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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 09:37
En l’absence de parole

« Rien dire »

Dessin : André Maynet

 

***

 

    « Rien dire », proférer cette courte énonciation et, d’emblée, l’on sent que quelque chose ne tient pas, que quelque chose s’ouvre de l’ordre de la fissure, de l’entaille, de la fente qui, peut-être, jamais ne pourront se refermer. Peut-être même est-ce la fureur de l’abîme, son illisible vortex qui viendront jusqu’à nous et nous menaceront de nous reprendre en eux, puisque sortis un jour de l’abîme nous sommes en attente d’y retourner. « Rien dire », « rien dire », « rien dire », comme si une énonciation trois fois promulguée était à même de faire disparaître l’aporie tout juste levée qui fouettait notre angoisse jusqu’au sang. A force de projeter en-nous-hors-de -nous ce fragment de langage funeste, nous pensions pouvoir en inverser la lourde charge de sens. Alors nous étions des enfants brodant quelque magie, attribuant à la force des mots une possibilité d’offenser le réel, de le métamorphoser en une autre figure que celle qu’il nous présentait. C’est ainsi, nous retombons en enfance dès l’instant où une impossibilité surgit au- devant de nous, une herse barrant notre accès à une satisfaction, une réalisation, l’aboutissement d’un projet. Toujours nous nous impatientons de parvenir au comblement de notre être, êtres de manque en notre humaine configuration.

   « Rien dire », il ne faut nullement l’aborder de face, par le biais d’un langage qui en énoncerait le contenu, non il faut user de métaphores transversales, elles seules nous mèneront au seuil d’une compréhension. Voyez-vous, je crois que chez le paralytique, en horizon d’arrière-fond, toujours se détache une image neurologique mobile, une aura diffuse à l’entour de la conscience, une figure hallucinée animée de multiples et souples mouvements, de saltos, d’arabesques corporelles, de pas de deux, de grands écarts, d’entrechats. Chez l’aveugle, d’une manière identique, j’imagine volontiers, surgissant dans la mangrove de la tête, quantité de feux d’artifices, pléthore d’images hautes en couleurs, débauche jusqu’à l’infini de scènes vives, jeu facétieux des personnages de la commedia dell’arte, flamboiements et étincellements divers, fête des yeux absents. Et chez le muet, puisqu’ici nous nous approchons de notre sujet, je conçois assez facilement l’agitation impatiente du massif de la langue, la contraction voluptueuse des zygomatiques, la vibration silencieuse de l’isthme laryngé. Puisque l’impossible, l’inatteignable, le hors de portée me narguent et me menacent, quelle autre parade que de mimer le sens aboli, quelle autre alternative que de disposer mon corps à une lutte interne, de le bander tel un arc qui, jamais ne lancera de flèche, mais se vivra comme condition de possibilité d’une impossibilité. A-t-on jamais mieux énoncé l’absurde en son insupportable évidence ? A-t-on jamais dit le silence et ses boules de coton qui tueraient si elle le pouvaient ? Mais elles se retournent sur la volonté du Démuni et lui signifient l’impasse dans laquelle il se trouve qui n’a d’issue qu’au-dedans de lui, non au-dehors, là où vivent les hommes allégés du souci de porter une croix, de coiffer leur tête d’une couronne d’épines.

    Nous pensions sans doute nous être éloignés du motif de notre quête et, pourtant, tous ces refus d’obtempérer du réel étaient là, au foyer, diffusant leur infernale brûlure. Paralysie, cécité, mutisme étaient les simagrées du rédhibitoire en son épiphanie la plus tragique. Il était nécessaire d’accomplir une boucle avant de revenir au beau dessin d’André Maynet qui est l’unique objet de notre souci. Souci : à savoir comprendre ce que recèlent pour nous ces quelques traits de graphite qui ont tracé l’espace d’un destin, en ont déterminé le sens. « Rien dire » et, corrélativement, nous devenons muets, figés, rassemblés en ce seul point focal d’un langage obturé qui ne peut trouver d’expansion qu’à l’intérieur de son propre domaine. Langage procédant à sa propre profération, si vous percevez le chemin qui est à poursuivre, sur cette voie de pur silence. « Rien dire ». Le dire est toujours le dire de quelque chose, tout comme la conscience est toujours « conscience de quelque chose ». Il y a une nécessaire logique qui préside à l’énonciation du principe de raison. Si beaucoup de choses sont « sans pourquoi », cependant nombre d’entre elles peuvent répondre au pourquoi, en soutenir l’épreuve.

   « Rien dire », aussi bien peut s’énoncer de façon symétriquement inversée « dire rien ». Or dire le rien, c’est proférer le néant. Or proférer le néant c’est nous conduire au non-être, ce que notre raison ne saurait concevoir, puisque du non-être nous ne pouvons rien connaître. « Rien dire » est l’espace illisible où le sens refermé sur son germe ne peut que végéter et mourir de cette interne floculation. Le langage qui était pure expansion de soi et de celui, celle qui le profèrent, voici qu’il se condense, se réduit à la peau de chagrin pour bientôt se biffer lui-même et n’être plus qu’une vague buée dont les hommes ne devineront même pas, qu’un jour, elle ait pu exister.

   Elle-qui-ne-dit-mot, regardons-là avec toute l’attention qui est requise pour saisir la pulpe des choses rares. Parlons Celle-qui-ne-parle-pas. Tout autour d’elle construisons l’écrin du langage, entourons-là d’une bruissante et rayonnante Babel, mais dans l’approche, mais dans la plus grande douceur. Des mots qui ne l’offusqueront mais la porteront au plein de son être. Puisque, aussi bien, de ce dernier, l’être, elle est exilée, elle est en peine pour la simple raison qu’être, originairement énoncé, c’est avoir la parole. Merveille que celle-ci, dont la simplicité nous emplit le cœur, l’homme est être de langage et ceci bien avant d’être celui qui agit et bâtit des projets, trace des plans sur la comète.

   Pépite immense du langage, joyau à nul autre pareil qui brille au milieu de la nuit, écarte les ténèbres, disloque leurs membranes de suie. Il n’y a rien avant le langage, avant le verbe premier qui dessine les contours de l’homme. Et si nous nous amusons à créer de toutes pièces une fable biblique (mais la Bible est bien une fable !), eh bien les eaux du Déluge, les lourdes nuées, le désordre immense de la terre, les épaves noires, les flots ourlés de finitude, tout ceci se dissout et rétrocède en un singulier cosmos dès l’instant où l’homme lance sa première parole. Peu importe le mot. « Arbre » et c’est l’arbre qui se donne avec la belle architecture de ses branches, la rugosité de son écorce, le peuple blanc de ses racines, les yeux multiples de ses feuilles. Et alors que se passe-t-il ? Eh bien le Déluge s’apaise, les flots regagnent les abysses, les terres émergent et déploient leur être. Oui, c’est bien là le « miracle » du langage, il crée la présence, installe dans le monde tout ce qu’il profère.

   Nous disons « rocher » et, immédiatement nous avons le rocher. Nous disons « ciel » et le ciel est au-dessus de nos têtes avec la courbe immense de son bleu, son infini dôme d’azur, son voyage qui semble n’avoir nulle origine, nulle fin. C’est parce qu’il parle que l’homme est homme et qu’il prédique le monde tel son vis-à-vis, tel le proscenium sur lequel il joue, lui et ses congénères. Imaginerait-on une scène vide, des acteurs sans parole, des répliques improférées, un souffleur qui ne soufflerait que le silence et le vide devant un parterre de spectateurs muets. Non, ceci serait inenvisageable au sens premier de « ne nullement prendre visage », à savoir le contraire d’une épiphanie, le retrait dans le pur inaccompli.

   Elle-qui-ne-dit-mot, est belle à la simple vue de sa beauté. Certes ceci sonne à la manière d’une tautologie. Comme deux termes équivalents qui s’annuleraient à même une redite, une simple répétition. Mais sa beauté est silencieuse, ce qui veut dire : silence égale beauté, beauté égale silence. Comme si le langage intérieur, car nécessairement il y a langage intérieur et sans doute riche, diffusait, rayonnait, donnait à l’ensemble du corps sa signification et le lieu insigne de sa présence. C’est au motif que le langage est pur prodige que, par contraste, cette apparente mutité se révèle en tant que le précieux, le royaume, la principauté indépassable de cette jeune et immédiate efflorescence.

   Il n’y de contradiction qu’apparente à énoncer le silence égal au langage. C’est simplement un jeu de renvois, d’échos, de miroirs qui installe la beauté du couple silence-langage. Et ceci d’autant plus que l’un est la condition même de l’autre. C’est du silence que se lève le langage. C’est à partir du langage que le silence peut se donner pour son envers apparent, le plus sûr allié cependant.

 

Parole sur parole ne dit rien.

Silence sur silence ne dit rien.

Parole sur silence et c’est le verbe

en son surgissement.

Silence sur parole et c’est le verbe

en sa monstration.

Toute chose vit de sa propre dialectique.

 Le noir appelle le blanc.

Le jour appelle la nuit.

L’amour ne fait sens qu’à s’enlever

sur le champ de la haine,

de la contradiction, du polemos.

  

   Elle-qui-ne-dit-mot nous parle intensément depuis l’orbe de sa mutité. Ce que ses lèvres n’articulent point, son cœur le manifeste au plein de sa diastole-systole, mouvement alterné qui dit une fois le plein, une fois le vide, tout comme le mot dit son être et le contraire de ce qu’il est. Si je dis « liberté », en même temps, en un seul et unique geste, je convoque « aliénation », « servitude » car c’est uniquement parce que je me suis dégagé de mes liens que je suis libre.

 

Je ne suis un être

 que détaché du non-être.

  

   Voyez  Elle-qui-ne-dit-mot, son bras gauche relevé sous la forme d’une anse d’amphore nous dit l’envol pour plus loin qu’elle, geste tout de grâce qui pourrait trouver son équivalent dans les mots « légèreté », « sérénité ». Oui car le langage du corps parle, certes sous la dépendance de l’essence qui le rend manifeste, que restitue assez bien le terme de « verbe », en son esquisse étymologique essentielle « parole, mot ou suite de mots prononcés », sens qui ne peut bien s’entendre que sous la déclinaison du mot « être », puisque « être » c’est « être langage », il convient de le redire et d’en confier le soin à la mémoire. A la mémoire fidèle, bien entendu, digne de préserver la richesse et l’exactitude des choses.

   Elle-qui-ne-dit-mot est pur rayonnement. Ses cheveux flottent et semblent doués d’une discrète joie. Son visage de talc, d’où émerge le double voile des paupières, l’ébauche fragile du nez, son visage donc trace en nous un genre de conte heureux qui se traduit en mots. Etonnement que ceci, les mots effacés d’Elle-qui-ne-dit-mot, font naître en nous d’autres mots comme par un étrange phénomène de transmission de pensée, si ce n’est par pure magie. C’est la parole intérieure de la Jeune Femme qui a fait se lever la nôtre. Sa mutité n’était qu’apparente. Sa parole en réserve, mais perceptible. Alors, ici, il devient nécessaire d’établir une distinction de nature entre l’homme et les choses avec lesquelles il entretient commerce. Je regarde le rocher, je vise son corps minéral et le rocher ne projette en moi nul langage, sauf un langage de pierre, un langage de granit ou de silex. Seul l’homme, seule Elle-qui-ne-dit-mot sont en pouvoir de faire que ses mots imprononcés soient les nôtres, que ses silences recueillis soient nos paroles, que ses supplications muettes allument en nous la source vive du poème.

   Car l’extrême retenue en laquelle elle apparaît, car l’espace clos de ses yeux, car l’effacement de ses lèvres, car sa pose totalement hiératique ne la soustraient nullement à notre vision, ne la font s’absenter d’un langage adressé à qui-nous-sommes dans la plus réelle donation. Et ceci est étrange, éminemment étrange, que sa haute parole s’élève du cœur de sa biffure, ceci veut dire l’étonnante et précieuse confluence des êtres doués de langage. Un langage féconde l’autre, fût-il secret, ce langage. Un mot s’enroule à l’autre, un mot de qui-tu-es, un mot de qui-je-suis, pareil au chèvrefeuille symbolique du lai de Marie de France. « Ni vous sans moi, ni moi sans vous », enlacement des amants, chiasme subtil qui dit la réverbération des sentiments et, pour le cas qui nous occupe, les mots de qui-est-dessinée, de qui-regarde-qui-est-dessinée. C’est pareil à un cercle herméneutique, chaque mot en appelle un autre, chaque signification est en attente d’une autre, seule l’effectuation de la synthèse réalisant la totalité du sens. C’est en cet instant précis de ma vision qu’ Elle-qui-ne-dit-mot est mon double, mon alter ego, elle par qui je suis un verbe, elle par qui elle est ce secret tissé de mystère, il dit la grande beauté du langage, son incomparable essence.

   Les mots d’Elle-qui-paraît : le bouillonnement d’un linge léger sur la nudité du buste. Les mots d’Elle-qui-paraît, les roses aréoles qui sont les prédicats les plus visibles d’un feu intérieur, d’une passion, d’une source vive, d’une effusion de soi, d’un jaillissement intime en direction de cet extérieur qui appelle et réclame son dû. Or quelle sorte d’événement, hormis celui du langage, serait à même d’entraîner cette soudaine exaltation, d’entretenir cette ardeur, de tendre la lame de cette frénésie ?  Non, lecteur, ne cherche pas, seul le langage est capable de ceci, saisir le réel en son être, le féconder, le nommer, le porter au plus haut de son sens. Seul le langage. La pensée n’intervient qu’après, en seconde instance. Ce sont les mots qui constituent les briques de la pensée, non l’inverse. C’est bien au prétexte que les mots existent que nous pensons. Nulle pensée sans langage, sinon une longue hébétude sans quelque issue que ce soit.

    Bien entendu, dire le langage tel cet étonnant phénomène qui transcende le tout de l’humain, peut sembler avoir la consistance assurée d’un postulat. Mais constater ceci ne revient-il à douter de l’humain lui-même ? Bien évidemment, en ce sens que le langage, essence de l’homme est ce bien même qui pose l’humain et toutes ses déclinaisons, « humanisme », « humanité », « humaniser ». Nul langage, nulle présence humaine, seulement une longue hésitation des choses à exister, à trouver leur nomination, à végéter dans quelque sombre fosse dépourvue de lumière.

