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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 15:47
Notre souffle : poème du monde

Nous sommes au-dedans de nous et pourtant, déjà, nous sentons combien notre frontière de peau est fragile. C’est comme une mince vibration, une à peine coïncidence de la lumière avec ce que nous sommes et qui, toujours, tarde à proférer. La parole est retenue dans les mailles serrées du rêve. Nous en sentons encore les battements pareils à une eau claire. C’est toujours ainsi, sortir de sa nuit, traverser la mince pellicule de l’aube, imprimer ses premiers pas sur la courbure des choses et nous sommes en attente. Jamais nous ne savons de quoi. C’est un suspens du temps, un repli de l’espace jusqu’en sa plus infime parution. Tout autour le monde s’agite, les trajets se font multiples, les bruits sortent de leur cocon et, bientôt, l’arche du ciel sera le témoin de l’immense clameur des hommes. Partout des parcours sidérés d’eux-mêmes, partout des confluences de hasards, partout des remuements qui, encore, ne sauraient recevoir de nom. La vie est lente à se former, les métamorphoses sont recueillies avant que ne s’éveille l’imaginal, que ne surgisse le Sphinx coloré venant dire la multiple beauté de ce qui vient à nous et dont notre distraction s’absente. Pourtant, tout cela, cette disposition des phénomènes à faire existence, cette libre participation de la nature sur le bord de son déploiement, nous en devinons l’urgence, nous en souhaitons la survenue parmi les égarements des Vivants.

  Alors, nous prenons du recul, alors nous consentons à ouvrir notre regard, une simple fente d’abord, un clignement de l’âme, un fin tropisme de la conscience, puis l’éclaircie dont nous attendons qu’elle soit une révélation, la survenue d’un possible fondement à partir duquel édifier un sens, installer une clairière alors que, tout autour, la forêt dense du néant parle son langage incompréhensible. Mais quelle est donc cette forme qui semble venue de nulle part, tellement le flou qui l’environne apparaît comme le mystère lui-même ? Adossée à la nuit, avec, partout, des jeux de clair-obscur, des presqu’îles d’ombre, des plages de lumière grise. Percevoir, interpréter, donner un contenu à ce qui vient à notre encontre, nous ne le voulons pas vraiment. Nous préférons cette demi-mutité, ce murmure des choses, ce susurrement faisant son bruit d’abeille. Car c’est bien d’un miel dont il s’agit, d’un nectar qui fait couler sa gemme entre ce qui est autre, que nous ne connaissons pas, et nous-mêmes, que nous connaissons à peine. C’est dans cette marge d’incertitude, dans ce corridor d’indicible que se dissimulent les joies et les peines, les promesses et les refus.

   Consentirions-nous à nommer et, déjà, la feuillaison imaginaire chuterait et déjà nous serions dans une dure réalité, dans une vraisemblance aux fragments immobiles, une nécessité pareille aux ornières tracées dans une glaise étroite.

 

Il faut le silence,

 il faut le retrait,

il faut le rebord du monde.

 

   C’est là, depuis la réserve qui habite notre demeure onirique, que tout prend forme et rebondit sur l’arcature du jour. C’est parce que nous sommes nuit, recueil ombreux, immédiate ténèbre que nous pouvons rester éveillés au surgissement du langageCar tout parle autour de nous : la dimension céleste, la fuite de l’eau dans les failles du limon, le feu solaire, le sourire de l’enfant, le tremblement de la luciole, le frimas sur les nervures des feuilles, l’haleine chaude de l’harmattan, la page du livre, le sourire aperçu et qui, déjà, n’est plus que vague esquisse, promesse de réminiscence. 

   Tout parle, nous parlons aussi, continûment, et notre parole recouvre souvent ce que nous devrions entendre. Tout parle et nous regardons ce corps de femme en tant que corps de femme. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes tellement liés aux choses que nous en acceptons, par avance, la moindre démonstration. Mais le monde ne s’annonce pas à nous sur le mode de l’exactitude, de la géométrie et notre raison nous abuse le plus souvent. Reculons un peu, juste le temps que les choses consentent à se dévêtir de leurs habituels atours et, bientôt, nous serons livrés au jeu infini des métaphores, à leur amplitude inventive, à leur inépuisable capacité de ressourcement.

  Cette femme est jour s’imprimant sur un fond nocturne ; cette femme est étoile surgissant du chaos primordial, elle est cosmos, ce miroir dans lequel se reflète le mystère des choses ; elle est douce colline où coule la lumière lunaire ; elle est harpe sur laquelle jouer tous les harmoniques de la joie ; elle est poème, parfois tragique et, alors, nous prenons conscience de notre condition mortelle, et alors nous passons comme le vent du matin, avec des brumes accrochées à nos ailes en forme de finitude ; elle est amphore aux flancs disponibles, là où s’épanouit la promesse d’avenir ; elle est recueil des mains dessinant le contour d’une offrande ; elle est corne d’abondance, cette merveilleuse conque ouverte à l’imaginaire et nous devenons, la regardant, cette graine ombilicale en attente de germination, d’ouverture ; elle est symbole d’où naît le fruit dont nous ferons notre nourriture terrestre, celle de notre esprit fécond, celle déployant la chair de notre âme, celle nous disant notre essence intime en même temps que se révélera la plénitude d’être-au-monde parmi les multiples déclinaisons de la beauté.

    Cela, il ne tient qu’à nous de le porter à l’incandescence, de le faire vibrer à chaque respiration, à chaque inspiration. 

 

Notre souffle est poème du monde ;

notre chair recueil de toutes les significations,

notre peau le subjectile sur lequel

viennent se déposer

les couleurs de l’art.

 

   Tout est question de regard. L’univers qui nous entoure n’est jamais fixé de telle manière qu’il soit seulement ceci, qu’il soit seulement cela.

 

C’est nous qui configurons le monde

 à l’aune de nos affinités,

c’est nous qui connaissons

depuis la singularité qui est la nôtre,

c’est nous qui donnons lieu, espace, temps

à ce qui vient nous visiter et que, souvent,

nous délaissons avant même de l’avoir saisi !

 

 

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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 16:54
Là où le désir s'abîme

 

Photography. Life - Rodney Smith

 

***

 

"Ce qui supplée au rapport sexuel,

c'est précisément l'amour."

                          

 Jacque Lacan

 

*

 

    Incontestablement cette image est belle. Mais se demande-t-on pourquoi elle l'est ? Sans doute pour des motifs esthétiques, mais aussi, pour sa valeur symbolique et, oserons-nous dire, allégorique. Car sa sémantique fait immédiatement signe vers une éthique dont nous ne saurions faire l'économie sauf à nous exonérer du sujet qui l'anime. Bien évidemment, chacun aura compris qu'il s'agit de l'amour, de son prélude, de son mince pas de deux avant que ne s'inscrive l'événement existentiel par excellence. Mais encore, utilisant le prédicat ‘d'existence’, nous nous situons dans une manière d'euphémisation de cela qui voudrait faire phénomène et nous amener, d'emblée, à forer la peau des apparences afin que quelque chose tel qu'une vérité puisse apparaître. Le terme ‘d'ontologie’ conviendrait mieux car c'est bien de l'être dont il s'agit, à savoir d'une essentialité prenant place entre deux Vivants dans un instant déterminé, nullement reproductible.

   Les hypothétiques Amants, de part et d'autre de la vitre, se livrent à une mince dramaturgie au sein de laquelle le regard est omniprésent, focalisant la pluralité des significations qui pourraient avoir lieu. Or le regard étant un autre mot pour la conscience, nous sentons bien que nous sommes entrés dans un espace tellement unique que, dès lors, il ne nous sera plus possible de rétrocéder vers un site purement immanent, circonscrit à quelque banalité, à une vision ordinaire des choses. La photographie nous invite à nous polariser sur ce qui, habituellement, nous échappe, cet invisible glissant toujours entre nos doigts à la manière du filet d'eau.

   Mais observons cette vitre. Elle n'est pas seulement une aire de cristal, une mince pellicule délimitant les multiples façons d'habiter le monde. Elle n'est pas une frontière entre un dedans et un dehors, un imaginaire et une réalité. Elle nous dit, en langage abstrait, certes éphémère, la nécessité de bien comprendre ‘l'Amour Majuscule’, cette sorte ‘d'Absolu’ dont nos sens sont constamment alertés à défaut d'en saisir les fondements. Elle le dit, installant une césure entre deux êtres, césure qu'ils auront ou non à transgresser, leurs destins, alors, s'écrivant de telle ou de telle manière. A partir de ceci, il nous faut consentir à percevoir les choses selon une architecture phénoménologique s'essayant à décrypter l'indicible en réserve dans toute manifestation, à condition qu'on veuille bien se disposer à comprendre, c'est-à-dire à avoir, avec l'exister, une explication suffisante.

   Mais revenons à ce dont l'image est porteuse : les possibles Amants, de part et d'autre de la mince cloison de verre semblent se livrer à une quête optique, sans plus. Un suspens s'installe qui durera le temps de la mince ‘tâche herméneutique’ que nous sommes fixés. Nous sentons que les protagonistes sont en-deçà de ce qui, peut-être, aura lieu, dont eux-mêmes, vraisemblablement, ne sont pas encore suffisamment alertés. Ou bien la confrontation demeurera celle d'une simple application du regard à dévisager l'autre, ou bien les Voyeurs deviendront amants. Ici, nous sentons bien que se creuse un abysse dont nous avons bien du mal à saisir la nature. Eh bien, il ne nous reste plus alors qu'à théoriser (à ‘contempler’, étymologiquement parlant) et à dégager quelques lignes de force à partir desquelles tirer une perception de ce qui, à peine, s'esquisse. Disons simplement que, des Voyeurs aux Amants, la distance est identique à celle qui sépare l'objet d'une contemplation à l'usage même de cet objet. D'un côté une réalité hallucinée, de l'autre sa mise en acte, sa réalisation et, déjà, après l'atteinte de son point d'acmé, le saut dans l'ultime, puis l'occlusion de cela qui avait été ouvert. Dès lors, comment ne pas réduire le propos à ‘l'Amour Majuscule’ (une manière ‘d'Absolu’, disions-nous) se confrontant à l'amour minuscule (toujours trouvant son épilogue dans l'accomplissement d'un acte).

   Dans la photographie qui nous est proposée, la vitre joue un rôle essentiel en tant que condition de possibilité de ce qui pourrait advenir. Ou bien le désir des Amants s'y abîme dans une tension non résolue, ou bien ce désir s'actualise et devient événement existentiel. Nous percevons bien, quoiqu’intuitivement, l'importante différence de nature au fondement des deux situations. Alors il convient, certainement, de prendre symboliquement la place des deux existences qui se font face. D'emblée nous réintégrons notre urgence à vivre, à éprouver dans la brièveté, cet ‘instant d'éternité’ dont, autrement nous ne serions guère assurés. D'abord nous sommes Homme, nous sommes Femme et le désir coruscant est là, qui fait notre siège, lance à l'intérieur de nos édifices de chair ses meutes de scories, ses longues flammes blanches, ses bombes ignées et alors, nous nous soumettons, sinon à notre destin, du moins à notre condition mortelle. Nous voulons fêter Eros afin que Thanatos reflue vers quelque antre chtonien, ténébreux, cerné de néant. Nous choisissons d'exister à défaut d'être. Nous choisissons d'offrir à nos mains fébriles la pulpe immédiate du sens, à nos yeux hagards la certitude de l'épiphanie soudain hautement disponible, à l'égarement de nos sens la plénitude de l'étreinte.

   A cela, être situés dans notre repaire anthropologique, nous ne pouvons bien évidemment nous soustraire. Sans doute la fête charnelle aura-t-elle lieu, le déchaînement dionysiaque convoqué, l'aventure sensuelle portée à son incandescence. Homme, Femme, nous ne pouvons nous assumer que dans la quadrature de chair et de sang qui nous a été assignée. Mais ceci ne nous ôte pour autant la capacité de nous envisager selon quantité de silhouettes dont nous aurions pu nous revêtir. Le refuge dans l'acte d'amour sonne comme un retour à la cavité amniotique primordiale : une nostalgie de notre cosmogonie originelle. Ceci signe une progression horizontale au bout de laquelle se trouve toute immanence, toute quête de concrétude, toute aspiration à nous invaginer dans la compacité du réel.

   La contemplation de ‘l'Amour Majuscule’ emprunte, quant à elle, la rigueur d'une exigeante ascension verticale, transcendant tous les objets qu'elle croise, qui sont étrangers à cette quête. Un pur platonisme. Donc, si nous mettons en relation le désir accompli et le désir halluciné, nous pouvons faire l'hypothèse que le premier, pour user de termes platoniciens, réalise une dialectique descendante, en direction des "beautés d'ici-bas", alors que le second, parvenu à la nécessité de Principe, en décrit la dialectique ascendante, donc la Beauté parfaite, donc ‘l'Amour Absolu’. Nul doute que nous soyons des ‘chercheurs d'Absolu’, mais d'abord, nous sommes Homme, Femme, objets de chair et, chacun de nos pas hypostasie cet absolu pour nous porter au-devant de ce qui s'offrande avec autant de bonheur et qui se nomme, tout simplement ‘amour’. La minuscule porte toujours, en quelques uns de ses plis, la Majuscule. De cela il faut être pénétré afin de nous exiler au-delà de nous-mêmes dans la contrée des mirages infinis, là où se déploie la vaste symphonie des choses.

   Et, maintenant, il est temps de reprendre la belle citation de Jacques Lacan, placée à l'incipit de cet article :

"Ce qui supplée au rapport sexuel, c'est précisément l'amour."

   regrettant seulement que L'Amour n'ait été orthographié avec une Majuscule. Sans doute un merveilleux lapsus de psychanalyste !

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6 juillet 2021 2 06 /07 /juillet /2021 16:50
Moins de Corps, Plus de Présence

Photographie : Roy De Cavara

*

    Pourquoi une telle image retient-elle notre attention ? Pourtant rien de plus banal que cette manière de nature morte géométrique, abstraite, placée sous le signe du clair-obscur et qui, aussitôt, pourrait nous conduire vers les toiles de Rembrandt. Mais après ?

  Sans doute convient-il, lorsqu'une question menace d'être irrésolue, d'en faire le tour, c'est-à-dire de la décrire. Cliniquement, afin d'éviter d'y amener, dans un premier temps, quelque chose qui lui serait étranger. Sur le rectangle cendré de la table, vers l'arrière, se dressent les habituels objets destinés au repas : bouteilles, poivrier, salière, serviette pliée, verre, assiettes. A droite, un veston posé sur le dossier d'une chaise. Tout autre contexte qui pourrait faire phénomène est noyé dans une ombre dense. Rhétorique nette, exacte, à la limite d'une figuration subliminale. Nous sommes confrontés à l'image dans toute sa rigueur, son dépouillement, sa confondante austérité. Rien ne s'y introduit de l'ordre de l'égarement, de la dispersion, de l'effraction. Mais alors, est-ce cette proposition quasiment ‘chirurgicale’ qui, d'emblée, nous pose question ? Ou bien existe-t-il un autre niveau de perception dont nous n'aurions pas conscience ?

   Car, dans notre face à face avec la photographie, c'est bien d'une absence dont il s'agit. Le malaise vient de notre relation objectale au tableau, lequel évacue, volontairement, la dimension humaine. C'est donc d'une vision sans Sujet dont nous prenons acte. Cette constante épiphanie à laquelle nous sommes, par essence, toujours conduits en direction de l'Autre, voici qu'elle fait défaut, voici que nous sommes SEULS et, déjà, c'est comme un abîme qui s'ouvre. Cet Autre par lequel nous existons et, en premier lieu les images archétypales du Père, de la Mère, tout ceci nous est dérobé, nous laissant face à notre propre angoisse, à nos questionnements. De toute évidence, c'est un manque qui s'inscrit en nous et notre être se met en quête d'un autre être avec lequel jouer en écho. Or ce fameux écho nous dit quelque chose de l'ordre de la métaphysique. Ce cri que nous projetons en direction de l'image, seulement la voix nous en est restituée, comme un fragment de nous-mêmes ricochant sur une falaise et revenant avec sa charge d'insoutenable solitude. Comment vivre, exister pour mieux le dire, sans ce rebond d'altérité qui vient nous donner appui et sens quant à notre cheminement ? Devant nous, nous n'avons qu'une ‘Cène’ désertée et le repas promet d'être plus que frugal puisque les nourritures essentielles, à savoir la puissance, le déploiement de l'altérité, sont absentes de cette communion sans âmes.

  Mais ce vide, cette transparence, nous mettent-ils en danger autant que nous le supputons dès l'instant où notre regard glisse sur la vitre de l'image sans qu'il ne paraisse possible d'en tirer un quelconque contenu signifiant ? Sommes-nous à ce point livrés à une perte, orphelins de nous-mêmes, de l'Autre ? La non-figuration de notre alter ego nous livrerait-elle au désarroi, à l'aporie et, alors, n'en serait-il de notre condition, qu'en termes de finitude ? Mais, à ce point de l'exposé, le recours à la métaphore s'impose afin que puissent apparaître quelques lignes faisant sens, quelques perspectives plus claires. Pour ce faire, faisons appel à la représentation de ‘L'homme de Vitruve’ telle que proposée par Léonard de Vinci et procédons, d'emblée, à quelques effacements.

 

Moins de Corps, Plus de Présence

Léonard de Vinci

L'Homme de Vitruve

            Gallerie dell'Accademia de Venise

*

    Ayant destitué le corps progressivement de ses attributs essentiels, nous parvenons à une manière d'image vide, cercle dépourvu de figure, la merveilleuse proportion humaine l'ayant désertée. Mais, pour autant, sommes-nous privés de compréhension de telle manière que seul un néant pourrait s'offrir à nous ? Nous ne le pensons pas et c'est à partir d'ici qu'il convient d'apporter quelque argument à l'appui de la thèse proposée dans cet article, thèse qui pose comme piste de réflexion : Moins de Corps, Plus de Présence. Ce qui, exprimé de manière moins elliptique, veut simplement dire que moins le corps est amené sur la scène du monde, plus le surgissement de l'être est convoqué. Si nous en revenons à la photographie qui nous occupe, cela consiste à dire que son Auteur nous offre rien de moins qu'une étonnante liberté de faire apparaître une pluralité de phénomènes, d'initier un chant polyphonique illimité, de mettre en mouvement une roue polychrome aux fragments infinis. De l'absence du personnage qui, rationnellement, serait censé y figurer, nous pouvons déduire quantité d'esquisses humaines plus signifiantes les unes que les autres.

  Par exemple : un homme se disposant à prendre son repas ; homme jeune, dans la force de l'âge ou bien âgé, blanchi par les ans, portant des lunettes d'écaille ou sans lunettes ; marginal ; artiste ; modeste parmi les modestes ; de haute destinée ; attentif ; méditatif ; égaré ; intellectuel ; pragmatique ; enclin à la rêverie. Mais aussi bien pouvons-nous y voir une femme (le veston ne signant nullement la pure ‘masculinité’), femme juvénile ; mûre ; coquette ; bourgeoise ; genre d'hétaïre attendant sa proie ; intrigante ; aventurière ; casque de cheveux au carré ou bien style ‘Belle Epoque’ avec coupe à la garçonne, cils charbonneux, béret incliné vers la nuque ; intellectuelle distinguée ; étudiante timide ; sauvageonne  farouche; ‘fleur bleue’  inclinant au romantisme, ou bien  ouverte  à la sensualité ou bien à la rigueur et aux exigences de la rationalité.  

  Et ce soudain accroissement de liberté, ce tremplin ontologique à partir duquel nous pouvons tracer quantité d'esquisses signifiantes, envisager l'humaine condition, selon son infinie variété, tout ceci n'est apparu qu'à l'aune de l'effacement de ‘L'homme de Vitruve’ dont nous retrouvons le parallèle dans l'image de Roy De Cavara, aussi bien que dans la mise en scène ci-dessous, où le dépouillement, le fauteuil déserté, la syntaxe neutre nous mettent en mesure, par l'imaginaire, de placer sur cette assise la figure signifiante qui s'ajustera à notre perception intime des choses.   Ici, alors que plus rien ne semble devoir paraître, un simple acte d'intellection nous livre, en un seul empan de la pensée, une pluralité de figures dépassant le cadre d'un entendement ordinaire.

Moins de Corps, Plus de Présence

Guillaume Toumi

Photographie de couverture

*

   

   C'est donc lorsque la figure humaine s'absente de la représentation qu'elle affirme sa présence avec plus de conviction, plus de perspectives, de puissance. Car, avant d'être de simples et uniques hommes du réel, nous sommes hommes attachés aux éploiements du symbole, à la multiplicité créatrice de l'imaginaire.

   Identiquement au Démiurge mis en scène par Platon dans le Timée, lequel se réalise au travers d'un acte ontocosmologique de création du monde et des êtres à partir des éléments, nous nous emparons de l'argile vierge qui nous fait originairement face, empressés que nous sommes d'y apposer notre empreinte, d'y graver notre sceau et de faire émerger quelques significations. Parfois l'effacement de ce que nous considérons comme premier, étant en quelque sorte affecté d'une précellence ontologique, à savoir la réalité, doit-elle céder la place à d'autres manières de regarder le monde, façon que le songela contemplationla méditation mettent constamment à notre disposition alors même que nous rivons nos pas aux pas qui nous précèdent, ne faisant que tracer dans le sol les ornières des conventions perceptives. Souvent, convient-il de s'en affranchir ! Toujours il y a mieux à voir que ce notre vision nous offre en première instance. Substituer à ce qui se donne comme ‘vérité’ première, cette ‘vérité’ seconde qui est sans doute approximative, singulière, mais qui est nôtre. Car comment pourrions-nous viser le monde par des yeux qui nous seraient étrangers ? Comment ?

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:26
Voyage en utopie

 Alfred Wallis

St Ives circa 1928
Oil and drawing on board
Presented by Ben Nicholson 1966

© The estate of Alfred Wallis

 

*

 

 

   Immédiatement nous sommes conquis et nous ne demandons même pas pourquoi. La rencontre a ceci de particulier qu'elle nous met directement en relation, en osmose avec l'Autre. Mais on objectera sans doute que ce fameux "autre" est ici bien peu présent. Deux ou trois silhouettes imperceptibles. Et les maisons ? Sont-elles le signe d''une altérité, d'un lieu où nous dépayser, celui d'une conque où trouver ressourcement ? Les portes sont vides et les croisées comme encagées, grillagées, peut-être semblable aux sinistres geôles dont Tommaso Campanella utilisa le cachot afin, à partir de l'obscur, d'écrire cette fameuse "Cité du Soleil", dans laquelle la Raison serait le principe souverain, les lois de l'astrologie en établissant le mode de fonctionnement. L'utopie solaire engendrée depuis les ténébreuses prisons du Saint- Office. L'utopie rêvée - il en est toujours ainsi, sinon l'essence même de l'imaginaire est détruite -, s'élevant d'une Cité sept fois fortifiée, alors qu'un Métaphysicien en assure l'ordre, et que les étoiles déclinent leurs mouvements naturels dont les Îliens doivent s'inspirer dans leur quête d'une société égalitaire.

  Et, pourtant, malgré ces doutes dont nous sommes soudain saisis - ne s'agit-il pas plutôt, de la condamnation sans appel de toute possibilité de liberté ? -, quelque chose nous attire que nous ne saurions définir. Sans doute ce bleu profond, moiré, comme animé de l'intérieur, puis sa fuite blanche derrière la probable île. Du moins le supputons-nous. Les bateaux semblent avoir hissé leurs voiles pour un voyage immobile, ourlé de mystère et les flots sont de neige ou bien d'écume, peut-être d'argent.

  Le bleu éloigne, couleur du ciel infini, de l'eau à la longue dérive par-delà le gonflement de l'horizon. Le blanc nous abstrait des choses qui sont posées à côté de cette soudaine virginité et nous n'avons plus de parole. La blancheur n'admet nullement la tache, l'ombre, le gris de la cendre où l'aile portée de la nuée. Le blanc nous intime l'ordre de demeurer au seuil des choses, dans leur réserve, à l'orée de leur irréfragable fermeture. Car le blanc ne peut être que stupeur. Voyez les étendues arctiques, voyez les mines de sel de Taoudéni, les collines de talc éblouissant, la dérive de la banquise alors que tout est givre et frimas. Et ce blanc du ciel au-dessus des terres, n'est-il pas la démesure de ce que le regard peut supporter ? L'astronomie prise à son propre piège : l'observation à l'œil nu de l'étoile blanche qui fait brûler son œil de Cyclope au centre des nuées aveuglantes comme du mercure, comme une mer de platine en fusion.

  Mais alors, le Métaphysicien se serait-il transformé en démiurge fou joignant ses actes au feu solaire, comme pour punir les hommes d'avoir osé tutoyer l'inconnaissable ? Nous ne parlons pas de Dieula Métaphysique a d'autres chats à fouetter avec sa profusion de causes premières, ses empilements d'arrière-mondes, ses pyramides d'outre-noirs, d'outre-vie, d'outre-ciel, toujours un(e) "outre" à remplir dont le fond est un absolu, donc infiniment hostile à tout remplissage, à toute idée de plénitude.

  La Métaphysique, c'est l'attrait du Vide, du Rien, du Néant, alors pourquoi demeurer autour de la Question, à girer à la manière des feux follets alors que le crépuscule gagne, lequel ne nous apportera que la prochaine noirceur et nos mains négatives grifferont la solitude, déchireront des voiles et la nuit muette pliera autour de nos corps égarés son suaire d'encre ? Pourquoi la Question alors que nous le savons depuis le pli de notre conscience, il n'y a d'issue qu'à convoquer l'impossible attente. De quoi ? De qui ? De ce toujours hypothétique Autre ?

  Mais nous ne le voyons pas, ou alors, comme sur le tableau, dans l'absence de lui-même, le retrait, la vacuité sans fin pareille à une bonde dans laquelle se déverseraient nos humeurs, nos maigres palinodies, nos silhouettes de carton-pâte. Car est-on jamais assurés d'être plus que cela, du papier mâché par un mannequin d'osier échappé de quelque toile de de Chirico ? Avec son outre-lumière de cul-de-bouteille, ses perspectives se fondant dans le soufre en fusion, ses cariatides aux yeux vides, ses arches polyglottes qui ne parlent que des langues d'effroi et d'existence chiffonnée, recluse sur elle-même, genre de poulpe aveugle s'essayant à déchiffrer les ondes des abysses.

  Mais, déjà, nous nous égarons. Déjà nous sommes allés trop loin, bien au-delà de notre mince utopie et la "Cité du Soleil" n'est plus qu'un point brillant au fond de la galaxie, une queue de comète terminale, des cheveux brûlant leurs derniers feux. Mais faut-il que le doute nous ait singulièrement étreints, le tragique nous ait visités, pour que, soudain, nous nous abandonnions à de telles noirceurs !

  Sans doute la faute du ciel, ou bien du blanc. Sans doute un étourdissement, un vertige. Mais, ce blanc que nous avions pris pour la couleur même du ciel, voilà qu'il entoure maintenant l'œuvre comme le ferait le cadre d'un petit chromo avec ses étoiles de neige floconnant le paysage, le laissant dans une manière d'innocence première. Nous nous étions égarés, emportés par la brise de l'imaginaire et nous voguions en plein drame alors que, devant nous, se tenait la petite miniature tellement semblable à un dessin d'enfant, à une peinture à la Douanier Rousseau voulant nous dire la simplicité des choses, la douceur de la Baie de Saint Ives, là, tout au bout de l'étrave de la Cornouailles, ce bout de ‘finistère’ , cette ‘finibus terræ’  venue dire aux vagues les derniers sillons du continent, l'adhésion encore au rocher, à la glaise, à la terre, ce bout du monde avant le grand saut dans l'inconnu.

  C'est alors, qu'avant de nous absenter du tableau, nous le voyons enfin, avec son village de maisons blanches badigeonnées de chaux, sa minuscule Place où, le soir, lorsque les bateaux rentrent au port, s'animent les conversations, courent les enfants dans une trille de bruits joyeux. Nous étions partis en utopie, ce non-lieu qu'on n'atteint qu'en rêve, en contemplant ou en griffonnant sur des bouts de papiers une infinité de cercles qui se mêlent les uns aux autres, faciles métaphores d'une insularité dont nous ne sortons vraiment jamais, sauf parfois à étendre notre corps de péninsule, à étirer nos membres de presqu'île. Car, à notre grand désarroi, jamais plus nous ne serons une île, totalement, nous voulons dire, comme la monade leibnizienne qui vit sans portes ni fenêtres, seulement reliée à l'idée de l'Absolu. La seule île que nous n’ayons jamais habitée, avec ses flots adoucis, ses battements souples, ses lentes dérives, c'était celle de la conque amniotique, alors que, déjà, nous voguions vers les rivages de notre existence. Sans doute ce souvenir hante-t-il nos mémoires, ceci, cette nostalgie expliquant cela, l'utopie.

  Cette œuvre touchante par sa spontanéité, sa fraîcheur, sa modestie, nous n'avions fait que l'alourdir du poids du concept, l'incliner à l'aridité de la raison, la ployer sous le fardeau d'une possible thèse du monde. Toujours nous serons les victimes des Lumières alors qu'en notre fond ce n'est que la nuit que nous cherchons, cet abri de la sublime Poésie !

 

 

 

 

 

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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 15:06
Solstice d’hiver.

Sophie Rousseau

'Solstice d'hiver'

Encre de Chine 

*

   C’est toujours ceci qui se produit au solstice et le temps comme figé, plongé dans la glu. La lumière est longue, venue du pôle avec des coulures émeraude et des pensées boréales. Une intime perdition des choses, un chant à peine plus haut que la rumeur du lichen sur le sol gelé. Le permafrost est en attente d’être. On devine ses lentes reptations sous la percussion des sabots et les caribous tournent en rond avec le gel accroché à leur courte toison. Tout dérive dans l’irrésolution. Tout demeure en attente. Ce sont des nappes de lumière qui descendent vers le Sud avec la lenteur un peu majestueuse et lourde du vol des cygnes : des battements demandant l’envol, mais le ciel pèse de tout son poids d’étain, de toute sa démesure de plomb. Il fait si gris, les nuages sont si cendrés sous la courbure du monde ! Et pourtant la clarté ricoche, rebondit, elle veut connaître. Mais dans la douleur d’être, de se mouvoir, dans la peur des confins et des proches disparitions. Mais les phosphènes trouvent à se ressourcer, s’abreuvant à la meute liquide du Rhône, à sa nappe d’eau infinie que réverbèrent le ciel uni, sa vitre lisse. Alors cela coule infiniment vers un proche avenir, alors cela se rassure à la navigation même, aux ondoiements, alors cela glisse le long des berges, s’emmêlant aux herbes pareilles aux cheveux des sirènes. Alors cela se multiplie et il n’y a plus que cette ligne de fuite, ce glissement dans la fente ouverte de l’horizon.

   Puis la lumière baisse, s’émousse, s’use sur les galets de la Crau, s’accroche à la steppe, se ralentit aux touffes des lavandes, s’enroule autour des hampes des asphodèles, se pique aux pointes des euphorbes, se perd dans les tapis de laine des moutons, se vrille dans les cornes cannelées des béliers. Elle n’est plus qu’une faible anecdote, un murmure, quelques grains suspendus dans l’air tissé de vent, genre de poussière que, déjà, attire la grande respiration marine. La Camargue est là qui attend sous le ciel et demeure au bord d’elle-même dans un geste qui semble éternel. Les jours sont si courts, cernés de suie de toutes parts et une fine brume dissimule aux yeux tout ce qui pourrait fixer un repère, servir de fanal. Aussi bien les lames des roseaux, les assemblées hirsutes des tamaris, les rameaux étroits des salicornes. Aussi bien les chaumières des gardians fichées de leurs croix, les dunes blanches des salines, la résille des canaux, les damiers verts et gris de la sansouïre. Rien n’est visible qu’une démesure de tout ce qui pourrait paraître et semble voué à quelque dissimulation définitive. Ici, sur cette terre des confins que ne borde que l’immensité de l’eau, se joue l’immémoriale dramaturgie de l’ombre et de la lumière, l’infinie partition d’un territoire commun soumis aux flux et reflux continuels de la vie, de la mort. Tout ceci que semble mettre en scène la tonalité fondamentale par laquelle le jour recouvre la nuit, ou bien l’inverse. Mais, alors, comment ne pas convoquer l’une des plus belles métaphores qui soit : la polémique du blanc et du noir que la faune d’ici semble avoir installé à la manière d’une compréhension des rythmes mêmes auxquels l’homme est soumis ?

