le rêve était de fouiller le sol jusqu’en ses moindres recoins. Sans doute de prestigieuses gemmes se dissimulaient-elles dans les veines d’argile. Il convenait de les extraire de leur gangue, d’en tailler les facettes brillantes, d’en faire des parures destinées à orner le cou des Belles. On se mit en devoir de creuser, d’ouvrir mines et carrières dans lesquelles les Hommes devaient connaître la misère de leurs conditions. Quelques uns, rares, s’enrichissaient sur le dos de pauvres diables, nombreux, qui ne recevaient pour unique salaire qu’une vague reconnaissance ourlée de la plus vive avidité qui se pût imaginer.

   Ainsi la Terre saignait-elle sous la lumière aveuglante du jour, perdait-elle ses eaux en plein ciel, douloureuse parturiente qui ne pouvait qu’assister à son propre désastre avec la conscience poncée à vif par tant de désinvolture, mais aussi de hargne gratuite déployée par ses bourreaux. Les richesses se nommaient charbon, pétrole, métaux rares, cornaline, chrysocolle, obsidienne, de si beaux noms pour un pillage qui ne voulait dire son être. Ainsi asséchée de ses plus nobles substances, la Terre avait l’allure sinistre d’un gant de peau que l’on aurait retourné, prenant acte de ses déchirures, de ses plaies, de ses usures. La Terre qui, en son essence la plus probable, ne pouvait que vivre sous le sceau de l’éternité, la voici contrainte à accepter ses mortelles blessures, à envisager sa propre fin.

 

    « Tu seras plein d’égards vis-à-vis de la source d’eau »

 

   Bien évidemment il serait fastidieux, à chaque fois, pour tel ou tel ‘Commandement’ de se livrer à décrire sa genèse. On retiendra seulement, en guise de rapide synthèse, cette formulation populaire éclairante : « Tout nouveau, tout beau ». Le dernier présent reçu efface par son effet de surprise tous ceux qui le précèdent. L’Homme en sa naturelle prestance est un joyeux fossoyeur ! Cependant, prenant conscience de ce fait, il ne s’en offusque nullement, préférant répliquer aux objurgations des Cassandre et autres empêcheurs de tourner en rond, la formule habile qui sonne comme une apodicticité : ‘C’est la vie !’, s’exonérant en ceci de verser davantage de pièces au dossier de leur procès.

   Donc l’eau, ils en avaient apprécié la douceur de source, ils en avaient fait leurs ablutions, ils l’avaient reçue en tant que l’eau lustrale de leurs baptêmes, ils avaient irrigué leurs champs, l’avaient entendu chanter dans la gorge profonde des acequias, dans la rumeur verte des oasis, sur les pentes aiguës des cascades. Mais ils l’avaient vite tachée en raison même de leurs fébriles activités. Les fleuves et rivières, les moindres trous d’eau disséminés dans la profondeur des campagnes, ils en avaient fait des cloaques où croupissait une matière noire indéfinissable qui n’avait plus nul souvenir de sa forme originelle.

   L’eau, ils l’avaient gaspillée, emplissant les bassins de leurs vastes piscines, arrosant inconsidérément les pelouses des golfs, y compris en plein désert, ils l’avaient méprisée tout au long de leurs douches sans fin alors qu’une rapide toilette eût été amplement suffisante. Souvenir de nos aïeux qui se toilettaient à l’eau claire de la pompe à la belle saison, nus devant un feu de cheminée en hiver, les pieds immergés dans une bassine d’eau tiède. Les défenseurs de la douche pléthorique : « Autres temps, autres mœurs » et la cause étant entendue, il revient aux conseilleurs de rejoindre leur tub antique, on peut toujours se baigner dans une coquille de noix !

 

    « Tu ne noirciras point le Ciel de tes funestes desseins »

 

      La fin de ce Commandement eût pu aussi bien s’écrire de cette manière « de tes funestes dessins », dont tout le monde aura compris que les dessins des Hommes sont ces infinies et toujours renouvelés traces des fumées qui badigeonnent le ciel de leur outrancière pollution, de ces chapelets de vapeur blanche que sèment derrière eux les voyages intercontinentaux. Le ciel, il faudrait le nettoyer de toutes ses scories, faire le ménage, le vider de tous les objets spatiaux qui en obèrent la pureté. Mais quelqu’un encore, sur Terre, lève-t-il les yeux en direction du grand dôme bleu pour y lire quelque présage, y décrypter les inscriptions de l’imaginaire, y retrouver les traces de la sublime poésie ?

   Ces ciels divinement dressés par les Peintres Impressionnistes, ces grappes de nuages blancs à la Eugène Boudin, ces bleus subtils traversés de touches à la consistance de talc de Claude Monet, ces ciels semés d’étoiles de Vincent Van Gogh, parlent-ils encore le langage de la beauté en dehors des têtes emplies de mystère des esthètes ? Non, le ciel est devenu une denrée comme une autre, un espace à dompter, à soumettre aux caprices de ceux qui ne voient que par l’économie, les équations, les chiffres. Humanité comptable se superposant à une humanité poétique. Là est bien le signe d’une réelle décadence.

 

   « Tu honoreras la Culture en ses plus belles donations »

 

    Partant de son origine rustique, racinaire, l’Homme avait mis des millénaires à lisser ses manières, à poncer ses aspérités, à amoindrir sa nature limbico-reptilienne afin que, devenu enfin présentable, il pût se confronter avec bonheur à la magnifique carrière de l’esprit. Ses ancêtres avaient inventé l’écriture, ces milliers de signes prodigieux qui traversaient les tablettes d’argile de leurs destins cunéiformes, mais aussi la multiplicité étonnante des langages habitant l’infinie Tour de Babel.  Ils avaient écrit des traités d’astronomie, découvert l’univers abstrait des mathématiques, ils avaient façonné toutes sortes de matériaux, lesquels avaient été amenés à illustrer les habiletés de l’artisanat, ils avaient porté sur les fonts baptismaux de l’exister une infinité de points de vue éblouissants : la perspective Renaissante, le lumineux Siècle des Lumières, ils avaient donné acte à la poésie, à la littérature, à la musique.

   Tout ce qui pouvait l’être à l’aune de l’imaginaire, ils l’avaient porté au faîte de son accomplissement. Tout ceci, ils l’avaient hissé au plus haut des espérances humaines. Tout ceci se nommait, écrites en lettres de feu, ‘Civilisation’, ‘Culture’. Sans doute l’humanité avait-elle atteint en maints stades de son Histoire une manière d’apogée de l’être. Or qui est au zénith ne saurait guère poursuivre son ascension en direction des étoiles. Qui a atteint un sommet, tel le fougueux alpiniste, ne peut que redescendre. Et cette constatation logique, l’humain n’avait voulu la battre en brèche mais, bien au contraire, lui donner ses lettres de noblesse.

   Les péristyles de marbre des Musées et des Bibliothèques ne virent plus, bientôt, que de rares passants franchir le seuil qui communiquait avec les salles où se diffusait la plus belle matière des choses de l’esprit. Seuls de vieux savants aux cheveux devenus chenus à force d’étude, seuls de fiévreux chercheurs d’infini hantaient de leurs silhouettes étiques les vastes salles de lecture. Un silence glacial y régnait, si bien qu’on eût pensé congelées les idées sublimes qui figuraient dans le luxe des pages. Les idées tournaient en rond comme les feuilles dans le vent, les pensées giraient lentement tout en haut de l’éther, dont on supputait qu’elles ne visiteraient plus guère les fronts soucieux des Lettrés.

   La beauté du langage antique avait été supplantée, chez les faiseurs de phrases sophistiques,  par une sorte de mélasse amphigourique, sibylline, dont plus rien ne sortait qu’une vague lueur de catacombe. Certains parmi les humains les plus atteints par cette lourde infirmité n’émettaient plus que des sons confus, des manières de plaintes qu’on eût dites animales, peut-être simples simagrées de primates. Quant aux espaces réservés à l’exposition de l’Art, ils avaient pris la figure d’une salle des pas perdus, telles qu’elles existent dans certaines gares, mais d’une salle ne connaissant plus ni son lieu, ni sa forme, ni sa fonction, vide d’âmes mais non point d’une vive inquiétude.  

   Des toiles jadis célèbres flottaient parmi les poussées de vent, pareilles à ces focs de bateaux que l’on affale lors des tempêtes. Seules quelques mémoires conservaient dans leurs archives les souvenirs des œuvres des Maîtres. On les pensait fous d’idolâtrer de si anciennes et inutiles icônes. Autrement dit il ne demeurait, dans le mystère levé du Monde, que de vagues silhouettes semblables à ces énigmatiques moais de l’Île de Pâques interrogeant le ciel de leurs yeux vides.

 

   « Tu tireras les plus édifiantes leçons de la marche de l’Histoire »

 

   Oui, l’Histoire avec sa Majuscule, conglomérat des petites histoires avec des minuscules, est une grande chose. C’est dans le derme profond de l’Histoire que s’écrit l’unique destin des Hommes. Certes, parfois chaotique, parfois sublimement harmonisé en un brillant cosmos. C’est bien là le sort de qui nous sommes, de pouvoir, tout à la fois, successivement et même parfois simultanément, nous porter aussi bien à la hauteur des étoiles que connaître le bleu de nuit des abysses les plus redoutables. Hommes-caméléons aux prodigieux pouvoirs. Hommes-sépulcres qui, parfois, confondent l’ombre et la lumière. Que ne conservent-ils en eux, au plus intime et au lieu le plus lucide de leur être, ces sublimes constellations qui ont traversé le ciel du temps : la beauté de l’âge Grec en ses œuvres inimitables, la dimension archéologique monumentale de l’ancienne Egypte, les étonnantes créations artistiques des Etrusques, les imposantes et mystérieuses pyramides aztèques, les couleurs hautement décoratives crées par le peuple Minoen ?  

   Malheureusement tout s’efface la plupart du temps pour ne laisser place qu’à de lointains mirages, à d’inaccessibles vestiges, à des ruines qui ne vivent jamais mieux que dans la littérature qui, parfois, célèbre le culte de l’Antique. Et non seulement disparaissent les créations matérielles des hommes, mais aussi bien leur patrimoine mémoriel. Qui, aujourd’hui encore, conserve quelque part dans un tiroir de sa conscience l’image des grands drames qui ont émaillé le parcours de l’humanité : la traite des Noirs, les périodes de famine, les tremblements de terre, les ravages des épidémies, le spectre affreux des guerres, les ténèbres des génocides, Hiroshima, la Shoah et la négation même de l’humain ? Qui, encore de nos jours, porte en lui cette plaie vive ? Trop de plaies se sont vite refermées qui ont mis un point final à ces tragédies. Erreurs toujours recommencées qui font penser que le fameux ‘état de nature’ rousseauiste porte en lui le germe de sa propre destruction. Certes l’on ne peut demeurer les yeux constamment fixés sur le nihilisme dont le caractère foncier traverse l’âme humaine. Ne pas le renier cependant, le laisser en veilleuse dans les coulisses, agir à le mettre en sourdine, autrement dit à éviter qu’il ne commette de nouveaux ses ravages.

