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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 09:47

 

   Noir plus que Noir. Peut-on jamais énoncer plus grande confusion que ceci, plus profonde affliction ? Lorsque le Noir se dépasse lui-même, lorsqu’il ne recherche nullement quelques volutes plus légères qui en atténueraient la portée, mais bien au contraire le refuge dans un absolu, un non-voir, une cécité sans fond, un cèlement à toute lumière, un refus de toute clarté. Voyez un chaudron empli de bitume, le feu en accentue l’essence, quelques bulles crèvent à la surface qui sont la matière même d’un innommable désespoir. Oui, le Tragique s’invite dans toute destinée humaine, il y fait ses nœuds de goudron, ses hérissements d’épines, il perfore le derme de ses milliers de piquants d’oursin. Nul n’en ressort indemne, bien plutôt terrassé, porteur de la lourde pierre de Sisyphe, condamné pour l’éternité à l’absurde tâche de recommencer mille fois un identique geste privé de sens. Seulement, l’Homme n’apprend jamais son métier d’Homme qu’à être confronté à l’abîme, à en sonder les profonds abysses, à s’y immerger en quelque façon. Puis à remonter au jour, lesté de lourdes semelles de plomb, figures en quelque façon inversée de l’agile Hermès aux sandales de vent.

   L’Homme qui, pourtant se considère selon de hautes valeurs, n’est le Messager que de sa propre Finitude, elle est toujours présente dans la coulisse, veillant le moindre faux-pas. Å l’Existant, il faudrait plus de modestie, une avancée dans les ombres, si l’on veut, qu’il devînt l’Amant de la sublime Nuit, qu’il s’effaçât afin de libérer ce qui fait le plein de sa condition : accepter d’être Mortel. « L’apprendre à mourir » des Sceptiques devrait être sa Loi, celle selon laquelle inscrire ses propres pas. Il n’y aurait guère meilleure façon de faire se développer une propédeutique du Bonheur. Du Vrai, de celui qui mérite une Majuscule au motif qu’il s’est approché de la Mort, en a estimé la Grandeur, cette mesure d’Absolu, peut-être la seule que les Erratiques Figures rencontreront à l’horizon de leur être.

   Mais il faut sortir des généralités qui, toujours, s’évadent en empruntant les chemins de l’abstraction et alors on a l’impression de ne plus entendre que des paroles de vent que l’éther reprendrait en son sein. Le plus souvent, confronté à ces assertions qui nous paraissent vides, nous n’avons de cesse de nous détourner de ces dentelles de l’intellection, leur préférant la consistance des certitudes ancrées dans le réel, minérales en quelque sorte. Dès cet instant, je voudrais vous parler d’une rencontre que j’ai faite, de la découverte d’une image dans les pages glacées d’une Revue. Son nom m’échappe mais ce n’est là nullement l’essentiel et, au reste, cette soi-disant « Revue » n’est-elle, peut-être, que la vapeur dont mon imaginaire s’est saisi pour porter au jour la silhouette d’une Jeune Femme entièrement vêtue de Noir, cette si belle couleur (en réalité elle n’en est pas une, elle est simplement l’une des plus belles effusions de la Métaphysique), de noir donc, dans une robe longue comme en portaient les Élégantes de la Belle Époque. Sorgue, tel est son nom, est une bien mystérieuse personne. Ce que j’en sais, m’est venu comme dans un songe, ce réel plus réel que tout réel.

   Donc ce que j’ai vu, à la brune, dans les plis d’une lumière déclinante, au sein même d’une clairière habitée des fûts de hauts mélèzes, allongée à même la colonne de l’un de ces arbres majestueux, selon une envoûtante diagonale, Sorgue telle qu’en elle-même mon esprit s’est complu à la livrer à mon regard intérieur, Sorgue, plus vivante que tous les Vivants du Monde. Sorgue dont vous aurez compris, Lecteur, Lectrice, que son beau prénom ne rime nullement avec « morgue » (je veux ici parler de l’attitude hautaine, aristocratique, méprisante en quelque sorte), mais plutôt avec « Orgue », comme si les fûts assemblés des gris mélèzes n’étaient que les tuyaux métalliques de ce sublime instrument dont le timbre sans égal emplit les nefs des cathédrales des rumeurs les plus belles de l’âme. Car, oui, Sorgue, tout comme vous, tout comme moi, dispose d’une âme qui est le principe actif qui l’anime et la maintient en qui elle est tant que son Destin s’accordera à lui octroyer un futur.

   Imaginez ceci : la lumière est grise, dense, pareille à une cendre qui poudrerait l’air depuis la nuit des temps. Une manière de floculation qui ne connaîtrait ni le lieu de son origine, ni celui de son terme. Un genre d’éternité, de point fixe brillant dans l’immensité du cosmos. Sorgue est couchée sur le tronc qu’elle embrasse, certes de ses bras, certes de ses mains, mais aussi de son invisible cœur.

 

Son cœur contre le cœur de l’arbre,

le cœur de l’arbre contre le cœur du Monde.

Tout à l’unisson, tout

dans la douce effusion,

dans l’intime fusion du Soi

à ce qui n’est nullement Soi,

mais le devient dans

l’intervalle de l’étreinte.

 

   Sorgue, vous l’aurez compris, est cette âme ténébreuse, laquelle vient du plus loin de son enfance. Elle est une petite orpheline de la vie, cette vie qui toujours bondissait devant elle alors que, toute émue, toute tremblante elle s’efforçait d’en saisir le tissu de soie, toujours il fuyait au-devant ou bien se déchirait entre les résilles souples de ses doigts. C’est ainsi, il est des êtres de faible complexion, des êtres de fragile constitution, on croirait leurs corps de verre ou de cristal. Toute tentative d’exister, parfois, pour certains, certaines, est une course exténuante après Soi, ils en aperçoivent la fuite au loin et ils ne peuvent nullement se rejoindre, leur course fût-elle effrénée, semée d’espoir, tissée d’une douce volonté.

   Cependant nous sommes au Monde. Sans doute inconscients de l’être, mais sentant au plein de Nous, ses vibrations, ses pulsations pareilles au rythme immémorial du nycthémère : un Jour, une Nuit, un Jour, une Nuit et ainsi pour toujours dans une fluidité qui ne serait que le Temps enfin connu, placé en Nous comme la Source naît de la Terre en sa plus belle faveur, dans l’insu du jour, dans la radiance de l’heure. Alors, « Sorgue », « Noir », « Tristesse », ce lexique serait-il seulement celui de la désespérance tel que pouvait le laisser supposer l’initiale de ce texte ? Non, c’est d’un évident contraire dont il s’agit. Depuis que les Hommes sont Hommes, et tout le temps que durera leur humanité, ils seront habités de cette pensée qui relie entre eux ces inépuisables Universaux :

 

Le Beau - Le Bien - Le Vrai.

 

   Car rien de ceci ne pourrait être dissociable qu’au prix d’un retournement de l’essence des choses, d’une mauvaise foi, d’une perte des valeurs qui tissent nos consciences.

   Allongée là, dans la clairière, lissée de cette belle et étrange lumière grise, cette Étrangère nous devient soudain familière, un peu comme si elle était Nous, Nous placés tout contre le cœur du Monde. Sorgue est Belle, non d’une beauté désespérée, uniquement d’une beauté qui est à elle-même son propre fondement, sa raison ultime. Belle parce que Belle. Cette vérité incontournable, évidente, que les Philosophes nomment « apodicticité ». « Certitude absolue d’une nécessité logique ». Oui, ceci est indépassable. Ceci est admirable.

 

Lorsque je vois

la Montagne belle,

la Mer belle,

l’Arbre beau,

Sorgue belle,

 je ne puis douter de ces beautés

qui rayonnent et disent

leur être dans la Joie.

 

    Alors, je suis moi-même empli de cette beauté, elle sature mon corps jusqu’en son extrême, elle dilate mon esprit et le porte aux confins de l’univers, elle fait de mon âme cet air léger qui voit l’entièreté du Monde depuis sa mesure d’invisibilité.

   L’évidence de la beauté de Sorgue, sa sombre évidence n’est nullement gratuite, elle n’est ni acte de magie, ni manipulation d’alchimiste, ni rêve d’enfant, elle est entièrement contenue dans ce genre de geste sacré qui la relie à la Terre, aux Étoiles, au mouvement infini des Planètes. Elle a la beauté tragique de Phèdre qui est immolée dans les rets de son tragique destin. C’est bien au motif que sa vie n’a plus aucun jeu (au sens de la mobilité), que Phèdre nous émeut et rayonne de cette aura des existences d’exception. C’est bien là l’essence de l’humaine condition de ne connaître sa grandeur que sous le boisseau du malheur. C’est toujours la distance infinie d’avec le soleil qui signe les odyssées les plus remarquables, mais aussi les plus douloureuses. La tristesse de Sorgue se mesure à cette cruelle distance d’avec la clarté, mais c’est aussi cet écart qui la porte devant notre conscience avec le plus grand mérite qui soit, avec la plus effective considération.

   Cette image d’une « revue imaginaire », cette soudaineté de la révélation d’une esthétique douloureuse montrent à quel point, nous les Hommes, sommes aliénés à nos propres conceptions de la félicité qui, le plus souvent, tutoient la rigidité d’un dogme : nous fermons nos yeux sur le réel qui vient à notre encontre afin de le remodeler à la mesure de notre subjectivité. La félicité, dont nous attendons qu’elle nous visite sans efforts, nous la contemplons à la manière d’une icône enchâssée dans la niche intime de son être propre. La félicité, nous la souhaitons incluse dans les limites d’une belle Arcadie avec ses moutons laineux, ses collines vertes, les corolles épanouies de ses fleurs. Seulement la terre d’Arcadie n’est qu’une joyeuse utopie dont il n’y a rien de plus à tirer qu’un rêve floconneux qui, jamais, ne rejoint le sol. Nous sommes des Rêveurs debout. Le mérite de cette image est de nous placer face à qui nous sommes ou, à tout le moins, en regard de qui nous devrions être, de simples mesures habitées du souci de vivre.

   L’image de Sorgue allongée sur son tronc, comme elle le serait, petit enfant, tout contre la poitrine bienveillante de sa Mère, tout comme elle le serait, blottie tout contre son Amant, comme elle le sera plus tard au terme du voyage en son ultime perdition, tout contre le Néant, tout ceci parle d’une seule voix, tout ceci consonne dans un subtil équilibre dont nous ne percevons jamais que les harmoniques.

 

Toujours il nous faut percevoir,

sous l’apparence,

le Ton Fondamental,

il est le Ton de notre Être.

Il n’y en a pas d’autre.

Notre « liberté » est à ce prix.

Merci de m’avoir suivi jusque-là,

le chemin est long, tortueux, semé d’épines.

C’est bien en ceci qu’il est précieux !

 

 

 

 

 

 

 

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23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 10:15
Seule, une Ligne

Plage de L'Espiguette

Photographie : Hervé Baïs

 

***

« la ligne gravissant la chute,

Ensevelie dans son ombre

Dans le surgissement de l’arête, s’éclaire d’un bond. »

 

Tal Coat - « Vers ce qui fut/est/ma raison profonde/de vivre »

Cité par Henri Maldiney dans « L’Art, l’éclair de l’Être »

 

*

 

Nous avons toujours beaucoup

de choses à démêler parmi

la confusion originelle du Monde.

Trop de flux et de reflux.

Trop de confluences diverses.

Trop d’éparpillements

et notre vue ne sait plus

où s’orienter afin que notre être

s’arrime à quelque chose

de sûr, de stable.

 

Bien sûr, nous ne demandons

ni l’immuable, ni l’éternel.

Le règne des idéalités

est bien trop élevé pour que

nous puissions en saisir

autre chose qu’un flocon,

une poussière grise que le réel

reprend dans la densité

de sa confuse crypte.

Sans doute ne le savons nous pas,

mais notre intime lui le sait,

cette nécessité d’un calme à établir,

d’un repos à trouver,

d’une Ligne à isoler des autres lignes

afin qu’en quelque endroit de la Terre,

le Simple se lève et nous dise

la belle singularité qu’il est,

la lumière qu’il projette en nous,

l’éclat dont il nous fera le don,

 il sera notre guide le plus sûr,

 une manière de ne nullement

nous égarer dans le labyrinthe

sibyllin du divers.

  

   Mais alors, par où commencer, il y a tellement de sentiers tortueux, de chemins semés de cailloux, de longs rubans de bitume qui sillonnent collines et vallées, se perdent dans les corridors sinueux des villes ? Où inciser le réel, à la manière dont on scarifie une écorce, y déposant une greffe dont on espère qu’elle multipliera, fera son éclosion blanche au milieu du tissu des préoccupations des Hommes ? Où se dire en tant que cette Unité visant cette autre Unité :

 

cette Montagne de schiste,

cet Horizon si lointain,

cet Arbre planté dans la terre

dont on n'aperçoit que le faîte

oscillant dans le vent ?

Où ?

 

   Mais, sur-le-champ, il faut cesser de questionner, substituer à nos vaines interrogations une manière de jeu, par exemple celui d’une réduction phénoménologique ramenant le divers à de bien plus exactes considérations.

 

La Montagne, couvertes de prairies,

semée de chênes-lièges,

armoriée de clairières,

ramenons-là à

l’essentiel de sa forme,

cette simple Lisière

qui court entre adret et ubac,

ce mince fil qui l’exprime aussi bien

que ne le faisaient ses bavardages végétaux,

le luxe de ses frondaisons,

les dessins de ses espaces différenciés.

 

L’Horizon, cette aire où se rencontrent

nuages et lames de vent,

cette séparation sur laquelle s’illustrent

les bateaux aux voiles blanches,

où glissent les fumées,

où s’irisent les crêtes des vagues,

demandons-lui de se  rassembler

autour d’une unique nervure

d’un trait net et serein

ils seront le lien autour duquel

nous nous rassemblerons

et trouverons le lieu d’un mot

pareil à la beauté du Poème.

 

L’Arbre qui déploie ses ramures

à l’encontre du ciel,

l’Arbre qui montre toutes les faces

de son écorce rugueuse,

l’Arbre qui devient forêt,

dépouillons-le de ses vêtures

et nous aurons successivement,

un tronc blanchi par le vent,

le peuple emmêlé des racines

devenant une seule racine,

un lacet nu,

une évidence parmi

l’éblouissement du limon.

 

Ainsi aurons-nous ramené

le Multiple à l’Unique

le Confus au Clair

le Prolixe au Silence

 

UNIQUE-CLAIR-SILENCE

Traceront alors la Voie

d’une Unique Essence

en deux Êtres assemblée :

celle du Vaste Monde,

la Nôtre. 

 Jeu infini de Miroirs,

réverbération

du Simple

dans le Simple

Ineffable faveur

 

   Nous avons beaucoup dit et, cependant, nous n’avons encore rien dit. Nous sommes en arrière de notre Parole, dans cette merveilleuse zone en clair-obscur où les choses ne se donnent jamais qu’à être reprises, c’est-à-dire qu’elles flottent dans une indéterminité qui est leur singulière liberté. Et pourtant, c’est notre tâche d’Hommes, il faut porter ce qui vient à nous au Langage, mais sur le mode de la discrétion, du recueil en Soi, seule position d’être qui convienne face à la pure beauté de l’Image. Alors nous disons

 

Seule, une Ligne

Le ciel noir, il vient de si loin,

sa lumière grésille à peine,

sa joie s’immole dans le Gris,

dans le Gris médiateur,

il est la sublime jonction

du Proche et du Lointain,

il est le mode de Passage

de ce-qui-n’était-pas et

de ce-qui-est-devenu,

ce subtil phénomène,

cela même qui « s’éclaire d’un bond »,

et vient nous dire l’illisible motif

de notre Présence sur Terre.

L’horizon est une large bande blanche

que souligne et rehausse une langue d’argile,

pure vibration de l’instant à venir qui, déjà,

est au-delà même de nos imaginaires les plus féconds.

Et la Plage, la vaste étendue de sable uniforme,

ce minuscule Désert, ce territoire

des Méditatifs-Contemplatifs,

cette aire de silence est ceci à quoi

nous étancherons notre soif

de perfection, d’harmonie, de finesse.

C’est le surgissement de l’Illimité,

 c’est la donation sans partage

des choses lissées de générosité.

C’est l’Universel qui vient

à la rencontre du Particulier,

de l’Individuel.

Dès lors l’on ne s’appartient plus,

on est livrés à l’entièreté du Monde,

on est Fragment et Totalité.

On déborde de Soi,

on se mêle au Ciel, à la Terre,

 à l’Eau, au Sable.

On est en Pays de connaissance,

on comprend le Langage de l’Univers,

on vibre au rythme du chant des Étoiles,

on flotte au plus éthéré du divin Cosmos,

on est juchés tout en haut du Mont Olympe.

 

Et cette LIGNE Majuscule,

cette soudaine apparition,

 ce subit étoilement au cœur de l’ombre,

 cette mince nervure « gravissant la chute »,

celle qui eût pu nous affecter en son absence

mais Ligne qui, déjà, à peine entr’aperçue,

est en notre corps, y trace son trajet lumineux,

y devient l’amer selon lequel notre chemin

trouvera le signe de son Destin.

Comme une Ligne de la main.

Ligne de cœur, de Mars, de Vénus,

que sais-je encore,

le monde des Astres est si étendu,

nous voudrions seulement y deviner

un sillage pareil à celui de la Voie Lactée.

Un lait venu du ciel qui serait

notre miel quotidien,

notre espoir le plus visible,

la seule chose dont notre regard

 ne puisse jamais être assuré :

avancer en direction de l’Infini

sans l’atteindre jamais,

sauf Soi dans l’inquiétude d’en connaître

l’unique l’éblouissement,

un éparpillement de constellations

semant à notre front les pétales

d’une fuite à elle-même

 sa propre signification.

  

   En définitive, peu nous importe le réel de la ligne : longue branche de bouleau argenté pris dans les lèvres du sable, corde marine échouée là, surgissement minéral venu d’on ne sait où. La Ligne en tant que Ligne suffit à notre approche avec toute la charge symbolique qui peut s’y attacher, partage du territoire, sentier de notre propre avenir, sens d’une lumière opposée aux zones d’ombre. Cette Ligne est esthétiquement belle. Cette Ligne nous indique que le choix du Minimal, du Simple, s’il est toujours difficile à repérer, à isoler du bavardage de la Nature et de celui des Hommes, que ce choix donc est le seul qui ici, sous ce Ciel noir, sur cette Plage grise prend tout son sens. Cette confrontation de la Ligne avec la vastitude du Monde nous fait inévitablement penser au concept pascalien des « deux infinis » et nous ne saurions mieux clore cet article qu’à citer les merveilleuses conclusions du génie pascalien au terme de sa profonde méditation :

      

   « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. »

  

   Oui, à l’évidence, cette Ligne nous place devant ce mystère si bien traduit par l’Auteur des « Pensées », nous situer en tant qu’Hommes au sein de cet Univers qui ne laisse de nous interroger et nous ouvre les voies infinies de la belle Métaphysique. Car, « métaphysiques », oui, nous le sommes indubitablement,

 

dans notre corps,

hors de notre corps.

 

   Le SENS ne s’inscrivant que dans le trajet, la relation du dedans au dehors, dans cette errance infinie qu’est toute existence humaine.

 

 

 

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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 09:24
Libre venue en présence

"Sibylle peut être..."

André Maynet

 

***

 

   Partout sont les grises venues du monde en leur patente douleur. Partout sont les crimes de sang, les cohortes des longues maladies, la pollution des fleuves, les myriades de comportements égarés à la hauteur de l’ensemble des continents. Partout la désespérance et ses mors mortifères. Alors on baisse la tête. Alors on courbe l’échine. Alors on évite que sa propre effigie ne soit la cible de quelque effacement. On se dresse contre tous les vents, contre toutes les scories qui nous atteignent en plein cœur et on lance au large de soi toutes les possibles clameurs d’un destin en voie d’être biffé.

 

Ô meutes d’incompréhension

qui lacérez l’enveloppe de notre corps !

Ö lames d’effroi qui, en nous,

semez le pli infernal du doute !

Ô apories multiformes,

vous essaimez en notre intime

les hordes de notre propre révolution !

Ô murs hauts et vides

contre lesquels nous lançons

les boulets inexaucés de nos têtes !

Ô cimaises de l’art, vous grimacez

 du plus haut de votre gloire

et nous réduisez

à la taille de la fourmi !

Ô peuple des faussetés,

vous lancez

parmi les sarments

de nos jambes

les faucilles de la peur !

Ô assemblée de bavards

des agoras humaines,

vous perforez la lentille

de nos tympans

et c’est alors le bruit

du vertigineux cosmos

qui enroule

 ses vrilles urticantes

tout autour

de nos misérables

existences !

 

   Et l’on n’est vivant qu’à éprouver en soi la stridence de la Mort en sa tragique venue. Oui, nous avions toujours rêvé de rejoindre l’Absolu, de nous fondre dans l’Universel, de ne faire qu’un avec l’Univers, mais voici que l’échéance approchant, nous devenons livide et ne s’égoutte de nos doigts qu’une peur verdâtre, elle fait penser à ces tapis d’algues des grands fonds qui ne peuvent jamais connaître que la lourde densité des eaux sans début, ni fin, un infini flottement hors de toute mesure.

   C’est ainsi, l’on s’était levé un jour au faîte de son désespoir et l’on ne reconnaissait même plus son image sur la face anonyme du miroir. On était un pitoyable Ravaillac cherchant désespérément à assembler les parties éparses de son corps. Mais dans le creux de nos mains abortives ne feulait que le néant en son abyssal vortex. Nous étions véritablement hors de nous, déporté de notre être, exilé dans un genre de pays inconnu aux frontières floues, dans une ville fantôme, au bord de quelque étang jouxtant la lumière grise d’une lagune.

   La lumière grise d’une lagune. Cette étrange phrase sonnait en nous à la façon d’un poème qui se lèverait et gagnerait les hauteurs de l’azur comme pour signifier notre possible résurrection, le regroupement de nos membres, l’unité de notre psyché lourdement grevée de non-sens. La lumière grise d’une lagune, oui la belle lumière grise fondatrice de l’exister, voici qu’elle surgissait du plus loin de l’espace, du plus mystérieux du temps. Toujours nous avions su la force médiatrice du gris, son pouvoir de porter au jour ce qui demeurait dissimulé dans les coulisses d’ombre. Mais notre vue était encore trouble de l’émotion qui en voilait l’acuité. Cependant, de la nasse productive du gris, se levait une Forme dont nous pensions qu’elle était humaine, admirablement humaine.

   Petit à petit le globe de nos yeux devenait lumineux, le puits de la lentille trouvait sa profondeur, les images commençaient à crépiter sur la toile ombreuse de notre cortex. L’émergence de toute chose est pur miracle et ce miracle s’accroît de sa charge d’énigme alors même que la Pure Beauté en constitue le point focal, le centre d’irradiation. Mais voyez ceci. Celle que, d’emblée, nous nommerons Libre-de-soi, nous la voulons surgissant, non d’un fond qui pourrait en justifier l’existence, mais de Soi uniquement en sa plus étonnante éclosion. Or, seule les Choses Grandes ont assez de force pour tirer leur propre substance d’elles-mêmes et non au motif de quelque action fabricatrice d’un possible démiurge. Seulement, provenir de-soi-en-soi-pour-soi et ne rien concéder de Soi à quelque phénomène d’altérité qui se puisse imaginer. Le Soi en tant que Soi en sa plus effective réalité. Et n’allez nullement penser que ceci est pure pétition de principe, plan tiré sur la comète, lubie de vieux savant perdu dans la contemplation de ses cornues de verre !

   Certaines existences, rares sans doute (ce qui en fait l’admirable parution), ne vivent que depuis l’unité de leur propre cosmos. Certes, beaucoup diront qu’il ne s’agit que d’une affabulation, mais alors, comment nommer le phénomène qui pose devant nous une Esquisse en sa plus radicale réalité ? Mais rien ne sert d’épiloguer, peut-être suffit-il de décrire avec suffisamment de conviction pour que le tableau s’éclaire. Nous souhaitons simplement montrer ce qu’a d’étonnant, mais aussi de beau, une éclosion à Soi advenue. Comme si la subtile manifestation de la métamorphose avait assemblé, en mode unitaire, l’ensemble de sa genèse, présence du présent et rien qui ne puisse excéder ceci. Libre-de-soi est à elle-même dans la posture la plus naturelle qui soit. Nullement une affèterie, une pose, une concession à quelque mode, non l’être-immédiat en son unique recueilli. Ceci est assez admirable pour que nous n’ayons nullement à en faire la démonstration. Moins on tisse de dentelles autour des évidences, mieux on s’en porte. Le réel est large qui mérite attention.

   Dire qui est Libre-de-soi ou bien tenter de le faire. Parfois la parole échoue sur le bord de quelque inaccessible pari. Mais en expérimenter l’épreuve est déjà pur prodige ou bien totale inconscience. La rivière des cheveux se situe entre acajou et auburn avec des rehauts de noir de fumée. Le visage (mais peut-on parler du visage, d’emblée, en toute impudeur, il est le lieu de tant de manifestations secrètes, Peut-on ?), le visage donc est entièrement blanc, mais un blanc qui se décline sous de multiples horizons : rutilance du blanc Argent, à peine coloration du blanc Argile, rusticité du blanc Écru, neutralité du blanc de Céruse, discrétion de l’Ivoire, éclat du blanc Neige, désert lisse du blanc Lunaire. Oui, tout ceci est entièrement contenu dans la belle physionomie de Libre-de-soi et ceci veut dire la pluralité de son être, la polyphonie de ses tons fondamentaux, la complexité, tout en nuances, de son âme. Le nez est délicatement retroussé comme pour saisir les subtiles fragrances du jour. Il est le signe d’une immédiate disponibilité aux choses, l’emblème vivant d’une disposition au frémissement, au tremblement. C’est étonnant tout ce que peut dévoiler un croquis humain dès l’instant où l’on prend le soin d’en décrypter toutes les valeurs, d’en sonder toutes les significations ! C’est un vertige qui s’empare de nous, le même qui nous visiterait si nous découvrions, en une terre lointaine de biblique figure, quelque parchemin nous disant le secret de la naissance du monde.

   La bouche est doucement purpurine, loin de la passion de la braise, près du murmure d’un feu éteint, quelque part dans un bivouac de bergers, dans l’illimité des sables et la stupeur de leurs frissonants mirages. Les lèvres sont tout juste entr’ouvertes. Que nous disent-elles du sein de cet étrange chuchotement dont nous voudrions capter toute la saveur, sentir en nous la délicatesse d’une fraise mûre, son ruissellement tout contre l’ogive éblouie du palais ? Oui, il nous faut demeurer sur le tremplin du désir en nous retenant de déclencher le saut qui, trop vite éclos, nous reconduirait à la nuit de notre native angoisse. Et le cou, cette tige si gracile, si fluette, cette illisible attache qui relie le bulbe des pensées à la pure germination du corps, ne doit-il nous éblouir au motif même de son ineffable présence ? C’est ainsi, parfois la réponse à nos questions se dissimule sous de l’inaudible, du passager, du fuyant et nous, êtres de frénétique impatience, nous nous précipitons déjà au loin, alors qu’une faveur nous attendait, là, à la pointe de l’herbe, dans ce diamant de rosée qui reflète l’entière beauté des choses !

   Le buste est menu qui nous ferait volontiers penser à la fragilité de l’insecte, à la faible résistance du verre, sans doute au tintement d’un cristal. Un fin bustier relevé nous livre l’aube d’une poitrine juvénile que viennent clore, à la manière de deux boutons de rose, les doux affleurements des aréoles. Elles sont de la même consistance, de la même teinte que les lèvres. Elles  jouent, en mode unitaire, la belle partition musicale de la féminité, une manière de fugue qui déjà s’absente de nous, de nous qui nous distrayons au premier vol du papillon venu. Et pour quelle raison ceci ? Eh bien parce que nous n’osons regarder avec insistance Celle-qui-nous-fait-face avec tant de sensibilité. Notre regard se pose sur elle avec avec la retenue du songe, la délicatesse d’une brume aurorale.

   Et les bras, ces menues brindilles dont l’une est convoquée au soutien de la tête, l’autre longeant le corps dans un genre de voluptueuse félicité, ils nous émeuvent tant leur grâce est infinie, à la limite d’un évanouissement. Empreinte d’une pure joie sur le contour serein de l’anatomie. L’abdomen s’incurve vers la cendre, se dirige avec confiance en direction de ce nœud de tissu taché d’un rouge de Falun, on ne sait s’il est passion éteinte ou bien déjà image de la Souveraine Mort qui réclame son dû. Le nœud, en sa libre chute, dissimule à nos yeux la blessure du sexe dont l’on devine la teinte bistre, le velouté, la feuillaison pareille aux frondaisons d’automne. Lieu de Vie. Lieu de Mort. Vie en son essor. Petite Mort en sa déflagration, elle dissimule la Grande, la Majestueuse en laquelle seulement nous trouverons notre éternel repos. La courbure des reins est enchâssée dans un voile noir qui ôte à notre vue les harmoniques du désir tels que nous aurions souhaité les apercevoir, un frisson sur la peau et notre âme se trouve en peine de vouloir et de ne nullement posséder.

   Et cette jambe à la licencieuse posture (mais ne profèrent la « licence » que ceux qui ont insuffisamment regardé, dont les fantasmes ont précédé leurs jugements), cette jambe souplement exhibée dans ses bas rayés de rouge et de gris, combien elle fait se lever en nous une kyrielle de questions, combien elle nous conduit au bord de notre propre abîme ! Elle lacère le tissu de notre conscience. Elle fait trembler notre sculpture de stuc, elle y imprime des lézardes qui, longtemps, feront leur sombre tellurisme à l’abri des regards. Visant d’emblée ce bas rayé qui ne dissimule l’aire luxueuse de la cuisse qu’à en manifester le plein élan, qu’à en formuler le précieux et l’irreplaçable motif, nos yeux se troublent, notre esprit s’embue, notre chair s’allume de bien étonnantes étincelles.

   Ce que nous pensons alors, ceci : nulle beauté n’est obscène pour le simple motif que, paraissant, elle anesthésie tout le réel qui n’est pas elle. Nous pensons aussi que l’érotisme vrai consiste en ceci : donner à voir une Forme identique à celle de nos rêves, la porter au-devant de nous dans la plus effective innocence, dévoiler puis voiler des territoires du corps à la mystérieuse sémantique, laisser tout ceci en suspens et plonger le Voyeur en sa jouissive stupeur. L’érotisme trouve son équivalent symbolique dans la figure rhétorique de l’oxymore, une ombre recouvre une clarté dont chacune trouve, en cette conjonction, l’accomplissement même de son essence. Libre-de-soi ne l’est qu’à se manifester dans la retenue. Toute retenue n’est jamais que le premier mot du laisser-être-soi en direction du monde.

   Sans doute, avant que de nous retirer sur la pointe des pieds, laissant Libre-venue à sa méditation, convient-il de dire un mot sur l’étonnante présence de la paire de lunettes qui vient obturer son regard. Souhait d’une dissimultion ? Volonté de voir sans être vue ? Recul à l’abri d’une énigme ? Peut-être une clé précieuse nous est-elle fournie par le titre que l’Artiste a attribué à son œuvre : "Sibylle peut être..."

 

Mais alors, qui est-elle cette Prophétesse,

qui est-elle cette Visionnaire,

que lui manifestent ses dons d’Aruspice :

l’illusoire et toujours fuyante beauté du Monde ?

La fuite à jamais du temps ?

Notre impatience de la connaître plus avant ?

Elle seule pourrait le dire

mais la fraise carminée de sa bouche

repose dans le silence.

 

Oui, le SILENCE !

 

 

 

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 10:05
Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

 

***

 

 

   Il est des images dont on se demande si elles sont vraiment des images. Cette photographie à l’initiale de ce texte ne manquera d’interroger ceux qui en feront la rapide expérience. En effet, quoi de plus usuel qu’une bobine avec l’entrecroisement de son fil enroulé, lequel semblerait n’avoir nulle fin ? « Fin », en ce cas-ci, ne ferait-il signe en direction de quelque « finalité » ? Mais que poursuit donc cette représentation ? Quel intérêt peut-il se faire jour sous l’exposition d’une chose si simple ? Il y a, à défaut d’un réel étonnement (celui-ci rémunèrerait cette image à sa juste valeur), une manière de désenchantement provenant tout droit du fait que nulle magie ne visite le Voyeur, que nulle esthétique ne le convoque à la fête des yeux, nulle émotion n’empreint son front d’une bienveillante rosée. Quel intérêt ? Nous posons à nouveau la question de façon à faire émerger ce qui en constitue la trame. Celui qui observe veut donner à sa tâche un contenu qu’il puisse aisément justifier : plaisir, volonté d’en connaître plus, stimulation heureuse de quelque zone corticale dont il attend un bonheur simple, une juste rétribution. Mais poser la question en terme « d’intérêt » est déjà dévoyer le sens interne de l’image, la reporter à une notion de valeur, sinon de quantification, de mesure qui calcule et édifie ses plans sur le registre d’une « économie ». Ceci est, à l’évidence, la façon la plus inadéquate de regarder cette image. Cette dernière ne se veut nullement monétisable, seulement apparaître telle qu’elle est en son indispensable coefficient de présence.

   Mais disserter sur cette proposition plastique élémentaire ne prendra jamais sens qu’à la reporter à un cadre plus général du statut social des images dans notre société contemporaine. C’est l’ordre du contraste uniquement qui permettra de placer dans une perspective comparative le Simple par rapport au Multiple. Aujourd’hui, les images sont foison si bien que l’image détruisant l’image, on est en droit de se demander ce qui peut bien surnager de cette marée invasive qui paraît une manière de vortex auto-destructif de son propre édifice. A peine une nouvelle représentation s’annonce-t-elle à l’horizon du monde, qu’une autre vient la recouvrir de sa surface glacée, si bien, qu’au bout du compte, il ne demeure qu’un vague fourmillement qui égare les yeux, noie la conscience sous des flots de signaux divers ininterrompus. Si, jusqu’ici, notre mode de vie médiatique (« la Galaxie Marconi » décrite par  Mc Luhan venant se substituer à la galaxie des signes imprimés de  Gutenberg), nous plongeait dans un univers d’apparences multiples, la logique exubérante du « poly » (polychrome, polyphonique, polysémique) s’est métamorphosée en un véritable raz-de-marée dont témoigne à l’excès la mode devenue invasive, sur les Réseaux Sociaux, de rattacher le moindre de ses propres faits et gestes à l’exhibition photographique de l’événement le plus particulier et insignifiant soit-il. Cette prolifération de l’égôlatrie sur le mode du « On » a si bien envahi le champ de la conscience que s’estimeraient hors du monde ceux qui ne sacrifieraient nullement à ce rituel monstratif de qui-l’on-est en son irremplaçable singularité.

   Toute cette joyeuse mascarade jointe à l’usage intensif du bien nommé « selfie », ne fait que produire un concours permanent de beauté où il devient urgent de se montrer sous son jour le plus flatteur, application cosmétique continue qui, à défaut de nous délivrer la vérité d’une personne, ne nous fait le don que d’une apparence en attente d’une autre apparence. Le pur, le simple, l’immédiat ont troqué les vêtures d’un originel dénuement pour s’affubler des habits d’Arlequin aux mille pièces dont chacune le dispute à l’autre, l’éblouissement de soi est à ce prix qu’il ne saurait supporter de présence adverse plus chatoyante que sa propre présence. « Miroir, miroir en bois d'ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle », est devenu le leitmotiv irremplaçable d’une foule d’individus qui, croyant se distinguer de la masse confuse alentour, ne fait en permanence que s’y mieux immerger. Mais il semblerait que la logique abrasive de la mondialisation, dont le motif le plus urgent consiste à ce que nulle tête ne dépasse nulle tête, où l’uniformisation des masses s’accomplit au titre d’une mode tyrannique, cette logique donc conduirait tout droit à une dépersonnalisation dont la tragédie indique que ceux qui y sont soumis ne font que s’aliéner davantage alors même qu’ils se croient suprêmement libres. Une façon de « servitude volontaire » inconsciente des enjeux qui la dominent et la contraignent à emprunter d’identiques ornières, nantis comme laissés-pour-compte, le programme est unique dont chacun paraît se réjouir à l’excès.

    Mais après la figue diaprée, ondoyante, pléthorique du réel en sa marche aveugle en avant, il convient de procéder à un pas inverse qui nous ramènera à l’examen de conduites bien plus apaisées, méditatives, contemplatives car, elles seules, peuvent nous permettre d’affirmer notre individualité, de lui attribuer des prédicats situés dans la proxémie, de faire à nouveau l’épreuve d’une façon juste d’habiter notre corps, notre espace, notre terre.

 

Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

  

   Et puisque cet article a débuté sur l’image d’une bobine de fil, nous allons pouvoir « filer la métaphore » plus avant au motif que notre regard se portera sur une pelote de ficelle à laquelle nous demanderons qu’elle nous éclaire quant à notre progression sur notre chemin existentiel. Si nous prenons cette pelote dans sa fonction même, si nous la considérons selon sa nature, nous dirons bien vite qu’elle sert, essentiellement, à attacher les parties éparses d’un objet, à lier du disséminé pour le rassembler en mode unitaire. Le simple exemple du fagot est éclairant à ce titre. Lui qui, avant de connaître l’événement de la liaison, n’était que rameaux dispersés, le voici maintenant en mode assemblé, comme si son être épars avait trouvé le lieu de sa confluence, le site de son accomplissement. Nous pourrions aussi bien dire son « destin » car, depuis toujours, il était déjà ce qu’il avait à être, conformément à son essence.  De l’être-éparpillé à l’être-rassemblé, il y a eu la force attachante du lien, non seulement symbolique mais bien réelle. C’est la main de l’homme qui aura été la médiatrice de la relation, insufflant en la chose assemblée une signification latente qui, un jour, devait s’actualiser. Le génie humain rejoignant la disposition de la chose à être ceci plutôt que cela. La belle et inventive praxis anthropologique s’appliquant au chaos primitif pour en faire un cosmos habitable pour tous.

  

 

Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

 

 

   Par homologie signifiante, pelote de fil, ficelle, regardent en direction de toutes ces traces infimes, infinitésimales qui parsèment le monde de leur discrète rhétorique. C’est le peuple du menu et de l’inapparent, c’est le peuple qui, ne disant rien, profère beaucoup. Et ceci n’est nullement un paradoxe, tout discours n’est lisible que sur fond de silence. Combien heureuses sont ces empreintes posées sur la cendre du jour ! Comme un poème du Simple, une parole fondatrice de la justesse d’être au monde. Ce graphisme de pattes d’oiseaux, cette légèreté de la plume, cette souple ondulation du sable viennent nous confirmer dans notre être, tout comme ils posent devant nous la figure exacte du monde. De nous qui regardons à ceci qui est regardé, rien ne trouble, rien ne disperse, c’est un chant subtil qui s’élève des choses, vient à notre rencontre dans la sérénité. Plus d’incompréhension alors, plus de questionnement. Un motif nous relie à une manière de donation originaire de ce qui est, nous installant en un regard clair que nul trouble ne vient altérer.

   C’est bien en ceci que consiste la force du simple, du pur, de l’immédiatement saisissable, nous placer face à toute chose, mais dans la joyeuse acceptation, mais dans la liberté ouverte de l’instant de la contemplation. Le simple nous reconduit à notre propre simple, autrement dit il nous dispose à ne recevoir que l’essentiel, à écarter de notre regard ce qui pourrait en faire dévier la justesse car, toujours, en sa foncière présence, l’acte de vision veut le regard en tant que regard, effusion d’une vérité dont notre conscience s’empare avec le plus vif des plaisirs. Voir en sa plus directe efficience est un baume pour le cœur, une ambroisie pour l’âme, assurance que ce qui vient à nous le fait sur le mode du dévoilement, non sur celui d’une duperie, d’une figure dévoyée de sa propre réalité. Car le réel, dans son chemin d’approche de qui nous sommes, ne peut jamais le faire que sur le mode de la clarté, toute déviation est déjà mensonge, toute affèterie nous renvoyant, de facto, aux ténèbres d’une inconnaissance.

   Alors que nous visons dans un souci de clarté, cette pelote de fil, ce lacis de ficelle, ces empreintes de pattes d’oiseaux, partout, dans le vaste monde, les formes, les images, les signes pullulent, croissent et essaiment sur l’ensemble du visible leur chape d’incompréhensible multiplicité, diffusent à l’envi leurs déflagrations hautement colorées. Partout, d’Honolulu à Vancouver, de Hong-Kong au Cap, de Valparaiso à Santiago, des torrents de lumières tapissent les hautes tours de verre et d’acier, partout les foules diaprées tracent leur chemin de laborieuses fourmis, partout les allées et venues épileptiques tissent la toile invasive du paradigme contemporain qui ne paraît plus devoir s’énoncer que sous la figure du démesuré, du pluriel, du tissé serré en ses plus intimes recoins.

   Partout, y compris dans les parties les plus reculées de la planète, les Existants actionnent leurs obturateurs photographiques de manière à ce que rien du réel en sa polyphonie ne leur échappe. Des milliards d’images à la seconde tracent leurs trajets de rapides comètes, entourant le globe d’un réseau dense, genre de cotte de mailles dont beaucoup pensent qu’ils tirent leur propre liberté alors que le rapport s’est depuis longtemps inversé, que l’homme devient le motif consentant de la sphère iconique. On n’a de cesse, tout au long du jour, de consigner ici tel anniversaire, là telle rencontre, encore plus loin ces paysages de carte postale, d’immortaliser ce menu exotique qui dira aux autres, l’exception d’une expérience, l’extase d’un goût, l’ivresse d’un voyage au centre de soi-même.

   Le monde s’est lui-même pris au jeu de la vitesse, du nombre, de l’infiniment calculable. La qualité l’a cédé à la quantité. Le beau a régressé devant le joli. L’essentiel s’est vu reléguer par le superficiel. Cet usage du pléthorique et de l’acquisition insensée des figures du monde a métamorphosé les individus en robots cybernétiques que les machines dominent bien plutôt qu’ils n’en maîtrisent le fonctionnement. La Divine Boîte Magique sur laquelle ils pianotent, des heures durant, des messages récurrents qui ne sont que les projections de leurs propres fantasmes, la Divine Boîte donc leur tient lieu de conscience et assure leur libre arbitre des décisions les plus sensées dont ils peuvent être visités. Ainsi la Vérité n’a-t-elle d’autre voie de manifestation que celle en direction de cet étrange Objet Transitionnel qui les revoie à l’image d’une Mère protectrice dont ils sont les rejetons extasiés, infiniment reconnaissants.

   Depuis l’invention des machines, jamais l’imaginaire humain n’était allé aussi loin dans le domaine d’une réponse aux insatiables désirs humains, à leur immense appétit de jouissance. Désirs pris à leur propre piège. Jouissances abortives. Manière de retournement de la calotte du poulpe qui n’a plus guère qu’une encre noire à jeter dans tous les océans médiatiques et infiniment narcissiques du monde. L’idée de « modernité », n’a plus de limite. De modernité frelatée voulons-nous dire.

 

Où sont les Baudelaire, les Picasso, les Le Corbusier ?

Où sont les Rilke, les Novalis, les Hölderlin ?

L’horizon est vide qui interroge

et les abysses grondent de bien étranges rumeurs !

 

   Que dire, parmi toutes ces rumeurs, qui ne serait qu’une rumeur supplémentaire ? Dire dans la retenue, dans le souffle inaperçu, dans la douce incantation qui ne dit jamais que pour elle, afin que cette supplique lovée en son être-même ne subisse nulle altération, une éclosion sur le bord de l’éclosion. Ou bien alors, en sourdine, méditer ceci, tiré du poème de Hölderlin, « Mnémosyne » :

 

« Mais ce qu’on aime ! Un éclat de soleil

Que nous voyons au sol et la poussière aride

Et les ombres de nos forêts, et sur les toits s’épanouit

Paisible la fumée, tout près de la couronne antique

De hautes tours (…)

Les signes quotidiens

Car la neige comme les fleurs de mai

C’est noblesse du cœur,

Où qu’elle soit, son sens,

Luit avec les prairies

Verte des Alpes, tout là-haut. »

 

   Ce haut poème de Hölderlin (mais tous ses poèmes chantent la hauteur), pose en exergue ce que le titre de cet article nommait « Immédiateté discriminante du Simple ». En effet le Simple se donne d’emblée en tant que discrimination, limite, trait. En-deçà rien n’est encore apparu, rien n’est encore visible. Au-delà, tout s’englue dans une matière opaque dont le fourmillement constitue le signe d’un désarroi dont ceux qui en sont affectés ne prennent nullement la mesure. « L’éclat de soleil », « la poussière », « les ombres », « la fumée », ce sont là des signes immédiatement perceptibles dont notre vision s’abreuve comme notre bouche le ferait à la source limpide. Avec eux, nous sommes en confiance. Avec eux nous nous y retrouvons et la place que nous occupons dans le monde peut aisément se doter de prédicats si précis, dont le contour exact nous rassure et contribue à délimiter et poser nos propres assises.

   Quant à « la couronne antique des hautes tours », elle n’est là qu’à la mesure de sa prestigieuse présence, laquelle joue en mode contrasté avec la modestie des parutions contiguës. Toujours un mouvement dialectique s’empare des choses afin que, de leurs naturels contrastes, se dégage l’empan d’un sens. Mais c’est à nous, les hommes, de deviner le sens, nullement de l’attendre du réel comme si ce dernier nous en faisait l’offrande sans reste. C’est bien pour cette raison du Simple dont, constamment, nous devons analyser la nature, estimer la profondeur, juger la signification, que les hommes, par lassitude, s’en détournent, lui préférant le multiple, le polychrome, attendant de ces derniers une explication de texte qu’eux n’auraient nullement à fournir. Mais c’est exactement l’inverse qui est vrai, toute sémantique ne délivre son fruit, ne communique sa pulpe, n’ouvre sa chair qu’aux chercheurs infatigables d’essences.

   « Les signes quotidiens », les formes élémentaires de la présence, « la neige » en sa virginité, « les fleurs de mai » en leur éclosion, tout ceci emplit le « cœur » d’une félicité spontanée, laquelle trouve son « sens » à s’envoler au plus haut de la destinée humaine, là où « les prairies vertes des Alpes » ne tutoient que l’air de cristal, n’admirent que les edelweiss, ces fleurs éternelles symbolisant la pureté et l'amour, autrement dit la spontanéité de toute Vérité. Ici doivent s’illustrer, en leur plus exacte illumination, les yeux des Regardeurs, ceux qui pour qui « regarder » veut dire :

 

entrer dans le cœur vivant des choses.

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 10:16
Regarder, ouvrir le monde

"REGARD 9"

 

Photographie  :  Patrick Geffroy Yorffeg

 

***

 

   Il faut partir du particulier, aller à l’universel, puis revenir au particulier afin que celui-ci, fécondé en son être par l’éloigné et l’essentiel, puisse se connaître en tant que cette singularité qui est le signe le plus patent de la personne humaine. « Regard », déjà le mot est beau en lui-même, selon la frappe distincte et claire de ses deux syllabes. Elles disent bien plus que leur simple phonétique. [Re] et c’est un geste de retour qui est initié. [Gard], et c’est l’acte de garder qui est évoqué. Mon regard est, en quelque sorte, le gardien de ce qui m’échoit comme mon lot unique, celui avec lequel je dois édifier qui-je-suis dans la plus grande des solitudes puisque mon parcours ne ressemble à nul autre, que mon Destin en a déterminé l’infrangible voie. Nous ne sommes libres qu’à nous inscrire dans la trace de nos propres pas !

   Autrement dit, « regarder » est porter sa vue au loin et faire retour au plein de son être, en son intime, de manière à ce que le travail de la conscience, au terme de la dialectique du proche et du lointain, s’empare du monde avec suffisamment de bonheur et y dépose son empreinte qui ne peut jamais être que cette esquisse de Soi et non d’un Autre. Tout signe du regard se dispose, par essence, à une confrontation avec l’altérité. Et l’altérité est le tremplin par lequel j’arrive à ma posture de Sujet. Ce qui se montre à mon regard est la différence même, ce par quoi je me dispose par rapport à ce qui me fait face et m’intime l’ordre de m’y reconnaître avec moi-même. Le regard est ce rayon sensitif qui part de qui-je-suis, mesure l’espace tout autour, y prélève maints indices qui seront les médiateurs d’un sens interne, non partageable, jamais identique aux expériences de vision de mes alter egos. Tout regard ne prend sens qu’à retourner en Soi, au cœur de la citadelle, là où il pourra être décrypté selon l’originalité qu’il est, sinon son étrangeté.

   Chacun s’accordera à reconnaître la prééminence du regard sur tout autre mode de donation de la présence. Ce que chaque sens sépare, analyse, décrypte selon le mode des catégories, la vision le synthétise en une manière de totalité qui, seule, peut satisfaire le large empan dont nous voulons qu’il nous délivre bien plutôt le vase archéologique en son ensemble, nullement les tessons épars qui nous égarent et participent à notre propre éparpillement, à notre fragmentation, elle nous porte sur les rivages insoutenables de la schizophrénie. Le toucher touche chaque chose l’une après l’autre. L’ouïe ne perçoit les sons que dans la succession, non dans la simultanéité, laquelle ne serait, si elle devait jamais s’actualiser, que l’incompréhensible bruit de fond du monde. Le goût procède par division des saveurs. L’odorat établit une hiérarchie des fragrances. Seul le pouvoir de voir est panoptique, polyvalent, polychrome, polyphonique (et toute la kyrielle des « poly » imaginables) et les yeux qui explorent sont portés bien au-delà d’eux-mêmes dans chaque geste de la vision. Cette dernière, la vision, est le mode du connaître par excellence, le mode au gré duquel peut se lever le déploiement du concept, s’élargir notre préhension des choses. Tragédie de l’aveugle : il ne possède ce qui apparaît qu’à la mesure d’une sommation des sens dont le principal, le principe unificateur, lui échappe totalement. S’est-on déjà interrogé sur le paysage que l’aveugle « voit » ? Pour un Voyant, ceci est pur mystère qui frôle l’aporie. Peut-être est-ce ceci le tissu de toute aporie : se pencher sur le monde depuis son immense margelle et n’apercevoir jamais qu’un vaste océan noir parcouru du vent incalculable des abysses.

   Mais il faut laisser là la théorie et aller voir de plus près ce prodige de la vue, en citer quelques déclinaisons humaines. Ainsi nous approcherons-nous de l’âme dont on dit que les yeux sont le miroir. Cependant affirmer ceci est n’encourir aucun risque au simple motif que nul ne sait ce qu’est l’âme et donc proférer dans le vide revient à peu près à ceci, se réfugier sur de hautes cimes que le brouillard occulte aux yeux des Vivants. Je ne sais si l’âme existe, si les yeux en sont la porte d’entrée. Mais, en tout cas, il est une expérience existentielle des plus douloureuses qui soient, elle consiste en une radicale impossibilité : nul ne peut confronter bien longtemps le regard d’un Autre que soi, pas plus que sonder son propre regard dans le miroir n’est un acte sans danger.

   Mais d’où vient donc cette étonnante étrangeté ? Est-on, soudain, en vue directe de l’Être, ce Rien, ce Néant dont la seule évocation est vectrice d’une angoisse sans fond ? Où bien est-ce notre Esprit qui nous toise et nous met en demeure d’être conforme à une éthique ? Ou bien encore notre Conscience dont « l’instinct divin » nous effraie et nous renvoie dans le corridor le plus sombre de qui-nous-sommes ? Oui, les yeux sont un pur mystère. Oui, les yeux, nos propres yeux nous mettent au défi d’exister, hommes en tant qu’hommes. Oui nos yeux s’érigent en juges suprêmes, nous ne pouvons en soutenir bien longtemps la manifestation. Non seulement nos yeux dits « normaux », mais aussi bien les yeux des Autistes, ils sont vides et sondent le froid et lointain cosmos, pareils à ces Moais de l’Île de Pâques que l’Ether semble avoir soustraits à leur pesanteur de pierre. Ils sont là et irrémédiablement ailleurs. Or l’ailleurs n’a ni forme, ni contours, si bien que l’on peut s’y réfugier et longuement disserter à son sujet.

   Yeux des Existants, ils sont les perles translucides où s’illustre, de la plus belle manière, la vérité. Un regard de vérité est droit, non troublé et les paupières ne cillent nullement d’être confrontées à quiconque. Yeux des Existants, ils sont des lacs d’altitude, de claires ondes dans lesquelles se reflètent les nuages, parfois légers, heureux, parfois sombres, ils infusent en eux toute la tristesse du monde. Yeux des Existants, ils sont le prodige de la conscience, le feu de la lucidité, rien ne leur chappe qui fait sens et ouvre la marche de l’univers en son inégalable faveur. Yeux des Existants, ils sont les portes closes/décloses, elles nous disent l’épiphanie de l’Être mais aussi sa réserve, son refuge en des fonds inconnaissables. Yeux des Existants, ils sont le Chiffre Majuscule, celui de la centralité du regard qui efface toute autre présence, le reste du visage s’y abîme dans l’unique d’une simple joie. Yeux des Existants, ils sont l’aimantation suprême, le Dire en sa constante beauté, ils profèrent le langage le plus subtil qui se puisse imaginer. Yeux des Existants, ils sont à la confluence des signes, ils les fécondent, ils leur donnent espace et vie. Yeux des Existants, ils sont les braises vives au motif desquelles l’intelligence vient à affleurer, se révéler sur le mode de la discrétion. Yeux des Existants, ils sont le Tout de l’Être. Qui donc pourrait dire mieux que cette Parole silencieuse, elle est notre supplique la plus patente, celle que nous adressons à l’Aimée, à la fleur, au rivage de la mer, aux collines qui tremblent sous le vent ?

   Yeux de l’Art en sa plus belle cimaise. Yeux apaisés à la belle teinte cuivrée de Marie de Médicis peinte par Agnolo Bronzino. Yeux exorbités, terrifiés du personnage du tableau « Tête de méduse » du Caravage. Yeux vides qui sondent l’innommable de « Tête aux tresses », dite « La Nymphe », dans un grès mésolithique-néolithique de Belgrade. Yeux qui visent l’extérieur mais aussi retournent à l’intérieur du massif de chair chez « Homme et Femme enlacés », pierre et plâtre de l’art suméro-akkadien. Yeux doux, attentifs, altruistes tels que figurés dans « Deux époux de Pompéi », au temps de la Rome Antique.  Yeux clos soumis à une impérative rétroversion, ardente méditation du « Prêtre de Xipe Totec » au Mexique. Yeux de pure intelligence du portrait de Diderot par Charles-André dit Carle Vanloo. Yeux de Vincent Van Gogh où percent, en un seul et même élan, génie et folie, « Autoportrait de 1889 ».

   Nul ne peint mieux la climatique des sentiments internes que les globes des yeux, ils sont une sémantique anatomo-physiologique que redouble le ton fondamental de l’individu, la marque insigne qu’il attribue aux choses qui se posent devant sa conscience. Quiconque a vu le regard bouleversé d’une enfant triste, quiconque a vu le regard passionné d’une amante, quiconque a vu le regard plein de pénétration du savant, quiconque a vu le regard suppliant et vide du condamné à mort, rien de ceci ne saurait être oublié qu’à accepter sa propre perte dans les fosses carolines de l’indifférence, dans les douves sans fond d’une inhumaine condition. On pourrait longuement épiloguer sur les vertus des yeux, s’entraîner à interpréter leur taille, leur couleur, les signes qu’ils profèrent comme on le ferait des hiéroglyphes d’un Test de Rorschach et encore se présenteraient à nous mille détails dont nous n’aurions immédiatement aperçu la richesse.

   A vrai dire, tout regard est insondable en raison même du fait que, jamais, nous ne possèderons la clé qui nous permettrait d’en saisir l’ultime signification. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, qu’une part de mystère demeure en ce siècle de technoscience où tout est étalonné à la mesure du calculable, de la précision arithmétique. Toujours, aux objets qui méritent notre plus grande attention, il faut ce halo de secret, ce coefficient d’énigme, cette ombre portée du silence. C’est ceci, cette marge d’incertitude qui fait de l’humain aussi bien sa grandeur que son exception. Devant l’inaccessible et l’abyssal des yeux, demeurons humbles et adoptons la seule attitude possible, celle de l’étonnement, ferment de tout questionnement. Regarder est ouvrir le monde à condition cependant que le regard soit droit et dénué de quelque intention que ce soit. Sans doute le motif des yeux est cela même qui se prête le plus à la marche souple de l’intuition. Ce qui est précieux ne se peut saisir que dans l’effleurement.

   L’image que Patrick-Geffroy Yorffeg a choisi de soumettre à notre entendement sur ce thème de la vision est une image tout à fait significative des nombreux sèmes qui s’y impriment dans la discrétion d’un soupir. La coiffe qui se confond avec le ciel de l’image nous dit, en termes retenus, l’abri nécessaire à apporter au regard. Tout regard, par nature, est fragile. Au simple motif que, confronté à l’extérieur, sous ses modes divers, grâce, amour, violence, haine, générosité, retournant en lui, il est chargé de ces lourds contenus qu’il lui est intimé de métaboliser car, jamais, l’on ne peut amener le réel en-soi, dans la violence ou la finesse de son dire. Constamment, il nous faut réaménager ce que nous saisissons du tangible qui nous fait face pour l’accorder à nos plus exactes affinités. Ce sont bien nos propres affinités, ces miroirs de-qui-nous-sommes qui nous déterminent en propre et nous livrent au monde dans la dimension de notre singularité. Nous sommes un particulier dans l’universel et ce n’est qu’ainsi, de cette manière souple, fluente, que nous pouvons nous inscrire dans le cours des choses : il est le nôtre toujours en partage avec la grande marée des flux du vivant.

   Le front est large, dégagé, lumineux. Il est le site dans lequel le regard s’inscrit. Il est, en quelque manière, prélude à la vision et c’est pour ceci qu’il lui est demandé de venir à nous dans la plus grande pureté, pareil à une neige qui effacerait toutes les imperfections du paysage. Les deux traits des sourcils, semblables à un signal, à un sémaphore, déjà attirent notre regard sur ce qu’il y a à voir : ces yeux homologues qui reflètent nos propres yeux. Deux consciences se rencontrent dans un colloque singulier qui ne peut être qu’émotion, saisie de l’être-présent au foyer même de sa présence. Notre propre présence s’accroît de celle de l’Autre et c’est cette fécondation qui se donne sous le beau nom « d’humanisme ». C’est bien notre caractère humain fondamental que de reconnaître l’Autre, de lui donner assise, de l’exposer comme ce qui, en soi, est le signe le plus haut. Or seul le regard peut ce prodige à la mesure de la lueur transcendante qui en traverse l’aire donatrice de sens. Voir est signifier en sa guise la plus élevée. Pour cette raison et pour nulle autre, il nous est imposé, en tant qu’hommes et femmes, d’apprendre à voir, de doter notre vue des qualités du cristal de diamant. Vue, sous mille facettes, qui déploie le tout de ce qui vient à notre rencontre comme la faveur à nulle autre pareille de l’exister en sa mission la plus essentielle.

   L’arête polie du nez, l’amorce de la plaine des joues, tout ceci apparaît sous ce même jour lisse, tranquille, sous cette lumière diaphane qui est l’émergence de l’âme en son image éphémère. Deux larges cernes gris entourent les yeux. Deux zones de transition entre le blanc immaculé où rien ne se dit et la tache sombre des yeux où tout se dit et se retient cependant sur le bord d’une parole. Car les yeux, au sens strict, n’articulent rien, demeurent dans une sorte de mutité. D’où leur force, leur puissance. Ce n’est nullement le bavard qui retient notre attention, bien plutôt le discret, celui qui, depuis la pupille de ses yeux, dit en mode crypté le souci de son être. C’est à nous, qui faisons face, de lire, d’interpréter au plus près ce langage tranquille, feutré, il est le gage le plus sûr de la personne en sa vérité. Ces yeux de l’image sont si doux, si rêveurs, empreints d’une généreuse sensibilité, aussi, d’emblée, sommes-nous enclins à penser celle qui en est la source à la manière d’une porcelaine rare brillant sur fond d’un rassurant clair-obscur. En tout clair-obscur, par essence, se donne la lumière, se réserve l’ombre. A nous d’avancer à la rencontre. C’est le mode même de notre avancée qui nous mettra en rapport le plus étroit avec la magie incarnée qu’est toute personne humaine.

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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 10:38
Fusion du Soi en Soi

Photographie  de Patrick Geffroy Yorffeg

" La Lectrice "

Vallée d'Aoste " - Italie 2017

 

***

 

   Soir. Le jour n’est plus qu’un mince fil sur l’horizon des pensées. Une simple élévation venant prononcer quelques mots avant que le silence ne recouvre toute chose de son aile d’écume. Dans les antiques demeures de pierres on ne bouge guère, on est en attente de ce qui va advenir qui dira son être sur le mode du retrait. Certes l’on n’est nullement seul dans ce paysage originel du Val d’Aoste. Partout des cœurs homologues battent au même rythme, partout des mains étreignent des copeaux de lueur, partout des attentes se lèvent qui ne sont qu’attente de Soi dans la trame usée du temps. Pas seul. Du plus loin viennent encore quelques hautes figures, elles disent ce qu’est la Nature en son inestimable fond. Elles sont le Grand Combin avec ses plaques de névés, ses arêtes d’ardoise grise qu’une fine brume recouvre. Elles sont Le Grand Saint-Bernard avec ses lacs aux eaux d’acier gris-bleu. Elles sont le Grand Paradis, ses bouquets de feuillus vert-amande. Elles sont le Cervin, sa haute pyramide poudrée de blanc. Elles sont L’Emilius, ses rochers bistres qui tutoient la course libre du ciel. Ce sont toutes des formes antécédentes du recueil logé au plein de la nuit germinative, de la nuit fécondatrice du songe des hommes. Ces formes, jamais l’on ne peut les ignorer, les remiser au fond de quelque puits mémoriel. Toujours elles viennent à vous avec leur charge de puissance, puis soudain, leur étonnante légèreté, lorsque le crépuscule les touche, les noyant dans une manière d’insaisissable aquarelle. Ombilicale liaison à ce qui est hors les murs, qui façonne en vous l’esquisse même de votre esprit.

   La maison est dans l’ombre, immergée de toutes parts en cette vague si sombre, on la croirait annonciatrice de quelque fin. Un vent léger glisse le long des arêtes des pierres. Quelques bruits encore de la vaine agitation des hommes. Quelques images venues du majestueux Cervin, elles habitent les Existants en toile de fond, en décor d’une scène intime, personnelle, dont on a oublié la présence, l’habitude est si forte qui ponce tout et reconduit l’arbre, le rocher, le fin nuage, le torrent à une sorte d’invisible conque aux limites si imprécises. La maison est dans l’ombre, comme retirée dans son sommeil le plus profond, le plus réparateur. Maintenant c’est le silence qui se donne comme la seule parole audible. Il y a un genre d’accroissement de l’être de la nuit, une amplification de son intensité, une pluralité de son rayonnement. Comme si le monde alentour n’existait plus qu’à titre de vague hypothèse, une nuée d’oiseaux dans le ciel gris d’automne.

   Une seule pièce sort de l’anonymat nocturne, une seule pièce dissout doucement le lac de ténèbres, l’éclaire en son sein d’un faible halo à peine plus haut que le doute ambiant. Les murs, les meubles, le décor sont de la couleur éteinte des feuilles mortes. Ou bien d’une terre située dans quelque mystérieux ubac. Une nuit insérée dans une autre nuit. Le globe blanc d’une ampoule, le rectangle d’une table, l’accoudoir d’un fauteuil, seuls éléments qui reçoivent la lumière, la réfractent alentour dans un genre de pure distinction, d’élégance économe de ses moyens. Une forme humaine, oui, une Silhouette Féminine, à contre-jour, se donne comme la seule présence. Le massif ombreux de la tête repose sur le bras gauche à demi replié. Un fauteuil est supposé. Une lecture imaginée. On devine l’angle d’un livre, son léger reflet dans la nuit qui avance.

   Lectrice est attentive dans sa posture soucieuse. Lectrice est entièrement peuplée des mots qui la visitent. Sa chair est identique à une amphore dans laquelle se seraient déposés, depuis des temps immémoriaux, une ambroisie, un onguent, une nourriture rare, le corps s’en trouve dilaté, agrandi, porté au plus haut de son intime manifestation. Mille ruisselets de joie, nullement perceptibles pour quiconque n’en a jamais éprouvé la subtilité, tracent leur voyage sous l’immédiate résille de la peau, dans l’épaisseur fécondée du derme. C’est un incroyable sentiment de s’appartenir en totalité, de s’accroître jusqu’aux limites extrêmes de son être, de vivre ce fameux « sentiment océanique » si bien décrit par Romain Rolland (il traverse nombre de mes écrits), semblable à une nervure hautement signifiante, existentielle, porteuse d’un destin ouvert, lumineux.  

   Mais, maintenant, il nous faut donner un cadre aux mots qui s’épanouissent et transportent Lectrice au sein même de sa propre vérité, là où la beauté est souveraine, là où tout conflue, là où tout s’assemble, si bien que l’ailleurs ne serait qu’une erreur de parcours, un genre de comète perdue à même son erratique giration, une course folle en dehors des limites du cosmos. Ce que Lectrice lit réellement, bien évidemment, nous ne pouvons le savoir. Cependant faisons-lui le don d’un texte de haute poésie au sein de laquelle elle retrouvera le secret même de ses plus belles affinités. Car toute beauté s’unit aux beautés homologues. Toute beauté particulière n’est que le reflet de la beauté universelle. Donc nous lui offrons un court extrait de « Neiges » de Saint-John Perse :

    « Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l'absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l'aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l'essaim des grandes odes du silence. (…)

   Cette buée d'un souffle à sa naissance, comme la première transe d'une lame mise à nu...

Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles : l'aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l'esprit, enflait son corps de dahlia blanc.

   Et de tous les côtés il nous était prodige et fête. »

   Ce texte est, en effet, « prodigieux » de puissance manifeste, seulement à ceux et celles qui veulent bien s’y rendre attentifs. Ce texte est un texte de naissance qui, avançant dans la plus grande discrétion, atteint sa plénitude en seulement quelques mots simples. Nous allons en faire un rapide commentaire qu’ensuite nous attribuerons à Lectrice en tant que ses propres pensées. D’abord ne se donnent, qu’en se retenant, les nervures invisibles du rien, si bien que l’on pourrait penser le monde nullement venu en son être. Neige, ciel gris, ces poudroiements avant-coureurs du réel, ces tissages aériens du songe, sont des signes de virginité, de pureté insigne, de réserve avant même que quelque chose ne s’annonce de l’ordre de l’événement, d’une parution, d’une épiphanie qui bourgeonneraient depuis les lointains du temps et demeureraient dans le réticule serré, où, captifs, ils jouiraient de cette réserve même, de ce suspens infini.

   Puis tout viendrait à soi avec une manière de logique interne, de mouvement à peine perceptible, de douce opalescence. Quelque chose se lève du rien et c’est le souffle de l’esprit lui-même qui fait corps, qui fait chair dans le réel, mais dans le genre d’une effectuation prudente, de donation hésitante car tout semblerait, à chaque instant, pouvoir rejoindre la conque originelle, sans douleur, sans regret, à la manière dont un enfant abandonne son jouet sans même prendre la peine de se retourner. Mais si l’éclosion a lieu et elle a effectivement lieu dans le Poème de Saint-John Perse, la « grande chouette fabuleuse … enflait son corps de dahlia blanc », cette expansion de l’oiseau nocturne est liée à sa vision claire qui dissipe la nuit et fait venir la lumière, croissance de toute chose et origine de toute connaissance. Ce qui demeurait dans l’initial, le matinal, neige, absence, sel, tout ceci parvient au site même de son ouverture, tout se déplie et continûment se ressource en soi. Le dahlia ne s’ouvre qu’à se relier à l’empreinte primitive déposée en elle par la présence de la chouette. Processus métamorphique constamment renouvelé au cours duquel le ruisseau ne trouve sa justification qu’à s’alimenter à sa source.

   C’est ainsi qu’il nous plaît d’imaginer Lectrice, manière de totem nocturne, oscillant d’une forme accomplie (le dahlia) à une forme fondatrice (la chouette), et vivant de ce subtil mouvement, il est ce en quoi, là, au milieu de la nuit, Lectrice est ce qu’elle est : fusion de Soi en Soi et nul autre motif qui pourrait survenir au titre de prédicat. Lectrice, confondue avec ses plus efficientes affinités, ne déborde nullement de soi, occupe la situation exacte dont son être tire sa signification la plus profonde. Immergée au plein de sa lecture, Lectrice s’octroie un monde qui, non seulement lui est familier, mais bien plutôt un monde qui la constitue en son assise, dont elle ne pourrait soudain différer qu’au risque de son être. Ici, même la passion est dépassée puisqu’il y a cristallisation au sein même de la texture des mots, puisqu’il y a jonction avec le langage, puisque Lectrice est Langage, condensation de l’essence de l’humain en ce qu’elle a de plus singulier.

   Il y a ce qui demeure à dire sur le mode d’une compréhension sur-le-champ donatrice d’un indépassable sens. Ce qui est à voir ici, un phénomène de haute amplitude qui affecte Lectrice en sa chair même. Parfois, au tout début de la lecture du poème, il y a écart, creusement d’une faille et les mots ne deviennent nullement préhensibles d’emblée. Ils résistent, s’opposent de tout leur poids hiéroglyphique, ils pullulent, petits signes noirs qui nous mettent au défi de les saisir, d’en faire la provende dont notre esprit pourra s’agrandir et conquérir des terres de haute lutte. Lectrice en son intime posture est cette attente du dire en sa vocation essentielle. Sa conscience s’arrime à la matérialité des mots, à leur enveloppe externe. Il n’y a pas encore d’ouverture suffisante afin de traverser les signes, de les vivre du-dedans de leur être. Puis, soudain, tout s’éclaire, tout surgit de soi dans le caractère de l’évidence. L’intuition portée à son acmé a gagné le site interne du lexique : fusion de Soi en Soi.

   Les mots qui étaient pure matière, voici qu’ils se spiritualisent, l’esprit de Lectrice connaît une manière de réification comme si elle-même était mot en son mystère, mais aussi en son rayonnement. Auto-fécondation de l’être-lectrice de la Lectrice qui connait le poème de l’intérieur, dévoile son essentialité, s’instaure avec la Parole cardinale dans le sans-distance. Si neige, absence, sel, étaient initialement de simples abstractions, des motifs au large de Soi, les voici maintenant constitutifs de qui-elle-est, l’une des plus belles déclinaisons de la Littérature qui donne à l’humain sa brillance et trace le chemin d’une félicité sans retard. Alors plus rien n’existe, de ce qui est hors langage : le Cervin, le Grand Paradis, l’Emilius ne sont plus des amas de roches, des bouquets de végétation, tout au plus sont-ils des mots qui jouent en écho avec le « sel gris » du texte, avec la fabuleuse esthétique du Poème. Lectrice elle-même est poème en attente du jour. Y aurait-il destin plus heureux, trace plus lumineuse ?

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13 novembre 2021 6 13 /11 /novembre /2021 14:39
En quête de l’origine

Entre mer et désert...Bardenas Reales -07-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Cet article est dédié à Raymond Farina,

Poète, ou l’essence du langage

 

*

 

   Il faut provisoirement s’exiler de soi, sortir à la rencontre du monde. Nullement le quotidien, il ne recèle que trop de fruits blets dont nous ne saurions faire notre ordinaire. Il faut aller ailleurs, cueillir le pollen d’autres fruits, goûter ce nectar qui fera de notre palais un « palais des merveilles ». En quelque manière il nous faut décupler l’arche de nos sensations, éprouver l’ivresse de la rencontre, cette incroyable fulguration qui naît de l’espace de l’alliance, l’amant s’immole dans les yeux de l’aimée, l’aimée se jette dans la chair de l’amant. Il n’y a que ceci, ce soudain surgissement à ce qui s’auréole du plus beau sens, qui puisse nous combler et nous intime l’ordre d’aller plus avant. Nous sommes des aveugles qui cheminons le long d’ombreux sentiers et nous ne rêvons que de découvrir la lumière, d’en tapisser chaque fibre de notre corps.

   Aller ailleurs est ceci : découvrir, dans l’intervalle d’une sublime joie, les hautes Steppes de Mongolie semées d’herbe courte, les taches brunes du bétail parmi l’océan des pâturages, apercevoir à l’horizon les montagnes cendrées se dispersant dans la brume du jour. Découvrir les vagues de sable du Désert de Gobi, leur fourmillement de jaune éteint, poudreux, à l’infini des yeux. Découvrir les hautes terres de l’Altiplano, les tapis d’herbe couleur de feuilles mortes, y deviner la mousse blanche des alpagas, les lacs d’eau bleue qui reflètent le ciel. Découvrir le site du Volcan Hrúthálsar en Islande, ses roches de lave brune, ses sommets érodés pareils à une croûte de pain brûlé, les plaques des névés qui en rythment les flancs. Découvrir, enfin, le Désert de Bardenas Reales, sa curieuse géologie, ses marnes friables, ses cristaux de gypse, ses plaques de calcaire, ses lignes de grès rouge. Bardenas Reales est, en quelque manière, près de nous, dans cette belle région de la Navarre, ce minuscule désert, sorte d’anthologie qui, à elle seule, résumerait toutes les autres beautés du monde. Si bien qu’on pourrait placer son paysage sous la vitre d’un chromo, épingler ce chromo au mur et nous aurions, dans le site immédiat et toujours disponible de notre chambre, un résumé de l’histoire de la terre, de ses éclats, de son élégance, de sa perfection. 

   S’il y a quelque raison de mettre en présence ces hautes figures géologiques, ces horizons si singuliers, c’est au titre même de leur beauté, de leur ancienneté, ces exceptions qui appellent l’œil humain à venir à leur rencontre. L’herbe courte de Mongolie, les dunes en forme de croissant du Désert de Gobi, la teinte délicate du haut plateau de l’Altiplano, les rivières de lave brune du Volcan Hrúthálsar, les marnes étonnantes de Bardenas Reales dessinent, tout à la fois, la mesure d’une entière esthétique, dressent à la fois la troublante dimension géologique, archaïque qui nous renvoie aux confins de l’histoire de la Terre, à son origine. Ici, dans ce beau mot « d’origine », vient se dire l’espace encore non aliéné d’une présence intacte, pleine, effusive, autrement dit le lieu d’une vérité n’ayant encore connu nulle érosion, qui demeure sauve, inentamée encore pour un temps prodigieux situé à l’écart des marécages d’une non-vérité, des falsifications toujours présentes en seconde main, de ce qui se donne ici à voir dans sa plus effective réalité.

   Si nous sommes fascinés par tant de simplicité originaire, et sans doute le sommes-nous si nous nous présentons en tant qu’hommes de vérité, si nous sommes ravis à nous-mêmes en une sorte de joie ascensionnelle, d’expansion continue, sans rupture aucune, c’est au simple motif que, reliés au principe, à la source, au germe de ce qui est, notre propre esquisse s’accroît de ces formes dont elle tire sa propre substance. Tout le temps que durera notre regard, tout le temps que se prolongera le miracle de la parution, nous serons indemnes de toute surprise qui pourrait ôter aux êtres que nous sommes la part infrangible qui nous tisse et assure la justesse de notre destin. Nous avons besoin de ces fondements, de ces donations essentielles. C’est bien parce que les hommes d’aujourd’hui ont perdu la vertu de retrouver ces entités formatrices de soi que leur angoisse se majore d’une dette qu’ils ont archivée au plus profond de leur mémoire, sans toujours en être bien conscients.

   Tout homme a besoin de pratiquer en lui, auprès des choses constitutives de sa condition, ce retour sans quoi un bonheur lui fait défaut, celui de ne point connaître ses assises, celui de renier les racines qui l’attachent au socle de sa propre existence. Certes, aujourd’hui le nomadisme a remplacé la sédentarité, le lointain a éclipsé le proche, chacun vivant son exil en tant que la seule voie possible d’accomplissement. Est-il si sûr que ceci soit un choix et pas seulement le fait d’une mode de l’exil ? Le voyage possède sa juste valeur que l’immédiat, le natal ne sauraient remettre en question. Mais, quelque part, faut-il parfois remonter le fil de sa propre genèse, se disposer à une tâche d’archéologie qui nous conduira en des lieux sans doute inconnus mais ordonnateurs, ô combien, de notre inscription dans ce site qui nous accueille, lequel trace en nous son invisible mais primordial motif.

  Bardenas Reales, alors, il faut l’héberger en soi à la manière d’un don immédiat dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à nous priver d’une partie de notre être. Le ciel est très haut, mais si proche dans son éloignement. Le ciel, telle la vérité, fait son insistance d’écume, juste derrière la toison anthracite des nuages. Les nuages ne dissimulent qu’à mieux révéler ce qu’ils voilent à nos yeux. Car il y aurait égarement à faire surgir le véritable, le juste, le tangible, de cette manière un peu folle tout contre le globe de nos yeux. Bien plus que d’atteindre, dans l’instant, la demeure véridique du réel, la porcelaine de notre sclérotique se teinterait de suie, nos pupilles s’étréciraient à la taille infinitésimale de la myose, la toile translucide de notre conscience se perdrait dans l’opaque et plus rien ne se montrerait que de l’indécis, de l’indéterminé, une broussaille envahirait la clairière et, tel Œdipe, nous errerions les yeux vides dans les rues d’un Colone dévasté.

   Le ciel est posé sur un plateau de marnes. A la rencontre de la terre se lève un liseré plus foncé, il dit la limite entre le clair et l’obscur, il dit le risque qu’il y a toujours, pour les hommes, de renier la lumière, de se précipiter dans la ténèbre, de la prendre pour qui va les sauver en les immergeant dans les lourdeurs du sol, en leur faisant tutoyer l’abîme. Les marnes descendent en longues draperies, en toiles froissées que rehaussent de visibles nervures. On devine leur perte dans une sorte de gorge qui ne nous livre son secret, s’absente de nous. Puis, face à nous, comme montant du sol, une belle colline se détache dans la clarté. De minuscules ravins en creusent la pente, déterminant, de part et d’autre, de légers tumuli de roches friables. Des lignes horizontales, fortement structurées, laissent apparaître de longues strates qui paraissent symboliser, à elles seules, le passage du temps, son illisible chute, tout en bas, vers ce qui nous échappe et nous hèle, nous invite à la collecte d’une connaissance. De qui nous sommes, mais aussi de cette étrange altérité dont nous souhaiterions, la découvrant, qu’elle comblât un peu de nos douloureuses failles, qu’elle colmatât nos plus inquiétants tellurismes.

   Décrivant cette merveilleuse « enclave » de Bardenas Reales, nous avions, en toile de fond, tous ces visages précédemment évoqués, toutes ces belles présences du Gobi, de l’Altiplano, de Mongolie, de Hrúthálsar, souhaitant que d’évidentes affinités pussent les relier selon un mode communément originaire. Mais il faut aller plus loin et tenter de faire se rejoindre le particulier, ces beautés-ci et l’universel, la Beauté telle qu’en elle-même, tenter de relier le particulier, le tard venu et l’universel natif, l’originel, l’élémentaire. Observant cette belle image, notre entrée en son intime signification empruntera deux voies, celle d’une ontologie élémentale telle que formulée par la poésie de Saint-John Perse, celle de la voie tracée par les Paroles de L’Origine initiées par les Antiques Penseurs Grecs. Ainsi, revenant en quelque façon aux sources, saisirons-nous mieux ces émergences qui en constituent notre actualité. Parfois convient-il de partir du proximal et tâcher de rejoindre le distal, chacune de ces deux entités s’accroissant du mode d’être de l’autre.

   Ici, de toute évidence, nous ne pouvons que rejoindre les rives persiennes, ces fameux éléments « inhabitables » que sont, dans la poésie de l’auteur de « Pluies », sables, vents, averses, neiges et toujours la haute présence de la Mer. Bardenas contient tout ceci, ces signes de sable, ces signes de vent qui ont usé les marnes, ces signes de pluie qui ont permis l’émergence des strates, ce signe insigne de la Mer, inscrit dans le destin géologique de ce lieu immémorial. On est au plus près d’une naissance, au plus près des premiers pas de la Terre, de ses hésitations, de ses balbutiements. Tout se dit dans le discret, tout se dit dans le fragile et le malléable du sable de l’exister. Alors, faisant face à cette terre ravinée, si simple en sa discrète épiphanie, pouvons-nous encore longtemps faire l’économie des mots du Poète en direction du natal si simple en lequel son âme se reflète ? Non seulement nous ne le pouvons, mais ceci est une sorte de devoir à l’égard de ces mots essentiels que le Natif de la Guadeloupe sut si bien faire chanter :

   « Me voici restitué à ma rive natale…

   Avec l’achaine, l’anophèle, avec les chaumes et les sables, avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… »

   Or que faisons-nous d’autre, au cœur même de notre fascination devant les Bardenas, qu’à éprouver en nous cette temporalité originaire qui nous traverse et nous relie au natal de toutes choses : le nôtre bien entendu, mais aussi le natal de la colline, du ciel, des marnes grises, du flocon des nuages ? Nous ne pouvons qu’être intimement reliés au destin du Monde, l’embrasser tel notre écrin dont l’offrande est bien plus que précieuse, elle nous remet à nous-mêmes, les Erratiques Figures, en nous dotant d’un irremplaçable orient. Avant la rencontre des Bardenas nous étions esseulés, maintenant nous sommes comblés, si bien que notre regard pleure d’avance au motif d’un détachement qui aura fatalement lieu, lequel nous dit l’angoisse d’être privés de racines.

   Dans notre quête d’une possible origine, sans doute croiserons-nous souvent ces Paroles de l’Aube que les Anciens Grecs surent porter au plus haut, ces termes au gré desquels tisser les formes de quelques êtres fondamentaux. Ils sont, en réalité, ces archétypes qui structurent notre psyché à notre insu, ils sont ces vents discrets qui nous modèlent de l’intérieur, dressent le socle à partir duquel nous figurons hommes en tant qu’hommes dans le pli enfin perceptible d’une vérité. Nulle tricherie avec eux, ils sont de trop noble ascendance, ils sont si près des dieux, pareils à leur souffle, ils sont la Langue en sa Dite première, fondation des êtres que nous sommes, nous hommes-de-langage en une seule énonciation formulés. Hommes, Langage, nulle différence, la coappartenance est si étroite que le raphé médian qui eût pu montrer leur union a soudain disparu pour laisser place à ce rayonnement unitaire, lisse, poli, site seulement de la belle lumière du verbe incarné. Nous regarderons successivement en quoi la nature dépouillée, exacte des Bardenas Réales pourra trouver une possible homologie dans ces termes premiers qui sont les fondations mêmes de l’être.

  

   Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

  

   Ce que nous apercevons ici, les nervures des marnes, les strates horizontales, si elles ne se donnent que sous l’aspect de l’apaisement, du cosmologiquement organisé, du stable et de l’assuré, de l’apollinien parvenu à son équilibre terminal, cependant pouvons-nous apercevoir, dans ce repos, cette immuabilité, les mouvements initiaux, chaotiques, les pulsations indéterminées, les orages internes de la matière, les convulsions dionysiaques, la dimension abyssale, infiniment tourmentée, tellurique, magmatique des éléments livrés à la confusion, au discord, à l’informe, à l’irrationnel, à l’opaque, enfin au primitif en sa confondante dramaturgie. Oui, sous cette mise en ordre actuelle, nous ne percevons rien de moins que ce désordre hiéroglyphique, cet enchevêtrement sans fin comme si rien, jamais, ne pouvait sortir du néant.

 

    Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

  

   [Ce seront nécessairement toujours les mêmes traits (nervures des marnes, évidence des strates horizontales) qui seront convoquées à des fins de démonstration ou, plutôt de monstration car il s’agit de montrer et non d’argumenter.]

    Les nervures, les strates donc sont l’émergence même de ce qui était dissimulé, de ce qui était clos, celé en l’opacité de la matière. Ce sont des Formes et des Mots de vérité qui viennent à nous pour nous donner l’être au plus près et ne nullement le laisser dans son cèlement originel, sa fermeture, son retirement. « Nature aime à se cacher », nous dit Héraclite-l’Obscur, une obscurité appelant l’autre. Oui, l’être est clignotement, constant voilement/dévoilement au terme duquel il livre son essence et seulement dans ce constant paradoxe. Au reste, comment pourrions-nous nous saisir d’une essence dont le destin est d’être volatile, si diaphane, toujours hors de portée ? Certes, nous les Errants, avançons sur le chemin de la même manière que Diogène, lanterne au bout des doigts, parcourait les rues de la ville à la recherche de l’Homme cet éternel en fuite qui ne livre jamais que son esquisse particulière, l’homme minuscule, jamais ne nous montre sa face universelle dont nous aurions aimé faire notre parangon.

   Ce que nous cherchons, certes les hommes que nous sommes, les autres hommes, mais essentiellement nous cherchons l’être en son éternel mystère.  Cheminant sur la ligne de crête, tout contre le ciel badigeonné de suie et la gorge profonde envahie de ténèbres, nous nous attendons à quelque émergence, la nervure d’une marne, la ligne claire d’une strate, afin que notre parcours, soudain éclairé prenne sens, exhume du fatras alentour un Mot exact, une Forme taillée à même un étalon d’airain, peut-être une Idée platonicienne fulgurant du haut de son empyrée. Progressant, nous décelons le celé, nous désoccultons ce qui vient à nous, nous ouvrons ce qui demeurait fermé, nous écartons l’ombre à la lumière de notre regard.

   Ce que nous voulons, la dimension de l’éclaircie, le cercle de la clairière que nous pensons être herméneutique, nous délivrant une infinité de sèmes qui demeuraient cachés depuis la fondation du monde. Seulement, derrière nous, les ombres se referment, les taillis poussent, les ronciers avancent, les futaies se haussent et l’Ouvert étrécit à nouveau, regagnant sa crypte ténébreuse. Alèthéia, décèlement du celé, désocclusion de l’occlus, désoperculation de l’operculé, certes mais l’éclair de la vérité est toujours pareil à l’orage du dieu, il éclate et ne laisse voir que de sombres nuées, jamais le dieu lui-même. Alors, bien plutôt que de nous acharner à faire du paysage posé devant nous un seul et unique réseau de nervures signifiantes, de lignes claires et convergentes, nous clignons de l’œil à la façon de Zarathoustra et ce clignement signifie, une fois le mensonge, une fois la vérité, une fois le mensonge. Cette vérité en demi-teinte qu’est, la plupart du temps, l’humaine nature.

 

    Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

  

   Certes, ces collines si singulières, ces formes venues du plus loin de l’espace et du temps sont présentes à seulement paraître devant nos yeux comblés. Ces formes sont hautement présentes au titre des nervures qui émergent du désordre des marnes, de leur manifeste confusion. Les marnes sont comme absentes, ramenées à un simple coefficient d’invisibilité. Ce que, par nature, elles ne sauraient affirmer, les belles nervures, les strates levées l’amènent au foyer du regard, là où tous les temps s’abolissent, le passé se dissipe dans ses brumes, l’avenir fuit loin au-devant de lui, seul le présent s’affirme en tant que le seul événement possible. Le paysage, et donc la Nature, sont à l’acmé de leur manifestation, ils resplendissent d’un étrange et fascinant éclat, ils renvoient aux limites du massif ombreux tout ce qui n’est pas eux, tout ce qui végète et s’abîme dans les obscurs corridors d’une mémoire abîmée, tout ce qui, porteur d’un faible projet, s’écroule sous le poids même de son inconsistance.

   Et cet intense rayonnement du présent en tant que présent ne s’arrête nullement au paysage, il vient à nous, il poudre nos yeux d’une neige étincelante, il allume en notre chair le brasier du sentiment d’être à l’endroit exact de sa propre nature, en sa plus dicible vérité. Entre la présence de la chose et celle dont l’offrande nous est faite, nulle rupture, seulement l’arche ouverte d’une belle continuité. C’est au motif de l’infrangible présence de la chose, de son immuable persistance à être que nous, les Voyeurs de-qui-elle-est, arrivons à la pointe de notre propre présence. Coalescence des présents, convergence des affinités. Ce qu’il faut croire, afin de placer un peu de magie dans notre propos, c’est que la chose se sait présente, infiniment présente, que cette effusion déborde d’elle et vient à nous, nous fécondant, en quelque manière, et c’est au titre d’un juste retour que nous revenons à elle avec toute la charge accomplie de notre propre réalité. Aucune présence à soi n’est seule, elle demande une présence extérieure, une exactitude, une beauté, un rayon de plénitude et tout se donne dans la pure phosphorescence de l’instant, dans son vif éclat, dans les facettes infiniment précises de son cristal. Présence du présent.

  

   Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

  

   Toujours nous nous demandons si notre existence est placée sous le signe du hasard, ou bien si quelque main invisible, sans doute celle de la Moïra, pointe pour nous son index vers quelque horizon, nous intimant l’ordre du chemin à suivre. Faisons l’hypothèse du Destin et, nécessairement, nous y verrons plus clair pour la simple raison, qu’ayant choisi, nous laisserons de côté bien des questions adventices qui ne pourraient qu’égarer un peu plus notre cheminement. Communément considéré, le Destin est celui qui se laisse lire dans les lignes de la main. En effet, si le lisse de notre peau se donne en tant qu’homologue de l’insignifiant, par contraste, ces minces lignes paraissent indiquer une direction, un sentier possible pour notre avancée. Bien évidemment, au motif d’une simple similitude, ici, ce sont bien les nervures et les strates qui apparaissent en tant que lignes directrices du destin de la matière qui est aussi le nôtre par projection, mimétisme, ricochet. Nul, en son fond, ne saurait faire abstraction, en lui, de ces arêtes, de ces saillies naturelles dont il constitue, à sa façon, le naturel prolongement. Si nous sommes des êtres naturels, nous avons à voir avec la Nature jusqu’en notre intime le plus singulier. Le temps de la Nature est aussi le nôtre, alors comment ne pas croire que notre destin nous a fait accomplir les pas qui étaient inscrits depuis la nuit des temps jusqu’ici, tout contre cette immémoriale présence des Bardenas Reales ? Il fallait, de toute nécessité, c’est bien là la loi de la Moïra, qu’existât une rencontre, que se réalisât une alliance.

   En ce moment de mon regard posé sur ces lignes géologiques, je ne diffère guère d’elles, elles dictent, en quelque sorte, les harmoniques selon lesquels mes sensations naissent, mes perceptions en synthétisent le cours, il sera celui qu’il devait être de tous temps, qui devait s’actualiser, ici et maintenant, dans ce genre de précision horlogère. Alors, ne suis-je nullement libre de mes actes ? Certes la question surgit tel le diable de sa boîte. Mais ne faut-il relativiser ? Que je sois atteint par la beauté et l’exactitude des choses de façon choisie ou déterminée, ceci importe peu dans la mesure où la beauté est toujours la beauté, la juste mesure toujours la juste mesure, quels que soient les critères singuliers de leur manifestation.  

   La Moïra, il faut la faire sienne comme son amante, avec ses vices et ses vertus, elle fait bien avec les nôtres et s’en arrange du mieux qu’il est possible. La Dispensation est notre part indivise, aussi convient-il de la prendre en son essence, à savoir comme une chose dont l’être ne pourrait être changé qu’à renoncer à ses propres puissances, or, nous les hommes, ne pouvons nullement infléchir la course céleste des dieux, seulement l’admirer depuis le socle d’humus sur lequel nous édifions, à grand peine, notre hésitante esquisse.

  

   Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

  

   Face à l’éparpillement originaire de la Phusis, face à son abyssale dimension, ce face à face générateur de notre juste angoisse, nous n’avons de cesse, le plus souvent ne le sachant nullement, d’organiser ce chaos primitif, de l’ordonner en un cosmos qui soit habitable. Mais de quels moyens disposons-nous à cette fin ? Nos actes ont peu de prise sur le réel, sinon de manière marginale. Nos avoirs appellent toujours de nouveaux avoirs sans que notre satiété ne soit pour autant satisfaite. Nos yeux happent des milliers de choses à la seconde, il n’en demeure jamais que quelque hallucination venue du plus loin de nos étroites pupilles. Nous sommes des êtres aux mains vides, lesquelles brassent beaucoup d’air et ne retiennent que quelques souffles passagers vite évanouis dans la dimension insondable du futur.

   Mais nous avons Le Langage. Lui seul peut nous sauver du désastre, au prétexte que, constituant notre essence, il ne peut que nous élever, nous faire grandir, nous déposer au plein de notre être. A cette différence près que sa qualité intrinsèque se divise toujours selon les modalités de l’authentique et de l’inauthentique. L’inauthentique est le langage dit « mondain », celui qui ne vit que d’expressions usuelles, de formules triviales ne valant guère que sur le mode de l’utilitaire et du rapidement formulé. Ainsi se définit toute prose qui n’emprunte au langage que sa forme extérieure à défaut d’en posséder sa chair intime, ce luxe à nul autre pareil. Mais, dans l’instant, il faut parler d’un Autre Langage, celui qui vise l’Essentiel, s’en nourrit et se montre alors comme le don le plus accompli qui ait jamais été fait en direction du Dasein. Ce n’est pas lui, le Dasein, qui crée le langage, c’est le langage qui crée le Dasein et le porte à la pointe extrême de son être.

Sans Langage nul Dasein,

sans Dasein nul Monde.

   Et maintenant, c’est ceci qu’il faut affirmer : plus un mot est exact, fécondé en son essence, plus il produit de présence, plus il rayonne et donne aux choses qu’il nomme cet éclat d’une juste nomination. Bien évidemment, de cet ordre, et de ce seul ordre est toute poésie. Prononcez avec le ton juste, avec l’accent tonique porté sur la première syllabe, ces deux simples mots « Bardenas Reales » et, en un seul et même geste de la parole, vous aurez, devant vous, en mode infiniment recueilli, dans la présence du présent, cette réalité ultime à laquelle vous ne vous attendiez pas, vous aurez les Bardenas à portée de la main, à proximité de vos yeux, tout juste contre l’étrave exploratrice de votre conscience.

   Vous aurez son ciel de suie, l’efflorescence du nuage. Vous aurez, surtout, la parution du langage en son étrange faveur. Certes, il y aura encore des mots inaccomplis, non encore parvenus à la plénitude de leur dire, des mots de marne, des fragments de matière cherchant leur voie, un lexique non affermi qui ressemblera tant aux discours mondains, aux bavardages des Egarés en leur hésitante marche vers un futur qui brille là-bas, dans l’indistinction et toujours échappe et cligne des yeux. Mais vous aurez aussi des mots primordiaux, des mots originels venus du plus loin du temps, des mots qui éclairent, des mots qui germent et fructifient, des mots infiniment déployés, des mots affirmés tel un airain, un platine, des mots qui, s’assemblant selon lignes claires et strates hautement visibles, traceront le visage du Poème, les figures d’un Dire initial qui vous fera remonter à votre propre naissance et sans doute bien au-delà, en direction de ce qui fonde et assure les assises de l’exister :

 

le Langage en tant que Langage,

autrement dit l’essence

en sa parution la plus exacte.

  

   Ce n’est pas vous qui regardez, écoutez, qui aurez créé l’espace ouvert du poème, pas plus que quelque poète pouvant recevoir tel ou tel nom. Non, c’est simplement le Monde qui, poématisant, aura assemblé, en ce lieu, en ce temps, dont vous êtes le témoin, ce Poème qui n’est jamais que l’union harmonieuse de ceci même qui était dispersé, que la Parole du Logos réunit dans la Phusis (l’être en son initiale donation), dans l’Alèthéia (naissance de la vérité), dans Khréon (Présence du Présent), dans Moïra (Dispensation). Car rien ne peut se dispenser dans le présent en vérité si l’être en son initiale donation ne s’est nullement manifesté comme le Répondant dont, nous les humains, sommes en attente depuis que les hommes s’enquièrent de quelque principe qui les détermine et les place en tant que les sujets qu’ils sont, face à l’énigme de l’exister, étonnement qui fonde la philosophie, philosophie qui s’exprime par le langage.

   Tout fonctionne assurément à la manière du cercle herméneutique dont il a été précédemment fait mention, un subtil jeu de renvois, un mot précédant ou suivant l’autre, chacun ne pouvant signifier que rapporté à la totalité des autres. Ce que font les grands poèmes, comme toutes les grandes mythologies, les cosmologies, c’est de rendre possible cet acte de totalisation au gré duquel, chacun des Lecteurs, des Voyeurs, abandonnant le site propre de sa singularité, se trouve soudain porté, au-delà de son être même, vers l’Être-des-choses qui surgit à même la transcendance du Langage, cette ineffable nervure qui donne à l’humaine condition sa stature verticale aussi bien que les motifs de sa présence.

   Cette puissance d’un Logos unifiant, qui signe la venue d’un grand poète, nous en retrouvons des traces insignes dans la poésie élégiaque d’un Rainer Maria Rilke, dans le dire élémental d’un Saint-John Perse, dans la dite fluviale de Hölderlin, Poète des Poètes qui a porté si haut les vertus de la langue. Voir les Bardenas Reales en la totalité de leur présence est une expérience homologue à celle que fit Hölderlin dans sa rencontre fictionnelle avec Diotima dans son roman « Hypérion ».  Nous citons, ci-dessous, un bref extrait du livre de Françoise Dastur, « La nature et le sacré chez Hölderlin » :

   « Dans la version définitive du roman, si le but d’Hypérion demeure bien l’union avec la nature, en un tout infini (…), ce but n’est plus visé dans l’impatience qui exige l’immédiateté du sacré, car l’unique totalité que recherche Hypérion n’est plus l’au-delà d’une identité idéale mais la présence actuelle d’une beauté qui se déploie dans le sensible. » (C’est nous qui soulignons).   

   Voici en effet comment Hypérion décrit l’apparition de Diotima :

   « Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier ? Je l’aurai vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin des temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.

   Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il y peut revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché : je l’ai vu et je l’ai connu.

   O vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au-dessus des astres, savez-vous son nom ? le nom de ce qui constitue l’un et le tout ?

   Son nom est beauté »

 

Beauté de Diotima,

Beauté de Bardenas Reales

= le Même

 

   Afin de poursuivre la même trace, de prolonger un instant trop bref les nervures et strates belles des Bardenas Reales, ce Poème si exact de Raymond Farina intitulé « Le feu vivant », extrait du Recueil « Eclats de vivre », Dumerchez Editions :

 

« Que serais-tu sagesse ?

Parole incandescente

qui calcine sans cesse

ce que l’on dit du monde

 

ou peut-être silence

Pas celui qui avoue

ce qu’on ne peut pas dire

ni celui qui sait taire

ce qu’on aimerait dire

 

Un silence qui veut se dire

& qui rend sensible l’effort

la force rare de se taire

lorsqu’on sait que l’on a dit tout

ce qu’on avait pouvoir de dire

 

& qu’on tente de se soustraire

à la tintante controverse

qu’est la trame de notre monde

 

Que serais-tu sagesse

pour ceux qui ont la guerre en eux

entre eux se font la guerre

voient partout la querelle

de la semence & de la mort

du songe & de la clairvoyance ?

 

Une parole toujours neuve

sans fin & sans commencement

qu’un monde vaste vésuvien

un monde toujours neuf suscite

 

une essentielle Duplicité

une sibylline Harmonie

dont chacun des fragments

est soi et autre chose

est tout en conséquence

 

si l’on réussit à penser

que sépare tout ce qui lie

& qu’unit tout ce qui divise »

 

*

 

« Une Parole toujours neuve

sans fin & sans commencement »,

 

ainsi est tout ressourcement

du Poème

qui s’abreuve

à l’eau inépuisable

de l’Origine

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8 novembre 2021 1 08 /11 /novembre /2021 10:15
Tout est regard

" La chaise ", Lugano 1992, © dupertuis

 

***

 

   Dans la chambre originelle, dans la chambre d’amour qui est aussi chambre de vie et de mort, tout se décide du destin du monde, tout est là en attente d’être, tout se dispose à entrer dans l’événement d’exister. Peut-être même tout existe-t-il déjà dans une manière de démesure dont l’imaginaire serait bien en peine de s’emparer. Dans la chambre d’amour, dans le luxe du jour naissant, dans le gris de l’instant médiateur, une Forme apparaît, une Forme se donne dans la retenue qui, en un seul et même mouvement est surgissement, pure donation de soi. Réserve qui est paradoxalement geste d’amplitude et bientôt, élan, emphase, passion de l’éclosion. Ce qui, à peine naissait, le voici dans l’étonnante profusion de la maturité. Ce qui était graine germinative, le voici effusive présence de soi. Comment comprendre ce subit exhaussement de ce qui n’était rien, qui devient tout ? Comment saisir ce qui, toujours se retire à des fins de mieux paraître ? Comment ce phénomène advient-il au monde ? Comment une chose peut-elle être elle-même et autre chose à la fois ? Par quelle magie ? Par quel processus métamorphique ? Par quelle délibération de l’esprit ? Par quelle projection de l’âme ?

   Dans la chambre d’amour, Une-Seule-Chose est posée qui attire sur soi tous les rayons de la pure présence. C’est comme si le faisceau des consciences multiples s’était assemblé, ici, au foyer de ce qui est à découvrir, s’était condensé, cristallisé au point d’effacer tout ce qui, alentour, aurait eu la prétention de paraître. Mais d’où vient donc cet étrange processus ? Quelqu’un en est-il l’instigateur irrévélé ? Ou bien s’agit-il d’une manière d’Insaisissable ne voulant dire son nom qu’en le biffant, en le celant, en le voilant à la façon d’un étrange secret ? Mais cet Insaisissable (nommons-le ainsi, provisoirement), pouvons-nous au moins en dessiner quelques contours, en tracer l’esquisse, en deviner l’approche ? Dans la chambre d’amour. Dans la chambre de mort. Dans la chambre de vie. Tout est infiniment clos. Une-Seule-Chose est là. Mais par qui advient-elle ?

Elle n’advient que par le Regard.

Le Regard est l’ordonnateur du monde.

    Le Regard est le langage du monde. Tout acte de nomination ne reçoit sa réelle efficience qu’à être ajointé au Regard. Je dis : « cette femme » et cette femme ne se montre qu’à se situer à l’endroit exact de ma vision. S’abstiendrait-elle de figurer et le mot demeurerait vide de sens, genre de chiffon inutile battant l’air de ses sonorités sans accord, sans correspondance. Un mot sonnerait étrangement dans le vide. Situation tragique de l’aveugle de naissance. Certes il parle, certes il profère. Mais le mot, en lui, ne trace aucune empreinte, ne détermine aucune icône. Le mot résonne dans le vide. Quand je dis « femme », ma conscience a archivé des milliers d’images de femmes réelles, rêvées, imaginaires. Et les plus imaginatives ne reposent que sur une hallucination du réel, elles ne naissent nullement d’elles-mêmes en une manière d’auto- donation.

   Les mots de l’aveugle sont nécessairement abstraits. Ne sont tissés que d’harmoniques sonores, sorte de chant intérieur girant à même son propre rythme sans possibilité aucune d’en sortir. Or le mot, en son efficience symbolique, ne peut que convoquer une image, la faire fructifier, lui donner le site d’une efflorescence intellective. Que peut l’aveugle afin de se représenter à soi, sinon effleurer son visage, le dessiner gestuellement, l’engrammer quelque part dans le silence de sa chair ? Mais, le privé-de-vue, fût-il habile, jamais son épiphanie ne lui apparaîtra à la façon d’une chose réelle, incarnée, seulement un vertige des mains, seulement une sensation interne où rien ne fait image.

   Dans la chambre d’amour un pur miracle s’est levé. Il vient dire aux hommes la grande beauté d’être sur terre, de cheminer parmi les sentes infinies du sens. Dans la chambre d’amour, Une- Chose-est-vue qui sature le regard du Voyeur, le porte au bord de l’extase. La-Chose-Vue déborde de soi, trouve l’immédiat illimité, se donne comme l’ultime possible dont le Voyeur est saisi, autrement dit c’est un acte de transcendance qui accomplit, en un seul et même geste, la chose regardée et celui qui regarde.

 

L’une n’existe que par l’autre.

L’une demande l’autre.

  

   Au foyer, dans la braise vive du regard, l’une est l’autre, intime fusion de deux formes qui ne font plus qu’un seul être, regard qui se regarde lui-même, autoproduction de tout ce qui est, ici, à la pointe du jour. Porté à son acmé, le regard est origine et fin, en dehors de lui plus aucune nomination n’est possible.

 

Nu regard qui vise une Forme Nue,

comme son accord le plus intime.

  

   Comprendre est ceci qui assemble tout en un foyer unique. Comprendre Forme-Nue est la porter au regard en effaçant tout ce qui, alentour, pourrait en atténuer la fascinante exposition, ostension venue à soi dans la puissance de son dire, vertu apophantique qui est le recueil en un unique endroit d’une conscience-qui-vise, d’une conscience-qui-est-visée. Conflagration des formes qui se disent sous l’empan d’une identique rhétorique. Nue ne se dit qu’à être regardée. Celui qui regarde n’est lui que dans l’acte de sa singulière vision, laquelle le détermine en propre et l’accomplit tel celui qui veut paraître et recevoir d’autres parutions, les porter à l’éclat, désoperculer le voile d’irréalité qui les ôte à la perception. La vision, en ce moment de la fulguration - le corps exulte dans le gris -, s’assemble autour de soi, la vision est pure félicité, rencontre du Soi avec Soi, de l’Autre qui est aussi le Soi-sans-distance, la gémellité parachevée, l’image double assemblée au centre d’un étonnant motif.

   Réverbération du Soi en-qui-lui-fait-face, autrement dit qui « l’en-visage », lui confère figure et lieu où exister. Voyeur en tant que le Regardeur est celui qui regarde, qui « re-garde », qui garde en lui, au terme de quelque retour, l’oblativité en lui déposée, elle seule témoigne du sentiment d’être autre chose qu’une vaste zone de silence où tout s’éteint, où tout se teinte de néant. Le néant est ceci : prononcer des mots, viser des choses, n’en recevoir nul retour et le monde est désert, le monde est vide et se lève la flamme du nihilisme qui détruit tout sur son passage. Tel Orphée cherchant son Eurydice et n’apercevant que les flammes néantisantes du Tartare.

   Être en posture de Voyeurs, être les Gardiens de ce qui se manifeste à soi avec l’urgence de ce qui est à révéler, voici le sillage qui est ouvert à notre condition, celle de la finitude en son nul retour. C’est au motif d’être finis que nous demandons à l’autre de paraître, de combler le vide abyssal qui creuse en nous le fossé d’une angoisse fondatrice de nos plus exacts égarements. Moi, être fini que la nature a pourvu d’yeux, je veux voir le monde en son entier, fût-ce seulement l’ombilic d’une femme et le porter à l’incandescence qui allumera son feu, dissipera la lourde chape de ténèbres qui partout s’étend, dont il faut déchirer le linceul, afin qu’illuminé jusqu’au tréfonds de mon être se lève une étincelle, Vénus-la-belle-étoile, un guide qui puisse me soustraire, au moins un instant, du mors tranchant de ce qui est vide et non advenu.

Le Cri de Munch est Cri du Regard.

 

Tout est regard

Source : La boîte verte

 

***

 

   Voyez la troisième version de ce tableau effectué à la tempera, les yeux sont vides, la bouche distendue est identique à un troisième œil semé d’effroi d’où ne semble sortir qu’un cri silencieux, comme si tout langage était aboli car celui qui crie est immolé à sa propre hébétude, manière de congère minérale où les sensations ne pénètrent plus, où le paysage torturé, halluciné, convulsif n’est plus que le paysage mental du Sujet dans lequel plus rien ne surgit qu’une aveugle démence.

      Nue est perchée sur sa chaise. La chaise est le néant d’où elle émerge, d’où elle « ex-siste », au sens strict, s’arrachant au non-être, connaissant la grâce d’être. Nue est comme volontairement exposée au regard du Voyeur. Voyeur, non en son sens pervers, Voyeur en tant que Gardien de celle qui est portée à son regard, qui le comble. Les deux racines claires des jambes s’extraient de « l’in-signifiant » à la mesure de leur sourde volonté, comme si quelqu’un, dissimulé, leur intimait l’ordre de paraître. Maintenant Nue est sur le piédestal du paraître, dans une lumière douce, infiniment grise, médiatrice de la nuit captatrice, délivrance sur la margelle du jour. Nue est cambrée, dans la violente position de l’amour, mais aussi dans l’attitude de la parturiente qui se porte elle-même au monde dans un effort d’arrachement. C’est toujours une lutte acharnée que de s’extraire du néant pour connaître les rivages de l’exister. Naissance aux forceps. Premier cri fondateur de l’humaine présence. Première ouverture des yeux encore mi-aveugles, cette première cécité est une allégorie qui porte le regard au-devant de lui-même, trace le sillon qu’il doit creuser à même le réel afin que ce dernier ne soit tenté de se refermer sur un humus qui serait pareil à un cénotaphe envahi d’ombres longues, lianes invasives dont nul ne ressort jamais.

   Nue est belle, infiniment belle dans sa cambrure symbolique qui n’a d’érotique que la figure d’Eros s’extrayant des griffes de Thanatos. Autrement dit cette image est érotisme en action, lutte farouche pour affirmer le droit à l’existence de ceux qui, harassés dès leur naissance, traînent comme un boulet la charge de la finitude, autrement dit nous tous qui sommes au monde le temps d’une brève éclaircie. Puis le regard, qui a vécu de plurielles ivresses, retourne dans le lourd chaudron de suie dont il s’est exhumé, il n’en demeurera à peu près rien dans la mémoire des gardiens de l’archéologie humaine, une simple gigue, un sautillement de Polichinelle sur le praticable de la commedia dell’arte, un feu-follet ivre de sa gloire posthume.

   Cette image de Marcel Dupertuis est belle en raison de son coefficient de vérité. Elle pose l’exacte interrogation de l’homme aux prises avec ses démons. Mais que veulent donc les Amants dans le brasier de l’Amour, sinon incendier leur âme jusqu’à l’excès de manière à renaître, tels le Phénix, des cendres qu’il faudra attiser afin que la mort demeure à distance, que la vie illumine les fronts, qu’un bonheur se dissipe parmi les pliures de la chair ?

 

Regarder c’est ouvrir la chair.

Regarder c’est féconder le réel.

Regarder c’est comprendre le monde.

 

   Avant le regard il n’y avait rien. Après le regard il n’y aura rien qu’une immense dévastation. C’est peut-être ce qui se nomme l’Infini, qui se nomme l’Absolu. Mais ces mots sont trop hauts. Mais ces mots sont trop forts, que nul ne peut toiser qu’au risque de sa cécité.

 

Regarder et le Tout se dévoile

Oui, se dévoile !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 octobre 2021 5 29 /10 /octobre /2021 09:02
Vers où le fleuve de la vie ?

Estuaire…la Gironde…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   L’homme sur terre n’a-t-il d’autre destin que de questionner et, surtout, de se questionner, de découvrir ce qui, en lui, dessine son chemin, l’oriente ici plutôt que là ? Nous, les hommes, ne sommes que question, ce qui nous différencie de l’animal, de la plante, du rocher lancé en plein ciel et ne sachant pourquoi. Mais, le plus souvent, nous interrogeons dans le vide, nous attachant bien plus à la superficie du monde qu’à sa profondeur. Nous parlons du temps qu’il fait, des brouillards d’automne qui voilent les sillons, les noyant dans une manière de camaïeu d’argile. Nous parlons de la dernière vêture à la mode, d’un refrain qui court sur les ondes, d’une nouvelle automobile à la ligne racée. Nous parlons de nos dernières vacances au bord de la mer, des prochaines, sans doute à la montagne, peut-être du côté du Val d’Aoste avec, en arrière-fond, le massif blanc du Grand Combin.

   Nous parlons du dernier roman que nous avons lu, de l’étonnant romantisme dont il est empreint en ce siècle semé d’immédiate réalité et surtout occupé de vitesse. Nous parlons de tout et ne parlons de rien. Nous errons à notre entour, pareil au phalène qui toise la blancheur de la lampe pour s’y éteindre bientôt. Nous girons, telles des comètes dont nous savons qu’elles sont des astres errants, des corps perdus dans l’éther, des amas de glace et de poussière faisant leur aveugle trajet dans le vide sidéral. Des comètes, nous tenons ceci, notre diligence à scinder les ténèbres sans que quelque brillant sillage n’en détermine la course. Nous connaissons l’ombre à défaut de pouvoir saisir la lumière. Ne serions-nous devenus, au cours de l’Histoire, des constellations folles ne cernant même plus la géométrie de leur propre quadrature ?

    Ici, nous pouvons dire ce que nous voyons dans la plus grande proximité. Ici, nous pouvons fêter la Nature, donner au paysage ses « lettres de noblesse » qui, parfois, tutoient les rives sourdes du mystère. Au plus près de nous, une obscurité native, une manière de début du monde. La terre est noire, gorgée d’eau, identique à un bitume, à un sombre réduit courant sous l’épaisseur d’une douve, à une gorge profonde, à un ravin dont nous n’apercevrions nullement le fond, seulement une vue obturée s’abîmant dans l’indicible de son être. Le noir en tant que noir à lui-même advenu. Le noir profond, sans projet, le noir biffant tout essai de profération. Le noir en son visage celé. Cependant, ce noir est beau au motif de son absoluité. Il ne se laisse pénétrer par rien, il se réserve dans le domaine de la plus grande pureté, il est le noir en tant que noir et rien ne servirait de le décrire plus avant, de chercher sa nature, de deviner sa configuration interne. Il est, à lui-même, son origine et sa fin.

    A côté de ceci qui demeure clos, un essai d’ouverture, une tentative de parole comme pour dire la possibilité d’un poème, l’effraction d’un chant minuscule sur la margelle étroite des choses. Du noir refermé qu’elle était, voici que la terre se constelle de tache d’eau grise, faiblement lumineuse. Elle est semblable à un enfant triste, imaginons quelque Gavroche fredonnant au hasard des rues, sa voix se perdant dans le vaste tumulte de la ville, parmi l’indifférence des hommes, ce kyste qui, parfois, assombrit leur visage, le rend identique à un vieux tubercule. Les flaques d’eau crépitent sous le jour immobile. Elles sont un métal, un étain qui réfléchit lentement la clarté, un mouvement à peine levé de lui-même. Ainsi se disent, en mode humain, les longues hésitations, les incertitudes, les délibérations sans fin avant que l’amour n’éclose, qu’il ne bourgeonne tout au bout du jour, qu’il ne féconde notre peau, la rende lumineuse, photophore ivre de son propre reflet.   

   Et ce long et flexueux serpent d’eau, cette supplique adressée au ciel, cette imploration à être reconnu telle la beauté en son inestimable faveur, vers où dirige-t-il son cours ? Quel message nous adresse-t-il auquel nous serions bien en peine de répondre, nous les hommes à l’échine courbe qui ne regardons que nos pieds et oublions de lever nos yeux sur ce qui fuit, loin là-bas, tout au bout de notre capricieuse pensée, le plus souvent elle se perd en cours de route et ne sait plus l’objet de sa quête ? Quel message que nous ne pouvons déchiffrer ? Nos idées sont trop courtes, empêtrées dans les lacis de la mangrove existentielle. Nos désirs trop perdus dans l’opaque charnellité. Nos espoirs trop orientés vers les seuls flocons de l’imminente joie. L’eau vient de trop loin, va trop loin, flotte au-dessus des abysses dont elle tire toute son énigme pleine et entière dont nous ne percevons jamais qu’une vague brume, une légère irisation écumant l’âme, y posant un genre de divagation, d’errement.  

   Et cet estuaire qui se confond avec le vaste Océan, que pouvons-nous en saisir si ce n’est sa fuite à jamais, sa dispersion parmi l’agitation des flots, de minces et répétitives vagues se mêlent à lui dans de bien étranges noces ?

 

Où finit le fleuve ?

Où commence la dimension océanique ?

 

   Comment l’être-des-choses assure-t-il soudain sa transmutation en autre chose que ce que sa présence antécédente nous offrait ? Etonnant visage de Janus à double face : Je suis qui je suis et un autre à la fois. Ceci ne fait-il signe en direction de la tragique mortalité de l’homme ? Il est cet Existant qui porte en lui, dès sa naissance, les germes de sa propre corruption. Certes toute vie est soumise à ce régime de la disparition. Le drame de l’humain : il est le seul parmi le règne des présences à en avoir conscience et il porte en lui, qu’il le sache ou non, cette mesure de finitude inscrite dans la faille la plus subtile de sa chair. L’estuaire, tout estuaire ne dessine-t-il en creux, dans la confusion même de son cours, cette empreinte dont nous pressentons la valeur symbolique, que nous nous empressons de fuir ? La vérité est trop haute, trop forte, trop incandescente qui perfore la sclérotique de nos yeux. Et nous voulons voir, sans délai, cette fleur, ce rivage, cette femme, ce livre, cette ambroisie comme nos possessions propres, comme des promesses d’accomplissement.

   La nappe d’eau glisse tout là-bas, au fond, et se réduit, tout au bout de sa course, en cette étroite ligne d’horizon, ce fil ténu qui signe le partage des Divins et des Mortels. Eau, ciel, nuages, une seule et même harmonie. Une seule parole magique qui est le lieu de toute poésie. Tout, soudain, devient si lumineux. Tout s’allège et cette allégie ressemble aux yeux de l’Amante qu’éclaire le regard de l’Amant. Regards en miroir, amours reflétées, joie en son effusive contagion. Chacun tire de soi la vertu de sa propre présence. Chacun puise en l’autre ce manque-à-être qui le comble et le porte au plus haut de sa destinée humaine. Je ne suis moi que répondant à qui tu es. Tu n’es toi qu’au dialogue que je t’adresse. Nous sommes deux fleuves qui confluent, mêlent leurs eaux, elles s’enlacent en l’unique venue de qui-nous-sommes, bien au-delà du territoire de nos corps. Vois-tu, de toi à moi, du Fleuve à l’Océan, l’alliance est parfaite que médiatise l’illisible Estuaire, ceci qui se nomme ainsi mais ne saurait connaître nulle détermination, nulle définition. Il en est ainsi des êtres de fragile et sibylline constitution, nous en sentons la douce puissance, le tissage persuasif, le trajet de ténébreuse navette, nous ne pouvons l’expliquer mais en éprouvons la nécessité intime, pulsatille, vibratoire, ondoyante.

   Seul un lexique polysémique peut en approcher la forme plurielle, celle du questionnent infini dont nous serons toujours les signes.

 

Nous ne sommes que des déchiffreurs de comète.

 

   Rien que ceci constitue ce bonheur que beaucoup cherchent au large d’eux alors qu’en eux il rutile et rougeoie pareil à l’insistance d’une braise. Ceci, faut-il le savoir ou bien l’ignorer ? Toujours nous hésitons quant à nos choix essentiels. Aussi sommes-nous libres de regarder cette image en tant que belle. Aussi sommes-nous libres de l’ignorer, de ne nullement être touché par sa lumière et d’avancer, tels des somnambules dans le sombre corridor de notre propre destin.

  

 

     

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23 octobre 2021 6 23 /10 /octobre /2021 10:08
Passion de la passion

Source : argoul

Explorer le monde

et les idées

 

***

 

   Pour écrire sur la passion, on ne peut faire l’économie de l’état passionné. Tout comme celui qui discourt sur la pauvreté ne saurait en ignorer les points les plus saillants. Passion, vous l’entendrez toujours à la manière de ce qui vous fait face, vous fascine, dont vous ne pouvez détacher votre regard, pas plus que l’inclination de votre âme, avec le vif sentiment d’une douleur, d’une souffrance aussi indéfinissables que l’angoisse diffuse qui étreint l’Existant au seul motif de son exister. Comme si la passion précédait votre venue au monde, dessinait les contours de votre être, vous appelait au-delà de votre présence même, vous hélait du plus loin de votre finitude. Approuvant ceci, le constatant au plein de votre chair, vous faisiez de la passion un fragment de vous-même, une racine fondatrice, l’unique pivot dont vous sentiez bien qu’il vous fixait à demeure, traçait la ligne de votre orient. De qui vous êtes en votre fond, ôtez la passion, alors vous ne serez plus qu’un nuage perdu flottant au-dessus de terres désolées, un chemineau privé de chemin, un enfant égaré cherchant le jouet auquel il s’identifie, dont il pense qu’il le porte au monde. Et il le pense sans doute avec quelque raison.

   Oui, la passion est de telle nature qu’elle colle sa liane à même la tunique de votre peau, s’invagine en votre intimité, si bien qu’une imagerie médicale pourrait bien en tracer le troublant faisceau parmi vos tissus, dans le parcours de votre sang, à même l’exactitude de votre empreinte digitale. C’est ceci une passion vraie : le rythme de votre souffle, les perles de vos larmes, les effusions de vos joies, les zéphyrs hauturiers de vos inspirations, la brûlure de vos enthousiasmes, la turgescence de vos désirs. Si bien que, l’idée même de vous soustraire à votre passion rimerait, tout simplement, avec la biffure définitive de qui vous êtes, esquisse non partageable, domaine si singulier qu’il se reconnaît au milieu des allées et venues de la multitude.

Seule votre passion vous accomplit dans la totalité de votre présence,

seule la passion vous porte en-vous, bien au-delà-de-vous.

   Mais qu’en est-il au juste de cette exaltation qui vous fait homme, de cette ardeur qui insuffle en vous l’air même que vous respirez, de cette subtile flamme qui irise vos jours, les retient de vous plonger dans le néant ? Certes, toutes ces énonciations se donnent sur le mode emphatique, lyrique, romantique. Mais comment pourrait-on éprouver de si hautes venues à soi du sens sans en être bouleversé jusqu’au socle même de son être ? Il n’y a nullement à argumenter, seulement se laisser aller à la pente déclive qui est la sienne.

   Comment mieux approcher le phénomène de la passion qu’à chercher, en soi, le mode originaire de sa donation ? Même si sa venue précède votre naissance, déjà dans les rumeurs anticipatives de la vie amniotique, il existe bien un lieu à partir duquel vous commencez à en percevoir les premières volutes, les primitives arborescences. Ceci se dit avec l’assurance d’une vérité, un genre d’apodicticité si l’on veut, le surgissement d’une lave à même un désert de cendres. Un ressenti en profondeur qui ne supporte guère de contrariété tellement il paraît fondé en soi, non en raison, mais en sentiment d’une irremplaçable valeur. Votre première passion c’est, à tout jamais, pour l’infini de votre temps à venir, l’amour que vous avez porté à votre mère, cette révolution copernicienne qui, un jour, vous fit passer de l’indéterminé au déterminé. Vous étiez un simple égarement en attente de sa confirmation, une boussole privée de nord, un esquif ballotté au gré des premiers courants existentiels. C’est par votre mère, par son affectueuse présence, par son amour à elle à vous destiné, que le monde hostile est soudain devenu accueillant, que la douleur native d’être s’est métamorphosée en palme effusive de joie.

   Ceci, vous l’avez su dès votre adolescence, cet amour en direction de votre mère n’était qu’une réactualisation mythologique, le jeu à bas bruit d’une dramaturgie originaire, la passion de Phèdre pour Hyppolite, autrement dit le tragique de toute vie en butte à l’interdit de l’inceste, au risque mortel de la transgression de la loi, mais aussi à ce qui alimente toute passion, le goût du risque, la confrontation avec la douleur, une progression sur le fil du funambule avec le double plaisir de l’équilibre, mais aussi de la chute toujours possible, sans doute même recherchée inconsciemment. Toute passion menée à sa pointe est provocation, pas de deux avec la mort, dépassement de soi pour atteindre les rives du néant, sacrifier son corps, devenir pur phénomène de soi, aura au large de son propre destin.

   Toute passion est totale, sinon elle n’est qu’une gentille bluette, une fable pour enfants sages. Très tôt, vous avez su que le couple Phèdre-Hyppolite structurerait toute votre vie amoureuse, recherche d’improbables amantes qui ne seraient que le halo d’un amour premier ne s’actualisant jamais qu’à l’aune du souhait, non de l’acte qui constituerait la fin du jeu, l’extinction de la passion. Toute passion vit de soi, attise ses propres flammes, souffle sur ses braises et ne pourrait cesser de le faire qu’au défi du plus vertical dénuement, un tapis de cendres se montrerait pareil à un linceul. Par essence, la passion ne peut que se croire immortelle, abritée de toute contingence, ne pouvant connaître ni la chute ni la disparition.

   Votre passion de la mère conduisait votre regard à découvrir le monde au travers de ses yeux, à goûter les mets par sa langue, à écouter les voix par ses oreilles. Cette hampe de roses trémières qui se balançait innocemment dans le jardin sous le souffle d’un vent printanier : votre mère. Ce tablier à carreaux de Vichy qu’elle portait (votre barboteuse était issue du même coupon) de même que les sarraus de vos compagnons de classe : votre mère. Ce clair-obscur qui baignait la cuisine de « La Petite Maison » : votre mère. Au sein de la rhétorique multiple de l’univers, un lexique, un seul se levait, la voix de votre mère à vous adressée avant même qu’elle ne pût aller à la rencontre des autres.

   Et votre père dans tout ceci ? Certes il était présent et même infiniment présent. Une passion au second degré s’il est possible de s’exprimer de cette manière. Métaphoriquement, si votre mère était la source, votre père était le ruisseau qui coulait vers l’aval, en direction des autres, parmi les complexités de la ruche sociale. Sans doute une passion plus étayée en raison, médiatisée aux motifs divers de la socialisation, lien irremplaçable avec l’image des premières lois, des forces vives que devait canaliser le principe de réalité. Le principe de plaisir, c’était votre mère. Evidence d’une pure jouissance associée au désir, la souffrance supposée de la passion, ce serait pour plus tard. D’abord il fallait demeurer auprès du nid et apprendre les rudiments du vol. Quiconque a ressenti le magnétisme des ondes maternelles ne saurait les oublier. Elles sont un guide précieux, une constante réassurance narcissique dans les épreuves des événements à venir.

    Inévitablement, vos passions se calqueront sur ce motif premier, elles n’en seront que des déclinaisons dont le fil rouge ne sera pas toujours facile à repérer, l’existence est un tel labyrinthe. Dans la généalogie de vos passions, succédant au double nimbe maternel-paternel, en troisième position (mais peut-on établir une hiérarchie des passions ?), la lecture, compagnon indissociable du livre qui en constitue le support. C’est dans la classe de Monsieur Chaliès, à la fin de l’école primaire, que l’éclosion eut lieu. Sans doute les prémisses remontaient-elles bien en-deçà, aux rhizomes mêmes qui installèrent en vous une dévotion peu commune en direction de  tous les motifs de la langue. C’est dans le manuel (mille fois cité, mes habituels lecteurs ne m’en tiendront rigueur) du « Souché » que se tramèrent les liens indissolubles qui vous attachèrent très tôt aux textes. Souvent encore, à cette époque qu’il est convenu de nommer « crépuscule de la vie », nombreux sont les extraits d’anthologie littéraire qui hantent vos souvenirs. Certes ils vous rattachent à un passé révolu mais ils illuminent votre présent, donnent à votre avenir des rives heureuses, délimitent une zone de clarté qui chasse les ombres, dilue les soucis.

   Les ondes du Souché se font encore et toujours sentir comme l’entrée dans un domaine d’élection bien difficile à dépasser. Désormais, tout ce qui viendra à vous le fera sur le mode de la littérature, sur la mélodie de la poésie, assises fondatrices d’une direction à donner à tout ce qui est. Apercevrez-vous le vol d’une compagnie d’oiseaux dans les brumeux matins d’octobre et ce seront « les émotions d’un perdreau rouge » telles qu’évoquées dans « Contes du lundi » d’Alphonse Daudet. Serez-vous surpris par le sourire gracieux d’un nouveau-né et se lèvera en vous le beau poème de Victor Hugo « La sieste de Jeanne » tiré de « L’art d’être grand-père ». Des cultivateurs croisés au hasard des chemins : « Deux braves paysans » du « médecin de campagne » de Balzac. Un sentiment de peur vous saisit-il et aussitôt vous êtes transporté dans le temple de Monsieur Lambercier, à la recherche de la Bible que vous êtes censé lui ramener, saisi de frayeur par l’obscurité de l’édifice, pareil à Jean-Jacques se racontant dans les belles pages de « L’Emile ». Ainsi défilent dans votre panthéon littéraire, aussi bien Racine que Flaubert, aussi bien « Le Génie du Christianisme » que « Germinal » ou « La Mare au Diable ». En quelque sorte un univers intime dans lequel trouver des raisons d’espérer et de jouir de l’instant présent. Le pouvoir de la lecture est tel qu’il efface, tout autour de vous, la dimension de l’espace, qu’il réduit le temps à la taille de l’infime, du donné immédiat, sans retour vers le passé, sans projection vers l’avenir.

  

   [PARENTHESE – Ecrire sur la passion ou tâcher de le faire comporte toujours deux écueils : en dire trop ou bien, inversement, laisser la passion dans les limbes,  la limiter à l’indécision de son être. Parler de la passion, sauf à vouloir demeurer dans l’abstrait, implique le Soi et son démontage pièce à pièce, exige d’inciser la peau au scalpel, de fouiller les chairs pour y trouver ce qui alimente ce curieux sentiment aussi vif que la braise. Seulement l’on est toujours comme ces exécutants de la médecine légale, de ses investigations ne résultent, le plus souvent, que des constats amers, la chair est esseulée que la vie a désertée et la passion de même si elle n’a jamais existé. Cependant il faut tenter de décrire de l’extérieur du cercle (décrivant, l’on est toujours nécessairement hors l’orbe des passions) autrement dit faire venir au jour ce qui ne peut briller que dans l’obscurité. Il s’agit d’une réelle exhumation dont l’ardeur risque bien de souffrir, elle qui n’a de raison d’être que du centre même de sa brûlure. C’est ainsi, la fonction symbolique fait ce qu’elle peut, avec les moyens dont elle dispose. Aussi le recours aux métaphores s’impose-t-il comme la seule voie possible d’énonciation, le réel dût-il souffrir de ne figurer qu’à titre d’approximation.

   Si la passion était un fruit (non, ce ne serait nullement le fruit de la passion, la tentation fût-elle grande !), ce serait une pêche, ce fruit si sensuel, si capiteux, si généreux, tel que représenté par Cézanne dans « Nature morte aux pêches et aux poires ». Dans ce tableau, les pêches exultent, débordent de soi, elles sont une effusion en direction de qui en connaîtra la pulpe savoureuse, le trait souple, duveteux, l’enveloppe charnelle, le parfum délicatement sucré. Nous ne savons si Cézanne éprouvait une dilection pour ces fruits en particulier, ce que nous pouvons affirmer, c’est que sa propre frénésie de peindre infusait tous les objets auxquels elle se rapportait, nous les offrait comme son ressenti le plus intime.

   Si la passion était une représentation picturale, ce serait « Nu couché » de Modigliani, cette libre venue à soi du Modèle, cette peau infiniment luxueuse, faite de terre et de touche aurorale, cette subtile variation entre nacarat, incarnat avec une once d’ambre, cette carnation purement, nativement solaire, cette ouverture au monde, ce pur vertige. Un homme passionné pourrait-il peindre autre chose que des Modèles passionnés ?

   « Le peintre en herbe brûle déjà de passion pour son art, car d’après sa mère il peignait « tous les jours et tout le jour. »,

   voici ce que nous dévoile un très bel article intitulé « Modigliani ou le magicien des excès » publié sur le Site « mieux vaut art que jamais ». « Magicien des excès », tout ici est dit de l’essence de la passion : magie et excès unis pour transfigurer le réel, lui donner de royales assises puis le doter d’un envol, d’un arrachement à la pesanteur terrestre, essor infini, surabondance, art de la démesure (« hubris » des Anciens Grecs, les dieux sont proches qui pourraient se venger de l’insolence humaine, de la prétention des Mortels de les égaler, eux, les habitants de L’Olympe),

   Saut dans l’exubérance, sentiment dionysiaque d’exister hors ses propres frontières, de faire se dilater les choses jusqu’à leur possible déflagration. Car il y a bien de ceci dans le germe expansif de toute passion, devenir « maîtres et possesseurs de la nature » selon la belle expression de Descartes. La « nature » : tout ce qui vient à soi et peut se donner, s’offrir comme un fond sur lequel exercer sa puissance, sa domination, plier la réalité au feu de sa volonté, faire de ce que nous rencontrons une banlieue de son être, une chôra dont on serait le centre et la périphérie, autrement dit un tout en soi assemblé. Se fondre en sa passion, afin qu’illuminé par cette curieuse alchimie, nous puissions nous découvrir comme cette œuvre portée au Rouge, cette incroyable Pierre Philosophale dont la passion est, tout à la fois, le tremplin et le reflet.

   La passion est une esthétique, une forme existentielle, la pente singulière selon laquelle le Soi se donne au monde. Elle n’est pas une éthique. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise passion. Il n’y a pas de basse et de haute passion. Le passionné ne choisit nullement le feu qui va le consumer. Il se donne avec entière confiance à ce qui le soutient et le motive, le fait aller de l’avant. La passion ne peut qu’être pleine et entière, sans reste qui demeurerait on ne sait où, dans la proximité du passionné. La passion est entière, irréversible, augmentant son emprise et sa royauté chaque jour qui passe. Chaque instant voué à la passion constitue un accroissement concomitant de l’être, un élargissement de son aura. Jamais l’on ne peut être passionné à temps partiel. Passion est totalité ou bien n’est rien. Voyez « La Passion du Christ », ce puissant archétype sur lequel se greffent toutes les passions humaines inscrites dans le siècle. Etonnante polysémie qui dit la Passion du Christ selon deux modes : un mode relié au génitif objectif, le Christ est la Passion même. Un mode relevant du génitif subjectif : la Passion des Pêcheurs pour le Rédempteur. Ici, l’on voit bien que cette étrange exaltation ne saurait supporter nul euphémisme, que son rayonnement ne peut qu’être solaire, son royaume sans partage.

   Mais quel est donc le passionné qui accepterait que son sentiment soit qualifié de passe-temps, d’occupation, de loisir ? Non, nous sentons bien ici que la passion est d’une autre nature, qu’elle entraîne celui qui en dépend aux limites de lui-même, dans une zone « transitionnelle » qui serait bien difficile à définir par le sujet qui en est le centre d’effectuation, par le voyeur qui n’en peut jamais juger que les effets externes, les signes pareils à du morse ou à d’énigmatiques hiéroglyphes. Car nulle passion ne se laisse déchiffrer au simple motif que son essence est quasiment insaisissable. Avant la passion nul ne peut rien en dire. Pendant la passion l’évènement est si fort qu’il rend aphasique celui qui en est affecté. Après la passion, comme après les joutes amoureuses, une manière de vague mélancolie teinte la scène passée des couleurs d’une amère nostalgie. A la manière de qui est captif de la « noire idole », tout est à recommencer dont rien ne demeurera que le vif au plein de l’âme d’un désir de se précipiter, tel Empédocle, encore et encore dans la gueule du volcan, au milieu de la fournaise, là où se donne l’ivresse de l’abîme. Si la nature de la passion demeure hors d’atteinte, c’est bien au prix de la curieuse temporalité toujours en fuite dont elle est tissée, de la condensation d’un espace dont le lieu se reconfigure sans jamais faire halte. La passion, portée à son acmé, réalise la fusion, en l’unique, du passionné, de la passion, de l’objet de sa passion. Une trinité devenue unitaire. Une pluralité devenue singularité.

   Mais ici, de manière à pénétrer plus avant la passion, il convient de revenir à la relation originelle mère/enfant. Ce qui est beau, au-delà de toute expression dans cette intime communauté, c’est la quasi-fusion qui attache les sujets, les confond, les place dans un vis-à-vis sans distance, dans un temps entrelacé. Chair de la mère qui est la chair même de l’enfant. Nul objet ne pourrait s’intercaler, nulle présence faire écran, sauf à ruiner l’image spéculaire en écho, ce qui reviendrait à détruire le socle d’une grâce. Oui, c’est bien d’une grâce, d’un charme dont tout échange passionnel est tressé. Tout s’illumine qui est touché par son surgissement. Le bonheur subtil éclot, lui qui attendait dans l’obscurité sa venue au jour, sa douce parution.

    Voyez un lecteur occupé à la tâche de lire. Rien ne compte plus alentour. Seul le livre posé sous le cercle blanc de la lampe mérite attention. C’est comme si, par magie, le tout du monde s’effaçait, ne laissant en présence que l’objet élu et le configurateur de l’élection. Depuis la plage claire semée de signes noirs semble se lever un invisible poudroiement en direction de l’Attentif. Depuis les yeux de l’Attentif semblent se donner d’impalpables rayons, semble diffuser un train d’ondes à l’étrange pouvoir. Une mystérieuse eau de source relie qui-lit à ce-qui-est-lu en une seule et unique sensation.

La chair de l’homme devient signe. Le signe devient chair.

    Oui, lire passionnément suppose une incarnation de la lettre, une symbolisation de la chair. Il faut créer les conditions d’une équivalence, il faut mettre en correspondance l’homme et la littérature, faire coïncider la phrase et l’émotion interne, faire du texte la nourriture du corps. Etrange mécanisme physiologique, étonnante manducation de ce qui est langage, qui se métamorphose et procure au lecteur jouissance et sensualité, tout comme la pêche dégustée inonde de plaisir le palais, met en relation avec la prodigalité de la nature.

L’être de l’homme devient l’homme de lettres,

   celui dont on pourrait tracer l’esquisse en assemblant consonnes et voyelles, en convoquant les signes de ponctuation, les subtilités orthographiques, les inépuisables ressources de la rhétorique, les fleurs de la pure poésie. Il n’y a vraiment d’essence passionnelle dans l’acte de lire qu’au motif de ce versement d’une précieuse ambroisie, le texte, dans la profondeur insondable de la jarre humaine. Porter à soi un fragment d’anthologie, le faire sien, l’immerger au plein de son être revient à jouir d’un breuvage divin, à transcender le réel, à orner sa haute cimaise des faveurs de ceux qui connaissent la valeur plénière des choses, des chercheurs d’absolu, des explorateurs de beauté.

    Mais il faut reprendre les équivalences symboliques. Si la passion était air, nul ne serait surpris qu’elle se donnât sous l’impétuosité du Mistral balayant la plaine de cailloux de la Crau, sous la vigueur de la Tramontane envahissant le Golfe du Lion, du Grec bleuissant les côtes de Malte, du Libeccio couchant l’Île de Beauté sous ses coups de boutoir.  

   Si la passion était eau, comment ne pas l’envisager sous la forme des tornades, des cyclones à l’œil dévastateur, aux chutes se précipitant dans de profonds canyons, aux déluges multiples qui sèment sur la terre toutes sortes de désolation ?

   Si la passion était terre, ce ne seraient que convulsions de glaises, agitations désordonnées de mangroves, failles telluriques, jets de vapeur, projection de lapilli, rivières de lave cascadant sur la pente des montagnes.

   Si la passion était feu, on n’apercevrait que d’immenses incendies, de géants autodafés, des bûchers élevés sur des places publiques, des forges de Vulcain crachant leurs fleuves d’étincelles.

   C’est toujours le paroxysme qui se donne en premier lieu à l’évocation de la passion, la frénésie, sinon la fureur.

    « L'émotion agit comme une eau qui rompt la digue ; la passion comme un courant qui creuse toujours plus profondément son lit. »

                                (Kant - « Anthropologie d'un point de vue pragmatique »)

  

   Oui, nous les humains, nous que limite la finitude, nous que la force délaisse peu à peu, nous qui souhaiterions être dotés d’une infinie « volonté de puissance », nous rendre égaux aux dieux, que nous reste-t-il, pour les plus obstinés au moins, que de nous en remettre à une passion qui nous arrache « aux fers » de notre condition humaine ? Une vie sans passion est sans doute une vie triste, sans relief, sans surprise. Or, hommes vivant sur le cercle de la terre, sous la vaste avancée du ciel, hommes la plupart du temps égarés parmi la vastitude et la reconduction identique à l’infini de la trame des jours, il nous est demandé de nous étonner, de rejoindre cette belle interrogation grecque du « thaumazein », terme que l’on traduit parfois, dans sa valeur la plus commotionnante, par « stupéfaction », « sidération ».

    Oui car vivre, exister et éprouver la « merveille d’être » ne va pas sans frôler quelque danger, sans tutoyer l’aporie définitive de notre présence ici et maintenant. Or, s’il en est bien ainsi de la marche en avant de la condition humaine, comment pourrait-on éviter de faire venir la passion à notre chevet ?

En raison même de ses vertus cathartiques ?

D’une sorte de démesure à conférer à l’amour ?

D’un élan à dépasser la volupté ?

D’une impulsion à donner aux félicités intellectuelles ?

D’une amplitude à insuffler

dans le réseau serré des concepts ?

  

   A chacun de choisir la voie selon laquelle sa passion trouvera à s’exercer.

   A la vérité, existe-t-il des êtres si détachés, si ennuyés de la vie que leur tracé émotionnel consisterait en un électroencéphalogramme plat, une indifférence à tout, une apathie radicale face au réel ? Même les ascètes ou les anachorètes ne le pourraient, eux qui trouvent dans la solitude, le retirement, le dénuement, les sources mêmes de leur motivation et, sans doute, se lèvent en eux les lianes d’une passion qui, loin d’être volubile, n’en est pas moins affirmée en son fond.

   Et il faut encore dire la passion en images, lui donner des gages quant à son immense polyphonie. Si la passion était une fleur, l’on penserait immédiatement aux « Tournesols » de Van Gogh, à leur irradiation solaire, à la folie que le Hollandais a logé dans leur cœur, aux pétales agités, à l’intensité de leurs couleurs, bien plutôt flammes, feu, que simples pâtes jaunes de chrome, cuivre et corail.

    Si la passion était un arbre, d’emblée l’on apercevrait l’olivier au tronc bulbeux, convulsif, son lacis de branches torses, ses feuilles hirsutes semblables à une chevelure emmêlée, broussailleuse. 

   Si la passion était paysage, elle se révélerait prioritairement tel un vaste canyon, celui bien connu du Colorado avec ses roches couleur de sanguine, de safran, d’aurore, immense polychromie que redouble le bleu intense de l’eau, le vert cru de ses rives.

   Si la passion était école de peinture, elle serait fauvisme à la Derain (et rejoindrait en ceci le « Nu couché » de Modigliani), elle serait expressionnisme, à la manière du « Portrait de Madame Matisse à la raie verte », par exemple, étonnement chromatique s’il en est !

   Si la passion était sculpture, l’on penserait aux créations du couple Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle. Tinguely avec ses exubérances cinématiques. Saint-Phalle avec ses « Nanas » plantureuses, violemment colorées.

   Si la passion était musique (sans doute la forme d’art la plus adéquate à en révéler la nature), elle serait sans doute sur le mode baroque, enjoué, appelant les mouvements les plus vifs, allegro, vivace, presto, prestissimo. Puis, sur le mode romantique, une expressivité de plus en plus affirmée allant crescendo, depuis l’agitato au vivace, en explorant la gamme des con brio, con fuoco, maestoso, risoluto, vivace. Enfin, on l’aura compris, ici l’on n’est nullement dans la douce rêverie de l’adagio ni dans la douceur de la fugue, mais dans la vivacité de l’allegro, la rapidité de la gigue, l’entrain de la sarabande, la pétulance du scherzo, l’allant du presto, le mordant du pizzicato. Tout se donne sur le mode du concerto, de la rhapsodie, de la sonate, de la symphonie.

   Toutes ces analogies font signe en direction d’une exacerbation des sentiments, d’une polyphonie heureuse, d’une félicité, toutes choses étouffant dans l’œuf l’ennui, la langueur d’âme, la possibilité toujours ouverte de la chute dans les ornières de la mélancolie. Nulle sonate n’est triste en soi, nul concerto ne tire des larmes. Nul amour ne traîne avec lui une charge de chagrin. Certes, le plein est toujours ce qui comble et rassure. Toute passion est hauturière qui navigue loin des récifs de la côte. C’est parfois le retour au port, le mouillage, la révision de la carène, le calfatage, toutes actions adventices qui, installant une vacuité dans le cours heureux de la passion, font soudain surgir son envers, cette manière d’apathie existentielle, d’ennui infini qui confine à la perte du sens, à l’absurde et parfois la fin du jeu consiste-t-il en un pur tragique.

   Pour cette raison, il serait non seulement vain, mais inexact de peindre cette exaltation de soi à la mesure d’une clarté sans faille, d’une illumination de tous les instants. C’est dans les interstices temporels de la passion que s’introduit ce qui la mine et, le plus souvent, la détruit. En vertu de ceci, il convient de l’alimenter chaque jour qui passe, l’assurer d’un futur, lui donner son aliment, tout comme l’on nourrit une bactérie, une levure en leur apportant leur part de glucose journalier. Ce métabolisme de la passion a cependant des qualités singulières. Lié de près aux variations et fluctuations de la psyché, tantôt il fréquente les parages du plaisant, de l’impassible, tantôt il verse dans l’abîme du pathos et se teinte de bien pâles lueurs. Par définition la passion est exigeante, aussi est-elle difficile à entretenir et il convient donc de souffler sur les braises, de faire jaillir des bouquets d’étincelles. On est toujours intraitable, exigeant avec ceci même sur quoi on a dirigé son intérêt, polarisé son amour. L’équilibre est donc fragile. Constamment remis en question.]

  

   Mais le Souché de l’école primaire n’a pas été seul à l’œuvre. Bien d’autres livres se sont annoncés telles des Muses prolixes, des guides précieux sous lesquels la passion vivait sa vie sans doute tumultueuse mais que la beauté des textes littéraires calmait, assagissait, la rendant, sinon inapparente, du moins discrète, mais non moins sensuelle, caressante. Une présence à l’ombre de qui vous étiez, un genre d’amitié naturelle, une sorte d’évidente affinité. La liste des œuvres qui portait votre être à son entièreté serait bien trop longue et fastidieuse. Citons seulement la découverte d’un auteur devenu, au fil du temps, l’orient au gré duquel s’affine votre intérêt pour la lecture, se précise le travail d’écriture qui sera le vôtre bien plus tard. Suivant une longue période de disette littéraire, la découverte un jour de « Trois villes saintes » (un long article relate cette découverte), la révélation d’un talent d’écriture hors du commun, celui de J.M.G. Le Clézio que le Prix Nobel de Littérature a couronné en 2008. « Trois villes saintes » était le point de départ d’une lecture fiévreuse de l’ensemble des ouvrages de cet immense écrivain. Pages lues et relues des centaines de fois, jusqu’au vertige. Votre passion rencontrait une autre passion, s’accomplissait au gré d’une œuvre passionnante. Mais ici, il faut citer quelques extraits et tâcher d’en tirer un commentaire, montrer comment une permanente exaltation (surtout dans les œuvres qui précèdent « Désert ») parvient à une écriture tendue à l’extrême, vibrante, pulsionnelle, éruptive, hyperesthésique, polysensorielle. Aucun des prédicats cités ne pourrait épuiser la richesse de l’inspiration, reproduire la force des métaphores, décrire la pluralité des inventions.

      

    D’abord deux extraits tirés de « L’extase matérielle » :

  

   « Mais ce qu’il faut intensément, passionnément sentir, c’est ce qu’il y a de dramatique dans chaque vie humaine. Je voudrais dire ce qu’il y a de possible drame dans chaque morceau de chair, dans chaque geste, dans chaque sensation et parole. Le vrai, le seul drame, avec, au centre, pour le diriger, pour le rendre raide, l’idée de la fatalité. La fatalité d’être vivant sur terre, sorti du néant, jeté dans le chaos brutal et frénétique de l’existence. »

  

   On mesure d’emblée combien le langage sera le lieu même des plus terribles et étonnantes convulsions. En quelque façon un existentialisme de combat où il faudra, pied à pied, s’assurer d’un lieu où vivre, créer les conditions d’un possible avenir sous la menace d’un destin au relief tragique. Tout, ici, est transi d’effroi, jusqu’en la texture de la chair, dans le moindre des gestes, les émissions de la parole. Tout, ici, est empli de l’étrange sensation de la finitude. Ce qui, bien évidemment, détermine ce langage pressé, ce scalpel des mots qui fore jusqu’au détail le plus intime de la condition humaine en sa marche cahotante, hésitante, toujours placée sur le bord de quelque précipice, ce qui l’autorise donc et sans doute l’exige, cette hâte constitutive des états éprouvés hors la commune mesure.

   Passion en tant que pathos. Toute idée de félicité est aussitôt répudiée.

  

   « Donc, je me sens à tous points de vue un « inachevé ». Moi qui aime passionnément l’exactitude, je sacrifie sans cesse au démon du flou, du vague, de l’imprécis. J’ai besoin de cette ouverture. J’ai besoin de fuites. »

  

   Comment ne pas repérer, dans cette écriture, les thèmes essentiels que rencontre tout passionné : inachèvement de soi, attrait à la fois pour la précision et pour son envers, fuite permanente hors ses propres limites ? En soi, le passionné est celui qui vit douloureusement son incomplétude, son manque-à-être. Ce qu’il ne peut trouver en son intérieur, il le demande et le cherche résolument dans son activité de lecture, d’écriture et, aussi bien, dans son geste quasiment maniaque d’appropriation d’un domaine dont il a fait sa terre d’élection, jardinage, astronomie, collection de pièces de monnaie ou de babioles sans aucune importance, sauf pour celui qui a jeté sur elles son dévolu, qui en a fait le centre même de sa vie.

    Passion en tant qu’ambiguïté foncière du Soi.

      

   Extrait de « Terra amata »

  

   « Plus rien ne comptait que cette explosion de vie, cette explosion unique et belle. Issue de la longue nuit opaque et insensible, il y avait maintenant cette boule de feu, plus lumineuse qu’un million de soleils, qui était enfermée à l’intérieur du corps et fulgurait. La blancheur est dure, elle fait mal, elle écorche, mais cette douleur est aussi la plus grande des jouissances, parce qu’elle est l’action de la vie. Il y avait tant de choses à croire, ici, tant de choses à aimer, haïr, toucher, boire, regarder, sentir, comprendre, entendre, juger, souffrir, espérer. Il y avait tant de peur, tant de mal, de douceur, de bruit ou de froid. Du plus lointain du temps ou de l’espace, cette richesse était venue jusqu’à Chancelade, homme parmi les hommes, habitant de cette planète, et l’avait transformé en bombe. Tout cela était là, présent, palpable. Cela méritait plus que des mots, cela méritait des cris vraiment, des hurlements à pleine gorge, debout sur le trottoir, face aux autres hommes. Ils n’auraient peut-être pas compris, mais c’était pourtant ça qu’il fallait faire ; ouvrir la bouche et hurler de toutes ses forces, à 3 heures de l’après-midi, avec les veines du cou et des tempes gonflées à se rompre :

 

HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAARRRRRRH ! »

  

   Ici, le registre passionnel est porté à son comble, à sa dimension incroyablement paroxystique. Le langage est pareil à un sismographe dont l’aiguille sensible enregistrerait les moindres tellurismes de la terre humaine, archiverait les mouvements les plus subtils d’une âme en proie aux songes les plus inquétants. Car Chancelade-le-passionné, du plein de l’angoisse qui l’habite et le chamboule de fond en comble, ne veut rien perdre de ce qui agite et traverse la planète. Il veut s’emplir de tout ce qui vit, rayonne, dont il pense que l’effusion pourrait bien combler le vide abyssal au-dessus duquel son existence d’éphémère s’est édifiée à défaut d’y trouver un sol stable. Alors il faut inventorier, archiver dans la masse opaque de son corps, dans la fibre de sa chair, dans la pupille de ses yeux, au bout de ses doigts, dans les replis de sa conscience, toutes les choses qui apparaissent et veulent bien se donner à la manière de rapides certitudes. Car il n’y a pas de temps à perdre. Car il n’y a nul espace à négliger. Tout devient infiniment préhensible, tout devient substance dont tirer son profit pour qui veut échapper à son propre chaos, au chaos du monde qui n’est jamais que le reflet de l’humain en sa propre perdition, livre immense qui assemble laborieusement les signes universellement éparpillés.

    Sans cesse il faut phagocyter tout ce qui passe à la portée, sans cesse il faut s’assurer de son être pris au milieu du fatras, de l’enchevêtrement de l’exister. Sans cesse il faut être ce Sisyphe qui remonte éternellement sa pierre sur la pente de la montagne. Sans cesse, de manière strictement obsessionnelle, il faut jeter qui-l’on-est au centre du tohu-bohu, tout en haut de la Grande-Roue-du-Destin, sur tous les chemins du monde, ce monde dont Montaigne nous dit qu’il « n'est qu'une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d'Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n'est autre chose qu'un branle plus languissant. » Mais qu’affronte donc avec son cri à pleine gorge, Chancelade, sinon cette « branloire perenne » qui, depuis l’origine et jusqu’à la fin des temps oscillera, pareil à un toton fou ?

   Poussant son hurlement, ce summum de la passion devenu cri à la Munch, Chancelade, du fond de sa lucidité, sait bien qu’il ne pourra exorciser tous les maux qui le frappent, qui sont constitutifs de sa nature d’homme. Fonction jaculatoire, jaillissement ardent depuis le Soi en direction de ce qui n’est pas Soi qui, aussi bien, peut résulter d’un immense chagrin, d’une débordante volupté, d’une passion exacerbée. Tout équivaut à tout lorsque l’excès est le seul mode de lecture du monde. Mais face au chaos, à la misère, à la souffrance, mais face à la pure joie, au bonheur communicatif, à l’œuvre belle, peut-on se déposséder de ce bien précieux qu’est toute passion, ce fleurissement de l’être sans quoi l’existence ne serait qu’une erreur ?

 

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