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2 janvier 2023 1 02 /01 /janvier /2023 10:59
L’ardoise magique

« Entre sel et ciel…

Première neige…

Le Canigó… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   C’est pour Noël qu’Antoni avait reçu en cadeau cette merveilleuse ardoise magique dont il ne se lassait pas, traçant à l’infini lignes et traits, déterminant cercles et angles, posant sur la fragile cendre ce que sa jeune imagination lui suggérait avec une belle générosité. Au début, au tout début, sous l’éclairage scintillant des étoiles de givre du sapin, il traçait, un peu au hasard, des formes qui ne manquaient de l’étonner en un premier temps, qu’il effaçait ensuite avec un réel plaisir, comme s’il se fût agi du caprice d’un Démiurge annulant avec entrain ce qu’il venait tout juste de créer. Il y avait, dans cette activité apparemment ludique et gratuite, un brin de fantaisie qui en colorait les gestes : dessiner/effacer, effacer/dessiner, une manière d’étrange clignotement, lequel n’était, après tout, que le vaste et hasardeux destin du Monde, son empreinte dialectique.

  

   Rien n’était jamais porté à jour qu’à être immédiatement reconduit dans un éternel anonymat, comme si l’acte de fabrication avait été entaché, depuis l’origine, du péché de paraître. Et Antoni, s’il ne pouvait l’exprimer aussi clairement, sentait poindre en lui ce sentiment délicieux du pouvoir sans limite de tout reconduire au néant, en une seule décision de sa volonté. En réalité, cette sensation de toute puissance, il la cultivait malgré lui, l’éprouvait, tout à la fois, comme un bien et comme une menace. Parfois, sous le régime d’une irrépressible pulsion, lui arrivait-il de conduire à la trappe quelque croquis dont il eut pu tirer un beau dessin. Mais il était trop tard. Les traits annulés, jamais ne reparaissaient. Dessinant et effaçant, il faisait l’expérience de la temporalité, de sa flèche toujours orientée vers le futur, jamais vers le passé.

  

   C’est un matin aussitôt après noël. Antoni s’est levé de bonne heure. Il s’est assis, jambes en tailleur, ardoise magique posée sur la plaine de ses cuisses. Parfois, sous un léger courant d’air, quelques aiguilles du sapin chutent, tels de légers flocons sur la piste cendrée de l’ardoise qu’Antoni chasse d’un geste rapide de la main. En cette heure matinale, ses parents dorment encore, il est bien décidé à faire parler cette ardoise, à tirer de sa surface lisse autre chose que ces confus gribouillis des jours derniers. Si Antoni aime l’improvisation, il éprouve encore bien plus de plaisir à faire surgir du chaos du vivant, quelques lignes signifiantes, autrement dit un cosmos rassurant, un tracé clair qui lui dise, en quelque sorte, le chemin qu’il doit emprunter pour aller vers demain.

  

   Son dessin, car c’est de ceci dont il va être question maintenant, il le situe tout en haut de son ardoise, dans son ciel infiniment disponible. Le stylet court et glisse sur la glace lisse qui ressemble à celle d’un étang. Vraiment, Antoni ne sait pas quel va être le sujet qui va s’imprimer sur la surface libre, seulement une vague prémonition qui pourrait se comparer aux arabesques d’affinités singulières. Le stylet crisse, pareil aux chaussures d’Antoni lorsqu’il s’amuse à se mouvoir sur la première neige qui poudre le sol de son jardin. La partie supérieure est teintée de nuit, parcourue d’ombres longues. Par petites touches successives, Antoni y trace un fin réseau de lignes blanches : ce seront des nuages, des cirrus si légers qu’ils évoquent ces voiles des bateaux qui cinglent vers le grand large, dont il observe la courbe qui dérive vers le cercle de l’horizon.

  

   Puis, après avoir éprouvé le vertige du haut, le Jeune Garçon explore la profondeur du bas. Il ombre toute la partie inférieure si bien que cette dernière n’est plus qu’une surface unie de Noir de Fumée. Dans le silence ouaté de la maison matinale, tout paraît simple, tout se donne dans l’irréfléchi du geste, tout dans l’intuition première qui dresse la carte d’un Nouveau Jour. Toujours le stylet court au bout des doigts du Jeune Artiste, traçant ici une ligne presque invisible qui tutoie la vitre de l’eau (sans doute s’agit-il d’un lac ou bien d’une lagune ?), édifiant ailleurs des traits plus consistants qui ressemblent aux deux arcs de cercle d’une parenthèse. Parfois, de la pulpe des doigts, Antoni adoucit des ombres qu’il juge trop denses, c’est alors un pur glacis de blanc, une manière de névé qui brille sous la lumière de son regard. L’enfant ne sait pas vraiment ce qu’il dessine, ce qui constitue le motif de ses tracés, c’est tout simplement un jeu, des esquisses plurielles dont il ressortira bien quelque chose.

  

   Maintenant son attention se porte sur le tiers supérieur de son dessin. La pointe du stylet dépose des notes d’un noir soutenu, on dirait une guirlande qui traverse le paysage sur tout son travers, car c’est bien d’un paysage dont il s’agit, d’une plaine d’eau dans laquelle se reflète le ciel. La guirlande foncée est la ligne d’horizon, sans doute une végétation rase qui borde l’eau, peut-être quelques arbres postés en sentinelles. Antoni s’est pris au jeu. Antoni s’applique et, de cette application, nait une sorte de brume évanescente qui ne semble connaître ni son origine, ni sa fin. Antoni dessine un cône très évasé que surmonte une dentelle de blancheur. Antoni tient son ardoise magique au bout de ses bras tendus afin que, de sa prise de recul, naisse une signification. Oui, c’est bien ce qu’il lui semblait.

 

Tout est venu au jour

dans un volètement de colombe.

Tout s’est imposé à lui avec

la force des choses essentielles.

Tout a tenu le langage

de ce qu’il attendait.

 

   Là, sur la toile brumeuse de l’ardoise, à n’en pas douter, c’est l’eau étale de l’Étang de Saint-Nazaire, cet étang dont il longe si souvent le rivage. La parenthèse qui soutient un fil incurvé, c’est sans doute le signal d’un filet de pêche. La montagne largement évasée c’est le « Pica del Canigó » comme on le nomme ici en langue catalane. C’est la « Montagne sacrée des Pyrénées », celle dont, parfois, il parcourt les sentiers escarpés avec ses parents, en direction de son haut sommet que survolent les grands vautours à têtes chauves. Å l’instant même où ses parents se sont levés, Antoni a posé son dessin au pied du sapin en un genre d’offrande. Sans doute ses Parents seront-ils surpris d’y découvrir le dessin ! Au moins, sauront-ils y reconnaître ce superbe « Pica del Canigó », C’est le vœu aussi fervent qu’étrange que formule Antoni au seuil de cette Nouvelle Année.

 

  

 

 

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15 décembre 2022 4 15 /12 /décembre /2022 10:05

[NB - Ce commentaire d'une photographie se fera sans que l'image soit montrée. Simple posture intellectuelle abstraite dont nous espérons qu'elle suppléera une absence, par mots interposés. Ici, c'est le concept qui importe dont la photographie se déduira peut-être si le motif en apparaît avec suffisamment de clarté, ce que nous souhaitons.]

***

 

   [Quelques mots sur la Métaphysique et le Sens dans mon écriture.

 

   Nul n’aura lu mes textes sans y repérer aussitôt, cette dimension de vertige et d’abîme qui en parcourt les multiples séquences. Or ceci ne pourrait paraître étonnant qu’aux yeux des naïfs ou de ceux et celles qui pêchent au motif d’un optimisme excessif. Si la vie est parsemée de fins bonheurs, de joies soudaines, et ceci en fait l’attrait sans pareil, on ne pourrait s’inscrire en faux sur ce qui en fait son revers d’ombre et de nuit, toujours le Blanc se double de Noir. Toujours la félicité appelle la tristesse. S’il y a, en ce domaine, une évidence, elle s’énonce sous l’hypothèse que le bonheur n’existe nullement à l’état pur, comme s’il était une manière d’étalon brillant sous sa cloche de verre, bien au contraire, s’il est doué de quelque éclat c’est bien en raison d’une confrontation à ses naturels opposés, l’affliction, la peine. Cent fois déjà j’ai convoqué la loi de la dialectique, laquelle, si elle est le fer de lance de la Raison, ne l’est jamais qu’à coïncider avec une certitude, une Vérité. Le sens ne se lève d’une façon exacte qu’à faire s’affronter l’Ombre et la Lumière, L’Esprit et la Matière, la Plénitude et le Manque. Ceci est d’une telle évidence que tout commentaire au-delà serait superficiel.

 

 Couleurs versus Noir et Blanc

 

   L’opposition de ces tons est constante au cours de mes textes lors de la description de paysages essentiellement. Voir, par exemple, mes commentaires des belles œuvres en Noir et Blanc d’Hervé Baïs. D’une façon systématique, dans nombre de mes écrits, la Couleur le cède au Noir et Blanc. Ceci n’est nullement le fait d’un choix esthétique quoique le Noir, singulièrement dans les sublimes polyptiques de Pierre Soulages, exerce sur mon esprit une réelle fascination. Le texte qui vous est proposé ci-après fait mention de ce souci, sous la formule radicale qui est la suivante : « Effacer les couleurs ». Non seulement je n’ai aucun préjugé en ce qui concerne la polychromie que, la plupart du temps, je trouve habile à restituer quelque ambiance. Si mes préférences se portent sur les teintes chaudes, automnales et terriennes, c’est pour de simples questions d’affinités et de ressentis personnels. Mais revenons à ce triptyque NOIR/BLANC/GRIS qui hante mon écriture de troublante façon. Ce choix d’un « minimalisme », bien plus qu’une simple bizarrerie, possède des fondements bien plus profonds. Ces teintes sont tout d’abord métaphysiques, ce qui s’explique par leur symbolisme respectif et les analogies auxquelles elles donnent lieu. Le Noir s’associe à la ténèbre, à la tristesse, à la Mort. Le Blanc appelle la lumière, la joie, la pureté, la Vie. Le Gris, en sa position de nuance intermédiaire, apparaît en tant qu’élément de liaison, médiateur si l’on veut entre les deux extrêmes du Blanc er du Noir. Mais en plus de ces notions élémentaires, la mise en relation de ces trois tonalités a valeur sémantique et fonctionne à la manière de l’assemblage de trois mots desquels naît, invariablement, une sémantique. Soit la phrase simple et essentiellement « métaphysique », du reste :

 

VIVRE est DOULEUR

 

VIVRE est la mesure du BLANC

DOULEUR est la mesure du NOIR

est joue en tant que copule,

mesure du GRIS

qui assemble les deux mots

et leur octroie leur signification

 

   Or, quelle que soit la situation d’énonciation, phrase, entités représentées, cette architectonique primaire constitue le paradigme selon lequel fonctionne toute proposition langagière, aussi bien toute représentation exprimée hors les mots. Le socle commun en est symbolique. La phrase du dialogue est symbole. Les éléments iconiques de la photographie sont symboles. C’est-à-dire qu’ils renvoient à des éléments qui leur sont extérieurs (l’idée de paysage évoquée dans un poème ; l’idée de tragique mise en scène par le style de l’image). D’où résulte ce choix d’isoler trois tons fondamentaux afin de disposer d’une clé d’interprétation, ce choix, loin d’être pure fantaisie, trouve sa légitimation dans les structures du réel, qu’il soit Langage, qu’il soit Image. Ainsi, disposerons-nous, vous Lecteurs, vous Lectrices, moi Écriveur, d’un fonds commun sur lequel bâtir d’identiques références et si possible une analogie compréhensive de ceci qui nous est donné à voir, à lire, à éprouver.]

 

*

 

      Nulle autre alternative que d’effacer de ses yeux toute trace de mondanéité.

 

Effacer les couleurs.

Effacer les mouvements.

Effacer les trop vives lumières.

Effacer les mensonges.

Effacer les faux-semblants.

