Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 février 2022 7 20 /02 /février /2022 10:31
Ecrire, tracer un chemin

Honoré de Balzac, La Femme supérieure

Source : bnf

 

***

                                    

                                              

                                 Depuis mon Causse en cet hiver finissant

 

 

           Très chère Sol,

 

   Je t’imagine, toi la Nordique, encore enveloppée dans tes pelisses, près d’un foyer où rougeoient quelques braises, dans cette froidure du septentrion qui doit désespérer hommes et bêtes, tant il y a de rigueur partout répandue. Aujourd’hui, je vais t’entretenir d’écriture, puisque tu sais combien les mots me préoccupent en même temps qu’ils me rassurent et tressent la toile de mon ordinaire. Vois-tu, dès le matin levé, je n’ai de cesse d’aller parcourir cette belle étendue du Causse qui est un peu mon double, le miroir où j’aime à me retrouver. Comme tu dois t’en douter, sur ces aires désolées mon cheminement est solitaire, seulement quelques faucilles d’oiseaux qui traversent rapidement le ciel, seulement une pluie de feuilles mortes que le vent essaime à l’horizon des yeux. Marchant, méditant, rêvant le plus souvent, déjà je suis au plein de ma tâche d’écriture. Les bouquets de genévriers écrivent leurs mots de minuscules baies, les pierres du chemin sèment leur poésie blanche, les chênes agitent doucement leurs lexiques de branches et il n’est jusqu’aux racines qui ne disent leur souterrain trajet, leur sublime avancée dans le tissu nocturne de la glaise. Tu t’en douteras, tout pour moi est écriture qui pose ici sa comptine ininterrompue, là son ode à la si belle Nature. Se disposer à l’écriture revient simplement à se disposer aux choses, à les interroger en leur faveur de choses. Être vivant est déjà écrire le roman de sa vie. Certes, le plus souvent se dit-il en rencontres, en actes divers, en minces événements. Et tout pourrait en rester là, l’événement plié au sein de sa coque et n’en nullement sortir. Oui, il pourrait. Mais combien il est plus heureux de se saisir de cet événement, de le désoperculer de son mystère en quelque sorte, de lui faire rendre sa pulpe intime, d’extraire les sucs qu’il contient en puissance. Or, ceci, seule l’écriture le peut, elle qui fore au plus profond, qui interroge le vaste lexique humain, qui débusque, sous le futile et l’inapparent, la pépite rare qui s’y trouve contenue. Oui, tout fait sens jusqu’à l’extrême lorsqu’on se donne la peine d’interroger et de dépasser le mur têtu des apparences. Peux-tu au moins imaginer un instant les moments de grand bonheur qui ont dû se donner à Henri-Frédéric Amiel, lequel écrivait parmi les 17000 pages de son « Journal intime », aux alentours de minuit, ce samedi 5 février 1853, sur son manuscrit :

   « C’est à l’habitude du journal intime que je dois cette délicatesse de perception que l’on veut bien me reconnaître, et qui étonne les quelques femmes de ma connaissance qui la mettent ordinairement à l’épreuve – Je ne dois donc pas la négliger. Je dirais qu’il me paie de ma peine, si ce journal ne faisait pas mon plaisir. »

   Oui, écrire est d’abord un travail sur soi, des coups de sonde dans sa propre obscurité, parfois quelque révélation à l’épilogue de cette introspection. Ce que l’oral ne saurait faire, nous mettre à l’épreuve de nous-même, l’écrit le permet lui qui crée du temps, qui installe de la distance et ouvre ce monde discret, dissimulé, notre moi intérieur, y allumant de rapides étincelles, parfois un feu de plus longue durée, de plus évidente joie. Car, Solveig, tu n’es nullement sans savoir qu’il n’y a guère de plus grande félicité que d’interroger « l’inquiétante étrangeté » que nous sommes et d’y déceler, ici et là, des esquisses signifiantes, d’y faire fleurir les bouquets d’une compréhension qui, jusqu’ici, demeurait en son assidu cèlement. C’est la distance de soi à soi qu’il faut poser en tant que le lieu de notre propre inquiétude. Tant de zones d’ombre, tant de phénomènes occultés dont l’écriture interroge l’être, définit les contours, trace les limites. Parfois, au prix d’une intuition, ce qui était menaçant ou simplement confus, qui obérait notre conduite, voici que cela s’éclaire, voici que cela surgit au grand jour et, d’une peine, se transmue en calme, se déplie en douceur et trace un chemin de lumière.

    Oui, l’écriture est lumière, elle qui balise notre hésitant trajet des jalons qui le guident vers plus loin que notre regard ne saurait porter. Nous avançons dans l’exister avec des gestes d’aveugle, nous progressons sur notre voie avec des hésitations de sourd, et nos autres sens ne sont guère plus avancés dans l’ordre du décryptage du monde. Tout, aujourd’hui, va trop vite, c’est pourquoi la parenthèse de l’écriture est comme une halte pour le Pèlerin, se ressourcer à sa propre fontaine avant même d’affronter la brûlure du sacré, avant de s’exposer au feu de la divinité. Par essence, nous sommes des êtres laissés au compte de leurs propres misères, de leurs intimes égarements. Nous sautons d’une tâche à l’autre sans même avoir pris le temps d’en goûter la saveur, nous sommes des êtres qu’assaille une telle volonté de satiété que chaque nutriment rencontré efface l’autre et réclame son dû, cette complétude qui toujours s’évanouit à même son appel. Alors, plutôt prendre le temps de méditer, autrement dit d’écrire, ce qui sans doute est bien préférable à la contemporaine mode de se poser sur un coussin et d’attendre qu’une hypothétique faveur nous rencontre et nous accomplisse en notre entier. Toute mode porte en soi le ver qui la ronge, cette impatience manifeste qui fait du report à demain cette félicité que nous sommes incapables de saisir en l’instant qui nous échoit, que nous considérons nullement venue à elle-même, comme nous ne sommes nullement venus à nous dans la procrastination qui affecte notre être et le renvoie « aux calendes grecques ».

   Tu auras compris que ma promenade matinale est, à sa manière, écriture. Une anticipation de ceci qui me visitera bientôt à l’aune de la feuille blanche, cette neige, ce névé, cet immaculé pareil au silence en attente de parole. C’est bien là le rôle du blanc que nous rappeler à notre devoir de tracer des signes sur la page toujours vacante de notre propre destin. Certes, chacun selon son mode. Jardiner est écrire. Peindre est écrire. Sculpter est écrire. Å la seule condition que ces actes s’accomplissent en vérité. Nous ne pouvons jamais nous « payer en monnaie de singe » dans les projets qui sont les nôtres et les actualisations qui y sont afférentes. Jardiner, peindre, sculpter, écrire, si chacune à sa manière dessine une esthétique, donc détermine une forme, ceci ne saurait avoir lieu qu’au souci d’une éthique. Mais je n’insiste davantage au motif que mon écriture est traversée de ce principe essentiel à mes yeux de la vérité en toutes choses. Mon « errance » sur le Causse arrivée à son terme, je regagne ma table de travail et remplis consciencieusement, des heures durant, les plaines désertes que veulent bien m’offrir les cahiers sur lesquels je trace une infinité de signes. Ils sont le simple témoignage d’une vie, une empreinte déposée sur les choses, une confidence à moi-même destinée puisque, aussi bien, pour la plupart de mes textes, je serai le seul auteur, le seul lecteur, mais là est l’endurance de chacun sur terre, on n’avance qu’à creuser son propre sillon. « Propre » ici veut dire en vérité que la solitude est notre lot humain, que rien ni personne n’y pourra remédier, même pas le plus bel amour qui brûle ses ailes à sa propre flamme. Vois-tu, disant ceci, il me vient en tête le beau et obstiné travail, toujours infiniment recommencé, de cette Artiste allemande de grand talent, Hanne Darboven, écrivant sans relâche sur des milliers de feuilles, des annotations diverses, des dates et des chiffres, des signes sans signification, établissant ainsi un immense lexique personnel, émouvant témoignage de qui elle a été et qui le demeurera pour la suite des jours à venir.

Ecrire, tracer un chemin

Source : Ketterer Kunst

 

***

 

   Comme toute activité artistique, elle est la manifestation d’une façon de voir le monde, de s’y inscrire selon une perspective qui est toujours singulière. On ne peut ainsi poursuivre une œuvre qui envahit la totalité de l’espace d’une vie, sans que cette dernière ne trace, dans le massif de l’exister, le motif d’une nécessité.  On ne peut poursuivre l’écriture des quelque 17000 pages d’un « Journal intime » à la Amiel, pas plus qu’on ne peut consacrer l’entièreté de son horizon à tracer boucles, pleins et déliés sans que quelque signification en profondeur n’atteigne ces tâches au long cours. Beaucoup n’y verront que la partie émergée d’une obsession, d’autres s’inclineront devant la vastitude de l’entreprise. En sa constitution, le monde est infiniment varié, tu me l’accorderas Solveig.

   Je te sais si obstinée à poursuivre ton travail sur le langage – tu n’as pas été professeur de littérature française à l’université pour rien -, raison pour laquelle je continue à dérouler mon fil, du moins tant que la pelote se dévide et ne trouve sa fin. Sans doute comprendras-tu le besoin de m’interroger encore et encore sur la nature du geste qui me pousse à remplir cahiers après cahiers, un travail obstiné de fourmi que, sans doute, ne comprendront que ceux qui en ont éprouvé, au fond d’eux-mêmes, l’irrésistible force d’aimantation. Parfois, hésitant sur une formule, sur la qualité d’une énonciation, suspendant mon écriture, je pense au destin de ces grands auteurs qui ont semé sur leur chemin littéraire de si beaux jalons. Chacun qui écrit a toujours ce souci en soi de mettre son travail en perspective, de lui trouver des échos dont nos aînés auraient parsemé leurs œuvres, tels des exemples à méditer. Vois-tu, en un premier motif je pense à cette puissance intemporelle des textes majeurs. Mais à trop les inscrire dans son champ de vision et l’on renoncerait à toute tentative d’écrire une seule ligne. Je crois qu’il faut soi-même écrire sur fond de ce murmure, laissant venir à soi, à la manière d’un songe, quelque pièce d’anthologie inscrite au fronton de l’humanité.

 

    Intemporel, disais-je, et tu me permettras de citer quelques noms dont je sais qu’ils te sont familiers. Intemporel Hölderlin lorsque son biographe, Wilhem Waiblinger écrit dans « Vie, poésie et folie de Friedrich Hölderlin » :

  

   « Dans les débuts, il écrivait beaucoup et couvrait tous les papiers qui lui tombaient sous la main. C’étaient des lettres en prose ou en vers pindariques libres, toujours adressés à la fidèle Diotima, et fréquemment aussi des odes en vers alcaïques. Il avait adopté un style tout à fait singulier. Le contenu : souvenir du passé, combat avec Dieu, célébration des Grecs. »

  

   Oui, combien la vision de Hölderlin était vaste, combien son amour pour Diotima (Suzette Gontard dans le réel, qu’il sublima dans « Hypérion » sous la figure de Diotima) était émouvant, la perte de cet amour étant constitutif de sa chute dans l’abîme de la folie. Si le sort avait décidé de me doter d’une écriture de plus grande ampleur, nul doute, Solveig, tu eusses rempli ce merveilleux rôle de Diotima, cette aimée qui se retire dans un impossible amour. Mais tu le sais, tout comme je le sais, tout amour par nature est impossible, seulement son hallucination, seulement sa projection dans le poème ou dans la figure de l’art, ce qui, somme toute, revient à dire la même chose.

  

   Intemporel, Rainer Maria Rilke avec son somptueux poème que, nécessairement, tu connais par cœur :

« Pour écrire un seul vers

Il faut avoir vu beaucoup de villes

D'hommes et de choses

Il faut connaître les animaux

Il faut sentir comment volent les oiseaux

Savoir quel mouvement font les petites fleurs en s'ouvrant le matin.

Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues

À des rencontres inattendues

À des départs que l'on voyait longtemps approcher

À des jours d'enfance dont le mystère ne s'est pas encore éclairci… »

 

   Il serait tentant de commenter mais à quoi donc servirait-il de rajouter des mots à la pure splendeur ? Le poète, le véritable poète est en dehors de la commune mesure, tel l’aigle royal il vole à des altitudes dont nous, simples mortels, avons du mal à imaginer qu’elles puissent exister, et ces « chemins dans des régions inconnues », même nos rêves les plus insensés n’en pourraient rejoindre le sublime tracé. Il nous suffit de lever nos yeux au ciel et de questionner ce qui n’a nulle limite, à savoir les mots, ces « petites fleurs qui s’ouvrent au matin ».

  

   Intemporelles les formules décisives de Novalis dans « Monologue » :

 

   « De même en va-t-il également du langage : seul celui qui a le sentiment profond de la langue, qui la sent dans son application, son délié, son rythme, son esprit musical ; - seul celui qui l’entend dans sa nature intérieure et saisit en soi son mouvement intime et subtil pour, d’après lui, commander à sa plume ou à sa langue et les laisser aller : oui, celui-là seul est prophète. »

 

   Vocation prophétique du Poète qui rejoint la sublime intuition rimbaldienne :

 

   « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. »

 

   Prophétie, voyance, poison, folie, tels sont les ingrédients universels du langage en son incandescence lorsqu’il se fait pure poésie. Alors, Solveig, comment envier le destin du poète si ce n’est à sombrer hors du monde dans d’insondables abysses ?

 

   Mais l’écriture n’est pas seulement intemporelle. Parfois même elle en prend le contrepied pour s’affirmer en tant que marqueur essentiel de la temporalité. Le temps est alors sa substance, le temps est la structure sur laquelle repose entièrement le récit. Bien sûr, tu auras deviné que je parle à l’instant du temps selon Proust dans « Å la recherche du temps perdu ». Non, je ne t’épargnerai rien et, ensemble, nous effectuerons une plongée dans quelques textes majeurs de la littérature. Alors tu questionneras avec raison : « Mais où donc est ta propre écriture dans tout cela ? » Et je te répondrai par une manière de pirouette : « Elle est partout et nulle part ». Cette réponse trouvera sa justification au motif que le langage est un universel, qu’il dépasse toujours l’homme, que l’essence de ce dernier, l’homme, est redevable du langage, et non l’inverse comme le croient volontiers les égotistes et les disciples de la pure subjectivité. Or, puisque j’écris, je devrais dire puisque « j’ose » écrire, nécessairement mon expérience ne peut que faire fond sur l’ensemble du langage, aussi bien sur les énonciations prosaïques émises sur le « mode du On », aussi bien sur celles, admirables, des hautes figures qui les ont portées aux cimaises de l’art. Oui, nous les humains sommes toujours en équilibre instable entre le jour et la nuit, le brillant et le terne, le lumineux et l’opaque et c’est bien notre tâche d’homme que de cheminer sur cette voie étroite qui, toujours, menace de nous précipiter dans la première douve venue ou, parfois, d’inscrire notre trajet dans le sillage de feu d’une comète. Tu en conviendras avec moi, combien la comète est préférable aux tristes pavés qui se fondent dans la suie nocturne ! Mais je n’épiloguerai nullement, plutôt citer quelques « petites madeleines », elles contiennent tellement de sens dans leur forme de « petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel », cette sensualité, évidement est bien plutôt littéraire que simplement gustative, ce sont les papilles du langage qui sont avant tout sollicitées.

 

   « Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. »

 

   Ici, tu le sais bien, le temps est la matière même qui traverse cette « petite madeleine », mais, à l’évidence, un temps littéraire, un temps artistique, seules mesures qui, pour le Narrateur, Proust lui-même, constituent la seule chose qui vaille. Ce plaisir infiniment multiplié que Marcel éprouve n’est rien de moins qu’une manière d’extase, de plénitude qui évacuent du réel tout le fâcheux, l’ennui qui ne manquent d’en ternir la figure. Cette joie subite « m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire ». Oui, cette merveilleuse prose dit le tout du monde, avec, en son centre, l’œil du cyclone qu’il faut à tout prix éviter. Ce que fait Proust, par l’intermédiaire de sa géniale écriture, refouler les ombres, apaiser les plaies urticantes, ensevelir le langage du « On » sous des pièces d’anthologie. Peut-être écrire, est-ce d’abord et avant tout ceci, gommer les aspérités du quotidien, lui donner un visage plus lumineux, le métamorphoser au gré de ses propres affinités, créer un monde et y évoluer avec le seul souci de se conformer à la manière d’utopie qu’il nous propose, au rêve éveillé qu’il ne manque de susciter en nous.

 

   Alors, maintenant, si à partir de l’intemporalité d’un Hölderlin, de la temporalité d’un Proust, j’amène, dans la plus pure modestie, mes essais d’écriture, que veulent-ils indiquer, en direction de quoi font-ils signe, de quel mince événement sont-ils le témoignage, en un mot, quel est le sens qui les fait se lever, se tenir debout ? Solveig, ton expérience de la vie, tout comme la mienne du reste, est assez avancée pour que tu aies pu jauger les moindres compartiments de l’exister, leur attribuer des prédicats précis, ranger ici un rapide bonheur, là une peine, plus loin un tissu d’ennui et de monotonie sur lequel notre être doit toujours faire fond. Oui la quotidienneté en sa factualité est une entrave à notre propre liberté, un genre de boulet que nous traînons derrière nous avec le cruel sentiment que, jamais, nous ne pourrons en gommer la sournoise présence. Alors créer, poser des mots sur un manuscrit, plaquer des touches de couleur sur une toile, tout ceci se justifie-t-il à la façon d’un rituel, d’un geste d’exorcisme, lequel nous arrachant à notre désarroi constitutionnel, nous allège d’autant, nous porte dans un genre de faveur dont nous souhaitons la constante réactualisation, la reproduction à l’identique le long des jours qui s’enchaînent et, alors, chantent, rayonnent, déploient la pure générosité de leur être. Je crois que mon écriture peut, de cette manière, recevoir un début d’explication. Bien plutôt que de m’inscrire dans l’intemporel (j’en serais bien incapable), de transcender la temporalité (pour moi elle serait hors de portée),  j’ai sans doute souhaité m’inscrire dans ce que je pourrais nommer « l’événementiel », des éclairages, chaque jour qui passe, sur le fait littéraire, quelques brèves intuitions philosophiques, des propos sur l’art, des fictions, des considérations qu’il faut bien nommer « métaphysiques » au motif qu’elles portent bien plus sur des idées que sur les actes qu’elles sont censées représenter.

   Au début de cet article, je mentionnais le travail quasi quotidien d’un Henri-Frédéric Amiel qui notait des jours durant, jusqu’au petit matin, des milliers de réflexions de tous ordres. Elles étaient un peu comme la nervure autour de laquelle se tissait le limbe de sa propre existence. Activité de diariste qui, en quelque façon, montre la trame d’une vie. Rêvée plutôt que vécue, feront remarquer les plus réalistes. Certainement mais on pourrait leur opposer un facile argument au travers de cette question : « C’est quoi la vie en somme ? Lire, aimer, tailler des arbres, méditer, écrire, édifier un mur de pierres sèches sur le plateau du Causse ? C’est quoi, exister ? » L’on aura compris que nulle réponse n’est satisfaisante en soi, qu’elle est tributaire d’une psyché, d’une expérience, d’un concept et de plein de choses totalement indéfinissables.

