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20 février 2021 6 20 /02 /février /2021 18:06
En quel lieu la vérité ?

" Paysage d'outre-mémoire "

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

« Il ne peut pas y avoir de belle surface

sans une terrible profondeur »

Friedrich Nietzsche

 

***

 

    Toujours notre regard est convoqué par les formes. Telle ligne qui fuit à l’horizon, tel cercle refermé sur son étrange mystère, telle enceinte où se loge la figure humaine. Comme si les formes, schémas directeurs pour notre vision, contenaient à elles seules l’entièreté du réel. Sans doute le contiennent-elles, en une certaine manière, pour la simple raison que le regard s’égare dès qu’il ne peut plus en repérer la subtile géométrie. Certes les teintes viennent à l’appui mais, pourrait-on dire, de façon secondaire, dérivée, comme l’ombre qui n’est que le halo de la lumière, son tremblement, sa projection. Les formes sont belles car elles nous indiquent la voie à suivre afin que nous ne nous égarions sur des chemins de hasard. Les enlèverait-on de la représentation et il ne demeurerait que des glacis de couleurs, des irisations, des zones ambiguës dont nous ne pourrions rien faire, sinon les inclure dans la climatique de notre âme dont nous savons bien, empiriquement, qu’elle est sujette aux plus grandes variations. Nous l’attendons ici, alors qu’elle est déjà là, en fuite d’elle-même si cependant il est permis de penser qu’elle puisse sortir de son site afin d’en connaître d’autres.

   Lorsque les formes s’absentent, quittent le domaine habituel de nos perceptions dont notre sensibilité est le réceptacle, il ne demeure qu’une abstraction, une simple touche intellectuelle qui s’affilie à la nature même du concept. Toujours nous sommes désemparés lorsque notre conscience, en quête de repères, ne rencontre que ces surfaces colorées qui sont pareilles à un langage auquel nous n’aurions accès. C’est cette impression de flottement, d’absence de limites, de contours qui nous désespère et nous fait douter que, face à cette belle œuvre monochrome, un noir de Soulages, un bleu d’Yves Klein, nous puissions trouver quelque signification qui nous restituerait notre position d’être-au-monde. Si les formes assemblent, créent un foyer, une convergence, les teintes agissent a contrario, dispersent, se diffusent dans l’espace et font signe vers une sorte d’évanouissement. Si les formes se conjuguent pour créer de l’être, les couleurs s’annulent pour aboutir à du non-être. C’est pour cette raison que nous sommes toujours décontenancés par les propositions plastiques minimales qui jouent sur le registre d’une tonalité unique.

   Alors, ce " Paysage d'outre-mémoire " nous rassure, qui se donne sur les deux claviers complémentaires des figures et des coloris. Si, comme le suggère le titre, nous sommes hors la mémoire, ceci veut dire que nous nous situons entièrement dans la présence du présent, dans cette singulière et rassurante touche de l’instant qui nous reconduit au foyer de notre essence. Autrement dit, nous ne sommes nullement dispersés, nous sommes ramenés à un genre de position originaire où tout coule de soi, où tout se dit dans la clarté. Ainsi ce ciel au noir profond est le nôtre, tout comme ces flocons aériens subtilement colorés qui mobilisent la gamme de nos sensations immédiates. Cette terre qui porte des formes connues, nous pouvons aisément en appréhender la texture, en connaître le doux, en estimer le rugueux, en un mot l’annexer à notre propre territoire avec le bonheur que connaît celui qui retrouve un ami depuis longtemps perdu de vue ou bien un objet logé au creux de sa propre histoire.

   Les bouleaux, ces bouleaux aux troncs blancs telle une porcelaine, ces rameaux légers qui s’appuient sur le ciel, déjà nous en avons apprécié mille fois la souple densité, vécu le tremblement lorsque le vent se lève et en traverse la fine architecture. La colline au loin, le lac qui la jouxte, le rivage semé de sable clair, toutes ces visions sont pour nous habituelles et tissent la toile de notre quotidien. Les couleurs, ces camaïeux qui mêlent leurs visages dans la confiance, nous les portons déjà au-dedans de nous et ils ne font que se réactualiser à la mesure de notre présente vision. Un chemin est tracé dont nous suivons la trace parmi le peuple des bouleaux. Certes, il est déjà une échappée, sans doute vers notre avenir, mais il ne diffère en rien de notre nature, il en prolonge seulement l’instant qu’il métamorphose en durée. En une certaine façon nous nous vivons comme entièrement contenus dans ce paysage, nous nous l’approprions et, dans une sorte de panthéisme aussi naïf que spontané, nous n’avons guère de mal à nous voir figurer sous les espèces de l’arbre, de l’eau, de l’air teinté de poésie, de la colline noyée dans sa brume.

   A regarder cette image, ce que nous avons trouvé, bien plus qu’une simple réalité somme toute commune, c’est le surgissement d’une vérité, laquelle nous place à l’intersection précise d’un espace, ce paysage saisi de beauté, d’un temps, celui, essentiel, où nous avons coïncidé avec ce fragment de nature. Ce que veut signifier le bel aphorisme de Nietzsche offert comme commentaire de cette œuvre : « Il ne peut pas y avoir de belle surface sans une terrible profondeur », est sans doute à interpréter dans le sens suivant : sous les apparences, les faux-semblants, les approximations dont tout réel est affecté en sa manifestation, toujours se trouve la profondeur d’une vérité qui en constitue la saillie la plus éclatante. Quant au prédicat « terrible », n’indique-t-il le précieux de toute vérité dont jamais, nous les hommes, ne pouvons nous exonérer qu’au risque de notre propre altération ? Si une œuvre nous émeut et nous comble au seul gré de sa manifestation, ce n’est simplement pour des motifs de composition, des harmonies de tonalités, de belles symétries, mais au regard de cette authenticité sans quoi elle ne serait que pure affabulation. Regarder en vérité est remercier du don de la vision qui nous a été alloué afin que, nous connaissant mieux, nous puissions aussi connaître le monde et sa toujours étonnante apparition.

 

 

 

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 18:08
Lieu d’une pure présence

« Vision du Salagou »

 

  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Voir le monde. On ne peut être ici et là en même temps, avoir la falaise au bord de la Manche, les hautes steppes du Kazakhstan et cette nappe d’eau du Salagou qui fait sa lumière plombée, on dirait un métal,  sa lueur d’aube si étrange qu’on serait tout au bord d’une fable antique ou bien d’un conte fantastique, en tout cas dans une manière d’étrangeté. On ne peut avoir le tout du monde, procéder par sommations et posséder ce qui, toujours, se fond dans l’universelle profusion. Bien au contraire il faut effacer tout ce qui pourrait distraire notre attention, tout ce qui pourrait atténuer les phénomènes présents. Les paysages de ce type, les bords de l’océan lorsque baisse la lumière, la plaque sourde des lagunes, les rivages de la Mer d’Irlande avec ses amoncellements de granit gris, ces paysages, donc, sont de purs foyers de fascination. Ce qui veut dire que, lorsque le regard s’est posé sur ses grappes de lourds nuages, sur ses collines au loin pareilles à l’échine d’un squale, sur le bouquet d’arbres au sein de son ilot minuscule, sur la nappe d’eau parcourue de frissons de lumière, sur le rivage découpé à la diable, plus rien ne compte que cette intime liaison de soi à ceci qui n’est nullement soi mais ne saurait tarder à le devenir.

   C’est la force mystérieuse de ces lieux d’infinie solitude dont la présence rime avec beauté que de happer notre vision, gommant tout ce qui, du divers, du multiple, pourrait venir éparpiller notre intérêt. Soudain la totalité du monde est là recueillie dans cet étroit microcosme. Nulle autre signification extérieure ne saurait en amoindrir le caractère singulier, hors du commun. Par définition, ce qui reçoit ce prédicat étonnant de « hors du commun », nous entraîne inévitablement à sa suite, nous ôte toute référence qui ne serait celle de ce lieu, nous exile de tous les temps, de tous les espaces qui ne deviennent que de pures virtualités à l’horizon de l’être. Voir le monde est voir ce monde-ci que mon regard crée, dont il renouvelle sans cesse l’infini mystère.

   Mes yeux sont aimantés, ils lancent leurs rayons en direction de tout ce qui, ici, crée les conditions d’un fabuleux biotope. Un havre de paix pour celui qui entretient un dialogue avec la nature, parle à l’oreille des arbres, communique avec le poisson, vit dans la nacelle des nuages, glisse le long des racines jusqu’au socle de la Terre. Alors, devant ceci, que reste-t-il d’autre à faire qu’un genre d’inventaire à la Prévert, autrement dit de faire se lever une poésie écologique, peut-être même donner site, l’espace d’un instant, à une vision panthéiste de la Nature, ce prodige qui n’a nul égal, que nulle mimèsis ne saurait approcher d’un iota. Nous, les hommes, sommes entourés de dieux et ne le savons pas. Notre marche est trop hasardeuse, notre regard trop voilé, nos motivations trop matérielles.