   Blanc l’envol continu des aigrettes, l’irisation de leurs ailes à contre-jour de l’eau, leur bec si fin planté dans la densité d’une chair laiteuse, d’une dentelle diaphane. L’image est si irréelle qu’elle semble comme en sustentation, écho d’un temps radieux qui semblerait ne devoir jamais finir, promesse d’éternité à nulle autre pareille. Alors les heures n’ont plus de limite, alors l’éclosion est plurielle, immense corne d’abondance recelant en son sein l’arche ouverte de la plénitude. Ici, sans doute, s’inscrit, dans le secret des rémiges, la gloire solaire, le solstice au plus haut de l’éther, les cérémonies rituelles au centre des cercles de pierres levées avec le front ceint de blanches aubépines. Tant à espérer de cela qui brille et emporte au-delà de soi-même, dans l’aire des mirages, dans le pays des scintillements inépuisables, tout près des portes d’un probable absolu. Blanche la course des chevaux, leurs crinières battues par la langue acide du Mistral ou bien celle, humide, de la Lagarde montant de la Méditerranée.

   Blanc-noir, l’envol des sternes comme pour dire la transition, le passage d’un état à un autre, la perte de la lumière dans les mailles complexes du clair-obscur. Les têtes sont noires avec la prunelle de jais plantée au milieu et un point brillant semblant dire la lucidité, le saut final vers la mort qui attend et veille à ce que tout soit accompli conformément aux lois de l’existence. Le bec est rouge, braise ardente portant en elle la nécessité du sacrifice de soi afin que d’autres puissent paraître et endosser la vêture étroite de leur destin. Le corps est gris qui déjà s’incline dans la cendre et l’effacement.

   Noir, le taureau, emblème d’une Camargue sauvage, indomptable, si près de basculer dans la mort. Soit celle du taureau, ou bien du toréador, sinon du gardian s’il ne se prémunit de la meute en furie. Alors il n’y a plus de lumière, alors le solstice d’hiver a accompli l’acte dernier de sa mission temporelle : terrasser le jour, substituer la nuit à tout essai de profération de cela qui voudrait sortir du néant. Fascinants taureaux. Fascinants parce qu’ils sont dangereux, parce qu’ils véhiculent la mort comme le soleil prodigue la vie. Recueil dans l’espace fermé de la bouvine sauvage, de l’énergie, de la pulsion de vie, de la pulsion de mort. Au-dessus des plaines liquides, dans les lagunes bleues sont les hordes écumantes, taches d’ébène que cerne l’onde bouillonnante alors que les faucilles blanches des cornes entaillent les écharpes de brume. Nuage de vibrante obsidienne que poursuit le trident du toucheur et sous le bruit assourdissant du galop se couchent, comme pour des noces tragiques, les quenouilles couleur de terre des typhas, les capitules des fragiles centaurées. Le ballet est beau qui célèbre Thanatos, alors qu’Eros succombe dans une dernière gloire. Car, toujours, triomphe le noir. Car toujours s’efface le blanc. Solstice d’hiver emportant dans sa confondante glaciation les flammes exubérantes du solstice d’été.

   C’est parce que le taureau, depuis la lointaine préhistoire, a été le signe d’une puissance tutélaire hors du commun, bien au-delà de celle des hommes, qu’il a inspiré tant de crainte et de respect mêlés. Ainsi la vénération de l’animal devenu sacré à force de symboles intégrés à même sa fougue, sa virilité, son mystérieux magnétisme se confondant avec la démesure de l’orage, l’empire qu’il étend sur toutes choses. Ainsi, pour n’en citer que quelques manifestations parmi le panthéon des dieux : Enlil, le dieu-taureau sumérien ; Mardouk le dieu solaire babylonien ; Minos, le dieu-taureau crétois ; Zeus, le dieu grec transformé en taureau pour enlever Europe. Sans bien le savoir, mais placé sous l’emprise de ces puissants archétypes qui les traversent - taureau ; solstices et grandes scansions temporelles -, les hommes vivent au rythme de ces pulsions primordiales dont, le plus souvent, ils ressentent les marées à défaut de pouvoir les expliquer.

   Noire, Sara, la reine des Gitans, la reine du peuple nomade, celui soumis à l’éternelle diaspora depuis la nuit des temps. Or tout nomadisme est continuel passage d’un pays à un autre, d’un temps à un autre, d’un solstice à un autre, comme s’il s’agissait d’exorciser, par le voyage toujours recommencé, cette stupeur temporelle qui, dans l’immobilisme, dans l’arrêt, plonge l’humain dans un hiver définitif hors de la lumière fécondante. C’est ce que nous dit, en mode crypté, la belle poésie de Jean de Baroncelli dans « Le Cantique des Gitanes », dont l’extrait ci-après voudrait dire la trace signifiante :

 

« Sainte Sara la brune

O reine des Gitanes

Depuis combien de milliers de lunes

Venons-nous chaque année.

Tu es le lien qui unit

Du Couchant au Levant

Sur les routes poussiéreuses

Nos hordes errantes.

Sainte Sara la brune…

Depuis combien de lunes…»

   

   Or, comment mieux nommer le solstice d’été qu’en lui attribuant le beau nom de « Levant ».

  Or, comment mieux nommer le solstice d’hiver qu’en lui attribuant le beau nom de « Couchant » ?

  Du Levant au Couchant, tout l’intervalle temporel de la condition humaine. Ce que la belle encre de Sophie Rousseau nous invite à méditer dans une grande économie de moyens, en même temps que dans une esthétique songeuse.

Solstice d’hiver.
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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 14:49
La goutte d'eau en nous

Photographie :

Schnitzler Heiko

*

 

   Sans doute tout discours énonçant : « Cette goutte d’eau est belle », sera considéré ou bien comme la conséquence, chez son énonciateur, d’une inclination à  l’hyperesthésie ou bien d’une posture teintée d’une volonté de décrire le réel selon une manière d’atypie. Et, pourtant, nous persistons à dire l’esthétique de cette simple bulle d’eau, sa forme aussi bien que ce qui s’y dessine dès l’instant où l’on veut bien se disposer à une lecture plurielle des choses, à quelque signification venant nous visiter. Car une chose, aussi modeste fût-elle, est plus que ce qu’elle veut bien nous livrer de sa silhouette dans une rapide saisie. Certes, cette goutte d’eau est suspendue à l’extrémité de quelque col de cygne avant même qu’elle ne chute dans sa propre immanence et nous l’aurons déjà oubliée à peine disparue de notre champ de vision.

  Mais ceci, cette incroyable aptitude de l’homme à effacer ce qui vient de faire phénomène, se conjugue-t-elle avec une manière d’amnésie dont chacun serait atteint ? Ce qui revient à dire que le réel ne nous affecterait qu’à l’aune de sa rapide apparition, toujours suivie d’un soudain retrait ? N’y aurait-il aucune nervure qui s’inscrirait sur le plan de notre conscience, aucun désir qui survivrait au mince événement, aucune leçon faisant son refrain entêtant dans l’espace de notre intellect ? Et, du reste, pourrions-nous archiver les milliards d’informations qui, en permanence, pareils à une pluie de météorites, viennent ricocher sur l’aire électrique de notre cortex ?

  Nous percevons déjà combien ces menues perceptions s’invaginent dans notre chair comme pour jouer en contrepoint de notre distraction à leur égard. Car tout s’imprime avec force, tout fore et fait ses ondes, tout gire infiniment alors que nous continuons d’exister et, d’ailleurs, sans doute, n’existons-nous qu’à empiler, seconde après seconde, jour après jour, ces constants et itératifs feux de Bengale, ces perpétuels jaillissements, ces gerbes d’étincelles, ces percussions de bombes ignées, ces retombées de scories, ces longs écoulements de lave. Mais aussi le vol éthéré de la libellule, le grésillement de la flamme de la bougie, le reflet mordoré de la tunique du scarabée.

  Car, de la même manière qu’existent quantité de choses inexpliquées, de connaissances cryptées, de savoirs travaillant sous la ligne de flottaison de l'attention, de cognitions évoluant à bas bruit, il existe  une conscience nerveuse de la matière, sans doute circonscrite à son agitation moléculaire, cependant sans arrière-monde faisant signe vers une métaphysique ne voulant dire son nom ou bien de spiritualité pareille à une pure mystique.

  Non, les choses sont plus simples, de l’ordre de la synapse, de la gaine de myéline, du phénomène neurobiologique élémentaire, comme si des fleuves étincelants de matière nous parcouraient de l’intérieur, dilataient notre peau et, alors, nous serions tellement semblables à des baudruches prêtes à coloniser l’espace, à des météores fous sidérés d’eux-mêmes, à d’infinies turbulences parsemant les aires célestes de leurs coruscants éclairs.

  De ceci nous sommes assurés, identiquement à notre métabolisme que nous ne percevons guère mais dont nous supputons les trajets multiples, les combinaisons complexes, les traductions énergétiques incessantes. Mais nous l’oublions constamment, sans doute de peur que les milliers d’impulsions, de décharges, de séismes ne nous envahissent comme le font les eaux sur les franges côtières lors des marées d’équinoxe.

  Parcourue incessamment d’une nuée de signes, d’une pluie de pleins et de déliés, incisée au calame, gravée au burin, notre peau, sans doute plus symbolique que réelle, se métamorphose en parchemin, en palimpseste sur lequel viennent rebondir les murmures du monde. De cela nous ne pouvons faire l’économie, tellement nous nous disposons à cette merveilleuse offrande, le sachant ou à notre insu.

  Dans un court recueil de nouvelles « La Fièvre », le jeune écrivain Le Clézio, déclarait alors, concernant les menus événements du monde dont nous sommes atteints, - rage de dents, température, vertige - :

      « Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n'est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans. »

  Volcans, sans doute le sommes-nous à la mesure de nos douleurs grandes ou minuscules, de nos passions, de nos enthousiasmes dont, souvent, nous avons bien du mal à endiguer le cours. Cependant se dessine également en nous ce qu’il convient de nommer  une « phénoménologie de l’indicible », tellement s’inscrit dans le cours de l’aventure que nous sommes, le menu, le discret, le minuscule,  autant de simples percepts que nous ne renonçons pas à enfouir dans le pli de quelque vécu et qui, en certaines  occasions, s’autorisent à une résurgence. Ainsi notre soi-disant liberté n’est parfois que la partie visible d’une sourde matière travaillant en sous-sol.

  L’émotion consécutive à une douce pluie ne fait, peut-être, que réactualiser telle goutte d’eau au rebord d’une gouttière dont, enfant, nous observions avec ravissement la chute, la mince symphonie sur la plaque de zinc. Ainsi, la feuille d’automne à la couleur d’argile, le galet dans le cercle de la crique, la racine au profond du bois, la ramure agitée par le vent, tout ce microcosme, toute cette indistincte présence des choses continue-t-elle, à notre insu, à développer dans notre enceinte de peau et de chair, sa mince dramaturgie. Parfois certains confondent-ils ces manifestations avec les remous d’une précieuse nostalgie. En réalité il ne s’agit que d’une disposition de la matière à signifier,  à nous rappeler la simple vie élémentaire de la paramécie, le vol stationnaire du colibri, la turbulence verte de la « manta religiosis ». Comme un vitalisme animant en profondeur la nature, lequel porte jusqu’à notre entendement l’infini bruissement des choses. Et ce bruit de fond du monde n’est jamais totalement différent du nôtre. Nous n’en prenons acte qu’à l’incliner au témoignage.

  Et, maintenant, si nous nous demandons quelle sorte de motivation se tenait à l’arrière-plan de la conscience du Photographe lorsqu’il a pris la goutte d’eau, - banalité en apparence - comme thème de son travail de recherche, nous percevons combien le réel nous parle du bout des lèvres, chuchote et, souvent, sait se taire afin de nous reconduire à une plus juste évaluation de ce qui ne se révèle jamais mieux qu’en s’absentant ou en se dévoilant dans l’ordre de l’inaperçu.

 

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24 juin 2021 4 24 /06 /juin /2021 08:08
Androgynie formelle

Marcel Dupertuis, "Noces", bronze non patiné 1/3, Lugano 1993

Exposition "La sculpture suisse depuis 1945"

Kunsthaus de Aarau, du12/06/21 au 29/09/21

© dupertuis

 

***

 

   [Ce qui, ici, doit être mentionné en guise de préambule, c’est la position critique que nous adopterons par rapport à ce bronze de Marcel Dupertuis. Nous ne le viserons dans sa globalité qu’après en avoir suivi quelques étapes préliminaires que nous estimons nécessaires à la juste saisie de l’œuvre. Cci aura lieu en deux temps. Premier temps : considérer cette sculpture en son état initial, à savoir d’être Terre (la terre ici sera l’équivalent du plâtre en sa première venue à l’œuvre), avant même d’être bronze. Ce sera le niveau que nous nommons morpho-génétique. Le second temps sera celui de l’accès du bronze lui-même à son statut d’œuvre d’art, approche cosmopoétique de la Figure. Tout aura, pour arrière-fond, le mythe de l’Androgyne selon Platon.]

 

*

  

   Temps morpho-génétique ou temps de l’Abstraction

 

   Si, du bronze, nous rétrocédons en direction de sa forme primitive, nécessairement nous nous retrouverons face à face avec la terre comme terre. Ceci veut dire que la notion même d’art en sa singularité aura été évacuée de notre champ de vision et d’interprétation. Nous serons, d’emblée, dans un temps d’avant le temps de la nomination et les prédicats, en attente de déterminer la forme, seront à l’état de sèmes natifs non encore parvenus à l’éclosion. Un genre d’infra-germination ne se connaissant que de l’intérieur, laquelle ne ‘fera monde’ que bien plus tard, lorsque l’acte poïétique de l’Artiste aura fait sortir de sa torpeur archaïque une matière amorphe, sourde, compacte, opaque mais non privée pour autant d’une vie interne plurielle. Toute entité en sa genèse passe par cette élémentaire station qui constitue son essence même la plus intime.

La terre est la terre en tant que glaise.

La terre est la terre en tant que limon.

La terre est la terre en tant qu’humus.

 

   La terre, en son stade pré-cosmique, est traversée de mille mouvements qui sont autant de polémiques, de tensions entre ses contraires, ses contradictions.  Car l’on ne saurait venir à l’art à la guise d’un simple repos. Se disposer à devenir une œuvre, c’est chercher en soi, au plus abyssal de sa propre matière, les motifs dynamiques qui, bientôt, vont imprimer aux énergies en présence, des lignes de force, des levées, des surgissements qui seront les premiers mots prononcés du poème infini de la création.

   Au sein même de la terre, alors que les mains artisanales imprimeront à la substance mille torsions et contournements, mille façons de venir à la forme, ce ne seront que tellurismes, failles, avancées et reculs, assurances et contrariétés, exhaussements et renoncements, comme si, du sein de l’indéterminé, veillait une manière de proto-conscience, sorte de vitalisme en soi n’attendant que l’instant de sa propre révélation, sa sortie au plein jour. Un mystère nucléaire creusé dans le derme de l’être-terre en devenir. C’est bien cette phase initiale qui se donne sous la forme du chaos et c’est cette profusion hylétique qui embrouille nos perceptions et ne pose la terre devant nous que sous l’aspect d’une abstraction. Il faut croire l’abstraction première dans le processus de venue à l’être, la figuration n’en constituant que son aboutissement, son terme final, lequel accomplit en un cosmos ce qui n’était que l’indifférencié, le primitif, la mesure limbique, sorte de magma en attente de son repos.