 

   Partir du Tout du Monde et n’en conserver qu’un fragment, une parcelle, ce qui convient juste au cercle de la pupille, à la mesure de la conscience, à la pointe extrême de la lucidité. C’est dans le corridor le plus étroit de l’âme que les choses se donnent dans le rare, le précieux mais aussi le simple, cet événement-là, qui a lieu dans toute la mesure de sa singularité qui, jamais, ne se reproduira, merveilleuse étincelle de l’instant, elle brille au plus intime de l’esprit et, parfois, souvent, la réminiscence en ranimera le vif souvenir.

 

Alors, une pluie de bonheur.

 Alors, l’effervescence d’une joie.

Alors l’opalescence d’un plaisir inégalé.

  

   De la palette infiniment polychrome des choses, seules ont été retenues, à la manière d’une native eau de source, trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS. Ce sont les trois tons fondamentaux, ceux qui s’approchent de l’être du divers avec le plus d’exactitude, de précision et, bien évidemment de SENS.  Le SENS, cette déclinaison de la Vérité qui, en réalité, en est le Point Focal, le Centre de Rayonnement. C’est bien parce que le SENS vient à moi avec sa force de conviction, sa qualité de désabritement de ce qui est, sa hauteur, sa plénitude, que je peux regarder le réel et lui attribuer quelque coefficient d’authenticité. NOIR/BLANC/GRIS, comme une antienne si ancienne, elle dirait, par-delà l’espace et le temps, la faveur de ce qui a toujours existé depuis le centre même de sa Nécessité. Oui, au motif éthique que les choses de Haute Venue ne se peuvent donner que dans le naturel, l’immédiatement compréhensible, le surgissement d’une forme à laquelle rien ne manque. Une manière d’Absolu. Mais d’Absolu dépouillé de toutes ses perspectives religieuses, de ses affectations mystiques, un Absolu si exilé de ses possibles artefacts qu'il paraîtrait dans l’aspect même de son dénuement, le Pur en tant que Pur et nulle ombre qui pourrait en contester le caractère infrangible, en atténuer la belle et inépuisable effusion.

   Ici, il ne s’agit nullement de la survivance de quelque Romantisme qui renverrait à d’hypothétiques paysages bucoliques, à d’inaccessibles Terres d’Arcadie. Ici, il faut se situer dans le Pur Donné, autrement dit dans ce qui n’est nullement débordé par quoi que ce soit mais qui vit sa vie autonome à l’écart de ce qui pourrait en atténuer la justesse, en altérer le bien-fondé. Certes, ces expériences sont rares, labiles, elles n’ont guère commencé à se donner au regard que, déjà, elles disparaissent, recouvertes d’une lourde gangue de stupeur. Ces quelques lignes théoriques sont les prémisses nécessaires qui doivent exister en tant qu’a priori de ceci même qui va apparaître en son évidence la plus haute. L’abstrait ne saurait avoir de valeur qu’à rejoindre le concret, à poser devant soi une Chose qui sera le point seul et unique avec lequel dialoguer, entretenir un rapport étroit, donner lieu à l’irremplaçable mesure des affinités sans lesquelles le Monde ne serait qu’une coquille vide, un haut plateau parcouru des vents de la solitude.

   Maintenant, c’est d’une image dont il va être question. D’une photographie qui porte en elle, d’une façon exemplaire, tout ce qu’une icône est en mesure de donner au regard curieux qui sait en saisir la substance, y deviner les forces internes, y percevoir le genre de logique qui la porte au-devant de nous avec son caractère entièrement déterminé, un peu comme si l’Essence qui en anime le lieu subtil déployait ses nervures et nous assurait d’une possession de qui elle est, sans reste, sans quelque critère extérieur qui se situerait comme manque, comme inachèvement. C’est ceci le SENS, la chose parvenant au plein de son Essence, vivant en soi et pour soi, au faîte même de son immense liberté. Il en est ainsi du Beau qui existe à sa manière qui est Totalité, que des regards humains s’y rapportent ou bien l’ignorent. Rien n’est jamais entamé de ce qu’elle EST, la Beauté,  puisque son Être est entière complétude, puisque son présent est éternité. Il suffit que la Chose ait été ensemencée de ses prédicats les plus vifs pour qu’elle connaisse avec certitude qui elle est, assurance de Soi qui ferait pâlir d’envie les esprits les plus conquérants, les chercheurs de gloire et d’honneur.

    Donc la Photographie. Le ciel est noir, partiellement recouvert de fins nuages blancs. Temps d’automne et de de pluie qui instilleraient volontiers dans l’âme du Regardeur cette « langueur monotone » rimbaldienne, cet impalpable poudroiement qui talque le jour de bien étranges temporalités, une fuite devant Soi, de qui l’on est. Une haute maison occupe la partie supérieure de l’image à la manière d’un décor de cinéma. Le pignon triangulaire supporte le ciel. Des fenêtres multiples dont on ne perçoit guère que le faux-jour, la presque obscurité, image de désolation où nulle vie ne paraît qui pourrait en assouplir la sombre rigueur, la haute austérité. A l’opposé, sur la droite, à l’angle de l’image, un haut mur ténébreux ne dit nullement son nom, il monte en direction du ciel avec obstination, mission qui semble lui avoir été conférée depuis la nuit des temps. Oui, la « nuit des temps », autre titre que n’eût nullement usurpé cette Photographie venue des abysses, on la penserait si irréelle, clouée à même son indigence, immolée pour le reste des jours à venir à cette étonnante immuabilité. Une rue pavée monte en pente prononcée vers le haut de l’image, bordée sur sa gauche d’un muret dont une arête s’éclaire tout le long avec la qualité d’une teinte cendrée, animée d’une sourde clarté. Rue pavée et muret sont les lignes directrices qui structurent l’image, lui donnent sa profondeur et le caractère de son étrange singularité. Le décor est de pur expressionnisme, on penserait avec quelque effroi au « Cabinet du Docteur Caligari », à ses ombres denses, à ses lignes obliques, à ses paysages aux angles insolites.

    Des trois tons appelés à soutenir le rythme esthétique, c’est le NOIR qui domine, un noir profond, étrangement brillant, avivé qu’il est par la belle alchimie de la lumière. En réalité, le Noir a hypostasié les autres valeurs du Blanc et du Gris, le Noir s’est donné en tant que dominante tragique essentielle. Cette dimension ténébreuse fait inévitablement penser à la scène d’un théâtre antique sur laquelle aurait à se dérouler le destin de Héros promis aux mors et aux fers de l’existence. Mais ici, la scène est vide et cette vacuité multiplie sa force, décuple sa poignante puissance, fait planer en quelque sorte l’image de la Mort, dont chaque chose serait le symbole, aussi bien la maison, le parapet, le mur qui ferme la représentation à droite de l’image. Nous plaçant dans l’optique d’hypothétiques Spectateurs, ou bien le jeu des Acteurs n’a pas encore commencé ou bien il est terminé, nous laissant, quel que soit le cas de figure dans la position freudienne de « l’inquiétante étrangeté ». Celle qui nous fait face depuis l’espace nu du proscenium ou peut-être, surtout, la nôtre confrontée à ce monde fantastique, seulement envisageable depuis le puits sans fond de quelque cauchemar. 

   Cette image est une évidente réussite sur le plan de sa maîtrise plastique, cette dimension se trouvant immédiatement renforcée par son caractère dramatique. Et si toute tragédie suppose la présence de Personnages sur scène ici, leur absence, ne fait qu’accroître un sentiment de malaise qui confine à l’angoisse existentielle que certains Philosophes ont traduite sous l’appellation « d’être-pour-la-mort. » Il semblerait bien que l’horizon privé d’autre téléologie que celle d’une fin sans espoir puisse nous déraciner jusqu’en notre tréfonds le plus caché. Si, tels nos ancêtres de l’Antiquité Grecque, nous sommes atteints en plein cœur, rivés à nos sièges tels des insectes pris au piège, c’est tout simplement à la hauteur de ce motif qui surgit devant nos yeux avec l’aridité d’une Vérité incontournable. Nous sommes des Êtres que la Mort attend et c’est bien en ceci que notre existence livrée à la déréliction est belle, ne prenant sens que sur cette dimension vertigineuse qui est le chemin le plus exact sur lequel nous cheminons chaque jour qui passe, horloges bien huilées dont le mécanisme est d’une précision mathématique, quasi-obsessionnelle. Le Noir, s’il est symbole de bien des afflictions est tout autant magie, il nous ouvre l’espace du Blanc dont la belle médiation du Gris nous fait l’inestimable don. NOIR/BLANC/GRIS, à la manière d’une ritournelle, d’une comptine pour enfants, d’une corolle dépliée qui nous dit le Tout du Monde selon trois frappes singulières. « Pas de trois » existentiel. Chorégraphie du Vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 décembre 2022 1 12 /12 /décembre /2022 09:54
Noir, Blanc, l’esprit du lieu

 

Entre sel et ciel…

Salins d’Aigues-Mortes

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Observant ce long ciel voilé de fins cirrus, portant notre regard sur cette bande de terre noire, le focalisant sur la blanche pyramide de sel, nous nous croirions dans un pays d’Outre-Terre, loin parmi les caravanes d’étoiles ou bien au sommet de quelque Himalaya, c’est-à-dire hors du Monde, à d’altières et inaccessibles altitudes. C’est là la magie de tous les lieux poinçonnés d’originaire que de nous emporter sur les hauteurs de l’imagination et de nous y laisser avec l’attitude contemplative qui sied aux Poètes, aux Ascètes, aux Artistes en quête de quelque inspiration. La vue est ici si abstraite qu’elle nous détache du réel, instille en notre âme un chant si doux qu’elle pourrait se croire, notre âme, revenue au plein même de son Empyrée, ivre de fréquenter les choses pures et belles qui sont les reflets de la Vérité la plus haute. Ainsi la réminiscence aurait-elle trouvé le site de son éternel repos. Ainsi il n’y aurait plus que l’Infini du Ciel, les choses seraient loin, les Hommes de minuscules points invisibles dont on pourrait se questionner sur le fait qu’ils n’aient jamais existé. Tout le temps que durera notre méditation, rien ne comptera plus que cette fluence au large de Soi, que cette soudaine embellie dont, peut-être, nous pourrions constituer le centre, toute périphérie se donnant à la manière de vagues et illisibles illusions, une sorte d’éther si léger qu’il ne s’apparaîtrait plus à lui-même qu’à l’aune d’une fuite illimitée.

   Mais l’altitude n’exonère nullement de considérer le réel terrestre avec attention, de le relier à quelque symbole, de lui trouver des explications qui le fassent sortir, précisément de cette abstraction où lui-même se perdrait jusqu’en des spéculations obscures, pareils à ces hiéroglyphes qui se fondent dans l’ombre de la pierre. De nouveau nous regardons la belle image, sa juste composition en Noir et Blanc. (Oui, cette modulation à deux pôles, bien plus qu’une simple affinité, est obsession permanente, volonté de saisir ce qui se montre jusqu’en ses plus infimes significations), donc cette mesure si simple, si exactement déterminée, ne se limite nullement à Soi, bien plutôt elle le déborde comme dotée d’une force d’irradiation qui attirerait à elle, sur le mode d’une aimantation, ce qui n’est pas elle mais la rejoint nécessairement au titre de l’analogie.

 

Le Blanc n’est pas seulement le Blanc

Le Noir n’est pas seulement le Noir

 

   De leur commune jonction, de leur naturelle porosité, Noir et Blanc appellent leurs plus évidentes ressemblances et s’y confondent comme le grésil rejoint le miroir de son sol. Une unité en résulte qui, en son essence, devient l’image indépassable de la Partie rejoignant le Tout, noble sémantique qui brille tel l’éclat du cristal.

 

Blanc n’est pas simplement Blanc.

Blanc appelle le vol libre, hauturier,

des Oiseaux de Camargue.

Blanc appelle les plumes lisses

des Hérons garde-bœufs,

ces touchants échassiers

que leurs dos voûtés incline

à l’attitude du grand âge.

Blanc appelle le corps fin de l’Aigrette,

cette surveillante discrète des Marais.

Blanc appelle la haute Cigogne

en sa parure de neige

(le noir de ses ailes sera mis

provisoirement entre parenthèses),

les petits Cigogneaux, eux,

sont de pure blancheur.

Blanc appelle l’Échasse Blanche au long bec,

 toujours penchée sur le miroir de l’onde.

 Blanc appelle la Mouette au poitrail clair,

 il illumine la face des eaux.

Blanc appelle la Spatule,

son drôle de bec plat

d’où elle tire son nom.

Blanc appelle le petit Cheval camarguais,

lui qu’on dit « né de l'écume de la mer »,

 ce merveilleux équidé de selle

dont la robe grise éclate de blancheur

 sous les rayons du soleil du Sud,

 celui que l’on nomme,

en cette belle Langue d’Oc, « Lou chivau »,

 l’entièreté de la Camargue,

sa beauté sont contenues

dans ces deux mots qui en résument

la sauvage et authentique nature.

Blanc appelle la superbe Cabane de Gardian,

son revêtement de mortier à la chaux,

sa couverture de sagnes grises n’est, en réalité,

 qu’une déclinaison du blanc,

juste un ton au-dessous.

Blanc appelle enfin cette

étonnante Montagne de Sel,

cette ode à sa Fleur,

la subtile métamorphose du Marais

en sa cristallisation finale,

milliers de petits diamants

 reflétant la course infinie des cirrus.

Blanc appelle Blanc en sa

plus intime manifestation.

Blanc appelle cette

 immense toile vierge sur laquelle

viennent s’inscrire tous les

 signes déposés par l’Homme,

 la Nature, les Éléments.

  

 

Noir n’est pas seulement Noir.

Noir appelle la pointe du bec de l’Aigrette.

 Noir appelle le plastron de la Bergeronnette.

Noir appelle le corps de suie du Choucas.

Noir appelle les longues rémiges de la Cigogne.

Noir appelle la nuit déployée sur

les ailes du Grand Cormoran.

Noir appelle le dos de l’Échasse Blanche.

Noir appelle la tête du Grèbe Huppé.

Et Noir appelle surtout

ce qui totalise l’esprit de la

Camargue et des Camarguais,

cet esprit tutélaire des Marais,

le Roi-Taureau dont la dernière demeure,

face à la mer, s’auréole de stèles  

et de statues dressées à leur effigie,

ce Dieu-Noir qui tisse la raison

de vivre des Razeteurs,

qui attise la passion d’exister des Manadiers.

 

    (Ici n’est nullement le lieu de prendre parti ou de rejeter l’idée même de la course de taureaux, ce culte ancestral voué à cette race sauvage, pleine de puissance, identique à l’inépuisable force de la Nature. Ici, c’est simplement le symbole du Taureau, de sa robe Noire, brillante comme mille soleils, qui sont les éléments pris en considération.)

    

   Le Noir, le Taureau sont l’exact reflet de l’âme du lieu, des âmes des Autochtones dont le cœur bat à l’unisson de ces animaux farouches, fiers, impétueux auxquels l’Homme se confronte au péril de sa vie. Si, de cette belle image, on souhaitait conserver son sens le plus immédiat, l’on choisirait cette pyramide de sel et, comme en son fond inaperçu, la silhouette du Taureau, comme si deux mots, deux symboles suffisaient à résumer le lien indéfectible de l’Homme avec l’espace qui l’accueille et le sculpte en quelque manière. Bien évidemment, au terme de cet article, quiconque pourrait se poser la question de savoir si les sèmes pluriels dégagés par l’analyse de la représentation y figurent ou bien si l’interprétation est pur jeu, simple fantaisie. La réponse à apporter ici est la suivante : « Tout est en Tout », si bien que Rien ne peut jamais être séparé de Rien, sauf à vouloir demeurer dans le domaine des pures abstractions.

 

Par simple phénomène de capillarité,

le Ciel appelle la Terre,

la Terre appelle la Pyramide de sel,

la Pyramide appelle le Taureau,

l’Aigrette, le Cormoran aux ailes ouvertes

comme pour nous dire l’inévitable

liaison des choses entre elles.

 

   Les divisions, les catégories, les classements de tous ordres sont de simples paradigmes conceptuels dont le seul mérite, découpant le réel afin de nos permettre de le mieux saisir, ne sont que des subterfuges de ce réel qui, lui, ne saurait venir à nous que sur le mode qui est le sien, celui d’une impartageable Totalité. Comme toujours, les belles photographies d’Hervé Baïs portent en elles, presque à l’insu des regards, ces multiples sèmes discrets, ils sont les voies qui conduisent à la pure Beauté.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 novembre 2022 2 29 /11 /novembre /2022 08:30
Quand Beauté se donne

Photographie : CatOpale Catherine Queval

 

***

 

« Plage de Calais »

 

« C’est une plage si douce aux immenses dunes de satin

Le soleil y glisse sur l’onde au bout des cieux

Elle m’offre toutes ses merveilles comme un paradis

C’est de ma jolie plage dont je vous parle ici

J’aime ses chalets qui font sa singularité

Moi je la trouve sublime et il n’y a pas mieux

Pour enivrer de l’air marin de douces pensées. »

 

C.Q.

 

*

 

   Å peine aperçue et nous disons « cette image est parfaite ». Tout comme l’on dirait des feuilles d’automne du féerique érable qu’elles sont belles, tout comme la brume diaphane sur le bord du lac, tout comme le liseré de givre posé sur les rameaux du végétal. Mais alors, disant ceci, nous sommes-nous enquis du lieu d’où provient cette douce certitude ? Des choses Belles, il en est comme de l’Exister, jamais nous ne questionnons suffisamment à leur sujet. Si la Beauté, toute Beauté, si l’Existence, toute Existence, sont, pour nous, purs mystères, alors convient-il de faire halte auprès d’eux afin d’en sonder, autant qu’il est possible, l’intime texture, pour que se lève, fût-ce dans la seule proximité, le voile de leur essence. Car nous ne pouvons nous contenter d’émettre un rapide jugement au sujet des choses sans chercher à en connaître leur hypothétique fondement, leur sol originaire en quelque sorte. Mais tout d’abord convient-il de décrire de manière à rendre le réel visible, à en explorer le sens.

       La plaine de sable est ridée, parcourue des sillons du vent. On en sent le flux sur la peau, de minces fragments frolent notre visage à la manière d’une douce pluie de printemps. Å droite des pieux, une butte s’est levée, pareille à un haut plateau qui dominerait quelque steppe, la toiserait depuis son haut regard. Le sable, ce fils de la pierre, ce petit-fils du rocher, cette belle symbolique du Temps qui passe, nous en admirons la belle géographie comme s’il s’agissait d’un merveilleux monde en miniature et alors nous serions des Géants, des genres de Polyphème, mais parcourus des plus belles intentions qui se puissent concevoir. Plus loin, après le susurrement lent du sable, un chapelet de minces dunes au sommet desquelles vibrent des touffes d’oyats. De gris qu’il était tout en bas de l’image, le sable devient plus clair, plus lumineux à mesure qu’il gagne les lointains, s’échappant en quelque manière d’une lourde matérialité, pour devenir plus léger, aérien, atteint, pourrait-on dire, d’une étrange spiritualité. Tout en haut, dans la perspective fuyante, une rangée de cubes blancs et gris, sans doute des cabines réservées au bain, des chalets, puis, à l’extrême droite, quelques maisons d’habitation. Au-dessus de tout ceci, un ciel de zinc court d’un horizon à l’autre, traversé de fins cirrus, soyeux, échevelés, ils nous disent ce pur secret de la zone éthérée que nous ne rejoindrons jamais qu’au motif de notre imaginaire.

      Puis ces merveilleuses clôtures de pieux tressés. La première à l’avant-plan avec la projection exacte de ses ombres, elle articule la représentation, lui donne toute sa force, la place devant nos yeux telle la pure fascination qu’elle exerce sur notre esprit. Puis, à l’arrière-plan, en deux séries diagonales qui s’effacent au loin, comme une répétition harmonique de ce ton fondamental, un rappel de l’architectonique qui ordonne l’ensemble selon des lois strictement logiques. L’on pense à la Loi du Nombre qui s’opposerait à la simple Affinité Intuitive du sable en ses douces mouvementations, ses sinuosités : la géométrie faisant face à la poésie. C’est de cette subtile dialectique que naît notre plus vif intérêt pour cette image composée selon des plans quasi rationnels. Tout à la fois elle suscite notre inclination au songe, tout à la fois notre exigence de trouver, dans le réel, des lignes de force qui dessinent la voie unique d’une certitude. Car, dans le procès même de notre vision des choses, deux paradigmes en tracent la merveilleuse effectuation : celui qui fait signe en direction de nos sens, celui qui fait signe en direction du concept. Notre juste entendement est à ce prix d’un équilibre sans lequel, soit nous verserions dans l’abstraction mathématique, soit dans la confusion de la pluralité mondaine sans feu ni lieu.

      Et ce que les clôtures apportent en tant que coordonnées du visible, les cubes de bois du fond de l’image en renforcent l’impression de telle manière que nous pourrions penser là que toute cette belle symétrie existait depuis une éternité, trouvant ici et maintenant, la dimension topologique qui l’attendait. Et la Beauté résulte de cette confrontation d’une rigueur et d’une souplesse, d’une contrainte et d’une liberté. Or, ce qui eût pu compromettre la rhétorique de l’image, cette césure entre une norme rigide et une libre venue à soi des choses, la somptueuse tonalité grise vient en réaliser l’unité dont la conséquence la plus évidente est cette présence d’une esthétique accomplie jusqu’en ses moindres détails. Bien évidemment, ce que nous analysons ici au moyeu du concept, l’œil du Regardeur en fait une synthèse au gré de laquelle, seule l’harmonie de l’ensemble se donne à voir comme seul sens à faire sien.

   Toute image résulte d’une étonnante alchimie, mais l’or ne sort jamais des cornues de verre qu’à la mesure d’une juste proportion des ingrédients qui y ont été semés en tant que les seuls possibles. Nous, Voyeurs distraits, nous satisfaisons bien trop vite d’une première appréciation et notre œil s’est déjà dirigé vers une seconde image alors que la première a été laissée en friche, c’est-à-dire privée du sens qui l’eût portée, au moins selon nous, à la forme de son accomplissement. Car si l’image est en soi une œuvre autonome à la vérité de laquelle rien ne saurait être ajouté ni retranché, il n’est nullement indifférent, pour notre plaisir et pour la connaissance que nous avons du Monde, que nous y consacrions une conscience bien plus ouverte, bien plus attentive. Tout progrès de Soi est progrès même de notre connaissance, accroissement de notre conscience, mais ici, nous ne redoublerons nullement les belles théories hégéliennes qui sont admirables. Mais il faut reprendre l’énoncé poétique de la Photographe, y déceler ces mots essentiels qui en décrivent, selon elle, le réel le plus approchant.

 

« si douce » ; « satin »

« glisse » ; « jolie plage »

« sublime » ; « douces pensées »

 

   Tout y est dit dans une manière d’effleurement, d’onctuosité, de plénitude que rien ne semblerait pouvoir entamer. Le « paradis » ici décrit, sans doute terrestre, n’est pas sans évoquer la délicatesse, la douceur d’une Arcadie et c’est bien cet épanouissement de la Nature dont nous sommes en attente. Nulle allusion à ce qui nervure cette scène et se traduirait selon un lexique bien plus structuré, texturé, pourvu de méridiens apparents. La Poésie l’a emporté sur la Géométrie et il est heureux qu’il en soit ainsi puisque l’armature de l’image est seulement le prétexte à une évocation qui laisse apparaître les eaux de surface, bien plutôt que de décrire les courants des abysses qui en déterminent la forme, mais doivent nécessairement demeurer en retrait, faute de quoi la photographie ne serait qu’un écorché de salle d’anatomie et de dissection.

   Alors, après cette rapide analyse, que pourrions-nous encore dire de la Beauté qui ne soit simple répétition ou énoncé de lieux communs ?  Cette Beauté est-elle Beauté en Soi dont la représentation ne serait que mimèsis ? Donc une Idée qui viendrait à l’existence dans le sensible ? Ou bien encore, cette Beauté, serait-ce nous qui en serions les instigateurs depuis le corridor de nos motivations conscientes ou inconscientes ? Cette Beauté porte-t-elle en elle-même les signes de sa propre vérité ou est-ce notre propre « vérité » que nous projetons sur l’œuvre afin de nous rasséréner, de tâcher de coïncider avec quelques-unes de nos minces certitudes ?

    Mais l’on s’aperçoit vite que ces interrogations sont abyssales, qu’elles sont comme des portes grand ouvertes sur un vertige, sur un mouvement en vortex qui pourrait bien être le dernier lieu de notre question. Quoiqu’il en soit de ces positions théoriques qui ne peuvent faire l’objet de longues méditations sans que quelque réponse stable puisse en résulter, que nous soyons sensibles à la douceur nostalgique de l’image, à la nervation qui en soutient la visibilité, l’essentiel est bien qu’elle retienne notre attention, gagne le secret de notre propre intériorité, là sont les ferments de sa future germination. Car, rien de ce qui a été semé ne peut demeurer en retrait toujours. Vient nécessairement un jour, peut-être de pluie et de sable, peut-être de vent au hasard des dunes, où l’épi lève et nous donne sa moisson. Nous sommes des faucheurs aux mains vides mais le grain travaille pour nous depuis la pliure même qui est acte de donation en puissance. Toute virtualité, surtout si nous y sommes par nature sensibles, aboutira à sa propre émergence, que nous nous y attachions ou pas !

 

Merci Catherine Quetval

de livrer à notre naturelle curiosité

 de si délicates icônes,

elles sont pure lumière

dans la nuit d’Hiver

qui ne saurait tarder.

 

 

 

 

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14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 09:57
L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Entre sel et ciel…

Bassin de Thau

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Il faut se lever à la lisière d’un songe, longer doucement une brume, à la façon des gerridés, les pieds dessinent sur le givre du chemin des étoiles d’eau, respirer juste ce qu’il faut pour ne pas troubler l’air, ne nullement contrarier l’onde. Dans les villages alentour, tout est calme, les Dormeurs sont au repos, les animaux sommeillent dans leurs boules de poils et de plumes, les loutres glissent infiniment dans leur fourrure de soie. Le paysage séjourne en un immense linceul qui est le lieu même où l’être des choses se connaît jusqu’en son ultime profondeur. Alors, en cette sublime hésitation de l’aube à paraître, un mot, un seul, mais combien précieux, fait son éclosion presque inaperçue : BLANC. Nous disons « BLANC » et nous avons sans délai accès à ce « Monde Blanc » qui est pur mystère tout comme la naissance du Jour, de l’Enfant, de la Nature est pur mystère. Impénétrable. Dense. Opaque. Et c’est à nous les Hommes d’en percer l’énigme, d’en creuser le sens. Avant tout, le BLANC est silence, le BLANC est lenteur. Tout est immobile pareil au premier mot du poème par lequel se dit le Tout du Monde.

 

On avance, là en soi,

au creuset de l’intime.

On est léger,

tel la feuille dans le vent,

l’oiseau dans les plis d’air.

Le Temps n’est pas encore.

Le Temps est juste

une promesse d’avenir,

un à peine ébruitement

à l’écart de Soi,

à la périphérie sans doute,

on en éprouve le précieux,

l’inimitable,

on en attend la venue

de la même façon

que l’aube attend le jour

depuis le creux de

sa longue patience.

Le Ciel est plus que le Ciel.

Le Ciel n’a ni attache, ni contour.

Il vit en lui,

au plus profond

de son être.

La Ligne d’Horizon

n’est pas encore,

peut-être n’a-t-elle

jamais été ?

Elle essaie de se dire,

de prendre forme entre

deux espaces vides qui sont

ses affinités essentielles.

 L’Eau est plus que l’Eau.

Elle glisse longuement

en direction de son Destin.

Sans bruit.

Sans parole.

Sans flux.

 

Eau/Horizon/Ciel,

une seule et même présence

une seule et même harmonie.

Tout dans la simple nuance de Soi.

Tout en haut, des touches de Gris,

de l’Argent, du Perle, du Souris.

Ce Gris est du Blanc

qui se voile, se dissimule,

se plie au sein même de sa Blancheur.

De l’Albâtre, du Céruse, du Saturne,

une unité en de subtiles variations.

On pense à un vase de Porcelaine

sur une étagère de verre.

On pense à la poudre de talc.

On pense à l’écume,

à la neige, au fin nuage.

Un môle léger avance

dans la diagonale du paysage.

Planches de mousse et de lichen,

planches disjointes par où se laisse voir

 la belle sérénité de l’onde.

Ce qu’il reste d’une fugue.

Ce qu’il reste d’un adagio.

Une infinie mélancolie

que ne pourra jamais combler

que la Beauté en sa plus juste mesure.

Un rythme de pieux noirs.

Puis d’autres planches posées

au-dessus de l’eau,

un simple vol de demoiselle,

une opalescence,

un cristal inapparent.

  

Dans l’écume de sa tête,

ce ne sont que flottements,

effleurements,

susurrements

de mots délicats

qui se donnent

dans la facilité,

la pure grâce :

 

instant, diaphane, osmose,

affinité, lunule, écluse,

aube, glace, milieu,

passage, léger, velouté,

docile, clément, pastel,

esquisse, laineux, aimant.

 

Rien qui n’entaillerait la douce puissance du jour.

Rien qui ne détruirait la montée évidente de l’heure.

Rien d’autre à faire que se disposer

au recueil, à la contemplation.

Tout ce qui se dit ici peut se contenir

en un seul mot : BLANC.

Il faut y revenir tout comme l’on revient

avec une ferveur inquiète auprès de l’Amante qui,

à peine laissée, appelle et attend

qu’une plénitude lui soit offerte.

Qu’un jour déplie son calice dont elle fera

le lieu de son épanouissement.

 

Perspectives quant aux œuvres d’Hervé Baïs

 

   Les Photographies dont il nous fait l’offrande sont le témoin d’une belle persistance à traiter l’inépuisable sujet de la Beauté, selon trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS, ce lexique si simple, si efficace qu’il dit l’entièreté du Monde en seulement trois notes. Prétendre créer des œuvres d’art est ceci : d’une économie de moyens, tirer une large sémantique qui épuise le sujet bien mieux que ne saurait le faire un cliché bavard. Le Simple, voici ce qui doit être maitrisé avec la plus belle assiduité qui se puisse imaginer. Je voudrais placer les Images d’Hervé Baïs sous la bannière du BLANC, comme il a déjà été dit, approcher ce « Monde Blanc », lequel, loin de s’abîmer en quelque formule facile, creuse un sens infini. En réalité Œuvre de Poète, œuvre d’une sensibilité exercée à extraire du Réel ce qui mérite de l’être et d’y demeurer, loin de l’agitation de notre société que Guy Debord, en son temps, nomma « La Société du spectacle ». Ses plus grandes audaces sont aujourd’hui dépassées en ces temps d’inflation où les célèbres « selfies » tiennent lieu d’identité, sinon d’emblèmes portés au-devant de Soi tels de brillants et irremplaçables oriflammes. Si le superficiel, si le contingent ont un nom, c’est bien celui-ci, « selfie » dont on ne pourra jamais tirer qu’un caprice sans réel objet, sinon de porter le Sujet là où jamais il ne devrait être, à savoir sur l’avant-scène, mais dans les coulisses, dans le trou du Souffleur où la modestie serait son visage le plus exact. Vraiment l’Homme ne connaît plus ses propres limites. En ceci qui paraît inessentiel, consiste un véritable danger, prendre sa propre image, cette pure illusion pour le Soi, pour la seule chose qui puisse nous déterminer en propre. Touté vérité est à cette aune.

   Il me paraît tout à fait pertinent de classer ce Photographe exigeant parmi les tenants du concept de « Monde Blanc » dont je vais essayer de tracer quelque sillage. Une large citation extraite du Site « Recours au poème », dans un article intitulé « Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux, nous permettra de mieux saisir ce que recouvre cette belle métaphore :

  

    « L’œuvre importante du poète André du Bouchet (1924–2001) comme celle de Kenneth White poète né en écosse en 1936 relève de ce que l’on appelle les « écritures blanches » (« le monde blanc » selon l’expression de Kenneth White).   Le poète est dans la recherche d’un commencement, d’un recommencement qui aurait vocation de retour vers la matrice des choses, « en pleine terre », « dans le corps de la terre », au point originaire et muet (blanc) du monde et de la langue, tout en liant le langage à ce monde de l’élémentaire. »

 

   Les paysages qui figurent dans le travail d’Hervé Baïs, le choix méticuleux de LIEUX, au sens, précisément, de « lieux chargés de sens », la dialectique du Noir et Blanc, la posture méditative dans laquelle les Voyeurs de l’image que nous sommes devront se disposer, recueil en Soi, retour à une manière de terre vierge, originaire, seule dimension possible afin que puisse être rejoint ce que la Nature a de plus précieux à nous dire : sa dimension de terre nourricière des corps, mais aussi bien des esprits, ouverture à la claire donation du Monde. Les paysages donc qui viennent à notre encontre ont pour essentielle mission de créer en nous cette éclaircie par laquelle, par-delà le caractère esthétique, les sèmes inscrits dans les choses appelleront le recours à une éthique.

   Regarder avec l’exactitude qu’exige toute vérité ce beau paysage tout de blancheur, un flocon, une brume, le tissu d’un songe, vecteurs d’une naturelle fragilité, regarder donc au sens plein du terme consiste à ne nullement demeurer en Soi, mais à se porter au-dehors, tout près de ce môle de bois, de cette eau impalpable, de ce nu horizon et de les reconnaître comme parties de nous-mêmes car nous aussi, les Hommes, possédons une dimension de cosmos au gré de laquelle notre sort est intimement lié au sort du martin-pêcheur, du frêle roseau, du tamaris qui vibre sous l’amicale poussée du vent.

   Nous sommes Nous-plus-que-Nous, tout comme la Nature est plus-que-Nature, ces extensions d’être n’ayant jamais de sens qu’à se rejoindre, à cheminer de conserve sur les chemins de l’Avenir.  Contemplant cet éclat, cette splendeur de ceci qui nous est donné à voir, nous ne pouvons qu’éprouver, au plus profond de qui-nous-sommes, ce sentiment de sérénité, cette équanimité d’âme qui nous guérissent, au moins provisoirement, des événements d’une actualité le plus souvent totalement absurde.

   Mais, bien plutôt que de disserter longuement sur les évidentes vertus de ces images, voyons ensemble quelques horizons dévoilés par ce singulier et ô combien nécessaire « Monde Blanc » :

 

« bouillonnements blancs des vagues

                                    confusion des commencements

                        dissolution et amplitude

le vide est plénitude

 

et les goélands

                    font jaillir leurs cris spontanés »

 

« Un monde ouvert » - Kenneth White

 

   Extension - « Vague », « amplitude », « plénitude », « goélands », ce lexique rejoint, en sa valeur d’accroissement de la conscience humaine, celui dont il a été question plus haut dans le texte. C’est bien l’une des vertus charismatiques du Langage, c’est bien sa mesure de Totalité qui permet, au travers de quelques mots « d’anthologie » de nous placer, sans délai, dans ce Monde qui, pour être utopique, n’en est pas moins fécondateur pour notre esprit, multiplicateur pour notre imaginaire.

*

    « En jouant sur le mot et sachant que la blancheur est la synthèse de toutes les couleurs, j’ai tendance pour le moment, à nommer blancheur cette complète réalisation de moi-même et à traduire ces moments d’unité par des termes qui indiquent la blancheur ».