   Donc la singularité d’un monde-pour-moi. Imagine, chère Solveig, ce qu’a bien pu être pour moi un de ces derniers dimanches d’hiver au travers duquel commençaient à paraître les premiers bourgeonnements du printemps. Imagine deux larges plateaux de pierres blanches, semés des étoiles des genévriers, plateaux que sépare, dans la douceur, une vallée avec quelques rares maisons disséminées ici et là. Le calme dans sa silencieuse venue. Nul mouvement, si ce n'est, parfois, une lame de vent qui court sur le Causse, traverse les branches torturées des chênes, se râpe contre leur écorce rugueuse. Devant moi, tout au bout d’un promontoire, un chemin longe la crête déserte à cette heure. Au sol, parmi des tapis de mouse et de lichen, quelques pierres grises et blanches qui gisent là dans la nudité de leur être. Que faire alors, je te le demande, sinon me saisir de quelques pierres que je dispose les unes sur les autres à la façon d’un cairn ? Oui, je l’avoue, ceci est un jeu d’enfant, mais aussi un jeu d’adulte parvenu à l’automne de sa vie, qui tâche de se distraire comme il peut en façonnant le réel qui lui fait face. Longtemps je suis resté assis à scruter cette élévation subite, à essayer d’en démêler la signification puisque, aussi bien, tout geste s’inscrit-il, nécessairement, dans un projet plus vaste que ne l’évoque sa simple profération. Puis, soudain, l’image s’est annoncée sans aucune anticipation de principe, de la même façon que surgit, chez le jeune enfant, cette interjection qui, pour lui, constitue le terme de son unique vérité. Ce que j’ai vu, voici : mon corps réduit en cendres, répandu sur le blanc des pierres. Une blancheur ossuaire rejoignant une blancheur géologique. Ici, parmi le vent du Causse, ici, dans la vastitude d’une solitude cherchée, je venais d’élever la stèle qui, en un certain sens, annonçait la clôture de mon être, ma dispersion parmi le lacis des chemins blancs qui se perdent au milieu des tapis d’herbe courte et des branches dénudées des genévriers que des hivers successifs ont dépouillés de leur écorce.

   Donc du symbolique se levant de ces pierres : image de la mort qui croise celle de la vie. Tout comme l’écriture, Solveig, quelques signes griffent le blanc de la page, lesquels bientôt s’effaceront puisque personne n’en apercevra la trace visible. Destin d’un « Journal intime », jamais il ne fera sens qu’à l’intérieur de lui-même. Mais, sans doute, argumenteras-tu que mes écrits, rares certes ceux-ci, je les partage avec quelques amis anciens ou nouveaux rencontrés au hasard des réseaux sociaux. Et tu auras raison, si ce n’est que mes amis ne verront jamais que la surface des choses, l’écume si tu préfères, un poudroiement qui déjà s’efface à l’horizon des consciences. Tout ce qui a été vécu avec intensité au cours de l’écriture, il n’en demeure qu’un simple ris de vent et, bientôt, un vague souvenir hésitant sur la margelle floue des mémoires. C’est là le sort de tous ceux qui, tel le poulpe, retournent leur calotte, montrent leurs viscères à nu, alors il est plus que temps de regagner son antre, de replier sa peau, de retourner dans la conque amniotique primitive puisque c’est là, au sein même du mystère, que tout se lève et murmure son nom, la naissance est proche qui sera déchirure ! Nous sommes pareils au corail de l’oursin, une pâte fragile dont nous ne montrons que les piquants extérieurs, ils sont notre unique protection et disent au monde le risque que nous encourrions si, d’aventure, l’on s’exposait en son intime parution, notre nuit intérieure ne supporterait l’éclair des regards. C’est au plus profond de nous-mêmes que nous sommes nous-mêmes. Le plus souvent, les vérités sont-elles tautologiques.

   Alors, comment dissimuler la survenue, parfois, au cours de l’écriture, d’une idée s’effaçant au rythme de sa propre audace ? Fol espoir qu’un jour d’aube grise, parmi la confluence des solitudes, une phrase naisse et se vête de ce beau tissu de l’intemporel. Peut-être quelques vers d’une poésie, un passage en prose s’élevant un peu plus haut que sa prétention ordinaire, une signification insigne se déployant à partir d’une idée, d’un concept, une intuition depuis longtemps présente qui trouve la voie de son actualisation. Alors comment ne pas rêver, au hasard de quelque énonciation, faire naître une belle temporalité, donner essor à une réminiscence au centre de laquelle repose, en toute quiétude, un souvenir d’enfance, un amour survenant à l’adolescence, une émotion au contact d’une œuvre d’art ? Je crois, Solveig, que l’on n’écrit jamais qu’aiguillonné par ce souci de la rencontre d’une métaphore qui ceigne le front de mille étoiles, rayonne au sein de la pupille, s’invagine au plein du corps pareil à un feu de joie. Une subite jouissance, un orgasme aussi bref que l’amoureux qui laisse les amants au bord du divan, accablés d’être encore au monde, pris de vertige à la simple idée de vivre.

   Mais le temps jusqu’ici évoqué appelle toujours l’espace. Nous sommes par nature à l’intersection des deux et jamais nous ne pouvons faire l’économie de l’un ou de l’autre. Au travers de mon écriture, tu auras perçu que je suis plus un être de la géographie que de l’histoire, autrement dit que l’espace apparaît toujours en premier qui détermine les lieux et, à leur suite, les temps. Tu sais, tout comme moi, combien une écriture, à condition qu’elle soit suffisamment aboutie, ouvre un monde. Non un monde virtuel qui pourrait avoir lieu quelque part dans les coursives de l’imaginaire. Non, Sol, un monde plus réel que le réel lui-même. Je ne prendrai pour exemple que les nouvelles qui entraînent le Narrateur (mon « Je » en l’occurrence), aux quatre coins de l’Europe pour la simple raison que ce continent exerce une vraie fascination et que j’aurais bien du mal à situer mes personnages en un autre endroit que celui-ci. Tous les sites que je décris, je les vis avec une rare intensité si bien qu’à mes yeux, ils se profilent en des esquisses bien plus concrètes que ceux de la quotidienneté. Vois-tu, je crois qu’une écriture ne trouve sa place qu’à devenir cette nécessité hors laquelle plus rien ne signifie qu’à l’aune d’une vacuité. Je cite, ci-après, si tu me permets cette « immodestie », quelques lignes d’une nouvelle, de manière à ce que les choses consentent à s’éclairer.

   Deux extraits d’une fiction intitulée « Kirsten du Jutland ». Tu comprendras aussitôt que cette Jeune Danoise et le Jutland lui-même m’aient habité avec la plus intime conviction, que nos deux existences (Elle, Kristen, la mienne, Jacques) aient connu un instant de fusion tels que les connaissent les amants réels. Parfois les amants de papier en surpassent-ils l’évidence. Donc le premier extrait :

 

  « Mais plutôt que de m’engager plus avant dans mon récit et afin de ne nullement laisser le Lecteur, la Lectrice dans une cruelle indétermination, je me dois d’être plus précis et contraint de tracer quelques traits vite esquissés de ma biographie. Je m’appelle Jacques Angelgan. Je viens d’avoir 48 ans. Je suis journaliste pour le compte de « Méridien », une revue essentiellement consacrée au tourisme et à la nature. Je vis à Paris, Quai aux fleurs. Je suis indépendant et sentimentalement libre. J’aime la littérature, la poésie et pratique la photographie, presqu’exclusivement en noir et blanc. Volontiers méditatif, il m’arrive de passer de longues heures sur quelque rivage sauvage en bord de mer et de suivre des yeux le mouvement incessant des vagues, le trajet libre des oiseaux, le voyage illisible d’un nuage, de deviner, dans le vent, une odeur venue d’ailleurs qui me sert parfois à écrire un poème. Voici, en quelques lignes, dressé le cadre simple de mon existence. »

  

   Figure du journaliste-écrivain, lequel conjoint, en une seule et même personne, deux modes d’être, sans doute complémentaires, mais qui différent en essence. Le journaliste d’abord, l’idée de voyage et d’aventure, celle du geste quotidien de l’écriture sur le mode informatif que véhicule toute forme de journalisme, la temporalité mise en œuvre, si tu veux. Ensuite l’écrivain et l’idée plus ample, plus éthérée de celui qui brode ses fictions dans le cadre plus abstrait de l’intemporel. Bien sûr, tu auras deviné mon inclination en direction de l’écrivain, cette figure mythique qui permet bien des fantaisies de l’imaginaire. L’extrait qui vient ici te mettra en mesure de percevoir combien le Narrateur paraît totalement impliqué dans l’événement qui aurait pu assembler, en un unique destin, un amour de rencontre en la personne de Kirsten, un amour seulement recherché par Jacques pour sa valeur littéraire, autrement dit un amour impossible parce que touché de la grâce d’un absolu.

   Tu auras compris l’exceptionnelle richesse, pour moi, de ce thème orphique qui met en présence, sur fond d’éternelle angoisse métaphysique, un Ecrivain en quête d’un amour qui, toujours lui échappe, de la même manière qu’un mot se rebelle et se refuse à vous, qu’une phrase sombre avant même de connaître sa fin, qu’un texte brille au plus loin dans une nappe d’inconsistante brume. Comme si ce réel de l’écriture reculait à mesure que les mots se posent sur la page, manière d’Eurydice d’encre sur fond d’Enfer, songe qui ne vous destine que son image superficielle et chaque nouvelle phrase renouvelle ce deuil, cette perte. Tout mot écrit est déjà perdu, recouvert par une forêt d’autres mots. Tout est toujours à recommencer qu’autorise l’espoir d’une surprise, d’un étonnement. Ce que je te dis là, sois assurée que tout artiste l’a vécu au plus profond de sa chair, que chaque œuvre porte l’empreinte de cette douleur invisible et d’autant plus présente.

 

       Second extrait :

 

   « Paris - Quai aux Fleurs - Maintenant, installé dans la plus sûre des lucidités, je revois cette séquence avec Kirsten. Je revois nos mains qui se frôlent, moi lui offrant du feu, elle le recevant dans la conque de ses doigts. Je revois cette lueur bleue inquiète au fond de ses yeux, ce léger vacillement de l’âme, ce trouble de l’esprit qui appelle et ne reçoit nulle réponse. Je revois mon propre émoi comme un mirage se reflétant dans le miroir de sa peau. L’un et l’autre, nous sommes au bord de l’abîme et le savons depuis le plus sûr degré de notre intuition. Nous voulons et ne voulons pas, d’un même mouvement, nous ouvrir au risque de l’amour, il y a trop de choses à gagner, trop de choses à perdre. Nous sommes deux vols hauturiers en perdition d’eux-mêmes. Nous sommes dans l’ici tangible, l’infiniment réel et dans l’ailleurs aux impalpables desseins. Nous sommes en nous, nous sommes en l’autre, nous sommes en partage et n’en pouvons supporter l’épreuve. Tout aurait pu basculer, des meurtrières s’ouvrir au gré desquelles nous serions sortis de nous, aurions rencontré l’unique voie en laquelle cheminer jusqu’au bout de soi, au bout de l’autre. Aimer est un péril bien plus grand que ne pas aimer. Il oblige. Il fixe ses règles. Il aliène en quelque sorte et c’est la liberté qui se sent menacée et c’est le soi en son intime qui est bouleversé jusqu’en son tréfonds le plus essentiel. »

 

   « Pourquoi écrivez-vous ? », question récurrente s’il en est. Comme si le fait d’écrire découlait de la pure énigme. S’interroge-t-on sur quelqu’un qui jardine, qui bricole, qui pêche à la ligne ? Oui, Sol, j’en conviens, le geste d’écrire est d’une autre nature. Le geste simplement graphique, écrire une lettre, s’inscrit dans le quotidien. Ecrire des fictions, émettre des idées s’apparente bien plus à une tâche artistique, or l’Artiste, de tout temps, a été considéré comme une espèce à part du monde, comme une activité subversive identique aux manipulations alchimiques dans l’atmosphère trouble de quelque laboratoire. Jean-Paul Sartre écrivait dans les salles du « Flore », mais, outre que tout le monde n’est Sartre, l’auteur de « L’Être et le Néant » était physiquement présent mais son intuition créatrice devait être à mille lieux des autres consommateurs. On n’écrit nullement une œuvre si dense à être un buveur de café ordinaire. Sans doute le génie de Sartre avait-il besoin de cet environnement de ruche discrète pour faire jaillir les mots à la pointe de sa plume !

   Donc à la question « Pourquoi écrivez-vous ? », soit je répondrai par une autre question :« Pourquoi aimez-vous ? » soit : « J’écris pour écrire », autrement dit d’une manière plus simple, « j’écris pour rien » Ecrivant pour rien signifierait-il écrire pour une sorte de néant, de silence de la page blanche, de vide que l’on essaie de combler, mais jamais un vide existentiel ne se comble, jamais il ne peut être saturé, pour cette raison la tâche d’écriture est infinie tout comme le langage est infini qui nous tend l’immense miroitement de son édifice babélien. Tu auras deviné, Solveig, que ma conception de l’écriture se donne sous la figure d’un pur jeu de langage et si tu as pensé ceci, tu es dans le vrai. Jamais l’écriture ne peut se donner sous un quelconque thème axiologique, lequel déterminerait la valeur éminente de la forme ou bien du fond ou bien encore de l’intérêt de la fiction, du caractère des personnages.

    L’écriture en tant qu’écriture, voici la seule « justification » possible des signes tracés sur l’aire de la page ou apparaissant sur l’écran de l’ordinateur. L’écriture en tant qu’écriture convoque l’essence, l’intemporel, autrement dit, pour consoner avec quelques réflexions précédentes, rejoindre en quelque manière les belles visions d’un Hölderlin, d’un Rilke, d’un Novalis. Mais, bien évidemment, toute essence s’hypostasie pour chuter dans l’existence et embrasser la temporalité telle que décrite par « La Recherche » proustienne. Sans doute un vers mallarméen (Mallarmé, ce sculpteur de la langue selon son essence), « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » contient-il, en substance, la totalité de la signification de l’acte d’écrire : « le vierge » fait signe en direction de l’essence et de l’intemporel, « le vivace et le bel aujourd’hui » appelle l’existence et l’inscription dans la temporalité. Le langage est toujours cette jonglerie, ce travail d’équilibriste entre une poésie transcendante et une prose immanente. C’est à cette tâche qu’elle confie la nature de son être. Bien loin de décrire le réel, c’est le réel qui apparaît, l’essence de la manifestation que le mot, la phrase traduisent.

   Alors, certes, ce niveau d’essence est rarement perceptible en première instance. C’est comme pour une œuvre d’art abstraite, il faut un travail de l’intellection associé à la profondeur d’une intuition afin de percevoir, sous l’écoulement des mots, sous les formes colorées, leur source primitive. « Ecrire pour rien », disais-je. Ecrire pour un public, pour un éditeur, pour une reconnaissance n’est nullement écrire, simplement une manœuvre au terme de laquelle se nourrit l’espoir d’une subjectivité découvrant dans le miroir son propre reflet. L’écriture telle qu’en elle-même, sans débord, sans concession. L’écriture en sa vérité. Cette lettre que tu lis aujourd’hui n’est qu’une écriture par défaut puisque, au départ, une intention la guide, celle de t’informer et de t’expliquer quelques méditations qui m’occupent. Ecrire pour écrire c’est écrire pour les mots, c’est écrire pour le langage. Tu me feras remarquer avec justesse que certains de mes textes, je les adresse à quelques amis, je les publie sur mon Blog, je les diffuse sur les Réseaux Sociaux. Certes, tu auras raison, sauf que lorsque j’écris ces textes, je ne les écris nullement pour quelqu’un en particulier. Je suis alors simplement en dialogue avec les mots. Le temps se condense, l’espace se cristallise et, tel l’autiste enclos en son monde, je suis immergé totalement dans la tâche d’écrire si bien que je ne sais même plus si le monde existe, s’il fait beau ou mauvais, quelle est la saison qui frappe au carreau.

   Aujourd’hui, il est de bon ton, dans l’aire médiatique, si peu que l’on crée, de se dire « passionné ». Mais cette passion ne s’exhibe qu’au désir de correspondre à une mode et d’y calquer sa conduite. Tu sais, Sol, je ne me décris nullement comme un passionné. Je crois que la passion est d’un autre temps, qu’elle correspond à l’exacerbation des sentiments du Romantisme. De nos jours nous sommes loin des « Souffrances du jeune Werther » et ceci est heureux de façon à ce que l’Historie ne soit affectée d’un constant bégaiement. Nous sommes à l’évidence modelés par une époque mais il convient, dans cette époque, d’affirmer sa singularité, de suivre l’appel de ses affinités. Me lisant, tu sais combien ce thème des affinités m’est cher. Oui, ici aussi, l’ombre de Goethe se profile, mais surtout l’écriture de Goethe, non le phénomène de mode qui s’est manifesté à la suite de quelques uns de ses ouvrages.

   Je crois, qu’en matière d’écriture, nul n’est allé si loin, en termes d’exigence, que Nathalie Sarraute dont l’analyse minutieuse des fins tropismes, ces infimes variations de l’âme qui sont aussi les intimes variations de la langue, ces tropismes donc dont elle a fait le centre même de son travail de fourmi. Chaque mot est pesé à l’aune de ce mot. Chaque phrase vit à l’intérieur de ses propres limites. Chaque texte est architecture de la langue en tant que langue. Ceci, tu le reconnaîtras avec moi, est tout à fait admirable. Tracer chaque jour sur le papier ces milliers de signes qui jouent entre eux et uniquement entre eux. C’est pour cette raison qu’il est si difficile de lire Sarraute, de demeurer au centre de cette haute exigence, de ne nullement se laisser distraire, de papillonner en dehors du texte, de sortir de la densité de ces mots qui tissent une toile si dense. Le geste sarrautien n’est pas sans faire penser aux proférations minimalistes de l’art, tel objet en tant qu’objet, telle matière en tant que matière, telle forme en tant que forme. Et toujours, chez ces chercheurs d’absolu, l’essai de se maintenir au niveau de l’essence, de fuir toute tentation d’anecdote, de figuration qui ne serait que concession au réel, donc chute de l’art hors ses propres limites.

   Mais ici, plutôt que de parler dans le vide, je te propose de méditer un instant sur cet extrait tiré de « Tropismes » de Nathalie Sarraute :

 

  « Par les journées de juillet très chaudes, le mur d’en face jetait sur la petite cour humide une lumière éclatante et dure.

   Il y avait un grand vide sous cette chaleur, un silence, tout semblait en suspens ; on entendait seulement, agressif, strident, le grincement d’une chaise traînée sur le carreau, le claquement d’une porte. C’était dans cette chaleur, dans ce silence – un froid soudain, un déchirement.

Et elle restait sans bouger sur le bord de son lit, occupant le plus petit espace possible, tendue, comme attendant que quelque chose éclate, s’abatte sur elle dans ce silence menaçant.

   Quelquefois le cri aigu des cigales, dans la prairie pétrifiée sous le soleil et comme morte, provoque cette sensation de froid, de solitude, d’abandon dans un univers hostile où quelque chose d’angoissant se prépare.

   Etendu dans l’herbe sous le soleil torride, on reste sans bouger, on épie, on attend.

Elle entendait dans le silence, pénétrant jusqu’à elle le long des vieux papiers à raies bleues du couloir, le long des peintures sales, le petit bruit que faisait la clef dans la serrure de la porte d’entrée. Elle entendait se fermer la porte du bureau.

   Elle restait là, toujours recroquevillée, attendant, sans rien faire. La moindre action, comme d’aller dans la salle de bains se laver les mains, faire couler l’eau du robinet, paraissait une provocation, un saut brusque dans le vide, un acte plein d’audace. Ce bruit soudain de l’eau dans ce silence suspendu, ce serait comme un signal, comme un appel vers eux, ce serait comme un contact horrible, comme de toucher avec la pointe d’une baguette une méduse et puis d’attendre avec dégoût qu’elle tressaille tout à coup, se soulève et se replie.

