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27 septembre 2022 2 27 /09 /septembre /2022 10:26
Nue plus que nue

« Nu au fauteuil rouge »

Barbara Kroll

 

***

 

   C’est à vous, Nue-plus-que-nue que je m’adresse, sans intermédiaire, sans médiateur qui auraient pu faciliter la relation, me mettre, moi-le-Voyeur, à la hauteur de l’Artiste qui vous a donné le jour. Mais, au fait, peut-on vraiment dialoguer avec une œuvre, par nature muette ? Certes on le peut, mais au gré d’un monologue, d’un soliloque, ce sont les formes de la parole communément humaines puisque je soutiens que, parlant, c’est d’abord à moi que je parle et, en définitive, peut-être qu’à moi. Savez-vous, Nue-plus-que-nue, combien notre solitude est grande.

 

Solitude face à l’exister,

à l’amour,

à la souffrance,

 à la mort.

 

   Oui, notre acte de parole n'est jamais qu’une boucle, un cercle qui se referme sur lui-même, à la façon étonnante du mythique ouroboros, serpent ou dragon qui se mord la queue en une manière d’inquiétante autophagie. Sommes-nous, nous aussi, des individus qui nous phagocytons dès après notre naissance et jusqu’à notre heure dernière ? Mais je n’abuse plus de ces tristes images qui embrumeraient notre conscience et la mettraient hors de considération du champ qui, maintenant, va entièrement nous occuper.

   En guise de préambule, que je dise le motif de votre nomination. Aussi bien aurais-je pu me contenter de vous nommer « Nue », cela aurait eu au moins l’avantage de la concision, certes mais au détriment d’une perte de sens. Nue-plus-que-nue veut dire le dépassement même de votre nudité pour surgir dans une nudité encore plus radicale que celle que laisse supposer votre corps livré à l’espace, à la lumière, au vent, aux regards des Curieux.  Or qu’y aurait-il de plus dépouillé que de devenir son propre hors-mesure, de ne même plus reconnaître ce qui est enclos en ses propres limites, de faire de son anatomie un lieu de pure dépossession comme si, ne vous appartenant plus, elle pouvait à chaque instant devenir cette étrange altérité, cette insularité au loin de vous, dont vous ne connaîtriez ni le nom, ni la route à suivre pour en rejoindre le site. Étonnant sentiment, « inquiétante étrangeté » de ce qui vous était familier et qui, en un éclair, vous exile de qui-vous-êtes. Comme si vous étiez semblable à ces oiseaux de proie qui volent haut, ailes largement éployées, accomplissant de grands cercles au-dessus de qui-vous-avez-été, dont vous ne regagnerez plus la lointaine identité. Une manière de désespoir vous gagne qui devient visible à même la tristesse de votre chair, au teint de cierge de votre peau, à l’abattement de votre visage mangé par les cernes noirs des yeux, plus rien de votre âme n’y est encore visible. Et cette noire chevelure, ces cordes de suie de vos mèches, cette résille qui cerne votre visage des hautes falaises du malheur.

   Et le trait de votre bouche qu’obture la règle de votre index. Un index n’est-il pour faire signe en direction de l’avenir afin d’y déceler la lumière d’une mince joie ? Et les deux grains de café de vos aréoles, n’indiquent-ils une maternité tarie, l’impossibilité de l’allaitement, cette source de vie, cette promesse de genèse. Nue-plus-que-nue en votre ultime dépossession. Il s’en faudrait d’un iota que votre étique silhouette ne se dissolve dans les mailles captatrices du temps. Et ce mont de Vénus avec votre main qui en interdit aussi bien la vision que l’accès, n’est-il le symbole d’une féminité dévastée ? j’y suppute une steppe lissée par les vents mauvais de l’indigence. Et votre attitude inclinée comme si vous vous affaliez sous les coups de bélier du Destin, comme si la Moïra avait fomenté à votre égard les pires desseins qui se puissent imaginer. Et ces bâtons des jambes, ces terminaisons si frêles, elles ne peuvent vous assurer de quelque assise stable sur la dalle de terre, sauf une possible disparition à même son sol de poussière.

Nue plus que nue

 

                    « Grand nu au fauteuil rouge »                                 « Nu au fauteuil rouge »

                   Source : Musée National Picasso                                        Barbara Kroll  

 

      Et sans doute, vous, Nue plus que nue, ne manquerez d’être étonnée du rapprochement que je fais entre « Nu au fauteuil rouge » de Celle-qui-vous-a-donné-le-jour et « Grand nu au fauteuil rouge » de Picasso. Et n’allez point vous abuser, l’analogie ne consiste pas seulement à la mise en relation des deux titres, comme si la totalité de l’explication tenait à la ressemblance des fauteuils et à leur teinte pourpre. Non, l’homologie est bien plus profonde qui fait signe en direction d’états d’âme qui, à mon sens, sont immédiatement superposables.  Car il ne s’agit nullement de s’arrêter au niveau formel. Le Modèle de Picasso tout droit venu de la période dite du « Jongleur des formes » ne saurait trouver d’équivalence en-qui-vous-êtes et votre attitude est bien plus « sage » si je peux m’exprimer ainsi, plus résignée. Mais y a-t-il si loin de « Nu au fauteuil rouge » à « Grand nu au fauteuil rouge » ? N’y aurait-il bien plutôt d’étranges convergences ?

   La pâte dans laquelle les deux corps sont modelés a la même teinte cireuse, une sorte de chair en voie de sa corruption terminale. La chevelure est une identique moisson triste, des genres de raideurs qui s’inscrivent en faux contre la souplesse, la plasticité féminines. Quant au cri lancé par l’Égérie de Picasso, votre mutisme en est l’exact répondant. Cri, mutité deux signes d’une identique douleur. Et l’aspect flasque, liquide, du bras de « Grand nu », aurait-il quelque chose à envier à celui dont vous vous servez pour dissimuler l’amande de votre sexe ? Non, la même désolation, le même renoncement à être. Dans un cas comme dans l’autre, le sexe est biffé, reconduit à une virginité subie plus que voulue. Quant aux rameaux des jambes respectives, ils se disent sur le mode d’une impuissance et paraissent affectés de quelque hémiplégie qui ne les dispose qu’à une cruelle immobilité.

   Oui, « Nue plus que nue », j’en conviens, je viens de dresser de votre troublante effigie un portrait bien cruel, bien livré à la désespérance la plus verticale qui se puisse imaginer. Alors à ceci, il y a deux explications. Ou bien ma description est objective, fondée sur des significations évidentes qui courent dans les deux peintures, que nombre de Regardeurs ne manqueraient de noter. Ou bien mon interprétation est totalement subjective, entièrement fondée sur ma climatique personnelle, permanente ou bien liée à des événements contemporains. Je dois vous avouer que la tristesse endémique du Monde en ces jours de guerre et de dévastations de tous ordres ne m’incline guère à la mansuétude, ne me dispose guère à distiller quelque joie qui, du reste, serait bien légère, bien inconsciente.

   Bien évidemment, le Monde va comme il va et il n’est guère dans le pouvoir de quiconque d’en infléchir le cours. Pour autant, convient-il de forcer le trait, de charbonner un réel déjà bien sombre ? Oui, je crois qu’il le faut pour les Dormeurs-debout que nous sommes. Je crois qu’il nous faut nous munir du scalpel de notre conscience et tâcher de débusquer, partout où cela est possible, les germes de la tristesse et les ferments d’une juste révolte. Pour autant, il ne servirait à rien de se battre la coulpe de se flageller avec un cilice et d’offrir son corps mutilé à la sollicitude des autres Existants. Peut-être la seule chose symbolique qui nous resterait à faire, nous munir d’une lampe, avancer par les rues et clamer, tel le bon Diogène :

 

« Je cherche un homme, je cherche un homme »

 

   Pour autant, trouverions-nous l’Humanité en sa plus exacte essence ? Sans doute la trouverions-nous. Rien n’est perdu que pour ceux qui désespèrent sans raison. Il n’est jamais trop tard pour se mettre en chemin ! Merci à Barbara Kroll de nous avoir prêté cette belle peinture aux fins de faire se lever une mince allégorie. Nous regardons le Monde. Il y a encore une lumière à l’horizon.

                                   

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24 septembre 2022 6 24 /09 /septembre /2022 07:57
Mots de Terre

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

« A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles… »

 

   Rimbaud nous a introduits auprès des voyelles, de leurs étranges champs colorés. Or, si les voyelles ont une couleur, corrélativement les mots aussi sont polychromes. Écoutez quelqu’un déclamer une poésie, vous trouverez dans sa voix les modulations musicales qui font de tout poème un chant. Ce court préambule avant d’interpréter cette œuvre de Barbara Kroll qui se présente, comme à l’accoutumée, dans sa forme d’énigme. Rien, avec cette Artiste, n’est donné d’avance. Toute investigation de l’œuvre ne se livre qu’à l’aune d’un travail interprétatif. Il n’y a nullement immédiateté du sens mais nécessaire médiation conceptuelle avant que la peinture ne livre ses secrets ou, tout au moins, ne commence à lever son voile. Donc nous avons sous les yeux cette esquisse plastique à laquelle, d’emblée, nous attribuerons un nom : « Captive en sa Demeure ». Sans doute ce nom se révèlera-t-il par la suite, avec sa charge de sens, pour l’instant, innommée. Pour le moment elle est au seuil de l’œuvre, comme son entrée en matière.

   Et puisque j’ai parlé de la couleur des mots, il convient d’en faire un rapide mais nécessaire inventaire. L’idée directrice en ce domaine est que seule cette couleur de Brun pouvait convenir quant au sens crypté de l’esquisse. Ces tons de couleur, je les aborderai dans la perspective des éléments, à savoir, Air, Feu, Eau, Terre en leur rapport essentiel avec le chromatisme des choses que nous rencontrons d’ordinaire. Or c’est bien cette quadruplicité qui vient à notre encontre dans notre connaissance du réel.  

   Le traitement de cette image ne pouvait trouver son lieu dans un ton Bleu Ciel qui eût fait signe en direction de l’Air. L’Air est trop mobile, trop rapide, toujours en mouvement, en un instant, ici et puis ailleurs, alors même que nous n’en avons encore exploré la texture de dentelle et de soie. Le Bleu, l’Air disent des mots légers, des mots qui se dissoudraient presque à même leur profération.

D’être insaisissables,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   La venue au réel de cette image ne pouvait davantage trouver l’espace de son dire dans une déclinaison Bleu-Marine qui eût indiqué l’Eau, les grands fonds marins, les vagues océaniques, les flux et reflux incessants de l’immense mare liquide. Le Bleu-Marine, l’Eau sont constamment agités de mouvements internes que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme des mots en partance pour ailleurs.

 

D’être toujours recommencés,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

  

   L’horizon de cette image ne pouvait s’ouvrir selon une touche Rouge ou bien Jaune Orangé. Ceci se fût relié au Feu, à sa vive combustion, à ses variations infinies, à ses brusques sautes d’humeur, à ses rapides déplacements.  La flamme on la croit ici et elle est déjà là-bas faisant sa gigue éternelle, sautant et bondissant partout ou un espace se donne pour en accueillir l’éternelle suite.  Comme des mots primesautiers ivres d’être au Monde.

 

D’être toujours mobiles,

les mots se rendent libres,

infiniment libres.

 

   Air, Eau, Feu, sont les éléments de la pure mobilité, de la vivacité, du libre parcours des étendues, du survol insondable de l’espace. Ils ne connaissent nulle limite, leur essence est de les conduire au-delà de tous les horizons, là où la vue porte loin, où la Lumière, la belle Lumière étend son royaume, allume, dans les yeux des Existants, les flammes de la joie. Alors, qu’en est-il de la Terre dont encore, il n’a nullement été parlé ? La Terre, par nature, est l’antithèse des présences élémentaires ci-devant citées. Air, Eau, Feu, en leur composante essentielle, sont toujours portés par essence, à la constante mobilité, à l’ouverture permanente, à s’affranchir de tout ce qui circonscrit, clôture et « met aux fers ». Air, Eau, Feu sont les purs indices de la Liberté. Terre en est l’antonyme, la face inversée, le négatif en quelque sorte. Terre, en sa naturelle lourdeur, est lieu de constante aliénation. Nul n’échappe à la pesanteur de la Terre. Terre, en sa symbolique, confine aux Mondes souterrains, Terre s’ouvre sur d’insondables abîmes. « Mettre en terre » est sans doute l’expression la plus tragique, laquelle ne nécessite nulle explication, le sentiment de l’inéluctable est toujours immédiat, nul besoin de quelque propédeutique pour en saisir le sens.

   Ce que je viens d’énoncer en mots à propos de la Terre, Barbara Kroll l’énonce en gestes graphiques, en teintes sombres, en formes qui ne sont que fermetures, connaissance du sol en tant que geôle et il s’en faudrait de peu que l’image ne procède à son propre évanouissement, à son extinction définitive. Ici, rien qui ferait signe en direction d’un Air libérateur, d’une Eau disponible, d’un Feu animé et régénérateur. Tout se donne dans une verticale occlusion. Nul mot qui ferait signe vers un possible dialogue, nul mot auquel s’originerait la beauté d’une poésie, nul mot qui se donnerait en tant que la bannière d’espoir dont les Hommes voudraient se saisir. Ici, tout est fermeture et nul espoir ne se lèvera jamais du symbole de cette peinture rapide, un coup de scalpel du Réel qui vient nous reconduire à l’aporie de notre propre Condition.