 

« Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde » - Michèle Duclos

 

   Extension - Le Blanc comme « synthèse de toutes les couleurs », ici se dit de fort belle manière Tout ce que le Blanc peut recéler en lui de significations multiples. Métaphoriquement considéré, il est pareil à ces jarres antiques venues du plus loin de quelque Péloponnèse, chargées des rumeurs d’une huile qui exhale encore les anciens mythes grecs, L’Iliade, l’Odyssée Homérique en leur excellente facture, fondements même de notre cuture occidentale.

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Photographie : Hervé Baïs

 

 

« Monde Blanc

 

Ce monde d’arbres blancs

Il est là devant moi

Bouleaux dans le gel, nus

Présents, vivants, patents

Seul le feu peut écrire

Sur pareil fait ultime

Je réclame du feu

Du FEU pour détruire et créer

Du FEU pour brûler l’illusoire

Du FEU pour écrire le blanc »

 

        Kenneth White

 

   Extension - L’arbre, et singulièrement le bouleau, cette pure élégance, ce pur mystère planté au sein de la rigueur Boréale, lui en son exacte blancheur nous indique la voie de l’Essentiel, la voie de la Photographie belle.

Réserve. Unité. Rigueur,

 

  seul ce triptyque est créateur de ce qui aura pour nom « œuvre ». Et comment ne pas comprendre le sens de cette haute dialectique, laquelle plaçant ici le blanc Bouleau, demandant là, l’incandescence du Feu, la comprendre selon la belle complémentarité des Opposés :

 

la Glace suppose le Feu,

la Rigueur exige la Passion.

La Prose appelle le Poème.

 

   Pour appliquer ceci à l’Image, c’est bien l’apparent Dénuement qui porte en lui la mesure amplifiée de la Joie. C’est l’exigence de tout Art qui se dit en cette sublime manière. Rien n’existe de Beau qu’au prix de cette tension, laquelle est le tissu de toute Tragédie. Or la Tragédie, et la Grecque tout particulièrement, constitue l’Archétype du Beau au motif que L’Homme confronté à son Destin acquiert son ultime signification, liberté qui fonde toute éthique.

 

*

 

« Combien d’aurores, froides de son repos d’où naissent des

   ondes,

Les ailes de la mouette plongeront-elles, son corps pivot

   du vol

Répandant des cercles blancs de tumulte… »

 

                     Hart Crane

 

   Extension - La Mouette est ce « vol absolu », comme le désigne Kenneth White dans l’extrait ci-dessous, ce « vol absolu » donc qui répand « des cercles blancs de tumulte ». L’efficacité de l’oxymore, qui fait se confronter les cercles apaisés de blancheur au tumulte, tient sur cette fragilité même du vol qui est, analogiquement, la fragilité du « Monde Blanc ». Car, oui, les « aurores » sont fragiles, le « repos » est fragile, les « ondes » sont fragiles, les « ailes » sont fragiles car, toujours, une guerre menace la paix, car toujours une haine se lève à l’encontre d’une amitié.

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

Photographie : Hervé Baïs

 

*

     « …ce qu’il y a de difficile à réaliser, c’est que le coup doit pénétrer jusqu’au blanc, au moins en un endroit. »

William Carlos Williams

 

   Extension - Cette formulation de Williams C. Williams est d’une exceptionnelle teneur. Mais que veut donc dire « le coup doit pénétrer jusqu’au blanc » ? Cette formule n’est mystérieuse que le temps pendant lequel nous n’aurons saisi sa réelle profondeur. En réalité le Blanc n’existe nullement à l’état pur dans la Nature. Ni la neige, ni l’écume, ni la fleur de lotus, pas plus que les plumes du cygne ne sont blanches, seulement un reflet du Blanc, une apparence du Blanc. Afin de parvenir au cœur du Blanc, à savoir déchiffrer son Être, il faut le coup de foudre, la soudaineté de l’éclair de « l’exaiphnès » platonicien, ce changement subit du temps de façon entièrement qualitative, cette « nature étrange, stupéfiante, insaisissable » comme le dit lui-même Platon, ce saisissement au terme duquel, sans doute dans la plus grande stupeur qui se puisse imaginer, on est au cœur du BLANC, autrement dit dans une manière d’Origine, de Point Zéro à partir duquel tout pourra commencer à signifier.

   Ce qui constitue l’obstacle le plus évident à « pénétrer jusqu’au blanc », c’est bien évidemment notre commune et quotidienne disposition à nous engouffrer dans la première interprétation « mondaine » (au sens d’une réification de la pensée), à disposer d’un étant sous-la-main, tirant de son immédiate concrétude, sinon une vérité, du moins un semblant, dont, la plupart du temps, nous nous contentons. Le BLANC Majuscule ne s’obtient jamais qu’au travers d’une idéation, d’une intellection, d’une intuition et c’est pourquoi il brille au loin, telle la merveilleuse IDÉE Platonicienne, d’un éclat qui nous fait « cligner de l’œil », et nous rejoignons en ceci le Prologue de Zarathoustra où il est dit :

    « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » - Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. »

   Si nous observons correctement ce que sont « Amour », « Création », « Désir », « Étoile », nous nous apercevons rapidement que ce ne sont nullement des formes réifiées dont nous pourrions nous emparer, mais des IDÉES flottant en quelque inaccessible Empyrée. Or « le dernier homme » est bien celui qui se précipité dans l’absurde, le nihilisme, tête la première, pour ne s’être jamais attaché qu’à de « terrestres nourritures », oubliant de confier à son Esprit la tâche de découvrir ce Blanc Originel qui est le fondement même de notre Humanité.

 

En ce BLANC : L’Art, L’Amour, La Philosophie, Le Langage,

 

   talismans qui nous indiqueraient notre chemin le plus précieux. Cheminer est déjà beaucoup. Le début d’une insondable aventure !

 

« Blanc, blanc, blanc comme

   une frontière s’avançant dans la mort

c’est ça notre vie, c’est ça l’amour

   ligne après ligne

déferlant dans l’éclat… »

 

   Robert Duncan

 

   Extension - « déferlant dans l’éclat », c’est dire, encore une fois, mais de manière formelle différente, la nécessité de rencontrer cet éclair qui va nous féconder, nous porter aux rives de la Beauté, cette Belle Peinture, cette Belle Musique, cette Belle Photographie.

 

*

   « Ce qui deviendra plus tard la notion, l’intuition, la philosophie, le mythe du monde blanc – dont les vagues prémonitions peuvent naître dans l’expérience initiale – est concentrée essentiellement dans le corps érotique au contact des choses et des éléments : les remous de l’eau, le vol absolu des oiseaux, le corps souple du lièvre, la terre humide, les fleurs qui s’ouvrent, le tronc mince et cryptique du bouleau argenté, les lourdes grappes des sorbiers des oiseleurs, les seins d’une fille… »

 

Kenneth White - « La Figure du dehors »

 

   Qui comprend les beaux mots de Kenneth White (son patronyme est prédestiné puisque « White » en anglais signifie « Blanc »), comprend aussi le BLANC dont il est question lorsque l’intuition, clairement conduite, délivre en un seul « coup », aussi bien « les remous de l’eau », « le vol absolu des oiseaux », le « bouleau argenté ». Le mot de la fin sera laissé à Gertrude Stein :

« Un blanc est un blanc est un blanc est un blanc… »

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

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19 octobre 2022 3 19 /10 /octobre /2022 08:27

 

   Parfois, quelque rencontre de hasard, une personne croisée au coin de la rue, entrevue dans la diagonale d’une œuvre, entr’aperçue dans les pages d’un magazine, vous place-t-elle soudain face à sa propre énigme et, corrélativement, face à la vôtre. Parfois même ne se souvient-on plus du lieu où le contact se produisit, il n’en demeure, dans l’âme, que l’image fuyante, ourlée de gris, d’un songe. C’est bien ceci qui demeure, cette manière d’ombre qui dessine, dans les lointains, les possibles même de sa fiction. Car, à avoir trop halluciné une vision, cette dernière devient si éthérée, si mêlée à son propre imaginaire, que sa consistance ne donne plus lieu qu’à un tissu ajouré, une manière de dentelle onirique bien éloignée du réel. Mais il arrive que ce fameux réel n’ait guère plus de poids qu’une feuille chutant sur le sol jauni d’automne. Alors on se résout à vivre dans cette façon d’entrelacs qui flotte entre deux rives, les rend aussi absentes l’une que l’autre. C’est un peu comme si, devenu étranger à Soi, l’on se mettait en quête d‘un autre Soi, flou lui aussi, escomptant que deux moitiés imparfaites ne finissent par ressembler à quelque complétude. Cependant le risque est grand que chaque dénuement ne s’accroisse de l’abîme de l’autre. Mais il nous faut sortir de ce pathos, de crainte qu’il ne nous réduise à néant.

   Donc, VOUS qui hantez mes souvenirs, que je vous avoue ceci. Il n’est pas rare que votre silhouette ne surgisse à l’improviste, aussi bien au milieu d’une tâche d’écriture, aussi bien au plein de la nuit, me laissant parfois hagard, ne sachant plus vraiment quels sont vos contours, quels sont les miens. Ceci, cette impression d’incertitude, ce motif flottant de Vous à Moi, cette altérité partagée dans un genre de vide sans fond, ceci, disais-je, eût pu constituer le lit d’une certaine euphorie comme lorsque, porté par un narcotique aux limites extrêmes de Soi, on s’agrandit de ce que jamais l’on n’a été, d’une éternité si vous voulez, qui ôte à la quotidienneté sa lourde charge d’immanence. Car, le plus souvent, ce sont des gueuses qui lestent nos jambes, nous faisant avancer dans l’existence tels de comiques culbutos. Mais ici l’ironie ne suffirait à m’alléger du poids qui m’étreint à seulement penser à l’insaisissable de votre silhouette, à l’irrémédiable perte que vous êtes toujours pour moi. C’est toujours un réel danger de n’envisager l’Autre que sous des traits de graphite que vient effacer l’impermanence de la mémoire. Vous, que je nommerai « L’Ombreuse », me mettez, chaque jour qui passe, au défi de vous créer, mais je suis un Demiurge aux mains vides, un Alchimiste perdu dans les formules labyrinthiques de ses grimoires, un triste Poète que l’imagination a déserté.

   Alors je me contente de faire surgir, en arrière de mes yeux, dans l’angle de mon chiasma optique, quelque figure qui, à défaut d’être réelle, vous pose telle la libellule au-dessus de la vitre éblouissante du lac, un genre de clignotement vous disant une fois selon le Blanc, une autre fois selon le Noir, ma Griserie vivant de cette ivresse passagère qui est ma Muse la plus concevable, certes une fumée à contre-jour du ciel, mais saisir un Rien est mieux que ne rien saisir du tout. Aperçue au hasard de mes cheminements, vous L’Ombreuse, n’en êtes pas moins vivante, identique à ce ruissellement de gouttes dans la nuit de la terre, on ne le voit nullement, mais il fait en l’âme un ébruitement si constant, un tintement si insistant, qu’il devient familier au même titre que vos yeux, que votre peau, il vous possède à votre insu et porte la faille de votre aliénation au plus haut, si bien que cette dernière devient votre bien le plus précieux. Étrange sentiment que celui-ci, on ne le cèderait pour rien d’autre, pas même pour la félicité d’admirer un beau paysage, de contempler une œuvre d’art. Mon aliénation est devenue Votre Œuvre, comment n’en être nullement bouleversé jusqu’en mon tréfonds ? Percevez-vous, au moins, ce paradoxal revirement qui fait d’une dépossession une possession ? Le motif de la rencontre fortuite est si riche, si plein de perspectives heureuses. Ne vous aurais-je rencontrée, dans la plus grande fantaisie qui se puisse imaginer, et maintenant, dans le présent qui est le mien, sur la ligne d’horizon ne se découperait qu’un vide qu’il me serait bien difficile de combler.