   Elle les sentait ainsi, étalés, immobiles, derrière les murs, et prêts à tressaillir, à remuer.

Elle ne bougeait pas. Et autour d’elle toute la maison, la rue semblaient l’encourager, semblaient considérer cette immobilité comme naturelle. »

 

   Ici, tu reconnaîtras, Solveig, toi la littéraire, le grand talent d’écriture de l’auteur des « Fruits d’or ». Ici, il est question d’ÉCRITURE et de rien d’autre. L’écriture en soi, pour soi. Beaucoup n’ont jamais perçu dans le mouvement du « Nouveau Roman » qu’un travail assidu et fastidieux de description du réel. Uniquement sensibles à cet aspect « descriptif », ils auront échoué à reconnaître l’écriture en tant qu’écriture, confondant la strate de surface avec celle de la profondeur. Si, effectivement, l’on se cantonne à la forme, on n’apercevra jamais qu’un vocabulaire indigent, ordinaire, sans grande originalité, une énonciation « de tous les jours », en quelque sorte un lexique d’un mortel ennui. Mais c’est bien l’exact contraire qui se joue dans cet extrait, comme dans l’entièreté des livres de cet écrivain majeur. On notera même l’extrême dénuement des mots tels que « vide ; silence ; suspens ; sans bouger ; le plus petit espace ; solitude ; abandon ; on espère ; on attend… » En réalité ce texte est une immense étendue désertique, un lieu anonyme, la confluence de toutes les apories qui se peuvent imaginer. Et c’est sur le terreau de cette désolation, de ce retrait de toute chose, du repliement en son propre tropisme que naît ce langage étonnant.

    Les mots sont des vrais mots de tous les jours, mais des mots qui signifient bien au-delà des communes acceptions. Lisant, nous sommes collés à ce langage étique, lisant, nous ne débordons nullement de la scène, nous sommes entièrement captivés, fascinés par ces « vieux papiers à raies bleues du couloir », nous ne pouvons nous en détacher au simple motif qu’en eux, toute la puissance du langage est amassée. Alors, nous installant au centre de cette pièce, nous vêtant de la force persuasive des mots, nous sommes en quelque sorte placés sous leur charme, nous attendons qu’ils déterminent notre destin. Bien évidemment, nous nous interrogeons sur la nature de ceux, jamais nommés, de ceux donc dont la Narratrice nous dit que : « elle les sentait ainsi, étalés, immobiles, derrière les murs, et prêts à tressaillir, à remuer. » Mais qui sont ces mystérieux personnages qui se dissimulent, jamais ne montrent leurs visages ? Ce sont simplement les conventions « littéraires », les anecdotes, les feuilletons, les mauvais romans, ceux qui ne vivent que d’histoires frelatées, qui ne véhiculent que des images d’Epinal, ceux qui confondent la littérature avec une bluette, avec un aimable badinage, une saynète romancée, une flammèche amoureuse. Si le texte de Nathalie Sarraute est si aride, si brusquement vertical, c’est bien pour dénoncer les supercheries, les décors en carton-pâte, les faux-semblants qui pervertissent l’essence de la langue, l’exténuent sur le bord de quelque ruisseau ayant perdu la mémoire de son origine.

 

   Tu auras compris, mais ceci depuis longtemps, que l’écriture est une exigence, que le langage nous précède et que nous sommes ses obligés, qu’on doit y consacrer toute l’énergie disponible à le restituer en sa propre vérité. Je te parlais de mes « publications », des lectures amies supposées, de l’intérêt souvent superficiel des « Sociorésophiles ». Les retours sont rares, certes parfois généreux, mais la plupart du temps inaudibles. Je n’écris pour nulle reconnaissance. J’écris pour moi, espérant approfondir la nature de l’acte littéraire, philosophique, poétique, artistique. Certes la tâche est immense mais aussi exaltante. J’écris pour mieux me connaître, pour mieux cerner le monde. Les quelques 13000 pages que j’ai écrites et fait imprimer, très peu en connaîtront le contenu. Nulle amertume cependant. Cette écriture aura le mérite d’exister. A la manière du « Journal Intime » dont il a été question à plusieurs reprises, tous ces textes ne reflèteront qu’une seule et unique chose : ÉCRIRE POUR ÉCRIRE.

 

Ma très chère du Grand Nord, t’écrire est pur bonheur

 

Ton bavard diariste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 10:11
L’été au coeur de l’hiver

Santo Stefano di Sessanio

Source : Italy This Way

 

***

 

                                                              Le 9 Décembre, depuis les hauteurs de mon Causse

 

            

                               Ma Chère Etoile du Nord

 

 

   Tu sais, il y a peu, j’ai vu un reportage sur ton beau pays de Suède. Laisse-moi te dire combien j’en conserve un souvenir franchement hivernal. Tout jute si, encore, je n’en ressens les frissons parcourir la plaine de mon dos. J’ai vu Stockholm, ses ruelles anciennes pavées, j’ai vu ses larges places où étaient installées des sculptures de rennes rythmées par les points brillants de milliers d’ampoules. J’ai vu, pour la Sainte Lucie, de toutes jeunes femmes arborant, tout en haut de leurs têtes, une couronne de métal surmontée de bougies allumées. Combien je comprends ce rituel de la lumière, il est une fête au milieu de la nuit, un appel de la joie, une torche bienveillante venant trouer la toile grise de la nostalgie. Dès trois heures de l’après-midi survient un crépuscule aux eaux stagnantes, un genre de lourde taie posée sur les choses, un éteignoir, en quelque sorte, qui annonce la nuit proche. En effet, à quinze heures trente la nuit est déjà installée, amarrée aux quatre coins du pays avec une obstination qui paraît sans borne. Ma chère Sol, tu as bien du mérite de vivre à de si septentrionales latitudes, pour ma part, tu t’en souviens, je n’en ai éprouvé que la traversée d’un rapide été, trop rapide sans doute pour toi et tes congénères.

   Et maintenant, voici le temps venu de faire surgir un peu de soleil dans toute cette grisaille. Aussi vais-je te raconter mon séjour automnal dans cette belle chaîne des Apennins, cette étonnante dorsale qui parcourt presque l’entièreté de la « botte italienne ». Comme à l’accoutumée, je m’étais rendu au-delà des Alpes à des fins de reportage. Je ne connaissais guère la région des Abruzzes et nombre de lecteurs de « Méridien », la revue pour laquelle je travaille actuellement, avaient formulé le souhait d’en apprendre un peu plus sur cette contrée qui, somme toute, n’est guère éloignée de la France. Mais je vais parler au présent, ceci rendra mon récit plus vivant, en même temps qu’il me permettra à nouveau, d’en parcourir les étapes essentielles.

   Octobre. Le ciel est haut, lumineux, étendu d’un horizon à l’autre sans quelque rupture que ce soit, un genre de lac immobile sous la douce insistance des yeux. L’air est si léger, à peine une buée et déjà il s’envole loin au-delà du paysage lissé de beauté. Le « Campo Imperatore » est un vaste haut plateau tel que je les aime, il me fait invariablement penser à l’Altiplano andain, aux vastes steppes de Mongolie. Il me faut cette étendue sans contrainte, cet espace illimité comme si mon inspiration était à ce prix. En ce moment, je poursuis de front plusieurs projets, dont un me tient particulièrement à cœur, un genre de roman-essai au foyer duquel se montrera l’un de mes thèmes de prédilection, la poésie des Romantiques lorsqu’elle se donne comme idéal de vie.

   Au cœur du village de pierres blanches de Santo Stefano di Sessanio (son nom est déjà prétexte au rêve), j’ai loué, pour une semaine, une petite maison à étage qui me fait penser à l’allure générale d’un pigeonnier de chez nous. La pièce dans laquelle je vis est pourvue d’une étroite porte-fenêtre qui donne sur un balcon en fer forgé. De là, s’ouvre une perspective (tu connais mon goût du simple et de l’authentique), qui vaut tous les sites touristiques dont la valeur, à mes yeux, est d’être de simples cartes postales, si ce n’est l’unique poudre d’une illusion. Ici, c’est une succession ininterrompue de collines apaisées au ton de miel et de feuilles mortes (ah, quelle saison luxuriante que l’automne, quel enchantement du ciel libre, quelle plénitude du regard au contact maternel de la terre, quelle effusion de la généreuse Nature qui vaut bien une Majuscule à l’initiale !), ici, c’est comme la condensation pastorale en sa plus exacte vérité.

   Tout en bas du village, dans une légère dépression que l’on croirait être une doline, un lac de modeste dimension, ses eaux bleues reflètent les motifs alentours, si bien qu’il se pare des couleurs de la noisette, de la consistance des glands, de l’adouci de la glaise qui l’entoure de toutes parts. Des collines plus hautes sont tapissées, sur la presque totalité de leurs flancs, d’une épaisse toison végétale, on dirait la laine des moutons revisitée par quelque Artiste au pinceau semant, ici et là, de discrètes fleurs équinoxiales. Plus haut encore, plus loin encore, la ligne parme de montagnes propose aux yeux une belle transition avec la batiste transparente du ciel. Sais-tu Solveig, toi l’habitante des forêts boréales, combien cette humilité, cette modicité du paysage sont un réconfort pour le cœur ? Il semblerait, qu’en ces contrées d’essence biblique, rien ne pourrait s’annoncer que sous la bannière d’une joie imminente. Tu connais mon attrait pour la Nature en ses plus belles présentations. Ici, mes yeux sont comblés de ce qui, depuis toujours, était en attente. Il n’est pas rare que, depuis mon refuge caussenard, je ne me laisse aller au songe, tissant sur la bannière de mon front mille lieux étoilés qui n’existent que pour moi, mais avec quelle amplitude, avec quel enthousiasme interne, un livre ne suffirait à lui seul à en rendre compte !

   Pas plus tard que ce matin, avec ma voiture de location (une antique Fiat qui peine dès la première côte !), j’ai parcouru le vaste plateau semé de courtes herbes jaunes. Un vent léger en couchait le tapis et tout ceci ressemblait à un lac presque immobile étendu sous la vitre aérienne du ciel. Il y avait là, dans ce sentiment d’immense solitude, comme une manière d’être pleinement à soi, de s’appartenir jusqu’au bout de son être. Sans doute connais-tu de telles émotions intimes lors de tes promenades dans la forêt boréale ? Après avoir parcouru quelques kilomètres, j’ai dû céder le passage à un long troupeau de moutons. Pour moi, l’occasion était rêvée de faire connaissance avec le Berger, de cheminer avec lui dans ce beau paysage tout empreint de la beauté simple d’une Arcadie. Dans le reportage sur la Suède, j’avais eu l’occasion de découvrir les moutons de chez toi, les moutons du Gotland avec leur robe anthracite et leur tête aussi noire que la suie. Les troupeaux des Abruzzes en sont presque l’exact contraire. Leur laine est si mousseuse, si tendrement onirique, qu’ils se confondent avec le sol dont ils sont issus. Une parfaite unité reliant les hommes, les bêtes, la terre sur laquelle ils vivent. C’est une étrange en même temps que rassurante sensation de voir, juste devant soi, un genre d’harmonie subtile réalisée dans ses moindres détails.

   Devisant avec le Berger, Alessandro D’Angelo (ces noms italiens sonnent d’une bien belle résonnance méditerranéenne !), cependant, je ne perdais pas un instant, photographiant à la volée tout ce qui voulait faire sens, le fleuve ininterrompu des moutons, les crètes parcourues d’une maigre végétation, le ciel décoloré à la limite des yeux, les chiens qu’on appelle ici Bergers de Maremme et des Abruzzes. Ils ressemblent étrangement au Patou des Pyrénées. Leur fourrure est épaisse, d’un blanc virginal, sur laquelle ressortent avec vivacité les yeux, la truffe, les babines noires. Ils ont un caractère bien trempé mais, pour autant, n’affirment leur autonomie que lorsqu’elle n’entrave pas leur fidélité à leur maître. Alessandro m’a raconté par le menu (je parle assez couramment l’italien, ce qui, bien évidemment, a facilité nos échanges), toutes les qualités de ces chiens, qui sont innombrables. Le troupeau n’est pas sans le Berger. Le Berger n’est pas sans ses chiens. Ils sont de généreux compagnons. Ils protègent les moutons des attaques des loups. Une meute vit sur les hauteurs, une cinquantaine d’individus en maraude que les Bergers des Abruzzes repoussent à la mesure de leur force de dissuasion. Ces gardiens portent en eux, depuis la nuit des temps, un instinct infaillible qui en fait de redoutables défenseurs. Alors que deux ou trois chiens se fondent au milieu du troupeau pour assurer leur protection, deux autres gagnent les hauteurs, l’œil constamment aux aguets, prêts à foncer sur le premier prédateur venu. Les loups, prévenus de l’audace des chiens, préfèrent se tenir sur leurs gardes et se rabattent, par dépit, sur quelque animal sauvage faible ou malade dont ils font leur ordinaire.

   Le soir, après avoir pris un repas frugal, je m’assois à califourchon sur une chaise, sur le balcon, laissant mon esprit aller là où il veut, une sorte de douce rêverie à la Rousseau qui m’isole du monde environnant et ne me place plus que face à ma conscience, sans doute aux problèmes qu’elle n’a nullement résolus, aux souhaits qui n’ont pas été exaucés, aux projets qui n’ont pas abouti. C’est un peu l’attitude du Marin qui vient de regagner son port, qui refait, par la pensée, sa journée en mer, ses joies et ses peines, ses dangers et sa certitude d’y avoir échappé encore une fois. Ma station face au paysage, face aux rues du village qui descendent doucement en pente vers le lac, ne trouve sa justification au seul motif du songe, de la contemplation. Figure-toi, qu’en ces contrées sauvages que parcourent les meutes de loups, vient s’ajouter, pour le plus grand plaisir des autochtones, la présence maintenant devenue familière d’une femelle ours accompagnée de ses quatre oursons. C’est eux que j’essaie d’apercevoir lors de leurs excursions crépusculaires dans les rues de Santo Stefano.

   Maintenant, ce que je vais te raconter là, ce sont les vieux hommes des Abruzzes qui m’en ont fait part, eux qui sommeillent sur quelque banc du village, leur attention cependant aux aguets afin d’espérer réactualiser un spectacle quasi quotidien dont ils sont friands. Lorsque la lumière faiblit, qu’une vague lueur habite encore les sommets environnants, que les rues commencent leur voyage en direction des ombres nocturnes, venant toujours du même endroit, la famille ours fait son apparition, sans peur apparente de rencontrer des hommes, seulement préoccupés d’assurer leur sustentation. La plupart du temps, les oursons curieux se dressent sur leurs pattes de derrière, titubant à la manière de risibles culbutos, bientôt invités par leur mère à poursuivre le but de leur quête. Habituellement ils escaladent les clôtures grillagées des parcelles de terre des Villageois, lesquels espéraient naïvement qu’elles les protègeraient des incursions des ursidés. Ceux-ci, attirés par l’odeur des cerises, n’ont de cesse de parcourir le jardin et de chiper des grappes dont ils font leur repas. Les agapes terminées, il ne demeure sur place que quelques branches lacérées, des troncs griffés, des clôtures affaissées que leurs propriétaires, pestant, devront réhabiliter jusqu’à la prochaine visite. Muni de bonnes jumelles, je n’ai pu, tout au plus, saisir que quelques ombres fantomatiques s’extrayant du tissu déjà serré de la nuit. Mon imaginaire, au seuil du sommeil, prendra la relève.

   Tu connais mon improvisation en ce qui concerne l’organisation (j’aurais plutôt dû dire « l’inorganisation »), de mon travail. Me levant le matin, j’ai déjà assez de difficultés à assembler mon propre divers, à tâcher de parvenir à un semblant d’unité, aussi la perspective d’un reportage structuré dans l’espace et le temps ne se propose-t-il à moi que sur le mode d’une hypothèse floue qui, le plus souvent, échoue à me rejoindre. C’est bien l’intuition, sinon l’attente pure et simple de ce qui pourrait survenir, qui me mettent en marche, pareil au somnambule qui cherche avec hésitation son équilibre, sans jamais le trouver vraiment. C’est en feuilletant une revue d’ici, que j’ai extraite d’un antique tiroir de ma maison de location, que j’ai découvert, au hasard des pages jaunies, essaimées de chiures de mouches et de traces de doigts, ce document faisant état d’un séisme déjà ancien, aux environs des années quatre-vingt du siècle précédent (les années refluent si vite en direction du passé !), livrant à mes yeux étonnés l’ancien village de Rovina abandonné aux morsures de la disparition. Je me suis mis en marche en direction de ce lieu hallucinant, de cette marée de pierres arrêtée en plein ciel, livrée à la violence du vent, aux criailleries lancinantes des meutes de corneilles. Tu comprendras, qu’approchant de ce village-fantôme, des images fortes aient surgi en moi, extraites du plus profond de ma mémoire. Alternativement se donnaient devant moi des scènes du film d’Hitchcock « Les Oiseaux », avec ses théories de volatiles dessinant d’inquiétantes portées musicales sur les fils télégraphiques, avec ses hordes de noirs corbeaux buvant toute la lumière du soleil. Et, parmi ces vols inquiétants et désordonnés, c’étaient « Les Prisons imaginaires » de Piranèse qui dressaient dans l’air gris leurs étiques volées d’escaliers, leurs lourdes passerelles de bois, leurs arcs de pierre en plein cintre, les lianes des cordes venant d’on ne sait où, leurs balcons suspendus sur le néant.

   Et cet étonnant mystère du lieu, cet improbable abri pour populations inapparentes se renforçaient de la position de Rovina perchée tout en haut d’une colline de pierres et de terre, visible de loin, émergeant tel un Radeau de la Méduse, au-dessus d’une plaine habitée d’infini, parcourue de quelques sillons poudreux se confondant avec l’air ambiant. A ma place, Solveig, qu’aurais-tu fait, sinon marcher au hasard des rues jonchées de débris, sinon progresser dans le lacis labyrinthique d’une immédiate et saisissante pauvreté, sinon t’étonner de ce « no man’s land » et imprimer dans les circuits de ton appareil photographique quelques témoignages d’un désastre déjà ancien ? C’est bien ceci que j’ai fait : rôder des heures durant, tel « Simon du désert » en quête de sa propre conscience. Oh, je n’ai nullement été dérangé par quelque importun. Plus personne ne s’intéresse à ce tas de vieilles pierres, à ces portes éventrées, à ces pièces fossilisées au-dessus du vide, à ces témoignages archéologiques d’un autre temps.

   Plus personne, aujourd’hui, n’attache d’importance à l’histoire qui se dissimule au cœur même de ces ruines, aux vies qui s’y sont déroulées, aux drames et aux courts bonheurs qui ont émaillé le cours, sans doute chaotique, de l’aventure du village. A présent, ce que cherchent les voyageurs pressés, ce sont de vivants tableaux hauts en couleurs, ce que cherchent les curieux, des terrasses bondées où il fait bon s’assembler pareils à des abeilles dans la ruche, ce que cherchent les impatients, de rapides clichés qui leur disent la félicité immédiate de vivre, en ce lieu, en ce temps, et la hâte d’oublier ce qui n’est pas le présent, d’ensevelir le passé dans des linceuls de pourpre aux plis immobiles. Oui, Sol, je ne sais si cela tient à ma progression dans l’âge, au grisonnement de mes tempes, à ma mémoire déjà ancienne des choses mais, souvent, l’existence ne paraît me rejoindre qu’au travers d’un étonnant labyrinthe de verre aux parois déformantes. Mais rien ne sert de rebâtir le présent à l’aune du passé, le temps en son essence est si fugitif, qu’à peine avons-nous posé une pensée, qu’une autre survient dont la nouveauté gomme la précédente.

   Que te dire de plus sur mon périple italien, sinon que les intervalles ménagés entre mes visites aux Abruzzes, aux moutons, aux villages, était empli d’un travail de classement de mes notes manuscrites, du visionnage des photographies, parfois à l’écriture, sur des feuilles de papier maculées d’encre, de quelques méditations sur le roman-essai dont je t’ai déjà parlé. Rien que de bien quotidien. Rien que de bien familier mais la vie est tissée de ces mille riens qui nous traversent à bas bruit, auxquels nous ne prêtons guère attention. Pourtant, ce sont eux, bien plus que les grands événements qui nous structurent et nous portent en avant. Je te sais attentive à ces fins tropismes que ne perçoivent que les attentifs, les inquiets, les éternels poseurs d’interrogations.

   Mais il est grand temps maintenant de revenir à mon Causse qui est comme un écho de ma propre nature, de revenir à ta Suède logée au cœur même de l’hiver en son blanc silence. De la pièce où j’écris ma missive, je vois les têtes des chênes immobiles dans l’air qui fraîchit et alors je pense à tes forêts boréales, à la beauté des grands bouleaux clairs figés dans la nuit polaire. Oui, je pense à tout ceci et un long frisson glisse le long de ma peau.

 

                                                     Amitiés amoureuses du Sud

 

                                                        Ton prolixe diariste  

 

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 09:10
Les Hautes Terres

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

     

                                                                                             Ma chère Sol,

 

                                       

                         Depuis le pays des ‘Hautes Terres’

 

 

   On m’avait dit : « Allez donc voir les ‘Hautes Terres’, vous qui aimez les grands espaces, vous n’en reviendrez pas ! » Je m’amusais de ces énonciations en forme de lieu commun : « Vous n’en reviendrez pas ». Ce que je ne savais nullement alors, c’était qu’une telle formulation pouvait être, à la lettre, ‘performative’, à savoir qu’elle accomplissait ce qu’elle disait. En effet j’étais arrivé au Pays de Najac et j’y étais resté. Parfois son propre destin est-il tracé à l’aune de quelque propos badin : une seule phrase somme toute banale et voici qu’un nouveau cheminement se dessine à l’horizon de votre parcours. Cependant j’avais conservé mon appartement parisien, ‘Quai aux fleurs’, pour des raisons de commodité mais séjournais, la plupart du temps, dans ce nouveau ‘havre de paix’ (puisqu’il faut bien consentir à l’usage de ces clichés dont on a vu précédemment qu’ils pouvaient être rien moins qu’étonnants), j’y trouvais à la fois le calme, la vastitude du paysage, le motif d’un repos, le prétexte aux rêveries et mon métier de traducteur des Romantiques allemands pouvait s’exercer ici aussi bien qu’ailleurs. Du reste le paysage était de type arcadien, supposant qu’une idylle romantique eût pu y trouver sa place sans délai.

   Sans doute, Solveig, t’étonneras-tu de ces précisions biographiques, toi qui connais parfaitement les méandres de mon existence. Mais, vois-tu, c’est un travers récent, j’imagine toujours un vaste public de lecteurs auxquels j’adresse ma missive. Peut-être ne s’agit-il là que de fouetter ma motivation, d’inventer mille paire d’yeux qui vont parcourir avec intérêt les infinies sinuosités de ma prose. Mais, plutôt que de me perdre plus avant dans mille détails inopportuns, que je te décrive le lieu qui abrite ma vie, fouette ma curiosité, donne parfois des ailes à mon écriture. Tu sais, il est toujours difficile de parler d’un paysage, une simple photographie y suppléerait bien mieux, mais lorsque, comme moi, l’écriture est pareille à un souffle, comment pourrais-je faire l’économie des mots ? Mais, bien plutôt que de me livrer à une simple description, laisse-moi le loisir de t’emmener avec moi dans une longue promenade qui se fera au présent.

   Promenade sur les Hautes Terres - Le jour est une simple buée à l’horizon. L’air est bleu, légèrement poudré de blanc. Un reste d’humidité de la nuit flotte en d’étranges dentelles, s’accroche aux ramures des arbres, aux buissons des haies, ricoche jusqu’à la dalle claire du ciel. Nous nous sommes vêtus de chaudes laines en cet automne si lumineux mais si frais lors des premières heures du jour. Oui, je reconnais bien là ta belle spontanéité. Tu t’étonnes de tout, de la fuite soudaine d’un roitelet huppé dans sa parure élégante, sa crête jaune pareille à une tache de pollen, le noir profond de sa pupille, l’irisation cendrée de ses rémiges ; tu t’étonnes de ces baies rouges piquées telles des étincelles dans le fourré encore pris de teintes nocturnes ; tu t’étonnes du fin brouillard, là-bas au loin, vers la nappe d’eau de la mer, son archipel d’îles noires aux confins de la sombre et énigmatique Espagne.

   Nous progressons lentement sur le sentier qui conduit à la Croix de Seilhan, cette immense carrière ouverte sur le ciel, ce refuge pour rapaces libres de leur vol, ce belvédère pour rêveurs des lointains, cette halte pour amants, ils disent en secret la promesse d’éternité de leur amour. Souvent nous nous retournons pour voir le chemin parcouru. Tout en bas du sentier de pierres grises, les premières maisons du hameau. Elles sont bâties de gros moellons semblables à du granit, leurs murs sont épais, leurs fenêtres étroites ; il faut se protéger des ardeurs du soleil en été, des morsures du froid en hiver. Sur la plaine de ta peau j’ai deviné un long frisson : inquiétude, contentement, émotion ? Les signes, fussent-ils visibles, sont parfois si difficiles à interpréter. Ils me font infailliblement penser aux complexités de la traduction. Quel mot choisir pour communiquer un état d’âme, c’est si fragile l’âme, à peine un cristal qu’un rien peut briser ? Quelle différence établir entre un sentiment de bonheur, la plénitude d’une joie ? Y est-il question de degré uniquement, ou bien s’agit-il plutôt du sens intime de chaque sensation dont chacun est affecté à sa manière, laquelle, par principe, est indéfinissable ? 

   Dans la vallée, où s’agitent les feuilles jaune-argenté des peupliers sous la poussée d’un premier vent, la vie commence à se manifester. Nous percevons, entre chaque respiration de l’air, la voix rauque des bergers. Eux aussi, en quelque manière, sont de terre et de pierre, immergés profondément dans les plis de leur terroir. Etrange conjonction des présences, étrange mimétisme des êtres qui confluent, se rassemblent dans le même creuset. Les hommes sont semblables au sol, le sol est identique au teint des hommes, au hale qui couvre leurs visages, les rend comparables à d’anciens tubercules.

   Tu me confies ta certitude d’être ici dans la vérité même des choses. J’acquiesce à ton sentiment pour la simple raison que je n’ai choisi ce lieu qu’à des fins d’authenticité. Comment aurais-je pu traduire dans l’exactitude si j’avais élu domicile dans une de ces villes de carton-pâte où déambulent des milliers de touristes ? Ceci, tu le sais, Sol, il faut arrimer ses convictions à quelque chose qui te ressemble. Toi, la Scandinave, toi qui aimes les belles lettres, toi qui rends un hommage quotidien aux grands auteurs français, tu vis près du Lac Roxen, dans le frissonnement blanc des bouleaux, la palpitation de l’eau claire, le pépiement des oiseaux des latitudes boréales. Indispensable harmonie entre ce que l’on est, ce que l’on fait et cette nature généreuse et simple qui est ressourcement, unité, miroir de sa propre climatique.

   Maintenant nous avons pris de la hauteur, maintenant le paysage se livre en son entièreté. Il vient à nous tout comme nous venons à lui. Entre ce cirque de larges collines et nous, pas la moindre distance, pas la moindre incertitude. Une confiance réciproque, une entente, un chant commun. En cet instant de la rencontre nous ne sommes que cette nature qui vient à nous dans la confiance, dans la plus exacte donation qui soit. Oui, Sol, c’est bien une faveur qui nous est remise, c’est bien une grâce qui nous visite. Comment pourrions-nous éprouver cette soudaine complétude autrement qu’à la mesure de cette générosité, de cette prodigalité qui paraît sans limite ? Immense bonheur que de regarder et d’être aussitôt comblé au plus secret de sa chair. Chair du paysage, sa propre chair, c’est tissé des mêmes fibres, c’est traversé de la même joie, c’est habité d’identiques beautés.

   C’est bien parce que, en nous, nous avons reconnu la beauté, que nous pouvons la saisir, ici et maintenant, dans le luxe éblouissant de l’instant. Elle fait ses voltes multiples, elle nous invite à un pas de deux dont nous ne saurions nous soustraire qu’à ôter immédiatement la plénitude de sens dont nous venons de faire l’expérience, qui durera le temps que s’épanouira notre disposition ouverte à ce qui vient, nous accomplit bien au-delà des quotidiennes et parfois harassantes entrevues. C’est ceci le ‘sublime’ du paysage, nous fondre en lui, nous y reconnaître, le fonder telle la chose qui fouette notre désir, que, le plus souvent, nous ne savons nullement reconnaître.

   Au loin, dans un horizon semé de rose et de parme, la belle silhouette du massif des Corbières. Il sert de toile de fond sur laquelle s’enlève le moutonnement des douces collines à l’infini, genre de vertige pastoral dont jamais l’on ne peut revenir. Toujours un fragment de l’âme s’y attache tout comme un amoureux à sa belle. Oui, chère Solveig, c’est bien d’un acte d’amour dont il s’agit, d’une sourde passion qui agit à bas bruit, fait son murmure en quelque partie de la conscience. Les collines sont le plus souvent dénudées avec une allure de steppe mongole ou de haut plateau andin. L’herbe y est rase, couleur de paille et de terre. Parfois rehaussée en des touches appuyées, parfois estompée comme sur les tableaux des peintres impressionnistes. C’est cette variété qui est belle, cette souple liaison des éléments, comme si une parcelle appelait sa complémentarité, genre de gémellité, de fraternité siamoise. Tout se joue dans l’unité. Rien qui disperserait, s’isolerait et romprait l’équilibre de l’ensemble. C’est sans doute le motif de tout pastoralisme que de se donner dans cette continuité, de solliciter la vision dans l’apaisement, le bien-être, c’est pareil à un baume, à une onction.

   Des massifs de bosquets à la teinte vert amande rythment les pâturages. Les robes blanches et fauves des vaches, les fourrures neigeuses des moutons y dessinent une étonnante fraîcheur, y tracent des parcours immobiles qui paraissent immémoriaux. On penserait le temps arrêté pour toujours. On croirait le cadran solaire sans ombre, seulement planté dans les vagues figées de lumière. Tout est si alangui et l’on pourrait croire à une sorte de paysage biblique venu du plus originel du temps. Là est le domaine sans partage des animaux sauvages et libres, des plantes hirsutes, des coussins de tiges grasses des orpins, des tapis de feuilles cotonneuses des cistes, des bulbes mauves des églantiers, des tiges folles des graminées qui craquent sous la semelle des chaussures.

   L’on pourrait passer des journées, ici, à regarder, humer les fragrances du jour, à sentir la course alanguie des secondes butiner sa peau, à éprouver la souple densité du cours de l’existence, à méditer sur tout et sur rien, à faire du brin d’herbe sa philosophie, de l’oiseau qui passe son rêve de voyage, du silence, le lit sur lequel se reposer. Oui, Sol, je te vois si pleinement existante, si reliée à ce beau poème de la vie. J’en sens les harmoniques dans tes yeux couleur noisette. Non, ils ne rivalisent nullement avec la palette d’ici, ils en sont les efflorescences, les subtiles correspondances. Sur la colline de tes joues, je vois luire la même lueur que celle qui anime la robe des troupeaux, qui accompagne leur lente transhumance sur les pâtures qui se confondent avec la marée discrète du ciel. Parfois de longs filaments de nuages y impriment leur course lente, ils viennent de loin, ils vont loin mais ils sont l’esprit de ce lieu en partance pour lui-même. Ne souhaiterais-tu, Sol, que ce calme infini puisse venir apaiser les douleurs du monde, panser ses plaies, cautériser ses déchirures, il y a tant de souffrances partout répandues ?

   Nous sortons tout juste d’un long tunnel végétal, chemin pierreux traversant les haies de noisetiers. La lumière est plus vive, elle vibre au plus haut du ciel mais dans un étrange voile diaphane, si bien que le soleil est cette boule blanche semblable à la lune gibbeuse. C’est un peu comme si nous avancions dans un songe. Et, du reste, Solveig, sommes-nous si assurés du réel que nous puissions en faire notre unique préoccupation, l’amer sur lequel fixer notre regard afin de progresser dans notre destin ? Je crois que nous sommes tout autant, sinon plus, des êtres de rêve, des passants de l’imaginaire. Parvenu au bout de sa lancée, le sentier amorce un brusque virage. Nous entamons l’ascension d’une autre face, celle qui regarde la chaîne des Corbières. Le hameau est si loin, il ressemble à un jouet d’enfant et les bergers, les troupeaux, n’ont guère plus de présence que les Rois Mages dans la scène de la Nativité, un recueil au plus loin du temps, à l’infini de l’espace.

   Nous marchons sur une crête étroite semée de gros cailloux. Je te sens attentive à ne pas trébucher, mais aussi à ne pas perdre une miette du spectacle qui nous est offert. La croix de fer rouillé de Seilhan est maintenant face à nous, perchée tout en haut de son monticule de terre et de pierres. Ses grands bras christiques embrassent l’air comme s’ils voulaient saisir la totalité de l’univers, dire l’impossibilité qu’il y a à tout étreindre, à tout posséder. Toujours un manque, une maille qui échappe et le tissage ne parvient jamais à sa fin et Pénélope est condamnée à toujours recommencer son geste sans quelque assurance de parvenir à clore sa tâche, à lui donner un sens ultime.

   D’ici, la vue porte loin, rien ne la limite. C’est pareil à une immense clairière ouverte parmi la touffeur et le tumulte des arbres. L’air s’est soudain distendu, la nébulosité a laissé la place à une sensation de pureté, de limpidité. C’est comme si nos yeux tachés de cataracte s’étaient soudain débarrassés de leur dure membrane et, que de cette brusque incision, se produise un jaillissement de clarté. Nous sommes obligés de porter nos mains en visière au-dessus de nos fronts afin de n’être nullement éblouis. Ici, au plus haut de nos espérances, au plus plein de nos certitudes, nous vivons à l’unisson. Nos cœurs battent un rythme semblable, nos respirations se coordonnent, nos passions confluent et se perdent dans un unique estuaire, celui d’un bonheur à portée de la main. Tout en bas, parmi le semis des boqueteaux, les écorchures de la terre qui jouent toute la gamme des rouges depuis la clarté du nacarat jusqu’à l’ombre de l’amarante en passant par la teinte moyenne du cardinal. Ce sont les oxydes de fer qui impriment cette touche sanguine aux strates qui émergent du sous-sol. Ici et là, la tache argentée de lacs où viennent s’abreuver les bêtes.

   Quelques bruits presque éteints parviennent jusqu’à nous, que nous ne savons guère identifier : signes humains, oiseaux de haut vol lançant leur cri, chant dissimulé de la nature ? Eprouves-tu à ta manière, Sol, cette joie immédiate dont je suis saisi à être ici dans la liberté la plus grande, la vision la plus épanouie des choses ? C’est tout de même une expérience si troublante de, tout à coup, ne vivre qu’au rythme des choses éternelles, d’en sentir l’exception, de découvrir en soi de pleines effusions, de vêtir ses bras de rémiges et de planer longuement, tel Icare au plus haut de son extase ? Oui, je sais, les mots sont bien malhabiles à ‘traduire’ les émotions. Vois-tu, encore le problème de la ‘traduction’, une manière de cercle herméneutique au sein duquel nous ne pourrions nous mouvoir qu’à ignorer la nature de ce qui gire à notre périphérie. Nous interrogerions en permanence le sens de notre exister sur terre et ne nous parviendraient que de minces lueurs, autrement dit nous demeurerions dans ce genre de clair-obscur qui, tout à la fois, serait notre félicité en même temps que notre perte. Clair, une espérance ; obscur, le doute d’exister et la crainte de la finitude.

    Nous nous sommes assis sur la plate-forme de ciment sur laquelle est arrimée la croix. Ici est le lieu du vent. Venu de la terre, il porte avec lui toutes les odeurs lourdes du sol, celles entêtantes du suint des moutons, les premières fragrances des feuilles mortes, les senteurs des herbes de la garrigue. Venu de la mer, il est le messager des hauts fonds, il se dote des touches iodées du varech, du poudroiement cristallin du sel, il amène avec lui une fine pluie d’embrun, quelques lambeaux de nuage, le bruit de fond du ressac. Nous n’avons de cesse d’emplir notre vision de tout ce prodige. Immense vision panoptique qui nous donne l’illusion d’être des conquérants de l’invisible, des sortes de messagers de l’absolu.

   Oui, Solveig, c’est ceci que je devine en toi, dans la prunelle même de tes yeux noisette, de rapides pailles mordorées s’y allument qui sont les signes de la joie. Ceci, cette plénitude, au moins une fois il faut l’avoir éprouvée dans le cours de sa vie. Plus jamais elle ne s’effacera, tapie en quelque recoin de la mémoire du corps. Plus tard, ce sera un long frisson, un soupir d’aise, une impression de multiple donation des choses. On n’en saura l’origine. Mais l’origine, elle, se saura comme celle qu’elle aura été l’espace d’un instant fécondé de la pure merveille d’être, ici, sur cette terre donatrice d’allégresse, de ravissement. Mais lorsqu’on est parvenu à l’acmé de soi, il faut en conserver la trace subtile et consentir à redescendre dans l’espace ordinaire de la quotidienneté. Sans nostalgie cependant, seulement avec l’assurance d’avoir atteint un point et de pouvoir en connaître à nouveau le rare et la fabuleuse saveur.

   Le soleil est au zénith, magique lampe d’Aladin suspendue au plus haut du ciel. C’est l’heure du repos des hommes qui reviennent des pâtures avec la tête semée d’étoiles et les corps roidis de fatigue. Ils regagnent leurs modestes logis, quelques pierres noires assemblées autour de l’âtre. Ils se sustentent de quelque provende rustique. Ils boivent de longs traits d’eau. Une sueur lente perle leurs fronts. Un genre de vertige se saisit de leurs membres. Ils savent le lourd tribut à payer au travail et l’assument cependant avec naturel. Tout au long du jour ils sont récompensés au titre d’un paysage généreux, d’une sévère beauté. Nul ne pourrait la gagner à l’aune de sa simple présence. Il faut œuvrer longuement, faire entrer en soi une exigence. Pour nous, Sol, voyageurs de passage, il nous aura fallu marcher de longues heures avant de cueillir cette fleur d’unique splendeur. A chacun selon ses possibilités et son mérite. Nous sommes revenus au hameau. Au hameau des hommes et des bêtes. Au hameau de solitude et de grande beauté. Que pourrions-nous ajouter d’autre qui pourrait nous grandir davantage ? Non, maintenant nous ferons silence. C’est en lui, le silence, que s’éploiera le manifeste et le toujours renouvelé.

   Voilà, à toi la Boréale, je dédicace ces quelques mots. Ensemble nous avons connu l’espace d’une rapide ivresse. A cette dernière il nous faut laisser un long temps d’incubation. Une boisson ne devient liqueur qu’à laisser passer beaucoup de temps. Que le temps, le tien, le mien, fasse ses multiples efflorescences. Pourrions-nous l’en empêcher ?

 

                                            Ton faiseur de ‘Hautes Terres’

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 17:50
Traces de mémoire

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

                                                                                    Le 2 novembre 2018

 

 

 

          Chère Solveig

 

 

   En ce jour de « Fête des Morts », comment ne pas penser à ceux, celles, qui nous furent chers, dont il ne nous reste plus que quelques objets, des photographies jaunies et, surtout, une trace dans la mémoire ? Quelque part, s’ils sont encore vivants, c’est à la simple mesure du souvenir. Si, nostalgiques, nous prenons la peine de les évoquer, nous nous trouvons face à quelques images qui nous disent le chemin d’une vie. Par exemple, sur la scène de notre imaginaire, surgit soudain un personnage à la face rieuse, aux rides déjà profondes, aux moustaches lissées de gomina, une cigarette roulée entre ses doigts tors, un pantalon de velours aux larges côtes, des sabots de bois d’où dépasse un tapis de paille. Certes, c’est bien ceci qui vient à ma rencontre, faisant à nouveau paraître l’un de mes aïeux. Mais alors, tout cela ne serait-il pas simplement une reproduction d’Epinal, un portrait que nous aurions enchâssé derrière la vitre floue d’un chromo de jadis ? Le réel d’un temps perdu est si évanescent qu’il semble flotter, au loin, sur une improbable scène, au point que, parfois, nous nous demandons s’il ne s’agirait d’un rêve ou bien d’un spectacle que nous aurions vu sur une scène dont nous ne connaîtrions plus l’étrange nature. Il s’ensuit toujours un trouble de l’âme qui ne fait que flotter entre deux horizons identiquement inaccessibles, celui du passé, celui du présent dont les contours, peut-être, ne sont guère plus lisibles que ceux des jours d’autrefois. Nous reposons sur un doute consubstantiel à notre condition humaine qui nous interroge sur l’effectivité de notre propre présence au monde. Serions-nous de simples illusions flottant au-dessus de la brume d’un marais ?

   Toutes ces pensées me sont venues à la suite d’une promenade au bord d’un lac, photographiant ici un reflet sur l’eau, là une racine mouvementée ou bien une souche usée, comme incisée de rides, traversée de vergetures, ne laissant plus apparaître qu’un genre de squelette. En quelque sorte le dernier état d’un bois allant vers sa mort, peut-être même l’ayant dépassée. Et, vois-tu, cette apparence n’est nullement triste malgré le degré de métaphore mortelle qui, inévitablement, en atteint le dénuement. Bien au contraire il y a une sorte de jouissance esthétique à observer le lent et assidu travail du temps, la morsure des heures, l’empreinte de la fatalité qui se donne comme une irréversible fin. C’est uniquement en raison de notre mortalité que nous ressentons la beauté des choses. Non eu égard à une identification à la feuille trouée ou à la terre ravinée par les pluies. Nous ne sommes ni feuilles, ni terre. Face à cette souche nous sommes parvenus au plein de notre être, c'est-à-dire que nous avons soudain renoncé aux mille subterfuges par lesquels nous nous grimions afin de nous rendre immortels. Une nudité face à une autre nudité. Ainsi seulement se dévoile la beauté. Ainsi seulement une vérité nous visite - j’ai failli dire nous « assaille » -, et nous conduit dans la lumière de la lucidité.

   Cette mort de l’arbre n’est nullement effrayante car elle s’est dépouillée des prédicats existentiels qui en traçaient la forme, les branches, les feuilles, l’écorce. Tous attributs qui disaient la vie. Tous attributs qui disaient le pouvoir mourir. Ici, le passage a eu lieu, le temps a terminé son entreprise d’altération et c’est pourquoi cette réduction à une simple esquisse a une figure d’éternité. Désormais, il n’y a plus rien à y ajouter, plus rien à y retrancher. Elle a acquis la grande sagesse des choses hors du temps. Seul le temps nous aliène et nous tend le miroir de notre propre chair soumise à la corruption. Si, ne serait-ce que par la pensée, nous nous exonérons du temps, alors un calme nous est donné, alors une sérénité nous est acquise. Certes il faut une grande abnégation pour parvenir à cette partielle négation de soi au terme de laquelle, seulement, une quiétude nous sera dévolue, qui nous attribuera un supplément d’être au détriment d’une abondance de l’avoir.

   Mais cette lourde atmosphère métaphysique, il nous faut la dépasser et retrouver quelques signes qui furent les cheminements du passé. Il nous faut nous interroger sur la mémoire, sa capacité de restitution, la valeur qu’elle représente pour nous et ceux qui furent associés à notre aventure. Toi, moi, cela fait si longtemps ! A tel point que, parfois, je pense n’écrire qu’à une ombre qui aurait fait sa tache au milieu des épicéas et des bouleaux de chez toi, ces immenses silences qui habitent le Septentrion.  La Suède est si loin que, jamais, je ne la reverrai. Il n’y a guère de temps, j’ai cherché à reconstituer, sur mon écran, les étapes du voyage qui me conduisit, naguère, vers ce que j’identifiais en tant que  sources de la joie. Et, si mes souvenirs sont exacts, il en fut ainsi en de maintes rencontres, des paysages, des hommes, de l’amour en son éclosion. J’étais si jeune, tu l’étais aussi. La vie nous était ouverture et promesse sans fin. Comment aurions-nous pu ne pas accepter ses offrandes, mains tout ouvertes et les yeux éblouis ? Comment ?

   A mon grand désarroi, je dois avouer que je n’ai rien reconnu de cette belle ville du Nord. Rien. Ni les immeubles du centre avec leurs parements de brique claire, ni les parcs, ni les maisonnettes anciennes - ces maisons de poupée - avec leurs façades de bois où grimpent les rosiers. Pas plus que les rives du Lac Roxen, ses grappes de chalets peints en rouge. Seulement quelques impressions fugitives, le vert de gris des clochetons de cuivre, l’atmosphère pluvieuse de l’air, les caravanes de nuages, des routes fuyant vers l’horizon de cendre avec leurs bas-côtés semés d’herbe jaunie. Tu vois, plutôt un état d’âme que des repères précis. La vague sensation d’un connu qui se dilue dans les arcanes du passé. Peut-être est-ce cela la mémoire, ne garder que l’écume des choses, archiver leur être, dire la fragrance unique de l’essence, renoncer à la densité du réel, trier parmi l’ivresse de l’existence les instants rares, en faire de pures gemmes qui éblouiront la facticité des événements.

   Mais, désormais, et afin de ne demeurer dans le flou d’une théorie, il me faut revenir à l’aïeul dont j’ai tracé un bref portrait au début de ma lettre. Sans doute est-il vivant en quelque coin de mon territoire de chair, autrement dit « incarné », rendu concret, visible, au moins à l’œil de l’âme. Mais l’évoquer, est-ce d’abord le restituer tel qu’il fut avec ses habitudes vestimentaires, les péripéties de ses occupations, le tabac qu’il roulait méticuleusement dans une feuille de papier, le briquet dont il faisait tourner la molette de ses doigts gourds de paysan, la flamme, la fumée sortant de sa bouche comme elle s’élevait dans la cheminée auprès de laquelle il s’asseyait lors des longues nuits d’hiver ? Incontestablement, retracer est, en quelque sorte, se livrer à cette manière de lente et obstinée archéologie, y deviner une présence, y dessiner le labeur d’une vie, y faire se lever les joies et les peines. Je montrais la fumée s’élevant dans l’air bleu de la grande pièce, la pièce à vivre d’autrefois qui était la conscience de la maison.

   Oui, la fumée. C’est bien cela, cette sorte de futilité, d’empreinte du néant sur la trame obscure des jours. Nous croyons saisir, par  le recours à la photographie ou à quelque document ancien, un peu de ce qu’une personne fut et nous feuilletons fiévreusement les pages d’un vieil album. Inconsciemment, nous pensons que nous y découvrirons, au détour d’un feuillet, non l’homme en chair et en os, mais tout de même, un peu de sa substance, un brin de sa réalité fût-elle infime. Peut-être même une lettre porte-t-elle la trace de ses doigts, son index  y est si lisible ! Mais nous ne brassons que de l’air et le vent de l’heure, toujours, emporte avec lui ce qu’il promettait de nous donner. Car, bien évidemment le problème est bien celui de la temporalité. Nous ne reconstituons jamais que cette sorte de nuage blanc qui sortait des lèvres de l’aïeul et ne promettait qu’un vide consécutif à son émission. Bientôt il n’en demeurerait qu’une étrange vibration, quelque braise crépitant dans l’âtre et une odeur de feu qui, bientôt, s’éteindrait.

   Oui, Sol, c’est bien sous le signe indépassable de l’extinction que la mémoire se donne comme ce vol de l’oiseau cinglant le ciel qui lui a donné lieu et forme. Il se dissout dans l’espace, ne laissant, derrière lui, qu’une ligne grise qui s’estompe à mesure des secondes qui s’écoulent. Alors, doit-on s’attrister de ce si peu de réalité de la mémoire ? Doit-on s’en affliger ? Prier qu’un jour de miracle les choses et les personnes nous soient restituées telles qu’en leur passé ? Cette espérance est si inopportune qu’elle semblerait s’alimenter à une foi religieuse en la réincarnation. Nulle métempsychose ne nous sauvera jamais de notre angoisse au regard de l’effacement. Il nous faut nous contenter de la fumée. De ton beau pays que persiste-t-il après de si nombreuses années à part quelque cliché délivrant eaux immobiles, forêts, crépuscules rapides, nuits froides sous la percée des étoiles polaires ?

   Et, de toi, qu’est-ce donc qui, encore, peut venir à ma rencontre ? Sans doute tes cheveux châtain ont-ils commencé à grisonner, tes tempes s’ornent-elles de quelques rides, tes lèvres peut-être d’un léger frémissement. Alors, sais-tu, ce qui se perpétue et ne meurt jamais, l’amour. De toi, de ce bel écrin de la Suède, de cette ville de Linköping qui en vit l’éclosion alors que, déjà, il fallait partir. Oui, il le fallait. Jamais on ne peut forcer la main du destin. Toujours il s’accomplit bien au-delà des hommes. Peut-être un jour de lumineux printemps, ce renouveau, frapperas-tu à ma porte ? Oui, Amour, je te reconnaîtrai !

 

A quand ta visite en dehors de ma négligente mémoire ? A quand ?

 

 

Partager cet article
Repost0
13 décembre 2020 7 13 /12 /décembre /2020 10:59
« Avide de mots »

Gérard de Nerval

 Carnet de voyage, 1843

Source : BNF.

 

***

 

 

      Cartographie Messyl :

 

   « Dites moi : quand prenez-vous le temps d'écrire toutes vos créations? Avide de mots - certainement - de sens bien sûr -, le stylo en main vous dévalez votre vie sans cesser d'alimenter votre écrit. C'est incroyable. Je dois être au régime pour écrire si peu…. Je me questionne et m'affole aussi.

Poursuivez, poursuivez… Le galop ne me fait pas peur, cela est stimulant ».

 

                                                                                                  Cécile.

 

*

 

 

              Lettre à Cécile

 

 

   Merci Cécile pour vos belles remarques. Je prends le temps que m’accorde l’écriture lorsqu’elle veut bien se présenter. Souci quasi-quotidien, autrefois, de noircir des pages au stylo, actuellement utilisation du traitement de texte. Ce recours à la technique et la pratique d’Internet augmentent, de manière sensible, les possibilités d’écriture. Ici se dévoile le bon côté du progrès. Dire mes motivations quant au langage serait bien difficile, ceci remonte loin dans le passé, sans doute à l’école primaire où les premiers textes littéraires étaient abordés dans le merveilleux livre d’A. Souché qui, depuis lors, ne m’a jamais quitté. « Avide de mots », dites-vous et, ici, je ne peux me retenir de jouer sur le lexique : « A vide de mots ». Cette énonciation résonne comme la rencontre de l’abîme. Quelle désolation serait l’existence si nous n’avions l’usage du langage ! Alors nous ne diffèrerions guère de l’animal ou de la plante. Une vie végétative dépourvue de conscience et de pensée. Puisque, aussi bien, l’une comme l’autre ne sauraient apparaître dans la mutité du dire. J’ai longuement été en contact avec des patients aphasiques et j’ai définitivement compris la profonde détresse qui les animait. Ne plus proférer de mots, c’est faire l’épreuve du néant. Personne plus ne vous comprend, vous ne comprenez plus personne et l’altérité, cette indispensable pierre de touche de l’humain, s’efface sans plus laisser de traces qu’une fumée illisible dans un ciel de printemps.

    Bien évidemment, nul ne souhaite faire l’expérience de cette privation et les hommes parlent, lisent, écrivent, sans bien se rendre compte, pour la plupart, de la faveur qui les atteint au plein de leur essence. Car l’essence du dasein, cet existant qui seul sur terre peut se poser la question de sa propre présence, tient du pur prodige. Quand on a dévoilé cette évidente vérité, quand écrire devient une manière d’urgence, alors la tâche n’est nullement contraignante qui consiste à poser des mots sur des choses et d’en éprouver la souple et bénéfique consistance. Rien ne vaut un entraînement quotidien, lequel, sans doute pour beaucoup, prendrait le visage d’une ascèse alors qu’il est pur bonheur de créer.

    Toujours le langage excède les possibilités humaines, toujours le langage se donne comme cette transcendance qui appelle, fait signe et demande qu’on le rejoigne. En prose ou en poésie, peu importe, c’est l’effectuation des mots qui décide de la forme. Il faut se laisser aller à son intuition. La nature de la langue, correctement visée, est l’analogon de l’art en ses multiples esquisses. Bien sûr cela nécessite qu’on accorde suffisamment de temps à l’écriture et que l’on s’essaie à extraire de sa chair intime, cet inimitable suc qui envahit le palais lexico-sémantique dès lors qu’une exigence de beauté se loge dans l’effort consenti. Nulle autre recette qu’une tâche assidue, tout comme l’ébéniste travaille le bois pour en extraire la volute dont il attend qu’elle le satisfasse et l’enjoigne de recommencer l’œuvre.

   Boileau, dans « L’Art poétique, n’énonçait-il pas :

 

« Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez » ?

   

   Ecrire ne consiste pas seulement à jeter quelques mots sur une feuille et nul ne saurait douter que Gérard de Nerval, dont le carnet de voyage figure à l’incipit de cet article, ne cessait de reprendre ses notes afin, qu’abouties, elles puissent donner lieu à lecture. Dès lors comment savoir si le livre présente un suffisant intérêt ? Se fier aux goûts des lecteurs, aux estimations de la critique, à l’opinion des autres auteurs ? La subjectivité est si rayonnante, si multiple qu’il y a comme un vertige à essayer de soupeser la valeur de ceci qui a été composé. C’est, assurément, l’intuition de l’écrivain qui constitue l’amer à partir duquel porter un jugement qui soit suffisamment assuré de lui-même. Question de tact esthétique, de qualité à éprouver la plénitude ou le retrait d’une forme, à estimer rythme et cadence, force et pertinence du concept, allure générale qui apparaît en tant que style, cette empreinte si singulière qu’elle fait émerger ce texte, ce livre, en tant qu’objets uniques. Il ne saurait y avoir de gémellité. Il vit sa propre vie de livre sans se préoccuper d’une extériorité. Cependant, écrire, jamais ne se donne sous la férule de ces interrogations quant à la pertinence de ce qui a été produit dans le silence. Ces dernières interrogations, seraient-elles émises par des lecteurs avisés,  stériliseraient toute tentative de production. On n’écrit ni sous la contrainte, ni sous la promesse faite à qui que ce soit d’autre que soi face au texte et ceci uniquement. En une certaine façon « écrire en écrivant », tout comme l’artiste « peint en peignant ».

    Je crois qu’il faut avoir suffisamment expérimenté, senti de l’intérieur cette nécessité de faire sortir de sa chair cette autre pulpe, celle  des mots, qui s’enracine profondément, d’une manière viscérale, au plus près du corps. Et ceci n’est nullement assertion de cabotin ou de baladin. C’est d’une vie des mots dont il faut être saisi au plus vif de sa conscience. Enoncer tranquillement ce tumulte interne, le plus souvent, est pris pour une exposition complaisante des tournures d’un solipsisme ancré dans la psyché. Mais n’éprouvent de telles sensations que ceux qui en ont connu l’étonnante manifestation. Nul ne sait ce que provoque la consommation de peyotl, sauf les indiens Tarahumaras et Antonin Artaud lui-même, cet explorateur des âmes et des arcanes de l’art. Ecrire, une journée durant, dans le silence d’une pièce n’indique pas qu’il s’agit d’une entreprise solitaire ou d’une prédestination à connaître le vertige autistique. Bien au contraire, c’est l’exact opposé qui se donne à celui qui crée, pour peu que l’inspiration vienne le visiter. Et peu importe que l’on se considère écrivain, graphomane, « écriveur impénitent », seule compte la finalité qui n’est certainement pas d’être reconnu par Pierre ou Paul, mais d’être allé au bout de soi, ou bien l’avoir tenté, et avoir connu un réel plus réel que celui auquel notre conscience nous rapporte comme le seul et unique possible dont nous ayons à connaître.

   Ecrire une fiction, par exemple, c’est tout simplement créer un monde. Prodigieuse force du langage car doué de sens, originellement. Bien sûr la pratique de toute forme d’art induit d’identiques effets, si ce n’est que la pierre travaillée par le sculpteur, la toile enduite par le peintre se donnent sous les espèces d’une matière sensible qui, elle, ne reçoit sa signification que lors d’un second temps qui est, l’on s’en doute,  langagier : les pensées du créateur, les critiques des spectateurs, les appréciations des divers esthètes. Donc : créer un monde. Il suffit de questionner la littérature  pour en recevoir confirmation. Balzac et sa « Comédie humaine » constituent un univers à part entière. Des centaines de personnages s’y croisent au gré des divers romans. Pour Balzac, ce génie doué d’une prodigieuse puissance de travail, il s’agit de rien de moins que d’embrasser la totalité du réel. Pas d’autre alternative ou bien la folie guette, cachée derrière l’un des personnages qui a été porté au jour de l’œuvre. Cette dernière, plurielle, foisonnante est le lieu de rencontre de la faune interlope des humains, aussi bien les valeureux que les profiteurs ou les escrocs et les malandrins de toutes sortes. Tout est si bien conduit que cette habile topologie se laisse lire à la façon d’archétypes. Chacun connaît Rastignac le provincial ambitieux, le Père Goriot et sa relation au phénomène de la paternité, Vautrin le peu scrupuleux personnage dont les noms varient au gré des jours. Immergé dans un réel symbolique qui gagne la force d’une existence authentique, l’auteur ne se gouverne plus, pas plus qu’il ne dicte à ses personnages la marche à suivre. Il s’agit d’un monde autonome qui a sa propre logique, ses lois particulières, ses conventions, la complexité de ses relations sociales, ses déterminismes originaux.

    Voilà, ce détour par la littérature, s’il ne s’imposait d’emblée, éclaire cependant le thème de mon propos. Ecrivant, il faut, soi-même, devenir l’un de ces protagonistes fictionnels qui amarrent l’œuvre et lui donnent ses assises. Et ceci n’est pas seulement valable dans le cadre d’une nouvelle ou d’un roman. Les textes dans le style d’un essai fonctionnent sous le régime d’une loi identique. Là, il devient indispensable de se fondre dans les idées qui sont émises afin que, par un simple phénomène d’osmose ou de transparence, une évidence se fasse de soi aux concepts, seule manière d’en soutenir les hypothèses et d’en édicter les axiomes. La poésie est du même ordre, elle qui convoque le poète dans le flux et le reflux des vers. Gageons que le magnifique Rimbaud, composant le sonnet des « Voyelles », devait se vivre personnellement, intimement, selon la gamme colorée du visible, qu’il devait « bombiner » autour de quelque charnier, connaître, par la sensation, les « golfes d’ombre », les « lances des glaciers ». N’aurait-il ressenti ceci qu’il n’aurait nullement été ce « voyant » dont il demandait la venue de manière à ce que la poésie soit féconde et son essai de poétiser aurait sombré dans les marécages de l’oubli.

   Ce que je souhaite faire émerger  au gré de ces références littéraires, c’est le naturel corps à corps qui s’installe entre celui qui crée et la chose créée. Voyez, par exemple, un Jean-Michel Basquiat dans le feu de l’action. Son intense travail est libération d’une énergie pulsionnelle libidineuse, d’une  projection « d'enfant radieux » au gré de laquelle ses personnages hauts en couleurs, exubérants, sous le feu de la poussée d’une lave interne, jaillissent sur la toile avec la fulgurance du génie. Basquiat leur survivra de peu. Ceci n’est nul détour superflu, car créer en art ou bien en écriture c’est simplement libérer cette combustion qui menacerait de tout envahir si l’on ne lui donnait de fréquents exutoires. Aussi bien conviendrait la métaphore fluviale avec sa source originaire, l’apport de ses multiples affluents, l’élargissement selon des bras innombrables, puis l’estuaire, peut-être le peuple de la mangrove, hauts palétuviers hissés sur leur tubercules noirs, crabes aux pinces levées, bulles dans la vase, gargouillis de l’eau, puis la mer, sa vastitude infinie.

   Mais les métaphores, si habiles soient-elles, n’ont pas l’effet du réel, elles n’en sont qu’un fac-similé. Pourtant l’écriture en fait son ordinaire, comme si l’image devait se substituer aux mots. Certes, à notre époque contemporaine dédiée au consumérisme, aveuglée par les gadgets numériques, friande de nouvelles guère fondées en raison, mais plutôt soumises à la mode tyrannique de la vitesse et du spectacle permanent, il devient risqué d’écrire, tant cette activité, aux yeux de certains, passe pour suspecte, sinon pour une simple subversion. Ecrire suppose, au départ, un acte de foi, pareil à celui du saint pour son Dieu, à celui de l’artiste pour sa muse. Ceci, plutôt que de nous décourager, doit constituer un stimulant, un aiguillon. Une braise à porter au-devant de nous. Il fait si noir parfois dans la nuit qui envahit le monde !

 

Merci encore Cécile pour votre intérêt.

 

Belle écriture. Ce réel plus beau que le réel !

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 09:37
La venue à soi de l’objet

***

 

                                                                                              Samedi 21 Novembre

 

 

                   Chère Sol,

 

 

   Tu sais, le monde des objets est infini. L’univers en est parsemé, si bien que nous finissons par ne plus les voir. Ils sont à côté de nous et nous en ignorons la présence. Mais ceci n’est vrai que de ceux qui nous sont extérieurs, qui fourmillent à la surface de la Terre dans une sorte d’étrange anonymat. Bin évidement il n’en est nullement de même pour ceux qui nous sont intimes, avec lesquels nous avons établi une relation privilégiée. Car il en est des objets comme des êtres, certains ne nous parlent pas, nous laissent indifférents, alors que d’autres se logent au creux même de notre affinité en un lieu de pure félicité. Oui, un objet peut être porteur de joie à la même hauteur qu’une personne chère rayonne au centre de notre corps avec son coefficient d’ineffaçable présence. Mais je ne demeurerai plus longtemps dans ces considérations vagues et générales qui, sans doute, ne pourraient que te lasser en raison même de leur caractère abstrait.

   Que je te dise plutôt le lieu et le temps qui m’occupent en cette brumeuse matinée de Novembre. Comme tu peux facilement l’imaginer, je suis dans ma tour, tout en haut de mon Causse natal, occupé à ranger quelque papier, à feuilleter un livre que je viens de recevoir. Il s’agit d’un livre ancien, ‘Amphitryon’ de Plaute, en édition originale, bel ouvrage sur papier pur fil Lafuma, Editions ‘Les belles lettres’, pages non coupées, donc jamais lu. Lecture inaugurale donc. Sans doute vas-tu te poser la question de savoir la raison qui m’a poussé à choisir cet Auteur latin dont, aujourd’hui, personne ne connaît plus ni le nom ni les écrits. Eh bien je te dirai que mon intérêt porte tout autant sur le contenant que sur le contenu. J’aime sa couverture rouge fané, son illustration, la Louve capitoline associée à la légende de Rémus et Romulus, enfin la belle densité de ses pages couleur d’ivoire dont les cahiers n’ont encore été ouverts. C’est toujours un grand bonheur pour moi que d’associer le plaisir de la découverte d’un texte au fait de couper les pages. C’est un peu comme d’être un enfant qui déplie lentement sa friandise, la lenteur accroissant la force de son désir, comme d’être un amant tout au bord du ‘cabinet de curiosités’ dont son amante constitue le voluptueux symbole. Pourrais-je connaître bruit plus délicieux que celui du coupe-papier tranchant le mince liseré entre deux pages ? On dirait le crissement d’un insecte grignotant l’épiderme usé d’une feuille d’automne. Mais voici que je deviens lyrique. Il me faut revenir à plus de réalité.

   Mon petit bonheur du jour, tu l’attribueras avec justesse à la réception de mon livre, à sa lecture sur le point de se réaliser. Sans doute auras-tu raison, en effet ce sera un grand plaisir pour moi que de me plonger dans cette originale tragi-comédie de Plaute, de découvrir cet étrange trio que constituent Jupiter-Alcmène-Amphitryon, union traditionnelle de l'amant-la maitresse-le mari trompé, prototype de toute farce et amorce de ce que sera, bien plus tard, le ressort essentiel du ‘théâtre de boulevard’. Si ce n’est, bien entendu, que le niveau de langage de l’auteur romain, loin d’être trivial est bien plus élevé que celui de ses pâles imitations contemporaines. Mais je referme la parenthèse.

   Tu te doutes que je prends les précautions d’usage pour ‘déflorer’ l’ouvrage, laisser à ses pages la netteté qui leur convient. Mais que je te dise ce qui me réjouit au plus haut point. Hier, faisant un peu d’ordre parmi les livres de ma bibliothèque, j’ai retrouvé, par le plus grand des hasards, un coupe-papier qui date de mes années adolescentes. Non seulement cet objet est beau, mais il est affectivement investi dans sa plus grande profondeur. Je le décris en peu de mots. Sa lame est d’ivoire, belle couleur des vieilles choses que les ans ont patinées, son manche d’argent guilloché, entrelacs subtil le lignes et de motifs floraux, dont l’un est sans doute la reproduction d’une feuille d’acanthe. Tu vois, c’est drôle cette mise en relation que je peux faire entre ce motif classique de l’architecture romaine et Plaute l’auteur célèbre de la littérature latine. Je disais mon attachement dont tu comprendras aisément les fondements. Ce bel objet avait été ramené par ma Grand-Mère maternelle du Maroc où elle avait séjourné de longues années. Quant à sa provenance, à sa valeur réelle, rien ne saurait me mettre sur une piste quelconque. De toute façon, ce qui m’importe, c’est l’aura qu’il dégage en soi, c’est l’acte de réminiscence qu’il entraîne à sa suite.

   Et maintenant nous allons accomplir un grand saut dans le temps ancien. Nous sommes autour des années 1960. Je viens tout juste d’avoir 16 ans, l’âge de tous les emballements, l’âge de la pure passion rivée au corps, attachée à l’esprit. Je ne vis que de littérature et des rêves qu’elle me permet de faire qui m’emmènent loin du réel, en des contrées d’inestimables faveurs. Je suis dans ma chambre au premier étage. Celle que je nomme ‘Chambre du Levant’ en raison de son orientation à l’est. Vacances d’été. Il fait chaud, la lumière est verticale en ce début d’après-midi. Les volets sont à l’espagnolette. Ils dessinent un cône de clarté. La lumière vient se déposer doucement sur le livre que je lis avec un réel plaisir. J’en coupe les pages une à une avec une attention quasi-religieuse comme si je pouvais dévoiler, à tout moment, la toison d’or.

   C’est ceci la littérature lorsqu’elle vous visite avec force, elle vous tient en vous, hors de vous, sur ce mince liseré de l’être des choses qui ne saurait être nommé qu’à l’aune de la poésie la plus haute. Je pense, par exemple, à ces étonnantes ‘Poésies verticales’ de Roberto Juarroz, « On frappe à la porte. Mais les coups résonnent au revers, comme si quelqu'un frappait de l'intérieur. » On est soi hors de soi en un seul et même geste du corps, de la pensée, et l’on est partout, n’étant nulle part. C’est bien cet envol que permet le texte lorsqu’il se lève dans le ciel de l’imaginaire et retombe, longtemps après, pareil à ces flocons invisibles dont nous sentons la présence à défaut de pouvoir les toucher, les nommer, seulement en éprouver la douceur de soie. Alors on est loin de soi dans la proximité de soi et cette réalité-oxymore tresse la plus belle des sensations, celle de l’apesanteur du monde dont on participe au titre d’un simple et étonnant fragment. On n’a nul lieu et tous les lieux à la fois. On a son propre temps imprescriptible et tous les temps à la fois.

      Ce livre, dont je déguste les pages l’une après l’autre comme si mon existence entière en dépendait, c’est ‘La force de l’âge’ de Simone de Beauvoir. Je pense, maintenant que je viens de relire quelques extraits des 600 pages d’écriture serrée que trois motifs expliquaient mon vif intérêt : d’abord la relation de l’auteur avec Sartre dont l’image charismatique me troublait, ensuite les réflexions sur l’acte d’écrire, enfin la découverte d’un style clair, limpide qui me donnait envie d’en savoir davantage sur cette mystérieuse ‘force de l’âge’ qui visitait des adultes élus à accomplir une tâche qui les dépassait, gagnant en ceci un réel statut d’universalité. Sans doute apparaissait en filigrane ‘L’existentialisme est un humanisme’ dont l’écriture de ‘La force de l’âge’ était une vivante illustration. Je me passionnais davantage pour le contenu littéraire que pour le contexte historique dans lequel il se déroulait. Pour moi, c’était d’écrivains dont il s’agissait tout d’abord, de langage porté au plus haut de son pouvoir. Mais je vais illustrer mes propos, te sachant aimante de littérature, en te proposant un court extrait de ‘La Force de l’âge’, peut-être y trouveras-tu la raison de ma passion ?

   « Nos vocations ne se recouvraient pas exactement. J’ai indiqué cette différence sur le carnet où je consignais encore de loin en loin mes perplexités ; un jour je notai : ‘J’ai envie d’écrire ; j’ai envie de phrases sur le papier, de choses de ma vie mises en phrases.’ Mais un autre jour je précisais : ‘Je ne saurai jamais aimer l’art que comme sauvegarde de ma vie. Je ne serai jamais écrivain avant tout comme Sartre. » 

   Ces réflexions sur l’écriture, la vocation d’écrivain, me plaisaient. Elles installaient une distance objective entre Sartre et Simone de Beauvoir. Ecrire, pour Sartre, consistait à se consacrer entièrement à son art, à n’en pas dévier, à poser l’écriture en tant qu’écriture, c'est-à-dire à en faire une finalité, une manière d’absolu. Simone de Beauvoir, elle, se servait des mots comme témoins de sa propre vie, c’est à partir de son existence même que le langage se posait comme cette nécessité de dire et, avant tout, de SE dire. Ce que Sartre arrachait à l’universel (ses grands thèmes philosophiques), De Beauvoir l’extrayait de sa propre singularité, des événements de son vécu. Je crois bien qu’alors l’écriture m’apparaissait comme la synthèse de ces deux attitudes : relier la singularité à l’universel, l’expérience à la pensée. En une certaine manière écrire sa vie en tâchant d’en faire une œuvre d’art. Je crois que cette idée est toujours la mienne au moment où j’écris ces quelques mots.

   Tu vois, Solveig, combien un simple objet qui était oublié peut surgir à nouveau, porteur de nouvelles et infinies significations. Lisant cet ouvrage à l’orée de ma vie d’homme, pouvais-je soupçonner un seul instant qu’un jour, bien plus tard, il me visiterait à nouveau, doué de tant de bonheur immédiat ? C’est magique un objet lorsque, s’absentant de sa matière dense, opaque, on peut y deviner, en filigrane, quantité de perspectives qui le font objet plus qu’objet. Soudain il se pare de multiples facettes, à la manière d’un kaléidoscope dont chaque fragment peut coïncider avec des strates de sa propre existence. Il me suffirait d’un peu de patience pour retracer par la mémoire les milliers de feuilles tranchées par ce coupe-papier. Ainsi, au travers de mes lectures successives, dont je pourrais retrouver les titres, se lèverait l’arche brillante des souvenirs, telle page relatant la rude vie d’écolier de Michelet dans ‘Ma Jeunesse’ ; telle autre, intimiste de Lamartine dans ‘Confidences’ ou bien le témoignage de la vie sociale en son temps, décrite par Zola dans ‘Germinal’.

   Tout objet correctement investi porte en soi sa mémoire, ses archives, tout objet de ce type est vivante archéologie qui n’attend jamais que d’être redécouverte. Le titre disait : ‘la venue à soi de l’objet’. Oui, l’objet vient à soi pour peu que nous l’y aidions. Venant à soi, il vient à nous et nous place au centre de notre être, là où brasillent mille feux que l’on croyait éteints mais qui veillent en sourdine. Peut-être l’objet le plus modeste, le plus effacé sur la vitre de la mémoire est-il celui qui est porteur des plus riches virtualités. Il n’est que de méditer et de se laisser flotter au rythme de ses émotions, de ses ressentis, de laisser remonter à la surface ses ‘affinités électives’ avec les choses.

   Dans l’ombre portée de ce coupe-papier, si modeste mais si plein de promesses, se laisse deviner un autre objet qui est comme son ombre, sa projection sur la toile du souvenir. J’aperçois, dans les mailles lointaines du passé, un petit carnet bleu à spirales, je vois ses pages portant un léger quadrillage, je vois mon écriture appliquée y traçant les titres de mes lectures successives. Je vois un tiroir de la commode de ma chambre où je le rangeais après y avoir consigné, chaque fois, l’émotion, la joie d’une dernière lecture. Au fil du temps ce carnet est devenu une réelle obsession au simple motif que l’ayant fiévreusement cherché, jamais je ne l’ai retrouvé. Sans doute lui attribuais-je des vertus qu’il n’avait pas. L’aurais-je entre les mains, que me restituerait-il d’autre que sa forme, sa matière, sa liste de titres ? Porterait-il avec lui ce passé si riche des lectures, ces heures où, sous le cône blanc de la lampe, je m’introduisais avec ferveur dans ‘Les souffrances du Jeune Werther’, m’identifiant, sans doute, au Jeune Romantique épris d’une Charlotte qu’il ne rejoindra que par sa propre mort ? Qu’y retrouverais-je qui, aujourd’hui, me fait défaut ? Le temps d’une jeunesse ? Le fleurissement d’un amour ? Un dernier sursaut d’idéalisme avant de plonger dans le grand bain de la réalité ?

    Clore ce bref article peut-il faire l’économie du célèbre vers de Lamartine dans ‘Milly ou la terre natale’ : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » Non, je crois qu’il faut citer l’amoureux de Milly, lui accorder la joie d’une âme présente dans l’objet, peut-être pour la raison simple du dépôt, dans celui-ci, du génie du Poète. Chacun porte en soi, le sachant ou non, une « Chaumière où du foyer étincelait la flamme », une chaumière dont on n’oublierait l’existence qu’à compromettre la sienne. Grande beauté de ce qui vient à nous « sur des pattes de colombe » selon la belle expression de Nietzsche, à propos des « pensées qui mènent le monde. » Toujours vient dans la douceur ce qui nous tient à cœur !

 

Tu vois, Sol, tout vient à soi à qui sait attendre.

 

Dans ta prochaine lettre, me parleras-tu de ton objet élu ?

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 08:26
L'Amour en cage

                                                                          Ce dimanche d’Octobre

 

 

 

                     Chère Solveig

 

 

 

« L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

 

   Tu sais combien ce type de ritournelle fait ton siège sans que, jamais, tu ne puisses en arriver à bout. Tu crois l’avoir chassée au loin, la petite phrase, là-bas au-delà de l’horizon, derrière la colline qui moutonne et se désespère de n’être que ceci, et la ritournelle te revient, habille ta tête des dentelles d’un évident bonheur alors que tu la pensais ennuyeuse, insistante, pour tout dire une éclisse logée au profond de ton oreille, une épine fichée dans ton cœur. Toi, l’avisée, sais-tu au moins la raison de cette persistance, la nature de l’intérêt qu’on lui porte, sa fuite pour plus loin que soi et, déjà, l’on regrette de ne plus l’entendre, de l’avoir perdue comme on a perdu un ami ? C’est curieux, tout de même, cette fixation sur de l’instantané, du mouvant, du contingent. On penserait avoir saisi quelque chose de l’existence, la corolle d’un sentiment, la douce chair d’une saveur, l’onctueux d’un souvenir mais l’on se rend vite compte que la petite antienne est brodée d’air, que jamais nous ne la retiendrons, qu’elle est déjà au passé alors que nous sommes, nécessairement, à l’avenir. Mais il faut que je te dise l’origine de ce qui pourrait passer pour simple caprice.

   Peut-être te souviendras-tu ? On prétend, d’ordinaire, que les femmes archivent mieux les souvenirs que leurs compagnons. C’était il y a longtemps. J’étais au printemps de ma vie, tout comme toi. J’en suis maintenant à l’automne. Mes tempes ont blanchi. Des rides traversent mon front qui disent, un jour, le souci de ne plus être qu’une illisible trace effacée par la confondante marée des jours. Souviens-toi, si tu peux. L’été est lumineux. Je viens tout juste d’arriver dans ton beau pays, cette lointaine Suède semée de lacs que cernent de tremblants bouleaux, leurs écorces sont d’argent, leurs feuilles des écus dorés dans l’air qui tremble. Nous marchons au bord du Lac Roxen dont l’eau frissonne, un genre de cendre dans le jour qui n’est guère encore assuré. Je te connais encore si peux, ma correspondante du Nord, mais je sais que des affinités nous réunissent, que des goûts identiques nous rassemblent. Je ne sais pourquoi, au détour d’un chemin, sortant de ton sac un amour en cage, son cœur orange brille d’une étrange lueur derrière sa résille blanche, tu me dis : « Toujours l’amour sera en cage, jamais il ne sera libre ! ». Je ne sais pourquoi cette phrase teintée de mélancolie traverse la barrière de tes lèvres, se dissout dans les remous de l’air. Aussitôt, peut-être sans cause réelle, sans quelque rapport avec ton propos, germe en moi, telle une herbe sauvage, cette phrase non moins étonnante : « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

   Oui, j’avoue, il fallait que nous fussions jeunes, naïfs, pour tresser ce dialogue digne du plus léger des vaudevilles. Tout ceci paraissait si convenu, lissé à l’eau du poncif, manière d’agaceries dont de jeunes enfants sont coutumiers, histoire de meubler le temps, de le placer sous le sceau du jeu gratuit. On jette une phrase en l’air, attendant qu’elle ricoche, fasse ses joyeux bonds dans l’espace puis disparaisse à la façon d’un papillon qu’effacerait soudain un pli de vent. Mais alors, s’il s’agissait vraiment d’un jeu, quelle était sa nature, poursuivait-il un dessein particulier, existait-il un message codé dont, peut-être, nous n’étions même pas informés ? Sur le moment je n’aurais pu répondre. On ne se précipite nullement sur la braise quand le feu couve encore. On attend l’œuvre du temps. On espère un éclaircissement, une justification, une liaison logique des événements.

   Sais-tu combien aujourd’hui, après que tant de temps a passé, tout devient limpide, pareil à l’eau tranquille d’une source ? Bien sûr, dans notre enthousiasme de la rencontre récente, les choses ne pouvaient être dites que du bout des lèvres, à ‘fleurets mouchetés’, si l’on peut dire. Cet amour qui naissait avait besoin d’ombre, de fraîcheur. L’aurions-nous exposé à une trop vive lumière que, sans doute effrayé il se fût résolu à s’en retourner de là où il venait, c'est-à-dire de l’illisible contrée des choses indicibles. Tu le sais bien, à l’amour il faut le temps de se déployer. Faute de ceci, il ne fait que flamboyer telle une gerbe d’étincelles, puis s’absente de la scène, souvent pour toujours.

   « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. » Je crois qu’aujourd’hui, à l’âge de la maturité accomplie, sachant la relation purement platonique qui a été la nôtre au cours du temps, jamais nous ne nous sommes revus, seulement occupés à une correspondance suivie des années durant, je crois que je pourrais la faire mienne mais dans la plus pure positivité qui soit. Oui, nous avons été amoureux à distance et notre amour s’est accru, précisément, de cette impossibilité. Autrement dit, il a été vrai du simple fait qu’il s’est soustrait aux événements de tous ordres, les plus heureux, mais aussi les plus fâcheux qui eussent pu ternir notre relation. Parfois, peut-être, la qualité des sentiments est-elle inversement proportionnelle à la distance qui sépare les amants. Plus loin, plus beau, en quelque sorte.

   Et puis, tu en conviendras Sol, pourquoi les pièges seraient-ils toujours entourés d’une valeur négative ? Je crois qu’il en existe, mon expérience de notre longue liaison épistolaire en témoigne, de doux, de satinés, une sorte de corail qui en atténuerait la possible rigueur. Pour moi, en tout cas, il prit l’allure de cet ‘amour en cage’ dont tu agitais la fragile cellule dans le vent du septentrion, un soleil brillait au centre d’une claie d’un invincible éclat, si bien que seul le rayonnement demeurait, la cage s’était perdue dans les mailles d’un temps d’immédiate faveur. Dire l’amour tel un piège, c’est simplement s’adonner au jeu primesautier des oxymores, c’est dire le feu qu’une eau aussitôt éteint. D’autres diraient : ‘Jeu de l’amour et du hasard’, mais il ne s’agirait ici, non de l’amour en son essence plénière, mais d’un simple marivaudage, d’un déguisement des sentiments où chacun, en guise de vérité, ne ferait que se donner la comédie. Solveig, je le sais depuis le plus profond de qui je suis, du plus sûr de qui tu es, jamais notre rencontre n’a été jeu d’acteurs. Un amour réel car l’amour ne peut être que ceci, sinon il peut, effectivement, devenir un piège. C'est-à-dire métamorphoser sa belle présence en ce qu’il ne sera jamais, un jeu de dupes, un rôle à la Tartuffe, un sourire qui dissimulerait la lame d’une trahison.

 

   Voici, remontant d’un lointain passé, une source réactivée qui, en réalité, n’a jamais cessé de jaillir. Puissions-nous encore la porter en nous aussi longtemps que notre chemin pourra tracer son destin ! Merci Solveig pour cet amour libre de lui. Sans doute n’est-il de plus grand bonheur ! Si tu vas te promener autour du Lac Roxen, si tu y penses, cueille donc une écorce d’érable, joins-là à ton prochain courrier. Ainsi tu seras présente à même sa douceur nacrée, ainsi que la forêt, ainsi que ce tout de l’être qui vibre dans toute chose essentielle.

 

Ton amoureux des lointains.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 août 2020 2 25 /08 /août /2020 08:59

   Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Matin - Journal de Sol

 

   L’été fond si vite, ici, dans ces latitudes nordiques. A peine la ‘Midsommar’ est-elle passée que, déjà, les jours raccourcissent, les aubes sont plus longues à venir, le crépuscule ne dure que l’instant d’une étincelle. Puis c’est la nuit, la longue nuit éternelle, infinie, si bien que l’on pourrait croire que jamais le jour ne reviendra, que les ténèbres envahiront tout de leur manteau de suie et alors ce serait un peu comme une fin du monde, une perte de soi dans de bien étranges coursives. Ce matin, je suis allée faire une promenade au bord du Lac Roxen. Personne sur les rives, sinon le glissement du vent parmi les branches légères des bouleaux, leur long frissonnement dans la lumière qui monte insensiblement. Je me suis assise sur la plage, à même les galets. L’eau palpitait doucement, elle ressemblait à une mère attentive qui aurait attendu la visite de ses enfants, mais nul ne venait et le jour tomberait qui ne la sauverait de sa longue solitude.

 

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Aube - Journal de Marc

 

  Il a fait si chaud ces jours derniers. Une nappe de lueur étincelante nappait les hauteurs du Causse. Le blanc des pierres devenait transparent, comme si la matière était minée de l’intérieur, n’attendant que son propre délitement. Les heures sont bien courtes et le temps semble s’être accéléré. Les grains de mica font, dans la gorge étroite du sablier, leur bruit de rien, leur chute rapide, on n’en peut apercevoir l’écoulement continu. La nuit est semblable au jour avec ses braises noires, ses flammèches grises. Le drap est de trop qui fait du corps une manière de torchère que nul souffle ne vient apaiser. Dès l’aube j’ai couru sur le plateau qui regarde le ciel. J’étais bien seul et mes coreligionnaires devaient dormir, usés par leur combat nocturne contre un invisible ennemi. Arrivé à mon promontoire, j’ai choisi un coussin de mousse et de lichen pour faire une pause. Il y avait un peu de vent et les chênes aux feuilles vert-de-gris, oscillaient lentement comme si, de ce balancement, ils avaient attendu quelque réconfort, pareil à celui d’une mère bienveillante protégeant la santé de ses progénitures, les mettant à l’abri des assauts du mal.

 

   Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Midi - Journal de Sol

 

   Le soleil fait son étoile blanche, nébuleuse, pour un peu il ressemblerait à cette lune gibbeuse, on s’amuse à suivre des yeux ses mers, ses cratères, ses taches qui sont comme des signes qu’elle semblerait nous adresser afin que nous puissions participer à son mystère, à sa solitude dans le noir dense du cosmos. Je me suis installée sur mon balcon. J’ai enfilé une veste légère, parfois une fraîcheur annonçant l’automne glisse sur la terre et l’on se met à frissonner à penser seulement à la mauvaise saison, au feu qui brûlera dans l’âtre, aux livres qu’on lira près de la cheminée. J’ai improvisé un déjeuner rapide, des boulettes de viande avec de la confiture d'airelles qu’ici l’on nomme ‘Köttbullar med lingonsylt‘, que j’accompagne d’une bière blonde couleur de miel, mousseuse, elle laisse sur les lèvres une amertume et les teinte d’écume, c’est un peu comme un jeu.

   Tout en picorant je me laisse aller à ce «vice raffiné et impuni» comme le qualifiait Valéry Larbaud, la lecture. Je lis « Le déjeuner de Sousceyrac » de Pierre Benoît, j’aime tant cette chronique des gens simples, les mœurs de l’austère Montagne du Ségala. Ceci me rappelle mes études en France, mes promenades parfois dans ce Quercy si attachant. Aussi j’écris mon journal en français, c’est un peu ma dette pour un séjour qui fut charmant, auquel je pense souvent. Mes nuits sont parfois traversées de paysages aux buttes de calcaire, à la maigre végétation de genévriers, aux touffes de plantes aromatiques à l’odeur si entêtante. Je rêve longtemps à ce passé qui me hante, qui me tient éveillée, curieuse de découvrir quelque secret dont autrefois aurait la clé.

 

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Zénith - Journal de Marc

 

   L’étoile céleste a gravi les degrés du ciel en silence. Aujourd’hui son humeur est plus chagrine. Parfois un voile de fins nuages en dissimule le cercle parfait. Je me distrais à penser que mille soleils illuminent la nuit, que ‘Grande Ourse’, ‘Dragon’, ‘Céphée’, sont les miroirs multiples et inversés du Grand Feu qui parcourt le ciel en grondant et bouillonnant. La nuit apaise ses ardeurs et l’on n’en perçoit plus que des formes atténuées, bienveillantes. Ma terrasse est orientée plein sud, si bien qu’à l’accoutumée la lumière y est verticale, violente. Aujourd’hui le temps est plutôt un avant-goût d’Octobre avec la rouille de ses chênes, sa brume au ras du sol, ses fils de la Vierge tendus entre les piquants aigus des genévriers.

   Je me restaure de peu, un genre de collation frugale. Un melon du Quercy à la chair orangée accompagné de tranches de jambon du pays. Un vin rouge à la robe foncée, presque noire, un Malbec de pure souche sera le compagnon d’un cabécou, ce délicieux fromage de chèvre aussi sec que les cailloux du Causse. Entre les bouchées, je feuillette les pages d’un livre déjà lu mais si précieux que j’en relis fréquemment quelques extraits : ‘Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède’ de Selma Lagerlöf. Lisant, c’est un peu comme si je prenais la place de Nils, juché sur l’oie voyageuse, que je découvre l’immense étendue désertique de Laponie, que je plane au-dessus des grands lacs du côté d’Arjeplog ou de Racksund, que les forêts d’épicéas filent sous les rémiges déployées, comme si j’apercevais au loin, en sa partie la plus méridionale, les vertes prairies de l’île de Gotland. J’ai de tels souvenirs d’un voyage de jeunesse en Suède. Parfois font-ils même mon siège jusqu’à une heure avancée de la nuit ! C’est étonnant la magie qu’un pays peut opérer sur une âme, elle en amplifie la beauté, en décuple la force d’attraction, elle en magnifie l’inépuisable magnétisme.

 

    Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Soir - Journal de Sol

     

   Ce soir l’air est vif qui vient du Nord, sans doute des confins de Laponie. J’ai enfilé un tricot. J’ai mis un collant sous ma jupe. J’ai allumé un feu de cheminée. Les braises crépitent dans l’âtre, ce sont de minces constellations polaires comme on les voit chez moi en Laponie, tout contre le vert émeraude des aurores boréales. Je rêve au coin de l’âtre parmi les milliers d’étincelles qui font leurs gerbes diffuses. Je rêve à tout et à rien, une manière de grésil qui poudre l’air et tisse le temps d’une impalpable résille. Ô combien j’aimerais être dans ce beau pays de Sousceyrac dont Pierre Benoît trace le juste et austère visage, dans ce Ségala authentique qui ne connaît guère que l’âge des pierres, le temps lent du Causse, le flottement blanc des troupeaux de brebis et de moutons. C’est bien ceci que l’on nomme nostalgie, cette langueur de l’âme qui jamais ne trouve son rythme, ce grésil de l’esprit qui, nulle part, ne connaît son lieu. Oh, combien, à l’instant, j’aimerais pouvoir voler sur le dos de l’oie, tout comme Nils Holgersson, traverser ma natale Suède, me retrouver sur ce Causse aride couru de longues lames d’air. Est-ce ainsi que se dit mon inclination à revivre le passé, cette fluctuante et lancinante blessure qui cingle au milieu du corps et fore à l’infini, creusant un aven, comme en ces belles et singulières terres du Causse ? Il se fait tard. De mes yeux immensément ouverts j’interroge l’obscurité. Où es-tu beau pays de mes rêves ? Sans toi je ne suis qu’une feuille emportée par le vent. Si loin ! Si loin de moi !

  

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Nadir - Journal de Marc

 

   J’ai dû renoncer à dîner sur la terrasse. Le vent s’est levé qui tournoie sans arrêt et mord le corps. Il me fait irrésistiblement penser à cet air vigoureux de Laponie qui ponce les visages et instille sa dague jusqu’au plein de l’âme. Je me suis installé dans mon bureau, dans cette tour qui est comme un clin d’œil à celle de Montaigne. J’y médite longuement des heures durant, espérant parfois que l’inspiration veuille bien me visiter. J’ai craqué une allumette, enflammé le papier journal, les lettres se tordent dans l’âtre noirci et se dissolvent dans les premières fumées. Sait-on combien le feu recèle de mystères, de secrets inconnus ?

    Je le fixe un instant et me voici soudain, à cent lieues de mon Causse, quelque part du côté des étendues bleues du Lac Roxen, au milieu de la lande boréale, parmi le peuple des bouleaux aux feuilles d’argent, parmi les Elfes aussi légers que l’air, aussi beaux que le jour, aussi minces que la pluie. Depuis la partie est du lac s’est levé un nuage d’argent qui file vers l’ouest. Il a la forme étrange d’une oie. Il est blanc tel un cirrus avec une échancrure noire qui figure un bec. Je vois un genre d’enfant au visage lumineux, au sourire franc, à l’éblouissante chevelure. « Êtes-vous Nils Holgersson ?» A ma question, la réponse : « Oui, je suis Nils, je viens à ta rencontre, Toi l’Homme qui parles aux pierres et écris des histoires en forme de magie. Monte donc à bord de mon embarcation de plumes. Nour irons rejoindre Sol, ta fiancée polaire, celle qui ne rêve que de toi et de ton merveilleux pays de pierres et de vent. Viens, te dis-je ! N’as-tu confiance en moi ? » Je m’entends répondre à Nils, comme dans un rêve : « Si, Nils, j’ai confiance. Mais j’ai un peu d’appréhension. Je ne voudrais chuter du rêve, la terre est dure et les réveils parfois douloureux ! » Nils me répond : « Ne crains rien. De toute façon je ne suis tissé que d’imaginaire. Aurais-tu peur que l’imaginaire te morde ? »

   Je dois dire, au début j’avais un peu peur, j’étais saisi de vertige et c’est come si j’avais bu un vin trop capiteux que cultivent les vignerons de chez moi. Nous faisions de grands cercles blancs dans le ciel. Derrière nous, nous laissions des traînées qui figuraient soit des oiseaux mystérieux, soit des mots : Amour, Amitié, Espoir, Vie. Longtemps nous avons plané, Nils, l’Oie et moi et nous étions devenus vraiment amis. Rien n’aurait pu nous séparer. Parfois, de la terre, nous parvenaient des voix que les nuages étouffaient un peu. Nous pensions qu’il s’agissait de Génies ou bien d’humains qui gagnaient le Paradis à tire d’ailes. Soudain, une voix se fit entendre venant du milieu d’un cirrus joufflu tel un Ange : « Puis-je venir avec vous ? Il me serait si agréable de voyager en votre compagnie ? » Nous pensions avoir affaire à un Chérubin tombé du ciel ou bien à un oiseau mythique égaré en notre époque, mais c’était une personne humaine, rien qu’humaine qui souhaitait voyager en notre compagnie. « Monte donc », dis-je, reconnaissant Sol simplement vêtue de brumes et de perles d’eau, « Nous voyagerons ensemble, c’est mieux d’être en compagnie que d’être seul, et puis tu connais le chemin qui conduit au pays des Rêves. Nous avons hâte d’en découvrir le visage unique. Sûrement il n’est guère loin ! C’est si beau ici en plein Ciel, si beau ! »

 

   Epilogue

 

  Histoire de deux destins croisés. Elle, Sol (diminutif de Solveig), Suédoise vivant à Linköping, ville située dans le quart sud de la Suède ; lui, Marc, habitant du Causse du Quercy. Une rencontre d’été, solaire, qui instille dans les âmes le bonheur immédiat des entrevues fugitives. Solveig, parfaitement francophone, ancienne étudiante de l’Université de Toulouse, amoureuse des terres sauvages et désolées de la Montagne de Ségala dans laquelle elle effectuera de nombreux et inoubliables séjours. L’aventure zénithale limitée à un seul été, trouvera son naturel prolongement dans une correspondance suivie tout au long de plusieurs décennies. Amours épistolaires se substituant à celui des corps, à la fête de la chair. Les mots seront les prolongements, les dentelles des sentiments qui furent, que les années passant exaltent et placent à la cimaise de la mémoire. Un objet précieux égaré, un livre, un colifichet se dotent d’une bien étrange valeur, d’un caractère irremplaçable, d’une ineffable saveur.

   ‘Destins croisés’ veut dire, du point de vue de l’écriture, les stances mêlées, entrelacées, alternées, d’éléments et d’expériences communes : le surgissement, dans cette fin d’été, du luxueux automne ; le déjeuner sur un balcon que double celui sur une terrasse ; des goûts communs pour des mets simples, une rapide ivresse autour d’une bière mousseuse ou d’un vin rouge fort en caractère ; la lecture à deux voix de deux ouvrages dont chacun est censé représenter l’âme d’un lieu : « Le déjeuner de Sousceyrac » pour Sol, ‘Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède’ pour Marc ; des cheminées pour des flammes communes qui sont autant de symboles d’un feu qui fut, que la correspondance entretient ; l’appel à l’imaginaire dont Nils, l’oie, sont les intercesseurs d’un vol qui pourrait bien être initiatique en sa valeur de réminiscence, en l’ouverture qu’il permet de la conquête d’un nouvel âge, peut-être d’une période ressourcée de la vie.  Cet emmêlement, cette fusion, cette osmose (que l’on emploie les termes que l’on voudra), c’est le recours à la figure rhétorique de la ‘mise en abyme’ qui le permet.

    ‘Mise en abyme’ veut dire, selon la définition canonique qui nous est fournie par ‘Les Etudes littéraires’ : « l’enchâssement d’un récit dans un autre récit, d’une scène de théâtre dans une autre scène de théâtre (théâtre dans le théâtre), ou encore d’un tableau dans un tableau, etc. » avec les quelques précisions suivantes : « effet de miroir, spécularité, récit au second degré ». Ceci est précieux qui permet de faire se rejoindre, hors du temps et de l’espace, des événements qui s’y inscrivirent jadis avec une précision quasi-horlogère dont jamais la psyché n’oublie l’exacte minutie. La ‘mise en abyme ‘, si nous la considérons selon sa valeur homophonique et son équivalent de ‘ mise en abîme ‘, outre qu’elle restitue des liens exquis du passé, évite que ces derniers ne connaissent ‘l’abîme’, ce qui constituerait le tissu d’une indépassable aporie. Or les souvenirs, surtout s’ils sont ourdis des fils de l’amitié, de l’amour, méritent bien mieux que cette mise au pilori de ce qui brilla un jour au firmament et se dota de valeurs infinies. Oui, infinies ! Nous voulons ‘l’abyme’, nullement ‘l’abîme’ !

   L’histoire contée ci-dessus s’est appuyée sur un temps commun, Sol et Marc vivent d’étranges expériences possédant le caractère d’une parfaite synchronie. Une même fin d’été, une identique perception de l’automne surgissant, une passion de la lecture qui les attache l’un à l’autre, comme si les deux œuvres de Selma Lagerlof et de Pierre Benoît fusionnaient en un même creuset. Autrement dit un présent coïncidant avec un autre présent. Une immédiateté des sensations que seul l’espace place en des endroits différents mais qui, pour autant, ne sont nullement étrangers l’un à l’autre. Bien au contraire, l’on pourrait dire qu’ils entrent l’un en l’autre au gré des rêves éveillés des deux protagonistes. Ce que vit Sol, dans l’imminence de son âme, Marc le ressent en sa chair, comme si des ondes mystérieuses, des transmissions de pensée couraient par-delà l’espace-temps, pour en faire un unique événement partagé mais si singulier à la fois.

   Cette vertu si particulière d’une mise en abyme, cette subtilité des confluences, nous pouvons en éprouver d’identiques effets dans une réalité qui en constituerait une variante, à savoir dans le mystérieux phénomène de la ‘réminiscence’, tel que révélé par le génial Marcel Proust. De la mise en abyme à l’effet de la réminiscence, il y a la distance temporelle d’une synchronie à une diachronie. Ce que vivent simultanément Sol et Marc, dans une parfaite présence du présent, dans le conte ci-dessus, se double, dans la réminiscence proustienne, d’un recours à la mémoire, donc d’une successivité temporelle, donc d’une présence du passé qui vient surgir dans le maintenant du récit.

   De toute manière la structure du temps est tellement complexe, faîte de bonds vers l’avant et de brusques retours en arrière, de surgissements d’instants et d’empans de durée, que rien ne peut se donner dans la pureté d’un absolu (seul l’art le peut qui transcende le réel), mais dans cette exquise relativité qui tisse les « intermittences du cœur », les vagues à l’âme, les nostalgies, les sensibilités. Le temps vécu est un cristal qui vibre, un diapason qui fait ses ellipses sonores, un sablier dont, parfois, le cours s’inverse dans une involution qui nous reporte bien au-delà de notre corps présent, peut-être en des rives de la petite enfance ou en des souvenirs anténataux. Nous ne sommes que ces trajets, ces navigations hauturières, ces vents favorables ou bien contraires, en tout cas des temporalités fragmentées, elles-mêmes incluses dans d’autres flux qui se perdent dans l’abîme (précisément), de la mémoire.

   Alors, ici, comment ne pas évoquer ces sommets de la littérature et de l’art que sont les célèbres réminiscences proustiennes, ces tissus arachnéens constituées de fils de trame et de chaîne si subtils dont nul ne pourrait démêler l’écheveau qu’à en détruire l’étrange beauté ? C’est bien là le mystère des ressentis qui toujours nous échappent dès que nous voulons en rendre compte au titre de la raison. Y aurait-il quelque chose de plus irrationnel que le temps, que le flux de nos vécus entremêlés, de nos souvenirs confus, de nos interprétations parfois si approximatives, bien plutôt de petites satisfactions immédiates que des éclairements sur un sentier au tracé net, exact ? Il nous faut nous accommoder de cette navigation dans la brume et le flou, sans doute est-ce là sa vertu la plus efficiente.

   Nous disions ‘réminiscences’. Convoquons seulement celles, canoniques, de l’expériences de l’Auteur de « La Recherche ». C’est donc l’identité des sensations à deux moments différents du temps - madeleine de l’enfance et celle dégustée aujourd’hui ; pavés de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes ; serviette de Balbec et celle de la matinée chez la Princesse de Guermantes - qui permet de faire resurgir la mémoire du corps, de livrer dans l’instant présent le passé évanoui qui, toujours, dort au sein de notre propre moi, à la manière dont un gisement fossile est extrait, porté au jour, révélé, témoignant de son origine ancienne, ineffaçable cependant.

   « L’être qui alors goûtait en moi cette impression, la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant. »

   Nous avons accentué le terme ‘commun’ afin de lui restituer sa valeur de mise en abyme. Ici les fameux « effet de miroir, spécularité », disent leur être qui est de mettre sur un plan identique, chez un même individu, deux séquences éloignées temporellement, mais si proches dans le domaine du vécu, de la psyché qui en réalise l’inventaire. La tâche est de nature archéologique qui met en présence deux fragments éloignés mais qui connotent une analogie des émotions, la présente renforçant, décuplant, celle du passé, lui ouvrant l’arche immense d’une joie. La différence avec l’expérience évoquée dans la ‘rencontre’ de Sol et de Marc, n’est pas de nature foncièrement autre. Il s’agit simplement, comme il a été suggéré plus  haut, d’une mise en contraste d’une synchronie (deux actes simultanés dans un présent identique chez deux personnes séparées), et d’une diachronie (deux actes successifs, dont l’un du passé vient jouer avec un acte identique du présent, chez un sujet unique). Ces deux motifs, s’ils sont tressés de signes apparents distincts (plus spatiaux dans l’écart naturel entre Septentrion et terres du Quercy, plus temporels pour le Narrateur de ‘La Recherche’), n’en demeurent pas moins constitués de la même essence : donner du sens à l’existence chez un ou plusieurs sujets. C’est bien le sens qui est l’essentiel. Le reste n’est qu’un décor dont l’âme s’entoure pour accomplir son parcours terrestre. Mise en abyme de situations présentes, mise en abyme de réminiscences, tout converge vers un but, donner à la vie les amers dont elle a besoin pour orienter sa course dans le temps qui, toujours fuit, que nous tâchons de fixer par le rêve, par l’écriture. De ceci nous sommes en quête afin de ne nullement nous égarer.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 08:18
Sous les flammes du ciel

                   Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

                                                                         Le 30 Juillet 2018

                                                                                 

 

           Chère Solveig,

                   

   Je deviens négligeant en ces temps d’ardeur solaire. Cela fait si longtemps que je n’ai établi de lien avec ce beau pays du Nord qui est le tien. Je présume qu’en cet instant tu es du côté de la Laponie, peut-être vers Gällivare ou bien Luspebryggan, sur ces routes infiniment droites qui filent vers le Septentrion au milieu des épicéas et des pins, des lacs d’argent, des bouleaux blancs qui parsèment d’une façon clairsemée le paysage de la taïga. Sais-tu, pour le méridional que je suis, ce mot de taïga ne cesse de m’émerveiller. Peut-être une survivance de ces romans russes où il était un personnage à part entière avec ses racines qui plongent profondément dans l’imaginaire collectif de ce Grand Nord qui est, sans doute, une pure affabulation plus qu’une réalité. Mais c’est ainsi, il faut à l’âme humaine des tremplins où elle trouve à s’élancer, les pesanteurs terrestres sont parfois si contraignantes ! Nous avons des boulets attachés à nos basques dont nous voudrions nous libérer, cependant nous savons qu’ils participent à notre condition. Ne sommes-nous des aliénés en sursis, de grands enfants qui se haussent sur la pointe des pieds pour apercevoir un paysage dont, le plus souvent, ils n’embrasseront qu’une infime parcelle ? La totalité n’est nullement possession humaine, un vœu brûlant de ses propres insuffisances, un espoir brasillant dans les feux du crépuscule.

   Ici, dans mon beau pays du Causse, tout comme chez toi d’ailleurs, c’est le règne sans partage de la chaleur. Une chaleur dense, une étoffe serrée au plus près du corps et l’impression que ceci ne cessera jamais. A peine le jour bascule-t-il que la nuit prend la relève dans une identique confusion. Etuve si éloquent, si présent, que l’esprit défaille de tant d’énergie cumulée libérant sa puissance à même la peau, les murs, et la charpente craque d’être continuellement sollicitée. Le jour, encore, la clarté est là qui diffuse ses rayons, mais la nuit, acculée à sa touffeur, semble ne pouvoir se libérer de son étau. Souvent, lorsque j’écris, marquant quelque pause, l’oreille aux aguets, le chant ininterrompu des cigales parvient jusqu’à moi, pénètre les vagues d’une chair rendue indolente. Cette cymbalisation qui vibre tel l’archet du violon, voici qu’elle se met à parler en termes destinés à ma conscience. Oui, j’avoue, ceci est vraiment déconcertant. Mais tu connais ma tendance à dérouler quelque broderie autour du sujet qui m’occupe.

   Ce chant si semblable à un cri, voici que j’en fais une manière d’allégorie. Autrefois, ici, il n’y avait pas de cigales. Seulement en Provence. Leur migration doit bien vouloir signifier quelque chose pour la simple raison que tout signifie, parfois jusqu’à la douleur. Les incendies de massifs forestiers sont fréquents du côté du massif de l’Estérel, vers les Calanques ou la Plaine des Maures. Souvent, enfant, j’aimais me promener dans cette nature aux fragrances si accentuées : odeur de résine, de serpolet, des touffes de romarin. Il m’est arrivé d’y prélever d’innocentes tortues afin de les accoutumer au climat de chez moi. Mais que deviennent donc cigales, tortues, fauvettes et roitelets dès l’instant où le feu a détruit leur habitat ? Peut-être n’ont-elles d’autre choix que de migrer vers des territoires plus accueillants ? Assurément, les cigales du Causse sont provençales !

   Ce que je veux dire quand je parle d’allégorie, c’est que le chant entêtant des cigales vient nous rappeler à notre devoir d’homme. Il n’est simple mélodie pour âmes romantiques. Il n’est passe-temps de songe-creux. Vois-tu, pour moi, il sonne à la façon d’une étrange mélopée, il dit l’exode du peuple des insectes voulant se sauver des incendies qu’allument les Existants sans bien toujours s’en rendre compte. Oui, des Existants que nous sommes qui, voulant vivre leur destin jusqu’à l’excès, créent les conditions mêmes de leur propre disparition. Sans doute, un jour guère lointain, les cigales seront-elles boréales puis simples fantômes dans la mémoire sinistrée des Errants de la Terre.

   Les feux font rage chez toi, dans ce beau pays de Suède et la température au Cercle Polaire bat des records. Des pans entiers de tes belles forêts partent en flammes chaque jour qui passe. C’est l’âme de la taïga, c’est celle de ses habitants qui se dissipent en fumée ! Ces temps-ci on parle beaucoup de réchauffement climatique, de montée des eaux, d’inondations, de tsunamis, de canicule. La prise de conscience, nous dit-on, est une réalité. Certes, mais qu’est la prise de conscience dès l’instant où les comportements ne changent pas, où l’on continue à faire de la vie un continuel champ de bataille, une lutte contre la Nature. Une lutte contre nature. Là est le problème fondamental de l’humain en ce XXI° siècle qui rougeoie, dont les coutures craquent de toutes parts, où les digues cèdent qui nous submergent et menacent de nous noyer.

   Il faudrait, mais sans doute est-ce un vœu pieux, une véritable révolution des consciences, une métamorphose des conduites. Si l’Homme apprenait à devenir sage, corrélativement les difficultés s’estomperaient, les feux s’apaiseraient, les cigales pourraient repeupler les forêts de Provence. La question essentielle, Sol, c’est que nous nous contentons tous d’une morale à bon marché, de quelques préceptes faciles dont nous pensons qu’ils nous mettront à l’abri de toutes sortes de déconvenues. Mais combien ceci est insuffisant. C’est d’une éthique dont nous avons besoin, c’est d’une vérité dont nous devons nous saisir, individuellement, en responsabilité, avant que la communauté humaine estimant avec justesse les vrais enjeux ne modère ses désirs, ne réduise ses plaisirs. A l’évidence, sans convoquer l’état de nature cher à Rousseau, il devient nécessaire de revenir à un mode de vie plus simple, frugal, de redécouvrir les valeurs authentiques qui sont les fondements que, jamais, nous n’aurions dû congédier avec tant de légèreté. Mais je te sais en écho avec mes propres paroles.

   Voilà, pour aujourd’hui, la tonalité de mes méditations. Ce matin le temps est couvert. Un peu d’air respirable nous vient sans doute de l’Océan. Puisse-t-il visiter tes belles contrées ! Si, du côté de ta Laponie, tu entends la rengaine immuable des cigales, songe que c’est ta conscience qui est visée. Tout comme la mienne. Tout comme celle du Monde.

 

Mais peut-être aurons-nous un répit ? Rassure-moi, cela ne cymbalise pas encore du côté du Grand Nord ? J’attends de tes nouvelles. Avec impatience, comme toujours !

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 12:46
Au large de nos êtres

Source : Visit Sweden

 

***

 

 

 

                                                           Lundi 11 Mai

 

                                                  

                            Très chère Lointaine,

 

   Voici de longs jours que n’ai plus de tes nouvelles. En ces temps de morne existence les liaisons, parfois, paraissent rompues. C’est tout de même affligeant cette mise en sommeil du monde, ce monde mis en échec par cet ennemi invisible qui frappe au hasard et fait feu de tout bois. Je t’écris toujours depuis ma tour qui s’ouvre sur le large plateau du Causse. Les chênes, maintenant ont verdi et c’est un genre de marée couleur d’amande, de sauge plus sombre, parfois jusqu’au soutenu de la malachite avec, ici et là, la tache claire du calcaire qui essaime le sol. L’univers entier est confiné et je le suis, sauf que cette condition m’est habituelle, enfermé du matin au soir parmi le peuple de mes livres familiers et des feuilles blanches que je remplis sans relâche de signes minuscules. « Servitude volontaire » pour faire un clin d’œil à La Boétie.

   Tu sais, je n’ai guère à aller loin pour être au milieu d’une généreuse nature et Mai se pare de haies blanchies de fleurs, de chants d’oiseaux qui se répercutent de colline en colline. Je n’ai même pas à émarger de formulaire pour m’autoriser à sortir. Qui d’ailleurs pourrais-je rencontrer, il n’y a âme qui vive des lieues à la ronde ? Sans doute, chère Sol, t’étonneras-tu de cette existence quasi monacale mais il en est ainsi depuis de si longues années et les jours passent avec leur refrain léger sans même que mon esprit n’en soit alerté. Je ne rame jamais à contre-courant, si bien que l’aval du fleuve m’attire, m’appelle à lui et que je découvre l’estuaire ne me souvenant plus alors de la source qui lui donna acte et l’accomplit tout au long de son sinueux parcours.

   J’ai toujours été un être des marges, un passant des lisières, un rêveur cherchant le discret clair-obscur des clairières. Sans doute penseras-tu que, d’avance, ma vie était tracée, que mes pieds ne chercheraient jamais que l’empreinte des ornières du destin et, sans doute, auras-tu raison. Vois-tu, rien ne sert de s’insurger contre la pente déclive de son sort. Quand bien même l’aurais-je fait, mon trajet en eût-il été modifié, mon ton fondamental altéré, la climatique qui me visite marquée de signes différents ? Non, je crois à une certaine permanence des choses, à des décisions qui se donnent comme immuables, à des cheminements que nous ne pouvons nullement infléchir d’une manière ou d’une autre. Pessimisme, scepticisme, inclination à ne voir que la cendre et la suie alors que le ciel est solaire, que l’horizon s’ouvre là-bas au loin sur le gonflement de quelque plénitude ? Vraisemblablement porté-je en moi ces affinités avec le sombre, parfois la contemplation songeuse, la méditation longue, ininterrompue, des interrogations qui touchent l’humain et, souvent, le désespèrent.

   Oui, Solveig, je te l’avoue, je suis un être au large de moi-même avec nulle possibilité de rejoindre cette unité qui partout vole en éclats : une mauvaise nouvelle, un temps de neige, le vol en V des oies sauvages dans le ciel hivernal, ce chapitre écrit mais insuffisamment maîtrisé à mon goût. Sais-tu, toujours il manque une pièce au puzzle, toujours une faille qui lézarde le sol, toujours un mot qui ne trouve sa place et erre indéfiniment, sans possibilité aucune de trouver son assise. Alors le jour est long, alors le mot fait son lancinant bruit d’insecte, son grésillement continu et c’est comme d’être derrière la lame d’une vitre, de ne pouvoir saisir ce livre qui chante et désespère de ne pouvoir jamais être lu. « Désespère », oui, car tu le sais aussi bien que moi, les objets ont une âme, ce que voient tous les Eveillés, qu’ignorent tous les Dormeurs qui ne sont en voyage que pour eux-mêmes !

   Mais je n’ai parlé que de moi, je n’ai fait que dresser ma statue, oubliant la tienne dans la pénombre, ne lui donnant nulle clarté. A défaut de parler de toi, de moi, je ne parlerai que de nous, cet étrange personnage qui est bien plus que nos deux identités assemblées. Jeunes, nous nous sommes connus et aimés l’espace d’un été. Encore en moi, il vibre pareil à une flamme qui ne veut nullement s’éteindre. L’espace d’une lumière boréale haut levée dans le ciel, puis plus rien, si, quelques lettres puisque, depuis lors, notre correspondance ne s’est jamais arrêtée, marquant de longues poses parfois, mais toujours une manière d’eau de ruissellement qui n’attendait que la branche qui en immobiliserait le cours et donnerait naissance à un lac lumineux aux eaux profondes. Oui, tu connais mon goût des métaphores, sans doute le travers de quelqu’un qui ne vit que d’écriture.

   Notre « amour », mais peut-on nommer ainsi une « toquade » de jeunesse, le fleurissement soudain d’une passion, puis la terre jonchée de feuilles mortes et presque plus de trace de ce qui a eu lieu et se dissémine parmi les turbulences de l’air ? Certes nous aurions pu réaliser notre oubli réciproque mais je présume que des affinités réelles avaient tissé entre nous les liens ineffaçables de ce qui deviendrait une amitié au long cours. Parfois, dans le silence de mon Causse, cette terre bénie entre toutes, marchant entre deux écritures, il me plaît de rêver, de poser des questions sans raison, un peu à la volée, comme l’enfant lâche son cerf-volant au gré des courants aériens. L’un d’entre eux le reprendra qui le conduira là où jamais il ne pensait aller.

   Des questions : pourquoi donc nos corps sont-ils devenus étrangers, non seulement séparés par une longue distance, mais désertés des belles pulsations de l’amour ? Pourquoi ne voyons-nous plus ensemble la belle lumière de ces aurores boréales qui, un soir, furent le lieu d’un commun ravissement ? Pourquoi ne puis-je encore éprouver la soie de ta peau, plonger dans l’eau de tes yeux, ils sont couleur noisette si ma mémoire est exacte ? Pourquoi ne viens-tu me rejoindre, ici, nous pourrions faire de longues promenades et nous raconter, l’un l’autre, comme des gamins qui se retrouvent et sont éblouis de se reconnaître ? Pourquoi ne puis-je lire à haute voix, pour toi, le dernier chapitre que j’ai écrit, peut-être y discernerais-tu des accents familiers, y reconnaitrais-tu des paysages du côté de Mariestad, avec son lac immense aux couleurs de plomb, sa ligne d’horizon si basse, le tremblement de ses bouleaux argentés sur la rive esseulée ? Pourquoi ne puis-je, un matin à ton réveil, venir t’offrir ces délicieux gâteaux aux amandes qu’on nomme « Toscatårta », tu en raffolais, je me souviens.

   Pourquoi tant de pourquoi ? Est-ce le temps, sa perte qui s’y inscrit à la façon d’un impossible ressourcement ? Est-ce le sentiment d’amour qui, lentement s’effrite ? Est-ce la nostalgie qui recouvre l’âme d’une taie invisible d’ennui ? Est-ce l’espace qui s’est agrandi, qui te trouve toujours plus lointaine, plus évanescente, plus irréelle comme si tu n’avais jamais existé ? Rassure-moi, Solveig, tu es bien la même que celle que j’ai connue dans un temps qui n’est plus ? Ton sourire en moi fait ses flux et ses reflux, pareil à de légers et fascinants nuages qui voguent au plus haut du ciel.

 

   Demeure en toi, fidèle à qui tu es, je demeurerai en moi aussi longtemps que je le pourrai, identique à qui j’ai été. La réminiscence est le seul fil qui nous relie. Belle est la mémoire à ceux qui la célèbrent avec justesse. 

                                                                            

                                                         Celui qui s’abreuve à l’eau du souvenir.

 

 

 

  

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher