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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 09:53
Irisation des formes

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Constamment nous regardons le monde, nous le regardons sans cesse mais ne le voyons pas. Toujours nos yeux sont en quête de nouvelles moissons. Des choses, nous voulons des choses à satiété, à foison, pensant en cela combler le vide qui est coalescent à notre condition. Nous nous éprouvons comme des outres désertées dont nous voudrions obturer le manque. Nous n’avons de cesse de grappiller ici les grains opalescents des objets derrière une vitrine, ici encore quelques visions de choses qui nous fascinent, dont nous pensons que leur avoir suffira à notre immédiate joie. Sur ce monde qui vibre tel un cristal, sur ce monde qui pulse ses ondes magnétiques, nous fixons notre désir, nous enracinons le fer de notre volonté, nous ne cherchons qu’à le capturer, à l’immerger dans l’océan jamais apaisé de notre puissance, de notre pouvoir de domination que nous pensons illimité.

   Hommes fouettés par notre détermination à diffuser notre aura à l’entour, aussi bien sur les autres hommes, sur la terre et le ciel, sur les nuages et le vol libre des oiseaux, nous pensons notre fortune illimitée, nous dotons notre regard d’une dimension autistique, nous le plaçons dans l’orbe d’une cécité que nous ne percevons même pas, persuadés que nous sommes du fait que, hors de nous, rien n’existe que d’adventice, de superflu, une manière d’égotisme absolu nous guette qui pourrait bien nous faire sortir de notre condition existentielle, nous ramener au motif singulier d’une chose n’ayant hors de soi nulle réalité, une chose en tant que chose. Une juste suffisance de soi.

    Cette belle image, nous la visons dans une sorte d’indifférence, comme si la silhouette féminine qui s’y dessine dans le doute, l’incertitude, ne se donnait qu’à la manière d’un lointain satellite dont nous serions la planète directrice, n’éprouvant à son égard qu’un intérêt somme toute périphérique. Son être ne nous atteint pas réellement, sa dimension singulière nous échappe au motif qu’elle n’est pas nous, ne le sera jamais, qu’elle est un hôte de passage dont, bientôt, l’évanescente parution, le phénomène illisible se dissoudront dans la texture serrée du temps. C’est ici, bien évidemment, le problème de toute altérité qui se pose et ne saurait trouver quelque résolution que ce soit. A nous-mêmes, nous sommes notre propre mystère, notre insondable présence, un cogito que nous hésitons à fixer dans les rets d’une étrange et aliénante formule :

 

« J’aime donc je suis »,

« Je sens donc je suis »,

« J’imagine donc je suis ».

 

   Mais, ni l’amour, ni la sensation, ni l’imaginaire ne sont des socles suffisamment établis pour une conscience affamée de certitude. A peine énonçons-nous un semblant de vérité « cette figure humaine est belle », qu’un doute s’empare de nous, que notre langage bégaie, que notre parole devient aphasique. S’agit-il bien de beauté ou seulement d’une image agréable sans autre prétention que celle de plaire ? Est-ce une femme dans la force de l’âge ou bien une adolescente qui s’initie à quelques pas de danse ? Est-ce une chorégraphie ou une marche lente, une approche sur la pointe des pieds ? Toutes ces interrogations auront tôt fait d’épuiser notre curiosité et le temps sera proche où nous laisserons l’image à son mystère. L’impression de vague, de confus, de nébuleux aura eu raison de notre patience, laissant notre soif de connaître sur le bord de quelque oued asséché. C’est ainsi, le réel nous fait toujours face avec son intense coefficient d’énigme. Une énigme rejoint l’autre, la mienne rejoint celle du monde. C’est en ceci que nous sommes des navigateurs sans amer, des explorateurs perdus à même la jungle dont ils veulent connaître les secrets, déchiffrer la pensée, lire le destin.

   Oui, nous pourrions demeurer en cet affligeant constat et nous satisfaire de cette progression à l’estime. Être humain, c’est être lucide. Être lucide c’est refuser que les choses nous soient données à la seule hauteur de ce regard d’astigmate. Notre vision dédoublée, il faut la rendre unitaire, l’aiguiser, lui conférer plus d’éclat, seul principe selon lequel faire de notre cheminement un sentier éclairé, non une sombre forêt qui ne se vêtirait que d’ombre et d’inconnaissance. Puisque nous faisons la thèse que nous sommes toujours en-deçà ou au-delà du réel, essayons, au moins une fois, de traverser la vitre des apparences de façon à faire apparaître quelques facettes de cela même qui pourrait se donner comme vérité. Efforçons-nous de coïncider avec ce qui vient à nous et, en quelque sorte, nous provoque à la saisir, cette figure, hors son ambivalence manifeste, au moins décrypter en elle, au plus profond de qui elle est, une inclination, des affinités, des choix d’existence, les traits d’une singularité. Faire ceci est toujours au risque de l’erreur. Le réel est porteur de tant d’esquisses, nous ne pouvons prétendre nous orienter que vers une tâche d’approche, un essai de compréhension. Exister est comprendre, soi, l’autre, le monde autant que nos facultés peuvent en faire l’expérience. Alors tentons l’ouverture d’un chemin exploratoire.

    Elle-en-son-mystère, telle qu’elle m’apparaît et pourrait être si, du moins, son être pouvait se doter de cette réalité qui, à l’instant, me fait signe comme sa possibilité la plus propre de se donner au monde. Ce qu’il faudrait voir et décrire, dans un style strictement phénoménologique, avec la plus grande minutie, ceci :

   La tache auburn des cheveux fait sa sublime auréole tout autour de l’argile claire du visage. Elle dit, la chevelure, la cimaise de l’être, sa limite que tutoie la vitre illimitée de l’empyrée. Sous son abri courent les fluides de la pensée, s’illuminent les interrogations quant à l’existence, à la pure présence, une clairière s’illumine des joies de la méditation, un feu s’allume sous l’amicale pression de la visitation des œuvres d’art, des étincelles crépitent sous la fortune de la rencontre amoureuse, des feux de Bengale tracent dans la nuit l’unique beauté du paysage, posent les contours de la chose délicate, disent l’immense faveur de l’instant magique, la perle opalescente du souvenir, la flèche du destin attendue par les temps à venir.

   Visage, ô visage de grâce infinie. En toi se mire le monde, en toi se dépose, telle une poudre lactée, la poésie des étoiles, la marche des comètes, le dessin sublime des constellations. En toi, sur le lisse de ta peau, le rouge du plaisir, le rose de l’émotion, le blanc de la stupeur, parfois. Visage arc-en-ciel, pareil à la palette du peintre, chaque teinte est un état d’âme. En toi, visage, les motifs ouvragés de l’expérience, les surprises de l’aventure, les rides des épreuves, le rictus de la douleur, la fulgurance de la jouissance, la moue de réprobation, les délices d’un mets, les contractures de l’angoisse, les traits figés de l’ennui. Infinie richesse, arc inépuisable des tonalités émotionnelles, arche immense des faveurs données aux hommes afin que leur humanité se déploie avec la douce insistance du vertige, la polyphonie qui fait la vie belle, tresse à l’envi les broderies d’inépuisables résurgences, enchante la moindre seconde, féconde le plus mince des événements. Visage, ô visage !

   Buste menu, douce éminence, tu portes en toi le secret maternel de la lactation, tes roses aréoles sont les témoins du don que tu octroies à ta descendance. Buste qui dissimules à peine la pourpre énergie de ce coeur qui compte chacune de tes secondes, bat ta propre chamade, buste qui inscris en toi, comme dans un registre secret, comme dans un méticuleux sismographe, chacun de tes tellurismes, chacune de tes vibrations, elles sont infinies, depuis les coups d’épingle de la détresse jusqu’aux joyeux coups de gong de la félicité. Gorge satinée qui reçois les parures, les colliers « d’émaux et camées », les médailles qui scandent les acmés de tes rencontres, les dettes de la mémoire, les promesses faites à ceux que tu aimes, elles dilatent ta poitrine, la métamorphosent en cette figure de proue qui brave les flots, partage l’écume et te porte loin en avant de toi vers ce futur qui t’appelle et t’intrigue, il est ton orient le plus décisif.

   Bras à demi repliés dans le geste du balancement de la marche. Bras qui saisissent l’enfant, le compagnon, l’ami, ils sont les instruments les plus précieux, ils signent l’ouverture de la convivialité, ils disent la force et la détermination. Mains, sublimes mains qui sont tes postes avancés, tes éclaireurs de pointe, le fanal par qui tu te signales aux autres, l’emblème que tu leur tends pour manifester l’échange, l’amitié, l’accueil. En toi, les signes encore visibles des caresses, les traces du pain pétri, de la terre que tu façonnes en pots, des touches de l’instrument dont tu tires tes mélodies, l’incarnat de tes ongles, les semences de ta séduction, la tienne même, celle que tu destines aux autres. Tes mains, les mains sont de tels prodiges, une vie ne suffirait à en chanter les louanges. Les gestes des mains sont le poème par qui le monde nous apparaît en sa plus troublante configuration. Ce que le langage n’énonce pas, elles en dessinent les contours, en précisent les formes. Etonnante complémentarité de la parole, du geste. Etonnante symphonie, l’homme est un cosmos, une totalité. Que n’en fait-il meilleur usage ?

    Abdomen, milieu du corps, aire de rayonnement. En toi, en ton centre s’érige une présence éminemment symbolique. Ton ombilic par lequel tu fus attachée à l’ensemble des générations qui t’ont précédée est ton point-origine. En lui tu remontes jusqu’à la lointaine préhistoire et, bien au-delà, tu rejoins la genèse du vivant, le mystère qui l’entoure, l’infini de l’univers au regard duquel ta finitude, notre finitude à tous, sonnent à la manière d’un coup de fouet. Mais d’un coup de fouet qui nous ouvre au monde car nous ne sommes des hommes qu’à être mortels, ce qui est notre marque insigne, le tremplin de notre transcendance. Nous seuls « pouvons la mort en tant que la mort » selon les dires du philosophe et c’est ceci, ce tragique assumé jusqu’en son fond qui nous rend uniques, inimitables, doués d’immenses virtualités.

    Si nous créons, des œuvres d’art par exemple, c’est bien eu égard à notre finitude. Serions-nous infinis, immortels, notre création serait par essence inépuisable et nous n’aurions nul besoin de créer, nous serions nous-mêmes créés pour l’éternité. L’ombilic est une pierre précieuse, une gemme contenant le secret de notre présence. En ceci, il est encore plus confidentiel que peut l’être notre sexe dérisoire, lui qui n’est qu’un appendice organique, une fonction certes reproductrice mais limitée à son propre territoire. Déplierions-nous le germe de notre ombilic et, soudain, le monde se dévoilerait et, soudain, nos yeux embrasseraient la totalité du monde, visible et invisible.

   Sexe tellement abhorré et tout à la fois encensé. Lieu de toutes les curiosités, de toutes les convoitises, de la joie souvent, parfois des plus confondantes aversions, parfois du tragique en sa plus effective brutalité. Toujours il est difficile de disserter sur le sexe au motif que des connotations morales obèrent un discours se voulant objectif. Parler de sexe est déjà un acte suspect en soi, une idée subversive. Et pourtant, vous qui lisez, moi qui écris, nous ne serions même pas là à « tirer des plans sur la comète » si, quelque part, le sexe avait été biffé des attributs humains. Mais il faut poursuivre. Admirable mont de Vénus qui abrite, dans sa douce éminence, la touffeur d’une forêt pluviale. De souples arborescences dissimulent la voie par laquelle t’atteindre en ton intime. La peau est si lisse à l’entour, si musquée par endroits, si bistre, tout ceci dit l’entrée dans un territoire hors du commun, privé, défendu, indéchiffrable en quelque sorte. C’est à l’intérieur même de la sphère germinative que les choses se disent avec le plus de clarté, sans fausse pudeur, avec l’évidence qui sied aux choses « naturelles ». Oui, c’est bien la Nature qui parle et fait simplement son travail de Nature. C’est nous les hommes qui pervertissons ses lois, les interprétons souvent de manière erronée.

    Notre sexualité est, à l’évidence, le lieu de reproduction de l’espèce, mais aussi le lieu où se polarise l’amour où se focalise le plaisir. Je crois à la mémoire vive du sexe, des premières expériences fondatrices, au souvenir gravé dans la chair des aventures amoureuses. Rien n’est gratuit dans l’effusion sexuelle, tout signifie avec la plus grande ampleur. Seulement, emportés par l’événement, au plein de la jouissance, cette dernière entraîne avec elle tout ce qui aurait pu amarrer, en notre conscience, des faits et gestes par nature essentiellement volatils. « Post coitum omne animal triste », nous dit Gallien depuis sa sagesse grecque. La science moderne l’énonce emphatiquement sous le curieux libellé de « dysphorie post-coïtale », autrement dit sentiment de mélancolie qui, le plus souvent, se donne comme le ton fondamental s’installant après les relations amoureuses.

   Certes bien des justifications sont fournies dont la plus courante met en relation, d’une façon bien plus voluptueuse que mythologique, Eros et Thanatos. Sans doute est-elle la seule qui soit efficiente. A l’acmé de la jouissance, chacun se pense affecté d’une puissance infinie qui, par simple effet diffusif, éloignerait le spectre de la finitude. Alors, quoi de plus normal, l’orage une fois passé, que le paysage nous paraisse terne, fade, sans perspective enthousiasmante ? A la différence de l’enfant qui abandonne son jeu pour en reprendre sitôt un autre, le paradigme amoureux entre adultes se pare de bien d’autres signes ancrés dans le principe de réalité. A l’instar du souverain Principe de Raison dont chacun sait le long temps d’incubation conceptuelle, les assises d’un réel amour fondé en sincérité (à moins qu’il ne s’agisse d’une simple libération orgastique), sont longues à venir. En ce domaine, nous sommes bien plus laborieuses fourmis que cigales insouciantes. A de vrais rapports il faut de l’amplitude, de la préparation, une macération si l’on peut dire. Voici pour ces considérations toutes théoriques qui, cependant, sont utiles à la compréhension de la dimension de sentiments qui, pour être ancrés dans la chair, n’en sont pas moins des soucis de l’individu en recherche de soi, en recherche de l’autre.

   Jambes, fières assises de l’être physique, vous venez en dernier mais méritez toute notre attention. C’est par vous que s’assurent la mobilité, la marche, les plus belles figures de la chorégraphie humaine. Racines, vous étalez largement les rhizomes des pieds sur ce sol qui est constitutif du peuple des Existants. Jambes, vous êtes belles lorsque, fuselées, de soie amoureusement gainées, vous paraissez dans le luxe inouï de qui vous êtes. L’amant peut être tellement fasciné par votre image qu’il peut s’y aliéner sa vie entière. Les jambes sont un prodige, peut-être celui qui vous définit le mieux en qui vous êtes. Tout homme peut rivaliser avec vous au gré de sa poitrine musclée, de la sangle exacte de son bassin, de l’arrondi unique de son fessier. Mais nul homme ne peut revendiquer ces deux attributs qui vous singularisent et vous font femme plus que femme. Parfois, hissée sur de hauts talons ou bien campée sur de plates ballerines, jambes vous diffusez au large votre brillante aura, vous essaimez la beauté si bien qu’un quidam peut vous suivre au hasard des rues, sans autre intention manifeste que de s’inscrire dans le sillage d’une esthétique se suffisant à elle-même.

   Que dire encore qui magnifierait votre physique, encenserait l’esquisse que vous êtes, que nos yeux humains accomplissent à l’aune de notre attentif regard ? Que dire ? Cette digression est sans doute déjà de trop qui ne peut que tracer une approximative figure de qui vous êtes. Et maintenant, reprenons votre image, fixons-là avec toute l’attention requise. Lors de ces quelques lignes, nous avons tâché de donner un contenu plausible à la forme que vous nous avez tendue. Vous étiez, selon le titre une simple « irisation de forme », c’est-à-dire une figure impressionniste, un genre de paysage à la Turner, une brume indicible se retirant à même son avènement. Nous avons modestement essayé de sortir de cette « fausse évidence du monde » que nous livrent la plupart des choses rencontrées et vous-même y étiez en jeu dans cette indistinction qui ne pouvait que nous égarer.

   Nous avons décrit votre site corporel, le saupoudrant de quelques tonalités affectives. Certes le projet était bien mince, pudique, sur le lieu d’une constante réserve. Et il ne pouvait guère en être autrement.

 

Face à nous :

Vous,

la Nature,

le Monde.

 

   Nous orthographions chaque mot avec des majuscules afin que de l’essentiel vienne se substituer à du relatif. Mais alors, qu’en est-il de Vous, de la Nature, du Monde ? Quel est le visage le plus exact, l’épiphanie qui, laissant de côté toutes les scories, nous livrerait la pierre précieuse avec son éclat de cristal ? Dire le thème essentiel d’une personne, est-ce en dessiner la forme sur une feuille de papier, la saisir au travers d’une photographie, enregistrer sa voix, la montrer au travers du langage, la disposer devant soi en « chair et en os », faire droit « à la chose même » pour reprendre le mot fondateur de la phénoménologie ?

   Ou bien plutôt est-ce laisser son être en tant qu’être à ce qu’il est en sa foncière parution ? Mais l’on voit bien que les problèmes sont complexes, enchevêtrées, car vous la Dame-de -l’image, vous avez bien une réalité n’est-ce pas ? Mais quelle est-elle ? Existe-t-il une hiérarchie qui placerait telle esquisse devant telle autre, le mot avant la chair, la chair après l’image, l’image après la voix, la voix avant le dessin, le visage avant la main ? Voyez-vous, Descartes avait raison de placer le doute à l’initiale de toute pensée, au fondement de tout cogito. Nous sommes fondamentalement des hommes et des femmes de doute. En raison de ceci nous interrogeons. Manifestement l’une des missions fondamentales revenant à la loi de notre espèce.

 

Interroger et tâcher de comprendre :

 

   les voies les plus exaltantes de l’humain en sa constante irisation ! Aurions-nous mieux à faire que ceci ?

  

  

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16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 10:26
Au plus haut, le langage

Paul Valéry, « Été », Manuscrit autographe

Source : Les Cahiers de Didactique des Lettres

 

***

 

   C’est au plus loin du temps. C’est dans l’indéterminé du monde. C’est dans le chaos primitif. Il y a comme un grondement sourd, un long frottement de plaques tectoniques, des matières en fusion qui s’entrechoquent, de curieux borborygmes, ils font penser à l’éveil d’un être en devenir qui ne connaitrait encore nullement le lieu de son habitation. Soi, on est déjà soi, à la manière d’une anticipation de l’humain, une attente de germination, le signe avant-coureur d’un saut futur à même les choses. On bivouaque à l’intérieur de soi. On est plié tout autour du grain de son ombilic, on espère son dépliement à la manière d’une crosse de fougère venant à l’existence dans le clair-obscur chlorophyllien d’un sous-bois. On est si peu encore sur les rives lumineuses de l’anthropos. On est un genre de masse inerte, parfois prise d’étranges convulsions, on a encore un pied dans la sombre jungle animale, alors que l’autre, tâchant de s’extraire d’une glaise native, fait penser au motif d’une jarre qu’un potier façonnerait sur son tour, forme encore inconsciente de ses propres contours.

   Nulle pensée qui nous visiterait. Nulle idée qui ferait son rougeoiement sur le bord de la conscience. Nulle intuition qui poserait le futur tel le but à atteindre. On est soi, attendant que le soi se libère de lui-même, fasse son jaillissement à l’air libre. On est si peu parvenu au bout de son être. On en sent seulement le frôlement pareil à celui d’un zéphyr lissant la feuille de la peau. C’est étrange, tout de même, d’être sans être vraiment, de nager à même la rive, d’agiter bras et jambes en direction de cette eau qui attire, scintille, mais se refuse obstinément à vous accueillir dans le secret de son onde. Comme vous n’êtes encore, physiologiquement, qu’un genre d’arc réflexe, vous ne pouvez émettre nulle hypothèse, tout au plus sentir en votre corps d’amibe quelque modeste remuement que vous comparez, inconsciemment, à la progression de la larve sur son tapis de feuilles mortes. Vous êtes vous sans être vous, c’est-à-dire que vous ne faites que végéter à l’intérieur de votre propre mangrove, parmi les hautes jambes des palétuviers et les pinces levées des crabes tapissées de vase noire. Cela glue et englue. Cela laisse sur le bord de quelque chose, on ne sait quoi mais on sent que, au sein de soi, tout autour de soi, si près, à la manière d’une vibration, un événement se dispose à se lever, à paraître, à envahir la totalité de ce qui est, à donner sens à ce qui, jusqu’ici immergé dans une confusion native, non seulement n’apparaissait pas mais se donnait comme menaçant, lame qui aurait pu trancher toute prétention à vivre.

    Maintenant il n’y plus guère de trace de l’ancien chaos et les choses semblent vouloir s’organiser en cosmos, c’est-à-dire prendre sens pour une destinée humaine. La matière originaire, indistincte, mélangée, grossière, voici qu’elle s’est étrangement ordonnée. Alors la vue s’éclaire, la cécité rétrocède, la clarté devient le mode sur lequel le monde se laisse déchiffrer. Une large rivière se montre tel un ruban d’azur longeant la chaude argile d’une Noble Cité. Elle est entourée de hauts remparts sur lesquels court un chemin étroit. Une porte, vers le sud, constituée de briques d’un bleu glacé, brillant, communique avec un pont qui rejoint la rive opposée. Au centre des fortifications, une Haute Ziggourat monte en direction du ciel, son faîte se confondant avec le bleu des nuages, leur légèreté, leur écume céleste. La Tour est plus mince vers le haut, qui s’évase vers le bas. Le bas est de teinte ocre-rouge, la partie centrale est d’un blanc éblouissant, le sommet couleur de pervenche, une infinie douceur à la rencontre de l’air qui vole haut, ne connaît nul arrêt.

   Cependant que cette vision se donnait à vous sous les traits de la merveille, votre corps s’est précisé, affiné, s’est extrait définitivement de ce lourd limon qui vous emprisonnait et vous soudait à la lourdeur immanente du sol. Vous êtes, - par quel miracle ? -, devenu homme parmi les hommes. Car désormais vous ne serez plus seul. Des milliers d’autres ont rejoint leur être, connaissant petit à petit ce qu’exister veut dire, qui n’est jamais que s’extraire du néant, le repousser, ne nullement l’oublier, il est constitutif de qui vous êtes en votre fond, mais le tenir à distance, tout comme on s’éloigne d’un feu ardent, conservant malgré tout quelque chose de sa chaleur, de son rayonnement. Etrange fascination de ce qui attire et repousse, de ce qui est lumière et de ce qui est ombre, de ce qui s’élance en direction du ciel et de ce qui végète dans la lourdeur immémoriale de la terre. Vous serez façonné, toute votre vie durant, autour de cette originelle ubiquité. Elle vous dira constamment le beau et le laid, le bien et le mal, le vrai et le faux. Et vous n’aurez d’autre ressource que de naviguer de l’un à l’autre sans jamais pouvoir décider de vous arrêter plutôt à celui-ci qu’à celui-là. Vous serez, tout à la fois, un être des pôles et de l’équateur, un être du passé et de l’avenir : un ÊTRE. Tout simplement.

