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21 septembre 2022 3 21 /09 /septembre /2022 07:37
Régime confusionnel

 

Acrylique sur papier

Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   C’est un peu comme si tout venait de commencer. Il y aurait encore des lambeaux de nuit accrochés au Néant, faseyant au vent du Rien avec une étrange obstination. Nul regard ne serait là pour le percevoir, en rendre compte. Nulle autre conscience que des draperies d’inconscient flottant ici et là, telles des goélettes naviguant à l’estime parmi les brouillards cotonneux de l’indistinction. Il y aurait une réelle douleur des choses à être non encore issues de leur bogue, refermées en leur calice étroit, à peine la tunique d’une chrysalide, une fermeture en réalité. Et nulle parole qui viendrait se superposer au silence. Les choses seraient en deuil d’elles-mêmes, courant après leurs formes sans jamais pouvoir les rattraper. Cependant nul ne pourrait se plaindre de cette situation au motif que personne ne serait encore venu à la manifestation, que l’essence de l’Homme ne ferait que végéter dans l’étrange cornue de quelque archaïque Alchimiste, peut-être un Démiurge dont on ne pourrait décrypter l’image, car elle se confondrait avec ses créations confuses, n’en excédant nullement la sourde présence. Tout serait contenu en tout, si bien que rien n’émergerait de rien.

   Toutefois, à l’horizon de ce qui serait un jour le Monde, quelques vagues silhouettes commenceraient à se dessiner sur l’écran illisible d’un fond lui-même invisible. On ne saurait nullement de quoi il retournerait. Ce serait un peu comme si l’Alchimiste avait vidé le contenu de ses cornues sur le sol de son laboratoire, de surprenantes entités se donnant à voir, là et encore ailleurs, identiques à des algues échevelées s’animant sous le courant d’une eau tachée de mousses, de lichen, parcourue du vert sombre de lentilles d’eau. Imaginez la sorte de vision que vous pourriez avoir de ce qui vous entoure si votre tête était plongée dans l’eau d’un aquarium dont les parois seraient maculées d’une matière végétale, genres de flagelles vert-de-grisés formant résille et limitant votre vue à votre environnement immédiat. Votre forte myopie vous réduirait alors à ne bâtir qu’hypothèses, à halluciner des images plus fausses les unes que les autres.

   Mais, maintenant, il faut envisager une possible genèse, ne laisser nullement les choses en leur état, faute de quoi la confusion de ce-qui-nous-fait-face nous gagnerait et nous ne pourrions plus alors éviter la cruelle dague de la folie. C’est toujours ainsi nous, les Hommes, voulons connaître, afin que, connaissant, nous nous distinguions de cette pluralité nébuleuse, obscure, sibylline, qui longe nos entours et menacerait de nous phagocyter sans délai. Il nous faut nous différencier de la matière profuse, procéder sans délai à notre individuation, nous distinguer de la plante, du minéral et, bien évidemment, de nos Congénères, de manière à ce que notre silhouette humaine levée, nous puissions fonder nos assises dans notre propre identité et nous affirmer telles les singularités que nous avons à être. Il est toujours douloureux de ne pouvoir nommer le minéral en sa surabondance, de ne pouvoir distinguer les espèces du foisonnement végétal, et il est une bien plus grande souffrance dès qu’il s’agit de l’Humaine Condition.

   L’Autre qui-nous-fait-face, nous attendons de lui qu’il se livre dans la clarté. Qu’il fasse fond sur quelque chose dont il se distingue, qui le différencie, l’individualise. L’Autre, nous exigeons de lui la juste épiphanie qui nous le livre de tette ou de telle façon, avec une allure, des traits distinctifs, des stigmates même si c’est le prix à payer pour que, justement déterminé, il ne s’annonce plus en tant que « chose » menaçante avec laquelle nous risquerions de nous confondre. L’Autre, nous voulons lui attribuer une forme, lui destiner un nom, Pierre, Jacques, Adeline, Sophie, peu importe, mais un nom, la manière insigne qu’il a de se désigner parmi l’immense polysémie du Monde. Mais assez argumenté, à présent, il faut décrire ce qui vient à nous et ouvre une manière d’espace dialogique. Certes, nous dialoguerons à voix basse mais ceci sera mieux que le lourd silence qui ne manquerait de nous saisir au prix de notre cruelle mutité.

   Il y a un fond, pareil à une argile diluée après qu’une averse a eu lieu. Ce fond d’argile, si l’on se confie aux paroles de la Genèse, est matière originelle qui porte en son sein la texture humaine en sa première profération. Petit à petit cela se lève, petit à petit cela murmure. C’est une voix qui vient de très loin, traverse des membranes de brume, se fraie un chemin jusqu’à nous pour nous dire, du plus loin de l’espace, du plus distant du temps, le début d’un poème, l’amorce d’une fiction qui n’auront de cesse d’avancer dans le sillon de leur destin. Nous en serons, nous les Anonymes, nous les Étrangers parfois à nous-mêmes, les heureux destinataires. Cette parole, il nous reviendra de la féconder, de la multiplier, d’en faire déplier sous tous les horizons la dimension productrice de SENS, car c’est bien le SENS qui doit constituer la matrice selon laquelle orienter nos pas sur cette Terre qui nous accueille et nous remet avenir et projets multiples. Ceci se nomme EXISTER et ceci est précieux, y compris pour les Distraits qui marchent sans s’apercevoir qu’ils marchent.

   L’argile, la belle argile fondatrice, voici qu’elle s’anime de mouvements presque inaperçus, des tensions se lèvent en elle, des lignes se disent dans la plus grande douceur, des taches de couleur diffuses, des sortes de pastels ou bien de claires aquarelles commencent leur voyage pour une destination emplie de mystère, cernée d’infini. C’est comme si cet apparitionnel, depuis le lieu retiré de sa provenance, cette naissance à soi des formes ne connaissaient que leur propre site, tel un langage qui susurrerait pour lui-même, manière de marche tout autour de soi dont nul ne pourrait percer la signification. Une étrange cérémonie dont nulle exploration ne parviendrait à résoudre l’énigme. Peut-être toute manifestation d’être est-elle, à elle-même, sa propre justification et tout essai d’en pénétrer la complexité serait vouée à l’échec. Mais faute d’en deviner les arcanes, il ne reste plus qu’à tirer des plans sur la comète. La grande force de cette œuvre sur papier est de proférer beaucoup à partir de rien ou, du moins, pour ce qui semble se donner comme tel.

   Osons une interprétation. Elle ne sera jamais que la nôtre puisque toute interprétation n’est que le produit d’une pure singularité, la trace d’une intime subjectivité. Lignes, taches, couleurs, fond, tout se donne dans une façon de camaïeu qui ne fait se lever des formes qu’à mieux les confondre. De facto, nous sommes en pleine confusion visuelle, un bizarre astigmatisme nous place dans un rayon d’évidente incertitude, si bien qu’une seconde hypothèse vient, sitôt énoncée, détruire la première dont nous pensions qu’elle pouvait tenir. D’une manière qui n’est nullement fortuite cette esquisse nous induit en erreur, nous fait différer de qui-nous-sommes pour la raison que, privés de repères stables, nous avons du mal à nous amarrer à quelque amer qui nous indiquerait une direction sûre. Aussi, si nous visons ce que l’Artiste porte au-devant de nous, nous ne pourrons guère formuler que des postures contradictoires. Qu’en est-il de ces signes sur le papier ? Que voyons-nous dont notre conscience pourrait faire son aliment le plus fidèle ? Ces formes, donc, est-ce la projection de l’étonnement de surgir dans l’être ? S’agit-il d’une rencontre contingente entre deux individus de hasard ? Ou bien assiste-t-on, sans qu’aucun fard nous en dissimule la réalité, à la collision de l’Amour, à son violent tellurisme ? Ou bien l’entrelacs de ces formes symbolise-t-il l’une des façons d’apparaître de l’effroi de vivre ? Ou bien encore serait-ce le lieu d’une allégorie qui nous alerterait sur le danger permanent d’une confrontation de l’Humain avec l’Humain ? Ou bien y est-il question de la mise en scène de l’aporie constitutive de notre finitude ?

   Bien évidemment, si nous quittons toutes ces visées abstraites, si nous rétrocédons d’un degré, si nous hypostasions les quelques idées qui se profilaient à l’horizon de notre pensée, nous nous apercevrons vite qu’il s’agit d’un réel incarné avec toutes ses composantes humaines, rien qu’humaines. Å l’aune d’une acuité du regard et, corrélativement, d’un approfondissement de la perception, nous distinguerons le buisson noir des cheveux jouant en écho avec la sombre végétation pubienne. Nous percevrons un buste colorié entre Sarcelle et Persan, un buste de douce venue, sans doute plein de promesses de félicité. Nous verrons le compas des jambes largement ouvert comme pour nous inviter à la fête d’Éros en sa dionysiaque effervescence. Nous apercevrons, à l’arrière-plan, quelques traits délimitant une anatomie que nous supputons être celle d’un Homme. L’un de ses bras faisant le geste d’enlacer la Femme sise au premier plan.

   Mais rien de plus ne nous sera dévoilé que cette fragmentation qui pourrait sembler tragique si elle ne s’inscrivait dans un parti-pris esthétique évident : nous disperser, nous les Voyeurs, aux motifs de nos impressions originelles, afin, en un second temps, de mieux nous réunir à l’intérieur de-qui-nous-sommes. Car nous ne sommes nullement écartelés dans le motif de cette vision pourtant éclatée. En réalité, c’est le chemin parcouru de l’indistinction abstraite (ces formes, ces taches, ces lignes) en direction d’un formalisme entaché de réel (cette tête, ces jambes, ces corps) qui totalise le SENS pour nous. D’éparpillés que nous étions dans le procès primitif de notre originaire vision, nous en venons à une manière de complétude, donc de réunification de-qui-nous-sommes dès que nous débouchons en terrain de connaissance, de familiarité : ces anatomies, cette gestuelle apparemment figée bien que réellement opérante, cet Amour qui vibrionne et fouette jusqu’au sang les êtres de chair que nous sommes. Toute forme d’Art accomplie est ce trajet d’une dispersion initiale à une unité finale, fût-elle toujours à remettre en question. Tout régime confusionnel retrouve toujours l’espace de son ressourcement. L’œuvre artistique en est certainement la plus belle des illustrations. Les œuvres de Barbara Kroll sont exemplaires en ce domaine.

  

 

  

 

  

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18 septembre 2022 7 18 /09 /septembre /2022 09:11
Venue de l’illisible contrée

« Nue dans la chambre »

Crayon de Barbara Kroll

Source : ZATISTA

 

***

 

   Vous, Venue de l’illisible contrée, qui êtes-vous dont, jamais, je n’ai rencontré la silhouette ? Imaginez : c’est comme si ma conscience, débarrassée de toutes ses scories, lavée de toutes ses rumeurs intestines, poncée jusqu’à l’oubli d’elle-même (une large plaine blanche en réalité), c’est comme si vous y surgissiez avec la célérité de l’éclair dans le ciel d’orage, avec la force de la chute d’eau, ces sublimes Wasserfalls qui bondissent des roches alpines. De l’éclair, jamais l’on ne revient. Du Wasserfalls l’on n’oublie sa violence sauvage. Il y a, au sein même de la psyché, des roches dures qui se lèvent, des manières de silex que rien ne viendrait dissoudre. L’on aura beau chercher à se distraire, feuilleter les pages d’un livre, s’absorber dans la vision d’une image, cueillir une fleur odorante, la pierre tranchante sera toujours là qui incisera le centre même du corps des signes d’une dette. Oui, d’une dette. L’on se croit dépendant, l’on se pense assigné à produire quelque acte salvateur qui vous serait destiné, vous l’Étonnant Croquis qui paraissez n’avoir de réalité qu’à m’interroger vivement, à répandre dans le charbon de mes nuits les lueurs blafardes de l’insomnie. M’avez-vous donc ôté le sommeil, en tout cas vous en parcourez les rives avec tant de constance, tant d’assiduité.

   Mais il me faut vous dire maintenant en des termes qui ne soient plus généraux, vagues, ils ne mènent à rien. Il me faut vous situer parmi l’immense carrousel des mots, y découvrir quelque chose qui vous ressemble, mais aussi, vous assemble, vous dont l’éparpillement, la dispersion paraissent constituer votre immuable essence. Je vais vous nommer au plus près du motif de la vision que vous me proposez de vous. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme. Je ne trouve que cette périphrase qui soit en mesure de vous circonscrire tant bien que mal. Une pure et simple forme graphique si vous voulez, un crayonné, des gestes d’enfants posés sur la feuille du jour. Du formel seulement car c’est cette seule perspective que vous me tendez de vous. Combien j’aurais été plus heureux de vous saisir en votre intime, de pouvoir, par exemple vous dire la Douce, l’Attentive, la Généreuse.

   Mais avouez, comment tirer de ce lacis de crayons de couleurs autre chose qu’une impression sensorielle, une manière de vibration, d’onde, de tracé d’électroencéphalogramme, en quelque sorte une « conscience nerveuse de la matière » ? Votre avancée, en son étonnant tellurisme, en ses lignes de fracture géodésiques, toutes vos courbes de niveau, les strates que vous figurez, tout ceci trace votre simple topologie externe sans qu’il ne me soit aucunement possible de m’immiscer en quelque façon à l’intérieur de cette citadelle que vous semblez défendre farouchement. Comme s’il y avait danger à figurer au Monde à l’aune d’une esquisse puisque, aussi bien, ce début d’entrelacs, cette forme en voie de constitution ne vous protégeraient nullement des atteintes de l’existence. Sans doute êtes-vous plus démunie que la moyenne des Existants qui hantent la Terre, pour la simple raison de votre constitutionnel inachèvement. La complétude vous est étrangère. La plénitude est une sensation qui ne vous visite guère.

   La parole n’est encore qu’une hypothèse, un genre de cailloux de Démosthène qui s’agitent en aval de votre glotte, un genre de langage infra-verbal qui ne se traduit que par un murmure sourd, une caverneuse résonance, un genre d’ébruitement somatique dans votre corps d’allure encore bien racinaire. Êtes-vous au moins inscriptible en un discours qui ait quelque cohérence logique ? Je vais sur-le-champ tenter de vous circonscrire, vous et la scène que vous m’offrez afin de vous rendre, sinon réelle, du moins plausible. C’est une tentative toujours éprouvante que de tirer du sens de ce qui, à l’évidence, en présente si peu, une brume s’élève dans le ciel que, bientôt, une brise effacera. Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme au risque que mon langage soit un simple écho de paroles antérieures, une réitération obsessionnelle de votre être, que je dise cette liane rouge qui cerne le vide de votre cops, lui attribue provisoirement une halte dans l’espace, le délimite, non en tant que chair, vous en êtes si loin, juste un tremblement aux confins de la Vie. Que je dise (mon langage vous crée autant que le dessin vous pose ici, devant moi), la brisure de vos bras (mais il semble qu’il soit unique, ce bras), aussi indique-t-il la présence d’un tragique sous-jacent, d’une « naissance latente », je préfère cette formulation rimbaldienne à l’annulation que profèrerait l’idée d’un manque, d’une absence, d’un vide. A moins que vous ne soyez émergence du Néant et menaceriez de punir mon audace à tenter de vous porter à l’être et je risquerais, à chaque mot posé sur la page, de disparaître à moi-même.

   Le Rouge, ce symbole de sang, ne vous accomplit nullement en votre entier. Le Noir vient à la rescousse. Ce que le Rouge hissait tout en haut d’un pavillon qui eût pu être de gloire, voici que le Noir vient l’obombrer de son funeste crêpe. Cheveux de suie qui annulent le visage. Nulle épiphanie qui dirait le lac des yeux, la fraise des lèvres, l’éperon du nez. Nulle métaphore qui ferait se lever le bonheur d’une poétique. Vous demeurez en retrait. Peut-être même êtes-vous la figure du Retrait, du Retranchement, de la Soustraction ? Autrement dit du Refuge en une Innommable Contrée. Laquelle ? Du Silence ? De l’Infini ? De l’Absolu ? Tout ceci est si éthéré. Å peine le mot est-il prononcé qu’il se dissout à même le fourmillement de son chiffre. Ainsi êtes-vous la Doublement Tonale et vous n’êtes nullement sans me faire penser au roman de Stendhal « Le Rouge et le Noir ». Le Rouge de la Passion ? Le Noir de la Mort ? Si la Passion est la Mort de l’âme, alors mon interprétation est juste que je reporte immédiatement sur le Griffonné que vous me tendez à la manière du document qui vous décrit le mieux. Et je crois volontiers que vous êtes sur la frontière entre la Passion en voie de laquelle vous êtes sans doute et la Mort qui est votre certitude ultime, tout comme elle l’est pour tout un chacun. Mais ici, la force du dessin est de mettre en vis-à-vis, le sang de la Vie, le crêpe de la Mort. Aussi le qualifierais-je « d’existentialiste », cette manière d’équilibre précaire entre une naissance dont on n’a pas décidé, pas plus de notre finitude qui s’impose à nous avec la violence du cyclone, du cataclysme.

   Aussi, dans ce contexte qui confine au tragique, tout ce qui vous entoure, tout ce qui se pose en tant que vos immédiats prédicats, prend la figure énigmatique et inquiétante de spectres. Qu’en est-il de cette trace griffonnée sur le mur du fond ? On dirait la silhouette approximative d’un caniche. Ceci veut-il signifier l’imminence d’une animalité qui vous guetterait ? Ou bien cela indique-t-il que l’humain n’est jamais vraiment sorti de sa composante archaïque ? animé qu’il est d’instincts qui, parfois, le font se confondre avec les tubercules, les rhizomes, ils sont encore plus primitifs que la dimension animale. Et le mur qui est à votre gauche, combien son réseau de lignes noires, denses, chaotiques incline vers quelque effroi qui rôderait au large de vous, menaçant votre intégrité même ! Sans doute une toile sur laquelle s’inscrit le destin douloureux du Monde. En bas, au centre de l’image, une soudaine profusion de traits, de lignes, un foisonnement, une prolifération qui paraissent concourir à faire émerger de cette forêt de signes, une vague Forme Humaine, un peu à la manière d’une enfance de l’Humanité, un genre de grouillement de mangrove, de jungle inextricable, de steppe perdue dans la nappe de ses hautes herbes. Le sentiment qui se détache de cette vision quasiment hallucinée des choses est identique à l’effroi d’un Monde qui serait soudain plongé dans les rets d’une irrémédiable nuit dont tout phénomène de visibilité serait exclus à jamais.

   Vous-la-Rouge-Noire-en-votre-Énigme, si depuis le silence cotonneux dans lequel le dessin vous retient vous percevez ma voix, fût-ce un mince filet d’eau, cherchez en votre pouvoir les voies par lesquelles arriver à Celle-que-vous-serez dans l’étape ultérieure de votre figuration, à savoir une Forme Hautement Lisible. Cependant, ce souhait que je formule d’une vision de vous qui soit arrivée à son terme n’est nullement pour me réjouir. Mon sentiment de modeste Esthète vous préfère mille fois dans cette posture à peine levée de Vous, qui vous relie à votre Origine, or il n’y a guère de plus noble événement que celui de la Naissance. Demeurez en vous dans cette indistinction, ce tremblement, cet avant-dire de ce qui est, alors toutes les grâces vous sont promises de figurer de telle ou de telle manière. Autrement dit, c’est votre propre Liberté qui est en jeu ! La mienne aussi, il va de soi. Vous savoir arrivée à vous-même, c’est, en une certaine façon, me doter moi-même d’une entièreté. Or le Monde est si parcellaire. Or vous êtes si lacunaire. Or je suis si morcelé. Qu’une Unité vienne nous visiter et nous serons pure harmonie. Oui, pure !

 

 

  

 

 

 

 

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17 septembre 2022 6 17 /09 /septembre /2022 08:17
MONO-LOGUE

Peinture : Barbara Kroll

 

***

« Ils ne se disaient rien d'intime ;

tout au plus échangeaient-ils quelques idées abstraites ;

ou plutôt (...) ils monologuaient ensemble,

chacun de son côté. »

 

Romain Rolland – « Jean-Christophe »

 

*

 

   [Ce texte, comme bien d’autres, se donne en termes énigmatiques, aussi une tâche de compréhension est-elle requise afin d’en pénétrer le sens. Ici, le problème abordé présente des visages multiples : psycho-philosophique, ontologique (qu’en est-il de l’être de chacun, de chacune ?), et pour finir éthique puisque aussi bien la dimension de l’Altérité y est le fil rouge, lequel joue en permanence avec celui qui lui est logiquement coalescent, à savoir celui de l’Identité. L’on verra qu’entre ces deux réalités, le jeu du texte consiste à brouiller les lignes, à confondre les images, à donner l’UN pour l’AUTRE si bien que résulte du propos une manière d’être hybride, tantôt disposant de sa propre identité, tantôt renonçant à cette dernière pour le motif d’une subordination à l’Autre. La thèse ci-après développée est la suivante : tout épanchement confidentiel (ce qu’évoque la peinture de Barbara Kroll), bien plutôt que de s’intéresser à l’Interlocuteur qui fait face, ne consiste qu’en un jeu de dupes, en réalité le Locuteur ne parlant jamais que pour Soi et n’attendant de l’Autre qu’une confirmation de ses dires.

   Étrange posture autistique qui fait du Soi la seule et unique possibilité existentielle. Bien évidemment, comme toute thèse, ce parti-pris est totalement théorique, il ne suppose quelque horizon axiologique qui énoncerait la supériorité de telle valeur (le Moi en l’occurrence), par rapport à telle autre, (l’Autre en sa présence), au simple motif que cette position solipsiste serait à proprement parler insoutenable. Ce qu’il s’agit de déterminer, la nature même du langage en sa fonction de communication. En définitive, dans l’échange, nul Locuteur n’est spolié en regard de son Vis-à-vis, puisque toute situation dialogique suppose la prise successive de la parole. Là où l’abîme se creuserait de manière inquiétante, c’est bien si un seul des Interlocuteurs imposait sa loi à l’Autre, lui ôtant toute liberté. Ceci est le sombre « privilège » des Dictateurs et autres Tyrans dont notre Planète n’est nullement avare. Parlons tant qu’il en est encore temps. Parlons de Nous, de l’Autre, parlons du Monde car, comme toujours, nous sommes au centre de cette polyphonique réalité.]

  

*

 

   Vous, les Deux Attablées, vous les Mystérieuses qui semblez plongées dans un discours sans fin, vous qui avez réduit le Monde à deux présences, mais ô combien présentes à elles-mêmes, situées dans cette intimité confidente qui paraît ne faire qu’UNE seule et même réalité, qui êtes-vous en votre fond ? Vous dont les physionomies externes strictement assemblées au sein d’une dyade vous font apparaître encore plus soudées que des jumelles homozygotes, VOUS en un unique JE fusionnées. Vous et un SEUL MOI qui rayonne et l’univers tout entier est soudain synthétisé en ces DEUX formes conjointes que nul, jamais, ne semble pouvoir séparer. Autrement dit, les visages que vous présentez au Quidam que je suis, sont la figure même de l’Altérité sous l’apparence de l’Unique. Mais je prends soin de vous nommer afin de mieux vous différencier, de vous attribuer une identité à chacune tant qu’il en est possible de le faire, avant même que vous ne disparaissiez en

 

un seul corps,

un seul esprit,

une seule âme.

 

  Une communauté réduite à la simplicité du DEUX. DEUX seulement et le reste du Monde s’évanouit dans les lointains. Mais il s’agira, en fin de compte, de savoir si vous êtes UNE ou bien DOUBLE.

  

Vous, à gauche de la scène, je vous baptise ALINE

Vous, à droite de la scène, je vous baptise ENILA

 

Il ne vous aura pas échappé qu’ALINE

est le nom inversé d’ENILA

comme si vous étiez de simples Présences en Miroir

votre Image, ALINE, reflétée en l’Autre

l’image d’ENILA reflétée en Vous.

Et bien sûr le processus joue

aussi dans l’autre sens.

 

   Oui, je perçois combien cette situation est étrange qui, tantôt dit la Pure Individualité, proclame le Solipsisme puis, l’instant d’après, profère la Dualité de Deux êtres séparés. Bien évidemment, de cette figuration de l’image (une semblance se détache de qui vous êtes toutes les deux), de cette nomination inversée (Aline - Enila), ne peut régner qu’une confusion et dès lors un Chaos se lève, qui vous fait douter de qui-vous-êtes. Êtes-vous vous-même, avec vos propres limites ? Ou bien avez-vous franchi une étrange ligne qui vous conduit à vous interroger de cette manière si peu logique :

 

Suis-je MOI ?

Suis-je l’AUTRE ?

Suis-je l’Autre en Moi ?

L’Autre est-elle Moi en Elle ?

Où commence mon Moi ?

Où finit-il ?

L’Autre empiète-t-il sur mon domaine ?

 L’Autre, m’arrive-t-il

de le porter en Moi à mon insu ?

A son insu aussi ?

  

   Alors, voyez-vous, les termes du questionnement deviennent si imprécis, les formes de l’Une et de l’Autre si emmêlées que vous seriez constamment menacées de folie à en poursuivre la quête confondante, radicalement aporétique. Savez-vous au moins en quoi consiste l’essence de la folie ? Eh bien elle consiste en cette simplicité désarmante : ne plus éprouver son propre Soi en tant que tel, l’éprouver seulement en tant qu’Altérité. Si vous voulez, l’entrée dans votre propre réel de l’assertion rimbaldienne :

 

« JE EST UN AUTRE »

 

   Formule étonnante qui ne peut guère être formulée qu’au titre d’une licence poétique, simple métaphore qui fait image et retourne aussitôt sur les rives de l’imaginaire. Car, foncièrement, ceci énoncé en termes généraux, universels,

 

JE ne serai jamais l’AUTRE,

pas plus que l’AUTRE ne sera MOI.

 

   Chacun enclos en ses limites y demeurera autant de temps que durera son intime « normalité ». La folie, que Gérard de Nerval nomme poétiquement « épanchement du songe dans la vie réelle », dit bien le danger de « l’épanchement ».

 

Le SONGE, c’est l’AUTRE,

 

   nécessairement puisque sa réalité est une terra incognita, un domaine proprement insondable, sa conscience un puits sans fond que lui-même ne connaît qu’imparfaitement. Alors, l’Autre en tant que Songe, s’il s’écoule en Moi, va nécessairement tisser en ma psyché les failles, les tellurismes, ouvrir l’abîme onirique qui entraînera ma conscience dans l’opacité, l’obscurité des grands fonds, là où plus rien ne signifie qu’une vacuité sans limites.

   Alors, après ces quelques considérations théoriques, abstraites, nous revenons à la fiction proposée par l’image. Qu’y repérons-nous qui puisse se relier aux paroles antécédentes ?  ALINE s’épanche-t-elle en ENILA ? ENILA, à son tour, par un phénomène de simple réciprocité, s’épanche-t-elle en ALINE ? Existe-t-il un système de vases communicants ? De l’une à l’autre, une étrange alchimie trouve-t-elle sa place qui ferait des deux Complices de simples cornues échangeant leurs propres métaux, les transmutant en un or unique, comme si chacune troquait sa folie contre la folie de l’autre puisque, en tout état de cause, tous dotés d’un irrationnel, nous participons à et de la folie. Y a-t-il échange simple ? Y a-t-il captation de l’intime de l’Autre ? Mais maintenant, il convient de décrire et de décrypter quelques symboles latents dont le dévoilement du chiffre nous conduira, peut-être, à l’orée de quelque sens.

      Le haut de la pièce est plongé dans un genre d’obscurité verdâtre qui fait penser à ces zones interlopes où rien ne se distingue de rien. Aussi bien un Passant se confond-il avec un autre Passant. Aussi bien un Quidam se fond-il en un autre Quidam. Partage, échange des identités.  Seul règne le confusionnel. Les limites sont floues. On ne sait plus Qui est Qui. Donc ALINE est à gauche, assise sur une chaise, buste incliné vers l’avant. Son visage se repose sur son bras relevé. Elle semble être en position d’écoute. Donc à droite se trouve ENILA. Assise elle aussi sur une chaise. Buste également incliné, dans la posture de la confidence. Visiblement elle parle. Sans doute sur le mode du chuchotement.

 

Confidence pour confidence ?

Laquelle a parlé en premier ?

Le motif est-il bien celui d’un épanchement ?

Comme si les deux Protagonistes étaient

des vases dont le contenu serait

destiné à l’objet adverse.

JE m’écoule en TOI qui m’écoutes.

Puis inversion du sens du phénomène.

 

   Celle-qui-écoutait devient la seule Locutrice. Celle qui parlait est pure réception de la parole. Le temps passe inexorablement, c’est là sa fonction de temps.

 

D’une Interlocutrice l’Autre,

c’est un jeu de navette,

une jonglerie de pingpong,

une partie de pelote Basque.

JE suis la Balle chargée de discours,

TU es le Fronton qui reçois ma Balle.

Rôles alternatifs qui s’échangent

en une manière de chiasme.

Ici vient d’être dit le mot décisif

par lequel saisir le sens profond,

 charnel des échanges :

 

FRONTON

  

 

   Métaphoriquement, pour l’Autre qui nous parle, nous sommes simplement le vis-à-vis, le réceptacle, la surface sur laquelle rebondit son Verbe. Nous sommes d’abord, Accusés de réception, surface censée vibrer à la façon d’un diapason. Regardez l’image : ALINE est le Fronton, la paroi sur laquelle ricoche la parole d’ENILA. Totale passivité d’ALINE. Totale effervescence d’ENILA. L’animation d’ENILA se nourrit de l’apathie, de l’inertie d’ALINE. Sans doute une Volonté de Puissance se dresse-t-elle dont la conséquence, pour la face adverse, consiste en son adoubement, sa soumission. En son fond, il y a une dimension captatrice, aliénante de l’épanchement. Celle-qui-s’épanche fait de Celle-qui-Recueille, son Obligée, celle dont la seule tâche est de se rendre totalement disponible au discours de l’Autre, le centre d’intérêt en fût-il futile, située hors du champ des affinités de l’Auditrice.

   Ici s’instaurent une dysharmonie, un réel déséquilibre entre la Locutrice et Celle qui lui fait face. Et cette expression de « faire face » surgit à point nommé. Prenons-là au premier degré et disons :

 

Celle qui écoute FAIT FACE à celle qui parle.

FAIRE FACE, ici, doit être entendu

en un sens quasiment performatif.

Elle FAIT FACE : elle donne VISAGE

à celle qui est douée de parole.

Et donnant FACE,

c’est son propre visage d’Interlocutrice

qu’elle efface au motif que s’il était

trop réel,

trop présent,

 trop rayonnant,

il ferait obstacle

aux mots de la Protagoniste.

Face, Visage = Identité à Soi.

Or que veut la Locutrice ?

 Que celle-qui-Reçoit soit

Seulement l’ombre

De Qui-elle-est

Avec elle entièrement

Confondue

Invisible

en quelque sorte

 

JE est une AUTRE

 

   En son fond écouter est ceci, se déporter de Soi, s’exiler et devenir, en quelque façon, le langage de l’Autre, celui par lequel il m’aliène en lui et me tient sous sa fascination. Car tout discours, et singulièrement l’épanchement confidentiel procède à la capture de l’Autre si bien que ce qui se déroule est simple MONO-LOGUE (le trait d’union est le lieu même de la césure) , à savoir JE parle à Moi Seul afin qu’existant à mon acmé (du moins le supposé-je) mon langage puisse devenir le Miroir au gré duquel je me sente exister.

   Que dire du bas de la scène qui ne vienne surcharger inutilement le sens précédemment décrypté ? Le bas est clair, teinte saumon, identique aux jambes des Interlocutrices. Y aurait-il au moins quelque trace symbolique qui confirmerait les thèses énoncées plus haut qui, résumées, se limiteraient à cette unique et étrange vérité :

 

tous autant que nous sommes,

ne nous donnons jamais

qu’en tant que MONOLOGUES

 

   autrement dit ce discours que l’on ne tient que pour SOI SEUL, l’Autre demeurant un commode alibi, un prétexte, une chambre d’écho nous délivrant de nous adresser à un Silence qui menacerait, bien vite, de devenir notre tombe. Donc, symboliquement, ce pied de la table en position centrale n’indique-t-il, graphiquement, ce que nous livre un examen minutieux des modes de communication interpersonnels, cette césure, cette coupure, cet abîme qui toujours s’installent

d’une Conscience à une autre,

 d’une Volonté à une autre,

d’une Réalité à une autre.

  

   Dans son roman, « Jean-Christophe », Romain Rolland fait allusion à cette dimension de l’intersubjectivité :

 

« ils monologuaient ensemble, chacun de son côté »

 

   Combien cette énonciation me paraît juste. Nous pourrions la transposer mot pour mot, changeant seulement le « ils » en « elles », « chacun » en « chacune » :

 

« elles monologuaient ensemble, chacune de son côté »,

 

   la modification serait infinitésimale, marquent le peu de différence de la qualité de la communication.

 

Masculin/féminin : même combat.

Il s’agit toujours d’être LE PLUS BEAU,

la PLUS BELLE.

JE parle = JE veux être entendu

telle la SEULE forme au Monde.

Ceci est indissociable

de l’Essence Humaine,

aussi devrions-nous en convenir

au-delà de toute référence

logique ou bien rationnelle.

Nous ne sommes nullement

des déterminations

 de quelque Haute Conscience

 qui décréterait

quelque parole de Vérité.

Nous ne sommes que

des Vivants,

des Vivantes

qui ne veulent

« prêcher dans le désert ».

 

 

 

 

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10 septembre 2022 6 10 /09 /septembre /2022 08:00
Dans quelle assise mondaine ?

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   Dans quelle assise mondaine ? énonce le titre. « Assise » veut dire le lieu singulier que le destin nous a attribué, telle place et non telle autre.  « Mondaine » veut signifier notre présence au Monde, autrement dit à l’altérité. Altérité du chemin, de la pierre, du nuage, de la ligne d’horizon. Mais, surtout, altérité de cet Autre qui me questionne sous la forme multiple, constamment renouvelée qu’il pose devant mon regard, au centre même de mon souci. L’éthique en tant que souci. Chaque jour de notre existence nous croisons des milliers d’Autres qui, dès que rencontrés, s’évanouissent dans un étrange anonymat. Par exemple cette très Jeune Fille encore teintée d’enfance, ses cheveux châtains se déroulent en longes tresses, l’ovale de son visage est parfait, ses joues roses poudrées de printemps, ses yeux couleur myosotis, la pulpe de ses lèvres que rehausse, dans la discrétion, l’empreinte d’une rose-thé. Par exemple cette Jeune Femme au teint d’albâtre, aux yeux clairs, à la bouche naturelle, à la peau satinée, ses cheveux blonds font, tout autour d’elle, leurs gerbes d’eau presque invisibles. Par exemple ce vieux Monsieur au visage buriné, sa peau pareille à un antique parchemin, le réseau serré de ses rides, la forêt hirsute de sa barbe blanche, le gris des yeux qui se perd dans les replis de la mémoire.

    De tous ces Étranges, que reste-t-il dès qu’ils ont franchi les limites de notre horizon ? Le flottement d’une nappe de cheveux ? Un sourire empreint d’une certaine tristesse ? Le sentiment d’une force de l’âge dont on devine qu’elle est inépuisable ? Que reste-t-il de tous ces Destins dont, sans doute, nous pourrions tirer quelque jeu esthétique, rêver à l’aventure de leur vie, peut-être tirer quelque envie de les imiter, en quelque manière. Le Monde est semé de ces confluences, de ces croisements, de ces marches parallèles, de ces contiguïtés qui n’ont de valeur qu’autant que dure leur instant, c’est-à-dire l’espace d’un rapide songe puis rien ne demeure de ce qui avait été. En tire-t-on quelque regret ? Se promet-on de fixer ces images avec le souci d’en avoir quelque satisfaction ? N’est-on seulement des Voyeurs du Monde si distraits que nous ressemblons à cette surface grise des « ardoises magiques », un seul mouvement de la main et tout regagne son anonymat et c’est comme si notre imaginaire nous avait trompés.

   Toutes ces réflexions ne sont nullement spontanées. Elles viennent de l’observation de l’image que vous me tendez. Mais il me faut en brosser quelques rapides traits. La scène sur laquelle vous figurez est à peu près indéfinissable. L’Artiste qui vous a projetée sur la toile est coutumière de ces esquisses qui, à première vue, pourraient faire penser à des dessins d’enfants. En réalité c’est bien de l’inverse dont il s’agit. L’enfant n’a en tête nulle détermination, il dessine pour dessiner, le gribouillis est une manière de fin en soi, il n’y a rien qui dépasse le trait dont on pourrait tirer un enseignement. Le motif de Barbara Kroll est bien différent. De l’esquisse, on pourrait penser qu’elle surgit de nulle part pour n’aller nulle part mais ce point de vue ne serait rien qu’erroné, seulement fondé sur une impression première. Sous l’esquisse, il y a une intention de signifier. Que ce dessin demeure en l’état ou qu’il trouve son achèvement dans une toile peinte, ceci n’a guère d’importance. Déjà, en soi, les significations sont présentes. Bien évidemment, et c’est bien là le jeu de toute interprétation, chacun verra dans le motif des chemins différents, peut-être même des voies adverses. Nul ne saurait effacer sa propre singularité qu’à renoncer à qui il est.

   Le problème est le suivant, qui est avant tout un paradoxe. Ce que me dicte ma propre subjectivité, en matière de ressenti, ceci se présente pour ma conscience avec le caractère d’une pure objectivité. Cet objet-dessin se donne à moi dans un genre d’évidence singulière et y persiste au motif qu’il est, pour moi, ce sens-là et non point un autre. C’est de là que naît l’idée même de polémique, ce que j’affirme de l’œuvre, un Autre que moi en fera la démonstration inverse. Mais c’est égal, il me faut dire ce qui, posé là devant moi, parle de telle manière que je ne pourrais me dérober à la tâche de le montrer, c’est-à-dire à le falsifier, qu’au prix même d’un renoncement à ce que je pense depuis l’aire de mon intériorité. 

    Afin de relier mon propos à ce que j’évoquais au début, la pluralité des Autres, leur foisonnement, leur irruption permanente dans le champ de ma conscience, il me faut faire signe en direction de ce style désordonné, tumultueux, agité, un genre de chaos en quelque sorte. Mais un chaos en l’humain, cela va de soi puisque, dans la plupart des œuvres de cette Artiste, c’est bien l’humain qui est placé au cœur. Là, au centre de l’image, la Femme est le motif géométrique en lequel se concentrent une pullulation de lignes, une confusion manifeste, un imbroglio qui, aussi bien, feraient penser aux mouvements en tous sens, bariolés, polymorphes de ces agoras antiques qui étaient le cœur vivant de la Polis, son rythme cardiaque, pulsionnel, élémentaire, sa mouvance diaprée, la cadence qui portait tous les Êtres à leur manifestation.

   Alors, ce que je traduis de cette prolixité, de cette volubilité des lignes emmêlées, ce n’est rien de moins que la présence de l’Altérité, un Monde extérieur se confronte à un Monde intérieur. Ce que j’évoquais précédemment, la persistance des visages rencontrés, ici la blondeur d’une chevelure, là la résille des rides, plus loin la claire gemme des yeux, tout ceci s’est imprimé à l’insu de Celle-de-l’image qui en a reçu les figures successives, le réseau serré de lignes au plein de son corps en porte témoignage. Certes la mémoire immédiate, ce fossoyeur, en a relégué les formes au sein des archétypes qui sillonnent le champ de l’inconscient, en constituent en quelque sorte l'armature. Et ces images-archétypes continuent à travailler à bas bruit, à façonner le « revers » de qui l’on est, si l’on peut parler ainsi, puis ces formes longuement métabolisées, mélangées à d’autres formes verront leur résurgence, mais cryptée, non identifiable en tant que telles, telle expression langagière, telle inclination à aimer ceci plutôt que cela, tel geste, tel lapsus, telle création et la liste des actualisations serait infinie, tellement la belle praxis humaine est illimitée, polyglotte, polychrome.

   Et c’est heureux qu’il en soit ainsi, que les perceptions soient diverses, les sensations complexes, les imaginations chamarrées, bigarrées. Toute rencontre avec l’Autre est le lieu de cette dialectique où se confrontent en permanence, les idées, les actes, les ressentis. Bien évidemment, et c’est l’empreinte de notre égoïté, chacun, chacune est persuadé d’avoir saisi sinon la totalité de la Vérité, du moins ses nervures essentielles. Nous avons tous besoin de ces rapides certitudes, elles balisent le chemin sur lequel nous avançons, elles illuminent ce qui risquerait de demeurer dans l’obscur. Que dirait cette Esquisse si, soudain, elle était pourvue d’une voix ? Sans doute serions-nous étonnés des « secrets » qu’elle nous livrerait qui, en tout état de cause, ne pourraient être que les siens, nullement les nôtres.  Et nous poursuivons notre chemin sur des voies qui sont singulières, intimement singulières.

 

 

 

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7 septembre 2022 3 07 /09 /septembre /2022 08:39
Demeurer en soi, sur le fil

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

    « La vie n'est qu'une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus. C'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. » 

                                                                          « Macbeth » - William Shakespeare

 

*

    « Pleine de bruit et de fureur », c’était ceci qu’Alya avait retenu de la phrase de Shakespeare. Seulement ceci Bruit, seulement ceci Fureur. Dans la nasse de sa tête, le Bruit et la Fureur faisaient leurs allées et venues cruelles, sépulcrales. Les mots cognaient tout contre le roc de la dure-mère, rebondissaient, faisaient leurs boules d’étoupe qui envahissaient le champ entier de la conscience. Si bien que le massif de chair d’Alya, agité en tous sens, ne pouvait plus trouver le lieu d’une possible polarité. Tout allait à vau-l’eau et le péril eût été grand si Alya n’avait eu en soi, au plus profond, les ressources nécessaires à une inversion de la situation. Ce qui était évident, depuis bien des années déjà, il y avait trop de bruit sur la Terre, trop de mouvements en tous sens, trop d’éclats, trop d’éclairs, trop de formes qui s’emboîtaient en une manière de chaos, trop de couleurs qui se mêlaient selon une teinte boueuse, indéfinissable, métaphore d’un étonnant marigot civilisationnel. Beaucoup se laissaient entraîner dans cet infini tourbillon, éprouvant le vertige à la façon d’une sensation obtenue à l’aide de quelque peyotl, de quelque ambroisie hallucinogène. Le vertige entraînant le vertige, il paraissait impossible de jamais arrêter le mouvement, comme si une irréversible logique en eût provoqué l’irrésistible course. Il y avait, sur cette Planète, d’invincibles forces qui tressaient le destin des Hommes, à leur insu ou bien à l’aune de quelque complicité, mais la finalité était la même, l’horizon s’assombrissait à mesure que l’on se rapprochait de sa ligne fuligineuse. La nuit montait du jour et menaçait de l’envahir en totalité.

   Alors voici ce qui, du point de vue d’Alya (son nom veut dire « noble»), était à faire : demeurer en Soi, se revêtir de la forme de l’esquisse (elle en avait trouvé le motif dans une œuvre en gestation de Barbara Kroll), se fondre en soi, si une telle chose était possible et, sans doute, cette hypothèse était-elle recevable. Les Bruits, il fallait les ramener au silence. La Fureur, il fallait en faire un tremplin pour la paix. L’Homme, la Femme, étaient pleins de ressources, de formulations positives qu’éteignait le rythme d’une existence prise à son propre jeu. On n’arrête pas si facilement un attelage qui s’emballe et n’avance qu’à accroître, à chaque pas, la mesure de son galop. La vitesse entraîne la vitesse, l’ivresse ne vit que de l’ivresse. Ce à quoi s’employait Alya, symboliquement au moins, à poncer les arêtes vives des silex, à réduire les éclats de la trop vive lumière, à user le tranchant des lames, à poncer les humeurs trop mordantes, à lisser les opinions trop arides. Enfin, en un mot, à faire des apérités qui entaillaient l’âme, de simples lumières adoucies, telles celles qui glissent sur les cercles gris des galets, ils font le ciel de neige, le regard de soie.

   Alya, sur le fil de-qui-elle-était, se pouvait décrire de cette manière. Et peut se dire au présent puisque la Jeune Femme a trouvé un genre de persistance, de permanence en soi, une sorte d’immuabilité qui la fait telle qu’en elle-même, pour la suite des jours à venir. Alya se confond avec les choses de sa familiarité, avec les choses de son entour. C’est tout juste si elle paraît se détacher de ce fond qui l’accueille avec douceur, générosité. Un geste d’oblativité qui la fait égale de ce qui serait naturellement différent mais qui, ici, est d’une essence identique. Chose qui nait de soi et se prolonge en soi, sans effort, sans souci, une pluie se fait nuage qui se fait pluie et le cycle vit de sa propre texture. C’est beau ceci, cet uniment assemblé qui ne demande ni la dureté de la terre, ni la constance du feu, ni la vitesse de l’air, juste une brume qui vient de soi et persévère en soi, tout comme le vol de l’oiseau que l’aile anime de son mouvement interne, rien ne fait effraction qui porterait le regard hors le vol, hors la pureté de ceci qui plane et y trouve son effectuation en même temps que sa fin.

   Du fond de la toile, qui est son fondement le plus exact, Alya s’élève en direction de Soi sans appui, sans effort, une montée à l’être se dit dans le pli le plus silencieux. Soi en tant que chuchotement. Soi en tant que pure gratuité. Soi trouvant sa forme en Soi. La ligne qui trace le mouvement souple du corps est une cendre posée sur la clairière du jour. Un crayonné à peine distinct qui se lève et, déjà, connaît le motif de son éternel retour. La teinte est une modulation à la sobriété exemplaire. Ce que Sable donne en sa légèreté, Mastic le rehausse si peu, que Chamois vient clore en une manière d’entre-deux. Tout ce qui pourrait apparaître en tant que fragment est souple continuité, la totalité recueille en soi le geste d’une variation inaperçue, la fine pointe d’un pinceau glisse sur le blanc de la toile, on dirait un fin grésil que reçoit le retrait d’une neige.

   Le corps, car il y a bien corps (Alya n’est nullement pur esprit), se vêt du motif d’une simple suggestion. Plus de vivacité dans le geste de peindre et le corps rejoindrait ce Bruit dont Alya veut s’extraire. Moins d’insistance de la main et le corps n’aurait nul lieu où faire trace et rejoindrait l’illisible du pétroglyphe usé par le passage du temps. Les bras sont haut placés, manière d’arche souple qui se donne bien plutôt en tant que protection de la lumière que dans la profération d’un geste destiné à quelque utilité. La poitrine est inapparente, genre de torse d’éphèbe où ne bourgeonne qu’un point sur le bord de s’éteindre. L’ombilic est absent et nulle tache pubienne ne vient obombrer le mont de Vénus. Vision androgyne où rien encore ne fait signe en direction d’un genre. Tout se retire en soi dans une lisse neutralité. Les jambes sont deux lignes de fuite que le sol semble reprendre comme prolongement de son propre territoire. Étonnante géographie, proposition insulaire minimale, une mer l’entoure qui pourrait bien la reprendre en son sein.

   Alya, dont rien encore n’a été dit de son nom, possède, en quelque sorte, la vertu d’une Origine, elle est Eau de Source, filament liquide, hôtesse de ces Fontaines ombreuses où frémit à peine l’écume d’une onde. Nulle part vous ne trouverez le beau nom d’Alya. Ou si peu, il est si rare. Alya, le nom, est venu au jour tout comme l’aube monte à l’aube, sans que rien n’en annonce la venue. Dépliement en tant que dépliement. Une corole s’ouvre sous l’effet de sa propre faveur. Prononcez le beau nom « ALYA » et vous comprendrez pourquoi ce nom, et lui seul, pouvait nommer qui-elle-est, Celle en-voie-de, Celle-qui-vient-à-elle, Celle-sur-le-bord-du-Monde. Prononcer son nom, « ALYA », c’est déjà dire qui elle est en son fond. Le premier [A  est ouverture dans un registre clair qui trouve son écho réverbéré dans le [A] final, alors que la liquide [L], vient médiatiser la relation des deux, insérer une occlusion parmi deux ouvertures.

   C’est bien la modération du [L] qui est à retenir, mode sur lequel Alya se donne au monde sur le registre d’une retenue. Il y a comme un effet à double sens sur la voyelle initiale et finale. Le diapason, celui qui donne le ton, c’est la consonne liquide [L], d’elle nait toute la fluidité, la suavité.  D’elle nait la posture d’Alya qui, tout aussi bien pourrait être la venue d’une pluie, le sillage d’un brouillard, l’empreinte d’une larme. Parfois, un seul nom en dit bien plus que de longs discours. Bien sûr, Alya eût pu être nommée différemment, « Ophélie » par exemple, je pense à elle au motif de ses trois syllabes très souples, elles susurrent, elles glissent, elles lient telle une Fée (phélie), des membres épars qui se trouvent assemblés à la façon dont une gerbe est nouée grâce à la ligature qui en retient les épis pluriels. Mais le prénom Ophélie est trop connoté à l’ombre de sa légende et l’utiliser serait annoncer la folie, appeler la noyade. Ce n’est nullement cette tragédie de l’eau que je souhaite convoquer, mais seulement le motif de l’eau, son lent écoulement dans l’orifice de la clepsydre, son essence temporelle, uniquement temporelle.

   Tout Observateur, toute Observatrice de l’œuvre, attentifs à ce qui s’y déroule, auront été bien vite alertés par cette tache de sang, cette biffure de braise, cette turgescence carmin qui semblent affecter les lèvres comme si un crime y eût été perpétré. Certes, il y a une violence latente qui surgit de la tension entre l’évanescence du corps, sa presque annulation et ce qui semble sourdre brusquement et reconduire l’épiphanie du visage à une bien sombre dramaturgie. Certes ceci deviendrait rapidement insupportable si l’on ne soumettait cette violente symbolique à une nécessaire modération. Ce mot arrêté, violenté sur l’aire carmin des lèvres n’est nullement le signe d’une torture qui se donnerait comme la dernière profération d’Alya. Cette éclaboussure rouge, un feu, c’est une ligature posée sur le Bruit, une rature dissolvant la montée de la Fureur, évitant que sa dispersion ne vienne contaminer Ceux, Celles qui en croiseraient le funeste destin. Et ici, l’on retrouve Macbeth, Shakespeare, sa conception du Mal entièrement contenu, selon lui, en l’Homme, en l’Homme qui est la constante scène de théâtre où convergent en un tumultueux maelstrom, les forces néfastes et hautement léthales du Bruit et de la Fureur. Seule Alya, en sa naturelle retenue peut nous offrir un refuge à notre mesure, nous accueillir en cet asile de sérénité qui doit redevenir la seule Source où nous abreuver à l’abri des dangers du Monde. La seule Source !

 

 

 

 

 

 

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25 août 2022 4 25 /08 /août /2022 07:56
Votre féline apparition

« Jeune femme au chaton »

 

Lucian Freud

 

***

 

    Ce matin, à peine sorti des voiles d’un songe, et me voici devant vous avec l’étrange impression de vous avoir vue quelque part. C’est toujours un réel souci que de ne pouvoir retrouver ni le lieu, ni le temps, pas plus que les circonstances d’une rencontre. Alors on est un peu démuni, à la manière de quelqu’un qui aurait la sensation de n’éprouver qu’une partie de son corps, des fragments s’en étant absentés avec le sentiment attaché d’une vacuité. Il est fréquent que, dans les premières heures du jour, lorsque mon esprit est encore embrumé, cerné des dernières ombres de la nuit, d’étonnantes présences ne se manifestent. Certes elles n’ont guère de consistance et décideraient-elles de surgir à l’improviste dans le demi-jour de ma chambre que je croirais avoir affaire à de simples spectres, peut-être à quelque résurgence d’un fantasme nocturne. C’est toujours une réelle et éprouvante tâche que de démêler les visions, de faire la part du réel, de l’imaginaire, de placer ici une vague illusion, d’archiver là un fait que, déjà, la mémoire aurait oublié. Si bien que je pourrais croire à des variations de mon propre cogito qui énoncerait, successivement :

 

« Je vois, donc je suis » 

 « Je rêve, donc je suis » 

« J’imagine donc je suis »

  

   C’est de cette singulière oscillation dont je suis saisi dès les premières heures du jour et, comme le cormoran qui déplisse ses ailes avant de prendre son envol au-dessus de la rivière, il me faut ce temps d’acclimatation avant que les choses, ayant retrouvé leur netteté, ne tiennent le langage de la vraisemblance.

   Ce matin même, c’est ceci qui s’est imprimé sur la falaise blanche du mur : c’est tout d’abord une teinte qui m’est apparue. Un genre de camaïeu indéterminé, une hésitation de la matière à trouver la forme de son être. Et, du reste, c’étaient moins des couleurs que des états d’âme versés au compte du jour à venir. Cela avait la touche infiniment discrète d’un vase en céladon, cet effleurement de bleu léger, ce gris de porcelaine, ce blanc taché de tristesse, cette gomme presque transparente, on la croirait faite de l’eau des yeux, ces larmes qui bourgeonnent, elles sont les messagers discrets de cet intérieur qui se retient sur le bord du Monde. Il faut longuement regarder avant même de confier sa chair à l’abrasion de la lumière. De la chair nocturne à la chair diurne, il y a la même distance que celle qui se donne entre le pays flamboyant des rêves et celui, de glace et de frimas du réel, toujours occupé à affûter ses angles, à aiguiser ses dagues, à diffuser son acide partout où une peau affleure, une entaille est toujours là qui guette. Oui, toujours une douleur à écarter, une souffrance à éviter car exister n’est jamais qu’une marche en avant, on courbe l’échine, on évite les étoiles acérées des shurikens, on tâche de ne nullement perdre l’équilibre, de chuter hors de Soi.

   Mais rien ne sert de demeurer dans l’enceinte de ce lourd pathos. Il est toujours actif sous la ligne de flottaison, autant l’ignorer, si lui, cependant, ne nous ignore point. Donc vous, « Jeune femme au chaton », puisque c’est le titre que le Peintre vous a donné afin que vous preniez rang dans le cosmos de ses œuvres. Il me semble que vous êtes la Figure de proue d’une illisible ontologie, comme si vous veniez à l’être en vous retenant de n’y parvenir jamais. Vous êtes sur une manière de frontière, en équilibre sur un fil, vous situant au-dessus d’une ligne qui ne vous détermine qu’à mieux vous ôter à quelque regard qui pourrait vous justifier, vous attribuer cette réalité dont il me semble que vous êtes en-deçà, tissée de rêve, sans doute traversée de doute, en équilibre instable entre un conscient qui vous appelle, un inconscient qui vous rejette dans les limbes.

   Vous partez de celle que vous auriez à être mais vous retenez au bord de celle que vous ne serez jamais car il ne sera nullement dit que l’hypothèse dont vous êtes la fragile empreinte ne  trouve quelque confirmation en quelque endroit que ce soit. Et, voyez-vous, vous l’Irréelle, vous la pure émanation du Rien, vous l’écho du Néant, laissez-moi vous dire combien je vous trouve incarnée alors que nombre de nos Commensaux qui croient l’être ne sont que des chimères au large de qui ils sont ou, plutôt, de qui ils croient être. Car pour être, il ne suffit nullement de croire que l’on se situe en quelque endroit précis de la genèse humaine, non, il faut s’éprouver être en tant qu’être et ceci est la plus redoutable difficulté qui soit.

   Beaucoup croient à leurs corps qu’ils choient, à leurs biens qu’ils adulent, à leurs rencontres qu’ils pensent magnifier à simplement être dans le luxe d’eux-mêmes, dans l’apparence la plus flatteuse. Combien ils se trompent et vous le savez depuis ce lieu de sagesse que vous occupez, libre de vous puisque vous êtes seulement en voie de prendre forme, libre de vos pensées que nul prédicat n’est venu altérer de son empreinte mondaine. La liberté est ceci : être en avant de soi, sur cette mince lisière où rien n’est encore décidé, où les choses attendent de recevoir leurs attributs, où les couleurs sont vacantes, de simples transparences, où les voix sont au silence, où nul calame n’a encore tracé sur quelque parchemin que ce soit le signe de sa venue. Être une simple irisation, en quelque sorte. Être est Liberté. Or, vous que j’hallucine peut-être, vous êtes Liberté, tout incline vers cette direction.

   Fussiez-vous simple projection de mon imaginaire, rien ne vous servira mieux, vous délimitera mieux que de parler à votre propos et tenter de vous décrire au plus près, ce qui, toujours est un risque. De ne pas dire assez. De dire trop. Il ne vous étonnera guère que je nomme votre posture « originaire ». « Virginale » eût pu convenir, mais je redoute toujours que des connotations par trop religieuses ne viennent altérer ma pensée. C’est de l’Être dont je parle et que la Majuscule à l’initiale n’aille point vous abuser. Par « l’Être », je veux simplement signifier l’existence en sa plus libre venue. Non la Vie qui pointe trop en direction d’un processus physiologique-métabolique, de la pure matière en quelque sorte.  C’est votre Esprit en tant qu’il connaît que je souhaite apercevoir et la Conscience qui en est le mystérieux et prestigieux vecteur.

   Sous le bandeau auburn de vos cheveux, votre visage est pure blancheur d’écume. Une vague vient au jour qui se retient de déferler, qui hésite, semble observer le Monde. Votre visage est Silence, il est le signe avant-coureur du Langage, le pli à partir duquel affirmer votre prise sur les Choses, dire la trace signifiante que vous êtes en votre fond. Ce qui est étonnant, en même temps que pure beauté, la double présence largement ouverte de vos yeux, ils initient la clairière du Sens, ils forent le réel, le transfigurent, le portent à la dignité du paraître. Sans la présence du regard, le réel serait amorphe, muet, incapable de se hisser au-dessus de la mangrove des jours, une heure suivie d’une autre que l’autre vient abolir. Rien ne se lèverait de rien et c’est bien par vos yeux que tout rayonne et que se déclot un horizon. Tout regard est performatif qui accomplit tel paysage, tel Quidam, multiplie tel sentiment. Les yeux sont purs prodiges. Or votre regard, à l’évidence, est neuf. Or votre regard veut immédiatement savoir la Vérité. Votre regard est en quête. De Soi, de l’Autre. De tout ce qui est dont on doit faire son aventure la plus proximale, la plus exigeante.

