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3 octobre 2022 1 03 /10 /octobre /2022 09:47
Lumière, Mouvement :  Joie

Mise en image : Lé Ciari

 

***

 

   Imaginez ceci : la Terre serait totalement plongée dans l’ombre, inconsciente de sa propre forme, oublieuse de tout ce qui pullule habituellement à sa surface, plantes, animaux, hommes et femmes, petits enfants jouant dans les cours d’école. Rien ne serait visible qu’une immense matière opaque, ténébreuse, genre de jarre occluse au sein de laquelle plus rien ne se distinguerait de rien. Cependant n’allez pas croire que les susnommés, plantes, animaux, hommes et femmes, enfants, aient pu aussi facilement renoncer à leur privilège de voir, de toucher, d’éprouver, en un mot de vivre au plein de leur singulière existence. Ce serait comme si, revenus à une manière de concrétion originaire, ils étaient à nouveau soudés au fondement dont ils provenaient, soudaine et étrange involution qui les ramènerait au statut mutique et immuable du minéral. Et savez-vous au moins ce qu’ils regretteraient de leur vie antécédente ? Sans doute penserez-vous aux loisirs, aux friandises et autres plaisirs de la table, aux écrans polychromes diffuseurs de rêve. Certes, ceci s’imprimerait dans leur cerveau de pierre à la manière d’une immense vacuité. Mais vous avez omis, dans votre hâte, de citer l’Amour, sa perte sonnant comme le gong du tragique. Oui, l’Amour leur manquerait et forerait en eux de grandes vrilles pareilles à ces tourbillons d’eau où disparaissent les flottilles de feuilles mortes. Mais ce dont ils seraient le plus en deuil, ce qui creuserait en eux l’abîme le plus vertigineux qui se pût imaginer : la perte du Mouvement, l’effacement de la Lumière. C’est dorénavant ceci, Mouvement, Lumière, qu’il faut porter au centre de notre attention. Comment pourrait-on davantage différer de ce qui fait sens bien au-delà des simples occupations du quotidien ? Comment pourrait-on se soustraire à ce qui nous anime en notre fond, à ce qui fait briller notre esprit, à ce qui dilate notre âme et la porte à la dimension des choses essentielles ? Comment ?

      La pièce (mais est-ce une pièce ou bien est-ce un fragment d’univers qui flotterait au large de nos yeux dont, nous n’aurions nullement perçu la présence ?) le lieu donc se montre identique à un tableau en clair-obscur sur le fond duquel émergeraient Deux Formes pour l’instant non affectées de signification, comme ces nuages qui, parfois, flottent tout en haut du ciel avec leur charge de mystère, nous voudrions leur attribuer un nom, les dire visage connu, objet familier, élément de paysage, mais rien de précis ne se détache et nous demeurons dans l’incapacité de nommer, orphelins en quelque sorte des vertus prédicatives de notre langue. Et, d’être condamnés au silence, trace en nous les motifs de quelque tristesse. Le fond est une teinte unie Brou de noix, Cachou, ces belles nuances de Terre qui nous appellent au lieu même de notre habitation. Ceci nous rassure et nous oriente insensiblement en direction de cette merveilleuse profondeur humaine dont, toujours, nous recherchons le motif, fût-ce dans la distraction, dans l’insu.

       Les Énigmatiques Figures dont nous avons pris acte, sans leur attribuer quelque désignation que ce soit, voici qu’elles commencent à devenir visibles, un peu comme une silhouette tremble dans la brume d’automne et devient peu à peu pensable. Un secret se lève dont il faudra bien décrire la venue. Donc, sur fond de nuit, sur la toile infinie en son voilement même, ce sont bien deux Formes Humaines, Féminines qui émergent de l’oubli. Et, d’emblée, nous sommes saisis d’un doute quant à cette vision quasiment ubiquitaire.

 

Une seule et même personne en deux endroits présente

 

   Comment ceci est-ce possible ? Comment attribuer à une seule Existante, une existence double, la situer ici et là en un même empan de temps ? Ou bien s’agit-il d’un trouble de la vision, d’un égarement passager de la conscience, à moins qu’un acte de magie féérique n’ait métamorphosé une présence en sa double venue ?

   Bien évidemment, en cette Forme Double, c’est bien d’une même et unique Danseuse dont il s’agit. Nous la nommerons « Pas de Deux », comment pourrait-il en être autrement ?  Pas de Deux est ce Mouvement, cette Lumière dont notre fiction initiale posait la nécessité aux yeux de Ceux et Celles qui avaient régressé dans l’Ombre et l’Immobilité. Cette image purement onirique est belle en raison même de cette Chair qui se lève, rayonne, illumine la scène d’une pure présence à Soi. Oui, c’est tout à Soi qu’il faut être, sans délai, afin que le geste de la Danse pris au corps, ne diffère nullement de son être, qu’il devienne énergie vibratoire, oscillation de pendule, battement de métronome, source d’un rythme en sa tenue la plus féconde, la plus irisée, un vertige nous prend, nous les Voyeurs, tout comme il fait de l’anatomie de la Danseuse le lieu d’un étrange rituel à la limite d’une transe.

   Les yeux sont ouverts qui interrogent l’invisible, puis soudain fermés, qui questionnent le visible. C’est bien d’une inversion du sens dont il s’agit, d’un retournement, comme si la perception devait forer l’envers des choses, voir la nervure du Rien, se rendre aveugle à l’éblouissement des Choses présentes, trop présentes, elles voilent la vérité, elles disent Noir là où devrait être nommé le Blanc en sa radieuse et ruisselante beauté, car n’est beau que ce qui est simple, authentique. Cette Chair qui se lève brille d’un somptueux éclat, comme si la Lumière intérieure transparaissait, disant le feu intérieur, disant l’urgence à être tout au bout de la flèche du Soi. L’attitude, la tonalité de l’âme, tour à tour, sont exposées à la plus vive clarté que, l’instant d’après, livre à une intense méditation-contemplation. Cette posture est quasi-religieuse en son essence, elle unit, en un seul et même endroit, le divers pour le livrer à l’aimantation d’une spiritualité. Là, Pas de Deux a franchi le pas qui la séparait d’elle, là Pas de deux a rejoint le lieu de sa source intime qui est aussi ressource pour la suite des temps à venir.

   Maintenant le moment est venu d’une brève incise de nature métaphysique. Si Pas de deux apparaît selon deux silhouettes coexistantes, simultanées, ce qui ne saurait bien évidemment s’inscrire dans le tissu serré du Réel, il faut en tirer quelque enseignement théorique qui pourrait bien éclairer le champ toujours mystérieux des oppositions fondamentales du Même et de l’Autre. En pure logique, aucune Identité ne pourrait, tout à la fois, être identique à sa propre essence, en différer radicalement en occupant une place Autre que la sienne propre. En clair : Pas de deux n’a nulle possibilité d’être Soi et une Autre. Et, cependant, ceci est-il si affirmé que la réalité veut nous le faire croire ? N’y a-t-il pas en Nous, à l’intérieur même de notre site existentiel, des marges, des franges d’altérité qui nous déportent de qui-l’on-est, sinon pour nous rendre différent, du moins pour nous amener à figurer ici de telle manière, plus loin de telle autre qui n’est plus le même territoire que celui qui précédait, ce qu’il faut bien nommer la « métamorphose ».

    Car si notre quête d’identité est quasi obsessionnelle, tellement nous sommes attachés à une image de Nous-Même qui ne diffère nullement, qui nous pose à la manière d’un étalon de platine, nos fondations internes tremblent constamment sur un sol mouvant, si bien que nous pouvons être, successivement, des décalques de-qui-nous-sommes, certes à l’insensible variation, mais des sortes de « bougés » de « tremblés » au gré desquels nous avons bien le sentiment intrinsèque que quelque chose a eu lieu, que seul un lexique différent pourrait nommer. Or toute substitution selon l’axe paradigmatique est signifiante. Si je dis : « Pas de deux est lumière », puis aussitôt : « Pas de deux est mouvement », ou bien : « Pas de deux a les yeux fermés », à gauche de l’image, puis, à droite de la même image : « Pas deux a les yeux ouverts », on voit bien que la modification de la prédication est, en même temps, de facto, modification de la signification et, en définitive modification ontologique de Pas de deux, en ses donations successives. Elle est donc elle-même, mais en ses différences apparitionnelles. Ce qui veut simplement dire que notre réalité, que nous pensions immuable, fixe, définitive est, a contrario, instable, traversée du flux et du reflux de la vie qui modèle, façonne sans cesse les modalités de notre être-au-monde. Je ne suis tel que je suis qu’à être différent, qu’à me donner selon un nombre infini d’esquisses, lesquelles sont inépuisables, tout comme l’existence qui se renouvelle d’instant en instant.

   C’est un peu comme si nous obtenions, simultanément, en deux points séparés de l’espace, mais en l’étroitesse d’un temps unique, « Pas de deux 1 », puis « Pas de deux 2 », autrement dit Identité et Différence, étrangement assemblées.  Espace, Temps, ces « formes a priori de notre sensibilité », en termes kantiens, ces insaisissables, les voici devenus tangibles, portés précisément dans le sensible à la hauteur d’une élégante métaphore. Cette image est riche de sens multiples. Non seulement elle constitue un éloge de la Danse (cet Art majeur qui spiritualise le corps), mais elle fore en profondeur, jusqu’au socle de-qui-nous-sommes. Les tirets qui relient entre eux les mots écrits ne sont eux-mêmes que la métaphore de cette unité dont nous sommes en quête afin de ménager à notre être l’espace d’une illusion. Toujours nous sommes en lutte contre notre propre éparpillement, notre propre dispersion, notre propre dissémination.

 

Être c’est être-assemblé

 

S’en exonérer c’est se

mesurer au non-être.

Nous ne sommes que ceci,

être, non-être, être, non-être,

un constant clignotement qui,

en même temps, est le lieu

unique de notre joie :

 

Lumière-Mouvement.

 Chorégraphie existentielle

 

 

 

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22 septembre 2022 4 22 /09 /septembre /2022 09:45
L’inquiétude oblique du jour

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Toujours, face à l’inconnu, convient-il de nommer. Mais nommer de quelle manière, le lexique est si vaste qui parcourt les allées ouvertes du Monde. Nommer au risque de se tromper. Mais tromper qui ? Celle-qui-sera-nommée ? Moi qui aurai nommé de manière approximative ? Sur l’Autre nous projetons nos choix, nos plus vives inclinations, parfois la polyphonie de notre désir. Nommer est faire venir dans la présence. Faire venir d’une manière qui est toujours singulière. Face à qui-nous-est-étranger, face à l’Humain, il ne saurait y avoir nulle objectivité. Dans l’expression Celle-qui-ME-fait-face, c’est bien le « ME » qui est en question, non « Celle ». C’est mon propre ego qui est en jeu, qui demande que le réel se livre subjectivement sous telle forme qui est la seule recevable en cet instant de ma vision.