   Dire qui vous êtes en ce temps qui est mien, ne vous apportera guère d’information dont vous pourrez tirer quelque profit. Vous dire, en quelque sorte, est vous ramener à la présence, vous éprouver encore une fois réelle plus que réelle. C’est la nuit qui vous porte en avant de vous, c’est la nuit dont vous êtes le visage le plus perceptible. Vous vous en détachez comme le ferait un vase de faïence placé dans le clair-obscur d’une vitrine. Ce qui me retient tout d’abord, cette faible clarté qui vous visite depuis le sommet de votre tête jusqu’au double motif de vos mains jointes. Juste un effleurement, il vous fait sortir du rêve et vous y maintient en quelque façon. Une avancée que suit un retrait, une donation qui, aussitôt, s’absente d’elle. Comme si vous vouliez sceller l’événement de la rencontre et vous en retirez de peur, peut-être, d’y sombrer.

   Vos cheveux, coupés à la garçonne, sont ceux d’une « fille sage », on vous penserait même prépubère, encore sertie dans les pierreries de l’enfance. Cela vous rend touchante au-delà de toute expression. Votre visage, ce demi-triangle faiblement éclairé, presque rien n’y paraît, hormis la prunelle effacée de votre œil, hormis le double pli de vos lèvres closes refermé sur votre intime secret. Peut-être me penserez-vous affecté de cette fuite constante, de ce refuge en vous qui semble bien être votre signe le plus évident. Eh bien, non, votre posture d’effacement est celle que je souhaite, elle me permet de faire votre inventaire tout à loisir. Dans le prolongement de votre visage, la discrétion de votre cou, l’humilité de votre poitrine (on la penserait celle d’un éphèbe), me donnent à penser que vous êtes plongée en une profonde méditation. Non une inclination religieuse ou une pensée adressée à quelque objet artistique, une simple plongée en vous, une fascination de vous connaître jusqu’à l’épuisement de qui-vous-êtes.

   C’est tout de même admirable cette réverbération sur Soi, cet écho qui vit de sa propre propagation, de son rythme régulier. Il faut une grandeur d’âme exceptionnelle pour faire de sa propre fréquentation l’alpha et l’oméga de chaque instant qui vous visite. Vous êtes vêtue d’un genre de sarrau bleu, il me fait penser à celui que portaient les écolières au siècle passé. Étrangement votre épaule droite est dévêtue alors que la gauche est couverte. La droite : effraction de soi. Jusqu’où ? La gauche : réserve infinie de Soi. Vos deux mains sont assemblées comme dans le geste de la prière. Mais c’est bien Vous, pour qui vous priez au sein d’un solipsisme qui fait de vous un être unique, seulement unique. La jointure de vos mains étreint la tige d’un végétal dont la partie sommitale, hérissée, me fait penser à la forme hirsute du chardon ou bien de la pomme de l’artichaut lorsqu’elle libère les fibrilles de sa fleur mauve. Alors, ou bien il s’agit d’un geste « barbare » de flagellation, de mortification, ou bien cette convulsion de la plante ne revêt nulle signification et alors je me questionne sur la gratuité de sa présence. Peut-être ne s’agit-il que du symbole disant votre efflorescence intérieure dont vous ne souhaitez laisser paraître que la partie la plus atone qui ne profère rien de votre mystère

   Ombreuse, c’est ainsi que je vous aime, car oui, je vous aime à la hauteur de cette privation, de cette disette, de cette pénurie dont vous êtes le vivant emblème. Bien trop de nos Commensaux livrent le tout de leur être avant même que l’on ait pris la peine de se mettre en quête de qui-ils-étaient. Voyez-vous, la modestie est une belle chose. La discrétion est une qualité. La pudeur le plus grand des biens. Notre siècle prodigue en représentations, spectacles, autosatisfactions de toutes sortes, serait bien inspiré de se calquer sur votre posture de retrait, le paradigme selon lequel ils devraient figurer au Monde. Certes il y a fort à faire mais il n’est jamais trop tard pour apprendre le Simple et le porter au-devant de Soi en une manière d’aube naissante. Ombreuse, vous êtes une Aube, un être de Pure Naissance. Qui donc pourrait vous en faire le reproche ? Il y a tant de beauté dans les choses lorsqu’elles se dissimulent en leurs bogues ! Tant de Beauté.

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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3 octobre 2022 1 03 /10 /octobre /2022 09:47
Lumière, Mouvement :  Joie

Mise en image : Lé Ciari

 

***

 

   Imaginez ceci : la Terre serait totalement plongée dans l’ombre, inconsciente de sa propre forme, oublieuse de tout ce qui pullule habituellement à sa surface, plantes, animaux, hommes et femmes, petits enfants jouant dans les cours d’école. Rien ne serait visible qu’une immense matière opaque, ténébreuse, genre de jarre occluse au sein de laquelle plus rien ne se distinguerait de rien. Cependant n’allez pas croire que les susnommés, plantes, animaux, hommes et femmes, enfants, aient pu aussi facilement renoncer à leur privilège de voir, de toucher, d’éprouver, en un mot de vivre au plein de leur singulière existence. Ce serait comme si, revenus à une manière de concrétion originaire, ils étaient à nouveau soudés au fondement dont ils provenaient, soudaine et étrange involution qui les ramènerait au statut mutique et immuable du minéral. Et savez-vous au moins ce qu’ils regretteraient de leur vie antécédente ? Sans doute penserez-vous aux loisirs, aux friandises et autres plaisirs de la table, aux écrans polychromes diffuseurs de rêve. Certes, ceci s’imprimerait dans leur cerveau de pierre à la manière d’une immense vacuité. Mais vous avez omis, dans votre hâte, de citer l’Amour, sa perte sonnant comme le gong du tragique. Oui, l’Amour leur manquerait et forerait en eux de grandes vrilles pareilles à ces tourbillons d’eau où disparaissent les flottilles de feuilles mortes. Mais ce dont ils seraient le plus en deuil, ce qui creuserait en eux l’abîme le plus vertigineux qui se pût imaginer : la perte du Mouvement, l’effacement de la Lumière. C’est dorénavant ceci, Mouvement, Lumière, qu’il faut porter au centre de notre attention. Comment pourrait-on davantage différer de ce qui fait sens bien au-delà des simples occupations du quotidien ? Comment pourrait-on se soustraire à ce qui nous anime en notre fond, à ce qui fait briller notre esprit, à ce qui dilate notre âme et la porte à la dimension des choses essentielles ? Comment ?

      La pièce (mais est-ce une pièce ou bien est-ce un fragment d’univers qui flotterait au large de nos yeux dont, nous n’aurions nullement perçu la présence ?) le lieu donc se montre identique à un tableau en clair-obscur sur le fond duquel émergeraient Deux Formes pour l’instant non affectées de signification, comme ces nuages qui, parfois, flottent tout en haut du ciel avec leur charge de mystère, nous voudrions leur attribuer un nom, les dire visage connu, objet familier, élément de paysage, mais rien de précis ne se détache et nous demeurons dans l’incapacité de nommer, orphelins en quelque sorte des vertus prédicatives de notre langue. Et, d’être condamnés au silence, trace en nous les motifs de quelque tristesse. Le fond est une teinte unie Brou de noix, Cachou, ces belles nuances de Terre qui nous appellent au lieu même de notre habitation. Ceci nous rassure et nous oriente insensiblement en direction de cette merveilleuse profondeur humaine dont, toujours, nous recherchons le motif, fût-ce dans la distraction, dans l’insu.

       Les Énigmatiques Figures dont nous avons pris acte, sans leur attribuer quelque désignation que ce soit, voici qu’elles commencent à devenir visibles, un peu comme une silhouette tremble dans la brume d’automne et devient peu à peu pensable. Un secret se lève dont il faudra bien décrire la venue. Donc, sur fond de nuit, sur la toile infinie en son voilement même, ce sont bien deux Formes Humaines, Féminines qui émergent de l’oubli. Et, d’emblée, nous sommes saisis d’un doute quant à cette vision quasiment ubiquitaire.

 

Une seule et même personne en deux endroits présente

 

   Comment ceci est-ce possible ? Comment attribuer à une seule Existante, une existence double, la situer ici et là en un même empan de temps ? Ou bien s’agit-il d’un trouble de la vision, d’un égarement passager de la conscience, à moins qu’un acte de magie féérique n’ait métamorphosé une présence en sa double venue ?

   Bien évidemment, en cette Forme Double, c’est bien d’une même et unique Danseuse dont il s’agit. Nous la nommerons « Pas de Deux », comment pourrait-il en être autrement ?  Pas de Deux est ce Mouvement, cette Lumière dont notre fiction initiale posait la nécessité aux yeux de Ceux et Celles qui avaient régressé dans l’Ombre et l’Immobilité. Cette image purement onirique est belle en raison même de cette Chair qui se lève, rayonne, illumine la scène d’une pure présence à Soi. Oui, c’est tout à Soi qu’il faut être, sans délai, afin que le geste de la Danse pris au corps, ne diffère nullement de son être, qu’il devienne énergie vibratoire, oscillation de pendule, battement de métronome, source d’un rythme en sa tenue la plus féconde, la plus irisée, un vertige nous prend, nous les Voyeurs, tout comme il fait de l’anatomie de la Danseuse le lieu d’un étrange rituel à la limite d’une transe.

   Les yeux sont ouverts qui interrogent l’invisible, puis soudain fermés, qui questionnent le visible. C’est bien d’une inversion du sens dont il s’agit, d’un retournement, comme si la perception devait forer l’envers des choses, voir la nervure du Rien, se rendre aveugle à l’éblouissement des Choses présentes, trop présentes, elles voilent la vérité, elles disent Noir là où devrait être nommé le Blanc en sa radieuse et ruisselante beauté, car n’est beau que ce qui est simple, authentique. Cette Chair qui se lève brille d’un somptueux éclat, comme si la Lumière intérieure transparaissait, disant le feu intérieur, disant l’urgence à être tout au bout de la flèche du Soi. L’attitude, la tonalité de l’âme, tour à tour, sont exposées à la plus vive clarté que, l’instant d’après, livre à une intense méditation-contemplation. Cette posture est quasi-religieuse en son essence, elle unit, en un seul et même endroit, le divers pour le livrer à l’aimantation d’une spiritualité. Là, Pas de Deux a franchi le pas qui la séparait d’elle, là Pas de deux a rejoint le lieu de sa source intime qui est aussi ressource pour la suite des temps à venir.

   Maintenant le moment est venu d’une brève incise de nature métaphysique. Si Pas de deux apparaît selon deux silhouettes coexistantes, simultanées, ce qui ne saurait bien évidemment s’inscrire dans le tissu serré du Réel, il faut en tirer quelque enseignement théorique qui pourrait bien éclairer le champ toujours mystérieux des oppositions fondamentales du Même et de l’Autre. En pure logique, aucune Identité ne pourrait, tout à la fois, être identique à sa propre essence, en différer radicalement en occupant une place Autre que la sienne propre. En clair : Pas de deux n’a nulle possibilité d’être Soi et une Autre. Et, cependant, ceci est-il si affirmé que la réalité veut nous le faire croire ? N’y a-t-il pas en Nous, à l’intérieur même de notre site existentiel, des marges, des franges d’altérité qui nous déportent de qui-l’on-est, sinon pour nous rendre différent, du moins pour nous amener à figurer ici de telle manière, plus loin de telle autre qui n’est plus le même territoire que celui qui précédait, ce qu’il faut bien nommer la « métamorphose ».

    Car si notre quête d’identité est quasi obsessionnelle, tellement nous sommes attachés à une image de Nous-Même qui ne diffère nullement, qui nous pose à la manière d’un étalon de platine, nos fondations internes tremblent constamment sur un sol mouvant, si bien que nous pouvons être, successivement, des décalques de-qui-nous-sommes, certes à l’insensible variation, mais des sortes de « bougés » de « tremblés » au gré desquels nous avons bien le sentiment intrinsèque que quelque chose a eu lieu, que seul un lexique différent pourrait nommer. Or toute substitution selon l’axe paradigmatique est signifiante. Si je dis : « Pas de deux est lumière », puis aussitôt : « Pas de deux est mouvement », ou bien : « Pas de deux a les yeux fermés », à gauche de l’image, puis, à droite de la même image : « Pas deux a les yeux ouverts », on voit bien que la modification de la prédication est, en même temps, de facto, modification de la signification et, en définitive modification ontologique de Pas de deux, en ses donations successives. Elle est donc elle-même, mais en ses différences apparitionnelles. Ce qui veut simplement dire que notre réalité, que nous pensions immuable, fixe, définitive est, a contrario, instable, traversée du flux et du reflux de la vie qui modèle, façonne sans cesse les modalités de notre être-au-monde. Je ne suis tel que je suis qu’à être différent, qu’à me donner selon un nombre infini d’esquisses, lesquelles sont inépuisables, tout comme l’existence qui se renouvelle d’instant en instant.