   Mais peut-être est-il temps que les concepts cèdent la place à la sphère simplement esthétique qui nous dit, sous l’angle des formes belles, un brillant langage, d’admirables « lignes flexueuses », de somptueuses arabesques, des esquisses, des estompes, des grisés, des effacements, des noirceurs, des teintes délicates, un poudroiement de graphite du plus bel effet. Mais la traduction de cette climatique humaine, la figure d’Elle-qui-ne-dit-mot, c’est bien en mots que ceci a été énoncé, « lignes », « estompes », « grisés ».  Tout le reste vient à la suite. Et la suite est belle. Ici plus rien n’est à démontrer qui parle de soi ! Après l’avoir vue, toujours nous serons en souvenir d’Elle-qui-ne-dit-mot et pourtant elle profèrera longtemps encore, au sein de qui-nous-sommes, pareille à la feuille que le vent soulève et porte au plus haut du ciel, là où clignent les yeux des étoiles, ce langage infini que, trop souvent, elles ne tiennent, les étoiles, que pour elles-mêmes, dans l’orbe d’un éternel silence.

 

Merci André Maynet,

traçant son effacement,

vous avez porté le langage

 à la seule place

qui lui revient de droit :

haut,

très haut !

 

 

 

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20 septembre 2021 1 20 /09 /septembre /2021 08:43
Solveig, mon amour

Glaces flottantes sur l'Amour

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                  Depuis mon Causse, ce dimanche 19 Septembre 2021

 

 

                 Solveig, mon amour

 

 

   C’est la première fois, depuis de très nombreuses années, que j’utilise cette formule, à l’en-tête de ma lettre, formule qu’à raison, sans doute, tu jugeras « kitsch »,. L’amour est si usé parfois, qu’il n’en demeure que la trame et un long goût d’amertume. Tu sais le jeu qui toujours m’anime de poser tel thème devant moi et de tâcher d’en épuiser le sens. Parfois, suis-je épuisé moi-même avant que le sens n’apparaisse ! Mais lutter contre sa nature est mauvais, autant pour le corps que pour l’esprit et, informé de ces dangers, je poursuis mon chemin, fût-il semé d’embûches. Donc l’amour. En prélude à ma lettre j’ai placé cette image du Fleuve Amour pris dans les glaces. Depuis sa source jusqu’à son embouchure, l’Amour s’étend sur plus de quatre mille kilomètres, ce qui est une distance fort respectable. Qui, parmi les humains, pourrait relever un tel défi ? En amour comme en bien d’autres domaines, le temps est un cruel compagnon. Au début, il nous comble de la palme de sa félicité, puis les jours passant, il dilue son essence pour, à la fin des choses, n’être plus guère reconnaissable, un genre d’éternité sans finalité. Un peu à la manière d’un oiseau de haut vol qui se serait égaré en plein ciel.

   L’Amour pris dans les glaces. Existerait-il métaphore plus éclairante ? Sol, tu le sais bien, tout s’épuise qui, trop souvent, puise à la même fontaine. La nouveauté se donne toujours à la façon d’une sorte de ravissement. Ce qui pervertit tout, c’est l’habitude, le jour que suit le jour, l’heure que précède l’heure. Nous sommes des êtres de désir et le propre de ce dernier est de n’alimenter sa flamme qu’à l’aune d’un constant renouvellement, autrement dit en raison de la fameuse loi du « manque et du désir ». C’est ce qui s’absente et me fuit qui aiguise mon intérêt, focalise mon attention, rougeoie telle la braise au plus profond de l’ombre.

 

La flamme de la chandelle s’épuise

à trop longuement flatter le jour.

L’éclat se fond dans l’éclat.

Le même se dissout dans le même.

  

   Les « je t’aime » meurent d’être trop souvent proférés. Les plus belles caresses sont les plus rares. L’acte d’amour ne vibre qu’à être toujours reporté. Accompli, il n’est plus. N’étant plus il devient aussi insignifiant que la feuille morte parmi le peuple des autres feuilles mortes. L’amour, il faudrait le réinventer chaque jour mais ceci est un vœu pieux qui ne résiste guère à l’épreuve du réel. Ce livre qui me fascine dans la vitrine du libraire, ce livre sur lequel je projette le feu de mon regard, il ne devient soudain, une fois feuilleté, que cet objet ordinaire, ce caprice réifié qui ne trouve plus en soi le lieu de son être, pas plus que, lecteur, je n’y retrouve le mien. Le précieux, c’est le prochain livre, celui que j’hallucine, dont par avance, je savoure la plaine blanche semée des signes les plus attachants et mystérieux qui soient.

   Certes mettre en parallèle amour et livre se conçoit en tant que jeu gratuit, sinon aimable provocation. Le livre et l’amour ne sont certes pas d’une identique nature. C’est notre façon de les aborder, de les placer au sein de notre imaginaire, qui résulte des mêmes mécanismes, d’identiques procédures. Eprouver des sensations vraies à l’endroit d’une personne, d’un objet, c’est toujours faire rouler la roue du désir dans le même sens, avec la même motivation. Toutes choses au motif de l’amour, se résument sans doute sous l’unique figure de la temporalité, ce temps qui nous façonne de l’intérieur et nous fait être de telle ou de telle manière. Hier mon désir s’animait à la vue de cette belle femme, aujourd’hui il brille face à une œuvre d’art, demain il s’abîmera dans la contemplation d’un beau paysage dont je voudrais qu’il fût la totalité de mon royaume, l’entièreté de mon regard, la totalité de mon plaisir.

   Mes considérations sont bien abstraites, même si elles sont traversées des pierres vives de l’expérience. Mais parler d’amour, ma chère Sol, c’est parler de nous aussi avec les gerbes plurielles d’une histoire qui n’en est une qu’à se donner sous des échanges épistolaires. Notre rencontre, dans ton beau pays de Suède, en des temps dont la distance les rend nocturnes, ce ne fut, en réalité, qu’une foudre dans un ciel d’été. Un simple échange dont la chair ne fut nullement consommée. Un croisement d’affinités, des promesses d’approfondissement, puis plus rien que ce lien qui nous réunit peut-être bien plus fort que ne l’eût accomplie une relation placée sous le signe de l’effectivité.

   C’est mystérieux tout de même la force d’une écriture lorsqu’elle se substitue à ce qui, pour nous sans doute jadis, nous eût rencontrés sous la forme d’une joie immédiate. Ce que notre insouciance, notre naïveté, la fougue de notre jeunesse déterminaient comme le plus propre, voici que le temps a eu raison de ces pensées, voici que le temps et la distance ont accru ce qui, en nous, fleurissait pour le métamorphoser en une solide amitié. Là, je crois, est un évident nœud de compréhension de ce qui vient à nous sous le signe de ces rapports, amour, amitié, dont nous n’arrivons pas toujours à tracer la ligne qui les partage. La difficulté est constamment attachée à dégager la qualité de tel ou de tel sentiment, de telle ou de telle émotion. Ici le quantifiable, le rationnel, n’ont plus lieu d’apparaître. Tout dans la sensibilité, tout dans l’intuition. Or, si l’intuition paraît nous rencontrer au terme de son immédiate donation, ceci n’est qu’illusion. Le rationnel s’appuie sur la logique des causes et des conséquences. Mais sur quoi repose l’intuition qui serait définissable, comment prédiquer ce qui ne fait que passer, cette brise au ciel, cette écume sur la mer, ce vol de l’oiseau dont jamais nous ne pourrons saisir la texture intime ? L’oiseau n’est plus et nous sommes là avec nos interrogations et le ciel est vide qui ne profère rien, ne fait que sécréter son éternel silence. Car, vois-tu, Sol, il n’y a nulle définition de l’amour, nulle description de l’amitié sauf à faire sienne la belle formule de Montaigne disant le lien avec La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

   « Parce que c’était nous » et que nous ne pouvions nullement changer notre destin. L’eût-on voulu que, sans doute, il se serait ingénié à tracer d’autre voies que celles que nous aurions imaginées. Oui, le difficile avec l’amour, son être en fuite de nous, au motif duquel il nous faudrait différer de qui nous sommes, introduire un écart, peut-être même creuser une béance. Car c’est dans l’abîme que les passions s’exaltent et se connaissent à la mesure de leur étonnante texture, cette résille pareille à la brume levée dans l’air d’automne. Tu en conviendras avec moi, toi que je sais attentive aux tropismes, à ces fins mouvements de l’âme que Nathalie Sarraute, en son temps, sut si bien mettre en mots, il serait temps d’inventer une « phénoménologie de l’indicible », de saupoudrer le réel de touches à peine effleurées, de faire surgir de sa corolle, dans sa plus grande douceur, le pistil de ce qui ne se présente  qu’avec retenue, auquel nous ne donnerons de nom, le laissant libre de butiner, ici et là, le plus beau nectar de l’exister. Seul le subtil logos de la poésie peut s’élever à la hauteur de ce qu’il y a à dire. Parfois, voulant décliner notre amour selon les plus lyriques intentions, nous échouons au lieu même de notre parole. En effet, comment dire l’indicible ? Comment tracer l’esquisse de ce qui n’en saurait avoir ? Parfois le langage est trop court, les mots indigents qui font leurs confondantes boules d’étoupe, chutent sur le sol et s’évanouissent dans le secret de leur disparition.

    Ce qui serait à faire et à dire surtout, ceci, face à son amante : « Je t’… » et demeurer sur le bord d’un dire, laisser celui-ci tresser à l’envi la dentelle d’une comptine pour enfants. Un enfant disant à sa mère, à sa petite camarade, les yeux dans les yeux « Je t’aime », ceci est infiniment recevable car ces trois petits mots sont brodés d’innocence, de spontanéité. Ils sont des fragments de corps rencontrant d’autres territoires de corps. D’un amour l’autre. D’un corps l’autre. Ils volent et se posent tels de joyeux papillons en quête de leur ambroisie sur la corolle désignée telle l’aimée en son essence contenue. Seul l’enfant peut cette manière légère de dire, puis s’en retourner à son jeu avec naturel, sans souci aucun, sans reste qui le retînt en son amont. Pour lui rien ne compte que cet instant qui le cloue à demeure et le multiplie cependant, au-delà de toute raison.

    Mais, nous les adultes, tu t’en aperçois chaque jour qui passe, Solveig, ne le pouvons. Nous sommes trop possédés par un langage qui a épuisé la plupart de ses sèmes dans l’usage de la quotidienneté, il n’en reste que quelques trous dans le limbe d’une feuille, percés par la persistance du temps. Oui, au sens propre, nous sommes « usés » tout comme nos sens sont émoussés d’avoir trop désiré et si peu étreint. Car c’est bien nous, n’est-ce pas, que nous voulions atteindre dans notre commerce avec l’autre. Amour-solipsisme qui ne part de soi que pour revenir à soi. Il n’y a de réelle générosité que du don fait à l’intérieur même de notre vie, ce lieu de conflits et de contradictions. Ce que nous demandons à l’autre, au travers de l’amour, et seulement ceci, combler l’immense vacuité qui nous habite dont le terme est cette insupportable finitude qui fait son bruit de rhombe, tout contre la feuille de notre conscience. Et nous arrache à nous-même en même temps qu’il exige l’autre, ce vide, son attention, son intérêt, sa considération.

    « Toute conscience est conscience de quelque chose » énonce le philosophe. Certes, nous visons toujours quelque chose qui nous échappe. Certes nous cherchons, le plus souvent et de façon inconsciente, à atteindre la cible de notre ego, lui seul nous dit, en sourdine et en formules cryptées, qui nous sommes en notre fond ou qui nous pourrions être au hasard des chemins. Ici, tu le sais bien, je ne professe aucun pessimisme, même si ma nature pose toujours la joie à distance, elle me paraît parfois si factice ! Je suis réaliste, d’un réalisme radical, ce qui me soude corps et âme à la pierre du sol, à la courbe de l’eau, au trait de la pluie, au minéral du Causse, mais aussi à cet Autre qui bourgeonne à l’horizon et ne se dit qu’au seuil de son être.

    Peut-on aimer l’autre plus que soi-même dans un geste de pure oblativité ? Sans doute peu en sont capables, sauf le sage en méditation, le saint en prière, l’anachorète perdu en son immaculé désert.

 

Mais, à parler droit,

le sage aime la sagesse en retour

et la plénitude de sens qui y est attachée.

Mais le saint n’aime son dieu

qu’à être gratifié de sa présence en lui.

Mais l’anachorète n’aime sa solitude

 qu’au motif qu’elle le comble.

 

   Tout ceci, ces saltos, ces sauts de carpe, ces retours vers une manière de source originelle se donnent tels de nécessaires cercles herméneutiques contenus par essence dans tout langage. Un mot renvoie à un mot qui renvoie encore à un autre mot. Et le cycle est infini qui s’emboucle et se reboucle. Il s’agit d’une manière de vortex aspirant l’eau et la rejetant, la refoulant pour, ensuite, la reprendre en soi. Un éternel ressourcement du même. C’est bien là la définition du langage en son immense polysémie-polyphonie.

   Contrairement à nous qui sommes des êtres finis, le langage est infini, éternel lieu de réitération, de re-naissance. C’est en ceci que se montre un abyssal hiatus, nous nommons le fini, à commencer par qui nous sommes, nous et les autres, nous ne nommons l’amour entre deux finitudes qu’à l’aune de l’infini en nous dont notre langage est l’immarcescible mesure. Nous disons « Je t’aime » et les mots déjà nous échappent, en partance pour de bien étranges contrées. Nous disons « Je t’aime », tel Simon du désert et rien ne répond que le silence, rien n’apparaît que la chair tremblante des mirages. Sauf parfois le démon, celui que nous devinons en nous mais que, jamais, nous n’osons affronter. Il faudrait « entrer en amour » comme on « entre en religion », prononcer ses vœux, vivre dans l’absolu, renier le séculier. Mais qui sur terre, Sol, le peut ? Nous avons, pour tout viatique, la « foi du charbonnier ». cette foi chevillée au corps, le nôtre d’abord, celui de l’autre ensuite. C’est bien ce corps à corps qui se nomme « amour » dont il nous faut tisser la claire trame de nos jours. Et admette, parfois, souvent, le lâche de ses mailles, l’intervalle serti entre ce qui a été et ce qui sera, entre nous et ce miroir que nous tend l’autre, dont le tain rutile à l’horizon avec son terrible coefficient d’éblouissement. Toujours la vie, entre deux clignotements.