   Je regarde l’image qui me regarde et un mot, un seul surgit des limbes et allume son feu à la cimaise de mon front :

 

TEMPORELLE

 

   Alors pourquoi ce nom et pas un autre, par exemple Matinale, Attentive, Furtive ? C’est bien là le mystère du nom attribué, il demeure un jet, une pulsion, il surgit et se retire aussitôt sans livrer aucunement le chiffre de son secret. Il faut bien avouer que TEMPORELLE est un beau nom. Au simple motif qu’il se tresse de Temps à l’initiale et d’Elle à la finale. Temps dont nous sommes, nous-les-Distraits, les Figures dressées. Elle qui fait signe vers la féminité, son inimitable faveur. TEMPORELLE : le Temps en sa longue venue se féminise, il devient Source, il devient Fontaine, il devient Eau, trois déclinaisons du féminin au gré desquelles notre propre temporalité devient ruisseau, puis rivière, puis fleuve, puis estuaire et, enfin large Océan pareil à la lumière d’une libre éternité. Certains noms sont enchanteurs, on ne sait trop pourquoi et, parfois, hantent-ils les coursives de notre esprit tout le jour durant, sans répit, sans halte et le soir arrive et la nuit arrive et nos songes tout empreints de TEMPORELLE voguent haut, pareils à ces nuages légers qui n'ont de réalité que leur céleste parcours.

   TEMPORELLE donc et l’esquif du Temps sera notre compagnon le plus assidu. Et maintenant, il nous faut en venir au titre, en formuler la raison. « L’inquiétude oblique du jour », le Jour est le Temps, le Temps est Inquiétude. Inquiétude au titre de son passage, nous ne pouvons en arrêter le cours. Quant à « oblique », il indique à la fois la position du corps de TEMPORELLE, à la fois la position du Temps. Ce dernier oscille toujours entre la Verticale d’une Joie qui nous transcende, l’Horizontale de la pure immanence qui fuit vers le point inéluctable de la finitude. Exister est ceci, aller d’une joie à une peine, y aller dans l’oblique du jour, entre deux sentiments contradictoires, trajet de navette à l’ouvrage toujours recommencé. Nous sommes la résultante de cet entrecroisement de fils de chaîne et de fils de trame, nous sommes ce tissu qui bat au rythme des vents et des saisons. Nous sommes.

      La nuit est là, présente en sa mesure anthracite, en son originelle fermeture. La nuit est au passé, la mémoire s’y abolit en de profonds sillons. La nuit cerne Temporelle, suaire noir sur lequel le visage allume sa faible clarté. La Nuit est Néant. L’épiphanie du visage est le premier mot qui se dit, qui écarte les voiles de ténèbres, donne sa dimension au jour en son aube inquiète. Temporelle est Présence du Présent. Temporelle nous sauve d’un cruel désespoir, celui de pouvoir, sur-le-champ, disparaître à même ce qui ne profère rien, ce qui n’est rien, à savoir cette dimension sans dimension qui se nomme Angoisse, la forteresse est vide qui menace de s’écrouler sous sa propre aporie. Tout se donne dans des teintes sombres. De Brou de noix à Cachou, nul intervalle. De Cachou à Bistre, nulle parole. Tout végète et se réfugie dans l’ombre.   

   Seule Temporelle allume un falot dans la nuit racinaire, dans la nuit de mangrove où ne grouillent que les crabes parmi les hautes jambes torses des palétuviers. Cheveux hérissés. Que disent-ils ? La peur ? Le saisissement ? Ou bien l’effroi d’être, tout simplement ? Le visage est d’airain sur lequel ricoche une avare clarté. Une lueur de graphite, le tracé d’une estompe sur un Vélin qui s’obombre. Où est la Joie ? Où est la Peine ? Quelles pensées courent sous la dalle impénétrable du front ? Y a-t-il au moins la place pour une étincelle de courte félicité ? Les deux traits de charbon des sourcils sont les parenthèses en lesquelles s’enclot le faible miroitement de l’heure. Heure étroite, repliée sur sa propre bogue, comme si elle sonnait le tocsin des choses du Monde. Le bas du visage s’enfonce dans une glaise impénétrable. C’est à peine si l’arête du nez y trace sa rumeur. C’est à peine si le double bourrelet des lèvres se détache de la gangue lourde alentour.

   Cependant l’ovale du visage est beau, régulier, sa géométrie nous livre l’immédiate joie que nous a ôtée le massif ténébreux de l’image. Et les yeux ? Les yeux, à eux seuls, deux billes d’onyx levées dans le champ blanc de la sclérotique, les yeux viennent nous sauver du naufrage. C’est étonnant le pouvoir des yeux, ces diamants de la conscience, ils forent le réel bien au-delà de leur propre émergence, ils appellent l’Autre, ils le posent tel le Témoin d’une Existence. C’est par les yeux de Temporelle , qui jouent avec les miens, que tout prend SENS, que tout brille et rayonne selon les mots du langage, que tout se loge en tout avec son coefficient de puissance, sa réelle force déployante, surgissante.

   Par la pensée, Lecteurs, Lectrices, ôtez les yeux de cette sublime image et vous sombrerez sans délai dans l’absurde le plus compact. Car vous n’êtes vous-mêmes qu’à être regardés par ces Autres qui sont les répondants de qui-vous-êtes. A la fois, Vus et Voyants, c’est-à-dire portés au jour et portant au jour, voilà l’esquisse la plus fondamentalement humaine dont vous êtes atteints en votre essence.

 

Exister c’est Regarder et être Regardé

 

   Cette image proposée par Léa Ciari est belle et hautement signifiante. Tout à la fois elle est retrait, perte dans le néant, mais aussi dépliement de la présence. Et ce dépliement, c’est le Regard qui l’accomplit. Car ce Regard, à l’évidence en quête de l’Autre, ne vous tiendra jamais captifs, Lecteurs, Lectrices que le temps nécessaire à votre accomplissement qui est aussi la condition de possibilité du sien.

 

Je te regarde qui me regardes, nous existons

 

La Joie est verticale

La peine est horizontale

L’inquiétude est oblique

L’existence est tout ceci à la fois

Et encore bien plus

Å nous d’en délimiter le champ

Qui, aussi bien, sera son chant

 

 

 

 

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26 juillet 2022 2 26 /07 /juillet /2022 09:37
Ces lieux de haute présence

« Entre sel et ciel…

le vent…le sable…Gruissan…»

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Il est des lieux où souffle l’esprit », dit Maurice Barrès à propos de la Colline de Sion dans son ouvrage « La Colline inspirée ». Il s’agit là d’une contrée à la rencontre de laquelle peut naître une émotion religieuse. Ici, bien plus terre à terre, nous nous orienterons vers une simple émotion esthétique, ce qui déjà est beaucoup, tellement ce phénomène devient rare en ce Monde singulièrement inséré dans le siècle, dans ce Monde bien plus attiré par les apparences, les affèteries de tous ordres que par l’évidence de ce qui est simple, de ce qui est vrai. En effet, il est des lieux de haute présence, leur évocation entraîne une série lexicale telle que « conscience, « esprit », « âme ». Autrement dit tout y devient léger, tout y devient impalpable. C’est moins le corps, c’est moins la chair qui y sont convoqués, que la peau, un fragile épiderme à valeur métaphorique en réalité. Non la peau anatomique (encore que des frissons naissent au contact de la chose belle), mais bien plutôt cette fine pellicule, cet indéfinissable parchemin dont nous sentons bien qu’ils vibrent en nous dès que le motif d’une joie s’inscrit devant le cercle de nos yeux.

   C’est juste une irisation, la course d’une cendre, la poudre qui s’enlève de la joue de l’Aimée. Alors, devant ce qui nous touche, notre haleine est suspendue, nos larmes s’arrêtent au bord de nos paupières, nos mouvements sont en attente et c’est presque un suspens de nos battements cardiaques, comme si le Temps, fécondé de pure grâce, prenait le soin de s’admirer en quelque miroir céleste. Nullement un narcissisme, la découverte en Soi, au plus intime, au plus profond, (nous ne sommes que du Temps), de cette levée à nulle autre pareille du sentiment exaltant de vivre. Il nous comble et nous ouvre les portes de l’inconnu, ce qui, derrière la ligne de l’horizon, nous a toujours interrogés et nous livre son secret en un seul empan de la vision.

    Ces lieux de haute présence sont exigeants, ils nous requièrent en entier, ils sollicitent la totalité de notre attention, ils demandent l’absolu de notre amour. N’en serait-il ainsi, et Le Ciel serait le Ciel, Le Rocher, le Rocher et Nous serions Nous, enclos en notre Monade, sans autre horizon que la ténèbre d’un éternel ennui. Autrement dit, non seulement nous nous absenterions des immenses faveurs de la Nature, mais nous nous absenterions de nous-mêmes et errerions, telles des âmes en peine, dans un improbable univers. Oui, toujours l’Homme est triste qui n’a pu faire l’épreuve de l’altérité car toute altérité est « la part manquante » du Sujet, son revers, l’ombre qui le suit et le détermine tout autant que sa propre lumière, le visage qu’il tend au Monde.

    Nous ne nous suffisons jamais à nous-mêmes, nous avons besoin de la présence de l’Autre, de la feuille, du vent qui passe, du soleil qui nous visite et nous réjouit. Les moins lucides d’entre nous ignorent cette réalité, les plus éveillés s’y abreuvent et en tirent mille et mille joies. Cependant « l’ordinaire », ce qui à force d’avoir été vu selon la perspective de la quotidienneté nous accable plus qu’il ne nous réjouit, ce temps des choses lentes et sans saveur, il convient de s’en détacher et de chercher ce qui, seul, peut briller à la cimaise humaine, ce qui est beau et rare, l’un s’attachant ordinairement à l’autre.

   C’est toujours dans la libre venue du jour qu’il faut s’inscrire, dans cette belle zone médiatrice de l’aube. La Terre est reposée, elle dort encore dans ses strates de limon et s’éveille à peine au frémissement de la première lumière. C’est le divin silence qui est sa marque première. C’est la retenue au bord d’un mystère, l’hésitation, comme si le jour à ouvrir ne devait être accompli que sur le mode de l’effeuillement, du dépliement discret, de la désocclusion d’une corolle. Les yeux sont de minces oculi, quelques grains de clarté y pénètrent, impriment sur la courbe de la rétine de neuves sensations. Tout semble venir du Néant, tout semble croître à partir de la toile de la Nuit. Tout fait effusion du Rien, devient ce tremblement de phosphène, ce germe méditatif d’étincelles, cette projection de rayons jusqu’au centre de Soi, là où cela attend, là où cela veille, là où cela songe à l’étonnante épiphanie des choses.

 

Lieu de haute présence :

 

Ce Ciel teinté de noir

Que le jour

Peu à peu

Décolore

Il est cet hymne éternel

Ce chant au plus haut

Cette sublime incantation

Cet appel qui vient à nous

Nous demande d’être à lui

 

Lieu de haute présence :

 

Ce fin voile de nuage

Il est la figure

Même de l’irréel

Il passe bien au-dessus

De nos têtes

Il nous invite à le suivre

Il est fils du Vent

Image de la plus

Haute Liberté

 

Lieu de haute présence :

 

Cette Table de rochers

Si semblable aux dolmens

De nos lointains ancêtres

Une fissure en traverse

La partie haute

Coup de canif dans

Le derme de la pierre

Nous souffrons

Avec lui, en lui

Il végète en nous

Longue mémoire

Des temps anciens

Très anciens

 

Lieu de haute présence :

 

Ce cercle de Sable

Qui supporte la Table

Ombre portée de la Table

Sur la plaine de Sable

Langue de Sable

Que balaie la lumière

Lumière du Sable

Qui rejoint la lumière

Du Nuage

Tout joue en tout

Le beau rythme

De l’Universel

 

Lieu de haute présence :

 

En bas de la Plaine de Sable

Tout repose dans le Noir

Le Noir reprend en lui

Ce dont la clarté

Avait fait le don

Étrange clignotement

Du Blanc et du Noir

Blanc : un jour se lève

Noir : une Nuit vient

Immémorial balancement

Du Temps

Nous ne sommes que par Lui

Il n’est que par Nous

Qui lui donnons refuge

Et l’accueillons

En notre passagère fugue

 

Lieu de haute présence :

 

Il nous destine

Son subtil Langage

Qu’il soit Poésie

Pure douceur

Nous lui adresserons

Notre juste ferveur

 

Lieu de haute présence 

 

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19 juillet 2022 2 19 /07 /juillet /2022 10:03
Ce Ciel d’immense Venue

« Entre sel et ciel…

Quand l’étang s’ouvre à la mer…

Le grau de Vieille Nouvelle … »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

                                                                Depuis mon Causse, ce 19 Juillet 2022

 

 

 

                Ma Très Chère,

 

   Sais-tu combien tu me manques ? Sais-tu le pur prodige que serait un retour au temps d’autrefois dans cette Suède aux mille lacs, tes yeux s’y abreuvaient de belle manière. Être du Septentrion, tu es semblable au frémissement des bouleaux, à la discrétion de la touffe de lichen, à la course silencieuse des rennes sous le jour phosphorescent de l’aurore boréale. Je sais, tu souriras à ces quelques mots teintés de la douce présence du Romantisme. On ne se refait nullement, on fait rouler devant soi sa boule de neige qui se charge du passé, moissonne le présent et arrive dans l’avenir grosse d’une ineffaçable mémoire.