   Quant au double motif de vos lèvres, il n’a rien à envier à la pertinence de vos yeux. A son abri se lèvent les fragrances souples du désir de goûter, d’éprouver de toute la dimension des sens une volupté partout présente. Pour l’instant, nul besoin de parler. Peut-être articuler, en voix silencieuse, ce qui, de vous, monte de l’intime et se contient au bord d’une révélation. En-deçà, ce mystérieux intérieur qui brode le motif de votre poème, au-delà, le bruit du Monde en lequel se perd votre pollen, il s’abîme, le plus souvent, en une illisible et confuse prose.

   Le haut de votre vêture est d’un bleu pastel, un ciel à peine affirmé, une lagune sous la caresse de l’aube. Tout y est dit de votre discrétion. L’Être, jamais ne peut s’atteindre dans la fébrilité. C’est fragile, l’Être, c’est un cristal dont nul ne peut décider du moment où il doit vibrer, c’est un diapason qui ne posera ses harmoniques qu’à la mesure d’un signifiant devenu, dans l’instant, signifié. Votre main est doucement refermée sur la fourrure tigrée d’un jeune chat. Ce que votre belle effigie annonce, cette naissance aux choses, le petit animal vient en redoubler la note discrète. Le Monde, vous ne le regardez pas encore, vous demeurez à distance, vous confiez le soin de le voir à ce chaton dans la simplicité de sa nature.

   S’agit-il d’un symbole, ce modeste félin est-il votre pré-conscient ? Lui avez-vous confié la mission de désoperculer le réel après l’avoir approché à la manière dont ses grands frères les lions jettent un œil au-dessus de la savane, observant leurs proies. Exister est-il un acte de prédation ? Si l’on en croit le sombre visage du monde, oui, exister est avancer parmi les fauves et les loups, les griffes sont sorties qui, bientôt, vont déchirer et manduquer le plus faible, le plus isolé. C’est bien du tragique qui s’offre au Nouveau-Venu. C’est de la polémique. Mais c’est aussi ce qui fait la beauté du geste de vivre. Quel intérêt présenterait une plaine lisse, dépourvue d’aspérités ? Le mouvement dialectique qui anime les contraires est la scansion même de la vie. Un hochement de balancier qui est le rythme de notre propre cœur.

   Vous, le Chaton : une innocence liée à une autre innocence, une fragilité entourant une autre fragilité. Que ce minuscule félin soit votre emblème, que vous le présentiez au Monde à la façon d’un sceptre, ceci n’est pas pour m’étonner. Votre pouvoir réel, être qui vous êtes en votre fond, ou ne tarderez à être, vous en dissimulez l’infini pouvoir, la capacité de diffuser, de semer son aura tout autour de vous, sous la sagesse immémoriale de ce chat qui est aussi figure de liberté. Peut-être êtes-vous un brin sauvage comme lui, ne laissant percer la lucidité de votre regard qu’au travers d’une fente inapparente, ce qui vous dissimulerait à la curiosité mondaine (elle est insondable), en même temps que vous ne prélèveriez de l’espace environnant que ce qui contribuerait à parachever l’œuvre en voie de constitution que vous êtes depuis cette belle toile intitulée « Jeune femme au chaton ». Que j’aie saisi la possibilité de l’Être à partir d’une œuvre d’art, ceci n’a rien d’étonnant si vous avez suivi la quête de l’essentiel qui m’anime et soutient mon souffle. L’Art est l’exception, la haute figure où tous, tant que nous sommes, devrions puiser le sens de notre existence, avancer à la manière des félins, avec circonspection et souplesse, laisser filtrer le jour par la meurtrière à peine ouverte de nos yeux, mais ouverte sur ceci même qui signifie et nous porte à notre Dimension proprement Humaine. Proprement Humaine, ceci dont le Siècle a le plus besoin.

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8 août 2022 1 08 /08 /août /2022 12:37
Tout Autre est mystère

« Autoportrait à l'éventail »

 

Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

    « Tout Autre est mystère ». Énoncer ceci résonne, bien évidemment, à la manière d’un truisme. Tout ce qui est Autre, par définition, est l’éloigné, est l’inconnu. Des Terres Australes, je ne connaîtrai jamais que le nom et Saint-Paul, Nouvelle-Amsterdam, Adélie ne seront, pour moi, que quelques sons perdus au large de vastes océans, quelques fragments d’imaginaire, irréalité archipélagique se fondant dans le tout du Monde. Je regarde cette image et, aussitôt, des distances s’installent, des abîmes se creusent. Certes, des terres, des semis de rochers éparpillés parmi le bleu de l’eau, il est bien naturel que je n’en connaisse qu’une vapeur, une brume. Mais l’Humain, l’Humain en son exception, je puis bien en connaître quelque chose puisque nous sommes tissés d’une même condition, que notre chair est commune, que nos yeux sont d’identiques décrypteurs de l’horizon où vivent nos Semblables. Mais la semblance ne suffit pas à établir l’Identité, la fusion qui ferait de deux réalités distinctes, une seule en le même assemblé. Loin s’en faut. Si le rocher, par nature, est superficiel, l’Humain, par essence, est profond. Or, entre deux profondeurs, la distance est immense, deux cosmos se croisent dont chacun poursuit sa route, nul Destin ne peut dévier de son initiale trajectoire. Beaucoup de routes sont tracées dans l’Univers. Aucune ne se confond avec une autre.

   Donc, je regarde l’image et dans l’essai de Vous saisir, Vous-l’Étrangère (percevez-vous combien « étrange » résonne dans « Étrangère » ?), j’essaie d’abord de vous décrire, ainsi me serez-vous plus familière, du moins en puis-je établir l’hypothèse. Ce sont vos yeux d’abord qui me captivent, viennent à moi et me mettent au défi de vous comprendre. Or, d’emblée, suis-je en plein mystère. Je vous aborde à l’aune de la plus verticale difficulté. Regard, tout à la fois fascination et nécessaire éloignement. Et cette mise à distance, cet imperium du regard « adverse » ne peut qu’aisément se comprendre. Tout votre visage est muet (je mets entre parenthèses les paroles et mimiques), sauf vos yeux. Car, si je vous vois et tente quelque exploration, vous me voyez aussi et cette vision retournée annihile en moi tout essai d’en savoir plus à votre sujet. Vos yeux sont les deux baies au gré desquelles votre conscience me vise et m’annule en même temps. D’une conscience à l’autre, toujours il faut l’écart, toujours il faut l’abîme. Jamais l’une en l’autre. Toujours l’une en face de l’autre, toujours l’espace du vis-à-vis. N’en serait-il ainsi et plus aucune singularité ne trouverait le lieu de son être et le Monde Humain serait en proie à une monstrueuse confusion, un illisible chaos, un confondant empilement pareil aux grappes d’œufs des batraciens, une « conscience » si diffuse qu’en réalité cette dernière serait bien plutôt un primitif tubercule, une tumescence archaïque, un genre de concrétion tératologique. Autrement dit une aporie en sa consternante venue.

   Oui, je sais, j’assène ceci avec une telle force que, sans doute, nos respectives épiphanies s’éloigneront-elles l’une de l’autre, sans possibilité aucune de se rencontrer de nouveau. Pour ma part, afin de retourner en mon propre site, plein et entier, il me suffit de me détacher de votre regard, d’en oublier l’éclair d’émeraude, de me distraire alors, de la lumière de votre front, elle est douce, alanguie ; de me distraire de l’arc double de vos sourcils, des pommettes de vos joues, d’un fragment de votre nez puisque, aussi bien, telle votre bouche, tel votre menton, vous les dissimulez derrière l’écran de votre éventail. Ce que la partie éclairée de votre visage me révèle, cette spontanéité, ce naturel, ce désir de vivre à fleur de peau, les deux bandes d’ombre verticales m’en ôtent une plus longue contemplation. Telle la vérité des Anciens Grecs, cette merveilleuse « alètheia », vous êtes voilement/dévoilement, en un même geste vous retirez ce que vous offrez. Don et Retrait. Offrande et Censure. En définitive Être et Non-Être.  " La Nature aime à se voiler ", disait Héraclite et, à tout bien considérer, vous participez à et de la Nature, donc vous êtes Nature vous-même. Ceci, au moins, est une certitude.

   Comme si, arrivant à vous, vous n’aviez de hâte qu’à vous en retirer. Une Absence s’enlevant d’une Présence. Ici, il faut revenir un instant à la métaphore des Terres Australes. Saint-Paul, Adélie, ces cailloux jetés au hasard de l’eau, n’ont rien à retirer de leur paraître, chez ces iles, tout fait phénomène d’emblée, sans retrait, les plaques de neige, les rochers tapissés d’herbe sont ce qu’ils sont, sans reste. Leur être est entièrement contenu dans la face qu’ils tournent vers le Monde. Mais, convenons-en, Vous L’Étrangère, vous n’êtes ni Adélie, ni Nouvelle-Amsterdam, fussiez-vous « naturelle », et votre monde est infiniment plus complexe, terriblement crypté au motif que nul palimpseste (ce que nous sommes, nous les Hommes, vous les Femmes), ne livre jamais en son entier, au premier coup d’œil de l’Interprète, ce qui se dissimule dans la densité des arabesques et autres calligraphies. Ce sont des hiéroglyphes et comme tels, ils ne sauraient dévoiler leur secret sans quelque précaution. Alors, je suis pareil à cet Homme d’Occident placé devant un rouleau semé d’insolites sinogrammes, mes yeux les parcourent mais mon entendement n’y a nullement accès et je demeure privé de ce Sens qui est le pollen des choses, la fragrance subtile de ce qui vient à moi et parfois se réserve, et parfois s’occulte, toujours me laisse dans le désarroi. Mais sous cette apparente confusion se dissimule un réel bonheur. Tout comme le Chasseur de la Préhistoire qui devait marcher longtemps avant que de débusquer sa proie, tirant une grande satisfaction de sa découverte, nous sommes des Cueilleurs de sensations, elle ne se révèlent et ne décuplent leur floraison qu’au terme d’une longue patience.

   Or, ce long et haletant cheminement, cette marche qui, à la vérité, n’était que marche en Soi, voici qu’elle se donne soudain comme motif de compréhension. Au fond, elle n’était qu’une manière de propédeutique, un genre de prémisse dont il fallait poser le fondement avant même de surgir dans le cercle d’une clairière. Les ombres sont loin, la lumière est ici. Ce que j’ai fait, tout au long de votre « inventaire », si je puis utiliser ce terme ustensilaire, procéder au mien, longer des sentiers familiers dont j’avais perdu la trace. M’interrogeant sur VOUS, nécessairement je ME questionnais car, s’agissant de Soi ou de l’Autre, c’est toujours le Soi qui se situe au centre du jeu, rayonne, diffuse ce qu’il ressent en son sein, éprouve depuis la chair de sa singularité. Car, à vous percevoir correctement, ou plus modestement, à tâcher de le faire, je ne le peux qu’à partir de qui-je-suis, interrogeant mon for intérieur (mon fort intérieur ?), puis, par ondes successives, muni de mes propres intuitions, je viens jusqu’à vous dans l’espoir certes modéré, certes obscur, de m’approcher, de tutoyer qui-vous-êtes (sans vous connaître jamais vraiment, comment cette gageure pourrait-elle être possible ?), de tendre à échafauder quelque hypothèse vraisemblable du lieu même du visage que vous me tendez, retenant en vous, l’essentiel, cette part qui est vôtre, inentamable, inaliénable car nul ne pourra prendre votre place, voir par vos yeux, entendre par vos oreilles, parler par votre bouche, aimer par votre cœur. Unique vous êtes, unique vous demeurerez, ce qui fait cette aura singulière qui vous entoure, vous livre tout en édifiant, tout autour de vous, cette zone d’invisible principe qui vous constitue et vous dit telle l’Unique, Celle dont nul fac-similé ne pourra imiter l’essence.

    Ce que je crois, voyez-vous, avec la même joie qu’éprouve l’enfant à croire à son jeu, c’est qu’il y a une condition essentielle en vue de connaître l’Autre. Oh, je vous l’accorde, partiellement, « à fleuret moucheté », si je puis employer cette métaphore polémique, depuis la margelle de ma conscience en direction de la vôtre, autrement dit de l’impalpable, de l’ineffable, de l’inapparent. Cette condition, simplement énoncée, la voici : Il faut, à soi-même être sa propre étrangeté, autrement dit éprouver l’Autre en Soi, éprouver la Différence. Si nous pouvons identifier nos certitudes à l’Identité dont on voudrait parer son être propre, alors combien de failles, de discords, d’abîmes nous traversent qui sont la Différence en nous, la parole adverse qui nous interroge et nous exile soudain de notre solitude pour nous conduire sur la frontière où nos Commensaux existent, eux aussi à partir de leur propre Différence.

   La seule chose qui soit en notre pouvoir, amener l’Autre en Soi, symboliquement s’entend, le faire Sien en quelque manière, voici le chemin pour, se connaissant, le connaître, le connaissant se connaître. Nul absolu cependant, que du relatif, mais l’existentiel n’est jamais que ceci. Il y a plus de quart de vérités, de demi-vérités que de vérités totales. De l’Autre à Soi, de Soi à l’Autre, toujours un phénomène d’écho, toujours une voix qui résonne à l’intérieur, appelle, reçoit, appelle à nouveau. Toute Altérité ne se lève que de la sphère dialogique, toute Altérité est le mode infiniment dialectique qui, nous déterminant, détermine l’Autre et pose le monde comme existant. Hors ceci point de réel. Hors de ceci, ni Toi, ni Moi.

   Depuis la belle meurtrière (ces deux bandes d’ombre de l’image) où vous observez le Monde, comme si, métaphoriquement, votre Épiphanie apparaissant partiellement dans la Lumière se disait en tant que Vérité alors que les ténèbres menaceraient de tout reconduire au Néant, vous existez en cette belle tension, ceci se dit assez dans la sérieuse beauté de votre regard. Il porte en lui, depuis ses reflets de ciel et d’eau l’espérance dont tout vie est l’emblème, mais il porte aussi la mesure qui lui est nécessairement coalescente, à savoir cette lueur d’inquiétude qui est la marque insigne de l’Humain. Sans regard, nulle humanité. Sans inquiétude, nulle humanité. Tout éclair de joie dans l’acte de la vision est de surcroît. Nous ne vivons jamais qu’à percevoir en lui, ces éclairs, nullement la nuit sur laquelle ils existent à seulement se détacher. Ombre, Lumière, Lumière, Ombre. Rythme ontologique à deux temps. Différence en laquelle s’inscrit le Sens. Nous sommes, nous les Hommes, nous les Femmes, ces fléaux qui comptons le Temps. C’est notre mesure la plus réelle. Elle donne le rythme Humain. Le Seul qui soit vrai. Le Seul qui témoigne de la Nature en nous. Être/Nature = le Même.

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 10:33
Les Enténébrés

Image : Léa Ciari

 

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   Les Enténébrés, les Ombreux, les Nocturnes, c’étaient les noms synonymes que l’on pouvait adresser à cette race indécise qui hantait les corridors de l’exister. Bien évidemment, les nommer ainsi, telles des déclinaisons et des pertes d’une belle clarté, résonnait à la façon d’une euphémisation du réel. Combien, en effet, ces êtres de suie et de bitume ne pouvaient qu’être affligés des pires maux qui fussent, ceci était une certitude qui paraissait, en son fond, indépassable. Nous, Hommes et Femmes de droit regard, autrement dit assignés à une constante vérité, comment pourrions-nous nous inquiéter du sort de ces malheureux qui semblent condamnés à errer, leur vie durant, dans les catacombes obscures de la Caverne platonicienne ? Ils sont si éloignés de nous que leur coefficient d’invisibilité se renforce de cette distance et c’est tout juste si, déjà, ils ne se fondent dans les coulisses étranges du Tartare.

   Mais, préalablement à une plus profonde méditation, il convient de les placer devant nous à des fins d’exploration de leur propre site. Seulement de cette manière ils nous apparaîtront bien plus déterminés en leur fond et, nous-mêmes, pourrons-nous nous accroître, par simple contraste, de cette Entité Ombreuse dont nous espérons que notre geste nous arrachera aux inconvénients de ces zones pour le moins équivoques. Donc l’ombre est longue, portée au recueil d’elle-même. Donc l’ombre est étroite, si bien qu’en sa densité rien ne semblerait pouvoir prendre forme. Donc l’ombre est souveraine, excluant qui que ce soit ou quoi que ce soit, en elle arrivés. L’Ombre veut la plénitude. L’ombre veut la royauté. L’ombre veut l’effacement de tout ce qui n’est elle. Bien entendu, l’on ne peut que penser au Néant en personne, lui attribuer ce corps faisant si peu de concession aux couleurs. Hors le noir opaque, impénétrable, seule une teinte de marron assombri par l’obscurité d’un sous-bois, seule une lourde terre de Sienne inclinant vers sa propre hébétude. Et l’on pense, bien évidemment, à la climatique du Hollandais Rembrandt, à ses autoportraits ne sortant de l’ombre que pour y mieux retourner, anticipation du voile de la Mort posé sur un visage qui lui est destiné de toute éternité. Et l’on pense aux scènes bibliques du Caravage, à ses personnages à peine issus du ténébrisme ambiant, ils semblent apeurés par une trop vive lumière, ils semblent tellement tissés d’ombre, traînant derrière eux le fardeau de leurs péchés. Et les références seraient innombrables de la vassalité de la peinture de tous les temps à cette dimension refermée sur elle-même, un genre de sépulcre rappelant à l’homme la précarité de sa propre condition.

   Ce qui fait la force de cette image, c’est bien son pouvoir de révélation qui, en même temps, est pouvoir d’annulation. Une offrande nous est remise d’une main que l’autre ôte à notre naturelle curiosité. Ici se dit en mode pictural le principe même de la vérité selon les Anciens Grecs, cette sublime alèthéia, laquelle ne surgit jamais qu’à mieux se retirer. Désoccultation/occultation qui est le lieu même de notre permanente errance, de notre suspens tout juste au-dessus des formes, sans jamais en pouvoir saisir la matière toujours en fuite. Alors, est-ce pur dénuement que ceci, ce clignotement qui d’abord inonde notre vue, puis nous plonge aussitôt dans la cécité ? Est-ce privation à la mesure de laquelle nous ne serons que des êtres démunis, des nomades marchant de désert en désert sans pouvoir trouver le lieu de leur bivouac ? Est-ce malédiction et figure de l’aporie au terme de laquelle il eût mieux valu ne nullement exister, hanter seulement les coulisses, ne jamais entrer en scène ?

    Non seulement toutes ces questions sont inévitables, mais elles sont nécessaires. Si l’Ombre nous questionne si violemment et nous place face aux contradictions de notre destin, c’est bien au motif d’une symbolique analogique nous disant l’Ombre tel le deuil infini de-qui-nous- sommes, nous rayant, en quelque sorte du Monde, nous remettant en de profondes oubliettes où rien ne nous parviendra qu’une chute à jamais dans un vide sans fond. Oui, proférer ceci est remettre le sort des Existants au pur tragique que ne peut qu’alimenter un cruel désespoir. Mais cette pensée arrive-t-elle au bout d’elle-même ? N’est-elle obstruée dans sa marche en avant par un savoir de l’Ombre qui serait, non seulement insuffisant, mais déjà vicié en son principe ? Car ne considérer l’Ombre qu’en elle-même, à partir d’elle-même, constitue l’achèvement d’une méditation à son sujet. L’Ombre en tant qu’Ombre est une coquille vide, un oursin privé de son corail, une parole que nul mot n’anime.

   Ce qui est en tous points remarquable, dans l’ordre de la compréhension, c’est bien l’ambivalence du réel, son rythme scandé par le ton binaire, son visage à double face (Janus n’est guère éloigné), son clignotement, ses allers et retours entre des rives opposées, son passage constant de ce qui n’est nullement elle à ce qui elle est. Aussi est-il facile de postuler ceci : l’Ombre est le non-réel, la Lumière est le réel. Nous n’aurons alors énoncé que du factuel, que de l’expérience d’un sensible qui, tantôt nous plonge dans la nuit, tantôt nous fait surgir au centre du jour. Cette bi-polarité est si évidente qu’elle en devient franchement inconnaissable. Qui donc n’a jamais éprouvé la scansion du nycthémère, l’apparition du soleil puis celle de la lune, qui n’a donc jamais ressenti, en soi, le trajet de la lumineuse comète puis la nuit immense qui lui succède pareille à une taie ?    

   Mais rien n’est plus têtu que l’ordre des évidences. A trop avoir connu l’alternance des saisons, nous finissons par en oublier toute la richesse, le prodige qu’il y a à passer du bourdonnement estival au silence hivernal. Ce qu’il nous faut redécouvrir en nous, tous ces passages, ils sont la rhétorique de l’exister, ils trouvent leur analogie dans l’intervalle qui existe entre les mots, seules ces différences sont porteuses de sens. Etrangement, mais effectivement cependant, c’est bien l’écart qui est signifiant, lui qui met en relation, pose le processus dialectique, fait surgir les tensions, fait se lever la scène immense des signes et des formes. Ceci est inscrit en nous à l’intérieur des deux bornes qui délimitent notre vie : Naissance, Mort, sémantique minimale et terminale de tout cheminement terrestre. C’est donc dans ce pli discret, dans cette manière d’aube ou bien de crépuscule qui signent le basculement d’un mode de présence à un autre que se donne le motif de toute signifiance. Il faut donc être à la lisière des choses, sur ce genre de fil du rasoir si étroit mais si précieux, il nous dit le lieu de notre être.

   Seulement, méditer l’Ombre est en même temps penser la Lumière. Nulle rupture en leur venue, une seule et même continuité. Ce que l’esprit humain, par excès de rationalité, catégorise, le réel l’unifie dans l’immédiateté de son être. Ainsi n’existe-t-il aucun hiatus, nulle césure qui placeraient, à tel endroit la densité ombreuse, à tel autre l’ouverture lumineuse. Le réel, toujours, se donne en un geste unique dont nous ne percevons plus les traits que sous la forme de schémas, de tableaux, de limites, de séparations.

   Le phénomène de l’enchaînement des choses, de leur suite naturelle ne nous échappe jamais qu’à l’aune de l’insuffisance de notre regard. Ce qu’il faut imaginer, c’est le passage de l’ombre à la lumière sous la figure du chiasme ou, si l’on veut, métaphoriquement, du Ruban de Moebius. L’ombre qui s’étalait et proliférait, voici, soudain, qu’elle procède à son propre retournement (« renversement des valeurs », selon le lexique nietzschéen), que sa torsion se résout en lumière selon des gradients de plus en plus affirmés. Ceci, cette effusion de l’ombre en la lumière explique pourquoi toute vérité peut se métamorphoser en mensonge et tout mensonge en vérité. Comment, autrement, à l’exclusion de ce revirement, pourrions-nous expliquer le lieu même et la possibilité d’une ouverture des choses se donnant, aussitôt, en tant que fermeture ? Ce que l’ombre en sa léthé, en son oubli, retenait en soi dans la mesure de la négativité, le [a] privatif biffant cette négativité la fait se retourner en positivité, à savoir en a-lèthéia, en vérité, en pure lumière. Une constellation ténébreuse se connaît sous le visage d’une constellation de clarté. Ce qui était celé arrive à son propre décèlement. Ce qui n’avait nulle présence trouve son épiphanie et se met à rayonner.

   Ceci, nous ne le comprendrons jamais mieux qu’à faire porter notre raisonnement sur le couple vice/vertu. C’est lorsque nous renonçons à l’ombre de nos vices que peuvent s’éclairer nos vertus et c’est lorsque nos vertus régressent que nous nous adonnons à nos vices les plus singuliers. Nous sommes des êtres que, toujours, suture un raphé médian symbolique, comme si notre réalité somatique plaçait d’un côté, en pleine lumière, la face de nos mérites, plaçait de l’autre côté, dans la ténèbre, la face cachée de nos perversions. Qu’est-ce donc que l’éthique, sinon le fléau qui, n’oscillant plus de Charybde en Scylla, parvient à trouver son juste équilibre, là, au centre même du renversement, au foyer du chiasme, façon exacte d’habiter le monde ?

   L’ombre, nous ne pourrions la chasser de nos préoccupations qu’à renoncer à la moitié de nous-mêmes. La vigueur, la puissance infinie de nos archétypes, ces spectres de la nuit, nous déterminent en notre fond, tout comme la clarté de la conscience nous place face au monde en mode de désocclusion, d’ouverture, dans le plus pur surgissement de la lucidité, ce savoir de notre monde intime et du monde qui s’ouvre à l’horizon de notre regard. Le problème que pose la confrontation de l’ombre et de la lumière n’est rien de moins que celui, synthétiquement considéré, de l’altérité. C’est bien au motif que je suis seul, immergé dans ma propre nuit, que je recherche continûment ce tout autre que moi dont j’attends que sa flamme, me touchant, me délivre de mes habituels fantômes, me place en orbite autour de qui-je-suis afin que ma vue, devenue panoptique, le tout des choses vienne à moi, que mon propre éparpillement s’assemble en un lieu du possible, de l’accompli.

   Toujours les ombres sont présentes pour notre plus grand bonheur. Elles déterminent notre impatience de connaître, notre soif de savoir. Si le monde était immédiatement lumineux, si tout se donnait à découvert, nous n’aurions plus aucun motif de porter, au bout de l’étrave de notre conscience, tous les secrets et les mystères qui n’existent jamais qu’à nous hisser au sein même de leur être. Tout autant pour l’Amante qui ne demande qu’à être effeuillée. Se présenterait-elle à nous dans le plus simple appareil que nos yeux, spontanément, se détourneraient d’une esquisse n’ayant plus rien à nous apprendre que le lieu de sa nudité, de son propre dénuement. Toute avancée sur le sentier existentiel est constante défloration, geste sacrificiel par lequel l’ombre provisoirement terrassée nous fait le don de sa plénitude interne. La nuit est la mère du jour. La nuit est la parturiente d’où procède le jour. N’est jamais en voie d’accomplir le geste de mise au monde que Celle-qui-est-dense, opaque, retirée dans le silence de sa propre chair. La Genèse ne nous apprend-elle, qu’à l’origine, avant même que toute chose ne paraisse, c’était bien le règne de la Nuit qui était omniprésent :

   « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux… »

   Deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne ont si bien gravé en nous cette nécessité d’une antériorité de la Nuit, que nul ne pourrait s’en dispenser qu’à biffer, en lui, toute trace de culture, c’est-à-dire à retourner dans la graine inféconde de sa primitivité. Oui, nous sommes des Nocturnes qui n’avons pu accéder à notre propre clarté qu’au terme d’un travail profond, sans relâche, véritable activité d’exhumation de ce qui, en nous, obscurcit notre âme, la laissant esseulée dans un univers sans mémoire.

   Le nocturne en nous : la partie immergée de l’iceberg de notre subconscient, mais aussi toutes ces sites du monde qui, pour toujours, demeureront ces « terra incognita » dont nous aurions voulu connaître la belle et juste présence. Le nocturne en nous : le secret que sont les Autres, mais aussi le secret que nous sommes à nous-mêmes car notre propre introspection ne suffit pas à réaliser un impossible inventaire. Le nocturne en nous : tout ce passé fossilisé, logé au cœur même des pierres dures, ces silex tranchants, polis, qui brillent de toute la force de leur mutité. Le nocturne en nous : toutes ces paroles en attente que jamais nous ne prononcerons, que nous enfouirons quelque part en un inaccessible endroit. Le nocturne en nous : ces sensations dont nous eussions souhaité qu’un jour elles pussent nous atteindre, qui flottent au loin, qui faseyent et nous disent le lieu de leur éloignement. Le nocturne en nous : le deuil des êtres chers, ils ne nous visitent plus qu’à la manière de clichés plongés dans le révélateur flou du temps. Le nocturne en nous : ce Soleil que nous découvrons au sortir de la Caverne, ce Souverain Bien qui nous aveugle et nous intime l’ordre de rejoindre les autres Prisonniers, ceux qui ne vivent que d’ombres et ne connaissent que leurs hallucinantes images. Le nocturne en nous ; le Soleil réel, celui qui nous dispense ses bienfaits et nous inonde de sa pure joie, ce Soleil qui brûle sa puissante énergie, qui sera un jour épuisée, alors il n’y aura plus qu’une étoile morte dispersant ses fragments dans la vaste et inhospitalière nuit cosmique, il n’y aura plus de regard lumineux visitant les hommes que déjà nous ne serons plus depuis longtemps.

