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21 juillet 2021 3 21 /07 /juillet /2021 15:48
Elle qui passait dans le gris

Photographie : Blanc-Seing

 

***

   

   Le matin, très tôt, le blizzard avait insinué sa langue froide dans la meurtrière des rues désertes. Ce dernier assaut de l'hiver, depuis longtemps déjà on en avait été informés. Ç'avaient été de longs tourbillons de feuilles, des meutes de poussières abrasant la terre. Alors on s'était réfugiés dans les tanières chaudes, on s'était disposés à n'être plus que de vagues points d'interrogation dans l'illisibilité des chambres obscures. On respirait à peine et le cœur faisait ses diastoles-systoles avec un ébruitement de luciole. Au-dessus des corps pareils à des monceaux d'argile flottait une vapeur rare, presqu'éteinte, manière de langage autistique émergeant d'une nullité partout présente.

  Tout, dans la ville, s'était immergé dans un fluide neutre. Les arbres, plantés dans la toile grise du ciel, disaient l'immobilité des choses. Les trottoirs étaient de longues mésas parcourues de désolation. Les pavés abritaient, dans leurs interstices, l'étrange liquéfaction d'une lumière noire, bitumeuse. Du parc enseveli sous la neige, n'émergeaient que quelques sculptures cernées de coulures vert-de-gris, des rythmes perdus de balustres, les stalactites de la fontaine pareilles aux brisures bleues des glaciers.  Au-dehors, sous la vacance des avenues, seules deux longues lignes sombres fuyaient vers un impossible horizon. Les trams au long mufle avaient déserté la chaussée, laissant les falaises des immeubles sans voix, sans mouvements qui auraient pu signifier un genre d'existence.

  Ayant perdu son agitation, ses couleurs, son affairement continuel, la ville s'était en quelque sorte immolée, sacrifiée à l'exigence d'un dieu païen à l'austérité apollinienne. Les seules offrandes possibles étaient alors le refuge au creux du silence, le repli ombilical autour du vide, l'abandon de soi dans une gangue marmoréenne sans profération possible. Le jour ne s'illustrait plus que sous une partition minimale de noir, de blanc, de gris. Le noir disait la fermeture du monde, son incapacité à traduire quoi que ce fût des parcours que faisaient jusqu'alors les concrétions humaines à même un sol hautement métaphysique. Le blanc ne remuait même plus ses lèvres d'albâtre, n'articulant plus que des sons internes perdus dans les congères de chairs meurtries. Seul le gris parvenait à s'extraire de cette mortelle insignifiance. Par son balancement, son exacte médiation entre l'occlusion et la possible clairière, par son juste souci de dire, dans l'à-peu-près existentiel qui flottait au ras des consciences, la perdurance des choses, leur ligne toujours incise dans quelque événement dont les Vivants ne percevaient même plus les esquisses tant leur vue était distraite, seulement occupés d'eux-mêmes et de leurs cheminements laborieux.

   Seul le gris demeurait la seule réalité palpable, seul il s'avançait à découvert face à l'horizon oublieux des hommes.  Le gris, point de passage vers l'infini des mouvances, la multiplicité des significations, les Existants ne le percevaient guère que dans le genre d'une perdition, tout juste à la frontière de leurs rêves. Et alors que le blanc, partout répandu, faisait se confondre tout surgissement virtuel en une même unité, s'imprimait sur les rétines la métaphore d'un parcours qui se confondait avec l'imaginaire lui-même.

  ELLE qui passait dans le gris, dans l'entrelacs des ferrures et l'indécision du jour, était-elle seulement ombre fantasmatique, pure illusion, hallucination des sens ; était-elle uniquement une effigie humaine disposée à une probable fiction, une fable, une histoire ? Avec les infimes mouvements du réel, la chute lente des feuilles, l'élégance ordinaire des flocons, la libre vibration  des sentiments, lorsque les choses ne sont que d'approximatifs tropismes, de simples tremblements, que pouvons-nous faire d'autre  que de nous réfugier dans ces marais d'incertitude qui, en vérité, ne sont que nos propres hésitations, nos balbutiements, nos sidérations face à l'infinie beauté du monde ?

 

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17 juillet 2021 6 17 /07 /juillet /2021 16:46
Cela qui vient à nous

  Photographie : Blanc-seing

 

***

 

   La parution du jour est toujours un événement et nous sommes saisis d'étonnement. Le corridor de la nuit est si proche avec ses anfractuosités, ses poches d'ombre, ses ressacs pleins d'inventivité. Cela nous habite encore avec la persistance que le papillon met à se dévêtir de sa chrysalide. Il y avait tant de mystère à être entourés, à être contenus, à être en route vers ce qui allait se produire et semblait de l'ordre du prodige. Nous vivions en abyme du temps, simple réverbération se répétant à l'infini, sans qu'il n’y ait de rupture, de césure, de point à partir duquel quelque chose de visible s'annoncerait. Une pure continuité dont nous ne pouvions nous abstraire puisqu'elle était nous-même en même temps qu'elle se disposait à devenir autre.

   Mais comment ceci est-il seulement possible ? Mais comment donc s'opère la métamorphose ? Comment le temps s'insinue-t-il en nous sans même que nous en ressentions la source claire, puis le ruissellement, puis l'ondoiement parmi la multitude à venir alors que nous avançons à notre propre rencontre ? C'est toujours un halètement, une respiration syncopée, une rapide effraction au creux même de l'intime que de poser ceci en regard de la conscience. Toujours il faudrait différer la mise en pleine lumière, toujours il faudrait laisser l'instant se recueillir en sa propre essence, dormir dans sa gangue d'éternité. Car certaines choses, cernées de haute solitude, ne peuvent descendre parmi nous qu'à l'aune d'une inquiétude, sombre lame d'effroi qui moissonne les têtes avant même, qu'en elles, ne se soit élaborée la question qui les occupe et, parfois, les taraude.

  Toujours des tumultes, toujours de rapides maelstroms autour de nos intellects dès que nous prenons garde de ce qui, par nature, se dissimule à la vue et dont le chant est si léger qu'il imite les balbutiements de la fragile libellule. C'est tout juste une tige de verre que nous serrons entre nos doigts égarés et qui, bientôt se brisera. De quelle décision étrange nos mouvements sont-ils l'objet pour que nos gestes soient soudain si brusques, pris de fébrilité, attisés d'angoisse ? Cette infime vibration que nous ne pouvons même pas nommer, tellement il y a, en elle, de spontanéité, de naturel, de facile écoulement, pourquoi donc lui demanderions-nous de rendre raison ou bien de se manifester sous les auspices d'une quelconque matérialité ? Aurait-elle à se justifier, à se prouver, alors qu'elle s'éprouve continûment avec la force attachée aux justes intuitions ?

   Et puis, est-ce bien raisonnable de commettre cette subtile translation du temps à être autre chose que ce qu'elle est ? Pourrions-nous, de quelque façon, l'amener dans la présence afin qu'elle devienne visible, qu'elle nous dévoile un peu de sa merveilleuse anatomie ? Jamais les choses n'apparaissent qu'à être différentes de nous, qu'à s'écarter, même dans l'infime, de notre propre silhouette. Est-il bien opportun de poser la question du temps, de l'espace, du langage, de l'être ? De tout cela nous sommes affectés depuis notre origine, pareillement à la respiration du monde. Nous le savons, nous en ressentons, à chaque instant, les multiples mouvances. Mais nous sommes hommes et nous tremblons d'effroi chaque fois qu'un mystère vient à notre rencontre ou, plus modestement, quand le brin d'herbe vibre sous le vent sans que nous soyons informés de la raison qui l'anime.

  Demeurons en-deçà des choses, aussi bien que de ces manières d'absolus qui, toujours nous parlent, mais en une langue différente de la nôtre bien que nous nous déplacions toujours dans les mêmes orbes. Celles des significations qui ne se résolvent qu'à jamais être posées. 

                                                                                        

 

 

 

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9 juillet 2021 5 09 /07 /juillet /2021 08:35
Que laisse-t-on derrière soi ?

‘Traces’

Photographie : Christine Laroulandie

 

***

 

Trace.

Toute trace est belle

qui montre le chemin de la vie.

Toute trace est à recueillir

au sein de soi,

elle est signification,

elle est un signe sur le parcours

de notre destin.

 

   Trace ne peut jamais être que trace de vie : une fumée dans le ciel, le sillage d’écume sur la mer, l’empreinte du scarabée dans la poussière, la marque d’un doigt sur le miroir, le rouge à lèvres sur une joue, l’émotion au front de l’Aimée. Trace, jamais ne peut être l’indication de la mort. La mort est rien, néant, vide béant sur sa propre béance, intervalle que rien ne saurait combler.

Trace est toujours la marque mémorielle d’un vécu.

 

La feuille morte fait signe vers le temps de sa feuillaison.

Les rides se souviennent d’une jeunesse.

Les pas dans le sable sont ce qui reste d’un passage.

 

   Tous ces témoignages sont ineffaçables. Ayant eu lieu en un espace déterminé, un temps singulier, leur être est gravé au profond de l’admirable palimpseste humain. Tout signe est de nature archéologique, tout signe ne nous hèle qu’à être rattaché au sol originel sur lequel il prit appui de manière à fonder son être.

   Les traces, les empreintes, les traînées, les sillons, les vergetures, les cicatrices sont la mémoire du monde. Le problème qui nous affecte le plus souvent lorsque nous les rencontrons, c’est que nous voyons leur témoignage de surface à défaut de pouvoir rejoindre le lieu de leur apparition, de pouvoir suivre leur progression, de nous y reconnaître dans l’histoire qui leur est propre car, de l’existentiel, nous avons toujours une approche superficielle, notre naturelle curiosité ne creusant guère plus avant ce que nous rencontrons.

   Tel stigmate sur la peau, telle griffure, y compris sur la dalle de notre propre anatomie, nous n’en percevons plus le sens, notre souvenance de l’événement fondateur s’est effacée, si bien que le phénomène qui se montre devient pure énigme. Si, par extraordinaire, nous pouvions interpréter tous ces signes prolixes, alors les hiéroglyphes se décèleraient de leur mystère et l’univers nous deviendrait transparent et nous cesserions de nous alarmer lorsque notre regard rencontre du diffus, du complexe, de l’illisible.

 

Lire le visage du monde,

c’est procéder à notre propre exploration,

c’est ouvrir en nous la baie de la compréhension,

c’est éclairer notre part nocturne,

c’est nous mettre au défi de nous y entendre

avec qui nous sommes.

   

   Cette photographie de Christine Laroulandie est à la fois esthétique, à la fois porteuse de sèmes multiples qui ne s’accomplissent qu’à l’aune d’une curiosité intellectuelle ou de ce qui en est le corrélat, à savoir l’étonnement philosophique dont, nous les Modernes, devrions être saisis.  Au lieu de ceci, nous nous laissons abuser par le spectacle d’une représentation constante du monde sous les auspices d’une médiatisation croissante qui constitue notre environnement quotidien. La prolifération d’images est telle que nous sommes constamment submergés de visions qui se télescopent et s’emmêlent de telle manière que nous sommes aliénés par ce raz-de-marée que notre conscience, prise dans les rets du multiple et de l’indéterminé, finit par capituler, se contentant, la plupart du temps, de rapides hallucinations. Le regard est, aujourd’hui, dépourvu de profondeur, il erre indéfiniment le long de coursives vides de tout projet.

   Mais sans doute, maintenant, nous faut-il décrire, nommer ce qui se donne à voir, cerner le réel de plus près, puis lui ménager quelque espace de respiration. Le ciel est cette haute dérive, cet insaisissable qui nous questionne, nous les humains qui, rarement, levons les yeux en sa direction. Il se dissimule derrière cette lourde forêt de blancs cumulus que Julien Gracq, dans ‘Un beau ténébreux’, métaphorisait de la sorte : « comme des chevaux blancs, célestes, qui vont se perdre... » Oui, ce sont des chevaux qui se perdent au-delà des yeux, que la métaphore nous rend présents afin de combler notre regard d’une vision de quelque possible. Le ciel, les nuages sont trop abstraits pour que nous leur accordions une attention longtemps soutenue. Nous préférons butiner, ici et là, tels de primesautiers papillons, ici un rapide nectar, là un pollen qui se perd aux confins de nos sensations.

    Nous éprouvons toujours une manière de désarroi lorsque nous sommes confrontés à une forme que nous prétendons privée de signification : un tableau monochrome accroché à la cimaise d’un musée, le moutonnement des nuages dans le ciel. Aussi sommes-nous habituellement tentés de nous projeter dans le réel à la façon dont un enfant distille les formes concrètes qu’il rencontre dans une planche de test de Rorschach. Mais passer de la tache privée de quelque contour reconnaissable à sa possible identification sous les auspices du connu, c’est déserter l’immense pour gagner l’étroitesse confondante de ce qui, affecté de lignes concrètes, paraît nous rassurer au motif que nous nous y retrouvons avec ce qui est familier. Mais cette posture est totalement erronée qui postule le choix d’une forme unique alors qu’un empan était largement ouvert de figures à convoquer, dont les « chevaux » gracquiens n’étaient que l’une des possibles apparitions.

    Ce qui, dans la formulation de l’Auteur du ‘Rivage des Syrtes’ est précieux, c’est bien plus le « céleste » qui s’ouvre en infinie corolle, le « se perdre » qui fait signe en des directions multiples, infinies. Le pouvoir polyphonique de l’imaginaire confronté à ‘la porte étroite’ du réel. Si ce ciel est empli de quelques traces, il nous est enjoint de les faire nôtres, de leur donner bien plus d’essor que ne le permettrait leur naturelle mutité. Nous sommes des êtres de langage, au regard de quoi nous pouvons toujours créer une infinité de mots, les assembler en phrases, les combiner en textes, en faire d’infinies narrations. Là sont les traces vraies de l’être en sa merveilleuse pluralité. Seul l’homme sur terre est capable de ce prodige. Seul l’homme dont l’essence langagière le porte bien au-delà de sa seule esquisse corporelle. Toujours, à être parlée, une réalité s’ouvre et connait le déploiement de la clairière de l’exister. Il n’y a pas de plus grande joie que celle-ci.

   L’image connaît sa césure au milieu du parcours. Quantité égale de ciel, quantité égale de sable que l’horizon de la dune accomplit à la manière de l’ajointement du nécessaire tangible, (la mesure terrestre) et du libre déploiement (la mesure céleste) de ce qui se donne en tant que l’espace infini, ce ciel qui dérive en-lui, au-delà de lui en des contrées inaccessibles aux humains que nous sommes. Heureuse dialectique qui joue une fois sur la certitude du plein, une fois sur l’incertitude du vide. Allégorie, s’il était utile d’en décrire la présence, de ce qui se donne en tant que destin, cette aire de sable sillonnée, maculée des traces de l’activité humaine ; de ce qui se donne en tant que liberté, cette libre fuite du ciel vers d’infinis horizons.

   Bien évidemment, ces empreintes gravées dans le sol, comme l’on imprime un sceau dans une cire fraîche, témoignent de la réalité humaine, de ses contraintes, des ‘travaux et des jours’. Damer le sable afin d’en rendre la surface praticable, tout comme on le fait en hiver des pistes de ski. C’est ceci qui vient en premier s’imprimer dans le cadre de nos représentations. Les significations secondes, les interprétations singulières sont bien sûr dérivées et ne présentent de vérité qu’au yeux de celui, de celle qui s’appliquent à en faire varier la forme à l’infini.

   Et c’est bien dans cette oscillation, dans cette fluctuation de l’imaginaire que réside, pour les individus que nous sommes, la possibilité de transcender le réel, de lui donner des ailes, de l’exhumer de sa gangue de sourde mutité. S’il existe un signe attaché à la liberté humaine, c’est bien celui, en toutes circonstances, de disposer de cet étonnant pouvoir qui fait d’une dune un cétacé en partance vers le ciel, du ciel le recueil des pensées des hommes, ces colombes de l’esprit qui parcourent le monde afin de lui donner sens.

   Métaphores, symboles, allégories, tel se décline, sous de multiples et chatoyantes figures, notre patrimoine le plus précieux pour dire du réel, ce nuage qui envahit le ciel, ce sable qui ondule lentement, ce ciel qui attend de l’éternité sa plus belle confirmation. Tout, ici, est à penser dans une nouvelle dimension. La pureté de cet affrontement en noir et blanc, l’extrême économie des moyens, le dénuement en sa touche de parution originaire, tout conflue à nous placer là, au centre de l’image, en son foyer le plus essentiel.

   ‘Que laisse-t-on derrière soi ?’, tel est le titre de cet article. Il indique, bien évidemment, notre irrémédiable statut de mortels. Nous ne laisserons jamais que quelques images, quelques pensées, quelques postures existentielles dont le parcours futur, dans la mémoire de quelques Existants, sera l’équivalent d’une métaphore dans un texte. Notre corps ne sera plus. Il ne demeurera que des mots. L’essentiel !

 

 

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8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 08:36
L’essentiel est ici

‘Etang de Bages’

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Pour voir ce qui est à voir, il faut s’être levé très tôt, avoir longuement marché au travers du plateau calcaire de la garrigue, avoir contourné ses ravines, évité ses avens, avoir longé l’odeur de miel des touffes de serpolet, celle plus acide du romarin, s’être frotté aux branches étiques des chênes kermès.

   Pour voir ce qui est à voir, il faut être passé tout contre les fentes où dorment les lézards, près des buissons où s’enroulent les couleuvres, devant les terriers emplis de renardeaux pliés dans l’écrin de leurs queues rousses. Il faut avoir senti, sur sa peau, la toile lisse de l’air, les embruns légers venus de la mer ; avoir deviné, loin là-bas, sur la côte brumeuse, la vibration intime des hauts palmiers qu’habitent les perruches au plumage multicolore. Il faut avoir deviné ce qui se trame de singulier dans l’immédiat accomplissement du temps. Avoir éprouvé la souplesse de l’heure, sa mesure si rassurante, elle ressemble à un fragment d’éternité.

   Pour voir ce qui est à voir depuis l’aube des temps, cette source originelle qui coule en nous et ne fait que chercher le lieu de sa résurgence, il faut s’inscrire dans le présent de façon heureuse, pratiquer le vol stationnaire du colibri devant le calice empli de nectar. Alors le nectar, ce précieux don du surgissement vient à vous et vous emplit de cette ineffable trace d’écume, elle dessine en vous le geste immémorial pareil à celui du vent qui souffle sur les hauts sommets pris de neige, figés dans leur gangue de glace.

 

La venue à soi dans l’exacte décision d’être.

  

   Pour voir ce qui est à voir, il faut ouvrir la meurtrière de sa conscience, déplier les paumes de ses mains en signe de recueil de l’oblativité du monde, dilater le globe de ses yeux jusqu’à la merveilleuse mydriase, elle qui chasse les ombres, dilue les ténèbres, illumine de joie tout ce qui fait phénomène à l’horizon des yeux.

   Pour voir ce qui est à voir, il faut être si près de son être que celui-ci ne projette nulle nuit inquiète sur quelque objet que ce soit. Tout doit se donner dans la clarté. Tout doit être de l’ordre de l’évidence. Vous avancez d’un pas si lent sur l’aire souple de la garrigue, à peine un effleurement et il s’en faudrait de peu que vous ne devinssiez pareil à ce zéphyr qui glisse de lieu en lieu sans même s’apercevoir de son étonnant voyage. Vous avancez, mais c’est bien plutôt à l’intérieur de vous que s’ouvre le chemin bordé d’herbes joyeuses, piqué d’étoiles, semé de mille fleurs qui vous saluent au passage.

 

Cela rayonne à la manière d’un tournesol.

  

   Vous êtes en vous, logé au plein de qui vous êtes, sans distraction aucune. Vous êtes vous plus que vous porté au seuil même de votre incandescence. Cela brûle en vous, mais d’une flamme si douce, elle est de l’eau, elle est du miel, elle est ambroisie familière aux lèvres des dieux. Cela s’éclaire en vous et votre corps est ce lumineux photophore à l’intérieur duquel vous pouvez lire votre destin tissé de cristal, ourdi de fils d’argent. Qu’attendez-vous de vous, sinon de simplement devenir semence initiale, graine que gonfle le prodige de votre essence, qu’attendrez-vous, sinon de vous connaître en votre plus intime secret, longer vos propres coursives, deviner l’envers de votre peau, disséminer, tout contre la texture de votre chair, vos pensées les plus fertiles ?

    Ce que vous cherchez, ici sur la garrigue semée des fleurs délicatement mauves des aphyllanthes, des fleurs discrètes des camélées, près des calices roses des chèvrefeuilles, c’est l’empreinte même que vous déposez sur le monde, la souple irisation de qui vous êtes, là dans ce qui vient à vous et vous confirme dans votre existence. Cela fait une musique légère, une manière de fugue ou bien de susurrement de fontaine, de clapotis d’eau verte sous le tunnel de frais ombrages.

Vous êtes en chemin pour vous,

en vous,

au plus près de vous

et cela fait d’ondoyantes spirales,

de subtiles ellipses,

d’aimables aimantations.

  

   Vous êtes en-vous, hors-de-vous, pareil à un satellite tournant tout autour de sa planète dans une délicieuse sensation de vertige. Ce n’est pas tant de narcissisme dont il s’agit que d’une réflexion spéculaire tissée entre votre propre univers et celui qui vous entoure, vous dépose dans la certitude d’un cosmos bienveillant. Le temps, cette mystérieuse arche du temps, vous en sentez les pulsations amicales, vous en suivez les flux et les reflux, ils sont à l’image de vos marées intérieures. Un simple va-et-vient qui scande le rythme de l’être-au-monde.

   Le jour n’est encore qu’une promesse irréalisée, un poème tissant le cocon de son premier vers à l’abri des regards, peut-être au-dessus de la corolle de tulle des nuages, peut-être dans les eaux vertes des abysses ou bien dans l’étonnante métamorphose d’une chrysalide devenant Sylvain Azuré longé de noir et blanc ou Tabac d’Espagne aux ailes tachées de points bruns. Vous laissez la garrigue derrière vous. Vous arrivez dans un village dont vous ne connaissez nullement le nom. Les globes des lampadaires sont pris dans une résille de fin brouillard, si bien que vous pourriez vous croire dans le décor d’un film fantastique.

   Les cubes blancs des maisons sont fermés. Vous devinez, sur les couches nocturnes, des anatomies pareilles à celles des gisants dans leurs sépulcres d’ombre. Elles n’ont nulle vie apparente et c’est tout juste si un faible mouvement soulève leurs étroites poitrines. Les coqs, vous les savez dormant dans leur berceau de plumes. C’est l’heure où les étranges dames blanches regagnent leur gîte dans le grenier de quelque maison abandonnée. Le long des trottoirs de ciment glissent les spectres gris de chats fantomatiques, ils se perdent dans la pénombre, ils s’égarent dans le dédale de leur propre fuite.

   Sous la rue circulaire qui ceint le village, vous devinez la plaque immobile de l’eau d’un lac. A vrai dire vous ne la voyez pas. Elle vient à vous au cœur même de votre intuition, elle dessine ses formes alanguies dans le curieux alambic de votre imaginaire. Vous savez, là à ce moment irréductible de votre existence, que quelque chose va avoir lieu, que quelque chose va se donner qui sera le déploiement même de votre être. En vous, poinçonnant les pores de votre peau, une très légère insistance, un à peine chuchotement, ou bien plutôt un silence plein de son énigme.

   Ce que vous attendez, vous le savez depuis le lieu même de votre intime conviction, c’est cet admirable KAIROS des Anciens Grecs, cet ‘instant décisif’, lequel s’accomplissant vous emplit vous-même jusqu’à votre ultime limite d’Existant. Vous êtes sur la margelle étroite, la limite extrême de votre être, le bord même de votre présence et, aussi bien, vous pourriez devenir un demi-dieu, un chêne cérémoniel sous les yeux attentifs et aimants d’un druide, un alizée au plus haut du ciel assuré de sa plus entière liberté.

   Vous êtes vous plus que vous et, en même temps, tout ce que votre regard féconde. Vous êtes cette nappe de suie qui vole au plus haut, sans doute un lambeau de vent accordé au rythme lent des étoiles, elles viennent tout juste de s’éteindre.

   Vous êtes votre propre obscurité que bientôt le jour surprendra et décolorera jusqu’à vous rendre transparent, à vous faire vous confondre avec une pensée libre, un sourire d’enfant, la fuite d’une chauve-souris dans l’heure crépusculaire.

   Vous êtes ce cirrus, blanc, soyeux, vous êtes ces filaments célestes que vous portez en vous, qui tapissent votre tête des songes infinis de ceux en partance pour leur singulière aventure.

   Vous êtes cette nappe d’eau si blanche, si merveilleusement maternelle, si accueillante, ce liquide lustral qui vous fait venir au monde avec le beau nom que vous portez et dit qui vous êtes parmi la multitude des hommes.

   Vous êtes cette ligne à peine courbe de l’horizon, ce fil ténu entre votre naissance aquatique et votre essor céleste en direction de ce qui vient à vous et vous détermine selon qui vous êtes, cette présence fugace, ce clignotement entre deux néants.

   Vous êtes ce buisson lumineux né des flots comme son enfant, Moïse fragile qu’il convient de prendre en garde, tant l’abandon de l’humain aux mouvements contrariés de son propre destin est une idée insoutenable.

   C’est bien la loi des espaces essentiels que de nous arracher à nous-mêmes, afin qu’ayant vécu cette expérience d’étrange déracinement, nous revenions à nous à neuf, ressourcés, baignés des larmes de félicité que fait couler en nous l’exception de la pure beauté. Il n’y a pas, sur terre, d’événement plus fort que celui-ci : la rencontre avec la beauté.

 

D’une œuvre d’art,

de la Nature en son vertigineux déploiement,

de l’Autre en sa vérité,

de l’Amour

qui nous fait être autrement que nous sommes

 au sein de cette insolite dyade,

une même unité de ce qui, d’ordinaire,

est dissemblable, divers, séparé.

  

   Voyez-vous, cette belle photographie dit ce qu’elle est en première instance : une œuvre vraie portée au faîte de son être. En seconde instance, elle nous dit l’unique essentialité des choses dont, toujours, nous devrions être en quête. Elle nous dit le Simple en tant que manière adéquate de rejoindre le monde. Elle nous dit le recueil en un lieu unique de ce qui doit faire sens : la compréhension que nous avons de nous en même temps de ce qui nous est habituellement ‘étranger’ qui, pourtant, n’est qu’un fragment de qui nous sommes car c’est bien notre conscience qui vise les objets et nous les rend visibles, doués de signification.

   Certes, cette claire évidence des motifs latents demande que l’attention soit disposée à l’événement relationnel que pose toujours notre regard lorsqu’il rencontre du différent, de l’inconnu, du non directement discernable. Si le monde est sans délai, sans intermédiaire, ‘toujours déjà là ‘ en sa nécessaire manifestation, il ne tient qu’à nous de nous le rendre visible avec sa charge de potentialités, de virtualités, lesquelles sont infinies.

   Ce que nous projetons et inscrivons au cœur du réel n’est rien de moins que ce que nous sommes en notre nature humaine, une façon d’agrandir les objets à la hauteur qu’ils méritent. Dépliant et augmentant ce qui nous fait constamment face, c’est à notre propre exhaussement que nous procédons. Nous sommes des menhirs qui, toujours, interrogeons le ciel alors que nos racines plongent au plus profond dans les ressources de ce qui est. Là est notre plus bel avenir.

 

L’essentiel est ici,

devant nous,

qui nous regarde.

Sachons à notre tour lui destiner

une vision en miroir.

Chacun en tirera profit.

Yeux : premier geste de la pensée.

Pensée : premier geste de la compréhension.

Compréhension : première nervure de l’être.

Être : Soi plus que Soi.

 

 

 

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4 juillet 2021 7 04 /07 /juillet /2021 15:04
Dans la marge d'incertitude

Photographie : Antoine d'Agata

***

   

   Placés devant cette photographie nous sommes intrigués, nous sommes conduits à une manière "d'inquiétante étrangeté", à partir de laquelle nous serons soit dans l'évitement de l'image, de son abrupte sémantique, soit dans la confrontation de ce qui s'y dessine. Mais que l'on se situe en-deçà de l'œuvre, ou bien au-delà, c'est d'un même sentiment de déréliction dont nous serons atteints. Il n'y a pas d'autre issue. Le tragique nous aura identiquement visités dont nous ne pourrons plus prendre congé.

  Ici, la force de l'œuvre résulte plus de son lexique limité à l'essentiel, - des murs, un matelas, un corps - plutôt que de chercher à s'inscrire dans les canons d'une esthétique plus conforme à notre habituelle vision du monde. Tout ici, dans le flou, dans l'approximation, dans le fragment, tente d'échapper à la figure du réel ordinaire afin que, d'emblée, nous puissions plonger dans une autre dimension, esquisse débouchant sur ces marges d'incertitude, slums, favelas, ghettos, chambres où se consument des fumées hallucinées, où agit en un tellurisme mescalinien quelque sombre et maléfique "noire idole", où se dessine la violence nue du sexe. Avec cela nous n'en avons jamais fini, quand bien même nous tenterions d'échapper à la dimension d'abîme que recèle toute aventure existentielle.

  Rien mieux qu'une photographie floue ne pouvait traduire l'égarement, la perdition, la voie sans issue à laquelle la figure humaine semble, par essence, destinée. Voyeurs distraits et inconséquents, nous assistons à une disparition. De l'autre, de nous. Le vortex est là qui fait ses sinistres ondes alors que la bonde en forme de néant ouvre le consentement du sujet à sa propre finitude.

  Rien de plus révélateur, de plus parlant, que ce lexique simple, dépouillé, cette économie de moyens, ce parti pris du noir et blanc, cette granulation, ces amas de ténèbres jouant en mode dialectique avec la blancheur du linceul livré à sa confondante nudité. Thanatos est là, sur le bord de l'image, cernant de toutes parts ce qui voudrait se dire de l'ordre de la vie, de son déploiement, de sa toujours possible aventure.

  La prostration du sujet, son vraisemblable accablement, sa solitude, son renoncement à s'inscrire comme question à la face des choses deviennent non seulement une réalité palpable, une vibration, une urgence, mais nous mettent en demeure, nous-mêmes, de nous précipiter tête la première,  dans cette aveuglante blancheur, dans cet étourdissant silence par lequel le néant nous apparaît afin que  nous puissions habiter ce qui jamais ne nous quitte, dont notre effacement, un jour, signe le dernier acte, à savoir cette temporalité finie. Cette photographie nous en livre, avec la force des évidences, la face incontournable.

 

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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 17:09
Nèj en sa clairière

   Au début, il n'y avait rien qu'une clairière de silence, des arbres autour, étonnés d'eux-mêmes. Parfois le gazouillis léger de quelque oiseau et, au loin, comme venu de la bouche de l'horizon, le long hululement d'une dame-blanche. La lune était absente, les étoiles noyées dans une nuit d'encre. C'était comme si, soudain, la terre avait été désertée, les hommes pliés dans leurs rêves d'étoupe. Il n'y avait que cela, cette longue vacuité qui paraissait ne devoir jamais finir.

  Puis quelque chose avait vibré, tout en haut de l'éther, et l'on avait eu le pressentiment qu'allait s'ouvrir une faille nocturne par où une parole pourrait advenir. D'abord ç'avait été un bruissement très doux, un genre de chute éternelle, une translation de l'air, un glissement. La toile du ciel s'était rayée de zébrures grises, des comètes blanches pleuvaient parmi les cercles des branches, une écume faisait sa lente effeuillaison, l'ivoire isolait tout dans un même glacis. Alentour, plus rien ne vivait, ne respirait, seulement ce souffle de neige, seulement cette caresse longue à mourir. Jamais, sur la terre, il n'y avait eu de voix si féconde, de douce mélodie pareillement accordée au rythme des choses.

  Cependant la nuit basculait, imperceptible giration que même les rapaces nocturnes n'auraient pu saisir dans leurs serres d'effroi. On savait alors l'heure imminente d'un surgissement, la seconde où tout se diluerait dans la naissance du jour. On savait la perte du sommeil réparateur, on savait la douleur de l'aube, le consentement du monde à nous accueillir pour une aventure encore innommée. Tout cela on en était conscient et c'est dans une même tension qu'on arc-boutait son corps afin de résister à ce qui, bientôt, brillerait de l'éclat trop vif des certitudes.  La nuit, cette conque, il fallait lui accorder une faveur, la faire se replier dans l'ornière du monde, là, dans cette trouée où, on en était avertis, quelque chose allait naître.

  Soudain, il y avait eu une contraction du temps, une dilatation de l'espace, comme un chant venu du sol, une manière de liane musicale s'enroulant sur elle-même, naissant   de sa propre efflorescence, faisant ses volutes parmi la multitude muette. Car chacun avait été privé de voix, chacun avait regagné l'antre de son corps afin de se mieux disposer à l'événement qui, hors de soi, mais à portée du regard, se dépliait alors que les grains nocturnes vibraient d'une étrange lumière. L'attente longue, le frémissement de l'air, la mutité du lieu, tout était maintenant habité de l'intérieur, fécondé comme pour un rituel, une cérémonie secrète. On n'en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles, pas plus que la granulation de la peau envahie d'un scintillement étoilé.

  Nèj était là, en sa clairière, à peine issue du noir qui ceignait encore ses jambes, longs bras marmoréens protégeant l'ombilic prolifique, soutenant la gorge neigeuse alors que le visage se recueillait sous la voûte des cheveux d'ébène et que le diamant suspendu à l'oreille venait dire la rareté de l'instant à venir. Là était le Poème que les hommes attendaient depuis la nuit des temps, dont ils écoutaient l'incantation avant que tout ne s'abolisse dans une trop vive clarté. Là était l'ouverture avant la perte. Pour cela les yeux étaient atteints de dilatation, les mains tremblaient, les membres étaient gourds comme si, dans une manière d'hébétude, on cesserait de vivre dès la sublime apparition ou bien on suffoquerait à ne plus en apercevoir l'irréelle silhouette.  Déjà on était loin de soi, dans une improbable quête. Peut-être avions nous rêvé ? Peut-être Nèj n'avait-elle été qu'une illusion ? Tout est si incertain parmi les tourbillons blancs qui recouvrent le sol. Tout est si voilé au regard dans l'irrésolution de ce qui nous fait face. Tout est si fugitif lorsque le langage fait ses circonvolutions alors que nous ne sommes même pas assurés d'exister dès que nous nous risquons à sortir de ses frontières !

 

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 08:31
Inclinés à la luxure

Photographie : source inconnue

 

***

 

  Nous penchant vers cette photographie, avons-nous la possibilité de nous en distraire, ne serait-ce qu’un instant ? De lui tourner le dos et de vaquer à nos occupations quotidiennes, l’esprit libre ? Sans qu’une écharde demeure plantée dans notre chair, faisant ses urticantes irisations ? Ses vrilles intimes, ses banderilles d’envie ? Et le désir serait là, à notre entour, avec ses bourdonnements sourds, ses nuées d’abeilles pressées. Mais qu’y a-t-il donc dans cette image qui nous cloue à notre destin et, dès lors, nous serions privés de mouvements et notre libre arbitre, notre jugement seraient comme mis entre parenthèses, tenus dans un insoutenable suspens ? D’où tout cela vient-il ? D’une vêture désordonnée, d’une posture d’abandon, d’une libre disposition de l’Amante qui en ferait les simples objets de notre désir ?

  Mais nous nous apercevons rapidement que nous faisons fausse route, que notre questionnement est inadéquat, qu’il gire autour du problème sans que les moindres prémisses d’un possible sens puissent lui être associées. Il nous faut nous enquérir d’autre chose, remonter à plus d’origine. Car notre habituelle vision, toujours, nous condamne à demeurer dans l’immédiatement saisissable. Il en est ainsi de la curiosité humaine qu’elle privilégie le visible au détriment de ce qui s’occulte dans ses plis. Donc l’origine. Donc le Paradis Terrestre. Donc Adam et Eve. Donc la Genèse. Comme une rétrocession vers ce qui signifie toujours à l’aune d’une plus grande profondeur.

 

Inclinés à la luxure

 Lucas Cranach (l'Ancien)

Adam et Ève au paradis, 1533.

Huile sur bois –

 Berlin, Gemäldegalerie.

 

   A simplement laisser notre regard courir à la surface du tableau de Cranach l’Ancien, déjà nous devinons où le bât blesse. Car la vision purement idyllique du Paradis ne doit nullement nous abuser. Sans doute les couleurs dotées d’une aimable carnation, le ciel lumineux, le nid rassurant de la végétation, la pureté des regards nous invitent-ils à célébrer l’innocence d’un premier matin du monde, à découvrir la conque virginale à partir de laquelle, soudain, tout s’ouvre à l’aventure humaine. Mais tout est-il aussi simple qu’il y paraît ? L’attitude léonine ramassée sur elle-même, dans la posture de l’assaut, le dépliement ophidien entre fruits et feuilles sur fond de ciel couleur de soufre, tout ceci prend, inévitablement, la teinte du drame sous-jacent. Tout est suspendu à ce qui va suivre et fera du cheminement anthropologique, une longue procession, un infini chemin de croix avec ses mortelles stations.

  Mais revenons au désir, à la volupté dont la première image nous a fait le présent et essayons de mettre en relation. Ce qui, dans le tableau de Cranach, joue le rôle central, à la façon d’une clé herméneutique, c’est tout simplement ce rameau végétal qui occulte la vue et dissimule à nos regards le sexe d’Adam. La position centrale de ce motif pictural fait signe avec force vers sa dimension non seulement symbolique, mais allégorique. Dès lors nous avons à comprendre, au-delà de la représentation, l’idée d’une morale dont l’homme doit se saisir afin de donner des assises à son salut. Tant que la branche de figuier n’a pas déployé son pagne devant l’anatomie d’Adam, tout demeure dans l’inaccompli, les prédicats du réel sont en réserve, l’innocence fait partout son suintement de miel, la vérité brille comme ce ciel dont la tonalité, le rayonnement spirituel, disent la nécessaire assomption vers le Transcendant et, à tout le moins, vers une transcendance dont l’homme doit faire son objet afin de poursuivre une quête de lui-même conforme à sa nature, à savoir de ne se vêtir que des voiles de l’authenticité. Et, ici, il faut citer la Genèse, laquelle nous dit dans une belle langue pure et hiératique, l’ordre des humains face à l’incommensurable. Car, bien évidemment, il ne saurait y avoir de commune mesure entre le Créateur et les CréésLa Chute se relate de cette manière :

     « La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il mangea.

Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nusils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. Ils entendirent le pas de YHWH Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l'homme et sa femme se cachèrent devant YHWH Dieu parmi les arbres du jardin. »

      Le feuillage et, à sa suite, la vêture, les colifichets de toutes sortes, disent en langage imagé ce que le concept a peu de mal à déduire des premiers pas de l’humanité : se vêtir, symboliquement, c’est dissimuler le péché originel, c’est avouer l’inclination peccamineuse de l’homme, sa naturelle et confondante curiosité qui le pousse à oser se confronter à l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, du bonheur et du malheur.  Or, nul ne peut prétendre regarder ces valeurs transcendantes comme on regarderait la plume de l’oiseau dériver dans le vent. La connaissance est toujours une brûlure et la vue de sa coruscation la promesse d’une cécité. A vouloir adopter l’empan de Dieu sans s’y être préparé, Adam et Eve n’ont fait qu’ouvrir, sous leur marche hésitante, la trappe de la finitude et ses signes avant-coureurs, à savoir la douleur et la progression laborieuse sur le sentier existentiel.

  Donc, toute clé de compréhension adéquate doit d’abord se munir de la tension existant entre le corps nu et le corps vêtu, de la dialectique abrupte entre vérité et mensonge. Notre inclination à la luxure ne serait donc pas simplement un acte « naturel », mais une conséquence de la « culture », l’appréhension de notions aussi abstraites que celles du Bien et du Mal étant de cette nature. Notre supposée luxure, plutôt de la percevoir à la manière d’une force obscure et instinctive, laquelle nous précipiterait sur la première ‘proie’ venue, sachons qu’elle s’origine d’abord dans une privation de vérité, donc de liberté, dont nos lointains ancêtres nous auraient dépossédés à l’aune d’une bien dommageable curiosité.

  Ainsi visée, l’Amante qui dévoile à nos yeux de chiots nouveau-nés des bribes de son anatomie, ne le fait qu’à la condition que nous consentions à nous ouvrir à toute vérité, cette nudité qui ne s’habille de voiles qu’afin de porter à notre regard une nécessaire lucidité. Le désir, la luxure, la volupté ne naissent que de cette faille, de cette verticalité s’instaurant entre un ditla vêtureet un non-ditla vérité. Aimant, nous ne faisons que cela, ôter des voiles. C’est la seule raison pour laquelle l’Aimée se voile afin de se mieux livrer. Offerte nue à nos regards elle n’aurait figuré qu’à titre d’évidence. Or l’amour n’est jamais de cet ordre. Il y faut toujours le pagne de l’ambiguïté dont nous souhaitons qu’il tombe en même temps que nous lui demandons de différer le moment de la connaissance.

 

 

 

 

 

 

 

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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 08:15
La Beauté

En Lauragais 3 …

De Bram …vers Montréal d’Aude…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Pour trouver LA BEAUTE, il faut avoir parcouru beaucoup d’espace, avoir visité les pays les plus éloignés, la Namibie et son désert aride, être monté sur la grande dune à Sossusvlei éclairée par le soleil de l’aube, un arbre dépouillé se détache sur sa masse sombre, avoir franchi le canyon sculpté par la Rivière Sesriem. S’être posté en voyeur tout en haut des steppes d’Afghanistan, les collines vert amande moutonnent dans une lumière de résine, les terres sont semées d’une herbe folle, pareille à un chaume. Avoir empli ses yeux des belles silhouettes des Porteuses d’eau dans la Province de Koundouz. La beauté, l’avoir approchée avant même l’invasion de Venise-la-lagunaire, avant même les grandes migrations dans Dubrovnik-perle-de-l’Adriatique.

   Pour trouver la beauté, il faut avoir connu des femmes semblables aux reines noires de Méroé, leur teint de terre de Sienne, leur front doucement bombé, leurs yeux couleur noisette, leurs lèvres charnues, l’ovale parfait de leur visage. Pour trouver la beauté, il faut être entré dans des musées silencieux, parfois des toiles noires striées de clarté chuchotent la venue au jour de leur être, dans la plus pure des discrétions. Être entré dans les salles tapissées de maroquins fauves d’une grande bibliothèque, le temps y est suspendu comme des flocons à mi-hauteur du ciel. Il faut avoir rencontré des enfants aux yeux de lumière, aux mains ouvertes sur l’étrangeté du monde. Il faut avoir bu des liqueurs rares, elles tracent dans le corps leurs longs fleuves de félicité. Il faut avoir été le témoin d’un amour naissant, avoir surpris les liens d’une très ancienne amitié, le bonheur d’une rencontre, l’éblouissement d’une fascination, le surgissement d’une extase.

   Toutes ces beautés, il faut en avoir fait l’expérience au plein de soi et puis, étonnamment, les avoir oubliées, dissimulées qu’elles sont dans les très anciennes archives de la mémoire. Oui, car trouver la beauté, c’est approcher au plus près celle qui correspond à nos propres affinités, celle qui, en un certain sens, se donne en tant qu’originaire. Comme si notre rapport à sa forme devait résulter d’une ‘co-naissance’, ce qui veut dire d’une ‘naissance double’, d’elle, la beauté, et de qui nous sommes en notre nature unique, ce point de convergence avec le monde qui nous détermine comme nous singularise notre façon d’être, d’aimer, de découvrir, de porter sur les choses le climat qui est le nôtre dont, nulle part ailleurs, en quelque temps que ce soit, n’existe une manière d’écho ou de fac-similé.

   C’est ceci qui est extraordinaire, profondément troublant, immensément magique : il y a le vaste et polyphonique univers, il y a nous et notre chant intime qui est la marque originale de notre destin. Faire surgir la beauté, c’est la ressentir en soi à la façon d’une nervure sans pareille et la reporter sur l’image du paysage, de l’art, de l’Autre en son éthique donation, sur la page belle du livre, là où le langage parle le poème de notre essence, sur cette peinture qui est, en quelque manière, notre double, le creuset en lequel nous reconnaître et nous porter au-delà de notre propre histoire, en direction d’une toujours possible transcendance. Oui, la beauté, toute beauté est nécessairement de cette nature. Elle prend son envol d’un sol contingent, fortuit et elle ouvre le domaine immense de ce qui devient essentiel, dont toujours nous sommes en quête sans en bien savoir les ressources internes, le déploiement des lignes de force.

    ‘Vivre’, c’est seulement assumer son mécanisme biologique. ‘Exister’, c’est faire entrer dans le métabolisme vital le phénomène du sens, le seul à même de fonder notre projet sur autre chose que des sables mouvants et, à défaut de certitudes, du moins connaître l’exercice d’un bonheur suffisant. Or il y a un lien invisible entre beauté et joie, c’est tissé des mêmes fils, cela provient de la même source, cela s’éclaire avec une identique intensité. La beauté, toute beauté, il faut y insister, ne peut jamais être qu’un document natif, c’est-à-dire qu’une coalescence très ancienne (peut-être même à l’orée de notre naissance) entre une disposition intérieure et son efflorescence extérieure qui convoque et accomplit tel arbre majestueux, tel sourire ourlé de plaisir, telle émotion qui nous emplit d’une multiple reconnaissance, être soi plus que soi en l’altérité qui vient à nous et nous féconde. Nous ne sommes immédiatement au monde qu’à l’aune de cette relation, de ce lien qui, provisoirement, nous exonèrent de notre finitude, nous fait êtres éternels alors que nous nous pensions, à raison, mortels, infiniment.

   Le bien compris, ici, est donc ce tissage intime entre ce qui nous a toujours été proche au titre d’une beauté et la valeur fondamentale que nous lui attribuons. Tout amour est réactualisation d’un premier amour. Toute joie, d’une primitive joie. Toute beauté d’une épreuve archaïque, si l’on peut dire, qui en constitue l’archétype. Par exemple, cette beauté découverte un jour dans le parcours de l’enfance qui nous hante à bas bruit et jamais ne nous laisse quittes, indemnes. Toujours nous puisons à la source. Dès lors, nous ne pouvons faire l’économie de la thèse freudienne de l’Œdipe. Tout homme parvenu à l’âge adulte porte en soi ce motif de l’amour premier qu’il reporte inconsciemment sur le choix de telle compagne, sur le désir de telle ou telle amante.

   En ce domaine, comme en bien d’autres, nous sommes conditionnellement libres, nullement totalement comme si, à chaque instant, notre mémoire somatique abolie, nous pussions être cause de soi, entièrement autonomes dans la postulation de nos actes. L’épreuve faite de la dune du Désert de Namibie, trouve sans doute son écho dans cette colline aperçue autrefois dont la forme s’est abîmée dans l’épaisseur du temps. Ces Porteuses d’eau du Koundouz ne font-elles signe en direction d’une identique tâche accomplie jadis par un être aimé ? La Lagune de Venise ne trouve-t-elle sa correspondance dans une sorte d’eau originelle, mare, étang dont, enfant, nous aimions regarder l’aimable surface ? C’est ainsi, nous sommes pris dans les mailles inextricables de phénomènes anciens, dont les tenants et aboutissants ne nous sont plus accessibles.

   Mais où donc est passée la très belle photographie (une icône !) d’Hervé Baïs ? Ne l’avons-nous sacrifiée à un jeu intellectuel qui l’a éloignée du site de notre regard ? Nullement. Tout ce qui précède, afin de faire saisir le fait que cette image possède ses propres racines, ses propres esquisses, sans doute perdues dans la mangrove d’une immémoriale mémoire. Que le Photographe ait été imprégné de terres primitives, celles-ci ou bien d’autres, ceci est un énoncé de pure évidence. Tous, nous portons en nous les perspectives d’un sol qui nous habite, tous nos pas en conservent, les réactualisant, les empreintes, sinon toujours réelles, le plus souvent symboliques. Nous ne sommes pas des êtres hors sol, nos coordonnées existentielles se traduisent par une position exacte, la jonction d’une latitude et d’une longitude. Et nos voyages mondiaux n’y pourront rien changer pour la simple raison que nous ne pouvons tirer les fils de notre propre destin. Nous sommes de telle et de telle manière sur un chemin dont nous n’avons nullement tracé les berges, dessiné le sinueux parcours.

   Afin de corroborer ou d’infirmer ma thèse selon laquelle toute création s’affilie à un sol originaire qui la constitue, j’ai questionné l’Auteur de cette image. Français natif d’Afrique, de Bamako, au Mali puis, après avoir longuement résidé en Afrique Noire, il n’est revenu en France que très tardivement, dans cette belle région du Lauragais dont il décrit inlassablement et avec un réel talent, les simples et beaux paysages. Ici, ma thèse semblerait s’effondrer : il y a loin du Mali à Bram et Montréal d’Aude. Mais y a-t-il si loin qu’il y paraît ? Au terme de constants renvois, de jeux d’échos et de miroirs, d’emboîtements sémantiques, les terres du Proche et du Lointain jouent une identique partition. Si la distance géographique les sépare, les figures symboliques dont elles s’investissent les rapprochent et les unifient.

   Ce à quoi il convient de penser, en termes de création, bien plus qu’à un élément-terre anonyme et universel, c’est à la dimension du ‘terroir’ en lequel ensemencer, afin que naisse l’œuvre dont on est porteur. (‘Terroir’ au sens de « sentir le terroir », « un accent de terroir », toutes définitions qui placent l’homme au centre même de ce qui le constitue et le dote de ses prédicats essentiels). Or, ensemencer, ici ou ailleurs, ne présente nulle différence, une seule et même exigence : que la beauté surgisse de là où elle peut faire événement. Bamako, Bram : deux signifiants distincts, un seul signifié, celui d’un sens photographique vrai à faire s’élever du réel. Porter au jour une essence commune. L’art est le même, en sa signification, en Afrique, en Asie, en Europe, sur tous les continents, dans toutes les contrées.

    A l’initiale de cet article, nous sommes partis de Namibie, d’Afghanistan, nous avons évoqué Venise et Dubrovnik, autrement dit nous étions en quelque sorte dans un éloignement qui se référait à l’universel, au général. Maintenant il nous faut revenir au particulier, au singulier. Nous exiler d’une beauté abstraite, regagner une beauté concrète, immédiatement saisissable. Pour trouver la beauté, il nous faut nous éloigner des images hautes en couleurs des catalogues des voyagistes, il nous faut substituer à l’exubérance, le dénuement, il nous faut rétrocéder en direction du simple et du silencieux. Il nous faut déserter les Hautes Terres et orienter notre regard vers celles qui sont à notre mesure, à savoir ce ‘terroir’ dont nous parlions qui se décline sous le modeste, le presque inapparent, la seule climatique du Noir et du Blanc au travers de laquelle se disent le Jour et la Nuit, l’Ombre et la Lumière, l’Eclat et le Retrait.

   C’est dans l’économie des sèmes, dans le lexique premier que les choses se donnent à nous avec leur plus pur accent de vérité. Nul miroir aux alouettes d’une couleur flatteuse. Nulle tricherie d’une apparence, d’une flatterie. Nulle exagération d’une Nature qui ne peut être que la simplicité même. La nature se donne pleine et entière d’un seul et même geste de sa présence. Elle ne profère rien d’exceptionnel et le ‘sublime’ n’est jamais que l’invention héroïque d’un romantisme exacerbé. La nature n’est ni ‘généreuse’, ni ‘somptueuse’, ni ‘ingrate’. Seuls les hommes peuvent se doter de tels attributs au détour d’une conscience intentionnelle. La nature est simplement la nature, autrement dit la nature est l’être en sa plus exacte dimension. Rien à lui ajouter, rien à lui soustraire. Le grand mérité de la photographie d’Hervé Baïs est de se conformer à cette exigence de respect de ce qui est le plus essentiel pour nous, ce vis-à-vis d’une matière dont nous provenons, cette étonnante matrice, cette mère-nourricière qui ne peut recevoir que notre amour, connaître notre reconnaissance.

   Pour trouver la beauté, il ne suffit pas de voyager loin, de découvrir les ‘majestueux’ canyons et les paysages ‘à couper le souffle’ dont nous abreuvent généreusement les documentaires ‘technicolor’ en tous genres sur les écrans, grands ou petits. Pour trouver l’UNIQUE beauté, il faut par exemple, faire l’expérience du ‘terroir’ du Lauragais ou, à défaut, et c’est au moins aussi efficace, se laisser porter par cette photographie, laquelle sera le lieu d’une inévitable fascination. Mais ici le terme n’a nulle connotation péjorative. Bien au contraire, au sens premier de, « enchantement, charme », dont à l’évidence, si nous possédons quelque vertu d’esthéticien, nous aurons le plus grand mal à nous détacher. La chose belle en soi possède cette aimantation qui nous demande de nous fondre en elle, de ne plus faire qu’un avec ce qui se présente soudain telle une indépassable vérité. Nous savons que nous avons alors atteint la pointe d’une explication avec le monde, que cette occasion est aussi rare que l’est le trajet lumineux d’une comète dans le ciel nocturne.  

   

   Approche symbolique

 

   Il nous faut regarder et nous trouver, d’emblée, au centre de l’image, à son point focal, ce lieu unique à partir duquel se donne l’ensemble des significations. Notre regard est immédiatement capté par cette étrange présence, là au milieu de ces terres sans début ni fin, là sous le ciel dont l’éternel voyage semble ne jamais pouvoir s’interrompre. Sur un tumulus faiblement élevé, se confondant avec une courte végétation, est posé le cube blanc d’une tombe. Quatre cyprès en délimitent le site. Ils sont des genres de flammes noires dressées dans l’éther. Ils sont des manières de génies tutélaires tenant sous leur protection la mémoire de quelque mort anonyme. Ici donc, à la jonction de Gaïa-la-Terre, la matrice primordiale qui enfante Ouranos-le-Ciel, puis est fécondée incestueusement par son propre fils (ici se laisse voir le mythe d’Œdipe), à la jonction de ce par quoi la vie apparaît et fructifie, se montre le signe de la mort par quoi toute vie est abolie.

   Cette image reproduit donc une dimension hautement archétypale, geste essentiel, fondateur, originaire que ne pouvait traduire qu’un ‘polemos’, un combat entre deux principes premiers, une Mère, un Père ; la Nuit, le Jour ; l’Ombre, la Lumière ; l’Esprit, la Matière. Oppositions binaires fortement contrastées que la photographie en Noir et Blanc symbolise à l’aune de ses valeurs parfois conflictuelles. Certes cette explication mythologico-symbolique est lourde de tout ce Chaos s’extrayant du Néant pour y mieux retourner, mais pouvait-on la passer sous silence ? Que nous le voulions ou non, nous sommes reliés à ces massives entités au simple titre d’une généalogie, nous sommes traversés de ses tellurismes, de ses soubresauts. En nous encore, au plus profond de notre système limbique-reptilien, la pesante présence de la pierre, la compacité de la glaise, le sourd grondement du Déluge.

 

      Prolongement esthétique

 

      Le silence est partout répandu. Parfois se réveille-t-il avec son bruit d’étoupe. Il est ce murmure que l’on confond avec les battements de son propre corps, avec la circulation rouge de son sang, avec le souffle à peine perceptible de sa respiration. On est bien, là, comme penché sur le bord du monde. Tout naît de soi et se donne dans la pureté, dans la lumière native, aurorale. Peut-être n’y avait-il rien avant cette vision ? Peut-être est-ce la force de notre regard qui a fait surgir, dans la douceur, cette lente montée de terre, quelques vagues souples s’y dessinent, quelques sillons y jouent le motif premier de leur présence. Ici, tout fait phénomène comme sur la toile immaculée de l’Artiste dans le calme de son atelier. Ce ne sont d’abord que des traits au fusain, des estompes qui disent le trajet imperceptible de la clarté. Ce ne sont que des esquisses, de brefs essais de parution. Il faut marcher à pas de velours afin de ne nullement déchirer ce motif originel. C’est si fragile une venue au jour. C’est si précieux. Tout pourrait retourner à sa source et nous laisser démuni. La terre est belle au plein même de sa discrète existence. Elle chemine lentement. Elle n’est nullement pressée. Elle sait que le ciel est une longue patience, qu’elle est attendue, qu’elle connaîtra bientôt l’horizon, qu’il y aura liaison, fusion, deux êtres en un seul pli de leur mutuelle destinée. L’étendue du ciel est à proprement parler inimaginable, elle dépasse l’entendement, elle est cette immense arche cosmique qui boit notre vision et lui fait le don d’un prodigieux rêve éveillé. Tout en haut est le noir dense, celui qui recèle les mystères, celui qui, un instant, nous aveugle et borne notre vue, nous reconduit au centre de notre être.

   Puis les nuages, oui les nuages blancs pareils à une longue traînée d’écume tendue sur l’invisible. Ils nous parlent du temps, de sa fuite infinie, de ce temps qui nous fait être dans le réel aussi loin que nous pourrons en soutenir l’épreuve en même temps que l’indicible joie.

 

On est là, dans la dérive première du jour.

On est là, dans la solitude constitutionnelle de l’être.

On est là, dans le colloque singulier

qui nous fait citoyen de l’univers.

On est là dans la multitude joueuse de sa chair.

 

   On est soi et tout ce qui est autre, ce limon noir à perte de vue, cette course zénithale, cet horizon pareil au trajet d’une flèche. On est immergé dans la citadelle de son corps, mais aussi exilé de lui, disponible au voyage stellaire, à l’effusion plurielle des choses, à LA beauté, à l’UNIQUE beauté. L’image de la mort est là, fichée au milieu du paysage, avec son blanc tombeau et les javelots de ses quatre cyprès. Elle aussi est constitutive de la beauté. Elle aussi nous dit la quadrature de notre être, le clignotement en Noir et Blanc de l’existence :

 

une Ombre, une Lumière, une Ombre

 et le retour à ce sublime Néant

dont nous provenons.

Toujours il nous habite comme le revers

de qui nous sommes.

Ombre,

Lumière,

Ombre,

y aurait-il une autre Vérité

sur terre ?

 

 

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 16:40
Venue du ciel

" Derrière nos nuages... "

Les Hemmes

près de Calais.

Photographie : Alain Beauvois

 

***

     Ce ciel, ces nuages, cette eau.

   

   Le paysage nous « dé-visage ». C'est-à-dire qu’il nous dépossède de cette face que nous tendons vers lui en attente d’un événement. A trop vouloir percer le mystère de la manifestation nous nous annulons à même notre demande de connaître. Nous sommes réduits à subir ce qui nous environne de sa toute-puissance, ce ciel, ces nuages, cette eau, à devenir simple hypostase de ce qui nous dépasse et, toujours, nous interroge. Quiconque ferait halte devant ce rayonnement céleste n’aurait de cesse de l’attribuer à la présence divine, à la clarté de l’ange, au souffle des dieux sis dans l’Olympe. Autrement dit à la dimension d’une spiritualité qui nous enverrait un signal d’un lieu tenu secret depuis l’origine du monde.

    

   De transcendance il n’y a que l’humaine.

    

   Mais la qualité de transcendance dont nous prédiquons ce visible, c’est NOUS qui en avons décidé l’existence. Elle ne s’est nullement annoncée d’elle-même comme la réalité qu’elle serait supposée être, la vérité qui découlerait d’une simple évidence, la conséquence d’un acte performatif posant sa finalité dans le geste même de sa profération. De transcendance il n’y a que l’humaine, à savoir s’échapper du néant, lancer au-devant de soi le filet du Projet, se confier au dépliement du Temps et de l’Espace, s’accomplir dans l’Histoire, porter son regard aux cimaises de l’Art. Tous ces vocables à l’initiale desquels figure une Majuscule sont les points saillants de l’être qui vient à notre encontre telle l’essentialité dont il est la figure de proue : autant de sauts hors de la contingence pour déboucher dans le site sans limite des valeurs. Parlant de ceci qui assure la dignité de l’homme, nous n’avons procédé qu’à une digression, à un contournement de ce terme trop connoté de « transcendance ». Nous avons placé l’Homme au seul lieu qui puisse lui échoir : celui de donner sens à tous les signes de la rencontre, de les métamorphoser en cette parole qui nous dit la juste mesure de l’exister. Il n’y a d’invisible que ce que le regard ignore ou ne saurait savoir faute d’en posséder le code qui en déchiffrerait les hiéroglyphes.

    

   Nos fragiles fontanelles.

   

   Cette belle image porte en elle la lumière. « En elle » veut dire que tous les éléments qui concourent à son architecture en proviennent directement, telle l’eau qui sourd de la terre à la seule force de sa volonté. Oui, « volonté » comme si les choses douées d’une infime conscience décidaient de leur sort. Bien évidemment il faut entendre ce mot dans sa dimension symbolique. A défaut de ceci, nous retomberions dans le travers que nous dénoncions il y a peu, ouvrant l’espace d’un panthéisme qui serait celui d’un Dieu perçant sous toutes les formes de la nature. D’une manière continue, juste au-dessus de nos fragiles fontanelles, flotte toujours un parfum attaché à l’arche du sacré, à l’ombre portée d’une déité, à la silhouette d’un démiurge. Se détacher de cette emprise, c’est convoquer la liberté d’une pensée qui ignore les dogmes et les professions de foi. A cette aune seulement nous pourrons discerner avec justesse ce que le réel a à nous dire que nous confierons au filtre de notre raison.

    

   Tout est lumière, tout est sens.

    

   La grande dalle de sable lisse est encore dans sa nuit, sans doute parcourue des songes lourds de la terre. En elle la lenteur des choses, l’obscurité dense, l’écoulement immémorial des réseaux lacustres et des filaments aquatiques dans le luxe inouï du silence. On imagine les infinies tresses des racines blanches qui serrent dans leurs étranges et complexes géométries des fragments de moraines, des tubercules diluviens, peut-être des sédiments ossuaires à la mémoire perdue.

   L’eau prisonnière dans sa geôle ovale semble animée d’un double flux de lumière. L’un venu de l’intérieur même de son étendue, l’autre simplement écho de cette énergie sans limite arrivée du plus loin du ciel. Eau irisée, semée de frissons, eau parlante située à l’exacte frontière du clair et de l’obscur comme si elle s’écoulait de la palette de Rembrandt d’Amsterdam ce génie de la lumière du septentrion que recouvre la nuit poétique d’où surgit toute œuvre. Puisque, en définitive, l’œuvre n’est que l’incarnation d’un songe, donc un simple battement entre jour et nuit, la figuration d’une aube, celle d’un crépuscule, l’intervalle entre deux mots, la pulsation entre la fermeture systolique, l’ouverture diastolique.  Existence en son éternel clignotement.

   L’horizon est ce mince fil, ce liseré de clarté assemblant en une même visibilité la légèreté du Ciel, l’épaisseur de la Terre. Médiateur des hommes au sommeil de plomb et des souplesses de l’air, de ses spirales discrètes, de ses volutes qui ne sont peut-être que des émanations des rêves éveillés de ceux qui dérivent bien au-delà de leurs corps dans l’avenue de l’immédiate beauté.

   Immense continent des nuages, splendide gonflement des cumulus dont une face, celle qui regarde la Terre est sombre, pareille à une cendre éteinte, l’autre tutoyant le vertige infini de l’éther est un blanc sillage d’écume, un immense éclat de rire, l’explosion de la joie, une symphonie qui fait vibrer ses cuivres et chanter ses cymbales. Que voit la face inconnue que nous ne discernons nullement si ce n’est le prodige de la grande étoile qui livre au cosmos la prodigalité des ses cataractes blanches ? Précieux phénomènes par lesquels nous éprouvons le bonheur simple et inappréciable de nous rendre visibles. Sans la démesure solaire nous serions aussi discrets que le ciron perdu sous l’empire de l’infiniment grand.

   Et le vertige maritime du ciel, sa couleur si changeante. Opale le matin, blanche sous les coups de gong du zénith, purpurine le soir lorsque les hommes fourbus regagnent leurs cubes de briques pour y goûter le repos qui adoucit, prépare l’avenue de la nuit. Et la nuit, la simple nuit étendue sous le dôme de suie et de glace, de laque et de bitume que trouent les yeux inquiets des étoiles. Oui, inquiets car elles sont les gardiennes du sommeil des Rêveurs, les génies tutélaires mettant en relation le cosmos humain et celui, universel, où bruit le souffle continu de l’absolu.

    

    Sous le signe de la verticalité.

  

   Tout, dans la longue nuit des hommes, se lit sous le signe de la verticalité. Menhirs dressés à la conquête d’un ciel qui les dépasse, les effraie et les attire également à la force de son étrange magnétisme. Hommes semblables à la surrection de pierre, à la draperie boréale qui déploie ses fastes quelque part dans le vaste univers sans que quiconque y prête attention. Tous ces phénomènes naturels, culturels sont les points d’ancrage au gré desquels se manifeste la transcendance humaine dont nous disions l’existence en guise de prologue.

   Cet exhaussement de soi trouve son effectuation réelle dans ces multiples donations que sont le grain de sable, la pellicule d’eau, la faille de l’horizon, les boules des nuages, les rais de lumière les traversant de leur dague acérée. Tout ceci nous dit en mode lexical le grand texte du monde. Il nous suffit de savoir en deviner les subtils arcanes pour assurer notre être des nervures qui le font tenir debout. Seulement ceci mérite le beau et énigmatique nom de « transcendance » ! « Venue du ciel », voici que s’éclaire sous un nouveau jour l’intrigue contenue dans le titre. Toujours une bogue à percer afin d’y trouver un corail. Toujours !