   Mais assez parlé de moi, il y a mieux à dire. Tu sais, j’envie tes températures estivales, ce sont celles d’un Printemps ici, dans le Sud. Je crois que le temps a perdu la raison, les Hommes l’y ont bien aidé. Tu connais mon naturel enclin à juger mes pairs et moi-même sans la moindre indulgence. Nous sommes collectivement responsables de toutes ces calamités qui s’abattent ici et là, transformant une possible Arcadie en un Désert brûlant. Ici, tout prend feu, les flammes sont au cœur même des grains de sable, les majestueux pins sont des torches, les pignes sont des grenades qui éclatent et sèment la terreur là où elles choisissent de commettre leurs sombres desseins. La terre craque, les rivières sont à sec, les troupeaux sont à la peine.

   Mais quand donc l’Homme se vêtira-t-il d’une sagesse, quand donnera-t-il à la Nature la possibilité de recouvrer ses droits ? Il y a trop de complaisance vis-à-vis de soi, trop de fleurs destinées aux Humains, trop peu en direction de l’Arbre, de la Source, du Ruisseau. Vois-tu, je rêve d’un « Âge d’Or » et mes mains ne récoltent guère que du fer, de la limaille et de la rouille.

   Ne sois nullement étonnée, Sol, si je t’envoie cette belle photographie. Elle est, en quelque sorte, l’antidote aux multiples malheurs du Siècle. La regardant simplement et déjà nous sommes au refuge et, déjà, nous retrouvons notre certitude d’Hommes, de Femmes, Êtres attentifs à ce qui vient à nous dans la pure faveur d’exister. C’est déjà une telle merveille que de pouvoir voir et s’étonner ! Mais que je dise, en une manière de fiction, là où me conduit mon imaginaire. Oui, sans doute une utopie, mais connaîtrais-tu quelque chose de plus beau qu’un songe éveillé, qu’une libre venue à soi des idées, des images et leurs myriades de minuscules bonheurs ? Ils sont pareils à la queue du cerf-volant, ils faseyent haut, ils emportent sur des ailes largement éployées, ils ouvrent le Ciel et nous en font le sublime don.

    Le jour est à peine levé, il bourgeonne à la manière d’une sève parmi les écailles d’un tronc. Il poudroie. Il cherche en lui les motifs de sa prochaine parution. Il se recueille autour de quelques fragments de nuit, il fait se dilater les ombres, bientôt elles seront une cendre qui dira aux Hommes la simple félicité d’être et de s’en étonner encore et encore. Gris est le Ciel de haute Venue. Grise est la gerbe des visions sur l’arc souple des yeux. Les yeux sont dilatés, ils sont de minces oculi par où pénètre une partie du sens du Monde. Nul bruit sur la croûte attentive de la Terre. C’est comme si les Vivants étaient soudain devenus des gisants de pierre, des sculptures de bronze attirant les grains de lumière, ils se reflètent au plus haut, ils dessinent le Destin des Étourdis, ils ourdissent les fils de chaîne de Ceux qui, encore, s’abritent dans les mailles souples de l’inconscient.

    Haut, le Ciel, gris, presque noir. Haut mais immédiatement disponible, accueillant, une mer de douceur parmi les douleurs de l’Univers. Dissimule-t-il des Étoiles dans ses plis ? Dissimule-t-il le feu d’une joie que, nous les Erratiques, ne saurions apercevoir ? Ou bien demande-t-il à nos âmes de s’envoler, de venir à lui comme l’Assoiffé va à la Source ? Il y a tellement de signes qui parcourent l’Éther, de hiéroglyphes mystérieux et nous demeurons en silence devant l’Heure qui surgit et tresse la toile immense du Temps. Quelques Nuages si discrets, ils chantent l’immuable refrain de la Vie, ils sont le Milieu, l’intervalle entre le souci des Hommes, la liberté des dieux. Ils sont si légers, cette manière d’apesanteur, de flottement dont nous voudrions être atteints au centre de qui-nous-sommes, afin d’éprouver, une fois seulement, l’allégie de l’exister, la facilité à avancer sur le chemin que nous aurions tracé à l’écart des regards des Curieux et des Sceptiques.

   Puis c’est comme une descente tout en douceur, une impression d’écume, le refuge au cœur de la Fleur de Lotus. Une sérénité nous gagne, la conviction d’être au seul endroit qui vaille. Nous sommes entièrement à ce qui est, nous sommes à cette belle et toujours renouvelée Ligne d’Horizon. Elle est le Milieu de la Vie, l’acmé se donnant comme la seule Réalité possible. Nous sommes sur le fil, nous y progressons avec l’à peine insistance des gerridés à toucher l’onde d’une façon invisible, à glisser sans effort, à nous inscrire sur le blanc du papier, encre subtile, elle écrit notre demeure sur Terre, la trace ténue que nous y déposons à notre insu.

   A droite, une Langue de Terre avance. Elle est noire. Elle est identique à un index nous montrant notre Passé. Elle est un repère pour la mémoire. Elle dit le lieu de notre Naissance. Elle dit notre Origine, quelque part, loin, dans le profond tumulte du Monde. C’est à peine si nous nous souvenons de la date et nous n’avons nulle image de nos premiers pas, de nos premiers mots. Nous avançons à tâtons, nous déplions nos antennes, nous tutoyons le Vide, nous éprouvons la dimension de l’Abîme. Serait-ce pur malheur ? Scène sur laquelle se donnerait une Tragédie ? Nullement, c’est seulement le sentiment du suspens, l’intervalle entre deux mots, l’écart entre deux Amours, la fente par laquelle le Jour révèle la Nuit, la Nuit attend le Jour pour s’y épanouir, y répandre la semence du Rêve.

   Jusqu’ici, nous étions des Êtres de l’Air, des Êtres du Feu, des Êtres de la Terre, il nous fallait devenir des Êtres de l’Eau afin que soit accomplie notre mesure élémentale, que soit réalisée la synthèse nous octroyant notre propre Totalité. Car nous ne sommes séparés du Monde qu’à la mesure de notre esprit, qu’à la force raisonnante de notre intellect. Nous avons à être Un parmi la profusion du Multiple. L’Eau, la surface apaisée de l’Étang est la puissance médiatrice qui nous relie à notre essentielle Quadrature Humaine. Toujours en nous le Feu d’un désir, Le Ciel d’une pensée, la Terre d’une évidence, puis l’Eau qui efface le Désir, noie la Pensée, ponce l’Évidence mais nous ne sommes ni démunis, ni désespérés au motif que nous avons à être Humains selon les formes polyphoniques, souvent adverses de l’exister. L’Eau se régénère infiniment, poursuit sa lente destinée vers l’horizon et au-delà. L’Eau lustrale qui purifie. L’Eau lénifiante qui apaise. L’Eau, notre premier sol avant que ne s’annonce notre chemin sous ce Ciel de Haute Venue.

  

   Voici, Solveig, je reviens à Toi après cette longue immersion dans le Songe. Me suis-je au moins ressourcé ? Ai-je éteint en moi quelque brasier ? Mes désirs ont-ils trouvé le lieu d’une quintessence ? Suis-je au moins arrivé à Moi ou plus loin que Moi dans un Monde Étrange dont je voudrais bien qu’un jour il prît corps, il me fît signe vers cet Irréel qui me hante et toujours m’interroge ? Ce Feu qui brûle au loin. Ce Sable qui crépite. Ces Vagues qui s’écrasent contre l’épaule de la Dune. Ces Erratiques Figures, mes Semblables, qui vont et viennent, ballotés de peine en souci, de joie en rapide bonheur, de méridiens en équateurs, toujours à la recherche d’eux-mêmes, le savent-ils au moins ?

 

                                     Mon Étoile du Septentrion, que ton Feu brille à l’Infini

 

                                          Celui qui écrit pour exister ou tenter de le faire

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 16:27
D’où la beauté ?

Terre de légendes...

Ménez-Hom...Breizh...

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   « D’où la beauté ? », l’on poserait la question comme on l’adresserait à un Quidam : « D’où venez-vous ? » et le Chemineau, sans doute, ne vous répondrait rien pour la simple raison que nul ne connaît le lieu de sa provenance. Donc nous réitérons : « D’où vient la beauté » et alors il y a comme un grand vide car, tel un enfant surpris à commettre quelque bêtise, soudain, nous ne connaissons plus le lieu de notre être. Nous sommes égarés, nous demeurons sans parole, sans doute commis à un silence éternel. La beauté est si grande et nous sommes si petits !

 

« La beauté a-t-elle toujours existé ? »

« N’est-elle l’invention de quelque Démiurge

réfugié au plein de son secret ? »

« Et puis, au juste, pouvons-nous au moins

en cerner la réalité ? »

« Ou bien seulement en dire un fragment ? »

« L’approcher avec prudence comme on le fait

d’un feu rougeoyant ? »

    

   Infinie est la kyrielle des interrogations et, corrélativement, est illimitée notre angoisse de trop étreindre et de ne rien saisir qui nous rassurerait, nous placerait sur l’assise d’une vérité. Nous persistons :

« La beauté, nous voulons la dire

en mode simple, mais la dire

est déjà la figer dans une forme

qui n’est pas la sienne. »

« A-t-elle des normes ? »

« Possède-t-elle des figures

au gré desquelles nous la fixerions

en qui elle est ? »

« A-telle une configuration spatiale ? »

 « Ou plutôt un destin temporel ? »

 

   Nous voyons bien que nous nous épuisons à forer un trou qui, plutôt que de nous faire rejoindre une eau de source, ne conduit qu’à nous plonger dans un abîme, donc à rejoindre quelque sombre antre qui ne nous dira ni la beauté, ni nous qui sommes en quête d’elle qui fuit au-devant et, jamais, ne se retourne. Sans doute est-ce là la figure de quelque inaccessible, peut-être même de l’absolu en sa fermeture ?

   Alors, bien plutôt que de girer dans l’orbe du mystère, une seule issue : décrire ce réel qui nous attire, le décrire au plus près, peut-être consentira-t-il à apparaître sous son jour aussi exact que possible ? La terre est lourde, noire, plongée dans le plus pur secret. Terre de tchernoziom, terre d’humus qui possède, étrangement, la même racine qu’homme, « homo », « humus », une identique mesure pour deux choses qui se donnent comme une seule. L’homme, fils de la terre, l’homme en qui repose le souci de la terre, l’homme reflet de la terre, elle la terre, réserve de beauté, d’immense beauté. Rien de plus beau que le sillon de glaise retourné par le versoir, rien de plus beau que les champs labourés sous la clameur d’automne. Rien de plus beau que l’argile claire couchée sous le jour, en elle se réverbère la lumière du ciel. « Rien de plus beau » en sa triple venue à l’énonciation. Mais que signifie cette réitération, sinon que toute beauté ne peut que persister dans son être, qu’elle n’est pas une simple toquade, un hasard papillonnant, ici et là, dans la plus confondante distraction. Beauté est durée. Ce qui paraît beau et ne dure pas, simplement du « joli », du « plaisant », de « l’artifice » devant les yeux répandus.

   La terre est légèrement bombée, elle semble se courber sous le plaisir, se tendre sous l’effet de quelque volupté. Noces du Ciel et de la Terre. Epousailles des Infinis. Osmose des Inconnaissables. Ciel, Terre, jamais nous n’en possèderons la totalité, tout juste en apercevrons-nous quelques clignotements, quelques fragments pareils à ceux des kaléidoscopes, ils nous fascinent et disparaissent à même leur fascination. Ceci veut dire que la beauté est toujours au-devant d’elle-même, en arrière d’elle-même, jamais en un endroit exact qui en ferait une chose du monde, un objet préhensible, un outil dont nous tracerions une immédiate frontière, édifierions des limites. Oui, c’est bien ceci, la joie qu’instille en nous toute beauté, elle bourgeonne tout en haut de notre désir, elle brûle le bout de nos doigts, elle effleure le velouté de nos sexes mais jamais ne s’y dépose. Le ferait-elle, elle serait semblable à l’action journellement répétée qui meurt de l’être trop souvent.

    Haut est le Ciel. Immense est le Ciel. Sa course n’a nulle borne. Nul air ne le possède. Seule la Rose des Vents en parcourt l’immortelle durée : Alizé ; Bise ; Grain blanc ; Nordet ; Noroît ; Suroît ; Suet ; Harmattan ; Ponant ; Simoun ; Sirocco. Ces mots sont magiques ; Ces mots sont célestes. Ces mots planent à des hauteurs vertigineuses. Ces mots sont les rubis du Poème, ce Langage Essentiel. Ces mots sont les mots de la Transcendance, grâce à qui la Nature se donne pour l’exception qu’elle est, par qui les Hommes viennent à eux, existent, ces Echappés du Néant, certes ourlés de finitude, c’est ce qui fait leur grandeur, tresse les motifs de leur éthique. Alors la Beauté ? Elle est identique à la course hauturière des Vents, elle vient de loin, va loin, esseulée mais sûre d’elle, fière de sa race, emplie de sa propre vérité. Nul ne peut arrêter la beauté, la fixer dans un cadre et la clouer au mur. Ce qui est punaisé aux cloisons : de simples images d’Epinal, autrement dit des genres de contingences faisant halte le temps d’un regard et se gommant à l’aune de ce furtif regard.

   Les arbres sont les médiateurs, les génies tutélaires qui unissent les contraires, ils sont pareils aux mots de liaison, ces magiques « conjonctions de coordination » qui assemblent le réel en un même point, focalisent le divers, l’éparpillé, donnent sens à ce qui, peut-être, disjoint, ne dirait rien d’autre que la texture de l’égarement, autrement dit la perte des choses dans l’illisible et confus univers. Ici, ils sont ces étonnants hiéroglyphes qui, tout à la fois, livrent et ne livrent pas leurs secrets, ce qui est aussi la mission d’une œuvre de beauté dans la dimension ouverte de l’art. Voilement-dévoilement de ce qui apparaît et se retire en un unique et nécessaire geste. Tout serait-il donné d’avance, nous n’aurions de cesse de porter nos yeux sur d’autres motifs, d’autres figures, peut-être les plus répandues, les plus naïves. C’est avec tout ceci que la beauté livre un constant combat qui, la plupart du temps, demeure inapparent en son essence. C’est là son destin et sa réussite la plus assurée.

   La très belle image d’Hervé Baïs renferme en elle tous ces ingrédients de la beauté. Mais ils sont si discrets ! Un simple vent prosaïque pourrait en atténuer le singulier phénomène. Cependant, cette photographie est traversée de vents altiers, Ponant, Simoun, Suroît. Ce ne sont de simples respirations, des souffles communs. Ce sont les brises qu’exhalent les poitrines des dieux. Ce sont de pures haleines qui soutiennent l’architecture du verbe.  C’est de la poésie, ce qui inspire et tresse les liens d’une subtile émotion. C’est tissé de gaze, ouvragé des dentelles les plus admirables qui soient. Regardez l’image de cette « Terre de légendes », regardez Ménez-Hom et, déjà, vous ne vous possédez plus totalement et déjà vous êtes au plein de ces montagnes sacrées de l’Armorique, le Karrek an Tan, le Roc'h an Aotroù, le Roc de Toulaëron, ces noms qui sonnent à la manière d’incantations, ces noms chantournés qui illustrent de vieux grimoires, ces noms qui, au sens propre, vous « transportent » ailleurs, puissance de la métaphore qui vous fait passer d’un réel ordinaire à un réel transfiguré, pouvoir de la transcendance qui fait être soi plus que soi, exposé à l’infinie beauté du monde. Il suffit d’ouvrir les yeux ! Toujours une place pour la beauté ! Mais elle exige l’attention. Mais elle demande la reconnaissance.

 

 

 

 

 

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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 09:04
Terre de beauté

Irlande

Photographie : Jean Hervoche

***

   Automne. L’été a basculé de l’autre côté de la terre, emportant avec lui les nappes de chaleur, les agitations, les remous de toutes sortes. Ici, sur cette belle terre d’Irlande, ici où règne un éternel silence, les choses sont si soudées à leur être même, en attente d’une manière d’éternité. Rien ne bouge ou presque. Tout est en soi dans la confidence, l’étroitesse du dire, la retenue et l’on dirait que le jour n’a nulle attache, une simple fuite au-delà de l’horizon des hommes, un passage et puis plus rien qu’un long sillon de solitude. Tout en haut, le ciel est bordé de noir, genre de bitume qui se décolore à mesure qu’il s’incline vers le sol, comme si le sol le ponçait, l’abrasait, le débarrassait de ses scories les plus gênantes. Une kyrielle de blancs nuages, une broderie d’écume flotte en dessous avec la belle assurance qu’ont les choses exactes à faire phénomène, à se livrer au regard des hommes dans la simplicité.

   Au loin, tout au fond, posé dans l’échancrure entre deux collines, un genre de large plateau qui s’efface dans le gris, se talque de cendre, parole si discrète, on la croirait celle d’un enfant tôt venu au plein de sa surprise d’être au monde. Il y a un grand bonheur à voir ceci, toute cette pureté, cette vacance, cette disposition à s’offrir dans l’évidence même, dans le geste le plus spontané qui soit. Ici rien ne blesse ni ne distrait le regard du lieu de sa vision. Le regard est attiré, magnétisé et l’on sent, en soi, de longues vibrations, des opalescences de forme, de curieuses confluences à la manière d’une parole qui flotterait dans l’espace et, parfois, viendrait lisser la peau, l’inviter à la fête de l’heure.

    Un peu en avant, à la façon de rideaux de scène qui s’écarteraient, de hautes collines revêtues d’un végétal sombre en leur faîte, puis de larges zones d’herbe usées par le vent, de maigres pâtures, sans doute, que n’habite nul troupeau. Seulement la possibilité d’une présence, la forêt blanche de moutons laineux se fondant à même le paysage. Puis, plus près, tout juste contre l’étrave des yeux, de hautes herbes ondoient sous le tumulte de l’air. Ici est un pays de vent, un pays de pierres, un pays de lac, un pays voguant au plus loin de qui il est dans une manière de transhumance sacrée, originelle en quelque sorte. Il y a un grand bonheur à être ici, immergé en soi, infiniment disponible à tout ce qui pourrait venir dire la grande beauté des choses, leur nécessité de faire face depuis leur orbe de silence. C’est de ceci, de silence dont les paysages accomplis ont besoin de façon à déployer leur être, à rencontrer le nôtre, cette vue que nous leur destinons telle l’offrande la plus précieuse.

 

Don polyphoniquement proféré,

du ciel à qui-je-suis,

de la terre à qui-je-suis,

du mystère ineffable de l’eau à qui-je-suis.

Tout est là posé sur l’avenante courbure des choses,

tout est là, hissé dans sa dignité la plus réelle.

Tout fait sens à seulement être approché.

  

   Nulle présence dans ce qui s’offre à la vue et, pourtant, tout ce monde-ci est habité, jusqu’en sa plus grande profondeur, d’un tressage de la vie. Le large ciel appelle le cercle invisible des grands oiseaux à la vue immense, perçante telle la pointe du diamant. Les collines semées d’herbe courte appellent le berger attentif et son troupeau de laine grise, appellent le quidam se confrontant avec l’abîme de son âme, appellent l’égaré à la recherche de qui il est dont encore il n’a nullement épuisé la ressource. Seulement tutoyée est la grande fontaine où sommeille son eau lustrale, celle qui le portera au monde et le livrera aux autres hommes dans la plus grande nudité qui soit. Oui les hommes sont nus qui portent la vérité et la vérité c’est comme une braise qui brûle et dévore, comme un feu éruptif, comme la hampe obscène d’un sexe dressé en direction du ciel, c’est pour cette raison que les hommes la dissimulent la vérité, qu’ils mouchent la vigueur de sa flamme, la honte au front, une dague enfoncée au plus profond de l’âme.

   Proférer la vérité c’est convoquer les hommes devant le Grand Tribunal qui les jugera pour leurs forfaits, leur marche de guingois si semblable à la locomotion des crabes, leur sombre perfidie dont ils s’emmaillottent, pareils à des momies serties dans leurs sarcophages d’ivoire. Mais pourquoi donc évoquer les bas-fonds ombreux, les combes humides et noires, les gorges étroites dans lesquelles s’abîme parfois la grande marche de l’humaine condition ? Mais tout simplement parce que, placée face au sublime de la nature, face à sa générosité immense, à son luxe infini, la conscience se déchire et dévoile ce qui embrume son miroir, l’inconséquence des existants à longer la forêt dans la distraction, à contourner le lac sans vraiment y porter attention, à franchir la crète de la montagne sans même qu’un geste de reconnaissance soit esquissé en direction de ces formes qui modèlent les êtres que nous sommes et donnent sens à notre progression sur terre. Il en est ainsi, toujours la beauté nous confronte à nos démons, nous place en regard de nos natives insuffisances.