 

   « Des Sciences et Techniques tu prélèveras le nécessaire, abandonnant l’idée que ces dernières sont des dieux »

 

    Oui, loin est le temps où l’homme sculptait le bâton qui lui servait à assurer sa marche, où il réalisait lui-même les outils nécessaires à son activité, à la lutte contre son asservissement. De l’homme à ce qui le prolongeait en direction de la maîtrise des choses, il y avait continuité, fluidité d’un seul geste qui unissait l’Existant à son environnement proche. Aujourd’hui l’homme est coupé de son milieu dont il ne prend acte, la plupart du temps, qu’à distance, les moyens modernes de communication médiatisant les termes de la relation, de Celui qui éprouve en conscience, de cela qui ne vit que dans l’inconscience, la chose manufacturée par exemple, l’objet consacré aux loisirs.

   En notre début de III° millénaire le statut de ce qui devrait, en tout état de cause, n’apparaître qu’à la manière de biens facultatifs (les gadgets de toutes sortes, le vaste et inépuisable catalogue consumériste), tout ceci devient l’indispensable et à tel point que la privation de la dernière invention génère toutes sortes de frustrations diverses qui peuvent aller jusqu’à un total sentiment de dépossession, porte ouverte à la dépression et la mélancolie. Trop de nos Contemporains s’aliènent à ces possessions qui sont bien plutôt dépossessions que réel pouvoir de dominer le monde de l’avoir. Truisme que d’énoncer que l’être disparaît au profit de l’avoir. Mais que fait-on pour contrecarrer cet état de choses ? Consomme-t-on moins et avec plus de discernement ? Accorde-t-on plus de place à la culture, à la connaissance, à son propre accomplissement dans l’ordre des idées ?

    Non, le constat est sévère qui témoigne d’un glissement progressif de l’humanité vers ce qui la fascine, cette techno-science à laquelle on prête tous les pouvoirs, sauf celui de nous conduire dans l’étroite geôle du conditionnement, c'est-à-dire créer la perte de notre liberté. Mais qui donc encore, en cette période immensément sécularisée, se risquerait à parler de ‘libre arbitre’, de valeur inestimable de la conscience, d’évolution ou d’intuition créatrice pour employer la belle terminologie de Bergson ? Le conflit éternel Matière/Esprit semble avoir pris son parti d’abandonner celui-ci au profit de celle-là. Partout où il passe, le matérialisme moissonne les têtes et ne laisse qu’un champ de ruines. On prête à Malraux l’assertion suivante : « Le XXI° siècle sera spirituel ou ne sera pas ! ». Assurément, en nombre de ses aspects, le Siècle n’est pas !

 

   « Tu feras de tes relations à l’Autre le lieu d’une fête »

 

   Oui, ce commandement dont l’application paraît si évidente (comment pourrions-nous ignorer la place de nos propres frères ?) devient caduc en raison même de l’individualisme chevillé au corps de nos soi-disant modernes sociétés. L’impératif du ‘chacun pour soi’, érigé en règle cardinale de nos comportements, relègue le phénomène de l’altérité en une lointaine banlieue de l’être, manière d’espace interlope dont nous ne percevons même plus la troublante réalité. De plus en plus l’homme devise avec son ordinateur, son téléphone mobile et le peuple des villes déambule, hagard, les yeux rivés sur cette étonnante machine dont ils n’ont plus conscience d’être les victimes, s’en croyant, sans doute, les maîtres. C’est le constat le plus alarmant que nous pouvons faire des retombées négatives du progrès. L’humanité s’enfonce dans sa nuit sans même s’en apercevoir, bien trop heureuse de s’affirmer dans ces conduites qui, faute d’être connues pour ce qu’elles sont, constituent de véritables aberrations que nous commençons à payer au prix fort.

   On n’a plus de considération pour Celui qui fait face. On n’essaie plus de deviner, dans un regard croisé au hasard, les motifs d’une joie ou bien d’une tristesse. L’homme moderne est totalement immergé dans ce que Bruno Bettelheim nommait la ‘Forteresse vide’ qui dit l’enfermement schizophrénique de l’individu dans sa carapace de peau. Leibniz en son temps eût évoqué une monade sans portes ni fenêtres, un genre de non-lieu où pratiquer le culte de soi, où faire briller son ego, Narcisses éblouis par leur propre image dans le miroir du paraître. Ce dernier, bien évidemment, en lieu et place de l’être réduit à la portion congrue. On regarde au travers de meurtrières le monde avancer en direction de son inévitable nihilisme. L’homme n’est plus, sauf à de rares exceptions, cet humaniste, cet héritier des Lumières dont la conscience éclairée illuminait le destin des Existants. On a, en ceci, perdu les soubassements qui nous font être des individus que les Autres accomplissent à la seule force de leur regard. Le phénomène de la vision s’est altéré. Nous sommes devenus myopes qui ne savons guère que retourner notre regard vers qui nous sommes. Dans cette perspective nous devenons si peu, nous sommes amputés d’une partie de nous-mêmes.

  

   « Tu ne mangeras nullement de la chair des animaux, tes semblables au regard de la vie qui

   les anime, tout comme elle t’anime. »

 

    Proférer ce commandement semblait affirmer que la Voix donatrice de sens vivait plus dans l’imaginaire que dans le réel. Pour le peuple des hommes actuels, la frugalité à la Rousseau - quelques fruits, dans le cadre bucolique des ‘Charmettes’ -, ne peut seulement avoir de réalité qu’en tant que témoignage d’une époque révolue, laquelle, tout au plus, prêterait à sourire. Actuellement le romantisme n’a plus de lieu où trouver sa place. L’élégie, l’idylle, le sentiment à fleur de peau, la disposition attentive à la Nature ne sont plus que de vieux chromos végétant dans leur globe de verre sépia, de charmantes fantaisies, des bluettes pour âmes tourmentées. Si la frugalité pouvait se définir en tant que l’un des caractères du romantisme, l’abondance, l’intempérance en constituent aujourd’hui la face opposée. La qualité l’a cédé à la quantité, ce qui rejoint le souci de soi et non de l’Autre comme évoqué ci-dessus. Partout les carnivores dominent. Partout l’on défriche des forêts primaires pour semer des céréales destinées à l’alimentation animale et à celle des hommes, tout en bout de chaîne. Comme quoi c’est toujours l’homme qui est « mesure de toutes choses » pour reprendre la célèbre formule de Protagoras. Certes « mesure de toutes choses », à commencer par la sienne qu’il regarde avec la plus généreuse indulgence qui soit !

   Cette exploitation effrénée des ressources de la planète est inquiétante au regard d’une surpopulation à l’horizon de ce III° millénaire. Il faudra donc choisir qui mangera et qui sera à la diète. Terrible décision lorsqu’elle est portée au comble de son ironie : existerait-il une hiérarchie des Vivants, des vertus reconnues aux uns, déniées aux autres ? Aujourd’hui chacun est informé des enjeux mais l’homme est obstiné qui, toujours, veut sacrifier le Principe de Réalité au Principe de Plaisir. Outre que cette alimentation carnée présente de nombreux inconvénients en termes de santé, c’et le respect de l’animal qui n’est plus assuré. Il n’est plus qu’une vulgaire ‘bête de somme’ destinée à combler les frustrations des humains.

   En effet il faut éprouver un manque important au fond de soi pour le combler de nourritures seulement disponibles au prix d’une exploitation vulgaire d’une espèce tout entière. Ceci s’appelle ‘éthique’, ce comportement vis-à-vis de toute altérité, c’est pourquoi il est urgent d’en redéfinir le contenu et d’en faire apparaître les plus évidents mérites. Tout ce qui est hors de nous est notre Autre, celui par qui l’on vit et prospère. L’oublier est faire allégeance à l’injustice. L’oublier est ouvrir la porte à tous les génocides qui se peuvent concevoir. Pourquoi ne pourrait-on parler de génocide de l’espèce animale ? Si la notion de génocide définit la seule espèce humaine, pourquoi n’en pas élargir le concept à la Nature, elle qui est notre Mère, notre nourrice la plus précieuse ?

 

   « Tu préfèreras le mode de vie sédentaire à celui des nomades »

 

   Être sédentaire c’est s’occuper de son sol, lui prodiguer tous les soins dont il est en attente afin de produire et nourrir les hommes. Le nomade, quant à lui, poursuit les mêmes buts mais en se déplaçant avec ses bêtes. Si les pratiques sont différentes, la finalité est la même : assurer la survie des Existants. Mais cette description canonique de la sédentarité et du nomadisme a vécu. Bien loin de nous les pasteurs qui guidaient les troupeaux vers le lieu de leur pâture. Aujourd’hui c’est un genre de nomadisme bien différent qu’a mis au jour notre société moderne. On ne se déplace plus pour des questions vitales, on voyage pour son agrément, pour satisfaire sa curiosité des choses lointaines, enfin en raison d’un conformisme qui devient de plus en plus la marque insigne de la globalisation. Les conduites qui, autrefois, étaient bien différenciées, voici qu’elles se banalisent, formatées qu’elles sont par un style de vie imposé bien plus qu’il n’autorise de libre choix.

   La ‘dictature du on’ (On va au cinéma, à la mer, au théâtre, on s’habille comme la meute, on pense comme la meute), a imposé sa loi, rabotant toute singularité mais n’aboutissant nullement pour autant à un universalisme qui eût été porteur de remarquables et hautes valeurs. On a tout nivelé, tout arrasé et les Tropiques ressemblent aux Pôles, qui ressemblent à l’ensemble des méridiens de la Terre accueillant la communauté des hommes. Le fameux ‘village global’ dont au siècle dernier on nous faisait miroiter la brillante image n’a de village que le nom car, en réalité, le peuple des hommes est scindé, manifestant peu d’intérêt pour les commensaux rencontrés au cours de leurs interminables périples.

   Ce que l’on cherche, dans l’optique actuelle des grandes migrations humaines, c’est avant tout le Soi en sa plus vive efflorescence. L’Autre n’est que de surcroît. Sillonnant la planète en tous sens, ce sont les cultures qui, petit à petit s’effondrent, les langues qui s’amenuisent au contact d’autres langues dominantes, les traditions qui périclitent lorsqu’elles ne sont uniquement le prétexte à des manifestations folkloriques qui sapent l’essence même de leurs ancestrales et originaires valeurs. Voyages qui riment, bien évidemment, avec pollution, les avions et navires de croisière demeurant rois en la matière. Et pourtant ils sont idolâtrés !