   C’est un peu comme si nous obtenions, simultanément, en deux points séparés de l’espace, mais en l’étroitesse d’un temps unique, « Pas de deux 1 », puis « Pas de deux 2 », autrement dit Identité et Différence, étrangement assemblées.  Espace, Temps, ces « formes a priori de notre sensibilité », en termes kantiens, ces insaisissables, les voici devenus tangibles, portés précisément dans le sensible à la hauteur d’une élégante métaphore. Cette image est riche de sens multiples. Non seulement elle constitue un éloge de la Danse (cet Art majeur qui spiritualise le corps), mais elle fore en profondeur, jusqu’au socle de-qui-nous-sommes. Les tirets qui relient entre eux les mots écrits ne sont eux-mêmes que la métaphore de cette unité dont nous sommes en quête afin de ménager à notre être l’espace d’une illusion. Toujours nous sommes en lutte contre notre propre éparpillement, notre propre dispersion, notre propre dissémination.

 

Être c’est être-assemblé

 

S’en exonérer c’est se

mesurer au non-être.

Nous ne sommes que ceci,

être, non-être, être, non-être,

un constant clignotement qui,

en même temps, est le lieu

unique de notre joie :

 

Lumière-Mouvement.

 Chorégraphie existentielle

 

 

 

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22 septembre 2022 4 22 /09 /septembre /2022 09:45
L’inquiétude oblique du jour

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Toujours, face à l’inconnu, convient-il de nommer. Mais nommer de quelle manière, le lexique est si vaste qui parcourt les allées ouvertes du Monde. Nommer au risque de se tromper. Mais tromper qui ? Celle-qui-sera-nommée ? Moi qui aurai nommé de manière approximative ? Sur l’Autre nous projetons nos choix, nos plus vives inclinations, parfois la polyphonie de notre désir. Nommer est faire venir dans la présence. Faire venir d’une manière qui est toujours singulière. Face à qui-nous-est-étranger, face à l’Humain, il ne saurait y avoir nulle objectivité. Dans l’expression Celle-qui-ME-fait-face, c’est bien le « ME » qui est en question, non « Celle ». C’est mon propre ego qui est en jeu, qui demande que le réel se livre subjectivement sous telle forme qui est la seule recevable en cet instant de ma vision.

   Je regarde l’image qui me regarde et un mot, un seul surgit des limbes et allume son feu à la cimaise de mon front :

 

TEMPORELLE

 

   Alors pourquoi ce nom et pas un autre, par exemple Matinale, Attentive, Furtive ? C’est bien là le mystère du nom attribué, il demeure un jet, une pulsion, il surgit et se retire aussitôt sans livrer aucunement le chiffre de son secret. Il faut bien avouer que TEMPORELLE est un beau nom. Au simple motif qu’il se tresse de Temps à l’initiale et d’Elle à la finale. Temps dont nous sommes, nous-les-Distraits, les Figures dressées. Elle qui fait signe vers la féminité, son inimitable faveur. TEMPORELLE : le Temps en sa longue venue se féminise, il devient Source, il devient Fontaine, il devient Eau, trois déclinaisons du féminin au gré desquelles notre propre temporalité devient ruisseau, puis rivière, puis fleuve, puis estuaire et, enfin large Océan pareil à la lumière d’une libre éternité. Certains noms sont enchanteurs, on ne sait trop pourquoi et, parfois, hantent-ils les coursives de notre esprit tout le jour durant, sans répit, sans halte et le soir arrive et la nuit arrive et nos songes tout empreints de TEMPORELLE voguent haut, pareils à ces nuages légers qui n'ont de réalité que leur céleste parcours.

   TEMPORELLE donc et l’esquif du Temps sera notre compagnon le plus assidu. Et maintenant, il nous faut en venir au titre, en formuler la raison. « L’inquiétude oblique du jour », le Jour est le Temps, le Temps est Inquiétude. Inquiétude au titre de son passage, nous ne pouvons en arrêter le cours. Quant à « oblique », il indique à la fois la position du corps de TEMPORELLE, à la fois la position du Temps. Ce dernier oscille toujours entre la Verticale d’une Joie qui nous transcende, l’Horizontale de la pure immanence qui fuit vers le point inéluctable de la finitude. Exister est ceci, aller d’une joie à une peine, y aller dans l’oblique du jour, entre deux sentiments contradictoires, trajet de navette à l’ouvrage toujours recommencé. Nous sommes la résultante de cet entrecroisement de fils de chaîne et de fils de trame, nous sommes ce tissu qui bat au rythme des vents et des saisons. Nous sommes.

      La nuit est là, présente en sa mesure anthracite, en son originelle fermeture. La nuit est au passé, la mémoire s’y abolit en de profonds sillons. La nuit cerne Temporelle, suaire noir sur lequel le visage allume sa faible clarté. La Nuit est Néant. L’épiphanie du visage est le premier mot qui se dit, qui écarte les voiles de ténèbres, donne sa dimension au jour en son aube inquiète. Temporelle est Présence du Présent. Temporelle nous sauve d’un cruel désespoir, celui de pouvoir, sur-le-champ, disparaître à même ce qui ne profère rien, ce qui n’est rien, à savoir cette dimension sans dimension qui se nomme Angoisse, la forteresse est vide qui menace de s’écrouler sous sa propre aporie. Tout se donne dans des teintes sombres. De Brou de noix à Cachou, nul intervalle. De Cachou à Bistre, nulle parole. Tout végète et se réfugie dans l’ombre.   

   Seule Temporelle allume un falot dans la nuit racinaire, dans la nuit de mangrove où ne grouillent que les crabes parmi les hautes jambes torses des palétuviers. Cheveux hérissés. Que disent-ils ? La peur ? Le saisissement ? Ou bien l’effroi d’être, tout simplement ? Le visage est d’airain sur lequel ricoche une avare clarté. Une lueur de graphite, le tracé d’une estompe sur un Vélin qui s’obombre. Où est la Joie ? Où est la Peine ? Quelles pensées courent sous la dalle impénétrable du front ? Y a-t-il au moins la place pour une étincelle de courte félicité ? Les deux traits de charbon des sourcils sont les parenthèses en lesquelles s’enclot le faible miroitement de l’heure. Heure étroite, repliée sur sa propre bogue, comme si elle sonnait le tocsin des choses du Monde. Le bas du visage s’enfonce dans une glaise impénétrable. C’est à peine si l’arête du nez y trace sa rumeur. C’est à peine si le double bourrelet des lèvres se détache de la gangue lourde alentour.

   Cependant l’ovale du visage est beau, régulier, sa géométrie nous livre l’immédiate joie que nous a ôtée le massif ténébreux de l’image. Et les yeux ? Les yeux, à eux seuls, deux billes d’onyx levées dans le champ blanc de la sclérotique, les yeux viennent nous sauver du naufrage. C’est étonnant le pouvoir des yeux, ces diamants de la conscience, ils forent le réel bien au-delà de leur propre émergence, ils appellent l’Autre, ils le posent tel le Témoin d’une Existence. C’est par les yeux de Temporelle , qui jouent avec les miens, que tout prend SENS, que tout brille et rayonne selon les mots du langage, que tout se loge en tout avec son coefficient de puissance, sa réelle force déployante, surgissante.

   Par la pensée, Lecteurs, Lectrices, ôtez les yeux de cette sublime image et vous sombrerez sans délai dans l’absurde le plus compact. Car vous n’êtes vous-mêmes qu’à être regardés par ces Autres qui sont les répondants de qui-vous-êtes. A la fois, Vus et Voyants, c’est-à-dire portés au jour et portant au jour, voilà l’esquisse la plus fondamentalement humaine dont vous êtes atteints en votre essence.

 

Exister c’est Regarder et être Regardé

 

   Cette image proposée par Léa Ciari est belle et hautement signifiante. Tout à la fois elle est retrait, perte dans le néant, mais aussi dépliement de la présence. Et ce dépliement, c’est le Regard qui l’accomplit. Car ce Regard, à l’évidence en quête de l’Autre, ne vous tiendra jamais captifs, Lecteurs, Lectrices que le temps nécessaire à votre accomplissement qui est aussi la condition de possibilité du sien.

 

Je te regarde qui me regardes, nous existons

 

La Joie est verticale

La peine est horizontale

L’inquiétude est oblique

L’existence est tout ceci à la fois

Et encore bien plus

Å nous d’en délimiter le champ

Qui, aussi bien, sera son chant

 

 

 

 

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26 juillet 2022 2 26 /07 /juillet /2022 09:37
Ces lieux de haute présence

« Entre sel et ciel…

le vent…le sable…Gruissan…»

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Il est des lieux où souffle l’esprit », dit Maurice Barrès à propos de la Colline de Sion dans son ouvrage « La Colline inspirée ». Il s’agit là d’une contrée à la rencontre de laquelle peut naître une émotion religieuse. Ici, bien plus terre à terre, nous nous orienterons vers une simple émotion esthétique, ce qui déjà est beaucoup, tellement ce phénomène devient rare en ce Monde singulièrement inséré dans le siècle, dans ce Monde bien plus attiré par les apparences, les affèteries de tous ordres que par l’évidence de ce qui est simple, de ce qui est vrai. En effet, il est des lieux de haute présence, leur évocation entraîne une série lexicale telle que « conscience, « esprit », « âme ». Autrement dit tout y devient léger, tout y devient impalpable. C’est moins le corps, c’est moins la chair qui y sont convoqués, que la peau, un fragile épiderme à valeur métaphorique en réalité. Non la peau anatomique (encore que des frissons naissent au contact de la chose belle), mais bien plutôt cette fine pellicule, cet indéfinissable parchemin dont nous sentons bien qu’ils vibrent en nous dès que le motif d’une joie s’inscrit devant le cercle de nos yeux.

   C’est juste une irisation, la course d’une cendre, la poudre qui s’enlève de la joue de l’Aimée. Alors, devant ce qui nous touche, notre haleine est suspendue, nos larmes s’arrêtent au bord de nos paupières, nos mouvements sont en attente et c’est presque un suspens de nos battements cardiaques, comme si le Temps, fécondé de pure grâce, prenait le soin de s’admirer en quelque miroir céleste. Nullement un narcissisme, la découverte en Soi, au plus intime, au plus profond, (nous ne sommes que du Temps), de cette levée à nulle autre pareille du sentiment exaltant de vivre. Il nous comble et nous ouvre les portes de l’inconnu, ce qui, derrière la ligne de l’horizon, nous a toujours interrogés et nous livre son secret en un seul empan de la vision.

    Ces lieux de haute présence sont exigeants, ils nous requièrent en entier, ils sollicitent la totalité de notre attention, ils demandent l’absolu de notre amour. N’en serait-il ainsi, et Le Ciel serait le Ciel, Le Rocher, le Rocher et Nous serions Nous, enclos en notre Monade, sans autre horizon que la ténèbre d’un éternel ennui. Autrement dit, non seulement nous nous absenterions des immenses faveurs de la Nature, mais nous nous absenterions de nous-mêmes et errerions, telles des âmes en peine, dans un improbable univers. Oui, toujours l’Homme est triste qui n’a pu faire l’épreuve de l’altérité car toute altérité est « la part manquante » du Sujet, son revers, l’ombre qui le suit et le détermine tout autant que sa propre lumière, le visage qu’il tend au Monde.