   Bien sûr, l’on pourrait se contenter de regarder un clair-obscur de Rembrandt sans chercher à découvrir l’essence de l’ombre, celle de la lumière, puis retourner aux «Travaux et aux Jours » sans se soucier autrement de ceci qui aura été vu, approché, tout comme l’aurait été l’étal du marchand, le jardin derrière la maison, l’outil au manche brisé dormant dans la pénombre de l’atelier. Vivre c’est être soucieux de la vie, c’est la questionner en son fond, soulever la peau, traverser le derme, surgir dans la touffeur de la chair parmi les faisceaux de nerfs, les tissus serrés des aponévroses, les tumultes des rivières de sang. Sand doute le lecteur se questionnera-t-il au motif d’un juste étonnement. Mais que vient donc faire cette brusque méditation alors que le paysage qui était décrit se donnait à lui dans la confiance, dans la pure évidence d’être ? Certes. Mais savez-vous, derrière les plages tranquilles de sable blond de Djerba, derrière le luxe blanc architecturé de leurs résidences, à quelques encablures de là, des villages entiers meurent sous des meutes de sable. Autrefois on eut invoqué l’action d’un malin génie, la vengeance d’esprits malfaisants du désert, maintenant on parle de climat, de sécheresse. On parle de ceci à la manière d’une fatalité. Mais le destin de la terre n’est jamais que le destin des hommes. Chaque époque a ses démons. Toujours l’homme les convoque à son chevet après les avoir inconsciemment créées à la mesure de sa puissance. Mais refermons ici la parenthèse. Il y aurait tant à dire sur la « volonté de puissance », sur son rapport au nihilisme, sur le concert clinquant des choses mondaines.

    Puis l’on quitte les collines, les lacis du vent parmi les hautes graminées, puis l’on arrive dans un autre espace qui joue en écho avec celui que l’on vient de quitter. Des grappes de nuages gris, cendrés, lissés de blanc, s’accrochent à la bannière du ciel. A la limite de l’horizon, glisse un fin cordon de dunes semé d’oyats. On imagine leur immobile mouvement, leur destin de modeste plante couchée sous les caprices de l’air. En direction de l’est, le massif blanc d’une dune s’élève, pareil à un cétacé juste émergé des flots. Une longue langue d’eau couleur d’étain longe la dune qui s’y reflète, on dirait un monde inversé avec sa magie, ses secrets, son invite à faire se déployer les rémiges de l’imaginaire. Une bande plus sombre, peut-être des varechs, ferme la vue, lui donnant une assise dernière à la façon dont un spectacle pourrait se terminer, tirant le rideau derrière lui.

   Mais les yeux ne sont pas rassasiés, mais les yeux demandent, mais les yeux veulent leur comblement de lumière et d’ombre, le tracé encore de quelques silhouettes, la venue d’esquisses se détachant sur la toile unie du jour ; les yeux veulent des émergences, des retraits, des avancées et des reculs. Car les yeux n’ont de prestige qu’à être comblés, emplis d’images belles, saturés à l’envi de ces impressions qui, plus tard, teinteront le tissu souple des souvenances, allumeront la résille des réminiscences. Beauté sans pareille du jour lorsque, s’abîmant en nous, il trace ses douces effusions partout où se donne un espace de recueil ouvert à la compréhension, à la saisie du réel. Le réel, cet indépassable qui contient en lui la totalité de ce à quoi les hommes peuvent prétendre : voir les choses et les porter à eux sans distance. Le paysage qui nous fait face est une simple chose, tout comme nous sommes une chose au regard du paysage. Mais « chose », ici, ne veut nullement signifier « objet », mais bien plutôt « être ». Chose avec chose jouant en mode unitaire.

   La-chose-que-nous-sommes doit disparaître dans la chose-paysage, laquelle doit se fondre en nous comme un fragment de notre être. C’est à cette seule exigence que nous pouvons connaître la différence et en faire une simple similitude. A l’instant précis où le paysage se donne en moi, où je me confie à lui dans ma plus pure spontanéité existentielle, toute différence est effacée, le temps se cristallise, l’espace se condense, et c’est comme un point en lequel se concentreraient toutes les énergies, un mot où s’allumeraient toutes les significations. Saisir la beauté de l’autre en son être, ceci, pur surgissement en ce qu’il est, essence qui demeurera tant que la magie opèrera car, comment nommer cette merveilleuse fusion autrement que sous ce vocable magnétique de « magie » ? Ronsard dans ses « Meslanges », ne disait-il point : (NB : orthographe d’origine)

 

« Il n'est point de plus grand magie

Que la docte voix d'une amie

Quand elle est jointe a la beauté »

 

   La beauté du paysage est homologue à la beauté de l’amie, à l’empreinte si douce de sa voix, elle nous porte en nous au plus plein d’une étrange correspondance, elle nous déporte de notre ennui et nous remet à cet éternel mystère de ceci qui nous est habituellement étranger, soudain devenu familier au point de douter que quelque rupture puisse exister dans le tissage de l’univers. Oui, la vue plane loin mais infuse en nous ce recueil de ce qui, habituellement, n’apparaît que sous la forme de la divergence, de la fragmentation, de l’éclatement. Nous voyons ce qui est devant nous et, aussi bien, plus loin que cette limite de notre raison. Nous voyons l’immense courbure du ciel, sa touche à peine posée sur les choses. Plus gris au zénith, plus pâle au nadir. Un genre d’eau cristalline qui se mettrait en quête de son âme sœur, peut-être celle d’un lointain océan ou d’un lac tout proche. Il y a tellement d’harmonie disponible pour un regard juste, pour la cause de la nature quand elle nous livre les fondements originels qu’elle porte en elle !

   Toujours des dunes à l’horizon, deux simples traits noirs qui s’ouvrent sur une tache de clarté. Puis, venant vers nous dans la discrétion, une grève de galets semée d’un gravier léger. La ligne d’un rivage, le miroir de l’eau habité de reflets venus de l’immense, peut-être de terres inconnues cherchant le lieu où paraître dans la pudeur. Plus près de nous, un genre de presqu’île semée d’herbes aquatiques, elles sont, les herbes, le seul peuple debout, la seule émergence qui paraisse et rythme le silence. Plus près encore, si bien que nous pourrions en éprouver la texture de roche et de limon, cinq pierres qui semblent flotter sur l’eau, cinq quintessences tellement leurs reflets sont irréels, ponctuations que notre imaginaire aurait pu poser de manière à ce qu’un point final fasse cesser notre rêveuse méditation.

    Nous sommes sur le point de nous absenter de ce paysage, de tout laisser en repos, d’archiver en notre mémoire quelques images. Leur propre le plus clairement envisagé est leur labilité, la fuite dont notre capacité onirique est tissée. Qu’en est-il du phénomène de toute souvenance lorsque les choses ne sont plus là, que leur chant s’est évanoui quelque part, peut-être dans la source d’une oasis, dans la tête échevelée d’un palmier, sur l’épaule d’une dune, au milieu du sable, insaisissable mirage s’effaçant de notre vision ? Qu’en est-il de nous qui courrons toujours après ce qui nous a quitté, orphelin d’un monde qui, jamais, ne reparaîtra ? Et cette étrange beauté, cette énigmatique forme semblable à une sirène sur le bord de son onde, comment pouvons-nous en retrouver l’esquisse, en éprouver l’ivresse ?

   Voyez-vous, notre constant égarement se traduit toujours en quelque interrogation si peu assurée d’elle-même. C’est si rare la beauté. Si impalpable. Sa temporalité nous échappe au simple motif que le temps n’appartient à personne en propre. Bien sûr nous avons notre temps intime, singulier, c’est même lui qui détermine entièrement notre être. Mais ce que nous voudrions avoir, à des fins de combler nos vides - parfois sont-ils béants ! -, ce dont vous voudrions tisser nos impatiences, ce sont tous ces instants de beauté par lesquels nous sentons en nous cette rassurante continuité, cette admirable fluidité, le simple écoulement d’une eau de source que nous souhaiterions inépuisable. Puisons encore à la beauté. Aussi souvent que possible écoutons le poème, disposons-nous à recevoir la fugue musicale, apprêtons-nous à rencontrer l’œuvre d’un musée. L’art est sans doute notre secours le plus immédiat, la nature belle le reposoir où restituer une unité menacée ; convoquons l’amitié, l’amour, déployons leur souple blason au plus haut de l’éther. Sans ceci nous ne serons que des âmes flottantes, des corps sans attaches, de simples coquilles de noix parmi les brumes, les flux et reflux de l’océan.

 

Beauté est liberté

 

    L’Irlande est terre de beauté. Elle hante mes visions, tapisse mon sentiment esthétique, lisse ma sensibilité. Souvent je feuillette un livre de photographies en noir et blanc sur cet attachant pays.  Seule cette réserve, cette économie de moyens de la bichromie, cette simplicité native permettent de faire se révéler l’unique dont cette terre est porteuse. Loin du bruit, à l’écart des foules, immergée en son silence minéral, la beauté toute nue. Comment pourrait-il en être autrement ? Toujours la beauté est nue. Faute de ceci elle renoncerait à paraître en son essentiel fondement.

   

 

 

 

 

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16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 08:06
A l’endroit exact de soi

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Toujours il faut commencer au loin de soi, du moins le croit-on, dans ces hautes zones polychromes qui brillent à l’horizon telles des gemmes rares. Toujours agrandir le cercle de la vision, porter ses yeux à l’extrême de la mydriase, regarder le monde d’une manière panoptique, connaître jusqu’à la bribe la plus dissimulée qui pourrait se dire telle la merveille, l’arche brillante où se trouver, où se rejoindre bien plus loin que l’on ne l’aurait jamais cru. Ensom, cet homme dans la fleur de l’âge, croyait à ceci, le besoin continu de sortir de son corps, de franchir ses propres frontières, de s’expatrier de soi en quelque manière. Ensom était ici et, déjà, voulait être là, près de cette femme vêtue de pure beauté, près de ce lac aux eaux brillantes, près de ce ciel immaculé où les oiseaux glissaient avec la même élégance que mettent les soufis à s’inscrire dans la ronde blanche de leur robe.

   Ensom pensait parvenir au lieu où l’attendait son être à la mesure d’une giration incessante,   

   d’un mouvement sans fin, d’un passage infini de ceci qui était à cela qui serait.

   Enzom avait connu l’ivresse des lagons d’eau émeraude de Belize.

   Enzom avait frôlé les corolles polychromes des habits de cérémonie des femmes

   guatémaltèques.

   Enzom avait inondé ses yeux des crépuscules orangés posés au-dessus des savanes du Kenya.   

   Enzom s’était immergé dans la liesse populaire lors de la grande fête des éléphants au Kerala.

   Enzom avait vibré au contact des maisons peinturlurées de Sainte-Lucie.

   Enzom avait connu une sorte de ferveur religieuse à observer les motifs colorés des belles

   églises d’Estonie.

   Accomplissant tout ceci avec ferveur, Ensom avait cru saisir l’anneau de Gygès qui lui permettrait de devenir invisible et de s’inscrire ainsi partout où nul ne l’attendait, sur la haute lisière des pôles, sur la ceinture incendiée de l’équateur, sur tous les méridiens de la terre, dans les multiples forêts du septentrion, près des lagunes où l’eau miroitait, pareille à la glace d’un iceberg. Seulement Ensom, à force de tutoyer l’invisible, s’était rendu invisible à lui-même. Il n’avait guère plus d’épaisseur que la feuille dénudée d’automne. Son esprit s’était étréci. Sa conscience s’était amenuisée au point d’être un simple feu follet. Son corps eût pu trouver facilement à se loger dans l’étroite cellule d’une ruche. Ce qu’il avait cherché, dont il avait espéré une dilatation, une expansion, ceci l’avait ramené à la rude et définitive immobilité de la chrysalide. C’est à peine s’il sentait, le long de son anatomie de carton, la présence membraneuse, soudée, d’ailes qui, à l’évidence, ne le porteraient que dans la proximité immédiate de qui il était. Juste un bruissement à l’entour de son ombilic. Juste une efflorescence discrète de jambes qui autoriseraient un voyage dans les contrées à portée de la main, sûrement pas dans le vaste monde qui faisait son bruit de bourdon loin, là-bas, dans l’indistincte lueur du jour.

   L’indistincte lueur, La lumière à peine bourgeonnante. La clarté qui se hausse de sa tunique étroite. L’étincelle tout au bord de son feu. L’éveil en sa matinale présence. Le mot retenu à la limite de sa diction. Maintenant, c’est depuis l’invisible, depuis la margelle infinie du silence, à partir du recueil discret des mots, qu’Ensom se connaît en tant qu’il est en lui-même cette sublime comète venue du plus lointain cosmos. Oui, Ensom, oui l’homme, tout homme, vous, moi, les autres, ne sommes que des fragments d’univers qui ne trouvons notre repos qu’à nous installer là, au lieu de pur accomplissement, sur la lisière ténue, sur le fil du rasoir, sur la lame infiniment tendue entre ombre et lumière. Seulement là est le dire du monde en son essentielle venue.

Trop de soleil, trop de lumière

et tout s’évanouit dans le néant

de la vive blancheur.

Pas assez de soleil, pas assez de lumière

et tout s’efface dans la mutité

des ténèbres.

 

   Aube, aube belle, tu es celle par qui je viens au monde, je viens à l’être. Aube, tu es pareille  au corps blanc de l’hostie pour le corps impie qui a oublié son dieu. Aube, tu es l’œil du prophète, la conscience de l’aruspice quand il lit dans les brins d’achillée le destin des hommes. Aube, tu es la merveilleuse maïeutique socratique, tu accouches les âmes d’elles-mêmes. Aube, tu es le vin sacrificiel, cérémoniel versé par la cruche en l’honneur des dieux. Aube, tu es le frémissement d’amour sur les lèvres des amants. Aube tu fécondes les mains du tout jeune enfant qui court après les papillons. Aube, tu es l’initiale de l’heure, tu traces nos destins de cendre, tu les ensemences d’une poudre d’or. Aube, tu es l’espoir de tous les chemineaux qui ont dormi au creux des fossés. Aube, tu es la virginale incantation du poème. Aube, tu es l’esquisse à peine allumée sur la toile grise de l’artiste. Aube, tu es cette comptine murmurée sur les lèvres du vieillard, il ne se souvient plus de son âge. Aube, tu es la fée penchée sur le berceau des existants, ils sentent la grâce de tes doigts qui est l’épiphanie première de leurs fronts lissés par la douce frange de l’heure

   Ensom a beaucoup voyagé. A connu tous les pays, toutes les villes, tous les jardins où poussent les nourritures des hommes. Connaissant ceci, il est allé au plus loin de soi, alors que sa richesse, sa vérité, la beauté de sa nature, c’est en soi qu’elles sont pour l’infini des temps à venir. Hommes de riche ou de modeste constitution, ceci vous le savez, vous ne serez jamais que vous-mêmes, aussi loin que vous conduira votre désir de fortune, de gloire, de possession. Vous êtes à vous-mêmes l’alfa et l’oméga, le début et la fin, la ressource et la diète, la naissance et la mort. N’allez nullement chercher ailleurs que dans votre logis intime, votre corps, votre esprit, votre âme. Tout ce qui vous est extérieur est pure illusion. Tout ce que vous voyez dans votre périmètre immédiat : poudre aux yeux car vous rêvez les yeux ouverts. Les autres que vous chérissez à raison, n’existent, tout comme vous, qu’à l’aune du monde en soi qu’ils édifient chaque jour qui passe. Comment pourraient-ils être sûrs de la vérité de votre présence alors même qu’ils n’arrivent nullement à circonscrire qui ils sont, qu’ils ne parviendront au bout de leur être que le jour de leurs noces avec Thanatos. Oui, notre finitude est notre seule certitude, sans doute l’unique et bien cruelle justice : nul ne revient de ses fiançailles avec la Camarde. D’avance les noces sont consommées. Voyager au loin ne sert à rien puisque le point de départ et d’arrivée coïncident, bordés d’un identique néant. Toutes les révolutions que nous entreprenons tout autour de nous ne servent qu’à nous masquer la dague effilée du réel.

 

Emson a beaucoup voyagé pour revenir

au centre même de son être.

 Son pays, est le miroir qui le reflète.

Son pays est tissé des racines qui sont les siennes.

Son pays, ce haut nuage blanc, écumeux,

qui se détache sur fond de ciel anthracite,

c’est lui.

Son pays, cette ligne d’horizon si mince,

ce trait presque invisible

qui est aussi bien eau que ciel,

c’est lui.

 Cette bande d’eau de mer plus sombre,

 qui se confond presque avec la nuit :

c’est lui.

La grande plaine d’eau

 où se reflètent les motifs irisés du ciel :

c’est lui.

 Ensom ne peut être que ceci :

 un homme de l’aube,

un homme des premiers commencements,

un homme originaire.

Un homme de vérité.

 

   Lorsque le jour se lève, qu’il déchire le ciel, dévoile les grandes avenues des villes, abrase les visages des passants, alors le rêve est fini, alors tout s’anime, se colorie, se teinte, tout se précipite dans l’abîme du temps. Les fontanelles des jouvenceaux, bombardées de clarté, ensemencées de tâches urgentes à accomplir, commencent à se lézarder, à s’ouvrir aux approximations, aux compromissions. Comment tout ceci est-il possible ? Par quel décret ? Par quelle volonté divine ? Par quel funeste destin tissé par de tragiques Moires ? Non, les choses sont bien plus simples, l’explication n’est nullement d’ordre mythologique. L’explication est de l’ordre de l’amplitude, de l’excès, de la démesure, cette fameuse « hubris » des Anciens Grecs. L’aube ne demandait rien, ne fomentait rien. Elle se tenait en soi, certes grosse de virtualités, mais en voie d’accomplissement, nullement accomplie cependant.

   La lumière matinale est bien trop douce, alanguie pour vouloir quoi que ce soit. Elle vit de soi, demeure en soi, en une manière de repos éternel que rien de fâcheux ne pourrait troubler. Là où il y a problème, c’est dans l’irruption brusque de la lumière. D’abord les yeux des hommes sont envahis, dépossédés de leur pouvoir de voir. Mais, bientôt, le réflexe pupillaire s’installe, la vision accommode, le réel paraît dans toute sa dimension plurielle, polychrome, polyphonique. Ce que l’aube contenait d’unité, voici que tout se déchire, se fragmente, que le divers rutile et égare la conscience des hommes. Ils étaient en repos sur le bord de leurs couches, sages tels des enfants, bercés par de doux rêves, innocents comme des anges pliés dans l’écume souple de leurs ailes. Ils n’attendaient, ne demandaient rien, demeuraient au sein de leurs cocons, en hibernation en quelque sorte.

   Ce qu’a fait le surgissement du jour ? Ceci : brusquement les yeux se sont dilatés sur la courbure du monde, les yeux ont vu la prolifération des biens, les richesses accumulées, les mines d’or et de diamant, les femmes aux hauts talons, aux tailleurs de soie, les hommes dans leurs longues berlines noires aux vitre fumées. Les yeux ont vu de hautes tours qui tutoyaient les nuages, les yeux étaient fascinés par leurs arêtes vives, leurs façades aveugles qui paraissaient abriter un inestimable bonheur, assurer des lendemains radieux. Ce que les matinaux, les tout juste éveillés ne savaient pas encore, le puissant magnétisme des avoirs, l’envie de gloire, le désir de posséder immédiatement ce qui s’offre à la convoitise des yeux. Dès que la clarté les a décillés, a aiguisé les appétits de vouloir, alors s’est déchaînée cette « volonté de puissance » en tant que fer de lance du nihilisme. Ce qui était en latence sur le rivage de l’aube, voici que cela croissait et multipliait au point d’envahir la totalité de la conscience. Dès lors la roue était lancée qui ne connaîtrait plus d’arrêt, sauf peut-être bien plus tard lorsque les hommes ivres de leur propre pouvoir auraient épuisé leurs désirs, buvant l’ambroisie humiliée, réifiée jusqu’à la lie.

   Celle méditation-nouvelle en forme d’allégorie, sans doute bien en-deçà de la réalité en sa forme la plus effective, prend appui sur une belle photographie en noir et blanc dont notre société contemporaine, abreuvée d’images hautes en couleurs, clinquantes pour la plupart, une photographie donc dont le coefficient de vérité, la modestie, la simplicité l’installent au plus haut de notre regard. La plupart des hommes d’aujourd’hui, non seulement ne lisent plus de textes philosophiques ou littéraires ou bien de simples romans, mais ils ne lisent pas davantage les images qu’ils rencontrent à la fin d’en décrypter le sens en profondeur. Si le texte écrit, quand il est de qualité, contient un nombre infini de sèmes, tout autant l’image est-elle vectrice inépuisable de significations. Or ces réservoirs de sens sous-tendent notre essence en tant qu’humains, tâchant de nous placer à l’endroit exact de qui-nous-sommes.

 

Il y a encore beaucoup à lire.

Beaucoup à écrire.

Beaucoup à voir.

 

   Merci infiniment à Hervé Baïs, photographe minimaliste de grand talent qui nous donne à voir ce qui, en nous, nous porte toujours au-delà de nous, pour y revenir enfin, tel le lieu insigne de notre être, cette source qui coule en nous, jamais ne doit tarir, la seule qui soit dont nous ne pouvons douter. Telle est la loi commune qui nous anime.

 

Voir est devoir,

au sens précis de viser juste.

Bien entendu !

   

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12 août 2021 4 12 /08 /août /2021 07:51
Née de l’ombre-lumière

" Pensione Santo Stefano " 1997

©dupertuis

 

***

 

Longtemps on a erré dans la nuit,

d’un bord à l’autre de ses rives étroites.

Longtemps on a connu

le noir dense et lui seul.

 

   C’était une encre plus que marine, une encre des abysses. On essayait d’avancer, les mains perdues vers l’avant de soi, à la manière des aveugles et des désespérés. On ne touchait guère que des étoupes illisibles, des boules d’ouate à la consistance de rien. On était soi, mais sans être sûr de pouvoir encore y accéder, d’en connaître l’essence. C’était comme un bouquet de fleurs fanées, il ne restait dans les doigts qu’une odeur de regret et la douce impression d’être arrivé au-delà du sommeil, dans une zone de confortable incertitude. Certes on ne se plaignait pas d’avoir perdu jusqu’à son identité, de n’avoir plus de nom au gré duquel quelqu’un sur terre nous appellerait.

   On était plié au sein de sa coquille, on avait rentré le globe de ses yeux à l’intérieur de soi, on avait dissimulé son pied baveux sous le massif de son corps, on avait connu l’existence discrète de l’Helix Aspersa, on demeurait cet étrange gastéropode dont la conscience spiralée se donnait à la manière d’une perte de soi, d’un non-retour. On n’avait plus d’horizon que le faible contour de son être. Il n’était jusqu’à sa propre voix intérieure qui n’eût régressé, mince filet d’eau s’écoulant dans une étique rigole, chapelet de gouttes tombant de la haute margelle d’un puits. On n’avait plus nulle épaisseur, à peine la consistance d’une luciole perdue dans le chaume incendié de l’été. On se fût confondu avec la feuille trouée jonchant le sol, avec le corps étroit de la fourmi, avec la nuée de poussière rouge qui montait au ciel et l’inondait de sa teinte de sang.

 

Longtemps on a erré dans la nuit,

d’un bord à l’autre de ses rives étroites.

   Longtemps on a connu

 le noir dense et lui seul.

 

   On a longuement dormi dans quelque tanière hostile, à la façon d’un fennec des sables, On a oublié jusqu’à sa propre condition, l’humaine, retrouvant l’archaïque, la reptilienne, l’animale. On avait amenuisé sa conscience à la hauteur d’un minuscule point. Les idées s’étaient creusées, avaient perdu tout leur suc, elles n’étaient plus qu’un ris de vent glissant sous le ventre lourd des nuages. Les pensées ? De pierre et de silex, intensément minérales, intimement soudées au roc biologique en sa plus exacte concrétude. Se savait-on encore homme ? Se percevait-on forme simplement charnelle ? Mais la question n’avait aucun sens. Interroge-t-on les étoiles sur leur consistance cosmique ? Questionne-t-on la raison de la chromogenèse du prodigieux caméléon ? Se pose-ton quelque problème quant à la nature profonde des choses ? Non, Vivant on vit, Existant on existe et nul ne nous en tiendra rigueur au motif que toute question portée à sa pointe extrême ne se résout jamais qu’en aporie.

 

Longtemps on a erré dans la nuit,

d’un bord à l’autre de ses rives étroites.

   Longtemps on a connu

 le noir dense et lui seul.

 

   Maintenant la nuit arrive à sa fin. Les lourdes étoffes de gris regagnent leur antre mystérieux quelque part derrière le dos des collines. La lumière n’est encore qu’une vague tache à l’horizon. Elle monte en sourdine, elle fait sa vibration ténue, elle vient jusqu’à la chair opaque et la rend soudain transparente tel le cristal. Tout en haut du ciel, se lèvent les premiers mots du poème du jour. On les entend dans le creux de soi, pareils à des gestes d’enfants alentour d’une comptine. Cela bouge lentement, cela profère en silence, cela se retient de paraître, cela s’annonce et se retire en un seul et même mouvement. En soi, on sent les cercles de clarté qui dépouillent notre être de ses gangues de nuit, le rendent à sa propre consistance d’homme. Cependant, encore, un reste d’instinct demeure enfoui au plein du corps.

   On le sent confusément, un désir sensuel sculpte le massif de qui on est. Enfin on est rendu à soi, le tain de l’heure nous renvoie une image que nous reconnaissons comme la nôtre. On s’étire. On fait ses ablutions. On s’en remet au baume régénérateur du temps. On est encore, en quelque manière, retenu au cœur de la nuit, on en éprouve le flux de soie, on en ressent la douceur toute maternelle. On ne sait ce qui nous avait égaré, soustrait à notre juste mesure d’homme, porté sur d’étranges fonts baptismaux que hantaient d’étonnants animaux sortis tout droit de notre bestiaire inconscient.

 

On veut la pleine lumière.

On veut l’arcature ouverte du désir.

On veut l’ivresse de la possession.

De Soi,

de l’Autre.

 

   Quelque part, au large du monde, en une terre inconnue, brille telle une étoile dans l’azur l’enseigne de la ‘Pensione Santo Stefano’. Le jour est si discret avec sa belle teinte d’aube. A peine une ombre posée sur le céladon léger des choses. Au travers des persiennes de bois, une lueur s’invagine dans le secret de la chambre. Une souple caresse visite le parquet de lames claires, luit faiblement sur les tiroirs de la commode, allume sur la cheminée de marbre blanc la délicatesse d’une cendre. Tout est encore au repos. Tout est encore au sommeil. Le village dort. Des chats furtifs glissent dans les rues désertes. Les premiers hommes sont à leur toilette. Les premiers travaux attendent dans de sombres ateliers. La lumière bouge à peine, comme si elle hésitait à abandonner ses vêtures ténébreuses. C’est l’heure entre toutes élue, de la révélation, de la prière aussi, de la méditation avant que le monde ne prenne son rythme, que la foule des hommes ne s’écoule, tête basse, en direction des ‘travaux et des jours’.

   La lumière, la belle lumière fondatrice de sens s’est soudain ramassée sur elle-même, a grésillé, a bourgeonné avant même que de révéler la beauté unique de sa naissance. Elle est montée de l’ombre, de l’ombre nuptiale, s’est dépliée à la façon d’un lotus émergeant du miroir de l’eau, large corolle cherchant le lieu de son éclosion. C’est là, à la confluence du Noir et du Blanc que le mystère s’est accompli, que ce qui attendait patiemment depuis toujours vient à la mesure de la manifestation, de son dévoilement. Le drap est gris, il dit la belle neutralité des choses. Le drap est accueil de ceci qui a à paraître dans la gangue lisse de la solitude. Il n’y avait rien que la nuit animale lovée en son sein, la nuit mutilante de formes, la nuit abrasive d’où ne sortaient que les simulacres de rêves inexaucés. Voici, maintenant, que tout se donne dans la joie sereine, la plénitude attentive.

   Le massif de la tête est un buisson noir d’où rien n’émerge que du paradoxal, de l’ambigu, de l’inatteignable et les mains sont hémiplégiques et le langage est aphasique qui demeure celé en soi. Mais ici n’est nullement l’espace d’un deuil. Bien plutôt le surgissement d’un bonheur qui hésite à s’offrir. Comme si la retenue était le seul gage de quelque chose s’accomplissant dans la multiple donation du monde. Le visage, mais il n’y a nul visage, cette haute épiphanie humaine qui dit le fondement essentiel de l’être. Toute dissimulation, tout retrait, s’ils font signe vers un possible manque, indiquent aussi la libre possibilité qui nous est remise de donner cours à notre imaginaire, de faire se dresser l’Esquisse de l’Autre de telle ou de telle manière. Cette absence est belle. Elle est identique à l’attente anxieuse, mais combien fondatrice d’espoir de l’Amant sur le seuil de découvrir, à nouveau, son Amante.

 

Tout objet précieux est remis au luxe de son écrin.

Toute gemme singulière sommeille dans l’étui silencieux de sa glaise.

  

   Née de l’Ombre-Lumière est bien de la consistance diaphane des songes. Elle vient à nous ‘sur des pas de colombes’, elle connaît sa paix en même temps qu’elle nous en fait l’offrande. Son corps, mais s’agit-il vraiment d’une œuvre de chair ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui en a tracé les traits, notre désir qui en a hissé la souple et lisse venue, ici, dans cette chambre, dans cette ‘pensione’ qu’on a peut-être hallucinée afin qu’elle confirme qui on est dans l’égarement toujours plus tangible de ce qui s’offre à nous, dont le caractère dérobé est constitutif de notre propre errance ? Oui, nous sommes de fuyantes Figures, de simples éclisses de temps, des copeaux d’instants qui ne se connaissent qu’à s’éloigner d’eux-mêmes, à s’animer tout autour de spirales de vide, à emprunter des chemins qui se perdent dans ‘l’inquiétante étrangeté’ de hautes futaies. Est-ce au gré d’une réassurance que nous projetons cette image sur l’écran de notre lucidité ? Mais qu’importe le coefficient de réalité, et puis, au juste, qui pourrait dessiner le réel, lui donner contours et contenu ?

   L’arrondi d’une épaule, il ressemble à la douceur océanique d’une dune qu’une indistincte brume visiterait, la courbure du dos, le creux dissimulé de l’aisselle, le sein supposé, puis cette juste coulée de clarté le long du bras que sont-ils si ce ne sont de lumineux repères qui éclairent notre avancée tout au long de notre indéchiffrable destin ? Cette image d’une Alanguie est emplie d’une réserve qui nous attire bien plus que ne le ferait une autre image en sa plus ouverte efflorescence. A la poursuite de Soi, à la recherche de l’Autre, toujours il faut cette marge de subtile indécision, ce halo d’imprésence, cette presque dissimulation qui, menée à son acmé, ne laisserait plus qu’une interrogation flottant dans les espaces infinis de la vacuité qui, parfois, nous assaille dans notre quête de signification. Regardant Elle-qui-dort (ou feint-elle seulement le sommeil ?), nous sommes immergés au plus intime de nous-mêmes, dans cette zone interlope pareille aux terrains vagues des banlieues urbaines, saisis d’un flottement qui nous déporte de nous en même temps qu’il nous installe dans le site d’une vérité.

 

C’est parce que rien n’est jamais assuré que nous doutons.

C’est parce que nous doutons que nous questionnons.

C’est parce que nous questionnons

que nous sommes hommes au plein même

de notre condition.

 

   Née de l’Ombre-Lumière est venue du Gris, cette teinte médiatrice qui nous confirme dans notre avancée, entre le Blanc de la pure présence, le Noir du retirement. Oublier ceci, cette sublime joie, cette infinie tristesse, c’est faire du mensonge la texture de l’exister. Or, Vivants jusqu’au bout de nous-mêmes, que voulons-nous ?

 

On veut la pleine lumière.

On veut l’arcature ouverte du désir.

On veut l’ivresse de la possession.

De Soi,

de l’Autre.

 

 

 

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9 août 2021 1 09 /08 /août /2021 08:35
Rien n’est beau que le Simple

 

Port Ostréicole - Andernos Les Bains

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Le simple, comment faut-il le saisir ? Et, du reste s’agit-il d’un ‘saisissement’ ? Bien plutôt une libre venue à soi de ce qui fait sens depuis le lieu unique de son être. Le simple, sans doute ne peut-on le décrire par la négative : ‘le simple n’est pas ceci, le simple n’est pas cela’. D’emblée, en une certitude, nous comprenons combien cette négativité correspond mal à l’idée de ce qui fait phénomène tel le pur prodige. Imaginez, l’éclair d’un instant, il n’y a rien que le silence et le vide. Imaginez, à la suite, le surgissement, tout en haut de votre vision, d’un halo de noir diffus. Il est presque à la limite du gris, un noir qui s’efface et ne garde de son deuil qu’un crêpe si léger, on le dirait tissé des ombres du rêve, ourlé des plus vives clartés qui se puissent imaginer. C’est étonnant cette inclination d’une ombre à contenir son envers, à déplier depuis le sein même de sa présence ce que nul n’attendait.  Ceci cependant était en sommeil, se retenait avant que l’heure de son entrée sur scène ne s’annonçât à la manière d’une assurance de tout temps suspendue au-dessus du peuple des choses. Certes, entrée à pas de velours, une consistance de peau de pêche, une délicatesse feutrée, une élégance sur le point de se dire dans le mode du susurrement. Toujours les motifs essentiels s’annoncent dans le retrait, la modestie, l’hésitation, comme un enfant sur le bord du sommeil qui façonne de ses mains inventives, sur la blancheur des draps, ce songe d’éther qui, il y a peu, l’emmenait si loin, bien au-delà des frontières de sa peau.

   Mais par quel miracle, ce ciel si haut dans sa noirceur légère se décolore-t-il pour devenir cet air de pur cristal, translucide, infiniment diaphane ? Sublime métamorphose d’une chose qui, sous d’invisibles doigts, dévoile l’entièreté de sa nature. Jamais nous n’aurions pu soupçonner une telle plasticité, une telle ressource. Je deviens ce que j’ai à être depuis ce langage muet qui m’habite et paraît au jour sous la figure de l’évidence. Nul ne se pose de question sur la nuit qui devient aube. Sur l’aube qui devient lumière zénithale, puis simple clarté au nadir, puis nuit à nouveau. Nous, les humains, pris dans l’immense charivari du nycthémère, nous les Existants tissés de temps, ne parvenons jamais à percevoir cette avancée de l’âge, cette lueur qui, déjà rétrocède en direction de notre propre finitude.