  

   « Tu privilégieras les idées par rapport aux actes »

 

   En ce siècle d’immédiates satisfactions, d’épicurisme facile teinté d’une touche fellinienne à ‘La dolce vita’, les Vivants, plus amateurs de bains dans la fontaine de Trévi que de longues méditations dans les salles silencieuses de la Bibliothèque Richelieu, s’adonnent en toute quiétude et sérénité aux occupations les plus innocentes qui soient, cueillir un amour de passage, déguster un Campari sur les rivages de la Riviera italienne, se divertir d’un spectacle léger, somnoler dans le clair-obscur d’une salle de cinéma. L’on aura compris que cette humanité-là, à défaut de cultiver les Belles Lettres et de se consacrer aux hautes cimaises de l’Art, préfère la douceur d’une existence exempte de soucis. La plupart du temps, ils répugnent à lire, parfois feuillettent les pages glacées des revues de voyage ou de décoration qui leur assurent un dépaysement bon marché.

   Les idées, ils les évitent autant que faire se peut, privilégiant une indolence intellectuelle qui leur tient lieu de baume pour un esprit qui, volontiers, demeure en friche. Certes, comme tout un chacun, quelque opinion vite faite traverse leur tête embrumée, quelque prêt-à-penser vibrionne un instant sur leur front, ne laissant guère plus de trace que le sillage d’un colibri sur la vitre de l’air. Cependant ils cultivent une haute valeur d’eux-mêmes au prétexte que leur aimable farniente leur sert de philosophie. Ce à quoi ils se consacrent avec le plus évident plaisir, commenter le brouet indigeste des médias à la mode, répéter à l’envi quelque formule bien frappée au coin du bon sens, dont la provenance tout droit issue de quelque Café du Commerce fleure bon l’assertion rustique, sûre de sa vernaculaire provenance. 

   De pensée il n’est jamais question. A quoi donc servirait-elle dans l’espace heureux du Paradis qu’ils ont créé à leur juste mesure ? A la rigueur, ils consentiraient à reconnaître la vertu d’une réflexion sur le monde pour tout ceux qui, sur Terre, vivent en Purgatoire ou bien en Enfer. Dans ce cas précis, méditer sur les choses est une sorte de salut, un viatique déployé en direction de plus hautes espérances. Partant du constat, affligeant, de leur propre point de vue, que toute pensée menée à son terme ne débouche jamais que sur du tragique, ils pratiquent l’indolence comme d’autres exercent leur esprit à lire Montaigne ou à comprendre Cioran.

   Contrairement à l’humaniste bordelais, jamais ils ne se seraient enfermés dans une tour, confinés au plaisir de feuilleter quelque incunable et à y commenter une somptueuse idée. Les chemins des idées qui, jadis, étaient de larges avenues, voici qu’ils se sont réduits à la taille de sentiers vicinaux que les broussailles gagnent petit à petit. A cette cadence, il ne demeurera bientôt que de vagues traces des méditations des Antiques et des Modernes. Une dilution homéopathique qui n’aurait même plus la mémoire de sa teinture-mère !

 

   Quand Adam surgit à nouveau

 

   Chacun aura compris ici que je me suis servi de la fiction adamique pour glisser, à son insu (mais sans doute aurait-il navigué de conserve avec quelques unes de mes remarques !), glisser donc des critiques qui, pour paraître sévères, n’en sont pas moins le reflet du réel sous son jour le plus sombre. Bien évidemment il ne s’agit de faire métier de procureur ou de censeur, seulement dresser, en quelques traits rapides, les grandes lignes d’une ‘apocalypse’ existentielle. Le réel dans l’une de ses définitions canoniques est ceci même ‘qui résiste’. Oui le réel est têtu. Oui, le réel en fin de compte, nous impose toujours sa loi. Sans cesse nous essayons d’en contourner l’irrépressible présence, de le modifier au gré de notre imaginaire, de notre pensée. Mais rien n’y fait, le destin en son essence est une forme géométrique tracée de toute éternité qui ne connaît jamais que le parcours de sa propre logique.

   Poursuivons un instant le périple du Premier Homme qui, selon cette fiction, sera le Dernier. Adam, parvenu à la toute extrémité d’un hypothétique Altiplano privé de ses habituels prédicats, ne fait en réalité que métaphoriser, allégoriser la marche en avant de l’humain en direction d’une destinée qui ne peut être rien moins que mortelle en son essence. Le problème qui se pose ici est de savoir comment l’homme peut envisager une eschatologie qui ne lui soit trop douloureuse. C’est donc sa nature, la valeur de son passage entre les points Alpha et Omega de son parcours terrestre qui se trouvent posées. Si rien ne saurait remédier à la fin des Existants, cependant il n’importe nullement que le séjour parmi les Hommes se fasse de telle ou de telle manière. C’est bien entendu à la manière éthique que cette fantaisie convie tout Lecteur en quête de sens. « L’homme est condamné à être libre », selon la belle et efficace assertion sartrienne, indiquant par là que nous sommes responsables de nos actes en chacun de leurs gestes, en l’entièreté du temps qui nous est alloué. Soyons libres en conscience. Sans doute la tâche la plus admirable qui puisse échoir à Adam et à sa suite !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 décembre 2020 5 25 /12 /décembre /2020 10:44
Quel voyage t’absente ?

L’été

Son ardeur

Sa violence

Pareille à une écharde

Plantée dans la chair

Rien ne sauve de cela

Pas même

La volonté

Bandée tel un arc

Pas même

L’amour consommé

A la limite

De la Mort

Dans les chambres incendiées

De chaleur

 

Vivre est une angoisse

Mourir ne serait pire

Croire au bonheur

Serait une insulte proférée

Avec inconscience

A la face du ciel

 

Dans les cubes de ciment

Cloués de lumière

Blanche

On se dispose au meurtre

Du Temps

Autrement dit

On fume

De longues cigarettes

En forme de dagues

On boit de longs traits

d’alcool

Qui incendient

la poitrine

On fait l’amour

Sur le bord d’un

Evanouissement

On chante à tue-tête

Des blues noirs

On lacère son corps

Des traits de l’aliénation

 

On dessine sur sa poitrine

Les Fleurs du Mal

Ces vénéneux tatouages

Ces tresses ophidiennes

Qui ligotent les bras

Les jambes

Font du sexe

Une simple flaque

Humide

Sa peau on la traverse

Des clous de cuivre

Des piercings

On l’étire

On en fait un tam-tam

Sur lequel ricochent

Tous les bruits du monde

On danse

Saint Guy

On

Marche sur

Un fil

De funambule

On prend une douche

Froide

On sort de soi

Comme la chrysalide

Sortirait de son cocon.

On est quelque part

Dans le monde

On ne sait

La rue

Le vide

L’air comme

La percussion d’un

Absolu

Vertige des Vertiges

Peur de la Peur

Avancer

Pour ne pas

Reculer

 

Dans le port flottent

D’inutiles esquifs

Des coquilles de noix

En partance pour le

Rien

Les voiles sont affalées

Les cordages enroulés

Les étais vibrent

Dans le Vide

Les bômes

Oscillent

Les safrans

Godillent au-dessus

D’une eau grise

Plombée

Fermée

 

L’air est serré

Enroulé sur lui-même

Nœuds brûlants

Volutes qui étreignent

Goulets par lesquels

Se dit l’impossibilité

D’être

Autrement que dans

La douleur

La souffrance

La perte de soi

Dans les corridors

Etroits

De la

Contingence

 

Le milieu de l’anatomie est

Etique

Dans les tuyaux sanglés

Le sang est à la peine

Les nerfs en pelote

Les aponévroses

De simples linges blancs

Des drapeaux d’inutiles prières

Les os claquent

Dans le gris

La moelle glue

Les cartilages fondent

Les astragales

Hurlent

Les osselets

Claquent

 

Vides les agoras

Désertées les rues

Mornes les quais

Où flottaient

Les étendards de

La gloire humaine

Boutiques esseulées

Bancs sans occupants

Arrêts de bus

Sans passagers

 

Alors

On prend sa lampe

On y fait briller une étincelle

On y allume la flamme

D’une possible

Joie

On parcourt les avenues

On sillonne la moindre venelle

On fouille les recoins

On entre dans les tavernes

On se hisse tout en haut

Des volées d’escaliers

On gonfle l’étrave de sa poitrine

On distend ses veines jugulaires

On dilate ses joues

La voix s’élève

Hésitante d’abord

Puis plus claire

Plus insistante

Pareille à une incantation

A une supplication 

 Je cherche

L’homme 

 Je cherche

L’homme 

 

On est Diogène lui-même

On est sorti de son tonneau

On divague

Dans les rayons de clarté

On s’égare dans les meutes

De son propre esprit

Mais la lanterne ne révèle que

SOI

L’homme n’existe pas

Pas même un Bipède

Sans cornes

Sans plumes

Alors

On renonce à ses

Illusions

On mouche la flamme

On cache la lanterne

Dans une encoignure

Du monde

On revient à

SOI

Comme à sa propre

Condition

De possibilité

On est si bien

Dans le tonneau

Qu’écrase la chaleur

Demain il sera encore

Temps de sortir

 

Quel voyage

T’absente donc de

Toi

L’Homme

Qui prétends dominer

Les choses

Alors que ce sont elles

Qui te dominent

Puisque tu n’es même pas

Assuré de

Ta propre présence

Ceci tu le rumines

En silence depuis ce langage

Qui te fait tenir debout

Peut-être n’y a-t-il que cela

LE LANGAGE

Et rien d’autre autour

Rien d’autre

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 13:46
Pourquoi ce feu…et puis plus rien ?

Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

   C’est un piège, un étau.

 

   Le soleil est cette boule blanche au zénith qui fait couler ses millions de phosphènes étourdissants. Il y a de grandes flammes qui incendient l’horizon et la mer est un lac en fusion, un miroir qui renvoie ses flèches acérées contre le dôme du ciel. C’est un piège, un étau qui resserre ses mâchoires et la respiration est à la peine. Les à-pics des fronts sont d’étincelants glaciers sur lesquels ruisselle la sueur en minces ruisselets et les mentons des surplombs de pierre où s’accrochent les claires stalactites, les gouttes de stupeur. S’essuyer le visage ne sert à rien, la source est continue qui s’alimente à la fontaine caniculaire, au feu exultant, aux étincelles qui raient l’horizon de leurs courses rapides.

    

   Longues cohortes.