   Mes yeux, regardez donc ces fiers peupliers, les pièces d’or de leurs feuilles, leurs écorces rugueuses parfois couvertes de blanc, ils ressemblent aux majestueux bouleaux, leurs souples racines qui plongent dans le limon humide, courent au fond de l’eau pareilles à de longues lianes. Regardez les saules aux feuilles argentées, les frênes, l’or de leurs parures en automne. Voyez les touffes d’iris des marais, leur forme d’animal exotique, leur jaune éclatant qui se reflète dans le miroir de l’eau. Mes mains, enlacez-vous au tapis des herbiers, glissez-vous parmi les tiges sèches des roselières, éprouvez le rugueux têtu des lichens, cueillez l’arôme généreux des coussins de thym. Mes jambes, frottez-vous aux étoiles piquantes des chardons, avancez parmi les panicules blondes des avoines, éprouvez le piquant des aiguilles vertes des genêts d’Espagne, laissez-vous illuminer par leur efflorescence solaire. Mes pieds, sentez la douceur de la fleur du coquelicot, son tissu si soyeux, on croirait une peau humaine.

   On est là, au bord du lac, on en est une manière d’hôte privilégié. Il s’en faudrait de peu que l’on ne se métamorphose en ses habitants anonymes. Alors on serait cette mante religieuse issue d’un bestiaire fabuleux, yeux globuleux en triangle, longues antennes flexibles, pattes ravisseuses repliées en crochet.  On serait scorpion au corps translucide semblable à un albâtre, au dard prêt à piquer.  On serait couleuvre de Montpellier faisant onduler ses ocelles brun-verdâtre dans le labyrinthe des pierres.  On serait brochet à la livrée irisée en embuscade au milieu des herbes aquatiques.  On serait grèbe huppé coiffé de ses plumes roux orangé, œil semblable à un rubis, bec fin pareil à la pointe du fleuret. On serait cormoran aux ailes étendues faisant sécher sa voilure,  goéland au poitrail blanc, aux ailes cendrées se confondant avec les eaux du lac.

    On serait au bord du lac mais aussi dans ses environs immédiats pour la simple raison qu’il ne faut jamais rompre l’unité d’un biotope. Immergé ici, au plein de la généreuse Nature, on n’en diffère pas. On est l’un de ses fils, on est de la famille des roches rouges, ces belles et insolites « ruffes » que l’érosion a ravinées, les transformant en falaises abruptes, en canyons, en gorges sèches que vient effleurer la Méditerranée si proche. Une immense mer intérieure venant jouer en écho avec une autre, plus modeste mais ô combien estimable ! Alors comment ne pas être cette vigne qui donne le vin aux saveurs de « pierre à feu » ? Comment ne pas appeler ces oliviers aux troncs centenaires travaillés par le vent, le soleil, ces arbres majestueux qui produisent les « lucques », ces fruits savoureux lorsqu’ils sont confits et cette huile aux vertus multiples, à l’inimitable couleur entre le vert anisé et le jaune canari ? Et l’amandier, cet arbre si modeste, ses fleurs roses au printemps, ses coques à la peau veloutée, ses fruits si généreux qui craquent sous la dent, on n’en pourrait faire l’économie qu’à ignorer cette terre qui l’accueille telle l’une de ses plus évidentes ressources.

   Et puis, nul besoin d’aller bien loin, demeurer seulement aux alentours du lac avec ses ilots de terre rouge, ses blocs de roches dressées vers le ciel et parcourir la garrigue proche, connaître ses sentes (ici on les nomme des « drailles ») où paissent les moutons, s’initier à une « immobile transhumance ». Pourquoi aller plus loin, en effet, lorsque le tout du monde nous est donné ici et maintenant dans un paysage qui, à lui seul, pourrait résumer l’ensemble des beautés de la Terre ? C’est à ce voyage dans le proche et la survenue du modeste que nous devons confier nos pas. Cheminer dans cette Nature riche de sa nudité, de son authenticité, voilà de quoi réjouir l’âme au plus fort des syncopes qui agitent le monde et font perdre aux hommes les repères dont leur conscience a besoin afin qu’un sens soit possible qui les écarte de l’abîme. « Lieu d’une pure présence » nous dit le titre. Oui, être présent, c'est-à-dire être infiniment disponible à ce qui nous requiert comme le sol où pouvoir affermir nos pas. Ici est le lieu apaisé au gré duquel la longue déambulation humaine trouve image et site à sa mesure. C’est bien parce que la violence de l’érosion s’est éloignée que nous admirons ces tapis de roches rouges, ces touffes végétales qui habillent la garrigue, cette eau si variable selon la lumière du jour, ces rives découpées qui sont comme le rythme du temps.

   Là, voyez-vous, au centre de ce florilège de la Nature rien n’a plus lieu que ce face à face d’elle à nous qui regardons, cette confluence des formes, cette osmose qui pourrait bien être le genre d’une symphonie intérieure, la sienne rejoignant la nôtre. C’est un grand bonheur que d’être là, à l’écart des agitations, de puiser à même l’arbre, la glaise, la pliure d’eau, le frémissement de l’air, l’intime pulsation des choses.  

   La belle image à l’incipit de cet article est traitée en noir et blanc. Peut-être certains s’étonneront-ils de ce parti pris alors que le Salagou est une fête des couleurs. Mais, ici, ce n’est nullement en termes de chromatisme qu’il faut raisonner, mais en termes d’essence. Le noir et blanc, en raison de son économie, va directement à l’essentiel, évite les inutiles bavardages, focalise la vision sur ce qui fait de ce lieu une exception : les lourds nuages traversés de rais de lumière, la colline qui décroît à l’horizon, le bouquet d’arbres, l’ilot presque illisible, la plaine d’eau que travaillent les remous d’air, le rivage qui fuit au-delà des yeux et ouvre les portes de l’imaginaire. Que dire de plus qui accomplirait l’image ? Tout, toujours, s’abîme dans le silence !

 

 

 

 

 

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16 février 2021 2 16 /02 /février /2021 18:08
A ciel ouvert

 « A Ciel -.ouvert »

      Photographie : François Jorge

 

***

 

 

   Toi l’Inconnue, que j’avais découverte sur le rivage, tu m’avais dit, spontanément, avant même que nous ne nous connaissions : « A ciel … ouvert », prenant bien soin de laisser, au centre de ta parole, s’introduire une césure où tout pouvait être dit, aussi bien les regrets, aussi bien un cœur vacant, le vol d’une tristesse, le sanglot d’une mélancolie, la rouge passion quand elle déborde le cœur et s’en vient moissonner l’amant de passage ou bien le livre et ses poèmes, la fleur et ses blancs pétales - on dirait une neige immaculée -, les grains écarlates de la grenade, on y planterait l’émail de ses dents et le jus descendrait dans la gorge avec son bruit de minuscule crécelle. 

   Combien il était heureux, pour l’éternel solitaire que je suis, d’entendre cette voix douce telle une mousse, d’écouter cette longue rumeur qui sortait de toi, telle une plainte ou bien un souhait, peut-être un regret armorié qui dessinait sur ton corps de sirène les subtils tatouages de ta présence. Sais-tu, au moins, la gerbe de glace que tu avais instillée en mon âme, ce froid souverain qui m’eût métamorphosé en pur stalagmite si, soudain, absente de mon horizon, je m’étais retrouvé transi, avec, au loin, les échos de ton souffle répercutés par le peuple sombre des rochers ? Oui, je sais, tu vas trouver ma tirade par trop lyrique, affublée d’un désuet romantisme. Oui, je sais, Hypérion est si loin, son Aimée la belle Diotima si fragile dans le temps qui frissonne, Hölderlin isolé dans son empyrée poétique.

   Mais qui donc encore se soucie donc de ces bluettes venues du fin fond des siècles avec la nostalgie des terres antiques : Le Péloponnèse, nommé « Argos » par Homère le plus grand des poètes de tous les temps ; l’Arcadie, patrie du dieu Pan ; l’Attique et ses sublimes céramiques ; des villes célèbres, Lacédémone, mentionnée déjà dans l’Iliade ; Olympie et son temple d’Héra ; Delphes où parle l’oracle d’Apollon à travers la Pythie ? Qui se soucie encore de l’Acropole, de l’Académie de Platon, de ses jardins, ses portiques, de la belle philosophie grecque aujourd’hui disparue ? Qui  de la statuaire parfaitement apollinienne ? Qui donc ? Oh, certes, à Toi l’Inconnue, ma plainte paraîtra bien futile, abstraite du réel, un genre de nostalgie antiquaire dont notre monde, aujourd’hui si friand de compacte matérialité, se gaussera comme l’on se moque du nain ou du bossu. Vois-tu combien mon âme vogue au large d’elle-même à seulement invoquer les sophismes dont notre présent est accablé !

