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27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 10:06
Légèreté de l’être

 

Plage de La Vieille Nouvelle

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   On avance sur la haute marche du jour. On écarte les lames d’air, on se fore un passage d’un effort des épaules, d’une rotation du bassin. Mais tout résiste, mais tout s’englue et alors que nous pensions être un Danseur Etoile, nous ne nous éprouvons qu’à la manière d’un risible Culbuto, à la façon de la plus petite des Poupées Gigognes incluse dans ses sœurs, celée dans sa coque de bois. Notre anatomie, que nous eussions souhaitée aérienne, déliée, pareille au vol souple, mutin du colibri, se révèle n’être qu’une marche gauche, engourdie, qui ne fait que nous laisser sur place. C’est comme si, lecteur de ‘La Pesanteur et la Grâce’, bel ouvrage de Simone Veil, nous n’en retenions que le premier terme, au premier degré, le second nous demeurant foncièrement inaccessible.  Nous nous éprouvons lestés d’une charge qui nous condamne à ne ressentir la vie que selon ses ombres, selon les ornières qu’elle sème sous nos pas.

   Alors nous essayons de questionner les divers ordres de l’existence, d’éprouver le réel en sa plus exacte dimension, de tirer du symbolique quelque faveur, de solliciter notre imaginaire dont nous pensons que quelque belle image pourrait nous rendre à une plus heureuse vision des choses. Mais, malheureusement, le réel résiste (c’est bien là sa plus juste définition), le symbolique dresse devant nous la barrière infranchissable de ses mots complexes tels de mystérieux hiéroglyphes, l’imaginaire ne nous délivre que provisoirement des gouffres hugoliens et nous croyons même entendre la voix prophétique du Poète : « O croisements obscurs des gouffres et des songes », Poète qui nous prévient de notre destin éminemment mortel. Vraiment, nous ne pouvons rien faire de toute cette matière dense, de ce limon qui tapisse nos membres, de ces lianes qui ligaturent notre corps. Nous voulons nous libérer de ce boulet que nous traînons derrière nous dans le genre des bagnards. Nous souhaitons quitter la glaise, nous hisser parmi les colonnes éthérées, nous connaître selon la figure d’Icare, mais avant la chute et nous imaginons que son ascension eût pu être éternelle si l’Olympe lui avait été favorable.

   Nous nous essayons à inverser le mouvement de la fiction, nous réinventons les coulisses de la mythologie, nous supprimons tous les dédales, abattons les cloisons du labyrinthe, créons des ailes aux plumes d’acier, elles autorisent un haut vol et font du Soleil un abri accueillant, un Père généreux, la donation du Bien en son effigie la plus élevée. Alors, oui, la ‘grâce’ nous visite, certes une grâce bien ordinaire, rien de religieux ni de mystique ici, seulement l’aura de ce sublime ‘amor fati’ tel qu’éprouvé par Nietzsche, proposé par Spinoza, mis en musique par la pensée antique des Stoïciens. Aimer son destin, non à la manière d’une lourde fatalité, mais au contraire se projeter positivement en direction de qui on est, profiter du temps présent, et ne nullement écarter le chaos qui plane alentour, il est constitutif de notre condition même. La rose n’est jamais sans les épines et humer son parfum est au risque de se piquer. Acceptation de ce qui vient comme la part qui nous est échue de toute éternité, mais qui ne veut nullement dire soumission. Tout ceci il faut l’aborder de toute la hauteur de la conscience humaine afin que les choses que nous rencontrons, plutôt que de nous dominer, prennent sens. Ceci est fondamental, le problème de la signification de nos actes, de nos pensées, de nos sentiments.

   Maintenant, de façon à donner à notre destin de plus lumineuses figures, à l’inscrire dans la banlieue d’une possible joie, adoptons l’assertion kundérienne au prix d’une paraphrase et tâchons d’en inverser le sens. Faisons de la nécessaire légèreté de l’être’, le lieu même d’une positivité, le mode singulier d’une vie favorable, avec ses effleurements de gaieté, ses paysages diaprés, ses mousselines et ses écumes inscrites au rivage d’un présent doté d’une vision ouverte du monde. Ne le ferions-nous, nous nous en remettrions à une éternelle pesanteur et conséquemment nous nous livrerions à un exercice périlleux en soi, sujet aux brusques ruptures, aux césures les plus inattendues, aux chutes icariennes non reproductibles. Le phénomène de la gravité est toujours image d’écroulement et de perte.  En un mot, de nécessités ‘mortelles’.

   Si nous revenons aux termes originels énoncés par Kundera, ‘Insoutenable’ signifie dès lors ‘inconcevable’, c'est-à-dire que nous avons du mal à envisager (donner visage) à cette légèreté (traduisons ‘caprice’), car tout ce qui flotte, poudroie, voltige, faseye dans les libres horizons de l’espace existentiel, apparaît telle une prodigieuse faveur, une cible hors d’atteinte, un fruit à ne pouvoir saisir, tellement il se situe hors de portée, dans une manière de terre édénique aux contours si flous, elle nous échappe toujours. Comme si ‘être légers’ consistait à occuper la position diaphane de quelque buée archangélique, à peine le discret tintement d’une étincelle au pli d’azur du ciel. Mais, pour les hommes que nous sommes, ‘être légers’, plus qu’une qualité anatomo-physiologique est une vertu morale, une éthique qui doit nous disposer favorablement vis-à-vis de cette Nature par laquelle nous sommes au monde et devons y demeurer, si près, si unis à l’arbre, à la motte de terre, au lisse luxueux du lac, à l’aire immense du ciel qui est reposoir pour nos yeux, espace alenti où l’âme peut trouver la cadence immémoriale qui lui convient.

   Ce qui veut simplement dire que la légèreté n’est ‘insoutenable’ qu’en raison même des exigences que nous devons mobiliser afin d’en réaliser les conditions d’apparition. Parvenir à la légèreté c’est avoir ‘soutenu’ l’effort, l’avoir dépassé et être parvenu là où cela vibre et chante, là où toujours nous devrions être si, du moins, nous voulons déboucher dans l’aire lumineuse d’une conscience accomplie. Le ‘léger’ est synonyme d’emplissement, d’atteinte des vertus les plus heureuses qui soient, et, de facto, impression de flottement infini au large de soi, en sa propre réalité, en celle de ce qui est autre et nous requiert en tant que son complément, que réponse à la question qui nous est posée quant à notre essence. Ce principe ne peut qu’être aérien, sinon il n’est jamais qu’une lourdeur, un fardeau qui ne s’autorisent guère à figurer parmi les belles broderies de l’intellect et les mesures les plus effectives des sentiments justes, éprouvés en leur plus haute valeur.

    Mais ici, le propos devient si vaporeux, si philosophique, qu’il convient plutôt de s’en remettre à la lumière d’une belle pensée concrète, celle de Maupassant en l’occurrence dans ses ‘Contes et Nouvelles’ :

   « Il nous vient des envies de danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait embrasser le soleil. »

   Et dès lors, l’on rejoint le souci d’Icare de connaître l’ivresse solaire. Mais, à quelqu’un qui vous questionnerait sur la qualité de votre humeur, répondriez-vous que vous vous éprouvez « dans la légèreté » ? Sans doute pas, l’on se ressent rarement léger, bien plutôt parfois les épaules chargées de neige, progressant à pas lents dans de lourdes congères. Et ceci n’est nullement l’apanage des Tristes et des Inquiets, seulement la climatique moyenne de tout homme vivant sous le ciel de cristal transparent, mais aussi « sous les orages des dieux » pour reprendre l’élégante formule hölderlinienne. Car l’existence porte en elle, gravée dans le cœur, au fer rouge, l’ineffaçable stigmate du désarroi humain consécutif à la désertion des dieux. Ainsi s’énonce le cruel visage du nihilisme dont Jean-François Mattéi précise que « Le monde présent est le pays de l'obscur où la lumière est abolie depuis le retrait des dieux anciens ».    

   Bien évidemment cette perception est plus nette chez le Philosophe que chez le commun des mortels, mais ceci habite l’inconscient à bas bruit, si bien que nous n’en percevons rien, éprouvons juste un vague malaise dont nous ne connaissons la source originelle.

   S’il est bien difficile, la plupart du temps, d’éprouver en soi cette impression de légèreté, il est sans doute plus aisé d’en ressentir le délié, le ténu au contact d’un paysage dans lequel l’eau se donne en tant que ce miroir apaisant que nous pouvons contempler tout à loisir sur le bord de quelque rivage tranquille. Qu’y voyons-nous qui, soudain, nous distrait de notre chair terrestre pour nous porter dans l’immatérielle présence des horizons célestes ?

 

Le ciel est très haut, bien au-dessus

de la bannière des yeux.

Le ciel est lisse, immense parole silencieuse

qui nous appelle au lieu infini du poème.

Le ciel est une caresse infinie,

la peau d’une pêche,

la transparence bleue d’une aile de libellule.

Le ciel c’est nous dans la pureté de notre être.

C’est nous lavés de tout souci.

Infiniment nous voguons

dans cet espace libre

dont le temps s’est absenté.

  

   Rien ici qui troublerait, déporterait de soi. On est uni au sein même de cela seul qui peut se rassembler, notre esprit dans sa plus évidente lucidité, notre imaginaire en sa création originelle. Le ciel fait vibrer sa toile depuis l’anthracite jusqu’au plomb et à l’argent. Mais ici l’idée de métal est délestée de sa charge. Le plomb est aérien, l’argent tissé de rien. Le ciel est un juste dégradé, une claire espérance qui repose sur la ligne plus soutenue de l’horizon. Ici, tout est uniment réuni. Rien qui entaillerait et ferait surgir des abysses de la mer quelque monstre redoutable. Laissons l’inconscient à lui-même et sollicitons simplement la douceur d’une vision qui ne s’enquiert que de son geste, nullement de ce qui pourrait sourdre de fâcheux, de limité, de fermé à notre compréhension.

   Rien ne bouge en cet éternel présent, tout est à soi et à l’autre dans l’immédiateté même d’une reconnaissance réciproque. Tout est inscrit dans la coalescence sublime des phénomènes, cet incroyable déploiement de l’être-des-choses. En langage poétique claudélien, il y a « co-naissance », c'est-à-dire naissance simultanée en miroir, en écho de tout ce qui se montre et se nourrit de la plus exacte harmonie qui soit, nous y compris au centre de la fête, de la réjouissance. Nulle frontière, nulle suture, nul raphé médian naturel qui montrerait la ligne de son antique cicatrice.

 

Osmose plurielle des apparences,

mélange inapparent des manifestations,

communauté des efflorescences,

pliure l’un en l’autre des épanouissements,

ils sont si discrets,

comment pourrait-on y deviner

divisions, fragmentations ?

 

   Non, tout parle une seule et même langue et la polyphonie babélienne est une lointaine illusion, une invention des peuples anciens en quête de légendes. La mer, au loin, bat si doucement dans sa belle parure d’immobilité. A peine quelque léger gonflement ici ou là, un genre de comptine pour enfant murmurée en quelque idyllique nature. C’est ceci la félicité, être au présent, immergé au plein de sa confiance. On ne fait plus de différence avec l’eau, la courbe de la vague, la limpidité qui, partout, s’élève du monde et le pare des plus beaux reflets. On est là, sur le rivage. On est là et on est ailleurs, dans ce Tout qui exulte en silence et nous livre le secret de ce ton fondamental qui est son caractère unique, irremplaçable, insondable aussi bien à des yeux humains qu’à quelque divinité qui se mettrait en quête de son être. Grande beauté que la chose en tant que chose, cette exception qui fait de chaque entité un monde unique, naissant en permanence de sa propre contrée et y retournant avec la conscience emplie d’un savoir de soi qui confine à une sorte d’absolu.

   Dans sa partie médiane, la large plaine d’eau est brillante, un vif argent, un acier poli, une pellicule de chrome qui réverbère la totalité du ciel. Ciel-Eau réunis, Eau-Ciel fêtant leurs noces éternelles. Celui qui a la faveur de contempler cet ineffable luxe en est marqué pour la vie. Jamais la Beauté ne peut s’oublier. La laideur, les copeaux disgracieux, grossiers d’un réel purement immanent à ses formes étiques, oui, tout ceci est enfoui dans les ténèbres d’un sol et ne mérite que de s’y ensevelir pour tous les temps à venir. Combien est précieuse cette vision d’une native apparition ! Il y a une longueur de l’être qui semble infinie. Si bien que le jour pourrait demeurer ainsi, cette belle clarté suspendue dans l’espace sans que, jamais, rien ne retombât, rien ne se chargeât de contrariété que pousserait un vent oblique. C’est bien le miracle d’une allégresse que de nous retenir au cœur même du phénomène dans le sans-distance, dans l’immédiate saisie de ce qui est. Ce ciel, cette eau, ces plantes aquatiques qui essaiment la surface polie du paysage, nous en connaissons l’exception du cœur même de qui nous sommes, du plein de notre chair, de cette intériorité habitée qui nous détermine et nous pose en tant qu’individus singuliers.

   S’il existe un privilège attaché à la sensation de légèreté, c’est bien ici, dans ce lieu hors du monde qui trouve sa justification en soi, à simplement être disposé sur le plancher de la terre, face à l’immense clairière du ciel. Être Voyeur, dans cette aube à peine levée, c’est assister à l’éclosion d’un monde, c’est s’ouvrir à soi dans ce même instant où se donne à voir l’intime signification des choses dans leur originelle simplicité.

 

Les immenses et sablonneux déserts sont ainsi.

Le miroir des rizières à l’infini est ainsi.

Les hauts plateaux couchés sous le vent sont ainsi.

La lumière verte des aurores boréales est ainsi.

 Les rubans étincelants des larges fleuves sont ainsi.

La plaine duveteuse de la peau de l’Aimée est ainsi.

Le chant magique de la huppe au creux de la haie est ainsi.

La larme de joie qui brille sur la joue de l’enfant est ainsi.

La plainte d’un adagio dans la clameur automnale est ainsi.

 Le lumineux village blanc couché devant la mer est ainsi.

La toile abstraite d’un Rothko

dans le clair-obscur de sa Chapelle est ainsi.

La vie est son étonnant déploiement est ainsi.

 

   Merveille que d’être, chose parmi les choses, chair de « la chair du monde » (Merleau-Ponty), peau immatérielle tout contre la peau de l’Univers qui est le miroir qui nous fait face, nous interroge et nous accueille tel cet étrange Voyageur en partance pour tous les horizons, tous les temps, tous les espaces. Ainsi s’énonce parfois le curieux sentiment d’une fastueuse éternité.

 

‘La légèreté de l’être’

est un don du Monde

en notre faveur,

un don de soi

en direction du Monde.

 

Être, Monde, le Même.

 

 

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 17:31
Nuit génitrice

 Planète Mercure

  Source : Wikipédia

 

 

***

 

 

 

   On n’était pas encore né. On était quelque part dans les lointains et l’on ne savait à peu près rien du monde si ce n’est la nécessité de la lumière, la joie de son rayonnement, la majesté, un jour, de sa présence. On était pareil à ces boules qu’on trouve dans le sable, varech et algues mêlées qui semblent avoir emprisonné la clarté au sein de leur complexité végétale. Ça ne parle pas beaucoup cette matière informe ou bien alors selon quelque incompréhensible galimatias. Ça ne voit guère le réel, le suppose seulement à une infinité de lieues et c’est immense solitude. Ça ne bouge qu’à l’intérieur de soi avec de sourdes reptations, on penserait aux mouvements souterrains d’une fourmilière ou bien de peuples d’animaux non encore pourvus de noms.

      On n’était pas encore né. On était en retard de soi, dans une pliure si intime qu’aucune désocclusion ne se présentait, qu’aucun destin n’allumait les feux de sa possible destinée. Comment dire alors ce qui se passait qui, en réalité, était un point nébuleux dans l’univers, peut-être une simple soupe originaire inconsciente de son être ? Rien ne faisait sens dans cette manière de chaos, rien ne se distinguait de rien et sa propre forme était une approximation des choses, non les choses elles-mêmes avec leurs angles précis, leurs brillantes arêtes, leurs faces qui réverbèrent la moindre étincelle, renvoient au ciel la belle pluie de lumière. Une errance  accoutumée à n’avoir point d’amers, une simple divagation aux confins du rien.

   La nuit, la nuit primitive, la rumeur archaïque je la sens collée à mon corps, pareille aux ailes duveteuses d’une chauve-souris avec ses nervures de cuir. Elle est cette mère nourricière, cette louve aux mille mamelles contenant l’ambroisie blanche du jour. Je suis, moi-même, cette sphère en voie de constitution, cette boule d’ombre où s’assemble tout le mystère de la venue temporelle, de l’ouverture de l’espace. Maintenant, quelque part en-deçà de l’étrange musique du cosmos, cela commence à vaciller, à brasiller, à faire sa mince levée dans les étroites ruelles du sens anticipateur de la présence.

   Je suis encore totalement immergé dans l’obscur, j’en éprouve la consistance de laine, j’en ressens l’enveloppement doucement matriciel. Je pourrais y demeurer à l’infini du temps et rien ne me convoquerait à être que cette irrésolution souveraine, cette cosmique procrastination, l’immanente vertu de l’immobile, la quiétude de l’indécidé. Mais voici que la boule d’ombre s’impatiente, qu’elle voudrait devenir éclat de mercure, brillance dans la stricte mesure du jour. Car l’on ne peut demeurer indéfiniment dans la poche ténébreuse, nager dans les eaux amniotiques, avoir le dôme maternel pour seul événement. Il faut surgir au plein jour, déchirer la porcelaine de sa sclérotique, faire se précipiter les millions de phosphènes dans le point noir de la pupille, inonder son chiasma optique des images tangibles, immensément réelles de l’exister.

   Pas d’autre alternative que d’être soi, que de fendre la dalle des ténèbres, de scruter les parois de suie, de les traverser, de désoblitérer ce qui se refuse et se cabre, d’entailler l’invisible de pénétrantes meurtrières, d’ouvrir les portes d’airain qui nous retiennent de forer l’âme du monde, d’y creuser la niche qui nous revient de plein droit. Oui, car nous voulons la lumière comme la lumière nous appelle à la rencontrer, elle seule qui parle dans l’univers et nous dote d’un langage. Sans elle, la lumière qui resplendit, qui allume les étoiles, révèle les anneaux des planètes, comment pourrions-nous dire la crête de la vague à l’horizon, les yeux de l’amour, la gorge bleue du lézard, le monarque aux ailes de cuivre, la couleur d’un sentiment ? Comment ?

 

 

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27 janvier 2021 3 27 /01 /janvier /2021 17:40
Etonnante pluralité de l’être-au-monde

                                                                 Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

 

   Cette image n’est pas seulement belle d’être belle, de rayonner du plein de son exacte esthétique. Cette image est belle au seul rythme de ses multiples significations. Imaginez donc quelqu’un, peu importe qui, au centre d’un labyrinthe de cristal où mille miroirs brillant tel le soleil recevraient et amplifieraient la silhouette dont ils seraient les seuls et uniques témoins. C’est troublant, tout de même, de pouvoir saisir d’un seul geste de la vision, aussi bien la figure multiple d’une spatialisation que les phases successives de la temporalité. Bien évidemment, ici, nous faisons immédiatement signe en direction de cette représentation cinétique de Marcel Duchamp, « Nu descendant l'escalier », lequel, dans un étonnant saisissement du réel, nous remet d’emblée à un vertical vertige ontologique. Ainsi l’existence, condensée à la pointe de l’instant, en un site formel immédiatement accessible, se donne avec tant de spontanéité que nous nous interrogeons sur le lieu véritable de notre être et de son hypothétique vérité.

   Par un effet de simple projection de notre propre identité, regardant « Nu », ou bien l’image proposée par Léa Ciari, nous devenons, inévitablement, l’une de ces esquisses temporelles, si bien que c’est notre passé qui surgit en nous et nous demande quelle fut la position la plus essentielle qui nous visita. Reformulée au présent, l’interrogation consiste en ceci : Quand arrivons-nous à l’acmé de qui nous sommes, à savoir dans la manifestation absolue de notre essence ?  Jeune enfant dans notre innocence native ? Adulte dans la « force de l’âge » dont Simone de Beauvoir parle si bien dans le livre éponyme ?  Dans la sagesse de la vieillesse qui blanchit nos tempes, y grave les rides du souci de vivre ? Voyez combien ces deux images ploient sous une charge sémantique qui les déborde et les accomplit en même temps. En effet, elles ne sont signifiantes qu’à la mesure de l’excès dont elles constituent le socle.

   Il y a, dans ce clair-obscur, comme un glissement continu de la chorégraphie existentielle. Non seulement les personnages existent au centuple mais ils le font d’une manière subtilement dialectisée. Procès d’une négativité constante qui efface l’antécédent pour mieux révéler, donner lieu au subséquent. Négativité donc qui se métamorphose en la plus précieuse des positivités. On croirait, ici, soudain naviguer en régime de toute puissance, l’être se multipliant à volonté selon l’heure et le temps qui passe, sinon sous l’appui léger de quelque frivolité, de quelque insouciant caprice. Voici que l’existence contingente, aporétique, se dépouille de ses vêtures étroites pour gagner la demeure d’une libre exposition au carrousel du monde. Telle ou tel qui se croyaient disparus, les voici qui surgissent là où l’on ne les attendait nullement, doués d’une énergie vitale qui gommerait les ombres, ferait briller une mince lumière d’éternité. Assurément, il y a là l’exposition d’une joie tout intime, d’une félicité agissant à bas bruit, d’une latitude de l’être portée au degré le plus haut de sa longitude. Tout ce qui était nadir se donne en tant que zénith. Merveilleuse faculté de fécondation de l’image lorsqu’elle se dote de l’apparence du beau, de ce qui ouvre le sens et le maintient sur quelque promontoire où il brille, la nuit soit-elle venue.

   Si cette représentation, comme il a été précisé plus haut, s’envisage sous les traits de la double figure canonique de l’espace/temps, c’est bien son coefficient de moment, de durée qui retiendra prioritairement notre attention. Combien Eve, Adam (nommons-les ainsi au seul souci d’une nécessaire universalité), s’adonnent à parcourir leur chemin de vie. Ils sont, tout à la fois dans leur ici-présent et dans leur avoir-été, dans ce lieu génétique qui les crée et les recrée au rythme de leurs figures successives. Pourrait-on alors s’abstraire d’évoquer le devoir de souvenance et le bonheur qui lui est coalescent, de rapprocher ainsi des événements autrefois vécus que le songe réactive afin que, de cette synthèse, un présent soit possible se ressourçant aux résurgences qui furent, aux jaillissements qui seront. Cette belle photographie est porteuse d’une délicate réminiscence proustienne. Elle glisse du maintenant de Paris à l’autrefois de Combray, elle installe le « Temps retrouvé », celui de la « Petite Madeleine » qui efface le « Temps perdu », celui des mondanités dont la tâche artistique était absente. Sublime fusion du temps de l’enfance, « Swann », « Guermantes », avec celui de l’âge de la maturité où s’élabore l’une des œuvres majeures du XX° siècle. Oui, c’est ceci le prodige de la mémoire reconstructrice, assembler les fragments épars du temps, porter à la conscience les événements sans lesquels elle ne serait qu’un corps privé de mains, qu’un outil sans tranchant, qu’un ruisseau connaissant la douleur de son étiage.

   « Etonnante pluralité de l’être-au-monde ». A partir d’ici se justifie ce titre qui pouvait se donner en tant qu’énigme. Nous ne sommes au monde que totalement munis des textures et des fils qui ont tissé notre passé, que le présent reprend, que le futur portera en avant de nous. Comme si l’entièreté de notre existence pouvait défiler sur l’écran du réel autrement qu’à l’aune de ruptures, de biffures, de retraits. Comme si, l’œil rivé à la boîte d’un kaléidoscope, se montraient à nous, non seulement notre esquisse mais les milliers de fragments colorés qui en dressent la trame complexe, toujours en dette ou en excès d’elle-même. Oui, nous sommes des êtres de l’ombre et de la lumière, du miroitement et de l’obscur, de la présence et de l’absence. Bien plus qu’un long et savant discours, cette œuvre métaphorise notre sensation d’incomplétude, de manque, de désirs qui, parfois, s’actualisent uniquement sous le sceau de la privation, du dénuement, de la chose dont nous eussions souhaité qu’elle fût à portée de notre main alors que nos yeux n’en fixaient que la fuite à jamais sous l’horizon des incertitudes.

   Nous sommes des êtres du divers et du chamarré, notre vie n’est qu’habit d’Arlequin avec ses risibles empiècements, nous sommes, tout à tour, des Zanni, oiseaux à la cervelle creuse ; des Pantalon au fort caractère ; des valets bouffons à la Brighella ; des Pierrot candides aux yeux tristes ; nous sommes des Pedrolino comiques ; de touchantes et amoureuses Colombine. Nul repos, nul répit, notre trajet existentiel est le lieu de mille modifications, de mille retours, de mille sauts de carpe, les acteurs de facétieuses et étonnantes dramaturgies. Nous empruntons à tous les personnages de « La Comédie Humaine », nous rejoignons les ambitions d’un Rastignac, nous prenons les mille visages d’un Vautrin qui, à notre façon, se dissimule sous une foule de noms d’emprunt, nous marchons dans les traces d’un Père Goriot assoiffé de possessions, nous nous glissons dans la peau d’une Félicité des Touches visitée par la grâce de la réussite.

   Nous sommes des êtres composites, des alliages complexes, nous sommes des produits alchimiques mêlant la materia prima à la pierre philosophale, nous pratiquons, aussi bien et simultanément, l’œuvre au noir, au blanc, au rouge. Nous sommes des arcs-en-ciel. Jamais nous ne connaissons ni le lieu exact de notre être, ni sa destination et nous serions bien en peine de dire à quel degré de l’échelle des tons psychiques nous nous situons, de décrire la couleur de nos états d’âme, d’anticiper la terre de notre destination. Ce qui se joue dans l’individuel se reflète identiquement dans l’universel. L’histoire personnelle joue en écho avec la Grande Histoire. Nos êtres, si infimes, si insignifiants, rejoignent la cohorte sans fin des hommes célèbres et méritants qui ont essaimé le long de toutes les Civilisations. Nous faisons tous partie de la même « humaine condition », Montaigne dans ses sublimes « Essais » en a suffisamment assuré la belle mise en musique.

   Nous sommes traversés des feux des orages multiples, puis surviennent de soudaines accalmies. Nous sommes des Sujets semblables à ces girouettes que le Noroît, l’Autan ou le Mistral font tourner à leur guise selon telle ou telle direction. Notre substance de SUJETS est atteinte de ce vertige, désorientée par ce constant et infrangible tourneboulis. Voyez l’image ouvrant ce texte. Elle dit en mouvements suspendus, en réitérations de présences, en clignotements ontologiques ce que les mots, ici, s’essaient à traduire avec hésitation, maladresse. Rarement y a-t-il coïncidence de la phrase, du texte, avec la réalité qu’il s’agit de montrer. Peut-être la manifestation visuelle, en certain cas, lui est-elle préférable, elle qui montre en un seul empan la totalité de ce qu’elle a à dire.

   Regardons maintenant, avec Michel Serres, dans « Eloge de la philosophie en langue française », l’apparition, au cours des âges, de ces moirures, de ces diapreries, de ces subtiles et infinies nuances qui jalonnent notre nature et l’affectent continûment, sans cependant altérer notre essence. Nous sommes nés hommes, femmes et le demeurerons. Donc le Philosophe dit ceci à propos de la métamorphose de l’idée de SUJET dans l’histoire de la philosophie : (un calque pourrait être appliqué au devenir particulier de chaque homme, de chaque femme) :

    « Chaque siècle, en France, réinvente et campe la conscience ou l’identité forte de cet individu singulier, canonisées par la philosophie : Montaigne, moi ; Descartes, ego ; Rousseau juge de Jean-Jacques, sans exemple et sans imitateur ; Auguste Comte, le mécanicien, le naturaliste, le grand prêtre, moi positiviste en trois personnes ; Bergson, ma durée intérieure ; Sartre, ma liberté située… »

   Or, s’il s’agit toujours de cette même subjectivité, véritable pivot intérieur de la conscience, les contenus, loin de se fondre dans le même creuset, s’écartent sensiblement au regard de leurs significations internes.

   Ce qui est le plus remarquable dans « Les Essais », c’est cette pensée novatrice du moi qui le pose en tant que centre d’une fiction, mêlant hardiment deux notions pourtant infiniment contradictoires, l’imaginaire d’un côté, le réel et le vrai de l’autre. Ceci, le lecteur le sait et ne fait que s’en réjouir. Le moi de Montaigne est donc résolument moderne, lui que le roman contemporain copie sans vergogne afin de confectionner des vies pourtant bien moins passionnantes que celle de l’humaniste bordelais.

   Chez Descartes, philosophe rationaliste s’il en est, le moi ne se relie plus à la fantaisie qui règne chez Montaigne. Si Montaigne joue, Descartes se veut sérieux. Si de ce cogito qui lui crée quelques insomnies, il veut venir à bout, il lui faudra s’appuyer sur des certitudes, étayer son raisonnement, donner au Sujet souverain le sol nécessaire de la Vérité. Pour ce faire il s’appuiera sur le doute, son propre doute dont il déduira que c’est lui qui le pense et, le pensant, il ne peut qu’exister lui-même. Ensuite faisant l’hypothèse d’un malin génie qui se joue de lui et le trompe, il développera une hypothèse semblable, suspendant son jugement, donc prouvant sa propre existence au seul motif de son vouloir. On s’apercevra ici, combien le moi de Montaigne et l’ego de Descartes se situent dans des perspectives radicalement différentes.

   Quant à « Rousseau juge de Jean-Jacques », l’on perçoit aussitôt sans peine l’irruption de la psyché dans le moi et des ravages qu’elle peut y créer. Rousseau se pense la victime d’un complot qui aurait été fomenté à son encontre. Ceci l’angoisse si fort qu’il arrive tout au bord de la dépersonnalisation. Il se réfugie derrière un pseudonyme : « Monsieur Renou ». Dès lors, « je est un autre », la formule rimbaldienne ne semble avoir été écrite que pour lui. Le moi n’est plus ce jeu de Montaigne, ce concept cartésien, le moi est moi-pathos, moi-assiégé, moi-aliéné.

   Avec Auguste Comte s’opère une révolution copernicienne.  Les anciennes relations du moi avec la métaphysique sont soldées. Le moi n’est plus cette intimité avec soi, pas plus que cette étrange constellation qui le mettrait en relation avec le fictif ou l’imaginaire. Ce sont le réel, le palpable qui se substituent aux errances intellectuelles et aux plans sur la comète. De son statut étroitement singulier, l’ego se voit revêtu de l’auréole de l’universalité. L’idée d’individu, donc de sujet, se dissout dans un grand être social qui abolit tous les particularismes.

   Bergson, lui, prend le contrepied de Comte dont il critique le positivisme matérialiste. Dès lors il s’agit de se distancier du réel, de laisser ploace aux « données immédiates de la conscience », de privilégier l’intuition. Le moi s’adonne avec confiance et sérénité au phénomène de la durée pure qui est en même temps liberté au motif qu’elle congédie les conventions sociales, les automatismes, les conditionnements de tous ordres. Le moi est libre de lui-même dans la durée qui est sienne.

   Chez Sartre, à l’opposé de Bergson qui fait de l’intuition le moteur de la liberté, c’est l’existence elle-même qui est la substance à partir de laquelle se donne, pour l’homme, la possibilité d’être libre, de choisir, de s’engager. Le moi humain se construit au milieu des choses, en situation, c’est lui qui imprime sa marque, impose son sceau à l’ordre du monde. Nulle essence ne précède l’existence. L’existence a à se constituer au centre de cette pâte visqueuse et racinaire de la contingence.

   Cette brève histoire de la philosophie, telle que proposée lapidairement par Michel Serres, est à l’image de ce que nous sommes nous-mêmes en tant qu’individus, sujets, consciences. Nos cogitos successifs sont pareils à ces gemmes qui dorment dans l’ombre de la terre, gemmes aux mille et changeants reflets dès l’instant où la lumière de la conscience tâche d’en découvrir la plasticité, l’infinie modulation. Notre moi est tantôt intimiste à la Montaigne, tantôt rationnel à la Descartes, confit d’angoisse à la Rousseau, horloger à l’Auguste Comte, ineffablement intuitif à la Bergson, volontairement libre à la Sartre. Si la philosophie est le macrocosme, nous sommes le microcosme en lequel se reflètent toutes les parures, les cosmétiques, les vêtures chamarrées selon lesquelles notre vie s’ordonne, notre existence se crée au gré des courants marins, des vents alizés, des circulations de surface ou de hauts fonds. Nous sommes des océans en miniature agités au rythme de leurs propres marées, flux et reflux incessants. Ne le serions-nous et alors notre condition d’homme nous échapperait, notre moi se dissoudrait et nous n’aurions même plus le recours à la magie de l’intuition pour nous soustraire aux funestes desseins de Charybde et Scylla !

  

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 09:19
Ce manteau de blanc silence

Forêt suédoise en hiver

 

***

 

                                                            Depuis mon Causse ce Lundi 25 Janvier

 

 

                         Très chère Sol

 

 

   En note liminaire de ma lettre, sans doute ne seras-tu guère étonnée que ce soit une citation de Selma Lagerlöf, tirée de ‘L’empereur du Portugal’, qui y figure, tellement cette langue de ta compatriote est belle :

   « Là-haut, les sapins étaient vieux comme le monde et tout chenus. Lorsqu’on les voyait à la lueur de la torche, avec leurs branches couvertes de grosses masses de neige, on ne pouvait s’empêcher de remarquer que plusieurs d’entre eux – qu’on avait toujours pris pour des arbres – étaient en réalité des trolls. Des trolls aux yeux aigus sous leurs blancs chapeaux de neige, aux longues griffes acérées qui perçaient l’épaisseur blanche dont ils étaient couverts. La terreur qu’ils inspiraient était supportable tant qu’ils se tenaient tranquilles, mais songez à ce qui se passerait si l’un d’eux, étendant un bras, allait saisir un des passants ? »

    C’est bien de merveilleux dont il s’agit, de ce genre de dentelle si aérienne qui tresse les contes de ton pays de légende. Je ne sais si, lorsque tu vas faire tes promenades au bord du Lac Roxen, tu aperçois ces fameux trolls, ou bien ces étranges personnages de la mythologie nordique, ces géants (Jötunn), ces elfes (Alfar), ces nains (Nidavellar), dont il me plaît de donner les noms en suédois, ils ne font que mieux me dépayser et me transporter auprès de toi sous la lumière verte des aurores boréales. Lorsque tu répondras à ma lettre, parle-moi donc de tes errances sylvestres, dis-moi le rouge brique de ces chalets de bois qui se reflètent dans l’eau (ou bien la pellicule glace ?), la grâce des bouleaux, leur à peine insistance sur le bleu du jour. Dis-moi la rive des eaux, son feston de clarté, son dessin que sans doute perçoit le fabuleux Nils Holgersson depuis son ciel, escorté de ces oies éblouissantes qui cacardent de joie à simplement admirer le paysage sublime qui file sous leurs ailes à la vitesse d’une feuille glissant dans les lames du vent du Nord. Raconte-moi tout ceci, la beauté du jour lorsqu’il s’irise des teintes neuves du ciel, le silence se courbant à l’infini de la forêt, quelques bruissements parmi les bruyères dont on ne sait si c’est quelque animal sauvage qui en a dérangé l’ordonnancement, si c’est un animal en maraude qui en a traversé la blanche toison. Il y a tellement de vie partout répandue qui se dissimule derrière le tronc d’un saule, sous les aiguilles des genévriers, à l’abri de la robe sombre des pins et des épicéas.

   Je te sais si proche des animaux, tu dois en épier la course parmi les arbres de la forêt, en deviner la présence au sein de tous ces massifs de neige, ces lourdes congères qui bordent les sentiers. Dans cet hiver qui n’en finit pas de dérouler ses ondes de froid, aperçois-tu parfois ces hardes de rennes, leurs bois se découpant sur le mystère du brouillard ? As-tu déjà surpris la fuite d’un ours brun, as-tu observé, blanc sur blanc, la silhouette menue d’un renard arctique ? Les pygargues à queue blanche sillonnent-ils toujours le ciel de leur vol invisible ? C’est bien tout un art de la dissimulation qui, en hiver, habite tes vastes contrées. Comme une vérité qui voudrait se dire, mais dans la légèreté, l’approximation, l’approche. Peut-être n’est-ce que ceci, la vérité, un tremblement à l’horizon des yeux, une parole assourdie, une étincelle qui brasille au loin et ne dit son nom qu’à demi ?

    Mais que je te dise plutôt la façon dont tu m’apparais en cette fin de saison qui se traîne et ne semblerait vouloir renoncer à son prestige qu’à regret. Qu’a donc à nous dire le froid ? La qualité d’une exactitude, la valeur d’une ascèse ? Que souhaite exprimer la neige ? Le mérite du silence, la nécessité d’un retrait des choses mondaines, le repliement d’un amour dans sa mystérieuse conque ? Vois-tu, le monde est plein de signes que nous ne savons décrypter. Et comme nous sommes en échec, nous inventons trolls et autres elfes, ils nous sauvent de la réalité à défaut de nous exonérer de la dette de vivre. Oui, je sais, toujours cet abîme de la métaphysique qui me questionne et ne me laisse nul repos que j’aie tâché d’en circonscrire quelque nervure signifiante. Sais-tu, l’on ne se refait pas et il nous faut accepter d’incliner dans le sens de nos affinités, sinon nous courons le risque de déserter notre essence et de n’être plus qu’une erreur à la face du monde, une brise ne trouvant nullement le lieu de sa plénitude.

    Depuis cette nuit une fine couche de grésil s’est abattue, ici, sur le Causse. Un simple poudroiement bien plutôt qu’une neige, une manière de floculation qui touche l’âme à défaut de marquer son empreinte sur le corps. C’est étonnant ce qui s’ensuit, un genre d’immédiate félicité, un air de bonheur qui flotte au large des yeux. Alors je n’ai guère d’effort à faire pour exister, suivre ma pente, me laisser émouvoir par le genévrier taché de blanc, par les chênes dont les feuilles paraissent d’argent, les sentiers de cailloux blancs dont on devine la trace sous cette membrane si inapparente, on la croirait issue de l’étoffe même d’un rêve. Tu sais, Solveig, je ne sais si j’aime la neige. Je crois plutôt qu’elle m’indiffère. Plus que sa matière, c’est son symbole qui m’attire, ses valeurs estompées qui me fascinent. Un peu comme la présence d’une Jeune Femme si discrète, elle traverserait ma vie pareille à une dentelle de verre, je n’en verrais que le sillage de lumière, puis plus rien, mais elle demeurerait gravée dans ma chair à la façon d’une chose rare, sublime, une inaccessible œuvre d’art logée au plus haut de sa cimaise.

   Je marche lentement parmi ces collines de calcaire que rien ne vient troubler, sinon le bruit léger de mes chaussures, parfois la fuite d’un passereau que mon passage vient de déranger. Ce jour est une vague blancheur et un air d’heureuse mélancolie flotte sur toute chose. On pourrait en palper la longue douceur, apprécier l’absence de vanité du paysage qui a tout ramené à une identique vision de ce qui s’annonce, pur poème de ce qui est. Ma relation à la nature a-t-elle changé ? Ou bien est-ce la dimension d’un temps enseveli sous ce clair linceul qui s’est métamorphosée ? Oui, Sol, je crois que, nous les hommes, sommes sensibles aux variations de notre environnement proche. Le temps est-il beau et nous sommes en joie. Le temps est-il maussade et nous désespérons de le voir jamais nous offrir la mesure pleine de son être.

   Tout comme les heures, nous sommes frappés de fragilité, poinçonnés d’inconstance. Nous sommes ici, sous ce ciel bleu du Midi et nous voudrions nous trouver sous celui, pur, du Septentrion avec ses eaux qui flottent à l’infini, écrivant dans l’éther le chiffre de notre destinée. Nous sommes de neigeuses solitudes, des flocons que la bise vient éparpiller parmi les hasards du monde. Toi, là-bas, dans l’illisible marée des jours, bien au-delà de la portée inquiète de mes yeux, moi ici, qu’une brume efface du palimpseste existentiel. Nous existons si peu au-delà de notre peuple de chair. Jamais nous ne sortons de nous pour aller vers quelque altérité que ce soit. Nous sommes entièrement inclus dans le cercle étroit de notre peau. Nous vivons telles ces mystérieuses monades qui sont la partie et le tout en un seul et même lieu assemblés. Notre vue ne dépasse guère le globe étroit de nos yeux. Malgré tout il nous faut consentir à aller de l’avant, à progresser dans le blizzard, à affronter les tempêtes, à incliner nos fronts sous les giboulées de neige. Elles nous disent, tout à la fois, le peu de choses qui nous traversent, à la fois la grande beauté d’exister, ici, là-bas, sous la courbe intime de la terre.

    Notre pensée ne s’arrête nullement à ce monde-ci qui nous échoit comme notre plus évidente possibilité. Bien d’autres mondes nous interrogent dont nous ne savons deviner l’urgente présence. Je marche sur cet éperon du Causse qui nage en plein ciel, au milieu de ces buttes blanches, parmi la feuillaison claire des arbres. Que vient donc me dire cette neige ? Elle est plus qu’un signe de la simple nature. Elle est un blanc langage qui fait signe en direction d’une pureté. Afin de l’apercevoir il est nécessaire de déciller nos yeux, de dépasser ce mur d’inconnaissance derrière lequel, la plupart du temps, nous nous abritons des dangers du monde. Une longue tradition interprétative nous donne la neige en tant que sérénité, virginité. Mais est-ce si simple ? Est-ce la neige qui est immédiatement donnée dans cette vertu même ou bien est-ce nous, les Conscients, les Lucides, qui devons lui attribuer ces éminentes valeurs ? Ne possède en soi la quiétude que celui qui, au terme d’un long périple, a fait s’élever son intuition, son sentiment à la hauteur de ceci même que nous attendons des choses, qu’elles nous soient favorables et qu’elles dessinent, dans l’air troué de froid, notre propre silhouette qui soit conforme à nos espérances. 

   En cette matinée de claire parution, je n’ai qu’une idée en tête ma chère Sol, me fondre en toi comme tu pourrais m’habiter au gré de ton âme si généreuse. Une neige rencontrant une autre neige sous l’heureuse sérénité du ciel. Mon Rêve Lapon, mon Elfe Nordique, que ma lettre te trouve en parfaite santé, logée au sein même de qui tu es avec ce naturel du grésil qui vole au-dessus des soucis des hommes, inattentif à sa course, un passage de l’instant vers celui qui le suit et le justifie. Qu’adviendra-t-il de nouveau lorsque la neige aura fondu ? Serons-nous semblables à qui nous avons été jusqu’ici ? Rêverons-nous encore ? Il est si bon de confier son esprit à l’imaginaire !        

Ton éternel discoureur du Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 janvier 2021 6 23 /01 /janvier /2021 17:32
Les Muses Inquiétantes.

« Les Muses Inquiétantes ».

Giorgio de Chirico – 1916.

Source : Apparences.

 

   Dans ce tableau, il nous est impossible d’entrer, de faire effraction et de loger notre corps de chair au milieu de ces mannequins métaphysiques si hiératiques, où même la vue ne peut s’appesantir longuement. Tout exclut. Tout exile de soi et ramène sa propre présence à une hébétude, à une glaciation comme celle habitant les espaces sidéraux. Nous sommes loin au-dessus de la Terre et notre vue est aussi étrange que celle des dieux qui regardent notre univers avec quelque stupéfaction. Serions-nous des dieux déchus que leur inconséquence aurait condamnés à voir les choses dans leur propre hibernation ? Oui, hibernation, car si les couleurs sont violemment solaires, bien loin de porter ce qui se donne à voir dans la lumière, tout sombre dans une immédiate clôture. Ce lieu est inhabitable. Ce lieu est hors de portée de la conscience.

Et pourquoi l’est-il ? Est-ce simplement une question d’insolente parution du monde ? De vision exacerbée de l’artiste qui aurait voulu, d’emblée, nous reconduire à une impuissance, celle de voir ce qui fait phénomène avec des yeux humains ? Cependant il faut chercher à comprendre les raisons de notre exclusion. D’abord dans une visée esthétique. Voici ce qui est : le parallélépipède, au premier plan, nous indique l’impossibilité d’une considération romantique ou bien poétique des choses. C’est de concept pur dont il s’agit, ce que renforce la disposition radicalement architecturée des divers éléments de la scène. Les ombres sont denses, tranchées dans le cuir du réel à l’aide d’un scalpel. Les bâtiments, à l’arrière-plan, nous disent les chimères quant à une possible habitation, l’absence du foyer autour duquel se réunir et faire naître l’espace du dialogue, de la rencontre. Le ciel, d’un bleu hermétique, appuie sur la toile à la façon d’un couvercle isolant du ciel étoilé, des rêves qui l’habitent. L’éclairage est violent dont la source demeure invisible et étrangement basse, comme si elle provenait d’un luminaire terrestre ayant plus à voir avec le monde chtonien qu’avec le céleste et sa vibration infinie.

Et maintenant, il est temps de s’interroger sur la configuration confondante des personnages, ces érections prises d’immobilité et de silence. N’oublions pas, nous sommes à Ferrare, dans la « cité du silence » comme l’a nommée le poète Gabrielle d’Annunzio, devant le château de la famille d’Este, princes mécènes de la Renaissance qui vouaient un culte tout particulier aux Muses. Ces Muses aux visages sans yeux, sans bouche, sans oreille, autrement dit des Muses dont le peintre a volontairement ôté tous les attributs par lesquels elles se font les égéries des artistes. Oui, l’artiste. Ce dernier est bien présent dans la composition mais sa présence est si discrète qu’on pourrait aussi bien contempler l’œuvre, sans même prendre acte de son existence. Il n’apparaît qu’à être une fuyante silhouette, à l’extrême droite de la toile, aire noyée dans une ombre incompréhensible. Et, pour tâcher de saisir cette apparition au bord d’un possible évanouissement, il faut aller du côté de « l’inquiétante étrangeté » de Freud, ce jour lointain où il découvre une facette de la réalité si proche de l’illusion qu’elle le questionne fortement. Il en résultera un essai articulé autour du malaise créé par le surgissement inopiné, dans le réel, d’une image qu’on n’attendait pas et qui insère une césure dans la rationalité apaisante du quotidien. Et ce surgissement de « l’inquiétante étrangeté » se fait à l’aune de la propre image du créateur de la psychanalyse, image que lui renvoie la vitre du train sous les espèces d’une silhouette effrayante, en tout cas d’une apparition dont il aurait souhaité faire l’économie.

La thèse qui découle de cet épisode freudien, c’est la brutalité, la violence avec lesquelles les apparences métamorphosent la réalité en autre chose que ce qu’elle est, laissant place à une inquiétante fantasmatique. A partir de ceci, s’éclaire la signification des « Muses Inquiétantes ». Si ces Muses sont inquiétantes - nul ne saurait en contredire l’aspect sombrement énigmatique -, elles sont tout autant inquiètes. Et de quoi le sont-elles ? Mais, tout simplement du destin de l’art qui pourrait bien succomber à la fausseté des apparences. Tout, dans cette figuration, fait la part belle à l’illusion et à son cortège de non-vérités. Comment, en effet, un existant pourrait-il s’y retrouver, assurer sa propre synthèse, aboutir à son essentielle unité à la mesure de cette réalité de pacotille ? Réalité identique aux figures de cire du Muse Grévin où rien ne parle que le silence de la parole. Les Muses ne sont pas : elles apparaissent comme des tuniques vides, privées de langage, de perceptions, de mouvements. Le paysage n’est pas : simple praticable de bois où se figent les figures d’une pantomime vide de sens. Les demeures ne sont pas : simples élévations de tours semblables aux pièces d’un gigantesque échiquier métaphysique. Le peintre, ou bien le poète, peu importe, ne sont pas : les Muses qui sont censées leur communiquer le souffle de l’inspiration sont muettes. Ce tableau fonctionne donc à la manière d’une subtile allégorie, laquelle nous dit que l’art est le lieu d’une vérité, m>jamais la fascination d’une apparence qui s’y substituerait dans l’aveuglement des voyeurs que nous sommes. Ayant compris ceci, nous regardons autrement. Nous regardons vraiment et avons directement accès à ce qui ouvre le beau et le distingue des pastiches et de tous les trompe-l’œil du monde. Nous regardons et nous sommes.

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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 16:41
Un territoire où trouver assise

" Brume, or et Mer du Nord"

C'est ainsi: les plages de la Mer du Nord

c'est mon trésor...

comme Aldo, sur le rivage des Syrtes...

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il faut avoir parcouru beaucoup de routes, s’être arrêtés dans des tavernes, y avoir bu des vins rudes, avoir festoyé, être ressortis ivres. Il faut avoir croisé une Belle - sa beauté rayonnait jusqu’au ciel où sont les étoiles -, l’avoir perdue dans un recoin de l’imaginaire. Il faut avoir usé ses yeux aux vitres du monde, avoir fait de ses doigts de simples bâtons où s’égoutte la pure inanité de la perte. Avoir couru par monts et par vaux, avoir vu des œuvres d’art qui rutilaient et les yeux pleuraient des larmes d’inconsolable essence. Avoir vu le pollen couler des arbres dans le lumineux automne, avoir vu la fuite rousse de l’écureuil dans l’or du couchant. Avoir éprouvé, au fond de soi - cet abîme -, le tranchant cruel de la fuite, avoir lancé les lianes de ses bras dans le vide, avoir éprouvé la verticale solitude et ne même plus savoir si l’on a un être, quelle est sa figure, s’il nous précède ou nous suit, si on est assurés d’exister quelque part ailleurs que dans le massif brûlé de sa propre tête. Tout ceci il faut l’avoir éprouvé jusqu’aux limites du sensible, un pieu fiché dans le corps qui nous dit l’immobile, le silence et peut-être cette absolue voie du néant qui nous appelle et nous rive à demeure.

   C’est bien l’expérience du rien, de la limite, qui nous pousse vers les choses belles, un refuge s’y trouve donné de tout temps qui est notre plus sûr abri. Toujours nous voulons éloigner de nous ce qui ne se montre que sous les auspices du tragique. Et pourtant le tragique nous habite et nous sculpte de l’intérieur. Il est ce par quoi nous exultons. Ce par quoi nous recherchons l’aimée, nous désolons de son absence, nous ravissons de sa présence. Mais ce ravissement porte toujours en son envers les stigmates de notre dette existentielle fondamentale. Nous sommes en sursis et le savons. Même les animaux le savent, dont certains « se cachent pour mourir ». Car honte est de mourir alors que tant de choses nous convoquaient à la fête de la présence. Ici, dans ce que nous énonçons, aucune complaisance avec la douleur, aucune compromission qui ferait de la souffrance la voie qui nous rachèterait d’un hypothétique péché. L’explication est trop courte au gré de laquelle des siècles de judéo-christianisme - cette fable portée au rougeoiement d’une supposée vérité - exigeraient de nous un acte de rémission. La vérité n’est nullement religieuse pour le simple fait qu’un dogme n’en peut décréter l’émergence. La vérité est coïncidence avec sa propre essence et celle du monde, autrement dit sortie de soi en direction des Intelligibles. Le sensible est trop sujet à toutes les apories. Il faut partir de lui, en faire seulement le tremplin grâce auquel un soleil pourra se lever nous disant le lumineux, l’authentique  en leur venue essentielle. C’est pour cette seule raison d’un accroissement de sa propre conscience qu’il faut avoir connu la boue, s’être vautré dans la soue afin que, s’en étant exilés, quelque chose comme une certitude nous atteigne. Non celle d’une icône enchâssée derrière sa vitre numineuse. Non, une esthétique nous conduisant hors de nous vers cette éthique sans laquelle rien ne tient que l’approximatif, l’esquive, le faux-semblant.

  Admirer le beau paysage est déjà chemin qui nous rapproche d’une exactitude. De la nôtre. De cette nature dont nous sommes les rejetons, qui nous appelle à célébrer la fête des épousailles. L’épousée n’est pas l’aimée. Pour la simple raison que notre rencontre n’est scellée - certes au gré de l’amour -, qu’à l’aune du contrat qui en est la convention sociale. Avec la nature notre rencontre est d’une autre facture : nous sommes fragment de nature qui rejoint cette nature en totalité, notre seule justification au monde. Indépassable filiation. Chair de la chair dont nous porterons les stigmates jusqu’au seuil de notre mort. Lien indissoluble. Nous pouvons répudier l’aimée, nullement celle qui est notre génitrice.

   Toute réalité portée à son incandescence, à sa nudité, est vérité en son ultime manifestation. La vérité ne souffre ni confusion, ni polyphonie des voix, elle est événement silencieux parmi la rumeur mondaine. Elle est surgissement dans la pure présence. Toujours nous sommes surpris par sa venue, nous la pensions hors de portée de notre lucidité. Seulement une visée théorétique qui habitait les cimes, tutoyait les monts élevés où règne l’esprit de l’absolu. Mais vérité n’est rien que ceci : nature contre nature. Nature de la divine Nature s’enlaçant à notre propre nature, cette conscience qui ne vit que de sublimes rencontres. Dans le matin qui chante et s’éveille il n’y a plus la césure de l’altérité. Mon ego est l’ego du monde. Je suis cette vague de sable qui émerge des profondeurs de la nuit, en tresse encore l’ombre subtile, cette frange d’inconscient qui en traverse le lent processus. Oui, la nuit est présente dans le jour tout comme le vice se donne comme l’envers de la vertu. Merveilleuse ambiguïté qui tisse tous nos actes, nous faisant diables, nous faisant saints, d’une seule lancée  de ce qui est, nous questionne, se montre cendre, se montre braise.

   Mais ce que je vois, est-ce une plage encore dans le luxe de son demi-sommeil, une dune que lisse le vent du désert, l’océan d’un doute qui se vêtirait de ses plus beaux atours, afin que, distraits de nous-mêmes par tant de beauté nous puissions enfin dire l’espace de cette vérité qui n’est que notre propre figure confrontée à son écho, à son miroir. Je ne suis moi que, présentement regardant l’étendue d’or et de pain brûlé qui, en retour, me vise et me confie le soin de témoigner de l’indicible. Une chose était là en attente de son être et voici qu’elle demeure, là, à portée de la main, intangible dans l’éclair qui la déchire et me la remet en tant que légitime possession. En cette heure désertée d’hommes, vide d’oiseaux, hissée hors de tout bruit, il n’y a que l’unique en sa brève donation. Comment pourrait-il en être autrement ?

   Partout, sur la Terre, sur d’autres continents, dans la lumière verticale, dans les assauts de la blancheur zénithale, sont des vies qui se lèvent, des amours qui s’embrasent, des souffrances qui exultent, des crimes qui se commettent, du sang qui coule en de vains et exténuants sacrifices. Comment ne pas être, avec ce qui vient de loin, ce ciel d’encre, cette toile de scène illisible, cette ligne noire qui tient lieu d’horizon, comment ne pas être en harmonie, être, placé intimement à la jonction des choses, être chose soi-même que le réel sublime afin que soit remise à la garde de notre âme l’infinie beauté qui nous fait hommes sur cette Terre ? Ici, c’est plus qu’une simple dialectique qui s’installe, faisant métaphore, joignant la nuit et le jour, montrant la vie, montrant la mort. C’est de nous, dont il s’agit, interrogés jusqu’au tréfonds de notre être. Beauté est là qui nous dit l’urgence de sa mise à l’abri, en dehors des convulsions et des tellurismes de tous ordres. Il faut faire halte. Il faut ouvrir la paix. Il faut « se faire voyant » rimbaldien et demeurer le temps qu’il faudra sur ce « Bateau ivre » qu’est toute poésie, toute œuvre d’art, qu’est toute image dès l’instant où elle nous arrache à la contemplation de notre propre et démesuré ego. Être soi en son essentialité : s’arracher à soi pour mieux se rejoindre. Ici tout est dit en belles valeurs esthétiques de ce qu’est l’éthique, l’attention à l’altérité en tant qu’exception. Nous serons cette aube infinie qui est le temps d’ouverture par où connaître plus loin que nos yeux le peuvent ! Oui, assurément nous le serons. Qu’adviendrait-il de nous si nous étions tentés de faillir à notre tâche, de ne plus regarder, sinon de devenir de simples âmes errantes ayant perdu l’objet de leur contemplation ? Que serions-nous si le monde-pour-nous, soudain, devenait monde-pour-lui ? Que serions-nous ? Il n’y aurait que la fureur du silence et une attente infinie. Ceci que nous refusons de tout notre être.

  

  

 

 

 

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 14:47
Le Blanc en son esquisse

‘L'atelier blanc’

Pastel crayon/ papier

Léa Ciari

 

***

     Qu’apprenons-nous du blanc en son esquisse ? Cette feuille à peine ombrée d’une discrète présence, comment la ressentons-nous en nous, que vient-elle nous dire que, déjà, nous avions perçu, sans doute intuitionné mais nullement porté à son accomplissement ? Certes, jamais nous ne parachevons quelque être que ce soit en sa posture définitive. Toujours des fragments d’une plus vaste fresque, d’une totalité que nos yeux sont trop courts à décrypter. Nous tentons de viser une chose jusqu’à en épuiser les infinies esquisses, mais l’apparaître est comme l’arbre, il ne nous donne jamais que la face qu’il nous présente, demeurant dans le retrait de sa posture. Nous n’en connaissons ni les racines, ni l’âme logée au plus intime de son exister. En réalité nous sommes orphelins de son être tout comme il l’est du nôtre. Ceci, serait-ce ce qui définit l’humaine tragédie ? Oui, ceci représente bien ce en quoi l’homme fini, tendant vers l’infini est pareil à ces drapeaux de prière tibétains faseyant dans l’air glacial des hauteurs himalayennes, ils sont ivres de leur propre stupeur mais ne perçoivent nullement les contours qui les définissent. Le tragique n’est pas la situation du héros antique écrasé par son propre destin, c’est bien plutôt la position de l’homme face à un univers qui le dépasse dont il ne peut guère deviner les secrets desseins. Ne pas comprendre le monde est la douleur la plus patente qui soit. C’est dans la marge d’incompréhension que le Malin se dissimule, c’est dans le fait qu’il voile l’essentiel auquel nous voudrions faire droit que consiste la confondante aporie. Les détails supposés dissimuler le Diable ne sont que de vulgaires coursives emplies d’ombre, nullement le soleil qui les fait exister.

  

   Ce que notre condition exige de nous en tant que la plus haute valeur : que nous comprenions ceci même qui vient à nous, de manière à cerner notre être, l’emplir de ces kyrielles de significations en attente de figurer au monde. L’écrivain Christian Bobin, intitulant l’un de ses livres ‘La part manquante’, place en celle-ci, la part, une conscience humaine incapable de rejoindre l’image de Dieu et tâchant de s’y reporter afin que, l’âme comblée, puisse advenir totalement à elle, c'est-à-dire connaître sa complétude. Mais, bien évidemment, ce qui s’applique au schéma religieux concerne aussi bien la sécularisation de tout Existant. Toujours nous sommes en dette. De notre enfance, de notre Mère, d’un souvenir, d’un événement classé dans les archives parfois illisibles de la mémoire. Ce qui, fondamentalement, dessine en nous les motifs d’une constante insatisfaction, c’est bien le fait de ne pouvoir nullement accéder à notre propre essence. Nous existons à défaut d’être. Ceci creuse en nous les sillons d’une incurable nostalgie. Ceci explique, tout à la fois, le romantisme, l’amour profond de la Nature, les sentiments exacerbés, les assauts de la grise inquiétude, les nuées sombres de la mélancolie. Comment, en effet, quiconque pourrait-il se satisfaire de n’être qu’une presqu’île, de ne jamais connaître la plénitude d’une vaste terre qui eût été sa justification ?

  

   Nous sommes, que nous en soyons conscients ou non, des chercheurs d’absolu. Mais l’absolu est trop loin, mais l’absolu est trop fort. Il se confond avec la Mort. Il est tissé de Néant. Voyez le héros de Balzac, Balthazar Claës cherchant dans la transmutation chimico-alchimique de la matière sa ‘part manquante’. Son génie en même temps que son geste sacrilège de se prendre pour le Créateur lui-même le conduiront à la folie, à la ruine et à la décomposition de son milieu familial. Mais, ici, il faut revenir à ‘L’atelier blanc’ et interroger ce pastel en sa blancheur native que nous donnerons pour la figuration de l’Absolu. Pourquoi donc ceci ? Eh bien pour le motif que le Blanc, cet autre nom du Silence est une archi-forme, une figure archétypique au travers de laquelle, en filigrane, pourront aussi bien se donner les plus hautes entités métaphysiques, les plus hautes valeurs de l’imaginaire et de l’Esprit. Mais disserter sur le Blanc demeurera pareil au trajet illisible d’une comète tant que nous n’en aurons pas dressé une possible représentation. Si le Blanc est Silence, ils tout autant le Rien à partir de quoi tout existe, passage de cet inaccessible virtuel à l’existentiel qui l’actualise et le rend visible. Mais usons de la métaphore et tâchons de repérer le Blanc dans deux activités humaines qui en sont traversées, qui en sont fécondées : le tissage et la poterie.

   

   Le tissage d’abord. Regardons un métier à tisser africain par exemple, qu’il soit Dogon ou Baoulé, peu importe la tradition. Le tisserand part du rien : quelques bouts de bois pour fabriquer le cadre, du fil rustique provenant du troupeau, quelques gestes simples et le trajet continu et lancinant de la navette construit le monde de la toile. A l’origine, il y a le blanc, le vide, le silence. A la fin il y a l’objet. Entre les deux, le passage du rien au tout de l’œuvre. L’autre nom du blanc ou du rien : l’Idée en sa libre énergie, en son effective puissance. Fils de trame et fils de chaîne qui dessinent le visage d’un monde ne sont que les rejetons de l’Idée, sa mise en acte, sa projection sur la scène de l’exister. L’Idée, le blanc, le vide étaient les virtualités, les linéaments en attente, les sources vives, les eaux de fontaine, les donatrices de vie. Les fils étaient les premiers signifiants dont l’entrecroisement aboutirait au signifié-toile : ce vêtement pour s’abriter du soleil, ce pagne pour danser et honorer les divinités locales.

  

   Ici, il s’est agi de rien moins que de crée du SENS, ce qui, en définitive est la mission pleine et entière de l’homme sur Terre. Tisser est donner du sens à l’aventure de telle peuplade nichée tout en haut des falaises de Bandiagara qui portent les abris de terre du Peuple Dogon, cette civilisation admirable tout entière versée dans les joies de la culture, la noble quintessence de l’art. Les Dogons, dans leurs vêtures, leurs portes sculptées, leurs danses nous donnent à voir leur âme dont le blanc était la forme originaire. C’est ce blanc qui encore témoigne dans leurs créations mais nous, hommes de peu de soucis, nous ne savons nullement le voir. Nous emplissons nos yeux de couleurs à défaut d’y chercher ce silence, ce rien qui en sont les prémisses. Nous arrivons toujours trop tard et nous nous plaignons d’avoir les mains vides ! Qui a connu le blanc, qui a rencontré le silence, qui a fait l’expérience du vide est bien plus chargé en dons précieux que celui qui projette hors de lui, en avant de lui, ses propres désirs, y cherche une matière dont il pourrait féconder sa vie.  Il ne saurait en saisir la fuyante substance puisqu’ils sont toujours au loin, ces biens que nous cherchons, mirages brillant de leur propre vacuité.

  

   Ce qui, ici, a été dit du tissage pourrait trouver son écho dans le geste immémorial du Potier. Tout comme le Tisserand part du rien du fil, le Potier part du rien de la terre. Fil, terre constituent les matrices premières à partir desquelles imprimer dans le monde de ces peuples simples la trace de leur passage. Si les humains sont appelés à disparaître, leur survivra cette vêture de toile, cette céramique cuite au four. C’est de l’extrême dénuement des choses, autrement dit de leur essentialité que peut se construire leur immédiate parure, le vase qui servira à accueillir les aliments. Jamais il n’y a rupture du Rien au Tout, du Silence à la Parole, du Vide au Plein. C’est seulement notre recours au système des catégories qui clive le réel, divise les choses, introduit une césure dans la nappe continue de l’exister. 

 

Le Rien est le tenseur

qui autorise le Tout à paraître.

Le Silence traverse la Parole tout comme

la parole est ourlée de Silence.

Le Vide se projette dans le Plein

qui à son tour l’accueille.

  

   Ceci, de façon ordinaire, se laisse expliquer par le recours à la dialectique, c'est-à-dire par une opposition terme à terme. Comme si chaque élément n’existait qu’à titre de contrariété par rapport à son antonyme. C’est bien plutôt d’amitié, d’affinités dont il faut parler. Le Silence n’est pas le contraire de la Parole au seul motif que, en dehors de sa propre présence, toute parole pourrait trouver le lieu de son effectuation. C’est parce que le Silence existe que la Parole prend sens. N’y aurait-il que la parole et alors le bruit de fond serait assourdissant. N’y aurait-il que le silence et alors nous serions saturés de sa confondante mutité.  Pour percevoir les relations incluses les unes dans les autres, de ces entités fondatrices d’un être-au-monde, sans doute faut-il faire appel à la notion de chiasme, ce subtil entrecroisement du réel qui se donne comme la forme de l’éternel retour, comme la possibilité d’une éternité enfin visible. L’image symbolique de cette pure abstraction (il s’agit d’espace, de temps en leur propre confluence) est réjouissante, lénifiante, elle nous apporte le repos dont chaque chose investie d’une haute valeur est porteuse pour notre existence limitée, clôturée en ses deux extrémités.

 

Le Blanc en son esquisse

   Nous avons toujours en ligne de mire ‘L’atelier blanc’, nous en préparons la venue. Mais revenons d’abord aux multiples significations qui naissent des affinités (bien plus que des oppositions) se révélant à la mesure des catégories que nous avons déterminées en tant qu’essentielles : Rien/Tout ; Vide/Plein ; Néant/Être. C’est le Blanc, sa lumière aurorale originaire qui enclot en soi Rien, Vide, Néant. C’est le Noir qui joue en écho et se détermine comme finalité au travers de Tout, Plein, Vide. Si bien que la totalité obtenue dans l’entrecroisement de ces présences pourrait figurer dans l’orbe d’un cercle parfait. Nous pourrions dire d’un ‘monde’ si l’on ramenait cette figure à ses conditions d’existence. Tous les éléments de cet ensemble sont nécessairement co-présents. Rien, Vide, Néant se donnent comme toiles de fond sur lesquelles reposent leurs homologues signifiants, Tout, Plein, Être. C’est le trajet incessant de la navette (nous rejoignons l’idée de tissage) entre toutes ces parties qui est l’opérateur du SENS à l’intérieur même du chiasme, ce point de fusion, ce foyer osmotique, ce lieu de rassemblement des pulsations énergétiques, vitales, créatrices de formes. De cet équilibre, de cette subtile harmonie, l’on ne peut rien soustraire. Ôterait-on le Rien que le Tout en serait immédiatement affecté, le Tout en lui-même troublant à son tour le Plein et l’Être qui lui sont nécessairement liés, non d’une manière logique, mais dans la perspective d’une ontologie. Tous ces êtres en leur essence même s’appellent et se répondent tout comme l’amphore appelle la Terre, les Mains du Potier, l’Eau qui permet de façonner et de produire une Chose. (Ici, tout le lexique est donné en Majuscules : référence à une Essentialité).

Le Blanc en son esquisse

Donnons place à ‘L’atelier blanc’, tâchons d’y trouver quelques uns des sèmes que nous avons disséminés au hasard de l’écriture. L’atelier est dans sa lumière aurorale, dans son orient natif, dans sa pure germination. Déjà il contient en soi les ferments qui l’actualiseront plus tard, en supposant, bien sûr, qu’une vie le traverse, le dotant des degrés des métamorphoses successives. La vue est encore prise d’approximation, le flou prédomine, se diffuse à l’ensemble de l’œuvre comme si cette dernière était ‘poudrée à frimas’ pour reprendre la belle formulation romantique. Rien ne se détache de rien. Tout est à soi dans la confiance. La plénitude, si elle n’existe réellement, est contenue à même la réserve du papier. Car, de toute éternité, toute chose porte en soi l’entièreté de son être présent, passé, futur. Sur cette Terre, c’est bien le temps qui détermine tout ce qui fait phénomène et l’on ne saurait amputer le temps de son essence qui est durée, passage, glissement, prélèvement en soi des lignes qui feront se lever un destin.

    Ici, toutes ces lignes estompées sont des éminences grises qui veillent dans l’ombre, elles conseillent le Prince qui viendra porter en pleine lumière, à son peuple attentif, les motifs encore cernés des effluves nocturnes, des rumeurs ténébreuses qui ourdissent le tissu du réel. Tout étant en tout, rien ne saurait être dissimulé. Le grand théâtre mondain se nourrit aussi bien du secret des coulisses que des évidences de la scène. C’est ceci qui est pure merveille dans l’orbe amplement ouvert de la compréhension : chaque chose à sa place jouant avec toutes les autres choses du monde. La chaise, le linge plié reposant sur l’assise et le dossier, les châssis des toiles placées selon leur endroit ou leur envers, le miroir au mur porteur de reflets, ceci est intimement relié par une douceur native et rien ne saurait être retiré qui créerait un vide, une dysharmonie. Mais aussi bien les figures se supposent l’une l’autre, aussi bien elles portent en filigrane leur propre avenir et celui du monde qui lui coalescent si la thèse que nous posons de la nécessité de chaque chose est fondée en raison ou bien en déraison car la passion est tout aussi bonne conseillère que l’est la logique formelle de ce qui se montre.

  

   Placés au centre même de l’œuvre, nous sommes portés au centre du monde qu’elle détermine, soit la totalité de ce qui est puisque la retirer du jeu du monde serait amputer ce dernier de l’une de ses esquisses. De celle qui hèle la beauté et veut rejoindre toutes les beautés du monde. Occurrence multiple des mots qui suppose l’occurrence multiple du réel. Nous ne pouvons nous abstraire du concert des choses présentes qu’à priver ces choses du regard que nous leur destinons, donc de les amoindrir en quelque sorte, de les faire autres qu’elles ne sont dans leur primitive assurance de rencontrer la multiplicité des êtres qui donneront consistance à leur être. Liens parmi les liens, ceux-ci dessinent les traits de la figure universelle où chacun parait à l’aune de sa singularité. L’universel n’est jamais que la rencontre des singularités, de TOUTES les singularités.

  

   Ce dessin ne tisse son être qu’à convoquer toutes les ébauches, tous les schémas dont il est porteur en puissance. Ainsi cette chaise est-elle ‘toutes les chaises du monde’ : la cathèdre sur laquelle siège l’évêque ; la caquetoire sise près du feu ; celle de paille peinte par Van Gogh ; celle, rouge, cannée, proposée par Picasso ; celle de Magritte, en pierre, monumentale ; celle de Dubuffet en résine noire et blanche ; celle, fragmentée, de David Hockney et la liste serait longue des métamorphoses de cet objet du quotidien. Et c’est bien parce que la forme du dessin est native, aurorale, qu’elle autorise toutes ces autres chaises, zénithales, crépusculaires, nocturnes qui ne font qu’illustrer la courbure infinie du temps.

  Certes un acte est venu interrompre la libre portée de la puissance primitive. Mais les choses sont-elles aussi simples qu’il y paraît ? Non, les choses sont complexes, aériennes mais aussi racinaires, rhizomateuses, tressant de larges nappes de présence au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Aucune puissance ne saurait trouver le lieu de son propre épuisement. Pas plus que la lumière ne s’arrête, la puissance ne peut connaître son étiage. Identique au rayonnement de l’Idée elle trace son chemin d’immuable évidence et jamais ne retombe. Si, nous les hommes, avons la plus grande peine à concevoir l’éternité, l’absolu, c’est en raison même de notre finitude, de notre pesante relativité. Certes la conscience semble être sécrétée par le corps, engendrée par la chimie cellulaire, perdue en fin de compte au terme de notre terrestre voyage.

  

   De ceci, de l’autonomie de la conscience par rapport à son roc biologique, nul ne peut rien dire au motif que notre connaissance est limitée et que nous ne pouvons faire l’expérience du monde que dans le cadre de notre finitude. Je ne sais pas si l’éternité existe, si l’âme peut voler de ses propres ailes, si Dieu est une fumée se dissipant au large des yeux. Ce que je crois c’est que les manifestations de l’Esprit dépassent de beaucoup les corps qui leur ont donné essor. L’Esprit de Léonard de Vinci, celui de Hegel ou bien de Nietzsche, de Rilke, de Hölderlin habitent le ciel des hommes bien après que leurs corps aient rejoint la poussière. Pourrait-on fossiliser à jamais la dimension de la dialectique, oublier les ‘Sonnets à Orphée’, faire l’impasse sur le ton aussi sublime qu’oraculaire du ‘Zarathoustra’, décréter la fin de ‘L’homme de Vitruve’ ? Non, assurément l’on voit bien que l’Esprit est vivant, j’entends ici un Esprit sécularisé bien éloigné des dogmes de quelque religion que ce soit.

    

   Je regarde ‘L’atelier blanc’ et j’y devine, en transparence, dissimulé dans l’épaisseur même du papier, la pluralité des signes qui, toujours, viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour utiliser une fois encore la belle formulation nietzschéenne.

 

J’y devine la pulsation inapparente du Rien,

l’oscillation constante de l’Être,

la dimension pléthorique du Plein,

le souffle imperceptible du Néant,

le rythme inouï du Vide,

la symphonie du Tout qui,

loin d’être achevée,

est l’invite la plus immédiate

à réaliser qui l’on est

en son intime,

la chambre d’écho

de toutes les musiques du monde.

Oui, du MONDE !

 

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 14:04
Temps de profusion

Plage de Calais

 

     Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

 

   Sais-tu, rien de plus beau que de choisir un lieu en rapport avec son âme et de se laisser porter par tout ce qui voudra bien venir : l’aile souple d’un nuage, l’oiseau glissant dans son fortin de plumes, la brume montant de l’eau, l’agitation des oyats dans la lumière qui point. Ces lieux si rares sont des lieux de silence et de douce immortalité. Tout arrive à soi dans la plénitude et ce bonheur que beaucoup s’évertuent à trouver dans quelque distraction, le voici dans la mesure inaperçue du simple. Nul besoin de calcul. Nul besoin d’efforts. Se laisser aller à sa nature, se laisser aller au paysage et faire de cette rencontre le foyer de son être. C’est dans l’immédiateté que les choses se donnent à nous avec leur plus beau coefficient de réalité. C’est dans le surgissement soudain, non annoncé, que l’intuition déploie la corne d’abondance de sa certitude imaginative. Alors, vois-tu, la faille du doute se referme, l’abîme de la désespérance se comble et c’est une large plaine de compréhension qui s’ouvre et fait son écume à l’horizon des yeux.

   Ici se rencontre l’amour. Non celui qui fait son efflorescence loin, là-bas, dans la ville des hommes et des femmes où les sentiments brûlent de ne jamais être achevés. Ici TOUT A LIEU. Sans reste. Ceci veut dire que l’essentiel se montre depuis le centre rougeoyant de sa propre conscience et clôt tout discours qui pourrait être de surcroît, superflu en quelque sorte.

   Regarde donc la soie du ciel, son immense glacis que raient les traces des allées et venues mondaines. Elles sont les nervures de l’agitation humaine, celles qui, souvent, troublent l’ordre d’une harmonie que l’on voudrait connaître et, le plus souvent, nous échappe.

   Regarde la ligne d’horizon, un blanc ferry y est posé avec, dans son ventre de métal, les mille désirs qui cinglent vers un ailleurs dont on suppute qu’il comblera le manque présent.

   Regarde le peuple des cabanes. En lui, encore, flottent mille caresses, mille promesses de fiançailles éternelles.

   Regarde l’unique et inimitable beauté des monticules de sable, regarde ces stries qui témoignent de leur généalogie au long cours. Jamais une dune n’arrête son voyage, jamais un grain de mica ne se perd dans les confins d’un possible évanouissement.

   Les choses ne sont nullement négatrices de leur insigne présence. C’est nous, les hommes, qui les sacrifions à l’aune de notre suffisance. Le petit, l’infinitésimal, le discret, nous nous hâtons de les oublier et avançons à grands pas en direction de notre destin que nous pensons habité des plus hautes vertus.

   Regarde la haie de piquets érodée par la vitesse du vent, la percussion du sable, regarde son ombre portée, elle est la projection du temps qui mesure son propre événement et nous convie à la fête inouïe de la parution.

   Regarde, en  toi, la singularité qui es la tienne, qui te porte vers l’universel car, le voudrais-tu, tu ne t’appartiens nullement mais tu es partie de cet univers qui t’a donné ta place et te requiert telle l’un de ses voix. La voie juste est la voie concertante où toutes choses se répondent en écho. Tu n’es seul, seule, qu’en apparence. Tu es peuplé des mille bruits, des mille mouvements qui, ici et là, disséminent les spores de leur devenir.

   Regarde le ciel noir que trouent les yeux inquiets des étoiles. Tu es l’un de ces regards qui sondent les ténèbres, que d’autres regards rencontrent et ainsi,  jusqu’à l’infini des pensées.

    Comment se fait-il que tout ceci se dévoile devant le globe de nos yeux ? Par quel miracle ? Par quel dessein inaperçu de la Nature ? T’es-tu déjà posé la question : est-ce nous qui créons le monde au gré de notre vision ou bien existe-t-il un principe premier qui se donnerait en tant que l’ordonnateur de ce cosmos qui nous étonne, nous angoisse parfois, nous émerveille toujours, nous place en cet état de questionnement qui est le propre de notre essence ? , au creux de cette énigme du jour, est le seul séjour où nous puissions tenter de dépasser nos sensations primaires.

   Ce qu’il faut, vois-tu, le calme, la solitude, l’immobile, ceci constitue l’indispensable triptyque à partir duquel nous pourrons penser à la raison même de notre existence, aux vents et marées qui en animent le cours, aux flux et aux reflux qui scandent nos émotions, aux grandes vagues d’équinoxe qui agitent nos passions. Le retrait, toujours le retrait du bruit et notre corps sera disposé à se laisser traverser par le chant des étoiles ou bien par ce vent qui vient d’au-delà nos regards et vibre de messages tout juste contenus. Ils veulent parler. Ils veulent qu’on les écoute. Il y a tant d’empreintes, de signes qui véhiculent le sens, dont nous devrions être en quête plutôt que de nous laisser éblouir par les diaprures infinies des histoires qui girent à notre entour et ne participent qu’à notre étourdissement continu.

   Ceci, tu le sais à la manière d’un incontournable, la beauté des choses est ce qui nous attriste le plus. Car, oui, nous craignons de la perdre, car, oui,  nous tremblons de demeurer sans geste face à cette fausseté qui, partout, exsude des parois de la terre, coule du dôme du ciel et nous promet cet abysse, ce vertige dont nous ne pourrions ressortir que mutilés au plein de notre être, soudés à la terrible contingence comme la bernique l’est au rocher qui l’appelle et lui ôte toute liberté. Oui, nous sommes des coquillages fragiles qui s’agrippent à leur sombre rocher en redoutant de s’en éloigner. Que chute le jour, que vienne la nuit au long sommeil, qu’arrivent les rêves aux vertus cathartiques, nous voulons voir le ciel ourlé de noir, l’écume blanche battre la côte, le sable faire ses rides, les monticules hisser leurs collines dans l’air qui crépite. Oui, c’est ceci que nous voulons ! Nos mains sont ouvertes qui attendent.

 

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12 décembre 2020 6 12 /12 /décembre /2020 09:24
L’Ermite et le Monde

***

 

      Mettre en perspective l’ermite et le monde paraît, à première vue, constituer une gageure puisque, aussi bien, l’ermite fuit le monde peut-être pour ne jamais le retrouver. Ainsi se donne la compréhension commune de l’érémitisme telle que répandue dans l’imagerie populaire. Dans cet article j’essaierai de montrer que, bien au contraire, l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Théoriquement éloigné de sa figure, il ne la rejoint que mieux. Je tâcherai d’en tracer les possibles voies. Mais, en un premier temps, je donnerai les définitions canoniques du terme ‘ermite’, puis proposerai une approche de l’érémitisme au travers du beau livre de Sylvain Tesson : ‘Dans les forêts de Sibérie ‘.

   *** Dictionnaire : ‘Religieux retiré, pour un temps limité ou jusqu'à sa mort, dans un lieu désert, pour y mener une vie de piété et de mortification.’

   Citation - ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte : il n'a pas fui la réalité pour qu'elle ne le trouble plus, mais s'y est enfoncé davantage.’ - Henri Massis -‘Jugements’

   Dans cette belle réflexion, Massis nous donne d’emblée une partie des clés qui nous permettront de résoudre l’énigme de l’ermite.

 *** Quatrième de couverture ‘Dans les forêts de Sibérie’ :

   "Assez tôt, j'ai compris que je n'allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m'installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie. J'ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal. Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j'ai tâché d'être heureux. Je crois y être parvenu. Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouverte sur un lac suffisent à la vie. Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d'espace et de silence - toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu'il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu."

  *** De nombreuses occurrences du mot ‘ermite’ traversent le récit de l’Ecrivain. Quelques réflexions méritent d’être relevées :

   « La sobriété de l’ermite est de ne pas s’encombrer d’objets ni de semblables. De se déshabituer de ses anciens besoins ».

   « L’ermite est seul face à la nature. Il demeure l’unique contemplateur du réel, porte le fardeau de la représentation du monde, de sa révélation au regard humain. »

   « Le bonheur d’avoir dans son assiette le poisson qu’on a pêché, dans sa tasse l’eau qu’on a tirée et dans son poêle le bois qu’on a fendu : l’ermite puise à la source. La chair, l’eau et le bois sont encore frémissants. »

   « L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience. »

   « L’ermite ne s’oppose pas, il épouse un mode de vie. Il ne dénonce pas un mensonge, il cherche une vérité. »

   « …une phrase pour blason d’ermite : ‘Moins elle avait de but et plus sa vie prenait de sens. »

  *** J’ai pris soin d’accentuer (en gras dans le texte) quelques mots ou expressions que je considère cardinales. Elles serviront de canevas au texte qui va suivre. Si accentuer est aller à l’essentiel, alors allons-y. Tel est le motif qui guide le cheminement de l’ermite.

   Mortification - Ici, souffrances morales et corporelles sont sollicitées. Un ascétisme est requis pour parvenir à la pointe la plus extrême de soi. Les sociétés modernes font trop appel à la notion de plaisir immédiat pour que puisse se développer, en l’âme de chacun, le ferment nécessaire à un accomplissement personnel. Accéder à ses envies sans délai ne fait que retarder le processus de maturation interne. On s’expose à la trop vive lumière de la passion ordinaire, on progresse dans les sentiers de la contingence, on ne s’élève nullement dans l’ordre des idées, on ne connaît que de brèves et illusoires beautés. Des demi-beautés, si l’on veut, qui perdent leur essence à n’être que des fragments.

   Ce que l’on veut, avec la plus vive espérance, le plus vif désir, c’est le feu d’une jouissance dont on pense qu’elle sera éternelle, qu’elle trouvera, dans chaque nouvel objet acquis par la conscience, l’amplitude de quelque luxueuse félicité. Seulement entretenir cette dernière, à supposer qu’elle ne soit jamais atteinte, suppose plus qu’une attente passive, un véritable pouvoir de la volonté, une pratique quotidienne exigeante d’exercices spirituels, seuls gages d’un affermissement de l’âme, d’une possibilité d’envol pour plus loin que soi. Ce qui, toujours, fait reculer, qui retient en-deçà du saut, c’est l’idée de douleur coalescente à la notion d’entraînement, d’application, un genre de geôle, pensons-nous, dans laquelle il faut consentir à vivre avant même que ne soit atteint le niveau suivant qui effacera et accomplira l’antécédent. Nous sommes tellement obsédés par l’idée d’un bon et effectif usage de la temporalité à des fins de satisfaction personnelle que nous différons le moment du passage à l’acte. Nous estimons alors que le retrait vaut mieux que l’abondance. Sans doute prendre sur soi est la seule façon d’acquérir un savoir neuf, d’accroître le champ de sa contemplation, d’ouvrir sa vue sur un regard renouvelé du monde.

   Solitude, espace, silence - S’il existe trois éléments face auxquels le Sujet moderne est démuni, c’est bien ce qu’évoquent ces trois mots. De nos jours la solitude est éprouvée comme une perte, non comme un gain. A tel point que la simple idée de demeurer seul est ressentie en tant que phénomène possiblement pathogène. Quant à l’espace comme lieu de ressourcement, de développement de l’imaginaire, de rencontre avec le sublime, sa nature s’est réduite comme peau de chagrin. En réalité l’espace on ne le connaît plus que fragmenté, prédiqué en tant que lieux de loisirs, d’habitation, de rencontres. Mais l’espace comme espace, c'est-à-dire ce à partir de quoi tout peut s’ouvrir, aussi bien l’art, le poème, le séjour des dieux, tout ceci a été gommé par des siècles de consumérisme qui ne supportent guère que l’objectalité du monde, sa réification, non son amplitude sous les espèces de l’univers, du cosmos, de l’infini. Il y a un singulier danger à désessentialiser le monde, à le réduire à l’état de substance inerte, car le monde sans esprit est une idée contre nature et l’inscrire dans les catégories de l’ustensilité, de la fabricabilité est le condamner à n’être qu’une fumée dont le feu s’est éteint.

   Sobriété - L’apprentissage du monde en sa figure dépouillée, voici ce dont l’Ermite fait la quotidienne expérience. Le recueil en la solitude ne saurait laisser place à une quelconque distraction. Viser l’unique, le simple, pratiquer la tempérance, la frugalité, telles sont les voies aux termes desquelles se connaître tel l’Enfant Prodigue qui revient au foyer les mains vides mais le cœur empli d’une joie sûre de sa source. La joie de revenir au foyer et d’y trouver l’essentiel, cet amour qu’il avait tenu éloigné mais qui tressait en lui les motifs prodigieux de la reconnaissance. Vivre dans l’intempérance et le multiple, lot de ceux qui veulent épuiser en un seul et même geste les plaisirs de la vie, ne mobilise que l’envie, la convoitise, le caprice et pour tout dire une dévotion mais qui n’est jamais qu’adoration de soi, non réel sentiment incarné. Le Fils Prodigue qui a dilapidé toute sa richesse pour n’en garder que l’amer souvenir, connaît la beauté de ce dénuement qui habite tout sentiment ressenti en sa puissance sourde, interne. C’est à l’épreuve de l’abstinence que l’âme s’éprouve telle l’inestimable ressource qui doit être sa nature la plus exacte. C’est parce que l’Ermite exige peu qu’il peut recevoir beaucoup. De lui-même, du paysage qui vient à sa rencontre, de l’animal qui traverse d’un trait rapide le champ de sa vision.

   Contemplateur, révélation - Contemplateur pour la simple raison que l’érémitisme est tout d’abord question de regard. De qualité de la perception. La vision commune est un perpétuel fourmillement, un habituel égarement parmi les allées infinies du multiple phénoménal. L’esprit s’égare à suivre au cours des jours et des heures ce foisonnement du réel qui fascine en même temps qu’il aliène. Regarder adéquatement, c’est choisir et après avoir choisi, observer l’objet élu, en parcourir inlassablement les différentes esquisses jusqu’à en épuiser son sens relatif et le conduire aux limites d’un possible absolu. Être présent à soi est aussi être présent au monde, isoler ses figures, les placer en vis-à-vis avec sa conscience dans une relation de confiance.

   Il n’est que de se reporter à la définition étymologique du mot ‘contempler’ pour en saisir le précieux, le rare : « regarder en s'absorbant dans la vue de l'objet ». Or ‘s’absorber’ veut dire ‘s’abîmer’ dans l’objet, y creuser sa propre niche existentielle, le posséder de l’intérieur, mêler sa propre chair à celle de la substance qui attend et se dispose. Ici, grâce à la qualité du regard, se trouve résolue d’emblée l’antique opposition du Sujet et de l’Objet. Le Sujet se fond dans l’Objet, l’Objet reçoit le Sujet comme sa ‘part manquante’. Plénitude du Sens acquise au mérite d’une déliaison métamorphosée en liaison. La source et la terre qui l’accueille : le Même ! Y aurait-il plus grand bonheur que d’énoncer ceci ? L’Ermite en fait l’expérience quasiment extatique lorsque son âme emportée par la giration de son propre tourbillon rejoint le Grand Tout cosmique, cet Univers dont il participe au titre de l’un de ses fragments, cet Univers qui demande sa pleine adhésion afin que ce qui est soit totale complétude. Dans cet horizon ontologique qu’est-ce donc que la révélation ? L’aboutissement de la contemplation.

   La profondeur - Ce prédicat concerne la qualité de l’expérience de l’Ermite. Par conséquent, ceci veut signifier qu’il lui intimé de renoncer à la surface. A la surface de quoi ? Mais, bien évidemment, des choses. Car c’est dans la profondeur que gît l’essentialité d’une compréhension du monde. Jamais le monde n’est donné gratuitement comme s’il était une feuille tombée de l’arbre, dont nous prendrions acte comme d’une simple évidence. Nécessité de creuser le réel pour tâcher d’en connaître l’envers, d’en interpréter les coutures, d’en sonder le derme, d’en pénétrer jusqu’à la dernière cellule. Travail assidu, patient, d’archéologue, toujours recommencé, jamais fini, le chemin constituant sa propre justification. Comment l’Ermite pourrait-il s’approprier quoi que ce soit de ce qui l’entoure et l’habite intérieurement, s’il ne cherchait à en faire le continuel inventaire, à en explorer la moindre faille, le plus mince territoire ? Et ceci n’est nullement le privilège de l’anachorète religieux qui rechercherait la présence de son Dieu. Non, ceci est la quête de tout Existant qui a en vue d’aller plus loin que la ligne d’horizon commune qui lui est assignée par le destin. Il faut dépasser la mesure du simple hasard, en faire une nécessité, une exigence de manière à se libérer des contraintes du quotidien, ouvrir les perspectives autant qu’il nous est possible de le faire. Si l’Ecrivain-voyageur Sylvain Tesson a choisi comme lieu de sa recherche d’érémitisme le profond de la forêt sibérienne, ceci ne résulte pas seulement d’un accident quelconque. Ce qu’il faut lire dans cette retraite c’est une manière d’allégorie qui pourrait s’énoncer : ‘Tu ne connaîtras ta propre profondeur qu’à la confronter à une autre profondeur.’ Ainsi se réalise l’osmose unissant une conscience aux objets qu’elle vise.

   Une vérité - C’est là le lieu de la finalité que l’Ermite se pose consciemment et à laquelle il n’a de cesse de consacrer son énergie, son temps disponible. La grande force des puissances septentrionales, le fluide secret des lumières boréales, la vastitude de la taïga, tout ceci converge en un point de si intense évidence, en même temps que de si grande exigence, qu’au terme de cette ‘haute solitude’ ne peut se dévoiler que le sublime paysage d’une vérité. Voyez le Célèbre tableau de Carl David Friedrich, ‘Voyageur contemplant une mer de nuages’, cette icône du romantisme (qui apparaît souvent dans mon écriture), non seulement elle dit la beauté, mais aussi l’Idée en sa plus haute donation, mais aussi cet effroi qui surgit au cœur de l’homme, qui est réalité-vérité se révélant sans apprêt, sans fioriture, vertige de l’Absolu et plus rien au-delà qui signifierait. Ce paysage de hautes montagnes, tout comme la forêt de résineux sibérienne, exerce une si totale fascination que plus aucune place n’est laissée pour l’approximation, l’affèterie, le faire-semblant. Tout est vertical. Tout est vrai jusqu’à la démesure. C’est sans doute une expérience identique que fait Sylvain Tesson lors de ses expéditions hors du gîte rassurant de sa cabane qu’il donne pour ce doux bain amniotique maternel (voir la résurgence multiple de cet Eden primitif dans nombre de mes textes), totalement envoûté au gré des paysages majestueux qui lui sont offerts :

   5 Juin - « Je rame vers le nord, en cette fin d’après-midi, deux cannes à pêche accrochées aux plats-bords. Les baies étalent des plages de galets roses. La transparence de l’eau laisse entrevoir les rochers où le soleil plaque des clartés de lagon. Passe un radeau de glace où huit mouettes prennent le soleil. Du large, je découvre la montagne, transformée. La ligne vert tendre des mélèzes soutient la bande vert-de-bronze des cèdres coiffés par la frise vert wagon des pins nains. Des névés survivants les ponctuent de virgules. Les montagnes jouent à front renversé. Les reflets sont plus beaux que la réalité. L’eau féconde l’image de sa profondeur, de son mystère. La vibration à la surface situe la vision aux lisières du rêve. »

   Ici, c’est l’eau qui symbolise la profondeur dont les nuages sont les correspondants dans le tableau de Friedrich. Eau, nuages, un même nom pour dire l’essence de la Vérité. L’eau ne triche pas. Les nuages ne trichent pas. Ils sont immédiatement au monde sans que quelque artefact fâcheux puisse venir ternir leur pure beauté. Ils se donnent dans la confiance, ils apparaissent dans la rectitude. Nul ne pourrait les changer pour autre chose que ce qu’ils sont en leur fond sans en altérer gravement le principe quasiment immuable. C’est de la même fixité pleine de grâce dont l’Ermite est l’image lorsque, transcendé par ce qui vient à lui, il est au cœur même des choses, dans leur foyer vibrant, dans leur chair vive. Il n’y a plus dès lors d’espace dans la représentation des choses qui les produirait de telle ou de telle manière. Liaison directe de l’esprit du Voyeur (ou bien du Voyant) avec l’intensité phénoménale, au gré d’une intensification intuitive qui est le tissu même des essences là présentes, que la conscience fixe dans le luxe de l’instant révélé. Sans doute pas de plus grande joie ! Le Sujet est à lui-même, aux choses, au monde en un seul et même geste de sa courbure existentielle, il y figure au zénith, là où seulement se découvre l’Unique en sa prodigieuse beauté.

   Ici, il faut reprendre la belle formule d’Henri Massis pour la poser comme synthèse de ce qui a été dit :

   ‘L'ermite qui vit au fond du désert n'est pas à ce point retranché du monde, car il ne s'est enfermé dans la solitude que pour prendre sur lui, avec lui, toute la misère des autres, pour avoir la charge des âmes qui s'agitent dans le tumulte.’

   La thèse que cet article proposait est la suivante : l’ermite s’approprie le monde en son plus haut degré. Ce qui, pour moi est une évidence, j’espère en avoir montré quelques résurgences au cours des commentaires qui précèdent. Dans son espace de silence, l’Ermite expérimente l’aridité de sa solitude. Temps de sobriété qu’accentuent les mortifications successives. Le regard aiguisé contemple toutes choses dans la profondeur, faisant surgir du réel la vérité dont il est atteint en son fond mais qui, presque toujours, demeure voilée. Extraire la Vérité de la gangue qui la retient, telle est la mission la plus urgente, la plus belle dont l’Ermite est porteur.

   A cette aune, d’une effective et haute Présence, l’Ermite est auprès du monde, dans le monde, inclus dans le monde, comme nul ne peut l’être qui vaque à ses occupations avec l’habituelle distraction qui caractérise le parcours erratique des hommes. C’est parce que l’Ermite a renoncé à presque tout qu’il découvre tout en son essentielle saveur. Nous serions bien en peine, nous les Vivants ordinaires, de nous porter à cette hauteur. Aussi nous faut-il consentir à regarder le monde avec une vue basse, à peine située au-dessus de l’horizon et des tribulations de l’existence. Parfois le fardeau est-il lourd à porter. Oui, LOURD !

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 09:38
Tout est confus qui vient à nous

***

 

   Voyez-vous, ce matin je me suis éveillé avec, en tête, le thème de la confusion. Pourquoi ce thème et nul autre ? Il me serait bien difficile d’apporter une réponse claire à cette interrogation. Connaît-on jamais la source de ses motivations, le lieu même où éclot une pensée ? Est-ce déjà trace de confusion que de ne pouvoir nullement nommer ce qui fait mon siège et ne trouvera nul repos qu’un début de réponse ne lui ait été apporté ? Comme à l’accoutumée j’ai pris un petit-déjeuner frugal, une pomme accompagnée de quelques noix, une tasse de thé. Me voici maintenant installé à ma table de travail. Le matin est gris en ce début Décembre. De gros nuages dérivent à l’ouest. Il pleuvra avant ce soir. Je suis bien dans ma tour emplie de livres, à l’abri des bourrasques de vent et de la visite des curieux. J’ai besoin de cet espace préservé afin que, reposé du monde et des autres, je puisse me livrer en toute quiétude à l’écriture de quelques mots sur le silence des feuilles. Tous mes manuscrits, je les écris à la main, certes d’une écriture nerveuse, pressée - nul autre que moi ne pourrait me relire -, ne voulant céder en rien aux sirènes de la mode. Je feuillette mon ‘Dictionnaire Encyclopédique’, m’arrête à l’entrée ‘confusion’. Je note avec soin la définition :

   « Fait d'identifier à dessein une chose à une autre jusqu'à les rendre indiscernables »,

puis je complète cette information brute par une citation de Paul Valéry extraite de sa ‘Correspondance’ avec Gide :

   « Demeurons, tous, dans la nuit verte où je vous convie, la main dans la main sans songer que nous sommes des autres, mais certains de notre unité, de notre parfaite confusion en une seule personne. »

    Je pense à la signification positive de ce mot alors qu’en mon for intérieur je la vêts des habits les plus sombres qui soient. « Rendre indiscernables … à dessein », « notre unité … notre parfaite confusion », voici que cette idée de confusion se pare des plus beaux attraits qui soient. Qui donc ne souhaiterait faire se confondre, en un identique creuset, le divers du monde pour en faire une harmonie, pour gommer les dissemblances, parvenir à l’extrême pointe d’une unité, là où plus rien ne diffère de l’autre, là où l’unique est enfin rassemblé en son être le plus intime ? Mais ceci n’est-il simple posture d’intellectuel davantage soumis aux lois de l’imaginaire que contraint par les règles du réel ? Cependant, ici, je n’ai abordé que la connotation littéraire de ce substantif. Il me faut donc en venir à sa valeur commune telle qu’elle ressort dans des expressions du genre : ‘confusion d’esprit’, ‘semer la confusion’ et aussi bien dans le titre du beau livre de Stefan Zweig ‘La confusion des sentiments’ qui met en scène les mouvements d’une âme tourmentée d’adolescent en bute à des problèmes d’identification. C’est en effet ce sens moderne du mot qui, aujourd’hui prévaut, que Maurice de Guérin traduit parfaitement dans sa ‘Correspondance’ :

    « Comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine. Ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux ? »

   Oui, c’est bien d’états d’âme dont il s’agit, qui induisent en nous le trouble, instillent en notre esprit le poison vénéneux du doute. Plus rien n’est stable dans la confusion, tout part à vau-l’eau sans qu’il nous soit possible, au gré de notre volonté, d’en faire cesser le cours. La confusion est identique au destin, elle s’impose à nous quoi que nous fassions, elle est coalescente à cette vie qui flotte de Charybde en Scylla, dont les termes initiaux et finaux se déclinent sous les mots cardinaux, inéluctables, de Naissance, de Mort. Alors comment pourrions-nous éviter cette terrible confusion qui nous place, tels des fétus de paille, sur des flots agités dont nous percevons les funestes desseins à défaut d’en pouvoir maîtriser la force ? Qui n’a pas éprouvé ce désordre, ce chaos, n’est nullement vivant, seulement une idée au rivage brisé de l’être.

   Alors que je pose les brindilles noires des mots sur le blanc de la page, le jour a progressé. Il s’est débarrassé de ses restes de nuit, en a conservé quelques haillons que le vent pousse devant lui en direction de l’est. Parfois, m’accordant une pause, je laisse errer mon regard sur les reliures fauves des maroquins de mes livres, sur les feuilles éparpillées qui sèment ma table de leurs taches claires, sur un panneau de bois sur lequel je cloue quelques pensées rapides, quelques intuitions dont, plus tard, peut-être, je tirerai un texte. Par exemple :

 

L’amour a-t-il un visage ?

Le bonheur est un clair-obscur

La Vie ? Une illusion

Pourquoi avoir inventé la Métaphysique ?

Le Temps ? Le plus grand meurtrier

L’imaginaire nous aide-t-il à vivre ?

Ecrivons-nous autre chose que notre vie ?

Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde

 

   Ce sont de brèves sentences dont parfois le clignotement devient si impérieux que je dois apporter quelque réponse, sinon interroger à nouveau et ceci, sans cesse, car beaucoup de justifications ne sont que de rapides faire-valoir qui décrivent les choses mais ne les résolvent pas. C’est donc cette formule ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’ qui m’occupe aujourd’hui, à laquelle je consacrerai un peu de mon temps. Cet instant si imprécis, si confus qui sépare deux moments du temps, dont nous ne pouvons rien saisir, sinon constater sa fuite. Et, ‘charité bien ordonnée’, je commencerai par le Soi en son énigme la plus abyssale. Comment être Soi sans se mêler à l’Autre, aux Autres ? Le Soi n’est pas pur. Le Soi n’est pas autonome. Il suppose le mélange, la participation. Il implique une liberté relative, non le régime d’un absolu. Nous voudrions-nous exempts de toute dette par rapport à ce qui n’est nullement nous que nous ne le pourrions.

   Par notre chair intime, nous sommes attachés à d’autres chairs intimes, celles qui nous ont donné la vie, nous ont ouvert les portes de l’existence. Alors ici, la confusion est positive puisqu’elle trace la voie d’un possible avenir. Ceci se prolonge dans notre immersion parmi la foule des autres Existants. Nous ne sommes nous qu’en étant aussi autres. L’Autre est celui qui fait droit à notre propre parution, il nous sculpte par son regard, il nous dépose sur les fonts baptismaux des jours en nous fécondant de sa parole, en nous offrant l’écrin de son amour. Certes c’est parfois la haine qui se manifeste au travers de nos échanges : confusion négative, perte de Soi en l’Autre, délitement de sa propre conscience au contact d’une guerre qui ne peut que la précipiter dans l’abîme du non-sens. Donc l’Autre a déjà été abordé par le recours au Soi car il ne saurait exister d’Unique faisant abstraction du Multiple.

   Il reste le Monde en sa plus étourdissante polyphonie. Comment ne pas le percevoir en tant que cette masse informe, constamment chaotique, traversée des mille feux de la beauté en même temps que des plaies les plus terribles infligées à la Nature en sa dimension paysagère ou bien humaine ? Nous sommes si emmêlés, si liés à la marche du Monde que nous ne pouvons nous libérer de son jeu, que nous faisons partie de la danse, de la grande gigue qui parcourt les travées des villes, essaime ses cotillons sur les collines, poudre les vallées de son constant tourbillon. La confusion est originaire, de nature cosmique, elle vient de loin, va loin, trouant notre chair, en dispersant les lambeaux aux mille orients de la rose des vents. En réalité, en notre foncière aventure, nous sommes des êtres de l’éparpillement, des fragments de poterie assemblés par un lent travail d’une démiurge-archéologue dont jamais nous ne pouvons entrevoir la plus mince silhouette. Ce qui est confus en nous, en première instance, c’est bien ce flou de notre provenance, cet astigmatisme du futur, cette temporalité qui est simple vibration énergétique, puissance immémoriale dont nous sentons la marée sourde, soudée au rocher géologique, aux strates de sédiments, à notre corps aussi qui en ressent les étranges convulsions, les assauts parfois, la douceur pareille à la caresse d’une mère sur la joue de son enfant.

   Notre expérience existentielle est un constant enracinement-déracinement. A peine prenons-nous pied dans le sol d’argile que déjà nos sommes loin, en un autre lieu, en un autre temps. Ceci se nomme, tout à la fois, ivresse de la vie, angoisse face à l’ombre, appel de la lumière, ressenti de la joie, abattement en sa plus mélancolique figure. Nous sommes ces êtres en partage, un pied dans la physique la plus concrète, la plus rassurante, un autre pied dans la Métaphysique, les arrière-mondes, l’écume du rêve, les festons de l’amour. Vacillement binaire qui nous dit une fois l’exception d’être ici et maintenant, dans notre carlingue de peau, à l’abri de toute surprise et, l’instant d’après, nous dit le flottement, l’indécision du temps, le gouffre de l’espace.

   Nous sommes des Ravaillac, des êtres écartelés que le destin tire à hue et à dia, spectateurs muets de notre propre affliction. Mais nous sommes simultanément des êtres possédés de joie, porteurs des plus belles espérances, des êtres aux mains ouvertes qui reçoivent les offrandes du ciel et les déposent dans les sillons de la terre. Nous sommes des plénitudes, des cornes d’abondance qui semons les spores de la félicité partout où existe une conque disposée à en recevoir l’effervescence. Nous sommes des créateurs que visite la main rassurante de la Muse puis nous sommes hémiplégiques, aphasiques, incapables de prononcer le moindre mot. Nous ne faisons rien de moins que reproduire le geste immémorial du Monde, cette manière de sinusoïde temporelle et spatiale, de mouvement vers le haut, vers le bas, cette belle et étonnante ligne flexueuse qui est identique au rythme des saisons, à celui du jour et de la nuit, à celui de l’amour en sa scansion la plus propre. Êtres du balbutiement et des discours vibrants sur les agoras où se presse la foule des Curieux.

   Tantôt adulés, tantôt honnis. Jeu permanent de saute-moutons. Indifféremment et selon les jours, nous sommes Celui-qui-saute, Celui-qui-courbe-l’échine pour laisser la place à l’Autre. Pourrait-on mieux définir l’essence de notre condition humaine qu’à la dire ambiguë, flottante, équivoque, parée des guirlandes de la chance que vient abattre aussitôt un furieux vent contraire. Girouettes en haut de l’épi de faîtage, tantôt nous orientons notre face vers le froid septentrion, tantôt nous recevons les rayons solaires du généreux zénith. Alors faut-il encore s’étonner de ces orages qui nous visitent, de ces aubes claires dont nous sentons la belle lumière lisser le dôme de notre front ? Allégresse a-t-elle plus de valeur que Tristesse ? Ou bien la question est-elle mal posée ? Ne serait-ce pas le chemin de l’une à l’autre qui déterminerait le sens de la vie en sa plus effective vérité ?

   La matinée a passé avec ses rais de lumière traversant la brume des nuages, avec ses brusqueries et ses atermoiements, avec ses failles et ses sommets habités de clair calcaire. Mes feuilles maculées de lettres et de signes jonchent mon bureau telles les fleurs le chemin emprunté par la Mariée. Un beau désordre préside à leur distribution. Un peu de confusion parmi l’instance ouverte du jour. Ce soir, devant le feu de ma cheminée, je relirai ces mots vite posés sur l’écorce des choses. Qu’y trouverai-je que j’y avais mis ce matin ? Mes idées seront-elles identiques ? Mes passions fouettées au vif ? Mes tristesses poinçonnées du sentiment délicieux de l’infini ? Pourquoi sommes-nous aussi frivoles, nous les hommes, si inconstants ?

Un jour nous voulons être ce Casanova, jeune, fringant, dans la fleur de l’âge, seulement occupé de jupons et de jolis minois, un autre jour dans la force de l’âge, écrivant sa vie dans la plus grande sincérité, usant de toute la puissance de sa rhétorique libertine pour mener à bien un réel travail d’écrivain, sérieux, reconnu, érudit ? Le Vertueux succédant au Séducteur. A bien y réfléchir et eu égard à ce que peut nous apprendre la vie, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion étrange : ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’. Confusion positive, confusion négative. L’une est le revers de l’autre. L’autre est le revers de l’une.

 

 

 

 

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