 

   On boit de longs traits d’eau glacée, on fait craquer ses membres engourdis, enserrés dans des bandelettes chaudes de momies. On ne pense plus et les réflexions sont des boules de bitume qui font leurs congères dans l’antre du cerveau. Sur la plage sont des milliers de corps allongés dans l’attitude du culte solaire. Les vitres noires des lunettes sont des névés dont la surface est impénétrable, comme désertée de regards, vide d’une ouverture sur la vie alentour. Existences de chrysalides qui s’immolent à même la densité de leur propre peur. Oui, de leur peur. Longues cohortes d’anatomies plongées dans une hébétude sans fin. Car le jour est une douleur, la nuit une souffrance, le réveil le début d’un sacrifice consenti mais si lancinant, si difficile à porter au-devant de soi dans les allées dévastées de la grande fournaise.

 

   Villes-Termitières.

 

   Dans les boyaux des villes, dans les galeries souterraines, les catacombes aux blancs ossuaires, dans les caves sont amassées les grappes humaines qui fuient les folles ardeurs de la lumière. Ses bras, ses jambes, on les colle aux parois de calcaire, de son abdomen on fait une ventouse qui adhère au suintement salvateur, on boit avidement la liqueur de la moindre mousse, on aspire la fraîcheur dans le soufflet des alvéoles. La chaleur on en entend le bruit, le râle assourdissant le long des trottoirs qui se déforment, on dirait des bandes de nougat qu’un enfant indocile serrerait dans ses poings au seul plaisir de leur imposer sa volonté de puissance, de les réduire à sa merci en quelque sorte. Parfois les gens, à l’angle des rues tailladées à vif, dans les boudoirs méticuleux tendus de rose-bonbon, dans les estaminets où la bière coule en cascade s’essaient à proférer quelques mots, ne serait-ce que pour dire la verticalité de leur stupeur.

  

   On se tait longuement.

 

  Mais les mots sont rétifs, réifiés et font leur boule de gomme sur le parvis asséché des lèvres.  Mais les phrases font leurs filaments caoutchouteux autour de la langue qui pagaie sans cesse dans la vase de la bouche. Alors on décide de se taire mais le silence gonfle telle une baudruche qui martèle le pavillon hébété des oreilles. On se tait longuement tout contre le ressac du souffle démoniaque. On espère soudain, en soi, au creux de la braise du corps, une accalmie, le surgissement d’une langue de neige, la magnificence limpide d’un glacier. Mais tout est si lent à venir et les idées s’amassent ici et là dans d’étranges amas cotonneux, en résilles filandreuses, en cordes de chanvre aux inextricables nœuds.

  

   Images destinales de l’être.

 

   On est soi dans l’étrangeté. Puis on n’est plus soi et toute logique s’est abîmée tout contre la varlope de la déraison. On est soi et l’autre puisque plus rien ne semble avoir de limites. On emmêle ses bras aux bras contigus. De ses jambes on fait des lianes souples qui accueillent d’autres lianes souples. On est tenon et mortaise à la fois. On est Charybde et Scylla, on flotte dans les mêmes abîmes et les baudroies aux yeux globuleux nous frôlent de leur désir de soie. On est pieuvre aux mille ondoiements, on est tentacules fouettant leur propre ego-altérité, on est l’autre et soi dans un même mouvement de la conscience. On touche le vis-à-vis  et on palpe sa propre peau. On regarde qui fait face et on est regardé par son propre regard. Palais aux mille glaces où se percutent les images destinales de l’être. Labyrinthe où je te rencontre, où tu me vois réverbéré à l’infini, feuilles de verre où nous nous immolons dans notre perte irrémédiable, où vous divaguez parmi les corridors altérés de l’espace, les facettes démultipliées de la sensation, les ivresses des perceptions qui vont et viennent selon des flux qui nous traversent et parcourent le monde.

  

   Blizzard de la démence.

 

   On est des Ravaillac écartelés et les chevaux de la folie nous démembrent aux quatre angles de l’horizon : une main ici qui ne saisit que le vide, un bras là qui fait retour sur son segment de chair et ne se reconnaît plus, un pied qui marche dans le rien cotonneux et ne sait plus qu’il marche, des sexes flaccides qui battent au vent, des vulves orphelines, des ombilics perforés qui ne perçoivent plus la trace de leur origine. Partout est la lame aiguë de la schizophrénie qui clive le territoire indistinct du corps, partout la gangue de la mélancolie avec ses gerbes d’ennui, ses feux assourdis d’angoisse, partout les bondissements maniaques et leurs assauts de gloire contre les ombres qui envahissent tout, réduisent la vie à un simple soupir de luciole dans la prairie couverte de nuit. La vue est si basse parmi les racines de la mangrove. L’humus est si dense qui serre les blanches racines du jugement. La soue si indistincte où grouillent les séquelles abortives du désir. C’est comme de tomber dans un chaudron empli de poix, de tenter de faire la planche alors que tout est englué et que l’esprit vacille comme la flamme dans le corridor parcouru du blizzard de la démence.

  

   Lueurs fauves de l’automne

 

   On vient de dire le blizzard, le souhait de l’homme que l’on est encore de se plonger dans la pureté immémoriale du froid, de connaître une vérité qui nous mette debout et que notre marche entravée se projette vers un futur, sinon radieux, du moins possible. On ne va nullement tarder à dire, avec des soupirs dans la voix et des trémolos dans l’âme, la présence à nulle autre du printemps, le gonflement de la sève dans le canal des tiges, l’éclosion des fleurs, les corolles roses, les pétales chargés de douces fragrances. Et à peine terminera-t-on, d’énoncer ceci que déjà nos yeux s’empliront des lueurs fauves de l’automne, nos oreilles du crépitement des feuilles, nos mains du dessin des nervures dans la clarté adoucie du sous-bois.

 

   On est ici, on veut être ailleurs.

  

   On saute d’une saison à l’autre, d’une saison du corps à une étape de l’esprit, à un bondissement dans la faille ouverte de la conscience. On est ici, on veut être ailleurs. On réclame le chaud en hiver, le froid en été, la couleur de rouille au printemps, la floraison en automne. On demande tout et on n’obtient rien que le soi dans sa constante démesure, dans son inconséquence plurielle, dans son avidité fondamentale, dans la sombre dévastation qui grésille le long de l’espoir humain.

  

   On dit le temps qui passe.

 

  Alors on revient au début de la fable, on sonde la photographie de manière à y trouver, peut-être l’empreinte d’une origine. On dit le soleil très haut avec son œil atone qui interroge le monde. On dit la cendre gris-bleue des nuages, leur allure de douce médiation entre ce qui entaille et ce qui caresse. On dit la langue de feu qui court au sommet de la montagne. On dit la nuit de cette montagne dont on ne sait si elle vient tout juste de se lever ou bien si elle est parvenue au terme de son voyage. On dit tout cela et, en même temps, on dit le temps qui passe. Rien que cela, cet émiettement des heures, cette poussière des secondes, cette fulguration de l’instant qui nous surprend les mains ouvertes en direction du ciel comme si une offrande pouvait en chuter qui nous sauverait de notre propre chute, justement. Car nous sommes des êtres en perdition, des genres de culbutos qui, toujours oscillons sur notre base avant que de passer cul par-dessus tête. Et de plonger dans l’abîme.

    

   Être parmi le luxe de l’exister.

 

   Le temps des saisons, le temps météorologique, la pluie ou le frimas, ne sont jamais, en réalité, que des déclinaisons de cette temporalité qui nous fait hommes et nous distingue de l’animal « pauvre en monde », de la chose « sans monde » ce qui veut dire, en langage clair, sans temps, sans conscience d’être parmi le luxe de l’exister. Alors au terme de nos brèves et toujours réitérées réflexions, nous disons : « Pourquoi ce feu … et puis plus rien ? » et nous nous disposons à méditer cette question fondamentale qui pose l’être en son unique flamboiement et le retire sitôt paru. Condition de sa présence. Toute vision au-delà serait brûlure et désolation. Or nous voulons voir et nous projeter au-delà de notre vision. Peut-être y sommes-nous déjà ?

 

 

 

Partager cet article
Repost0
17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 09:44
Être si près du Néant

***

 

   Ici, nous allons parler de l’impuissance d’être, de l’impossibilité native de parvenir au bout de notre propre condition, de nous dépasser pour nous connaître en totalité, d’assumer notre essence jusqu’à obtenir notre parfaite transparence. Oui, toujours certaines zones se soustraient à notre conscience, elles sont hors de portée d’une vue nécessairement trop courte. L’homme d’aujourd’hui déploie de puissants télescopes qui explorent le fin fond de l’univers mais il demeure sur le seuil de son être, incapable d’en assumer le subtil rayonnement, de s’immerger dans sa nappe de fulgurante lumière. L’être est ceci qui nous fait tenir au-dessus de nous, nous projette en direction de notre destin, assure notre assomption une coudée au-dessus des accidents terrestres, des orages célestes, mais malgré cette puissante énergie qui nous habite de l’intérieur, nous paraissons harassés par la simple tâche de nous découvrir plus avant. Sans doute existe-t-il chez tout un chacun une angoisse fondatrice d’une procrastination, nous demeurons en nous pareils à la bernique soudée à son rocher, atteints d’une étrange surdi-mutité.

   Est-ce au motif qu’être est toujours une vive brûlure, que s’assumer ontologiquement est, pour nous, de l’ordre d’une impossibilité ? Mais pour quelle raison obscure sommes-nous continuellement assaillis de doute quant à l’exister alors même que nous avons tous les motifs, partant de nous et revenant à nous, de découvrir notre lieu, notre temps, la niche que nous y creusons, qui est singulière, attribuée seulement à nous en notre visage non-duplicable ? Quelle est la nature de cet empêchement dont l’impuissance est toujours la résultante la plus commune ? Serions-nous effrayés à la seule idée de procéder à l’emplissement de notre conscience de manière à effacer les ombres, à ouvrir des clairières de lumineuses figures ? Il y a quelque chose qui nous retient en arrière de nous, nous intime de faire du sur-place, de demeurer au plus près de notre corps (cette geôle), de notre esprit (ce feu vite éteint), de notre âme (ce souffle déjà au loin de nous si nous prenons la peine d’en évoquer la consistance de brume).

   Mais théoriser à l’infini ne ferait qu’ajouter un concept nébuleux à un autre concept en forme de mirage et, bien plutôt que de nous éclairer, ceci nous conduirait à la confusion qui, déjà d’elle-même, est un fardeau lourd à porter. Que nous reste-t-il à faire dans notre silhouette d’homme, sinon à avancer, parfois d’un pas sûr, le plus souvent d’un pas hésitant, de mettre nos pieds aujourd’hui dans la trace d’hier plutôt que de celle que nous aurions pu inventer demain, rassurés par la reconduction à l’identique de nos habitudes qui façonnent notre sculpture toujours de la même manière, si bien que, pris dans cette répétition, les jours glissent sous nos pas sans que nous puissions en sentir la curieuse présence, l’écoulement continu dont le trépas est le geste final, le point d’orgue.

