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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 17:30
Au Pays des Chimères.

                                              Photographie : Alain Beauvois.

 

                                              " J'ai retrouvé ta blancheur ".

 

                                             Telle une blanche splendeur

                                            Sa majesté le Cap Blanc Nez.

 

                                                                  A.B.

 

 

 

 

   Une aurore boréale.

 

   Au beau milieu de Juin la chaleur était arrivée pareille à l’éclair dans le ciel d’orage. On aurait dit une aurore boréale avec ses écharpes de lumière et ses vertes fureurs. Continûment cela tombait du ciel. Cela faisait ses boules incandescentes qui ricochaient sur le sol. Cela distillait ses gouttes laiteuses, cela dardait ses congères blanches qui éblouissaient. On mettait ses mains en visière au-dessus du front, de ses doigts on hissait une herse derrière laquelle contempler le chaos du jour. La scène était souvent insoutenable malgré les vitres noires qui abritaient les globes des yeux, malgré la brume d’eau qu’on projetait sur la plaine harassée de son visage. Bientôt les confluences de la sueur et les ruisseaux qui, partout, parcouraient la dalle du corps.

 

   On était ivre de soi.

 

   Aux terrasses des cafés s’épanouissaient les vastes nacelles des jupes claires, fleurissaient les chemises armoriées des hommes. C’était un luxe, une débauche de couleurs que ponçait bientôt la lame abrasive du ciel, réduisant tout à la pure évanescence, au mirage apparu tout en haut de la dune, puis plus rien que le vide. Dans les casemates de ciment on faisait la sieste sous les spirales lentes des ventilateurs. Les réfrigérateurs bourdonnaient tels de lourds insectes au ventre pléthorique. Les nuits n’étaient qu’une hasardeuse dérive, un océan sans bords, une flottaison sans buts. On était ivre de soi, on régurgitait de denses pelotes de chaleur dans les pièces gorgées du bruit de forge des poitrines.

 

   On flottait immensément.

 

   L’amour était de reste, laissé pour compte sur le bord du lit, telle une guenille ou bien une peau de reptile après l’exuvie. Son anatomie, on n’en saisissait plus les contours, éparpillée qu’elle était dans les mailles soufrées de l’air. Du ciel de plomb on attendait la brusque déchirure, la soudaine cataracte qui ferait venir la mousson, son déluge de pluie bienfaisante et l’on nageait par anticipation dans cette immense mer qui s’annonçait à la façon d’une prodigieuse libération. On était soi mais on n’en sentait plus la douloureuse périphérie. On était îles mais les rives croulaient sous les meutes d’un flux venu d’on ne sait où. On flottait immensément, quelque part dans un cosmos que la musique des sphères enflammait de son cotonneux silence.

 

   L’heure rêvée des poètes.

 

   Cinq heures du matin en Juin, autrement dit une clarté de commencement du monde. Long sera le jour qui dévidera son écheveau de laine brûlante. Les hommes sont au repos dans les immeubles de brique rouge que bientôt le soleil embrasera de son œil incandescent. C’est l’heure rêvée des poètes, des saltimbanques aux mains jongleuses, des cosmographes amoureux d’espaces irrévélés, des imaginatifs aux cheveux en broussaille, des photographes tout juste sortis de leur Chambre Noire où se lève la magie des images. C’est si bien de se vêtir d’un rien, de glisser dans les lames d’air encore frais, parfois de sentir le fourmillement du vent venu du Nord, de laisser s’immiscer dans les pores de la peau les aiguilles libres du jour. C’est comme une subtile respiration qui envahit le dedans et l’on devient cette outre ivre de liberté qui se gonfle telle la voile sous le vent. Loin sont les rumeurs du monde qui se terrent dans leurs boules d’ennui, dans l’étoupe serrée des heures, dans l’immobile silence qui glace le paysage de sa gangue immatérielle.

 

   Tout va de soi.

 

   On a beaucoup marché dans la souple indolence du temps et l’on n’a rien senti qui scindait l’esprit, oblitérait l’âme. Tout va de soi dans la plus évidente harmonie qui se puisse concevoir. Plénitude de l’instant ouvert à la manière de la corolle d’une fleur. Le paysage est placé devant avec l’évidence des choses simples, des plaisirs immédiats. On est à soi en même temps qu’on est au monde, dans un seul et unique flux. Rien qui partage ou bien divise. Je suis celui qui découvre la vastitude des choses en même temps que les choses me reconnaissent en tant que celui qui les vise et les révèle d’un même geste de la pensée dans lequel je suis immensément présent. Fusion si intense, si véridique que l’on pourrait demeurer là sans sentir ni l’écoulement du temps, ni la nécessaire quadrature de l’espace. Être découvrant l’être en son « il est », sans limite, sans condition qui présiderait à son apparition. Je suis là, le monde est là et, entre les deux, seule la certitude d’une communauté de destins, d’une nécessité ontologique attachant l’un à l’autre comme la feuille s’enracine à l’arbre qui la porte et la remet à l’inestimable spectacle des yeux.

 

   Déjà tout rutile et flamboie.

 

   Bientôt la grande brûlure blanche montera dans le ciel et ce sera l’éblouissement, le refuge dans la nasse des consciences, l’oubli dans quelque rêve porté dans une niche secrète du corps. Déjà tout rutile et flamboie. Dans l’intimité du sable encore l’empreinte de la nuit, ce lent remuement des grains de verre qui témoignent des rêves fous des hommes. Encore un repos, encore un répit avant que ne se lève la fureur du réel, sa large entaille dans l’hibernation des Dormeurs, des Songeurs d’impossible, des Chercheurs de « Fées aux miettes ». Il est si doux de se situer dans la zone de retrait qui précède immédiatement la survenue de la lueur, la déchirure qu’elle instille au sein d’une bienheureuse dérive qui semblerait n’avoir jamais de fin. Mais il faut déjà baisser les yeux, moucher la flamme car l’aveuglement est au bout du regard.

 

   Puis le ciel rejoint la mer.

 

   Telle une saline éclatante sous le soleil de midi le Cap Blanc Nez dresse son imposante falaise qui se meurt, loin là-bas dans le promontoire au revers d’ombre pareil à un regret nocturne. Puis le ciel rejoint la mer dans cette si belle teinte d’opale qui est le luxe de l’immensité, mais aussi des idées grandes qui font des hommes cette irremplaçable légende qui parcourt l’horizon d’un univers à l’autre. Encore quelques poches d’eau, minuscules lacs qui témoignent du flux et du reflux tout comme le basculement du jour indique la merveilleuse temporalité qui nous affecte et nous comble en même temps. Déjà il faut retourner au pays des ardeurs concrètes, des labeurs imposés. Pourtant nous aurions pu demeurer longtemps encore au Pays des Chimères. Nous immoler dans ce blanc immaculé qui est le signe pur, neutre, vacant sur lequel graver le chiffre des Passagers que nous sommes. Que nous serons tant qu’un Cap, une Mer, un Ciel, une Falaise nous seront offerts comme scène sur laquelle nous rendre visibles. « Sa majesté le Cap Blanc Nez » est cette exception que nous offre la Nature dans son immense prodigalité. Sachons en saisir la blanche apparition avant que la nuit ne vienne qui recouvrira tout de son aile ténébreuse. Seules les étoiles piquées au firmament nous diront encore l’événement d’une révélation à nulle autre pareille : nous existons vraiment et n’avons nullement peur de l’abîme. Toute nuit est cernée de reflets qui témoignent de l’être. Nous en sommes l’une des déclinaisons et attendons de devenir. De devenir celui que, toujours, nous avons été.

 

 

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16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 09:38
Esthétique du frémissement

Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

   Déjà le simple mot ‘chorégraphie’ nous fait rêver. Déjà nous nous inscrivons dans le monde pluriel de ses figures et signes. Déjà nous avons troqué notre corps contre celui de la Danseuse. Infiniment aérien, infiniment mobile, alloué à la grâce pure d’être, cette si belle allégorie de ce qu’est la vie en son essence, un éternel passage, une constante transitivité. Le geste de la Ballerine ne nous entraîne nullement dans une sphère méditative/contemplative. Elle en constitue l’opposé en une certaine manière. L’observant sur le fond de la scène où elle évolue, ses fondus, arabesques ou jetés demandent notre participation active. Nous vivons à son rythme, vibrons à chacun de ses pas, nous mobilisons selon les plis et déroulés de sa sublime anatomie. En une certaine façon il nous est demandé de sortir de notre corps, de le projeter dans l’espace de jeu, d’en faire le double symbolique de Celle qui en a pris possession. ‘Possession’, oui, car totalement fascinés par ce qui nous est montré, nous ne pourrons nullement détacher notre regard de cette forme qui nous appelle à faire, avec elle, un magique ‘pas de deux’.

   De la Danseuse au Voyeur, une seule ligne continue, un identique élan en direction de ce qui s’origine aux sources même de l’esthétique. ‘L’esthétique’, ce mot si outrageusement galvaudé au motif qu’il n’indiquerait qu’une intention de produire et n’assurerait nulle finalité qualitative. Si, étymologiquement, il fait signe vers la ‘science du beau’, chaque tentative qui en revendique la présence n’est pas toujours synonyme de cette haute valeur que nous en attendons. Parfois ce beau est-il confondu avec une coquetterie, avec une décoration qui en tiendraient lieu. Ici, à proprement parler, la beauté se diffuse et parle d’elle-même le langage de l’exactitude, de l’authentique. Car il n’y a de beau qu’en vérité. Si la grâce est ce qui s’oppose à la pesanteur (voyez le titre du bel ouvrage de Simone Veil), nul doute qu’ici nous sommes en ciel de poésie, que la terre lourde et opaque se fait lointaine, que les rumeurs sourdes de la tectonique humaine ne nous parviennent plus qu’à la manière d’un antique chaos situé hors de notre mémoire, au large de notre vision.

   Nous devenons, par le mystère d’une immédiate cohésion, par la force d’une nécessaire coalescence entre cette altérité et nous, cet archipel battu par les eaux d’une généreuse félicité. Nous flottons immensément, pareils à des oiseaux des hautes altitudes, nos rémiges traversées du vent de la liberté. Oui, c’est ceci le paradoxe, l’étrange ambiguïté, notre fascination, bien plutôt que de nous aliéner est condition même de notre émancipation. C’est parce que nous sommes reliés à la pureté que nous connaissons l’harmonie et souhaitons en prolonger la douce manifestation.

   Maintenant il nous faut parler du style de l’image, en décrypter les significations latentes. Tout, ici, se donne dans l’approche, la suggestion, le frémissement, l’irisation du réel. Nous n’avons pas l’image de la Danseuse, mais celle de la Danse, de son caractère évanescent, jamais accompli en totalité (en ce cas il faudrait en suspendre le cours), toujours en devenir temporel et spatial. Après une figure en ce lieu, une autre ailleurs. Après une figure en ce temps, un autre temps s’en empare qui la modifie et amplifie le merveilleux processus de la métamorphose. S’il fallait nommer la vérité de la danse, lui donner un emblème, celui-ci ne serait nullement ponctuel (une illustration punaisée à un mur), mais s’identifierait à l’ensemble du trajet qui, partant de la chenille, passant par la chrysalide, aboutirait à la forme ultime, révélée à elle-même de l’imago : ce Machaon avec ses larges ailes bicolores, ce Paon du jour taché de feu et semé d’eau, ce Sphinx à la tunique orangée, à l’étonnant vol stationnaire. Donc une permanente mouvementation, une reformulation constante des formes, une réorganisation des fragments du kaléidoscope dont toute existence est l’illustration, intuition héraclitéenne du flux permanent des choses, jeu alterné des moments d’apparition/disparition.

   Ce qui est en tous points remarquable, le traitement de l’image dans ce genre de vibrato qui l’arrache à la mutité d’un réel figé pour lui donner l’envol lyrique d’une énergie interne, lui communiquer la puissance germinative d’une passion corporelle, lui attribuer l’efflorescence polyphonique du bonheur de danser, de la joie de faire de sa chair cet inépuisable étendard déployé, cet hymne toujours renouvelé, cette turgescence si proche de l’acte d’amour lui-même, cette scansion qui dit le jour et la nuit de l’être, ses peines et ses joies, ses abattements et ses exultations les plus subtiles. Cette représentation, tout en légèreté, tout en touches délicates, un lavis plutôt qu’une pleine pâte, un impressionnisme plutôt qu’un expressionnisme, une esquisse plutôt qu’un dessin achevé, tout ceci libère la silhouette pour lui donner son élan vital, sa force totalement persuasive, son étrange pouvoir d’aimantation.