   Vous n’êtes plus en votre état larvaire, vous vous extrayez lentement de l’écorce étroite de votre chrysalide ; la beauté, la rutilance de l’imago illuminent la cimaise de votre front, l’ornant des plus hautes vocations humaines. En vous, à la source la plus éminente qui soit, vous percevez les motifs les plus heureux de votre nature. La conscience a allumé sa braise vive, l’intelligence se répand et sème dans la tunique du corps les clartés les plus vives. Vos sensations sont des bouquets de fleurs polychromes, vos perceptions alimentent les merveilleux concepts, vos intuitions ouvrent les belles avenues de l’imaginaire. Vous êtes vous plus que vous puisque porté bien au-delà de vous-mêmes, dans des contrées élargies aux dimensions du rêve ou bien alors d’un réel transfiguré. Vous êtes tout ouïe, penché sur l’inépuisable spectacle du monde. Vous êtes tout ouïe, ceci veut dire que, soudain, alerté par l’imminence d’un secret déployant sa corolle, vous devenez attentif à déceler en vous et hors de vous la mesure prodigieuse de votre essence. Vous en sentez les nervures pareilles à des fils de soie sur le point de tresser la toile dont vous attendez qu’elle vous enveloppe de sa maternelle destinée, vous porte à votre être jusqu’à la limite de ce qui est humainement perceptible.

   De la Haute Tour de la Cité Antique vous percevez, s’élevant en l’air à la façon du vol de l’abeille, quelque chose que vous attendiez, qui vous correspond et, pourtant, vous n’êtes soudain qu’entière étrangeté, vous n’êtes soudain que tout amour, vous n’êtes soudain que cette déclosion à même toute autre déclosion. Depuis les hauts murs percés de multiples oculus, depuis les coursives des couloirs, depuis les chemins en encorbellement, se donne à vous, dans la plus pure effusion qui se puisse imaginer, ce rythme profondément humain de la Voix, cette exception qui n’a nul équivalent, se donne à vous un chant venu du plus profond de ce que « signifier » veut dire, à savoir vous placer en parfaite osmose avec ce qui vient à votre rencontre et vous situe tel ce Vivant doué des plus efficients prodiges.

   Vous êtes cet être doué de PAROLE, cet être de LANGAGE, seule identité à vous-même car ceci vous rassemble, car ceci vous détermine tout le long du sentier de la vie. L’ayant reconnu pour votre essence manifeste, ceci sera le signe patent de qui vous êtes en votre singularité. Votre voix vous est intiment accordée. Votre langage fait signe en direction de votre ton fondamental. Vous êtes encore trop tôt venu pour prononcer entre vos lèvres gourmandes le beau mot de « PASSION », mais vous en sentez déjà poindre, en quelque endroit mystérieux de votre âme, l’étincelle à jamais ouverte selon tout le temps qui vous sera alloué.  Dès que vous serez en mesure de l’exprimer, cette ‘passion’ se déclinera sous la figure unique de ce ‘LANGAGE’ qui sera l’alpha et l’oméga de votre existence. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

Sans langage aucune pertinence ne peut se dire,

sans langage le monde est vide,

sans langage l’homme n’est pas.

  

   C’est très tôt sur le chemin complexe de votre exister. C’est si loin et si présent tout à la fois. Cela murmure et résonne à l’intérieur de vous à la manière d’un chant sacré se déployant sous les voûtes d’un temple. Cela appelle et vous place en des temps effacés que vous faites revivre à l’aide de votre mémoire, ce fil continu qui relie et tresse l’unité de votre être. C’est un matin d’octobre. Dans la campagne environnante, les paysans sont aux champs parmi les terres labourées, leurs sillons brillent sous la douce insistance de la brume. Vous êtes dans votre lit de « La Petite Maison », celle ainsi nommée au simple motif de sa modestie, de sa simplicité. Parfois elle vous fait penser aux maisons de poupées pareilles à celles qui fascinent tant les petites filles du village. Comme à l’accoutumée, vous vous vous êtes éveillé tôt, attentif au moindre bruit de la demeure. Vous avez connu les craquements du bois de la charpente, l’aboiement d’un chien, très loin, première manifestation de la proximité des hommes ; le passage dans la rue des premières voitures, elles glissent sur l’asphalte avec un bruit de chiffon. Dans la chambre attenante, vous avez deviné vos parents parlant à mi-voix, sans doute ont-ils plein de secrets d’adultes à cacher, c’est si mystérieux un adulte avec ses amours, ses soucis, ses colères parfois, ses pleurs et ses rires.

   Vous avez écouté, avec une sorte d’attention quasi religieuse, le ronronnement régulier, souple, de la voiture de votre père, son départ pour la ville voisine où son travail l’attend. C’est précieux un père, c’est rassurant, cela apaise les angoisses, cela assure l’avenir. Puis on a frappé doucement à votre porte, puis la porte s’est entrebâillée, un doux visage est apparu tout entouré du blond cuivré de la chevelure. Vous avez regardé les lèvres de votre mère articuler la phrase rituelle qui ponctue votre réveil, vous installe au seuil de votre journée : « Jacques, mon chéri, c’est l’heure de te lever ! ». Au plus haut, le langage. Ces quelques mots ont bruissé longuement dans la conque de vos oreilles, ont rencontré d’autres mots similaires, des mots d’amour, des mots d’éveil. Les mots du père sont plus « durs », plus tranchés, ils sont les mots du-dehors, les mots de l’autonomie, de la socialisation. Les mots de la mère sont des mots de source originelle, des mots du-dedans, des mots qui tressent en vous la longue et ineffable corolle des sentiments. Ils sont des flocons légers, un lumineux grésil, un photophore éclairant l’intimité de votre chair, ils ricochent longuement le long de l’irisation de votre peau, ils frémissent quelque part du côté de votre jeune conscience, ils lui donnent des points d’appui, ils insufflent en votre âme une longue et nécessaire nostalgie car, jamais, nul ne revient de l’enfance, il y trop de richesse, trop de découverte qui, jour après jour, ourdissent la toile précieuse des significations.

    Maintenant vous prenez votre petit-déjeuner en tête à tête avec votre mère. Un repas en « amoureux », en somme. Le « mythe d’Œdipe » n’aura pas été inventé pour rien. Vous parlez de tout et de rien, du temps qui est frais, des premières feuilles qui tombent sur le gravier du jardin, des jeux que vous faites à l’école. Votre mère écoute avec tout le talent que met une mère à écouter son enfant, c’est-à-dire comme si elle était elle, mais elle-en-vous, en une seule et unique réalité. Le lien est si fort, l’amour si grand que rien de plus beau ne lui pourrait être comparé. Votre sac est prêt. Maman a pris soin d’y glisser quelques délicieux marrons grillés que vous croquerez à la récréation, les partageant avec vos camarades. Un genre de « châtaigne de l’amitié », ce fruit si noble que vous prenez grand plaisir à cueillir dans le silence des bois.

   Quelques pas seulement à faire pour gagner l’école. Votre village vous plaît, Beaulieu est à votre mesure, un terrain de jeu idéal pour accueillir la curiosité de l’enfant que vous êtes. La juste mesure des choses. Une modeste rivière, une falaise de craie, le village posé sur le bord de cette belle blancheur qui, sans doute aujourd’hui, dans votre âge accompli, se donne en tant que dimension native, virginale. C’est cette image originaire qui vous accompagnera votre vie durant. Tous les prolongements ultérieurs, toutes les métamorphoses, les agrandissements, les fleurissements des modernes lotissements ne seront que de curieuses anecdotes, des greffes ne « prenant pas », des ajouts paradoxaux qui ne seront jamais que de pures fictions n’entamant nullement le réel de jadis. Seulement celui-là est beau. Seulement celui-là est vrai. Il existe avec plus de réalité encore, l’imaginaire ayant comblé les lacunes, exhaussé au plus haut la margelle infrangible des souvenirs.

   Vous avez poussé la porte métallique de la cour d’école. Elle a grincé dans un ton qui vous est familier. Oui, les choses aussi ont leur langage ! Vous êtes le premier arrivé. Une habitude se doublant du plaisir de la solitude en attendant la joie de voir arriver vos camarades. Vous aimez bien cette heure alanguie, cette heure qui n’en est pas une, qui ne possède ni ombre, ni contours et qui, par ce motif, est heure de totale liberté. Cet espace est à vous, entièrement à vous. Il est un point de passage entre le refuge maternel de la maison et l’ouverture au monde de la salle de classe. Bientôt les premiers élèves, bientôt les premiers jeux de billes, les rondes des filles. La cour est une ruche joyeuse que l’arrivée de Monsieur Chaliès, l’instituteur, ne trouble nullement. La cour salue en chœur comme s’il était un père bienveillant. La cour aime  sa façon d’être si simple, si spontanée. Son autorité est acceptée car elle est fondatrice de la réussite scolaire qui précède la réussite sociale.

   Vous êtes assis à votre pupitre, celui qui est près de la fenêtre badigeonnée au blanc d’Espagne, la fenêtre qui donne sur la rue. Vous aimez bien cette place près de l’estrade du maître, sa proximité est si rassurante, si pleine et entière. La matinée débute par la lecture. C’est toujours une joie que d’ouvrir le vieux manuel scolaire, le « Souché » à la couverture parme, défraîchie (des générations d’élèves l’ont eu en mains, ce manuel devenu un « classique »), il porte en sous-titre la mention « La lecture littéraire et le français ». C’est ce livre qui a déclenché en vous cet amour inconditionnel en direction de la littérature, cette passion pour l’écrit, elle ne vous quittera jamais. Infinie reconnaissance en direction du maître de vous avoir « inoculé ce virus », non seulement il n’est nullement nocif, mais, bien au contraire, il nervure toute une existence, il assure un destin de ses plus précieuses racines. Vous aimez bien entendre la lecture parfois ânonnante, laborieuse de vos camarades de classe mais surtout la voix forte, assurée, grave de Monsieur Chaliès qui contraste de toute sa hauteur avec ces timides essais de dire le monde selon la voix des grands écrivains. Souvent, lorsque vous rentrez à la maison, après avoir joué, goûté, fait vos devoirs, vous lisez avec bonheur quelques pages du « Souché », elles chantent encore en vous telle une harmonie qui n’aura nulle fin. Si le paradis existe, alors vous le voyez tapissé d’arbres merveilleux dont chaque feuille porte en elle, la justesse d’un texte, l’humour délicieux d’un chapitre, la poésie délicate d’un Romantique. Encore en vous des pages entières, moments d’inoubliables anthologies.

     [Incise - C’est si bien d’être habité par le langage, de l’écouter parler au-dedans de soi, il est un ami fidèle, un compagnon des moments de joie tout comme des moments de tristesse. C’est lui qui guide la pensée, formule la matière des rêves éveillés, bien plus que ne pourraient le faire les images. Ces dernières, si elles ne s’appuient sur des mots demeurent des canevas vides, de simples plans sur la comète ne pouvant trouver le site de leur effectuation. Lorsque, dans notre cité intérieure, nous regardons une image, fût-elle des plus exactes qui soient, notre esprit ne demeure nullement inerte, une activité langagière sous-jacente s’y dessine à la manière d’un commentaire : « Que c’est beau ! » ; « Etonnant tout de même ! » ; « Infinie tristesse ». Les mots sont le tissu habituel qui manifeste les états d’âmes, les fait paraître, accomplit l’entièreté de leur sens. L’image n’est là qu’en tant que paysage, elle constitue un fond, elle n’est qu’une proposition esthétique sur le fond de laquelle se plaque le texte humain, lequel est un genre de scolie appliqué à la dimension visuelle, un agrandissement, si l’on veut, un exhaussement.]

   Parmi les textes que Monsieur Chaliès vous faisait lire aussi bien qu’étudier, vous en retenez un dont l’évocation est récurrente dans vos écrits, ce qui veut dire que vous n’êtes nullement maître du langage, mais que c’est bien lui qui vous possède, lui qui vous « dicte sa loi ». Une loi cependant infiniment consentie. L’extrait ci-après trouve son origine dans l’œuvre sublime du « Génie du christianisme » de Chateaubriand :

    « Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres, à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait paisiblement sa course azurée ; tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime de hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écumes, ou formaient dans les cieux des bancs d'une ouate éblouissante, si doux à l'oeil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et velouté de la lune, descendait dans les intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumières jusques dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. »

   Ce texte d’anthologie (tiré de la description, par Chateaubriand, des paysages sublimes des Chutes du Niagara, dans « Le Génie du Christianisme »), fut pour vous un réel éblouissement. Cette prose si poétique vous arrachait à la pesanteur terrestre pour vous remettre, directement, à cet espace céleste tellement évocateur d’une subtile spiritualité. Soudain toute matière s’allégeait, devenait brume floconneuse, air léger, vol de la feuille cuivrée dans le crépuscule automnal. Assurément, les mots de « l’Enchanteur », ont semé en vous les germes de la beauté du langage écrit lorsque, porté à sa plus belle efflorescence, il devient œuvre d’art située en sa plus étincelante cimaise. La première apparition de ce texte sur la toile libre de votre conscience remonte si loin dans le temps que vous n’en avez plus guère qu’un souvenir flou, un genre de tremblement, d’irisation, de frôlement au large de votre corps. Evoquant ces heures fastes aujourd’hui, vous ne pouvez que ressentir un trouble délicieux recueilli au sein même de votre chair. Vous vous imaginez assez bien, aux alentours de vos dix ans, écoutant avec ferveur la diction du maître d’école faisant vivre avec enthousiasme les phrases du natif de Saint-Malo. Vous pensez qu’un long frisson devait courir sur votre peau et s’il n’est, ce frisson, que pure invention de votre imaginaire, alors vous en faites le don à l’enfant que vous étiez, sûr que sa présence hallucinée en tirera les plus essentiels mérites.

   Tout était contenu dans cet extrait pour vous faire aimer passionnément la littérature. Vous découvriez, dans l’extrême condensation de l’écriture, dans la richesse inouïe du lexique, tout ce que la poésie disait dans son essence dont les métaphores si riches posaient le fondement. Il n’y a pas de poésie sans métaphore. Il n’y a pas de poésie sans image qui envahisse la conscience du lecteur. Il n’y a pas de poésie sans emportement de son être hors ses propres frontières. A la lettre, la poésie « défenestre » celui qui s’y voue corps et âme, la monade existentielle retourne sa peau, s’expose au-dehors, renonce à son étrange clair-obscur pour surgir dans l’émerveillement de la pure lumière. Lire en poésie, c’est être exposé en son entier au tonnerre, à l’éclair, au coup de fouet. Si la poésie est portée à son acmé, elle ne laisse nullement le lecteur indemne, elle bouleverse son sentiment esthétique, elle place la beauté au centre de la cible du regard, elle impose une exigence de vérité. La poésie est vérité ou bien n’est pas. Elle est de l’ordre de la révélation, certes une « révélation » bien païenne mais qui ouvre celui-qui-lit au chant continu du monde, à son bruit de source originelle. Lisant ces quelques lignes de Chateaubriand, les méditant en l’intime de votre espace intérieur, vous ne pouviez qu’être bouleversé par la puissance d’évocation des mots. Tout y figurait que votre jeune âme attendait, tout comme vous attendiez le sourire de maman à votre réveil dans la modeste chambre de « La Petite Maison ».

   Tout y était, ceci veut dire la royauté de la nuit pareille à une perle venue du lointain et fascinant Orient, la présence des « hautes montagnes » ces figures s’il en est de la transcendance du réel quand il se pare de vertigineuses altitudes, que son sommet tutoie les « nues ». Et, ici, en raison d’une étrange homophonie où « nue » évoque le nuage aussi bien qu’une forme « nue », donc une pure nudité, donc une manière de vérité primitive, de naissance à soi dans l’écriture de l’autre. Oui, être en poésie c’est renoncer, au moins le temps d’une lecture, à ce qui blesse, moissonne les cœurs, place le corps au bord de l’abîme. Être en poésie est nécessaire ressourcement, c’est là la mission des mots lorsqu’ils sont proférés dans l’essentiel, ils désoperculent la coquille dense de l’exister, ils illuminent le chemin de sa propre avancée et des étoiles s’allument sur la pointe des buissons, des pétales embaumés vous frôlent de leur neuve fragrance. Alors l’on redevient cet enfant naïf, disposé au vent, à la marée, à l’arbre de la clairière, au trajet de la comète au plus haut du ciel.

   Ceci veut signifier que vous avez rejoint le site admirable de ce qui se donne dans la pure gratuité, que votre esquisse s’est dévêtue de ses strates de ténèbres, que votre chair est devenue transparente à elle-même, que vos mains ne saisissent plus, comme dans la prose poétique de Chateaubriand, que des « zones diaphanes de satin blanc », des « flocons d’écumes », « des gerbes de lumières ». Oui, la poésie vécue avec intensité (comment pourrait-il en être autrement, sauf à confondre poésie et énonciation vernaculaire ?), dépouille de soi mais pour atteindre ces régions éthérées où ne volent que les aigles royaux, où ne souffle qu’un immatériel zéphyr, où l’âme connait enfin l’ivresse de son propre envol. Icare volant à jamais au plus près des cieux, la terre est si loin que, jamais, il ne pourra rejoindre. Oui, en ces temps illisibles que l’enfance est devenue, lisant dans le palimpseste surchargé du temps, c’est bien ceci que vous sentez percer jusqu’à vous : une subtile joie, sans doute la même que celle qui habitait le poète lorsque, dans la fièvre de sa création, il ne connaissait que les princières altitudes, les courants « déployant leurs voiles », l’effusion d’un bonheur se suffisant à lui-même. Oui, vous savez l’envol, oui vous savez le dépliement du lyrisme, oui vous savez son insoutenable brûlure lorsque, plongeant à nouveau dans les ornières étroites du réel, il n’apparaît plus qu’à la façon d’une toile flottant en l’air de tout le poids de son insoutenable inutilité, elle faseye longuement ne se souvenant plus de l’origine même de son flottement. Alors, en vous, au-dedans de votre plus intime faveur, vous ne cessez de murmurer ces quelques mots qui claquent telle une injonction : Au plus haut, le langage.

      Oui, le Chateaubriand du « Génie » vous fascina par son style inimitable, par son habileté à vous projeter dans ces paysages étranges du « Nouveau Monde ». Un long laps de temps s’écoula, empli de lectures diverses. Puis c’est au lycée, dans la classe de Christian De Brouder, excellent professeur de lettres modernes, que la littérature s’affirma d’une manière encore plus impérieuse. Ce que Monsieur Chaliès avait commencé à installer à l’école primaire, Monsieur De Brouder le renforçait, l’amplifiait au lycée, de si belle manière que les textes littéraires éclipsèrent tout autre forme de savoir. Les célèbres manuels « Lagarde et Michard » devinrent votre unique viatique, tout le reste passait au second plan dans une zone indistincte dont vous pensiez n’avoir à tirer que de maigres satisfactions. Des heures durant, penché sur les pages serrées consacrées aux « Grands Auteurs Français », vous donniez à cette matière belle entre toutes, ses « lettres de noblesse ». A cette époque d’invasive passion, vous commandiez régulièrement des ouvrages d’occasion à la « Librairie Lardanchet » à Paris. Quelle joie alors d’attendre le passage du facteur, de le voir déposer dans la boîte aux lettres, ce paquet tant attendu. Dans les rayons de votre bibliothèque actuelle, quelques vestiges de ces temps anciens. Ils possèdent, bien entendu, une valeur littéraire incontestable, mais aussi, mais surtout une valeur affective ineffaçable. Le très grand intérêt que vous portiez à Rousseau parmi les grands auteurs du XVIII° siècle se traduisit par l’achat et la lecture de nombreux livres du « Citoyen de Genève ». Vous en lisiez de longs passages, parfois tôt le matin, avant de partir au lycée.

    Feuilletant maintenant « Les Confessions », ce livre aux feuillets jaunis, le haut des pages garde encore la trace du coupe-papier qui en délivra les cahiers, parcourant au hasard les milliers de signes noirs si fascinants, votre attention est attirée par un passage entouré au crayon. Habitude ancienne de souligner les « morceaux d’anthologie » (vos livres actuels en portent de nombreux stigmates), et, ici, il s’agit bien de ceci, à savoir un passage remarquable qui, étrangement, consone parfaitement avec ce qui vient d’être dit concernant l’amour de la littérature. Ce texte se situe au Livre Premier (1712-1728) :

   « Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher ; je suis plus enfant que toi.

   En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. Ces émotions confuses que j’éprouvais coup sur coup n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir. »

   A ce texte tellement révélateur de la passion de Rousseau, il convient d’ajouter, en guise de commentaire, ces belles remarques de Marie-Paule Farina dans son livre « Rousseau, un ours dans le salon des Lumières » :

   « Je ne peux m’empêcher de sourire et de penser à l’enfant qui jusqu’à sept ans lut avec son père, des nuits entières, tous les romans contenus dans la bibliothèque de sa mère morte en lui donnant naissance puis lut à haute voix à son père les livres plus sérieux de la bibliothèque du grand-père pasteur en particulier Plutarque, c’est cet enfant que j’entends là, cet enfant prenant conscience de lui-même déguisé en héros de roman sauvant quelque princesse ou en grand homme grec ou romain ‘aux yeux étincelants et à la voix forte’. »

   Reprenant possession de ce texte aujourd’hui, vous mesurez toute l’ampleur qu’il avait dû représenter au seuil de votre adolescence. C’est étonnant le pouvoir que possèdent les mots sur une jeune conscience. Les mots vous forment, vous bâtissent de l’intérieur. Partout ils jettent leurs lianes, partout ils accomplissent la mesure de votre existence. Comment, sans les mots, quelque chose comme un souvenir pourrait-il exister ? Comment une sensation pourrait-elle prendre corps ? Comment un état d’âme se traduirait-il ? C’est bien là la force du langage que de nous doter d’une architecture, d’assembler le divers en un seul et même lieu, de faire du monde qu’il devienne visible, qu’il se donne en tant qu’espace de sens. « Je sentis avant de penser », tel est le postulat énoncé par Jean-Jacques. C’est bien là un accord que vous établissiez avec lui et ceci depuis le plus loin du temps.

   Lors de vos longues promenades en solitaire du côté de la rivière, vous n’étiez attentif qu’à ceci : la levée hésitante du jour parmi le peuple des buissons, la fuite de l’oiseau surpris au nid, le jeu du vent ridant l’onde, la douce agitation des feuilles dans la peupleraie, la chute de l’eau sur la roue à aubes du moulin. Sans doute est-ce pour cette raison d’un commun ressenti que vous aimiez découvrir toute cette climatique délicate dont l’auteur de « L’Emile » possédait le secret. Une sensibilité à fleur de peau, une chair d’écorché, le parcours incessant d’un chemineau qui, jamais, ne trouve de halte à sa convenance, dont la constante recherche d’une assurance de soi détermine tous les actes jusqu’au plus discret, au plus modeste. Oui, le génial Rousseau est le précurseur de bien des choses et, au premier chef, de ce romantisme qui toujours vous passionna, orienta vos choix de lecture, mais aussi bien la recherche des paysages, l’émotion libre au bord des choses.

   L’apprentissage de la lecture est pure merveille dont seul un faible fanal subsiste à l’horizon de votre mémoire. Vaguement vous vous souvenez de votre première institutrice, de sa chevelure blonde frisottée, de ses blouses de maîtresse d’école bien plutôt que de la manière dont elle vous accompagna sur les beaux rivages du langage écrit. Concernant cet apprentissage, aux temps lointains où le texte fit son surgissement dans votre vie, il existait un genre de mythologie entourant l’accès à la lecture. Il était de bon ton qu’un aïeul, grand-père ou grand-mère, le soir devant un feu de cheminée, vous prenant sur ses genoux, ânonnant en chœur avec vous les phrases simples du manuel de classe, vous initiât aux rudiments du texte écrit, ce dernier étant auréolé du double prestige de la littérature et de l’amour petit-filial que vous portiez en leur direction. Né dans une ferme, au milieu de grands-parents aimants, seul demeure le souvenir de cet amour et nul autre vous installant dans la joie de lire. Il y a des images d’Epinal dont il faut savoir se libérer, elles ne sont que pures anecdotes, écume se dissolvant au contact de l’air, aussi doux soit-il. Mais peu importe, l’essentiel est bien que cette passion ait trouvé jadis le lieu de son éclosion.