   Nous sommes les Mortels doués de Langage, mais lorsque ce Langage est bâillonné, que la bouche se retire derrière un voile de tulle, l’écran d’une gaze, alors se dit l’absurde dont nos existences, par essence, sont tissées. A observer cette esquisse en vis-à-vis, nous ne pouvons manquer de nous identifier, à ce qu’elle évoque, de ressentir en nous, au creux du plus intime, le travail en vortex d’une douleur, l’anfractuosité, l’abîme dont nous sommes tissés mais que nous comblons, chaque jour qui passe, au gré d’une petite gourmandise, d’une lecture captivante, d’un acte d’amour qui, nous portant en l’Autre, obère le souvenir de notre déréliction. Nous sommes construits autour d’un cratère, toujours en nous ces convulsions de lave, ces sifflements de geysers, ces nuées de soufre qui nous rappellent que notre vie n’est que provisoire, que nous sommes, en quelque sorte, des Passagers de l’inutile, des Voyageurs en chemin vers la finitude.

   Et que ces aimables métaphores ne nous abusent point, nous sommes sur le qui-vive, aux aguets, nous n’avons nullement renoncé au scalpel de notre lucidité. Tels d’étranges sauriens au bord d’une mare, nous ne mettons nos paupières en fines meurtrières, non dans le but d’oublier les « choses de la vie », seulement pour que la vive lumière ne nous aveugle, ne nous poste dans l’oubli de nous-mêmes. En réalité, si notre regard parcourt distances après distances, tout autant est-il tourné vers cet intérieur que nous ne pouvons voir, dont seulement, nous percevons la touffeur de cendre, des braises s’y allument qui viennent jusqu’à nous. Parfois faut-il souffler sur leur mutité afin que, ranimées, elles consentent à éclairer notre chemin le temps d’une courte joie. « Captive en sa Demeure », ainsi faut-il en reprendre l’inventaire après que quelques explications en auront éclairé le mystère. « Captive » elle l’est puisque le langage qui est son essence se voit biffé, nulle parole ne s’échappera plus de son massif de chair qui, dès lors, sera matière, pure matière et nullement autre chose qui l’accomplirait. Un Être privé de Langage devient une simple excroissance à la face de la Terre, un morceau de glaise durcie, une pliure de limon dont nul n’apercevra plus quelque trace signifiante que ce soit.

   « En sa demeure », veut dire qu’elle est enclose en soi au motif de son étrange silence. La forêt de cheveux coule de chaque côté du visage dans le genre d’une sombre monotonie. La dalle du front est nue, blanche comme marbre, à la limite d’évoquer un troublant masque mortuaire. Certes, cette peinture n’est guère réjouissante. Aucune complaisance. Aucun trait qui nous gratifierait d’une courte joie. C’est bien là un art sans concession qui dit l’Humain en son apérité, en sa verticale parution que rien de doux, de lénifiant ne viendrait tempérer. Parfois la Vérité est-elle cruelle, levée dans une pierre de silex à la lame tranchante. Doit-on s’en plaindre ? Se plaint-on de la rotondité de la Terre, du bleu de l’Océan ?

   Des signes rouges, on dirait du sang, dessinent sur le visage un étrange Z qui vient renforcer l’impression de biffure du tampon de gaze. Nous sommes bien là à la limite d’une perdition, d’une disparition de l’Humain sous les coups de boutoir d’un pinceau qui ne manie ni l’indulgence, ni n’appelle quelque prévenance que ce soit : le Réel en tant que Réel et nulle autre considération adventice qui en atténuerait le signe. La sombre vêture ressemble à la toge sévère de quelque Juge mythologique qui viendrait peser les âmes. Les ramures des bras descendent le long du corps, se terminant par le double bouclier des mains qui interdit l’accès au domaine du sexe. Comme si un interdit proférait l’impossible genèse, autrement dit l’extinction de l’espèce. Certes le constat est rigoureux mais au moins a-t-il le mérite de correspondre au factuel sans le déborder ou lui attribuer un sens qu’il ne saurait avoir. Seule la jambe gauche est relevée qui dévoile une partie du corps. Mais ce dévoilement n’est rien de moins qu’austère, il ne fait aucunement signe vers une possible chair dont on voudrait rencontrer la nature voluptueuse.

   L’image est strictement limitée à son propre motif qui semble bien être celui d’un définitif retrait en soi dont la biffure de la Bouche-Langage est le signe le plus patent, en même temps que le plus dramatique. C’est bien là une peinture sans espoir que nous livre l’Artiste Allemande, elle qui excelle dans l’art de montrer la fragmentation, l’incomplétude, les failles, les perforations, les décolorations, le surgissement du Néant au beau milieu de la Grande Fratrie Humaine. En ceci son travail s’inscrit dans une évidente lignée de Peintres Métaphysiques dont, ben évidemment, Edvard Munch constituerait le Chef de file, suivi par Carlo Carrà, Giorgio De Chirico. C’est en ceci et pour bien d’autres raisons que cette œuvre est essentielle. Oui, essentielle : aller droit au but sans succomber aux contraintes de la mode et du jugement social, « contre vents et marées ». Ceci est totalement admirable.

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4 septembre 2022 7 04 /09 /septembre /2022 09:20
L’infinie viduité du Monde

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   Partout sont les mouvements, partout sont les bruits, partout sont les lumières qui cinglent les Villes de leurs lianes léthales. Partout sont les foules qui montent à l’assaut des citadelles où sont entreposés les objets du désir. Les mains se tendent afin de saisir tout ce qui est saisissable, ici l’éclat d’une montre, là le ruissellement d’un diamant, plus loin encore l’écume blanche d’une crème glacée. On veut tout ce qui brille d’une sombre lueur derrière l’écran polychrome des vitrines. On veut la voiture au long capot, le bonnet de fourrure, les escarpins vernis, on veut ce qui fait gloire et vous désigne tel Celui-ci, telle Celle-là qui vivent à la proue du Monde. Au point le plus élevé de la Mode. On veut la Terre entière, ses forêts pluviales, ses cratères de la Ceinture de Feu, on veut les eaux grises de Venise, on veut les cabanes colorées de Valparaiso, on veut les longues limousines américaines de La Havane, leur ailes cabossées, leurs teintes acidulées. On veut l’ascension en direction du Machu Picchu, son Temple du Soleil, on veut le bleu des Îles de Polynésie, les pirogues à balanciers. ON VEUT.

   Partout sont les longues files, les processions immenses, les piétinements à l’infini, les coude à coude, les flancs à flancs, les corps à corps. Cela ressemble à une seule anatomie, unique, heureusement assemblée, un peu à la manière des cocons des chenilles processionnaires, ce sont des voix en chœur, des sueurs communes, des impatiences partagées, des plaisirs collectifs, des soupirs communautaires, des émotions collégiales. On se rassure de cette proximité, de cette immense fratrie qui fait de cet Inconnu votre jumeau, de cette Passante une sœur aimante, toujours disponible. On se pelotonne au sein de la douce et rassurante chrysalide. On se dit : je suis moi en l’autre, l’autre est lui en moi. On dit des tas de choses immédiates dans une manière d’irréfutable Vérité. On se rassure à peu de frais, on lance le grapin de la fraternité que l’Autre s’empresse de saisir car, en fonction du principe de réversibilité, cet Autre, cet Étranger, cet Éloigné a tout autant que vous le besoin de se rassurer, de se fondre au sein de la meute, d’offrir à son instinct grégaire les mailles fidèles d’une mise en sécurité. ON VEUT. On veut Tout. On veut Soi et l’Autre.

    Seulement, et c’est bien là le problème, toute foule, toute réunion d’Existants mettent le réel à distance. Il y a un effet de loupe et les choses infimes deviennent essentielles. Il y a un effet d’écho, le murmure de chacun, amplifié par le murmure de l’Autre se métamorphose en une manière de haute symphonie, de clameur qui dissimule la mince voix qui est la vôtre, qui ne saurait, à elle seule, couvrir le bruit de fond du Monde. Il y a un effet d’amplification, si bien que chaque émotion positive multipliée par l’émotion voisine se donne en tant que pure joie. Certes, ceci n’est nullement répréhensible en soi. On pourrait même dire qu’il y a bénéfice et que nulle critique ne saurait s’engager plus avant. Cependant.

   Cependant le chœur du Monde ne saurait être le cœur de l’Individu. L’Individu, cet être « qui a une existence propre », ainsi le définit le dictionnaire. L’Individu : « C'est un garçon sans importance collective, c'est tout juste un individu », disait Céline à l’incipit du « Voyage au bout de la nuit ». Cet Individu anonyme qui constitue le « ON » invisible de toute société. Mais, pour autant, le « ON » n’est nullement une abstraction, une universalité dont on ne retiendrait que le caractère général. Le « ON », s’ingéniât-il à en dissimuler l’authentique, est le lieu même d’une immense solitude. Car nul ON n’est miscible dans un autre ON. ON est seul avec Soi. On vit au sein de son indépassable autarcie. ON, n’a jamais affaire qu’à Soi-même. C’est ce que nous dit ce graphite rapide de Barbara Kroll. Mais laissons-lui la parole.

   Le Gris est Gris. Et cette confondante tautologie dit bien l’impasse qu’il y a à demeurer dans le gris sans nuance, à s’y perdre en quelque manière. Le gris ni ne monte vers le Blanc, ni ne descend vers le Noir. Le Gris en tant que Gris, comme l’on dirait la Tristesse en tant que Tristesse. Certes, l’ombre de Sagan plane alentour, Sagan dont énoncer la solitude au milieu de la foule serait un simple truisme :

   « Bien sûr on a des chagrins d'amour, mais on a surtout des chagrins de soi-même. Finalement la vie n'est qu'une affaire de solitude. » (« Bonjour Tristesse »)

   Tout comme serait un truisme d’insister sur la solitude de l’Individu, celui qui, en fait, ne se fond dans la masse qu’à s’y mieux immoler. Car, si l’on a du mal à se rejoindre par essence puisque notre connaissance de nous-même est forcément partielle, comment pourrait-on prétendre interpréter, sonder, trouver l’Autre mieux que Soi ? Toute psychanalyse est acte de magie, et le Thérapeute ne sort de son chapeau que ses propres lapins, non ceux du Patient ou de la Patiente. Toute thérapie est un immense jeu de dupe où chacun berne l’Autre, où chacun feint de croire que l’Autre peut infléchir son propre Destin alors que l’initiative est de l’ordre du Destin lui-même, non de l’Individu. En ce cas-là, toute liberté est dépassée car c’est l’Autre qui a le jeu en mains et détient les atouts dont le Patient espérait qu’ils pouvaient le sauver. Et le jeu est à double face. Le Patient ne sait rien en son fond de son Thérapeute. Le Thérapeute ne sait rien en son fond du Patient. Ici, c’est bien le « en son fond » qui est à accentuer comme détenant la clé de l’énigme. Nul fond ne saurait être atteint par quiconque, sauf par le fond lui-même. Le fond = le fond. Le secret demeure au secret.

   C’est bien l’une des tendances de l’hubris humaine que de croire à l’infini rayonnement de ses propres pouvoirs. Le gris est Gris, il balaie la totalité de l’espace et l’annule en quelque manière. Le Gris c’est la brume. Le Gris c’est le vague à l’âme. Le Gris c’est la belle élégance qui se perd à même sa propre uniformité. Du Gris rien ne monte que la teinte infinie de l’Ennui. Aussi bien pourrait-on dire : je suis dans le Gris aujourd’hui. Un genre de « griserie métaphysique » si l’on veut, où l’être disparaîtrait sous la marée de l’étant immédiatement disponible, auquel nous puisons infiniment, sans même nous poser la question de son fondement, sans interroger sa possible origine. C’est en ceci que l’Individu éprouve cet indéfinissable inclination à ne trouver de sens à rien, à se précipiter dans le premier amour, la première facilité, le premier plaisir venus. Autrement dit, être dans le Gris, c’est être dans « la pâte même des choses », dans l’existence racinaire pour parodier Sartre dans « La Nausée ». Dès la naissance on y est immergés, sans solution aucune d’en jamais sortir sauf au motif de notre propre Finitude, laquelle rime avec Solitude puisque, chacun le sait, notre expérience de la Mort est la dernière et verticale expérience de la Solitude. Oui, je reconnais, il y a des vérités bien peu réjouissantes mais la nature même de la vérité est de s’assumer et de ne point dévier de sa tâche.

   Le Gris est Gris. Si bien que rien ne s’en détache vraiment. Tout en haut, à l’horizon des yeux, quelques traits rapidement crayonnés. Une apparence de murs, la croix d’une fenêtre, la pente d’un toit, la séparation, une griffure noire, de ce qui pourrait être une maison mitoyenne. « Mitoyenne » qui ne trace qu’une contiguïté vide. Voisin de Rien en quelque façon. Voisin absent. ON n’ira pas frapper à sa porte. Nulle présence et Hestia, la divinité grecque du Feu et du Foyer, semble avoir recouvert de cendres l’âme même du lieu. Le Gris est Gris. De neige. De grésil. De flocon. De frimas. Le Gris est SEUL avec le Gris. Le Gris est SEUL avec lui-même. L’espace dialogique réduit au trait, à la ligne. Ligne de fuite en réalité, tout s’efface dans la pliure triste du jour.

   Devant la Maison, ou ce qui en tient lieu, un vide immense, une agora que le peuple a désertée. Plus de Sophiste, plus de Philosophe, plus de Portique, plus de marché, plus d’opinions contraires se confrontant, plus de joutes oratoires. L’Agora est Vide, ce qui veut dire qu’il n’y a plus de Polis, qu’il n’y a plus de lieu pour l’Homme. L’Homme sans lieu est un Homme sans Parole. L’Homme sans Parole est « animal rationale », il a perdu son essentiel prédicat, parler, ouvrir un monde. Il est devenu semblable à l’animal que ne guide que la cécité de l’instinct.