   Tout au-dessus de l’horizon, le fleuve du ciel est étincelant mais dans le genre d’une généreuse et discrète opalescence. A voir ceci, qui est immense, on est tout au bord de l’Eternité, sur le point même où le fini bascule dans l’océan immense de l’Infini. Regardant le ciel, en réalité, on ne fait que franchir ses limites, se mêler au ‘divin cosmos’, connaître l’empreinte des dieux régnant sur le Mont Olympe. On a définitivement perdu sa silhouette de réalité pour se vêtir des somptueux habits du Mythe. C’est lui, le Mythe, auquel on attribue toute la charge de vérité dont, depuis toujours, il se fait le héraut. Le réel tangible, la terrible concrétude, le poids de la facticité sont de trop lourds fardeaux, ils nous aliènent et nous précipitent dans de sombres culs-de-basse-fosse dont nous ne pouvons ressortir que meurtris, à peine reconnaissables dans notre stature d’hommes.

   Nul effort à fournir cependant afin de vivre dans le pli exact de son être, de l’être-des-choses, de l’être-du-monde. Se disposer à la juste présence des choses. Laisser les choses éclore d’elles-mêmes. Ecouter leurs voix, entendre leur silence. Il ne saurait y avoir de félicité plus exacte que sa propre inclination à recevoir, dans la confiance, le sobre, le modeste, l’inapparent. ‘La Société du spectacle’ est le lieu même d’une fascination qui nous réduit à notre ‘plus petit dénominateur commun’. Vivre sur ‘le mode du ON’, se comporter tel le mouton de Panurge, c’est renoncer totalement à cette singularité qui constitue notre identité et nous affirme tel que nous sommes au milieu de la foule des autres ‘Errants’.

    L’homme simple, celui qui vit retiré sur son Causse natal, qui cultive juste ce qu’il faut pour subvenir à ses besoins, celui-ci est dans la justesse de ce que doit être une ‘vie bonne’. ‘A chaque jour suffit sa peine’ affirme le dicton. ‘A chaque jour suffit son indigence’ et cette assertion n’est nullement dictée par un rigoureux ascétisme, par le recours à quelque stoïcisme strict. Seulement une exigence d’annuler tout ce qui, en tant que superficiel, pervertit et assombrit les desseins de l’âme humaine. Nulle envie d’occuper la place de l’autre dans les pays où règne la pauvreté, où le dénuement est le mot unique qui compose l’ensemble des phrases du vivre ici, en ce temps d’injustice manifeste.

    Cette belle photographie, depuis le site de son dépouillement, ne revendique rien, ne lutte pour obtenir quoi que ce soit, vit en elle-même au rythme apaisé de sa sobriété. Nul concours d’élégance. Nulle prétention à s’affirmer plus haut que son propre motif. Tout est donné d’emblée dans le retirement de soi, le silence, juste à la lisière des choses, à leur source native, sur le bord de leur destin matinal, dans la lumière retenue de l’aube, cette sublime parenthèse avant que le jour ne paraisse et, parfois, ne gomme tout le réel dans une marge indistincte d’incompréhension. Trop de lumière (le ‘trop’ est l’index de la quantité, non de sa qualité), et le tout du monde s’efface et la beauté qui se donnait à même sa générosité replie ses tentacules, reprend sa vie de poulpe au profond des abysses, là où nul ne peut la voir, la supposer seulement.

   Donc la lumière, la lumière infinie, la lumière source de vie est blanche, infiniment blanche. Nous en sentons la caresse sur le motif de notre peau, nous en éprouvons le subtil glissement en notre cité intérieure. Mais, prodige : l’intérieur se retourne et nous sommes auprès du monde sans délai, dans l’éblouissement blanc du ciel, dans la douce marée de l’air, dans l’à-peine souffle de vent qui laisse les choses à leur état natif. L’horizon, mais y a-t-il vraiment horizon, cette ligne qui sépare ciel et terre, pareille à la césure au milieu de l’alexandrin ? Non ici l’horizon n’est nullement un trait, mais un simple poudroiement, une légère nébulosité, une hésitation de talc, une passée de cendre, la consistance de l’aile d’une demoiselle. L’horizon ne sépare rien, l’horizon, bien au contraire, unifie tout en une manière d’heureuse synthèse. Si bien que nul ne peut plus savoir où commence l’éther, où finit l’onde. Ce qui se donne à voir : harmonie, union, communauté fraternelle, voisinage intime, autant d’osmoses, autant de communions qui instillent en l’âme la douceur, la souplesse de leur heureuse fragrance.

   Au centre de l’image, au point focal de son dire, une fine résille, sans doute des pieux plantés dans la vase marine. Ils sont pareils à une parole qui émergerait de l’eau, une parole de brouillard assemblé, une parole de gouttelettes, un chant discret à l’incertaine origine. A simplement la regarder, cette résille, la fascination est grande. L’œil ne peut se détacher de cette vision qu’au risque de se perdre. Ce rythme en noir, ce diapason suspendu, ces mots tout juste prononcés, cette délicate concrétion du silence, c’est comme le point de passage du non-être à l’être, autrement dit étoffe du pur mystère, trame illisible de l’énigme. Cette forme ne peut manquer de nous interroger. Elle est le surgissement même de l’exister, le phénomène qui se donne pour rien, semble n’avoir nul passé, ne projeter nul avenir. Une forme de présence fixe comme si la temporalité suspendue n’attendait que le signal de son avancée. Mais sous quel ordre ? Sous la domination de quel prestige ? Ou bien la chose en tant que chose clôturée à son être-même ? Il nous faut demeurer sur le seuil de cette indécision, elle est l’empreinte insigne de notre liberté !

   L’eau. L’eau superbe. L’eau multiple. L’eau lustrale. L’eau nourricière. L’eau régénératrice. L’eau des ablutions. L’eau en son essence la plus claire, la voici posée devant nous dans une manière d’évidence première. Eau paradisiaque. Eau de l’origine qui nous dit ‘le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui’ mallarméen dans la plus belle ode qui soit. L’eau est en nous. Nous sommes en elle. Eau si étale qui invite à la rejoindre. Immersion profonde en même temps qu’à la lisière du flot. Être nulle part et partout à la fois, ceci est la grande vertu de l’eau qui fait de notre corps cette translucide méduse aux tentacules immenses flottant depuis les noirs abysses jusqu’au clair miroir de l’onde. Sentiment d’une liberté retrouvée que le monde liquidien nous offre avec générosité. Je suis l’eau et le ruisseau et la rivière et le fleuve et l’océan et le monde.

  Sur l’immense et aérienne plaque argentée, deux taches noires voguent à l’unisson. Sans doute de menus ilots de varech à la dérive. Ils ponctuent l’image, lui donnent ses amarres, complètent son sens. Lien avec la terre, le rocher, l’élément solide qui viennent jouer en contrepoint avec des substances si fluides, on les croirait tout droit venues de quelque imaginaire. Cette image est bien évidemment empreinte d’un bel onirisme. Elle est comme en sustentation dans l’espace, bien plus proche de la consistance d’un songe que de la pesanteur facticielle des matières ordinaires qui viennent à l’encontre, tels des obstacles, parfois des contrariétés, des pierres semées sur notre chemin. Placés devant cette image, nous avons bien du mal à nous en détacher. Tant en elle, au creux de son intime, il y a sentiment de souple abandon, de juste sérénité, de facilité des choses à venir jusqu’à nous dans l’ingénuité de leur être. De ceci nous avons besoin, une parenthèse enchantée parmi le tumulte et les convulsions mondaines ! Besoin, oui, il y a des urgences qu’il nous faut savoir reconnaître.

  

 

 

 

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21 juillet 2021 3 21 /07 /juillet /2021 15:48
Elle qui passait dans le gris

Photographie : Blanc-Seing

 

***

   

   Le matin, très tôt, le blizzard avait insinué sa langue froide dans la meurtrière des rues désertes. Ce dernier assaut de l'hiver, depuis longtemps déjà on en avait été informés. Ç'avaient été de longs tourbillons de feuilles, des meutes de poussières abrasant la terre. Alors on s'était réfugiés dans les tanières chaudes, on s'était disposés à n'être plus que de vagues points d'interrogation dans l'illisibilité des chambres obscures. On respirait à peine et le cœur faisait ses diastoles-systoles avec un ébruitement de luciole. Au-dessus des corps pareils à des monceaux d'argile flottait une vapeur rare, presqu'éteinte, manière de langage autistique émergeant d'une nullité partout présente.

  Tout, dans la ville, s'était immergé dans un fluide neutre. Les arbres, plantés dans la toile grise du ciel, disaient l'immobilité des choses. Les trottoirs étaient de longues mésas parcourues de désolation. Les pavés abritaient, dans leurs interstices, l'étrange liquéfaction d'une lumière noire, bitumeuse. Du parc enseveli sous la neige, n'émergeaient que quelques sculptures cernées de coulures vert-de-gris, des rythmes perdus de balustres, les stalactites de la fontaine pareilles aux brisures bleues des glaciers.  Au-dehors, sous la vacance des avenues, seules deux longues lignes sombres fuyaient vers un impossible horizon. Les trams au long mufle avaient déserté la chaussée, laissant les falaises des immeubles sans voix, sans mouvements qui auraient pu signifier un genre d'existence.

  Ayant perdu son agitation, ses couleurs, son affairement continuel, la ville s'était en quelque sorte immolée, sacrifiée à l'exigence d'un dieu païen à l'austérité apollinienne. Les seules offrandes possibles étaient alors le refuge au creux du silence, le repli ombilical autour du vide, l'abandon de soi dans une gangue marmoréenne sans profération possible. Le jour ne s'illustrait plus que sous une partition minimale de noir, de blanc, de gris. Le noir disait la fermeture du monde, son incapacité à traduire quoi que ce fût des parcours que faisaient jusqu'alors les concrétions humaines à même un sol hautement métaphysique. Le blanc ne remuait même plus ses lèvres d'albâtre, n'articulant plus que des sons internes perdus dans les congères de chairs meurtries. Seul le gris parvenait à s'extraire de cette mortelle insignifiance. Par son balancement, son exacte médiation entre l'occlusion et la possible clairière, par son juste souci de dire, dans l'à-peu-près existentiel qui flottait au ras des consciences, la perdurance des choses, leur ligne toujours incise dans quelque événement dont les Vivants ne percevaient même plus les esquisses tant leur vue était distraite, seulement occupés d'eux-mêmes et de leurs cheminements laborieux.

   Seul le gris demeurait la seule réalité palpable, seul il s'avançait à découvert face à l'horizon oublieux des hommes.  Le gris, point de passage vers l'infini des mouvances, la multiplicité des significations, les Existants ne le percevaient guère que dans le genre d'une perdition, tout juste à la frontière de leurs rêves. Et alors que le blanc, partout répandu, faisait se confondre tout surgissement virtuel en une même unité, s'imprimait sur les rétines la métaphore d'un parcours qui se confondait avec l'imaginaire lui-même.

  ELLE qui passait dans le gris, dans l'entrelacs des ferrures et l'indécision du jour, était-elle seulement ombre fantasmatique, pure illusion, hallucination des sens ; était-elle uniquement une effigie humaine disposée à une probable fiction, une fable, une histoire ? Avec les infimes mouvements du réel, la chute lente des feuilles, l'élégance ordinaire des flocons, la libre vibration  des sentiments, lorsque les choses ne sont que d'approximatifs tropismes, de simples tremblements, que pouvons-nous faire d'autre  que de nous réfugier dans ces marais d'incertitude qui, en vérité, ne sont que nos propres hésitations, nos balbutiements, nos sidérations face à l'infinie beauté du monde ?

 

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