   Vos conceptions au regard de l’acte de lire sont tellement coalescentes aux idées de Rousseau que le simple fait de commenter quelques phrases de ce grand auteur, revient à exprimer vos propres idées sur ce sujet. 

   « La conscience de moi-même ». Oui, ceci paraît constituer l’un des thèmes fondateurs de la lecture. Bien évidemment, cette fameuse « conscience de soi » n’attend nullement d’être fécondée par le seul langage écrit, elle se révèle bien en amont au travers des sensations et des perceptions. Cependant, ce qu’à de singulier la lecture, c’est qu’elle vous met en rapport direct, conscience contre conscience, avec un écrivain dont vous partagez les intimes confidences. Bien évidemment ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un livre de « confessions » car alors, vous êtes l’oreille privilégiée qui recueille les secrets, les doutes, les enthousiasmes de celui qui se confie à vous. En ce qui concerne votre apprentissage, vous vous souvenez combien votre précieux « Souché » de la « Classe de Fin d’Etudes », imprima en vous « ces émotions confuses » dont parle Rousseau, lesquelles ourdirent la trame de votre propre sensibilité. Ce que le réel ne pouvait vous apporter au motif que les expériences qu’il propose sont toujours nécessairement limitées, le livre vous l’offrait au centuple parmi le peuple serré de ses milliers de signes. Sans le « Souché », comment auriez-vous pu connaître la savoureuse et mélancolique description d’Anatole France dans « Le livre de mon Ami », savoir qui il était enfant, traversant un matin d’automne le Jardin du Luxembourg, « gibecière au dos », se hâtant de rejoindre le collège dans ces « premiers jours d’octobre » si beaux et si tristes à la fois ?

   Sans le « Souché », comment le Lamartine de ses jeunes années eût-il pu se rendre présent, loin là-bas, dans la maison de Milly alors que la nuit frappe aux volets, qu’un « chien ami » lance son aboiement au milieu des plis obscurs de l’ombre ? Comment cette si belle évocation d’une soirée consacrée à la lecture eût-elle pu vous rejoindre ? Mais écoutez plutôt :

   « Mon père lit à haute voix : j’entends encore d’ici le son mâle de cette voix qui roule en larges et sonores périodes, quelquefois interrompues par les coups de vent contre les fenêtres. Ma mère, la tête un peu penchée, écoute en rêvant. Moi, le visage tourné vers mon père et le bras appuyé sur l’un de ses genoux, je bois chaque parole, je devance chaque récit, je dévore le livre dont les pages se déroulent trop lentement au gré de mon impatiente imagination. »

    Lisant ceci enfant, vous comprenez mieux ce que la lecture a d’unique et déjà, au plus profond de vous, vous sentez se déployer les lames de fond d’une irrésistible passion.

   Sans le « Souché », comment la lame de la tragédie humaine se fût-elle immiscée en vous, vous dévoilant ce que l’existence recèle de joies mais aussi de drames ? :

   « Nuit du 21 août 1944 …La nuit a été prodigieuse, noire et silencieuse. Les Allemands ont achevé de faire sauter leurs dépôts de munitions, tiré les derniers feux d’artifice de leur défaite. Rien que les branches d’arbres qui battaient dans le jardin. Et, vers deux heures, une grosse pluie d’orage. » - (Jean Guéhenno – « Journal des Années Noires » – 1940-1944).

   Alors, pour finir, faut-il déduire de l’énonciation de Jean-Jacques, « des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir » que l’une des fonctions essentielles de la lecture est cathartique, thérapeutique et que, somme toute, lire n’est jamais que tenter de guérir d’une maladie existentielle ? Rien ici ne sera décidé au simple motif que chaque acte de lecture est singulier, que nul n’en connaîtra jamais les sources éloignées, les textes se situent au centre de confluences multiples dont une possible origine ne pourrait être tracée qu’à titre d’hypothèse. Laissons les chefs-d’œuvre dormir dans leurs « linceuls de pourpre », là seulement est leur vrai lieu.

   Si, pour vous, une fois la passion de la lecture découverte, cette dernière occupa le plus souvent le devant de la scène, cependant de longues périodes de latence en trouèrent la toile, de longues « traversées du désert » la portèrent à la limite d’un effacement. Factualité de toute existence, occupations prenantes, surgissement d’autres motivations esthétiques, lesquelles, pour n’être nullement concurrentielles, jettent une ombre passagère sur les livres. Puis, dans le sombre défilé des jours, soudain une lumière jette son éclat, une clarté se lève qui réactualise la passion. Elle n’était nullement éteinte, seulement en sommeil. Alors il faut regarder la résurgence avec joie, lui donner de nouvelles assises, chercher dans le tissu dense des rentrées littéraires, la perle rare, débusquer le joyau qui fera son inépuisable feu de Bengale. Au plus haut le langage.

   Rentrée littéraire, année 1975 - La récolte est bonne, les vendanges s’annoncent prometteuses, il y aura du vin, il y aura l’ivresse. Votre impatience de lire à nouveau n’a d’égale que la vitrine du libraire affichant des ouvrages prometteurs que vous lirez en une sorte d’ivresse, il y a si peu de temps à perdre lorsqu’on rencontre à nouveau la beauté. Nul titre ne vous échappera et votre immersion aura pour noms : « La vie devant soi » d’Emile Ajar ; « L’homme de sable » de Jean Joubert ; « Le maître d’heures » de Claude Faraggi ; « Le voyage à Naucratis » de Jacques Almira ; « L’amant de poche » de Voldemar Lestienne. Tous vous ravissent, tous vous procurent un égal bonheur. Amis retrouvés avec lesquels on se sent bien, amis avec lesquels on voudrait que les soirées, jamais ne se terminent. Un livre, cependant, se détache des autres. Question « d’affinités électives », de ressenti, de poésie, de thème sensible abordé dans ce magnifique roman à qui l’on attribuera le Prix Renaudot. Alors ici il faut développer, effectuer une pause, explorer l’ouvrage d’une manière plus intime. La quatrième de couverture de l’éditeur résume parfaitement le contenu de cette fiction qui vous a bouleversé :

    « Sur une côte basse, entre la mer et le marais, une ville inachevée peu à peu s'enlise et seuls quelques rôdeurs hantent les cavernes de ciment où, le soir, s'allument des feux. Autour de ces " ruines modernes ", un désert d'eau, de sable et de vent.

   Comment en est-on venu là ? C’est la question que se pose le narrateur, qui fut aussi l’un des protagonistes du drame. Des années plus tard, il s’établit à proximité de la ville, dont il lui appartient, pour porter témoignage et se délivrer lui-même, de raconter l’histoire. Il y a ce qu’il sait, ce qu’il devine, ce qu’il rêve : la trame de son récit mêlera donc le document et l’hypothèse, le passé et le présent, le réel et l’imaginaire.

   Pourquoi le projet ambitieux de l'architecte Simon Durbain, dont il était l'ami et le collaborateur, a-t-il finalement échoué ? Homme de sable dans une ville de sable, il devient la victime des forces qu'il déchaîne : les éléments, les indigènes du marais, les femmes, les sorcières, les oiseaux... Sans parler des hasards, des étroitesses et des trahisons dans son propre camp. Deux mondes s'affrontent sourdement, puis jusqu'à la violence. La chute de Simon Durbain sera exemplaire et tragique.

   Dans ce roman s'imposent les personnages, les paysages et les courants secrets qui les parcourent. On trouvera cependant, derrière les images, une méditation sur l'histoire et plus particulièrement sur notre société contemporaine, ses illusions, ses faiblesses, ses chances - en renouant avec les forces profondes - de se modifier et de survivre.

  « L’Homme de sable » est un grand roman. Cette grandeur tient à une puissance d’évocation que peu d’œuvres montrent, ailleurs, et tient à la beauté lyrique et tendue d’une langue qui résout, pour son compte, l’antinomie de la poésie et du réel. Oui, « L’Homme de sable » est un roman réaliste. Oui, « L’Homme de sable » est un roman poétique. Le mélange, ici, atteint la perfection, qu’on éprouve dans l’enchantement. »

   Déjà, la lecture de ces quelques mots vous avait installé dans une sorte de méditation poétique dont vous saviez qu’elle était la prémisse d’une lecture investie au plus haut point. Toujours vous avez été fasciné par ces rapides synthèses qui résument, en peu de mots, l’essence d’un texte. Les mots ont un tel pouvoir quand ils sont utilisés dans leur sens plein, exact, à la place qu’ils doivent occuper en un temps et un espace déterminés. Certaines critiques, pensez-vous, constituent une esthétique au second degré, à savoir une beauté plaquée sur une autre beauté.      

   L’ouvrage que vous retrouvez avec une belle émotion, au milieu de votre pile de livres, vous le feuilletez, en lisez un paragraphe ici, un autre là, au hasard. Vous butinez en quelque sorte et votre intuition vous pousse à reconnaître les endroits marqués d’une croix au crayon, ils sont vos points de repère anciens, les amers qui pointent les passages les plus précieux. Alors, dans le temps qui est le vôtre, ici et maintenant, vous prenez soin de recopier avec fidélité ces phrases qui en leur temps, et aujourd’hui encore, déposent en vous un bien précieux nectar.

   Premiers mots du livre : « La côte est basse, sablonneuse, hérissée de maigres tamaris : une bande de terre étroite, entre la mer et le marais, et que l’on dirait fragile au point de redouter pour elle les violences de la tempête. Et j’ai vu, certains jours d’hiver, au point critique du solstice, les vagues se ruer dans les passes des dunes, franchir la route, s’étaler sur les pâtures, poussant jusqu’aux lagunes leur frange d’écume et d’épaves. Pourtant la terre tient. Mieux encore, elle se renforce de cet apport de sable, d’algues et de roseaux. Chaque année, elle gagne même un peu plus sur l’eau, et les vieux crachent sur le sol, là où jadis, enfants, ils pêchaient l’anguille et le muge. »

   Cette description à l’initiale de la fiction, vous la trouviez, hier comme aujourd’hui, empreinte d’un étrange magnétisme comme si le tout du marais, de la mer, des hommes, tout de cette vie à la fois terrestre et maritime, cette vie âpre se disait à l’aune du sable, de la dune, de la vague. Une manière de géométrie élémentaire qui traçait les lignes de force d’un peuple singulier, d’une terre mystérieuse postée à la proue des flots, exposée aux tempêtes, cadre unique où dresser les tréteaux d’une moderne dramaturgie. Ces lieux intermédiaires, ces lieux de passage d’un monde à l’autre sont des genres d’utopies, des aires interlopes, floues, semblables à ces zones grises des grandes banlieues urbaines, il y flotte un air d’infinie tristesse propice à tout événement dont nul ne pourrait anticiper la venue, tragédie humaine, prostitution, trafic de stupéfiants, comportements erratiques, perte de l’essence de l’homme en de bien dommageables contrées. Dès les premières lignes, vous saviez que le sort de « Callages », cette ville de tous les prodiges autrefois promise au plus radieux avenir, maintenant la proie d’une lèpre envahissant ses orgueilleuses pyramides de ciment, que son sort donc était irrémédiablement fixé dans une immobile éternité, qu’une population de marginaux y établirait son campement, qu’en filigrane apparaitrait l’existence des protagonistes qui, ayant cru un instant dresser une architecture de rêve, n’avaient abouti qu’à donner vie à cette sorte de Jéricho dont les murs ne résonnaient plus que de l’inconséquence des hommes, de leur incessante et inassouvie paranoïa, de leur mégalomanie qui lançait en plein ciel des Babel de carton-pâte. C’est ceci la grande force, l’énergie d’une écriture placée à l’incipit d’un récit, que de créer les fondations autour desquelles tout le livre girera comme un satellite autour de sa planète. Tout y est déjà contenu en germe. Tous les destins des personnages y prennent place. Tous les cheminements ultérieurs de la narration y sont semés telles des graines qui, plus tard, germeront, donneront son ton et sa consistance à la totalité de l’œuvre. En quelque manière, commencer une histoire, c’est déjà y inscrire le point final. Entre ces deux termes chaque péripétie, chaque intrigue trouveront la place qui leur revient en propre.

   Puis vous vous arrêtez longuement sur les pages seize et dix-sept, vous les trouvez si admirables. Elles parlent du narrateur qui revient sur les lieux où, autrefois, en compagnie de son ami architecte, Simon Durbain (d’urbain, urbanité ?), il participait à l’édification de cette ville devenue ville-fantôme, cet espoir fou métamorphosé en simple folie irrémédiable. Plus rien ne renaîtra des cendres de « Callages » que le constat amer des illusions et faiblesses de l’homme par où il atteint l’absurde même alors qu’il pensait tutoyer le génie :

   « En effet le soleil déclinait lorsque, franchissant la dernière dune, je me suis tout à coup retrouvé sur le port : sur ce qu’il en reste plutôt, car de longues langues de sable l’ont envahi, gommant les quais, les appontements, cernant quelques voiliers pourrissants où flottent des guenilles. Les toits des hangars ont été arrachés, et là, fouettés par les vents marins, s’enlisent les grandes machines dont nous étions si fiers : tracteurs, bulldozers, scrapers et grues. Elles étaient uniformément peintes d’un orange vif dont subsistent quelques vestiges, mais c’est le jaune sale de la rouille qui triomphe, et, sous l’ongle, le fer s’écaille, rongé par le sel. Les pyramides ont tenu, et la capitainerie, sur l’autre môle, semble elle aussi presque intacte. Pourtant une coulée de sable, un vaste plan incliné, modelé par le vent, a envahi les premières terrasses, se déversant par les vitres brisées, les portes rompues, comme si la plage elle-même, s’arrachant à la mer, était montée à l’assaut des murailles. Près de la pyramide inachevée, une grue géante, restée debout, tourne lentement. De l’église, on ne voit plus que le toit.

   Je me suis approché. Des mouettes gémissaient au-dessus de l’étang. Une fumée montait d’une terrasse, et il m’a semblé entendre des voix. Puis, comme la nuit tombait, un feu s’est allumé, un autre, d’autres encore, sur les balcons, comme à l’entrée de cavernes. Un enfant est apparu à la crête d’une dune et, m’apercevant, a détalé. Des visages ont surgi, hirsutes, basanés ; j’ai reconnu le dialecte des Gitans. Les feux brûlaient plus haut, illuminant les façades ainsi que de gigantesques escaliers dans le crépuscule. »

   Lisant ces pages, votre sentiment se partageait entre appel poétique du paysage camarguais évoqué dans la fiction et une sorte d’abattement face à ce désastre que décrit « L’Homme de sable » mais qui, peut-être, n’est ruine qu’en apparence. Car, dans cette colonisation d’une nature sauvage par l’homme, où se situait le pire : dans l’édification de ces modernes ziggourats devant accueillir des grappes de touristes ou bien dans l’enlisement, l’ensablement de ce délire architectural ? Bien entendu l’allusion était transparente et « Callages » n’était qu’un autre nom pour « La Grande Motte ». A l’époque, de tels projets vous fascinaient au sens étymologique de « faire des charmes, des enchantements », mais le plus propre des « enchantements » est de porter en eux l’abîme qu’ils dissimulent sous une face riante. L’épiphanie d’un visage n’est jamais que son teint de surface et, derrière le masque, toujours, veillent une intention inavouée, un dessein qui, parfois, prennent la dimension terrible du funeste. Si La Grande Motte vous fascinait, c’est bien en raison du regard intéressé que vous portiez sur l’architecture en général. En particulier, l’œuvre de Le Corbusier vous apparaissait géniale, marque insigne d’une modernité des plus accomplie. Le double réel de « Callages » vous mettait mal à l’aise au motif de la foule qui, déjà, s’y pressait, défigurait l’édification de ces ruches géantes qui auraient pu briller au cœur même de leur solitude, mais aussi atteignait le rivage maritime qui se voyait préempté avec autant de considération qu’aurait pu en recevoir un quelconque terrain vague abandonné des hommes.

    Si votre lecture était d’abord littéraire, néanmoins s’y imprimait un arrière-fond d’évidente critique sociétale. Encore aujourd’hui, quand bien même un recul temporel gommerait quelques unes des aspérités les plus fâcheuses de ce résidentiel touristique, vous campez sur vos positions. Combien il eût été préférable, d’après vous, de laisser la Camargue au flottement de ses tamaris, à l’intimité de ses graus, au miroitement de ses lagunes, à la lenteur de ses roubines semées d’iris, de joncs, de roseaux. Laisser la Camargue à ses milliers d’oiseaux, au peuple élégant des flamants roses, à ses chaumières de gardians, aux troupeaux écumants de taureaux. « Callages » dans la fiction, La Grande Motte dans le réel sont deux aberrations identiques. Certes La Grande Motte est en lisière de la Camargue, mais ceci n’y change rien, vous voyez en elle un voisinage gênant. Lors du plein été, le damier des marais, celui des étangs, les sols blancs des sansouires, les oiseaux marins n’auront plus nul repos, le tourisme de masse est un dangereux prédateur. Il faut instaurer une charte afin que la nature puisse demeurer en elle, au sein même de sa liberté. C’est là une simple question d’éthique.

   Mais il vous faut revenir au texte de Jean Joubert, en tirer quelques commentaires qui, sans doute, seront aussi autant d’enseignements. Les mots de l’écrivain sont vifs, ses descriptions presque chirurgicales, ses constats ceux d’un homme de culture, peut-être d’un archéologue qui, revenant sur des traces de fouilles anciennes, ne trouve plus qu’un vaste champ de ruines fumantes. C’est un spectacle de désolation que rencontre le narrateur. La radiographie est sévère. Les clichés ne laissent plus paraître que quelques nervures étiques, des temples à moitié démolis, quelques vestiges anciens qui pourraient témoigner de ce qu’est l’effacement d’une civilisation dès lors qu’ivre de ses propres projets, elle s’effondre sous le poids bien trop lourd de ces derniers. En un espace, somme toute restreint, celui qui découvre l’ancien chantier pharaonique, ne fait que chuter de Charybde en Scylla. Plus rien ne reste que le souffle acide du néant. Plus rien ne demeure que l’impéritie des hommes, leur hâte à se précipiter dans les fosses de l’absurde.

   Dans le soleil qui décline, les visions sont fantomatiques, à la limite d’une hallucination. Images pareilles à celles qui résument le passage d’une tornade, la furie d’un cyclone. Des voiliers, ces hautes figures de l’orgueil humain, n’ont plus pour pavillon que de vaines guenilles qui flottent dans un air sans consistance. Des hangars, qui sans doute abritaient la puissance infinie des machines, voici qu’ils ne montrent plus que des toits éventrés, identiques à des corps mutilés, inutiles, membres battant au vent mauvais d’un devenir sans horizon. Les couleurs elles-mêmes ont été attaquées, comme s’il existait un symbole attaché à la décoloration (perte du sens ?), à l’usure (image des chairs corruptibles aussi bien humaines que matérielles ?), l’orange, cette couleur solaire par excellence, la voici condamnée à n’être plus qu’un jaune roturier qu’attaque une rouille agressive, vengeance du périssable sur ce qui se donne en tant que précieux, inaltérable. Etrangement, dans ce spectacle de haute désolation, une pyramide « a tenu », image sans doute de la vanité humaine face à ce qui s’acharne sur elle et la combat dans un pugilat bien fratricide. Ici, il convient de se questionner sur les conduites des sujets, sur la finalité des desseins humains, sur la façon plus ou moins éthique d’habiter la terre. Que signifie donc cette effigie de béton dressée face au vent de l’adversité ? Est-elle la figure du génie humain foudroyé au faîte de sa gloire ? Nous montre-t-elle le grand désarroi des créateurs de rêves lorsque ceux-ci s’effondrent, que le navire prend l’eau de toute part ? Est-elle la figure dressée en direction du ciel, pareille à un défi que les hommes auraient adressé aux dieux eux-mêmes ? Est-ce ce qui reste d’un entêtement fondé en dehors de toute raison ? Serait-ce le résultat de la manigance d’un sombre destin, une haute demeure foudroyée par les coups funestes d’une épée de Damoclès ? Serait-ce une simple répétition de L’Ecclésiaste : « Il n'y a rien de nouveau sous le soleil » et alors nous comprendrions que les actions humaines sont impénétrables, qu’elles se réalisent toujours de nouveau dans une manière « d’éternel retour du même » ?

   Toutes ces questions, qui surgissent aujourd’hui comme autant d’énigmes, vous vous les posiez déjà à l’orée de votre âge de la maturité. C’est bien ceci que la lecture apporte, un élargissement de la perspective, la découverte de mondes et de paysages nouveaux avec, corrélativement, le vaste champ des questions qui ne manquent de surgir. C’était autrefois une certitude qui trouve confirmation. Ces bâtiments qui ont résisté aux intempéries, c’est déjà une manière de lèpre qui en sape les fondations. Et c’est heureux qu’il en soit ainsi. Ce que la décision de quelques uns avait porté à la hauteur d’une réalisation (construire cette gigantesque Babel, presque en plein désert), voici que cela a été violemment remis en question, que le vent a tourné, que le navire a emprunté une autre route maritime. Toujours la nature reprend le dessus. Toujours les grands équilibres ancestraux dictent, un jour ou l’autre, leur loi. Cette ville qui s’édifiait au mépris de tout, paysage, population, sentiments, coutumes, tout ceci a été renversé. Le peuple des Gitans qui rôde aux alentours des Saintes-Maries-de-la-Mer, autrement dit le souffle atavique de cette région belle entre toutes a repris possession des lieux, annexant le fier bâti des hommes. Comme un retour au passé qui, parfois, est retour à la raison. Des feux s’allument « comme à l’entrée des cavernes », l’habitat redevient le refuge instinctif des populations démunies face à l’irréductible égoïsme humain. Ce que la folie des hommes avait élevé contre toute logique, voici que des « Gens du Voyage » s’en sont emparé comme de leurs biens. Un peu de partage, un peu d’équité acquis de haute lutte. Combien faudra-t-il de siècles pour que l’homme conquière son essence une et indivisible ? Parfois la lecture d’un roman comble une attente, confirme un espoir. « L’Homme des sables » vous contenta hors de toute mesure. Mais, une fois la dernière phrase lue, que restait-il qui puisse encore faire infléchir ce réel têtu ?

   Puis encore du temps a passé avec ses petits bonheurs et ses moments de tristesse. Le livre, au cours de quelques décades, se retira au plein de son secret. Nullement renié cependant. Parfois une envie de vous réfugier dans la forêt rassurante des caractères, mais toujours une tâche à accomplir, un déplacement à effectuer, un chemin à suivre sur les hauteurs du Causse, enfin toutes les obligations du quotidien. Puis un jour, au tout début des congés d’été, un soudain questionnement. Quel ouvrage lire qui nécessite peu de temps et présente des attraits suffisants ? Une visite à la bibliothèque de la ville. Le peuple des livres est là, des milliers de livres rangés sur des étagères. Comment choisir autrement qu’au hasard, à l’intuition ? Vous recherchez un ouvrage de petite taille, le retour vers la lecture sera ainsi facilité. Plusieurs livres feuilletés, quelques passages rapidement lus. Puis un titre accroche votre regard « Trois villes saintes », un nom d’auteur vous interroge avec ses étranges majuscules précédant le nom : J.M.G. Le Clézio. Vous ne savez guère qui est ce Le Clézio, quel est le contenu de son œuvre, sur quoi elle porte. C’est égal, vous avez choisi ce livre de format modeste, vous le lirez. Une manière d’injonction que vous vous adressez à vous-même. Parfois, sa passion, il faut la relancer lui offrir d’autres voies à poursuivre, dénicher un livre rare, une écriture hors du commun et alors, miracle, le ressourcement se produit, l’eau coule à nouveau dans la bouche sèche des puits.

 

   Ce livre énigmatique, mystérieux, il faut brièvement le présenter afin que son contenu se dévoile, au moins partiellement. Quelques lignes à ce propos sur « Argoul - Explorer le monde et les idées » :

   « Ce sont des villes antiques, aztèques ou mayas, que Le Clézio chante durant son trip mexicain des années 1970. Tout tourne autour des dieux morts, ceux qui faisaient venir la pluie, sans laquelle nulle vie n’est possible. Les envahisseurs blancs ont vu, sont venus, ont vaincu, et la sécheresse s’est installée avec la fin des hommes. Mais, pour Le Clézio, les lieux terrestres où sont nées les civilisations, ne sauraient mourir. Ils attendent. Qu’un autre peuple ou d’autres circonstances permettent la renaissance. »

   Puis la quatrième de couverture de Gallimard : « Une méditation sur les civilisations d'Amérique disparues » :

   « On avance, peut-être à reculons, pour entrer dans un autre monde sans souvenirs, pour apercevoir, peut-être, un jour, comme un mirage, les dômes blancs de Chan Santa Cruz. La route de poussière va au hasard, elle suit le chemin de ceux qui fuient. Elle hésite, elle titube, tantôt large, tantôt étroite, c'est la route de la soif, de la famille, du désespoir. Les villes conquises sont défaites pour toujours. Leurs temples sont vides, leurs murailles ne protègent plus. Les dieux humiliés détournent leur regard et oublient les hommes. Il y a un très grand silence maintenant, un très grand vide, comme si la déflagration de la violence avait d'un seul coup épuisé toutes les forces de la terre. »

   Ce que vous éprouvez, lisant ces pages fiévreuses au milieu de l’été, ressemble étrangement à une fièvre intérieure qui, elle aussi se réveillerait, demanderait des comptes, exigerait l’immersion immédiate dans la lecture, action indissociable de l’acte d’écrire. Mais l’écriture attendra. Il faut simplement rallumer la flamme et éclairer la cité intérieure. Un photophore doit éclairer les signes, les révéler, leur attribuer la consistance d’un air cristallin qu’on respire. Sans lui, sans cet appel du langage, la terre est un vaste plateau désert où nulle oasis ne trace son sillon de verdure. Tout comme ces civilisations déshéritées qui ont perdu l’eau, vous cherchez une source où étancher votre soif. Vous lisez sans repos, d’un trait, comme un nageur en apnée. Vous ne savez nullement le lieu du livre où s’est produite la déflagration, où le raz-de-marée a déferlé, inondant votre conscience des flots les plus admirables qui soient, les plus salvateurs.

   Ce qu’il faut avoir vécu, ceci, être resté longtemps en dehors des mots ou bien alors sur leur marge, n’en avoir connu que quelques bribes éparses, quelques écailles flottant au loin du corps. Sa chair, il faut l’avoir sentie exilée du langage, offerte en quelque sorte au vent mauvais du non-sens. Car la chair, tout comme l’esprit, a besoin des mots pour exister à sa mesure, à savoir être recueil des paroles, ces seules présences qui soient tangibles, qui vous situent au milieu du vivant, dans l’orbe pluriel du sens. Votre corps, n’en fussiez-vous alerté, est le lieu de rassemblement du langage. Ne le serait-il qu’il se montrerait telle une guenille sans signification, un linge abandonné des hommes en plein ciel, au centre d’un cruel silence. Tel une voile flottant au vent du large, votre corps se dresse tout contre l’azur, et les mots sont identiques à des grands oiseaux blancs qui le traverseraient, déposant au passage, leur rythme, leur mélodie, leur charge d’amour ou d’inquiétude, peu importe, l’essentiel est que vous deveniez cette conque réceptrice, cette manière de vaisseau amiral qui n’avance qu’à la force de la plénitude des mots, de leur dilatation, de leur déploiement bien plus loin que ne peuvent porter les yeux. Votre corps se décline sous un vocable polyphonique : « mains », « yeux », « bouche », ce qui veut dire que, déjà, il se constitue en tant que langage, qu’il parle à sa manière, qu’il profère une continuelle narration à votre insu, mais ne nullement le savoir ne saurait l’annuler. De ceci il faut être pénétré : Au plus haut le langage.

   Donc, immergé dans cette quête des mots qui, pour être simplement profane, s’allume parfois des feux du sacré, vous avancez dans ces « Trois villes saintes », à la fois avec un rare bonheur, à la fois avec une intense fascination, comme si l’entièreté de votre vie en dépendait. Vous êtes vraiment dans l’œil du cyclone, là où les vents rugissent, où l’oeil se fait cyclopéen, où toutes les énergies de la terre se rassemblent, où tout se redéfinit à l’aune de cette puissance insoupçonnée. C’est ceci, la magie de l’écriture, elle vous saisit là où vous êtes, homme simple au centre de sa morne existence et elle vous dépose au plus loin de l’espace et du temps, dans une contrée aux multiples faveurs, en une Arcadie flamboyante, les feux de l’utopie sont toujours de réels sortilèges. Que citer, aujourd’hui, qui subsiste de cette « révolution copernicienne » ? Tout est si beau dans ce livre. Sans doute, le plus significatif, ce style lyrique, tendu, situé à l’extrême de la rupture, là où se laisse connaître un écrivain de grand talent.

      Fragment d’anthologie :

   « La sécheresse est partout. La terre est dure, brûlée, elle résonne sous les pieds. Les arbres ont des feuilles étroites, en forme de griffes, le bois est serré, noir. Dans le ciel le soleil brûle, jour après jour. On ne voit plus les dieux, parce que la sécheresse les a rendus petits, quelques points dans l’immensité de l’espace. Les gorges desséchées ne peuvent plus parler. Même la mémoire s’est étrécie, elle ne laisse que quelques traces, quelques rides. »

   Commenter ceci est prendre le risque de la paraphrase, du discours qui redouble a minima le texte d’origine. Quelques remarques cependant. Les mots sont simples, les mots de tous les jours tels que peuvent les prononcer ces peuples mayas ou aztèques qui ne sont plus livrés qu’à leur propre dénuement. L’étroit, le sec, le dur, le serré, ce vocable du peu et du rien, du retiré et du limité dit la grande misère de ces hommes harassés, collés à leur socle de poussière, là où les lèvres des puits sont gercées, muettes, tout comme les dieux perdus dans la vastitude d’un éther sans fin, un éther devenu illisible. La perte est irrémédiable, le langage ne connaît plus son lieu ; la mémoire, ce témoin précieux des existences passées, de leur propre unité, n’est plus qu’une fumée se dissolvant dans les mailles serrées du temps.

   « Trois villes saintes » lu, puis relu aussitôt, vous n’aurez de cesse de lire la totalité des ouvrages de Le Clézio qui, avec Duras, Modiano, Sarraute, s’inscrira dans cette quaternité littéraire située au plus haut. Survolant son œuvre, vous pronostiquerez plusieurs fois son statut de nobélisable. Immense bonheur, en 2008, lorsque le jury du prix prestigieux lui décerne le Nobel. Une récompense de lecture, en quelque manière.

   Parmi les milliers de textes de cet auteur prolifique, que retenir qui ne soit seulement un choix arbitraire, l’effet d’un pur hasard ? Vous croyez, d’une façon approfondie, à la valeur « instinctuelle » des affinités. « Intuitive », conviendrait peut-être mieux. Un extrait tiré de ce livre parfaitement ignoré, « L’inconnu sur la terre », qui pourtant avait été classé parmi les vingt meilleurs livres de l’année 1978 par la revue « Lire », un court extrait donc suffira à poser ici la singularité dont cet écrivain est la figure de proue :

   « Entre les pins et les oliviers, on regarde la mer bleue, et on oublie tout ce qui retient chez les hommes. On n’a même pas besoin de partir vraiment. On y est déjà, là-bas, de l’autre côté de la mer, le long des rivages de sable blanc, dans le bleu irréel des lagons, ou dans la couleur intense des grands fjords de l’Alaska. On pense aux îles, aux archipels. On pense aux barques élégantes de la mer Rouge, aux boutres, aux sambouks sous le soleil, aux yoles, aux pirogues, aux sampans. On pense aux grands bateaux blancs qui traversent l’Océan, qui se perdent, qui disparaissent dans la brume. »

   Vous pensez que ce court texte, si peu significatif à première vue, est un genre de métaphore de l’écriture. L’écriture de tout écrivain et singulièrement celle de Le Clézio est écriture du regard. Vous n’en voulez pour preuve que ce merveilleux essai intitulé « Mydriase » dans lequel le langage fore loin, à la recherche de ces pépites que sont les mots, ces pierres dures, ces silex qui tranchent, ces éclats d’obsidienne qui luisent doucement dans la nuit et donnent sens et orientation au long cheminement humain dans sa course crépusculaire :

 

« C’est comme s’il ne devait plus

y avoir de mots, jamais. Le regard

est muet. Il lance ses ondes à travers

l’espace, et il ne rencontre pas les

planètes des mots. Il voudrait dire

tellement de choses. Il voudrait créer,

sans arrêt. Son corps est immobile,

Il ne respire plus, parce que

toute sa force est dirigée vers l’espace

pour rencontrer des objets.

Le réservoir est vide. Est-ce qu’on peut inventer

quelque chose quand il n’y a rien ?

 On ne le savait pas exactement mais

c’était ainsi : le langage est dans la

matière. Il n’est pas à l’intérieur de

la tête. Les mots, les vrais mots :

 

l’arbre                    le soleil

                                                 

                                                                le ciel

 

                                         l’arbre

                                                                                    le fleuve

 

                                                                           Le langage est fait de lumière »

 

      Ainsi « entre les pins et les oliviers », le regard embrasse « la mer bleue », autrement dit parcourt la matière solide, rassurante des mots. Oui, rassurante au point de constituer une manière d’ambroisie, ce breuvage des dieux qui, lorsqu’il est bu, affranchit de « tout ce qui retient chez les hommes. » Alors le grand voyage en-soi-hors-de-soi est commencé qui n’aura nulle fin tant que le langage gonflera la voile d’une hauturière navigation. Voyage immense et immobile de l’écrivain qu’il n’a nul besoin de briser les amarres, de ceci le langage s’occupera, portant loin celui qui s’y confie dans le rayon unique de la joie. « On pense aux îles » pour la simple raison qu’on est devenu insulaire soi-même car l’exercice de la littérature ouvre un monde inouï qui peut se satisfaire à lui-même. L’écrivain, traçant sur le papier ces milliers de signes noirs, est hors-sol, il connaît les hautes altitudes, il révèle l’ivresse des espaces infinis qui s’ouvrent devant lui. Vos contacts avec les premiers livres de Le Clézio, plus essais que romans au début, puis ensuite, romans-voyages-initiatiques en quête d’une terre originaire, vous les percevez à la façon d’une recherche obsessionnelle centrée sur le langage en tant que matière lui-même, ce langage qui, jamais, ne semble pouvoir s’épuiser.

   Il faut faire des mots cette chair infiniment disponible qui se prête à toutes les formes, à toutes les métamorphoses. Les « boutres », « sambouks » et autres « yoles », ces mots étonnants venus de nulle part, il faut les porter à leur éclat, il faut en faire ce que d’aucuns nomment des « litanies lexicales », disant par-là la proximité avec ce qui serait de l’ordre du sacré, du religieux. « Religieux », au sens d’être relié, intimement relié à la polyphonie du monde, à sa réserve infinie d’images, à son étonnante puissance métaphorique. Le regard toise les mots, les perce jusqu’en leur fond ultime car là seulement le sens est contenu : d’un texte, d’une œuvre, d’une vie.

   Une infinité de descriptions minutieuses, chirurgicales, traversent les textes de cet auteur, attestant l’importance, à ses yeux, du regard en littérature. Mais il faut laisser la place à cette gemme de pure beauté :

 

« Le langage est fait de lumière.

En s’éteignant, en glissant comme une

eau dans le goulot de l’Ouest, la lumière

a emporté ses mots avec elle.

Ce qui jaillissait de l’astre blanc au

milieu du ciel, tout le temps, c’étaient

les mots. Ils recouvraient la terre

avec leur drôle de poudre étincelante,

ils dessinaient les lignes, les rythmes,

ils creusaient les ombres. »

 

   Oui, Le Clézio a raison, le langage est la lumière même. Lumière qui féconde l’esprit, ouvre la conscience à sa haute mission, celle de dire l’homme en sa plus verticale vérité. Quand aucun langage ne paraît, c’est l’ombre, l’ombre crépusculaire, celle de l’Ouest, de la troublante Hespérie qui éteint tout, noie tout et plus rien alors ne fait sens qu’une giration sans fin, qu’un orbe ivre de sa propre vacuité. Imaginez, un seul instant, une humanité silencieuse parce qu’ayant perdu le langage. Imaginez les hommes, face à face, situés tels de tragiques chiens de faïence. Leurs lèvres muettes, que pourraient donc dire leurs mains, leurs yeux, leurs bouches que les mots ne prononceraient plus ? L’unique profération serait celle de l’ennui sans fin, l’unique manifestation, la dague de l’angoisse fichée au mitan du corps. Il n’en sortirait qu’un sang blanc car même la couleur aurait renoncé à paraître, à dire sa valeur symbolique, à prédiquer ce qu’elle rencontre à chaque instant dans le réel.

   Si la palette immense des rouges peut se décliner sous les auspices de la vive alizarine, de l’andrinople assourdie, de l’écarlate éclatant, du rubis pareil à une émotion, c’est parce que le langage a ensemencé les mots de sèmes à l’infini. Le sang n’est dit « incarnat » que parce qu’il est « dit », c’est-à-dire hissé en sa signification grâce à sa qualité de mot. Un sang qui n’a plus de parole n’est plus un sang mais l’espace vide d’un liquide sans énergie, sans contenu, sans destination. C’est au motif que nous portons, tous les jours, notre parole au-devant de nous, le plus souvent à tort et à travers, que nous n’apercevons plus la fonction éminente du langage, que nous le rangeons parmi les choses usuelles, sans doute à des fins ustensilaires. Or le langage, loin d’être un objet perdu au milieu de la quotidienneté, remisé dans quelque tonneau des Danaïdes dépourvu de fond, est bien ce par quoi chaque motif de l’exister prend relief et sens. Lorsque Le Clézio énonce cette belle phrase poétique, parlant des mots : « Ils recouvraient la terre avec leur drôle de poudre étincelante », il veut simplement exprimer leur pure magie, leur chatoiement, leur scintillement pareils à la goutte de cristal étonnée de paraître à la pointe de l’herbe, ce miracle dans le jour qui naît, abreuvé à l’essence de son propre phénomène. Il y aurait tant à dire, puisque les mots sont la matière même que nous tâchons de creuser en y parvenant si maladroitement, avec une manière de gêne coalescente à l’ampleur de son domaine.

   Mais, maintenant, il faut avancer, faire un grand saut dans le temps, trouver enfin cet immense espace de liberté que procure le fait de ne plus avoir de contrainte attachée à quelque travail, seulement l’horizon immense de journées dont le quotidien s’emplit, le plus naturellement qui soit, de lectures assidues, d’écriture quasi quotidienne. En ceci vous rejoignez une période de jeunesse où, occupé chaque jour à travailler des cours de journalisme à domicile, l’immersion est totale au centre de votre passion : faire de l’usage des mots votre viatique essentiel. En ce qui concerne la lecture, votre intérêt se centre presque exclusivement sur des essais littéraires et philosophiques. Très nombreux ouvrages sur le romantisme, allemand notamment. Quant à la philosophie, très grand intérêt manifesté au domaine étonnamment fécond de la phénoménologie. La liste des livres et auteurs serait trop longue à citer. Pour ce qui est de votre propre écriture, seize livres imprimés à compte d’auteur. Chaque tome de huit cents pages porte le titre de « La chair du milieu », L’énigme de ce titre est expliquée à l’incipit de chaque livre. Rapidement résumée, elle peut se dire en quelques mots. Cette mystérieuse « chair du milieu » est, en quelque manière, la chair, la pulpe internes qui se dévoilent au lecteur attentif, lorsque, alerté par la valeur essentielle des mots, renonçant à seulement connaître leur voile de surface, le lecteur donc consent à faire un travail sur son propre rapport au livre, au texte, cherchant à découvrir, sous la vitre de l’apparence, les motifs plus profonds qui tissent toute énonciation écrite, qu’un seul et unique mot lourd de sens, et pour cause, résumerait à lui seul, trouver le SENS implicite contenu dans chaque parole proférée. Cette attitude portée en direction d’une compréhension plus exigeante du langage pourrait trouver son équivalent, chez les philosophes dont la pensée est le métier, dans le terme savant « herméneutique », mais l’on s’en doutera, ceci n’est qu’une indication commode. Bien évidemment, les quelques réflexions que vous développez dans la modestie de vos textes sont loin de posséder l’ampleur des tâches herméneutiques auxquelles se livre une philosophie savante. Déjà, fonctionner dans l’ombre portée de ces textes admirables, est, en soi, une satisfaction suffisante.

   De manière à conclure ce long développement sur ce qui est censé être votre « passion », un extrait tiré d’un brillant ouvrage du phénoménologue Henri Maldiney, « Ouvrir le rien, l’art nu », fera l’objet de quelques rapides commentaires, selon un intitulé qui vous est familier, celui de « Libre méditation ». Selon cette formule, vous entendez partir du sens exact, « objectif » délivré par le texte pour y apporter une connotation toute « subjective » car seule, celle-ci, à votre avis, peut ouvrir de nouveaux horizons. Répéter les paroles d’un philosophe à l’identique présente le risque de n’être qu’un épigone parlant bien plus mal que le Maître sa belle langue chantée.

   Parmi un long développement de l’auteur sur la rubrique « Montagne », ces quelques lignes :

   « Par ailleurs l’apparition de la montagne n’est pas un exemple du sentir parmi d’autres. Elle en fonde la vérité. Le sentir dont elle est à la fois l’ouverture et l’événement est un sentir tel que la révélation de l’être en lui ne fait qu’un avec la façon dont il éclaire à soi.

   A cette apparition s’applique strictement ce qu’Oskar Becker dit de l’esthétique-artistique : elle est ce qui dans le sensible immédiatement intuitionnable est insigne parce qu’inintégrable au système de la perception.

   Tout ce que nous percevons est significatif d’un monde, dont le sens a toujours déjà devancé et déborde toujours l’objet perçu.

   L’objet perçu est reconnu pour ce qu’il est sur le mode du « en tant que… » (en tant qu’arbre, maison, rocher ou montagne), sur la base de classes ou de catégories en lesquelles s’articule la compréhension du monde comme tel. Or à l’apparition du Cervin la signification est en déroute. Quand il apparaît dans l’unicité de sa nue-présence, nous ne sommes pas en vue d’une montagne parmi d’autres, réelles ou possibles, et se distinguant d’elles par des caractères particuliers, même éminents. Mais s’ouvre soudainement un extremum dans lequel s’engloutit toute la série : la signification « montagne » disparaît dans sa signifiance. Sa manifestation ne détermine pas mais contient cette signifiance, dont l’originarité échappe au tissu des significations de la mondéité. La réalité qui s’y fait jour éclate en elle-même. Ce serait l’exproprier d’elle-même que de l’approprier aux visées de la perception. »

   Ce que nous dit, dans une si belle langue, Henri Maldiney, ce n’est rien de moins que la surrection de l’être-montagne dans l’ordre du réel. Ce qui paraissait, à proprement parler insaisissable, voici que cela nous saisit, nous transit en la profondeur de notre être. Le Cervin, nous ne le voyons pas simplement comme nous le ferions d’une chose ordinaire qui se donnerait en tant que chose puis retournerait à son naturel mutisme. Nous ne « voyons » pas, nous « regardons » avec toute la force que connotent ses divers sens étymologiques : « prendre en considération », « porter toute son attention à, tenir grand compte de (quelque chose) ». Ici, « considération », « tenir grand compte » nous projettent immédiatement au cœur de ce qui est, au centre de rayonnement de ce qui vient à nous. Si « voir » supposait une passivité, « regarder » ne se conjugue que sur le mode actif, à savoir surgir à même l’essence de la chose. Car, d’une manière évidente, le Cervin est pur surgissement. Si pur, que sa « nue-présence » nous ôte toute parole, nous prive de mouvements et nous arrache de facto à l’attraction de la mondéité. Si, soudain, nous nous retrouvons sans mondéité, c’est au prix du gain ineffable d’un monde, à savoir d’une confluence des significations dont le Philosophe nous dit qu’elle débouche sur la « signifiance », autrement dit nous met au contact immédiat de l’être de l’étant. Oui, c’est bien ceci, l’étantité s’efface, les perceptions, de nature encore bien trop physiologiques, organiques, rétrocèdent pour faire droit à l’intuition qui nous place face à l’événement, à l’essentiel, au fondement originaire au gré duquel toute chose se donne en sa plus efficiente vérité.

 

Avec nous, le Cervin ne triche pas.

 Avec le Cervin nous ne trichons pas.

 

   Ce sont nos deux êtres qui sont en présence, en mode co-originaire. Le Cervin n’est lui-même, à l’instant de notre vision, qu’à être placé au centre de celle-ci. Nous ne sommes qui-nous-sommes à l’instant de notre vision qu’à être situé face au Cervin. Une identique temporalité nous unit qui nous accomplit l’un et l’autre jusqu’en notre place la plus exacte : lui en son être-montagne, nous en notre être-homme. C’est de cette intime liaison que nait le sens intime de la présence. En une fraction de seconde, deux choses au monde subsistent et seulement deux :

 

le Cervin en sa blanche majesté,

qui-nous-sommes reconduit

à l’exactitude de notre conscience.

 

   Le propre du regard, lorsqu’il se veut suffisamment éclairé, a ceci de particulier qu’il isole, focalise, se donne dans l’entièreté de ce qu’il vise. Alors plus de dualité, plus de sujet situé face à un objet, ceci est un excès de l’intellection rationnelle qui scinde le monde, ne le fait plus apparaître que selon le mode des catégories, autrement dit à l’aune de purs artifices.

    Le Cervin face à nous, nous face au Cervin, c’est d’un même langage dont il s’agit, d’une unique harmonie, d’un seul poème qui se lève de la pierre, qui se lève de notre chair. Si le Cervin devient charnel au motif de supposées correspondances, à notre tour nous devenons de pierre et de roche, de neige et de vent. Ceci, cette fusion des complémentaires ne se produirait-elle et rien n’existerait que deux silences au large d’eux-mêmes, deux étrangetés, deux solitudes au terme desquelles ne pourrait apparaître que l’abîme d’un cruel nihilisme. Au regard de ce monde auquel ma vision s’applique, mon imagination a une fonction productrice, ce qui veut dire que le Cervin n’existe nullement à titre de cette « phusis » inatteignable des Anciens Grecs, cette matière amorphe, chaotique, abyssale dont le fond nous échappe et nous désespère et, en quelque sorte, nous désapproprie de qui-nous-sommes puisque, aussi bien, nous sommes en relation avec tout ce qui nous fait face, nature, hommes, choses et que donc nous devons nécessairement participer au jeu qu’ils instaurent. Le Cervin existe à même cette profusion qui me fait surgir à moi-même comme le témoin de deux événements assemblées en une unique épiphanie.

 

De l’Autre à Soi,

 de Soi à l’Autre

   

   Ce que fait apparaître la dimension intentionnelle de notre conscience, lorsque nous nous appliquons à entrer dans l’entièreté de notre vision, le Cervin en son être, c’est-à-dire la singularité de sa forme pyramidale, l’originalité de ses arêtes, l’unique dont il est la figure.  Notre conscience organise donc, de manière certes imperceptible mais non moins efficace, sa dimension abyssale, chaotique, de manière à ce qu’un cosmos nous apparaisse, à savoir le Cervin tel qu’en lui-même. Ce qu’Henri Maldiney veut nous faire entendre lorsqu’il dit que « s’ouvre soudainement un extremum », c’est en quoi l’événement de la donation du Cervin est une expérience qui transcende toute autre perception entachée, par nature, de quotidienneté, autrement dit d’approximation, donc recouverte d’un voile qui en dissimule la vérité. Le texte de Maldiney est admirable au motif qu’en cette belle parole de style phénoménologique, il nous conduit au plein du mystère de l’être. Or seulement un langage au plus haut peut se charger de ceci : nous ôter à nous-mêmes, nous êtres campés sur le mode de la préoccupation, du souci, de l’angoisse et nous projeter vers ce qui toujours nous appelle, cet être-des-choses qui est la seule nervure réelle parmi le foisonnement illisible du monde. Certes, parfois le ton se donne-t-il sous la forme prophétique, oraculaire, religieuse puisqu’il s’agit souvent de « révélation », « d’apparition » et l’on pourrait rejouter « d’épiphanie », donc d’ouverture du sacré à même la densité et la confusion de ce qui vient à nous parfois à la manière d’une prose indistincte. Il nous faut un plus clair langage afin de nous orienter, il nous faut une lumière qui dissolve les ombres.

 

Il n’y a de vrai que le regard.

Le regard ouvert.

 

Au plus haut le langage

 

 

 

 

 

 

 

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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 10:27
Lucas au plus près

Buron – Cantal Auvergne

© ELODIE ROTHAN

 

***

  

   Parler de bonheur est toujours prendre le risque d’en dire trop, d’en dire pas assez ou bien de sombrer dans le convenu, sinon dans la bluette. Non que le bonheur ne soit nullement un sujet sérieux. Non que l’idée de bonheur ne soit éloignée de nos préoccupations habituelles. En réalité elle est une manière de rengaine qui traverse nos corps à bas bruit, elle est un refrain familier qui tresse ses dentelles tout contre le dôme inquiet de nos têtes. Répudier le bonheur en tant que fin inlassablement poursuivie reviendrait à se nier comme existant et affirmer qu’aussi bien nous serions indifférents au tragique qu’à son naturel antonyme. Tous les jours, avançant sur le chemin tracé par notre propre destin, pensant que la part qui nous a été remise est insuffisante, que nous méritons mieux, que notre vie devrait bien plutôt fêter les roses en leur sublime parure et oublier les épines qui se dissimulent sous leur soie, nous guettons le moindre indice d’une joie qui pourrait survenir, teintant de vermeil l’horizon de nos jours. Nulle faute à ceci, cependant, toute félicité est, par définition, le don que tout humain attend de sa propre aventure au jour le jour.

   A l’ami que vous rencontrez, lequel vient de trouver son aimée, vous questionnez : « Es-tu heureux ? ». Vous ne vous étonnez nullement de l’entendre vous affirmer qu’il en est ainsi et, le disant, c’est comme une scintillante aura qui entoure son corps, fait rosir son visage, embrume l’iris de ses yeux. La réaction de votre ami est vraie en son fond, les sensations que vous percevez en lui l’attestent, il est bien le dépositaire de cette faveur qui illumine ses jours, efface ses moments de tristesse, donne soudain des ailes à sa mélancolie. Oui, c’est bien ceci, le bonheur est un vol au-dessus de hautes futaies, le trille joyeux d’un passereau dissimulé au cœur de ses frondaisons, raison pour laquelle la métaphore d’Anatole France dans ‘La Chemise’ se révèle si juste : « c'est le favorable présage tiré du vol et du chant des oiseaux ». Existerait-il métaphore plus pertinente que celle de l’essor libre de l’oiseau au sein du vaste espace pour définir cette notion si souvent galvaudée dont on finirait par penser qu’elle serait pure délibération de l’homme afin d’échapper aux pièges du réel. Donc, pour lui l’homme, tenter de se distraire de cette insolente finitude qui fait sa braise éteinte, là-bas, au loin, en un temps aussi irréel que proche quant au danger qu’il profère, que nous percevons identique aux battements d’ailes des chauves-souris dans le crépuscule teinté de mauve. La pipistrelle, nous ne la voyons nullement, nous sentons seulement ses brusques arabesques frôler la peau de notre visage. C’est ceci la ‘fin du jeu’, un puits creusé dans un étonnant ‘Jeu de l’Oie’, nous nous y précipitons tête la première au moment où, distraits par les ‘choses de la vie’, nous n’en percevons l’abyssale présence. C’est curieux, tout de même, d’évoquer toute cette grisaille dont la peine est l’habituelle récipiendaire, alors que nous tâchons de méditer plus avant sur cet ineffable bonheur ! Mais c’est bien là la vertu de tout procédé dialectique que de tirer le jour de la nuit qui le retient prisonnier, de faire surgir l’aube, premier mot d’une vérité qui voudrait se dire au seuil d’une naissance. Vérité originelle ou bien alors faux-semblant !

 

Histoire de Lucas des Burons

ou l’empreinte du bonheur sur une âme simple

 

 

   Lucas est un jeune homme de bientôt quatre-vingts printemps. Il habite dans cette belle région de l’Ardèche, dans un antique buron de pierres grises qui regarde le Mont Gerbier de Jonc et les autres sommets du Vivarais. Le décrire revient tout simplement à faire le portrait d’un homme simple qui est à l’image des pâtures à l’entour, des semis de pierres qui jonchent  l’herbe, de la maigre végétation qui tremble sous l’effet à peine appuyé du vent. Rien que de naturel. Rien que d’immédiatement donné, sans réserve aucune. Le visage est ouvert, modérément hâlé, parcouru de rides, les yeux sont clairs, un peu à l’image du ciel immense qui court d’un horizon à l’autre. Physionomie sans retrait. Sourire à demi esquissé, ni pessimiste, ni optimiste, une libre disposition à être selon soi, selon la nature ici si accueillante, si généreuse, on la dirait venue de quelque Arcadie, mais sans prétention aucune, être soi en soi jusqu’à son sens le plus accompli.

   La vêture de Lucas ? A l’image de l’homme. Tissée de réel et un brin naïve à force de modestie. De l’homme à l’habit, nulle distance. L’homme appelle l’habit qui, à son tour, appelle l’homme. Ample béret bleu-marine délavé, traversé de sillons, identiques à ceux qu’il trace dans son lopin de terre pour y cultiver quelques légumes. Une veste tricotée à hautes côtes, une chemise à carreaux, un gilet de corps, un pantalon de toile bleue, celui des Modestes d’ici, ceux qui vivent du travail de leurs mains et ne connaissant de la vie nulle autre complication que celle de vaquer à leurs occupations sous le ciel lumineux d’été, ambré d’automne, blanc d’hiver, cristallin de printemps.

   Ici, dans cette contrée d’évidente donation des choses, c’est la nature qui détermine les hommes, plutôt que l’inverse. Les hommes sont des produits de la nature, non l’opposé. Il semble bien que cette règle élémentaire, de nos jours, soit oubliée, enfouie sous des sédiments ataviques érodés par la marée invasive d’un irrépressible consumérisme. L’home se réifiant, se confondant avec les objets qu’il désire, allant à leur suite, s’aliénant à même le regard de convoitise qu’il a détourné de sa propre esquisse pour le porter sur un lointain qui le fascine et le réduit à une confondante cécité. Ainsi va la vie oublieuse de soi.

   Lucas, il est facile de le percevoir, tout comme de chez lui on aperçoit le Gerbier-de-Jonc, son dôme régulier, son suc de lave que ceinture, à sa base, une forêt de mélèzes. Lucas, c’est l’imminence même d’être. Il est pareil à ces trois sources de la Loire qui scintillent au milieu des herbes, sans mystère, coulent parce qu’elles coulent, ‘sans pourquoi’, telle la rose d’Angelus Silesius qui s’épanouit s’épanouissant. Heureuse symphonie des choses, plénitude d’une unité qui ne tire sa nature qu’à être ce qu’elle est. Intime coalescence de qui est, du point même où il est, sans délai, sans intervalle, seulement relié au proche, au disant en sa première et originelle énonciation, au vivant en sa native germination. En quelque sorte, Lucas est bien lui jusqu’à l’emplissement intime de son être, mais il ne l’est qu’à ne pas oublier le sol dont il provient, qu’à faire sourdre ses propres racines dans cet humus dont il est tissé en sa plus exacte mesure. C’est pourquoi le paysage est la faveur au gré de laquelle il se projette comme il le ferait sur la surface polie d’un miroir. Mais n’allez voir nul narcissisme à ceci, bien au contraire le geste d’une communion par laquelle se rendre présent à ce qui est et trouver en ceci sa ressource essentielle. C’est pourquoi tous les liens qui rattachent Lucas à son monde familier sont à explorer comme une partie de lui-même.

   L’intérieur du buron est à l’image de l’homme, une longue mémoire franchissant le temps, une sombre liturgie du minéral, le retour à une demi obscurité primitive, archaïque, une à peine élévation de la lumière dont un secret voulant se dire serait l’émergence la plus probable. Tout est là, disposé immuablement, comme si rien ne devait jamais changer. Les choses sont choses en tant que cette libre venue sans retrait, ou bien plutôt dans un retrait discret, à l’image de l’homme qui en est si proche, manière d’éclosion modeste, simple prolongement de ce genre de conservatoire du passé. Le buron est constitué d’une pièce unique qui est, tout à la fois, cuisine, chambre à coucher, cabinet de toilette. Une natte au sol est destinée à Etel le chien berger d’Auvergne.

    Au centre, trônant à la façon d’une incontournable présence, un gros poêle de tôle grise qui ronfle en hiver lorsque les lourdes congères grises et blanches font le siège de la vieille bâtisse. Un fourneau émaillé blanc sert à réchauffer les plats. Un antique bahut surmonté d’un vaisselier encombré de bocaux de verre, de pichets à demi ébréchés, d’assiettes décorées, de toute une bimbeloterie à simple valeur de mémoire, chaque pièce appelant un fait ancien, chaque fragment d’objet attaché au plus profond d’une réminiscence se souvenant de son origine, de sa valeur documentaire, ourlée, toujours, de son empreinte affective. Ce sont là les amers dont le vieil homme dispose pour s’orienter dans son existence. Il n’en souhaiterait nullement d’autres, tous les colifichets modernes lui paraissant tellement superflus, de simples caprices poussés par le vent de la ‘modernité’.

 

Une journée dans la vie de Lucas des Burons

 

   Le printemps est arrivé et, avec lui, son air embaumé de pollen. L’air est translucide, cristallin, une simple vibration qui vient à la rencontre du corps, une lame souple qui frôle le visage, une invite à sortir de soi, à aller à la rencontre du monde, à fêter la belle et unique nature. A la grosse horloge comtoise, viennent tout juste de sonner les six coups qui inaugurent la levée de l’aube. Lucas sort de son lit. C’est Etel, le chien à la douce fourrure, qui vient se frotter tout contre les jambes de son maître pour lui souhaiter la beauté unique du jour à venir. Par la fenêtre étroite - les hivers sont rudes en cette contrée ! -, la lumière entre qui fait luire quelques objets dans la pénombre. Lucas aime, entre tous, cet instant magique du lever. Rien n’est encore décidé de ce qui va avoir lieu et temps. Rien ne fait tache. Tout se donne dans la pureté première. Tout est retiré en soi comme pour une cérémonie nuptiale. Noces de la nuit et du jour dont l’aube est l’apparent motif. Un faible vent s’est levé, encore jonché d’étoiles, un reste de Voie Lactée sombre à l’horizon, là où les Vivants dorment encore, allongés dans leurs rêves, pareils à de jeunes chiots appuyés tout contre le duvet de leur mère.

   La première occupation du Buronnier, faire chauffer son café, un solide jus noir qui raidit le corps, lui donne sa stature, le projette en avant de lui. Des tartines de pain grillent sur la plaque du poêle que Lucas vient de rallumer, qui répandent dans la pièce une odeur biscuitée de froment et de malt. De temps en temps, Etel vient chiper une croûte, une mie croustillante, ce sont les miettes qui précèdent son repas à lui, que le vieil homme prépare sans délai pour son compagnon de vie, pour les trois chats qui vivent dans l’écurie attenante encombrée de vieux outils, de rondins de bois, de bottes de foin pour l’hiver. L’Ardéchois ne possède plus que cinq chèvres depuis qu’il est arrivé à l’âge de la retraite. Elles lui fournissent le lait dont il tire de délicieux fromages, base de son alimentation, quelques légumes viennent en complément dont il fait ses soupes quotidiennes. Ses repas sont frugaux, ils sont la simplicité même d’un homme qui a toujours connu, en guise de viatique, la pomme du verger, la pomme de terre et la salade du jardin, les plantes sauvages des haies, les quelques provisions hebdomadaires que lui livre l’épicier ambulant, l’une des rares visites, hormis celles de quelques randonneurs égarés avec qui il partage le verre de café de l’amitié.

   [Incise - ‘Lucas au plus près’ - Mais que veut donc signifier ‘au plus près’ ? ‘Au plus près’, signifie-t-il la proximité à soi, ce qui, pour le moins est une évidence ? Certes être près de soi. Bien évidemment ceci ne s’entend nullement d’une manière organique au simple motif que nous ne pouvons différer de notre propre corps et qu’en sortir est l’épreuve dernière de toute existence, le grand saut dans l’inconnu. Non, ‘auprès de’ doit bien plutôt se comprendre en tant que position d’essence. Nous, les Existants, avons à nous rencontrer dans ce site étroit qui délimite notre propre vérité. Être soi, en quelque manière, jusqu’à la pointe de son être. Ceci qui paraît un truisme est, cependant, bien loin de constituer une certitude. Toujours nous pensons être au centre de nous-mêmes, et, pourtant, le plus souvent nous en différons de manière bien étrange.

   Certains jours de fatidique lever, nous errons tout autour de nous-mêmes sans être bien assurés de pouvoir nous rejoindre en quelque lieu familier, éprouvé en tant que serein, rassurant. Alors nous disons que nous ne sommes pas dans notre assiette (« Me trouve-je en quelque assiette tranquille ? » - Montaigne), alors nous cherchons à assurer nos pieds d’une terre solide, mais tout bouge et il s’en faudrait de peu que nous ne chutions. Il n’est pas jusqu’à notre vue qui ne soit troublée, affectée d’un flou qui nous égare et fait des choses et du monde un spectacle bien étrange. Ce qui, d’habitude nous plaît, nous échappe. Ces voix que nous aimons percevoir nous parviennent comme au travers d’un insaisissable écran. Ces justes émotions que nous éprouvons à regarder un beau paysage, voici qu’elles s’évanouissent à tel point que nous pourrions les considérer telles des hallucinations.

   C’est ceci ‘être au plus loin de soi’ et ne rien savoir de ce qui, autrefois nous effleurait de sa douceur de palme. Nos affinités si précieuses, elles fuient entre nos doigts à la manière d’un filet d’eau. L’ami, dont nous cherchons l’approbation, il n’est nullement au rendez-vous et le serait-il, nous aurions du mal à reconnaître en lui cette ressource aimante dont nous le gratifiions jadis. Ce que nous posions en tant que notre vérité la plus effective, elle n’est plus qu’une façon de long cerf-volant dont seule la queue flotte au large du ciel, si bien que nous avons du mal à l’identifier en tant que tel.

   Si ce portrait de notre propre désarroi présente quelque valeur, c’est à seulement être mis en opposition avec celui de Lucas dont la belle équanimité d’âme, la reconduction d’une ‘rengaine’ (telle qu’il la nomme) chaque jour identique le met à l’abri de la déconvenue de ne plus coïncider avec soi. C’est bien notre société contemporaine, le nécessaire éparpillement dont elle constitue l’origine, le constant fleurissement des envies qui nous sollicitent à longueur de temps et constituent le lieu même de notre confusion. Être rassemblé autour de son propre centre dans une tâche unique, une visée simple des choses, voici ce qui constitue la nature même du bonheur. Le bonheur est le joyau, l’étincelle de l’instant, c’est pourquoi il est vain d’en vouloir rallumer la flamme. Il n’existe nul temps retrouvé du bonheur, seulement une expérience qui se donne toujours à neuf, un constant ressourcement de soi, une lumière à faire surgir des ténèbres. Le présent du présent tel qu’en lui-même reconduit, ceci se nomme également ‘sagesse’. Mais est-on au moins capables de sagesse, est-on au moins en possibilité du bonheur ? Que Lucas nous serve de modèle, ceci est pure évidence. Est-on au moins en mesure de se nommer ‘Lucas’, d’emprunter un identique chemin, de renoncer à l’agitation du vaste monde et de choisir, le retrait, le modeste, l’humble destinée qui, alors, deviendraient nos biens les plus précieux ?]

  

 

Retour au monde de Lucas

  

   Après le premier repas du jour, Lucas va s’asseoir sur un vieux banc de bois de sa fabrication, juste à côté de la porte d’entrée du buron. Etel ne tarde guère à rejoindre le vieil Ardéchois, il est un peu son ombre portée. Les yeux de l’éleveur sont moins fidèles qu’autrefois mais ils suffisent encore à saisir ces multiples rayons de beauté qui viennent jusqu’à lui. De l’autre côté de la vallée, sur le versant opposé, une montagne couverte en son sommet de la coiffure vert sombre des pins. Le ciel est clair que longent quelques nuages blancs. Dans les lointains, le moutonnement bleu d’autres montagnes qui se perdent dans l’indéchiffrable contrée des songes. Lucas laisse son regard errer sur ces mystères dont, sans doute, il ne percera jamais le secret. Lucas n’est pas l’homme des distances, des longues pérégrinations, des voyages. Lucas est l’homme de l’ici plutôt que de l’ailleurs. Lucas est le familier de la pierre grise sur le chemin, de la trace d’un renard dans le sable, des piquants bleus des chardons. Lucas aime découvrir les corolles mauves des affiliantes, éclairer ses sclérotiques des étoiles jaunes des arnicas.

   Deux ou trois fois seulement il est allé à la grande ville, à Saint-Etienne, au Puy-en-Velay pour des démarches administratives. Il a été étonné du spectacle des rues, des filles vêtues de court, perchées sur de hauts talons, étonné des hommes pressés qui portaient des serviettes de cuir et téléphonaient tout en marchant. Etonné des visages préoccupés des gens, une ride d’inquiétude traversant la plaine de leurs visages. La vie en ville devait être bien éprouvante pour que tout ce peuple urbain coure aussi vite après son destin ! Combien, à cette course effrénée, il préférait le rythme lent de la nature, la dérive immémoriale des grandes montagnes tout contre l’air libre du ciel. Et toutes ces automobiles dans les rues, et tous ces feux rouges, et tous ces passants qui semblaient n’aller nulle part, si ce n’est au-devant d’eux-mêmes sans bien savoir pourquoi. Il avait profité de son ‘voyage’ pour aller se faire couper les cheveux. En attendant son tour, il avait feuilleté quelques revues aux pages glacées. Elles étaient un peu comme des fenêtres s’ouvrant soudain sur le monde, lui qui n’avait pas de télévision, écoutait seulement des informations sur un antique poste venu de Manufrance, avec son étrange œil vert qui s’ouvrait et se fermait à la recherche des stations.

    Ainsi, en l’espace d’un quart d’heure, il avait parcouru le vaste monde, un peu distrait plutôt que vraiment intéressé. Il avait vu les grappes compactes de touristes descendre à Venise de paquebots plus hauts que les palais patriciens. Il avait vu la foule envahir les rues de Dubrovnik, la ‘perle de ‘Adriatique’, pareille à un torrent dévalant de la montagne. Combien toute cette agitation, combien cette frénésie lui paraissaient vaines, signes d’une hystérie dont le monde moderne était le fondateur en même temps que l’impuissant témoin. Ces ‘meutes d’Attila’ moissonnaient tout sur leur passage, ne laissant derrière eux qu’un fumant champ de ruines. Images d’un ‘bonheur’ consumériste qui n’était, somme toute, que son envers, une constante aliénation aux puissances de l’avoir et de l’argent.

    Pour toute la fortune de la terre, jamais au grand jamais, Lucas n’aurait consenti à monter à bord de l’une de ces croisières dont il pensait qu’elles étaient la dernière station avant que ne s’ouvrent les abysses infinis du non-sens. Aux hommes, l’on avait offert un trésor que d’aucuns s’ingéniaient à dilapider le plus vite possible car, semblait-il, il y avait urgence à se débarrasser de ce qui était bon pour n’en jamais retenir que le visage contrefait. Lucas, tout plein d’un bon sens paysan, se sentait viscéralement attaché à la source fraîche qui naissait à l’amont, celle qui encore tintait à la façon d’un cristal, qui brillait comme un diamant, alors qu’à l’aval, ternie par bien des actes inadéquats, ne demeuraient que des eaux troubles se jetant vers l’estuaire, un peu comme l’on se jette vers la mort en toute inconscience.

   Puis, quand les yeux de Lucas ont été emplis de toute cette beauté libre du paysage, que sa longue rêverie connaît son étiage, il se dirige vers l’enclos du jardin où croissent, en toute quiétude, les légumes dont il va faire sa soupe. Ici, dans ce pays ouvert à tous les vents du monde, inondé d’un chaud soleil l’été, transi de froid l’hiver, la soupe est un rituel que rien ne pourrait distraire, elle réchauffe le corps, elle dispose l’âme aux travaux les plus rudes, elle dit l’appartenance à la terre nourricière, celle dont on ne remerciera jamais assez l’offrande faite chaque jour qui passe. C’est alors un plaisir tout simple de se saisir d’un vieux piochon au manche de noisetier, de déterrer les pommes de terre, d’enfoncer les tiges gourdes de ses doigts à même cet humus d’où monte la profonde respiration du sol. Lucas et le sol qui l’a toujours accueilli, c’est pareil aux noces de la terre et du ciel, c’est une belle et souple harmonie, une entente sans fard, un lien si étroit. Lucas est une émanation de cette matière lourde, grasse, semée de vers et de mille vies inapparentes, elles font en lui un chant secret dont lui seul connaît les harmoniques, dont lui seul éprouve l’entière générosité.

   Puis il faut aller sur le terre-plein devant le buron. Là gisent à terre de grosses bûches qu’il faut scier. Certes, Lucas n’a plus la force d’autrefois, mais il prend son temps et la scie fait son bruit régulier, son bruit de gros bourdon qui attaque le bois. L’Ardéchois est totalement absorbé par la tâche qu’il accomplit. Son esprit ne vagabonde pas. Il vit dans l’instant du mouvement, chaque geste annonçant l’autre en une régularité de métronome. Le temps, ici, n’est nullement le temps des horloges. Le temps est celui que comptent les gouttes de pluie, que distillent à l’envi le passage d’un oiseau dans le ciel, le glissement d’un nuage, les rafales de vent, le silence qui est comme l’empreinte de la présence de toutes ces choses amicales. La matinée se déroule à la manière d’un long ruban, de la douce éclosion d’une rose, de la chute d’une eau au profond d’un puits. Rien n’est calculé d’avance, tout s’enchaîne avec naturel. Nul plan sur la comète ici qui viendrait organiser le déroulement de la journée. Une chose en appelle une autre, un peu comme si existait une lointaine et étrange volonté cosmique venue dire à cet homme, en ce lieu, la position qui est la sienne pour l’heure qui lui échoit. Non dans la douleur ou la souffrance. Non, dans le miel d’une simple joie.

    ‘Les Modernes’ sont trop compliqués avec la kyrielle de tâches harassantes dont ils tissent leur laborieuse journée. Le temps, leur temps si précieux (il est ce qui détermine leur être), ils le gaspillent à l’aune de cette dispersion qui fragmente leurs corps, scinde leur esprit, lézarde le sentiment qu’ils ont d’eux-mêmes. Il faut, à l’exister, une nervure, certes librement consentie, une ligne de crête sur laquelle avancer avec quelque assurance, dans l’unité de soi, afin qu’un sens se levant de ce parcours, un avenir puisse se projeter dans une lumière apaisante. Les hommes du ‘Temps Présent’ ne prennent même plus le temps de regarder le disque vermeil du soleil poindre à l’aube, de s’apercevoir du glissement du nuage au plus haut du ciel, d’écouter le murmure de la source se teintant de bleu sous les voûtes des ramures.

   L’heure de midi approche. Le soleil est tout en haut du ciel, gros œil de lumière qui semble dicter à la terre le rythme même de son mouvement, incliner les hommes à une halte où se ressourcer. Lucas s’est installé à sa table rustique encombrée des multiples objets de son quotidien : sa machine à café (seul luxe consenti à la ‘modernité’), son pichet, sa bouteille de vin rouge, sa miche de gros pain, son couteau qui ne le quitte jamais, ses pots emplis d’une confiture de sa fabrication. La belle lumière zénithale entre par l’étroite fenêtre, par la porte que Lucas a laissée ouverte. Son repas : une soupe de légumes, un grand bol de salade du jardin, quelques cubes de fromage de chèvre, des noix de la dernière récolte, une tasse de café. Tout dans le frugal, tout dans le naturel. Etel le chien n’est guère éloigné de son maître. Les chats lapent du lait dans une écuelle. La radio donne des nouvelles du pays au gré desquelles le vieil homme voyage tout le long du sol qui lui est familier. On est si bien ici dans la contrée proche, on en est une simple excroissance, une longue continuité.

   Lucas est bien installé dans l’heure de midi. Il en savoure la note qui repose et sépare les moments du jour. C’est l’heure où chaque chose reçoit du ciel sa provenance la plus pure, où chaque chose reçoit de la terre son enracinement essentiel. Heure de certitude et d’accomplissement. Heure méridienne d’où regarder son destin avec exactitude. Dans cette heure, l’on prend le temps de se retourner, de faire porter son regard sur la dernière aube tel le passé qui scintille au loin avec ses angles vifs, ses éclats de diamant, on prend le temps de se projeter devant le crépuscule caché dans les plis du jour, pareil à un secret qui se dévoilera plus tard, dont l’on attend qu’il nous surprenne et nous comble. Un peu de l’universelle procession des hommes sur la croûte d’argile qui les reçoit et les attend de toute éternité. Lucas est là, pareil à cette aventure singulière qui se détermine aux motifs du cône majestueux du Gerbier-de-Jonc, aux trois points originels des sources de la Loire, aux alpages verts délimités par des haies, aux toits des autres burons qui brillent au loin dans leurs vêtures de pierre et d’ardoise grise. C’est heureux cette confluence du paysage et de l’homme qui y figure au même titre que la floraison de la plante, que la course de l’animal qui en traverse le lumineux espace. Tout ceci qui se vit ici, Lucas en ressent les flux et les reflux intimes. Ce sont de simples sensations qui sont l’aube des mots, non encore leur bourgeonnement à la lisière du jour, la phrase qui, bientôt, se donnera telle l’oriflamme brillante des Existants.

   Cela bruit dans l’épaisseur de la chair, cela s’empourpre dans le réseau dense des veines, cela glisse longuement sur le toboggan de la peau, cela fait ses gerbes dans le champ libre de la conscience. Être Lucas, ici, en cette heure, en ce lieu, c’est se donner avec un plein amour à tout ce qui vient et fait signe depuis le vaste horizon jusque dans la plus modeste apparition, le tremblement d’une graminée, le vol primesautier d’un papillon, le murmure d’un arbre sous la caresse du vent. L’essentiel est bien de trouver le site le plus sûr de son être, de s’y confier avec la justesse d’un abandon, de s’y disposer avec la même joie que met le renardeau à se lover, dans le terrier, tout contre la douceur de sa mère. Être en soi plus que soi, ceci : tout vient dans la clarté, les ombres s’amenuisent, plus rien ne se dissimule, plus rien n’agresse ni n’entaille, tout paraît dans la justesse même de ce qui est à venir.

   La suite du jour de Lucas est un genre de ‘logique’, mais de ‘logique élémentaire’ dont la qualité première est l’enchaînement naturel des phénomènes.  Métaphoriquement parlant, une neige qui viendrait des hauts sommets, avancerait vers l’aval, se chargeant d’une autre neige, mais dénuée d’intention mauvaise, non une neige de chute et d’avalanche, seulement une manière d’écume souple, onctueuse, faisant au corps sa tunique de soie. Une neige chaleureuse fondant à même son généreux principe. C’est ceci, cette liaison, cet assemblage, ce recueil des affinités qui se pourraient nommer ‘osmose’, ‘attraction, ‘magie’. Oui, c’est de l’ordre de la magie cette union du disparate, de l’éloigné, du dissemblable. Le pays est étalé là-devant, avec ses profondes vallées, ses hautes collines, les touffes plurielles de ses haies, le mystère de ses arbres, la vastitude du ciel, l’illisible glissement des nuages et c’est comme si, par on ne sait quel type de prodige, cet homme-ci devant son modeste buron se projetait soudain à la dimension de l’immense, tutoyait des avenues millénaires, parlait les milliers de langues d’une surprenante Babel.

   Être là, dans le pli de son corps que l’on pensait fixe, inamovible, dans sa monade de peau que l’on croyait figée, irrémédiablement condamnée à demeurer dans sa limite propre et voici que tout s’assemble à la manière dont deux bandes d’enfants inconnus les uns des autres, s’assemblent dans la plus belle des spontanéités qui soit. Alors il n’y a plus d’inconnu, plus de question inopportune qui taraude le corps, plus de souci belliqueux qui fait le siège de l’esprit. Une seule et unique arche de lumière juchée au plus haut de l’azur, un chant unique qui s’étend sur le paisible de la contrée. Un éternel repos comme celui qui attend le randonneur des hauts sommets dans le refuge qui l’accueille et le comble, le porte au plus haut de soi, là où jamais il n’aurait pu espérer être sauf dans ses songes les plus improbables.

   La suite du jour donc : aller se promener sur un sentier mille fois parcouru. Lucas en connaît chaque détail, cette pierre aux formes étranges, cette souche attaquée par les insectes xylophages, ce trou dans la haie qui fait comme un cadre naturel au Gerbier-de-Jonc. Quiconque penserait Lucas ennuyé de cette ‘monotonie’, cette reproduction à l’identique des gestes du quotidien, ne ferait que projeter sur lui son foncier pessimisme. Il y a, en effet, un grand bonheur à se régénérer au contact du simple, du cent fois éprouvé. Telle racine qui traverse le chemin, n’est-elle l’image de Lucas en sa foncière amitié en direction de ce sol qui est sien parce qu’il y est né, y a imprimé ses pas dans la poussière, en a foulé chaque arpent, autrement dit a déposé, sur cette matrice, l’empreinte qui le dit en tant qu’homme de cette époque, de ce terroir, de cette originalité qui est la sienne dont les choses ont recueilli le sceau, tout comme le ciel porte en lui la trace du nuage qui l’a parcouru l’espace d’un instant ? Oui, il y a nécessaire ‘co-naissance’ de l’homme et du monde qui le reçoit comme l’un des siens, singulier, tatoué à l’aune de ses expériences les plus essentielles.

   La suite du jour donc : rassembler ses chèvres avec l’aide amicale et souvent empressée d’Etel, plus un jeu qu’une réelle nécessité. Il y a, entre les chèvres et le chien, une sorte de complicité secrète, sinon un colloque muet qui les rapproche et les rend indispensables mutuellement, l’écorce et l’arbre, le couteau et le pain, la bouteille et le verre. Combien ces alliances ‘naturelles’ sont rassurantes, donatrices d’une imminente félicité, l’amant et son aimée, l’aimée et son amant en une même harmonie assemblés. La traite des chèvres se fait dans la facilité, l’accord, la souple entente. Une fois traites, les chèvres se régalent de céréales versées dans de grandes écuelles de bois. Cette nuit, elles dormiront dans leur étable, à l’abri des prédateurs. Parfois, avant que l’aube ne dilue l’encre nocturne, Lucas entend le passage d’animaux en maraude. Parfois Etel gronde et montre les dents puis regagne son lit de chiffons.

   La suite du jour : le repas du soir qui est une reprise à l’identique de celui de midi. Puis une courte pause sur le banc devant la porte. Le regard du ciel est lisse, parcouru, déjà, des quelques points brillants des premières étoiles. Le regard du ciel est amical, c’est en tout cas ce que pense cette âme simple qu’un rien comble au-delà de tous les désirs. Vivre, rien que vivre est pur prodige qu’une santé solide amarre au réel avec assurance. Ceci, ce bonheur que nul n’émet au motif qu’il est trop ordinaire, Lucas en sait le prix, aussi n’exige-t-il rien de plus que ce que son destin lui a remis dont, chaque jour, il savoure le fruit avec reconnaissance.

   La fin du jour : Lucas est entré dans le buron, a allumé un feu de cheminée car à cette altitude, le froid est déjà vif malgré la saison qui avance vers les jours plus longs. C’est l’heure bénie de la lecture. Le vieil homme ne connaît rien de plus précieux que ce moment calme à l’approche de la nuit. Parfois, dans les profondeurs du ciel, l’hululement d’une chouette, le cri de quelque rapace, le craquement des pierres qui se refroidissent et se disposent au voyage ténébreux. Lucas a pris son livre favori dont un marque-page improvisé désigne le dernier endroit de sa lecture. Nul ne s’étonnera ici, s’il s’est bien imprégné des motifs qui font vivre Lucas d’une manière si ‘naturelle’ que son choix se soit porté sur ‘La Terre’ d’Emile Zola. Sans doute l’extrait ci-dessous, offert aux Lecteurs et Lectrices encore présents, se dispensera-t-il de quelque commentaire. Dans les lignes qui suivent, pourra se lire l’histoire d’un bonheur simple, tel que devenu rare aujourd’hui, au point même que l’on penserait que ce mot n’a été inventé que par des hommes depuis longtemps disparus. Mais, je m’absente et vous laisse en compagnie de cette belle prose. A elle seule elle est signe de cette prospérité que beaucoup attendent à défaut d’ne trouver la source en eux. Là est le vrai lieu ! En soi. Toute tentative de sortie n’est que pure utopie !

   « D'abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis les brins montèrent et s'épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnats. C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un. vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers  émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tache perdue d'un continent. »

 

 

 

 

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18 juillet 2021 7 18 /07 /juillet /2021 16:23
« La cabane est sur le toit ».

Œuvre : Laure Carré.

« La cabane est sur le toit »

***

  Tous, dans le cœur, au fin fond de la tête, dans quelque repli de l’âme, nous habitons et sommes habités. C’est dans l’essence de l’homme que de trouver lieu sur Terre et y faire croître son être. A défaut de cela, une conque dans laquelle s’immerger, l’exister est pure errance, perte de soi dans l’abîme et l’être est illisible, pareil à la feuille d’automne que la bourrasque désole et reconduit à de simples nervures.

« Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

feuille morte. »

(Verlaine - Poèmes saturniens)

*

« La cabane est sur le toit »

Certes nous habitons.

Certes nous avons lieu d’être.

Mais y sommes-nous suffisamment ?

 

      Corps habité

   Notre corps, notre première cellule au monde, notre chambre où trouver repos et ressourcement, l’habitons-nous avec suffisamment de présence ? L’investissons-nous ou bien vivons-nous, à côté de lui, dans une manière de diversion, laquelle ne nous en livrerait que de superficielles lignes? Le connaissons-nous, au moins, mieux qu’à l’aune de cette carapace qui nous abrite l’espace d’une vie ? L’approchons-nous de façon satisfaisante ? N’est-il pas cet étranger, ce nomade « sans feu ni lieu » que nous feignons de comprendre mais dont nous nous détournons pour toutes sortes de raisons microscopiques : regarder le vol d’une mouche, nous hypnotiser sur la corolle d’une jupe, nous noyer dans la vitrine que nous tend le monde afin de mieux nous ravir à nous-mêmes ? Ressentons-nous, au moins, notre corps comme un habiter ? Mais il faut aller du côté de Le Clézio et se fondre dans Lullaby, cette très jeune fille douée d’hyperesthésie, cette étrange créature, cette survivance mythique qui se fond dans le monde comme le monde pénètre en elle. Mais écoutons :

« Ça faisait plusieurs jours maintenant que Lullaby allait du côté de la maison grecque. (…) Elle s’approchait de la maison, en regardant les six colonnes régulières blanches de lumière. A haute voix elle lisait le mot magique écrit dans le plâtre du péristyle, et c’était peut-être à cause de lui qu’il y avait tant de paix et de lumière : «Karisma… ».

Le mot rayonnait à l’intérieur de son corps (…) Lullaby sentait son corps s’ouvrir très doucement, comme une porte, et elle attendait de rejoindre la mer. (…) Son corps resterait loin en arrière, il serait pareil aux colonnes blanches et aux murs couverts de plâtre, immobile, silencieux. C’était cela le secret de la maison. (…) c’étaient les mouvements de son corps, séparés, qui parcouraient l’espace au-devant d’elle. »

   « Etonnante » vision du monde (au sens de l’étonnement philosophique) que celle de l’auteur qui remonte aux sources mêmes de l’étymologie afin de reconduire son lecteur au fondement de l’être, à la source qui nous amène à parution. Si nous lisons Le Clézio avec l’attention requise, nous nous apercevons que connaître son corps revient, étrangement, à s’en exonérer, à le laisser flotter dans l’espace, à se laisser envahir par lui, l’espace, dans le même mouvement qui nous fait nous confondre avec sa propre réalité. Si la jeune héroïne parvient à ce sublime détachement qui l’amène hors de son corps en direction d’un monde « magique », c’est en raison d’une autre magie, celle du langage qui porte dans son corps même, dans son lexique, des clés d’ouverture infinies. Comprendre l’état d’extase par laquelle Lullaby se détache de son corps en même temps qu’elle l’amène à sa plénitude, jamais on ne s’en saisira mieux qu’à pénétrer le sens du mot grec χ α ́ ρ ι σ μ α (Karisma), lequel veut dire, à l’origine : « faveur, grâce accordée par Dieu », autrement exprimé, faveur des dieux de l’Olympe en direction des hommes.

   A seulement s’entendre avec ce mot, à coïncider avec son mystérieux pouvoir et, déjà, la très jeune fille qui contemple la maison, mais aussi le paysage, les rochers, la mer, l’aventurière donc est en voyage pour plus loin qu’elle. Son corps devient le réceptacle, l’amphore où se déposent avec bonheur (avoir du « charisme », c’est ceci, répandre autour de soi une indéfinissable aura qui entraîne l’adhésion, la fascination des regardants) tous les sèmes qui l’entourent, le vent, les embruns, le soleil, la fuite des vagues vers le large horizon, le sel, le buisson, la course vive des lézards, « l’odeur de l’herbe qui sent le miel ». « Elle voyait tout cela au même instant, et chaque regard durait des mois, des années. Mais elle voyait sans comprendre… »

   Et c’est alors le plus extraordinaire des phénomènes qui se produit. Gagnée par le monde à l’intérieur même de son corps intime, dans le réseau dense de son massif de chair, sur la face burinée de sa peau, la voyageuse ressent les catégories qui la déterminent, espace et temps, comme affectés d’un incroyable pouvoir de dilatation. Elle ne reste pas auprès des choses, elle est chose elle-même, pouvant devenir, tour à tour ce qu’elle est en son fond, mais aussi ce qu’elle devient, ce déploiement sans fin qui la fait l’égale d’une manière d’infini, l’analogue d’un territoire sans fin. Alors habiter son corps prend tout son sens. Il n’y a plus de séparation arbitraire du sujet qu’elle est supposée être et de l’objet que le monde semble constituer a priori. L’unité primitive, la dyade révélatrice de fusion et d’harmonie s’éclaire jusqu’à l’intérieur des abysses. Il n’y a plus d’abîme mais son contraire, l’exhaussement de soi dans la manifestation quasi-absolue d’être. Une manière d’ontologie fondamentale trouvant sa propre vêture existentielle et s’y confondant dans un vertige de la vue.

Souhaitant rendre compte de cette expérience hors du commun, Lullaby s’amuse à écrire des bribes de phrases dans sa tête :

« Là où on boit la mer »

« Les points d’appui de l’horizon »

« Les roues (ou les routes) de la mer »

   et elle haussait les épaules parce que cela ne voulait pas dire grand-chose."

   Bien évidemment le « cela ne voulait pas dire grand-chose » ne prend guère sens que dans la perspective d’une perception à la limite d’une saisie extra-sensorielle de l’univers. La compréhension n’est plus de mise puisque les choses apparaissent comme étant seulement intuitionnées, dépouillées des prémices du concept, s’absentant totalement du sacro-saint principe de raison. Lullaby traverse le monde tout comme le monde s’insinue en elle, à la faveur de la vision d’une maison dont le caractère sacré est plus qu’évident - un temple grec avec son péristyle gravé du hiéroglyphe qui invite à se déporter hors de soi en direction de l’Olympe dont le sommet invisible cache aux mortels le séjour des dieux -, vision qui se rapproche d’une contemplation, seule ressource que la villégiature des immortels autorise afin que puisse être approchée cette divine ambroisie que le nectar fait resplendir, nectar dont seuls les hommes au regard exact pourront connaître le goût. Il y faut plus qu’une propédeutique, une disposition de l’âme vers ce qu’elle veut connaître : elle-même qui a été au contact du sublime et en porte la trace en quelque coin secret. Jamais la beauté ne s’oublie.

   La merveilleuse héroïne retourne souvent sur le lieu magique afin que quelque chose comme une ouverture se produise en elle, qu’elle se sente habitée par ce monde étrange qu’elle habite elle-même comme par la grâce d’un merveilleux et inépuisable cercle herméneutique. Car, du monde, il y a infiniment à comprendre, à interpréter. Quantité de symboles croisés, de métaphores ruisselantes, de poèmes suspendus en l’air qui vibrent dans la clarté du jour, font leur braise en trouant la nuit de cet œil identique au troisième œil des orientaux, ou « œil de l’âme » qui ouvre majestueusement la connaissance de soi, des autres, enfin de ce qui n’est pas soi. Avec elle, l’altérité, il faut vivre sans frontière, d’une façon naturelle et aussi bien incliner vers le rocher, l’arbre, l’eau, l’enfant aux yeux de lumière, l’étranger au masque de cuivre, la course primesautière du papillon, le nuage dans sa navigation hauturière. Ce qu’est la maison en tant que symbole s’éclaire soudain avec l’intensité d’une vérité. C’est cela que Lullaby cherche inlassablement sur cette côte de rochers sauvages livrée au vent, au soleil, au silence immense comme la courbe de la mer, la vérité, seul cheminement qui signifie jusqu’à l’acmé de soi :

   « Elle aurait bien voulu revoir la belle maison grecque aux six colonnes, pour s’asseoir et se laisser emporter jusqu’au centre de la mer. (…) Alors elle s’assit sur une pierre, au bord du chemin, et elle essaya d’imaginer la maison. Elle était toute petite et blottie contre la falaise, ses volets et sa porte fermée. Peut-être que désormais plus personne n’y entrerait. Au-dessus des colonnes, sur le chapiteau triangulaire, son nom était éclairé par le soleil, il disait toujours :

ΧΑΡΙΣΜΑ

Car c’était le plus beau nom du monde. »

   Bien difficile de conclure après une si belle évidence de ce que la beauté veut signifier lorsque la conscience la vise avec la justesse requise.

   « La cabane est sur le toit ». Le temps n’est-il pas venu de dire que cette cabane qui nous habite depuis notre plus jeune âge peut enfin trouver son assise et son royaume ? Et pourquoi donc faut-il qu’elle soit « sur le toit » ? Mais sans doute parce que les révélations n’apparaissent qu’en pleine lumière, en haut du monde, quelque part près de l’Olympe. Nous disons et nous rêvons à ce qui pourrait advenir si, d’aventure, nous y trouvions notre site pour l’éternité. Car c’est de cela dont il serait question : du règne infini des choses belles.

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9 juillet 2021 5 09 /07 /juillet /2021 17:21
Mirage, été, attente.

« L’été »

Photographie : Patricia Weibel

*

   L’été. Depuis l’angle vif du frimas, depuis le gel faisant ses dentelles aux cimaises des toits, on n’avait été que cela : attente de l’été. L’été passé, l’été prochain. Entre les deux, abîme et vacuité, perdition du corps pris dans sa gangue de toile lourde. L’été, comme une antienne, comme une eau de source claire au milieu de la steppe, la promesse d’un don, l’éclat du jour au sommet d’une montagne. L’été surgissait-il et l’on oubliait les autres saisons. L’éclosion du printemps et ses belles efflorescences. La chute de l’heure dans les teintes chatoyantes de l’automne. L’hiver et son exactitude bleue, ses arêtes vives, l’air cristallin se détachant de la terre comme une brume. On oubliait tout, on faisait allégeance au solstice, on fêtait la Saint-Jean, allumant sur toutes les collines du monde les feux de la joie. On se disposait à exister dans la multitude, on ouvrait ses fenêtres, on dénudait son corps, on plongeait avec délice dans l’eau verte des atolls. On retournait sa peau de vivant, on l’exposait aux clameurs solaires, aux chutes de phosphènes dans l’espace infini. Dans le ciel étaient les grandes tornades blanches, les girations d’étoiles qui, la nuit, prolongeaient le tumulte du jour. Comme si rien ne devait jamais finir. Ivresse chevillée au plus près d’un facile bonheur. Extase offerte aux officiants des plages. Plénitude faisant couler son miel aux mains tendues qui voulaient bien la saisir. Luxe sans frontière habillant les yeux révulsés de beauté immédiate.

   Mais regardons l’image. Mais soyons lucide afin que quelque chose s’éclaire à l’intérieur du corps en direction de ce qui est à comprendre. Quelque part, dans l’ombre dense de la fin de la nuit, est une bâtisse pareille à une grange, avec sa frise de tuiles romanes, ses lourds piliers de pierre, sa courte savane lustrée d’une lune gibbeuse, la résille de la clôture si fragile qu’elle semblerait ne pas exister. Partout, alentour, dans les termitières de ciment dorment les hommes au sommeil de plomb. Partout, dans les villes piquetées de lumière, trouées de lampadaires, se joue la décroissance du désir, se résout la tension du jour écrasée d’hébétude. L’été est là avec ses excès, ses débordements, ses flux solaires qui usent la rétine, ourlent les anatomies de sueur profuse. La hampe des sexes est dardée, turgescente dans sa volonté dionysiaque de presser les grains, d’en extraire jusqu’au vertige le suc fécondant. Les sexes sont ouverts prêts à accueillir l’ambroisie, à la faire rayonner, à en multiplier l’audace, à la dispenser à tout ce qui croît et porte au-devant de soi la gloire d’exister. Corps chavirés dans l’alambic de la nuit. Corps mutilés par l’ardente possession, floculation du plaisir, gemmes se terrant au cœur du souci alors que le jour approche. Car l’ombre est à sa fin qu’effacera, bientôt, la première eau matinale. L’heure est fixe, l’heure est dense qui dit le chavirement des âmes, la dissolution de l’esprit dans la fournaise de la mort différée, mise à distance, terrassée sous les coups de boutoir de la puissance de vivre.

   Dans l’enceinte violentée des têtes que cernent les pesanteurs du rêve, rien n’apparaît encore de très sûr, sauf un flottement, les coups de gong comateux frappant aux paupières, les paroles laineuses de l’inconscient. Cette heure est rare, cette heure est précieuse car elle est la dernière liberté, l’ultime rempart avant que le jour ne déplie ses rémiges, que ne s’envolent les dernières illusions, que ne meurent à la fontaine des heures les dentelles oniriques, les fils de cristal de l’utopie. Car l’été, plus que toute autre saison, en raison de sa démesure même, reconduit les Existants à tracer les contours de leur être au seul compas de l’imaginaire. Illusoire liberté qui, l’espace d’une exubérance tropicale, n’aura offert qu’une diversion, un tremblement au bord de quelque lagon paradisiaque, des amours clandestines, des amants de passage, des réalités de pacotille alors qu’en notre fond, nous les Vivants, ne demandons que l’ouverture d’une vérité par laquelle nous serions au monde dans la plus grande exactitude qui soit. Celle de coïncider avec la pure beauté de l’aube, de goûter l’ambroisie du poème, de regarder l’œuvre d’art dans la pure contemplation.

   L’été. A peine commencé que, déjà, il se retire sur la pointe des pieds. L’été que nous désirons depuis la froidure de nos corps transis de solitude. L’été, nous le voulons et déjà il n’est plus qu’une lointaine brume à l’horizon du doute. L’été existe-t-il vraiment ? N’est-il pas seulement une hallucination, la braise de notre désir, le feu de la création dont nous voudrions être atteints ? L’été.

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:37
Toute jouissance est cri.

« Le Cri » - Edvard Munch – 1893

Source : DigitaltMuseum

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[Pour servir de commentaire aux deux phrases

sur la « jouissance » d’Hélène Henry.]

 

   « Entre plaisir et déplaisir constitutifs de la jouissance, elle se demandait si elle n'allait pas se mettre à "aimer" des hommes pour lesquels elle ne ressentait aucun désir. Une manière d'acter le déplaisir dans le jouir. » HH.

*

   Jouir est s’oublier soi-même en même temps qu’amener l’autre à paraître sous la figure de cela même qui comblera l’abîme de nos sens. Dans l’acte de jouir, c’est le jouir lui-même qui est porté à son acmé comme le point ultime d’atteinte de l’exister, sorte de non-retour car, jamais, l’on ne revient en-deçà de cette sublimation que, toujours, l’on veut porter à un exhaussement. C’est l’au-delà de la jouissance en tant qu’expérience limite de soi qui est en jeu. Pure dissolution des consciences dans l’atteinte de ce qui est pur absolu.

Soi dépassé.

L’autre, dépassé.

   Seul, l’objet au centre du désir : cette chair transcendée, cette pomme cézanienne dans le pur éclat d’elle-même, ce nu de Modigliani dans la rutilance de l’acte de peindre. Mais aussi bien cet objet rejeté, cette mise en scène du pur contingent réalisé par le truchement de l’arte povera. Mais aussi bien cette femme que nul ne remarque, cet homme ordinaire battant le pavé, que l’on rejoint dans la mansarde afin d’y conjuguer les flammes du désir.

   La jouissance est une telle démesure qu’elle suspend le jugement - la fameuse époché phénoménologique -, pour ne laisser place qu’au flux impérieux du « plaisir intense des sens », étymologie de « jouissance ». C’est un non-espace, non-temps qui s’installe comme une braise vive dans la chair des amants, écharde que, toujours, ils chercheront à retrouver sous les espèces d’une improbable éternité. Il n’y a guère de dissolution temporelle aussi efficace, d’expérience ontologique qui porte aussi loin les individus à la frontière à partir de laquelle seul le néant a lieu.

   Le jouir est cette phase excédant son propre objet, cette oscillation entre deux vertiges : celui de vivre, celui de mourir. Sous la figure rayonnante de la jouissance, la souffrance à l’état pur. Celle, précisément, de l’impossibilité d’un « éternel retour du même ». « Post coïtum omne animale triste ». Infinie tristesse d’un acte dont on sait qu’il ne se dépassera pas, qu’il est humainement déterminé par deux bornes infrangibles : naissance, mort. Thanatos s’agitant sous Eros. Jouir est le dernier cri avant la finitude. Pour cette raison, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Ainsi disait le poète, en termes choisis, ce que l’existence dit en mode prosaïque.

   Ce que l’amour dit en poème, la douleur l’énonce en prose. Nous ne sommes que ce battement entre deux impossibles : celui de renaître, celui de mourir bientôt. La jouissance est là comme seul recours pour tenir éloignés les deux bords de l’abîme. C’est pourquoi, avant tout, il n’est qu’un harmonique du cri. Cri primal par lequel nous paraissons. Cri dernier par lequel nous refermons la parenthèse. Il n’est temps que de jouir dans cet intervalle !

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30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 16:46
On disait la nuit …

« La nuit »

Photographie : Patricia Weibel

*

   On disait la nuit, sa douceur d’ouate noire, son accueil des corps dans le repos, l’aire de ressourcement de l’esprit, la plénitude de l’âme dans les voiles du songe. Tout cela on le disait, mais précautionneusement, du bout des lèvres, roulant les paroles délicieuses dans le limaçon étroit et volubile de sa langue. De peur que la vérité du dire ne s’étiole et que ne demeure la perdition pareille au feu-follet, la perte à jamais du fantasme dans les rets du réel. Les papilles s’irisaient à seulement effleurer l’ombre nocturne, à l’évoquer à la manière d’un baume dont on pouvait, à loisir, oindre la moindre parcelle de sa peau. Le soir, à l’heure où les hommes et les femmes regagnaient leurs logis avec des roulements d’épaules et des hanches chaloupant en cadence, déjà l’on se disposait à recevoir la nuit, sa braise vive. Car l’on croyait à la pointe du désir lovée dans les plis d’ombre, car l’on pensait la nuit dispensatrice de jouissance, pareille à la hampe de fougère dispersant dans l’éther les spores de la joie, les corpuscules de la fécondation. Ne disait-on pas, ordinairement, la nuit féconde, sa forme identique à la rotondité de la Lune, cette effigie féminine, son gonflement comme l’amante ensemencée qui porte en soi la demeure visible à partir de laquelle la vie sera et fera son étourdissant carrousel ? Ne disait-on ceci avec l’intime conviction que rien n’était à espérer du jour, de la lumière qui anéantissaient tout dans une même indistinction et reconduisaient au néant les étreintes nocturnes ? Ne proférait-on cela à longueur d’heures creuses, à l’aune d’une insuffisante pensée ? Car il y avait danger à ne pas s’écarter de soi, à vivre dans la première assertion venue, à en faire un acte de foi, puis vaquer à ses occupations avec la tranquillité et l’assurance de celui qui sait, de celle qui a expérimenté jusqu’à la dernière goutte la fontaine de la révélation.

  Le matin, après que les étreintes nocturnes avaient eu lieu, on se levait en titubant, au bord d’un vertige. On buvait son café dont on ressentait la brûlure comme si elle avait été une confirmation du désir, son dernier reflux sur la pente du jour. On s’accouplait alors selon quantité de combinaisons, dans les transports, dans les carlingues de métal des voitures, dans les bureaux où crépitaient les messages du monde. C’est à peine si l’on jetait un coup d’œil aux silhouettes adjacentes, ou alors furtivement, de peur d’y lire ses propres désirs, de voir s’allumer sur la blancheur de la sclérotique voisine la verticalité de ses propres fantasmes. En réalité, on remettait à la nuit, à la part d’encre et de suie la tâche de sceller le désir, de ne point l’exhumer dans la démesure de la clarté. Il fallait demeurer au secret et ne pas déflorer ce qui avait eu lieu. C’était une trop vive brûlure et les gestes de l’amour devaient s’envelopper d’un suaire noir, glisser identiques à des racines dans les touffeurs du limon, s’invaginer dans les convulsions de la glaise. On crucifiait Eros sous Thanatos, on effeuillait les gerbes du plaisir et l’on n’en gardait que quelques étamines, la levée d’un pistil dans l’aube claire.

   Mais combien l’on était dans l’erreur. Combien on offrait en sacrifice ce qui, né du tumulte des sens, voulait se dire dans la plus haute profération, voulait rayonner et ensemencer le ciel de la seule nécessité qui soit : prendre acte de soi, de l’autre et porter bien au-delà des yeux soudés de cécité le prodigieux don d’exister. Voici ce qu’il aurait fallu faire. A la pointe du jour ou bien à la naissance du crépuscule, ces deux moments du dialogue du jour et de la nuit, il eût fallu s’accoupler dans les chambres ouvertes, au sommet des rochers, en haut des dykes de lave, dans la rutilance de l’heure, sur les plages de galets gris, sur les pampres couleur de feuille morte des vignes, sur tous les autels du monde, au milieu des agoras semées de vent, sur la crête des falaises de craie, dans les corridors des villes, en haut des immeubles de verre aux mille réfractions. Ce qu’il aurait fallu penser : cette évidence qu’à elle seule la nuit ne pouvait contenir l’entièreté du désir, la totalité de la jouissance universelle. Tout comme l’art, la rencontre a besoin de lumière afin que s’ouvre le motif de la compréhension. La nuit, ce principe féminin enveloppant, cette conque apprêtée à la réception en même temps qu’à la donation, cette bogue semée d’un vivant corail, il lui faut impérativement rencontrer le jour, ce principe masculin ouvrant, perforant, disant en mode symbolique la turgescence de l’éclair, son rayonnement afin que du monde compact, dense, quelque chose s’éclaire et devienne visible.

   C’est toujours dans la démesure - l’amour est une chose de cet ordre puisque, à proprement parler, jamais il ne saurait être mesuré, thématisé dans les limites étroites d’un étalon -, c’est toujours dans l’excès que les vérités surgissent avec leur incision de silex. La nuit, il faut la déflorer, l’ouvrir jusqu’à l’extase, Dionysos surgissant, tel le Minotaure des failles de l’ombre pour faire croître ce qui, toujours a besoin de s’exhausser de l’abîme et se révéler au plein jour, au soleil dont le principe mâle fécondateur est le vivant archétype. Longtemps nous avons cru que la nuit nous sauverait de nous-mêmes, nous accueillerait dans des langes d’ombre, tels de touchants et fragiles nouveau-nés. Oui, certes, mais il est temps de déciller ses yeux, de voir en face ce qui nous requiert en tant qu’hommes, en tant que femmes. C’est toujours d’une violence dont il est question, d’un affrontement du jour et de la nuit que résultent les formes que nous mettons au monde. Tout est déchirure, aussi bien l’hymen de l’amante que le saut de l’homme dans l’abîme qui le reçoit afin que quelque chose de possible ait lieu. Nous sommes toujours l’endroit d’une tragédie. Or, la tragédie, de tous temps, a eu besoin d’une scène pour installer l’espace de son jeu mortifère. Commençant à exister ou bien donnant la vie, à savoir le sens, nous mourrons à nous-mêmes alors que le jour se lève et que la nuit s’enveloppe de sa chape nocturne. Jamais on ne peut échapper au rythme universel et immémorial du nycthémère, ombre lumière, lumière ombre jusqu’à notre clignotement dernier. Osons la nuit ! Osons le jour !

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 17:27
Temps de beauté.

Œuvre : Sophie Rousseau

Aquarelle et encre

*

   En ce temps-là la beauté était partout. De terre, de ciel, d’eau, de nuage. Il suffisait de vivre, de respirer, de toucher et l’on était libre de soi, tout contre les choses, dans leur pulpe intime, au bord de l’horizon où s’ouvre l’écume des grands oiseaux blancs. On était soi dans la multiplicité du monde, naturellement, comme le vent traverse le ciel, comme l’eau s’écoule de la source et rejoint la mer par le glacis des rivières. Continuellement, les cannelures du ciel déversaient leurs aiguilles de cristal, les arbres dressaient dans le bleu leurs flammes ardentes, les montagnes élevaient leurs cônes et leurs pics dans la forme de la puissance, de la majesté. Tout était encore disponible et les yeux des hommes, soudés au ventre de la terre, dormaient dans une même cécité. Le monde était une simple connaissance de soi, de l’intérieur, de l’ombilic même où se trouvait l’origine. Pour atteindre cela qui se dressait devant elles, les consciences n’avaient qu’à s’ériger en pensée et demeurer dans l’enceinte brillante de leur propre révélation. On n’avait pas besoin de beaucoup de corps, pas besoin de beaucoup de chair. Seulement une excroissance de peau en direction de l’arbre, de la feuille, du rocher, des piquants d’oursins des étoiles, des bogues trouées des éponges. Un effleurement, un exhaussement de la périphérie de l’œil, la levée d’un doigt dans la brume floconneuse, l’empreinte légère d’un pied sur la théorie jaune du sable.

   Voici, en ce temps-là, ce que l’on faisait dans la plus grande nudité de soi qui se pût concevoir. A peine une esquisse à contre-jour de l’ombre, le glissement de sa propre silhouette entre deux feuilles d’air, la progression d’un enfant sur des calots de verre. Nul besoin de dire les choses dans une manière d’imprécation, nul besoin de crier aux meutes adjacentes la beauté de la parution, nul besoin de dresser l’oriflamme de la gloire sur la bannière du ciel. Se laisser aller comme le grésil dans le ciel de décembre et voltiger à l’infini du temps avec la grâce de la goutte à la pointe de l’herbe. Alors tout venait avec facilité, tout s’illustrait dans la transparence, tout rayonnait du cœur de sa propre signification. On était là, dans le premier tremblement du paysage, avant que ne se déchaîne la lumière, avant que les bruits ne percutent les tympans de leurs gongs apatrides, que les mouvements ne s’agitent en tous sens. C’était l’heure magique avant l’heure, c’était le temps merveilleux avant le temps. L’immémorial balancement du nycthémère s’était figé et plus rien n’oscillait que le cœur des hommes. Alors les yeux s’ouvrent, les mains se tendent, les jarrets se plient à la cadence de la marche, la peau se met à rutiler comme les masques des Incas dans la nuit des pyramides.

Temps de beauté.

   Là, devant soi, à portée de regard, émergeant tout juste de l’ombre, la première bande de couleur, virant au bleu outremer, à la densité nocturne, à la compacité d’une faille d’obsidienne dans la touffeur de la terre. Là, les premiers arbres, les premiers pins maritimes, ces sortes de géants qui cernent la dune de leurs cargaisons de poutres brunes, ces débonnaires vagabonds qui ont fixé leur nomadisme au bas de la montagne de sable, comme pour l’endiguer, arrêter ses vagues de silice, enserrer dans le réseau dense des racines la fuite vers les landes de bruyère et les lames dentelées des fougères. Ils bougent à peine dans la lumière juste levée et le ciel gris semble avoir posé son ventre sur les bouquets d’aiguilles pareils à des pinceaux célestes. Tout est tellement étal dans la quiétude, ici, dans ces contreforts de poussière brune et l’on croirait avoir affaire à l’éternité avec les étoiles des secondes prises dans la glu immobile du temps. Et plus rien ne compte que cette disposition à soi des choses, et plus rien ne compte que son propre événement d’être. On est inclus dans tout ce qui pourrait advenir comme simple révélation. Le monde, on ne le sent plus étranger, loin de soi, mais en soi et l’on est ce fragment immensément mobile, cet à peine microcosme voulant chanter le concert de la nature, faire sa voix menue, se glisser dans tous les interstices du savoir, les galeries du connaître. Son corps de chair et de peau, on le sent étrécir, devenir lettre de l’alphabet dans le grand lexique universel. Comme un fourmillement des cellules, une agitation moléculaire, une infinie translation de quarks au fin fond de l’idée de soi. Mais nul étonnement à cela, nulle frayeur qui pourrait s’attacher à la crainte de quelque dissolution, au surgissement du pur néant. Bien au contraire, l’entrée dans le royaume de la matière, de l’incessante révolution des sphères anonymes qui nous habitent de leur silencieuse rumeur se fait dans l’évidence. C’est tout juste s’il s’agit d’un tressaillement, d’un clignement de cils et voilà que survient le prodige.

   Soudain, on se sent dans la tunique noire, dans l’architecture de cuir étroit, lisse, brillant comme mille étoiles. En arrière, on sent le renflement ovale de son abdomen, puis la scissure centrale comme un isthme, puis les tiges des six pattes pareilles à de minces sarments, mais c’est surtout le périscope de la tête et son travail d’éclaireur de pointe qui nous fascine. C’est partout un essai de se saisir du mystère, d’en apprendre un peu plus sur ce que nous sommes, sur ce qu’est l’autre - cette brindille, cet éclat de lumière, cette gemme dans le ventre de la terre -, l’autre par qui nous existons mais dont l’inquiétude nous environne de son continuel bourdonnement. Les ocelles s’animent, les scapes dressent leurs tiges aiguës, les funicules balaient la moindre poussière présente dans l’immense nacelle de sable, cette dune métaphore d’une connaissance plurielle, infinie, insaisissable. Les mandibules tremblent, fouissent dans toutes les directions, prélèvent un fragment de limbe ici, une nervure de feuille là, une larme de résine ailleurs. L’agitation est grande parmi le peuple des fourmis. Ouvrière parmi les ouvrières, nous progressons dans le ventre illuminé de la fourmilière. La lumière coule partout comme un miel, comme un nectar sublime, comme un soleil pulvérulent. Nous la sentons faire ses mille irisations dans la boîte lustrée de notre corps et jusqu’au sommet de nos antennes, cette projection de notre conscience vers le haut des choses, autrement dit le sublime. Car, devenus modestes fourmis, insectes au devenir étroit, nous n’en sommes pas moins des questionnements de l’espace, du temps, de la présence partout répandue. Nos trajets syncopés, notre affairement à nul autre pareil, notre hystérie nomade n’ont d’autre explication que celle-ci : savoir qui nous sommes dans la grande dérive mondaine. Alors nous n’avons de cesse de nous saisir de la moindre information, du plus petit indice et de l’enfouir dans le secret du grenier à grains afin, qu’un jour, il consentît à nous délivrer de cette sourde ignorance qui nous pousse toujours plus loin, aux limites de nos propres frontières. Cette sortie de soi en direction du monde, les hommes l’appellent « transcendance », mais nul ne sait quelle est sa finalité, de quelle matière elle est tissée, ce que son contenu nous apprendrait sur nous-mêmes, sur l’origine des formes. Du plus loin de l’horizon cela appelle, cela fait sa rumeur de brume, cela émet son envoûtante sonatine, cela fait ricocher les trilles cristallines jusqu’en notre désir de nous expatrier de nos limites. Nous en avons assez d’être confinés dans les meurtrières d’un questionnement identique à un « éternel retour du même », genre de rengaine monochrome se diluant dans l’aube des envies indigentes. Alors, parfois, nous désespérons, nous nous précipitons dans une chambre à la porte étroite, nous y lisons quelque poème bucolique, nous nous essayons à déchiffrer les hiéroglyphes métaphysiques, les théories abstraites de la philosophie, les arcanes de l’art. Nous regardons « Le cri » d’Edward Munch et le cri nous possède de l’intérieur, lance ses assauts contre la cellule de peau, se rebelle, veut sortir, veut essaimer, par le monde, son vent d’effroi. C’est si éprouvant de penser et de faire l’expérience du vide.

   Alors nous commettons nos mandibules à l’exercice de la cueillette, tout comme le faisaient nos ancêtres, ces chasseurs-cueilleurs de la préhistoire se confondant avec le mouvement même qui les amenait au-devant d’eux, dans un savoir de pierre et d’abri pariétal, à l’ombre des frayeurs natives, sous l’aile qui moissonnait le ciel de ses incompréhensibles gerbes de feu. Oui, l’inconnaissance, peu à peu, a déplié ses membranes. Oui, la métamorphose a commencé à se produire qui nous conduit en direction de l’imago. Mais le lieu est encore loin, mais l’errance est encore grande qui nous conduira au seuil de nous-mêmes dans cette géographie d’une possible compréhension. Beaucoup reste à déchiffrer, à l’aune de notre raison raisonnante, à la lumière de notre néocortex, mais aussi à l’ombre immémoriale de notre système limbique, de notre anatomie reptilienne. Certes nous nous sommes redressés au-dessus des herbes jaunes de la savane, certes nos bourrelets sus-orbitaux se sont effacés faisant briller sur la cimaise de nos fronts les lueurs de l’intelligence, l’architecture droite de la volonté, les diagonales du projet en direction de cet avenir qui nous enjoint de témoigner tant qu’il est temps. Mais, malgré notre accession aux mœurs policées, aux bonnes manières, aux considérations éthiques, il nous manque encore de pouvoir dresser dans l’éther les menhirs de l’essence humaine, à savoir la certitude d’être dans une vérité et d’y demeurer. Alors nous n’avons de cesse de poursuivre notre marche en avant, d’enfouir nos trésors - nous ne les comprenons pas encore -, dans les mystérieux coffres-forts de la salle d’hibernation, d’apporter de la nourriture aux larves et aux nymphes sans bien savoir quel étonnant métabolisme résultera de cet obsessionnel nourrissage, de parvenir, enfin dans l’enceinte de la chambre royale, à cet endroit de la dune où ne tarderont guère à éclore les grappes d’œufs de la future génération, celle qui, nous succédant, poursuivra l’inlassable tâche de tenter de comprendre l’univers, son fonctionnement, de percer un peu de la passion des hommes, de leur folie, de leur génie aussi qui est immense mais demeure crypté aux yeux des mortels comme demeure secrète la présence au monde de ce qui est.

   Maintenant, il est temps d’abandonner cette tunique, qu’un instant nous avions revêtue, comme on le ferait d’un véhicule nous transportant hors de nous-mêmes dans la contrée des évidences absolues. Même la laborieuse fourmi est impuissante à nous procurer cet éblouissement de la conscience par lequel rejoindre le domaine du dévoilement ontologique. Il nous est enjoint de demeurer hommes dans le corridor étroit d’une chair oublieuse d’elle-même, de l’autre, du monde. Marcher comme le pèlerin, en direction d’une foi, donc d’un inconnaissable, plutôt qu’en direction des certitudes de pierre d’un quelconque sanctuaire. La vérité et le savoir que nous avons d’elles, les certitudes, sont intimement coalescents à ce que nous sommes, enracinés dans le profond de nos cellules, inscrits dans la rivière de notre sang, gravés dans le massif de nos chairs, tatoués en lettres de feu sur la zone libre de notre épiderme. Seulement, avec ceci, ce savoir des choses, nous sommes sans distance puisqu’il s’agit de nous. Mais nous le savons d’une manière intuitive et nous feignons d’ignorer ce qui s’éclaire de l’intérieur, comme s’éclaire le ventre de la dune afin que nous prenions acte de son mystère, de son infinie richesse, de l’arche infiniment brillante de sa polysémie. Partout sont les choses qui parlent, partout sont les yeux qui regardent, partout sont les ocelles des arbres qui nous interrogent et que nous interrogeons à notre insu. Partout sont les montagnes, les dunes à la croupe infinie portant jusqu’au ciel le miracle de leur présence. Et chaque grain de sable est un minuscule fragment du savoir. Une étonnante réverbération de l’être qui nous habite et s’impatiente de se révéler à lui-même dans la plénitude.

   Maintenant la lumière est haute dans le ciel et on sort à peine du ventre maternel, du grand dôme de sable qui, un instant, nous abreuva de sa douce ambroisie. La dune, sous les pieds, est cette vague jaune orangé qui fait glisser à l’infini son échine de squale marin. Des vergetures la parcourent de leur simple insistance, de menues falaises s’en détachent, venues dire aux hommes la juste mesure de l’exister parmi les choses. Nous sommes si inapparents dans la grande course universelle, le glissement des astres sur la courbe du ciel. Parfois de grands oiseaux blancs nous frôlent de leurs drôles d’ailes tellement semblables à de la neige. Longtemps après qu’ils sont partis, on entend le vent s’engouffrer dans leur voilure, claquer comme des haubans dans la tempête. Alors l’espace se déploie aux quatre coins de l’horizon, gonfle comme une baudruche, joue avec les nuages et avec l’absolu comme il le ferait d’une simple balle lancée en direction des étoiles. Là, sur l’épaule de soie, face au réel pris de démesure, nous rêvons longuement et il s’en faudrait de peu que nous ne nous évanouissions dans quelque trou de silence. Mais nous résistons, mais nous voulons voir le prodige d’exister et nos pupilles se creusent, font de profonds puits et la mydriase nous atteint de plein fouet jusqu’aux derniers remous de l’inconscient, faisant naître avec elle les étincelles de la lucidité. Alors cela devient presque insoutenable de faire face à tant de beauté, à tant de liberté faisant claquer sa bannière d’or au-dessus, bien au-dessus des termitières où habitent les vivants. Puis, à mi-chemin de l’ocre uni de la colline, c’est une autre écharpe sombre qui flotte dans le vent venu de la mer, l’écharpe des pins décharnés qui luttent pour se maintenir, toutes racines dehors, qui tentent de s’agripper au moindre monticule et, parfois, on a l’impression qu’il s’agit de palétuviers juchés sur leur rythme polypode, la herse pathétique de leur prétention à être. La brise venue du large passe et repasse dans la chevelure hirsute des arbres, les dresse en épouvantails contre la toile du sable s’écoulant en ruisseaux gris jusqu’au rivage perdu dans le doute et la brume. Tout en haut de la minuscule canopée, du fleuve végétal presque parvenu à son étiage, on entend le crépitement des minuscules grains de roche, comme un lent émiettement du temps, une réduction de l’air aux dimensions d’une respiration étroite. En eux, dans leur modestie de roche usée jusqu’à la limite de la disparition, est contenue une manière d’alternance à dire la vie, à dire la mort. Mais de ceci, cette possible tragédie, l’on n’est nullement atteint. Ici, aux limites du monde, tout devient possible, y compris l’éternité. C’est le destin de tout paysage qui nous toise du haut de sa puissance - plateaux andins, sommets himalayens, vastes canyons, plaines immenses des lagunes, calderas volcaniques -, que de nous porter bien au-delà de nous dans le vaste et étonnant domaine de l’indicible. Seule la mutité est la réponse adéquate, l’immobilité la syntaxe rendant compte de l’événement.

   Puis nous abandonnons la meute végétale, ses derniers bouquets dressés contre le vent. L’air est vif, tranchant comme la lame et fait ciller les yeux, venir les larmes qui brouillent la vue, dispersent la conscience en milliers d’éclats pareils à du verre pilé. L’océan est là avec ses immenses battements qui, continûment, cognent le socle de la terre et cela fait un grondement continu, un chapelet de déflagrations qui parcourent le lacis des branches, les moignons des souches, les écailles des pommes de pin. Les lézards à la gorge verte et bleue se dressent sur l’épine de leurs queues et leurs goitres boivent les sons, l’écume marine comme ils le feraient, gobant des nuées d’insectes. Pas très loin dans les creux des marais, sur des pierres plates et moussues, les tortues cistudes ressentent cette vibration dans leurs corps gélatineux et elles durcissent leurs carapaces, terres craquelées par le temps, et elles dressent leurs têtes de reptiles inquiets et elles dardent vers l’arrière l’écharde pointue de leur queue. Car nul ici, personnes, animaux, choses, ne peut se dérober au constant tellurisme de la dune à son érosion, à sa lutte avec l’eau, l’air, la violence des éléments. Au fond des abysses, dans l’œil glauque des lamproies, dans la métaphore grise de la lourde inconscience, c’est la même chape qui fait s’agiter les eaux à la densité de plomb. Comme une connaissance du monde qui jouerait sa partition élémentaire, eau, air, feu, terre sans que rien n’en décèle le lourd dessein. Voilà, peut-être, où se jouait l’histoire secrète des hommes, dans cette infinie dialectique des choses originelles dont, jamais, ils ne pourraient percer la bogue immémoriale, comme si, de toute éternité, le savoir devait se heurter au monticule de la dune, à la flaque sombre de l’océan, aux mystérieux emmêlements sylvestres, aux caravanes des nuages, afin que de cette soif jamais étanchée naisse, toujours, le chemin vers plus loin que soi et la volonté d’y inscrire sa présence. Peut-être n’y avait-il rien d’autre à comprendre que cela. Peut-être ! Alors, nous regardons les œuvres, alors nous regardons les taches de couleur, les chutes d’encre, les étoilements de gouttes, les fleuves du sens faire leurs étincelants parcours. Et nous rêvons longuement. Longuement nous rêvons !

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19 juin 2021 6 19 /06 /juin /2021 15:27
Ce qui, d’elle, est invisible.

"Physiognomonie partisane"

avec Kimberley Sommer

Œuvre : André Maynet

*

   « Elles sont belles, les fumées. Du haut d’une montagne, je vois les fumées qui s’élèvent au-dessus des plaines et des vallées. Elles montent dans l’air calme, pendant des heures, s’étalent, puis disparaissent à une certaine hauteur, sans qu’on puisse voir comment.

   Elles forment des colonnes bien droites qui montent au-dessus des toits des maisons. Grises, légères, les fumées qui savent parler des choses douces et tranquilles, d’âtre, de repas en train de cuire, de sarments, de branches sèches qui crépitent, les fumées de la paix.

   Elles disent des choses émouvantes, des choses humaines. Les montagnes sont dures et magnifiques, la mer est vaste, les fleuves sont pleins de puissance. Mais les petites fumées pâles témoignent simplement que ces lieux sont habités, qu’il y a ici des familles, des enfants, de la douceur ».

JMG. Le Clézio – L’inconnu sur la terre

*

   Comment mieux introduire à une lecture de cette image d’André Maynet qu’en citant la très belle et limpide prose de Le Clézio ? Très simple aussi, telle cette fumée qui s’élève dans le ciel avec l’à-peine insistance des choses précieuses, élégantes, qui nous disent la beauté du monde en même temps que celle des hommes qui, la contemplant, se penchent aussi sur la leur et la portent au-devant d’eux dans une manière de certitude. Il en est ainsi de toute vérité qui brille comme la flamme, crépite comme l’étincelle et contient dans son germe la totalité de ce qu’elle est, à savoir l’évidence, l’amplitude d’une justesse du regard visant le réel. Comment pourrions faire l’économie de la présence de la source, du ruisseau sous la fraîcheur des ombrages, de la crête des montagnes qui se teinte de pourpre, des feux de Bengale qui s’allument sur le dos des vagues dans l’aube saisie de blancheur ?

   Et, si nous évoquons la fumée, si nous célébrons sa joie en même temps que le signal qu’elle nous adresse, c’est en raison du célèbre sfumato dont Léonard de Vinci fut l’initiateur avec le bonheur esthétique que l’on sait. Avant d’être une technique, celle du glacis et de la superposition patiente des couches sur le subjectile, le sfumato est, avant tout, une poétique qui entraîne avec elle la connaissance de la forme ou l’essence des choses car, voyant une œuvre dans son bel accomplissement, nous nous disons, à l’instar d’Aristote : « tiens, c'est exactement ainsi qu'est la chose », autrement dit nous pénétrons son être en son intime signification.

   Mais écoutons Léonard théoriser dans son « Traité de la peinture » cet effet canonique de la Renaissance : « Veille à ce que tes ombres et lumières se fondent sans traits ni lignes comme une fumée». Or, cette manière d’envisager la maîtrise de la matière picturale est le plus souvent associée à l’usage du clair-obscur (chiaroscuro), ceci renforçant un volume que ne cerne aucune ligne, lequel est sujet à constante métamorphose selon telle ou telle visée du Voyeur de l’œuvre, selon les déplacements successifs donnant lieu à ses différents points de vue. La Joconde en est la plus célèbre dépositaire, elle dont jamais on ne cerne les traits qu’à éternellement les placer dans une perspective renouvelée et c’est cette fuite, cet insaisissable dont Mona Lisa tisse la toile de son mystère.

   Un autre exemple de ce flou, de cette approximation de la vision qui agrandissent le champ de nos perceptions, inclinent à forer l’image en-deçà et au-delà de la surface réfléchissante, à faire du glacis cette vitre transparente douée de multiples virtualités, de sèmes infinis, se trouve également dans l’œuvre de Vermeer sur laquelle le regard ricoche comme pour nous dire, dans une sorte de bel oxymore l’impossibilité de pénétrer à l’intérieur du Sujet, en même temps que notre tentation permanente de nous y entendre avec ce qu’il donne à connaître, peut-être à son insu, à moins qu’il ne s’agisse d’une secrète complicité !

Ce qui, d’elle, est invisible.

Une femme jouant de la guitare

Johannes Vermeer – 1672

Source : Wikipédia

*

   Ce que nous voyons, essentiellement, dans ce travail du sfumato, c’est d’abord une amplification de l’espace qui résulte de cette indistinction relative des formes, de leur glissement permanent, fuyant, comme si une dynamique à l’œuvre continuait à les animer depuis leur intérieur, telles des esquisses inachevées voulant éviter de fixer définitivement leur rhétorique, préférant à une conception figée des choses l’aire ouverte d’un déploiement, d’un surgissement renouvelé à même les jeux de lumière, l’évanescence des ombres. Mais aussi une dilatation du temps car rien ne semble jamais achevé parmi ce fourmillement, cette polyphonie de sensations qu’une forme cernée de près, contenue dans la demeure de sa limite, eût conduite à une clôture définitive, à une durée sans avenir.

   La très belle image d’André Maynet met en scène une posture identique à celle du sfumato, elle est un sfumato, mais aussi un vibrato, une « écriture de la lumière » qui s’affirme en se retirant, une illusion, une « phantasia » qui ouvre notre imaginaire et le laisse en suspens. Ainsi sont les œuvres lorsqu’elles nous installent hors de nous, dans une énigme qui nous tient en émoi. C’est une vapeur qui monte de la Muse, une dentelle de clarté, un rayonnement si proche d’une pierre d’albâtre qui serait illuminée de l’intérieur, un gonflement de phosphènes, une parole venue du plus loin du temps qui échouerait au rivage de l’être, une douce feuillaison des choses en leur immobile et silencieuse supplique, l’apparition d’une Lune gibbeuse au-dessus de l’inquiétude des hommes, l’émergence d’un corps antique dans le luxe d’un marbre, l’à-peine persistance d’un Pierrot dans son habit de rêve, le poudroiement d’un talc dans la levée de l’heure, la chute souple d’une cascade dans un inaccessible lieu, l’onde se réverbérant sur la hanche d’une amphore, la pliure du vent océanique dans le brouillard d’une dune, la vibration claire d’un colibri à contre-jour du ciel, l’eau phosphoreuse de la lagune pareille à un étain, le glissement d’un feu assourdi sur la gemme de jade, la caresse du jour sur la pierre d’un sanctuaire, le tournoiement éternel de la corolle du derviche, l’empreinte originelle posée sur une toile d’un Puvis de Chavannes, un séraphin en pleurs dans le doute mallarméen, l’arrondi crépusculaire d’un galet, le pli de la couleur dans la coulure de lave, la nuée de cendre qu’un ciel efface, la gorge d’ardoise d’un pigeon ramier, les toits de Paris sous une cimaise de plomb, les lignes grises des cairns couchés sous le vent d’Irlande, l’ovale d’un lac sur un plateau d’Ecosse.

   Oui, le sfumato et le glacis qui le nervure, c’est tout ceci à la fois, un paysage avec sa teinte d’inimitable mélancolie, un univers mental où flotte la réminiscence telle l’aile blanche de l’oiseau que gomme la brume, la pente de l’âme se reconnaissant dans une longue contemplation romantique, celle du « Voyageur au-dessus de la mer de nuages » de Caspar David Friedrich, cette posture hautement significative de l’essence humaine confrontée aux éléments qui la dépassent et la mettent en demeure de l’interpréter, d’y tailler son abri en même temps que d’en être un acteur immédiat, partie prenante du jeu du monde. Oui, nous avons à creuser, toujours, ce qui nous fait face et se dresse comme une Pierre de Rosette dont les hiéroglyphes ne sont que les nôtres, que notre image portée sur les choses, dont nous devons nous saisir faute de disparaître dans le motif des phénomènes sans même les avoir interrogés, en avoir fait l’inventaire et pris possession du langage qu’ils nous tendent comme notre propre miroir.

   Ce que nous apportent, telle une sublime révélation, les toiles de Léonard et de Vermeer, ce que dévoile dans une esthétique heureuse la photographie d’André Maynet c’est essentiellement un regard dilaté au terme duquel, au lieu de nous limiter à la meurtrière d’une vision étroite, nous aurons offert au luxe de nos pupilles une dimension agrandie des œuvres comme si, dictés par la nécessité d’une archéologie, et remontant jusqu’à l’origine des choses, nous soyons enfin en mesure de découvrir un peu de leur mystère. La transparence du glacis n’est autre que la transparence du monde qui s’offre à nous en mode crypté. Chaque pellicule de peinture est un feuillet de ce grand livre dont nous n’avons de cesse de tourner les pages sans même apercevoir le foisonnement des réalités qui y sont à l’œuvre.

   Dans la superposition patiente des strates, c’est la fluidité du regard du peintre qui s’adresse à nous, chaque coup de brosse est le dépositaire de sa conscience, la pointe avancée de sa lucidité qui nous livre quantité d’esquisses et de postures esthétiques, chaque nouvelle application est comme la lente respiration de l’œuvre, la marque insigne de sa polysémie. C’est à cela même qui le confronte à son propre destin que le peintre travaille sans relâche, tout comme il nous invite à le rejoindre dans cette passionnante tâche herméneutique sans début ni fin puisque l’art lui-même ne saurait avoir de limites. C’est le sort de toute transcendance que de poser la thèse de l’infini, de nous inviter à la considérer avec humilité, mais aussi sans crainte. C’est tout d’abord et définitivement de l’être qui s’inscrit en filigrane dans ces sédiments qui constituent le socle de toute réalité. Aussi bien de celle qui élève dans l’éther les hauts édifices des Babel du monde, aussi bien la modestie d’une fumée tissant la vrille inaperçue de l’air qui l’absorbe. C’est pourquoi avec Le Clézio, nous disons :

« Mais les petites fumées pâles témoignent simplement que ces lieux sont habités, qu’il y a ici des familles, des enfants, de la douceur ».

Ce qui, d’elle, est invisible : le sfumato de son âme.

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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 16:59
Le continent invisible.

Photographie : Alain Beauvois

***

" La nuit est tombée sur le Cap Blanc Nez ". " La lumière existe dans l'obscurité : ne vois pas avec une vision obscure ".

Koan Zen

*

« Avant-hier soir, tard... En ces temps que certains voudraient obscurs, qu'il est bon, parfois, d'aller marcher, tard le soir et seul, sur les plages désertées, en quête de quelques lueurs... je n'ai croisé personne, même pas un kamikaze fou, désorienté ou amateur de goélands...Il m'a fallu rentrer dans le noir, je n'ai même pas glissé sur les galets, je n'ai gêné personne et j'ai même retrouvé ma vieille R21 Nevada. Personne n'avait songé à me la dégrader... Elle a même accepté de redémarrer...J'ai souhaité " bonne nuit " aux oiseaux de mer de votre part. »                                                                                                                                                                                                                              A.B.

*

   Rien d’autre à faire que ceci. Partir sous l’aile du jour au moment où les rémiges commencent leurs lents replis alors que la lumière filtre au travers des paupières, ne laissant des apparences qu’une nuée de grains invisibles. C’est tout juste si la conscience s’aperçoit qu’elle brille sur le bord de l’être. Si belle cette poudre bleue de l’indistinction, si fécondante cette clarté qui n’ose dire son nom. Les choses sont lovées en elles comme préparées à l’accueil de la nuit. Déjà le ciel s’emplit de cendre. Déjà les oiseaux demeurent en silence dans la ouate des arbres. Les ramures des chênes, les filaments des bouleaux lézardent la peau des nuages avec des insistances de brindilles, des rumeurs pareilles au grelot de la pluie sur le sol de poussière. Alors, tel le lézard au goitre d’émeraude, on glisse au ras du sol. Personne ne nous aperçoit. C’est si bien de n’être qu’une ombre parmi les ombres, un mot susurré à la face du jour. L’air, l’eau, le feu absent du soleil, les monceaux d’argile de la Terre on les sent en soi, on devine leurs écoulements, leurs longs méandres comme un poème dépliant ses rythmes, assemblant ses douces assonances. C’est un chant, une mélodie interne, un glissement de vent parmi l’herbe jaune des savanes. Tout autour, il y a si peu de différence, si peu d’entailles que tout semble uni dans une souple résille. Mailles infiniment protectrices, levée d’un sentiment intime de soi. Instant où il faudrait peu, un souvenir, une odeur, pour que les larmes ne fassent leurs perles de résine sur les yeux emplis d’humeurs tristes. Ou bien le contraire, une soudaine disposition à la joie, un peu à la manière du mystique qui rencontre son icône là où jamais il ne l’avait cherchée, à savoir dans le pli de ce qu’il est, ici et là dans les chemins ordinaires de l’exister. Car il n’est nullement utile de différer de soi longuement. Tout est recueilli dans la bogue que nous présentons au monde. Nos espérances, nos affinités, notre disposition à l’amour, notre ravissement lorsque la beauté rencontrée nous dépose là où toujours nous aurions dû être, sur notre continent de chair et de peau, ce continent invisible que nous révèle le face à face prodigieux avec ce qui se manifeste et rayonne d’un sens infini.

   Milliers de fragments qui vibrent dans le cristal de l’autre, du monde, de la rose, de son dépliement en tant que métaphore de ce qu’être veut dire. Une constante disposition à se situer à la lisière de soi, sur le cercle infini des rencontres. Aussi bien du paysage sublime, aussi bien de l’œuvre peinte ou bien du livre rare au cœur de la bibliothèque. Peau sensible à la manière d’une plaque photographique recevant du cosmos une nuée de phosphènes qui, bientôt, féconderont les sels d’argent, y imprimant courbes et déliés, linéaments, arabesques nous disant la merveille de marcher sur les chemins de la grande aventure anthropologique. Y aurait-il plus grand bonheur que d’apercevoir l’étoile piquée dans le firmament et d’en deviner la nécessité, le point lumineux qui nous interpelle et nous enjoint de vivre parmi les donations sans fin de l’univers ? Bien sûr il y a les grains de sable, les rouages de l’humain qui se grippent, la maladie, les crimes perpétrés, la mort. Oui mais tout ceci est gravé dans l’essence de l’exister comme le revers de la monnaie dont, le plus souvent, nous ne regardons que l’avers, la face compréhensible, le visage rayonnant.

   On est arrivé là où l’on devait s’atteindre, au lieu de la contemplation. Tout est si retiré dans l’obscur et le monde semble s’être évanoui dans quelque ornière, à l’abri des regards. Soir en majesté. Le crépuscule gagne son domaine, celui du doute et du sommeil précédant les songes, les longues flottaisons, les réminiscences, les espoirs, les projets insensés. Là, devant, Blanc-Nez est perdu dans son propre logis, paraissant même n’avoir plus de lieu où reposer. C’est une étrave à peine lisible, la proue d’un navire ensablé que des langues d’eau visitent depuis les rainures de sable. C’est presque irréel cette masse se distinguant à l’aune d’un murmure, de la mer, du nuage, du ciel qui pèse comme un couvercle de fonte. Tout mis au secret et les hommes dont nulle présence n’est visible. Ça bat longuement à l’intérieur de soi. Ça interroge. Ça lance ses gerbes d’étincelles. Dans le mystère même du promontoire que rien ne semble distraire de sa nature sourde, échouée en plein espace, c’est de sa propre énigme dont il est question. Avancée de rocher jouant en écho avec l’avancée de chair. Deux continents invisibles qui s’affrontent, se dissimulant à la vue de l’autre. Qu’a donc à cacher la falaise que l’homme ne pourrait connaître ? Qu’aurait donc à dissimuler l’Existant que le Cap ne pourrait saisir ? Nous participons de la même aventure : faire phénomène en un temps, un lieu déterminés, même si les mesures de l’homme, du rocher ne jouent pas sur le même registre. En vérité, présence face à une autre présence. Parole scellée du Vivant, parole mutique de la Pierre. Mais signes identiques. Qui disent la nécessité de paraître et d’échanger des messages. Minces sémaphores dans la nuit du monde. Blanc-Nez ne reposerait-il pas sur les fondements d’une possible connaissance ? A commencer par la sienne propre ?

   Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?, disait le Poète Lamartine dans sa merveilleuse entente de l’univers. Regardant la proue de calcaire faire son blanc suaire sur la découpe nocturne, déjà nous sommes gagnés à sa cause alors que nous accomplissons et agrandissons la nôtre. Chercher l’âme des choses c’est se mettre en quête de la sienne. C’est en sondant les choses, en interrogeant leur origine, en tâchant de lire leurs traces signifiantes que la lumière existe dans l'obscurité pour reprendre la belle assertion du koan. Les regarder simplement, en témoigner par un acte photographique, une peinture, un dessin, une estampe, c’est en dresser la carte sémantique par laquelle comprendre le monde, notre relation aux esquisses qu’il nous propose dans la profusion. Geste d’altérité s’il en est. Premier geste qui, s’il est authentique, transposé aux autres hommes sera le berceau d’une véritable transfiguration. C’est toujours dans le secret que ces sentiments s’éprouvent. Aussi bien celui du crépuscule. Aussi bien celui de l’aube. Ces moments privilégiés du passage, de la médiation, de la relation. Nous avons à entendre ceci et à le méditer afin que les mots rencontrés au hasard de nos cheminements se constituent en phrases, en texte disant l’unique de l’exister. Alors s’éclaire la nuit. Toujours suit une aurore.

 

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