   Car, vois-tu, parmi le labyrinthe et les complexités de l’existence, il est une immédiate consolation dont nos yeux sont abreuvés à simplement prendre acte de cette Nature si belle, elle, la seule qui puisse prétendre à une possible immortalité. Mais laisse-moi donc te donner quelque morceau d’anthologie tirés de la bouche  d’Hypérion :

 

« Ô toi, pensai-je, avec tes dieux,

Nature !

moi qui ai rêvé jusqu’au bout

le rêve des choses humaines,

je dis que tu es seule vivante ;

et tout ce que les âmes inquiètes

ont inventé ou conquis

 fond comme perles de cire

à la chaleur de tes flammes ! »

 

    Pourrait-on mieux dire que le Poète en direction de cette Nature, nous les hommes de faible constitution, nous les fragiles qu’un simple ris de vent disperserait à la face de la terre et il ne demeurerait, de nous, que des papiers épars dont même de savants archéologues ne pourraient rien tirer, sauf un vibrant désarroi de n’avoir nullement compris qui nous étions, nous les incrédules, nous les fossoyeurs des arbres, nous les assassins des mers, nous les démolisseurs de montagnes. Mais, parvenu à ce point dont je ne saurais jamais revenir, accablé par tant de lassitude à considérer les travaux d’Attila de l’humaine condition et ne voulant davantage t’affliger et t’infliger de plus lourd fardeau, tous deux nous allons nous pencher sur ce qui nous entoure avec sollicitude et bienveillance afin que nos âmes rassérénées puissent s’abreuver à de plus nobles pensées, se réjouir de plus délicieuses sensations.

   Toi l’Inconnue qui déjà m’es chère, à peine aperçue, regardons ensemble ce paysage. Il nous dit la singularité qu’il y a à être face à lui dans cet instant qui, déjà, est en fuite de sa propre présence. Regarde ce beau ciel  couleur de platine que de sombres nuages, bleu-gris, recouvrent d’une taie pareille à une promesse de félicité. Regarde les sillons qui le parcourent, les volutes qu’il abrite, les modulations qui en traversent  la fluide substance. Cette diversité, cette belle multiplicité ne nous disent-elles, en écho, les images multiples, bigarrées, des peuples de la terre ?  Car, vois-tu, cette polyphonie est aussi  belle que réjouissante. On en sent les courants fluides, aériens, jusqu’en son intime et, ce que nous savons, c’est que bientôt ils nous appartiendront, tout comme notre respiration est la nôtre, les battements de notre cœur nous sont intimes que nous abritons des soucis et des mouvements du monde.

   As-tu perçu, tout comme moi, le précieux de cette basse ligne d’horizon, cette « ouverture du ciel », pour reprendre ton expression si juste, elle est promesse d’avenir par où notre vie bondit et s’écoule vers son lumineux destin. Ce destin dont on dit souvent qu’il est lourd, difficile à porter, éprouves-tu, ici, sa légèreté de tulle, la souplesse de son satin, la richesse de ses projets ? Oui, il faut consentir à secouer nos habituels états d’âme - ces mortels poisons pour romantiques décadents -, et déceler dans la lourdeur des ombres, la clarté qui s’y dissimule et ne demande qu’à jaillir. En ceci, je crois, nous rejoignons les beaux tropismes des anciens Grecs, nous sommes entièrement auprès des choses, nous donnons essor à l’art, nous nous prosternons devant ces dieux qui ornent notre propre mythologie et dessinent l’histoire qui sera la nôtre, ce bien si précieux que, jamais, nous ne pouvons en faire le don, sauf à renoncer à notre propre existence. Tu auras perçu, j’en suis sûr, ta connaissance de ma personne fût-elle infinitésimale, combien un lyrisme débridé - oui, c’est un pléonasme voulu -, traverse l’outre de ma peau, la gonfle tel le foc qui cingle vers le large. Car tu le sais, la passion est le seul antidote à la misère, le seul contrepoison qui nous autorise à maintenir notre tête au-dessus de l’eau. Il est si affligeant de se laisser aller au morne, au rampant, à la langueur qui mine nos fondations et menace, à tout instant, de concourir à notre perte.

   Oui, ce paysage est beau au-delà de toute parole et il suffirait de faire silence et de contempler. Mais nous sommes essentiellement des êtres de langage et grande est notre impatience d’habiller notre bouche des mots qui la féconderont, tout comme ils contribueront, précisément, à ouvrir, à entailler ce réel sourd et muet qui s’obstine à vibrionner tout contre notre visage sans que nous puissions en rien en pénétrer l’étrange secret. Alors il nous faut parler, il nous faut écrire, inciser la toile muette des choses des milliers de signes  qui feront sens et nous installeront au sein même de la compréhension de l’altérité, au sein de la perception de qui nous sommes. Le paysage est un extraordinaire révélateur de notre propre conscience.

    Si tu demeures sans voix face au sublime, à ces chaos de rochers, à cette flaque sombre de la mer qui se devine à mi-distance, au triangle de la montagne, aux habitats des hommes à perte de vue, c’est que tu n’es nullement parvenue à inscrire dans les capacités de ton intuition les schèmes originaires par lesquels tu t’apparais à toi-même comme le prodige sans pareil qu’est l’étant en son surgissement, dont tu constitues l’indispensable et inamovible fragment car la Nature est un TOUT que tu habites quand bien même tu voudrais t’en exonérer. De ta propre personne à la Nature, de la Nature à ta propre personne, non seulement il n’y a nulle rupture, mais bien au contraire osmose, parfaite coalescence et c’est pourquoi il est si dommageable pour l’homme - et conséquemment pour la Nature - qu’une possible scission s’immisçât, entre deux êtres du monde à part égale. Il y a équivalence partout où il y a présence. Si bien que nous pourrions écrire l’équation suivante : un homme = un arbre = une terre = un amour et ceci pourrait se poursuivre à l’infini, la partie ayant besoin du Tout ; le Tout ayant besoin de la partie.

   Toi, qui dans l’instant qui précédait, étais une Parfaite Inconnue, te voici donc maintenant faisant partie de mon univers. Je suis en charge de toi comme tu l’es de moi, en une corrélation qui découle par simple logique, par simple humanité, de l’éthique au gré de laquelle tout Sujet est redevable de l’Autre et l’Autre redevable de Soi. SOI, L’AUTRE : une seule et même cause. C’est une règle commune qui existait de toute éternité, que les hommes ont continûment bafouée, si bien qu’en nos contemporains usages « l’homme étant devenu un loup pour l’homme », plus rien n’a d’importance que gloire et richesse avec, pour prête-nom, cet EGO qui ne brille jamais tant que par les vices qu’il initie bien plus que par les vertus qu’il porte au jour. Nul pessimisme dans l’énoncé de cette sombre assertion, bien plutôt la lumière crue d’une réalité qui, toujours, se confond avec la vérité dès qu’elle est dite en l’essentiel de ce qu’elle donne à voir.

 

Oui, toute vie juste est exercice de la vision.

Tout exercice de la vision est activité de la conscience.

Toute conscience est à la source de l’éthique.

 

   Belle Inconnue, par laquelle ce monde-ci du paysage est venu à moi, tu en fus l’une des parties les plus lumineuses, demeure en ma vue, demeure telle cette mer - à une lettre près cette Mère -, qui m’accueillis un jour dans le silence de ma profonde méditation. Tu es une vague qui toujours lèvera au creux du mystère, face à cet Orient où nait le Soleil qui, jamais, ne s’éteint !