   La belle image enténébrée de Léa Ciari nous dit-elle vraiment tout ceci ou bien ne s’agit-il que de « plans sur la comète » qui se perdent au large du monde ? Tout sens, par nature, est plurivoque. Pour nous, aujourd’hui, en ce lieu, en ce temps, voici le visage qu’il nous tend comme sa vérité la plus haute. Mais qu’est-ce qui vient à nous des profondeurs de l’image ? Qu’est donc la valeur symbolique de ces visages happés par la nuit comme s’ils devaient retourner à quelque antériorité de la Genèse, disparaître à même leur paraître. Biffure de l’être en sa venue même à l’apparaître.

   Mais approchez-vous, sondez de près ces énigmes. Ce que l’on peut déchiffrer de leur étonnante posture hiéroglyphique : de mystérieux masques africains, des apparitions de scènes bibliques, des attitudes christiques, des êtres en méditation, des orbites ouvertes sur un insondable espace tout comme ces curieux personnages de l’art suméro-akkadien, leurs yeux sont vides qui sondent le Rien, autrement dit qui interrogent le Tout par une étrange inversion du regard.

 

Qui sont-ils ?

 Qui sommes-nous ?

Seule la question

et rien d’autre au-delà !

 

 

 

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 09:41
A la confluence sidérante des signes

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Les signes, les signes partout en grappes compactes, en essaims rutilants, en amas pluriformes. Et le Soi, là-dedans, immergé jusqu’au plein de son être.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

 ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Il y a toujours une grande souffrance à s’éparpiller ainsi parmi le tumulte de l’Univers, Soi visible dans l’invisible de l’Immense et du non-préhensible. On avance, on marche sur la liane étroite du chemin, on se dirige vers le plein et l’ouvert de la lumière, là où l’on croit se trouver, serti dans le logis même de sa certitude, plongé au coeur singulier de sa graine existentielle.

    On avance sur le chemin, on ne se retourne nullement en direction de son passé, on veut infiniment tracer, ouvrir, faire se déployer l’arche immense de l’Avenir, amener le futur au lieu de sa présence. Mais plus on progresse, plus le projet recule et ne se dévoile à nos yeux inquisiteurs qu’un Vide qui nous inquiète et nous intime l’ordre de retourner au lieu de notre Origine. Mais l’Origine est si loin, là-bas au-delà de la courbe des yeux, au-delà des frontières de la mémoire. Certes, on perçoit bien une vague lueur, un genre de flamboiement discret, une projection d’étincelles dans sa propre nuit primitive et sans doute est-on en deuil de ceci, mais jamais le temps ne s’inverse, jamais le temps ne rétrocède vers le passé. L’éternel retour du même est un curieux cycle qui ne profère rien que le présent, le présent, ici et maintenant, par lequel nous nous sentons approximativement exister un peu plus que le destin de la simple diatomée incluse dans sa lentille de verre.

    On progresse parmi la jungle des signes. On les écarte du bout des doigts. On les disperse devant soi à la manière d’un nageur qui fend l’écume de ses mains jointes afin que, son corps s’insinuant dans la travée ainsi ouverte, la chair puisse connaître la sensation qui la rend frémissante, impatiente de savourer la prochaine brasse, le prochain site d’une parenthèse de l’eau. On nage dans la Grande Mare Universelle, on s’ébroue parfois, on plonge dans l’eau tumultueuse des signes, on les veut, on les désire et les craint à la fois.

 

Les signes, ce sont eux qui ouvrent notre monde,

c’est l’alphabet par lequel tout vient à nous dans l’ordre du sens.

  

   Signes des mains qui saluent, étreignent, tracent sur la page blanche les mots sacrés de la poésie. Mains qui fécondent l’Amante et la portent à cette feuille d’Amour dont elle est la nervure essentielle. Je ne suis que le limbe fragile en attente de Celle qui va me révéler à moi-même comme celui que je suis dans la silhouette féconde du jour. Signes du corps, ils sont le morse au gré duquel nous appelons l’Autre et lui demandons de nous reconnaître, afin que, reconnus, nous puissions nous éprouver comme Forme réelle avançant sur le sentier de sa singulière humanité.

   Signes des pieds, ils arpentent avec conscience le sol de poussière où se déposent les traces de la belle archéologie humaine. Signes, déjà, de la Préhistoire, empreinte du pied humain dans le limon des grottes, dans sa nuit confuse. Un premier geste est posé qui ensemence le trajet des Erratiques Figures, il sera émaillé d’immenses joies, mais aussi taché des drames qui, partout, surgissent et terrassent la vie, parfois, la portent au bord d’un extrême péril.

   Le Ciel est très haut, impalpable dans son émail polychrome, assemblage subtil d’une touche légère d’aigue marine, d’un poudroiement céleste, de la nervosité d’un cyan, de l’éclat d’une turquoise. Ciel signe des dieux, Ciel signe qui nous convoque à la simple joie ouranienne, alors que Nous, les Terrestres, sommes plongés dans cette glaise dont, à peine, nous émergeons. Ciel de haute destinée, il toise les hommes que nous sommes pour nous dire sa propre vastitude, notre infinitésimale effigie parmi les interstices des jours. Ciel de haute venue, il voudrait nous entraîner dans le site de sa pure beauté. Nous le voudrions mais notre nature n’est nullement de l’ordre des Anges ou des Séraphins et notre vol, qui se voudrait hauturier, se solde toujours par une chute à la manière d’Icare.

   C’est notre fierté constitutionnelle, l’idéal que nous avons chevillé au corps qui prononcent les mots mêmes de notre condamnation. Nous voudrions la suprême envergure et nos rémiges, la plupart du temps, sont soudées qui nous maintiennent à la surface des choses, non au-dessus d’elles, là où l’Esprit s’anime à la manière de la Rose multiple des Vents. Nous voudrions devenir, par la simple grâce de notre souffle, cette vigoureuse Tramontane balayant le plateau des garrigues, ce Mistral érodant les cailloux de la Crau, ce Sirocco abrasant ce sable des dunes mais, le plus souvent, nos prétentions se résument à être un simple et tiède zéphyr qui lisse tout juste la batiste de la peau du monde, et s’éteint, quelque part, en un endroit innommé.  

   Le Ciel, peu à peu descend en direction des hommes, comme s’il voulait se mettre à leur portée, leur éviter de dresser l’échelle de Jacob pour rejoindre Dieu en personne. Car nul ne peut se rallier à que ce qui n’existe que dans l’imaginaire des Existants. Peu à peu, le ciel se décolore, devient aquarelle légère, à peine un gris perle et d’étain dans la brume des nuages, à peine une touche plus soutenue, dans le genre d’un gris acier, pour rejoindre le domaine des Erratiques et des Privés d’orient. Là, à la limite infrangible du Ciel et de la Terre, là où la lumière se fait plus vive, une Illisible Silhouette se cristallise, se fige comme si elle voulait signifier l’impossibilité d’une marche en avant, une halte là, un étrange suspens, à la manière du vers d’un poème s’arrêtant à la jointure de l’hémistiche.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Comme si, perdue en son être même, cette Silhouette cherchait ailleurs qu’en son intime, un Répondant qui lui affirmât la nécessité d’une route à poursuivre, l’impératif d’un désir à faire briller, l’obligation existentielle d’un Soi-hors-de-Soi, c’est-à-dire d’une manière d’Absolu pour lequel se mettre en quête afin de ne nullement désespérer, de ne demeurer sur le bord ultime de la faille. Elle-qui-hésite, elle clouée au centre du rayonnement de la lumière, elle qui semble dépossédée de tout, n’est-elle, plus que jamais, privée d’elle-même, sans réelle coïncidence avec son être propre ? Il en est ainsi des Egarés-sur-Terre, nous tous en réalité, la plupart du temps ne le sachant pas ou bien l’éprouvant dans une sorte de vertige flou, nous ne faisons que murmurer, en notre enceinte de chair, à bas bruit, telle une sournoise maladie, les mots essentiels du Poète des Cimes, Friedrich Hölderlin disant dans le poème « Mnémosyne » :

 

« Un signe sommes nous, vide de sens »,

  

   et ceci résonne à l’infini depuis notre naissance jusqu’à notre mort sans que, jamais nous ne sachions bien en résoudre la farouche énigme. C’est ceci qui alimente notre angoisse originelle, sape les fondements mêmes de nos certitudes. Nous ne sommes que des colosses aux pieds d’argile, des châteaux de sable que le flux, sans cesse, vient battre de sa langue mortelle. Que cela s’écroule en nous, certes nous le sentons, mais avançant avec le temps, nous ne possédons plus l’écart qui nous permettrait de connaître la juste mesure de notre désarroi. Nous l’éprouvons à la façon d’un fourmillement interne, toujours déporté de sa propre venue, nous l’attendons ici, dans ce pli de la chair, cette ride, mais il est là, dans ce bourgeonnement impérieux de l’âme qui ne connaît nullement le lieu de son assise. Tout est toujours en tumulte de soi et rien d’immuable ne vient jamais dont nous pourrions tirer quelque profit, quelque repos. Nous sommes des processus alchimiques qui, jamais, ne rencontrent leur Pierre Philosophale. Seulement un bouillonnement dans d’étranges cornues et nos oreilles sont saturées d’un ébruitement sans nom.

   De part et d’autre du chemin, le fouillis des ramures des arbres, ils sont les doigts que la Terre destine au Ciel en une sorte de supplique. Disent-ils la douleur du Monde en laquelle s’enchâsse la douleur des hommes ? Emboîtement gigogne d’un sens toujours à rechercher, il brille, loin devant, dans le genre d’un inatteignable arc-en-ciel, d’une pluie de météores, des cheveux d’argent d’un feu de Bengale.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Le Soi, où est-il ? Ici, il y a peu, il y avait le fouillis inextricable d’une jungle, ici il y avait la belle et fourmillante canopée traversée de ses oiseaux de feu, de ses plumes d’opale et d’émeraude, parcourue du cri joyeux de ses primates aux bonds prodigieux. Du sol s’élevaient des lianes géantes, on les eût dites infinies, voyageant parmi le ciel et bien au-delà. Le Soi, où est-il ? La jungle s’est effacée. Les hautes tours de verre de la suffisance mondiale ont eu raison d’elles. Mirage des mirages, des nuages immaculés s’y reflètent, des désirs humains s’y abîment, des sourires, des espoirs y trouvent leur étincelante tombe. Où sont-ils les signes qui font s’élever les hommes à leur dignité d’hommes ? Que sont-ils ? Ces herses de verre dressées contre le libre azur ? Ces cabanes de tôles rouillées qui servent d’abri au peuple assiégé d’un constant dénuement ? Ces barres des néons multicolores qui rythment la nuit de leurs éclats syncopés ? Ces milliers de confluences d’automobiles, de cyclomoteurs, de véhicules de toutes sortes qui zèbrent les rues de leur étrange agitation ?

 

Où sont-ils les signes des hommes ?

  

   Il faut dépasser la nappe chatoyante des couleurs. Il faut s’extraire des mouvements désordonnés des immenses agoras humaines. Il faut passer outre cette immense désarticulation du Monde. Il faut s’immerger au plus profond de Soi et rejoindre ce qui, en l’homme, est ineffaçable, à savoir les fondations sur lesquelles il s’est appuyé pour prendre son essor. Il faut revenir aux signes premiers, ceux qui, encore nous parlent du plus loin, certes leur parole s’est affaiblie au point de devenir incompréhensible, mais jamais il n’est trop tard pour en redécouvrir le sens. En eux est entièrement contenue la pure merveille d’exister. Alors il n’est que temps de se vêtir de ses habits d’archéologue, d’essuyer la poussière afin d’en faire émerger ce qui est si près de nous mais que nous avons remisé en quelque sombre endroit de la mémoire, Les signes premiers. Il faut en revenir aux initiales inscriptions du geste humain déposées dans la matière.

 

A la confluence sidérante des signes

En revenir à la proto-écriture, aux traits élémentaires inscrits sur la nacre des coquilles : un ovale et un demi-cercle pour un œil ; deux lignes qui se croisent et une tache scindée en deux pour évoquer l’animal.

   En revenir aux caractères cunéiformes sumériens que le stylet imprime dans l’argile molle, tout un monde y figure en miniature, nous y compris.

   En revenir aux étonnants hiéroglyphes égyptiens. Ils nous disent la bouche, le pied, le cobra, le vautour, le roseau fleuri, ils nous disent le monde des Pharaons qui est aussi le nôtre dans ces glyphes aussi simples qu’immédiatement perceptibles.

   En revenir à l’alphabet phénicien, à ces signes aussi rudimentaires qu’esthétiques, ils nous montrent en quelques lignes à peine ébauchées, la maison, le bâton, le poisson, le crochet, le mur, la roue, la main, les premiers êtres du Monde que nous rencontrons de manière à pouvoir nous inscrire, précisément, dans ce registre existentiel de la Terre qui est notre originelle demeure.

   En revenir enfin à ces caractères primitifs Grecs, simples dessins d’une grande beauté à partir desquels s’édifiera l’écriture alphabétique, sillon originel d’une Civilisation qui sera aussi, en héritage, la nôtre, celle qui nous a portés à qui nous sommes, ici et maintenant dans le pli ouvert de notre destin.

   Nous venons de là, nous sommes de curieux palimpsestes qui avons biffé le lieu de notre provenance. Mais eux, les signes, n’ont oublié ni leur site d’origine, ni les hommes que nous sommes qui en figurons les nécessaires Répondants. Pouvons-nous faire autrement que de répondre à leur silencieux appel ? Nous n’avons guère le choix que de reconnaître, en ces signes modestes, notre propre ligne de vie. Ne les sentez-vous fourmiller en vous, vous qui lisez, s’agiter à la façon d’une meute joyeuse libre d’elle-même, enlacée à votre propre chair ?

 

 

 

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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 09:37
En l’absence de parole

« Rien dire »

Dessin : André Maynet

 

***

 

    « Rien dire », proférer cette courte énonciation et, d’emblée, l’on sent que quelque chose ne tient pas, que quelque chose s’ouvre de l’ordre de la fissure, de l’entaille, de la fente qui, peut-être, jamais ne pourront se refermer. Peut-être même est-ce la fureur de l’abîme, son illisible vortex qui viendront jusqu’à nous et nous menaceront de nous reprendre en eux, puisque sortis un jour de l’abîme nous sommes en attente d’y retourner. « Rien dire », « rien dire », « rien dire », comme si une énonciation trois fois promulguée était à même de faire disparaître l’aporie tout juste levée qui fouettait notre angoisse jusqu’au sang. A force de projeter en-nous-hors-de -nous ce fragment de langage funeste, nous pensions pouvoir en inverser la lourde charge de sens. Alors nous étions des enfants brodant quelque magie, attribuant à la force des mots une possibilité d’offenser le réel, de le métamorphoser en une autre figure que celle qu’il nous présentait. C’est ainsi, nous retombons en enfance dès l’instant où une impossibilité surgit au- devant de nous, une herse barrant notre accès à une satisfaction, une réalisation, l’aboutissement d’un projet. Toujours nous nous impatientons de parvenir au comblement de notre être, êtres de manque en notre humaine configuration.