 

 

 

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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 10:29
Aurore au plus vif de soi

 

‘Désenchantement’

Œuvre : André Maynet

 

***

« Ce sont surtout les âmes tristes qui cherchent partout en vain

un remède à leur tristesse,

une explication de leur désenchantement. »

 

Montalembert

‘Histoire de Ste Élisabeth de Hongrie’

 

*

 

   Comment saisir Aurore, cette manière d’illisible buée, autrement qu’en la décrivant avec la modestie qui sied aux choses simples ? Elle est là, face à nous, en cet instant qui nous la révèle en même temps qu’elle paraît se soustraire à notre regard. Un genre de présence absente, d’oxymore existentiel : une fois la lumière, et elle est juste à portée de notre regard ; une fois une ombre, et elle se retire de la scène pour gagner les coulisses. Etrange pièce de théâtre qui nous aliène au seul motif que, spectateur unique d’une divine révélation, nous souhaiterions capter la totalité de son intérêt et nous n’en possédons jamais qu’un fragment, une fuite que nous ne saurions nommer, sauf à avoir recours au lexique du désarroi, de la perte, de la déshérence. C’est ainsi, les êtres de pure beauté sont de nature séraphique, poudroiement d’un nuage au plus haut du ciel, irisation de clarté au sommet d’une vague, tremblement cuivré d’une feuille morte dans la fuite d’un sous-bois. Mais à quoi donc nous servirait de poursuivre cette plainte orphique, si ce n’est de tomber nous-mêmes dans ce ‘désenchantement’ dont cette Jeune Femme est l’emblème en sa posture la plus exacte ?

   Nous voulons dire Aurore dans une manière d’esthétique admirative, de fascination qui nous réduira, tel l’admirable scarabée pris dans son bloc de résine, à ne plus être qu’une ombre portée de qui elle est. Aurions-nous d’autre pouvoir que d’être ceci, mince phalène au large du rayonnement d’une lampe, grésillement alentour d’une flamme, cendre qui couve et ne peut rejoindre la braise ? Alors, voici que le ‘désenchantement’ dont Aurore est affectée nous transit à notre tour et que plus rien au monde ne nous intéresse que d’être auprès d’elle, peut-être en elle, partie de qui elle est, chair de sa chair, onde de lumière diffuse, éclat d’albâtre assourdi qui s’élève d’elle, irradiante lueur qui nous prend au piège et nos yeux ne pourront s’en détacher qu’à connaître la plus brusque des cécités. Ne plus la voir, c’est ne plus voir le monde, ne plus voir en soi la douce effervescence de l’illusion. Ne plus la voir c’est, en quelque manière, ne plus s’apercevoir soi-même, renoncer à son propre paysage et se réfugier à la source première de notre venue au monde, en cet incroyable moment d’avant l’ouverture de la conscience. Une nuit en quelque sorte avec ses dentelles de ténèbres et ses scories de mystère.

   

   Pur enchantement pour notre regard : voir la nappe acajou de ses cheveux, l’ovale blanc de son visage pareil à un camée antique, voir le charbon à peine apparent de ses yeux, la discrétion de ses lèvres, la délicatesse de faïence de son cou, voir la douce comptine de ses bras, une si mince profération, on la croirait tout droit venue d’un conte de fées, voir sa robe, la souplesse de ses plis inclinant au bleu égyptien, au bleu de nuit, cette énigme qui demeure entière et nous ramène à la part d’inconnaissance de qui nous sommes, voir le haut croisement de ses jambes, l’empreinte presque invisible de son linge intime puis la perte de ses chevilles dans le gris du sol, voir ses ballerines qui semblent se reposer d’une danse ancienne, peut-être d’un rituel, d’une offrande à quelque Déesse seulement connue d’elle.

    Désenchantement pour nous : que tout ceci, cette plénitude s’efface ne laissant derrière elle qu’une immense vacuité, un champ parcouru des traces du vide, des stigmates du silence.

  

   Pur enchantement pour Elle qui fait face : remonter à l’origine des choses, ce dont témoigne son beau prénom ‘Aurore’. Ne nullement se contenter de la croûte du sol mais forer jusqu’au peuple dissimulé des blanches racines, s’emmêler au tapis des fins rhizomes, plonger dans l’humus qui est le ferment pour le beau nom ‘d’homme’. Se mêler à l’eau de source, devenir filet   cristallin s’égouttant de la fontaine. S’immiscer dans l’essentielle Nature en ses multiples visages, être le bouton de rose semé de fines perles d’eau à la pointe du jour. Débuter simplement et naître de soi avant même de naître aux choses. Sentir en soi les trajets métaboliques de la vie en ses premières efflorescences, la croissance lente de la lumière, le dépliement de la feuille, le bruit interne de la pierre, la première levée de l’Océan, la respiration du volcan traversé de ses laves incandescentes. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Avant toute chose, Aurore est un genre de concrétion de ce qui vient à l’être « sur des pattes de colombe » (Nietzsche), de ce qui, de soi, s’élève jusqu’au site de son ultime parution. C’est en soi, dans l’enceinte même de son propre corps, qu’Aurore perçoit tous ces subtils mouvements qui sont la scansion éternelle du monde. Un diapason vibre en elle, une clepsydre fait tinter son chapelet de gouttes, un sablier décompte chaque seconde avec un bruit de soie. A la surface de sa peau, Aurore sent les premiers frissons de la levée du jour, les intimes frémissements des Endormis sur leur couche de toile, les dernières notes fugueuses des songes de brume, les ultimes flux des fantasmes avec leurs ricochets, leurs diapreries, leurs regrets de quitter les rives du désir, les notes épicées du plaisir. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   La Jeune Existence est tellement installée dans son tropisme auroral qu’elle a bien du mal à imaginer ce que pourrait être la clameur d’un zénith si, toutefois, il devait venir jusqu’à elle, ce que serait un couchant hespérique avec ses lourds incendies pourpres, là-bas sur la ligne incendiée de l’horizon. Être pour soi, en soi, en cette dimension matinale des premières pensées du monde, des décisions ultimes du paraître, de la retenue sur le bord des choses, c’est pure félicité. Tout est encore vierge, serti dans son cocon de pure beauté, d’exacte venue en présence. La lumière n’est pas encore la lumière, plutôt un genre d’étincelle qui se déclot à partir de son centre en une douce effusion. L’eau n’est pas l’eau, plutôt une théorie liquidienne attendant l’heure de son flux. Le feu n’est pas le feu, plutôt une nitescence en arrière de soi, une puissance sur le point de se libérer. L’air n’est pas l’air, plutôt un immobile alizée animé en son sein de pliures aériennes. La terre n’est pas la terre, plutôt un éparpillement de poussière en attente de devenir humus. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Ce qui est à saisir en tant que son fondement, c’est bien ce site d’une Attente, cette disposition au Passage, cette primitive impulsion d’une originelle métamorphose. Tout est contenu en ceci, en cette première parole qui pose le monde tel le poème qu’il est, tel le magnifique langage qui s’abrite en retrait derrière chaque chose. Les choses ne viennent nullement à nous sur le mode de l’image, comme si le réel consistait en une immédiate et intuitive saisie de qui il est, ce qui alors serait de la nature de la pure magie. Non, les choses viennent à nous en mots. Regarder la montagne c’est la faire venir à nous en son nom de ‘montagne’. Regarder la mer, la saisir en tant que son nom de ‘mer’. Se regarder soi, se nommer telle la personne que l’on est, qui ne peut guère apparaître sur l’immense scène mondiale qu’à décliner son identité, à parler, articuler son propre soi. Adam, le premier homme ne l’est jamais qu’à la mesure du nom fondateur de qui il est. Eve, la première femme n’est jamais qu’à la mesure du nom fondateur de qui elle est. A cette aune, Aurore, ne peut faire sens qu’à s’identifier à ces trois syllabes qui constituent son alphabet primitif, celui grâce auquel, s’installant en sa parole, elle se connaîtra elle-même et connaîtra le monde. Désenchantement pour elle : renoncer à tout ceci

  

   Chacun, en soi, est une histoire qui a un jour commencé, dont chaque heure nous poursuivons la fable sur le grand livre existentiel des présences humaines. Avant toutes choses nous sommes langage en notre essence. Ceci, Aurore le sait du plus profond de sa conscience. Ainsi ne se retrouve-t-elle jamais mieux qu’à se ressourcer à quelque texte très ancien, situé à la limite de la mémoire des hommes. Campée ici, sur cette chaise qui paraît être celle d’une église, là où résonne nécessairement le Verbe premier, Aurore n’a de cesse de répéter, derrière la blanche falaise de son front, quelque texte fondateur de l’humain en sa plus belle manifestation.

   Alors, où aller mieux puiser la source aurorale que dans le texte sacré du Rig-Véda ? Où trouver paroles plus originaires, paroles plus justes de ce qui se dit et s’éclaire dans la matinale pensée des hommes tôt-venus ? Ecoutons donc leurs mots de grande sagesse et nous saurons mieux, à cette écoute, qui est Aurore, qui nous sommes aussi puisque, aussi bien, il ne peut qu’y avoir coalescence de nous à l’autre, de l’autre à nous :

 

« Fille du ciel, tu nous apparais jeune,

et sous un voile étincelant,

reine des trésors terrestres,

Aurore, brille fortunée pour nous.

Suivant les pas des Aurores passées,

 tu es l’ainée des Aurores futures,

des Aurores éternelles.

Viens ranimer tout ce qui vit,

viens revivifier ce qui est mort !

(…)  

Dans les temps passés elle brillait splendide ;

avec la même magnificence,

aujourd’hui elle éclaire le monde ;

et dans l’avenir elle resplendira aussi belle.

Elle ne connaît pas la vieillesse ;

immortelle elle s’avance,

toujours rayonnante de nouvelles beautés…

L’Aurore ouvre ses voiles,

comme une femme couverte de parures…

Elle semble, quand elle se lève,

une jeune femme sortant du bain.

Comme une femme qui veut plaire,

l’heureuse fille du ciel déploie

sa beauté devant nous. »

 

   Enchantement pour elle : revenir à ces paroles premières, elles sont le creuset où se devine le luxe d’exister conformément à la loi de l’univers. La seule qui soit belle et pertinente. Nous suivrons Aurore jusqu’au seuil de la nuit, nous impatientant de la retrouver en sa matinale splendeur. Aurore, Aurore toujours, la suite n’est n’est que l’anecdote dans laquelle se perdent les hommes !

 

 

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