   Placer un Sujet en tant que référence. Disons, afin de le doter d’une valeur aussi bien originelle qu’universelle, que nous considèrerons à partir de maintenant un prototype humain que nous nommerons Adam. Nous prendrons soin de repérer, dans son parcours existentiel, les différentes entraves qui, le plus souvent, le retiennent d’être, l’aliènent et lui ôtent cette belle puissance à laquelle il aurait pu prétendre s’il avait trouvé, en soi, les chemins pour parvenir à une plus haute destinée. Disons qu’Adam est journaliste et qu’en raison de cet attribut il est amené à parcourir le monde pour y prélever des paysages, y rencontrer des personnes, y découvrir des mœurs spécifiques et, méditant tout ceci, en faire une synthèse, dont ses chroniques seront la mise en scène finale. Le Lecteur, la Lectrice se douteront que tous ces voyages ne constitueront nullement le berceau d’un ‘long fleuve tranquille’, que les mille événements d’une vie interfèreront nécessairement avec le présupposé de valeurs définies comme essentielles, joueront avec des postures esthétiques ou bien morales pour la simple raison qu’Adam, tout comme vous, tout comme moi, ne saurait s’abstraire du milieu dans lequel il vit, qui se donne à la manière d’un subtil écosystème. En modifier l’un des éléments bouleverse toute l’économie de l’ensemble, chaque pièce du puzzle demeurant conditionnée par les autres.

   

   Impuissance quant au temps

 

   Qu’Adam ne parvienne que partiellement à maîtriser son propre temps n’étonnera personne. Le temps le traverse tout comme il le franchit d’où il résulte que, sans distance par rapport à ce qui le constitue, il lui soit difficile, sinon impossible de démêler fils de chaîne et fils de trame qui tissent la toile de toute existence. Avoir un problème avec le temps est aussi naturel que de rencontrer des difficultés avec la communauté de ses semblables. Ceci est coalescent au destin humain. Cependant ce qui crée un réel souci à Adam, c’est qu’il ne parvient nullement à saisir son propre temps intérieur. Que l’extérieur lui soit inaccessible, peu lui importe. Mais que ce qui l’anime intimement lui échappe, ceci est constitutif d’une sourde angoisse qui l’habite à bas bruit, dont il ne peut percevoir que l’itératif bourdonnement à défaut d’en pouvoir interrompre le flux incessant. Mais si ce temps de dérobade est toujours une esquisse au loin d’Adam, s’il ne saurait en dire ni l’alpha ni l’oméga, cependant il lui est loisible de décrire les symptômes qui se manifestent à l’aune de cette dépossession. Il y a en lui une manière de tremblement dont il pense qu’il pourrait simplement trouver son explication dans un genre d’écho de la temporalité même. Comme si, à chaque seconde qui passait, une fibre de son corps s’en allait, une pensée fuyait qui jamais ne reviendrait, une émotion se dissolvait dans la trame abîmée de la mémoire. Autrement dit un sentiment de dépossession. S’appartenir en propre mais par défaut, une mystérieuse activité de sape se déroulant dans la crypte sombre de l’inconscient. L’impression des choses en leur fugitive présence. Un château de sable travaillé par une langue d’eau qui en sape la base d’une façon consciencieuse, déterminée.

 

   Impuissance quant à l’espace

 

   Le métier d’Adam suppose de nombreux voyages. A peine a-t-il défait sa valise, de retour chez lui, qu’il doit aussitôt la disposer à de nouvelles aventures. Un incessant va-et-vient pareil au flux et au reflux de la marée. Adam s’en offusque-t-il ? Nullement. Cette vie ultra-nomadique, il l’a choisie en conscience, aussi ne lui adressera-t-il aucun grief. Bien au contraire son existence même se confond avec ce rythme soutenu qui le conduit sur tous les continents, lui fait côtoyer toutes les couleurs de peau, lui fait franchir toutes les latitudes, aussi bien connaître le froid boréal que la touffeur équatoriale. Est-il heureux de ces constants périples ? Il ne saurait vraiment répondre à cette question qu’à nous livrer sa vie de surface que l’on pourrait comparer à une terre superficielle recouvrant des milliers de strates souterraines. Où donc se situe le lieu de la vérité d’Adam ? En surface ? En profondeur ? Nous dirons en profondeur, dont la surface n’est qu’un lointain et pâle reflet. Si tout lui paraît aller de soi dans le vaste monde dont il parcourt incessamment les contrées, rien ne le réconforte cependant lorsqu’il fouille les choses, les interroge afin de savoir quels sont les fondements de tel peuple, ses origines, les sources qui l’alimentent, les motivations existentielles qui en résultent. Le schéma qu’il applique au monde, il se l’applique à lui-même de façon à mieux se connaître, se percevoir, instiller en son âme quelque certitude le confiant à la paix, au repos. Adam, à lui tout seul, est un peuple, à l’image de tout un chacun. Peuple de mots, de souvenirs, de climatiques, de sensations.

   En son fond, tout comme le temps demeurait inaccompli, l’espace d’Adam apparaît fragmenté, fracturé. Il est fait de milliers de pièces dont, le plus souvent, il ne parvient nullement à assembler le divers. Si bien qu’il vit un genre d’éparpillement continuel dont une pluie d’orage pourrait bien figurer la métaphore la plus approchante. Peuple multiple des gouttes venues du ciel en leur simple unité, qui se dispersent au sol en une myriade d’éclaboussures, de filets, de minces ruissellements. En lui, ce pluriel, cet éclatement, cette diaspora.  Plus rien ne subsiste de sa forme antérieure qui conservait encore le souvenir de sa provenance. Parlant des gouttes du ciel en leur confusion, en réalité, je n’ai fait que parler d’Adam, de sa dispersion selon mille méridiens, mille tropiques. Et surtout, Lecteur, Lectrice qui rêvez de voyages sous tous les horizons de la Terre, n’allez nullement croire que le fait de se déplacer continûment soit en mesure de vous apporter quelque félicité que ce soit. L’homme en sa foncière aventure, s’il peut connaître l’ivresse de l’immersion dans le versatile, l’ondoyant, le bigarré, n’en demeure pas moins cette recherche d’unité qui doit synthétiser la pluralité des événements pour la ramener à une unité singulière.

   Ce qui est à saisir, dans le problème d’Adam quant à l’espace, c’est moins une périodique désorientation relative aux décalages horaires, aux confrontations de peuples dissemblables, aux langues-caméléon, aux us et coutumes étranges, insolites. Ceci est simplement de l’ordre du formel. Adam, en sa psyché, est confronté à un réel vertige métaphysique. C'est-à-dire qu’une partie de son être se situe au loin dont il pense qu’il ne pourra jamais rejoindre le territoire devenu mystérieux, hors d’atteinte. C’est tout de même éprouvant pour l’individu de sentir cette presqu’île anatomique et sensorielle qui flotte au large de soi, d’éprouver cette impuissance constitutionnelle, de s’apercevoir comme un élément en voie de constitution qui, jamais, ne pourra parvenir au terme d’une finalité qui eût été ‘logique’. Bien moins que des territoires abandonnés ici ou là, la Finlande et ses lacs, l’Australie et son bush, les Etats -unis et leur Colorado, ce sont des bribes de son propre Soi qui essaiment la planète, qui girent au-delà, qui clignotent telles des étoiles perdues dans la nuit de l’immémorial cosmos.

   Ce qu’Adam abandonne dans ses périples, un ravissement esthétique, le bonheur d’une rencontre, l’ébauche d’un amour, l’émotion face à une œuvre d’art, la vibration d’une mélodie, le sublime d’un paysage. Car ces ‘impressions’ bien plus que d’être de simples contingences, de purs hasards vite oubliés, sont constitutives de l’être, dessinent son architecture interne, tracent la voie selon laquelle s‘orienter dans la vie et ne nullement désespérer. Mais qui donc n’a jamais éprouvé ce sentiment de dépossession lorsque, quittant un lieu affectivement investi, des amis rencontrés, n’éprouve, à ne plus les inscrire dans son champ de vision, un léger pincement au cœur ? Ces légères blessures on les pense vite oubliées alors qu’elles continuent de produire leur manque en quelque endroit secret du corps, au foyer même de l’âme.

 

   Quelques figures de l’impuissance

   

   *** Sisyphe

 

    Rien ne saurait être plus éclairant concernant l’incapacité humaine à atteindre ses buts que de citer l’extrait suivant du ‘Mythe de Sisyphe’ d’Albert Camus :

   "Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime. Pour celui-ci, on voit l’effort d’un corps tendu pour soulever l’énorme pierre, la rouler et l’aider à gravir une pente cent fois recommencée ; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d’une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d’un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté tout humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l’espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d’où il faudra la remonter vers les sommets."

   Commentaires - Dès le début de sa réflexion, Camus développe essentiellement un concept anatomo-physiologique qui évacue l’âme au profit du corps. Ses expressions sont la douleur physique même mise en mots. Puis, vers la fin, s’opère une ouverture par laquelle sont convoqués (comme dans l’article plus haut) les notions cardinales d’espace et de temps au gré desquelles seulement quelque chose comme un monde peut apparaître à notre conscience. ‘L’espace sans ciel’ fait l’économie cinglante de toute idée de transcendance. ‘Le temps sans profondeur’ élimine d’emblée l’idée d’un quelconque retour en direction du passé. Une abolition de la mémoire qui abandonne le Sujet en un territoire nu dont, immédiatement, toutes les significations ont été ôtées. Quant au dévalement final de la pierre ‘vers  ce monde inférieur’, il est la diction confondante de l’Absurde en son visage le plus investi de Néant qui se puisse concevoir.

    Addendum

   Ce très beau poème glané sur le Net, source : ‘Les soupirs de la Muse’, complètera très utilement la saisie adéquate de la tragédie de Sisyphe, laquelle est renforcée par l’aveuglement qui est le sien dont on peut penser qu’il constitue un redoublement du Mal. Non seulement Sisyphe est condamné à effectuer une tâche absurde, mais il n’en connaît nullement l’origine :

 

« L’inconscience de Sisyphe »

 

« Les dieux sont morts, mais Sisyphe l’ignore

Roulant son rocher du soir à l’aurore

Ecrasé, balafré et mutilé

Par son destin ridicule appelé.

Couvert de sang et de sueur dans l’ombre,

Il ravit le mont, travailleur sombre

Dont l’employeur est sinistre et absent,

Sans gémir, puissant et impuissant,

Regardant son fardeau granitique,

Ne regardant ni le ciel antique

Traversé de fantastiques lueurs,

Ni le désert comme lui en sueur,

Avec des oasis au visage,

Qui s’étend, inexorable passage

Infini, ne conduisant nulle part.