      Le Gris est Gris, uniformément. Il ne veut rien que ceci, le mot éteint, soudé dans sa bogue, muet à jamais. Espace que rien n’anime, que rien ne vient troubler. Et pourtant, de l’Humain paraît tout en bas de la scène. Un gribouillis de cheveux, un désordre de cheveux, un chaos de cheveux. On regarde et on ne trouve rien à dire car la seule épiphanie possible se donne comme envers des choses, envers des choses humaines. Mais qu’est-ce que l’envers ? De l’animal ? Du végétal ? Du minéral ? Ou bien est-ce l’envers de la Vérité, donc une fausseté ? Nous voyons bien ici que nous sommes désemparés, que le fanal humain se perd dans le gris lagunaire, dans l’indistinction, dans le verbe qui tremble de n’être nullement assuré de soi. Juste un fragment de visage. Juste la chute d’un cou. Juste l’arrondi d’une épaule que le trait noir d’une bretelle vient souligner comme s’il s’agissait du dernier signe de la Féminité avant même que l’ombre ne la reprenne et, la soustrayant à nos yeux, ne lui attribue figure du Néant. Ce dessin de Barbara Kroll dont l’efficace est bien sa qualité de rapide esquisse, trace la voie d’un questionnement qu’il faut bien se résoudre à nommer spéculatif, sinon « métaphysique » en ses grands traits, n’ignorant nullement que la Métaphysique suppose une tâche de bien plus grande ampleur.

   Devant un tel crayonné nous ne pouvons demeurer tel Candide dont le nom latin « candidus » signifie « blanc » et qui a pour second sens « de bonne foi, avec candeur, simplement ». De cette définition nous retiendrons simplement « blanc » en tant que valeur neutre dont le Gris pourrait se détacher à titre de signifiant et, bien entendu de signifié. Du Blanc au Gris se situerait l’intervalle d’un sens à saisir. Pour nous il fait signe en direction de cette Solitude constitutive de la destinée humaine. Bien évidemment ceci se donnant à la lumière d’une subjectivité traçant quelques zones d’ombre. Chacun, qui vivons sur cette Terre, sommes des spectres oscillant du Noir au Blanc, des sortes de Clair-Obscur que vient toujours médiatiser un Gris. Toute tristesse s’éclaire parfois d’une joie. La joie n’est que par la tristesse, la tristesse que par la joie. Tout est dialectique qui vient à nous. Avant que l’Hiver ne surgisse, il est encore temps de regarder le ciel, le Soleil est toujours là qui brille. Décidemment, nous ne sommes pas SEULS ! Nous avons trouvé une âme sœur !

 

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23 août 2022 2 23 /08 /août /2022 07:27
Vous, la Bleue, dans la perte de vous

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

      Vous la Bleue, dans la perte de vous. Combien cette formule sonne étrangement ! Mais, ici, il ne s’agit nullement d’un jeu de langage, il s’agit d’une réalité, tout du moins supposée. Par nature, l’Autre ne peut venir à nous que dans la forme de l’étonnement. Un peu comme l’interrogation philosophique, si vous voulez. « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? » Cette question originaire, sans doute faut-il sans cesse la répéter et je ne me prive jamais de le faire. Infini sentiment d’étrangeté qui pose tout ego en tant que questionnant. « Que suis-je, que sommes-nous, que faisons-nous ici et maintenant ? » Sans doute faudrait-il formuler à nouveaux frais l’assertion de toute égoïté de la façon suivante : « Je questionne donc je suis ». Oui, au premier degré, être, c’est questionner. Comment pourrait-on vivre sans se poser la question de l’essence du fondement, ce qui l’anime, la cause et la finalité d’un si énigmatique chemin ? C’est bien ce qui sépare notre condition de l’animale, laquelle avance selon son instinct sans en jamais formuler la raison. Êtres de langage nécessairement questionnants, toujours nous avons à nous inscrire dans cette dialectique question/réponse, elle est le miroir par qui nous prenons conscience d’être au Monde.

   Vous la Bleue, dans la perte de vous. Et je réitère ma troublante formule et je l’adresse à celle qui en a initié l’existence. Oui, Vous-la-Bleue, combien l’effigie que vous me tendez me plonge, sinon dans un embarras, du moins anime le centre d’un souci. Tout Autre est, immédiatement, le vecteur d’un trouble. S’il se rend présent, inévitablement il modifie l’horizon qui s’ouvre devant mes yeux, il s’y inscrit en une manière de « corps étranger » et ceci est, bien sûr, à prendre au pied de la lettre.  Une chair qui n’est pas mienne, une peau qui nous sépare, un regard qui voit ce que je ne vois pas. Toute arrivée de l’Autre est surgissement. Le monde qui était mien, voici qu’il se fissure, que ses lèvres s’écartent, qu’un flux vient en troubler le cours. Nul repos alors puisque votre conscience se pose face à la mienne et demande à être reconnue, portée à son propre jour.

   Dès lors que je vous ai vue, Vous-la-Bleue, plus rien qui m’appartient ne sera en repos. Si mon premier regard de vous, vous estimait comme un simple déport de ma chair, un genre de satellite, d’écho, maintenant vous paraissez dans toute la hauteur de votre présence. Une pure liberté délimitant, en même temps, la mienne. En réalité, deux libertés circonscrites à leur propre territoire. Je sais, par expérience, que mes mouvements seront restreints, qu’ils seront, en quelque sorte, ce que vous en ferez. Ceci est simple considération éthique. L’Autre est là, en lui, certes, en moi aussi au gré de l’humaine condition qui postule toujours la loi de la réversibilité, du partage, de l’échange. Vous ayant connue, je ne serai totalement Moi qu’à être Vous, aussi, au moins dans l’orbe de ma préoccupation. Jamais je ne pourrai faire comme si Vous n’aviez nullement existé. Heureuse et confondante situation qui ne me rend libre qu’à m’aliéner en Vous et Vous en Moi. Nous sommes liés par un ineffaçable pacte de fidélité.

   Vous-la-Bleue, dans la perte de vous. Si je vous nomme ainsi, ce n’est nullement gratuit, c’est fondé en raison, au moins dans une première approche. Il semble bien que ce soit le Bleu qui vous définisse. Il flotte de Lavande soutenu à Majorelle avec une touche de Tiffany pour le visage. Si j’en interroge la riche symbolique, cette teinte est synonyme de rêve, de sagesse, de sérénité, de fraîcheur que, parfois, vient ternir l’ombre d’une mélancolie. Oui, sans doute en Vous, votre Corps-Océan, votre Visage-Ciel, tout ceci y est-il inscrit à la façon de quelque signe lapidaire. Une empreinte immuable, si vous préférez. Mais je crois percevoir que l’immuable en Vous est un genre de tristesse infinie, de profondeur abyssale de vos sentiments.

   Que craignez-vous donc de la vie pour ainsi vous abriter derrière le refuge de votre bras ? Quels funestes présages s’inscrivent-ils sur la margelle de votre front ? Quels projets contrariés vous inclinent-ils à rentrer en vous et à y longtemps demeurer ? Vous êtes si mystérieuse dans cette confusion du fond et de la forme. Certes vous vous détachez de ce Néant-Bleu mais, semble-t-il pour y mieux retourner. C’est tout de même curieux ce goût de l’indistinction, de la confusion avec votre environnement proche. Voulez-vous n’être qu’un Bleu parmi le chaos infini des Bleus ? Car cette teinte propre aux esquisses est davantage image de confusion, de désordre, qu’icône en son achèvement parvenu. Du Bleu, certes, mais du Bleu tempétueux à la face de l’Océan, mais du Bleu agité sous la bannière lourde du Ciel. Combien vous me paraissez l’effusion d’une matière primordiale, archaïque, un bouillonnement de lave issu de quelque cratère, des fragments de banquise pris dans les mouvements contrariés d’une débâcle. Alors, comment voulez-vous que je sois libre de vous ? Un devoir s’impose à moi : vous sauver autant que faire se peut. Mais je ne dispose que de mon écriture et, parfois, mes mots n’atteignent-ils la cible de mes intentions que d’une manière aléatoire, imparfaite, insatisfaisante.

   Certes vous existiez à l’état de simple esquisse, quelques vigoureux coups de spalter sur la toile, autrement dit une « naissance latente » faisant tout juste émerger d’une obscurité quelques lignes sommaires, un simple chuchotement à l’orée d’une peinture. Mais voici que j’ai projeté en Vous nombre de prédicats qui, bien plutôt que de vous libérer, réduisent votre liberté puisque vous voici fixée dans le cadre d’un portrait qui menacerait de devenir permanent. Alors, que veut signifier l’expression « dans la perte de Vous » ? Å l’évidence il est facile de se perdre en l’Autre, au motif de l’amour, de l’envie, de la jalousie, mais peut-on se perdre en Soi ? Tout Soi paraît si assuré de Soi, si je peux oser ce redoublement. Il y a comme une certitude empirique, la proximité de son propre corps, la familiarité de son visage, tout ceci rassure mais ne fait que nous installer dans une fausse vérité, autrement dit dans un mensonge.

   De Soi à Soi est le creusement de l’abîme. Nous sommes à nous-mêmes le plus grand danger. Ce sans-distance qui devrait nous assurer nous met au défi de ne rien comprendre à qui-nous-sommes. Ceci que j’ai cent fois formulé : je suis le seul qui ne verrai jamais mon dos, qui ne verrai jamais mon visage que dans le reflet du miroir. Confondante dimension de la distance que nous sommes à nous-mêmes. Cette « terra incognita » que nous pensions être le lot de l’Autre, c’est bien notre propre lot. Avec nous-mêmes nous sommes en territoire, sinon ennemi, du moins parfois hostile et ceci est d’autant plus troublant que nous pensions être en terre conquise. Ce qui, sans doute, nous désarçonne au plus haut point : dans les curieux linéaments de notre propre image spéculaire, c’est moins notre identité qui se révèle que ne surgit l’altérité que nous sommes à nous-mêmes. Du reste, c’est cette altérité originaire qui constitue le sol sur lequel peut se déployer toute altérité et, au premier chef, l’humaine, cet Homme-ci, cette Femme-là, ce Monde Humain qui est notre miroir, tout comme nous sommes le miroir dans lequel le Monde se reflète.

   Toujours il est question d’un jeu de navette : Moi, l’Autre, l’Autre-Moi, Moi-l’Autre. Nous sommes en partage, nous sommes en relation et c’est bien l’oubli de cette perspective qui, de notre statut humain nous conduit souvent à celui « in-humain » dont notre sauvagerie, notre barbarie sont les plus troublantes figures. Nous avons à être qui-nous-sommes, à être constamment reliés à qui-nous-ne sommes-pas. Notre soi-disant autonomie, l’espèce de royauté dont nous pensons être le centre est pure illusion, distension de l’ego, tendance à cette schizo-paranoïa qui scinde l’homme en deux si bien qu’un invisible raphé médian le traverse qui le clive et le met en déroute. La déréliction n’a guère d’autre visage que cette hébétude consécutive au mal Humain, nous nous pensons immortels, hors d’atteinte et c’est là que nous sommes le plus vulnérables car les couleuvrines de l’exister nous guettent par lesquelles nous pourrions bien connaître les derniers soubresauts de notre naturelle hubris.

    Je sais combien il est difficile pour tout Lecteur, toute Lectrice de faire face à tant de massive facticité. Mais la caractéristique d’un fait est précisément son caractère indépassable. Certes les hypothèses bâties sur l’interprétation des faits peuvent s’avérer inadéquates. Seule l’hypothèse mortelle ne saurait être mise en doute. Mais l’on peut vivre tout en se croyant immortels, c’est notre lot à tous car, dans le cas contraire, notre existence n’aurait aucun sens et nos gestes ne seraient que de pathétiques essais de surseoir à cette vérité qui brille au loin.

   Vous-la-Bleue, dans la perte de vous, dressant votre esquisse, j’y ai nécessairement entrelacé la mienne puisque nos destinées sont indissolublement liées. Vous existez par qui je suis, j’existe par qui vous êtes. Voyez-vous, dès le départ les fils sont emmêlés, les cartes brouillées, les dés pipés. Chacun le sait depuis la fenêtre largement ouverte de sa conscience. Cependant, parfois faut-il consentir à tirer ses volets, se rassurer de la douceur d’un clair-obscur. Nous avons encore ceci afin de ne nullement désespérer.

  

 

  

 

 

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18 août 2022 4 18 /08 /août /2022 07:28
Ce buisson ardent

Dessin : Barbara Kroll

 

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    Je vous ai découverte au sortir d’un rêve. Soudain la chaleur s’était calmée, soudain la fraîcheur nouvelle annonçait l’automne, sans doute les premiers frimas ne tarderaient guère. Cette chaleur qui, il y a peu, exultait, rayonnait, balafrait les corps de violentes échardes, ces nappes dont on redoutait la venue, voici que l’on était sur le point de les regretter, de les vouloir réinstaller dans un présent taillé à notre seule mesure. Le coefficient d’insatisfaction des Mortels n'a d’égal que les désirs où ils sont de constamment dépasser leur condition afin de devenir semblables aux dieux. Là où on est : un monde sans relief, sans attrait. Là où l’on n’est pas : ce Pays des Merveilles dont on désespère de ne jamais pouvoir l’atteindre. Voyez-vous notre condition est si peu enviable que, pour un peu, nous nous transporterions dans le corps de quelque animal, vivant de notre seul métabolisme, comblant nos besoins fondamentaux puis retournant dans notre sommeil éternel sans nous questionner plus avant. Ne vous est-il jamais arrivé, Vous-L’Affligée (ceci sera votre nom provisoire, à moins que la suite de la légende ne vous en attribue un différent), de méditer le simple fait, somme toute primaire mais non moins régénérateur pour le corps (oublions un instant votre esprit, tout comme le mien du reste), d’être métamorphosée en quelque félin, en Persan à la fourrure hirsute, en Savannah à la robe tachetée, vous contentant d’un simple coussin de tissu, de quelques croquettes, et d’étirements souples du dos, lesquels seraient les modes d’expression selon lesquels vous paraîtriez au monde ?