 

                    Sur le Causse en cette lumière tremblante qui signe l’arrivée de l’automne, une bien belle saison entre passion et raison.

 

                                                   Ma belle et fidèle Nordique, Je t’…

 

                                                   Celui qui aime et t’aime en écrivant

 

 

 

  

 

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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 15:47
Notre souffle : poème du monde

Nous sommes au-dedans de nous et pourtant, déjà, nous sentons combien notre frontière de peau est fragile. C’est comme une mince vibration, une à peine coïncidence de la lumière avec ce que nous sommes et qui, toujours, tarde à proférer. La parole est retenue dans les mailles serrées du rêve. Nous en sentons encore les battements pareils à une eau claire. C’est toujours ainsi, sortir de sa nuit, traverser la mince pellicule de l’aube, imprimer ses premiers pas sur la courbure des choses et nous sommes en attente. Jamais nous ne savons de quoi. C’est un suspens du temps, un repli de l’espace jusqu’en sa plus infime parution. Tout autour le monde s’agite, les trajets se font multiples, les bruits sortent de leur cocon et, bientôt, l’arche du ciel sera le témoin de l’immense clameur des hommes. Partout des parcours sidérés d’eux-mêmes, partout des confluences de hasards, partout des remuements qui, encore, ne sauraient recevoir de nom. La vie est lente à se former, les métamorphoses sont recueillies avant que ne s’éveille l’imaginal, que ne surgisse le Sphinx coloré venant dire la multiple beauté de ce qui vient à nous et dont notre distraction s’absente. Pourtant, tout cela, cette disposition des phénomènes à faire existence, cette libre participation de la nature sur le bord de son déploiement, nous en devinons l’urgence, nous en souhaitons la survenue parmi les égarements des Vivants.

  Alors, nous prenons du recul, alors nous consentons à ouvrir notre regard, une simple fente d’abord, un clignement de l’âme, un fin tropisme de la conscience, puis l’éclaircie dont nous attendons qu’elle soit une révélation, la survenue d’un possible fondement à partir duquel édifier un sens, installer une clairière alors que, tout autour, la forêt dense du néant parle son langage incompréhensible. Mais quelle est donc cette forme qui semble venue de nulle part, tellement le flou qui l’environne apparaît comme le mystère lui-même ? Adossée à la nuit, avec, partout, des jeux de clair-obscur, des presqu’îles d’ombre, des plages de lumière grise. Percevoir, interpréter, donner un contenu à ce qui vient à notre encontre, nous ne le voulons pas vraiment. Nous préférons cette demi-mutité, ce murmure des choses, ce susurrement faisant son bruit d’abeille. Car c’est bien d’un miel dont il s’agit, d’un nectar qui fait couler sa gemme entre ce qui est autre, que nous ne connaissons pas, et nous-mêmes, que nous connaissons à peine. C’est dans cette marge d’incertitude, dans ce corridor d’indicible que se dissimulent les joies et les peines, les promesses et les refus.

   Consentirions-nous à nommer et, déjà, la feuillaison imaginaire chuterait et déjà nous serions dans une dure réalité, dans une vraisemblance aux fragments immobiles, une nécessité pareille aux ornières tracées dans une glaise étroite.

 

Il faut le silence,

 il faut le retrait,

il faut le rebord du monde.

 

   C’est là, depuis la réserve qui habite notre demeure onirique, que tout prend forme et rebondit sur l’arcature du jour. C’est parce que nous sommes nuit, recueil ombreux, immédiate ténèbre que nous pouvons rester éveillés au surgissement du langageCar tout parle autour de nous : la dimension céleste, la fuite de l’eau dans les failles du limon, le feu solaire, le sourire de l’enfant, le tremblement de la luciole, le frimas sur les nervures des feuilles, l’haleine chaude de l’harmattan, la page du livre, le sourire aperçu et qui, déjà, n’est plus que vague esquisse, promesse de réminiscence. 

   Tout parle, nous parlons aussi, continûment, et notre parole recouvre souvent ce que nous devrions entendre. Tout parle et nous regardons ce corps de femme en tant que corps de femme. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes tellement liés aux choses que nous en acceptons, par avance, la moindre démonstration. Mais le monde ne s’annonce pas à nous sur le mode de l’exactitude, de la géométrie et notre raison nous abuse le plus souvent. Reculons un peu, juste le temps que les choses consentent à se dévêtir de leurs habituels atours et, bientôt, nous serons livrés au jeu infini des métaphores, à leur amplitude inventive, à leur inépuisable capacité de ressourcement.

  Cette femme est jour s’imprimant sur un fond nocturne ; cette femme est étoile surgissant du chaos primordial, elle est cosmos, ce miroir dans lequel se reflète le mystère des choses ; elle est douce colline où coule la lumière lunaire ; elle est harpe sur laquelle jouer tous les harmoniques de la joie ; elle est poème, parfois tragique et, alors, nous prenons conscience de notre condition mortelle, et alors nous passons comme le vent du matin, avec des brumes accrochées à nos ailes en forme de finitude ; elle est amphore aux flancs disponibles, là où s’épanouit la promesse d’avenir ; elle est recueil des mains dessinant le contour d’une offrande ; elle est corne d’abondance, cette merveilleuse conque ouverte à l’imaginaire et nous devenons, la regardant, cette graine ombilicale en attente de germination, d’ouverture ; elle est symbole d’où naît le fruit dont nous ferons notre nourriture terrestre, celle de notre esprit fécond, celle déployant la chair de notre âme, celle nous disant notre essence intime en même temps que se révélera la plénitude d’être-au-monde parmi les multiples déclinaisons de la beauté.

    Cela, il ne tient qu’à nous de le porter à l’incandescence, de le faire vibrer à chaque respiration, à chaque inspiration. 

 

Notre souffle est poème du monde ;

notre chair recueil de toutes les significations,

notre peau le subjectile sur lequel

viennent se déposer

les couleurs de l’art.

 

   Tout est question de regard. L’univers qui nous entoure n’est jamais fixé de telle manière qu’il soit seulement ceci, qu’il soit seulement cela.

 

C’est nous qui configurons le monde

 à l’aune de nos affinités,

c’est nous qui connaissons

depuis la singularité qui est la nôtre,

c’est nous qui donnons lieu, espace, temps

à ce qui vient nous visiter et que, souvent,

nous délaissons avant même de l’avoir saisi !

 

 

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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 16:54
Là où le désir s'abîme

 

Photography. Life - Rodney Smith

 

***

 

"Ce qui supplée au rapport sexuel,

c'est précisément l'amour."

                          

 Jacque Lacan

 

*

 

    Incontestablement cette image est belle. Mais se demande-t-on pourquoi elle l'est ? Sans doute pour des motifs esthétiques, mais aussi, pour sa valeur symbolique et, oserons-nous dire, allégorique. Car sa sémantique fait immédiatement signe vers une éthique dont nous ne saurions faire l'économie sauf à nous exonérer du sujet qui l'anime. Bien évidemment, chacun aura compris qu'il s'agit de l'amour, de son prélude, de son mince pas de deux avant que ne s'inscrive l'événement existentiel par excellence. Mais encore, utilisant le prédicat ‘d'existence’, nous nous situons dans une manière d'euphémisation de cela qui voudrait faire phénomène et nous amener, d'emblée, à forer la peau des apparences afin que quelque chose tel qu'une vérité puisse apparaître. Le terme ‘d'ontologie’ conviendrait mieux car c'est bien de l'être dont il s'agit, à savoir d'une essentialité prenant place entre deux Vivants dans un instant déterminé, nullement reproductible.

   Les hypothétiques Amants, de part et d'autre de la vitre, se livrent à une mince dramaturgie au sein de laquelle le regard est omniprésent, focalisant la pluralité des significations qui pourraient avoir lieu. Or le regard étant un autre mot pour la conscience, nous sentons bien que nous sommes entrés dans un espace tellement unique que, dès lors, il ne nous sera plus possible de rétrocéder vers un site purement immanent, circonscrit à quelque banalité, à une vision ordinaire des choses. La photographie nous invite à nous polariser sur ce qui, habituellement, nous échappe, cet invisible glissant toujours entre nos doigts à la manière du filet d'eau.

   Mais observons cette vitre. Elle n'est pas seulement une aire de cristal, une mince pellicule délimitant les multiples façons d'habiter le monde. Elle n'est pas une frontière entre un dedans et un dehors, un imaginaire et une réalité. Elle nous dit, en langage abstrait, certes éphémère, la nécessité de bien comprendre ‘l'Amour Majuscule’, cette sorte ‘d'Absolu’ dont nos sens sont constamment alertés à défaut d'en saisir les fondements. Elle le dit, installant une césure entre deux êtres, césure qu'ils auront ou non à transgresser, leurs destins, alors, s'écrivant de telle ou de telle manière. A partir de ceci, il nous faut consentir à percevoir les choses selon une architecture phénoménologique s'essayant à décrypter l'indicible en réserve dans toute manifestation, à condition qu'on veuille bien se disposer à comprendre, c'est-à-dire à avoir, avec l'exister, une explication suffisante.

   Mais revenons à ce dont l'image est porteuse : les possibles Amants, de part et d'autre de la mince cloison de verre semblent se livrer à une quête optique, sans plus. Un suspens s'installe qui durera le temps de la mince ‘tâche herméneutique’ que nous sommes fixés. Nous sentons que les protagonistes sont en-deçà de ce qui, peut-être, aura lieu, dont eux-mêmes, vraisemblablement, ne sont pas encore suffisamment alertés. Ou bien la confrontation demeurera celle d'une simple application du regard à dévisager l'autre, ou bien les Voyeurs deviendront amants. Ici, nous sentons bien que se creuse un abysse dont nous avons bien du mal à saisir la nature. Eh bien, il ne nous reste plus alors qu'à théoriser (à ‘contempler’, étymologiquement parlant) et à dégager quelques lignes de force à partir desquelles tirer une perception de ce qui, à peine, s'esquisse. Disons simplement que, des Voyeurs aux Amants, la distance est identique à celle qui sépare l'objet d'une contemplation à l'usage même de cet objet. D'un côté une réalité hallucinée, de l'autre sa mise en acte, sa réalisation et, déjà, après l'atteinte de son point d'acmé, le saut dans l'ultime, puis l'occlusion de cela qui avait été ouvert. Dès lors, comment ne pas réduire le propos à ‘l'Amour Majuscule’ (une manière ‘d'Absolu’, disions-nous) se confrontant à l'amour minuscule (toujours trouvant son épilogue dans l'accomplissement d'un acte).

   Dans la photographie qui nous est proposée, la vitre joue un rôle essentiel en tant que condition de possibilité de ce qui pourrait advenir. Ou bien le désir des Amants s'y abîme dans une tension non résolue, ou bien ce désir s'actualise et devient événement existentiel. Nous percevons bien, quoiqu’intuitivement, l'importante différence de nature au fondement des deux situations. Alors il convient, certainement, de prendre symboliquement la place des deux existences qui se font face. D'emblée nous réintégrons notre urgence à vivre, à éprouver dans la brièveté, cet ‘instant d'éternité’ dont, autrement nous ne serions guère assurés. D'abord nous sommes Homme, nous sommes Femme et le désir coruscant est là, qui fait notre siège, lance à l'intérieur de nos édifices de chair ses meutes de scories, ses longues flammes blanches, ses bombes ignées et alors, nous nous soumettons, sinon à notre destin, du moins à notre condition mortelle. Nous voulons fêter Eros afin que Thanatos reflue vers quelque antre chtonien, ténébreux, cerné de néant. Nous choisissons d'exister à défaut d'être. Nous choisissons d'offrir à nos mains fébriles la pulpe immédiate du sens, à nos yeux hagards la certitude de l'épiphanie soudain hautement disponible, à l'égarement de nos sens la plénitude de l'étreinte.

   A cela, être situés dans notre repaire anthropologique, nous ne pouvons bien évidemment nous soustraire. Sans doute la fête charnelle aura-t-elle lieu, le déchaînement dionysiaque convoqué, l'aventure sensuelle portée à son incandescence. Homme, Femme, nous ne pouvons nous assumer que dans la quadrature de chair et de sang qui nous a été assignée. Mais ceci ne nous ôte pour autant la capacité de nous envisager selon quantité de silhouettes dont nous aurions pu nous revêtir. Le refuge dans l'acte d'amour sonne comme un retour à la cavité amniotique primordiale : une nostalgie de notre cosmogonie originelle. Ceci signe une progression horizontale au bout de laquelle se trouve toute immanence, toute quête de concrétude, toute aspiration à nous invaginer dans la compacité du réel.

   La contemplation de ‘l'Amour Majuscule’ emprunte, quant à elle, la rigueur d'une exigeante ascension verticale, transcendant tous les objets qu'elle croise, qui sont étrangers à cette quête. Un pur platonisme. Donc, si nous mettons en relation le désir accompli et le désir halluciné, nous pouvons faire l'hypothèse que le premier, pour user de termes platoniciens, réalise une dialectique descendante, en direction des "beautés d'ici-bas", alors que le second, parvenu à la nécessité de Principe, en décrit la dialectique ascendante, donc la Beauté parfaite, donc ‘l'Amour Absolu’. Nul doute que nous soyons des ‘chercheurs d'Absolu’, mais d'abord, nous sommes Homme, Femme, objets de chair et, chacun de nos pas hypostasie cet absolu pour nous porter au-devant de ce qui s'offrande avec autant de bonheur et qui se nomme, tout simplement ‘amour’. La minuscule porte toujours, en quelques uns de ses plis, la Majuscule. De cela il faut être pénétré afin de nous exiler au-delà de nous-mêmes dans la contrée des mirages infinis, là où se déploie la vaste symphonie des choses.

   Et, maintenant, il est temps de reprendre la belle citation de Jacques Lacan, placée à l'incipit de cet article :

"Ce qui supplée au rapport sexuel, c'est précisément l'amour."

   regrettant seulement que L'Amour n'ait été orthographié avec une Majuscule. Sans doute un merveilleux lapsus de psychanalyste !

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6 juillet 2021 2 06 /07 /juillet /2021 16:50
Moins de Corps, Plus de Présence

Photographie : Roy De Cavara

*

    Pourquoi une telle image retient-elle notre attention ? Pourtant rien de plus banal que cette manière de nature morte géométrique, abstraite, placée sous le signe du clair-obscur et qui, aussitôt, pourrait nous conduire vers les toiles de Rembrandt. Mais après ?