   Seul le flou, le tremblé, le nébuleux, le vaporeux peuvent permettre ce prodige du détachement de soi de l’image, en même temps qu’elle est détachement de Celui qui admire, qui demeure en sustentation, tout le temps que durera le ‘spectacle’ ou bien plutôt l’hypnose. La force de ce qui est ici représenté tient en entier dans son pouvoir de captation. Ce qu’une photographie aux contours nets et précis aurait dit en l’espace de quelques mots brefs, prend ici l’allure d’une vaste période, d’un texte étoffé dont jamais le terme ne semble pouvoir survenir. Peut-être, pour jouir d’une scène, faut-il être arraché, ôté à soi-même, demeurer suspendu à l’énigme de la profération vibratile, enjamber une manière d’abîme dont les parois, jamais, ne se refermeront. Être en suspens et vivre de cette espérance de n’en jamais sortir, être fini en son être et connaître le ravissement de l’infinité, voici l’une des façons dont la création artistique nous rencontre telle une part de nous-mêmes. Peut-être la meilleure, peut-être celle qui s’ouvre sur la plénitude du monde.

   Car, autant de temps que durera le prodige, nous serons suspendu à cette arche lumineuse qui traversera notre corps, le rendra transparent en vertu d’une simple loi d’analogie, le portera aux limites de l’incandescence, l’allègera pour n’en laisser paraître que les nervures, autrement dit l’essentiel, le creusera jusqu’à la monstration de ses racines fondatrices. Oui, c’est l’être en entier qui est convoqué à sa propre fête, c’est l’esprit qui brûle de sa matière invisible, c’est le principe éthéré de l’âme à qui il est demandé de nous communiquer l’ineffable de tout phénomène.

Irréelle beauté de la Danseuse.

Irréelle beauté de la Danse.

Irréelle beauté du Beau en soi

 

   qui, parfois, consent à nous rencontrer, à descendre de l’olympienne altitude, à déposer sur nos fronts distraits les lauriers inouïs d’une ‘visitation’.

   Oui, le terme est religieux, sacré, à la limite d’une théophanie. Faute d’un autre lexique qui nous dirait la pure merveille du Simple à nous adressé en des moments uniques, si peu reconductibles, c’est bien là la marque de leur nécessité, de leur ineffaçable aura. Regardant dans la fascination, notre corps, soustrait à toute forme de causalité autre que sa propre présence se sera allégé de toutes les contingences, se sera libéré de toutes les apories. Ceci, en termes orthodoxes, se nomme ‘extase’, attribut exagérément marqué du sceau du divin, alors que quiconque peut en faire l’expérience dans la rencontre d’un amour, d’une altérité, d’une œuvre d’art, d’un paysage sublime. Certes ces moments sont rares, ils ne sont que des éclairs, des clairières que l’être creuse dans le dense et l’ombre des forêts, les marécages parfois houleux des nuits et des malheurs du monde. Nous sommes identiques à ces arbres des mangroves, ces palétuviers sur leurs hautes racines aquatiques, les pieds dans la boue, les ramures dans le ciel étoilé. (Cette métaphore est récurrente dans mes écrits, elle est selon moi, indicatrice de la condition humaine, de sa position toujours périlleuse entre deux réalités opposées, le Bien et le Mal, le Vice et la Vertu, le Beau et le Laid et le lexique serait infini des oppositions et contradictions).

   

   Du réel et de l’imaginaire

Esthétique du frémissement

 

Alicia Alonso en 1955

Source : Wikipédia

 

  

     De cette troublante et belle image tout en nébulosité, il nous faut nous distraire un instant pour en saisir une autre et faire se lever, par le biais d’une rapide dialectique, les forces convergentes ou divergentes qui se signalent dans telle ou telle œuvre. Cette photographie d’Alicia Alonso, danseuse et chorégraphe cubaine, retiendra notre attention en raison de son esthétique de la ‘précision’, laquelle pourrait, en tous points, s’opposer à cette autre esthétique du ‘vacillement’ que nous propose Léa Ciari. Ici donc la Ballerine native de La Havane se donne à notre regard d’une façon que l’on peut qualifier de réaliste. L’entièreté de sa signification est contenue dans l’image, sans reste, sans écho qui nous appelleraient ailleurs, en dehors du site déterminé par les contours du corps. Tout est évident qui coule de source.

    Tous les motifs qui viennent à nous, la position des bras en arceaux, la posture de la tête, la cambrure des reins, l’exactitude du tutu, la tension des jambes, tout est reporté à l’immanence de l’objet-corps, à la nature sans fard de la danse, au sensible qui en délivre la juste mesure. Nul élément additionnel dont il faudrait aller chercher la présence en dehors du cadre de l’image. Tout se situe dans l’orbe d’un comprendre immédiat, nous saisissons, prenons ce surgissement de l’humain en son essence la plus affirmée, nous ne doutons nullement de Celle que nous voyons, qui tient un clair langage. Nous sommes, pourrait-on dire, soumis au régime de la pure objectivité, au plus près de ce que nous attendions de la danse, à savoir l’immuable d’une figure gravée dans le marbre que rien ne saurait venir altérer. Nous sommes en territoire connu.

   Bien que la proposition de Léa Ciari ait pour fondement la danse, c’est bien d’un autre monde dont il s’agit. En tant que Voyeur nous sommes d’emblée confronté à un sentiment d’étrangeté. Si le paradigme de la connaissance de l’œuvre précédente reposait entièrement sur le mode de la compréhension, donc d’une saisie immédiate de ce qui nous était montré, présentement c’est le processus d’une ample interprétation qui commande notre vision. Celle-ci est soumise à un glissement du réel, à la perception d’une sensation sibylline, indécise, en constant réaménagement de qui elle est, sous le sceau d’une infinie transitivité qui la place toujours ailleurs par rapport au lieu qui lui serait logiquement et naturellement assigné. Un doute naît, fondateur d’une profuse et féconde irréalité. Le règne de la subjectivité s’instaure ici en maître, autorisant le déploiement transcendant de l’imaginaire et du rêve qui en constitue l’imminente facette.

    Nous sommes invité à nous situer dans les marges, sur le bord extrême du cadre et sans doute dans ce hors-champ qui nous exile de notre propre figure, en exige une autre, surréelle, augmentée, amplifiée par cette neuve liberté d’être ici et ailleurs, dans cet espace qui se dilate, dans ce temps qui se temporalise selon une ligne infinie.  Etonnante fluence qui, par définition, nous multiplie, nous ouvre d’autres horizons puisque l’être est toujours coalescent au temps qui en constitue la trame ontologique. Ce sentiment d’expansion est bien évidemment indissociable du ressenti floral, bourgeonnant d’une plénitude. Nous arpentons, tout au long de l’image, les travées ouvertes de l’axe syntagmatique, nous substituons au mot isolé de l’image ‘alonsienne’, l’infinie polysémie d’un sens qui varie et s’accroit au gré de notre caprice, de nos préjugés esthétiques, de nos affinités avec telle forme plutôt qu’avec telle autre.  

    Pour autant, bien évidemment, nulle esthétique n’est supérieure à l’autre. Chacune joue à sa manière sa partition du réel. Homophonie et principe d’identité pour Alicia Alonso, polyphonie et principe d’altérité pour Léa Ciari. En définitive, toujours se pose le problème du sens. Que veut dire chacune des œuvres pour nous ? Déjà chacune le dit à l’intérieur de soi, puis chacune l’exprime par rapport à l’autre. C’est cette pluralité des approches, du clair à l’ambigu, du fixe au fluent, du contingent au nécessaire, de l’immanent au transcendant qui effectue le réel en son ensemble. Aucune vérité qui se résumerait au fragment. Bien plutôt le tangible en son effectuation la plus bigarrée, chamarrée, en sa forme de totalité unifiante. Rien ne se donne tant pour vrai, incontournable, que cette Nature foisonnante dont notre existence témoigne comme de notre horizon le plus sûr !

 

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8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 17:02

 

La beauté en partage.

 

lbep1.JPG 

Aout 2013© Nadège Costa.

Tous droits réservés

 

 "Si fragile est l'équilibre de la beauté,

si impalpable et inexplicable,

 elle doutait d'elle bien sûr! "

 Alice Ferney.

La conversation amoureuse.

 

   De quelle manière pouvait-elle s'apercevoir du cheminement de la beauté en elle ? Quelle était donc la voie qui y donnait accès ? Existait-il un chiffre dans le monde qui en dévoilait le sens caché ? Car l'on avait beau chercher et, toujours, la fuite était là qui disait l'insaisissable. L'événement de la beauté était pareil à un long fil d'Ariane dont on ne voyait aucune des extrémités, seulement le trajet dans l'ombre complexe du labyrinthe. Une question seulement, une inquiétude, une angoisse.

  Le matin, lorsqu'elle se levait dans le doute du jour gris, dans la salle de bains où rôdait le clair-obscur des incertitudes, l'Existante à peine éveillée se dévisageait avec une parcimonie toujours égale à elle-même.  Dans le miroir qui lui faisait face elle cherchait à saisir ce qui, d'elle, voudrait bien se dire : une lueur dans le regard, l'esquisse d'un sourire, la persistance du songe. Parfois cela apparaissait, mais dans la lame de l'instant et, déjà ne restait plus que le silence et ses remous discrets. Comme une cendre qui aurait envahi l'aube de la pièce, fait son voile de perdition. C'était si inexplicable ce retrait de soi en-deçà de ce qui était apparu et regagnait sa mutité. Alors les gestes de la toilette n'étaient plus qu'un rituel sans aspérité, les pensées un écheveau sans fin, les projets une fumée se dissipant dans l'espace. Le souci du temps était en elle, lové dans quelque repli de chair sans doute inatteignable. Un simple battement qui disait l'esquisse de la beauté pareille à un flux que, déjà, un reflux reprenait dans la densité d'une eau lourde, en marche vers l'abîme.

  Pourtant, l'Oublieuse la savait cette force du Beau partout répandue, partout présente. Aussi bien dans le vol rapide de la sterne que dans l'œil aux mille facettes de la mouche; aussi bien dans la lumière courbe du galet que dans la pliure grise du nuage. Partout ruisselait la grâce du jour, partout s'écrivaient les signes qui frôlaient l'âme de leurs minces ébruitements. Une mélodie si aérienne que même la chauve-souris n'en aurait pas été atteinte. C'est pour cela, pour cette subtile mesure d'intemporalité que les nuances faisaient leurs draperies à la manière de ces aurores boréales que toujours l'on croit saisir alors que, sans cesse, elles reculent. Une pure vibration seulement assurée d'elle-même et aux rives de laquelle les yeux parviennent dans la seule réalité qui leur soit échue : celle de l'éblouissement. La beauté est tissée de fils si ténus qu'ils glissent entre les doigts comme les gouttes de rosée se dissipent en brume légère le long des tiges des graminées.

  Alors que le jour se levait, dissipant avec lui les ombres de la toilette, l'Existante prenait pied dans le réel, mais dans l'hésitation, la conscience encore attachée par quelques filaments à l'encre de la nuit. C'était cette heure indécise qui lui paraissait le plus à même de révéler quelque chose de l'ordre de l'indicible. Ce qui, par-dessus tout l'étonnait, c'était cette parution de la beauté si fugace, si circonstanciée. Ici bien réelle, puis si vite disparue. Comme un enchantement s'efface à l'aurore avec le rêve qui l'a amené à paraître. La matière du songe, le fin drapé des réminiscences. Telle Jeune Femme qui était belle, à cet instant-là, dans ce rayon de lumière perdait de son éclat selon l'inclinaison du jour, l'esquisse particulière qu'elle présentait au monde. Telle fleur, une rose en bouton par exemple, demeurait dans son éclat juste avant que ne se déploie la corolle. Le déploiement terminé, ne restait plus que le souvenir d'avant l'efflorescence où l'événement était pure joie du regard. C'est cela qui faisait de la contemplation une œuvre achevée aussitôt que commencée. Ainsi du soleil s'élevant lentement au-dessus de la nappe de brumes. Ainsi du vol de l'aigrette sur la ligne cendrée du marais : le temps que l'aile élève dans l'éther sa voilure d'écume.