 

Sisyphe poursuit, obstiné, hagard,

Son œuvre devenue deux fois inutile,

Dont nul Thésée ne parvient à sortir,

Et qu’il veut dans le Tartare bâtir. »

 

   *** Balthazar Claës

 

   Dans son roman ‘La recherche de l’absolu’, Balzac campe le personnage de Balthazar Claës dont Wikipédia nous dit :

   « Balthazar Claës, homme riche et cultivé, mène la vie heureuse d’un grand bourgeois flamand (…) Balthazar est pris par le démon de la recherche. Saisi d’une véritable fièvre, il passe de coûteuses commandes de produits chimiques, s’enferme dans son laboratoire de chimie avec son valet, néglige sa femme et ses quatre enfants et conduit sa famille à la ruine. L’intrigue oppose la famille et le dévouement filial à la recherche obsessionnelle du savant, toujours sur le point de trouver « l’absolu » et toujours échouant, jusqu’à sa mort. »

   Extrait du livre :

   « Le jour où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l’écrasa : la certitude d’avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme mort, sans répondre aux questions dont l’accablait sa femme ; les larmes le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur. »

   Commentaires - Tel Sisyphe poussant sans but précis sa pierre tout en haut de la montagne, Balthazar Claës est écrasé par un destin dont il ne pouvait se douter au début de ses travaux de recherche qu’il lui serait aussi funeste. Le style réaliste hyperbolique de Balzac (‘une épouvantable catastrophe’) joue le rôle d’une caisse de résonance amplificatrice du désespoir. Non seulement ce Bourgeois ne pourra voir ses travaux couronnés de succès au motif que, jamais, l’absolu ne peut être atteint, mais tout ceci n’a abouti qu’à l’aporie existentielle la plus entière, il est ruiné, sa femme est accablée et il ne se donne à voir, aux yeux de sa famille, qu’à la manière d’un ‘mort’. On ne saurait trouver chute balzacienne plus tragique !  Ici l’impuissance s’est métamorphosée en finitude.

 

   *** Faust

  

    Résumé. Source : ‘Tout Comment’ :

   « Le mythe de Faust est l'histoire fictive d'un savant alchimiste qui a passé un pacte avec le Diable. Il donna son âme pour avoir la connaissance universelle, percer les mystères du monde et jouir de tous les plaisirs défendus. »

   Autre approche subtile : ‘Faust de Goethe : Surhomme et esprit de néant’ - Source : PHILLIT PHILOSOPHIE, LITTÉRATURE ET CINÉMA :

     « C’est l’orgueil de Faust qui est à l’origine de son mal. En n’acceptant pas les limites que lui impose sa condition, en voulant les dépasser dans une « nature surhumaine », en cherchant à se faire l’égal de Dieu, le misérable docteur ménage en son sein une place pour le mal. » « Suis-je moi-même un dieu ? », s’interroge-t-il. Ce questionnement est problématique et renvoie à une thématique qui traverse l’ensemble de la littérature romantique : le Surhomme. En effet, Faust cède à la tentation de l’homme-Dieu. Créature arrogante, il veut être l’égal de ce dont il provient. Il a pour ambition de contenir en lui-même l’univers entier, de le porter et de le féconder. Déçu par le silence que lui impose l’esprit du macrocosme, il va s’incliner vers l’esprit de la terre. En se détournant de la positivité de la transcendance, Faust va se complaire dans la négativité de l’immanence. »

   Commentaires - Si une gradation théorique peut exister quant aux niveaux que la notion d’impuissance pourrait atteindre, alors ici, avec Faust, la limite supérieure indépassable est acquise. Si les deux figures évoquées précédemment, Sisyphe et Claës s’étaient illustrés sous la forme d’hommes voués à une sorte de torpeur, d’inhibition constitutionnelles, c’était en quelque sorte malgré eux, en toute innocence et inconscience qu’ils s’étaient livrés aux affres de la dépossession ultime de soi. Ils avaient rêvé, comme le font les enfants qui, un jour, voient les merveilleux jouets se distraire de leurs mains et s’évanouir à l’horizon de l’inaccompli. Tout à l’opposé, le Docteur Faust s’est jeté librement dans les bras de Méphistophélès, marquant au fer rouge l’empreinte de son destin, tel que le précise François Ost dans ‘Le pacte faustien ou les avatars de la liberté’ - Presses de l’Université Saint-Louis :

   « C’est librement que Faust a conjuré le diable, contracté et exécuté le pacte ; c’est librement qu’il s’est ainsi déterminé pour le mal. Ceci dit, il est vrai que, une fois cette décision prise, l’influence du Diable fut déterminante et ne cessa de l’aliéner davantage. Lucifer lui faisait miroiter des rêves de puissance, il le dissuadait de toute velléité de se détourner du pacte, et le faisait progressivement désespérer de la miséricorde divine. »

    Si quelque chose comme un concept de l’impuissance peut exister, alors Faust l’accomplit en entier, outrepassant les expériences conjuguées de Sisyphe-Claës. Comme si Faust, livré corps et âme à une nature qui le dépasse mais dont il assume la charge, type mégalo-paranoïde, constamment débordé par ses pulsions surhumaines, voulait être soi en soi, au-dehors de soi. Démiurge auto-proclamé, intégrant l’image de Zarathoustra afin de mieux la dépasser, incroyable saut métamorphique de l’Homme au Surhomme, défi inouï d’une existence immanente dont il ne supporte plus la sombre contingence, essai de se déployer à même la transcendance, sinon de surgir dans le Transcendant avec lequel se confondre dans un unique creuset, une absence totale de différenciation.

    Certes tous ces essais de dépassement de la condition humaine en direction de ce qui ne saurait jamais être atteint semblent pointer les insuffisances humaines et seulement ces dernières. Mais considérer la figure trinitaire Sisyphe-Claës-Faust à cette aune d’ample négativité est l’amputer de sa sève la plus efficiente qui soit, la plus remarquable, la plus ouverte. Au travers de ces trois portraits ‘humains plus qu’humains’, ce qu’il convient de voir avant tout, c’est l’effort de l’art tentant d’assurer sa propre transcendance. C’est en ceci que le personnage mythologique de Sisyphe, les figures littéraires de Claës-Faust ici proposées atteignent une inestimable grandeur. Toute impuissance, en son essence, ne fait que témoigner de son envers, cette magnifique puissance créatrice qui est la marque des génies. Impuissance de surface, puissance interne. Autrement dit beauté.

    

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 10:05
Tant que nous sommes, le monde est sans fin

Texture avec la figure géométrique Spidron

réalisé avec k3dsurf et Paracloud

 

Source : Arts et mathématiques

 

***

 

   Défi, oui il faut mettre sa vie au défi d’exister, sinon ce ne seront que sombres nuées à l’horizon de l’être et apories diverses qui traverseront notre peau, cribleront notre chair et ceci nous le savons du plus profond de notre âme, du plus profond de notre être, si bien que la plupart de nos défis sont silencieux, ils naviguent sous notre propre ligne de flottaison, ils comburent au plein du derme, nous en devinons l’obscure énergie à défaut d’en ressentir l’effective réalité et que nous reste-t-il à faire alors au prétexte de séjourner sur Terre que de chercher à écrire la phrase la plus longue qui se puisse imaginer, cette dernière prenant valeur de symbole, chaque mot étant comme un jour, chaque phrase telle une année, chaque texte pareil à la totalité de ce que le destin nous a octroyé en guise d’espace de jeu, cependant, tour à tour, nous abattons nos cartes avec succès, parfois au plus grand des hasards, parfois encore avec un tel sentiment d’un échec proche que nous jetterions volontiers nos Rois, nos Dames, et consorts dans l’âtre flamboyant, pensant ainsi nous protéger de quelque calamité dont notre coupable existence aurait été le lieu, dont nous ne pourrions esquiver la brutale punition à elle réservée, peut-être subir la vengeance de quelque dieu obscur dissimulé hors notre vue dans un mystérieux empyrée car si nous sommes aveugles aux puissances mythologiques, aux fulgurations des archétypes, aux feux de Bengale des concepts, nous sommes tout autant coupables de cécité quant à la perception exacte de notre propre cheminement, la plupart du temps une vaine oscillation aux frontières du possible, mais toujours en-deçà, dans cette marge d’incertitude confite de doute, que l’angoisse renforce de sa lame constante d’effroi, alors que nous reste-il à faire, sinon à courber l’échine, à consentir à accepter le fouet, à progresser lentement sous la brûlure de fourches caudines, que nous reste-t-il sinon à interroger le présent, à nous y immerger  tel Saint Jean-Baptiste dans les eaux lustrales, attendant toujours de ce qui nous est extérieur un genre de miracle qui viendrait nous extraire de notre monade sans portes ni fenêtres, nous déposer au seuil du Paradis, non le Terrestre, mais le Céleste avec ses broderies d’anges, ses processions archangéliques cernées d’écume, ses séraphiques apparitions, ô combien nous nous souhaiterions léger comme la plume, simple variation de l’éther, subtile essence ne connaissant que le luxe entier de sa propre plénitude, planant bien plus haut que ne le font habituellement les aigles royaux, les gypaètes et autres rapaces au vol libre, à l’œil acéré, décrivant dans le tumulte de l’air leurs itératives girations, certes nous n’osons guère nous l’avouer, au motif de la honte consécutive que cette pensée instillerait sur la courbure de notre âme, certains que notre perdition serait à ce prix, qu’au lieu de l’Eden espéré nous ne pourrions jamais posséder que les sombres et dantesques avenues de l’Enfer, tout au mieux demeurer de longues années dans la banlieue en clair-obscur du Purgatoire, réciter quelques patenôtres, célébrer une liturgie dont nous penserions qu’elle atténuerait notre confondante noirceur, nous blanchirait la conscience en quelque sorte, afin que devenu enfin présentable, nous pussions voir s’ouvrir devant nous les portes de la félicité, côtoyer Zeus et sa cohorte de dieux subalternes, frayer un brin avec les déesses derrière quelque touffe d’orchidées prévenantes, tirer de cette union la plus grande félicité qui se puisse concevoir et vaquer à nos occupations ordinaires, bêcher notre jardin, feuilleter un livre d’images, lire quelque sentence bien pesée dans les pages  d’un livre ancien, par exemple méditer sur les Présocratiques, tirer de la célèbre assertion d’Héraclite « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », la sensation pleine et entière de l’impermanence des choses, de leur fuite continuelle, tantôt dans la fente de l’horizon du passé, tantôt en direction de celle du futur, tantôt encore disparaître avec un inquiétant bruit de succion néantisant dans la bonde définitive d’une Métaphysique qui, enfin, dévoilerait son âme en même temps qu’elle dirait les sombres desseins qui, depuis toujours l’animent, la travaillent de l’intérieur, manière de piège tendu en direction des hommes, ces Grands Naïfs qui avaient cru trouver en l’espèce de l’Invisible la solution à tous leurs problèmes, en réalité ils ne faisaient que tourner autour d’eux, les hommes, interrogeant seulement leur propre vacuité, forant le sans-fond sur lequel ils glissent continûment sans s’apercevoir de cette supercherie, demandant au futur de leur accorder l’éclaircie que le présent leur retire, mais demain est trop loin, mais demain est trop illisible dont ils ne peuvent décrypter les messages secrets, ô certes ils auraient voulu être des aruspices éclairés, des manières de Voyants dans le genre de Rimbaud, répétant en leur creuse cavité d’os les précieuses énonciations du Poète Majuscule, « le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » mais, certes, le dérèglement était leur règle commune, mais un dérèglement d’en-bas, alors que la Poésie aurait exigé d’eux un dérèglement d’en-haut, ce à quoi la plupart d’entre eux ne pouvaient nullement prétendre, leurs idées étant trop fuligineuses, leur génie trop éteint, leur intuition trop affectée de lourdeur matérielle, on eût cru leur esprit lesté de gueuses de plomb, d’ailleurs certains d’entre eux étaient affectés d’une marche claudicante qui n’était sans faire penser aux balancements risibles des culbutos, de ceci ils étaient à demi-conscients, ce qui les exonérait, en quelque manière, de faire preuve des compétences qu’ils ne possédaient pas, dont jamais ils ne découvriraient la subtile alchimie, ils traînaient leurs vies d’amibes au ras des flaques d’eau, là où la lumière plombée pareille à un étain semblait être le reflet de leur propre désarroi, certains d’entre eux, par l’effet d’un juste désespoir se jetaient à l’eau, d’autres s’immolaient par le feu, d’autres encore pratiquaient l’art du suicide rituel japonais, le seppuku, plus connu sous le terme de ‘hara-kiri’, lequel malgré le second mot du lexique composé n’avait rien pour faire rire mais évoquait la mort la plus effrayante qui soit, quelques uns pratiquaient les arts martiaux dont ils supputaient que la technique élaborée, codifiée, les soustrairait aux atteintes du Mal et, par un phénomène d’inversion commun à tous les Mortels, d’autres encore, plus positifs, plus optimistes, peut-être avaient-ils lu les ouvrages d’Epicure, sollicitaient leur mémoire afin que cette dernière déléguée à la tâche de retrouver le passé, au travers du beau geste de la réminiscence tel que pratiqué par Proust tout au long de ‘la recherche du temps perdu’, parvinssent, au faîte de leur ressourcement, à recréer un espace d’enchantement, un espace magique dont ils pensaient à juste titre qu’ils avaient tout le loisir de lui apporter la coloration selon leurs souhaits, autrement dit ils s’érigeaient en démiurges de leur propre existence, lui attribuant ici mille faveurs dont la cruelle réalité les avait privés, les conduisant sur le seuil d’une constante dépression, dans l’infernale geôle d’une mélancolie invasive dont ils ne parvenaient nullement à se désengluer, pareils à de pathétiques insectes prisonniers ‘à vie’ de leur sourd bloc de résine, les plus chanceux d’entre eux, les moins abîmés par les crocs aigus de la vie, parvenaient à faire surgir dans l’enceinte de leur tête quelque plaisir dont ils avaient oublié l’existence jadis, un rapide moment de bonheur, le feu d’une étreinte, une ‘tragique jouissance’ (oui, l’oxymore  est voulu car toute joie est tragique à l’aune de sa propre disparition, du vide essentiel qui en résulte), un instant couronné de lumière, par exemple Paul évoquait au plus près de qui il était en sa nature profonde, cette rencontre d’une Aimée sur le bord brumeux du lac Léman, Pierre retrouvait ce morceau de musique baroque, ces carillons du clavecin qui l’avaient tant ému adolescent, Charles une émotion dans la salle d’un musée, approchant pour la première fois les œuvres de Paul Cézanne dont il admirait la touche moderne, exacte, Henri récitait dans sa tête quelque anthologie de Rousseau dans la Cinquième Promenade des ‘rêveries du promeneur solitaire’ : « de toutes les habitations où j’ai demeuré (& j’en ai eu de charmantes,) aucune ne m’a rendu si véritablement heureux & ne m’a laissé de si tendres regrets que l’Isle de St. Pierre au milieu du Lac de Bienne », Louis se souvenait de cette belle journée de printemps où son exaltation romantique l’avait déporté de lui, le remettant en un lieu innommable de pure félicité, tous autant qu’ils étaient, sans qu’ils en fussent le moins du monde éclairés, avançaient dans l’existence au rythme paradoxal d’un imaginaire qui déployait haut son oriflamme, faseyait longuement, comme si sa toile les avait enveloppés d’un voile d’inconscience native, car à les voir progresser on avait l’impression qu’ils constituaient des genres d’hallucinations, des sortes de fictions dont le récit était si flou que même un peintre génial, un Léonard de Vinci par exemple n’eût été en mesure d’en tracer les fidèles portraits, reprenant seulement à la belle toile de ‘la Joconde’ cette touche floue, irisée, tremblante, onctueuse, lagunaire, étrange, du sfumato, ainsi se seraient-ils donnés, ces pauvres Hères,  au plein même de leur vérité qui, en réalité, n’était que l’écho de leur fausseté, de leur marche pareille à celle, oblique, des crabes tâchant maladroitement de grimper aux racines des palétuviers dans le clair-obscur tragique de la mangrove, d’ailleurs quiconque les aurait observés de près se fût persuadé qu’il avait plus à faire à un peuple grouillant de vers, de gastéropodes visqueux à la robe de caoutchouc, gluantes et flasques destinées oublieuses d’elles-mêmes, au pire, dépassant la renaissante figure de Léonard, on se fût risqué à convoquer la galaxie Soutinienne, trouvant en cette dernière, ‘le bœuf écorché’, ‘le lapin écorché’, dont le Lecteur, la Lectrice attentifs auront compris qu’il faut retenir l’écorchure et non l’animal lui-même, donc en ces temps d’obséquieuse condition, vivre équivalait à attendre sa propre fin, tâchant d’éviter les plus grosses embûches, avançant en tremblant de tous ses membres sur le fil tendu (un fil du rasoir en réalité) du fildefériste, évitant de regarder l’abîme où se dissimulent, possiblement, des poissons aux yeux globuleux, des ‘poulpes aux yeux de soie’ pour paraphraser Isidore-Ducasse-Comte-de-Lautréamont, célèbre auteur des ‘Chants de Maldoror’ dont ces figures Hébétées, parfois, du fond de leur glauque détresse, dévidaient quelque phrase digne d’une pièce d’anthologie, « moi, comme les chiens, j'éprouve le besoin de l'infini... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin, je suis fils de l'homme et de la femme, d'après ce qu'on m'a dit. Ça m'étonne... je croyais être davantage, au reste, que m'importe d'où je viens, Moi, si cela avait pu dépendre de ma volonté, j'aurais voulu être plutôt le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempêtes, et du tigre, à la cruauté reconnue : je ne serais pas si méchant, vous, qui me regardez, éloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonné », voilà où en était arrivé l’humaine condition, perdue à elle-même, sans avenir bien déterminé, sans passé véritable, sauf quelques haillons de mémoire qui flottaient aux quatre vents de l’inconnaissance, et l’on peut se demander, compte tenu de ce vertical dénuement si leurs corps confiés à la table d’anatomie d’un Ambroise Paré eussent encore livré le souffle d’un esprit, la flamme d’une âme, car lorsque l’on est dévastés à ce point PLUS RIEN ne demeure de vous, plus rien ne paraît que les flancs nus et abrupts du Néant, mais Lecteur, Lectrice, quoi qu’il m’en coûte, je dois un instant suspendre mon écriture car quelqu’un tambourine à ma porte, on dirait une pluie d’os sur l’huis et rien ne m’étonnerait qu’il pût s’agir d’un squelette égaré parmi les plis violents de l’air et les flocons des sombres nuées, mais attends donc un instant, Cher Lecteur, chère Lectrice, que j’ouvre le guichet qui me permet de communiquer avec l’extérieur, voici, le guichet glisse dans sa rainure avec le même cri que poussent les enfants effrayés par une rêve monstrueux, et devinez donc qui vient à l’instant me rendre visite, eh bien je ne vous laisserai nullement dans l’embarras, c’est ce bon Maldoror (nous sommes de vieilles connaissances, d’antiques comparses, de joyeux lurons qui n’avons de cesse de creuser « le gouffre béant de l’enfer »), mais entre donc que nous causions un brin entre amis, mais que tu es donc distingué, mais que cette sombre vêture convient à ta blême figure, noir et blanc assemblés, comme Mort et Vie réunis, mais voici, cher Isidore que sous ta dictée minutieuse, les baguettes raidies de mes doigts se mettent en devoir de tracer, tout seuls, les signes que voici  « mais... qu’ont-ils donc mes doigts, les  articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail, cependant, j’ai besoin d’écrire... c’est impossible eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée, j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle... mais non, mais non, la plume reste inerte...», alors, cher Lecteur, chère Lectrice, vous voici prévenus en même temps que je prends conscience du tarissement de mon écriture (je l’espère le plus bref possible, car nullement écrire sonne comme l’antichambre de la Mort), mais avec l’ami Maldoror nous allons vaquer à nos occupations, fendre ici une chair humaine, entailler là une peau, faire se lever plus loin une cicatrice car l’écriture des corps, ses stigmates, ses excoriations, ses vergetures, c’est bien une écriture, qu’en penses-tu toi avisé Lecteur, toi avisée Lectrice, et je vous ferai remarquer que je ne terminerai nullement ma phrase par le canonique point final (il ressemble à la ponctuation définitive de la Mort), que je prendrai congé de vous sur trois points de suspension, ainsi me sera-t-il loisible, à tout instant que j’aurai choisi au gré de ma fantaisie, de reprendre ma phrase éternelle, ainsi aurez-vous la possibilité de me lire jusqu’à la fin des temps, et moi de vous entretenir de mes projets aussi longtemps qu’il vous plaira de me suivre, oui, de me suivre

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
27 novembre 2020 5 27 /11 /novembre /2020 09:10
 Être jusqu’au bout du temps

***

 

 

   Ceci, tu le savais depuis au moins le jour de ta naissance, cette absence totale de liberté qui caractérise la marche en avant de l’humanité. Tout était écrit d’avance, tout était tracé sur l’illisible parchemin de l’exister. Souvent tu t’étais posé des questions sur toi, les autres, le monde, trouvant toujours mille explications, mille justifications plus erronées les unes que les autres. Il te fallait cette marge d’erreur, tu en soupçonnais le trajet caché, il te fallait cette illusion au large de ton regard, elle te tirait vers l’aval du temps avec souplesse, délicatesse t’évitant une trop hâtive chute. Tu le sais bien que les hommes sont aveugles, sourds, uniquement obstinés à vivre selon leur ‘volonté’, leurs ‘désirs’ qui brûlent telles des braises. Ils pensent leurs décisions autonomes alors qu’ils ne sont que les esclaves d’une force qui les domine, d’une puissance qui les contraint et oriente chacun de leurs actes, dicte jusqu’au moindre de leurs sentiments.