   

 

 

  

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28 janvier 2021 4 28 /01 /janvier /2021 18:03
Vivait sa vie

                                                                         « Ireland »

                                                            Photographie : Gilles Molinier

 

 

***

 

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

***

 

Ici dans la clairière était

Toute la lumière

Du Monde

Lumière sans début ni fin

Lumière simplement ourdie

De choses originaires

Clarté qui ravissait quiconque la regardait

Mais jamais on ne pouvait trop longtemps

S’y abandonner

La laisser devant ses yeux

Comme on l’aurait fait d’un simple objet

 

***

 

Lumière était le visible en sa plus riche parure

Lumière était souci de se donner dans la pureté de soi

Lumière était cela même qui ruisselait étincelait émerveillait

Mais on n’en pouvait connaître l’ineffable secret

L’irruption à même la présence

La plurielle symphonie

L’inaperçu événement

La silencieuse

Profusion

Arbre était là debout

Dans le flux de clarté

Arbre était dans l’immédiat gain du jour

Arbre se sustentait à la source première

 

***

 

Nul ne savait qui de l’Arbre ou du Ciel

Faisait don de cette inépuisable féerie

Le feu blanc ici sur l’Arbre

Etait-ce flocon du nuage

La tache d’écume là

Etait-ce souffle du vent

La couronne grise encore là

L’intime pulsation d’une royauté

Emanée du plein des êtres

De leur irrévocable levée

Dans l’unique instant

Le cœur vibrant

La surprise

Ouvrant

Sa sublime

Corolle

 

***

 

Nul ne savait qui toujours espérait

La Clairière en ses yeux dissimulés

Cernés d’ombres et de noires moirures

Pourtant dans la mesure de l’habitude

Ne manquait de s’étonner

Du Prodige

Voir seulement voir

Tenait du miracle

Comment n’en pas sentir

Dans le ténébreux massif du corps

L’ondoiement

Les reptations animalières

Les efflorescences subtiles

La Joie

Cette pépite aux mille bruissements dans la forêt ouverte

De l’âme

Cette exception de vivre parmi le peuple primitif

De la sensation

Cette trouée céleste par laquelle se dit

L’élégant

L’aérien

Le vierge

 

***

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

Sur cette terre d’Irlande vouée

Aux pierres

Aux lignes de cairns

Aux calvaires de granit noir

Aux vents

Aux lacs d’eaux claires

A la course échevelée des chevaux

Aux taches de rousseur parsemant la plaine des visages

Aux mélodies mélancoliques de l’accordéon

A la lueur fauve de l’alcool dans la caverne des pubs

Sur cette Lande si belle

Si étrange

Si envoûtante

Comment Arbre aurait-il pu échapper à la magie

N’en être pas l’évident recueil lui dont l’éternité

Etait le signe le plus apparent qui se donnait

Sève

Baume

Lymphe

Matriciels

Céleste parmi la fourmilière des Hommes

Nu debout dans le temps qui gire

Et ne sait plus le début ni la fin de sa course

 

***

 

Arbre qui portes en toi l’infinie affluence

De tes frères

Du cyprès aux fières chandelles

Du majestueux séquoia

Aux longues ramures

De l’olivier à la noueuse destinée

Des lames d’argent des palmiers

Comment pourrait-on se distraire

De TOI

Ne pas te destiner le gui druidique

Ne pas t’envisager sous la forme

D’Yggdrasil-le-Magnifique

L’Arbre du Monde

Le « destrier du Redoutable »

Dieu Odin

Sur qui reposent

Les Neuf  Royaumes

 Celui des Brumes et des Nibelungen

Qui vivent dans la montagne

Dans les mines qui sont

Leur inépuisable richesse

 

***

 

Toi dont les branches sont le toit

Du Monde

Elles s’élèvent à la courbe

Des Cieux

Toi aux blanches et fougueuses racines

Qui défient le feu des Enfers

Toi qui abrites l’aigle à l’œil pléthorique

L’écureuil messager

Les lianes des serpents enlaçant ton tronc

Toi aux voisines que sont les Nornes

Ces tisseuses du Destin

Elles qui

Près de la fontaine

 Interrogent

Le Passé

Le Présent

L’Avenir

Elles qui font frémir sur ta large feuillaison

La pluie en mince brume

Qui touche la Terre

Cette rosée dont s’abreuvent les abeilles

Qui bientôt deviendra l’hydromel

Ce breuvage destiné aux dieux

Cet inimitable nectar

Peut-on espérer plus glorieuse carrière

Plus exemplaire fortune

 

***

 

Là en cette énigmatique terre d’Irlande

Tu es cette immense Sagesse

Cette révérence faite

Au Ciel

Et à

La Terre

L’abri pour les Hommes

Sous tes larges feuillages

Infinité d’yeux qui boivent le Soleil

Qui sont les miroirs de la Lune et des Etoiles

Nous les Hommes de modeste aventure

Nous dissimulons dans les ombres de la clairière

Sommes si inapparents

Dans l’air qui croît

Et le jour qui décline

Si indigents

 

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 17:31
Naissance de l’heure.

"Eclosion "

Avec Zoé.

Œuvre : André Maynet.

 

   D’abord on est là, en retrait, soucieux de ne pas s’immiscer sur la scène dont Eclosion est, à l’évidence, l’incontournable Muse. Mais que regarde-t-elle donc qui semble la fasciner avec le prodige des choses rares ? Qu’a-t-elle vu que nous ne saurions voir ? Qu’est-ce qui la tient en haleine, la pose dans cette attitude hiératique dont nous ne percevons pas la cause, voyons seulement l’effet ? C’est si étrange d’assister au jeu intime de l’être, d’en deviner à l’avance les extases successives, comme si du néant de la blancheur, soudain, pouvait naître l’incroyable même, s’ouvrir la révélation dont, depuis toujours, nous sommes en attente. Comme si quelque chose allait survenir, de l’ordre du mystère et nous envelopper dans la toile d’une douce compréhension. C’est là, tout proche, cela fait son glissement d’air, sa chute d’ouate, son filament de cristal. Il n’y a pas de bruit et même les oiseaux, les araignées d’eau, les discrètes fourmis se confondent avec les mailles du temps. Temps suspendu, immensément attentif à ne pas défroisser son initiale texture - cette à peine translation de gouttes d’eau dans le luxe du fleuve -, et il semblerait qu’une teinte d’éternité partout se répande et que le monde se fige tout à sa propre attente de germination. Silence et creux de joie à la pliure de la conscience, là, tout au bord de l’univers où scintillent les étoiles.

Alors, ne voyant rien, ne devinant rien de ce qui peut se passer, le rêve est notre seule aire, le songe notre naturel abri dont nous essayons d’extraire un sens, de faire venir un paysage, d’ouvrir la possibilité d’une poésie aux douces incantations. Devant nous, le scintillement d’une eau, son écoulement lent parmi les lèvres oublieuses du sable. La lumière est du pur argent venu du ciel, une longue caresse, une effusion dont nous ne pourrions même pas dire le nom. Toujours les choses secrètes demeurent innommées, serties d’imprécises confluences, de clairières que visite un ineffable clair-obscur. Au loin, le cercle plus sombre d’une ligne de collines, comme pour poser une certitude et amener à notre conscience le réconfort auquel elle aspire. Il faut des arbres, des fruits, de douces mains pour faire récolte, presser la pulpe, inviter le jus à surgir et donner à nos lèvres cernées de désir la première offrande du jour. C’est ainsi, nous ne naissons à nous-mêmes qu’à être enfantés par le jour, à hisser de nos corps opaques un peu de la lumière qui, bientôt sera notre langage, notre façon d’apparaître, de nous donner comme phénomènes, figures inscrivant sur la page vierge les premiers signes de l’exister. A chaque seconde, nous respirons, nous clignons des yeux, nous aimons, nous naissons. Eternel retour de ce présent qui nous traverse, nous métamorphose et, pour autant, nous laisse dans la résille singulière de notre être. Plus haut sont les nuages qui portent témoignage de la condition des hommes. Sombres métaphores des lourds cumulus qui semblent écraser la terre, l’incliner à disparaître, à n’être plus qu’une manière de chaos indistinct. Brillantes images des dentelles blanches que traverse l’effusion des rayons solaires et nous sommes si près d’un bonheur qu’il nous semble le palper, en faire la matière pleine des jours. Cela commence à se déplier, cela profère à bas bruit, c’est la chute souple de la source, le murmure de la fontaine, le clapotis des gouttes dans le cercle sombre de la crypte. Cela advient. Cela nait à soi.

Assise sur l’indistinction d’un drap - ce support à peine visible d’une existence -, Eclosion est dans l’attitude de la Pensive, de l’Attentive, de Celle qui assiste à sa propre émergence, au cycle de son devenir. Son visage prend appui sur une main. Il médite. Il rayonne déjà de l’incroyable qui va se produire et l’installer au centre de ce qu’elle est : une question, une longue interrogation qui jamais n’aura d’épilogue, sauf la rencontre avec le néant, un jour, dans d’inaccessibles limbes. La lumière des jambes rejoint cette autre clarté que diffuse une opaline blanche. Secret contre secret. Prodige contre prodige. Oui, il y a tant d’étonnante beauté à voir se nervurer quelque chose qui n’était pas, qui demeurait dans l’ombre, attendait son architecture existentielle, rougeoyait de l’intérieur telle une flamme impatiente de dire sa puissance, d’installer son efflorescence lumineuse à la face des choses. Là, dans la fureur d’une neuve lumière, voici que se distinguent d’ovales perfections, que se cristallise le blanc symbole de la naissance. Ce n’est pas encore totalement advenu, cela frémit simplement, cela fait sa dimension déployante, sa brisure de coquille dans la surprise de l’heure. On ne sait nullement le destin contenu dans cette énigme. On espère, on fixe attentivement la mince coque de calcaire, on ferait irruption si l’on osait. Mais c’est comme un hiéroglyphe dont on observe l’essaim des signes, on demeure sur le bord, on retient son souffle, on se tient sur la pointe des pieds. Quelque part, au centre de soi, sous le dôme du diaphragme ou bien dans l’amande de la glande pinéale, ou peut être dans le sens commun de l’imagination, c’est le remuement indistinct mais ô combien proche du tourment de l’illusion anticipatrice qui se manifeste avec la pliure d’un sublime effroi. Oui, vérité oxymorique puisque tout geste de donation est en même temps geste de retrait de l’oblativité. On est en sursis et naître n’en est que le premier mouvement. On attend. On ne sait ce qui va surgir. On est sur la lisère de l’être. De l’être-autre, de l’être-soi. Car c’est toujours de soi dont il est question dans le colloque de la naissance. De l’autre comme soi. De soi comme l’autre. Nous sommes toujours en attente de nous et nous demeurons fascinés par l’apparition de ce premier signe dont Eclosion est la belle métaphore. Eclosion, nous t’attendons !