   Certes, esprits pressés, nous eussions pu nous emparer de la forme venue à elle sans chercher aucunement à en connaître le processus interne, autrement dit à percevoir la figure en tant que figure telle qu’elle nous est donnée dans le bronze. Oui, mais alors nous ne l’aurions saisie qu’au gré de son existence, non de son essence. Exister ne peut s’envisager qu’à toujours partir de l’essence. C’est l’essence qui est première, qui détermine le temps qui va suivre, qui confère à la matière sa forme définitive, qui l’assure de sa nature particulière. Identiquement, nous ne nous comprendrons nous-mêmes que dans l’acte de notre propre genèse : remonter à la source, à la naissance et lire tout ce qui, en aval, provient nécessairement de l’amont. Nous sommes des êtres racinaires et si notre constitution présente déploie notre écorce, nos ramures anthropologiques, c’est bien au regard de qui nous avons été en notre première venue. L’estuaire n’est estuaire qu’à avoir trouvé le lieu de son émergence au profond du pli de la terre, dans l’eau nécessairement lustrale, là où se dit le chant originel du monde.

 

   Temps cosmo-poétique ou temps de la Figure

 

   Voici, les convulsions se sont apaisées, la tectonique a trouvé le site d’une accalmie, les tensions se sont résolues dans la permanence, les flux et reflux ne sont plus qu’une présence fixe dont le bronze a été le patient artisan. L’abstraction s’est résolue en une figuration. Mais il serait peut-être plus exact de dire qu’il s’agit d’une ‘figuration abstraite’ ou bien d’une ‘abstraction figurative’ selon le niveau de précellence que l’on donne à l’un ou l’autre des modes de venue à l’être. Quoi qu’il en soit, (choisissons par exemple ‘figuration abstraite’), cette formule, au visage oxymorique, présente l’avantage décisif de nommer, tout à la fois le versant génétique primaire de l’œuvre, en même temps que son versant secondaire, cosmo-poétique, (tout poème, par nature, est cosmos, l’harmonie y règne de la même façon qu’elle se lève de l’œuvre d’art en sa valeur essentielle), versant au gré duquel elle nous apparait comme une figure janusienne à deux faces sous les auspices doubles de la temporalité (ce qu’elle a été et ce qu’elle est) et de sa pluralité ontologique (terre (ou plâtre) devenue bronze, esquisse devenue œuvre, virtualité devenue acte).

    Et puisque, présentement, au terme de cette analyse, le bronze se donne en tant que bronze, il ne nous reste plus guère comme ressource que de décrire ce qui vient au regard, ce dévoilement qui abrite en retrait la forme voilée, laquelle transparaît si nous entraînons notre vision au jeu sublime du décryptage visuel : sous les apparences, tâcher de trouver les traces premières d’une vérité (qui ne pourra se définir que sous l’expression de ‘vérité à l’œuvre’), laquelle n’est autre que la donation première d’une forme en sa mesure destinale. Cette forme, de tous temps, avait à être la forme qu’elle est au motif que l’art court tout le long de la temporalité, depuis la naissance d’une œuvre jusqu’à sa possible éternité. Parcourons donc les belles qualités esthétiques de cette figure.

  Il faut partir du socle, ce fondement spatial aussi bien que symboliquement originel. Le socle est large, massif, lourdement assuré de son être. Le socle connaît le lieu de sa provenance, cette glaise dont il est la tardive déclinaison. Le bronze porte en sa mémoire d’airain tout ce qui, au travers de son être de métal, fut un jour cette forme indistincte à la recherche de son possible. S’arracher à la pesanteur, se défaire de sa gangue anonyme, commencer à proférer sur le bord attentif du monde. Deux cylindres-jambes s’élèvent du sol à la manière de menhirs se détachant à peine de la pierre-mère, fondatrice de leur émergence. Les jambes sont jambes à n’être encore guère assurées de pouvoir supporter l’humaine figure. Il y a de l’archaïque là-dedans, du pierreux, du racinaire, du tubercule, du tératologique qui appellent, en toute logique existentielle, l’avenant, l’ordonné, le mesuré, mais il y a tellement de chaos emmêlé, entrelacé au divin cosmos. Un peu comme une figure du Bien encore traversée des empreintes fuligineuses du Mal. Du Paradis espéré, mais de l’Enfer encore vécu en sa profondeur d’abîme.

    Cela commence à chanter du plein du bronze, cela commence à s’extraire du tubercule en direction de l’efflorescence, mais c’est si malhabile encore, les gestes sont ceux de l’homo faber qui couverait sous le sapiens sapiens. Mais le ‘savoir’ est encore sous l’emprise du ‘faire’. Mais l’art en son aérienne levée est encore sous la métallurgie méticuleuse de l’artisanat. Mais la parole est encore semée des scories du minéral, parcourue des entailles du silex.

Il y a comme une stupeur du bronze à être rivé à son origine.

Il y a comme une joie du bronze à se distraire de sa pure contingence.

   Il y a une étrange tension, un étonnant tiraillement entre les deux caractères opposés de l’immanence et de la transcendance. Comme si l’Esprit invaginant la Matière se trouvait arrimé à une force qui le retenait captif, en voie de venue à soi, mais encore arrivé trop tôt au site de sa destination.

    C’est ce qu’il y a de plus patent dans cette œuvre, c’est qu’elle contredit en permanence ce qu’elle ne cesse d’affirmer.

Non-être en voie de l’être ?

Être en voie du non-être ?

   Il semble bien qu’il s’agisse de la dialectique d’une présence/absence au terme de laquelle se dit le souci de l’homme d’être au monde. ‘De l’homme’ qui, selon la formule canonique se donne en tant que : ’animal raisonnable’, mais alors ici, qu’en est-il de l’animal, du raisonnable ? Chacun affirme-t-il l’autre ? Ou bien chacun est-il le prédateur de l’autre ? Lutte immémoriale de la raison pour s’arracher aux mors archaïques qui la retiennent dans les limbes obscurs de l’animalité.

   Ce bronze, ce qui fait sa force, c’est le maintien d’un primitivisme, c’est son attachement racinaire à la Mère-première, c’est en même temps, cette dette au sol du fondement et son essai d’arrachement, d’exhaussement, de libération. Mais se soustraire au lieu de sa naissance, déserter ses propres fonts baptismaux est toujours douleur, perte, deuil. Mais quitter sa terre, s’élancer vers le ciel de son devenir est toujours épreuve. Tout homme est en partage de son être, à la fois hélé par le futur, appelé par son passé. Or cette sculpture est du type de l’homme, donc reposent en elle les événements nécessairement contrariés de la sphère anthropologique. Qui tantôt s’assume en son entièreté, tantôt se soustrait aux lois de son essence.

   Etonnante projection de cette jambe phallique, rencontrant une vulve-jambe-tubercule. Les fonctions s’entremêlent, les désirs se croisent et se fondent, les mots du corps deviennent illisibles, les chairs se rencontrent et profèrent selon le mode du galimatias, de l’imbroglio lexical, chute de l’essence du langage dans le derme existentiel, seule mémoire du corps en tant que roc biologique. Au-dessus, une manière de soudure ombilicale des deux formes, comme si, chacune, par la médiation du geste symbolique, voulait s’immoler en l’autre, n’être soi qu’en l’autre advenu, primarité ontologique où plus rien ne paraît que le confusionnel et, sans doute, ce rien aperçu au travers de la puissance ombreuse de l’inconscient ne pourrait jamais signifier que la perte de soi en une bien étrange contrée. Laquelle aurait pour voisinage, sinon pour lieu ultime, la rencontre avec le Néant.

   Puis, de cette masse informe qui nous place brutalement face à nos assises indigentes, sauvages, archéennes, il nous est demandé de faire un saut final en direction de ce qui, en ce bronze, tient lieu de visages. C’est là où la mesure humaine apparaît comme poinçonnée en mode majeur d’une verticale aporie. Le visage, cette empreinte insigne du lieu de notre essence, voici qu’elle s’absente de nous jusqu’à devenir le simple effacement de notre condition. Emmêlement inextricable des règnes où le Vivant (mais l’est-il encore vraiment ?) se situe au carrefour du minéral-végétal-animal sans pouvoir en dépasser l’étroite mesure, sans pouvoir en transcender la fermeture à jamais. Ici, l’œuvre de Marcel Dupertuis s’affirme comme la mise en acte du nihilisme contemporain : plus rien ne devient connaissable, plus rien ne signifie vraiment, plus rien en direction de quoi lancer un grappin qui s’accrocherait à un possible salut. Concrétion de la finitude qui dit, en termes plastiques, les parois sourdes en lesquelles l’humain est enfermé dès l’instant où il pose l’exister en termes de finalité. Tragique lové au centre du corps humain, tout comme le ver logé dans le fruit le boulotte consciencieusement. Cette œuvre, aussi bien, pourrait porter le titre d’un ouvrage de Cioran : ’De l’inconvénient d’être né’,  ‘Ebauches de vertige’, ‘Ecartèlement’.

   Certes, présenter ‘Noces’ sous l’angle du désespoir paraît infirmer ce que le titre suppose, à savoir la nécessaire joie de la rencontre. Alors, faut-il lire ce bronze en mode inversé et trouver dans son possible contre-type la signification dont il est porteur, comme si, retournant la calotte disgracieuse du poulpe, se donnait à voir le luxe intime inouï de sa chair ? Bien évidemment, tout est toujours possible en matière d’interprétation. Cependant, ce que voudrait montrer la suite de cet article, en abordant le problème de l’androgynie et du désir, c’est que ‘Noces’, bien plutôt que de nous montrer la lumière de l’alliance, met en scène la figure de la séparation, de la division, de l’impossible rencontre. Ici ne se montreraient que deux termes d’un processus dialectique liaison/rupture au terme duquel la désunion serait la résultante de la polémique. Mais il faut aller voir plus loin, du côté du mythe platonicien.  

 

   Mythe de l’androgynie et indépassable solitude

 

   « Le premier mythe platonicien de l'androgyne est relaté par le personnage d'Aristophane, dans le Banquet (189c - 193e) au cours duquel plusieurs personnages décrivent leur conception de l'amour. » (Wikipédia)

   Après avoir évoqué la présence en des temps anciens, de l’espèce androgyne, cette espèce posant une énigme à Zeus, ce dernier se mit en devoir de la résoudre de la manière suivante : 

   « Enfin, Zeus ayant trouvé, non sans difficulté, une solution, […] il coupa les hommes en deux. Or, quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble […]

   C’est de ce moment que date l’amour inné des êtres humains les uns pour les autres : l’amour recompose l’ancienne nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. […] Notre espèce ne saurait être heureuse qu’à une condition, c’est de réaliser son désir amoureux, de rencontrer chacun l’être qui est notre moitié, et de revenir ainsi à notre nature première. »  (NB : C’est nous qui soulignons).

 

Androgynie formelle

  

   Le texte platonicien est plein d’enseignements dont le sens nous paraît clair. Que ces pensées résultent d’un mythe, peu importe et, dans l’antiquité grecque le mode de la connaissance était confié à la mythologie, non à la science, laquelle était, à cette époque, en voie de devenir. Plus que de simples formulations allusives, le propos du Maître de l’Académie ne demeure ambigu qu’aux yeux de ceux qui se réfugient dans la cécité de la Léthé, préférant le doux confort de l’oubli à la lumière de la réalité. Comment, en effet, ne pas saisir d’emblée, dans une manière de claire évidence, que l’Amour dont il est question dans le Banquet est purement et simplement Amour de soi ? Bien évidemment, il ne suffit pas d’affirmer mais de donner quelques arguments. Se mettre en quête de « sa moitié » (nous accentuerons le « SA »), « se fondre en un seul » (nous accentuerons « UN SEUL »). C’est le Sujet lui-même qui est au cœur de la recherche et non ‘l’objet’ de son amour. Et, du reste, ‘l’objet’ dont on doit la singulière nomination aux temps modernes inaugurés par le projet cartésien, place le Sujet d’une façon irréversible et radicale, au centre même de l’ego, dans son nucleus, cet ego qui, certes, pense, vit, aime et s’aime en Soi au travers de l’Autre (qu’il conviendrait mieux, dans ce contexte, d’orthographier avec une minuscule, ‘l’autre’). La revendication du « seul » suffirait à elle-même à clore le débat, tant la mesure du solipsisme y figure pleine et entière, ne laissant aucune chance à quiconque de pénétrer dans la citadelle.

   Mais à bien y réfléchir, l’acte d’amour est-il si désintéressé que nous le laisserait supposer, par exemple, l’amour courtois, avec l’exaltation d’une passion totale qui, en notre époque contemporaine, ne passerait que pour une ‘aimable bluette’ ?  Certes, le preux Chevalier entièrement occupé à satisfaire sa Belle, ne l’est-il qu’au regard du bonheur dont cette dernière sera, par-là, comblée jusqu’à l’excès ? Et quand bien même cette noble générosité, ce comblement de l’Autre seraient l’illustration de cette relation, l’Amant pourrait-il procéder à la quasi-nullité de Soi au point de s’oublier totalement en son Amante, renonçant à éprouver quelque plaisir ou jouissance des sens ? Non, bien évidemment, les choses ne sont nullement à sens unique. ‘Je M’aime en Toi’ est toujours la juste mesure d’un amour aussi bien consenti et éclairé des deux côtés. Ce JE que nous sommes, nous ne pouvons le jeter aux oubliettes au simple motif de ces assertions existentielles : ‘JE vis, JE pense, J’aime’. Par nécessité le JE est toujours prévalent pour la simple raison que MA façon d’être au monde, d’être à l’autre, sont toujours inscrits dans l’irrémissible et indépassable factualité du JE. Il est un fait que JE suis, que les sensations, les perceptions, les affinités sont MIENNES, que JE ne pourrais m’y soustraire qu’à perdre mon identité qui est aussi mon essence.

   Si le fameux ‘fin’amor’ suppose la soumission de l’Amant à son Amante dont il doit conquérir le cœur et, sans doute la chair, n’y a-t-il pas une manière d’injustice dans ce déséquilibre, un amour total ne recevant en contrepartie qu’un amour partiel ? Si l’amour est un absolu, et il faut en faire la thèse au moins théorique, contemplative, il ne peut qu’exister dans sa totalité sans réserve aucune qui privilégierait un Tel du couple au détriment de Tel autre. Si tel était le cas il ne s’agirait, en toute connaissance de cause, que d’un marché de dupes, du troc d’un amour contre des ‘commodités’. Ceci ne constituerait que le lieu d’une perversion et les sentiments éprouvés par la Belle ressembleraient fort aux basses œuvres d’un amour vénal dans quelque sombre boudoir capitonné de luxure et de vanité. L’amour exige l’amour en retour, non une vulgaire monnaie de singe. Mais si nous parlons d’amour à égalité de rétribution, alors ceci ferait pencher le trébuchet en faveur de l’idée que les amants, l’Un et l’Autre, payés à leur juste valeur, chacun y trouverait son compte, le sens d’une juste altérité pouvant ici s’écrire en exergue de la rencontre. Certes oui, mais cette position, nous devons le rappeler, ne résulte que du jeu de l’utopie qui consiste à réaliser une égalité des partages, à supposer que chaque ego ne vive qu’à faire apparaître l’Autre, à le faire briller au prix d’une abstraction du Soi.

   

   Epilogue

 

   Certes, le motif de l’Amour, figure solitaire promise à son propre effacement, est sans doute difficile à repérer dans ce long article qui s’essaie à emprunter quelques uns des multiples chemins du sens. Cependant le fil rouge qui en traverse l’épreuve est celui qui thématise l’Amour en son aporétique figure, comme si l’idée même d’amour ne pouvait s’inscrire qu’au fronton de quelque utopie, non figurer ici et là, s’incarner en tel ou tel Existant ou Existante. Peut-être l’Amour devrait-il perdre sa majuscule, s’orthographier avec une minuscule, ainsi, ‘amour’ et ne constituer que la figure allégorique posée par le divin Platon dans ‘Le Banquet’, comme l’on piquerait une fleur sur un chapeau afin de l’agrémenter, autrement dit en faire une simple apparence.