   Les pas que tu fais aujourd’hui, dans ce genre de paysage minéral hors du temps (tu ne sais en réalité où tu es), étaient déjà gravés dans le marbre gris du Destin. Aujourd’hui, te pensant libre après avoir effectué un choix qui ne dépendait que de toi, chaque pas que tu imprimes sur le sol de poussière n’est que la résultante de la décision de TON Destin. Tu remarqueras, TON, je l’ai orthographié avec des Majuscules, de manière à ce que tu en fasses ta singulière propriété. Ce Destin t’appartient, il te détermine, il oriente ta marche, il dessine la couleur de tes yeux, il creuse les rides de ton front, il pose en toi les plumes légères de l’amour, il te fait toi plus que tu ne le pourrais toi-même.

   Tu marches donc sur un sentier dont tu n’aperçois que le relief. Ce que tes yeux ignorent, ce que ta conscience ne perçoit nullement, c’est que ce jour de lumière qui brille au loin, tel une promesse, est ton dernier jour, celui qui clôt un jeu commencé depuis bien longtemps. Tu en as épuisé tous les tours, tu en as sondé jusqu’au moindre recoin, si bien qu’il ne demeure plus aucune place pour miser sur une couleur, agiter quelque brelan favorable, espérer être sauvé par une quinte royale. Il ne te reste plus que le tapis pour recueillir tes infructueux essais, donner un ultime site à tes manigances. Echec et mat en termes de fous et de rois, si tu préfères. Ne crois nullement que je dis ceci pour te discréditer, pour faire de toi un exemple parmi la vaste marée humaine. Tous les autres, tes semblables, sont logés à la même enseigne. Mais comme toi, ils font une confiance illimitée à leur ‘bonne étoile’ dont ils pensent qu’elle leur sera favorable. Ce que je peux te préciser, c’est que ta fin proche, si tu n’en sens pas distinctement le souffle acide, du moins tu en as une manière d’intuition. Un peu comme si elle était l’ombre qui te suit fidèlement dont tu ne percevrais, parfois, qu’un glissement furtif dont ton dos prendrait acte, dont ta face tournée en direction de l’avenir ne serait guère alertée. Cependant ta relative inconscience ne te dédouanera de rien, le Grand Saut te guette qui sera ton dernier mot.

   Donc tu ne sais où tu es, mais l’essentiel, n’est-ce pas, c’est que tu sois ! Le paysage est conforme à celui que tracent les dessins de tes rêves, y compris ceux qui te visitent à l’état de veille. Le ciel est bleu pâle, d’une grande pureté, il s’étend à l’infini, pareil à un voile léger. Tu en sens le doux appui sur ton visage, tes yeux s’emplissent de ce baume, ta peau rutile à seulement en percevoir le luxe inouï. As-tu déjà vu un ciel si présent, si immergé en toi ? Vois-tu, il ressort dans le lac de tes yeux, il les teinte d’heureuse attente, il les rend disponibles à l’immense prestige de la vision. Tu as toujours été un voyeur, sinon un voyant, un visionnaire ouvert à l’immense présence des choses. Tu regardes une colline à l’horizon et ce sont toutes les collines du monde qui font leur joyeuse sarabande dans le feston de ta tête.

   Voir est une exception, penses-tu, et combien je te donne raison. Tu vois ton Amante et ce n’est pas seulement elle que tu vois, en chair et en os, mais c’est l’Amour lui-même que tu vois, la sublime Beauté qui te fait face. Lorsque ta vision ramène en toi toutes les sensations qui ont été les tiennes, tu es augmenté de ces vibrations, tu sens en toi comme un subtil gonflement, un genre de calme agitation. Dans l’unique berceau de ton regard, se meuvent à l’envi, telle feuille jaune d’automne, tel labour et sa glaise brillante, tel sourire à toi adressé par une Inconnue croisée au hasard des rues. De simplement regarder, tu te sens plein, investi de la pluralité des choses qui s’essaiment dans le vaste monde.

   C’est étrange, pour ton dernier jour, combien ta marche est facile, presque ailée, elle convoque les sandales de Mercure, le dieu qui traverse l’espace à la vitesse des comètes. Tu aimes ce qui est proche de toi, ce canyon tapissé de roches, semé d’une rare végétation. Une fragrance discrète s’élève de ces minces végétaux chauffés par le soleil. Elle s’enroule autour de toi avec ses effleurements de miel et de nectar. En réalité, nulle séparation entre l’odeur et qui tu es, si bien que tu ne sais plus si c’est ton corps qui est odorant, qui féconde le paysage ou bien si ce sont les effluves des plantes qui viennent à toi et t’emplissent de leur flux. Tu avances dans ton dernier jour avec la même innocence que met un enfant à faire voler son cerf-volant de papier dans l’air taché de lumière. Tu es tout attente du monde, tout attente de ton être. As-tu perçu la netteté des sons de cet environnement si semblable à un désert ? As-tu enregistré quelque part, dans la densité de ton anatomie, le craquement des pierres gonflées de chaleur, leur bruit de grains chutant dans la gorge étroite d’un sablier ?

   Si je te pose la question, c’est que je connais la réponse. Moi, TON Destin, depuis le lieu d’immémoriale présence qui est le mien, je te sais habité de toutes ces richesses qui parsèment l’univers des choses. D’elles tu n’es nullement séparé, elles entrent en toi par les fenêtres de tes yeux, par la porte de ta bouche, par les meurtrières de tes oreilles, par les minuscules trous de tes pores. Tu es en état d’osmose avec le monde et ceci est un grand bonheur, une ivresse, une ambroisie que tu boiras jusqu’à la lie. Tu n’as guère d’autre choix que d’être vivant plus que vivant jusqu’au seuil de ta mort. L’espoir qui fait vivre, c’est ceci, se croire atteint d’un état d’immortalité dont seul Thanatos pourra rompre le charme. Est-ce parce que tu te sens au bord de l’abîme que les événements s’impriment en toi avec une telle félicité ? Est-ce parce que tu es mortel que la vie se donne avec autant de générosité ?

   Ce mince ruban d’eau qui serpente tout en bas de la vallée de pierres, non seulement il reproduit le réseau de ton flux sanguin, il est le fluide qui te traverse de part en part, le liquide dont tu sens le subtil battement à l’intérieur même de ton cœur, dans les canaux serrés de tes artères, de tes veines. N’est-ce pas tout de même extraordinaire cette fusion, au creux de toi, de ce qui, d’ordinaire, t’est étranger, extérieur ? Pour user d’une métaphore, je dirais que c’est un peu comme si tu avais abaissé ton pont-levis, ouvert tes barbacanes, disposé ton donjon à accueillir tout ce qui veut bien s’y assembler, tout ce qui est porteur d’un sens dont tu attends la venue depuis toujours, l’indispensable complément de ta foncière solitude. Car tu le sais bien, tout homme, toute femme sur Terre, ne sont que d’immenses solitudes que calme parfois une rencontre, qu’apaise un amour, mais toujours le sentiment de déshérence revient qui signe l’inévitable condition de notre essence. Et, du reste, y aurait-il lieu de se désoler de cette évidence ? Non. Se révolte-t-on contre le nuage qui passe, la pluie qui tombe, la cime de la montagne que nous cache la nuée ?

   Tes pas suivent tes pas. Ils décomptent ton temps. Les gouttes se succèdent dans la clepsydre jusqu’à l’épuisement qui ne saurait tarder. Maintenant tu es sorti du canyon, un horizon s’élargit qui pousse ton esquisse jusqu’à n’être plus qu’un détail du paysage. Peut-être cette herbe rase, cette mousse au bord de l’eau, ce lichen accroché à un bois éolien blanchi par les ans. Quelques nuages se sont levés. Ils sont les ponctuations de ton être, tes lointains interlocuteurs. Ils font une mousse blanche tout autour de tes pensées. Plus même, ils sont tes pensées, qui flottent au plus haut de l’azur. Couchées sous le ciel, des montagnes bistres, parcourues en maints endroits de balafres, de failles sombres, elles sont l’écho de tes souffrances anciennes, peut-être de ta douleur présente.

   Oui, je parle de douleur pour la simple raison que cette dernière est l’envers de la joie qui t’habite. Il n’y a de pure joie que dans les âmes détachées du corps, dans les esprits libérés de leurs habituelles attaches, dans l’imaginaire habile à tresser toutes les séductions possibles. Il faut bien qu’il y ait un malheur inscrit quelque part en ta chair puisque celle-ci est hautement mortelle qui, chaque jour qui passe, connaît davantage sa rémission, éprouve sa chute future. Et c’est ceci qui est paradoxal : plus la joie brille, plus la tristesse qui lui correspond est attentive à étendre les voiles du Néant qui s’approche à pas de velours.

   Tu es ce fragment du monde en attente de toi, tu es cette vibration inaccomplie qui se désespère de ne jamais parvenir à sa totalité. Tu ouvres ton corps à la manière d’une vaste coquille où résonneront toutes les voix, où s’abriteront tous les bruits, où pulluleront tous les silences. Ce fleuve, là-bas, qui dessine son cours parsemé d’ilots, cette vaste plaine de graviers et de cailloux, ces lumières au ras du sol, ces attouchements de l’air, ces mouvements du rien et de l’inapparent, tu veux t’en saisir comme de tes derniers biens. Certes ils sont à toi comme tu es en eux en une identique parution des choses sur la scène multiple, chatoyante du vivant en ses plus belles manifestations.

   Ton heure dernière sera celle qui clôturera le sens de ton existence. En attendant, tu fais moisson de tout et, pour l’observateur anonyme que je suis, cette hâte que tu mets à faire provision de ce qui vient à toi, eh bien c’est l’image même du Tragique. Le Tragique est toujours ceci que manigance le Destin, lequel ourdit dans ton dos, à ton insu, la toile qui enveloppera ton corps de momie quand tu remettras aux dieux de l’Olympe l’âme dont ils t’avaient fait le don, espérant que tu en ferais bon usage. Médite bien quant à la valeur de tes derniers pas. Te mèneront-ils en Enfer ? Te conduiront-ils au Paradis ? Ou bien seras-tu en pénitence au Purgatoire ? Toi seul le sais qui as vécu de telle ou de telle manière. Il est encore temps, tant que tu n’as pas franchi le Rubicon, de te distinguer par la grâce d’une belle œuvre, d’un geste singulier, d’une haute pensée. Tu as toute la vie devant toi ! Elle brille encore d’un lumineux éclat. Regarde ce qui t’attend au-delà du vaste horizon courbe : l’immense liberté des Morts. Oui, l’immense !

  

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher