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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:32
Addiction à la vie (1° Partie)

Lever de soleil

 Baie de Cadaqués

 

Source : Wikipédia

 

***

 

« Accepter d'autrui qu'il subvienne

à des besoins nombreux et même superflus,

et aussi parfaitement que possible,

finit par vous réduire à un état de dépendance. »

 

Friedrich Nietzsche

‘Humain, trop humain’

 

**

 

[Propos liminaire - Le texte qui suit ne doit pas être lu tel une subversion de la texture du réel ou bien en tant que proposition simplement utopique. Son objet vise le problème général de l’addiction, ce phénomène jugé comme une aliénation de celui qui se livre à la consommation de quelque narcotique. Et sans doute se fourvoie-t-on gravement dès l’instant où l’on devient dépendant d’une substance qui, en quelque sorte, se substitue à la conscience, annihilant toute volonté. Cependant l’on s’accordera à penser que certaines addictions sont moins graves que d’autres, qu’elles laissent à l’individu une part appréciable de liberté. Ainsi, fumer modérément, boire avec retenue, jouer de temps en temps, se livrer au sexe sans que ceci ne devienne une obsession, toutes ces conduites sont plus liées à un épicurisme éclairé qu’à un vice rédhibitoire qui conduirait aux portes de l’Enfer.  Mon propos, loin de vouloir légitimer l’usage de la drogue

qui entraîne, de facto, une véritable dépendance, voudrait considérer certaines conduites telles des ‘addictions positives’ - le goût prononcé de la rêverie solitaire (Rousseau nous en a fourni l’admirable exemple) ; l’attachement à tel lieu brodé d’affinités ; le recours récurrent au mode de fonctionnement imaginaire ; un intérêt passionné pour les œuvres d’art ; addictions qui se donneraient bien plutôt à la façon d’un art de vivre, de la poursuite d’un but esthétique. Une question se glisse d’une manière inconsciente dans cette volonté de modeler le réel à notre main : ne serions-nous, hommes et femmes de désir, des toxicomanes de l’existence ? Pouvons-nous vivre vraiment sans recourir à quelque excès, sans entretenir certaines ‘manies’ qui, loin d’être des péchés, constituent notre part de Paradis sur Terre ?]

  

*

 

   Oui, Nietzsche a raison de placer l’addiction, la dépendance, dans son livre ‘Humain, trop humain’. Car c’est bien dans l’essence même de l’homme, dans sa tendance la plus foncière à chercher hors de soi, dans une altérité, le fragment dont il pense être dépossédé. Mais comment s’explique donc ce curieux phénomène de la dépendance à ce qui n’est pas nous, dont nous attendons d’être comblés, de posséder l’unique joie de vivre, de métamorphoser la mélancolie en bonheur, la perte en gain, la solitude en une terre seulement peuplée d’élus « selon notre coeur » pour employer une formule chère à Rousseau ? Il faut que nous nous sentions infiniment déshérités pour confier au tabac, à l’alcool, au sexe, la mission de nous sauver corps et âme. C’est pourtant ce motif inconscient qui hante le corridor sombre de notre psyché, y allumant cette lumière que nous désespérons de pouvoir connaître un jour. Car nous nous sentons orphelins, dépossédés de nous-mêmes, livrés aux mors de la finitude dès l’instant où notre esprit vacant vogue à la dérive et ne trouve nul écueil auquel raccrocher sa peine. Car, et c’est bien là la tragédie humaine, nous ne sommes qu’une réalité tendue entre deux néants : l’en-deçà de notre existence, l’au-delà. Cette position de funambule, nous nous ingénions à en vouloir rétablir l’équilibre, nous nous saisissons d’une longue perche au bout de laquelle nous assujettissons quelque colifichet - une rencontre, une ivresse, une fumée -, artifice supposé nous tirer d’affaire, nous doter d’une possible éternité.

   Mais notre songe est bien vite rattrapé par cette factualité têtue qui nous consigne ‘aux fers‘. Nous nous éprouvons non libres, aliénés par toutes sortes d’événements ou de choses qui, opposant leur résistance, font ployer notre nuque sous le poids des fourches caudines. Notre recours aux ‘drogues’ de toutes sortes, non seulement nous le savons vain, mais générateur de liens mortifères. Nul n’a jamais été sauvé par la pratique d’un jeu. Nul n’a échappé à un triste sort à avoir eu recours à un opium quelconque. Face à ces substituts d’une nécessaire harmonie, nous nous situons dans une ‘servitude volontaire ‘ qui n’est que privation de liberté, renoncement à faire face à ce qui nous rencontre dans les mailles ordinaires de la quotidienneté.     

   Bien évidemment, l’usage de drogues ‘douces’ n’a pas le même impact que le recours aux drogues dures qui sont autrement aliénantes. Le but de cet article n’est aucunement de se placer dans une perspective morale ou religieuse, seulement de considérer l’addiction dans le cadre d’une esthétique du comportement humain. Simple méditation sur ce qui pourrait être positif au sein même de ce qui est habituellement conçu comme pure négativité, esprit du mal. Certes, si l’addiction n’est pas l’image la plus parfaite du bien, cependant, replacée dans une visée plus ouverte, ‘créatrice’ en quelque sorte, parfois artistique (nombreuses les œuvres qui en témoignent), Satan pourrait bien reconnaître en sa noirceur quelque tache blanche qui annoncerait l’ange plutôt que l’enfer. Sans doute y a-t-il un constat réel à faire de l’attrait, parfois de la fascination qu’exercent sur notre esprit toutes ces substances dont nous pensons qu’elles peuvent nous dévoiler leur part de paradis sur terre. Mais allons voir de plus près !

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   SOLITUDE - Parcourir les chemins blancs et ne plus voir que leur trace parfois devenant illisible parmi les sentes sauvages du Causse. N’être plus que chemin soi-même. Se livrer entièrement à ce silence sur lequel à peine faire ligne, faire trait, genre de pointillé à la face des choses. C’est un réel bonheur que de se sentir exister au contact du simple, être cette feuille morte qui, certes, ne connaît son destin, qui n’a de mémoire de son passé, de projet de son avenir mais que l’on croit heureuse d’être là dans son extrême nudité, son émouvant dénuement. Ëtre soi en soi dans l’immédiate satisfaction de ce qui se lève de la terre, cette infime poussière sans but, dans la proximité de ce qui glisse au ciel avec la discrétion du fin nuage, on dirait une écume, une mousse, le tintement d’un cristal. Oui, la Nature en son immédiate donation est pure joie, affinité infinie avec ce qui entoure et se donne comme la seule chose qui ne puisse jamais être connue. De soi à la branche : rien qui sépare. De soi à la butte de calcaire : liaison uniquement.

   Parfois le vent glisse parmi les épines des genévriers, entre les bouquets verts des euphorbes, parmi les troncs torturés des chênes. L’air me rencontre et chante à mes oreilles cette manière d’élégie, ce sentiment amoureux qui s’enlace aux herbes, se noue aux lianes, pénètre le cœur de celui qui écoute du murmure discret du monde, là en cette ile terrestre où ne se rencontre que la pure beauté. ‘Dépendre’ de la beauté, oxymore voulu au seul motif d’éloigner la beauté de toute dépendance, d’en faire la liberté choisie au sein du merveilleux paysage. Addiction non seulement assumée mais désirée. Quiconque a goûté à la source d’ivresse de la Nature n’en saurait se détacher. Poser le pied sur la trace du lièvre, sur l’empreinte du chevreuil, sur le sillon solitaire qui s’est imprimé dans la couche d’argile souple, c’est être en contact avec la poésie, c’est imprimer une touche aquarellée sur les choses, poudrer d’un juste frimas ce qui ne peut se dire que dans la confiance et le retrait. L’on pourra se demander si, flâner sur un sentier, peut être assimilé à l’usage de quelque drogue. Oui, ceci se peut car la privation du chemin, le dépouillement des sensations qui y sont attachées, entraîneraient un cruel sentiment de perte identique à celui que peut éprouver le toxicomane sevré de sa substance élue. L’idée d’addiction n’est pas uniquement attachée au recours à un stupéfiant, à un principe toxique. Aussi bien un élément noble peut procurer les mêmes effets, à savoir un détachement du réel, une modification de l’espace/temps sous la forme de la durée, une exaltation de la sensorialité.

    Voyez ‘Le Voyageur contemplant une mer de nuages’ de Caspar David Friedrich, il est emporté hors de lui par le sublime, cette belle catégorie du Romantisme qui n’a nul besoin d’un narcotique pour s’éprouver au seuil même d’une extase. Pour ce qui est de la notion d’accoutumance, je crois qu’il faut sortir du schéma tout fait d’une sorte de venin qui en réaliserait la condition d’apparition. Cette vision négative détruit, par sa seule signification, ce qu’elle serait censée porter de rare et donc de recherché, telle une provende accroissant le potentiel de la conscience. Certes, il faut bien reconnaître que le paysage est une toxine douce, l’inoculation dans la chair d’un baume, bien plutôt que d’un élément jugé dangereux ou, à tout le moins, nocif. Mais tout ici est question de totale subjectivité. Ce qui paraîtra à l’un objet dérisoire sera, pour l’autre, investi des plus hautes valeurs.

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

     IMAGINAIRE - Déambuler en ville, flâner sans but bien précis. C’est la fin de l’hiver, les premiers rayons de soleil se posent sur les peaux fragiles, les hâlent doucement, genre de papillon qui butinerait la peau. On est heureux de cette survenue du printemps, l’air est embaumé d’une fragrance souple, les visages sont rieurs. Déjà les hommes sont en chemise aux terrasses des cafés. Déjà ils devisent joyeusement, font des projets, s’imaginent allongés au soleil sur quelque plage d’Andalousie, là-bas au loin où les filles ont le charme du Sud, où leurs yeux pétillent d’une touche maure, sombre, douloureuse et capiteuse tout à la fois. Les femmes sont gaies qui portent autour d’elles les corolles de leurs robes claires. C’est comme un poudroiement qui monte d’elles, un nuage d’immédiat bonheur, une tresse de volupté qui fait briller la pulpe de leurs lèvres. Celles-ci sont claires, incarnat ou bien plus soutenues dans le genre de la cerise, parfois brunes, à la limite de l’amarante. Ces apparitions sont sensuelles, inclinant presque à une touche libertine. Les Promeneuses savent ce rayonnement, cette aura que leur marche légère diffuse à la manière d’un pollen. Elles sont heureuses de vivre, d’être reconnues, d’être appelées à la grande fête de la séduction. Mais elles font mine de n’en rien savoir, ce qui ne fait que renforcer leur étrange pouvoir d’aimantation, de fascination.

     On voit une Belle ondoyer sur un trottoir, consciente de son étrange beauté. Elle voudrait être suivie, mais de loin, comme lorsqu’on se tient à distance d’une Princesse ou bien d’une Reine. Juste dans son sillage, non dans son orbe de lumineuse présence. C’est ainsi, les choses belles tracent, tout autour d’elles, des cercles qui les protègent en même temps qu’ils les désignent à l’attention de ceux qui passent dont le regard est comblé, étrange profusion de ce qui ne saurait se dire, la fulguration d’un amour, l’éclair d’une passion. Ce qu’il faut faire donc, s’inscrire dans la ligne de fuite de l’une de ces Belles, la suivre à distance respectable, jouir de sa présence sans qu’elle ne le sache ou bien le saurait-elle, elle n’en profiterait que mieux au motif de cette zone d’ombre dans laquelle elle se dissimule, qui contribue à la rendre infiniment précieuse. Eve - c’est le prénom qu’on lui attribue instinctivement - entre dans un salon de thé, s’assoit à une table dans le clair-obscur d’une pièce intime, des abat-jours diffusent une douce lueur. On entre à sa suite, on choisit une table d’où on peut l’apercevoir de profil, manière de biscuit délicat, de porcelaine blanche posée sur la feuille du jour.

   Eve sort une longue cigarette d’un paquet argenté. Elle fume amoureusement, par petites goulées gourmandes, par minces lapées songeuses. Entre deux ronds de fumée, elle trempe l’amarante de ses lèvres dans la tasse de Darjeeling. On la sent placée au centre de sa sensation, on la sent éprise d’elle-même, entièrement livrée à son propre désir. Soi-même, on se livre au plaisir de l’addiction imaginaire, sans doute la plus effervescente, la plus capiteuse qui soit. Certes l’image que nous offre Eve est délicieuse, mais il faut la doter d’autres attributs au terme desquels un monde pour nous se livrera dans son étrange alchimie avec le pouvoir illimité de ses cornues magiques. La pierre Philosophale sera-t-elle au bout ? Cependant on le souhaite sans jamais pouvoir en prévoir le subtil surgissement. Ce à quoi l’on songe, ceci : de son sac à main Eve a sorti un livre de petite taille orné d’un écusson dans lequel se laisse deviner l’emblème du dieu Eros. On aperçoit l’écume de ses ailes, son carquois et ses flèches brillantes. Entre deux gorgées, entre deux ronds de fumée, Eve lit avec une application rêveuse, on la sent infiniment présente en même temps qu’immergée dans un étonnant continent noir. Parfois, de son index qu’elle a humecté, elle tourne délicatement les pages, on entend le parchemin qui s’étire charnellement, pareil à une chrysalide qui connaîtrait enfin l’heure de sa délivrance. Alors, du fond le plus secret de l’Enfer de sa bibliothèque, l’on extrait ces quelques lignes de ‘Thérèse philosophe’ de Boyer d’Argens, ce roman de formation à l’usage des Filles de bonne famille. Mais écoutons la confidence, sinon la confession de Thérèse : 

   « Que de combats, mon cher Comte, il m'a fallu rendre jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, temps auquel ma mère me retira de ce maudit couvent ! J'en avais à peine seize lorsque je tombai dans un état de langueur qui était le fruit de mes méditations. Elles m'avaient fait apercevoir sensiblement deux passions dans moi, qu'il m'était impossible de concilier. D'un côté j'aimais Dieu de bonne foi, je désirais de tout mon coeur de le servir de la manière dont on m'assurait qu'il voulait être servi ; d'autre côté, je sentais des désirs violents dont je ne pouvais démêler le but. Ce serpent charmant se peignait sans cesse dans mon âme et s'y arrêtait malgré soi, soit en veillant ou en dormant. Quelquefois, tout émue, je croyais y porter la main, je le caressais, j'admirais son air noble, altier, sa fermeté, quoique j'en ignorasse encore l'usage. Mon coeur battait avec une vitesse étonnante et, dans le fort de mon extase ou de mon rêve, toujours marqué par un frémissement de volupté, je ne me connaissais presque plus : ma main se trouvait saisie de la pomme, mon doigt remplaçait le serpent. Excitée par les avant-coureurs du plaisir, j'étais incapable d'aucune autre réflexion.  L'enfer entrouvert sous mes yeux n'aurait pas eu le pouvoir de m'arrêter : remords impuissants ! Je mettais le comble à la volupté ! »

    Certes, tout le temps qu’on a passé à relire dans sa tête les belles phrases du Marquis d’Argens, Eve buvait et fumait sans se douter le moins du monde qu’elle était au centre du luxueux boudoir où on l’a installée, dont elle est l’Officiante la plus précieuse qui soit. On se sait dépendant de l’imaginaire mais avec la plus épicurienne des joies. Une liberté qui en appelle une autre. On est soi, et l’autre, en sa plus étourdissante passion. On regarde Eve occupée à son propre plaisir. On voit les lianes longues de ses jambes se soulever en cadence au rythme d’une singulière multitude. On voit son bassin animé des plus souples convulsions. On voit sa forêt pluviale s’inonder doucement. On voit le feu de son ombilic d’où partent mille rayons lumineux. On voit ses lèvres happer la fumée comme s’il s’agissait d’une pulpe venue de son plus intime, de cet univers qui est sien, lequel n’est jamais en partage et c’est pourquoi nous ne pouvons ressentir d’ivresse à son sujet qu’à en faire l’objet d’une fiction qui sera tout aussi personnelle. Jonction de deux désirs qui ne connaîtront jamais que la forme de la chimère, le tissu de l’illusion, les mailles complexes de la fantasmagorie.

    Mais alors l’on peut légitimement se poser la question de savoir si une telle activité mythique est bien morale, si elle ne transgresse les limites de l’autre et, en quelque sorte, puisse être en mesure de l’aliéner. Certes, mais la question est aussi mal posée que de nature oiseuse. L’on peut arrêter un geste, le dévier de son but, contraindre un filet d’eau à emprunter une autre pente que celle qu’il a choisie, mais on ne peut immobiliser une idée, contenir une pensée en quelque sombre cachot, cloîtrer l’inconscient, canaliser ou contenir un fantasme puisque sa nature est bien de voguer librement où bon lui semble. Au contraire, merveille que cette invention, ce voyage en plein ciel, fût-il inspiré par quelque séjour dans un sombre marécage. Nous ne sommes nullement maîtres de toutes nos conduites, seulement des conscientes, celles qui, tels les fiers icebergs, ne livrent aux regards des curieux que leur partie émergée. Etonnante morale de l’histoire : c’est ce qui est dissimulé qui occupe la majeure partie de l’espace de son être !

*

[Incise - Quelle que soit la forme d’addiction à laquelle on ait recours - Solitude, Imaginaire -, toujours cette forme, étant donnée son caractère d’altérité radicalement hétérodoxe, joue en écho avec d’autres formes que l’on peut qualifier d’archétypales, logées au sein même de notre subconscient. Chaque mince drogue dont on attend qu’elle nous sauve d’un désespoir quotidien, n’est que la correspondante de substances princeps dont l’usage, au cours de l’Histoire, a constitué, parfois, l’univers des créateurs, poètes et autres artistes.

    Voyez Francis Picabia demandant aux opiacés de lui procurer ce dédoublement du réel au terme duquel nait une œuvre étrange, telle ‘Héra’ en 1929. Ne déclarait-il pas : « Je ne peins pas ce que voient mes yeux, je peins ce que voit mon esprit, ce que voit mon âme. » Voilà où l’ont conduit les thèses dada et surréalistes.

   Voyez Henri Michaux sous l’influence de la mescaline, il en décrit les effets aussi bien doués de prestige que nocifs pour la psyché. Ses tracés mescaliniens à la plume témoignent de cette étrange imagination qui se dilate au contact de la substance ‘magique’. C’est tout le corps qui est ébranlé comme au passage de quelque typhon ou à la suite d’un violent séisme. Bien évidemment, les réveils sont parfois douloureux mais l’artiste a voulu cette hallucination dont il attendait qu’elle lui communiquât les clés d’un autre monde, celui d’une création sans fin, toujours renouvelée, obsession permanente des démiurges que sont les poètes et autres saltimbanques. 

   Voyez Antonin Artaud aux prises avec le pandémonium auquel le livre l’usage du peyotl des chamans mexicains. Les autoportraits qui en résultent témoignent d’un profond et irréversible chamboulement de tout son être. Là se dessinent les premiers signes d’une folie qui, bientôt, deviendra envahissante dont ‘Les Cahiers de Rodez’ sont l’émouvante résurgence. Alain et Odette Virmaux précisent : « Artaud dessinant ou écrivant, c’est un univers en pleine ébullition. Il chantonne, il crie, il bouge sans cesse, il frappe et déchire le papier, il pilonne à coups redoublés ce qui se trouve là, billot, table ou lit : vingt témoins ont décrit ces scènes, cette mise en jeu de tout l’être, ce « théâtre total ». Certes « théâtre total » sur la scène duquel se joue la chorégraphie épileptique du corps de l’écrivain, du moins ce qu’il en reste après le raz-de-marée psychique qui l’a traversé.

    Voyez Oscar Wilde, Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Hemingway, Edgar Poe vouant un culte à ‘La Fée Verte’. Elle est leur Muse, celle par laquelle ils pensent que son envoûtement fouettera leur génie. Wilde remarque : « L’absinthe apporte l’oubli, mais se fait payer en migraines. Le premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre comme elles ne sont pas ; après le troisième, vous les voyez comme elles sont vraiment. »    

   Etrange formulation qui suggère que la consommation de breuvage vert aurait dû se limiter au premier verre, le seul qui puisse créer un univers conforme à l’exigence de l’artiste, à sa fantaisie, à sa singularité. Le troisième et au-delà ne font que confirmer l’exiguïté du réel, alors à quoi bon ? Charles Cros, dont on dit l’importante addiction au breuvage, lui dédie ce mince poème :

« Comme bercée en un hamac,

La pensée oscille et tournoie,

A cette heure ou tout estomac

Dans un flot d’absinthe se noie, … »

 

   C’est bien cette oscillation, ce tournoiement, ce vertige existentiel dont sont en quête ces chercheurs d’impossible, ces cueilleurs d’absolu. Mais voici, la parenthèse se referme. Les succédanés aux puissants psychostimulants que sont le recours à l’imaginaire ou au voyage en solitaire dans la nature ne pouvaient faire l’économie de leurs ombres tutélaires, ces peyotls, opiums, mescalines qui se dressent à l’arrière-plan, dont nous aurions aimé éprouver les étranges pouvoirs sans pour autant subir leur puissance cataclysmique. C’est la peur seulement qui nous retient tout au bord de leurs attirants maléfices. Un ange nous immobilise devant le  gouffre où veille le ténébreux Satan. Nous souhaiterions son étreinte, non le baiser de la Mort dont il est la redoutable figure !]

*

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9 février 2021 2 09 /02 /février /2021 17:09
Paysage, TOUT le paysage

     Photographie : John-Charles Arnold

 

***

 

Paysage, TOUT le paysage.

 

   C’est ceci qu’il faut dire face à cette belle photographie. Oui, sans doute la formule est-elle énigmatique mais l’énigme a l’insigne privilège d’aiguillonner notre curiosité, de nous contraindre à sortir du terrier, de nous pousser à nous aventurer dans l’inestimable contrée du sens. Paysage, TOUT le paysage. Oui, regardons avec une vision intense, celle qui traverse le réel, ne se contente nullement de la façade en carton-pâte mais cherche à voir l’envers du décor, les étais et les poutrelles, les cordes et les arcs-boutants qui maintiennent l’édifice debout. Vous savez, un peu comme dans les étonnantes gravures des « Prisons imaginaires» de Piranèse, une architecture hallucinée de la quotidienneté dont nous ne reconnaissons même plus les formes en leur destin ordinaire.

   Plupart du temps le réel est trop réel, affecté de notations mille fois aperçues, mille fois métabolisées sans qu’il n’en reste à peu près rien, sinon un vague goût de « revenez-y » dont la pâle fadeur ne nous incite guère à remettre sur le métier quelque expérience perdue dans le fin fond obscur de notre inconscient. Ainsi beaucoup de choses s’égarent-elles dans d’étroites coursives, dans d’ombreux boyaux et nulle réminiscence proustienne n’en viendra jamais sauver le visage altéré. C’est purement la complexité d’un labyrinthe qui s’offre à nous avec sa native charge d’irrésolution, de confusion.

   Mais, d’abord, il nous faut dire ce qui est, qui se nomme réalité et nous rassure au plein de notre être au seul motif de contours amarrés à une concrétude. Ce n’est que plus tard, dans un temps différé, auquel nous pourrions attribuer le prédicat de « méditatif », au seul empan d’une profondeur à laquelle nous sommes convoqués, que nous interrogerons tout ce qui, à partir du point de vue sur l’image, s’élargira en une pluralité de sens tout d’abord inaperçus. Alors, tels de fiévreux chercheurs d’or, nous nous mettrons en quête de ce filon doré qui court sous la terre et nous requiert tout entiers. Nous ne nous contenterons nullement de la surface, de l’apparence première. De l’air, de l’arbre, des massettes portées au-devant de notre regard, nous voudrons tout savoir, tout décrypter car, ne le ferions-nous, nous occulterions peut-être l’essentiel de ce qui est à dire et à comprendre.

 

   L’air est traversé de brins infimes de brume, criblé de points diaphanes dont nous ressentons la présence à même la toile de notre peau. Il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions brume nous-mêmes, tellement le motif de la participation à ce qui vient à nous se donne comme irrésistible, en quelque manière. C’est la force des paysages poétiques que de magnétiser notre attention, de la rendre identique aux grandes pliures vertes des aurores boréales. Nul ne peut rester ni en-deçà, ni au-delà, mais seulement au foyer du phénomène, là où les sensations ne sont que vibrations, lignes de force, vifs méridiens qui tissent le coutil de notre sensibilité.

   C’est tout de même étonnant cette texture de l’air qui, soudain, se rend visible, délaisse son habituelle mutité, devient palpable, préhensible. Subtil mariage de l’eau en suspension, de l’air en sa fuite constante. Chorégraphie souple des éléments, symphonie discrète d’un fluide toujours présent, d’un mystère toujours absent du plein de son essence. Oui, bien sûr, nous pensons aux touches si éthérées des toiles impressionnistes, aux irisations des marines chez Turner, aux visions floues d’un Monet dans les « Nymphéas », aux effets pointillistes d’un Signac, aux grains microscopiques d’un Seurat. Prodige de la vision chez tous ces peintres qui ont voulu s’affranchir de la réalité, en contourner la densité, déboucher dans une manière de forme spirituelle qui transcendait la matière.

   C’est bien là le destin de l’art que de s’arracher à l’antique « mimèsis » des anciens Grecs pour déboucher dans cette aire de plus en plus abstraite, de plus en plus distanciée des choses de la vie, afin de donner acte au souci d’une figure signifiante, délaissant en ceci toute copie de ce tangible, de ce positif dont, la plupart du temps, nous sommes les témoins pour le moins désabusés. Vraisemblablement sommes-nous requis à être des géomètres, mais des géomètres qui se veulent libres de convertir les droites inflexibles en « lignes flexueuses », domaine de l’imaginaire et de l’intuition et de ne nullement se contenter de reporter des courbes de niveau exactes sur la rigueur d’un document.

   L’arbre, cette noire effigie, surgit du côté droit de l’image et investit une grande partie de l’espace disponible. C’est comme s’il venait de notre futur afin de mieux affirmer notre présence en ce lieu, en ce temps. Il n’est pas seulement assemblage de ramures mais crée une sorte de cadre ontologique dans lequel s’inscrirait la totalité de notre existence. C’est l’entièreté d’un univers qui est ici défini par cette silhouette qui pourrait bien tracer le dessin de notre propre généalogie. Sous terre sont les ténébreuses racines qui nous déterminent, celles sur lesquelles notre assise humaine s’est fondée. Puis nous existons selon le tronc, nous ramifions au gré de nos rencontres, nous dirigeons vers demain sans en bien connaître la destination. Telle l’image, notre avenir est circonscrit à un angle que, jamais, nous ne pourrons élargir, notre volonté s’y employât-elle contre vents et marées.

   Puis ce peuple léger des massettes, leur tête ébouriffée qui se balance au moindre souffle du zéphyr, leur tige fragile, tout ceci ne nous dit-il, dans l’irremplaçable chiffre du symbole, la grâce de l’instant, le bonheur furtif de la rencontre, les plis à peine visibles des sentiments, le bruissement d’une joie, mais aussi le deuil d’une perte, la beauté du jour dans l’œil de l’amante, le crépitement d’une malice dans la pupille de l’enfant, l’aube en sa désespérance parfois, mais aussi en son irremplaçable esthétique lorsque le jour s’annonce tel le bouton de rose à cueillir dans le frais du jardin alors que le monde dort pelotonné sur les coussins du rêve ?

   Oui, le SENS est multiple, polyphonique, il essaime constamment ses spores parmi les confluences de l’heure, le bruit de clepsydre des secondes. A ceci il nous faut être attentifs, c’est le viatique au gré duquel non seulement ne pas désespérer mais regarder la vie comme cette corolle multiple qui n’en finit jamais de déployer la nacre de ses pétales. Saisir le glissement de l’air, aimer le rugueux de l’écorce, se balancer au rythme des massettes, y aurait-il moyen plus effectif de se connaître et de connaître le don fluent, inaltéré du paysage ?

   Paysage, TOUT le paysage veut simplement faire signe en direction de ce fragment de beauté qui ne saurait vire en soi et pour soi, mais se disséminer et agrandir la courbure de l’espace, épanouir la scansion temporelle bien au-delà de cette parenthèse qui s’offre à nous à la manière d’une scène de théâtre enclose en son être. Nulle présence au monde ne connaît de cheminement solitaire, unique, forclos. Chaque présence suscite des milliers d’images en écho, appelle d’autres paysages se réverbérant en d’autres paysages, fait converger le peuple des climatiques affinitaires.

 

Paysage, TOUT le paysage.

 

Homme, TOUS les hommes.

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 17:30
Traces mémorielles du temps.

                                                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

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24 janvier 2021 7 24 /01 /janvier /2021 17:54
Buisson d’argent.

« L’arbre ».

Photographie de Patrick Geffroy

                                                                 

 

  « D'anciennes paroles d'air et de souffle

  aux parfums d'aromates et d'encens

  à brûler pour la grande "Nuit obscure"

  qui pour toujours éclaire

  de tous les soleils

  cet arbre inconnu et dépouillé

 dont la précieuse solitude encore

 nous enchante de mille étoiles

 et chante de mille feux... »

 

 Patrick Geffroy Yorffeg.

 

                                     

   Aube -

 

   On s’éveille à peine et la lourdeur des songes appuie sur les paupières, glace les yeux, enfonce les pupilles dans le massif ombreux de la tête. On remue à peine. On défroisse son visage à la manière de jeunes chiots. On fait si peu de mouvements et c’est comme une résille qui enserre le tronc, une ouate  qui s’enroule dans l’ornière des sens. La vue est courte, mélangée à toutes sortes d’hallucinations, d’éclats de verre, de fragments de mica qui lancent leurs feux-follets dans l’antre dévasté de la raison. L’ouïe est engluée dans une résine où les sons viennent mourir comme le flux liquide sur un rivage de sable. Le goût est d’aromates mêlés, une touche de mélancolie, une éclisse d’espoir, une once de romantisme qui effleurent de leur palme indistincte. On a perdu quelque chose. On le sait. Mais on n’en a plus le souvenir et cela fait sa rumeur d’angoisse quelque part dans la boîte d’os, au-dessus du corps qui sommeille encore.

  

   Couleur d’absence.

 

   Des formes au loin, des esquisses qui sortent à peine du silence. De vaporeuses présences. Des esseulements. Des fuites dans la diagonale de l’aube. Des insistances qui voudraient se dire mais ne profèrent qu’à mots couverts. Y aurait-il danger à préciser ce qui a habité l’illisible réduit des rêves, ces effleurements qui n’en sont pas, ces paroles laineuses, ces ondoiements qui se limitent à leur propre mystère ? Car rien ne dépasse de rien. Car rien n’a lieu qu’une couleur d’absence. Car les formes se divisent à l’infini, se recomposent en d’autres formes pareilles à la dérive des nuages dans le ciel foudroyé d’orages, manières d’idées scissipares glissant infiniment dans l’inconsistance de brumeux concepts.

  

   Rien pu proférer de soi.

 

   On cherchait. De ceci l’on était assurés. Mais l’objet de la recherche ? Mais le but à poursuivre ? Mais la finalité de ce pas de deux étrange en attente de qui était-il ? Ou bien de quoi ? Et s’agissait-il de quelque chose de concret, au moins ? Ou bien était-on, nous-mêmes, sourds à même notre quête, enfants orphelins de parents qui, peut-être, n’avaient jamais existé ? C’était si douloureux ce genre de cécité qui étouffait dans l’œuf tout essai de germination. On n’aurait même rien pu proférer de soi qui ne fût une approximation, un pur hasard, un plan biaisé sur la comète.

 

   Midi -

 

   Le grand astre blanc est au zénith, suspendu en plein ciel tel un œil immensément cyclopéen. C’est l’heure où les hommes s’occupent avec attention de leur pause méridienne. La fatigue a été lourde à porter tout le temps de l’ascension de l’impérieuse étoile. Le corps pliait sous la férule solaire, les globes des yeux étaient injectés de sueur, les oreilles bourdonnaient de tous les bruits du monde, de tous les langages qui se percutaient sur la croûte affligée de la terre. Les mains étaient des serres qui ne saisissaient que des pliures d’air rubescentes. La peau se glaçait sous les assauts des étincelles, devenait flasque et ne tenait plus que le langage de l’effroi. Comment avancer encore dans le labyrinthe de clarté, comment éviter les murs de verre, contourner les dagues éblouissantes du réel, s’immiscer dans l’existence qui craquait de toute part ?

  

   De précieuses solitudes.

 

   Ce qui s’était annoncé dans les coulisses d’encre de l’aube, ce qui n’avait été qu’une manière d’indigo se dissolvant dans les premiers remous de lumière, on n’en avait plus la claire conscience, on n’en percevait que de rapides et mouvants reflets, d’immarcescibles mirages, de précieuses solitudes  se mouvant dans les douves étroites du doute, dans les mors sans fin des apories définitives. Décidemment, jamais on ne comprendrait la nature de ce qui s’était tramé dans les linceuls de soie de la nuit. Sauf une invisibilité, un appel se brisant sous la cloche d’un éteignoir, une voix atone qui n’en était que plus inquiétante comme si un Egaré dans le désert avait lancé son imprécation en direction de  l’absence de nuages, au lézard à la gorge bleue se glissant dans l’étoffe compacte du sable, au rapace qui planait à d’illisibles altitudes, décrivant dans l’espace les cercles de son vol muet. On était confondus, tout simplement et l’on ne connaissait plus ses propres limites, pareils à des outres inutiles seulement parcourues d'anciennes paroles d'air et de souffle.

 

   Crépuscule -

 

   En même temps que le repli de la stupeur, la décroissance du jour a initié dans les âmes un substantiel repos. Rien ne hurle plus à l’horizon des hommes et l’on se dispose à un peu de calme sous la voûte mauve des tonnelles. Les jarres où se tient le vin clair sont vernissées de vert et de jaune. Elles restituent la chaleur du jour dans une exsudation qui mouille leurs flancs de milliers de gouttes de rosée. C’est l’heure entre toutes de la paix, de la rémission et la grande brûlure quotidienne se retire comme pour dire aux Existants la merveilleuse attente qui précède la nuit, en annonce la face d’ombre. Maintenant les cerveaux sont lavés de leur inquiétude et leurs scissures blanchissent dans le jour qui décline. Ce sont des phosphorescences qui s’installent à titre de prémonition nocturne. C’est la somptueuse mise en scène et bientôt le brigadier frappera les trois coups du grand spectacle et les anatomies seront entièrement livrées au bain de jouvence, à l’ablution de l’initiation onirique.

  

   Nuit de l’angoisse.

 

   Il faudra se disposer à être selon de longues portées d’ombres muettes. Il faudra ne plus saisir du jour que sa lointaine comptine, cet à peine bruit de résurgence se perdant dans les arrangements sans fin du cosmos. Il faudra revêtir sa fourrure de taupe, aiguiser le dard de son museau, avancer avec ses pattes pourvues de griffes chercheuses dans le boyau de terre qui enserre et délivre en même temps. Car tout essai de connaissance du même et de l’autre est  cette nature fouisseuse qui jamais ne sommeille, feint de disparaître mais glisse infiniment le long des corridors des approximations afin de débusquer ce qui, de soi, brille et illumine la sombre nuit de l’angoisse dont est fait notre égarement parmi les illisibles chemins du monde.

 

   Nuit -

 

   Tout est plié dans tout. Nulle lueur à l’horizon du monde. Rien ne paraît qui sauverait, rien ne profère qui dirait aux hommes leur lumière intérieure ou, du moins, la nécessité qu’elle s’allume en quelque endroit du corps, en quelque site de l’esprit. C’est ainsi, toute clarté est précédée de dévastation. Comme s’il fallait, d’un coup d’éponge, effacer la craie blanche, ne laisser se montrer que la vaste plaine du tableau noir. Alors, nul scintillement, nulle poussière qui indiqueraient une plus ancienne généalogie avec le réseau serré des signes, le pullulement de la signification. On est homme, on se terre, on se dissimule. On croît ne jamais être né. On n’est peut-être qu’une idée germant dans le cerveau d’un être virtuel. Ou l’idée d’une idée faisant sa tache d’intelligible quelque part dans un monde en gestation.

  

   Miroir aux alouettes.

  

   Homme, il faut traverser la nuit détentrice de songes sans en pénétrer les arcanes. Tout mystère est nécessairement clos sur son propre secret, sinon il ne serait que pur bavardage, effraction de ce qui, nécessairement, doit demeurer voilé. L’être de la nuit est cette confondante opacité sur laquelle nous projetons notre propre ombre, notre doute, notre inconsistance à figurer autrement que ces silhouettes platoniciennes dans la touffeur des ténèbres. Dans la grotte primitive où ne sont que les hallucinations, les illusions, les fumées inconsistantes de cela même que nous pensons être la vérité. Qui n’est que miroir aux alouettes et tour de magicien. Nous ne nous détachons nullement de ces fantasmagories qui nous enveloppent à la manière des tuniques  étroites des momies.

 

   Don de la vision.

  

   Comme elles, les momies, nous sommes hiéroglyphes qui ne parviennent qu’à saisir leurs insaisissables contours, non le cœur même de ce qui est à comprendre, à savoir la manière dont nous apparaissons au monde et la raison d’une telle chose. Ce que nous demandons à la nuit : la totale obscurité à partir de laquelle pourra s’élever le chant de l’aube avec sa cohorte de phénomènes enfin visibles qui seront doués de sens en eux-mêmes, mais aussi, mais surtout, pour nous qui sortirons de notre cécité. Regarder est le don le plus prodigieux qui nous a été remis dès notre naissance. Mais cette qualité rare de la vision, le plus souvent, nous la malmenons, nous l’hypostasions, nous n’en faisons que le théâtre d’un simulacre, le spectacle approximatif de ce qui est à comprendre comme la dignité d’une parution sur la scène de l’exister. Ce que nous avons oublié, que nous annoncions de manière crypté il y a peu : LA BEAUTE, à savoir ce qui, de soi, se dit et toujours s’annonce du cœur de la nuit. Lumière contre ombre. Vérité contre mensonge. Poème contre prose.

 

   Aube -

 

   Aube est là, de nouveau, qui initie le cycle du temps, lequel n’est autre que celui d’une venue à soi, dans la confiance, d’une manière de révélation. Les yeux qui étaient clos, voici qu’ils se mettent à briller intérieurement du feu d’une entière lucidité. Rien ne demeurera celé dans les plis d’ombre, sauf des contre-jours sur lesquels prendront essor les jours du réel, ce subtil maillage qui tissera l’être des fils d’une soudaine joie. Car, jamais, joie ne naît d’elle-même comme la source surgit du pli de terre qui l’abrite. Joie est fille de Douleur, de Privation, d’Ascèse, ces déesses inaperçues dont le lieu est d’être une sorte de non-être réfugié dans l’obscurité, pareille à la pépite brillant à même son essence dans la gangue de terre sourde.

 

   Mise à l’abri du sens.

 

   Joie est prise en compte et mise à l’abri du Sens (de la Beauté), par lequel tout cheminement devient lumineux, traçant dans les rives nocturnes le sillage des constellations. Les étoiles ne brillent qu’allumées par l’immense toile de la nuit qui est, à la fois, leur reposoir et le fondement qui assure leur apparaître. La vérité n’est pas unitaire qui éteindrait tout autour d’elle afin d’assurer son propre rayonnement. Toute vérité se lève à partir d’une dialectique, d’une confrontation, d’une polémique. Antarès, Bételgeuse ou Andromède ne nous assurent de leur être qu’à le poser et l’affirmer à partir de cette densité primitive qui est la clé de leur donation. Supprimons la nuit et ces « belles noiseuses » s’évanouissent avant même que l’œuvre n’ait pu être portée à sa manifestation. Leur beauté disparaissant à même le fond dont elles auraient dû être assurées afin d’être connues.

 

   Une clairière s’allume.

 

   Aube. Le ciel est de suie lourde, les nuages teintés d’obsidienne. Les montagnes au loin se découpent à peine sur un décor fuligineux. Comme des personnages de théâtre qui attendraient, en coulisses, l’instant de leur entrée en scène. Une tension seulement, une position fœtale des corps avant que la matrice ne décide de leur expulsion, de leur entrée en présence. Là seulement commencera l’histoire avec ses étranges clignotements, ses hautes lumières, ses éblouissements, ses passages dans des gorges étroites cernées de fauves lueurs. Au premier plan une sorte de bourgeonnement indistinct comme si le réel voulait se donner dans une réserve, une clairière s’allumant dans le cercle des arbres aux ténébreuses frondaisons. Mais, soudain, comme un rai de lumière qui traverse la diagonale du paraître et, tout au bout, la torche d’un buisson d’argent. Sans doute les ramures d’un arbre sortant du ventre de la terre. Buisson d’argent dont la proximité, par paronymie, nous place dans la saisie du buisson ardent.

  

   Harmonie universelle.

 

   Dieu caché qui se révèle à celui qui a su l’attendre dans la longue nuit qui précède toujours la théophanie, le déploiement du sacré. Mais, hors les références bibliques, se donnent à voir de multiples vocations humaines en quête de cette joie issue du cœur de la nuit. De cette inégalable beauté. Ainsi le philosophe partant des lugubres spectres de la caverne en direction du soleil de l’intelligible ; ainsi le poète qui exhume de la lourde prose quotidienne le joyau que deviendra son ineffable langage ; ainsi le géographe qui portera au jour, sur l’antique portulan, cette terre qui n’attendait que le moment de sa révélation ; ainsi le mystique tel Jean de la Croix qui, par « l’échelle secrète » de la contemplation joint son âme à celle de Dieu ; ainsi le savant dont les recherches s’illuminent du bonheur de la découverte ; ainsi l’amant se sublimant dans le mouvement qui le porte en direction de l’aimée ; ainsi l’alchimiste dont la pierre philosophale éclaire l’antre mystérieux des opérations conduisant de l’œuvre au noir à l’incandescence rouge en passant par l’œuvre au blanc, continuelle quête des processus de sublimation qui prennent racine dans les touffeurs chtoniennes pour s’épanouir dans l’illumination ouranienne, extase solaire qui fond l’être dans l’harmonie universelle.

 

   Langage qui jamais ne s’éteint.

 

   Nous sommes des êtres nocturnes qui cherchent inlassablement la part, en soi, au plus profond, de ce feu, de ce réseau de lave qui sourd à bas bruit dans le temple de notre corps. Dans le temple puisqu’un dieu y est caché à notre insu, ce langage qui questionne toujours, qui jamais ne s’éteint, cette nature précieuse de l’homme qui le projette en pensée au-delà même de ce qu’il est en direction de cette lumière qui l’accueille et le tient en sustentation au-dessus des abîmes de ténèbres et des douves d’effroi. Oui, le langage est lumière qui brille dans la nuit de l’inconnaissance. Pareille à un cristal aux infinies et toujours renouvelées facettes. Nous n’éclairons et ne sommes éclairés qu’à son exacte mesure. Parlant nous l’actualisons. Nous taisant nous sommes en douleur. L’ignorant nous versons hors de notre essence. Là où l’ombre du non-sens, ce lieu inconnu et dépouillé nous guette comme notre néant. Oui, notre néant. Or le néant est l’envers de toute beauté !

 

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 10:23
En terre d’Utopie

Paysage des montagnes rocheuses’

 

Albert Bierstadt

 

***

 

                                                           Le 12 Janvier depuis les hauteurs du Causse

 

                 Très chère Sol,

 

   Tu le sais, me connaissant bien, je ne commencerai nullement ma lettre par quelque récrimination que ce soit. La période est triste, souvent tragique même. S’en plaindre (on nous rebat les oreilles à longueur de journée des malheurs du monde !), avancerait-il à quelque chose ? Non, l’acte de lucidité, c’est en soi qu’il faut le faire naître et si quelque chose nous chagrine, c’est bien nous qui sommes concernés en premier, non la société (cette abstraction) que, le plus souvent, nous déguisons en bouc émissaire. Regarder adéquatement les événements qui se déroulent, porter un jugement sur leur nature, tout ceci s’adresse d’abord à notre conscience et ceci nous enjoint, sans doute, à énoncer en notre intime cette éthique dont beaucoup parlent sans même s’apercevoir que leurs discours ne font que la tenir à distance. Enfin, épiloguer serait de surcroît.

   Que je te dise plutôt le motif de satisfaction qui m’anime en ce matin de brumes diaphanes. Les chênes sont noyés dans une manière d’écume, la ligne d’horizon toujours recule et mes yeux ne découvrent bien plutôt ma propre silhouette qu’ils ne se dirigent sur cet espace soudain devenu illisible. Oui, tu auras reconnu mon lyrisme, cet indice sans doute le plus visible du romantisme qui m’affecte encore en ces temps d’immédiate matérialité et de dévotion aux déesses du consumérisme. Et c’est précisément de ce romantisme dont je vais t’entretenir aujourd’hui. Au hasard, à peine levé (la lumière était un simple bourgeonnement sur les maroquins de ma bibliothèque), j’ai saisi un livre dont j’ai commencé à feuilleter les pages dans une sorte de clair-obscur qui donnait toute sa valeur aux images qu’il contenait. Je me suis arrêté, comme fasciné, sur une reproduction de la belle peinture d’Albert Bierstadt, ‘Paysage des montagnes rocheuses’. Je ne sais si tu connais cet artiste américain du XIX° siècle, qui s’était spécialisé dans la reproduction des paysages de l’Ouest américain. Bien entendu, comme tout bon romantique, Bierstadt ne se contentait nullement de produire le fac-similé de ce qu’il voyait, mais sublimait la nature, l’idéalisait, en amplifiait la beauté naturelle. Si tu me permets de te fournir une comparaison facile, je te dirai que Bierstadt était à la peinture ce que Chateaubriand était à la littérature. Tu comprendras ici qu’il ne s’agissait pas de simples essais picturaux mais que le travail de l’artiste avait trouvé la voie extrême de son accomplissement.

   Et je ne doute guère qu’il te sera plus aisé de saisir ce dont je parle à partir d’une évocation de l’Auteur des ‘Mémoires d’Outre-Tombe’ dont je sais que tu éprouves à son endroit le plus vif des intérêts qui se puisse imaginer. Mais laisse-moi te citer une phrase glanée au hasard de mes lectures (dont je ne connais plus exactement la source, mais peu importe), cette dernière pourra s’appliquer, indistinctement, aussi bien à l’écriture de Chateaubriand, qu’à la peinture de Bierstadt. Evoquant la dimension hors du commun du paysage, sa sublimité en réalité, voici ce qui s’y rapporte, donc une nature teintée « d’émotion rousseauiste transcendant souvent la réalité pour y voir germer les contours d’un idéal tendant vers l’infini métaphysique ». Certes, la formule est un peu alambiquée mais je ne saurais mieux dire. La visée est prodigieuse qui élève les sens hors même leurs propres assises, libère l’émotion, submerge la raison pour ne laisser place qu’à l’effusion, la profusion des sensations et des sentiments.

   Mais je n’irai plus avant sans te proposer une pièce d’anthologie tirée de mon livre de lecture de l’Ecole Primaire. Je crois bien que c’est elle qui m’a donné accès à la littérature, m’a ouvert la voie en direction de cette forme d’art si remarquable. L’extrait est tiré du ‘Génie du Christianisme’ et figurait dans mon livre sous le titre ‘Une Nuit au désert’. Tu auras pris soin de noter au passage la majuscule à l’initiale de ‘Nuit’. Bien évidemment elle prend, dans ce contexte, valeur essentielle, valeur de fondement, d’assise pour un état d’âme porté au plus haut de ses possibilités, à la limite d’une extase et peut-être même au-delà dans ces rivages incertains que nous ne pouvons nommer faute d’en pouvoir saisir la subtile et éphémère substance.

   « Un soir je m'étais égaré dans une forêt, à quelque distance de la cataracte du Niagara ; bientôt je vis le jour s'éteindre autour de moi, et je goûtais, dans toute sa solitude, le beau spectacle d'une nuit dans les déserts du Nouveau-Monde.

   Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime des hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l’oeil qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité.

   La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds, tour à tour se perdait dans le bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein.

   Dans une savane, de l'autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons ; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d'ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires. »

   Je sais, Sol, ne pas avoir abusé de ta patience au motif que ton émerveillement, identique au mien, jamais ne se lasserait de lire et de relire ces pages sans doute les plus belles du romantisme français. Et, puisque nous sommes dans le sujet littéraire, autant que je te communique quelques lignes du livre que je lis en ce moment. Il s’agit du ‘Préromantisme français’, d’André Monglond, universitaire qui a beaucoup écrit sur ce sujet :

   « Le Tourneur précise bien qu’il est nécessaire, pour qu’un paysage soit non plus seulement pittoresque ou romanesque, mais romantique, qu’il éveille dans l’âme émue des affections tendres et des idées mélancoliques’. Si ce paysage se fait simplement admirer des yeux « sans que l’âme y participe », il n’est que pittoresque.  Mais s’il est romantique, on désire de s’y reposer, l’œil se plaît à le regarder et bientôt l’imagination attendrie le peuple de scènes intéressantes : elle oublie le vallon pour se complaire dans des idées, dans les images qu’il lui a inspirées. »

   Girardin de même : « Sans être farouche, ni sauvage, la situation romantique doit être tranquille et solitaire, afin que l’âme n’y éprouve aucune distraction et puisse s’y livrer tout entière à la douceur d’un sentiment profond. »

   Enfin je terminerai les évocations de ces belles pensées par quelques phrases tirées de ‘L’imaginaire chez Senancour’ de Béatrice Le Gall, elles serviront de transition pour commencer notre songe en nous immergeant dans l’image que nous propose Albert Bierstadt :

   « Deux autres éléments du paysage prédominent dans les ‘Rêveries’ : la pierre et l’arbre. L’alliance eau, pierre, feuillage, revient constamment. La pierre qu’aime le rêveur est ‘mouillée’ ; la vague et le roc s’affrontent ; la roche surplombe les eaux. »

   Ces lignes, en quelque sorte, sont les prémices à une entrée dans l’œuvre du peintre américain. C’est maintenant d’une fiction dont il va s’agir, que te proposera mon hérons nommé ‘Werther’, hommage rendu au beau roman Goethe, ce génie du romantisme d’outre-Rhin. J’espère, Sol, que soudain prise d’ennui tu n’auras sauté de la chaloupe dans laquelle nous naviguons en chœur. C’est éprouvant, je le sais, toutes ces broderies autour de l’ouvrage mais le romantisme est une idée bien trop belle et féconde pour que nous n’acceptions de lui consacrer un peu de notre temps.

  

   C’est un matin de lumineux automne. Werther s’est levé avec le jour. Il a poussé les volets de son chalet sur des voiles de brume. Plus bas, vers les villages où vivent les hommes, on entend des bruits étouffés, comme des rythmes assoupis de respiration. Parfois le cri d’un coq déchire l’air puis tout retourne au silence originel, on dirait l’aube du monde en train de paraître. Werther aime plus que tout cette heure naissante, cet instant suspendu. On le croirait tressé de fins nuages, ourdi des fils d’argent qui, encore, sont dans le lourd repos de la terre. Parfois le Jeune Homme imagine la vie animale blottie au creux des terriers. Alors il voit distinctement, dans sa nasse d’ombre, le blaireau, sa livrée grise, son museau traversé de blanc ; il voit la belette, sa fourrure pareille à une argile, il devine ses yeux mobiles sous la taie des paupières ; il voit le renard dans sa pelisse de feu, ses moustaches comme des brins de cristal.

   Werther a besoin de ceci, de cette communion avec tout ce qui vit, de cette osmose avec les prodiges qu’accomplit la nature. Il ne se veut nullement séparé de ce qui l’a mis au monde, de toutes ces présences qui sont ses propres échos, ses compagnons de voyage pour plus loin que ce qui se donne en tant que simple présence. C’est ceci qu’il souhaite, se lire tel un signe parmi les hiéroglyphes partout répandus. Exister, c’est comprendre. Exister, c’est déployer, à partir de soi, ce filet dans lequel tout viendra se recueillir afin qu’une proximité se levant des choses, l’on puisse s’y destiner et les faire siennes.

   Werther a fait sa toilette devant sa table de marbre sur laquelle sont posés un broc et une cuvette en faïence. La clarté pénètre dans la pièce au travers d’une mince imposte. Elle se pose sur les objets dans une sorte d’effleurement, de juste douceur. Il a humecté ses yeux, tamponné ses joues de cette eau fraîche qui est un tel bonheur matinal. Il a pris un repas frugal. De son couteau à la lame d’acier forgé, il coupe une pomme en quartiers, en déguste chaque partie avec application. Le suc, mi-sucré, mi-acide coule dans sa gorge avec un doux bruit de fontaine. Il mâche longuement des cerneaux de noix huileux, ils glissent sur son palais, tapissent l’entièreté de sa bouche d’une touche apaisante, nacrée, pareille au nectar d’une fleur. Il a besoin de se sentir vivant jusqu’à la pointe la plus extrême de son être. Seulement de cette façon la vie vaut d’être vécue. Il ne souhaite demeurer en sa propre enceinte de peau mais sentir tout ce qui l’entoure le pénétrer, porter en lui la lumière d’une eau de source. Il est une jeune force de la nature. Il en a la spontanéité, la générosité.

   Werther est berger. Il est habitué aux longues transhumances, à la vie austère dans les alpages, au contact avec les bêtes qui sont un peu son naturel prolongement. Aujourd’hui c’est sa journée de repos. Il la destine à la promenade, à la contemplation des paysages, ils sont si beaux ici, si près de soi, tellement destinés à faire éprouver une joie immédiate. Il a chaussé ses pieds de ses gros brodequins, s’est vêtu d’un blouson rustique, d’un pantalon de toile écrue. Rien que du simple, rien que de l’éloigné de quelque mode surfaite. Les sentiers ne demandent ni l’élégance, ni la soumission à quelque loi, seulement un accord, une fraîcheur, une disposition à être selon son cœur, nullement selon son artifice, son calcul. Tout naît de soi et retourne à soi, manière de corne d’abondance qui connaîtrait le cycle de l’éternel retour. Rien n’est superflu, rien de surcroît. Dans sa posture d’homme on n’est, ni plus ni moins, qu’un fils de la Nature, qu’un enfant du pays qui se fond dans la toile unie de la Terre, tout contre la vitre translucide du Ciel.

   Le chemin s’élève maintenant, parsemé de grosses pierres contre lesquelles, parfois, butent les chaussures. Werther aime ces blocs de rochers, ces éboulis. Ils font comme un jeu de piste, ils tracent la route en direction d’une pure félicité. Ils sont les rejetons débonnaires de la vaste montagne, ils en indiquent l’immémoriale présence, ils témoignent du lent effritement du temps. Ce sentier qui s’élève de lacet en lacet, de touffe de buissons en semis d’herbe, de mousses en lichens, Werther le ressent en son intime comme un messager qui préparerait la venue de plus éminent que lui, investi de plus hauturières présences. C’est impressionnant une montagne, cela fascine en même temps que cela effraie, c’est un mur levé contre le ciel, une forteresse dont on devine les secrets bien dissimulés au creux d’une faille, dans l’ombre d’un profond abîme. C’est majestueux. C’est mystérieux. Cela possède un étrange pouvoir d’aimantation. Cela contient en soi la pure liberté et le vertical vertige. Cela s’exprime en prose dans les contrées les plus proches, en sublime poésie au plus haut des cimes où étincellent les glaciers.

   Maintenant, Werther est parvenu au point à partir duquel le paysage s’ouvre à la manière d’un vaste cirque surplombé de falaises blanches qui courent jusqu’au ciel.  Et peut-être même au-delà, tant leur sommet est teinté de gloire, tellement il se donne dans la pliure du ciel, tellement il s’unit à ce qui le dépasse et le requiert en même temps comme sa complétude. A simplement regarder cette vastitude l’esprit est empli de l’illimité, il vole haut dans les marges illisibles de l’éther, il s’embrume d’une douce allégresse. C’est comme si le corps du Jeune Berger, soudain allégé de tout son poids terrestre, devenait semblable à ces aigles majestueux qui agrandissent leurs cercles tout contre ce qui, à force d’invisibilité, ne reçoit plus de nom, peut-être l’Infini, mais il est si difficile à imaginer !

   Tu le sais, Solveig, je suis un grand rêveur qui ne vit que de nature et de sentiers qui se perdent dans la blancheur de mon Causse natal. En ceci je rejoins ces Ecrivains romantiques pour lesquels j’ai tant d’admiration. Mais, ici, je vais te donner une réflexion de l’essayiste concernant ce qui anime le sujet de son étude, à savoir ‘Oberman’ qui n’est, bien évidemment, que l’ombre portée, la projection imaginaire de Senancour lui-même. Donc à propos de Senancour :

   « Comme Rousseau encore, et Bernardin, il éprouve une indéfinissable douceur à assister au déroulement d’une rêverie confuse entremêlée de souvenirs, et la marche se prête admirablement à ce libre épanchement du rêve. »

Et, encore, à propos de la climatique singulière dont le marcheur est en quête :

   « Il faut une nature assez sauvage, mais pas trop, et où les divers éléments forment une sorte d’harmonie qui se communiquera à l’âme. Il faut un ‘site bien circonscrit’, sans quoi la rêverie se perdrait dans les méandres de l’indéterminé. On redoutera les étendues trop vastes. Il est préférable d’aller et de venir dans un même sentier, surtout si celui-ci favorise le recueillement par son isolement et sa pénombre. »

   Vois-tu Sol, en réalité Werther prolonge et amplifie, en une certaine manière, les déambulations songeuses de ses illustres devanciers. Combien, au travers des mots que je viens de citer, se profile ce  Paysage des montagnes rocheuses’ dont j’ai décidé, aujourd’hui, de t’entretenir.

   Mais revenons à Werther. Il est ébloui par la vision qui se pose devant lui à la façon d’une édénique présence. Tout est si beau, si empreint de majesté qui vient à sa rencontre. Il est un peu comme un enfant qui regarde, fasciné, pleuvoir de blancs flocons dans la boule de verre magique dont l’offrande vient de lui être faite. Werther s’arrête à la lisière de ce rêve enchanté. Il est encore dans la part d’ombre, dans ce qui reste de la nuit, dans cette zone intermédiaire entre la veille et le sommeil. Son corps est encore livré aux incertitudes nocturnes, il en sent la résille dense dans ses membres, son esprit est attiré vers la belle clarté. Il est pareil à une chrysalide qui, depuis sa tunique de fibres n’attendrait que son éclosion avant de pouvoir prendre son envol, éventail diapré tout contre le visage du monde. Devant lui s’étend le luxe discret d’un tapis d’herbe verte. La teinte est riche en nuances qui part du vert anglais, passe par la malachite pour aboutir à la profondeur énigmatique du vert sapin. C’est pur bonheur que d’être là, simple variation soi-même de la symphonie idyllique dont le paysage en son entier est visité.

   Non loin du Berger, la silhouette craintive de deux chevreuils. Les apercevant, le promeneur s’interroge sur les degrés intimes de la connaissance animale. Perçoivent-ils comme nous percevons ? Ressentent-ils ce que nous éprouvons dans la touffeur de notre chair, sur la plaine disponible de notre peau ? Là est une grande question à laquelle seuls les animaux eux-mêmes pourraient répondre mais leur langage est trop simple pour qu’ils puissent témoigner. Alors, Werther apprécie en sa propre nature cette inclination à un vivant panthéisme où chaque partie procédant du Grand Tout est intimement reliée à chaque chose, où l’animal n’est nullement séparé du minéral, du végétal, de l’humain. Nécessaires rapports d’analogie qui bâtissent un monde à la mesure de toux ceux qui y sont inclus. Toujours la rencontre du Berger avec la Nature en sons sens profond soulève en lui la meute serrée des interrogations. Non, l’intellect ne saurait demeurer figé devant un tel spectacle. Certes ce sont les sensations qui sont sollicitées au premier chef mais ces dernières ne sont nullement séparées de tout ce qui les environne et l’homme est inclus dans ceci même qui l’accueille et le détermine.

   Sur la gauche du Berger un bloc de rochers est levé, il brille tel une obsidienne, nuancé de quelques reflets gris. Le Promeneur aime cette solidité du roc, son empreinte inaltérable qui semble dire le paysage en sa primitive existence, en sa calme puissance aussi. C’est étonnant cette force du minéral qui paraît se communiquer à ceux qui l’approchent. Le volcan n’installe-t-il en nous ses projections de flammes, ses gerbes d’étincelles ? N’imprime-t-il dans le massif de notre anatomie le flux souple et incessant des rivières de lave ? Sans doute n’y a-t-il rien de plus précieux que l’osmose qui se donne à connaître entre l’homme et son milieu ?

   Toujours sur la gauche, à proximité de la minérale présence, un bouquet d’arbres que colore la force automnale, derniers feux d’une palette que, bientôt, l’hiver éteindra. Richesse inouïe de cette demi-saison qui, à la manière d’un paon, fait la roue tant que la lumière vient féconder ses plumes, révéler ses ocelles tels des yeux ne pouvant renoncer à regarder l’entière beauté de l’univers. 

   Werther demeure longuement en lui, touché par cette attirance des frondaisons. En leur belle complexité, en leur foisonnement dorment tous les ferments du rêve, il suffit de se laisser aller aux pures fantaisies de son propre imaginaire. Alors, parmi le peuple des feuilles, apparaissent de moutonnants nuages, des visages comme ceux des grotesques de la Renaissance, de lourdes pâtes d’huile, des entassements d’objets identiques à ceux d’une sombre caverne d’Ali Baba. Prodige de la Nature que de contenir en elle toutes les formes dont même le cerveau d’un génie ne parviendrait à faire l’inventaire ! Depuis une falaise de rochers blancs - on les penserait de marbre ou bien de quartz -, se précipite une chute d’eau, mousseuse, aérienne, à la limite d’une vapeur. Werther est heureux d’entendre le son cristallin de l’eau rebondissant sur la falaise.

   Ce flux ininterrompu lui dit son temps à lui, logé dans le temps universel, cette éternité dont il ne saisit certes que l’instant, mais dont il tisse le tissu dense de sa présence au monde. Et le prodigieux miroir de l’eau, le Berger pourrait-il en faire l’économie, passer son chemin et n’en même pas garder le souvenir ? Non, Sol, tu sais bien cet attrait de l’eau sur la psyché humaine. Tant d’images s’y impriment, tant de symboles y vivent, tant d’allégories y sont présentes. Symboliquement, tout le monde en ressent l’étrange ondoiement en soi, qu’il s’agisse de la matière fluide de la connaissance, de la manière même d’être de la sagesse, de la transparence de la conscience en tant que miroir des choses.

   Ce lac, ici bien circonscrit dans l’écrin de son sublime paysage, est le lieu même du ressourcement du Berger, lui qui ne s’intéresse guère qu’à la manière pastorale de s’inscrire dans la durée, lui qui au contact de cette nature vierge doit être réceptif à la dimension lustrale de cette étendue liquide si paisible. La regarder, s’immerger par le corps ou l’esprit, c’est en quelque sorte se livrer à un acte de renaissance, découvrir sa propre qualité et se mettre en chemin d’une façon plus conforme à l’essence des choses. Le lac est ce beau miroitement, cette manière d’incandescence tranquille, cette flamme alanguie qui s’adresse directement à l’âme et lui dit le lieu irremplaçable de son être.

   Werther n’est jamais autant rassemblé en lui-même qu’à contempler ce motif de paix, à méditer sur le reflet métallique de la surface, à imaginer le revers du miroir, sa limpidité de diatomée, son souple fleurissement de lumière. C’est ceci la vertu d’un romantisme bien compris : porter la sensation à son point d’incandescence afin que, métamorphosé par sa subtile donation, on devienne soi au plus intime de soi, à savoir dans ce lieu unique que la vérité délivre, dont la liberté est l’immédiate valeur. Ceci est intraduisible selon les mots, seulement éprouvé intuitivement, glissement sur la peau d’un alizé qui ne dit son nom, mais est déjà loin de soi, a imprimé en l’âme cette touche si délicate qui, jamais, ne s’effacera.

   Et, Solveig, tu dois bien te douter que notre Voyageur des espaces prodigieux ne négligera nullement cette montagne qui s’élève à partir du lac pour se perdre dans la nébulosité des nuages, cette façon d’écume qui ne dissimule l’escarpement de ses roches qu’à nous le rendre plus précieux encore. Te dire le bouleversement du Berger devant ce profond mystère d’une apparition-disparition, c’est tout simplement voir dans le lac sombre de ses yeux le manège sans fin de l’éblouissement. Oui, c’est bien ceci qui surgit devant l’incompréhensible, à la fois une attente heureuse, à la fois une crainte de ne pouvoir saisir que l’étoffe évanescente d’un mirage. Si la montagne nous questionne tant c’est bien au motif de notre modestie face à sa grandeur. Immémorial affrontement du microcosme et du macrocosme dont Pascal sut si bien évoquer l’être secret.

   « Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. », nous est-il suggéré dans ‘Les Pensées’. Et c’est bien parce que nous sommes, en quelque manière, ‘infinitésimaux’ que cette notion d’infini nous taraude, à laquelle nous ne pouvons donner nulle réponse. La nature, elle, s’en charge, en termes de hautes montagnes, de pics célestes qui disparaissent de notre vue et se dirigent vers un illisible empyrée.

   Dans le tableau d’Albert Bierstadt, la fusion des mondes matériels et célestes est si fluide, si fugitive qu’on penserait assister au phénomène de la métamorphose, une réalité en devenant une autre dans la pure grâce de son être. Tout ce qui, jusqu’ici, bien que remarquable, était affecté de contingence, se dote d’une nécessité de telle nature que nous en oublierions même cette terre matérielle pour n’en retenir que la transmutation spirituelle, comme dans les cornues magiques de quelque brillant alchimiste. Ce que fait Werther alors ? Il s’assoit sur l’assise d’une large pierre, contemple de toute l’intensité de ses yeux le spectacle inouï qui vient à lui. Que voit-il ? Eh bien le miracle d’une altérité - la montagne -, qui a rejoint en une sublime unité qui il est - cette singularité - au plein de sa propre réalité. Système étonnant des analogies universelles où tout se reflète en miroir. Werther est lui-même, en première instance, lui qui rencontre le monde, le monde qui le rencontre dans un unique rapport de similitude qui les fait se confondre. De telle manière que Werther peut émettre cette étonnante assertion : « Je suis le monde qui, à son tour, est qui je suis », inscrivant en ceci le dépassement de la supposée impossibilité de faire se conjoindre les contraires. Les contraires ne dressent leurs barrières qu’aux sceptiques et aux incrédules.

   Mais la montagne, tu en conviendras Solveig, est cette immensité qui, pour nous, toujours, demeurera cet inconnu dont nous aurions voulu percer la matière dense, opaque, comme si de cette percée même pouvait résulter le déchiffrage de l’énigme du monde. Rien de plus haut que la montagne - en son aspect physique, en sa valeur de connaissance -, ne pourrait nous atteindre plus directement au plein du cœur. Dans notre face à face avec elle, la prodigieuse, l’inapprochable, sauf à la lumière des yeux, c’est bien de ‘révélation’ dont il s’agit, suivons les propos de Béatrice Le Gall dans le livre déjà cité :

   « La révélation de la haute montagne illustre très bien ce propos (atteindre quelque chose qui ferait signe en direction de ‘l’ordre primitif’ du monde) : « là, écrit Oberman, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel : là, l’homme retrouve sa forme altérable mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme l’univers ; il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime. »

   Lorsque le Berger a vu le presque irréel qui se présente à lui, qu’il a frôlé ce monde idéal dont tout Romantique a rêvé un jour, il se lève, quitte son assise de pierre et entreprend de faire le tour du lac. La lumière a progressé, elle nimbe l’ensemble du paysage de nuances douces, éthérées, venant du plus loin d’invisibles contrées, du plus ténu d’un temps subtil, pareil à la vibration d’une corolle dans le jour naissant. Tout se teinte d’une note virginale, écumeuse, sensible à la beauté des choses. Le jeune Werther emplit ses yeux de ce spectacle magnifique qui n’aura lieu qu’une seule fois puis s’effacera dans la margelle sombre du passé. Plénitude de l’Homme rejoignant celle de la Nature. Vases communicants, jarres prolixes qui jamais n’en finissent de s’épancher l’une en l’autre. Joie disant la joie, l’autre qui rutile au plus haut du ciel. Rien ne se donne plus en tant que différent.

 

La montagne appelle le nuage

qui appelle le frissonnement de l’arbre

qui appelle le chuintement de la chute d’eau

qui appelle la surface d’argent du lac.

 

   Symbiose des ressentis multiples de ce qui est. L’Homme ressent. La Nature ressent pour la simple raison qu’elle a une âme, laquelle est le principe vital dont elle ne pourrait s’écarter qu’à procéder à sa propre extinction.

   Oui, Solveig, tu le comprendras aisément, toi la sensible des latitudes boréales, il faut postuler l’existence d’âmes réciproques afin que puissent s’établir des liaisons, des confluences, des affinités électives au gré desquelles le monde-humain connaîtra le monde-naturel. Une âme, jamais, ne peut communiquer avec la pure matérialité, cette dernière est trop sourde, trop mutique, repliée sur son germe radical, par définition inaccessible. Pourrait-on entretenir un dialogue avec la pierre de silex, le galet, le fragment de granit poncé par la rigueur du vent ? Non, l’on voit bien ici qu’il y a différence de nature, impossibilité de faire se rejoindre l’ouvert et le fermé. Quand nous cueillons un galet sur le bord d’une rivière, que nous le lissons amoureusement du plat de la main, lui destinons un avenir, nous ne nous adressons nullement à ses atomes minéraux, mais à l’esprit de la pierre qui repose en lui. Et peu importe que cet esprit, ce soit simplement nous qui lui ayons attribué quelque élément de réalité. Les choses n’existent qu’au terme des décrets que nous leur adressons.

   En ce moment même, Werther emprunte le chemin du retour. Sa respiration est calme, son cœur bat à l’unisson du paysage, son âme est reposée, assurée de la certitude simple que la beauté existe, qu’il suffit de la faire éclore tout juste à l’extrémité de sa propre conscience. Bientôt il rejoindra son chalet. Bientôt son troupeau de moutons l’entourera de sa vivante affection. Ce que les moutons ressentiront, dans les boucles de leur laine : l’abondance qui court dans les veines du Berger. Ils n’en sauront nullement la cause mais ils en ressentiront l’effet. En eux, il y aura un peu de cette harmonie universelle qui, un instant, se sera révélée aux yeux de Werther et ceci sera inaltérable, inoubliable car les choses essentielles perdurent quelque part dans la pliure attentive du monde.

   Voilà, Sol, nous avons fait un long chemin avec le Berger, en direction de cette félicité dont nous sommes tous en quête. Sans doute en avons-nous partagé l’unique force, en avons-nous ressenti les ondes aussi multiples que précieuses ? C’est bien là la puissance de l’Art que de nous conduire, par-delà notre massif de chair en des domaines d’immuable présence. Cette peinture d’Albert Bierstadt nous a conduits en un lieu dont nous ne soupçonnions pas la possible existence.

   Tu en conviendras avec moi, notre monde contemporain est bien peu versé dans la contemplation romantique de l’existence, de la Nature, des paysages. Les hommes d’aujourd’hui ne regardent pas, ils voient seulement dans une manière de processus physiologique qui fait l’économie de l’esthétique des choses de l’univers, ne percevant que l’immédiate contrée des matières disponibles contribuant à leur soi-disant bien-être. Mais, sais-tu ceci Solveig, la naturelle polysémie du langage ? Ce mot composé, ‘bien-être’, il convient d’en décomposer le sens, ainsi : ‘Bien’ puis, un peu plus loin ‘Être’. De cette manière apparaît un sens qui s’amplifie et s’imprime sur nos rétines bien au-delà d’une vision quotidienne.

 

Surgissent, le Bien en personne,

l’Être en personne.

 

   Ces Universaux nous interrogent depuis cet ineffable dont ils sont nécessairement atteints. Saurons-nous en percevoir les motifs essentiels ? Dans notre existence de tous les jours ? Dans une peinture romantique telle celle sur laquelle nous avons médité ? Il y a tellement de significations à découvrir ! Tout un peuple assemblé qui n’attend que d’arriver au monde !

 

                                                      Je te souhaite le meilleur sous la belle clarté nordique

 

                          Celui qui médite selon la Nature

 

 

 

 

  

 

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26 décembre 2020 6 26 /12 /décembre /2020 11:08

 

Indispensable mydriase.

 

im 

Photographie : Blanc-Seing.

 

 

« Car c'est de l'homme qu'il s'agit, dans sa présence humaine; et d'un agrandissement de l'œil aux plus hautes mers intérieures.
Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l'homme ! »

 

Saint John-PerseVents.

 

Cité par : Paul Poule.

 

 

 

    Tous les jours nous cheminons, tous les jours nous nous égarons sur des sentiers qui, parfois, ne trouvent pas d’issue, ne débouchent sur nulle clairière. Et, cent fois, mille fois, nous nous obstinons à en parcourir le sol jonché d’aiguilles et de sable sans bien nous demander pourquoi nous le foulons de cette manière, vers où se dirigent nos pas, dans quel but nous effectuons ces incessantes allées et venues. Pourtant nous ne sommes pas dépourvus de lucidité et notre conscience est alertée par quantité de faits microscopiques dont, cependant, nous ne prenons pas la mesure. Souvent, nous nous arrêtons à la superficie des choses, inventoriant la fragile pellicule du réel dont nous supputons qu’elle suffira à notre bonheur, ce bonheur que nous invoquons par facilité ou bien faiblesse, simple euphémisation, seule métaphore visible, palpable, d’une existence plongeant ses racines dans une terre mouvante, spongieuse, semblable à celle gorgée d’eau, des tourbières.

  Sans doute ne pouvons-nous nous abstraire de nos assises et l’on eût été bien inspiré de prendre appui sur un lacis plus conséquent, large plaque rhizomatique diffusant ses milliers de radicelles dans la touffeur de l’inconscient, cette manière d’archétype qui nous attache à l’universelle condition des voyageurs de l’infini, ceux qui titubent, les mains tendues sur l’indéterminé, ceux qui progressent à bas bruit, identiquement à une maladie sournoise, sinon orpheline, tellement c’est consternant de ne jamais savoir où l’on va, de quelle manière, avec quelle finalité. Donc nous sommes d’abord des êtres de la terre, symboliquement attachés à la glaise originelle, à l’argile dont nous fûmes façonnés, peu importe le Démiurge, c’est de pensée dont il s’agit, non d’hypothétiques ontologies façonnant des arrières-mondes, d’outre-destinées, et du reste rien ne serait changé au problème qui nous occupe, car le Poète nous invite à un « agrandissement de l’œil humain », non à la célébration de quelque liturgie ou bien à l’adoration d’une idole.

  Or, ici, l’allégorie poétique est visible, hautement pourvue d’une rhétorique accessible, lumineuse et, soudain, c’est la conscience qui surgit en plein ciel – c’est bien son domaine, tout comme l’âme, et bien malin serait celui, celle, qui irait tracer d’une main de géomètre la ligne de séparation entre psyché et ouverture du regard intérieur -, c’est le ciel qui nous est offert en partage avec ses boucles de nuages, ses vents alizés, ses harmattan, ses confluences oniriques, ses arabesques imaginaires, ses pensées comme du duvet, ses éclairs d’intellection, ses fulgurances, ses mouvances, ses déflagrations, ses cathédrales de mots, ses infinies variations babéliennes. Tout cela, penser, percevoir la poésie, réciter des odes, chanter, moduler la voix, faire résonner dans l’espace les hymnes de la liberté, dresser des arbres destinés aux Muses, aller à la rencontre des dieux, dire la beauté du monde, tous, nous sommes en mesure de nous dresser au sommet de notre concrétion de chair et, menhirs existentiels, nous pouvons entonner la belle polyphonie humaine. Oui, nous le pouvons.

  Mais faisant ceci, parler au ciel, mais faisant cela, nous exhausser à partir de notre socle terrestre, nous oublions notre « mer intérieure », celle par laquelle nous venons à nous, en même temps que nous célébrons l’autre, celle par laquelle nous fécondons ce qui nous a été remis afin de témoigner. Et de quoi devons-nous témoigner, sinon de notre « présence humaine », ce qui veut dire de notre essence, de notre présence au monde. Et qu’avons-nous de plus précieux, de plus immédiat, de plus dicible que notre langage ? C’est par le langage que tout se révèle et fait sens, ce fameux « être » dont nous ne prendrons acte qu’à l’aune de l’injonction socratique du « Connais toi toi-même », puisque, aussi bien, notre alter ego, image en miroir de ce que nous sommes est à connaître par le même mouvement grâce auquel nous nous connaissons. Aussi bien le verbe « être » qui dit toujours, en mots simples, le tout du monde. Aussi pouvons-nous dire, sans peur de nous tromper, « le monde est », « celui que je suis est », « le monde est par ce que je suis », inaugurant ainsi une nouvelle manière de cogito infaillible. En effet, entre le monde et moi, une seule et même pensée, une seule et même conscience. C’est la même vague qui nous porte et nous soutient l’espace d’un destin commun. Je ne suis plus et le monde n’est plus. Le monde n’est plus et je ne suis plus. Manière de réversibilité siamoise, de gémellité existentielle, de cheminement réciproque. J’avance tenant la main du monde qui tient la mienne. C’est dans cette intime coalescence que notre cheminement prend sens, genre de pas de deux portant vers un insondable infini nos dérives hasardeuses.

  Les « hautes mers intérieures » ne sont, en langage poétique que ce que pourrait être en langage philosophique le « poème ontologique de l’être », lequel, parfois a été conjugué sous les auspices de ce fameux « quadriparti » heideggérien faisant s’ajointer en une sublime harmonie « ciel et terre, divins et mortels » dont, bien évidemment on ne peut faire une approche logique, simplement l’affaire d’une intuition, le lieu d’une recherche strictement herméneutique. Mais tâchons de nous approcher de cette « Mer » mystérieuse dont le Poète semble immergé jusqu’en son fond le plus intime et citons, à cet effet, la belle phrase de Saint John-Perse adressée à son ami en poésie, en transcendance, Paul Claudel :

 « Vous seul, sans doute, pouviez saisir, dans mon poème, la portée de cette «Mer au-dessus de la Mer» qui tend toujours au loin ma ligne d'horizon. »

Comment mieux dire cette essence de la Poésiequi, de toute part, déborde le réel, le transfigure, le porte bien au-delà de nos sens étroits abreuvés de matérialité, cernés d’immédiateté ? Car le poème est de cette nature qu’il nous transporte  bien à l’extérieur de nos propres limites, vers cette « Mer au-dessus de la Mer », en direction d’un horizon inaccessible qui, toujours, recule. Les contrées de l’art sont ainsi faites qu’elles se dérobent constamment à notre regard curieux, en quête de destins ordinaires, de connaissances directement préhensibles, de sensations aussi rapides qu’éphémères. Mais le regard du Poète est différent de celui, distrait, du Voyant ordinaire.

  Le Poète est un extra-lucide au regard inquiet qui fore la peau du monde afin d’y inscrire les hiéroglyphes de la beauté. Sans cette ouverture pupillaire constamment affairée à une ultime compréhension des choses, le poème se meurt, s’effrite, devient fragment incapable de rendre compte de la plénitude toujours en puissance dans le recueil des mots. Notre vue étroite les laisse à leur occlusion originelle. Car les mots ne résonnent et ne font écho qu’à être investis d’une mydriase, cette dilatation qui ouvre tout dans un geste d’éclosion infinie. Nous les hommes, les femmes, avons à nous doter d’un tel regard afin de témoigner de notre aventure humaine. « Se hâter ! Se hâter ! », ainsi nous invite le Poète à nous immiscer sans retard dans cette désocclusion en dehors de laquelle toute chose ne vit que de l’intérieur de sa propre réalité, nous faisant l’offrande de son apparente épiphanie alors que l’essence se dissimule dans ses replis internes.

  Et, une fois de plus, il nous faut avoir recours à la dimension explicative de la métaphore, cette puissance vive logée au cœur même de l’image, laquelle, parfois, veut bien consentir à nous accueillir auprès de son  foyer sémantique. Ainsi cette photographie placée à l’incipit de l’article nous invite-t-elle à regarder mieux, à regarder plus. Longeant tous les jours de semblables maisons, nous ne les apercevons pas. Elles se logent au centre d’une nébuleuse si peu accessible, dont nous nous absentons continûment. Nous ne nous questionnons pas à leur sujet. Nous contentant d’en prélever quelques indices, sans plus : taches blanches et bleues coiffées d’une toison verte. Vue de myope circonscrite à son aire étroite, approximative. Jamais nous ne pénétrons plus avant, dans ce qui voudrait se dire comme mince événement. La clarté de la lampe, l’aire accueillante de la cheminée, la disposition des chambres aux pliures oniriques, la table où se délie le langage, où se déploient les gestes de la convivialité, le bureau investi des efflorescences de la lecture, des arabesques de l’écriture venue dire aux hommes l’aire multiple des significations, l’âtre animé de flammes blanches, son destin hestiologique de rassemblement des affinités, d’alchimie s’ouvrant sur la merveilleuse compréhension du monde. Les distraits à la vue en meurtrière objecteront sans doute que toutes ces projections intellectuelles, ces dentelles mentales ne sont que pures fantasmagories, décisions de notre imaginaire. Et, heureusement, ils auront raison, remettant notre être dans la demeure unique et essentielle de la poésie, laquelle ne se révèle qu’à la mesure du regard intérieur. Nous n’atteignons jamais les « plus hautes mers » qu’à cette exigence d’un exhaussement du réel à la pointe extrême du langage. Là est l’incandescence et nulle part ailleurs ! Sans doute faut-il l’avoir expérimentée une fois dans sa vie pour aborder à de tels rivages semés de flux et de reflux qui disent à notre âme, ce Principe d’existence absolu, la belle présence humaine agrandie aux limites de l’indicible !

 

 

 

 

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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 17:52
Lieux du manque

  Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

   Toujours, dans notre quête narcissique, demandons-nous au miroir de confirmer la totalité de notre être. Ainsi est-il attendu de lui qu’il nous dise l’amplitude de notre beauté, le degré accompli de notre intelligence, le luxe plein de notre corps. Seulement, dans notre face à face avec l’objet réfléchissant, nous excluons l’Autre, autrement dit nous révoquons l’espace de l’objectivité. Notre relation duelle se pare ainsi de la plus radicale des subjectivités et nous nous contentons de la réponse muette de l’objet qui n’est là qu’au titre d’une immédiate complétude. Assurés de notre juste esthétique, de notre accès satisfaisant à l’intellect, de la fidélité de notre anatomie, nous avançons selon la ligne de notre destin avec la certitude qu’en nous, se trouve une manière de vérité absolue : nous sommes dans notre propre entièreté, doués d’une belle autonomie, libres d’aller où bon nous semble puisque dispensés de toute dépendance à quoi et à qui que ce soit. Mais affirmer ceci ne pourrait avoir lieu qu’en présence d’enfants naïfs n’ayant pas encore atteint « l’âge de raison ». Un jugement lucide aurait bien tôt fait de démonter cette auto-complaisance liée à un ego le plus souvent fasciné par sa propre image.

    Car, s’il est bien une vérité facile à établir, c’est celle qui énonce dans la clarté que, jamais, nous ne sommes libres, que nous ressemblons à ce fragile esquif ballotté par les flots, constamment contrarié par des flux océaniques et des vents contraires, que nous ne croisons vers le large qu’à la recherche d’amers qui, le plus souvent, reculent, que nous tutoyons le profond des abysses plutôt  que la crête de la vague où brille la lumière. Ceci n’est nullement tragique. Ceci est l’une des composantes de notre essence, les fondations d’argile sur lesquelles nous avons bâti notre destinée. Ce qui, ici, vient d’être évoqué par des métaphores, peut se dire de manière bien plus elliptique, ainsi : nous sommes, irrémédiablement, des ÊTRES DU MANQUE. Ce qui est à portée de notre main, le plus souvent, nous le négligeons. Ce qui est au loin, dans la brume invisible, hors d’atteinte, c’est ceci que nous voulons et à cette fin nous bandons l’arc de notre volonté afin, qu’un jour parmi les jours de joie, nous puissions accoster au rivage de la Terre Promise.

   Mais parler de Terre Promise, c’est aussi, en un seul et même mouvement, parler d’une « terre perdue ». Car si nous sommes poinçonnés au vif de l’âme d’un sentiment constant de déréliction, c’est bien au motif de quelque chose que nous avons connu, un sentiment de félicité qui a été égaré au cours de notre trajet existentiel. Afin de comprendre ceci, il faut remonter très loin, au-delà de notre petite enfance et déboucher dans cet antre liquide, chaud, souple qui fut notre premier refuge dès après notre conception. Oui, la « conque maternelle » est ceci qui nous a accueilli avec la plus grande faveur qui soit. Or cet accueil n’était nullement déterminé par quelque cause que ce soit, il n’était ni la récompense d’un fait autrefois accompli, ni ne résultait d’une demande que nous aurions faite à des fins d’abritement (nous voulons parler de l’accueil, non de l’acte qui a présidé à la conception effective). L’espace que nous occupions était « naturel » (le culturel viendrait bien plus tard), immensément disponible. Il bougeait et nous bougions avec lui. Il frissonnait et nous frissonnions avec lui. Il était en joie et nous étions en joie avec lui.

   Comment mieux dire le lieu infiniment jouissif de l’unité, le site de la symbiose, la réalisation de la dyade dont les hommes sont en quête depuis l’aube des temps sans jamais y parvenir ? Leur plus patente erreur, de penser que cette fusion peut avoir lieu hors du refuge primitif. Jamais, dans la vie ordinaire, semée de troubles, agitée de chaos divers, prise en étau entre plaisir et déplaisir, les conditions ne peuvent être réunies afin qu’une totale plénitude soit atteinte qui ferait du Sujet un Univers à lui seul, un Monde complet pareil à la substance de la Monade. Toujours une pièce manque au grand mouvement de l’horlogerie existentielle et la comtoise fait osciller son balancier, remonter ses chaines dans un bruit de cliquetis qui est la scansion itérative de notre humaine condition.

   La complétude eût-elle été atteinte en quelque endroit de l’espace et du temps que le balancier se serait immobilisé, les poids figés, l’éternité s’annonçant alors comme le seul chiffre au gré duquel comprendre le destin des hommes. Sur Terre ? Au Ciel ? Va donc savoir, l’éternité n’a cure de ces ratiocinations de voyageurs errants qui ne savent ni où se trouve leur orient, ni où s’annonce leur occident. Tout est perte dans la vie humaine qui débute par la naissance, se clôture par la mort. Seuls les non encore nés ou les anciens vivants pourraient faire l’économie d’une telle réflexion. « Elle est métaphysique et trouble les consciences », diront les jouisseurs et les voluptueux. Et certes ils auront raison, sauf que jouissance et volupté sont des ingrédients aussi métaphysiques que l’Absolu ou l’Infini. Ils brillent tels des photophores dans la nuit des hommes, vacillent et puis s’éteignent alors même que leur souvenir s’est effacé, perdu qu’il est dans les mailles non reproductibles du temps.

    Mais cette relation duelle, privilégiée, unique en sa forme, n’inquièterait-elle les pères qui se trouveraient démunis au titre d’une faveur dont ils auraient été dépourvus ? Certes, il y de quoi désespérer mais seulement si l’on met entre parenthèses les  conditions d’essence relatives aux deux genres. Encore il nous faut recourir à une métaphore, cet inusable véhicule de la pensée imagée sans lequel nous resterions à court de démonstrations. Donc le Père, pour reprendre le slogan de Larousse, « Je sème à tout vent », a pris, à l’évidence, le statut de l’extériorité. Il a bien été celui qui a semé mais il est parti à la rencontre du monde avec une mission sociale : celle de la rencontre, de l’ouverture, celle, éminente, de promulguer la Loi, d’asseoir l’autorité, de répandre le Langage, de fixer les limites de l’aire de jeu. La Mère, quant à elle, s’est vu attribuer, en raison même de sa nature, la grâce de l’intériorité, le don d’illuminer le premier foyer où brille celui qui est une part d’elle-même. Si le Père, dans le cadre de la mondéité, parle en prose, la Mère elle s’exprime en poésie, en images, en intuition. Ces rapides points posés à la manière de quelque sémaphore, ici convient-il de comprendre que le sentiment du manque se vit essentiellement en direction de l’absence de la Mère, laquelle absence se lit comme la suppression du sol premier, la destruction de la demeure primitive en laquelle trouver ses propres fondements et donner impulsion au tremplin d’une vie future.

   Et, maintenant, en quoi la peinture de Barbara Kroll autorise-t-elle un tel commentaire ? Mais seulement eu égard à sa forme symbolique qui fait signe vers ce « partage du monde » dont Père et Mère sont les deux évidents protagonistes. La Mère est simplement suggérée par le motif de jambes croisées émergeant du fourreau d’une courte jupe. Le Père, lui, sa présence est allusive, elliptique, que nous invite à penser cette fenêtre ouverte sur le monde que figurent ces rapides traits de pastel bleu. Et l’Enfant, où est-il ? Absent de la scène ? Nullement, l’Enfant est à la croisée des chemins. Certes il est invisible. Mais à quoi donc servirait le symbole s’il ne rendait compte de cet invisible auquel renvoient les notations du visible : ce Père extérieur, cette Mère ici présente en mode fragmentaire, donc en mode d’incomplétude.

   L’Enfant donc résulte de la tension dialectique qui se crée entre Père-Loi, Mère-Accueil et c’est peut-être même sa présence qui est intuitivement perçue, ce naturel trait d’union entre les deux genres. On s’accordera volontiers à reconnaître que le motif essentiel du manque trouve ici au moins trois sources fondatrices du concept : la forme parcellaire d’un Père évanescent dont rend compte un cadre noir dans lequel s’enchâsse l’esquisse d’une vitre, l’ébauche d’une Mère dont ou peut même douter qu’elle possède un corps complet, enfin le néant de l’Enfant qui, peut-être, se confond avec la note blanche, neutre, abstraite d’un mur chaulé à grands coups de brosse.   

   Objection classique pour ne nullement dire inévitable : « l’Artiste, au moins, a-t-elle eu l’intention, ici, de poser le problème du manque ? » Bien évidemment nous n’en savons rien et il est fort possible que la Créatrice de la toile n’en ait rien su, posant sur le fond de lin quelques possibilités d’existence, quelques « accidents » dont la vie courante est prodigue.  Une telle peinture apparaît tellement sous les traits de l’énigme que la place est vacante, amplement ouverte à toutes les interprétations possibles. Ici se pose le problème de la réception d’une œuvre dont nul ne pourrait fixer les paradigmes exacts. Ici est le domaine de l’aléatoire, ici est le champ des significations multiples. Certes, dans toute visée d’image se glissent toujours deux perspectives selon lesquelles prédominent les éléments de dénotation, tel fragment du réel que viennent aussitôt contrecarrer des connotations de tous ordres, culturelles, spirituelles, des ambiances intimes, des climatiques diverses, des états d’âme réalistes ou bien romantiques, ou bien tragiques, les expériences sont si diverses qui traversent les consciences.

    Les chemins du manque, eux aussi, sont polyphoniques. La plupart du temps ils s’exercent sur les formes canoniques du temps et de l’espace, un temps qui fut que nous ne retrouverons plus, un espace privilégié qui s’est effacé au carrefour des jours. Autre sentier lui aussi fort prégnant, celui des sentiments, de l’amour, cet éternel présent qui, curieusement, ne pointe le plus souvent que les absences, les clairières vides, les îles solitaires, les rendez-vous manqués, précisément, les failles, les abîmes. Et si, par extraordinaire, le manque venait à disparaître, ne serions-nous pas dans la paradoxale situation du « manque du manque » ou du « manque au second degré » ? Peut-être est-ce là l’empreinte caractéristique de tout homme de se vivre tel l’orphelin, l’exilé, le nomade que nulle halte ne satisfait ? N’y aurait-il pas de cela dans notre constante frénésie, dans notre course autour du monde et des choses ?

 

 

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 10:04
Essence de la Volupté

Barbara Kroll

 

***

 

   ‘VOLUPTÉ’, le mot, en lui-même, est Voluptueux. Certes on parle de l’indétermination du signe linguistique, de son arbitraire, de sa gratuité en quelque manière. Mais certains mots sont gonflés d’une sève particulière, ils débordent leurs propres limites et viennent à nous avec l’évidence des choses sûres d’elles, avec leur pleine signification dont on ne peut rien retrancher, à laquelle on ne peut rien ajouter. Il y a là un rapport d’homologie avec la beauté. La beauté vraie n’a rien à nous dire, rien à nous prouver, se poser seulement devant nous et diffuser ses mille faveurs avec naturel, confiance. Qu’aurait donc à faire une belle personne ? sinon à vivre dans l’enceinte de son être sans y prêter particulièrement attention, une simple venue au monde identique au sourire de l’enfant, à la douceur du nuage, au souple écoulement de l’eau dans son sillon de terre. Mais revenons à la supposée volupté du mot lui-même. Articulons ses syllabes afin que leur valeur phonétique se transfère au sein même de notre sensibilité, de notre ressenti immédiat :

 

[v O] [l y p] [t e]

 

   [v O] par son resserrement labial dit la retenue avant la parole, l’anticipation d’une prochaine efflorescence, le précieux encore enclos dans l’arc buccal, ce lieu de toutes les saveurs.

   [l y p], ce que [v O] retenait en arrière de soi, [l y p] nous l’offre dans le motif généreux d’une ample projection labiale. Qui n’y reconnaîtrait l’élan du baiser pêcherait par une grave omission des valeurs symboliques primordiales du geste corporel. Ici est pure donation de cela même qui doit venir à nous sous la forme de l’obole, de l’irrésistible offrande, de la plénitude en son immédiat déploiement. Ce qui se retenait, cette pudeur avant-courrière de plaisirs plus ouverts, surgit du massif interne de la chair pour se révéler dans la lumière donatrice de joie.

   [t e] semble reprendre en soi ce qui s’était donné - ce bonheur, cette spontanéité -, mais dans le souci de paraître encore, de ne nullement s’effacer de la scène mondaine. Le large étirement labial est une invite de la sensation à demeurer visible, douée encore d’une belle effectivité. Un genre de crépuscule qui tient la nuit à distance, dissout les ombres à même l’énergie interne dont il est habité. Un reste de soleil y gît qui, toujours, peut ressurgir.

   Mais la morphologie de ce beau mot - car ce mot est une figure quasi-esthétique -, s’ouvre encore vers d’autres horizons d’attente dont, nous lecteurs, sommes investis, dont chacun ressent les harmoniques à sa façon qui est toujours singulière. La définition donnée par le Dictionnaire (CNRTL) nous invitera à d’autres perceptions :

   ‘Impression extrêmement agréable, donnée aux sens par des objets concrets, des biens matériels, des phénomènes physiques, et que l'on se plaît à goûter dans toute sa plénitude.’

   On notera le vocabulaire particulièrement laudatif employé : ‘extrêmement agréable’, ‘se plaît à goûter’. L’agréable plaît aux sens, le fait de goûter fait signe vers la sensorialité. Tout est donc ici focalisé sur le phénomène de la pure sensation. Ce que l’on pourrait critiquer de la définition précédente, c’est qu’elle ouvre le monde matériel, physique, mais fait omission de la dimension humaine. Car si l’objet peut être source des plaisirs, s’il peut illuminer notre regard, combien la forme humaine lui est supérieure qui contient aussi bien en soi la dimension du tragique que celle de la volupté la plus étourdissante qui soit.

   Nous poursuivrons notre voyage en volupté au gré d’une citation de Gide extraite de ‘Voyage au Congo’ :

   « Que l'air est pur ! Que la lumière est belle ! Quelle tiédeur exquise enveloppe tout l'être et le pénètre de volupté ! Que l'on respire bien ! Qu'il fait bon vivre. »

   Ici, un saut est accompli par rapport à la définition qui se cantonnait dans une certaine neutralité, dans une certaine distance par rapport à la perspective ‘charnelle’ de toute volupté. Gide franchit le pas qui sépare l’objet de l’esquisse humaine. Bien évidemment ‘l’être’ ne saurait garder ici sa valeur générale, abstraite. C’est bien l’être de Gide aperçu dans sa dimension psycho-somato-intellective qui est en jeu. C’est au carrefour de ces postes avancés de la sensation que se situe l’événement voluptueux. C’est tout ceci qu’il mobilise sans doute avec une prédilection pour le corps, une affinité avec la chair, c’est du moins la thèse que nous voulons soutenir dans cet article. Parvenus à ce point de la réflexion, il nous faut amplifier, exalter cette notion de volupté, l’arracher à l’immanence foncière qui l’attache au sol, à la terre, la porter vers une transcendance qui l’accomplira, manifestera son essence, imprimera dans une chair céleste sa nature la plus exacte. Alors nous ne pourrons faire l’économie de ce court extrait de ‘La Cité de Dieu’ de Saint Augustin :

   « Cette passion est si forte qu’elle ne s’empare pas seulement du corps tout entier, au-dehors et au-dedans, mais qu’elle émeut tout l’homme en unissant et mêlant ensemble l’ardeur de l’âme et l’appétit charnel, de sorte qu’au moment où cette volupté, la plus grande de toutes entre celles du corps, arrive à son comble, l’âme enivrée en perd la raison et s’endort dans l’oubli d’elle-même. » (C’est moi qui souligne).

   Bien évidemment les propos de Saint Augustin s’adressent à Dieu, ils sont le reflet d’une foi ‘chevillée au corps’, d’une piété qui colore chaque instant de la présence divine. Cependant, ce qu’il dit de la volupté nous paraît parfaitement coïncider avec cette manière de commotion qui s’empare de l’âme de tout un chacun lorsque, bouleversée par la vue d’une autre âme, homme ou bien femme, l’émotion est à son comble qui sature en un seul et même empan l’entièreté de la conscience donatrice de sens. Ce que Saint Augustin dit de son Dieu, dans le renversement qui le traverse et l’arrache à son être, l’Amant pourrait le dire de l’Amante dans des termes identiques, dans une émission mot à mot de la phrase du théologien. La passion y figurerait, le corps y serait comme transfiguré, mêlant dedans et dehors ; il n’y aurait plus de distinction entre principe pneumatique et charnel, l’un versant en l’autre, l’autre devenant effusion de l’un. Lorsque Gide dit : « Quelle tiédeur exquise enveloppe tout l'être et le pénètre de volupté ! », il faudrait être bien naïf pour ne pas percevoir dans cet énoncé l’image même de l’acte sexuel porté à son acmé. Car la volupté, si elle s’adresse au clavier général de l’humain, se trouve essentiellement quintessenciée dans l’orbe de la chair érotisée, là où la brûlure d’amour se situe à son plus haut point.

 

   Déclinaisons de la volupté selon l’ordre des choses habituelles

 

   Si la volupté avait une couleur, c’est l’ORANGE que nous lui attribuerions, sans hésitation aucune. L’orange est un intermédiaire entre un rose qui ne serait qu’une jouissance en demi-teinte et le rouge ardent, éclat trop vif de la passion qui, souvent, se retourne en son contraire, la haine. Dans l’Antiquité le voile de noces arborait cette belle teinte, or y aurait-il plus belle image d’une volupté promise que celle contenue dans cette union ‘sacrée’ ? L’orange a la réputation de stimuler les émotions, d’ouvrir les sens à une puissance accrue. Les plaisirs épicuriens de la table sont liés à sa présence. Sur le plan religieux, elle symbolise la révélation de l’Amour Universel. Songeons au safran qui indique la divinité, aux robes des moines bouddhistes qui rayonnent d’une belle énergie intérieure, certes contenue, mais d’autant plus effective.

   Si la volupté avait une odeur, ce serait celle, onctueuse mais non moins capiteuse d’un miel ambré qui nous ferait penser à ces sublimes résines abritant en leur matière la cuirasse brillante de quelque lucane ou orycte

   Si la volupté était une friandise elle serait macaron doucement dodu, recueillant en soi toute la gamme des saveurs souples, une belle suavité, une écume envahissant le palais, le portant à son fleurissement. Lire la définition de cette mince friandise est déjà plaisir avant-coureur de la volupté qu’il suppose : ‘Petit gâteau rond, moelleux, parfumé, à la surface légèrement craquelée, composé de pâte d'amande et de blanc d'oeuf.’

  

Essence de la Volupté

Si la volupté était une fleur, elle serait orchidée et plus précisément orchidée ‘Dracula’ cet emblème fastueux de ce qui se donne sans nulle retenue. Les pétales ont la teinte nocturne qui sied aux rencontres, quelques filaments d’argent en sillonnent la belle surface. Le labelle, centre géométrique de sa présence simule l’étrave d’un sexe masculin trouvant son recueil dans une vulve étoilée, rayonnante. Etonnant mimétisme végétal des amours humaines ! Ici, en quelques détails anatomiques, l’orchidée dit le tout de ce qui détermine la vie, l’oriente vers sa pluralité, assure la descendance, transit les Amants dans leur quête de l’Autre qui, avant tout, est quête de soi.

   L’orchidée, cette orchidée, possède un étrange pouvoir de fascination. Comme si elle était le lieu de la ‘Scène primitive’, l’accouplement royal disant l’exception de son être. Bien évidemment, chacun aura compris le rapport existant entre volupté et érotisme. L’érotisme est l’énergie primordiale qui traverse tout existant, la volupté en est le point d’orgue, cette extase psycho-corporelle qui emporte au loin le Sujet, le transcendant hors des communes mesures, ouvrant sa conscience aux limites d’une possible quintessence dont il pourrait bien ne jamais revenir. C’est pour cette raison d’une connaissance hors l’inconnaissance que l’Amant, l’Amante ressentent, en leur esprit, ce vide immense qui creuse leur corps, taraude leur âme. Comme si un fabuleux territoire avait été aperçu, vécu l’espace d’un éclair, puis aurait été soudain abandonné à son immarcescible mystère. Le gouffre d’une perte succédant à l’ivresse d’une entière possession de Soi, de l’Autre, du Monde. C’est toujours ce triptyque existentiel qui est mis en demeure de signifier au seul motif que nous sommes toujours reliés à une multiple altérité. « Omne animal triste post coïtum », nous dit le proverbe. Oui tristesse de l’animal post-coïtum, tristesse de l’homme dans sa part la plus animale, sans doute limbique-reptilienne à vrai dire, même si la greffe du néocortex a installé chez lui l’étoilement du concept.

   Mais tout ce qui affleure ici de significations plurielles est magnifiquement synthétisé par Maupassant dans ses ‘Contes et nouvelles’ :

   « J'entre le plus souvent chez les orchidées (...). Elles viennent, ces filles étranges, de pays marécageux, brûlants et malsains. Elles sont attirantes comme des sirènes, mortelles comme des poisons, admirablement bizarres, énervantes, effrayantes. En voici qui semblent des papillons (...) êtres prodigieux, invraisemblables, fées, filles de la terre sacrée, de l'air impalpable et de la chaude lumière (...). Les inimaginables dessins de leurs petits corps jettent l'âme grisée dans le paradis des images et des voluptés idéales. »  (C’est moi qui souligne).

   Nul commentaire aux observations de l’auteur de ‘Boule de suif’. Tout est dit de l’énigme de la fleur qui, à son tour, nous parle de la volupté, cet éblouissement des sens dont nul ne témoigne qu’avec des mots, alors qu’il faudrait laisser s’ouvrir la chair, l’écouter parler. La volupté, comme il a déjà été dit, est langage charnel, c’est seulement a posteriori que l’esprit, le langage, viennent témoigner de l’événement.

   Si la volupté était un toucher, elle serait celui d’une argile souple, immensément ductile, malléable sous la main du potier qui en façonne amoureusement la belle matière, un peu comme s’il voulait rendre hommage à l’Amante symbolique qui se coule dans les formes plurielles d’un élément originel par nature.

   Si la volupté était un paysage, elle serait cette mer de dunes à l’infini que caresse le soleil du crépuscule, un moutonnement avec ses vagues doucement mobiles, lissées d’un air reposé se disposant à la belle fête nocturne.

   Si la volupté était un fruit, elle serait pêche, telles celles contenues dans le tableau de Cézanne : ‘Nature morte avec pêches et poires’. La seule vision de ce fruit est déjà pures délices, on sent le velouté de la peau pareil à une soie, on goûte la chair à l’inimitable goût, le suc est éblouissement.

   Si la volupté était une peinture, elle serait le ‘Nu couché’ de 1917 de Modigliani. Son extase corporelle, son abandon total, son heureuse confiance en l’existence, le modelé plein de l’anatomie, tout ceci en fait le lieu d’une volupté sans pareille. Ces riches pigments devenus forme, devenus femme sont la figure la plus exacte dont l’autre face serait le célèbre tableau de Matisse : ‘Luxe, calme et volupté’.

 

   La toile de Barbara Kroll dans l’espace de la volupté

Essence de la Volupté

   Barbara Kroll nous livre ici une somptueuse image de la volupté. Attribuons-lui le prénom de ‘Joy’ dont l’arrière-plan sensuel transparaît avec évidence, doublé d’une disposition à une immédiate félicité. Le contexte de l’image, dans son abstraction,  nous laisse tout le loisir d’interprêter à notre guise le lieu dont elle occupe l’avant-scène. Elle fait fond sur un ciel bleu intense, sur une plage de couleur ‘sable’ qui pourrait aussi bien suggérer une plage réelle. L’attitude de Joy est alanguie, seulement guidée par un doux abandon au ‘monde comme il va’. Le bras droit, relevé, enchâsse doucement le beau motif de la tête. Le casque de cheveux platine est pareil à une rumeur solaire. Le visage, inscrit dans un ovale régulier, est teinté d’harmonie, habité d’un doux repos. Les yeux sont clos comme consacrés à un rêve éveillé dont on suppute qu’il se vêt d’un onirisme heureux. Les lèvres purpurines signent un érotisme discret entièrement contenu dans une sensualité à fleur de peau. Ce dont témoigne la teinte de chair saturée : un plaisir de l’âme qui ressort à même la surface des choses. La vêture est éminemment suggestive, parsemée de connotations galantes. Les gros flocons qui en parsèment la soie sont comme des rappels d’une chair qui s’impatiente de connaître la lumière, de se donner au plein jour.

   Mais que représente donc Joy si ce n’est la profusion carnée de la volupté dont les harmoniques parsèment sa belle silhouette ? A simplement l’observer, une autre image se surimprime à cette étonnante présence, celle des ‘Belles Endormies’ dont nous parle le roman de Yasunari Kawabata. Il nous suffira de citer un extrait de la 4° de couverture du livre pour y déceler cette luxueuse volupté qui, bien plus qu’une touche licencieuse, constitue une esthétique, sans doute d’ailleurs, de style oriental :

   « Dans une mystérieuse demeure, ils (les vieillards) viennent passer une nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’effet de puissants narcotiques. Pour Eguchi, ces nuits passées dans la chambre des voluptés (C’est moi qui souligne) lui permettront de se ressouvenir des femmes de sa jeunesse, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l’enfance et au pardon de ses fautes. »

   Ici, bien évidemment, la volupté est à mettre en perspective avec l’innocence adolescente de Jeunes Filles ‘librement consentantes’, mais la morale est sauve qui les laisse endormies, seulement sous le regard de ces vieillards, ces existences sur le point de décliner, visitées d’une longue mélancolie, livrées à la saveur aigre-douce des réminiscences, il ne leur reste plus que la ressource d’une méditation sans fin qui les conduira au seuil de leur propre finitude. Car si la volupté est porte ouverte sur une manière d’infini, elle est tout autant le signe avant-coureur sublime de la finitude en sa plus exacte venue à nous.

   Joy est voluptueuse en soi. Elle porte en elle tous les signes de cette félicité intérieure : à la couleur orange elle emprunte sa belle empreinte solaire, au miel sa texture souple, au macaron sa consistance tout en douceur, à l’orchidée sa ‘multiple splendeur’, à l’argile sa plasticité, à la pêche son goût de fruit paradisiaque, au ‘Nu couché’ de Modigliani son indolente posture. Joy, nous l’aimons parce qu’elle nous dit la contingence transcendante de notre être, nous sommes des êtres de volupté qu’un retrait reconduit toujours au seuil du tragique. Cette ambivalence délimite les contours de notre essence. C’est parce que nous mourons un peu plus chaque jour que nous aimons à en perdre la raison. Toujours l’hiver succède à l’été. Toujours l’été revit sur les cendres de l’hiver.

 

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 08:44
Guette l’invisible.

 

                                                     Edward Hopper.

                                             South-Carolina-Morning1.

                                             Source : Genus Bononiae.

 

Une image surgit.

 

   Cette figure féminine, nous pouvons nous en emparer de multiples manières dont toutes, à l’évidence, seront fausses, tout au plus d’inexactes supputations. Combien il est délicat de s’aventurer à affubler de hasardeux prédicats celui, celle dont on ne connaît ni l’identité, ni le mode d’exister, ni le parcours mondain. Une image surgit au détour d’une rue, dans la vitrine d’une boutique, sur le mur d’un musée et nous voici déjà loin de nous dans la contrée plurielle des songes que n’éclaire que notre subjectivité. Mais de quel jour ? Pléthorique, avaricieux, tronqué, étroit, pareil à la lame zénithale d’une blancheur solaire, une éblouissante vérité dont nos yeux terrestres ne pourraient supporter l’éclat ? Nous ne sommes jamais assurés de rien pour la simple raison que notre propre présence dans la confluence des jours est simplement hasardeuse, contingente, jamais parvenue à son terme. Nous regardons ce qui vient à nous, nous évaluons, nous portons un jugement, nous délibérons au sujet de telle ou de telle chose, nous nous emportons sur la valeur relative d’une vêture, d’une couleur, d’une mode mais nous n’avons nul étalon pour nous en emparer correctement puisque notre position instable nous prive de ce repère par lequel nous pourrions avoir du monde une perspective attestée en son fondement.