  Intangible. Ce mot seulement aurait suffi à dire l'état d'âme dans lequel l'Absente se trouvait face à son miroir, installée dans le doute dont elle espérait qu'il serait, un jour, fondateur d'une manière d'éternité. Le vol stationnaire du colibri devant la corolle aux mille pollen, blanche de lumière : voici ce qu'elle espérait, qui s'imprimait en arrière de son front où se figeaient les idées. Une halte du temps avec, au centre de l'incandescence, la pure beauté. Mais, au moins, s'était-elle regardée une seule fois ? Mais regardé vraiment, avec la dilatation pupillaire adéquate, c'est-à-dire avec la conscience portée à son extrême. Le visible est toujours affecté d'une tel voile de pudeur que, le plus souvent, il ne se donne qu'avec parcimonie, souhaitant sans doute être perçu dans le recueillement. Mais pourquoi donc cette Abandonnée serait-elle contrainte à demeurer dans l'ombre des coulisses, alors que le praticable l'appelle, que la scène s'ouvre sur le jour à paraître ? Mais disons plutôt ce qu'est sa beauté, cette abstraction qu'il nous faut assurer d'une réalité. Arrimons-là à ce qui se donne à voir dans ces teintes de sépia tellement accordées à l'essence de la nostalgie, à ce qui fait signe vers une époque où les choses paraissaient se résoudre à faire le pas, à marquer une pause afin que les hommes pussent se retrouver autrement qu'à vivre l'éclipse insaisissable des jours. 

  Elle, la Fragile qui semble fuir le cadre même de l'image, qui s'inscrit sur le bord d'un possible évanouissement de la scène qui nous fait face, est la beauté qu'alimente l'aiguillon du doute. C'est bien parce qu'elle est dans l'incertitude qu'elle donne essor à la grâce de paraître. Ainsi libérée des pièges des identifications multiples, se soustrayant à l'affairement mondain, elle est tout entière occupée à chercher les fondements qui sont les siens. Et y parvient nécessairement. Ceci est affaire de solitude. Ceci est affaire de quête de l'origine. Seules les certitudes de tous ordres conduisent à une inévitable errance, donc à sombrer dans l'erreur. Mais un discours inévitablement abstrait trouvera sens à laisser place à une métaphore.

  L'Oublieuse est comme la rivière qui cherche sa propre vérité, laquelle s'origine non dans le delta aux eaux mêlées, mais dans la pureté de la source. Or toute source est belle par nature puisque riche de ses principes premiers, assurée de sa vertu. Là, à l'ombre des feuillages, s'écoulant dans la limpidité du jour, la source rayonne de mille feux intérieurs disant son essence singulière, nullement comparable à une autre, vierge de toute main qui l'aurait souillée. Une pure beauté dans l'espace ouvert des significations.

  Ainsi se dit l'aventure esthétique : les eaux fluides des cheveux naissent d'une grotte où se recueille encore la nuit première; un ruissellement vient parcourir la pierre lisse du front; s'étend en deux arcs symétriques où se réfugie l'écorce sombre des yeux, une lunule plus claire pareille à un clapotis y fait son ajour discret; les eaux vives font leur tumulte le long de l'éperon du nez alors que le lac des joues reflète la courbure infinie du ciel, son dôme de lumière; quelques remous autour de l'antre ouvert de la bouche où luit le silex des dents; puis le bouillonnement des flots vers l'aval, dans une cascade infinie de reflets et de bulles dans lesquelles se lit encore le surgissement de la source, son subtil langage portant aux hommes le chant infini de l'eau.

  C'est ainsi que la beauté s'affiche en partage, pareille au cheminement du ruisseau sous les frais ombrages. En nous tous, toutes, le rythme est né un jour qui ne s'effacera pas. Il suffit de se pencher, de mettre ses mains en coupe et de s'abreuver à la source multiple. Les chatoiements sont là qui n'attendent que d'être révélés, portés au plein jour afin de témoigner de la seule  offrande qui nous ait été faite du plus loin de la mémoire, celle du prodige d'exister. Ceci est un tel présent  que les beautés accessoires du monde, ses fastes de carton-pâte s'effacent sous les nuées étoilées qui envahissent notre singulier horizon. Cette Inconnue de l'image porte en elle, dans les mailles serrées de sa chair, dans la texture subtile de sa peau, dans le sombre crépitement de ses yeux la juste mesure de la condition humaine. Il ne saurait y avoir d'autre mystère que celui-ci. A portée de main, comme l'on cueille la pomme suspendue dans la rosée de l'aube. Le festin ne fait que commencer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 17:08
Rayons de lumière.

« Tout à l'heure...en Malepère. »

Photographie : Hervé Baïs

 

 

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   Sanguines et ors.

 

   On est là, au bord du paysage. On est là et on a oublié les couleurs, les gens, le vol libre des oiseaux dans le ciel maculé de bleu. Pourtant, à l’horizon de la vision, demeurent quelques flamboiements, quelques éclats comme si une persistance rétinienne allumait encore dans l’antre du corps ses sanguines et ses ors, ses topazes et ses affleurements céruléens. C’est du fond de la peau, dans les rivières du sang, dans le jaune de la bile, dans la blancheur ossuaire, dans la nuit noire des humeurs que nagent les teintes, que se mêlent comme à la fête les déclinaisons d’un arc-en-ciel qui nous habite à voix basse. Cela se dit dans le mouvement, cela ondoie et l’on ne perçoit nullement cette belle agitation polychrome. Les couleurs nous creusent de l’intérieur, c’est pourquoi, la plupart du temps, on ne les voit pas, on les sent seulement faire leur trajet dans l’ombre, on les devine tapies en quelque niche étroite, entre deux failles sismiques, deux tellurismes. A la surface de notre épiderme, juste une irisation, le rose aux joues, la nuit qui vibre au fond du puits des pupilles, le mauve qui serpente le long d’une veine.

 

   Feuillaison d’une palette.

 

   Parfois, dans l’arborescence d’un rêve, on  perçoit l’intime feuillaison d’une palette qu’on avait oubliée. Avec elle se livre un paysage. Tout en haut du ciel c’est un outremer foncé qui se donne au-dessus d’une rumeur plus claire. Puis du blanc. Du blanc immaculé qui suit la crête des montagnes, ses dents de scie, ses gueules de requin que viennent adoucir les céladons des collines, ces nuances oscillant entre le bleu et le vert, ces irrésolutions pareilles aux manquements subtils de la volonté quand elle renonce à son être. Puis le plateau de rouille, de terre, d’herbes jaunes, la dalle parcourue des lignes d’arbres que l’automne illumine de sa radieuse présence. C’est une pure ivresse qui court à la surface de la chair. C’est du dionysiaque qui bondit en nous avant que la nuit d’hiver ne vienne tout éteindre. C’est l’ultime tension d’un mouvement qui nous prend du dedans et nous conduit tout au bord de la sublime parure du monde. Abandonner ceci et la nostalgie fait notre siège et les yeux, déjà, s’embrument des entailles de la rigueur, de la sombritude de l’hiver.

 

   Diapason de la finitude.

 

   Voilà, notre rêve connaît ses derniers feux, ses derniers enchantements. On le sent couler le long de notre corps à la manière d’une lave qui s’éteint, seuls quelques filaments incandescents témoignent d’une contemplation dont notre être est assoiffé, toujours en quête, demandeur d’une ambroisie sonnant comme les rimes d’un poème.  Il est si difficile d’aborder au rivage de la nuit, de se draper dans ses plis de ténèbres, de se fondre dans son anonymat. De mourir à soi en quelque sorte. Ça y est, le songe s’est retiré nous abandonnant au seul flux du temps, le nôtre, limité, scandé par l’étrange diapason de la finitude. Pourtant rien n’est triste qui annoncerait le voyage le long d’un corridor tragique.

  

   En noirs profonds.

 

   Rien n’est fermé qui conduirait à la lourde mutité. Oui, les couleurs se sont évanouies. Oui les meutes d’arbres, le ciel, les collines, les feuilles parlent en noirs profonds, en gris somptueux, en blancs poncés, usés qui semblent témoigner du labeur toujours associé au cours sinueux de toute existence. Ce qui résonnait dans le rouge, montait du vert, surgissait du bleu, tout ceci s’est métamorphosé, s’est accompli sous le signe ternaire des variations de l’ombre et de la lumière : Blanc - Noir - Gris pour dire le monde en son essentialité, son insondable, la limite au-delà de laquelle il pourrait bien sombrer dans une manière de sourde aphasie. Le paysage devant nous ne s’en éclaire que mieux, porté par ce dialogue à trois. On se croirait face au théâtre antique sur la scène duquel se déroule la tragédie qui n’est jamais qu’une communication avec les dieux. Les héros qui jouent mythes et fables sont les projections des spectateurs, donc les nôtres dans notre confrontation à ceci même qui nous dépasse. Comment dire la toute beauté d’un paysage, son espace théâtral dans lequel, en tant qu’hommes, nous sommes nécessairement inclus, confrontés à la démesure de la Nature, à sa puissance, en même temps qu’à son confondant mystère ?

  

   Pot coloré du réel.

 

   Comment dire l’indicible, puisque ce qui nous fait face est toujours en fuite, énigmatique, fermé sur sa prodigieuse apparition-disparition ? On convoque un langage polyphonique, on lui confie les prédicats de la plus haute valeur qui soit, on trempe sa plume, son pinceau dans le pot immensément coloré du réel, on demande aux teintes plus que la simple nuance, on sollicite l’exultation, le cri, le geste radical au terme duquel on pense obtenir la réponse aux interrogations. Mais l’expressionnisme ne révèle rien de plus que le tableau minimal, économe, se donnant comme la simple variation autour d’une forme dépouillée, ramenée à une sorte d’alphabet originaire. NOIR - BLANC et leur jeu réciproque, leur constante dialectique, leur affrontement et alors les distances sont grandes, mais aussi leur fusion et c’est la médiation d’un tiers-inclus (tout est déjà présent dans la racine du Noir, dans la vacance du Blanc), c’est l’ouverture du signe qui jouera sur ces trois notes fondamentales pour dire, dans un empan d’une unique profération, la beauté, la pure dimension des choses, le tragique, le sublime. Tout est déjà en tout, c’est pourquoi la tripartition abstraite Noir-Blanc-Gris suffit à parcourir tout l’ensemble du réel, à en dévoiler la profondeur en même  temps que l’extrême fugacité, la difficulté qu’il y a, toujours, de se saisir des manifestations, d’en estimer la nature de prodigieux événement.

   Outre que la couleur nous visite en son irréductible présence, souvent, elle ne fait que nous noyer dans ce chant polyphonique qui nous égare et nous laisse démunis au regard du fourmillement des choses, de la complexité de l’apparaître, de la confusion inextricable des phénomènes qui viennent à l’encontre. A fixer le poudroiement du réel, à chercher à en débusquer la profusion nous courons le risque de n’y plus rien voir qu’une démesure, un constant chaos se réaménageant lui-même à sa propre source.

 

   De la subtilité d’une vue principielle du monde.

 

   Décrire d’abord pour tenter une approche qui ne soit nullement hasardeuse, fondée sur de simples hypothèses.

   * Le ciel est une lave noire qui, par endroits, s’éclaire du regard plus clair de quelque chose qui paraît chercher notre assentiment, demander notre attention. Aucun phénomène n’est unitaire qui se montrerait à la façon d’un absolu. Toujours des nuances, toujours des vérités qui se montrent de telle ou telle manière selon le jour, l’heure, l’inclination intime de l’observateur.

   * Des barres de nuages, des flottements, des dérives dans l’air chargé d’humeurs et de projets infinis, équivoques, changeants.

   * Puis l’inflexion grise et blanche des nuages, la percée de la lumière, sa herse, sa dispersion, son effusion, son étonnante luminescence qui semblerait si proche des dieux olympiens, de leur regard d’airain, cette conscience qui, divine, sacrée, parle une autre langue que celle des Mortels. C’est pour cette seule et unique raison que l’on emploie l’expression de lumière « spirituelle » et, d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Mais qui donc sur Terre pourrait dire l’essence de la lumière, l’abyssal de sa nature, le glissement en nous des phosphènes avec cette unique grâce, laquelle frappe en plein cœur le saint en sa prière, en sa création l’artiste, en sa stupeur agnostique l’athée ?

  

   Ici l’ombre, là la clarté.

 

    Chacun a « raison » selon soi car rien de sûr ne pourrait s’énoncer dans l’ordre d’une vérité partant d’un phénomène. Celui-ci est contingent, il se précipite sur nous à la manière dont le rapace fond sur sa proie. On est happés, convoqués devant une apparition suressentielle et seul le silence peut répondre à cette mystérieuse parole. Ou bien la donation multiple de la couleur. Ou bien la modalité unique du Jour et de la Nuit, du Blanc et du Noir qui en sont les variations dans l’aire  du chromatisme. Toujours on est soumis à un choix qui est distorsion, écartèlement, décision d’enfoncer dans le réel le coin de notre lucidité qui, pour chaque être, s’actualise ici dans l’ombre, là dans la clarté.

   * Au loin les collines sont ce fourmillent de cendre, ces traits de suie, ces pliures de lignes des arbres, ces points distants, ces dentelles des habitats où demeurent les hommes pris dans leurs rêves d’étoupe.

   Comment approcher d’un iota la survenue de la présence humaine dans le paysage autrement qu’à l’aune de cette rare monstration qui délivre en si peu de notes l’exactitude d’une palette, d’une vision au plus près de ce qu’il y a à voir : la Vie, la Mort, l’Existence, fil d’Ariane qui en est l’invisible tressage ? Car tout langage est de cette nature qu’il institue un clignotement, une pulsation entre les termes extrêmes qu’il nous est donné de connaître. Trois signes suffisent à en dresser l’admirable complexité. Ou bien le regard s’ouvre sur la chose à voir. Ou bien il se ferme. Ou bien encore il est flottement dans cet entre-deux, ce passage, cette transition dont nous témoignons à seulement dresser notre propre effigie sur la scène du théâtre existentiel.

   Noir, Blanc, Gris, trois modalités de la présence. Au-delà est bavardage. En-deçà est silence. Dans l’intervalle est le sens par lequel une durée se donne et témoigne de son être.

   * Au plus proche la guipure de quelques feuilles, leur bourgeonnement de métal, leur interrogation inquiète. Proche le frimas qui va les attaquer, le gel qui va les réduire en d’étiques nervures. Une essentialité hivernale en appelant une autre, esthétique, exacte, seulement disponible aux yeux attentifs, aux chercheurs de pépites sur le sol semé de gravats et d’illisibles brindilles.

   De tout ceci, bientôt, de ce tableau ne demeureront que quelques signes épars se dissolvant dans l’air pris d’une mesure étroite. Alors il ne restera presque plus rien de l’amplitude estivale, du mot igné des feux de l’automne. Toute chose aura repris son site dans une inapparence, une modestie qui sont toujours l’empreinte des choses rares, précieuses. Une sorte de fugue n’osant dire son nom dans la fuite courte des jours. Un à peine balbutiement et, pourtant, combien digne d’intérêt, d’écoute, de regard jusqu’à l’épuisement de ce qui est dans le pli dernier d’une vérité. Vérité est secret ou bien n’est qu’illusion, poudre aux yeux, fantaisie s’abîmant à même sa propre insuffisance.

 

    Dire le Noir, la Lumière,  à partir de Pierre Soulages.

 

Rayons de lumière.

 

Source : Le Blog de peinture abstraite informelle.

 

 

   Ici s’impose d’évoquer l’œuvre de Pierre Soulages tellement cette dernière est belle et riche d’enseignements. On y retrouve ces trois tonalités fondamentales selon lesquelles les choses se donnent à voir dès l’instant où elles sont ramenées à la simplicité de leur être. Citant sa peinture, l’Artiste fait souvent allusion à « l’Outre-noir », le « noir-lumière » pour en synthétiser la valeur en une formule aussi lapidaire qu’éclairante (cela va de soi !). Lire dans « Outre-noir » autre chose qu’une indication à valeur plastique serait pure affabulation. « Outre-noir » ne fait nullement signe en direction d’un éventuel Outre-monde où figureraient l’image de l’ange, le visage de Dieu ou bien la mystique d’un chemineau de quelque Absolu.

   « Outre-noir » veut nommer cette étrange lumière venue du Noir, surgissant à partir d’elle, illuminant la plaine de la toile, ouvrant en elle les sillons de la signification. Tout ce qui, jusqu’à cette sublime découverte, demeurait en retrait, voilé par la densité du réel, voici soudain, que tout se déclot, se déploie, livre son être dans une forme si évidente, lumineuse que la conscience a du mal à en soutenir l’étincelante épreuve.

   Oui, « l’étincelante épreuve » à laquelle tout art porté à son acmé nous convie est ce décillement de nos yeux, cette ouverture, cette meurtrière allumant dans les complexités grises de nos têtes l’avenue de la pure beauté. Or l’erreur, ici, serait de vouloir nommer cette beauté, la parer de qualités, en définir les contours. Toute beauté vraie ne se donne qu’en tant que beauté et il n’y a rien à chercher, ni devant, ni derrière, ni nulle part ailleurs puisque Beauté est Vérité et que cette position unitaire est indépassable. Vouloir y apercevoir autre chose serait pure curiosité, attitude de Béotien, suffisance humaine voulant se mesurer aux dieux, ces soi-disant disparus qui ne le sont jamais qu’aux yeux de ceux qui les ont toujours ignorés.

 

    Pierre Soulages, Hervé Baïs, même humilité combattante.

 

   Oui, le parallèle est frappant qui, partant des rayons lumineux de la photographie, cette percée des  ténèbres par ces nervures de clarté, cette équivalence donc  s’affilie à la même sémantique du clair et de l’obscur qui sous-tend la belle recherche de « l’Outre-noir ». Que les lignes directrices  des deux oeuvres se donnent selon la dimension verticale ou horizontale ne change en rien les communes intentions, à savoir tirer de ce qui se voile, se dissimule dans le retrait, se réfugie dans l’abnégation formelle, la ressource de la lumière qui en est le sublime et le seul opérateur possible.

   En dernière analyse, lorsque toute forme superflue a été dépassée, que toute couleur a été bannie du pinceau (voir la genèse de l’oeuvre de Soulages) ou bien toute polychromie éloignée de l’objectif photographique, il ne demeure que cette griffures de l’obscur qu’est tout langage portant haut l’incomparable de son signe. Signe langagier, donc signe humain. Sans doute n’y a-t-il guère autre chose à porter dans le champ de l’expérience que ce beau clignotement qui, prenant au jour et remettant à la nuit, qui prenant à la nuit et donnant au jour s’annonce comme le mot ultime de l’être des choses dans leur donation mondaine. Oui, donation.  BLANC - NOIR - GRIS et le Poème est dit qui naît de sa propre mort. Vit de sa propre vie. Surgit dans l’entre-deux.

 

 

 

  

 

 

 

 

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17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 17:58

 

Māyā 

 

MAYA

 Photographie : Marc Lagrange.        

 

 

 Quel est donc ce troublant face à face dont, de prime abord, nous ne pouvons rien dire ? Notre parole est-elle scellée, comme retenue au bord de quelque abîme ? Vers quelle chute se disposerait l'Enigme Noire ? Car c'est bien de cela dont nous sommes d'abord affectés : d'un néant proche cherchant à se dissimuler sous les traits d'une imminente possession. Mais, par définition, l'Enigme, cette Enigme ne s'ouvre nullement à quoi que ce soit de dicible. Les lèvres ajointées ne le sont qu'à être muettes, à entretenir un habile suspens dont le temps lui-même, l'espace paraissent  absents.

  En-deçà du miroir se tient une "inquiétante étrangeté", un mannequin d'albâtre déjà occupé à sa perte. Loin sont les Vivants, derrière des rideaux de brumes. Loin est le langage qui ne fait plus ses vibrations existentielles. Visage blême, teint d'ivoire pareil à celui d'une geisha. Fleur de lys accrochée au zénith, seulement présente pour dire la pureté, le sacrifice, l'ultime cérémonie. Avant la mort ? Après la mort ? L'immobilité est si lourde dans le silence agrandi. Sans doute quelque chose va-t-il surgir que nous n'attendions pas, que nous ne pouvions supputer. Le jais des cheveux, l'arc charbonneux des sourcils, les cils pareils à de sombres éventails, la bouche de violente obsidienne, le colifichet noir attaché à l'oreille, tout cela est-il préfiguration  d'un rituel dont nous ne posséderions pas la clé ? Et ce bras refermant le cadre dans un geste de défense ne nous signifierait-il pas la présence d'un territoire à ne pas franchir ?

  Au-delà du miroir - mais y a-t-il vraiment cette présence-là, du miroir en sa possible réflexion  ? -, au travers de ce qui apparaît à la manière d'une vitre au tain terni, est le surgissement d'une épiphanie ne paraissant en rien le reflet de Celle qui s'y livre. Effet d'une bien étrange métamorphose nous restituant une image vivante de ce qui, déjà, ne serait qu'une trace sur la mémoire. Ou bien notre imaginaire nous suggèrerait-il, déjà, l'image de l'altérité ? Mais alors qui serait cette Inconnue venue de l'ombre, nous regardant comme du fond d'un puits ? De quelle tragédie serait-elle l'annonciatrice ? De quelles rives métaphysiques nous observerait-elle ? Pour nous délivrer quel message ?

  Mais ce qui nous fait face en sa troublante apparition, ne serait-ce pas, simplement, la Māyā, la déité par laquelle l'Illusion est livrée à nos sens assoiffés d'apparitions multiples, à notre curiosité constamment en quête de phénomènes subtils venus nous dire notre évanescente présence au monde ? Ce qui nous fait face avec sa charge de mystère, ne serait-ce pas notre propre esquisse aussi fugace que la trace de la buée dans le miroir ? A être posée la question se suffit à elle-même. Nous sommes toujours en chemin vers plus illisible que nous !

 

 

 

 

                                                                                

                                                                                

 

 

 

 

 

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16 mars 2021 2 16 /03 /mars /2021 18:09
Un refuge où s’appartenir

Photographie : Hervé Baïs

 

 

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                                                       Le 9 Avril 2018

 

 

 

 

              A toi qui sors de la nuit.

 

 

   Sans doute tes rives nordiques commencent-elles à s’orner des premières lueurs du printemps. Ici la saison se fait attendre et les giboulées sont sorties de Mars pour entrer en Avril. Voilà pour les nouvelles climatiques.

   Je t’ai souvent parlé de l’attirance qu’exercent sur moi les grandes étendues, surtout les déserts avec leur belle austérité. Jamais je n’en ai foulé l’immense solitude. Jamais je n’en parcourrai les vastes étendues. Je suis bien trop sédentaire pour envisager une telle transhumance. Alors que me reste-t-il, sinon à feuilleter les pages d’un livre, à regarder les images sur un écran et, surtout, à rêver. Il y a peu, pris de cette vague nostalgie qui affecte les voyageurs en chambre, j’ai regardé un reportage sur la Mongolie et le Désert de Gobi. Le documentaire était un peu daté, si bien qu’il présentait plutôt l’aspect d’une découverte archéologique ancienne que d’un réel saisi sur le vif. Peut-être était-ce mieux ainsi. Tu sais comme moi combien tous ces documentaires sont conventionnels, manières de bréviaires pour touristes où se mêlent, pêle-mêle, ces longs paysages de steppe herbeuse, ces yourtes grossières revêtues de peau, ces beaux chevaux mongols harnachés de selles colorées, ces lutteurs, genres de sumos portant bottes, ces familles de nomades qui se prêtent au jeu d’une intrusion dans leur intimité, montrant ici leurs derniers nés, là les peaux qui leur servent de couche, leurs ustensiles de cuisine, leur poêle rempli de bouses de yack dont l’épaisse fumée ressort par un oculus percé dans le toit. Mais encore tout ceci aurait été acceptable si la caméra ne s’était ingéniée à filmer le « progrès », lequel consistait en quantité de chantiers hideux où d’immenses excavatrices éventraient le sol afin d’en extraire l’or. La cupidité des hommes est sans limite, raison de plus pour s’en détourner. J’ai renoncé à voir le mot « fin » s’inscrire sur l’écran. De la Mongolie, du Gobi, je préférais conserver un souvenir qui ne soit celui de cette désolation.

   Alors, vois-tu, combien il est plus heureux de poser devant soi le désert en sa pureté. Mais regardons ensemble cette très belle photographie d’Hervé Baïs et tâchons d’y voir les phénomènes essentiels qui l’animent. En sa plus haute décision le ciel est ce drap noir qui paraît fixer aux destinataires de ces lieux un cadre à ne pas dépasser comme si, en sortir, constituait une coupable effraction. Aperçois-tu cette pure exigence de ces microcosmes qui n’ont de raison d’être qu’à la dimension de leur propre présence ? C’est bien là la vérité du subtil et de l’aérien, le point nodal de leur unique beauté. Nul ne pourrait s’y soustraire qu’à renoncer, en lui, à cette voix de source qui coule infiniment pour témoigner de l’unique persistance des choses, de leur dimension d’éternité. Mais seulement pour qui sait sentir au-delà de la vision bornée d’une rationalité, la poétique de l’apparaître selon sa pente la plus révélatrice.