   Ici se donne à voir la problématique platonicienne au travers de laquelle l’amour-sensible ne serait qu’un reflet de l’Amour-Intelligible dont la lumière ne brille qu’aux yeux de ceux qui, sortis de la Caverne, sont capables de regarder la lumière du Soleil. Ils sont nommés tels ‘Les Rares’, sinon ‘Les Invisibles’ au motif que jamais personne n’a rencontré L’Homme, mais toujours cet homme-ci, cet homme-là, objet de chair en sa mortelle condition.

   Et si nous parlons de ‘mortel’, ceci n’a rien du hasard, on ne peut évoquer les choses de la Vie qu’en cette perspective Mortelle puisque, aussi bien, nous les hommes et femmes sommes des Dasein, à savoir des Passants qui ne s’inscrivent que dans la perspective de la finitude. Nous sommes « les seuls capables de la mort en tant que la mort », selon la formule célèbre heideggérienne. Tout, dans l’existence, se loge sous le sceau de cette empreinte indélébile. L’amour en particulier puisque

 

c’est par lui que nous venons au monde,

par lui que nous résistons à la finitude,

par lui enfin que se solde notre parcours humain,

dans notre étreinte finale avec la Camarde

dont Brassens chantait si joliment et avec humour la triste réalité :

 

« La Camarde qui ne m'a jamais pardonné

D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez

Me poursuit d'un zèle imbécile »

 

   Or c’est bien contre ce « zèle imbécile » que nous élevons lorsque ‘sacrifiant’ aux plaisirs charnels, nous ne cherchons jamais qu’à éprouver ‘La Petite Mort’, pensant qu’elle nous exonèrera, au moins provisoirement, de ‘La Grande Mort’, la faucheuse impitoyable qui moissonne nos têtes au mépris de toute convenance.

 

Qu’avons-nous à lui opposer ?

Des Noces ?

Un accouplement cathartique ?

Le cri d’une brève jouissance ?

  

  C’est Elle qui, ayant le dernier mot applique sur nos lèvres, autrefois gourmandes et désireuses, l’ultime baiser qui sera notre dernier acte d’amour. ‘Noces’, oui, mais ‘Noces barbares’ car l’idée même de liaison porte en elle les ferments de son propre nihilisme. Ce que ‘Noces’ est supposé dire en mode de joie, ‘barbares’ vient en décimer la fragile figure, autrement dit s’affirmer tel le cruel nihilisme. Afin de clore cet article, il nous suffira, une fois encore, de viser correctement la sémantique de cette Belle et Inquiétante Figure.

 

Androgynie formelle

   Ne sommes-nous saisis d’effroi au constat de ces yeux vides, de ces orbites creuses, signes avant-courriers de la Mort ? Ne sommes-nous reportés au plein de notre tragique condition à ne pouvoir déchiffrer le visage de ces Existants ? Ne percevons-nous, comme antinomiques de la relation, ce vide, cet abîme qui se glissent entre les supposés amants ? Ne sommes-nous directement confrontés à l’essence même du Néant à ne laisser venir à nous, tous ces trous, toutes ces failles, ces avens qui creusent les corps et les précipitent à trépas ? Et ici, il ne s’agit nullement d’un fondamental pessimisme ou d’une inclination à la noirceur entrenus par  quelque mal mystérieux. Nous ne faisons que traduire au plus près ce que la forme nous dicte au gré se son apparaître qui, déjà, n’est qu’un disparaître.

   Si nous visions cette œuvre à la manière d’une fable, alors la morale de l’histoire serait simplement celle-ci : toute altérité est pure invention de l’esprit, le tout-autre-que-soi n’est en définitive que notre ‘part manquante’, le creux qui s’est imprimé originellement en nous de cette moitié dont, jamais au grand jamais nous n’avons pu faire le deuil. Nous ne sommes des vivants qu’à l’être à demi. Si exister (‘eksister’) est sortir de soi en direction du monde, notre projet le plus secret serait uniquement un trajet de Soi à Soi, une plongée dans l’abysse de notre être propre qui porte pour l’éternité de notre vie les stigmates d’une brûlante incomplétude. Le voile dont l’Amour est la fragile dentelle consiste en ceci, à savoir que le simple terme de ‘noces’ dont nous pensons spontanément qu’il recèle toute source d’un possible bonheur, la réalité est bien plus verticale que ceci :

 

deux solitudes assemblées ne font pas un salut,

deux solitudes s’accroissent toujours de leur mutuelle tristesse.

 

   Nous sommes seuls à l’heure de notre Mort. Pourquoi ne le serions-nous à l’heure de notre Vie ? Quel prodige aurait donc métamorphosé notre essence ? Quelle soudaine braise surgirait donc des cendres ? L’androgynie a tracé en nous sa césure. Les bords de la plaie sont béants qui ne peuvent être recousus, sauf provisoirement, le temps d’une ambroisie, le temps d’un rapide acte d’amour.

 

‘Trois p’tits tours et puis s’en vont’ !

 

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 07:54
Infinie polysémie de l’image

"Entrée en matière"

Lugano 2015

© Dupertuis

 

***

 

   Prenant acte de l’image, nous sommes immédiatement auprès d’elle, au lieu même de sa signification la plus pertinente. Certes le cadrage est resserré qui ne nous propose que ce fragment de trottoir, cette volée de marches, la silhouette d’ombre de cet homme. Sans doute n’est-il pas étonnant que nous portions notre regard sur la forme humaine, rien qu’humaine. Visuellement, nous ne pouvons guère avoir d’hésitation, d’autant plus que la ligne de partage entre ombre et lumière conduit notre attention sue ce point focal : cet Existant en son être même. Mais nous voudrions écarter toute tentation de croire que le choix de notre conscience ne se dirigerait sur cet Elu qu’au simple motif d’une logique des formes. Nous voudrions dire ici, combien la figure de l’anthropos est incontournable, gravée qu’elle est au creux de notre psyché, cette dernière s’abreuvant à la source vive des archétypes, aux images primordiales qui nous hantent, sans doute depuis l’immémorial du temps, force qui, sans nul doute, forait son abyssale présence dans le cerveau en devenir de l’homo sapiens sapiens.

   L’illustration ci-dessous, de l’oeuvre du peintre chinois Shitao, « Cascade sur le mont Lu », souhaiterait en faire la démonstration. Cette peinture tout en légèreté, en délicatesse, qui chuchote à demi-mots nous fascine certes au gré de sa parfaite esthétique. Nous admirons la touche filigranée du pinceau, nous accrochons notre vision au surgissement de ces hautes roches, à la cascade blanche qui s’en écoule, à ces autres éperons rocheux qui semblent constituer une concrétion minérale soudaine, nous nous immergeons en quelque manière dans l’eau écumante qui s’écoule entre les rives du cours d’eau, nous sommes comme happés par l’apparition de ces arbres magiques, ils ressemblent à des bonsaïs que la nature elle-même aurait façonnés pour nous les rendre plus perceptibles en même temps que plus précieux.

 

 

Infinie polysémie de l’image

Cascade sur le mont Lu

Shitao

Source : Wikipédia

***

   Mais, à l’évidence, ce qui devient infiniment visible, ce sont ces présences humaines, simples formes en méditation, uniques émergences d’une conscience à l’œuvre face au mystère du monde. Certes le titre ‘Cascade sur le mont Lu’ pourrait nous égarer, à la simple considération qu’il nomme la cascade, non l’homme qui y destine son regard. Certes, mais la conception chinoise de l’homme doit ici retenir notre attention. Ecoutons François Cheng dans son essai ‘Vide et plein’ :

   « Dans ce contexte [de la peinture paysagiste chinoise], peindre la Montagne et l’Eau, c’est faire le portrait de l’homme, non pas tant son portrait physique (…), mais plus encore celui de son esprit : son rythme, sa démarche, ses tourments, ses contradictions, ses frayeurs, sa joie paisible ou exubérante, ses désirs secrets, son rêve d’infini, etc. Ainsi la Montagne et l’Eau ne doivent pas être prises pour de simples termes de comparaison ou de pures métaphores ; elles incarnent les lois fondamentales de l’univers macrocosmique qui entretient des liens organiques avec le microcosme qu’est l’Homme. »

Infinie polysémie de l’image

   Entre la présence signalée par la belle photographie de Marcel Dupertuis et le lavis de Shitao, il n’y a nulle différence. Les deux représentations, leurs styles fussent-ils éloignés, ne vivent que d’un unique envoûtement, d’un identique enchantement : le jaillissement de l’existence humaine en sa plus effective nécessité. Oui, ‘nécessité’ car nous ne saurions envisager, sans sombrer dans un cruel nihilisme, le visage de la terre où ne figurerait plus aucune postérité des figures tutélaires d’Adam et Eve. Concevoir la vie hors l’homme, la femme, ne constitue que la trame d’une inconcevable aporie. C’est bien notre conscience humaine qui donne acte au monde, le dispose de telle ou de telle manière, lui affecte signification, lui attribue projet, le pose comme un vis-à-vis, une altérité qui est, en quelque sorte, le complément de notre ‘partie manquante’. Aussi bien le monde serait désert sans l’homme, aussi bien l’homme serait dépossédé de soi sans le monde. Il y a là une exigence première, une condition de possibilité originaire dont nul ne saurait faire l’économie. Et il s’agit bien d’un bonheur qu’il en soit ainsi.

   Mais revenons à ‘Entrée en matière’ puisque son titre est celui-ci. ‘Entrée’ : l’Existant entre en effet dans l’image tout comme l’être venant du néant qu’il transcende effectue sa venue au monde. Retenons ici le concept d’existence selon Heidegger : ‘ek-sister’, sortie de soi en direction du monde où il s’agira d’exister authentiquement. ‘En matière’ : bien évidemment, se hisser du néant revient à se doter d’une forme, à s’investir dans une matière, et ici nous pouvons rejoindre l’intuition hégélienne de l’Esprit faisant écho et trouvant l’essentiel de sa ressource dans son appropriation d’une substance mondaine. Mais, à présent, il nous faut entrer dans le concret de l’image et tâcher d’y discerner les lignes de force qui s’y dessinent comme ses racines essentielles. Si cette image nous parle fort et nous invite à en déceler les attendus, c’est bien parce que quelque chose s’y dissimule qui fouette notre curiosité. Analytiquement sa formulation est des plus simples, ce qui, entre parenthèses, n’est pas son moindre mérite, aussi bien sur le plan esthétique que sur celui des concepts sous-jacents qui en soutiennent la forme.

   D’un côté la lumière, de l’autre côté l’ombre, mais surtout, d’un côté cet escalier, cette chose muette, reposant en son essence éternelle, immuable, opaque ; de l’autre l’homme en son existence mobile, infiniment contingente, soumise au régime du facticiel. Il y a, dans cette rencontre des marches et de l’homme une tension qui s’instaure (entre essence et existence, entre intelligible et sensible, selon les formulations canoniques habituelles de la métaphysique) et c’est bien cette divergence qui, en même temps est de nature polémique, combat entre la vie et la mort, l’inerte et l’animé, toutes postures qui nous questionnent au plus vif de qui nous sommes. N’y aurait-il que la volée de marches, n’y aurait-il que l’homme et alors chacun en son être poursuivrait son chemin qui n’aurait nul souci de l’autre, à savoir de ce qui est étranger, de surcroît, et ne fait qu’animer en l’Existant le doute et l’angoisse quant à ce qui n’est pas lui. En quelque façon, ce qu’il s’agirait de savoir en son fond, le statut identitaire de l’intrus : s’agit-il d’abord de la Chose, s’agit-il d’abord du Passant ? Dès l’instant où deux ‘objets’ viennent en présence, se pose toujours la question de leur originarité, de leur utilité, de leur hiérarchie, de leur relation réciproque. Ceci se nomme : chercher le sens.

    Si nous faisons la thèse de l’empreinte incontournable et sans doute première de l’homme sur toute autre forme de manifestation, nous n’inventons rien, nous ne faisons que répéter un thème qui a toujours hanté la conscience humaine. Songeons à la citation de Protagoras : « L’homme est la mesure de toute chose ». Certes cette assertion de sophiste est critiquable au motif qu’elle place le sujet connaissant face au problème de la vérité, vérité qu’elle attribue aux seules ressources humaines. Or il faut bien faire l’hypothèse qu’il y a aussi une vérité de l’Autre que soi, de la Nature, que la subjectivité limite singulièrement l’approche de l’authenticité des choses. Mais si cette remarque est logique et de bon sens, loin s’en faut qu’elle fasse l’unanimité, chacun, en son for intérieur, prétendant posséder, sinon l’entièreté de la vérité, du moins une partie non négligeable puisque ne font sens auprès  de soi que les intuitions qui s’y forment et y trouvent leur propre terreau. Ce qui importe pour l’homme : l’absolu d’une méditation métaphysique ou bien les impressions qui se lèvent des réalités quotidiennes ?

   Sans doute, dans l’esprit commun, l’image de l’homme est-elle le plus souvent confondue, sinon avec sa propre image, du moins avec celle qui nous est familière, que nous croisons dans notre rue, au cours d’une promenade, dont nous avons intégré en nous les phénomènes les plus évidents qu’elle nous adresse et qui, une fois encore, sont plus d’hâtives perceptions que des cogitations au long cours. Emboîtant le pas à Diogène, nous saisissant de sa lampe, la brandissant devant les visages des passants rencontrés au hasard, lançant aux quatre vents la formule célèbre « je cherche un homme », cette dernière serait-elle en quête de l’impératif philosophique se destinant à trouver ‘un homme vrai, bon et sage’ tel que défini par les penseurs de la Grèce antique ou bien ne s’agirait-il que de découvrir des ‘voyageurs de l’impériale’ que nous aurions hissés jusqu’à nous afin que, partageant nos sorts en commun, le périple existentiel se fît sans trop de dommages, tirant alors de cette fraternité une joie bénéfique au repos de nos âmes ?

   L’homme est toujours en quête de l’homme pour des raisons dont il ne pourrait toujours assurer qu’elles sont ouvertes, généreuses, centrées sur la notion du bien commun. C’est ainsi, parfois la notion de confort prime celle de morale et d’attention à l’Autre en son inaliénable identité. Manifestation de l’instinct grégaire, le mouton s’abrite au sein du troupeau, laine contre laine. En connaît-il le motif ? L’envie de se rapprocher du congénère ? Son désir de s’abriter ? De donner de l’aide ? De vivre simplement sans ‘autre forme de procès’ ? D’en tirer d’immédiats profits ? Toutes ces questions sont celles qui dressent le lit de l’éthique dont, nous tous, devrions éprouver continuellement la nécessité de nous y consacrer, bien autrement que d’une manière distraite. Mais le rythme temporo-existentiel est si vif, mais les désirs exaucés si vite qu’imaginés et nous avançons en direction de notre destin sans même prendre la peine de nous retourner sur le chemin accompli. ‘Se retourner’ ? : interroger le passé, lequel recèle l’empreinte de nos actes, c’est-à-dire la valeur que nous leur avons attribuée au titre de nos exigences morales, de notre façon d’habiter adéquatement la terre. Mais ceci est un fleuve au long cours, le suivre reviendrait à bâtir une thèse et nous souhaitons considérer, en une première visée, l’homme en son image, cerné de ses seuls contours  formels.

   Vision humaniste du monde

Cette image est, à l’évidence, à inscrire dans le trajet de la ‘photographie humaniste’, celle développée par quelques grands noms tels ceux d’Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis. Mais, sur ce sujet, reprenons l’article synthétique délivré par Wikipédia :

   « Les quartiers populaires de Paris et sa proche banlieue sont le cadre privilégié de la photographie humaniste. Les photographes y captent le quotidien des Parisiens dans leur travail aussi bien que leurs loisirs. Pour les photographes humanistes, l'environnement du sujet a autant d'importance que le sujet lui-même ; ce dernier est donc souvent photographié dans son cadre de vie intime ou en public. Certains lieux comme la rue ou le bistrot sont particulièrement exploités parce qu'ils sont des espaces de liberté et de convivialité. Selon Nori, les thèmes principaux de ce réalisme poétique sont la flânerie dans la grande ville, le goût pour les rues pavées, les personnages typés, l'idéalisation des bas-fonds et la quête des instants de grâce. »

   Si nous lisons correctement ce qui vient d’être affirmé, alors nous n’aurons guère de doute quant à l’inspiration humaniste du beau travail de Marcel Dupertuis. Il s’agit bien d’une réalité quotidienne, le cadre dans lequel le sujet évolue est intentionnellement mis en scène, le personnage est ‘typé’, quant à l’instantané, il saisit un ‘instant de grâce’.

 

Infinie polysémie de l’image

   Maintenant, si nous mettons en relation les deux photographies ci-dessus, celle de Sabine Weis et celle de Marcel Dupertuis, les analogies ne peuvent que sauter aux yeux. Identique traitement en noir et blanc mettant en jeu des valeurs contrastées, environnement strictement limité à sa brève énonciation, teintes de gris qui médiatisent et unifient l’ensemble du champ visuel, personnages stylisés, simplement silhouettés, qui marchent en direction de leur étrange destin, ombres portées qui peuvent être reconnues en tant que leur part d’énigme. Seulement, s’arrêter à ces catégories formelles ne nous permet guère de percer le sens de ces images. A partir d’ici nous allons nous focaliser sur ‘entrée en matière’ et tâcher d’y voir ce qui, nécessairement crypté, se dissimule à notre vue, dont cependant nous souhaiterions connaître plus avant quelques lignes de fuite.

   ‘Entrée en matière’, combien cette nomination de l’image nous interpelle ! Si nous nous reportons au vocabulaire de la phénoménologie, ‘entrée’ fait signe en direction de ‘la clairière de l’être’, aussi à écouter ce mot quasiment magique, sommes-nous portés hors de nous en direction de l’Idée platonicienne, de l’Esprit hégélien, autrement dit nous connaissons l’éclair d’une brève transcendance. Bref, l’éclair, au motif que ce qu’une main nous offre (l’entrée), l’autre nous l’ôte (la matière) celle-ci nous reconduisant à notre immanence la plus confondante. Un instant nous avions espéré le Ciel, ses hauturières altitudes, ses dentelles d’écume, ses séraphiques présences et voici que le réel têtu sous les espèces d’une Terre refermée sur elle-même, occluse, nous cloue au motif indépassable de notre humaine condition.

   Cette image dit-elle bien ceci, l’irrémédiable, le piège, la quasi-impossibilité de pousser notre nature jusqu’à la pointe extrême de son être ? Bien entendu ceci est un ‘point de vue’, une thèse particulière, le résultat d’une simple intuition. Si se comprendre, c’est se comprendre dans le monde, le concret et non seulement le théorique, le fantasmé, l’idéalisé, alors nous n’avons guère d’autre alternative que d’écouter la voix de notre propre conscience. Dit-elle vrai ? Dit-elle faux ? Ou bien un mixte des deux ? Bien malin serait celui qui clôturerait le débat au terme d’une réponse figée, unilatérale, imprescriptible. Le contenu de toute image n’est jamais que le contenu de l’imaginaire que nous projetons en elle. De là la parenté, le voisinage de l’image et de l’imaginaire. L’une, l’image, n’est jamais sans l’autre, l’imaginaire.

   Inextricable pliure des mailles de l’interprétation. Dans le tissu qui en résulte, selon chaque conscience qui s’applique à en viser la forme, nulle unité, mille couleurs chatoyantes, mille textures qui ne sont que le reflet de ce que, toujours, nous projetons sur les phénomènes du réel qui viennent à nous. Tel sera sensible aux critères esthétiques, tel au jeu des lumières et des ombres, tel autre encore aux concepts sous-jacents qui se glissent sous toute apparition. Apercevoir l’homme dans le monde à partir d’une vision ‘humaniste’, c’est ne nullement partir d’un homme abstrait, universel en lequel aurait été déposé une vérité acquise une fois pour toutes. Le vivant, l’existant sont les lieux d’infinies variations.

   Qui voit en cette photographie l’empreinte du nihilisme, tel autre n’y trouvera que motif à satisfaction et source d’une pure joie. Si nous voulions demeurer hors la décision orientée d’une subjectivité, il faudrait décrire au plus près le contenu de l’image. Dire les marches régulières que rythme le jeu alterné de l’ombre et de la lumière, dire la géométrie parfaite des lignes et de la composition, dire l’avancée décidée de l’homme vers son destin, dire le grand pan d’ombre qui semble résulter d’une lumière zénithale. Mais voici que le simple mot ‘semble’ introduit le doute. Infinie polysémie de l’image que redouble l’infinie polysémie du langage. Il n’y a pas de pure compréhension, seulement le jeu ouvert des interprétations infinies. Nous ne pouvons nullement regarder une image et faire taire en nous les choix esthétiques, les formules langagières, les dessins infiniment multiples de la pensée. Telle est notre liberté qu’elle puise à la source intarissable de ce qui se dessine à l’intérieur de nous et rencontre un univers infini de signes. Profusion est liberté !

 

 

 

 

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2 juin 2021 3 02 /06 /juin /2021 15:33
Vénus offerte

‘La Vénus endormie’

Giorgione

Source : Wikipédia

 

***

 

   En ce matin de douce présence, pouvais-je rêver mieux que de vous apercevoir, vous Vénus endormie, allongée sur vos linges d’apparat ? Votre peau nacrée, poudrée d’ivoire juste comme il faut, était une longue lumière, une onction à l’orée de mon front soucieux. Rarement paysage ne m’avait été donné avec autant de gracieuse volupté. Car, comment dire, comment employer les mots justes, ils pourraient soudain sonner si faux dans le luxe accompli du jour ? Toute beauté naturelle est toujours une épreuve pour qui veut se confronter à elle et en subir la venue teintée de joie. On est sur le seuil de soi, on hésite comme le limaçon sur le bord de sa coquille. On projette en avant un premier regard, on s’essaie à éprouver une sensation originelle qui ferait penser à sa propre naissance, là, tout juste advenue. Une neuve innocence, une disposition à se sentir ému par le vol souple d’un nectar, la passée d’un papillon dans l’air de cristal, le chant lointain peut-être d’un grillon couché dans son champ d’herbe.

    Voyez-vous, j’aurais tant aimé être ce simple bouillonnement du drap tout contre la plaine de votre peau. J’aurais senti votre chaleur, éprouvé la radiance de vos humeurs intimes, là si près, presque une fusion en vous. Vous auriez sans doute pensé au frôlement de quelque insecte tout contre votre hanche et celle-ci aurait tressailli sous la caresse, une rapide chair de poule puis, à nouveau, votre immersion dans le nid douillet du repos. Mais à quoi pensiez-vous donc, ainsi abandonnée en cette posture aussi confiante que colorée d’une touche d’érotisme ? Attendiez-vous qu’un amant de passage vous surprît ? Etiez-vous simplement destinée à sonder votre propre méditation ? Vous sentiez-vous libre d’exister à votre guise, votre totale et impudique nudité témoignant d’une heureuse inclination à accepter la vie en ses multiples facettes, en ses surprises renouvelées ?

   Je sais l’immense faveur qui m’est faite de pouvoir vous observer ainsi, à la dérobée en quelque sorte. Cependant nulle mauvaise conscience, nul instinct de voyeur ou de prédateur. Seulement le regard en tant que regard. Le plaisir en son essence la plus vraie. Le désir tenu à distance mais pour autant nullement atténué, bien plutôt renforcé par cet éloignement, - je devrais dire cet abîme -, qui nous sépare comme une vallée sépare deux monts mais les porte à une mutuelle admiration. Mais, qu’ici, je vous dise le rare de qui vous êtes en votre abandon, puisque vos yeux clos, ne peuvent prendre acte de votre posture, unique, oui, ô combien unique !

   Votre corps est cette perfection sans doute consciente d’elle-même. Comment pourrait-il en être autrement ? L’élégance, l’exactitude d’une présence au monde, la révélation d’une beauté rare, tout ceci se déploie avec tant de nécessité interne que vous ne pouvez qu’en être informée, saisie au plus vif de votre être.  Cette image qui se donne à la mesure de cet instant nullement reproductible, un éblouissement seulement et la mémoire, la vôtre, la mienne aussi, sont marquées pour longtemps de cette vision qui, en devenir d’elle-même, ne pourra se confondre avec nulle autre. Singularité des émotions, creuset des certitudes, une fois ressenties, elles n’auront plus pour site que ce qui a eu lieu et se dit comme l’unique, le passé en sa nostalgique fugue.

   Combien votre visage est reposé, sans doute frôlé par des nuages de laine. Mais quelles pensées, quels rêves se dessinent-ils sur la courbe de votre front ? Posant toutes ces questions, sûrement devinerez-vous mon profond désarroi ? Tel l’enfant ébloui derrière la vitre de Noël, il convoite ce qui est porté devant son regard mais n’en peut éprouver la possession. Vos cheveux sont de cuivre tressé. Votre bouche purpurine, à peine un souffle d’air, est close sur maints secrets. Votre bras droit, relevé derrière votre nuque, indique la confiance, l’abandon serein. Votre poitrine menue est pareille à ces collines bleutées qui, au loin, se donnent comme horizon. La mince dépression de votre ombilic est posée sur le dôme de votre ventre, cette courbe si alanguie qui ne peut être que disposition à la venue confiante de l’heure.

   Votre bras gauche longe votre anatomie, votre main a trouvé l’exacte position qui cèle la demeure mystérieuse de votre féminité. Offerte tout en vous retenant. Allant au-devant et demeurant en cette frange obscure qui est comme votre parade. Indiquant, en vous, le précieux et le dissimulant à l’orée de vos doigts pareils à une grille, à une défense. ‘Cité Interdite’ en même temps que sollicitant l’attention. Le fruit de votre sexe, bien plutôt que d’être défendu est porté au plein de son rayonnement. Il en est toujours ainsi, ce que l’on veut indiquer en tant que désiré, rien ne le sert mieux que la dissimulation, l’interdit, le chemin dont on obstrue le cours en le barrant d’un bouchon d’épines. Mais ne bougez pas, n’ôtez nullement la herse de vos doigts car, alors, vous détruiriez ce que vous voulez défendre. La libre disposition d’une chose est le plus souvent dénuée d’intérêt. La convoiter longuement est l’unique sentier à emprunter afin que l’appétit maintenu, la flamme ne s’éteigne, ne vacille et ne s’annule sous le poids soudain d’une indifférence, d’un détachement.

    Et comment dire le somptueux de vos jambes, cet infini à portée des yeux, sans penser à la fuite longue des jours d’automne, au cours alangui d’une rivière de miel, à une diaphane porcelaine dans le clair-obscur d’un musée ? Oui, vous êtes bien une exception au même titre qu’une œuvre d’art, je pense à ces Beautés éternelles de la Renaissance Italienne. Qui les a vues un jour en reste atteint pour la vie, infini carrousel d’images flottant au centre de la brume lumineuse du rêve. Vous paraissez si sûre de vous, tellement portée en votre intime contrée, assemblée en une unité si complète que rien ne semblerait pouvoir vous atteindre, sauf les idées belles, les égarements polychromes d’un songe d’amour, les chatoiements d’un doux soleil venant poser sur celle que vous êtes le pollen de ses rayons.

   Vous surgissez là, au plein de ma vision, et je ne peux m’empêcher de penser à la présence charnelle de quelque fruit : une pêche dorée, une pomme rouge acidulée, une grenade montrant la pulpe onctueuse de ses graines. Une corne d’abondance, si vous voulez bien accueillir cette métaphore d’un inépuisable mythologique. Comment, prenant acte de vous, ne nullement sombrer dans l’excès, comment se dispenser de convoquer un lyrisme romantique, éviter de sombrer dans une effusion, laquelle voudrait dire l’insuffisance des mots à s’emparer de votre image, à la décrire avec suffisamment de vérité ? Mais peut-on décrire une Déesse ? Peut-on la disposer sur la margelle du monde comme si elle était une Existante ordinaire dont on oublierait la trace sitôt disparue ? Vous me plongez dans un embarras identique à celui du tout jeune enfant au plein de son innocence, il ne sait que choisir parmi la profusion des objets qui se présentent à lui, il ne peut saisir de cette totalité qu’un fragment, autrement dit le voile d’une illusion.

   Oui, vous êtes une beauté en dissimulant une autre. Deux beautés jouant en écho, la vôtre, celle aussi de cette Nature qui est l’écrin qui vous reçoit. Votre tête repose tout contre un talus de terre brune comme si vous en étiez un naturel prolongement : Eve d’argile portant en elle les faveurs dissimulées d’une glaise originelle. Une douce colline d’herbe verte est le prolongement naturel de votre corps, elle dit votre repos, elle est le recueil de votre méditation. Plus loin, au sommet d’une butte de calcaire, se détachent des habitats que semble surmonter la pierre angulaire d’une forteresse. Elle paraît destinée à veiller sur votre repos. Quelques arbres aux larges ramures rythment la sérénité de l’air, ponctuent la dérive hauturière de fins nuages.

    A l’horizon, une nappe d’eau claire couleur du fragile myosotis, sans doute un bras de mer sur lequel viennent s’appuyer les roches bleu pastel d’une montagne. Savez-vous, ici, quel sentiment m’envahit ? Celui d’être l’heureux spectateur d’une terre d’Arcadie, symbole de cet âge d’or hellénique, lieu des idylles pastorales et je crois entendre, venus du fond même des âges, ces airs baroques cuivrés qui sèment en l’âme les graines efflorescentes d’une félicité.

   De vous au paysage, du paysage à vous, une seule onde de clarté, l’unique destin de deux présences, l’une appelant l’autre, l’autre réclamant l’une, comme si rien du monde ne se livrait de plus beau à l’horizon des hommes. Je vais me retirer sur la pointe des pieds, éviter de faire le moindre bruit. Ce rêve, que vous m’avez un instant offert, doit perdurer aussi longtemps que la courbe intime du temps, une éternité, elle seule se donnant comme la mesure de qui vous êtes : la Beauté incarnée ! Vous ayant aperçue, je suis celui en attente de vous pour ce qui s’annonce en tant que mon futur. Comment ne pas être comblé de ceci ? C’est en vous que vous avez la réponse. Dissimulez-là au creux de votre mystère, ainsi ce secret agrandi aux frontières de l’être me portera bien plus loin que ne pourrait le faire le plus précieux de mes projets. Je ne suis que par vous qui brillez dans les lointains. Que par vous !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 mai 2021 6 22 /05 /mai /2021 09:05
Destin et Liberté

Source : freepik

Trans Caucase Images

 

***

 

   Le printemps vient juste d’arriver. Les monts du Caucase portent encore l’empreinte blanche de la neige qui scintille dans le bleu du ciel. La famille Aslanian est tout occupée aux préparatifs de la transhumance. Il va falloir quitter la maison de la vallée, gagner le refuge des pâturages, donner au bétail l’herbe fraîche qui manque ici. Ce n’est pas une contrainte, c’est bien plutôt la poursuite d’une tradition, c’est inscrit d’une manière atavique au plus profond de la chair et déjà le fleuve de sang du corps s’allège, se charge des bulles légères de l’air du haut plateau, là où planent les vautours et les aigles en de grands cercles infinis, l’œil s’épuise à en suivre la trace tout contre l’éther diaphane, invisible contrée au-delà du réel. Le bétail : quelques vaches pour le lait, des chevaux pour se déplacer, des chèvres rustiques aux longs poils pour le plaisir des yeux, pour la compagnie aussi, pour la présence joueuse de la race des caprins.