    Nous ne nous suffisons jamais à nous-mêmes, nous avons besoin de la présence de l’Autre, de la feuille, du vent qui passe, du soleil qui nous visite et nous réjouit. Les moins lucides d’entre nous ignorent cette réalité, les plus éveillés s’y abreuvent et en tirent mille et mille joies. Cependant « l’ordinaire », ce qui à force d’avoir été vu selon la perspective de la quotidienneté nous accable plus qu’il ne nous réjouit, ce temps des choses lentes et sans saveur, il convient de s’en détacher et de chercher ce qui, seul, peut briller à la cimaise humaine, ce qui est beau et rare, l’un s’attachant ordinairement à l’autre.

   C’est toujours dans la libre venue du jour qu’il faut s’inscrire, dans cette belle zone médiatrice de l’aube. La Terre est reposée, elle dort encore dans ses strates de limon et s’éveille à peine au frémissement de la première lumière. C’est le divin silence qui est sa marque première. C’est la retenue au bord d’un mystère, l’hésitation, comme si le jour à ouvrir ne devait être accompli que sur le mode de l’effeuillement, du dépliement discret, de la désocclusion d’une corolle. Les yeux sont de minces oculi, quelques grains de clarté y pénètrent, impriment sur la courbe de la rétine de neuves sensations. Tout semble venir du Néant, tout semble croître à partir de la toile de la Nuit. Tout fait effusion du Rien, devient ce tremblement de phosphène, ce germe méditatif d’étincelles, cette projection de rayons jusqu’au centre de Soi, là où cela attend, là où cela veille, là où cela songe à l’étonnante épiphanie des choses.

 

Lieu de haute présence :

 

Ce Ciel teinté de noir

Que le jour

Peu à peu

Décolore

Il est cet hymne éternel

Ce chant au plus haut

Cette sublime incantation

Cet appel qui vient à nous

Nous demande d’être à lui

 

Lieu de haute présence :

 

Ce fin voile de nuage

Il est la figure

Même de l’irréel

Il passe bien au-dessus

De nos têtes

Il nous invite à le suivre

Il est fils du Vent

Image de la plus

Haute Liberté

 

Lieu de haute présence :

 

Cette Table de rochers

Si semblable aux dolmens

De nos lointains ancêtres

Une fissure en traverse

La partie haute

Coup de canif dans

Le derme de la pierre

Nous souffrons

Avec lui, en lui

Il végète en nous

Longue mémoire

Des temps anciens

Très anciens

 

Lieu de haute présence :

 

Ce cercle de Sable

Qui supporte la Table

Ombre portée de la Table

Sur la plaine de Sable

Langue de Sable

Que balaie la lumière

Lumière du Sable

Qui rejoint la lumière

Du Nuage

Tout joue en tout

Le beau rythme

De l’Universel

 

Lieu de haute présence :

 

En bas de la Plaine de Sable

Tout repose dans le Noir

Le Noir reprend en lui

Ce dont la clarté

Avait fait le don

Étrange clignotement

Du Blanc et du Noir

Blanc : un jour se lève

Noir : une Nuit vient

Immémorial balancement

Du Temps

Nous ne sommes que par Lui

Il n’est que par Nous

Qui lui donnons refuge

Et l’accueillons

En notre passagère fugue

 

Lieu de haute présence :

 

Il nous destine

Son subtil Langage

Qu’il soit Poésie

Pure douceur

Nous lui adresserons

Notre juste ferveur

 

Lieu de haute présence 

 

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19 juillet 2022 2 19 /07 /juillet /2022 10:03
Ce Ciel d’immense Venue

« Entre sel et ciel…

Quand l’étang s’ouvre à la mer…

Le grau de Vieille Nouvelle … »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

                                                                Depuis mon Causse, ce 19 Juillet 2022

 

 

 

                Ma Très Chère,

 

   Sais-tu combien tu me manques ? Sais-tu le pur prodige que serait un retour au temps d’autrefois dans cette Suède aux mille lacs, tes yeux s’y abreuvaient de belle manière. Être du Septentrion, tu es semblable au frémissement des bouleaux, à la discrétion de la touffe de lichen, à la course silencieuse des rennes sous le jour phosphorescent de l’aurore boréale. Je sais, tu souriras à ces quelques mots teintés de la douce présence du Romantisme. On ne se refait nullement, on fait rouler devant soi sa boule de neige qui se charge du passé, moissonne le présent et arrive dans l’avenir grosse d’une ineffaçable mémoire.

   Mais assez parlé de moi, il y a mieux à dire. Tu sais, j’envie tes températures estivales, ce sont celles d’un Printemps ici, dans le Sud. Je crois que le temps a perdu la raison, les Hommes l’y ont bien aidé. Tu connais mon naturel enclin à juger mes pairs et moi-même sans la moindre indulgence. Nous sommes collectivement responsables de toutes ces calamités qui s’abattent ici et là, transformant une possible Arcadie en un Désert brûlant. Ici, tout prend feu, les flammes sont au cœur même des grains de sable, les majestueux pins sont des torches, les pignes sont des grenades qui éclatent et sèment la terreur là où elles choisissent de commettre leurs sombres desseins. La terre craque, les rivières sont à sec, les troupeaux sont à la peine.

   Mais quand donc l’Homme se vêtira-t-il d’une sagesse, quand donnera-t-il à la Nature la possibilité de recouvrer ses droits ? Il y a trop de complaisance vis-à-vis de soi, trop de fleurs destinées aux Humains, trop peu en direction de l’Arbre, de la Source, du Ruisseau. Vois-tu, je rêve d’un « Âge d’Or » et mes mains ne récoltent guère que du fer, de la limaille et de la rouille.

   Ne sois nullement étonnée, Sol, si je t’envoie cette belle photographie. Elle est, en quelque sorte, l’antidote aux multiples malheurs du Siècle. La regardant simplement et déjà nous sommes au refuge et, déjà, nous retrouvons notre certitude d’Hommes, de Femmes, Êtres attentifs à ce qui vient à nous dans la pure faveur d’exister. C’est déjà une telle merveille que de pouvoir voir et s’étonner ! Mais que je dise, en une manière de fiction, là où me conduit mon imaginaire. Oui, sans doute une utopie, mais connaîtrais-tu quelque chose de plus beau qu’un songe éveillé, qu’une libre venue à soi des idées, des images et leurs myriades de minuscules bonheurs ? Ils sont pareils à la queue du cerf-volant, ils faseyent haut, ils emportent sur des ailes largement éployées, ils ouvrent le Ciel et nous en font le sublime don.

    Le jour est à peine levé, il bourgeonne à la manière d’une sève parmi les écailles d’un tronc. Il poudroie. Il cherche en lui les motifs de sa prochaine parution. Il se recueille autour de quelques fragments de nuit, il fait se dilater les ombres, bientôt elles seront une cendre qui dira aux Hommes la simple félicité d’être et de s’en étonner encore et encore. Gris est le Ciel de haute Venue. Grise est la gerbe des visions sur l’arc souple des yeux. Les yeux sont dilatés, ils sont de minces oculi par où pénètre une partie du sens du Monde. Nul bruit sur la croûte attentive de la Terre. C’est comme si les Vivants étaient soudain devenus des gisants de pierre, des sculptures de bronze attirant les grains de lumière, ils se reflètent au plus haut, ils dessinent le Destin des Étourdis, ils ourdissent les fils de chaîne de Ceux qui, encore, s’abritent dans les mailles souples de l’inconscient.

    Haut, le Ciel, gris, presque noir. Haut mais immédiatement disponible, accueillant, une mer de douceur parmi les douleurs de l’Univers. Dissimule-t-il des Étoiles dans ses plis ? Dissimule-t-il le feu d’une joie que, nous les Erratiques, ne saurions apercevoir ? Ou bien demande-t-il à nos âmes de s’envoler, de venir à lui comme l’Assoiffé va à la Source ? Il y a tellement de signes qui parcourent l’Éther, de hiéroglyphes mystérieux et nous demeurons en silence devant l’Heure qui surgit et tresse la toile immense du Temps. Quelques Nuages si discrets, ils chantent l’immuable refrain de la Vie, ils sont le Milieu, l’intervalle entre le souci des Hommes, la liberté des dieux. Ils sont si légers, cette manière d’apesanteur, de flottement dont nous voudrions être atteints au centre de qui-nous-sommes, afin d’éprouver, une fois seulement, l’allégie de l’exister, la facilité à avancer sur le chemin que nous aurions tracé à l’écart des regards des Curieux et des Sceptiques.

   Puis c’est comme une descente tout en douceur, une impression d’écume, le refuge au cœur de la Fleur de Lotus. Une sérénité nous gagne, la conviction d’être au seul endroit qui vaille. Nous sommes entièrement à ce qui est, nous sommes à cette belle et toujours renouvelée Ligne d’Horizon. Elle est le Milieu de la Vie, l’acmé se donnant comme la seule Réalité possible. Nous sommes sur le fil, nous y progressons avec l’à peine insistance des gerridés à toucher l’onde d’une façon invisible, à glisser sans effort, à nous inscrire sur le blanc du papier, encre subtile, elle écrit notre demeure sur Terre, la trace ténue que nous y déposons à notre insu.

   A droite, une Langue de Terre avance. Elle est noire. Elle est identique à un index nous montrant notre Passé. Elle est un repère pour la mémoire. Elle dit le lieu de notre Naissance. Elle dit notre Origine, quelque part, loin, dans le profond tumulte du Monde. C’est à peine si nous nous souvenons de la date et nous n’avons nulle image de nos premiers pas, de nos premiers mots. Nous avançons à tâtons, nous déplions nos antennes, nous tutoyons le Vide, nous éprouvons la dimension de l’Abîme. Serait-ce pur malheur ? Scène sur laquelle se donnerait une Tragédie ? Nullement, c’est seulement le sentiment du suspens, l’intervalle entre deux mots, l’écart entre deux Amours, la fente par laquelle le Jour révèle la Nuit, la Nuit attend le Jour pour s’y épanouir, y répandre la semence du Rêve.

   Jusqu’ici, nous étions des Êtres de l’Air, des Êtres du Feu, des Êtres de la Terre, il nous fallait devenir des Êtres de l’Eau afin que soit accomplie notre mesure élémentale, que soit réalisée la synthèse nous octroyant notre propre Totalité. Car nous ne sommes séparés du Monde qu’à la mesure de notre esprit, qu’à la force raisonnante de notre intellect. Nous avons à être Un parmi la profusion du Multiple. L’Eau, la surface apaisée de l’Étang est la puissance médiatrice qui nous relie à notre essentielle Quadrature Humaine. Toujours en nous le Feu d’un désir, Le Ciel d’une pensée, la Terre d’une évidence, puis l’Eau qui efface le Désir, noie la Pensée, ponce l’Évidence mais nous ne sommes ni démunis, ni désespérés au motif que nous avons à être Humains selon les formes polyphoniques, souvent adverses de l’exister. L’Eau se régénère infiniment, poursuit sa lente destinée vers l’horizon et au-delà. L’Eau lustrale qui purifie. L’Eau lénifiante qui apaise. L’Eau, notre premier sol avant que ne s’annonce notre chemin sous ce Ciel de Haute Venue.

  

   Voici, Solveig, je reviens à Toi après cette longue immersion dans le Songe. Me suis-je au moins ressourcé ? Ai-je éteint en moi quelque brasier ? Mes désirs ont-ils trouvé le lieu d’une quintessence ? Suis-je au moins arrivé à Moi ou plus loin que Moi dans un Monde Étrange dont je voudrais bien qu’un jour il prît corps, il me fît signe vers cet Irréel qui me hante et toujours m’interroge ? Ce Feu qui brûle au loin. Ce Sable qui crépite. Ces Vagues qui s’écrasent contre l’épaule de la Dune. Ces Erratiques Figures, mes Semblables, qui vont et viennent, ballotés de peine en souci, de joie en rapide bonheur, de méridiens en équateurs, toujours à la recherche d’eux-mêmes, le savent-ils au moins ?

 

                                     Mon Étoile du Septentrion, que ton Feu brille à l’Infini

 

                                          Celui qui écrit pour exister ou tenter de le faire

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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