   Juste au-dessous c’est une belle lueur gris-blanc qui est l’épure de ce qui se donne sans retrait. Là pourrait avoir lieu tout surgissement, du nuage, de l’oiseau, de la fumée. Mais en réalité rien ne saurait  entacher cette manière de vide qui n’est, à bien en méditer le sens, que la libre venue à soi de la plénitude. Combien de saints, d’anachorètes, d’ermites aux vœux absolutistes réfugiés dans des cabanes de pierre avec le sable pour seul horizon ont vraisemblablement connu ces états transcendants si proches de la fascination éprouvée auprès des œuvres d’art par les esthètes. Ceci, j’en suis sûr, tu en constates comme moi l’intuition certaine : toute élévation de l’âme est à soi la profération de l’unique, qu’elle provienne de ceci ou bien cela, du paysage sublime, de la prière fervente du religieux, de l’accroissement d’être de l’artiste voyant s’éployer son œuvre en tant que son propre soi trouvant le site de son effectuation. Il y a tellement de manières dont une faveur, un don, un prodige peuvent venir à notre rencontre et y faire lever les jaillissements de la joie. Je ne parle même pas de l’amour qui, dans toutes les manifestations, est la résille commune des emplissements de tous ces affects.

   Et que dire alors du sentiment immédiat de la proximité. Être le regardeur privilégié nous installe au centre de l’image, au foyer de ses ondes multiples qui ne sont plus mouvantes, étrangement, mais infiniment immobiles comme si une halte était toujours nécessaire à la saisie intime des choses. Oui le temps se métamorphose. Oui l’espace modifie sa topologie. Oui notre être se donne tout entier au procès de la manifestation. La solitude en est la médiatrice essentielle. Rien ne doit distraire. Rien ne doit séparer. Rien déporter en-dehors de soi. Être-de-la-dune en constante osmose avec l’être-que-l’on-est en attente de sa propre complétude. Nous, hommes aux mains vides, aux yeux souvent infertiles, à la peau éblouie par l’incandescence du jour, il faut le face à face, l’événement, le point de fusion qui nous portera dans ces régions de certitude que rien ne saurait dépasser.

   Etrange fascination pareille à un mirage au loin qui aurait retourné son signe afin que, nous l’appropriant, toute chose recouvre son ordre en même temps que l’impression de félicité qui lui est attachée. Là dans les plis et les orbes des collines de sable, dans leurs subtils ondoiements, leurs formes si étonnamment parfaites, leurs rides éoliennes parcourues de douleurs anciennes, là dans les sillons et les creux où glisse l’ombre en son mystère, là à la limite de soi où le flottement du palmier nous rappellerait à la partition lointaine du monde, il est un refuge pour s’appartenir sans partage, telle la pierre de la météorite tombée en un point caché où nul n’en pourra surprendre le secret.

   Tu le sais bien, Solveig, nous sommes ces brillants sémaphores qui s’agitent sur d’innombrables crêtes dont nos corps ouvrent le tombeau à d’illisibles pensées, y compris aux nôtres. Seul le paysage sublime, seule l’œuvre d’art en sa singularité, l’émergence de l’altérité proche peuvent en déchiffrer l’alphabet crypté. Là, en cette essence qui toujours réclame sa complétude, réside le « bonheur-malheur » de la condition humaine. Oui, ce visage à double face, cette éternelle ambiguïté qui tel jour montre la figure du rayonnement, tel autre jour la face d’ombre. L’on pourrait demeurer des heures entières dans la contemplation d’une œuvre belle. Seulement le réel toujours nous rattrape, seulement le gardien vient annoncer la fermeture du musée, seulement l’aimée nous adresse un signe de la main lorsque, la coupée relevée, le bateau s’éloigne du rivage. Il faut cette distance de soi à soi, cette perte des choses afin que notre désir de nous retrouver, fouetté à vif, nous incite à nous ancrer, tels ces sauvages chevaux mongols à la crinière flottante, dans un lieu de renaissance. Puissent-ils trouver, ces chevaux,  la liberté qui n’est que l’autre nom de la beauté. Puissent-ils !

 

 

 

 

 

 

  

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5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 18:20
Rives de beauté.

« La Paix »

Photographie : Livia Eléna Alessandrini

 

 

 

 

 

    S’éclaire de soi.

  

   Il n’y a nullement à chercher au-dedans de soi, dans quelque pli intime du corps, au sein du fortin de chair. Cela s’éclaire de soi, cela se donne comme signe de pure beauté, cela s’installe ici et là, dans cette efflorescence de brume, dans cette imperceptible montagne, dans cette langue de terre habitée par de fantomatiques arbres, dans l’étendue d’eau parcourue de la sombre ponctuation des canards, dans son friselis rencontré à l’approche souple de l’air. Cela se donne et jamais ne se retire le temps que la conscience en éprouve le moiré d’une soie, ses fils entremêlés dans la joie, le luxe de son étoffe. Cela vit et ne donne pas son nom. C’est à soi d’en reconnaître la discrète présence, d’éprouver l’inestimable don qui nous est fait de percevoir la jouissance dont elle est habitée à seulement être selon une faveur toujours renouvelée.

 

   Innommée.

 

   L’Innommée jusqu’ici, la mystérieuse apparition à la limite d’une visibilité, voici que l’on commence à la sentir, à en éprouver l’inimitable texture. L’Innommée se manifestant, alors  s’institue la nécessaire distance, la mise à l’épreuve, le regard juste. Mais dans la confiance, la disposition à recevoir, la gratitude par rapport à tout ce qui libère et porte l’âme en son habiter, cette plénitude qui jamais ne se dit en mots. Seulement en douces irisations, en effleurements, en palmes intuitives qui flottent dans l’aire libre de l’espace, dans la feuillée inventive du temps. L’Innommée ne pourra recevoir de prédicat qu’à la hauteur de cette exigence de retrait, d’effacement de l’ego (cette raideur, cette tension qui font de note présence une fracture dans le tissu du Monde), qu’à l’aune de cet effort de recul et de juste mesure du regard. Oui car c’est de LA PAIX dont nous parlons, non d’un étant contingent qui se dissoudrait à mesure de sa prétention à exister. Nommer la Paix, c’est nommer l’un des héritages les plus précieux. Comme l’on dirait le Bien, le Soleil, la Vertu, la Liberté.

  

    Abondance en acte.

 

   Mais nul n’est besoin d’approfondir notre quête de sens. Celui-ci apparaît de soi : c’est le destin des belles choses que de n’avoir pas à se dire pour rayonner. Une naturelle inclination à paraître dans la clarté, une adresse, un événement spontané qui ne ressortissent à aucune cause, aucune conséquence. Comme si, de toute éternité, cela planait au dessus de nous à la manière d’une comète d’argent traçant dans le ciel la courbe de sa belle aventure. Comme si la Paix était une évidence, une entente prélogique, un accord entre tous les « hommes de bonne volonté ». Une radiance à l’horizon des choses. Une œuvre accomplie. Une abondance en acte.

 

   Jamais d’emblée.

 

   Seulement cette quiétude ne nous est jamais acquise d’emblée. Il nous faut en apprécier la douceur d’écume, le rare, le précieux. Il nous faut une distance. Il nous faut le passage, la relation. De Nous à la Paix, de la Paix à Nous. C’est pourquoi, depuis la rive, dans une manière d’esseulement, cela commence à se déplier, à vibrer dans le discret, à se déployer telle l’ouverture de la sublime rose. Du paysage à nous, ce n’est alors qu’une seule et unique ligne. Nous lui sommes attachés par un fil invisible, portés par une indicible ferveur, déposés dans cet écrin qui ne semble là destiné qu’à nous accueillir, à nous déposer dans l’orbe d’une contemplation.

  

   Nous sommes ailleurs.

 

   C’est cela le sentiment de paix : être en relation directe avec les choses, sans reste, levé au monde à la faveur d’une harmonie qui devient notre propre calque. L’intervalle qui, de nous au paysage, du paysage à nous, s’installait tel l’infranchissable, voici que tout ceci se dissout, replie ses rayons, abaisse ses antennes, enroule le tapis sur lequel nous n’avancions pas, faisions du surplace. Si nous laissons droit à la vérité de la paix, la conséquence en est immédiate qui nous place en rapport direct avec la personne, la chose, la nature, le paysage qui nous regarde et attend d’être reconnu en tant que ce vis-à-vis qu’il nous tend, ce visage qui ne trouve écho que dans le nôtre. Accords réciproques des présences, fusion en l’unique de deux formes qui tendent l’une vers l’autre afin que deux mots isolés parviennent à s’entendre dans l’assemblée, le familier, la phrase qui synthétise et ouvre la possibilité à chacun, Soi, le Paysage, de se dire à la faveur de l’Unique.

   L’Unique étant le creuset où se fondent les affinités en une seule gemme qui éclaire le sens du donné, de l’immédiat, de la conjonction des différences qui deviennent de simples similitudes. De ce point de contact, de cette complicité amicale, la plus ancienne étymologie du mot « paix » témoigne : «concorde, tranquillité régnant dans les rapports entre deux ou plusieurs personnes». Deux indéterminations qui se côtoyaient pour devenir, d’un simple regard, l’espace d’une décision commune, d’un cheminement de conserve. Ma vision crée le paysage qui, en retour, m’assure de mon être, de la réalité à laquelle il recourt nécessairement pour assurer son fondement. Il est de la nature de la personne humaine de trouver une altérité de manière à ce que, de cet écho à elle renvoyé, quelque chose comme un sentiment d’indéfectible présence puisse surgir. Là seulement l’angoisse est mise en veille, le Néant éloigné.

 

    Sommes ailleurs.

 

   Ce qui est étonnant : nous n’avons pas quitté le lieu de notre présence et pourtant nous ne sommes plus à l’endroit de notre corps, nous sommes ailleurs, ici dans le ciel d’or, sur la pente nostalgique de la montagne, dans les membrures sépia des arbres, allongés sur la face de l’eau qu’habite cette belle fluidité, cette incision entre jour et nuit, cette vacance entre veille et sommeil, ce déjà songe qui n’attend que de nous entraîner dans le domaine d’Hypnos, là où se trouve le sans-limite où règne la paix puisqu’ici il n’y a plus d’aliénation, seulement le libre cours des choses dans la fluence docile des évènements.

 

   Libre entente.

 

   Être dans la paix au regard de la Nature c’est entrer en elle et la laisser s’insinuer en nous, sans contrainte, sans efforts, selon la pente d’une libre entente, selon le mode d’un accord permettant aux affinités de faire leurs confluences, de se reconnaître dans la dimension d’un voisinage immédiat. Dès l’instant où nous commençons à l’éprouver, à en ressentir l’incomparable caresse, la paix est le sans-distance avec les choses, l’amitié réciproque (toujours l’arbre, le chemin, la colline sont libres dans leur être par rapport au  nôtre même), la paix est bienveillance, heureuse concorde. Sérénité. Ce qui veut dire : sans trouble. La vue est claire qui unit dans l’éclat d’une identique conscience l’objet regardé et le sujet qui regarde. Plus de début ni de fin. Plus d’avant ni d’après. Tout se donne à tout dans la confiance, l’estime réciproque, la netteté sans faille. Sans doute l’image de la belle amitié est-elle celle qui, en la matière, résume à elle seule cette harmonie de l’Homme et du Paysage. « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », disait Montaigne à propos de son inaltérable affection envers Etienne de La Boétie. Plus de condition de possibilité, d’affirmation du principe de Raison, d’argutie des Lumières. Tout ici coule de source et les deux Amis descendent le même fleuve jusqu’à la clarté sans fin de l’estuaire. Indicible qui tisse toute amitié des fils de l’invisible, si ténus qu’on ne les voit ni ne les touche, les estime seulement au gré d’une intuition, les devine à l’aune d’une émotion commune, les rencontre dans une félicité identique à vivre l’épreuve du temps, à confronter l’abîme infini de l’espace.

 

   Libre donation du monde.

 

  Lorsque la paix est rompue c’est entièrement de notre fait, en raison de notre conduite dominatrice, de notre tendance d’appropriement du réel, de notre volonté de puissance qui, le plus souvent, heurte de plein fouet ce qui est ici-devant sans possibilité aucune de résister à nos caprices d’enfants gâtés. Il faut, plus qu’un effort sur soi, plus qu’une mise entre parenthèses de son propre ego, une naturelle inclination à laisser venir et advenir tout ce qui vient à l’encontre avec la douce acceptation de celui qui sait toute la beauté du geste d’empathie, de l’emplissement d’être que constitue tout acte d’oblativité, de l’événement resplendissant qui se trouve nécessairement au lieu d’intersection des attentes, cette libre donation du monde qu’il nous faut accueillir en tant que notre ressource la plus sûre afin de nous situer au plein de l’humaine condition et d’en être dignes. Être n’est pas seulement être soi dans l’attitude naïve, mais ouvrir la clairière qui abritera l’Autre, le brin d’herbe, le rayon de soleil, l’aube bleue, la rive noyée dans la brume, la main de l’enfant qui cherche un guide. Tout ceci : ÊTRE, toute cette sublime polyphonie par laquelle se connaître et porter l’altérité à son plus fort coefficient de vérité.