   « Rien dire », il ne faut nullement l’aborder de face, par le biais d’un langage qui en énoncerait le contenu, non il faut user de métaphores transversales, elles seules nous mèneront au seuil d’une compréhension. Voyez-vous, je crois que chez le paralytique, en horizon d’arrière-fond, toujours se détache une image neurologique mobile, une aura diffuse à l’entour de la conscience, une figure hallucinée animée de multiples et souples mouvements, de saltos, d’arabesques corporelles, de pas de deux, de grands écarts, d’entrechats. Chez l’aveugle, d’une manière identique, j’imagine volontiers, surgissant dans la mangrove de la tête, quantité de feux d’artifices, pléthore d’images hautes en couleurs, débauche jusqu’à l’infini de scènes vives, jeu facétieux des personnages de la commedia dell’arte, flamboiements et étincellements divers, fête des yeux absents. Et chez le muet, puisqu’ici nous nous approchons de notre sujet, je conçois assez facilement l’agitation impatiente du massif de la langue, la contraction voluptueuse des zygomatiques, la vibration silencieuse de l’isthme laryngé. Puisque l’impossible, l’inatteignable, le hors de portée me narguent et me menacent, quelle autre parade que de mimer le sens aboli, quelle autre alternative que de disposer mon corps à une lutte interne, de le bander tel un arc qui, jamais ne lancera de flèche, mais se vivra comme condition de possibilité d’une impossibilité. A-t-on jamais mieux énoncé l’absurde en son insupportable évidence ? A-t-on jamais dit le silence et ses boules de coton qui tueraient si elle le pouvaient ? Mais elles se retournent sur la volonté du Démuni et lui signifient l’impasse dans laquelle il se trouve qui n’a d’issue qu’au-dedans de lui, non au-dehors, là où vivent les hommes allégés du souci de porter une croix, de coiffer leur tête d’une couronne d’épines.

    Nous pensions sans doute nous être éloignés du motif de notre quête et, pourtant, tous ces refus d’obtempérer du réel étaient là, au foyer, diffusant leur infernale brûlure. Paralysie, cécité, mutisme étaient les simagrées du rédhibitoire en son épiphanie la plus tragique. Il était nécessaire d’accomplir une boucle avant de revenir au beau dessin d’André Maynet qui est l’unique objet de notre souci. Souci : à savoir comprendre ce que recèlent pour nous ces quelques traits de graphite qui ont tracé l’espace d’un destin, en ont déterminé le sens. « Rien dire » et, corrélativement, nous devenons muets, figés, rassemblés en ce seul point focal d’un langage obturé qui ne peut trouver d’expansion qu’à l’intérieur de son propre domaine. Langage procédant à sa propre profération, si vous percevez le chemin qui est à poursuivre, sur cette voie de pur silence. « Rien dire ». Le dire est toujours le dire de quelque chose, tout comme la conscience est toujours « conscience de quelque chose ». Il y a une nécessaire logique qui préside à l’énonciation du principe de raison. Si beaucoup de choses sont « sans pourquoi », cependant nombre d’entre elles peuvent répondre au pourquoi, en soutenir l’épreuve.

   « Rien dire », aussi bien peut s’énoncer de façon symétriquement inversée « dire rien ». Or dire le rien, c’est proférer le néant. Or proférer le néant c’est nous conduire au non-être, ce que notre raison ne saurait concevoir, puisque du non-être nous ne pouvons rien connaître. « Rien dire » est l’espace illisible où le sens refermé sur son germe ne peut que végéter et mourir de cette interne floculation. Le langage qui était pure expansion de soi et de celui, celle qui le profèrent, voici qu’il se condense, se réduit à la peau de chagrin pour bientôt se biffer lui-même et n’être plus qu’une vague buée dont les hommes ne devineront même pas, qu’un jour, elle ait pu exister.

   Elle-qui-ne-dit-mot, regardons-là avec toute l’attention qui est requise pour saisir la pulpe des choses rares. Parlons Celle-qui-ne-parle-pas. Tout autour d’elle construisons l’écrin du langage, entourons-là d’une bruissante et rayonnante Babel, mais dans l’approche, mais dans la plus grande douceur. Des mots qui ne l’offusqueront mais la porteront au plein de son être. Puisque, aussi bien, de ce dernier, l’être, elle est exilée, elle est en peine pour la simple raison qu’être, originairement énoncé, c’est avoir la parole. Merveille que celle-ci, dont la simplicité nous emplit le cœur, l’homme est être de langage et ceci bien avant d’être celui qui agit et bâtit des projets, trace des plans sur la comète.

   Pépite immense du langage, joyau à nul autre pareil qui brille au milieu de la nuit, écarte les ténèbres, disloque leurs membranes de suie. Il n’y a rien avant le langage, avant le verbe premier qui dessine les contours de l’homme. Et si nous nous amusons à créer de toutes pièces une fable biblique (mais la Bible est bien une fable !), eh bien les eaux du Déluge, les lourdes nuées, le désordre immense de la terre, les épaves noires, les flots ourlés de finitude, tout ceci se dissout et rétrocède en un singulier cosmos dès l’instant où l’homme lance sa première parole. Peu importe le mot. « Arbre » et c’est l’arbre qui se donne avec la belle architecture de ses branches, la rugosité de son écorce, le peuple blanc de ses racines, les yeux multiples de ses feuilles. Et alors que se passe-t-il ? Eh bien le Déluge s’apaise, les flots regagnent les abysses, les terres émergent et déploient leur être. Oui, c’est bien là le « miracle » du langage, il crée la présence, installe dans le monde tout ce qu’il profère.

   Nous disons « rocher » et, immédiatement nous avons le rocher. Nous disons « ciel » et le ciel est au-dessus de nos têtes avec la courbe immense de son bleu, son infini dôme d’azur, son voyage qui semble n’avoir nulle origine, nulle fin. C’est parce qu’il parle que l’homme est homme et qu’il prédique le monde tel son vis-à-vis, tel le proscenium sur lequel il joue, lui et ses congénères. Imaginerait-on une scène vide, des acteurs sans parole, des répliques improférées, un souffleur qui ne soufflerait que le silence et le vide devant un parterre de spectateurs muets. Non, ceci serait inenvisageable au sens premier de « ne nullement prendre visage », à savoir le contraire d’une épiphanie, le retrait dans le pur inaccompli.

   Elle-qui-ne-dit-mot, est belle à la simple vue de sa beauté. Certes ceci sonne à la manière d’une tautologie. Comme deux termes équivalents qui s’annuleraient à même une redite, une simple répétition. Mais sa beauté est silencieuse, ce qui veut dire : silence égale beauté, beauté égale silence. Comme si le langage intérieur, car nécessairement il y a langage intérieur et sans doute riche, diffusait, rayonnait, donnait à l’ensemble du corps sa signification et le lieu insigne de sa présence. C’est au motif que le langage est pur prodige que, par contraste, cette apparente mutité se révèle en tant que le précieux, le royaume, la principauté indépassable de cette jeune et immédiate efflorescence.

   Il n’y de contradiction qu’apparente à énoncer le silence égal au langage. C’est simplement un jeu de renvois, d’échos, de miroirs qui installe la beauté du couple silence-langage. Et ceci d’autant plus que l’un est la condition même de l’autre. C’est du silence que se lève le langage. C’est à partir du langage que le silence peut se donner pour son envers apparent, le plus sûr allié cependant.

 

Parole sur parole ne dit rien.

Silence sur silence ne dit rien.

Parole sur silence et c’est le verbe

en son surgissement.

Silence sur parole et c’est le verbe

en sa monstration.

Toute chose vit de sa propre dialectique.

 Le noir appelle le blanc.

Le jour appelle la nuit.

L’amour ne fait sens qu’à s’enlever

sur le champ de la haine,

de la contradiction, du polemos.

  

   Elle-qui-ne-dit-mot nous parle intensément depuis l’orbe de sa mutité. Ce que ses lèvres n’articulent point, son cœur le manifeste au plein de sa diastole-systole, mouvement alterné qui dit une fois le plein, une fois le vide, tout comme le mot dit son être et le contraire de ce qu’il est. Si je dis « liberté », en même temps, en un seul et unique geste, je convoque « aliénation », « servitude » car c’est uniquement parce que je me suis dégagé de mes liens que je suis libre.

 

Je ne suis un être

 que détaché du non-être.

  

   Voyez  Elle-qui-ne-dit-mot, son bras gauche relevé sous la forme d’une anse d’amphore nous dit l’envol pour plus loin qu’elle, geste tout de grâce qui pourrait trouver son équivalent dans les mots « légèreté », « sérénité ». Oui car le langage du corps parle, certes sous la dépendance de l’essence qui le rend manifeste, que restitue assez bien le terme de « verbe », en son esquisse étymologique essentielle « parole, mot ou suite de mots prononcés », sens qui ne peut bien s’entendre que sous la déclinaison du mot « être », puisque « être » c’est « être langage », il convient de le redire et d’en confier le soin à la mémoire. A la mémoire fidèle, bien entendu, digne de préserver la richesse et l’exactitude des choses.

   Elle-qui-ne-dit-mot est pur rayonnement. Ses cheveux flottent et semblent doués d’une discrète joie. Son visage de talc, d’où émerge le double voile des paupières, l’ébauche fragile du nez, son visage donc trace en nous un genre de conte heureux qui se traduit en mots. Etonnement que ceci, les mots effacés d’Elle-qui-ne-dit-mot, font naître en nous d’autres mots comme par un étrange phénomène de transmission de pensée, si ce n’est par pure magie. C’est la parole intérieure de la Jeune Femme qui a fait se lever la nôtre. Sa mutité n’était qu’apparente. Sa parole en réserve, mais perceptible. Alors, ici, il devient nécessaire d’établir une distinction de nature entre l’homme et les choses avec lesquelles il entretient commerce. Je regarde le rocher, je vise son corps minéral et le rocher ne projette en moi nul langage, sauf un langage de pierre, un langage de granit ou de silex. Seul l’homme, seule Elle-qui-ne-dit-mot sont en pouvoir de faire que ses mots imprononcés soient les nôtres, que ses silences recueillis soient nos paroles, que ses supplications muettes allument en nous la source vive du poème.

   Car l’extrême retenue en laquelle elle apparaît, car l’espace clos de ses yeux, car l’effacement de ses lèvres, car sa pose totalement hiératique ne la soustraient nullement à notre vision, ne la font s’absenter d’un langage adressé à qui-nous-sommes dans la plus réelle donation. Et ceci est étrange, éminemment étrange, que sa haute parole s’élève du cœur de sa biffure, ceci veut dire l’étonnante et précieuse confluence des êtres doués de langage. Un langage féconde l’autre, fût-il secret, ce langage. Un mot s’enroule à l’autre, un mot de qui-tu-es, un mot de qui-je-suis, pareil au chèvrefeuille symbolique du lai de Marie de France. « Ni vous sans moi, ni moi sans vous », enlacement des amants, chiasme subtil qui dit la réverbération des sentiments et, pour le cas qui nous occupe, les mots de qui-est-dessinée, de qui-regarde-qui-est-dessinée. C’est pareil à un cercle herméneutique, chaque mot en appelle un autre, chaque signification est en attente d’une autre, seule l’effectuation de la synthèse réalisant la totalité du sens. C’est en cet instant précis de ma vision qu’ Elle-qui-ne-dit-mot est mon double, mon alter ego, elle par qui je suis un verbe, elle par qui elle est ce secret tissé de mystère, il dit la grande beauté du langage, son incomparable essence.

   Les mots d’Elle-qui-paraît : le bouillonnement d’un linge léger sur la nudité du buste. Les mots d’Elle-qui-paraît, les roses aréoles qui sont les prédicats les plus visibles d’un feu intérieur, d’une passion, d’une source vive, d’une effusion de soi, d’un jaillissement intime en direction de cet extérieur qui appelle et réclame son dû. Or quelle sorte d’événement, hormis celui du langage, serait à même d’entraîner cette soudaine exaltation, d’entretenir cette ardeur, de tendre la lame de cette frénésie ?  Non, lecteur, ne cherche pas, seul le langage est capable de ceci, saisir le réel en son être, le féconder, le nommer, le porter au plus haut de son sens. Seul le langage. La pensée n’intervient qu’après, en seconde instance. Ce sont les mots qui constituent les briques de la pensée, non l’inverse. C’est bien au prétexte que les mots existent que nous pensons. Nulle pensée sans langage, sinon une longue hébétude sans quelque issue que ce soit.

    Bien entendu, dire le langage tel cet étonnant phénomène qui transcende le tout de l’humain, peut sembler avoir la consistance assurée d’un postulat. Mais constater ceci ne revient-il à douter de l’humain lui-même ? Bien évidemment, en ce sens que le langage, essence de l’homme est ce bien même qui pose l’humain et toutes ses déclinaisons, « humanisme », « humanité », « humaniser ». Nul langage, nulle présence humaine, seulement une longue hésitation des choses à exister, à trouver leur nomination, à végéter dans quelque sombre fosse dépourvue de lumière.

   Mais peut-être est-il temps que les concepts cèdent la place à la sphère simplement esthétique qui nous dit, sous l’angle des formes belles, un brillant langage, d’admirables « lignes flexueuses », de somptueuses arabesques, des esquisses, des estompes, des grisés, des effacements, des noirceurs, des teintes délicates, un poudroiement de graphite du plus bel effet. Mais la traduction de cette climatique humaine, la figure d’Elle-qui-ne-dit-mot, c’est bien en mots que ceci a été énoncé, « lignes », « estompes », « grisés ».  Tout le reste vient à la suite. Et la suite est belle. Ici plus rien n’est à démontrer qui parle de soi ! Après l’avoir vue, toujours nous serons en souvenir d’Elle-qui-ne-dit-mot et pourtant elle profèrera longtemps encore, au sein de qui-nous-sommes, pareille à la feuille que le vent soulève et porte au plus haut du ciel, là où clignent les yeux des étoiles, ce langage infini que, trop souvent, elles ne tiennent, les étoiles, que pour elles-mêmes, dans l’orbe d’un éternel silence.

 

Merci André Maynet,

traçant son effacement,

vous avez porté le langage

 à la seule place

qui lui revient de droit :

haut,

très haut !

 

 

 

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