 

   Cette apparition soudaine…

 

   Alors cette Apparition soudaine dans l’encadrement blanc d’une porte, comment en faire en quelque sorte notre « chose » autrement qu’en la visant dans le genre d’une fantaisie, sinon d’une errance de la vision ? Tout est si fluide, si mouvant, tellement en fuite dès que nous refermons nos doigts tremblants sur le dessin d’une présence. Et ici, dans ce tableau soumis au régime du dépouillement, de la fragilité de la monstration, de son caractère étique, parcimonieux - une femme, le bas d’un immeuble, un large trottoir, un champ où ondulent des épis de seigle, une nappe de ciel bleu clair -, nous sommes ramenés à n’entretenir que de pures conjectures, d’hypothétiques projections qui, tantôt pêcheront par excès, tantôt par défaut. Le Peintre nous place en position de Voyeurs démunis, livrés à leurs propres fantasmes, à leurs visées singulièrement existentielles, à leurs préceptes moraux, à leurs incantations, leurs hallucinations de tous ordres et, pour tout dire, aux désirs qui nous traversent à bas bruit, flux inaperçus de notre conscience que nous aurions tôt fait de vouer aux gémonies si, par extraordinaire, nous en étions un jour informés. Sous l’onde claire et paisible se dissimule toujours un marigot qui n’attend que d’être troublé, nous que l’inquiétude détermine en chacun de nos actes puisque rien n’est jamais assuré d’être selon son essence. A commencer par nous qui sommes ou croyons être. Ne serions-nous pas, seulement, une image visant une autre image, autrement dit l’étape d’une fiction dont l’épilogue tremble encore dans les lointains ?

 

   Cette toile nous regarde.

 

   Alors que dire de ce tableau qui ne soit pure fable, flottement imaginaire, vision hallucinée d’un monde étrange ? Et, pourtant, nous ne pouvons demeurer mutiques. Et pourtant nos n’avons d’autre choix que de proférer des mots et encore des mots, seuls gages de notre liberté. L’image parle d’elle-même et nous lui adressons, en retour, sans doute une supplique muette, mais une supplique tout de même. Ce que nous lui demandons : ne pas nous abandonner sur le chemin du silence qui ne serait que la turbulence d’une peur, la manifestation d’un effroi. Cette toile nous regarde et nous met en demeure de la comprendre. Faute d’en élaborer le processus nous serions de surcroît, simples anecdotes girant autour de l’œuvre sans pouvoir en viser correctement le langage. Alors nous disons ceci et cela, sans a priori aucun, en toute innocence, tel l’enfant devant son livres aux merveilleuses illustrations qui dérive au gré des pages avec sa touche puérile et son impétueuse franchise.

 

   En décider l’émergence.

 

   Nous disons ceci qui sera vraisemblable, inventé, déduit d’une forme, suggéré par une teinte, communiqué par une attitude. Plus la rhétorique de l’image est simple (et ici l’on touche au minimal), plus riche est sa sémantique, plus polysémique est son dire, plus polyphonique la voix qui en tressera le chant. Car, ce que l’artiste a volontairement omis de placer dans la scène, ce sera à nous, les Voyeurs d’en décider l’émergence, d’en deviner les subtils harmoniques, peut-être d’en proposer une pure délibération sans doute irréelle, mais le réel ne tient jamais en lui la totalité des significations. Une partie seulement. La plus visible, la plus immédiate. Sous l’iceberg, flottent toujours quantité de transparences inaperçues qui donnent à la glace les angles vifs de son paraître, la palette de ses nuances, la gamme selon laquelle elle se livre à nous avec son incroyable mobilité. C’est ainsi, nous sommes toujours réduits à inventer ce qui vient à notre rencontre, à lui donner asile à partir de la première impression, du souvenir qui hante notre mémoire, de l’utopie que nous voudrions voir naître à l’intersection du monde et de nos rêves les plus secrets.

 

   Nous disons…

 

   Nous disons la grande beauté. Cette femme campée dans sa belle robe, libre de ses mouvements, fière, assurée d’elle-même, au corps si troublant, si apparent sous la vague rouge, nous l’imaginons sous les traits d’une élégante qui se laisse admirer à loisir pour ce qu’elle est, une esthétique en acte qui ne vit que de sa propre apparence, telle une cariatide ancienne qui soutiendrait le portique de quelque temple fascinant dédié à un culte sacré. La voir suffit à notre ravissement et nulle effraction dans son existence ne paraît nécessaire à sa connaissance approfondie. Son allure racée suffit à épuiser son être.

 

   Nous disons l’immense solitude. Elle, l’Etrangère est postée à l’angle de la maison vide. Les fenêtres sont obturées par des persiennes aveugles qui ne veulent rien savoir du monde. Une lame de clarté traverse l’entrée à la manière d’un jour inquisiteur. La lumière n’ira pas plus loin. Elle s’arrêtera sur cette étrange héraldique de pourpre, sur ce blason de feu qui interdit à quiconque de pénétrer dans l’orbe d’un secret. Car il faut bien qu’il y ait mystère pour être campée dans cette haute posture, bras croisés sur l’ombilic, capeline dissimulant en partie le visage, ici, au milieu des seigles qui font comme un océan jaune aux vagues protectrices. Nul n’oserait enfreindre l’interdit. Il est toujours très intimidant de se heurter au mur d’une flamme !

 

   Nous disons l’affrontement d’Eros et de Thanatos. Qui attend-elle cette fière figure du désir qu’érotise son attitude entièrement dédiée à la volupté prochaine ? Où son amant qui l’approchera au seul luxe des couleurs, ce rouge pareil à la muleta brillant dans l’ombre de l’arène, au sang répandu par le taureau aux naseaux fumants, à la robe noire tachée de sacrifice ? Où trouvera-t-elle encore l’énergie de défendre sa vertu, elle dont l’ardeur est visible qui ne saurait différer le moment du pugilat amoureux ? Elle est déjà à l’acmé de son plaisir dans la visée anticipatrice de l’événement qui va surgir. Offerte ou bien immolée dans un geste qui la dépasse et se lit comme son destin ? Cet hymen fougueusement négocié par la fureur taurine, est-il seulement le fait de sa propre volonté ou bien, en est-il ainsi de tous temps du rapport des humains, un Minotaure s’emparant de sa Conquête dans une fougue irrépressible qui se donne à voir comme la Mort elle-même ? Mais l’idée même de la mort est source de métamorphose, une vie naissant d’elle à même le cycle des âges. A l’outrage du corps soudain rendu fertile succèdera le cri de la naissance. Mémoire du cri d’amour, stigmate de la charge écumante qui a sonné le rythme de la « re-naissance ». Est-ce cela qu’elle attend, une joie succédant à une tragédie, Est-ce cela ?

 

   Nous disons le ravissement de la littérature. Cette Inconnue est-elle un écho de Lol V. Stein dans le roman de Marguerite Duras ? Ce champ de seigle est-il la réplique de celui dans lequel Lol se réfugie pour pouvoir assister à la rencontre des deux amants dans une chambre de l’Hôtel des Bois ? Cette façade grise, anonyme est-elle celle qui abrite l’amour de Tatiana, son amie d’enfance et de Jacques Hold, le narrateur de l’histoire ? Mais écoutons Jacques :

   « L’idée de ce qu’elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c’est la première fois, qu’elle est là sans l’idée d’y être, que si on la questionnait elle dirait qu’elle s’y repose. De la fatigue d’être arrivée là. De celle qui va suivre. D’avoir à en repartir ».

   Image d’un voyeurisme si passif, si éloigné du réel que l’idée même du fantasme n’y figure qu’à titre adventice. Le véritable fantasme de Lol, tout comme celui de son Auteur, c’est l’écriture, la passion qu’elle entraîne, la mort qu’elle suppose. Chaque mot écrit est un peu de terre jetée sur soi, sur son passé, sur ses illusions à venir. Ecrire est toujours une douleur, l’épreuve d’une souffrance. Cette Lol drapée dans son dais rouge est-elle le flamboiement d’un texte avant que la nuit ne vienne et éteigne tout dans son silence ?

   Nous disons le temps. Son passage si fluide, inapparent alors qu’Heure immobile se tient dans le cadre du jour, que l’inquiétude oscille à la manière d’une horloge folle, qu’il n’y a peut-être ni beauté, ni solitude, ni rencontre d’Eros/Thanatos, ni ravissement surgi du réel ou bien de la littérature, mais seulement le flottement d’une pensée éprise de vertige. Il fait si étrange dans le remuement des secondes. Si étrange ! Peut-être ne guettons-nous que l’invisible ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:44
Bien plus haut que soi.

« Extase ».

Œuvre : André Maynet.

 

   L’air est gris, bas, comme tissé d’une indicible chaleur. Sur le sol de sable convulsé (des traces de pas s’impriment, pieds humains mêlés à des piétinements d’animaux), il y a une manière de clameur souterraine, une douleur fissurant le sol d’où rien ne s’élève qu’une parole confuse, une sombre mélopée. Est-ce la rumeur des esclaves dans les champs de canne à sucre ? Ou bien des chants venus de la terre, là où le bouillonnement de lave fait son feu continu ? Ou bien encore le songe d’un enfant voyageant, à fond de cale, dans le ventre du brick cinglant sous la plume du Capitaine Mayne Raid ? C’est une telle confusion que de tâcher de lire l’illisible, que de s’essayer à deviner ce qui paraît dénué de sens parmi les galimatias de la langue terrestre et les plis infinis du doute. Rien ne s’élève qui dirait le dégagement de soi de la meute des apparences, rien ne dissipe le mirage qui fait ses éblouissements dans le puits profond des pupilles. Alors on cligne des yeux, on met sa main en visière au-dessus des arcades des sourcils, on plisse les paupières et la vue s’étrécit et le regard n’est plus que cette fente sur l’œil du saurien, à peine une meurtrière feuilletant quelques images indécises du monde. Terrible, tout de même, de ne pouvoir saisir du paysage que quelques strates d’ennui qui, d’elles, ne disent rien que la fermeture et le proche néant. Le sable est semé d’empreintes pareilles aux écailles de silex, aux nucléus, aux échardes de pierre qui sèment les plateaux en bordure de la Mer d’Arabie. Un éparpillement qui ne dit le passé qu’à l’aune du délitement, du vestige, du fragment, mais ne dit rien du présent et, à plus forte raison, de l’avenir. Seule connaissance possible, ce genre de puzzle dont rien d’autre n’est à tirer que le constat de son absence. On est là, comme des archéologues impuissants, les mains en battoir et les yeux rivés sur un sol refermé sur sa propre indigence à être. Et l’on ne voit même plus, dans le brouillard de l’imaginaire, les animaux assoiffés près du puits à balancier, la poulie de bois usé, la ligne d’horizon que mange un ciel privé de lumière.

Voilà, on est sorti de l’enchevêtrement, on s’est hissé depuis l’incompréhensible jusqu’à une aire dont on sait déjà qu’elle tiendra un langage plus clair, ouvrira la possibilité d’une vision, inscrira un dialogue habillé de quelque clarté. Ici s’arrête le sable dans sa fureur de tout dissimuler à la saisie de la conscience. Une route de bitume file tout là-haut en direction du ciel. Elle nous dit la présence des hommes, leur volonté de figurer dans l’ouvert, de tracer dans l’inconnu les espaces heureux de la clairière. Les lames des palmiers flottent haut dans l’air chargé d’embruns, la mer est si proche dont on entend la belle symphonie. Ici et là des enclos où vivent les nomades avec leurs bêtes, leurs outils, les dromadaires aux larges pattes grâce auxquels ils sont les seigneurs du désert, puis les hommes fiers qu’entoure l’ample daara blanche pareille à un cercle d’écume. C’est à peine si l’on voit leur allure, leur progression tellement elle est confondue avec la dune, la brume solaire, les filaments des étoiles lorsque la nuit fait sa tache d’encre du nadir au zénith. Tout est si léger, si aérien et l’on croirait un souffle imperceptible de l’alizé ou bien la respiration de l’harmattan si près de basculer dans le sommeil.

On est arrivé au sommet de quelque chose, on ne sait pas très bien quoi mais, soudain, on se perçoit si éthéré et c’est comme si on vivait avec la simplicité de la jarre, pareil au col harmonieux d’une amphore, à la douceur d’un marbre antique dans la lumière d’un musée. Tout se déplie infiniment et l’on sent, à l’intérieur de soi, un immense flottement, on entend le chant d’une source originelle, on se perçoit comme sur le bord d’une margelle avec, au-dessus de sa fontanelle le glacis d’un azur. Mais qui est donc cette femme-oiseau à la vêture blanche immensément étendue, aux ailes telles un cristal, au bouquet de fleurs qui tisse l’air de ses notes parfumées, quel est ce tintement d’un songe qui parcourt à la vitesse de la lumière les contrées célestes ?

En bas, tout en bas de l’irréelle scène se tient Béatitude, Contemplative qu’à notre tour nous découvrons dans un genre de stupeur. D’elle nous pensions la consistance de rêve, la texture d’une gaze onirique, la fragilité d’une dentelle, jamais la possible réalité, le surgissement parmi le peuple des Egarés et des Incrédules. Pourtant Divine est bien là dans sa posture si naïve, si naturelle, si extatique que nous la croirions venue d’un outre-monde, d’une planète si éloignée que nos yeux humains ne pourraient même pas en envisager quelque esquisse approchante. De quoi est-elle saisie qui la porte au-dehors d’elle dans cette manière de figuration mystique, lieu ordinaire de la sainte, de la possédée ou bien de qui connaît la folie en son intime ? Les frontières sont si floues qui, du génie, basculent dans la chimère, dans la phantasia où souffle le vent délétère du néant. Et pourtant nous la sentons si proche de nous dans son éloignement. Insoutenable tension dont nous nourrissons notre espérance de la voir toujours, de ne la toucher jamais, de la deviner éternellement.

   L’ovale du visage est si beau qui nous dit la pureté, la noblesse du sentiment, la muette supplique en direction des étoiles, ces métaphores d’une connaissance à toujours faire sienne, réalité lointaine, impalpable, comme le vol du désir dans l’âme de l’amante. L’abri des cheveux, cette inapparente résille, ce voile discret effleurant à peine le masque blanc du mime ne fait son buisson de cendre qu’à mieux nous indiquer la nécessité du rêve, sa disponibilité, la demande de sa constante efflorescence par laquelle, sans doute, nous nous approchons de nous avec la plus juste visée qui soit. La bouche, ce feu atténué qui nous parle la belle langue de la passion. Les lèvres, cet arc entr’ouvert qui met en relation l’intérieur et l’extérieur, cette porte médiatrice du langage, il nous semble l’entendre adresser au ciel une incantation dont jamais nous ne percerons le secret, dont seulement nous devinerons la subtile harmonie, ce poème tendu dans l’aire souple du silence. La colline des épaules, cette falaise telle une Albion suspendue au-dessus du vide, nous en éprouvons la subtile courbe, nous y demeurons par la pensée, pareils au fier goéland glissant ses plumes blanches dans la démesure du ciel.     Plus bas, l’éminence d’une gorge si discrète, on en devine les aréoles qu’on croirait être de faibles signaux perdus dans la trame d’une brume. Insaisissable. Jamais nulle extase ne saurait s’enfermer dans quelque nasse que ce soit. Son essence est faite d’une admiration sans limite, mais aussi se devinent en elle, dans l’architecture de son être, aussi bien la peur, la stupeur, la transe, toutes dispositions grâce auxquelles échapper ou bien tenter de s’affranchir d’une réalité aux angles vifs, aux violentes morsures, aux attaques sournoises. Entourant le cou, ceinturant l’éminence du torse, un lacet de cuir est là pour seulement nous rappeler la lourdeur des contingences, la nature de geôle dont l’existence est la troublante allégorie alors que, levant les yeux au ciel, nous implorons la délivrance. Qu’y a-t-il qui s’inscrit sur le ventre des nuages comme signes de notre liberté dont l’extase serait l’incontournable véhicule : la foi ; le visage absent de Dieu ; l’art en ses multiples œuvres ; l’épiphanie de l’amour, ce mirage dont l’absence est une brûlure ; la persistance des Idées immuables et éternelles que notre âme contemplerait comme son propre reflet ? Il est si exténuant de penser dans l’opacité de l’heure et nos mains sont ouvertes sur le Rien, seule fin que la félicité nous promette en guise d’accès à un savoir immédiat. Celui-ci est-il envisageable en quelque manière ? Ne sommes-nous pas, en notre fond, que des quêteurs d’Absolu ? Mais qui apaisera donc nos tourments ? Il est di difficile de voir parmi les mirages du désert et les tempêtes de sable. Si difficile !

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