  Sans doute convient-il, lorsqu'une question menace d'être irrésolue, d'en faire le tour, c'est-à-dire de la décrire. Cliniquement, afin d'éviter d'y amener, dans un premier temps, quelque chose qui lui serait étranger. Sur le rectangle cendré de la table, vers l'arrière, se dressent les habituels objets destinés au repas : bouteilles, poivrier, salière, serviette pliée, verre, assiettes. A droite, un veston posé sur le dossier d'une chaise. Tout autre contexte qui pourrait faire phénomène est noyé dans une ombre dense. Rhétorique nette, exacte, à la limite d'une figuration subliminale. Nous sommes confrontés à l'image dans toute sa rigueur, son dépouillement, sa confondante austérité. Rien ne s'y introduit de l'ordre de l'égarement, de la dispersion, de l'effraction. Mais alors, est-ce cette proposition quasiment ‘chirurgicale’ qui, d'emblée, nous pose question ? Ou bien existe-t-il un autre niveau de perception dont nous n'aurions pas conscience ?

   Car, dans notre face à face avec la photographie, c'est bien d'une absence dont il s'agit. Le malaise vient de notre relation objectale au tableau, lequel évacue, volontairement, la dimension humaine. C'est donc d'une vision sans Sujet dont nous prenons acte. Cette constante épiphanie à laquelle nous sommes, par essence, toujours conduits en direction de l'Autre, voici qu'elle fait défaut, voici que nous sommes SEULS et, déjà, c'est comme un abîme qui s'ouvre. Cet Autre par lequel nous existons et, en premier lieu les images archétypales du Père, de la Mère, tout ceci nous est dérobé, nous laissant face à notre propre angoisse, à nos questionnements. De toute évidence, c'est un manque qui s'inscrit en nous et notre être se met en quête d'un autre être avec lequel jouer en écho. Or ce fameux écho nous dit quelque chose de l'ordre de la métaphysique. Ce cri que nous projetons en direction de l'image, seulement la voix nous en est restituée, comme un fragment de nous-mêmes ricochant sur une falaise et revenant avec sa charge d'insoutenable solitude. Comment vivre, exister pour mieux le dire, sans ce rebond d'altérité qui vient nous donner appui et sens quant à notre cheminement ? Devant nous, nous n'avons qu'une ‘Cène’ désertée et le repas promet d'être plus que frugal puisque les nourritures essentielles, à savoir la puissance, le déploiement de l'altérité, sont absentes de cette communion sans âmes.

  Mais ce vide, cette transparence, nous mettent-ils en danger autant que nous le supputons dès l'instant où notre regard glisse sur la vitre de l'image sans qu'il ne paraisse possible d'en tirer un quelconque contenu signifiant ? Sommes-nous à ce point livrés à une perte, orphelins de nous-mêmes, de l'Autre ? La non-figuration de notre alter ego nous livrerait-elle au désarroi, à l'aporie et, alors, n'en serait-il de notre condition, qu'en termes de finitude ? Mais, à ce point de l'exposé, le recours à la métaphore s'impose afin que puissent apparaître quelques lignes faisant sens, quelques perspectives plus claires. Pour ce faire, faisons appel à la représentation de ‘L'homme de Vitruve’ telle que proposée par Léonard de Vinci et procédons, d'emblée, à quelques effacements.

 

Moins de Corps, Plus de Présence

Léonard de Vinci

L'Homme de Vitruve

            Gallerie dell'Accademia de Venise

*

    Ayant destitué le corps progressivement de ses attributs essentiels, nous parvenons à une manière d'image vide, cercle dépourvu de figure, la merveilleuse proportion humaine l'ayant désertée. Mais, pour autant, sommes-nous privés de compréhension de telle manière que seul un néant pourrait s'offrir à nous ? Nous ne le pensons pas et c'est à partir d'ici qu'il convient d'apporter quelque argument à l'appui de la thèse proposée dans cet article, thèse qui pose comme piste de réflexion : Moins de Corps, Plus de Présence. Ce qui, exprimé de manière moins elliptique, veut simplement dire que moins le corps est amené sur la scène du monde, plus le surgissement de l'être est convoqué. Si nous en revenons à la photographie qui nous occupe, cela consiste à dire que son Auteur nous offre rien de moins qu'une étonnante liberté de faire apparaître une pluralité de phénomènes, d'initier un chant polyphonique illimité, de mettre en mouvement une roue polychrome aux fragments infinis. De l'absence du personnage qui, rationnellement, serait censé y figurer, nous pouvons déduire quantité d'esquisses humaines plus signifiantes les unes que les autres.

  Par exemple : un homme se disposant à prendre son repas ; homme jeune, dans la force de l'âge ou bien âgé, blanchi par les ans, portant des lunettes d'écaille ou sans lunettes ; marginal ; artiste ; modeste parmi les modestes ; de haute destinée ; attentif ; méditatif ; égaré ; intellectuel ; pragmatique ; enclin à la rêverie. Mais aussi bien pouvons-nous y voir une femme (le veston ne signant nullement la pure ‘masculinité’), femme juvénile ; mûre ; coquette ; bourgeoise ; genre d'hétaïre attendant sa proie ; intrigante ; aventurière ; casque de cheveux au carré ou bien style ‘Belle Epoque’ avec coupe à la garçonne, cils charbonneux, béret incliné vers la nuque ; intellectuelle distinguée ; étudiante timide ; sauvageonne  farouche; ‘fleur bleue’  inclinant au romantisme, ou bien  ouverte  à la sensualité ou bien à la rigueur et aux exigences de la rationalité.  

  Et ce soudain accroissement de liberté, ce tremplin ontologique à partir duquel nous pouvons tracer quantité d'esquisses signifiantes, envisager l'humaine condition, selon son infinie variété, tout ceci n'est apparu qu'à l'aune de l'effacement de ‘L'homme de Vitruve’ dont nous retrouvons le parallèle dans l'image de Roy De Cavara, aussi bien que dans la mise en scène ci-dessous, où le dépouillement, le fauteuil déserté, la syntaxe neutre nous mettent en mesure, par l'imaginaire, de placer sur cette assise la figure signifiante qui s'ajustera à notre perception intime des choses.   Ici, alors que plus rien ne semble devoir paraître, un simple acte d'intellection nous livre, en un seul empan de la pensée, une pluralité de figures dépassant le cadre d'un entendement ordinaire.

Moins de Corps, Plus de Présence

Guillaume Toumi

Photographie de couverture

*

   

   C'est donc lorsque la figure humaine s'absente de la représentation qu'elle affirme sa présence avec plus de conviction, plus de perspectives, de puissance. Car, avant d'être de simples et uniques hommes du réel, nous sommes hommes attachés aux éploiements du symbole, à la multiplicité créatrice de l'imaginaire.

   Identiquement au Démiurge mis en scène par Platon dans le Timée, lequel se réalise au travers d'un acte ontocosmologique de création du monde et des êtres à partir des éléments, nous nous emparons de l'argile vierge qui nous fait originairement face, empressés que nous sommes d'y apposer notre empreinte, d'y graver notre sceau et de faire émerger quelques significations. Parfois l'effacement de ce que nous considérons comme premier, étant en quelque sorte affecté d'une précellence ontologique, à savoir la réalité, doit-elle céder la place à d'autres manières de regarder le monde, façon que le songela contemplationla méditation mettent constamment à notre disposition alors même que nous rivons nos pas aux pas qui nous précèdent, ne faisant que tracer dans le sol les ornières des conventions perceptives. Souvent, convient-il de s'en affranchir ! Toujours il y a mieux à voir que ce notre vision nous offre en première instance. Substituer à ce qui se donne comme ‘vérité’ première, cette ‘vérité’ seconde qui est sans doute approximative, singulière, mais qui est nôtre. Car comment pourrions-nous viser le monde par des yeux qui nous seraient étrangers ? Comment ?

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:26
Voyage en utopie

 Alfred Wallis

St Ives circa 1928
Oil and drawing on board
Presented by Ben Nicholson 1966

© The estate of Alfred Wallis

 

*

 

 

   Immédiatement nous sommes conquis et nous ne demandons même pas pourquoi. La rencontre a ceci de particulier qu'elle nous met directement en relation, en osmose avec l'Autre. Mais on objectera sans doute que ce fameux "autre" est ici bien peu présent. Deux ou trois silhouettes imperceptibles. Et les maisons ? Sont-elles le signe d''une altérité, d'un lieu où nous dépayser, celui d'une conque où trouver ressourcement ? Les portes sont vides et les croisées comme encagées, grillagées, peut-être semblable aux sinistres geôles dont Tommaso Campanella utilisa le cachot afin, à partir de l'obscur, d'écrire cette fameuse "Cité du Soleil", dans laquelle la Raison serait le principe souverain, les lois de l'astrologie en établissant le mode de fonctionnement. L'utopie solaire engendrée depuis les ténébreuses prisons du Saint- Office. L'utopie rêvée - il en est toujours ainsi, sinon l'essence même de l'imaginaire est détruite -, s'élevant d'une Cité sept fois fortifiée, alors qu'un Métaphysicien en assure l'ordre, et que les étoiles déclinent leurs mouvements naturels dont les Îliens doivent s'inspirer dans leur quête d'une société égalitaire.

  Et, pourtant, malgré ces doutes dont nous sommes soudain saisis - ne s'agit-il pas plutôt, de la condamnation sans appel de toute possibilité de liberté ? -, quelque chose nous attire que nous ne saurions définir. Sans doute ce bleu profond, moiré, comme animé de l'intérieur, puis sa fuite blanche derrière la probable île. Du moins le supputons-nous. Les bateaux semblent avoir hissé leurs voiles pour un voyage immobile, ourlé de mystère et les flots sont de neige ou bien d'écume, peut-être d'argent.

  Le bleu éloigne, couleur du ciel infini, de l'eau à la longue dérive par-delà le gonflement de l'horizon. Le blanc nous abstrait des choses qui sont posées à côté de cette soudaine virginité et nous n'avons plus de parole. La blancheur n'admet nullement la tache, l'ombre, le gris de la cendre où l'aile portée de la nuée. Le blanc nous intime l'ordre de demeurer au seuil des choses, dans leur réserve, à l'orée de leur irréfragable fermeture. Car le blanc ne peut être que stupeur. Voyez les étendues arctiques, voyez les mines de sel de Taoudéni, les collines de talc éblouissant, la dérive de la banquise alors que tout est givre et frimas. Et ce blanc du ciel au-dessus des terres, n'est-il pas la démesure de ce que le regard peut supporter ? L'astronomie prise à son propre piège : l'observation à l'œil nu de l'étoile blanche qui fait brûler son œil de Cyclope au centre des nuées aveuglantes comme du mercure, comme une mer de platine en fusion.

  Mais alors, le Métaphysicien se serait-il transformé en démiurge fou joignant ses actes au feu solaire, comme pour punir les hommes d'avoir osé tutoyer l'inconnaissable ? Nous ne parlons pas de Dieula Métaphysique a d'autres chats à fouetter avec sa profusion de causes premières, ses empilements d'arrière-mondes, ses pyramides d'outre-noirs, d'outre-vie, d'outre-ciel, toujours un(e) "outre" à remplir dont le fond est un absolu, donc infiniment hostile à tout remplissage, à toute idée de plénitude.

  La Métaphysique, c'est l'attrait du Vide, du Rien, du Néant, alors pourquoi demeurer autour de la Question, à girer à la manière des feux follets alors que le crépuscule gagne, lequel ne nous apportera que la prochaine noirceur et nos mains négatives grifferont la solitude, déchireront des voiles et la nuit muette pliera autour de nos corps égarés son suaire d'encre ? Pourquoi la Question alors que nous le savons depuis le pli de notre conscience, il n'y a d'issue qu'à convoquer l'impossible attente. De quoi ? De qui ? De ce toujours hypothétique Autre ?

  Mais nous ne le voyons pas, ou alors, comme sur le tableau, dans l'absence de lui-même, le retrait, la vacuité sans fin pareille à une bonde dans laquelle se déverseraient nos humeurs, nos maigres palinodies, nos silhouettes de carton-pâte. Car est-on jamais assurés d'être plus que cela, du papier mâché par un mannequin d'osier échappé de quelque toile de de Chirico ? Avec son outre-lumière de cul-de-bouteille, ses perspectives se fondant dans le soufre en fusion, ses cariatides aux yeux vides, ses arches polyglottes qui ne parlent que des langues d'effroi et d'existence chiffonnée, recluse sur elle-même, genre de poulpe aveugle s'essayant à déchiffrer les ondes des abysses.

  Mais, déjà, nous nous égarons. Déjà nous sommes allés trop loin, bien au-delà de notre mince utopie et la "Cité du Soleil" n'est plus qu'un point brillant au fond de la galaxie, une queue de comète terminale, des cheveux brûlant leurs derniers feux. Mais faut-il que le doute nous ait singulièrement étreints, le tragique nous ait visités, pour que, soudain, nous nous abandonnions à de telles noirceurs !

  Sans doute la faute du ciel, ou bien du blanc. Sans doute un étourdissement, un vertige. Mais, ce blanc que nous avions pris pour la couleur même du ciel, voilà qu'il entoure maintenant l'œuvre comme le ferait le cadre d'un petit chromo avec ses étoiles de neige floconnant le paysage, le laissant dans une manière d'innocence première. Nous nous étions égarés, emportés par la brise de l'imaginaire et nous voguions en plein drame alors que, devant nous, se tenait la petite miniature tellement semblable à un dessin d'enfant, à une peinture à la Douanier Rousseau voulant nous dire la simplicité des choses, la douceur de la Baie de Saint Ives, là, tout au bout de l'étrave de la Cornouailles, ce bout de ‘finistère’ , cette ‘finibus terræ’  venue dire aux vagues les derniers sillons du continent, l'adhésion encore au rocher, à la glaise, à la terre, ce bout du monde avant le grand saut dans l'inconnu.

  C'est alors, qu'avant de nous absenter du tableau, nous le voyons enfin, avec son village de maisons blanches badigeonnées de chaux, sa minuscule Place où, le soir, lorsque les bateaux rentrent au port, s'animent les conversations, courent les enfants dans une trille de bruits joyeux. Nous étions partis en utopie, ce non-lieu qu'on n'atteint qu'en rêve, en contemplant ou en griffonnant sur des bouts de papiers une infinité de cercles qui se mêlent les uns aux autres, faciles métaphores d'une insularité dont nous ne sortons vraiment jamais, sauf parfois à étendre notre corps de péninsule, à étirer nos membres de presqu'île. Car, à notre grand désarroi, jamais plus nous ne serons une île, totalement, nous voulons dire, comme la monade leibnizienne qui vit sans portes ni fenêtres, seulement reliée à l'idée de l'Absolu. La seule île que nous n’ayons jamais habitée, avec ses flots adoucis, ses battements souples, ses lentes dérives, c'était celle de la conque amniotique, alors que, déjà, nous voguions vers les rivages de notre existence. Sans doute ce souvenir hante-t-il nos mémoires, ceci, cette nostalgie expliquant cela, l'utopie.

  Cette œuvre touchante par sa spontanéité, sa fraîcheur, sa modestie, nous n'avions fait que l'alourdir du poids du concept, l'incliner à l'aridité de la raison, la ployer sous le fardeau d'une possible thèse du monde. Toujours nous serons les victimes des Lumières alors qu'en notre fond ce n'est que la nuit que nous cherchons, cet abri de la sublime Poésie !

 

 

 

 

 

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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 15:06
Solstice d’hiver.

Sophie Rousseau

'Solstice d'hiver'

Encre de Chine 

*

   C’est toujours ceci qui se produit au solstice et le temps comme figé, plongé dans la glu. La lumière est longue, venue du pôle avec des coulures émeraude et des pensées boréales. Une intime perdition des choses, un chant à peine plus haut que la rumeur du lichen sur le sol gelé. Le permafrost est en attente d’être. On devine ses lentes reptations sous la percussion des sabots et les caribous tournent en rond avec le gel accroché à leur courte toison. Tout dérive dans l’irrésolution. Tout demeure en attente. Ce sont des nappes de lumière qui descendent vers le Sud avec la lenteur un peu majestueuse et lourde du vol des cygnes : des battements demandant l’envol, mais le ciel pèse de tout son poids d’étain, de toute sa démesure de plomb. Il fait si gris, les nuages sont si cendrés sous la courbure du monde ! Et pourtant la clarté ricoche, rebondit, elle veut connaître. Mais dans la douleur d’être, de se mouvoir, dans la peur des confins et des proches disparitions. Mais les phosphènes trouvent à se ressourcer, s’abreuvant à la meute liquide du Rhône, à sa nappe d’eau infinie que réverbèrent le ciel uni, sa vitre lisse. Alors cela coule infiniment vers un proche avenir, alors cela se rassure à la navigation même, aux ondoiements, alors cela glisse le long des berges, s’emmêlant aux herbes pareilles aux cheveux des sirènes. Alors cela se multiplie et il n’y a plus que cette ligne de fuite, ce glissement dans la fente ouverte de l’horizon.

   Puis la lumière baisse, s’émousse, s’use sur les galets de la Crau, s’accroche à la steppe, se ralentit aux touffes des lavandes, s’enroule autour des hampes des asphodèles, se pique aux pointes des euphorbes, se perd dans les tapis de laine des moutons, se vrille dans les cornes cannelées des béliers. Elle n’est plus qu’une faible anecdote, un murmure, quelques grains suspendus dans l’air tissé de vent, genre de poussière que, déjà, attire la grande respiration marine. La Camargue est là qui attend sous le ciel et demeure au bord d’elle-même dans un geste qui semble éternel. Les jours sont si courts, cernés de suie de toutes parts et une fine brume dissimule aux yeux tout ce qui pourrait fixer un repère, servir de fanal. Aussi bien les lames des roseaux, les assemblées hirsutes des tamaris, les rameaux étroits des salicornes. Aussi bien les chaumières des gardians fichées de leurs croix, les dunes blanches des salines, la résille des canaux, les damiers verts et gris de la sansouïre. Rien n’est visible qu’une démesure de tout ce qui pourrait paraître et semble voué à quelque dissimulation définitive. Ici, sur cette terre des confins que ne borde que l’immensité de l’eau, se joue l’immémoriale dramaturgie de l’ombre et de la lumière, l’infinie partition d’un territoire commun soumis aux flux et reflux continuels de la vie, de la mort. Tout ceci que semble mettre en scène la tonalité fondamentale par laquelle le jour recouvre la nuit, ou bien l’inverse. Mais, alors, comment ne pas convoquer l’une des plus belles métaphores qui soit : la polémique du blanc et du noir que la faune d’ici semble avoir installé à la manière d’une compréhension des rythmes mêmes auxquels l’homme est soumis ?

   Blanc l’envol continu des aigrettes, l’irisation de leurs ailes à contre-jour de l’eau, leur bec si fin planté dans la densité d’une chair laiteuse, d’une dentelle diaphane. L’image est si irréelle qu’elle semble comme en sustentation, écho d’un temps radieux qui semblerait ne devoir jamais finir, promesse d’éternité à nulle autre pareille. Alors les heures n’ont plus de limite, alors l’éclosion est plurielle, immense corne d’abondance recelant en son sein l’arche ouverte de la plénitude. Ici, sans doute, s’inscrit, dans le secret des rémiges, la gloire solaire, le solstice au plus haut de l’éther, les cérémonies rituelles au centre des cercles de pierres levées avec le front ceint de blanches aubépines. Tant à espérer de cela qui brille et emporte au-delà de soi-même, dans l’aire des mirages, dans le pays des scintillements inépuisables, tout près des portes d’un probable absolu. Blanche la course des chevaux, leurs crinières battues par la langue acide du Mistral ou bien celle, humide, de la Lagarde montant de la Méditerranée.

   Blanc-noir, l’envol des sternes comme pour dire la transition, le passage d’un état à un autre, la perte de la lumière dans les mailles complexes du clair-obscur. Les têtes sont noires avec la prunelle de jais plantée au milieu et un point brillant semblant dire la lucidité, le saut final vers la mort qui attend et veille à ce que tout soit accompli conformément aux lois de l’existence. Le bec est rouge, braise ardente portant en elle la nécessité du sacrifice de soi afin que d’autres puissent paraître et endosser la vêture étroite de leur destin. Le corps est gris qui déjà s’incline dans la cendre et l’effacement.

   Noir, le taureau, emblème d’une Camargue sauvage, indomptable, si près de basculer dans la mort. Soit celle du taureau, ou bien du toréador, sinon du gardian s’il ne se prémunit de la meute en furie. Alors il n’y a plus de lumière, alors le solstice d’hiver a accompli l’acte dernier de sa mission temporelle : terrasser le jour, substituer la nuit à tout essai de profération de cela qui voudrait sortir du néant. Fascinants taureaux. Fascinants parce qu’ils sont dangereux, parce qu’ils véhiculent la mort comme le soleil prodigue la vie. Recueil dans l’espace fermé de la bouvine sauvage, de l’énergie, de la pulsion de vie, de la pulsion de mort. Au-dessus des plaines liquides, dans les lagunes bleues sont les hordes écumantes, taches d’ébène que cerne l’onde bouillonnante alors que les faucilles blanches des cornes entaillent les écharpes de brume. Nuage de vibrante obsidienne que poursuit le trident du toucheur et sous le bruit assourdissant du galop se couchent, comme pour des noces tragiques, les quenouilles couleur de terre des typhas, les capitules des fragiles centaurées. Le ballet est beau qui célèbre Thanatos, alors qu’Eros succombe dans une dernière gloire. Car, toujours, triomphe le noir. Car toujours s’efface le blanc. Solstice d’hiver emportant dans sa confondante glaciation les flammes exubérantes du solstice d’été.

   C’est parce que le taureau, depuis la lointaine préhistoire, a été le signe d’une puissance tutélaire hors du commun, bien au-delà de celle des hommes, qu’il a inspiré tant de crainte et de respect mêlés. Ainsi la vénération de l’animal devenu sacré à force de symboles intégrés à même sa fougue, sa virilité, son mystérieux magnétisme se confondant avec la démesure de l’orage, l’empire qu’il étend sur toutes choses. Ainsi, pour n’en citer que quelques manifestations parmi le panthéon des dieux : Enlil, le dieu-taureau sumérien ; Mardouk le dieu solaire babylonien ; Minos, le dieu-taureau crétois ; Zeus, le dieu grec transformé en taureau pour enlever Europe. Sans bien le savoir, mais placé sous l’emprise de ces puissants archétypes qui les traversent - taureau ; solstices et grandes scansions temporelles -, les hommes vivent au rythme de ces pulsions primordiales dont, le plus souvent, ils ressentent les marées à défaut de pouvoir les expliquer.

   Noire, Sara, la reine des Gitans, la reine du peuple nomade, celui soumis à l’éternelle diaspora depuis la nuit des temps. Or tout nomadisme est continuel passage d’un pays à un autre, d’un temps à un autre, d’un solstice à un autre, comme s’il s’agissait d’exorciser, par le voyage toujours recommencé, cette stupeur temporelle qui, dans l’immobilisme, dans l’arrêt, plonge l’humain dans un hiver définitif hors de la lumière fécondante. C’est ce que nous dit, en mode crypté, la belle poésie de Jean de Baroncelli dans « Le Cantique des Gitanes », dont l’extrait ci-après voudrait dire la trace signifiante :

 

« Sainte Sara la brune

O reine des Gitanes

Depuis combien de milliers de lunes

Venons-nous chaque année.

Tu es le lien qui unit

Du Couchant au Levant

Sur les routes poussiéreuses

Nos hordes errantes.

Sainte Sara la brune…

Depuis combien de lunes…»

   

   Or, comment mieux nommer le solstice d’été qu’en lui attribuant le beau nom de « Levant ».

  Or, comment mieux nommer le solstice d’hiver qu’en lui attribuant le beau nom de « Couchant » ?

  Du Levant au Couchant, tout l’intervalle temporel de la condition humaine. Ce que la belle encre de Sophie Rousseau nous invite à méditer dans une grande économie de moyens, en même temps que dans une esthétique songeuse.

Solstice d’hiver.
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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 14:49
La goutte d'eau en nous

Photographie :

Schnitzler Heiko

*

 

   Sans doute tout discours énonçant : « Cette goutte d’eau est belle », sera considéré ou bien comme la conséquence, chez son énonciateur, d’une inclination à  l’hyperesthésie ou bien d’une posture teintée d’une volonté de décrire le réel selon une manière d’atypie. Et, pourtant, nous persistons à dire l’esthétique de cette simple bulle d’eau, sa forme aussi bien que ce qui s’y dessine dès l’instant où l’on veut bien se disposer à une lecture plurielle des choses, à quelque signification venant nous visiter. Car une chose, aussi modeste fût-elle, est plus que ce qu’elle veut bien nous livrer de sa silhouette dans une rapide saisie. Certes, cette goutte d’eau est suspendue à l’extrémité de quelque col de cygne avant même qu’elle ne chute dans sa propre immanence et nous l’aurons déjà oubliée à peine disparue de notre champ de vision.

  Mais ceci, cette incroyable aptitude de l’homme à effacer ce qui vient de faire phénomène, se conjugue-t-elle avec une manière d’amnésie dont chacun serait atteint ? Ce qui revient à dire que le réel ne nous affecterait qu’à l’aune de sa rapide apparition, toujours suivie d’un soudain retrait ? N’y aurait-il aucune nervure qui s’inscrirait sur le plan de notre conscience, aucun désir qui survivrait au mince événement, aucune leçon faisant son refrain entêtant dans l’espace de notre intellect ? Et, du reste, pourrions-nous archiver les milliards d’informations qui, en permanence, pareils à une pluie de météorites, viennent ricocher sur l’aire électrique de notre cortex ?

  Nous percevons déjà combien ces menues perceptions s’invaginent dans notre chair comme pour jouer en contrepoint de notre distraction à leur égard. Car tout s’imprime avec force, tout fore et fait ses ondes, tout gire infiniment alors que nous continuons d’exister et, d’ailleurs, sans doute, n’existons-nous qu’à empiler, seconde après seconde, jour après jour, ces constants et itératifs feux de Bengale, ces perpétuels jaillissements, ces gerbes d’étincelles, ces percussions de bombes ignées, ces retombées de scories, ces longs écoulements de lave. Mais aussi le vol éthéré de la libellule, le grésillement de la flamme de la bougie, le reflet mordoré de la tunique du scarabée.

  Car, de la même manière qu’existent quantité de choses inexpliquées, de connaissances cryptées, de savoirs travaillant sous la ligne de flottaison de l'attention, de cognitions évoluant à bas bruit, il existe  une conscience nerveuse de la matière, sans doute circonscrite à son agitation moléculaire, cependant sans arrière-monde faisant signe vers une métaphysique ne voulant dire son nom ou bien de spiritualité pareille à une pure mystique.

  Non, les choses sont plus simples, de l’ordre de la synapse, de la gaine de myéline, du phénomène neurobiologique élémentaire, comme si des fleuves étincelants de matière nous parcouraient de l’intérieur, dilataient notre peau et, alors, nous serions tellement semblables à des baudruches prêtes à coloniser l’espace, à des météores fous sidérés d’eux-mêmes, à d’infinies turbulences parsemant les aires célestes de leurs coruscants éclairs.

  De ceci nous sommes assurés, identiquement à notre métabolisme que nous ne percevons guère mais dont nous supputons les trajets multiples, les combinaisons complexes, les traductions énergétiques incessantes. Mais nous l’oublions constamment, sans doute de peur que les milliers d’impulsions, de décharges, de séismes ne nous envahissent comme le font les eaux sur les franges côtières lors des marées d’équinoxe.

  Parcourue incessamment d’une nuée de signes, d’une pluie de pleins et de déliés, incisée au calame, gravée au burin, notre peau, sans doute plus symbolique que réelle, se métamorphose en parchemin, en palimpseste sur lequel viennent rebondir les murmures du monde. De cela nous ne pouvons faire l’économie, tellement nous nous disposons à cette merveilleuse offrande, le sachant ou à notre insu.

  Dans un court recueil de nouvelles « La Fièvre », le jeune écrivain Le Clézio, déclarait alors, concernant les menus événements du monde dont nous sommes atteints, - rage de dents, température, vertige - :

      « Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n'est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans. »

  Volcans, sans doute le sommes-nous à la mesure de nos douleurs grandes ou minuscules, de nos passions, de nos enthousiasmes dont, souvent, nous avons bien du mal à endiguer le cours. Cependant se dessine également en nous ce qu’il convient de nommer  une « phénoménologie de l’indicible », tellement s’inscrit dans le cours de l’aventure que nous sommes, le menu, le discret, le minuscule,  autant de simples percepts que nous ne renonçons pas à enfouir dans le pli de quelque vécu et qui, en certaines  occasions, s’autorisent à une résurgence. Ainsi notre soi-disant liberté n’est parfois que la partie visible d’une sourde matière travaillant en sous-sol.

  L’émotion consécutive à une douce pluie ne fait, peut-être, que réactualiser telle goutte d’eau au rebord d’une gouttière dont, enfant, nous observions avec ravissement la chute, la mince symphonie sur la plaque de zinc. Ainsi, la feuille d’automne à la couleur d’argile, le galet dans le cercle de la crique, la racine au profond du bois, la ramure agitée par le vent, tout ce microcosme, toute cette indistincte présence des choses continue-t-elle, à notre insu, à développer dans notre enceinte de peau et de chair, sa mince dramaturgie. Parfois certains confondent-ils ces manifestations avec les remous d’une précieuse nostalgie. En réalité il ne s’agit que d’une disposition de la matière à signifier,  à nous rappeler la simple vie élémentaire de la paramécie, le vol stationnaire du colibri, la turbulence verte de la « manta religiosis ». Comme un vitalisme animant en profondeur la nature, lequel porte jusqu’à notre entendement l’infini bruissement des choses. Et ce bruit de fond du monde n’est jamais totalement différent du nôtre. Nous n’en prenons acte qu’à l’incliner au témoignage.

  Et, maintenant, si nous nous demandons quelle sorte de motivation se tenait à l’arrière-plan de la conscience du Photographe lorsqu’il a pris la goutte d’eau, - banalité en apparence - comme thème de son travail de recherche, nous percevons combien le réel nous parle du bout des lèvres, chuchote et, souvent, sait se taire afin de nous reconduire à une plus juste évaluation de ce qui ne se révèle jamais mieux qu’en s’absentant ou en se dévoilant dans l’ordre de l’inaperçu.

 

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24 juin 2021 4 24 /06 /juin /2021 08:08
Androgynie formelle

Marcel Dupertuis, "Noces", bronze non patiné 1/3, Lugano 1993

Exposition "La sculpture suisse depuis 1945"

Kunsthaus de Aarau, du12/06/21 au 29/09/21

© dupertuis

 

***

 

   [Ce qui, ici, doit être mentionné en guise de préambule, c’est la position critique que nous adopterons par rapport à ce bronze de Marcel Dupertuis. Nous ne le viserons dans sa globalité qu’après en avoir suivi quelques étapes préliminaires que nous estimons nécessaires à la juste saisie de l’œuvre. Cci aura lieu en deux temps. Premier temps : considérer cette sculpture en son état initial, à savoir d’être Terre (la terre ici sera l’équivalent du plâtre en sa première venue à l’œuvre), avant même d’être bronze. Ce sera le niveau que nous nommons morpho-génétique. Le second temps sera celui de l’accès du bronze lui-même à son statut d’œuvre d’art, approche cosmopoétique de la Figure. Tout aura, pour arrière-fond, le mythe de l’Androgyne selon Platon.]

 

*

  

   Temps morpho-génétique ou temps de l’Abstraction

 

   Si, du bronze, nous rétrocédons en direction de sa forme primitive, nécessairement nous nous retrouverons face à face avec la terre comme terre. Ceci veut dire que la notion même d’art en sa singularité aura été évacuée de notre champ de vision et d’interprétation. Nous serons, d’emblée, dans un temps d’avant le temps de la nomination et les prédicats, en attente de déterminer la forme, seront à l’état de sèmes natifs non encore parvenus à l’éclosion. Un genre d’infra-germination ne se connaissant que de l’intérieur, laquelle ne ‘fera monde’ que bien plus tard, lorsque l’acte poïétique de l’Artiste aura fait sortir de sa torpeur archaïque une matière amorphe, sourde, compacte, opaque mais non privée pour autant d’une vie interne plurielle. Toute entité en sa genèse passe par cette élémentaire station qui constitue son essence même la plus intime.

La terre est la terre en tant que glaise.

La terre est la terre en tant que limon.

La terre est la terre en tant qu’humus.

 

   La terre, en son stade pré-cosmique, est traversée de mille mouvements qui sont autant de polémiques, de tensions entre ses contraires, ses contradictions.  Car l’on ne saurait venir à l’art à la guise d’un simple repos. Se disposer à devenir une œuvre, c’est chercher en soi, au plus abyssal de sa propre matière, les motifs dynamiques qui, bientôt, vont imprimer aux énergies en présence, des lignes de force, des levées, des surgissements qui seront les premiers mots prononcés du poème infini de la création.

   Au sein même de la terre, alors que les mains artisanales imprimeront à la substance mille torsions et contournements, mille façons de venir à la forme, ce ne seront que tellurismes, failles, avancées et reculs, assurances et contrariétés, exhaussements et renoncements, comme si, du sein de l’indéterminé, veillait une manière de proto-conscience, sorte de vitalisme en soi n’attendant que l’instant de sa propre révélation, sa sortie au plein jour. Un mystère nucléaire creusé dans le derme de l’être-terre en devenir. C’est bien cette phase initiale qui se donne sous la forme du chaos et c’est cette profusion hylétique qui embrouille nos perceptions et ne pose la terre devant nous que sous l’aspect d’une abstraction. Il faut croire l’abstraction première dans le processus de venue à l’être, la figuration n’en constituant que son aboutissement, son terme final, lequel accomplit en un cosmos ce qui n’était que l’indifférencié, le primitif, la mesure limbique, sorte de magma en attente de son repos.

   Certes, esprits pressés, nous eussions pu nous emparer de la forme venue à elle sans chercher aucunement à en connaître le processus interne, autrement dit à percevoir la figure en tant que figure telle qu’elle nous est donnée dans le bronze. Oui, mais alors nous ne l’aurions saisie qu’au gré de son existence, non de son essence. Exister ne peut s’envisager qu’à toujours partir de l’essence. C’est l’essence qui est première, qui détermine le temps qui va suivre, qui confère à la matière sa forme définitive, qui l’assure de sa nature particulière. Identiquement, nous ne nous comprendrons nous-mêmes que dans l’acte de notre propre genèse : remonter à la source, à la naissance et lire tout ce qui, en aval, provient nécessairement de l’amont. Nous sommes des êtres racinaires et si notre constitution présente déploie notre écorce, nos ramures anthropologiques, c’est bien au regard de qui nous avons été en notre première venue. L’estuaire n’est estuaire qu’à avoir trouvé le lieu de son émergence au profond du pli de la terre, dans l’eau nécessairement lustrale, là où se dit le chant originel du monde.

 

   Temps cosmo-poétique ou temps de la Figure

 

   Voici, les convulsions se sont apaisées, la tectonique a trouvé le site d’une accalmie, les tensions se sont résolues dans la permanence, les flux et reflux ne sont plus qu’une présence fixe dont le bronze a été le patient artisan. L’abstraction s’est résolue en une figuration. Mais il serait peut-être plus exact de dire qu’il s’agit d’une ‘figuration abstraite’ ou bien d’une ‘abstraction figurative’ selon le niveau de précellence que l’on donne à l’un ou l’autre des modes de venue à l’être. Quoi qu’il en soit, (choisissons par exemple ‘figuration abstraite’), cette formule, au visage oxymorique, présente l’avantage décisif de nommer, tout à la fois le versant génétique primaire de l’œuvre, en même temps que son versant secondaire, cosmo-poétique, (tout poème, par nature, est cosmos, l’harmonie y règne de la même façon qu’elle se lève de l’œuvre d’art en sa valeur essentielle), versant au gré duquel elle nous apparait comme une figure janusienne à deux faces sous les auspices doubles de la temporalité (ce qu’elle a été et ce qu’elle est) et de sa pluralité ontologique (terre (ou plâtre) devenue bronze, esquisse devenue œuvre, virtualité devenue acte).

    Et puisque, présentement, au terme de cette analyse, le bronze se donne en tant que bronze, il ne nous reste plus guère comme ressource que de décrire ce qui vient au regard, ce dévoilement qui abrite en retrait la forme voilée, laquelle transparaît si nous entraînons notre vision au jeu sublime du décryptage visuel : sous les apparences, tâcher de trouver les traces premières d’une vérité (qui ne pourra se définir que sous l’expression de ‘vérité à l’œuvre’), laquelle n’est autre que la donation première d’une forme en sa mesure destinale. Cette forme, de tous temps, avait à être la forme qu’elle est au motif que l’art court tout le long de la temporalité, depuis la naissance d’une œuvre jusqu’à sa possible éternité. Parcourons donc les belles qualités esthétiques de cette figure.

  Il faut partir du socle, ce fondement spatial aussi bien que symboliquement originel. Le socle est large, massif, lourdement assuré de son être. Le socle connaît le lieu de sa provenance, cette glaise dont il est la tardive déclinaison. Le bronze porte en sa mémoire d’airain tout ce qui, au travers de son être de métal, fut un jour cette forme indistincte à la recherche de son possible. S’arracher à la pesanteur, se défaire de sa gangue anonyme, commencer à proférer sur le bord attentif du monde. Deux cylindres-jambes s’élèvent du sol à la manière de menhirs se détachant à peine de la pierre-mère, fondatrice de leur émergence. Les jambes sont jambes à n’être encore guère assurées de pouvoir supporter l’humaine figure. Il y a de l’archaïque là-dedans, du pierreux, du racinaire, du tubercule, du tératologique qui appellent, en toute logique existentielle, l’avenant, l’ordonné, le mesuré, mais il y a tellement de chaos emmêlé, entrelacé au divin cosmos. Un peu comme une figure du Bien encore traversée des empreintes fuligineuses du Mal. Du Paradis espéré, mais de l’Enfer encore vécu en sa profondeur d’abîme.

    Cela commence à chanter du plein du bronze, cela commence à s’extraire du tubercule en direction de l’efflorescence, mais c’est si malhabile encore, les gestes sont ceux de l’homo faber qui couverait sous le sapiens sapiens. Mais le ‘savoir’ est encore sous l’emprise du ‘faire’. Mais l’art en son aérienne levée est encore sous la métallurgie méticuleuse de l’artisanat. Mais la parole est encore semée des scories du minéral, parcourue des entailles du silex.

Il y a comme une stupeur du bronze à être rivé à son origine.

Il y a comme une joie du bronze à se distraire de sa pure contingence.

   Il y a une étrange tension, un étonnant tiraillement entre les deux caractères opposés de l’immanence et de la transcendance. Comme si l’Esprit invaginant la Matière se trouvait arrimé à une force qui le retenait captif, en voie de venue à soi, mais encore arrivé trop tôt au site de sa destination.

    C’est ce qu’il y a de plus patent dans cette œuvre, c’est qu’elle contredit en permanence ce qu’elle ne cesse d’affirmer.

Non-être en voie de l’être ?

Être en voie du non-être ?

   Il semble bien qu’il s’agisse de la dialectique d’une présence/absence au terme de laquelle se dit le souci de l’homme d’être au monde. ‘De l’homme’ qui, selon la formule canonique se donne en tant que : ’animal raisonnable’, mais alors ici, qu’en est-il de l’animal, du raisonnable ? Chacun affirme-t-il l’autre ? Ou bien chacun est-il le prédateur de l’autre ? Lutte immémoriale de la raison pour s’arracher aux mors archaïques qui la retiennent dans les limbes obscurs de l’animalité.

   Ce bronze, ce qui fait sa force, c’est le maintien d’un primitivisme, c’est son attachement racinaire à la Mère-première, c’est en même temps, cette dette au sol du fondement et son essai d’arrachement, d’exhaussement, de libération. Mais se soustraire au lieu de sa naissance, déserter ses propres fonts baptismaux est toujours douleur, perte, deuil. Mais quitter sa terre, s’élancer vers le ciel de son devenir est toujours épreuve. Tout homme est en partage de son être, à la fois hélé par le futur, appelé par son passé. Or cette sculpture est du type de l’homme, donc reposent en elle les événements nécessairement contrariés de la sphère anthropologique. Qui tantôt s’assume en son entièreté, tantôt se soustrait aux lois de son essence.

   Etonnante projection de cette jambe phallique, rencontrant une vulve-jambe-tubercule. Les fonctions s’entremêlent, les désirs se croisent et se fondent, les mots du corps deviennent illisibles, les chairs se rencontrent et profèrent selon le mode du galimatias, de l’imbroglio lexical, chute de l’essence du langage dans le derme existentiel, seule mémoire du corps en tant que roc biologique. Au-dessus, une manière de soudure ombilicale des deux formes, comme si, chacune, par la médiation du geste symbolique, voulait s’immoler en l’autre, n’être soi qu’en l’autre advenu, primarité ontologique où plus rien ne paraît que le confusionnel et, sans doute, ce rien aperçu au travers de la puissance ombreuse de l’inconscient ne pourrait jamais signifier que la perte de soi en une bien étrange contrée. Laquelle aurait pour voisinage, sinon pour lieu ultime, la rencontre avec le Néant.

   Puis, de cette masse informe qui nous place brutalement face à nos assises indigentes, sauvages, archéennes, il nous est demandé de faire un saut final en direction de ce qui, en ce bronze, tient lieu de visages. C’est là où la mesure humaine apparaît comme poinçonnée en mode majeur d’une verticale aporie. Le visage, cette empreinte insigne du lieu de notre essence, voici qu’elle s’absente de nous jusqu’à devenir le simple effacement de notre condition. Emmêlement inextricable des règnes où le Vivant (mais l’est-il encore vraiment ?) se situe au carrefour du minéral-végétal-animal sans pouvoir en dépasser l’étroite mesure, sans pouvoir en transcender la fermeture à jamais. Ici, l’œuvre de Marcel Dupertuis s’affirme comme la mise en acte du nihilisme contemporain : plus rien ne devient connaissable, plus rien ne signifie vraiment, plus rien en direction de quoi lancer un grappin qui s’accrocherait à un possible salut. Concrétion de la finitude qui dit, en termes plastiques, les parois sourdes en lesquelles l’humain est enfermé dès l’instant où il pose l’exister en termes de finalité. Tragique lové au centre du corps humain, tout comme le ver logé dans le fruit le boulotte consciencieusement. Cette œuvre, aussi bien, pourrait porter le titre d’un ouvrage de Cioran : ’De l’inconvénient d’être né’,  ‘Ebauches de vertige’, ‘Ecartèlement’.

   Certes, présenter ‘Noces’ sous l’angle du désespoir paraît infirmer ce que le titre suppose, à savoir la nécessaire joie de la rencontre. Alors, faut-il lire ce bronze en mode inversé et trouver dans son possible contre-type la signification dont il est porteur, comme si, retournant la calotte disgracieuse du poulpe, se donnait à voir le luxe intime inouï de sa chair ? Bien évidemment, tout est toujours possible en matière d’interprétation. Cependant, ce que voudrait montrer la suite de cet article, en abordant le problème de l’androgynie et du désir, c’est que ‘Noces’, bien plutôt que de nous montrer la lumière de l’alliance, met en scène la figure de la séparation, de la division, de l’impossible rencontre. Ici ne se montreraient que deux termes d’un processus dialectique liaison/rupture au terme duquel la désunion serait la résultante de la polémique. Mais il faut aller voir plus loin, du côté du mythe platonicien.  

 

   Mythe de l’androgynie et indépassable solitude

 

   « Le premier mythe platonicien de l'androgyne est relaté par le personnage d'Aristophane, dans le Banquet (189c - 193e) au cours duquel plusieurs personnages décrivent leur conception de l'amour. » (Wikipédia)

   Après avoir évoqué la présence en des temps anciens, de l’espèce androgyne, cette espèce posant une énigme à Zeus, ce dernier se mit en devoir de la résoudre de la manière suivante : 

   « Enfin, Zeus ayant trouvé, non sans difficulté, une solution, […] il coupa les hommes en deux. Or, quand le corps eut été ainsi divisé, chacun, regrettant sa moitié, allait à elle ; et s’embrassant et s’enlaçant les uns les autres avec le désir de se fondre ensemble […]

   C’est de ce moment que date l’amour inné des êtres humains les uns pour les autres : l’amour recompose l’ancienne nature, s’efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine. […] Notre espèce ne saurait être heureuse qu’à une condition, c’est de réaliser son désir amoureux, de rencontrer chacun l’être qui est notre moitié, et de revenir ainsi à notre nature première. »  (NB : C’est nous qui soulignons).

 

Androgynie formelle

  

   Le texte platonicien est plein d’enseignements dont le sens nous paraît clair. Que ces pensées résultent d’un mythe, peu importe et, dans l’antiquité grecque le mode de la connaissance était confié à la mythologie, non à la science, laquelle était, à cette époque, en voie de devenir. Plus que de simples formulations allusives, le propos du Maître de l’Académie ne demeure ambigu qu’aux yeux de ceux qui se réfugient dans la cécité de la Léthé, préférant le doux confort de l’oubli à la lumière de la réalité. Comment, en effet, ne pas saisir d’emblée, dans une manière de claire évidence, que l’Amour dont il est question dans le Banquet est purement et simplement Amour de soi ? Bien évidemment, il ne suffit pas d’affirmer mais de donner quelques arguments. Se mettre en quête de « sa moitié » (nous accentuerons le « SA »), « se fondre en un seul » (nous accentuerons « UN SEUL »). C’est le Sujet lui-même qui est au cœur de la recherche et non ‘l’objet’ de son amour. Et, du reste, ‘l’objet’ dont on doit la singulière nomination aux temps modernes inaugurés par le projet cartésien, place le Sujet d’une façon irréversible et radicale, au centre même de l’ego, dans son nucleus, cet ego qui, certes, pense, vit, aime et s’aime en Soi au travers de l’Autre (qu’il conviendrait mieux, dans ce contexte, d’orthographier avec une minuscule, ‘l’autre’). La revendication du « seul » suffirait à elle-même à clore le débat, tant la mesure du solipsisme y figure pleine et entière, ne laissant aucune chance à quiconque de pénétrer dans la citadelle.

   Mais à bien y réfléchir, l’acte d’amour est-il si désintéressé que nous le laisserait supposer, par exemple, l’amour courtois, avec l’exaltation d’une passion totale qui, en notre époque contemporaine, ne passerait que pour une ‘aimable bluette’ ?  Certes, le preux Chevalier entièrement occupé à satisfaire sa Belle, ne l’est-il qu’au regard du bonheur dont cette dernière sera, par-là, comblée jusqu’à l’excès ? Et quand bien même cette noble générosité, ce comblement de l’Autre seraient l’illustration de cette relation, l’Amant pourrait-il procéder à la quasi-nullité de Soi au point de s’oublier totalement en son Amante, renonçant à éprouver quelque plaisir ou jouissance des sens ? Non, bien évidemment, les choses ne sont nullement à sens unique. ‘Je M’aime en Toi’ est toujours la juste mesure d’un amour aussi bien consenti et éclairé des deux côtés. Ce JE que nous sommes, nous ne pouvons le jeter aux oubliettes au simple motif de ces assertions existentielles : ‘JE vis, JE pense, J’aime’. Par nécessité le JE est toujours prévalent pour la simple raison que MA façon d’être au monde, d’être à l’autre, sont toujours inscrits dans l’irrémissible et indépassable factualité du JE. Il est un fait que JE suis, que les sensations, les perceptions, les affinités sont MIENNES, que JE ne pourrais m’y soustraire qu’à perdre mon identité qui est aussi mon essence.

   Si le fameux ‘fin’amor’ suppose la soumission de l’Amant à son Amante dont il doit conquérir le cœur et, sans doute la chair, n’y a-t-il pas une manière d’injustice dans ce déséquilibre, un amour total ne recevant en contrepartie qu’un amour partiel ? Si l’amour est un absolu, et il faut en faire la thèse au moins théorique, contemplative, il ne peut qu’exister dans sa totalité sans réserve aucune qui privilégierait un Tel du couple au détriment de Tel autre. Si tel était le cas il ne s’agirait, en toute connaissance de cause, que d’un marché de dupes, du troc d’un amour contre des ‘commodités’. Ceci ne constituerait que le lieu d’une perversion et les sentiments éprouvés par la Belle ressembleraient fort aux basses œuvres d’un amour vénal dans quelque sombre boudoir capitonné de luxure et de vanité. L’amour exige l’amour en retour, non une vulgaire monnaie de singe. Mais si nous parlons d’amour à égalité de rétribution, alors ceci ferait pencher le trébuchet en faveur de l’idée que les amants, l’Un et l’Autre, payés à leur juste valeur, chacun y trouverait son compte, le sens d’une juste altérité pouvant ici s’écrire en exergue de la rencontre. Certes oui, mais cette position, nous devons le rappeler, ne résulte que du jeu de l’utopie qui consiste à réaliser une égalité des partages, à supposer que chaque ego ne vive qu’à faire apparaître l’Autre, à le faire briller au prix d’une abstraction du Soi.

   

   Epilogue

 

   Certes, le motif de l’Amour, figure solitaire promise à son propre effacement, est sans doute difficile à repérer dans ce long article qui s’essaie à emprunter quelques uns des multiples chemins du sens. Cependant le fil rouge qui en traverse l’épreuve est celui qui thématise l’Amour en son aporétique figure, comme si l’idée même d’amour ne pouvait s’inscrire qu’au fronton de quelque utopie, non figurer ici et là, s’incarner en tel ou tel Existant ou Existante. Peut-être l’Amour devrait-il perdre sa majuscule, s’orthographier avec une minuscule, ainsi, ‘amour’ et ne constituer que la figure allégorique posée par le divin Platon dans ‘Le Banquet’, comme l’on piquerait une fleur sur un chapeau afin de l’agrémenter, autrement dit en faire une simple apparence.

   Ici se donne à voir la problématique platonicienne au travers de laquelle l’amour-sensible ne serait qu’un reflet de l’Amour-Intelligible dont la lumière ne brille qu’aux yeux de ceux qui, sortis de la Caverne, sont capables de regarder la lumière du Soleil. Ils sont nommés tels ‘Les Rares’, sinon ‘Les Invisibles’ au motif que jamais personne n’a rencontré L’Homme, mais toujours cet homme-ci, cet homme-là, objet de chair en sa mortelle condition.

   Et si nous parlons de ‘mortel’, ceci n’a rien du hasard, on ne peut évoquer les choses de la Vie qu’en cette perspective Mortelle puisque, aussi bien, nous les hommes et femmes sommes des Dasein, à savoir des Passants qui ne s’inscrivent que dans la perspective de la finitude. Nous sommes « les seuls capables de la mort en tant que la mort », selon la formule célèbre heideggérienne. Tout, dans l’existence, se loge sous le sceau de cette empreinte indélébile. L’amour en particulier puisque

 

c’est par lui que nous venons au monde,

par lui que nous résistons à la finitude,

par lui enfin que se solde notre parcours humain,

dans notre étreinte finale avec la Camarde

dont Brassens chantait si joliment et avec humour la triste réalité :

 

« La Camarde qui ne m'a jamais pardonné

D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez

Me poursuit d'un zèle imbécile »

 

   Or c’est bien contre ce « zèle imbécile » que nous élevons lorsque ‘sacrifiant’ aux plaisirs charnels, nous ne cherchons jamais qu’à éprouver ‘La Petite Mort’, pensant qu’elle nous exonèrera, au moins provisoirement, de ‘La Grande Mort’, la faucheuse impitoyable qui moissonne nos têtes au mépris de toute convenance.

 

Qu’avons-nous à lui opposer ?

Des Noces ?

Un accouplement cathartique ?

Le cri d’une brève jouissance ?

  

  C’est Elle qui, ayant le dernier mot applique sur nos lèvres, autrefois gourmandes et désireuses, l’ultime baiser qui sera notre dernier acte d’amour. ‘Noces’, oui, mais ‘Noces barbares’ car l’idée même de liaison porte en elle les ferments de son propre nihilisme. Ce que ‘Noces’ est supposé dire en mode de joie, ‘barbares’ vient en décimer la fragile figure, autrement dit s’affirmer tel le cruel nihilisme. Afin de clore cet article, il nous suffira, une fois encore, de viser correctement la sémantique de cette Belle et Inquiétante Figure.

 

Androgynie formelle

   Ne sommes-nous saisis d’effroi au constat de ces yeux vides, de ces orbites creuses, signes avant-courriers de la Mort ? Ne sommes-nous reportés au plein de notre tragique condition à ne pouvoir déchiffrer le visage de ces Existants ? Ne percevons-nous, comme antinomiques de la relation, ce vide, cet abîme qui se glissent entre les supposés amants ? Ne sommes-nous directement confrontés à l’essence même du Néant à ne laisser venir à nous, tous ces trous, toutes ces failles, ces avens qui creusent les corps et les précipitent à trépas ? Et ici, il ne s’agit nullement d’un fondamental pessimisme ou d’une inclination à la noirceur entrenus par  quelque mal mystérieux. Nous ne faisons que traduire au plus près ce que la forme nous dicte au gré se son apparaître qui, déjà, n’est qu’un disparaître.

   Si nous visions cette œuvre à la manière d’une fable, alors la morale de l’histoire serait simplement celle-ci : toute altérité est pure invention de l’esprit, le tout-autre-que-soi n’est en définitive que notre ‘part manquante’, le creux qui s’est imprimé originellement en nous de cette moitié dont, jamais au grand jamais nous n’avons pu faire le deuil. Nous ne sommes des vivants qu’à l’être à demi. Si exister (‘eksister’) est sortir de soi en direction du monde, notre projet le plus secret serait uniquement un trajet de Soi à Soi, une plongée dans l’abysse de notre être propre qui porte pour l’éternité de notre vie les stigmates d’une brûlante incomplétude. Le voile dont l’Amour est la fragile dentelle consiste en ceci, à savoir que le simple terme de ‘noces’ dont nous pensons spontanément qu’il recèle toute source d’un possible bonheur, la réalité est bien plus verticale que ceci :

 

deux solitudes assemblées ne font pas un salut,

deux solitudes s’accroissent toujours de leur mutuelle tristesse.

 

   Nous sommes seuls à l’heure de notre Mort. Pourquoi ne le serions-nous à l’heure de notre Vie ? Quel prodige aurait donc métamorphosé notre essence ? Quelle soudaine braise surgirait donc des cendres ? L’androgynie a tracé en nous sa césure. Les bords de la plaie sont béants qui ne peuvent être recousus, sauf provisoirement, le temps d’une ambroisie, le temps d’un rapide acte d’amour.

 

‘Trois p’tits tours et puis s’en vont’ !

 

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 07:54
Infinie polysémie de l’image

"Entrée en matière"

Lugano 2015

© Dupertuis

 

***

 

   Prenant acte de l’image, nous sommes immédiatement auprès d’elle, au lieu même de sa signification la plus pertinente. Certes le cadrage est resserré qui ne nous propose que ce fragment de trottoir, cette volée de marches, la silhouette d’ombre de cet homme. Sans doute n’est-il pas étonnant que nous portions notre regard sur la forme humaine, rien qu’humaine. Visuellement, nous ne pouvons guère avoir d’hésitation, d’autant plus que la ligne de partage entre ombre et lumière conduit notre attention sue ce point focal : cet Existant en son être même. Mais nous voudrions écarter toute tentation de croire que le choix de notre conscience ne se dirigerait sur cet Elu qu’au simple motif d’une logique des formes. Nous voudrions dire ici, combien la figure de l’anthropos est incontournable, gravée qu’elle est au creux de notre psyché, cette dernière s’abreuvant à la source vive des archétypes, aux images primordiales qui nous hantent, sans doute depuis l’immémorial du temps, force qui, sans nul doute, forait son abyssale présence dans le cerveau en devenir de l’homo sapiens sapiens.

   L’illustration ci-dessous, de l’oeuvre du peintre chinois Shitao, « Cascade sur le mont Lu », souhaiterait en faire la démonstration. Cette peinture tout en légèreté, en délicatesse, qui chuchote à demi-mots nous fascine certes au gré de sa parfaite esthétique. Nous admirons la touche filigranée du pinceau, nous accrochons notre vision au surgissement de ces hautes roches, à la cascade blanche qui s’en écoule, à ces autres éperons rocheux qui semblent constituer une concrétion minérale soudaine, nous nous immergeons en quelque manière dans l’eau écumante qui s’écoule entre les rives du cours d’eau, nous sommes comme happés par l’apparition de ces arbres magiques, ils ressemblent à des bonsaïs que la nature elle-même aurait façonnés pour nous les rendre plus perceptibles en même temps que plus précieux.