   Sans doute cette agréable fiction a-t-elle hanté la complexité de votre matière grise, da façon consciente ou non, peu importe. Ce qui est essentiel en ceci, que la condition féline dans laquelle vous étiez vous renseigne sur la condition humaine qui est votre lot habituel, votre immédiate joie, sinon votre douloureuse épreuve. Pour ma part, je dois vous confesser que, le plus souvent, ma propre transformation choisit, parmi la confusion multiple du bestiaire, la posture de l’admirable Caméléon. Depuis sa tunique d’écailles, depuis l’extrême mobilité de ses globes oculaires, depuis les infinies nuances de sa chromogénèse, je porte sur mes Semblables, mes « Frères Humains » un regard, tout à la fois pénétré de tendresse, d’indulgence, parfois une vision dont la lucidité entaille le réel de l’Autre au point de le rendre cocasse en un premier temps, tragique en second et je ne sais quel est le « solde de tous comptes », dont cependant je présume que le fléau de la balance oscille plutôt en direction du débit que du crédit. Vous aurez compris, Vous-L’Égarée (ce que tous, toutes, nous sommes jusqu’au profond de notre chair), que le choix du Caméléon n’est nullement fortuit, ce sympathique lézard dont la marche chaloupée consiste en un pas en avant, qu’aussitôt un pas en arrière vient effacer, symbole s’il en est de l’indétermination, du tâtonnement, de l’indécision, marques les plus visibles de-qui-nous-sommes, des Funambules oscillant de notre propre finitude à cette hypothétique infinitude dont nous souhaiterions qu’elle pénétrât notre condition, alors qu’elle n’est qu’illusion, spectre hantant nos dérisoires imaginaires. Mais, sachez-le, je ne veux nullement être le contempteur cynique du Genre Humain, seulement celui qui, « pêchant » au premier chef, conscient de ses lacunes, de ses doutes pléthoriques, ne cherche à découvrir en l’Autre que l’image réfractée de ses propres insuffisances. Je crains que l’inventaire ne soit long et désordonné, un peu à la manière surréaliste d’un Jacques Prévert.

    Si, toujours, la compassion est de mise pour-qui-l’on-n’est-pas, elle ne serait que pure coquetterie pour-qui-l’on-est. En réalité, cette manière d’auto-compassion, on la souhaiterait pleine et entière, mais on n’y a nullement recours au motif d’une prétendue grandeur d’âme, seulement parce qu’en exposer les motifs nous ridiculiserait aux yeux des Autres, or ces yeux nous accomplissent et il n’est nullement en notre pouvoir d’en réaliser l’économie. Nous voulons briller en Nous, briller en l’Autre, il y va de notre Destin d’Hommes et de Femmes. Nous n’avons suffisamment de ressources internes pour ne vivre que d’elles et en faire le tremplin d’un pur bonheur. Nous sommes en partage et c’est pour cette raison du non-partage que l’étrange climatique du Schizophrène est intenable, un pied de chaque côté de la faille et l’abîme se creuse toujours plus, et le clivage s’accentue qui a aussi pour nom « folie ». Et si l’on peut convenir, eu égard au génie, qu’il y a folie « d’en haut » et folie « d’en-bas », le rationnel en nous aura vite fait de mesurer ce qui revient à l’un, ce qui s’absente chez l’autre. Mais disserter sur la folie ne revient jamais qu’à méditer sur nous, êtres de raison que traverse continuellement l’effroi d’une possible aliénation. L’on n’est jamais rationnel qu’à repousser l’irrationnel, or nous n’avons nulle garantie que l’écluse ne retienne éternellement les eaux. Nous sommes aussi des êtres du Déluge.

    Ce long détour par le Genre Humain est la prémisse qu’il faut nécessairement poser au fondement de toute connaissance de l’Autre. S’agissant de vous, il s’agit de Moi, il s’agit de tous ces Quidams qui s’égaillent à la surface du Globe et sont solidaires de notre propre marche en avant. Le fragment (que nous sommes nécessairement) ne peut s’illustrer que dans l’horizon d’une Totalité. N’en serait-il ainsi et nous végéterions en quelque coin de la Planète inaccessible au Sens. Or, du Sens, pas plus que de l’Autre nous ne pouvons nous exonérer et pour filer la métaphore d’un mince bestiaire, nous sommes ces étranges Chenilles Processionnaires, l’une devant l’autre, l’autre après l’une, sorte de boule siamoise où chaque mouvement de l’ensemble n’est que la résultante des mouvements particuliers qui s’y tissent en filigrane. Donc Vous-êtes -Vous-qui-êtes-Moi, Nous sommes tous les Autres qui, par une nécessaire condition logique, sont Qui-nous-sommes et ainsi va le Monde avec ses grappes d’Existants accrochés à ses basques. Fort heureusement cette nécessité harmonique passe bien au-dessus de nos têtes distraites et nous n’avons nullement à dévider chaque cocon adverse afin d’assurer notre propre genèse. Ceci est gravé dans notre psyché à la façon de ces Archétypes qui nous gouvernent, nous orientent sans que leur boussole ne soit visible. Nos gestes, que notre arrogance naturelle postule en tant que libres, sont entièrement déterminés et ceci s’appelle Destin, que nous en reconnaissions ou non le sûr sillon qu’il trace dans notre propre sol.

   Et maintenant, que dire de Vous qui ne soit que pure banalité ? Décrivant ces Autres qui sont vos satellites et vos miroirs, votre image s’est trouvée posée à votre insu, de manière spéculaire, simple reflet que le Monde renvoie de votre singularité. Mais je ne saurais vous abandonner en chemin puisque, aussi bien, si je suis comptable de Moi, je suis aussi comptable de Vous. La lumière est levée, elle fait ses grains gris, son fin duvet, elle vous effleure à peine, souhaitant vous amener à l’être dans la plus grande douceur, l’inaperçu en quelque sorte, une naissance à Vous depuis le pli que vous êtes qui, bientôt, va s’ouvrir en corolle. Oui, malgré la rigueur, l’aridité du dessin (entendez aussi « dessein ») qui vous détermine, je crois que la position florale peut vous convenir. Mais une fleur flétrie qui aurait gardé en elle le souvenir de jours meilleurs, peut-être la poussière d’une rosée, peut-être la caresse d’une aube. C’est ainsi que je voudrais vous approcher, dans un genre d’indistinction et de silence. Rien que du natif en son repos. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis Maître de-qui-vous-êtes, plutôt un humble Serviteur penché sur les fonts baptismaux qui vous accueillent car, vous en êtes informée, l’on naît à Soi chaque heure qui passe, que la suivante prolonge et réactualise comme notre devenir. Mais que je vous avoue, sans plus tarder, la difficulté dans laquelle vous me mettez de vous comprendre adéquatement, encore que mes remarques précédentes en aient constitué le lit. Oui, le lit durement existentiel, il me faut en convenir.

   A regarder qui-vous-êtes, d’un premier jet du regard, vous vous donnez comme la Figure irrésolue de l’Ambiguïté. Vous êtes là et vous êtes ailleurs. Plus même, vous Êtes et vous n’Êtes pas. Vous arrivez à Vous et vous vous ôtez de Vous comme pour rejoindre un passé perdu dans les limbes du Temps, peut-être n’a-t-il jamais existé, pas plus que vous n’existez réellement. Je veux dire « en chair ». Oui, ceci prête à sourire, comment un dessin pourrait-il donner une chair, autrement que dans l’illisible pulpe du papier ? Certes, d’un point de vue logique, vous serez dans le vrai. Mais nullement d’un point de vue métaphorique, le seul ici qui m’importe et vous place au sein de ma préoccupation. Nécessairement, tout ce qui est venu à l’être, Vous, Moi, le Dessin s’actualise en tant que « chair du monde ». Tout ce qui un jour a existé, existera toujours pour la suite des temps à venir. Car ce qui est venu s’est exhaussé de Soi, s’est installé au sein de la rhétorique du monde. Du monde, jamais l’on ne peut retirer le moindre Mot sauf au risque de le rendre aphasique, sinon muet.

   Tout ce qui s’est exprimé en Langage, Vous, Moi, le Dessin, a connu sa propre élévation, a connu sa transcendance au terme de laquelle, s’extrayant de la confusion du divers, une Signification est apparue de l’ordre de l’Essence. On peut effacer le trait de crayon sur la feuille. On peut effacer la tache sur une faïence. On peut effacer la trace de  maquillage sur un épiderme. Mais on ne peut effacer le visage de la Signification, il vogue bien au-dessus de l’inquiétude des hommes, il flotte au-dessus de toute réification et la Chose du commun, jamais, ne saurait se hisser à sa hauteur. Seuls l’impalpable, l’invisible, l’éthéré peuvent prétendre à la dignité de ce qui est éternel car ce qui les tisse est incorruptible, alors que toute matière est mortelle, à commencer par la nôtre. Nous n’avons que le Langage, et bien évidemment, ce en quoi il surgit, notre Conscience, pour témoigner de-qui-nous-sommes et nous porter vers cet Infini qui nous appelle, un Mot vibre dans l’Éther au rythme de son beau diapason et son Chant vient à nous dans l’aire du pur silence. Le Silence, un Mot, les deux termes essentiels d’une dialectique qui nous restitue cette dimension d’humanité qui jamais ne s’absente de nous, s’égare parfois, mais revient toujours au lieu de son intime manifestation.

   Certes ce dessin est de bien étrange facture, autrement dit il est hautement existentiel, c’est-à-dire qu’il porte en lui l’empreinte d’une inextinguible Métaphysique. Il ne nous interroge nullement sur son paraître, non, il nous questionne sur son « in-apparaître », sur l’au-delà de qui il est, sur les valeurs signifiantes qui le sous-tendent, créent en lui cette insoutenable tension par laquelle il veut se dire tout en se retenant.

   Existentiel en sa vision immédiate : Celle-qui-est-étendue semble torturée par quelque perte, ce genre de gribouillis rouge auquel elle s’agrippe. Force nous est de l’interpréter dans l’économie. Noir est le crayonné qui dit la froidure. Rouge l’autre crayonné qui dit la brûlure. Entre les deux une douleur, une souffrance. Toujours une possible fiction. ELLE a connu l’ivresse de la chaleur, la liberté du corps, peut-être le vertige de quelque Amour. Du temps a passé. Il ne demeure que le souvenir d’un bienfait, d’une libre venue de Soi parmi les choses, d’une étreinte qui fut et lance encore quelques lianes, mais hypothétiques, sans consistance, l’étoffe d’une longue mélancolie.

    Métaphysique en sa vision différée : ELLE, qui n’est que la projection de l’Humaine Condition, elle dresse la figure d’une haute polémique, d’une irrésolution native des choses de l’exister, d’une fuite toujours de ce qui-est, de ce-qui-devient et toujours échappe, ce tissu lâche, atone de toute temporalité, déjà un passé est venu qu’un présent n’éprouve qu’à titre de perte, de manque. ELLE ne se dévoile qu’à la façon d’un étrange Entre-deux, d’un Intervalle, d’un Écart entre ce qui se donne, le toujours saisissable, et ce qui se retire, le toujours insaisissable, l’irréel, ce que nous souhaiterions porter à l’être et ne se dispose que dans la fuite du non-être. Physique : ce qui est ici et maintenant. Métaphysique : ce qui n’a nul lieu où paraître réellement, tangiblement, sauf dans la texture libre de l’Esprit, le corridor de la Mémoire, la transparence des Mots.

   Ce qui, peut-être, est au plus haut sur le Mont Métaphysique, non le souvenir qui peut s’imager, non la sensation qui peut trouver des correspondances, non le sentiment qui peut bourgeonner ici ou là, mais le LANGAGE en sa belle exception, ce MOT qui, tout en étant Un est le Multiple au gré des multiples significations successives dont il peut se doter. A lui seul, le Langage est un monde. Peut-être le Monde n’est-il que cela, Langage car si nous avons la possibilité de le dire, de l’évoquer, il n’est jamais que cette suite de sons, ce fourmillement de signes en noir sur le blanc de la page. « Tout est Langage », énonçait en son temps Françoise Dolto. Oui, bien sûr tout est Langage en psychanalyse puisque les mots sont les vecteurs selon lesquels s’oriente la thérapie. Les mots ont valeur cathartique, Aristote nous en a appris le subtil contenu au travers des effets supposés des tragédies sur les passions des spectateurs.

   Mais je crois qu’il est nécessaire de porter la fameuse assertion « Tout est Langage » à de plus hautes destinées, à une mesure Universelle que son Essence non seulement justifie, mais exige. Si, un jour déjà lointain, je suis venu au Monde, c’est en tant que Nommé. Si j’ai écrit cette longue méditation, c’est en Mots. Si vous avez eu la patience de la lire, c’est au motif de votre essence d’Être Parlant, Lisant, Signifiant. Hors cette sphère du Langage, tout devient obscur, rien ne se détache de rien et un total marais d’incompréhension se lève qui ne fait rien de moins que de nous néantiser. Certes le petit Enfant est un être avant même de parler. Cependant, ce qu’il ne possède nullement en expression, il le possède en compréhension.