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19 janvier 2021 2 19 /01 /janvier /2021 18:13
Eaux vives du Temps

« Still in the dark »

 

Photographie : Alain Beauvois

 

 

***

 

 

C’était ceci qui vrillait l’esprit

Cette initiale lueur

Dont on ne savait rien

Cela partait de loin

Cela glissait longtemps

Cela faisait son énigme

Comme si

Depuis toujours

Une onde vous traversait

Dont vous ignoriez la trace

Ne soupçonniez la ductile empreinte

Au sein même du fortin

De peau et de chair

 

***

 

Cela faisait

Sa Petite Musique de Nuit

Son clair ruisseau

Cheminant depuis l’aube du Temps

Une sourde réminiscence

A l’orée de la conscience

Une feuille tombant

Dans le luxe d’une lumière

D’automne

 

***

 

Il y avait tant de paix

Recueillie dans la conque nocturne

Tant d’yeux éteints

Sur la courbe du firmament

Tant de joie ouverte

Là à portée des yeux

Là dans l’anse disponible

De la main

Là dans le creux de l’oreille

Qui vibrait au rythme

Du Silence

 

***

 

Oui c’était un grand bonheur

Que d’être là

Sans certitude aucune

Là dans l’accueil de l’être

Porté infiniment

A ce qui adviendrait

Qui ne pouvait s’illustrer

Que sous la figure

D’une vacance

Signe inaugural

D’une Liberté

Qui ne disait son nom

Mais se postait à l’angle

De la Nuit

Dans sa ressource

La plus réelle

 

***

 

Que restait-il à faire

Sinon flotter entre

Ciel et Terre

Attendant l’Etoile

Devinant la parole glacée

De la Lune

S’accordant au souffle

De clarté qui tombait

Des nuages

Gagnait l’eau en

Son unique reptation

Elle voulait dire

Le Passage

La fragilité

La question jamais résolue

De sa Place ici

Parmi les congères d’incertitude

Les injonctions muettes

Des astres

La marche du cosmos

Dans l’ordonnancement du Monde

 

***

 

On demeurait en soi

Dans la confiance de sa passée

On demeurait et on cherchait

La Dimension

La Seule qui nous installerait

En nous

Dans cette aire bienveillante

Qui girait sans cesse

Et nous distrayait

Parfois

De notre exact

Cheminement

 

***

 

On regardait la plaine frémissante

De l’Eau

En son étrange parcours

Cela rayonnait en soi

On aurait cru un feu

Un fanal intérieur

Nous disant notre amer

On cherchait le Temps

A la lueur des Eaux Vives

Il était là

Devant

Derrière

Tout autour

Il était là sans délai

Il dessinait la clairière de notre peau

Il sculptait la glaise de notre corps

Il portait en nos yeux

L’ineffable clair-obscur

Des choses sans détour

Au creux de nous

A la source efficiente

Qui sourdait

Pareille

A une pluie

De comètes

Oui

De

Comètes

Il n’y avait que ceci

A dire du Temps

Rien de plus que l’Être

L’orbe du Néant

Dans la pureté du Lieu

Une Attente

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 17:02
Elfiya et son ciel

André Maynet

 

***

 

   Elfiya, déjà son nom est promesse d’éternité, de vol bien au-dessus des choses communes. C’est bien là la magie des noms que de porter en eux la promesse du jour, de dessiner la palme infiniment ouverte d’un destin. Nul ne connaît Elfiya sauf à nommer les anges et les elfes, les chérubins et les chapelets de nuages blancs qui voguent à l’infini de l’azur. Cette délicate présence, cette venue de loin sur les ailes du mystère, voici de quelle façon l’on peut en dresser un portrait. Non avec la brutalité d’une brosse, seulement au travers d’une esquisse, d’une empreinte légère, de la touche si peu insistante d’un lavis. Aquarellée ? Certes, Elfiya pourrait répondre à cet effleurement, à ce cortège diaphane de poussière d’eau. Mais encore cela serait trop insistant. Parfois l’eau est lourde qui précipite ses milliers de gouttes serrées sur le sol inquiet des hommes.

  

   Aurait-on eu l’idée (saugrenue entre toutes !), de la figurer sous les traits d’une pâte lourde dans la manière de l’impressionnisme ou bien de l’expressionnisme ? Bien évidement non. Elfiya n’a de rapport à la pesanteur des choses de la terre que dans une manière de tutoiement à peine marqué de la colline, du sillon enduit de glaise, du bitume qui entoure le monde de sa résille serrée. La terre en sa nature foncière présente trop de caractères affirmés. La terre est trop crevassée, ouverte à la faille, creusée de larges avens, courbée en de vastes dolines. La terre est une rocailleuse aventure, un tellurisme géologique dont Elfiya ne saurait endurer l’abîme tectonique.

 

Non, à Elfiya il faut

des territoires plus étendus,

de plus hautes altitudes.

  

   Mais pourquoi donc cette Etrange se mire-t-elle dans la surface verte d’un haut miroir ? Pourquoi fait-elle face à une échelle dressée en direction de la cimaise de la multitude partout répandue ? N’est-ce que pure posture, sacrifice à quelque mode, attitude rituelle destinée à quelque dieu inconnu ? Non, cette jeune et fluide arborescence s’élève d’elle sans souci de quelque narcissisme à afficher auprès des humains, sans nulle coquetterie dont elle aurait affublé son corps pour des raisons d’élégance ou de séduction.

 

Elfiya s’élève d’elle-même

 vers qui elle est en sa nature profonde,

à savoir le tremblement d’une absence,

l’aimantation du vide,

la vibration d’un silence

venu de sa profondeur même,

genre de source dont elle seule

peut percevoir le bruissement,

entendre la chanson de cristal.

 

   Les Hommes de la Terre sont bien trop occupés d’eux, bien trop fichés dans la glu de leurs propres contingences pour se disposer à connaître ce qui se donne dans le souci d’une braise intérieure.

    D’une ‘braise intérieure’, oui, car malgré la minceur de son anatomie, malgré sa carnation à peine plus soulignée que l’est le passage de l’oiseau blanc sur un champ de neige, elle est animée en son fond, tout contre le velouté de sa peau, d’une flamme qui la fait telle la lumière de la bougie dans la cage de verre d’une lampe tempête. Quiconque disposerait d’un regard acéré, d’une vue infiniment ouverte à la contemplation, à la vision de la périphérie des choses (non de leur cruelle opacité), découvrirait cette vérité hiéroglyphique qui est sa marque la plus distinctive. Elfiya est au monde, il faut en comprendre le sens profond, dans une constante distraction, dans une visée floue, décalée et ceci pourrait bien ressembler à une hallucination. Sauf que la conscience d’Elfiya est poncée à blanc, quasi-lumineuse à la façon de l’aimantation verte de l’aurore boréale, percevant en soi, dans l’immédiateté de l’intuition, le moindre tremblement de la croûte terrestre, la moindre irisation à la surface du lac, le moindre mouvement, par exemple le vol stationnaire du colibri devant la fleur semée de pollen.

  

   Tous ceux qui, par un excès de hâte à comprendre cette Divine Nature, auraient inféré chez elle, l’existence d’une disposition mystique se seraient lourdement trompés, pour la simple raison qu’elle n’a nul besoin de différer de soi, de s’en remettre à quelque divinité pour trouver une réponse satisfaisant sa propre curiosité. Et encore, ce terme de ‘curiosité ‘est impropre au motif qu’Elfiya se passionne pour le motif, beau entre tous, d’une connaissance de l’origine des choses, bien plus que de leur mise en musique existentielle. Ce qu’elle veut, ce qui énonce pour elle les mots de sa propre destinée, les organise en phrases, puis en textes, c’est cette volonté souple mais infiniment tendue vers un unique but : parvenant au bord ultime de sa propre essence, deviner celle du monde, celle des hommes et vivre de cette pure vérité.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est l’oiseau posé sur sa branche

avec la conscience d’être un oiseau

et rien au-delà qui puisse

en pervertir la forme accomplie.

Ce qu’Elfiya veut, c’est l’homme, la femme

en leur authentique présence,

 non des fac-similés qui ne dévoileraient

que leur insuffisance à être.