   Garen, le père, est en tête du troupeau. De temps en temps, il pousse quelques cris gutturaux pour encourager la progression du bétail, mais aussi de la famille encore peu rompue au long exercice de la marche. Nazar, le fils, n’est guère éloigné du père dont il apprend, avec attention, les règles du travail de berger. Derrière les bêtes, Endza la mère, femme aux jolis traits réguliers tannés par la lumière de la montagne. Inesa, la fille, bavarde avec Endza, fait parfois quelque pause, légèrement essoufflée en raison de l’altitude qui s’élève insensiblement. Chaque degré franchi est une épreuve mais aussi une récompense et déjà le village n’est plus qu’un vague moutonnement à l’horizon des yeux, presque une tache floue sur le cercle de la mémoire. En levant les yeux, à une distance qu’il est difficile d’apprécier, on aperçoit les premières terres horizontales couchées sous le ciel, celles qui portent les tapis d’herbe rase, qui accueillent la baraque de planches, elle sera le refuge tout au long des six mois à passer sur la pâture.

   Sentiments mêlés que ceux du petit groupe. Les hommes sont impatients d’arriver sur le lieu de la transhumance, de jouir du spectacle rassurant du troupeau se nourrissant de cette manne céleste. Les femmes sont plus rétives, comme si, de quitter le village, était une sorte de renoncement à une vie plus conforme à leurs attentes. Presque deux cents jours à vivre au sein de cette nature belle mais sauvage, austère. Et si peu de contacts ici. Parfois le passage des deux gardes du Parc National, Isahak et Mihran, ces cousins des aigles dont ils semblent avoir pris jusqu’au comportement, œil vif et acéré, jusqu’à l’aspect dans une manière de mimétisme. Leur peau est aussi sombre que les rémiges de ces maîtres du ciel et les voir s’éloigner constitue toujours une perte, instille en l’âme une nostalgie difficile à effacer. Aux yeux d’Inesa, adolescente de bientôt quatorze ans, cette image des deux hommes partant au galop sur leurs alezans est ce symbole de liberté auquel elle se rattache afin que sa présence, ici, loin de tout, puisse trouver un peu de baume apaisant.

   Son frère Nazar, lui, tout juste âgé de dix ans, éprouve tout autrement cet événement qu’il juge des plus positifs, lui le futur berger qui doit s’endurcir le cœur et l’esprit, fortifier son corps afin de correspondre à celui qu’il devra être lorsqu’il sera adulte, que le troupeau obéira à ses ordres, que les chiens reconnaîtront à ses sifflements le travail qu’ils auront à exécuter. Belle familiarité de l’homme et de l’animal liés par la tâche commune de vivre en ce lieu, en ce temps qui, toujours, sont des exceptions, des moments de plénitude, du moins si l’on sait accorder à l’instant sa valeur foncière, cette joie de coïncider avec les choses dans le pli le plus intime de soi.

    Le sentier s’élève toujours plus haut comme s’il voulait bondir, franchir rapidement les étapes, se retrouver en cette immense liberté bleue qui s’offre à lui, l’attire, l’aimante et le rend plus léger que la feuille d’automne. Le rythme des voyageurs s’est ralenti. La fatigue creuse les joues, trace des cernes violets sous les yeux. Le souffle devient court. On cherche l’air, on boit une gorgée d’eau fraîche dans le silence immense du corps. Son regard, on le porte sur les nuages de poussière, sur les cailloux épars, sur les trous qui creusent la terre rouge. On évite de se redresser, d’estimer la distance. On demeure en soi, dans la zone la plus retirée de sa chair. Ce sont Inesa et Endza qui sont les plus éprouvées par l’ascension. Leur cœur, sans doute, est encore rivé au foyer, en bas, dans la vallée, où les choses sont plus calmes, demeurent accessibles. Au contraire, Garen et Nazar s’emplissent de l’énergie des grands espaces. Le vent des sommets entre en eux, fait de lents tourbillons tout autour de leur tête, aiguise leurs pupilles qui sont pareilles à des pierres noires, dures, affutées, sûres d’elles, tel le diamant.

   Zeki, le chien berger du Caucase, abrité dans sa fourrure épaisse, s’agite joyeusement, se mêlant parfois à la meute transhumante, poussant les bêtes à la voix, rejoignant ses maîtres, ceux qui avancent à la tête du troupeau, en guident la marche. Enfin le dernier lacet est franchi. Un air plus vif s’est levé sur le plateau et l’on cligne des yeux parmi les rafales courtes mais soutenues. Dans les yeux des hommes s’allument des perles de joie, dans ceux des femmes brillent les larmes de la peine mais aussi de la reconnaissance. C’est ainsi, parfois un rapide bonheur ne peut-il se donner qu’à la suite d’une épreuve, d’une souffrance. Aussi s’accroît-il de cet écart, de cet abîme logés au creux du temps. Un instant efface l’autre et s’installe dans une brève durée.

   Au début, on est chez soi sans y être vraiment. On regarde le haut paysage semé d’herbe courte dans des teintes blondes et chamois. On regarde le doux vallonnement des montagnes, les creux qui s’y inscrivent, les éminences décolorées par la clarté du jour, la rare végétation vert amande qui court au hasard de l’heure, le bâti de pierres sèches qui servira d’enclos aux bêtes pendant la nuit. On regarde la cabane de planches, havre de repos des hommes et des femmes tout au long de la mesure estivale. Le troupeau reconnaît, le troupeau est joyeux, une félicité, certes animale, instinctive, mais combien éprouvée au même titre qu’un ravissement humain. Pourquoi y aurait-il une différence de ressenti ? En raison de ‘l’homme mesure de toutes choses’ ? Non, ceci est une vue trop courte, une vue égoïste et bornée. Chacun, sur l’immense courbure de la terre, a droit à quelque prospérité : la fontaine et son eau cristalline, l’oiseau jetant ses trilles au plus haut de l’éther, la pierre immobile qui ne connaît son être qu’à la faveur de sa propre érosion. Tout est à égalité de nature dans le monde des vivants. Tout a sa place. Tout mérite attention. Que serions-nous sans le massif surgissement de la colline à l’horizon ? Sans l’entaille de la vallée entre ses lèvres de rochers ? Sans le vol aussi gracieux qu’erratique du papillon dans le vent primesautier du printemps ? Dans l’entente adéquate des choses, tout égale tout, dans une identique détermination du réel à témoigner, à nous rejoindre, à nous appeler au généreux partage de ce qui est.

   Tout fait sens qui est présent. Tout fait sens depuis le microscopique plancton jusqu’à la majesté du canyon de grès rouge qu’entaille le profond Colorado. C’est à ceci que nous devons être attentifs si, du moins, nous destinons notre conscience à devenir le réceptacle le plus juste de ce qui fait efflorescence et pullule tout autour de nous à la manière invasive, insistante, d’un vol de criquets. Mais ce vol, pour autant, ne doit nullement dissimuler la transparence du ciel, la nécessité du grand dôme bleu qu’il tend au-dessus de nous, la question incessante qu’il est venu nous poser et qui se résume au motif même de notre existence. Comment se justifie-t-elle ? Comment trouve-t-elle son assise dans le tissu dense des événements ? Est-ce un Destin qui nous est attribué avec sa charge d’incontournable venue ? Ou bien serait-ce une Liberté ? Mais alors, qu’en est-il de cette Liberté ? Est-ce nous qui en décidons ? Ou bien vient-elle de plus loin, de plus haut que nous et, en ce cas, nous ne serions que des conséquences, non des causes ?

   Sitôt arrivé sur le plateau, le troupeau s’est égaillé dans toutes les directions, chaque bête paraissant retrouver un coin familier. C’est Garen qui a ouvert la porte de planches disjointes. La serrure a grincé en une sorte de longue plainte métallique. Nazar l’a rejoint. Le fils est l’ombre du père. Le père est la lumière du fils. Là où l’un se trouve, l’autre l’y rallie. Longue amitié fraternelle qui semble venir du plus loin de l’âge. Eau de source qui puise à la fontaine sa ration quotidienne de réassurance, de plénitude. Comme si la force logée en Garen se diffusait, par une sorte d’écho, dans le corps et l’esprit de Nazar. Mystère de la filiation, mystère du lien invisible, mais si fort, si ardent, on en sent la vibration à défaut d’en saisir la pure matérialité. Endza et Inesa, elles, font le tour de la cabane, s’assurent que le four de pierres sèches est encore en état de cuire le pain, que le fil à linge est bien amarré sur ses piquets de bois, que le chemin qui conduit à la source est encore visible parmi les tapis de sedums et le semis clair des touffes d’orchidées.

   L’intérieur du logis est semblable à lui-même au travers des ans, une manière d’immuabilité, de réalité immergée dans la glu dense du temps. Un avenir tracé d’avance, qui suit les layons immémoriaux du passé, en réactualise les formes. Les pas toujours situés dans les empreintes ineffaçables de la tradition, de l’acte éternellement recommencé, des tâches reconduites à leur valeur essentielle. Mais ici, il y a comme une ligne de partage et deux versants selon lesquels les eaux s’écoulent d’un côté ou bien de l’autre. Père et fils inscrits dans le geste héréditaire de la fidélité au même, mère et fille davantage situées dans un présent qu’elles souhaitent plus ouvert, plus inventif, dont elles espèrent qu’il leur apportera un air de liberté. L’intérieur de l’abri de bois mal équarri : la tradition. L’extérieur, l’amplitude du paysage, les ruisseaux de lumière : la modernité. Ainsi peut s’énoncer, au titre de la métaphore, ce qui sépare et différencie, mais aussi unifie des conduites apparemment divergentes mais, en définitive, confluentes. Tous, ici, logés dans le ventre de cette arche de Noé qui flotte en plein ciel et accueille les siens sans distinction aucune.

   Entre les cloisons de planches recouvertes de papier-goudron (des fragments en ont été arrachés, montrant la claire-voie entre les lattes), tout est à sa place de chose. Les lits aux montants de fer ouvragé reposent dans un coin de la pièce ; le vieux poêle de tôle trône en position centrale avec son tuyau noir qui traverse le toit de tôle ondulée ; le coin pour la toilette, placé devant une fenêtre étroite, avec son broc en faïence, sa large cuvette ; le plançon mal équarri qui sert de table lors des jours de mauvais temps ; le coffre à vêtements dont la surface est utilisée pour façonner les boules de pâte qui serviront à confectionner le pain. Une familiarité en même temps qu’une redécouverte. Un plaisir de la rencontre en même temps qu’une nostalgie qui flotte là-bas dans la vallée où le temps court plus vite, où les jours sont plus lisses, où les repères sont plus faciles à trouver.

   Quinze jours déjà que la famille s’est installée dans son refuge estival. Il y a, dans l’air, comme un motif de juste satisfaction. Ce qui, jusqu’alors, paraissait difficile, s’adapter à cette nouvelle vie, trouver ses points de repère, voici que tout a conquis sa place de chose, que les objets usuels se sont disposés à portée de la main, que les sentiers vers la montagne ou vers la source ont reconnu les pas familiers. Leurs traces n’avaient pas complètement disparu, elles étaient en quelque sorte gravées dans le tapis de poussière, la courbure de la graminée, l’émergence claire de l’eau de source. C’est un grand bienfait ceci, que les choses et les gens se confient mutuellement une manière de respect, que leur rencontre s’effectue sous le signe d’une exacte complémentarité. Pas plus l’homme ne pourrait se passer du destin furtif des choses, pas plus les choses ne pourraient être sans la présence de l’homme. Ceci est le sens : une confluence des parutions sur le large plateau de terre et de pierres, sous la fuite longue du ciel.

   Rien n’est superflu dont on pourrait biffer l’être sans plus s’inquiéter de ce qui pourrait advenir. Les choses ne sont nullement là au hasard. Si Garen et Nazar éprouvent, sous la rudesse de leurs doigts, la force brute des pierres de l’enclos, si Endza et Inesa s’accordent au rythme précis de leurs mains qui modèlent la pâte à pain, c’est bien parce que tous ces gestes, inscrits depuis l’éternité dans la singularité du monde, se destinent à l’événement de leur existence comme une tâche à accomplir dont nulle prétendue logique ne pourrait faire dévier le bel accomplissement. Destin immémorialement gravé en chacun des Existants, lequel n’est nullement pure soumission à la loi, mais fluence d’une souple liberté et joie de se confondre avec ce qui porte l’être à son exacte présence.

   Ce matin le ciel est clair que traversent de fins nuages. L’air est encore frais et il faut se couvrir d’un vêtement de laine. Nazar et Garen s’occupent à colmater quelques brèches dans l’enclos, à clouer des planches là où les fentes dans les cloisons des murs laissent passer le blizzard lors des jours de mauvais temps. Inesa est partie sur le versant de la montagne qui fait face à l’abri de bois pour y récolter bouses et crottin de la saison dernière, c’est le combustible qui alimente le poêle et le four. Elle traîne derrière elle une bassine en zinc dans laquelle elle dépose ce qu’elle a ramassé à mains nues. Elle n’est nullement choquée de cette façon de cueillir. Elle ne fait que reproduire une pratique ancestrale. Puis, revenue au lieu de la pâture, elle va jusqu’à la source située en contrebas du campement. Elle y puise une eau fraîche et bondissante. C’est le mince symbole d’une gaieté naturelle, la douce diffusion d’une pastorale, ce chant diffus venu de la terre qui s’immisce en elle avec autant de grâce que met le papillon à butiner la fleur. Il y a ici une façon de vivre spontanée, totalement absente de calcul, comme si l’on était cette orchidée qui pousse là entre les aiguilles courtes des herbes.

   Inesa est revenue maintenant dans la baraque de planches. C’est l’heure de la préparation du pain lavash, cette fine galette moelleuse faite de farine, de sel et d’eau. Simplicité des ingrédients qui dit aussi la simplicité de la vie, ce genre d’ascétisme au confluent de l’air de la montagne, de l’agitation des graminées, de la lente rumination du troupeau. C’est sans doute là un point d’orgue de la culture moyen-orientale, cette pâte que chacun peut confectionner lui donnant la destination d’une nourriture primitive, essentielle. On pourrait presque ne se nourrir que de ces modestes provendes, tant elles paraissent combler le corps à satiété, se donner en tant que repos essentiel de l’âme. Un genre de communion avec le grain du blé, la venue dans le sillon de terre, la découverte au plus près de ce qui attache l’homme à sa glaise fondatrice. Le geste qui préside à la fabrication du lavash, s’il a la forme d’un rituel, s’il évoque quelque domaine sacré, il n’en demeure pas moins une habileté des mains faisant penser à l’adresse de l’artisan. Inesa aime cette façon de malaxer longuement la pâte, de l’étirer en un une mince membrane au rythme du balancement des mains. Il y a une manière d’énergie qui, partant de la pâte, se diffuse à l’ensemble du corps. En réalité il ne faut faire qu’un avec le modelage de la galette. C’est ceci une tradition bien pensée, il n’y a plus de différence entre celle qui modèle et ceci qui est modelé. L’âme d’Inesa entre dans la pâte, la pâte accueille la souple volonté d’Inesa.

   Les deux femmes sont dehors. Elles entendent le bruit continu de l’occupation des hommes qui soignent le troupeau, tirent le lait des chèvres qui fera le fromage de leur consommation quotidienne. Le feu qu’Inesa avait allumé, dès son retour de la montagne semée de bouses et de crottin, est maintenant actif. Une lente fumée monte dans l’air qui frissonne tel un cristal. Les galettes de pâte étirée, Inesa les porte sur une planche. Elle les fait passer à sa mère, laquelle maîtrise le geste vif qui consiste à les plaquer contre les parois brûlantes du four de pierres.  Inesa aime regarder le travail du feu, découvrir les boursouflures qui se lèvent à la surface de la pâte, les cratères et les dépressions qui la parcourent, lui attribuent son caractère unique. Il lui plaît de penser que cette activité reproduite au cours des millénaires est une illustration, une concrétion, une métaphore de ce temps toujours illisible, aussi parfois est-il nécessaire de lui donner forme dans une coutume, un labeur, une fabrication.