 

 

Infinie polysémie de l’image

Cascade sur le mont Lu

Shitao

Source : Wikipédia

***

   Mais, à l’évidence, ce qui devient infiniment visible, ce sont ces présences humaines, simples formes en méditation, uniques émergences d’une conscience à l’œuvre face au mystère du monde. Certes le titre ‘Cascade sur le mont Lu’ pourrait nous égarer, à la simple considération qu’il nomme la cascade, non l’homme qui y destine son regard. Certes, mais la conception chinoise de l’homme doit ici retenir notre attention. Ecoutons François Cheng dans son essai ‘Vide et plein’ :

   « Dans ce contexte [de la peinture paysagiste chinoise], peindre la Montagne et l’Eau, c’est faire le portrait de l’homme, non pas tant son portrait physique (…), mais plus encore celui de son esprit : son rythme, sa démarche, ses tourments, ses contradictions, ses frayeurs, sa joie paisible ou exubérante, ses désirs secrets, son rêve d’infini, etc. Ainsi la Montagne et l’Eau ne doivent pas être prises pour de simples termes de comparaison ou de pures métaphores ; elles incarnent les lois fondamentales de l’univers macrocosmique qui entretient des liens organiques avec le microcosme qu’est l’Homme. »

Infinie polysémie de l’image

   Entre la présence signalée par la belle photographie de Marcel Dupertuis et le lavis de Shitao, il n’y a nulle différence. Les deux représentations, leurs styles fussent-ils éloignés, ne vivent que d’un unique envoûtement, d’un identique enchantement : le jaillissement de l’existence humaine en sa plus effective nécessité. Oui, ‘nécessité’ car nous ne saurions envisager, sans sombrer dans un cruel nihilisme, le visage de la terre où ne figurerait plus aucune postérité des figures tutélaires d’Adam et Eve. Concevoir la vie hors l’homme, la femme, ne constitue que la trame d’une inconcevable aporie. C’est bien notre conscience humaine qui donne acte au monde, le dispose de telle ou de telle manière, lui affecte signification, lui attribue projet, le pose comme un vis-à-vis, une altérité qui est, en quelque sorte, le complément de notre ‘partie manquante’. Aussi bien le monde serait désert sans l’homme, aussi bien l’homme serait dépossédé de soi sans le monde. Il y a là une exigence première, une condition de possibilité originaire dont nul ne saurait faire l’économie. Et il s’agit bien d’un bonheur qu’il en soit ainsi.

   Mais revenons à ‘Entrée en matière’ puisque son titre est celui-ci. ‘Entrée’ : l’Existant entre en effet dans l’image tout comme l’être venant du néant qu’il transcende effectue sa venue au monde. Retenons ici le concept d’existence selon Heidegger : ‘ek-sister’, sortie de soi en direction du monde où il s’agira d’exister authentiquement. ‘En matière’ : bien évidemment, se hisser du néant revient à se doter d’une forme, à s’investir dans une matière, et ici nous pouvons rejoindre l’intuition hégélienne de l’Esprit faisant écho et trouvant l’essentiel de sa ressource dans son appropriation d’une substance mondaine. Mais, à présent, il nous faut entrer dans le concret de l’image et tâcher d’y discerner les lignes de force qui s’y dessinent comme ses racines essentielles. Si cette image nous parle fort et nous invite à en déceler les attendus, c’est bien parce que quelque chose s’y dissimule qui fouette notre curiosité. Analytiquement sa formulation est des plus simples, ce qui, entre parenthèses, n’est pas son moindre mérite, aussi bien sur le plan esthétique que sur celui des concepts sous-jacents qui en soutiennent la forme.

   D’un côté la lumière, de l’autre côté l’ombre, mais surtout, d’un côté cet escalier, cette chose muette, reposant en son essence éternelle, immuable, opaque ; de l’autre l’homme en son existence mobile, infiniment contingente, soumise au régime du facticiel. Il y a, dans cette rencontre des marches et de l’homme une tension qui s’instaure (entre essence et existence, entre intelligible et sensible, selon les formulations canoniques habituelles de la métaphysique) et c’est bien cette divergence qui, en même temps est de nature polémique, combat entre la vie et la mort, l’inerte et l’animé, toutes postures qui nous questionnent au plus vif de qui nous sommes. N’y aurait-il que la volée de marches, n’y aurait-il que l’homme et alors chacun en son être poursuivrait son chemin qui n’aurait nul souci de l’autre, à savoir de ce qui est étranger, de surcroît, et ne fait qu’animer en l’Existant le doute et l’angoisse quant à ce qui n’est pas lui. En quelque façon, ce qu’il s’agirait de savoir en son fond, le statut identitaire de l’intrus : s’agit-il d’abord de la Chose, s’agit-il d’abord du Passant ? Dès l’instant où deux ‘objets’ viennent en présence, se pose toujours la question de leur originarité, de leur utilité, de leur hiérarchie, de leur relation réciproque. Ceci se nomme : chercher le sens.

    Si nous faisons la thèse de l’empreinte incontournable et sans doute première de l’homme sur toute autre forme de manifestation, nous n’inventons rien, nous ne faisons que répéter un thème qui a toujours hanté la conscience humaine. Songeons à la citation de Protagoras : « L’homme est la mesure de toute chose ». Certes cette assertion de sophiste est critiquable au motif qu’elle place le sujet connaissant face au problème de la vérité, vérité qu’elle attribue aux seules ressources humaines. Or il faut bien faire l’hypothèse qu’il y a aussi une vérité de l’Autre que soi, de la Nature, que la subjectivité limite singulièrement l’approche de l’authenticité des choses. Mais si cette remarque est logique et de bon sens, loin s’en faut qu’elle fasse l’unanimité, chacun, en son for intérieur, prétendant posséder, sinon l’entièreté de la vérité, du moins une partie non négligeable puisque ne font sens auprès  de soi que les intuitions qui s’y forment et y trouvent leur propre terreau. Ce qui importe pour l’homme : l’absolu d’une méditation métaphysique ou bien les impressions qui se lèvent des réalités quotidiennes ?

   Sans doute, dans l’esprit commun, l’image de l’homme est-elle le plus souvent confondue, sinon avec sa propre image, du moins avec celle qui nous est familière, que nous croisons dans notre rue, au cours d’une promenade, dont nous avons intégré en nous les phénomènes les plus évidents qu’elle nous adresse et qui, une fois encore, sont plus d’hâtives perceptions que des cogitations au long cours. Emboîtant le pas à Diogène, nous saisissant de sa lampe, la brandissant devant les visages des passants rencontrés au hasard, lançant aux quatre vents la formule célèbre « je cherche un homme », cette dernière serait-elle en quête de l’impératif philosophique se destinant à trouver ‘un homme vrai, bon et sage’ tel que défini par les penseurs de la Grèce antique ou bien ne s’agirait-il que de découvrir des ‘voyageurs de l’impériale’ que nous aurions hissés jusqu’à nous afin que, partageant nos sorts en commun, le périple existentiel se fît sans trop de dommages, tirant alors de cette fraternité une joie bénéfique au repos de nos âmes ?

   L’homme est toujours en quête de l’homme pour des raisons dont il ne pourrait toujours assurer qu’elles sont ouvertes, généreuses, centrées sur la notion du bien commun. C’est ainsi, parfois la notion de confort prime celle de morale et d’attention à l’Autre en son inaliénable identité. Manifestation de l’instinct grégaire, le mouton s’abrite au sein du troupeau, laine contre laine. En connaît-il le motif ? L’envie de se rapprocher du congénère ? Son désir de s’abriter ? De donner de l’aide ? De vivre simplement sans ‘autre forme de procès’ ? D’en tirer d’immédiats profits ? Toutes ces questions sont celles qui dressent le lit de l’éthique dont, nous tous, devrions éprouver continuellement la nécessité de nous y consacrer, bien autrement que d’une manière distraite. Mais le rythme temporo-existentiel est si vif, mais les désirs exaucés si vite qu’imaginés et nous avançons en direction de notre destin sans même prendre la peine de nous retourner sur le chemin accompli. ‘Se retourner’ ? : interroger le passé, lequel recèle l’empreinte de nos actes, c’est-à-dire la valeur que nous leur avons attribuée au titre de nos exigences morales, de notre façon d’habiter adéquatement la terre. Mais ceci est un fleuve au long cours, le suivre reviendrait à bâtir une thèse et nous souhaitons considérer, en une première visée, l’homme en son image, cerné de ses seuls contours  formels.

   Vision humaniste du monde

Cette image est, à l’évidence, à inscrire dans le trajet de la ‘photographie humaniste’, celle développée par quelques grands noms tels ceux d’Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis. Mais, sur ce sujet, reprenons l’article synthétique délivré par Wikipédia :

   « Les quartiers populaires de Paris et sa proche banlieue sont le cadre privilégié de la photographie humaniste. Les photographes y captent le quotidien des Parisiens dans leur travail aussi bien que leurs loisirs. Pour les photographes humanistes, l'environnement du sujet a autant d'importance que le sujet lui-même ; ce dernier est donc souvent photographié dans son cadre de vie intime ou en public. Certains lieux comme la rue ou le bistrot sont particulièrement exploités parce qu'ils sont des espaces de liberté et de convivialité. Selon Nori, les thèmes principaux de ce réalisme poétique sont la flânerie dans la grande ville, le goût pour les rues pavées, les personnages typés, l'idéalisation des bas-fonds et la quête des instants de grâce. »

   Si nous lisons correctement ce qui vient d’être affirmé, alors nous n’aurons guère de doute quant à l’inspiration humaniste du beau travail de Marcel Dupertuis. Il s’agit bien d’une réalité quotidienne, le cadre dans lequel le sujet évolue est intentionnellement mis en scène, le personnage est ‘typé’, quant à l’instantané, il saisit un ‘instant de grâce’.

 

Infinie polysémie de l’image

   Maintenant, si nous mettons en relation les deux photographies ci-dessus, celle de Sabine Weis et celle de Marcel Dupertuis, les analogies ne peuvent que sauter aux yeux. Identique traitement en noir et blanc mettant en jeu des valeurs contrastées, environnement strictement limité à sa brève énonciation, teintes de gris qui médiatisent et unifient l’ensemble du champ visuel, personnages stylisés, simplement silhouettés, qui marchent en direction de leur étrange destin, ombres portées qui peuvent être reconnues en tant que leur part d’énigme. Seulement, s’arrêter à ces catégories formelles ne nous permet guère de percer le sens de ces images. A partir d’ici nous allons nous focaliser sur ‘entrée en matière’ et tâcher d’y voir ce qui, nécessairement crypté, se dissimule à notre vue, dont cependant nous souhaiterions connaître plus avant quelques lignes de fuite.

   ‘Entrée en matière’, combien cette nomination de l’image nous interpelle ! Si nous nous reportons au vocabulaire de la phénoménologie, ‘entrée’ fait signe en direction de ‘la clairière de l’être’, aussi à écouter ce mot quasiment magique, sommes-nous portés hors de nous en direction de l’Idée platonicienne, de l’Esprit hégélien, autrement dit nous connaissons l’éclair d’une brève transcendance. Bref, l’éclair, au motif que ce qu’une main nous offre (l’entrée), l’autre nous l’ôte (la matière) celle-ci nous reconduisant à notre immanence la plus confondante. Un instant nous avions espéré le Ciel, ses hauturières altitudes, ses dentelles d’écume, ses séraphiques présences et voici que le réel têtu sous les espèces d’une Terre refermée sur elle-même, occluse, nous cloue au motif indépassable de notre humaine condition.

   Cette image dit-elle bien ceci, l’irrémédiable, le piège, la quasi-impossibilité de pousser notre nature jusqu’à la pointe extrême de son être ? Bien entendu ceci est un ‘point de vue’, une thèse particulière, le résultat d’une simple intuition. Si se comprendre, c’est se comprendre dans le monde, le concret et non seulement le théorique, le fantasmé, l’idéalisé, alors nous n’avons guère d’autre alternative que d’écouter la voix de notre propre conscience. Dit-elle vrai ? Dit-elle faux ? Ou bien un mixte des deux ? Bien malin serait celui qui clôturerait le débat au terme d’une réponse figée, unilatérale, imprescriptible. Le contenu de toute image n’est jamais que le contenu de l’imaginaire que nous projetons en elle. De là la parenté, le voisinage de l’image et de l’imaginaire. L’une, l’image, n’est jamais sans l’autre, l’imaginaire.

   Inextricable pliure des mailles de l’interprétation. Dans le tissu qui en résulte, selon chaque conscience qui s’applique à en viser la forme, nulle unité, mille couleurs chatoyantes, mille textures qui ne sont que le reflet de ce que, toujours, nous projetons sur les phénomènes du réel qui viennent à nous. Tel sera sensible aux critères esthétiques, tel au jeu des lumières et des ombres, tel autre encore aux concepts sous-jacents qui se glissent sous toute apparition. Apercevoir l’homme dans le monde à partir d’une vision ‘humaniste’, c’est ne nullement partir d’un homme abstrait, universel en lequel aurait été déposé une vérité acquise une fois pour toutes. Le vivant, l’existant sont les lieux d’infinies variations.

   Qui voit en cette photographie l’empreinte du nihilisme, tel autre n’y trouvera que motif à satisfaction et source d’une pure joie. Si nous voulions demeurer hors la décision orientée d’une subjectivité, il faudrait décrire au plus près le contenu de l’image. Dire les marches régulières que rythme le jeu alterné de l’ombre et de la lumière, dire la géométrie parfaite des lignes et de la composition, dire l’avancée décidée de l’homme vers son destin, dire le grand pan d’ombre qui semble résulter d’une lumière zénithale. Mais voici que le simple mot ‘semble’ introduit le doute. Infinie polysémie de l’image que redouble l’infinie polysémie du langage. Il n’y a pas de pure compréhension, seulement le jeu ouvert des interprétations infinies. Nous ne pouvons nullement regarder une image et faire taire en nous les choix esthétiques, les formules langagières, les dessins infiniment multiples de la pensée. Telle est notre liberté qu’elle puise à la source intarissable de ce qui se dessine à l’intérieur de nous et rencontre un univers infini de signes. Profusion est liberté !

 

 

 

 

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