Ce qu’Elfiya veut,

c’est la source dans le frais du vallon,

l’aube lorsque rien n’en a encore altéré la venue,

 le soleil émergeant de son berceau de nuages,

le glissement du vent sur la nervure de la feuille,

l’éclat de la pierre blanche sur l’austère garrigue,

le miroir du lac réverbérant l’eau légère du ciel,

la mèche de cheveux sur laquelle coule la belle clarté,

le dépliement de la blanche corolle à contre-jour des choses,

la danse du papillon dans l’air saturé de beauté,

le son de la flûte andine sur l’infini des hauts plateaux,

le jeune éblouissement des rizières,

leurs terrasses comme des promesses d’avenir.

  

Oui, terrasses,

échelles,

altitudes alpestres,

 hauts sommets

couronnés de neige

ou bien semés de pierres,

tout ceci est, pour elle, 

la subtile et permanente métaphore

d’un destin ascensionnel

 

   que les hommes ignorent, obsédés qu’ils sont par le luxe des lumières, la fascination des avoirs, le clignotement des objets auxquels ils destinent une manière de culte. Du fond uniment gris-beige dont elle émerge, une simple lueur de nacre, le pétale d’une rose fanée, la discrétion d’un paravent de parchemin, elle jette un regard en direction de ceux, de celles qui sont là, au loin de la présence, au loin d’eux-mêmes, ne parvenant jamais à franchir la densité de leur propre chair qui, en réalité, n’est que la geôle dont ils tissent leur ordinaire, le piège dont ils ourdissent la suite immobile de leurs heures.

    

   Elfiya, sa présence au monde est entière nudité, sans doute une réminiscence de quelque Paradis perdu, seulement vêtue d’un turban blanc qui entoure sa tête. Disant en ceci, ce volontaire dénuement, la nécessite de s’en remettre à l’essentiel, de biffer une prestance qui devient simple spectacle de soi, de soustraire tout ce qui est inutile, tout ce qui, trop éloigné d’une nature uniquement humaine, ne concourt qu’à travestir le réel, à faire paraître le superflu pour l’essentiel.

  

   Ce qu’Elfiya vise (que des lecteurs attentifs n’auront nullement omis de remarquer), c’est de gagner une altitude suffisante (est-ce l’empyrée avec ses merveilleuses Idées ; l’Infini avec sa ligne illimitée qui traverse tous les horizons, sans début ni fin ; l’Absolu dans sa mesure de platine servant d’orient pour tout ce qui est ?).

 

Ce à quoi Elfiya destine la moindre de ses respirations,

le plus imperceptible de ses battements de cœur,

la plus incisive de ses attentions,

devenir ce qu’elle est en propre,

une unité assemblée autour d’un idéal,

un ressourcement permanent de son être,

une immédiate résolution d’être

tout à la pointe de cette conscience

qui est l’âme vivante du monde.

Oui, Elfiya a raison

qui se présente à nous

telle l’allégorie nous enjoignant

de parvenir au plus profond de nous,

 là où brille l’étincelle unique de la Vie.

 Oui,

UNIQUE !

 

 

 

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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 13:23
Sous la nuit du ciel

"Village dans la nuit qui vient"

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

« Dans un village déserté et sous la voie lactée, les mains levées au ciel, tu prononçais des paroles anciennes. Offrande du dedans pour le dehors si froid... »

 

***

 

 

   Il ne suffit pas de regarder, il faut imaginer. Car le réel, loin de se montrer tel qu’il est, nous appelle à sortir du dedans pour gagner le dehors. Les collines alentour sont arasées, leur argile rouge broyée, leurs buissons carbonisés, leurs arbustes calcinés. Etrange peau de sanguine que traverse, parfois, l’éclair blanc d’un calcaire, l’étrave levée d’une souche, les contorsions d’une diluvienne racine. Et ces arbres près de la rivière, ces fiers peupliers, flammes jaunes jetées dans l’espace, qu’en reste-t-il sinon une mince torche, quelques cheveux épars, quelques feuilles ajourées ? Et la fuite d’eau du ruisseau dans la rigole de glaise et d’humus tend si bien à son étiage que, bientôt, il n’en demeurera qu’un lointain souvenir, un glougloutis, une chute cristalline dans une faille de terre. Et le bosquet aux claires frondaisons, ce balancement sous le vent, voyez donc, soudain, ce dénuement de clairière, cette ronde conduite par des enfants invisibles, cette marelle sans joueur, cette partie échec et mat.

   Rien ne demeure de ce que nous pensions être la matérialité du monde. Tout se brise entre nos mains arbustives et ce sont des moignons que nous tendons aux choses, des supplications si étiques qu’elles ne peuvent franchir la herse de nos dents, seulement tourner en rond dans la grotte de la bouche en produisant des petits bruits semblables aux couinements plaintifs du rat. Eh bien, oui, il nous faut être dépossédés de nous-mêmes, laisser notre nasse de peau quelque part à l’angle d’un talus, nous saisir de notre bâton de pèlerin et gagner le vaste sentier qui, en-deçà, au-delà de nous, nous ouvrira aux infinies richesses du monde.

   Pour corps on n’a plus que cette guenille inconnaissable, cette voile épidermique gonflant sous le vent de l’absurde, ces claquements ossuaires qui disent la géométrie de notre finitude. Pour esprit cette simple absence, cette dilution éthérée, cette fumée se dissolvant dans les mailles soufrées de l’air. Plus de concepts, plus de simagrées intellectuelles, plus de théorèmes mais la sensation pure, ses palmes doucement agitées dans le tube vide de notre anatomie. Pour âme (non la religieuse qui n’est qu’une hypostase de l’autre, la Grande Âme, le Principe Premier par lequel nous sommes présents au monde), pour âme donc, la vitre du Néant sur laquelle, à intervalles indéfinissables, se posera la buée d’un ancien Langage, avant même le Babélien, l’émission originelle, sans doute une simple production de voix, un cri, une onomatopée, un [AAA], un [OOO], étrangement modulés, à la fois voix humaine et glapissement animal, peut-être même surrection minérale, en tout cas quelque chose de primitif, d’originaire, de si archaïque que l’on penserait à l’initial mouvement d’une diatomée dans une eau native, noire, profonde.

   Voilà ce à quoi il fallait nous employer, à régresser suffisamment afin d’accueillir en notre nouveau bourgeonnement la possibilité d’une Nature si résolument élémentaire que nous pourrions nous confier à la Vérité du Paysage qui n’est que sa forme désincarnée, violemment ancestrale par laquelle se dira la valeur première des choses. Convoquer la pauvreté, solliciter la disette, rencontrer le sol de la pénurie, telles sont les voies au détour desquelles un dévoilement consentira à s’offrir. Qui sera si éloigné des habituels mensonges que nous en sentirons la poésie naïve, sans doute grossière, certainement attachée à l’ombilic d’où tout naît et se donne à voir en tant que fondation du paraître. Partir de l’homo sapiens en quelque sorte, puis passer par l’homo erectus, puis l’habilis pour terminer par l’africanus et puis le singe est là qui veille dans sa posture limbico-reptilienne.

   C’est à peine sorti du ventre de la Terre, ça en a les couleurs de caverne, les sombres lueurs de grottes, la sourde densité de l’humus en sa fondatrice position. Les herbes sont courtes, une ligne sombre, une ligne plus claire, elles ne portent nulle graine, elles sont à la limite des plantes, à la limite du minéral, on les penserait fougères arborescentes naines, tubes coraliens, hydres ou anémones des abysses. Oui, des abysses. Ici tout est de l’ordre de l’abyssal, de l’indescriptible masse en sa secrète genèse. Confusion magmatique, croûte pachydermique dissimulant en son sein la violence même du monde. Nuit primitive en attente de sa propre manifestation. Ça bouillonne, ça s’impatiente, ça s’inquiète mais cela ne bouge pas encore car la montée est intérieure, levain poussant la pâte, forces multiples, arborescentes mais contraintes, mais réduites à demeurer en leur état dormant, gisant.

   Et au centre, là, au point de convergence du regard, ces inventions cubistes, ces formes synthétiques, à peine ébauchées, tout juste sorties des limbes du génial Picasso, ce primitivisme tout droit venu des Masques Africains, de leur Magie Noire. Combien de figures ancestrales s’y dissimulent que nous ne voyons pas, intuitionnons seulement, en éprouvons  le ténébreux rituel, fiançailles de la Vie et de la Mort, union du Réel et du Mystère en leur indéchiffrable énigme. 

 

Sous la nuit du ciel

 

Picasso. Maisons sur la colline à Horta de Ebro

  

   A peine maisons, plutôt abris de boue expulsés de la matrice tellurique, peut-être gîtes troglodytiques avec leurs boyaux souterrains affiliés aux flammes de l’Enfer. Ce sont des tubercules non encore détachés du travail de parturition. On suppose les eaux amniotiques, les liquides placentaires, les mares d’hémoglobine parmi le travail de mise au monde de ce qui, bientôt, sera. Alors la naissance se donnera en tant que prolongement de cette aventure nuitamment commencée. Premières collines si semblables aux roches volcaniques criblées de trous, noires par endroits, rouge sombre en d’autres, on y entend encore le bouillonnement de la matière, la dilatation du basalte, le gonflement de la ponce, on y perçoit la circulation des gaz soufrés.

   Tout ceci est si ancien, si soudé à la première généalogie de la matière, on croirait à l’avant-présence du Monde, à la préparation de ses prémices depuis quelque antre secret d’alchimiste. Une autre bande plus haut, encore arrêtée dans des marges d’obscur. Décidément rien ne se donne d’emblée, tout se tient en réserve, tout se distrait de soi à seulement végéter, retarder sa croissance.

   Puis, pour clore ce tableau antédiluvien, l’écharpe bleu-nuit du ciel, ce bleu tellement saturé, cette teinte sublimée du fascinant lapis-lazuli, cette pierre flottant entre l’azur (le Ciel) et l’outremer (l’Océan), comme pour nous dire la relativité de notre position humaine interrogeant toujours les deux pôles dont notre regard est en quête, cet Infini qui toujours nous échappe. De quelle manière mieux poser l’interrogation de notre ici et maintenant qu’à nous confronter, en définitive, à cette couleur qui, peut-être, n’en est pas une, simplement l’appel du spatial, du cosmologique en tant qu’ils sont les seuls vis-à-vis avec lesquels, en définitive, nous puissions avoir commerce. Et cet œil étrange de la Lune qui ne semble posé là qu’à accroître la profondeur de notre incertitude.

 

« Offrande du dedans pour le dehors si froid »

 

   Sans doute nous reste-t-il ceci, à prononcer face au Ciel et à la Mer cette manière d’incantation magique ? Suffira-telle à faire se conjoindre le dedans  et le dehors ? Il fait si froid sous la nuit du ciel. Si froid !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 13:58
Lieu d’une nécessaire vérité

  Suite Malepère

      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   La plupart du temps nous nous laissons fasciner par les images sans nous questionner plus avant sur le motif de cette fascination. Comme s’il y avait une pure magie émanant de la représentation, laquelle envahissant l’entièreté de notre champ de conscience pouvait déposer en nous la justesse d’une perception. Certes, dans notre confrontation à l’image il y a une part d’intuition, d’impensé, d’irréfléchi. Et pourtant nous n’acquiesçons à une œuvre qu’à l’avoir soumise au filtre de la mémoire. Jamais nos sensations ne sont spontanées qui naîtraient des choses à la manière d’une buée s’exhalant d’une terre ou bien d’une eau. Toujours il y a dette originaire pour la simple évidence que ce qui nous rencontre a commencé un jour, perdurera au futur, puis trouvera le lieu de son extinction. Et c’est bien parce que nous avons été contemporains de cette présence que nous en retrouverons, un jour, le précieux et en fêterons l’advenu.

   Formulée en terme proustien, cette assertion ferait naître, tout contre le palais, la volupté de la « Petite Madeleine ». Nulle génération soudaine ne surgit au creux de l’existence. Tout est lié, en quelque sorte. Tout fragment faisant partie, nécessairement, d’une totalité. La question qui traverse en filigrane cette provenance de nos émotions esthétiques trouve son point focal dans l’interrogation suivante : apprécie-t-on davantage une œuvre dont nous aurons exploré les fondements ? Autrement dit, notre goût du beau se justifie-t-il au moyen d’événements qui en ont précédé l’éclosion ou bien, telle la passion, son surgissement est-il de l’ordre de l’instant absolu, non reproductible ?

   Nous croyons aux subtiles vertus de la réminiscence. Si ce paysage en Malepère retient si fortement notre attention, c’est parce qu’il porte en lui un réseau de significations qui jouent en écho avec d’autres ciels que nous avons vus, d’autres terres que nous avons foulées, d’autres horizons qui étaient lumineux qui, en quelque manière, traçaient la voie de notre destin. Mais peut-être faut-il décrire, simplement, afin de faire affleurer à la conscience cette parcelle de nature logée quelque part dans les plis du souvenir. Le ciel est immense qu’on penserait sans limites. Le ciel est couvert d’un suaire noir qui, bien loin de l’endeuiller, nous le rend plus nécessaire, plus manifeste. Alors nous l’imaginons balayé par les bourrasques d’équinoxe, griffé par la dague brillante de quelque éclair. Alors nous l’apercevons joyeux et clair sous la brise printanière. Alors nous le voulons solaire, cloué de blancheur estivale.

   L’horizon est bas qui court le long du sol. Il monte comme s’il voulait, par degrés, escalader la longue plaine du ciel. Beauté que cette lueur médiatrice entre le ciel et la terre. Là vivent les hommes, là ils aiment et espèrent, là ils mourront après avoir beaucoup vécu. Les arbres ponctuent la ligne d’horizon. On se représente facilement leur réseau de racines séculaires avançant dans la matière noire du limon, leurs tapis de rhizomes sillonnant la lourdeur sourde de la glaise. Un champ s’élève en pente douce en direction d’un chemin qui le borde, puis il arrête sa course, tout là-haut, à la limite de l’infini.

   Oui, la mémoire a fait resurgir tant d’impressions archivées dans une sombre et mystérieuse alcôve que, soudain, elle a été débordée par l’imaginaire. Alors mille ciels, mille terres se sont télescopés que « Malepère » a repris en son sein afin d’en réaliser une synthèse heureuse. Devant la photographie, nous sommes ravis et démunis à la fois. Ravis au titre de sa beauté. Démunis dans la mesure où ce paysage, nous voudrions le poser, là, devant nous, et nous y perdre. Mais tous les lieux sont loin qui brasillent du fond de l’espace, clignotent depuis la profondeur du temps. Il nous faut admettre cette fuite des choses, peut-être en faire le rythme de quelque poésie puisque la poésie joue de l’invisible et nous y convoque du plein de ses mots gorgés de suc.

   Mais notre plaisir esthétique ne saurait se limiter à la dyade mémoire/imagination, son empreinte marquât-elle notre psyché du sceau d’un estimable plaisir. Il y a aussi, dans toute démarche de saisie du réel ou bien de ce qui le représente, un travail sous-jacent de la raison dont nul ne pourrait s’exonérer qu’à perdre le sens même d’une quête de la chose artistique. Ce paysage, nous le rapportons, consciemment ou non, à d’autres suites paysagères, à d’autres lieux qui hantent nécessairement la contrée quotidienne de nos expériences. Alors se dévoilent, indifféremment et dans un ordre relatif, quantité de motifs plus ou moins naturels qui constituent le spectacle de la vie ordinaire : terres dévastées par la cupidité de l’homme, sols épuisés, espaces maculés, dégradés au travers desquels la nature n’apparaît plus qu’à la manière d’un fonds épuisable que l’homme a soumis à sa volonté de puissance.  

   Par contraste, Malepère se donne comme cette terre privilégiée qui connaît et entretient le lieu de son essence. C’est dire ici combien la scène qu’elle nous délivre réjouit le cœur et touche l’esprit au plus juste de sa vérité. Une vérité en appelant une autre. Vérité de la nature en regard de la vérité humaine. Coïncidence des intentions, correspondance des affinités. Nous ne pouvons jamais différer de l’être-des-choses, comme du nôtre propre, qu’au risque du plus grand danger, à savoir nous précipiter dans l’abîme sans fin de l’irrationnel, de l’erreur paradoxale qui nous ferait sortir de notre condition. Elle est, peut-être en première instance, d’être les gardiens de la Terre, elle qui nous a portés au jour et nous nourrit, puis nous retrouvera, un jour,  comme l’un des siens. Assurément Malepère est une terre de cette sorte. Pour cette raison nous l’aimons et la considérons avec le respect qui lui est dû. Photographier l’authentique est, bien évidemment, de cet ordre.

 

 

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6 décembre 2020 7 06 /12 /décembre /2020 08:43
Fragment de beauté, beauté du monde

 

   « Lumière d’automne »

      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Combien de pages sublimes ont été écrites sur cette merveilleuse saison d’automne, laquelle semble propice à tous les enchantements. La nature y est si belle, si profuse dans ses formes et ses couleurs, tellement ressourcée à son propre chant intérieur. Citer quelques vers de François Coppée et tout est dit de cette prodigieuse corne d’abondance :

 

« C’est l’heure exquise et matinale

Que rougit un soleil soudain ;

A travers la brume automnale

Tombent les feuilles du jardin.

*

Une blonde lumière arrose

La nature, et dans l’air tout rose

On croirait qu’il neige de l’or.

*

 

   Tout, ici, est exprimé qui dit l’exception de ce temps qui n’a pour durée que l’instant. Bientôt le soleil déclinera, se voilant de blanc, la brume se fera plus insistante, la lumière inclinera vers des teintes de plomb et de cendre, bientôt seront les flocons qui remplaceront la « neige d’or » automnale. A une expansion, à une explosion de la nature, succèdera le frimas hivernal, porte ouverte aux regrets, champ livré à la mélancolie, prières intimes afin que renaisse ce par quoi nous existons, à savoir l’aspiration à la clarté zénithale, cette fille du Ciel, alors que le nadir s’endeuille de la présence d’une Terre aux sillons profonds, cette métaphore des abysses. C’est un peu comme un Amant quittant son Amante sur un quai de gare. Bientôt ne demeureront que le feu rouge du convoi et une entaille à l’âme dont il faudra faire son quotidien.

   On a marché longtemps au revers des collines, on a aperçu, loin, là-bas, dans l’échancrure des arbres, les maisons des hommes, les villes où ils vivent à l’unisson, grappes compactes essaimées au hasard des rues. On a levé ses yeux au ciel, de longues zébrures le traversaient, les points brillants de coques d’acier les précédaient. On a entendu des chants d’oiseaux qui se perdaient au large de l’horizon. On a perçu le grondement d’un train glissant sur sa ligne d’acier. Sans doute, a-t-on été attentifs à des murmures de voix naissant à la confluence des rues, des terrasses de café s’y éployaient avec le rire sourd des hommes, celui plus mince, plus aigu des femmes. On a pensé à tous ces mouvements, ces éclats, ces couleurs qui se dissoudraient sous peu sous la poussée des premiers froids. On s’est levé de bonne heure. On voulait surprendre les dernières manifestations dont le paysage s’ornait afin de les archiver au plein de la mémoire. C’est si précieux le souvenir d’un bonheur éphémère. Cela tient si chaud lors des journées de pluie et de crachin, lors des équinoxes qui se déchaînent et obligent à se terrer.

   On est arrivé au bord d’une mare - simple souvenance de « La Mare au Diable », des belles descriptions lumineuses de Georges Sand ? -, on est arrivé au bord d’un monde dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Ce pourrait être une manière de Paradis sur Terre, un refuge pour amoureux, l’abri d’adolescents voulant confier leur âge ambigu au secret des feuilles. Le temps est si clair, le ciel si bleu, couleur de dragée. Les ramures des grands arbres font leur feston sur le recueil du jour. Ils dessinent, sur la toile de fond du lointain, les premiers signes de la beauté. Tout, ici, vient à soi dans la pure évidence. Nul effort nécessaire pour embrasser ce qui comble le regard. C’est de simple avenance à ce qui veut bien se présenter dont il s’agit, le pur paraître des choses en son effusion toujours renouvelée. Cela surgit de la feuille, de l’écorce, cela monte des ossements blancs des racines, cela flotte en fin tapis de rhizomes, cela vous amarre aux plaines d’humus, cela vous dit le lieu de votre présence, le rare de l’heure, le pli du mystère de ceci même qui, jamais, ne se renouvellera. 

   Et pourtant ce séjour existait depuis toujours mais on n’en savait rien, mais on voulait ignorer le simple, le minuscule, le discret. Il en est ainsi de tout éclat qui ne parvient à son être qu’à se dissimuler longuement. Fatigue immense des agoras profanes où cascade la meute des curieux et des pressés ! Il faut le retrait. Il faut l’oubli. Il faut la méditation que ne peut recevoir que le bouquet d’arbres, sa palette automnale si riche, le bouton d’or qui vire au beige, le sable, assourdi d’une teinte crépusculaire, le paille qui éclate et flamboie aux premiers rayons du soleil. Il faut être saison soi-même, en sentir le frémissement au creux des mains, en éprouver la souple texture contre la soie de la peau, en deviner les sourdes exhalaisons partout où naît la mesure d’une surprise. Sur le tissu cuivré des feuilles, à la surface du miroir de l’eau, dans ces deux motifs ovales qui en dessinent la figure, sur le liseré d’herbe verte qui encercle l’eau et lui donne son logis.

   Jamais on n’en finirait de nommer la belle parure de ce temps qui décline, les allées du Jardin du Luxembourg, les statues poudrées de rosée dans le matin qui fraîchit, les vignes se vêtant de soufre et de sanguine, les grappes de raisin que gonfle un suc inquiet, le revers luisant des champs labourés, leurs mottes brillant tel un métal, la terre qui reçoit l’or de la semence, le fin brouillard qui envahit les vallons, la tresse de fumée qui s’élève des fermes, le halo blanc qui coule des lèvres aux premiers froids. Bien sûr, la nostalgie est toujours attachée à l’évocation de ces tableaux qui résonnent à la manière d’un hymne pastoral. Mais c’est ainsi, malgré le progrès des Sciences et des Arts, une constante existe en filigrane dans la psyché qui trace l’empreinte de l’aventure humaine. Nul ne peut ignorer la voix de la Nature, surtout lorsqu’elle se fait nébuleuse, empreinte d’une belle gravité, voilée comme la parole d’une femme amoureuse dans le demi-jour d’un boudoir.

  La beauté ici présente n’est nullement isolée, elle joue en écho avec toutes les autres beautés du monde. Ce qui lui confère son caractère d’universalité. L’arbre d’ici appelle la lointaine et haute canopée, les fûts immenses de ses arbres, la meute d’oiseaux multicolores qui en sillonne la marée toujours renouvelée. Ciel d’ici (Le ciel vogue haut, bien plus haut que la joie ou le souci des hommes, à des altitudes que ne peuvent atteindre que les Idées, les machines terrestres en seraient bien incapables), ciel d’ici donc jouant avec tous les ciels de haute destinée, ceux du majestueux Altiplano, ceux des pics aux neiges éternelles du Kilimandjaro, des temples incas du Machu Picchu, des pitons rocheux du Massif du Gheralta éthiopien qui dominent la plaine parsemée des touffes vert sombre des acacias, ceux des hauts plateaux d’Arménie que surplombe le Mont Ararat couronné de neige, ceux des étendues libres de la steppe hazakhe avec son tapis d’herbe jaune, ses collines érodées par le vent. Eau d’ici et ses reflets jouant avec les infinités de reflets des eaux turquoise du Lac Baïkal contrastant avec les roches brunes du cap Bourkhan, jouant avec les falaises du plateau d'Oust-Ourt au bord du Lac d’Aral, jouant encore avec les berges gelées du Grand Lac de l’Ours au Canada, avec les motifs pourpre de ses maisons de bois. Le jeu est infini qui part d’ici, vogue au loin, puis retourne au lieu de son essor.

   Ce microcosme ici présent appelle un macrocosme absent mais, pour autant, ne l’ignore pas. En réalité l’un est la condition de l’autre. Le monde entier est un terrain de jeu dont l’homme ne prend possession qu’à la mesure physique qui est la sienne, une goutte d’eau égarée dans le vaste Océan. Mais il n’est nullement besoin de sillonner tous les ciels du monde, d’arpenter toutes les terres, d’inventorier tous les arbres de la planète. Nous avons, près de chez nous, toujours, un univers en miniature, une manière de castelet dont nous animons les marionnettes qui y figurent, avec ses personnages bariolés, ses figurines de carton-pâte. Nous regardons le spectacle et, déjà, nous sommes loin, dans quelque contrée mystérieuse où souffle le vent flexible de l’imaginaire. Nous ne sommes plus aux Tuileries devant Guignol ou bien Gnafron. Nous sommes au loin de nous et dérivons au milieu des traces fulgurantes des comètes. Nous observons une carte de géographie. Nous y suivons, par la pensée, ses routes et ses fleuves, le réseau dense des voies ferrées, nous nous enfonçons dans les canyons emplis d’ombre, volons au-dessus des chapeaux de fées tachés de sanguine, au-dessus des plaines d’herbe qui oscillent sous la force du vent, au-dessus du Mont Gang Rinpoché,  à 6 638 mètres d'altitude et longeons  la grande chaîne du  Transhimalaya.

   Nous sommes des genres d’hommes-oiseaux qui scrutons notre ombre portée. Elle court et épouse toute la splendeur du monde. Elle nous dit le précieux de notre appartenance à la scène d’un théâtre qui semble dressée à seulement nous éblouir, susciter notre étonnement, nous pousser à la découverte. De nous. De cet autre qu’est le monde en sa constante étrangeté. Partout, toujours, une frondaison aux couleurs chatoyantes, un ciel de porcelaine ou bien de corail, une eau limpide tel le cristal ou bien mousseuse sur un tapis de lichen. L’automne n’en est qu’une des facettes. Sans doute la plus colorée. Que nous réservera l’hiver, qu’encore jamais nous n’aurons observé ? Nous sommes attente au seuil de ce qui vient. En attente.

 

 

 

 

 

 

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