  

   Figure de paix

  

   Le simple prodige de figurer au monde avec, en toile de fond, l’émergence du paysage ne laisse de nous interroger. Mais la paix, comme la liberté ou bien la beauté sont de si vagues concepts que nous en sentons la dimension proprement admirable sans pouvoir en définir les contours, dire le déploiement de leur essence. Il n’y a jamais simple superposition des états d’être, des sentiments, des sensations et ce qui pourrait leur correspondre dans l’ordre du langage. C’est seulement du fond même de l’intuition que cela s’éclaire et produit son flamboiement. Comment dire son amitié pour le lac, le ciel de cendre, l’aigrette blanche à contre-jour de l’heure sans chuter dans la déclamation lyrique, le facile état d’âme, la romance qui ne ferait que nous éloigner de l’objet de nos faveurs ? Alors, afin de ne nullement dire à côté, dans l’approximation ou bien la parodie, il ne nous reste plus qu’à recourir à l’image, à sa puissance, à l’éventail infini d’analogies dont elle est investie par nature.

 

Rives de beauté.

Photographie : Don Hong-Oai

 

 

   Combien cette sublime photographie de Don Hong-Oai, dans la plus pure tradition de l’art chinois antique nous émeut, nous reconduit au plein d’un sentiment esthétique dont l’homme contemporain, la plupart du temps s’exonère, préférant à cette contemplation la plongée dans l’univers virtuel des images fabriquées et des divertissements sans risques, sans enjeux autres qu’une pure illusion. De soi, des autres, du monde. Pourtant il y a tant à voir, à espérer de ce symbole de paix, de ce retour à une Nature originelle que la lumière touche avec la discrétion qui sied aux révélations, aux ravissements, aux essors qui portent notre esprit bien au-delà du factuel, en cette contrée immensément libre, féconde, où plus rien n’a lieu que la beauté.

Rives de beauté.

   De l’image de Livia à celle du Photographe chinois, la poursuite d’un unique sens : nous faire entrer sans délai dans cet indicible qui nous hante comme notre ombre nous suit sans même que nous en percevions l’ineffable présence. Parfois l’image a cette force d’évocation à laquelle le langage, fût-il subtil, ne pourrait appliquer ses habiletés. La parole est linéaire qui déploie les unes  après les autres les stances de sa démonstration. Parfois la fin de la phrase ne se souvient plus des mots-racines qui en ont fondé l’événement. Alors le sens s’épuise à mesure de son énonciation, raison pour laquelle l’exercice de constante relecture s’impose comme activité de synthétisation. Un mot chasse l’autre qui en appelle un autre et ainsi se déploie cette roue immense de l’interprétation qui est constamment à remettre à neuf, faute de quoi la formulation se dissout dans son propre procès.

   Bien évidement, mettre en rapport langage et image n’implique aucune espèce de hiérarchie. L’un évoque, l’autre montre, même si toute expression verbale est, en soi, geste de monstration. Seulement le pouvoir de l’image est plus immédiat, plus tendu vers une globalité de la désignation du réel. Chacun à sa manière, langage, image comblent le vide d’une connaissance en direction de laquelle tout sujet est tendu.

 

   Littérature, poésie, musique : trois états de la paix en son inépuisable ressource.

 

   * Littérature.

 

   Ecoutant Jean-Jacques Rousseau décrire la pure félicité dont il est envahi dans la « Cinquième Promenade » à la seule évocation du Lac de Bienne et, déjà, nous sommes avec lui, sur ces rives qui enchantent et mettent l’âme au repos :

 

 « …le pays est peu fréquenté par les voyageurs, mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s'enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux, et le roulement des torrents qui tombent de la montagne ! »

  

   * Poésie.

  

   Lamartine dans le poème « Le Vallon » nous entraîne également dans le cœur de cette nature « amoureuse » dans le « sein » duquel (combien l’image est maternelle et maternante), nous trouvons réassurance, « silence et paix », ces points d’ancrage sans lesquels nous ne serions pas au monde :

 

« Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ;

Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix. »

 

  

   * Musique.

 

  « Retrouve, mon âme, ta sérénité » : voici le bref commentaire que l’on pourrait faire du sublime « Clavier bien tempéré » de Bach, (Prélude et fugue en ut majeur BWV 846), ce chef-d’œuvre dont Schumann goûtait quotidiennement l’inépuisable nourriture. Il écrit : « La musique doit à Jean-Sébastien Bach autant qu'une religion à son fondateur », jugement dont Michel Rusquet précise dans « Le temps de Bach », que  « c'est à coup sûr en pensant avant tout au Clavier bien tempéré qu'il fit cette déclaration de foi ». Or déclarer sa foi est un acte d’une telle piété qu’il ne peut trouver son site que dans le calme, l’apaisement d’une âme libérée de toute contrainte, de toute aliénation. Un acte de foi est libre ou bien il n’est pas.

   Parlant de cette œuvre magistrale, Guy Sacre en fixe les points les plus essentiels : « Peu de musiques comblent si fortement la raison et le cœur ensemble (…) Ces pages qui se proposaient d'explorer le cercle de la tonalité, jusqu'en ses terres inconnues, ont fini par parcourir un atlas plus rare et plus important, celui des émotions humaines. Elles ne sont pas seulement chose de beauté, chose de savoir, mais jalons d'une quête, où le spirituel et le sensible se fondent indissolublement ; elles reflètent notre être dans sa prodigieuse et douloureuse diversité, dans ses ténèbres comme dans sa lumière. »

   Ici semble apparaître une contradiction qui entamerait l’image de paix que nous proposons au regard de cette musique. L’être reflété « dans ses ténèbres » semble faire signe vers le constat affligeant d’une déréliction. Mais penser ceci reviendrait à occulter la part de lumière qui lui est associée. Toujours la clarté possède son revers d’ombre. Une nouvelle fois il faut en appeler à la ressource de l’étymologie qui nous présente la paix comme ces «rapports calmes entre concitoyens, absence de troubles, de violence». Voici qui devient éclairant. Parler de paix c’est, en creux, faire surgir la figure du « trouble », de la « violence ». Aucune réalité ne saurait se donner sous les auspices d’une pureté sans tache, d’un idéal que rien ne pourrait remettre en question. Toujours, au fond du sentiment le plus pacifique, le souvenir d’une tempête, d’un déchaînement, d’une fureur. Il n’y a nul joyau existant au monde qui ne contiendrait en son intime l’empreinte d’une impureté. Ce qui importe c’est que dans le combat, dans l’affrontement dialectique, ressorte en propre avec suffisamment de pertinence la face éclairée, non celle sombre où se préparent de sournoises attaques.

 

   Musique, image, langage.

 

   Demander à la musique de témoigner d’un sentiment nous place dans la même perspective que celle de l’image dont le sujet  a été évoqué plus haut, essentiellement dans sa relation au langage. La musique est une forme qui enveloppe, totalise, synthétise alors que les mots se temporalisent d’une façon séquentielle, un mot chassant l’autre et le recouvrant de sa propre densité, l’occultant en quelque sorte. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de faire le commentaire d’une image, d’une composition musicale. Là où les repères iconiques, les sèmes mélodiques s’annoncent dans la spontanéité, l’immédiateté de leur être, les phrases peinent à en rendre la saveur originelle. Jamais, entre musique, image, langage, d’équivalence formelle, seulement une manière d’écho, un cheminement parallèle, un essai d’approcher le cœur sensible du chromatisme, du polyphonique.

  

   Clavier bien tempéré - Du prélude.

 

   Ecoutant le prélude on est d’emblée saisis par l’inépuisable ressource du clavecin, sa naturelle disposition à nous appeler auprès du primesaut, du caprice, de l’imaginaire, de l’ouvert qui rayonne et s’annonce comme ce qui nous distraira de notre être, seule façon d’être en paix avec notre propre présence. Le clavecin, sa rutilante diction, la fluidité de ses heureux enchaînements ne laisse jamais de vacance où pourrait trouver à se loger la tristesse, fleurir les pétales vénéneux de la mélancolie. Tout si uni, tout si assemblé dans le recueil de soi, une note appelant une autre, une note jouant en écho avec sa voisine, mais aussi avec l’ensemble des autres notes, étonnante constellation par laquelle le sens se trouve accompli jusqu’en sa plus intime manifestation. On est constamment repris par la belle fluence du rythme, cette soie, cette évidente générosité, cette invite à une fusion de toute chose dans ce qui entoure et se donne à la façon d’une sphère, ce visage accompli où tout conflue dans un même ordonnancement. On est soi, on est la note ici, l’autre là-bas, l’étoilement de l’être en sa profusion. Oui car une telle musique dilate qui nous sommes et nous remet dans l’aire d’une liberté. Ecouter, c’est à chaque fois redécouvrir, faire l’expérience à neuf, explorer de nouvelles nuances, éprouver la gamme infinie des sensations. Jamais de rupture qui nous révèlerait notre dimension aporétique, jamais de faille par laquelle connaître la douleur d’une finitude. Pour autant nous ne les oublions nullement, les mettons en repos seulement.

  

   Ce lieu de pure félicité.

 

   Croit-on à un suspens et alors le prélude vient nous enlever notre doute, nous rassurer, nous pacifier. C’est le clair, le lumineux, le blanc, le cristallin qui s’annoncent comme tonalités fondamentales de l’être. Cela ressemble à un susurrement amniotique, reflet de notre habitat originel, liquidien, c’est la mesure pleine de grâce d’un lieu protégé, seulement accessible à la faveur du cœur, disponible à la pointe de l’âme. Nulle plaie, nulle blessure qui viendraient ternir ce lieu de pure félicité. A-t-on jamais mieux décrit la terre d’Utopie à laquelle nous rêvons tous depuis avant même notre naissance ? A l’harmonie qui coule du Ciel et enveloppe la Terre de sa parure si douce qu’elle est l’attouchement d’une joie, un flottement à l’intérieur même de ce qui se comprend sans qu’une souffrance conditionne son apparition : dépliement d’un calice de fleur immaculée dans le jour qui vient. Une fois le prélude entendu, il nous habite de l’intérieur, nous féconde, nous fait l’offrande d’un inépuisable sentiment d’existence, fertile, sans limites.

 

   Clavier bien tempéré - De la fugue.

 

   La fugue dont on dit qu’elle est la forme par excellence. Mais qu’est-ce qu’une forme ? En voici la définition première : « aspect visible de quelque chose, apparence extérieure ». Mais cette définition se heurte vite à un écueil. Cette chose dont il est question demeurera anonyme, insaisissable tant que nous n’aurons pas accès à son intérieur, là où se livre sa chair luxueuse, sa dimension parlante. Ainsi de la fugue qui demeurera sur le seuil de notre conscience tant qu’on ne l’aura pas appréhendée de l’intérieur. Ecouter de la musique n’est nullement se laisser effleurer par une mélodie, côtoyer par ce flux de sons qui fuit à mesure de son émission. Ecouter en son sens plein nécessite d’entrer en rapport direct avec ce qu’elle veut nous dire, éprouver sa pulpe interne, devenir soi-même un élément de cette fugue, être note vibrante, accord, harmonie. Être de la musique et le nôtre étroitement enlacés. L’un se nourrissant de l’autre. Musique et Nous sans partage, sans différence.

  

   Se réveiller de soi.

 

   Alors peut se laisser percevoir l’unique d’une expérience, l’exquis d’une manifestation qui nous concerne tout entier et nous révèle la dimension de l’art en sa force fécondante. Après l’écoute nous avons été augmentés de son mystérieux langage, nous en sentons les ramures mouvantes, en éprouvons le subtil parcours. Ecouter vraiment est ceci qui nous restitue à une cadence intime que nous avons peut-être perdue. Le temps présent est si opaque qui phagocyte notre être et le densifie, le réifie, tant est si bien que son poids métaphysique lesté par les ans ne nous questionne même plus. Ecouter la fugue est se réveiller de soi, entrer en communion avec cela même que nous avions laissé sur le bord du chemin, une juste compréhension des chose que revendique toujours la manière d’exister sur Terre.

  

   Métaphore ouverte.

 

   L’écoute de la fugue est soudain cette réalité tangible, infiniment présente qui s’écoule en nous avec sa persuasion de métaphore ouverte : libre gaieté du ruisseau qui court et bondit sous le frais des ombrages. Sur ses rives on devine des femmes en crinoline dans la mouvance du jour, des hommes en chemise, des enfants joyeux faisant tourner la corolle de leurs ombrelles dans l’air vif, printanier. Longtemps on demeure sous cette voûte criblée de lumière, longtemps on se laisse porter par la fugue enlevée, joyeuse, par ses trilles de notes cuivrées qui s’emmêlent et bondissent, évoquant la farandole enfantine, les rires clairs, les sons de cristal suspendus en grappes dans le ciel qui vibre et attend le prodige qui ne saurait tarder, qui a lieu sans délai entre lui qui s’illumine et nous qui resplendissons à seulement écouter la dimension de la pure beauté. Parfois comme une hésitation, une respiration qui se reprend, une voix sur le bord d’une confidence, une grêle suspendue puis cette pluie qui crépite et appelle à aller la rejoindre dans l’événement gracieux d’une surprise, dans l’indicible qui pourrait s’installer entre deux sons que le rythme emporte avec lui comme son essence la plus précieuse.

 

   Inépuisable ressource.

 

   Ici est le contraire de la stupeur, de l’angoisse fondamentale car tout demeure toujours ouvert, offert, immensément disponible. La mélodie, nous l’attendons, nous la devinons mais sa richesse excède toujours le pouvoir de tout imaginaire. Toujours un monde se présente dans l’inépuisable ressource de son être. Comment alors ne pas être en paix avec soi dès l’instant où toutes les tensions ont été résolues, les conflits écartés, les luttes intestines abolies ? Et puis « fugue » ne voudrait-il pas dire ici « jeu de l’amour et du hasard », cette « impression que chaque voix fuit ou en poursuit une autre », mise en scène subtile de l’attente, du désir vacant, du manque qu’une plénitude vient combler à la seule force de sa bienveillance, de sa délicatesse, de sa suggestion, son évidence plutôt que de son insistance.

  

   Art du contrepoint.

 

   La fugue ou l’art du contrepoint ne peut être qu’une mise en forme du mélodique et du mélodieux puisque son principe repose tout entier sur l’accord, l’alliance, la convergence affinitaire des voix plurielles qui en composent la trame. De ceci ressort un profond sentiment d’unité, de fusion, d’harmonie dont Jankélévitch se fait le messager dans « Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien » : « Le contrepoint lui-même a une âme, en ceci que le parallélisme de ses voix a été expressément réglé note pour note par une volonté musicienne qui fait chanter ensemble ou converser plusieurs parties mélodiques également expressives, et pourtant l'une sur l'autre brodées dans le colloque vivant de la polyphonie ». (C’est moi qui souligne).

   Or comment des situations de « chanter ensemble », de « converser », de « colloque » pourraient-elles avoir lieu en dehors d’une réelle et immédiate fusion, d’une entente, d’une coalescence des essences concourant au sentiment aussi rare que précieux d’une paix ouvrant le domaine de tous les possibles, à savoir être auprès des choses sans délai, sans distance, dans la chair féconde de leur paraître ?

   Des « rives de beauté » que nous propose Livia, au « Clavier bien tempéré » de Bach, en passant par la photographie de  Don Hong-Oai, le lac de Bienne de Rousseau, « Le Vallon » de Lamartine, c’est toujours de la même rencontre dont il s’agit, faire de la paix le creuset dans lequel l’humain, trouvant son propre, se révèle comme l’exception qu’il est, une singularité rejoignant un universel. Alors il y a accord. Alors il y a plénitude. Alors il y a SENS.

 

 

 

 

 

 

 

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 18:09

 

Les ailes peccamineuses du désir.

 

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                                            Photographie de Marc Lagrange

 

 

     Observant cette image, ne serions-nous pas saisis d'un doute ? Non par rapport au réel,  cette mise en scène  l'excluant d'emblée mais seulement au regard d'un imaginaire qui s'imposerait afin de mieux inverser l'ordre des propositions. Des propositions morales, des conventions éthiques. Il y a comme un surgissement peccamineux nous affectant en tant que Voyeurs. Non que le sujet suggère quoi que ce soit nous inclinant à verser dans un facile érotisme. Car, ici, Eros n'a pas sa place. Du moins d'une façon apparente. Il s'agit essentiellement de faute commise, d'abord par nous depuis la clairière d'où nous apparaît ce clair-obscur, à partir duquel nous nous laissons aller à une coupable curiosité.  Ensuite de celui dont on n'aurait pu la supputer, à savoir du Clergyman, engoncé dans sa sombre vêture. Pris en FAUTE.

  Car c'est bien de cela dont il s'agit, de la chute dans le péché, l'image en constituant la vibrante métaphore. De la chute de la vertu en voie de succomber aux supposés délices du vice. Rien n'est encore joué qui maintient la situation dans une manière de dramaturgie. Là est la force hypnotique de l'image. Ici, tout est dit en  un bichromatisme, dans un jeu alterné d'ombre et de lumière, partition minimale où inscrire la flamme du désir en même temps que l'eau virginale, l'essentielle pureté. De n'avoir point péché, l'homme est coupable. Car comment se refuser à tant d'innocence, comment réfugier son orgueil ailleurs que dans le sein de cette efflorescence printanière s'offrant dans un geste purement liturgique ?  Lui : attitude primesautière s'il en est, bien peu disposée à recevoir quelque indulgence.

  Lui, dans son apparente froidure est celui qui porte les stigmates du refus, de l'inconnaissance de l'Autre. Eve est dans le désir qu'Adam tient à distance. Seuls, chez lui, s'épiphanisent deux territoires dont on ne peut presque rien dire, si ce n'est leur réserve, leur immersion dans la ténèbre à l'entour. Visage anonyme au regard illisible, main ouverte en éventail, mais gauche, dans l'hésitation, le retrait. Certes une jambe est tendue mais qu'emprisonne un austère soulier noir, alors que l'autre est réfugiée sous l'assise du banc, comme accablée par la tâche à accomplir. Y aurait-il danger de fusion dans un espace commun ? Comment confronter l'inconnu ? Comment s'aventurer, franchir la limite alors que l'angoisse nue, blanche, fait votre siège ?

  Quant à elle, la Jeune Femme, possiblement vierge, en témoignent le chaste croisement des bras, le doux chevauchement des jambes, l'attitude hiératique que vient souligner la blancheur du chemisier, des mi-bas de communiante, se tient dans une posture semblable à une cariatide, projet avancé mais discret d'un édifice désirant n'osant encore s'ouvrir à l'espace d'une troublante effraction. Mais  il serait illusoire de s'arrêter à ce geste d'innocence. Les jambes longues et amplement dénudées, la très courte vêture enserrant les hanches, le bassin, viennent dire la proximité  de la géographie amoureuse, la luxuriance de ce qui, encore dissimulé, ne demande qu'à surgir au plein  jour. Et le regard, s'il n'a pas le doute, l'interrogation de celui du Presbytérien, n'en procède pas moins d'un certain mystère en même temps que d'une demande muette alors que le jugement de Celui qui lui fait face en son énigme est sur le point d'être révélé. Sans doute la mansuétude ne sera nullement convoquée à son endroit.       

  Comment, en effet, admettre ce retrait, cette absence souveraine, pendant que les battements de la vie se font plus pressants, que l'aiguillon de la connaissance infinie taraude les chairs mieux que ne sauraient le faire l'insistance de l'art à signifier, l'urgence de l'histoire à faire s'emboîter les événements ? Comment rétrocéder dans un mutisme qui refuse de nommer ce dont il procède, qu'il souhaite, feignant de l'ignorer ? Ou bien alors est-ce simplement stratégie, essai de reflux d'une lame de fond afin de mieux la livrer à ce qui s'étoile parmi le réseau complexe des nerfs, à ce qui illumine les cerneaux apatrides du cortex, à ce qui sourd pareillement au geyser longuement contenu parmi les glaises de la terre et qui, se libérant dans l'éther n'en est qu'une sublime turgescence ? L'homme irrésolu, acculé à l'ombre, tassé sur son banc, toisé par le regard qui condamne et réclame en un seul et même empan de la passion, cet homme est-il seulement conscient de l'événement sur le point de surgir ou bien a-t-il le pressentiment de la mort à éviter mais qui surgira dès les braises éteintes ?

  Il semble qu'il n'y ait point d'issue. Ne pas céder à la pulsion est aussi thanatogène que de s'y précipiter dans un genre d'aveuglement souhaitant éviter la profération de la seule question qui vaille : l'existentielle confrontée à la non-existentielle. Car tout désir est toujours amputé avant même d'être entamé, recelant en ses plis la confondante dialectique d'une fiction se refermant sur cela même qu'elle ouvre. L'image nous y convie à la mesure de sa simplicité, de son insoutenable immobilité. Ne serions-nous pas les spectateurs d'une tragédie où les acteurs sont condamnés, par avance, à n'être que des personnages absents d'eux-mêmes, fantomatiques, manières de mimes s'observant en chiens de faïence ? Car aimer, c'est dire et dire c'est ouvrir la parole aux significations multiples ainsi qu'à leur contraire, le néant qui se réserve toujours dans quelque parenthèse, attendant le moment de surgir afin qu'un sens soit rendu à ce qui précède toujours le langage, à savoir l'espace du rien où tout s'abreuve et rayonne. Car alors, comment pourrions-nous donner sens à l'art, à l'écriture, à la poésie, à l'amour si tout était plein, fécond, sphérique jusqu'à l'excès ?

  A tout cela qui vient à notre encontre, il faut toujours l'espace du vide, du nul et non avenu. Alors peuvent apparaître les nervures, les poulies, les coulisses, les tréteaux, le praticable sur lequel, tous, le sachant ou à notre insu, nous jouons une étonnante pantomime, laquelle est tout juste semblable à "la petite mort" à laquelle nous n'échappons qu'à la remettre constamment en scène. Et ce petit pas de deux est une simple concrétion de la métaphysique, un genre de saynète où l'Impalpable nous effleure de son aile forcément et férocement céleste.  Car nul ne saurait mieux dire que ce fugace et fragile au-delà auquel les Amants goûtent comme à la plus mortelle des ciguës qui soit. Il n'y a pas de jouissance qui ne soit travestie en son revers abyssal, pas de conquête ou de gloire aussi minces fussent-elles qui n'attirent dans leurs mouvances la spirale de la chute.

  Etrange comédie, sublime confessionnal avant que l'acte de contrition délivré par l'Aimée ne libère l'Amant de sa coupable prostration. Les quatre prie-Dieu tapis dans l'ombre sont comme une supplique adressée aux Amants, afin que délivrés de l'idée du péché, ils puissent enfin se livrer au plaisir de la chair. Mieux que l'exposé de la faute, la tension de l'image nous maintient dans un suspens qui en sera le seul épilogue possible. Toujours le désir est inscrit dans une attente. Toujours un en-deçà, toujours un au-delà.  

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20 février 2021 6 20 /02 /février /2021 18:06
En quel lieu la vérité ?

" Paysage d'outre-mémoire "

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

« Il ne peut pas y avoir de belle surface

sans une terrible profondeur »

Friedrich Nietzsche

 

***

 

    Toujours notre regard est convoqué par les formes. Telle ligne qui fuit à l’horizon, tel cercle refermé sur son étrange mystère, telle enceinte où se loge la figure humaine. Comme si les formes, schémas directeurs pour notre vision, contenaient à elles seules l’entièreté du réel. Sans doute le contiennent-elles, en une certaine manière, pour la simple raison que le regard s’égare dès qu’il ne peut plus en repérer la subtile géométrie. Certes les teintes viennent à l’appui mais, pourrait-on dire, de façon secondaire, dérivée, comme l’ombre qui n’est que le halo de la lumière, son tremblement, sa projection. Les formes sont belles car elles nous indiquent la voie à suivre afin que nous ne nous égarions sur des chemins de hasard. Les enlèverait-on de la représentation et il ne demeurerait que des glacis de couleurs, des irisations, des zones ambiguës dont nous ne pourrions rien faire, sinon les inclure dans la climatique de notre âme dont nous savons bien, empiriquement, qu’elle est sujette aux plus grandes variations. Nous l’attendons ici, alors qu’elle est déjà là, en fuite d’elle-même si cependant il est permis de penser qu’elle puisse sortir de son site afin d’en connaître d’autres.

   Lorsque les formes s’absentent, quittent le domaine habituel de nos perceptions dont notre sensibilité est le réceptacle, il ne demeure qu’une abstraction, une simple touche intellectuelle qui s’affilie à la nature même du concept. Toujours nous sommes désemparés lorsque notre conscience, en quête de repères, ne rencontre que ces surfaces colorées qui sont pareilles à un langage auquel nous n’aurions accès. C’est cette impression de flottement, d’absence de limites, de contours qui nous désespère et nous fait douter que, face à cette belle œuvre monochrome, un noir de Soulages, un bleu d’Yves Klein, nous puissions trouver quelque signification qui nous restituerait notre position d’être-au-monde. Si les formes assemblent, créent un foyer, une convergence, les teintes agissent a contrario, dispersent, se diffusent dans l’espace et font signe vers une sorte d’évanouissement. Si les formes se conjuguent pour créer de l’être, les couleurs s’annulent pour aboutir à du non-être. C’est pour cette raison que nous sommes toujours décontenancés par les propositions plastiques minimales qui jouent sur le registre d’une tonalité unique.