   Pétrissant la pâte du lavash ou regardant les galettes se tordre sous l’effet de la chaleur, il lui arrive de méditer longuement, rêveusement sur les conditions mêmes de son existence. Alors tout se pose dans les termes abstraits de ‘destin’, de ‘liberté’. Qu’en est-il de son existence d’adolescente à l’orée de la vie ? Tout est-il « écrit sur le grand rouleau » tel qu’énoncé par ‘Jacques le fataliste’ ? Ou bien existe-t-il une marge de liberté à laquelle s’abreuver afin de décider, en soi et pour soi, des motifs qui illustreront son propre cheminement ? Ce qu’en son fond estime Inesa c’est que cette question est une aporie, que tout sur cette terre présente la figure de l’indécidable, du pur surgissement, de l’éclosion de ce qui doit être en ce moment de l’histoire, en ce lieu de la présence, ici à l’ombre de la montagne, sous le tissu clair du ciel, tout contre les lames de vent qui, parfois, tirent des larmes des yeux.

   Ce qui est à faire : avancer avec confiance sur un chemin de lumière, ô certes parsemé d’ombres, creusé d’ornières, mais qui donc pourrait être maître de ceci, de cette force des choses de se poser là-devant, de dévoiler leur être, tantôt une faveur, tantôt une contrainte ? Ce qu’Inesa sait intuitivement, du fond même de sa conscience, c’est que les Existants sont traversés de flux dont ils ne perçoivent nullement la trace. Ils agissent, prennent telle ou telle décision, à l’insu d’eux-mêmes, dans le massif ténébreux de leur tête. Plus d’un d’entre eux, parfois, s’étonne de ce décret qu’ils n’ont pas vu venir, mais se rassurent au motif que leur volonté a guidé leur acte, d’une manière sans doute subliminale mais pour autant relative à leur force propre, au fait qu’ils sont maîtres de leurs destins. Mais son père Garen, qu’a-t-il fait pour dévier de la trajectoire qui était inscrite en lui depuis la nuit des temps ? Être berger en tant que fils de berger. Et son frère Nazar, si proche de ‘ses’ bêtes (oui, déjà il y a attribution, déjà il y a possession), comment pourrait-il différer du sort qui est le sien puisque, depuis son plus jeune âge, sa participation à sa première transhumance, il est frappé au coin de la nécessité. Nécessité d’être soi à l’aune de son propre regard, d’être soi dans la perspective de la vision du père et au-delà de lui de toutes les générations qui ont tressé pour lui les berges au milieu desquelles s’accomplira son long cheminement.

   Inesa, elle, regardant rêveusement le lent travail de la combustion, les torsions de la pâte, l’éclatement des bulles d’air, Inesa pense que la vie est un levain qui se lève, à la fois de la rigueur d’un destin (avons-nous choisi notre naissance ?), à la fois de la palme d’une liberté. Elle, Inesa, confiera son avenir aux soins de sa langue maternelle. Elle l’étudiera afin de la faire rayonner. Elle apprendra plusieurs langues, le français, l’italien, l’espagnol et elle traduira les œuvres des auteurs nationaux dans d’autres vocables européens. Son destin, alors, sera liberté. Elle aura choisi cette voie de la littérature, de la poésie qui infuseront longuement dans l’esprit d’autres peuples. Ceux qui liront ses traductions ne la connaîtront pas, jamais ne la rencontreront mais elle sera présente, infiniment présente dans l’esprit des textes, lesquels ne seront que l’écho de son propre esprit. Elle aura une sorte de présence-absence au travers de la simple notation, au début du livre, de la mention : ‘Traduction : Inesia Aslanian’. Ce sera peu et beaucoup à la fois. Son patronyme dira son origine, sa singularité ; sa traduction dira l’universel au titre duquel elle accèdera à sa propre liberté, diffusion de qui elle est (la traduction implique totalement celui qui s’y adonne), cette culture dont elle dédie la richesse aux lecteurs attentifs issus d’autres manières de sentir, de penser.

   Pour autant, la jeune fille ne vise nulle célébrité. Déjà, avec sa mère elle est allée à Erevan, la capitale, pour y faire des courses, entreprendre des démarches. Elle a vu ces jeunes femmes un peu plus âgées qu’elle, montées sur de hauts escarpins, vêtues de court, à la démarche syncopée de mannequins. Elle a vu de jeunes garçons, cheveux gominés, pantalons déchirés aux genoux, surfant sur leurs étranges machines avec des airs hallucinés. Elle n’aime pas ce mode de vie qu’elle juge superficiel, simple reproduction à l’identique des conduites mondiales, chacun s’emboîtant en l’autre à la façon des poupées gigognes, chacun mimant le convenu, le ‘moderne’, chacun s’aliénant à la conduite moutonnière de la meute. Ses études universitaires (Inesa voit loin, Inesa voit juste), elle les fera à Erevan, mais dans la modestie du paraître, tant cette ‘société du spectacle’ lui semble surfaite, mensongère, loin de toute idée de vérité.

   Ce qu’elle veut en son fond, vivre dans la simplicité, connaître la subtilité et la profondeur de sa langue, en tirer ce merveilleux nectar qu’elle destinera aux Attentifs, ceux qui, distants des fausses valeurs, cherchent dans la littérature des motifs de plaisir mais aussi, mais surtout, des moyens de s’élever dans l’ordre des choses essentielles. Souvent, le soir, lorsque revenus à leur logis de planches, les membres de la famille meublent le temps chacun à sa manière, Garen et Nazar jouant aux cartes ou sculptant un bâton de marche, Endza lisant une revue, chacun sous le cercle de clarté d’une lampe à pétrole, Inesa, invariablement, se confie à la lecture approfondie de quelque poète ou écrivain arménien. Avec elle, pour la durée du séjour, elle a emporté sa provision de livres dont pas un ne retournera dans la vallée qu’il n’ait été lu, annoté, bu jusqu’à la lie. C’est ainsi, cela fait intimement partie d’elle, les livres sont sa nourriture, les textes l’horizon de ses yeux, les mots, les doux chuchotements qui l’habitent depuis l’instant où elle a su lire.

    Parfois, en elle, pareils aux cercles qui habitent le profond des eaux, les mots d’un poème font leur longue flottaison, leur dépliement aquatique ou bien ils sont des cerfs-volants dont la longue queue fouette la courbure de l’air, un chant s’élève dans l’azur qui semble ne devoir jamais finir. En ce moment, parfois au plein de la nuit, quand la clarté laiteuse de la lune badigeonne le duvet de son édredon, elle se récite, en sourdine, quelques phrases découvertes dans ‘Nuages et sable dans ma paume’ du poète Zareh Khrakhouni :

 

S’étendre

sur les anciens sables très anciens si doux si fins

que ce n’est déjà plus du sable – mais du pollen

semble-t-il

 

Contempler

la même mer, toujours la même si absolue en son

mouvement

que ce n’est déjà plus la même passée une seconde

 

Marcher

sur les anciens très anciens sables

comme en un rêve sur des nuages de duvet

 

Regarder

le même ciel toujours le même qui change d’aspect

à tout instant avec le soleil et la lune

sur les mêmes fausses promesses,

les mêmes mensonges

les mêmes ruses de renard.

 

   Inesa aime bien cette parole du poète qui dit en mots simples ce qu’elle pense en son for intérieur. Les « sables anciens », la mer mouvementée, le ciel au plus haut, tout ceci est fixé dans l’immémoriale mémoire des hommes, tout ceci possède une inestimable valeur, tout au moins Inesa en fait-elle l’hypothèse. Comme une tradition de la pensée juste qui perdurerait à même son être pour l’infini du temps. Mais Inesa, dans la certitude de son jeune âge, sait que les choses ne sont pas si simples, que les paroles, fussent-elles de l’origine, ne sont nullement fixées à jamais. Tout est toujours en constante évolution, en permanent réaménagement. « Ce n’est plus du sable », « ce n’est plus la même passée », ce n’est plus « le même ciel », la très jeune fille sait ce que veut dire le poète : l’impermanence des choses et des êtres, la métamorphose de la vérité en son contraire, le fleurissement constant des « mêmes mensonges », le déploiement des « mêmes ruses de renard ». Tout ceci, bien avant même la lecture du poème, Inesa en éprouvait la douloureuse réalité dans son corps, en ressentait l’effectivité dans l’effervescence de son esprit. Oui, elle écrira, plus tard, Oui, elle dira la vérité au plus près. Oui, elle traduira les textes dans l’authenticité. Oui, elle sera fidèle à elle-même, à l’essence de la langue, à tout ce qu’elle contient de profondeur, d’incontournable et admirable sens.

    Ainsi passe le cycle régulier des jours. Ainsi se déroulent les destins particuliers dans la reproduction à l’identique de gestes inscrits dans l’histoire des peuples. Transhumance des bêtes et des hommes, actualisation de leur existence dans des tâches qui font partie d’eux, orientent leur vie. Nul ne s’en plaint, au même motif que la plante ne saurait reprocher au sol qui l’accueille, le processus de croissance dont il est le moteur. Alors, parmi toutes ces postures et conduites qui semblent suivre la pente d’une prédétermination, qu’en est-il du phénomène de la liberté ? La liberté est-elle un absolu ? Ou bien un relatif dont tout un chacun s’accommode faute de mieux ? Sans doute la vérité, comme bien souvent, est à mi-chemin. Bien évidemment, contrainte indépassable que celle d’être né en ce lieu, en ce temps, dans cette famille versée dans la pratique de telle tradition ou plutôt orientée vers le miroir éblouissant de la modernité. Grande sagesse du couple Garen-Nazar dans l’acceptation naturelle de la vie qui semble leur avoir été octroyée depuis un temps invisible. Sont-ils libres ? Oui, dans l’exacte mesure où l’horizon de leur existence est tissé d’un bonheur suffisant, estimé à sa juste valeur. Qu’en est-il du couple Endza-Inésa ? Endza paraît si parfaitement accordée à sa mission de mère et d’épouse qu’on peut la considérer suffisamment gratifiée et apaisée.

   Inesa, elle, est celle qui pose le problème du destin et de la liberté au plus haut de son questionnement. Destin, certes, qu’elle ira puiser aux sources vives de la langue, suivant en ceci les chemins habituels de la tradition. Liberté aussi grâce à sa future réorientation vers un métier intellectuel certes éloigné des préoccupations de son milieu. Liberté encore de n’adhérer nullement aux modes du siècle. Liberté toujours de traduire la langue qui l’a façonnée au plus près de sa vérité car il ne saurait y avoir de liberté qui puisse s’exonérer d’une vérité. Une liberté-vérité se donnant à comprendre comme un monde médian s’établissant entre les obligations des us et coutumes et la possibilité ouverte de conduire son avenir tel que souhaité en son intime. Ici se laisse bien voir qu’il ne peut exister nulle hiérarchie de la liberté. Par définition une liberté en vaut une autre. C’est bien la libre intention, le ressenti profond de sa propre expérience de vie qui déterminent en quelle manière est assumé son propre destin. C’est le sentiment intérieur, incommunicable, d’une source qui coule au sein de soi et ne trouve le lieu de sa résurgence qu’à l’aune d’une subjectivité puisque, aussi bien, au moins eu égard aux thèses de la modernité, nous sommes bien des sujets placés devant le monde, y faisant sens en nous y déployant chacun à notre manière, qui ne peut être que singulière.

    Six moins se sont écoulés. Plus ou moins longs, selon le ressenti de chacun. De retour vers le village de la vallée, comment chacun s’éprouve-t-il en soi ? Y a-t-il eu progrès en quoi que ce soit ? Ou bien régression ? Prise de conscience ou équanimité d’une âme ne songeant nullement à se remettre en question ? Comme toujours, le troupeau est joyeux de quitter l’estive, d’emprunter le chemin de retour qui le conduira vers l’étable familière, l’écurie rassurante, la bergerie ouverte au rythme de laine des bêtes, à leurs séculiers mouvements, à leurs traces ici et là inscrites comme le texte de leur séjour sur terre. Les hommes sont devant, marchant d’un bon pas, imprimant la cadence, chantant parfois, ancestrales figures fières d’être à la proue de l’écumante épopée, vivant tout ceci au centre même de leur conscience dont le corps heureux est l’animé prolongement. Les femmes sont derrière, elles sont, en quelque sorte, les mères attentives, les protectrices du troupeau et des hommes, les invisibles présences qui, retirées en leur être, n’en sont pas moins le cœur vivant, aimant de tout ce qui a lieu ici, sur le versant de la montagne semée d’herbes folles.

   Zeki, le chien, gambade tout le long de la caravane, poussant ici un mouton, faisant entrer une chèvre dans le rang. Est-il libre de ceci, Zeki, ou bien sa nature canine l’incline-t-elle à n’être que le jouet de son propre destin ? Il faut bien reconnaître, en lui comme en tout animal, la présence massive, instinctuelle, d’une meute sourde qui le conduit là où il doit aller. Il n’a qu’une conscience si peu affirmée de lui, il est dépourvu de langage, aucune pensée ne vient effleurer le domaine hirsute de sa tête. Ses perceptions sont bâties sur le mode primitif du schéma stimulus/réponse : une clochette s’agite et la salivation répond à la stimulation sonore. Or, aucun comportement de type pavlovien n’est libre, car il est privé de la nécessaire autonomie qu’implique la notion de liberté. L’animal est un genre de satellite qui tourne autour de la planète humaine sans, pour autant, en posséder le caractère volontaire, la dimension décisionnelle. Il n’est vivant qu’à être ‘voulu’, guidé par le maître, lequel a tout pouvoir, y compris de décider de le nourrir ou non. Etrange destinée de l’animal domestique qui, en quelque manière, se trouve en situation de constante aliénation, les humains dont il dépend fussent-ils affectueux et attentifs à son égard. En est-il affecté pour autant ? Certes non puisqu’il ne peut élaborer un raisonnement au terme duquel, soulevant les arguments en faveur ou en défaveur de cette situation, il pourrait, en toute connaissance de cause, porter un jugement qui lui paraîtrait être en vérité.

    Combien, dans l’optique d’un tel contraste, l’homme est libre de conduire sa barque là où il le souhaite. Le triptyque conscience/raison/jugement l’assure, en son essence pleinement humaine, de qui il est en son fond, à savoir un être libre engagé sur la voie qu’il a déterminée lui-même en son ‘âme et conscience’. Tous, ici, Garen en sa posture de guide du troupeau et de la famille, Nazar en sa volonté de devenir berger, Endza en sa posture hestiologique de ‘déesse du foyer’, Inesa sur la lancée qui la portera au sein même de sa culture, de sa langue maternelle, tous donc s’assument selon le chemin qui leur est propre et les confie à la singularité de leur essence.

    Maintenant, depuis un coude du chemin, le village est en vue. Une légère écharpe de brume voile les yeux. Dans les trouées de l’air on aperçoit les premières maisons, on devine le trajet hésitant des habitants, on reconnaît sans reconnaître vraiment. On est encore dans la marge d’indécision qui talque l’âme d’une douce mélancolie. On est encore du pays d’amont alors que le pays d’aval appelle et demande à être rejoint. Six mois d’absence. Comme un séjour à l’étranger, loin là-bas à l’horizon indistinct du monde. Puis la joie du retour vers le sol natal, le seul qui vaille, le seul qui ait tracé, dans le labyrinthe complexe des sentiments, son sillon de pure et immédiate beauté. Des images venues de la mémoire surgissent, des souvenirs s’illuminent, des situations passées s’éclairent. Les premières rues du village ont été atteintes. Les premiers visages connus. Des sourires. Des saluts de la main. Des voix chaudes, enjouées, dispensatrice d’hospitalité. On s’était quelque peu éloigné de soi et voici qu’on réintègre le site de sa propre forme, qu’on précise ses contours, rejoint le territoire de sa climatique intime. Cela fait de grands bonds de félicité sous les cascades de toison animale, en arrière des fronts sur lesquels passe une onde bienfaisante, où glisse une lumière de pure présence. La lourde clé de métal a retrouvé le lieu de sa mesure. Chacun a rejoint le lieu unique où être jusqu’au bout de soi. Il y aura encore plein de jours enchantés !

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