 

Exister c’est comprendre

Comprendre c’est Énoncer

 

  Il y a comme un cercle herméneutique qui est le Monde selon Nous, selon l’Autre, selon le Monde lui-même, infini théâtre du Verbe. N’y aurait-il le Verbe (humain, j’entends) et le Monde ne serait pas. Et nous ne serions pas.

 

 

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17 août 2022 3 17 /08 /août /2022 07:33
L’infinie closure des choses

Esquisse : Barbara Kroll

 

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   C’était depuis un genre d’infini que les choses se donnaient. Mais un infini, fini, si l’on peut dire, un fini-infini sans espoir. Une réalité oxymorique qui reprenait d’une main ce que l’autre avait donné dans un geste de courte générosité. Il n’y avait guère de lieu d’origine, de matrice à partir de laquelle connaître le site d’un événement. Tout était diffus. Tout était opaque. Le ciel, lui-même, était devenu une énigme. Parcouru de longues zébrures blanches, il était une plaine livide, un toit étrange qui flottait haut, ajoutant au souci légitime des hommes. Il poursuivait sa céleste aventure, il tissait son empyrée de hautes pierreries, il semait sur son passage d’invisibles gemmes, peut-être des Chrysolithes de Lune, nul ne savait, sa mesure était celle des dieux dont nulle trace, cependant, ne demeurait visible. Car ce curieux palimpseste prenait le soin d’effacer ses signes à mesure qu’ils prétendaient à quelque visibilité. Il y avait comme un lourd mystère qui faisait son couvercle de poix et nul, sur Terre, ne se fût hasardé à en décrypter le funeste présage. Car chacun sentait bien que les desseins du Monde s’étaient soudain teintés de vert-de-gris, que seule une basse et glauque lumière se lèverait désormais de la colline à l’horizon, se traînerait au fond de la gorge de la vallée, longerait le trajet ombreux et hésitant de la rivière.

   Tout ce qui, jusqu’ici, était apparu dans la clarté, tout ce qui recevait une déduction logique, voici que cela ne délivrait plus que d’illisibles formes. Ce qui était alphabet, dont même un jeune enfant, eût aisément traduit le chiffre, maintenant, c’étaient confus hiéroglyphes, c’étaient bizarres sinogrammes, empreintes cunéiformes comme sur d’anciennes et émouvantes tablettes mésopotamiennes. Si bien que tous les Quidams demeuraient interdits, si bien que tous les Champollion échouaient à traduire cette Pierre de Rosette en laquelle un secret était enfoui, dans la matière même de sa roche. On était un peu comme ces premiers Humanoïdes à la marche lourde, au front buté, au regard bas, incapables de comprendre ni la raison de leur marche, ni le trajet de leur destin, pas plus que disposés à donner quelque explication de leur propre présence, ici, sur le bord de la grotte, face au vertige du Monde.

   Leur conscience était un faible lumignon, un simple éclat de luciole, une étincelle dans la nuit pariétale que nul dessin, encore, n’ouvrait à la belle et unique dimension de l’Art. Homme, on ne l’était guère, serti autant qu’il se puisse imaginer dans la touffeur racinaire, dans la complexité d’un tubercule, dans un germe qui n’éclorait que bien plus tard, après un long temps de maturation. C’était dire si, en cette période pourtant longuement façonnée par la Culture, médiatisée par l’Histoire, étayée par les soins de la Technique (on était à l’orée du III° Millénaire), le tumulte était grand dans les esprits, les coups de gong étaient violents tout contre la paroi vibrante de la conscience. Et ne parlons pas des corps, ils pliaient sous le faix du réel, ils s’arcboutaient vers cette terre dont ils venaient, dont ils redoutaient de rejoindre la poussière de façon bien plus hâtive qu’ils ne l’auraient jamais imaginé. Aussi erraient-ils dans les corridors des rues avec les yeux tristes. Aussi se dispersaient-ils sur les places et dans les jardins publics avec des airs d’automates. Aussi faisaient-ils, dans les travées des magasins, des genres de boules cotonneuses aux buts imprécis, aux trajets paradoxaux.

   Mais décrire plus longuement cette longue hébétude n’aurait guère de sens et il me faut, maintenant, éclairer mon propos, si toutefois cela demeure possible, me référant à cette sombre métaphore du réel que trace en moi l’image placée à l’incipit de ce texte. Voyez-vous, parfois, la charge symbolique d’une œuvre est telle qu’elle vous ôte à vous-même, obère votre vision (à moins qu’elle ne l’éclaire !), vous place en un site méditatif dont il vous faut bien tirer quelque réflexion, joyeuse ou triste, peu importe, illuminer de l’intérieur une sombre caverne (c’est souvent la position strictement mondaine des choses qui viennent à notre encontre), y deviner quelque manifestation, quelque signification vous tirant d’embarras, au seul motif que comprendre c’est exister, qu’exister c’est échapper, au moins provisoirement, aux mors du Néant et que chaque progrès est une victoire sur l’occlus, le muet, le refermé à jamais dont nous ne pourrions accepter qu’il soit la seule issue à notre méditation.

   VOUS qui demeurez dans le pur mystère, vous que mes yeux ne parviennent pas à circonscrire, votre venue à l’être est-elle simplement fortuite ? Ou bien, une intention, une volonté dissimulée en teintent-elles le soudain surgissement ? Car, c’est bien réel, vous surgissez en moi, tout comme l’éclair surgit dans le ciel et l’incendie. Oui, c’est bien d’une brûlure dont je suis atteint. Le sombre de ma peau en témoigne. La demi-cécité de mes yeux en est la triste résultante. Le frémissement de mes mains, le témoin. Mais à quoi tient que votre venue se fasse sur le mode de la violence, c’est une plaie que vous m’infligez et, sur-le-champ, fermerais-je les yeux, que déjà le mal serait fait, que mon âme blessée ne pourrait se relever de cette commotion. Mais qui êtes-vous donc ? Quelle étrange puissance vous anime ? Quelle énergie troublante se lève de vous, qui m’atteint au plein de qui-je-suis, rompt mon unité et me laisse hagard au bord de la route qui conduit à demain ?

   Car, désormais, je ne serai plus que ce présent figé, cette seconde s’éternisant, cette mémoire sans passé, cette imagination sans avenir. Oui, j’ai conscience combien ma plainte orphique est vaine, en quelque façon impudique, combien elle ne vous atteindra pas plus qu’elle n’inclinera mes Semblables à se pencher sur un sort que, peut-être, ils considèrent enviable. C’est toujours notre ego qui nous joue des tours, nous place au centre du jeu, au milieu de l’arène que nous ne voulons nullement sacrificielle. Combien nous souhaiterions, a contrario, qu’elle devînt le lieu, sinon de notre gloire, du moins d’une attention de tous les instants qui justifierait notre prétention de vivre. Il nous faut toujours des retours, des accusés de réception, un sourire, un regard appuyé, une caresse amicale, que sais-je encore, un fanal qui nous dise notre être et le protège du non-être. Vivre, nous ne voulons que cela, sans entrave, sans obstacle qui en dévie le cours. Est-ce ceci, l’essence du Destin, vous avancez dans l’existence, tant bien que mal, avec une certaine aisance, puis une rencontre, puis une ombre, puis une inquiétude qui ne s’effaceront et le soleil ne vous visitera plus que par intermittence, boule blanche devenue grise à force d’usure, de réitérations inopportunes.

   Ce qui, de VOUS vient à moi avec la force d’une marée d’équinoxe, c’est le double mystère carminé de vos lèvres. J’y vois l’Alizarine du désir, j’y vois le Vermeil de la passion et proférant ceci, ces métaphores usées, je parle pour ne rien manifester de consistant. Une parole se lève qu’éteint le bruit du Monde.  Aussi bien, du reste, peut-être n’êtes-vous ni Désir, ni Passion et ce sont mes propres feux que je projette en vous qui, en retour, teintent mon âme de ces gestes gratuits que je vous destine comme s’ils étaient les fruits de qui-vous-êtes en votre fond.  Peut-être une Retirée-en-soi dont les lèvres ne s’écartent doucement qu’à proférer votre étonnement d’être arrivée en présence. Je crois que ce qui m’a désarçonné, que votre épiphanie soit partielle, que votre regard m’échappe, que votre âme ne devienne qu’un souffle éteint parmi les choses silencieuses qui, ici et là, se tapissent et ne veulent nullement se hisser au spectacle de ce qui est, qui, parfois, est pure confusion, discours inutile. Et en quoi mes vagues propos à votre sujet ont-ils quelque importance ? Nullement pour vous puisque vous n’êtes que quelques traits de brosse posés sur une toile. Et pour moi, signifient-ils davantage qu’une vague divagation l’espace de quelques minutes. Ne vous accordé-je trop d’importance ? Quelle valeur s’attache à mes interprétations autre que la lancée d’une pensée sauvage sans conséquence aucune ?

    Mais que je vous dise différemment. Votre main tutoie vos lèvres sans aucunement les biffer. L’eût-elle fait et alors j’aurais eu tous les motifs de tresser la bannière de quelque tragique, ce geste sans grande conséquence apparente symbolisant pour moi, l’effacement même du Langage, autrement dit ouvrant la voie à une insurmontable aporie. Mes craintes eussent-elles eu quelque raison d’exister et, conséquemment, je n’aurais pu écrire quelque mot que ce soit à votre sujet. Vous auriez bientôt rejoint les limbes, m’entraînant dans votre chute sans fond. Mais, déjà, attentif au dessein de mon être, je biffe la rigueur de mes propos, je vois votre bouche tel le fruit charnu dans lequel je pourrais m’abîmer, non dans la faille d’un Amour, d’une Écriture seulement.

 

Amour, Écriture :

deux mots,

un seul et même Destin.

 

   Peut-être est-ce ceci que j’aurais dû affirmer, gommant, d’un seul trait de plume, ce songe-creux qui m’a habité, me reconduisant à d’archaïques postures. Mais, au fait, est-ce moi qui ai été maître du Langage, n’est-ce lui, bien plutôt, qui a été l’essence que je n’ai fait que suivre ?

 

Deux Essences en Une,

voici le mystère !

 

 

 

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10 août 2022 3 10 /08 /août /2022 12:19
De quelle confusion êtes-vous la forme ?

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   [Incise sur une écriture « mortelle ».

 

   Tout, par définition est mortel, l’écriture aussi, la mienne j’entends. Ceci, évidement, ne remet nullement en question l’immortel trajet de la Langue en sa qualité d’Universel. Le thème de la Finitude, cette pure théorie, cette contemplation, se double inévitablement de celui de la Mort en son irréductible présence, en sa cruelle réalité. S’insurger ne reviendrait à rien. S’inquiète-ton de la vastitude des Océans, de leurs flux et reflux ? Tout acte humain est traversé de mort, tout acte d’amour est combat afin de la repousser. Tout acte de création dresse la toile d’une amnésie, il faut tenir le drame à distance. Si l’écriture est souvent le lieu privilégié de la ressource intime, la raison parfois de son existence, elle n’est jamais qu’un fin voile tiré sur le réel, elle le symbolise mais ne l’efface nullement. Écrire, aimer, marcher, respirer, c’est vivre, c’est reléguer la mort en un lieu invisible, lui ôter toute prétention à la concrétude.  

   Cependant personne n’est dupe, la Mort au premier chef qu’il faut bien personnaliser afin de lui faire perdre, provisoirement, son coefficient d’abstraction qui se confond avec le Rien lui-même. Si l’écriture s’inscrit dans le cadre général de l’Art, au moins en intention, alors elle ne saurait exciper du motif artistique, lequel est toujours lutte contre l’angoisse, occultation d’un Vide qui, toujours, nous menace. Créer, c’est donner lieu au possible, au réel, c’est chasser provisoirement nos démons. Ce qui est assez admirable, dans l’orbe des activités artistiques, c’est sans doute que la totalité de leur motivation ne se fonde que sur un désir de repousser la finitude hors des limites du perceptible, dans une manière de zone interlope, de banlieue floue où s’estompe son visage au point même de disparaître de la face du Monde.

   Avez-vous déjà remarqué avec quelle fougue, quelle avidité, quel sens de l’urgence, l’Artiste s’empare de son médium pour colmater toutes les brèches qui s’ouvrent ou menaceraient de le faire ?  Une toile n’est pas encore sèche qu’une autre toile prend place sur le chevalet, ce refuge où trouver un peu de substantiel repos. Hantise de tout Créateur, que la source ne tarisse, ne le laissant à découvert, infiniment vulnérable. Combien de Grands Artistes, soudain en manque d’Absolu, ont mis fin à leurs jours plutôt que de faire face au souffle livide de l’Absence ! Tout génie est guetté par ce risque constant de sa propre disparition. Prenez chaque toile d’un Van Gogh, vous y décrypterez sans peine ce violent combat contre Thanatos, mais au terme, c’est Thanatos qui impose sa loi et terrasse Vincent. Ce qui est à remarquer, c’est qu’il ne suffit pas de nommer la Camarde pour qu’elle apparaisse. Même tout écrit « aseptisé » qui n’en porterait nullement la trace apparente, finirait par se trahir, laissant percer, ici ou là, une inquiétude, une angoisse, un ennui, autres noms de la figure du Néant lorsque, essayant de se dissimuler, tel le boomerang, il surgit à l’improviste afin de mieux vous détruire.

   Toute écriture est une « confession », voir Rousseau et toute confession en son sens ultime, qui ne peut être dite qu’en vérité, laisse toujours percer, sous le repentir, les fonts baptismaux sur lesquels elle a prospéré, cette « faute » qui se donne toujours comme un manque situé à l’intérieur de l’Homme, comme une négativité toujours opposée à la positivité de l’acte de vivre, donc faute en tant que trace de la finitude dans l’Existant, qui, de ce fait, devient « l’In-existant. »  Toujours, c’est notre chemin, nous sommes des « êtres-en-faute ». En-faute au motif qu’il n’a pas dépendu de nous que nous venions au Monde, en-faute aussi car notre propre liberté ne s’est réalisée qu’à en perdre d’autres, une infinité en réalité. Tous, nous sommes marqués au fer rouge de ce sentiment de l’Absurde qui jamais ne manque de se manifester à bas bruit, dans le silence des corps. Cependant certains corps crient plus que d’autres. Des vagues montent en eux qui viennent de loin, partent au loin vers un lieu d’invisible présence. A moins que l’absence…]

 

***

 

   Depuis un long moment, je vous observe à la dérobée. Nul n’aime ceci pour la simple raison que c’est un danger. Danger d’être connu ou reconnu, d’être radiographié et alors on craint que son propre univers ne soit exposé à la lumière, des lanières de clarté pouvant en inciser le derme. Mais qu’avons-nous à dissimuler qui ne supporterait le jour ? Sommes-nous seulement un empilement de secrets, un palimpseste qui porterait en filigrane nos pensées intimes, nos vécus singuliers, nos passions inavouées, souvent inexaucées ? Voyez-vous les questions ne manquent de se lever, de tourbillonner au risque de connaître leur vortex et de disparaître par le trou de la bonde. Car toujours le danger est grand de s’exposer au vif rayonnement du soleil. Trop de massif réel, trop de vérité immédiate et notre âme prend peur et elle pourrait bien regagner le lieu de son mystère, à savoir ce Néant sur lequel nos piètres existences sont fondées.   

   Par nature, vous le savez bien, nous sommes des êtres traversés de métaphysique, peut-être même ne sommes-nous que cela, des quêteurs de sens, des chercheurs d’Absolu qui interrogent les fins d’exister sans jamais pouvoir en connaître les ultimes raisons. Au reste, exister est la première erreur. Il eût mieux valu demeurer dans le virtuel, n’être qu’une possibilité, un hasard  en voie de…, ainsi tous les horizons se fussent-ils donnés comme envisageables et notre liberté, paradoxalement, eût connu ce sans-limite dont nous voudrions être atteints, dont nous désespérons de ne jamais pouvoir en approcher la cible. Nous sommes des êtres de papier, des êtres du doute et de l’irrésolution. Nous sommes construits sur le sable dont, chaque jour qui passe, le château s’écroule, il ne demeure qu’une flaque d’eau et un peu de ciel gris.

   Mais je ne filerai davantage la métaphore, m’intéressant à Vous, uniquement, vous disposant sous la lentille de mon microscope. Au hasard de mes chemins, j’ai croisé beaucoup d’individus, des sûrs de soi, des sérieux, de pauvres hères tout occupés d’eux-mêmes, des matamores, des discrets et quelques hétaïres faisant de leurs corps le centre d’une joie. Ne les nomme-t-on « Filles de Joie », sans doute y a-t-il là une once de vérité en ceci, au motif que toute énonciation ne repose jamais sur du vide, cependant, je vous l’accorde, joie triste que celle dont la vénalité est la seule et unique ressource. Seulement, nous ne pouvons jamais rien savoir de l’Autre, il est un nuage de gaz perdu au fond de l’immense galaxie. Mais, de nos jours, tout comme jadis, souvent les relations humaines reposent sur du négoce et les « espèces sonnantes et trébuchantes » ne sont pas toujours là où on les cherche. Beaucoup de relations se paient « en monnaie de singes ». Mais l’heure n’est nullement venue de tracer le portrait de l’humaine condition à la pierre noire, elle s’en charge toute seule avec l’efficace qu’on lui connaît.

   Et maintenant je vais tâcher de dire votre corps, de l’exhumer de sa tombe, d’apercevoir quelques facettes, de l’esprit sous la chair, de l’émotion sous l’abandon. Quiconque vous découvrirait au hasard de ses pas vous penserait irrémédiablement perdue, si près d’un retour à une manière de sol primitif, livrée à quelque limon archaïque. Vous paraissez tellement en épouser la triste et sévère condition. A simplement vous dire, et je suis saisi de cette dimension de confusion qui est le sceau même des Schizophrènes, cette ligne qui les scinde et les éparpille dans le vaste désert du Monde. Votre attitude, serait-elle le reflet d’une simple lassitude, la rumeur passagère d’un ennui, l’ombre d’une mélancolie et, déjà, vous seriez sauvée plus qu’à moitié, et déjà vous seriez sur la voie d’une guérison. Oui, je sais ce que vous pensez : guérit-on jamais de Soi ? Au sens strict, nullement et ceci est heureux car le mal, la souffrance en nous sont les aiguillons de la lucidité, ils évitent que nous ne sombrions dans la facilité, le désœuvrement, ils sont l’acide posé sur la plaie de vivre, si bien que cette dernière ne prend de valeur qu’au gré de cette ombre, de cette nuit. Mais nous n’allons pas refaire le monde.

   Sur cette couche livide, une neige à peine cendrée, Vous (ou ce qui en tient lieu, vous n’êtes pas votre corps, seulement ?), émergez à peine de ce qui ne vous soutient qu’à titre d’hypothèse et vous pourriez disparaître à tout instant que nul ne s’en étonnerait. Et ceci, simplement à la mesure de cette inconscience manifeste dont vous ne paraissez être que la « ligne flexueuse », quelques traits éparpillés dans le tumultueux concert du Monde. Mais, pour autant, vous n’êtes nullement au silence et votre chair est un cri que vous portez, serrez en vous comme s’il était votre unique bien. Le cri vous enfante tout comme vous le portez à l’être. Entre le Cri et Vous se donne l’intervalle de qui-vous-êtes : une Douleur hissée au plus haut de sa flamme. Tout, en vous, atteste de ceci, le Tragique vous habite en tant que seul lieu disponible.

   Ce qui est le plus étrange, votre venue aux choses dans le pur retrait de qui vous êtes. En vous, au plus tumultueux, combure une vive braise et, de cette ignition, vous faites le centre de votre avenir. Jamais le feu ne s’exilera de vous, il est votre marque la plus visible. Mais, étant cette Femme-ci sur sa couche, par simple capillarité humaine, vous êtes Toutes-les Femmes-du Monde qui ne sont à leur tour que Tous-les-Existants-de-la-Terre. Tous nous venons du feu, tous nous allons au feu. Qu’est-ce à dire, le « feu » ?

 

C’est le Danger

C’est la Question

C’est l’Aporie

  

   C’est l’être-jeté qui, ouvrant le monde, tend en un seul geste, les mâchoires du piège. Å peine franchies les écluses utérines et déjà notre perte est signée et déjà commence le compte à rebours de qui-nous-sommes. Je sais, évoquer la finitude est un tel lieu commun qu’elle finit par devenir banale, au point qu’on la penserait la création d’un inventeur fou, d’un individu démoniaque. Mais, je vous l’accorde, parler de la Finitude revient à parler de Rien, il y a là toute l’ironie de la tautologie.

   Mais évoquer la Mort, la Mort réelle, celle qui fige sur notre visage de carton les derniers traits d’un humour noir, alors ceci devient si sérieux, si palpable que nos lèvres blanchissent, que les mots, au fond de notre gorge, font leurs lentes boules d’étoupe et bientôt le silence se lève, pareil à des lames d’effroi, à des pelotes urticantes. Je reconnais, parler de la Mort n’est guère joyeux, mais c’est Vous, seulement Vous par l’abîme de votre énigme qui m’avez fait ouvrir toutes grandes les Portes de l’Enfer. Et voici que le feu apparaît de nouveau avec ses flagelles inquiétants. L’Enfer que vous portez en Vous, l’Enfer que je porte en moi, n’est pas seulement l’invention du génial Dante, il en partage l’heureuse paternité, à des siècles de distance, avec Sartre, l’Homme de l’Être et du Néant. « L’enfer c’est les Autres », énonçait avec raison le Philosophe. Leur seule présence est, pour nous, acte de néantisation à la hauteur duquel nous connaissons notre Chute, bien évidemment celle de notre propre Genèse dont Icare témoigne à titre de symbole. C’est toujours notre Liberté qui est en jeu, sur laquelle l’Autre empiète et cette seule pensée nous est intolérable, même au prix d’une généreuse éthique.

   Notre immanence nous est insupportable, elle nous contraint, elle nous étouffe. Alors, sur les moignons de nos membres, nous collons des plumes, nous fixons des rémiges, des faisceaux d’aigrettes rectrices auxquelles nous attribuons quelque vertu, nous sauver, en premier, de nos mortels destins. Mais notre essai de transcendance, comme chacun le sait, ne se traduit que par un brusque retour au sol, lequel ne fait que confirmer sèchement la valeur de nos craintes. Nous sommes en sursis. Et voici que surgit à nouveau l’un des titres des « Chemins de la liberté », ce « Sursis » qui, toujours, plane au-dessus de nos têtes, vautour à la recherche de sa proie.

   Mais Vous que je ne connaîtrai jamais (c’est à peine si je parviens à me connaître, ce n’est guère faute d’introspections, faut-il croire qu’elles sont infructueuses !), vous pliée sur la couche du Destin, vous perdue avant que de vous être trouvée, je vous offre pour terminer cette perle existentialiste tirée du « Sursis » :

 

    « Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, temporelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. L'ombre la prit, ses talons claquaient dans la rue Bonaparte ; toutes les vies humaines se fondirent dans l'ombre, le clapotement s'éteignit. »

  

   Outre que le style est superbe, existentialiste en diable, il dit qui-je-suis, il dit qui-vous-êtes, « soucieuse, mortelle, temporelle », disant la Vie il dit la Mort. Dans son bel essai de jeunesse « L’extase matérielle », JMG Le Clézio dit, à propos de sa Mère, image de l’Existence : « Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué. » Nul ne saurait mieux dire la Naissance comme Mort. Et, sans doute, la Mort comme Naissance. Å quoi ? Vers quelle direction ?  Nous ne percevons encore nullement l’amer qui pourrait en fixer le sens.

 

« That’s the Question »

 

   Å peine le brigadier a-t-il frappé les trois coups, que, déjà, le rideau se referme. Si la Beauté existe, elle ne surgit jamais que de cette tension constitutive, de ce lumineux intervalle, de ce feu !

 

 

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6 août 2022 6 06 /08 /août /2022 10:33
Une flèche au coeur

« Entre sel et ciel…

Plein soleil sur les salins…

Etang de Campignol… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

  

   Cette complainte, trois fois répétée, avec un émouvant pathos, c’était ceci qu’entendait Αρχικός (Archikós), tel était son nom qui signifiait « Initial ». Cela faisait en lui comme d’étranges ruisseaux qui nappaient son corps d’une brume tenace, cela serpentait en lui, cela envahissait tout son territoire intérieur, cela résonnait dans la conque de sa tête avec une sorte de clameur d’airain. Jamais il n’aurait pensé, depuis la pliure de son innocence, qu’une telle cantilène pût l’habiter d’une telle manière. Son chant, pareil à celui d’une voix d’enfant qui serait venue de très loin, il en sentait les ondes, les pulsations, il en percevait l’écho comme si la Montagne, la Mer, le Ciel et les Nuages, soudain pourvus de Langage, avaient proféré de tels mots du plus plein de leur Être, autrement dit du cœur de la Nature.

   C’était bien ceci : l’Arbre parlait, l’Herbe parlait, le Ruisseau parlait, la Pierre parlait. Certes, c’était une Parole étrange, un hymne dont nul n’eût pu anticiper la venue, dont nul n’eût pu retranscrire les notes sur une partition de musique.  C’était étonnant combien ce chant (c’était bien un chant en sa plus pure essence), semblait avoir valeur Universelle. Il semblait venir d’un Temps immémorial bien au-delà de la souvenance des Hommes. Il semblait venir d’un Espace au-delà de l’Espace. Il était tissé des irisations des plus belles Cosmologies, aux Mythologies il empruntait leur consistance de songes, aux Archétypes la puissance de leur feu, au Symbolisme leur superbe force imageante. Tout était Beau, tout était Plein qui venait de si loin. Tout était taillé à la dimension de l’Homme, mais d’un Homme Majuscule car la Beauté ne pouvait disparaître, car la Joie ne pouvait être entamée. Il fallait demeurer au plus Haut, tel l’oiseau des hautes altitudes, planer longuement, déployer ses ailes avec l’ombre portée glissant selon le pli des Vallées, selon les courbes des Dunes, selon l’éclat d’étain des Lagunes. Tant que le Vol durait, l’Espoir était permis et l’Homme demeurait en possession de son Essence, à savoir être Lumière, être Conscience.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Cependant qu’Αρχικός avançait, car la marche vers l’avant était son Destin le plus visible, le Poème Céleste (oui, tout beau Poème est empreint de pureté et de tragique), continuait à faire entendre son doux mais curieux bercement. Notre Voyageur percevait bien, entre les mots, sourdre quelque chose qui l’interrogeait, non une menace immédiate mais un genre de sourde inquiétude dont, en cet instant, il ne pouvait deviner la raison de sa présence. La marche d’Αρχικός était millénaire, elle se ressourçait à son propre progrès. Αρχικός avait connu tous les lieux, tous les temps. Αρχικός avait connu les Jardins suspendus de Babylone, leur verte luxuriance, les eaux d’azur de ses canaux. Αρχικός avait connu le grincement de la grande noria qui puisait l’eau de l’Euphrate, elle s’écoulait dans la large plaine des champs. Αρχικός avait connu les rizières en terrasses du Yunnan aux reflets d’émeraude. Αρχικός avait connu les hauts cèdres du Liban, leurs majestueuses ramures tutoyaient le ciel. Αρχικός avait connu l’océan de chlorophylle des canopées, leurs forêts odorantes d’ylang-ylang. Αρχικός avait connu les Montagnes de la Lune, les Ruwenzori avec leurs théories infinies de mousses, leurs grappes de lichen, les larges éventails de leurs fougères, les bruyères hautes comme des arbres. Αρχικός avait connu la large plaque d’eau couleur de bronze et de corail de l’imposant Nil. Αρχικός avait connu l’immense Lac Vânern, ses eaux bleu-de-givre, ses ilots plantés d’arbres. Αρχικός avait connu les ruissellements Pistache et Perroquet de ses rives semées d’herbe, recouvertes de végétation.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Alors que le chant, maintenant devenu aussi insistant qu’un rituel, aussi psalmodié qu’une antique incantation, continuait à faire ses allées et venues en un site dont il ne parvenait toujours pas à situer l’origine, Αρχικός devinait, depuis le plus clair de son intuition, que la Terre dont il était question était bien celle dont ses pieds foulaient le sol, dont il sentait que l’écho à lui renvoyé était l’ombre d’une douleur, le clair-obscur d’une souffrance. A mesure qu’il parcourait plus d’Espace et de Temps, il ressentait, à la manière d’un ténébreux présage, les signes qui lui étaient adressés car, oui, la Nature parlait en de bien étranges façons.

   Maintenant, devant lui, la couleur des choses avait changé. Le vert-Amande, le vert-Menthe avaient troqué leurs vêtures pour de bien plus sombres, dans le genre des Alezan, des Terre de Sienne. Ce qui, jusqu’alors, se donnait sous le visage de la brume, de la pluie, voici que tout ceci n’était plus qu’un lointain souvenir. L’eau l’avait cédé à la poussière. Le gras limon à la terre craquelée. Αρχικός n’avait guère à faire d’effort pour entendre, au fond des gorges asséchées des oasis, parmi les sillons accablés de chaleur, depuis l’échancrure des vallées où ne s’écoulait plus qu’un filet d’eau, pour entendre donc la longue et émouvante plainte de la glaise. La vérité était que la Terre était atteinte jusqu’en ses plus intimes profondeurs, qu’elle laissait voir, parfois, au centre même de son dénuement, ses vertèbres, ses astragales, ses palatins et atlas, si bien qu’elle eût pu passer, la Terre, pour un mannequin de ces salles d’anatomie que les apprentis-chirurgiens dissèquent à l’envi, s’amusant des clavicules et autres radius.

   Et, poursuivant sa longue marche, notre Explorateur ne manquait de s’interroger sur la nature de la métamorphose qui, sous ses yeux, ouvrait grand le livre de l’Histoire de la Terre. Oui, combien de pages étaient maintenant maculées, trouées, leurs signes biffés, leurs caractères plus qu’à demi effacés. Pendant qu’il réfléchissait au Sens des Choses, autrement dit au Sens du Monde, au Sens de l’Homme dans le Monde, à son propre Sens, la sombre cantilène avait cru en intensité, si bien qu’Αρχικός en était habité de la tête jusqu’aux pieds, son corps devenant une simple caisse de résonnance, en réalité une amplification de la Conscience Humaine, sa Voix, son Chant bien près de s’exténuer.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Scandant ce refrain sur le mode d’un possible remords, d’une faute à effacer, la Conscience Humaine (dont Αρχικός est le vivant emblème), se retrouve face à face avec elle-même, et ce face à face n’est rien de moins que la confrontation de l’Homme avec ses œuvres. A l’horizon de ses yeux, ceci : le Ciel est noir, pareil à l’aile du corbeau, le Ciel est nu, sans espoir, le Ciel est déserté de ce qui, depuis toujours, lui a confié son Essence, cette belle Lumière qui semble avoir reflué au fin fond du cosmos. Autre nom pour la Raison et l’exercice de la lucidité qui devrait être son reflet, toujours. La Terre, mais est-ce encore la Terre, cette croûte de limon et de sel, crevassée à perte de vue, avec l’étrange dessin de ses lézardes, la nuit de ses fentes, la pullulation du Rien ? Terre de néant et d’abortive venue. Terre sacrificielle, elle ne connaît même plus la main qui l’a violentée, l’a réduite à merci.

   Terre condamnée à n’être plus que l’ombre d’elle-même, à peine une prose, le poème s’est exilé. Terre de douleur. Terre affligée. « Pachamama » crucifiée. Plus besoin, pour les Humains, de se mettre à genoux, de faire des offrandes à la « boca » (la bouche), à lui destiner céréales, feuilles de coca, une rasade de « chicha ». « J’ai planté une flèche au coeur de la Pachamama », chantent les Incas en cœur et leur cœur pleure de pleurer, autrement dit leur pleur est absolu et leurs larmes sèchent avant que d’être versées. Ce pieu, cette pointe de flèche plantés dans le derme de la Terre, ceci est la plus haute trahison que la Conscience Humaine n’ait jamais pu imaginer, un genre d’auto-mutilation, une manière de seppuku.

    On est l’Humanité. On s’assoit sur le tatami du Monde, jambes croisées, l’on a vêtu son kimono blanc. On se saisit de son sabre court, le wakizashi, d’un geste rapide, décidé - plus rien n’existe que la désolation -, on plante le wakizashi dans l’abdomen, dans la partie gauche, celle qui est censée représenter la Conscience. Plus de Conscience, on biffe sur le Grand Livre de l’Existence, toute trace qui porterait témoignage du Grand Paradoxe Humain, de son Aporie constitutive. On embrasse le Néant, lui, au moins, n’a nulle Terre Promise, lui, au moins, nous reçoit comme l’un des siens. Et voici, le Grand Voyage d’Αρχικός, l’Initial, se termine. L’Initial a succombé sous les coups du Final. Morale de l’histoire :

 

Depuis toujours

Sans détours

l’Homme se sait Mortel

Ceci est sans appel

C’est dans sa Nature

Oui, dans sa Nature

Alors il n’a cure

Oui, il n’a cure

De détruire la Nature,

 Oui, la Nature

Ce qu’il devrait aimer

Il le foule aux pieds

Ce qui lui donne la Vie

Il le sacrifie

 

« J’ai planté une flèche

au coeur de la Terre »

 

Qui la retirera la flèche

Qui la soignera la Terre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 07:33
Sous l’aile blanche du nuage

« Entre sel et ciel…

À contre jour…

La Vieille Nouvelle … »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Sous l’aile blanche du nuage », ainsi débute le jour nouveau au prix d’une aimable métaphore. Sans doute convient-il d’y voir nombre de motivations inconscientes : s’abriter des coups de dague de la lumière, se protéger des ardeurs solaires, mettre son âme au repos en quelque coin d’ombre fraîche, rassurante, pareil au sourire d’une Mère. Oui, nous sommes, que nous le voulions ou non, des êtres de fragile constitution, en même temps que des êtres aux désirs insatiables dont nous refusons qu’ils ne soient comblés. Nous voulons tirer le vin jusqu’à la lie, le sentir cascader en nos gorges brûlantes, le dérober à quiconque voudrait nous en ôter la subtile ambroisie. Car le Monde est vaste, certes, et chacun veut y trouver sa place, y creuser son terrier, s’y sentir à l’aise en somme et ne le partager qu’à la condition expresse que son propre site soit sauvegardé, qu’on en demeure l’hôte privilégié. Mais ces considérations ne sont que de byzantines remarques et nous avons mieux à faire que d’attribuer ici quelque mérite, là quelque vice qui nous clouerait au pilori.

   Nous cherchons donc la protection du nuage, nous sollicitons sa touche d’écume. Partout le monde est en guerre, partout le monde brûle, les maladies courent et nous essayons, tant bien que mal, de « passer entre les gouttes ». Cette seconde métaphore est bien plus efficace que la première, d’autant plus que les gouttes étant absentes, nous n’avons nulle difficulté à nous en protéger. Mais avons-nous assez réfléchi aux mérites et aux inconvénients de notre nature ? Mais avons-nous suffisamment interrogé les motifs inapparents qui guident notre conduite, orientent l‘aiguille de notre boussole selon toutes les directions de la Rose des Vents ?

 

 

Sous l’aile blanche du nuage

   Non seulement la Rose des Vents est belle, au motif de sa représentation cosmologique, elle fait signe vers tous les orients de l’Univers, mais elle contient en soi la totalité de ces merveilleux vents qu’il convient de nommer afin de les mieux connaître. Imaginez, un instant, le fameux « Homme de Vitruve » de Léonard de Vinci, placé au centre de cette étoile, imaginez les rayons comme autant de positions que pourraient occuper ses bras et ses jambes, imaginez enfin que les membres, bien plutôt que d’être de simples composantes organiques, soient en réalité des projections somatiques de qualités psychiques. Ainsi, tout Homme, occupant symboliquement la totalité des horizons des Vents, serait-il, tour à tour, Tramontane en son caractère froid et violent, puis Grec en sa pluvieuse climatique, puis Levant en sa plus étonnante douceur, puis Sirocco avec ses lames chaudes, puis Ponant avec toute la grâce qu’on lui connaît.

   Ainsi, cette troisième métaphore de la Rose des Vents, avec ses prouesses, ses contrariétés, ses vives sautes d’humeur nous place-t-elle, jointe aux deux autres, au plein du paradoxe humain. Autrement dit, l’Homme en tant qu’Homme-coïncidant-avec-lui-même, puis l’Homme -et-demi, puis l’Homme moins-le-quart et parfois même l’Homme s’absentant-de-lui-même, les exemples sont légion en nos contemporaines latitudes. L’Homme est toujours pure transitivité, glissement en soi, puis hors de soi, constant réaménagement de sa pâte existentielle (voir Sartre), entité si proche de l’Absurde (voir Camus), athée pluriforme (voir Nietzsche), simple image de soi (voir Schopenhauer), fétu de paille placé sous le régime de l’angoisse (voir Kierkegaard), Esprit au plus haut (voir Hegel), cible d’une cruelle ironie (voir Kundera), laissé pour compte au pied de quelque transcendance (voir Beckett). L’Homme, « l’absent de toute communauté » (pour parodier Mallarmé), l’Homme halluciné, en quelque sorte, est bien cet Absolu Relatif qui se sublime dans toutes les exaltations, les enthousiasmes, les passions, mais aussi celui qui s’abîme dans le piège toujours ouvert des apories. L’Homme est sa propre proie, il se manduque, se phagocyte à mesure qu’il croît et, de cette manière aussi illisible que perverse, anticipe-t-il tragiquement, chaque heure qui passe, sa propre et incontournable finitude.

   En une écriture déjà ancienne, j’avais utilisé le terme archaïque de « saisonnement » aux fins de porter au jour cette instabilité constitutionnelle de l’Homme, elle tisse son Essence d’une manière bien plus serrée que nous ne pourrions le penser. L’Homme est donc un Saisonnier, tantôt paré des grâces printanières, tantôt des outrances estivales, tantôt des langueurs automnales, tantôt des rigueurs hivernales. Sans doute sommes-nous affectés par les saisons qui passent, par les variations climatiques, le régime des vents et des pluies, les gelées et les canicules bien plus que nous ne voudrions le reconnaître. Participant à et de la Nature, il nous est impossible de nous en exonérer puisque, aussi bien, nous en sommes un fragment, une parcelle jamais vraiment détachée de notre Terre Nourricière. Sans doute aujourd’hui, en cette époque sevrée de tout romantisme, cette expression de « Terre Nourricière » prête-t-elle à sourire. « Rira bien qui rira le dernier ! » Le Romantisme est fondement de la Littérature, la Littérature l’une des plus belles conquêtes de l’Homme. Qui s’immerge adéquatement en la Littérature, sans réserve, se trouve immédiatement au plus haut car la Littérature est le Sens fait mots, le Sens fait textes. Ceux qui la pratiquent avec la prudence et l’intérêt qui conviennent me comprendront sans qu’il me soit nécessaire de « démontrer » plus avant, tant il est vrai que, plutôt que de se « démontrer », cette dernière se « montre » et se donne pour évidente aux yeux de qui sait voir.

   Mais revenons à l’image que nous n’avions nullement quittée, elle flottait simplement, à titre de métaphore, à l’orée de notre méditation. « Sous l’aile blanche du nuage », le ciel est gris, comme perdu dans sa propre immensité. De basses collines limitent l’horizon. Puis, plus près de nous, la nappe d’eau brillante, ruisselante de l’Étang, la lumière y joue selon golfes clairs et échancrures d’ombre. Puis, à nos pieds, la frange noire de la plage, elle est identique à des tréteaux sur lesquels serait posée la scène lacustre, un miroir reflétant l’inquiétude du ciel, sa longue dérive bien au-delà des yeux des Hommes. Une chose, cependant, n’a nullement été nommée, ce milieu de l’image où convergent les regards. Une antique Tour à Signaux, un genre de sémaphore désormais éteint, plus aucun feu n’en signale la présence. Autrefois c’était une balise lacustre, un feu appelant d’autres feux tout au long de la côte. Autrement dit un Amer, un Repère, une Balise, que sais-je encore. Il me semble que cette Tour, en partie détruite, est le vestige d’un temps où les hommes s’envoyaient des signaux, afin de correspondre, de communiquer et de possiblement s’abriter « sous l’aile blanche du nuage ». Toujours l’Homme a eu besoin de protection, une anse, une baie, une crique, une langue de sable où se réfugier le temps qu’une menace disparaisse et que le port puisse être rejoint sans dommages, la famille retrouvée, la chaleur du foyer rassemblée.