   Alors, ce " Paysage d'outre-mémoire " nous rassure, qui se donne sur les deux claviers complémentaires des figures et des coloris. Si, comme le suggère le titre, nous sommes hors la mémoire, ceci veut dire que nous nous situons entièrement dans la présence du présent, dans cette singulière et rassurante touche de l’instant qui nous reconduit au foyer de notre essence. Autrement dit, nous ne sommes nullement dispersés, nous sommes ramenés à un genre de position originaire où tout coule de soi, où tout se dit dans la clarté. Ainsi ce ciel au noir profond est le nôtre, tout comme ces flocons aériens subtilement colorés qui mobilisent la gamme de nos sensations immédiates. Cette terre qui porte des formes connues, nous pouvons aisément en appréhender la texture, en connaître le doux, en estimer le rugueux, en un mot l’annexer à notre propre territoire avec le bonheur que connaît celui qui retrouve un ami depuis longtemps perdu de vue ou bien un objet logé au creux de sa propre histoire.

   Les bouleaux, ces bouleaux aux troncs blancs telle une porcelaine, ces rameaux légers qui s’appuient sur le ciel, déjà nous en avons apprécié mille fois la souple densité, vécu le tremblement lorsque le vent se lève et en traverse la fine architecture. La colline au loin, le lac qui la jouxte, le rivage semé de sable clair, toutes ces visions sont pour nous habituelles et tissent la toile de notre quotidien. Les couleurs, ces camaïeux qui mêlent leurs visages dans la confiance, nous les portons déjà au-dedans de nous et ils ne font que se réactualiser à la mesure de notre présente vision. Un chemin est tracé dont nous suivons la trace parmi le peuple des bouleaux. Certes, il est déjà une échappée, sans doute vers notre avenir, mais il ne diffère en rien de notre nature, il en prolonge seulement l’instant qu’il métamorphose en durée. En une certaine façon nous nous vivons comme entièrement contenus dans ce paysage, nous nous l’approprions et, dans une sorte de panthéisme aussi naïf que spontané, nous n’avons guère de mal à nous voir figurer sous les espèces de l’arbre, de l’eau, de l’air teinté de poésie, de la colline noyée dans sa brume.

   A regarder cette image, ce que nous avons trouvé, bien plus qu’une simple réalité somme toute commune, c’est le surgissement d’une vérité, laquelle nous place à l’intersection précise d’un espace, ce paysage saisi de beauté, d’un temps, celui, essentiel, où nous avons coïncidé avec ce fragment de nature. Ce que veut signifier le bel aphorisme de Nietzsche offert comme commentaire de cette œuvre : « Il ne peut pas y avoir de belle surface sans une terrible profondeur », est sans doute à interpréter dans le sens suivant : sous les apparences, les faux-semblants, les approximations dont tout réel est affecté en sa manifestation, toujours se trouve la profondeur d’une vérité qui en constitue la saillie la plus éclatante. Quant au prédicat « terrible », n’indique-t-il le précieux de toute vérité dont jamais, nous les hommes, ne pouvons nous exonérer qu’au risque de notre propre altération ? Si une œuvre nous émeut et nous comble au seul gré de sa manifestation, ce n’est simplement pour des motifs de composition, des harmonies de tonalités, de belles symétries, mais au regard de cette authenticité sans quoi elle ne serait que pure affabulation. Regarder en vérité est remercier du don de la vision qui nous a été alloué afin que, nous connaissant mieux, nous puissions aussi connaître le monde et sa toujours étonnante apparition.

 

 

 

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 18:08
Lieu d’une pure présence

« Vision du Salagou »

 

  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Voir le monde. On ne peut être ici et là en même temps, avoir la falaise au bord de la Manche, les hautes steppes du Kazakhstan et cette nappe d’eau du Salagou qui fait sa lumière plombée, on dirait un métal,  sa lueur d’aube si étrange qu’on serait tout au bord d’une fable antique ou bien d’un conte fantastique, en tout cas dans une manière d’étrangeté. On ne peut avoir le tout du monde, procéder par sommations et posséder ce qui, toujours, se fond dans l’universelle profusion. Bien au contraire il faut effacer tout ce qui pourrait distraire notre attention, tout ce qui pourrait atténuer les phénomènes présents. Les paysages de ce type, les bords de l’océan lorsque baisse la lumière, la plaque sourde des lagunes, les rivages de la Mer d’Irlande avec ses amoncellements de granit gris, ces paysages, donc, sont de purs foyers de fascination. Ce qui veut dire que, lorsque le regard s’est posé sur ses grappes de lourds nuages, sur ses collines au loin pareilles à l’échine d’un squale, sur le bouquet d’arbres au sein de son ilot minuscule, sur la nappe d’eau parcourue de frissons de lumière, sur le rivage découpé à la diable, plus rien ne compte que cette intime liaison de soi à ceci qui n’est nullement soi mais ne saurait tarder à le devenir.

   C’est la force mystérieuse de ces lieux d’infinie solitude dont la présence rime avec beauté que de happer notre vision, gommant tout ce qui, du divers, du multiple, pourrait venir éparpiller notre intérêt. Soudain la totalité du monde est là recueillie dans cet étroit microcosme. Nulle autre signification extérieure ne saurait en amoindrir le caractère singulier, hors du commun. Par définition, ce qui reçoit ce prédicat étonnant de « hors du commun », nous entraîne inévitablement à sa suite, nous ôte toute référence qui ne serait celle de ce lieu, nous exile de tous les temps, de tous les espaces qui ne deviennent que de pures virtualités à l’horizon de l’être. Voir le monde est voir ce monde-ci que mon regard crée, dont il renouvelle sans cesse l’infini mystère.

   Mes yeux sont aimantés, ils lancent leurs rayons en direction de tout ce qui, ici, crée les conditions d’un fabuleux biotope. Un havre de paix pour celui qui entretient un dialogue avec la nature, parle à l’oreille des arbres, communique avec le poisson, vit dans la nacelle des nuages, glisse le long des racines jusqu’au socle de la Terre. Alors, devant ceci, que reste-t-il d’autre à faire qu’un genre d’inventaire à la Prévert, autrement dit de faire se lever une poésie écologique, peut-être même donner site, l’espace d’un instant, à une vision panthéiste de la Nature, ce prodige qui n’a nul égal, que nulle mimèsis ne saurait approcher d’un iota. Nous, les hommes, sommes entourés de dieux et ne le savons pas. Notre marche est trop hasardeuse, notre regard trop voilé, nos motivations trop matérielles.

   Mes yeux, regardez donc ces fiers peupliers, les pièces d’or de leurs feuilles, leurs écorces rugueuses parfois couvertes de blanc, ils ressemblent aux majestueux bouleaux, leurs souples racines qui plongent dans le limon humide, courent au fond de l’eau pareilles à de longues lianes. Regardez les saules aux feuilles argentées, les frênes, l’or de leurs parures en automne. Voyez les touffes d’iris des marais, leur forme d’animal exotique, leur jaune éclatant qui se reflète dans le miroir de l’eau. Mes mains, enlacez-vous au tapis des herbiers, glissez-vous parmi les tiges sèches des roselières, éprouvez le rugueux têtu des lichens, cueillez l’arôme généreux des coussins de thym. Mes jambes, frottez-vous aux étoiles piquantes des chardons, avancez parmi les panicules blondes des avoines, éprouvez le piquant des aiguilles vertes des genêts d’Espagne, laissez-vous illuminer par leur efflorescence solaire. Mes pieds, sentez la douceur de la fleur du coquelicot, son tissu si soyeux, on croirait une peau humaine.

   On est là, au bord du lac, on en est une manière d’hôte privilégié. Il s’en faudrait de peu que l’on ne se métamorphose en ses habitants anonymes. Alors on serait cette mante religieuse issue d’un bestiaire fabuleux, yeux globuleux en triangle, longues antennes flexibles, pattes ravisseuses repliées en crochet.  On serait scorpion au corps translucide semblable à un albâtre, au dard prêt à piquer.  On serait couleuvre de Montpellier faisant onduler ses ocelles brun-verdâtre dans le labyrinthe des pierres.  On serait brochet à la livrée irisée en embuscade au milieu des herbes aquatiques.  On serait grèbe huppé coiffé de ses plumes roux orangé, œil semblable à un rubis, bec fin pareil à la pointe du fleuret. On serait cormoran aux ailes étendues faisant sécher sa voilure,  goéland au poitrail blanc, aux ailes cendrées se confondant avec les eaux du lac.

    On serait au bord du lac mais aussi dans ses environs immédiats pour la simple raison qu’il ne faut jamais rompre l’unité d’un biotope. Immergé ici, au plein de la généreuse Nature, on n’en diffère pas. On est l’un de ses fils, on est de la famille des roches rouges, ces belles et insolites « ruffes » que l’érosion a ravinées, les transformant en falaises abruptes, en canyons, en gorges sèches que vient effleurer la Méditerranée si proche. Une immense mer intérieure venant jouer en écho avec une autre, plus modeste mais ô combien estimable ! Alors comment ne pas être cette vigne qui donne le vin aux saveurs de « pierre à feu » ? Comment ne pas appeler ces oliviers aux troncs centenaires travaillés par le vent, le soleil, ces arbres majestueux qui produisent les « lucques », ces fruits savoureux lorsqu’ils sont confits et cette huile aux vertus multiples, à l’inimitable couleur entre le vert anisé et le jaune canari ? Et l’amandier, cet arbre si modeste, ses fleurs roses au printemps, ses coques à la peau veloutée, ses fruits si généreux qui craquent sous la dent, on n’en pourrait faire l’économie qu’à ignorer cette terre qui l’accueille telle l’une de ses plus évidentes ressources.

   Et puis, nul besoin d’aller bien loin, demeurer seulement aux alentours du lac avec ses ilots de terre rouge, ses blocs de roches dressées vers le ciel et parcourir la garrigue proche, connaître ses sentes (ici on les nomme des « drailles ») où paissent les moutons, s’initier à une « immobile transhumance ». Pourquoi aller plus loin, en effet, lorsque le tout du monde nous est donné ici et maintenant dans un paysage qui, à lui seul, pourrait résumer l’ensemble des beautés de la Terre ? C’est à ce voyage dans le proche et la survenue du modeste que nous devons confier nos pas. Cheminer dans cette Nature riche de sa nudité, de son authenticité, voilà de quoi réjouir l’âme au plus fort des syncopes qui agitent le monde et font perdre aux hommes les repères dont leur conscience a besoin afin qu’un sens soit possible qui les écarte de l’abîme. « Lieu d’une pure présence » nous dit le titre. Oui, être présent, c'est-à-dire être infiniment disponible à ce qui nous requiert comme le sol où pouvoir affermir nos pas. Ici est le lieu apaisé au gré duquel la longue déambulation humaine trouve image et site à sa mesure. C’est bien parce que la violence de l’érosion s’est éloignée que nous admirons ces tapis de roches rouges, ces touffes végétales qui habillent la garrigue, cette eau si variable selon la lumière du jour, ces rives découpées qui sont comme le rythme du temps.

   Là, voyez-vous, au centre de ce florilège de la Nature rien n’a plus lieu que ce face à face d’elle à nous qui regardons, cette confluence des formes, cette osmose qui pourrait bien être le genre d’une symphonie intérieure, la sienne rejoignant la nôtre. C’est un grand bonheur que d’être là, à l’écart des agitations, de puiser à même l’arbre, la glaise, la pliure d’eau, le frémissement de l’air, l’intime pulsation des choses.  

   La belle image à l’incipit de cet article est traitée en noir et blanc. Peut-être certains s’étonneront-ils de ce parti pris alors que le Salagou est une fête des couleurs. Mais, ici, ce n’est nullement en termes de chromatisme qu’il faut raisonner, mais en termes d’essence. Le noir et blanc, en raison de son économie, va directement à l’essentiel, évite les inutiles bavardages, focalise la vision sur ce qui fait de ce lieu une exception : les lourds nuages traversés de rais de lumière, la colline qui décroît à l’horizon, le bouquet d’arbres, l’ilot presque illisible, la plaine d’eau que travaillent les remous d’air, le rivage qui fuit au-delà des yeux et ouvre les portes de l’imaginaire. Que dire de plus qui accomplirait l’image ? Tout, toujours, s’abîme dans le silence !

 

 

 

 

 

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