   Ce qui, aujourd’hui, menace le plus l’Homme, son hubris dont il fait claquer l’oriflamme à tous les vents. Inconscience que ceci. Si le Ponant est caresse, le Levant intime douceur, Tramontane est acide, Sirocco est intense chaleur et rien n’est moins évident que de s’extraire de la puissance des Vents, de ne nullement succomber à la violence, parfois, de leurs assauts. Dans la figure multiple des événements mondiaux, dans le visage tragique que, la plupart du temps, ils nous tendent, nous avons grand besoin de faire halte, de nous mettre au repos, de gagner cette paix qui devient aussi impalpable qu’un nuage de soie au large de l’eau. Nous avons besoin d’un suspens. Nous avons besoin d’observer notre image dans le miroir, non à la manière d’un complaisant solipsisme, seulement pour apercevoir notre dimension d’Homme, y puiser ce Sens que Nuage, Amer, Sémaphore nous donnent avec générosité et simplicité.

   Nous devons ralentir la roue du Temps, y faire rayonner la beauté d’une sagesse. Oui, de sagesse nous avons besoin, tout comme nous avons besoin d’air au contact de notre peau, d’eau pour la ressourcer, de terre pour lui donner un appui, de feu pour en réchauffer le délicat épiderme. Tous ces éléments sont en nous, non seulement de manière virtuelle, mais bien réelle, mais bien incarnée. En résumé, nous avons à retrouver le chemin de l’Amour. De Soi, de l’Autre, de la Nature, ceci est une seule et même chose. Ceci, chacun le sait et l’oublie parfois. Le monde est ouvert qui nous attend.

 

 

 

  

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2 août 2022 2 02 /08 /août /2022 08:39
Tout, parfois, est si loin !

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Tout est parfois si loin. Tout est parfois si flou, si dédoublé, si évanescent à l’horizon des yeux. Pourtant mes yeux sont sains, ma pupille aiguisée, ce qui veut dire ma conscience lucide. Combien j’aurais mieux aimé être affligé d’un cruel strabisme, atteint d’une myopie, réduit à ne voir le réel que décalé, incertain, au prix d’un astigmatisme. Mais non, je VOIS et je vois d’autant mieux que je m’interroge. Paradoxalement, ma bonne santé visuelle, (métaphore de la conscience de l’ouverture au Monde, bien sûr), bien plutôt que de proclamer un mince bonheur, ne fait que m’affliger et me reconduire dans de bien sombres et étroites ornières. Je sais que je parle à une image, à des coups de brosse grossièrement posés sur la toile, que votre degré de réel ne saurait l’être qu’à la simple fantaisie de mon imaginaire, que je peux vous faire varier à mon gré, tantôt vous voir comme une Coquette qu’un subit mal à l’âme inclinerait vers quelque mélancolie, tantôt comme une Femme libre d’elle, fière, indépendante, assurée de Soi, une manière d’Idole de platine dont rien, ni personne, ne pourraient altérer la souveraine présence, le coefficient de durabilité. Une détermination à toute épreuve, un chemin accompli sans le moindre faux-pas, l’aboutissement d’une inflexible volonté. Vous apercevant ainsi, en cette dernière posture, vous m’apparaissez telles ces splendides Sirènes taillées dans l’ébène, qui figurent à la proue des goélettes, creusent l’air de leur arrogante poitrine, impriment dans la texture du monde leur altière et inimitable présence. Après ceci, nulle parole ne serait à prononcer, le dernier mot de l’histoire aurait été dit.

   Tout est parfois si loin. Oui, je dis à nouveau ceci, à la manière d’une antienne, d’un refrain hors du temps, d’une complainte qui viendrait de quelque océanique abysse. Car, voyez-vous, j’ai beaucoup parlé de Vous et cependant, je n’ai parlé que de moi. Votre certitude divinement affichée, cette lumière brillante, cette aura étincelante, le roc que vous êtes projettent sur ma pâle figure des rayons verts pareils à ceux de quelque « Outre-Tombe », des rayons mortels, si vous préférez. Ma Mort à venir s’abrite sous l’irradiation de votre Vie. Entière, sublime, un genre de diamant troue la nuit de ses angles vifs, de ses arêtes acérées. Une Clarté surgit qui, aussitôt, sécrète une Ombre. Un Jour se lève qu’abolit bientôt une Nuit. Le savez-vous, je suis un être des Ténèbres, une simple cendre au sein d’un foyer exténué, un brandon éteint sur lequel nul vent ne viendrait rallumer l’étincelle. Pensez-vous que je m’en alarme ? Que des sanglots étreignent ma voix ? Que des remords font à ma chair d’invisibles mais pénétrantes morsures ? Que la faible esquisse que je destine, simple murmure au Monde, me place pour toujours, au trépas ? Si vous pensez ceci, vous êtes dans l’erreur la plus totale au seul motif que vous pensez la tristesse négative, la joie riante, les sourires pleins des faveurs des dieux qui sont au Ciel et se réjouissent de nous voir si naïfs et si comblés à la fois.

   Mais que je vous dise l’amplitude de mon bonheur à figurer sur cette belle Scène de la Métaphysique, avec ses clowns tristes, ses baladins lunaires, ses camelots de pacotille, ses personnages de carton-pâte tout droit sortis de la commedia dell’arte. Je suis comme dans le trou du Souffleur, je suis l’avant-Parole du Monde et de ses mannequins de cire, de ses hérauts de pantomime. Rien que de les voir s’agiter en tous sens, rien que de percevoir leur marche de guingois, rien que de surprendre leur fausseté et croyez bien que ma félicité est entière, que mon esprit se dilate au rythme de leurs entrechats, à la cadence de leurs faux-semblants, à la mesure de la gigue endiablée de leurs duperies. Vous la savez cette existence faite de gants retournés, on ne voit guère que leurs coutures, vous la savez cette hypocrisie, on ne voit que ses bulles qui crèvent à la surface de l’étang, le limon est plus bas, qui est trouble, qui se dissimule sous des airs patelins. Apercevriez-vous meilleur spectacle que celui qui consiste, pour un Voyeur (je me régale en ce rôle si audacieux), à viser le Monde, à y ôter les masques de ses Figurants, à porter au jour la quadrature ouverte du Vice, alors que la Vertu, de modeste venue, se dissimule et rougit de se dissimuler, de se confondre avec les lisières, de ne faire face qu’avec parcimonie, entre deux fautes, entre deux supercheries ? Savez-vous le plaisir qu’est le regard droit, mais aussi, paradoxalement, la douleur qu’il porte en son effronterie ? Car oser toiser la Vérité est toujours se confronter à l’ombre portée du Mal et l’on en aperçoit, sur la taie de son visage, les stigmates à jamais.

   Mais sans doute vous interrogerez-vous sur la pertinence de mes inquiétudes, de mes interrogations qui lui sont coalescentes. Certes, vous avez bien perçu que ma lancinante comptine Tout est parfois si loin, avec sa mesure tel un réel danger, n’est nullement danger pour les Autres, les Pantins de la commedia dell’arte, ils sont trop habitués à leurs pitreries, ils s’en distraient, ils s’en réjouissent et, sans doute même, en jouissent de toute la densité de leur chair frémissante.  Non, ce refrain Tout est parfois si loin, loin de désigner les Autres, leur effet d’irréel, parfois, est bien mon réel à moi, autrement dit cette épine, ce buisson arrimés au plein de ma poitrine, ils y font leurs ravages tout en douceur, « lentement et sûrement ». Ce si loin ne dit nullement le lointain de quelque espace, le lointain de mes Commensaux, il dit le lointain en moi, je veux simplement dire, en une formule sans doute malhabile, mais suffisamment éclairante, l’éloignement qui existe de mon JE à mon MOI. Comme une division, une ligne de fracture, un clivage entre deux sédiments tectoniques. Oui, je sais, vous m’identifierez, aussitôt, à quelque schizophrène en mal de Soi, sur une orbite éloignée des Autres, ces Étranges Galaxies, plus on s’en rapproche, plus elles sont mystérieuses, énigmatiques, une distance infranchissable se lève, pareille à une nuée d’orage.

   Vraisemblablement, argumenterez-vous que je ne fais que jouer avec les mots, me plaire à des tours de passe-passe. Vous penserez l’identité de JE et de MOI. Mais de quel droit émettrez-vous cette fallacieuse hypothèse ? JE n’est jamais identique qu’à JE. MOI n’est jamais identique qu’à MOI. Sinon, à quoi serviraient donc les nuances du Langage, les réalités lexicales s’illustrant sur l’axe paradigmatique ? Si le JE était MOI, nous le nommerions MOI. Si le MOI était JE, nous le nommerions JE. Vous voyez bien que nous prenons des libertés avec les mots, nous leur infligeons des torsions, nous les faisons plier sous le fer de notre volonté. Aucun mot n’est l’équivalent de quelque synonyme que ce soit et tout synonyme est déjà une aberration, un règlement en « monnaie de singe ». Tout synonyme s’écarte d’une vérité initiale, originaire. Tout synonyme est, par nature, approximation, sinon mensonge. La coexistence, en SOI, de JE et de MOI, ceci veut seulement indiquer, certes d’une manière lexicale qui n’est nullement la totalité du Sens, son prologue simplement, ceci veut indiquer la distance, l’altérité, la non-correspondance terme à terme. Ainsi, la « belle » formule solipsiste « MOI, JE » à l’initiale d’un énoncé ne saurait trouver de substitution dans les formules franchement aporétiques qui se donneraient sous le « MOI, MOI » ou le « JE, JE ». Vous apercevez bien ici que le système logique trouve sa limite et, bien plus, sa contradiction. Å l’évidence, il existe un décalage, un écart, une manière de dissonance entre « JE » et « MOI ». Dans les énonciations canoniques, « JE » précède toujours « MOI ». Exemple : « JE vais en ville », mais « Attends-MOI ». Le JE a la prééminence sur le MOI. Le JE est mélioratif, le MOI est dépréciatif. Le JE est l’index de l’identité. Le MOI est purement égoïque. Voici pourquoi aucune substitution n’est possible de JE à MOI, de MOI à JE. Ce qu’indique clairement cet insubstituable, c’est moins une différence langagière, qu’une différence ontologique. Nous sommes, pour notre vie durant, marqués au fer d’un insurmontable paradoxe. Toujours, nous sommes le point d’équilibre, ou plutôt de déséquilibre, entre deux principes opposés :

 

Entre le Masculin et le Féminin

L’Ombre et la Lumière

Le Jour et la Nuit

Le Bien et le Mal

Le Vice et la Vertu

Le Blanc et le Noir

L’Amour et la Haine

La Guerre et la Paix

La Vie et la Mort

Entre le JE et le MOI

 

    Tout est parfois si loin, cette assertion répétée à la manière d’un leitmotiv, voulait signifier cet intervalle qui, parfois, se creuse en Moi, à la manière d’une lézarde. Alors, je ne sais plus vraiment si je suis un « JE », si je suis un « MOI », peut-être même un tout AUTRE que Moi, une simple entité chevauchant la césure entre « JE » et « MOI ». Si je bats la chamade de l’Un à l’Autre. Si je ne suis jamais que ce Mouvement de Balancier ou bien si je ne suis que « cette heure arrêtée au cadran de l’horloge », sans en avoir bien conscience, manière d’Ophélie flottant entre deux eaux, entre le songe et le réel, ou bien entre deux songes, si j’existe vraiment. Et alors commence au sein même du chaudron de ma tête cet étrange sabbat où j’enfourche mon balai, ne sachant si je suis encore Moi, le balai, la Sorcière, le pandémonium lui-même. Mais, Vous la Lointaine qui figurez sur le blanc de la toile, Vous la Rêveuse dont le visage oblique appuyé méditativement sur votre main, Vous à la chevelure noire à la Garçonne (l’ambiguïté qui perce !), Vous au visage à la teinte d’olive (une préfiguration de l’au-delà ?), Vous aux bras nus, Vous cintrée dans le mince fourreau d’une tunique grise, Vous l’Irréelle Présence, voici que je vous ai accordé Identité, Lieu et Temps, l’instant d’une brève méditation. A ce seul effet de l’énonciation, vous aurez existé, tout comme l’arbre existe, le nuage, tout comme JE, tout comme MOI, car si nous sommes c’est bien à être des ÊTRES DE LANGAGE. C’est parce que je vous ai nommée que vous êtes sortie d’une léthargie qui aurait pu être éternelle. C’est, identiquement, parce que j’ai été nommé jadis, que je me suis nommé « JE », « MOI », que l’être s’est présenté en qui-je-suis avec son coefficient d’évidente réalité. Parmi tous les cogitos du monde qui émettent des hypothèses hasardeuses, croyez-le bien, L’Attentive, un seul se donne comme vrai, que nous devrions écrire en lettres d’or à la cimaise de nos fronts insouciants mais, parfois, semés d’inquiétude :

 

« JE PARLE, J’EXISTE »

 

   Toute autre énonciation n’est que « miroir aux alouettes ». C’est parce que le Langage seul est capable de nommer l’ensemble du Réel, qu’il le fait apparaître et le fonde telles nos plus sûres assises. Parle donc, la Muette, tu seras. Sinon, je parlerai à ta place, belle peinture, ce qui reviendra au même. Toute Parole est identique à toute autre. Å condition, cependant, qu’elle soit proférée en Vérité.  Sans doute faut-il en conclure que toute Parole n’est portée à elle-même qu’au mérite de son dire. Oui, sans doute, au mérite de son dire.

 

 

 

 

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