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10 décembre 2022 6 10 /12 /décembre /2022 08:27

   Vous apercevant du plus loin de mon songe, vous ne pouviez que vous inscrire dans le cercle de mon inquiétude. Le ciel est bas ce matin, des miettes de blancheur en traversent l’immatériel souci. D’étiques oiseaux noirs, sans doute des freux, sillonnent l’horizon sans trêve. Je ne sais s’ils sont des signes annonciateurs de quelque malheur, s’ils sont le funeste présage de la rigueur hivernale. Sur la lentille de mes yeux, une brume s’est déposée, une manière de gel qui me livre le Monde en une étrange fantasmagorie. Ce qui, hier encore, était clair, ce qui, hier encore disait son nom, voici qu’il n’en demeure que le voile d’une ombre et un discours si confus qu’il se situe aux confins d’une lourde mutité.

   Vous apercevant du plus loin de mon songe, mais peut-être aussi du plus loin de la mémoire, peut-être vous ai-je rencontrée un jour de pur bonheur que le temps a effacé de ses doigts légers mais oblitérant tout, si bien que ne restent que quelques échardes de souvenirs, quelques éclairs dans la nuit de la conscience, quelques hautes silhouettes aux ineffables contours. Si vous avez suivi mon propos, si, d’une mystérieuse façon, vous pouvez vous enchâsser en mon regard, voir par mes propres pupilles, ce qui vous apparaîtra bientôt, un genre de vague irisation, une bruine diaphane, une pluie dont nul regard ne pourrait traverser la cruelle densité. Si bien que, vos yeux, buttant sur cette mer d’écume, ils feront retour vers vous, vous découvrant alors sous un jour qui, jusqu’ici, vous avait été refusé. Simple Narcisse à elle-même remise, c’est ce bien curieux paysage que vous découvrirez, une manière de plongée en vous jusqu’à la limite extrême de votre être.

   Sans doute vous interrogerez-vous sur la nature de cette étrange cellule (elle pourrait être celle d’une Nonne en méditation), dont vous figurez l’étonnante cariatide, mais une cariatide vaincue, en quelque sorte, affalée tout contre la lame de son Destin, possiblement en pénitence, à tout le moins remise à une introspection qui paraît sans issue. A l’angle d’un mur blanc et d’un mur gris, d’un plafond mangé de ténèbres, casque de cheveux noirs, vêture noire, dans la posture de retrait qui sied aux Exilés de la vie, vous figurez comme sur le revers d’une pièce usée, dont l’effigie serait devenue illisible, si bien que votre chiffre remis à la pure nullité vous distrairait de vous-même au point de vous rendre simple image perdue dans les pages d’un antique antiphonaire, manière de plain-chant s’épuisant à même son verbe irrésolu.

   Ne vous étonnez point que j’use de termes religieux, vous êtes si semblable à ces ténébreuses Contemplatives dont on ne connaît rien, si ce n’est la rumeur d’un chant grégorien en provenance de quelque crypte. Mais à qui donc s’adresse ce chant sinon à elles-mêmes en quête de qui elles sont ? Dieu est si loin. Dieu est si abstrait. Dieu est si absent. J’énonce ceci à la manière d’une antienne afin que, sortant de votre songe creux, vous puissiez enfin l’emplir de quelque existence vraisemblable, y amarrer quelque projet, lequel vous distrayant un instant de qui vous êtes, ouvrirait pour vous un chemin de lumière, non celui de votre Esprit, celui de votre Corps dont, enfin, vous pourriez faire le lieu d’une fête. Non, je ne pense à nul pandémonium, à nulle danse dionysiaque qui vous soustrairait à votre sagesse et immobilité apolliniennes. Non, je songe simplement à votre corps dénudé rayonnant sur un linge blanc, l’irradiant de sa belle présence. Je conçois combien mon propos doit vous paraître osé, un genre de viol si je peux employer ce mot, mais rien ne sort du carcan d’attitudes séculaires qu’à être ébranlé fortement, une sorte de tellurisme et, bientôt, des failles s’ouvriront par lesquelles le passé disparaîtra sous ses propres sédiments, de nouveaux territoires se donneront à conquérir.

   Mais il me faut revenir à vous, dans le présent qui vous entoure, vous sculpte et vous porte au réel dans cette attitude, certes admirable, mais combien mortifère pour l’âme. Mais que pourriez-vous donc tirer d’une telle mortification, sinon de vous précipiter tête la première dans ces abysses de l’humain dont nul ne ressort indemne, seulement mutilé à soi, ôté à toute forme de vie qui pourrait s’illuminer d’un rayon de joie ?  Qu’il me soit permis de procéder encore à votre inventaire, je ne saurais m’en lasser à la seule raison que, par ma seule parole, je pourrais vous extirper de ce Néant (fût-il un choix volontaire), il vous condamne à trépas avant même que vos prières n’en aient traversé l’invisible et cruelle toile. Cependant, en cette posture de profond recueil, vous êtes belle au point de parvenir à quelque perfection. Si j’étais Peintre habile à manier le pinceau, toutes affaires cessantes, sur l’instant même de votre vue, je dresserais votre portait à la manière du génial Rembrandt, semant ici, parmi les pulsations du clair-obscur, la touche claire du visage, la levée d’une main pâle en direction de ce visage, prenant bien soin de laisser vos yeux dans le flou, comme si vous étiez saisie d’une jouissance intérieure qui se montrerait au-dehors dans toute la nudité de son acte.

   Puis, je n’aurais de cesse de poser sur le brun de la toile les deux collines claires de vos genoux dénudés, sans doute seraient-ils, tout au bout de ma brosse, promesse d’un Paradis dont mes rêves les plus hardis auraient en hâte dressé les tréteaux de votre subtile et envoûtante représentation. Ces trois points de votre être : votre Visage, l’une de vos Mains, la double harmonie de vos Genoux, tout ceci, bien loin d’être l’image pieuse d’une Religieuse cloîtrée en elle, procédant à sa propre négation, s’éclairerait des promesses d’un avenir radieux dont je serais, en quelque sorte, l’Officiant dévoué. Percevez-vous au moins, que dressant votre portrait en cette gloire discrète, je vous sauverais de votre entreprise de Pêcheresse, vous insurger contre qui vous êtes alors que, jusqu’ici, vous pensiez vous grandir du geste d’offrande à un invisible Dieu. Mais, vous que je n’ai pas encore nommée (sans doute Ève serait-il le nom qui vous conviendrait, une naissance à qui vous êtes si vous voulez), vous êtes à vous-même la Seule et Unique Déesse à qui vous aurez à faire pour l’infinité des jours à venir. Rien ne me sera plus agréable que de vous y rejoindre par la pensée. Une pensée appelant l’autre.

    Votre à peine apparition, le retrait en vous, étaient les signes mêmes au gré desquels vous m’êtes apparue selon l’image de quelqu’un dont il fallait, en quelque sorte, déployer l’étendard. Rien n’aurait plus été dommageable, pour Vous, pour Moi, que de vous laisser végéter dans cette ombre, cette nuit qui vous phagocytaient et vous précipitaient vers le lieu de votre trépas. La sainteté, si vous en avez une, est la vôtre, seulement la vôtre et Nulle Divinité, jamais, n’en pourra accomplir la venue au jour. C’est bien au motif de votre ténébrisme que vous êtes la Lumineuse. Ma découverte de vous est la source à laquelle je m’abreuve chaque heure qui passe. Demeurez en qui vous êtes, vous êtes le signe de mon regard le plus précieux. Rares sont les êtres de Lumière ! Toujours ils viennent de l’Ombre, tout comme le Jour naît de la féconde Nuit.

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 décembre 2022 5 09 /12 /décembre /2022 08:40

    Du Monde, saisit-on plus que son envers, ses coutures comme si sa peau s’était retournée avec, au plein jour, l’éclatement de ses viscères de glaise et d’humus ? De toute Altérité, n’aperçoit-on jamais qu’une illisible esquisse à l’horizon des choses ? Du Proche, du Lointain ne s’approprie-t-on que de vagues lignes effacées avant même qu’on n’ait eu le loisir d’en faire le compte, d’en estimer la mesure ? Voyez-vous, c’est de questionnement dont il s’agit, d’interrogation qui font leurs vrilles au centre de l’ombilic, qui le métamorphosent en un cruel vortex dont le vertige est la seule matière que l’on puisse vraiment approcher. Exister, la plupart du temps, consiste tout contre le long écoulement du jour, à le voir passer, le jour, à n’atteindre le temps que d’une manière si superficielle : une étoile filante dans le vide sidéral. Sans doute penserez-vous que l’Écriveur que je suis est atteint d’une curieuse affection qui le fait osciller de Charybde en Scylla, hésitant à se précipiter tête la première (tel Empédocle en son volcan), dans tel ou tel abîme, ce qui, de toute manière, est choisir la Mort plutôt que de désigner la Vie comme terre d’élection.

   Vraisemblablement aurez-vous raison en quelque lieu de votre interprétation, mais, pour autant, vous n’aurez atteint là qu’une vérité fragmentaire, un copeau de certitude. Oui, toute Vérité, en son essence, si elle s’orthographie avec la Majuscule qui sied aux choses essentielles, exactes, tout aussi bien ne peut prétendre, le plus souvent, qu’à la modeste minuscule, l’authenticité est si rare sur cette Terre livrée aux bien étranges rituels des Existants. Une fois ils sont de telle manière, une fois de telle autre, tellement instables en leurs postures, culbutos tanguant de l’avant à l’arrière sans interruption, si bien que l’on ne peut guère, de leur comportement de caméléon, prétendre connaître seulement une esquisse, une facette, ils sont déjà loin, cintrés dans leurs habits d’Arlequin aux mille empiècements polychromes. Mais cette longue propédeutique perceptive de la réalité de ce qui vient à nous, ne présente de réel intérêt qu’à être confrontée à ce qui est, au moins à l’une des Images que son éternel carrousel présente à notre naturelle sagacité.

   Celle que, devant vous, je vais tâcher de décrire, il me faut la doter d’un nom, faute de quoi sa position de simple abstraction se diluerait bien vite dans le maquis des généralités et alors nous serions, vous comme moi, orphelins d’une présence que nous voulions sonder plus avant.

« Revers-de-Soi », tel sera l’étrange sobriquet affectant la dimension fuyante de cette Inconnue qui ne semblerait être venue à nous qu’à l’aune d’une réflexion que nous pourrions poursuivre à son sujet. Fermez les yeux, si vous le souhaitez, ce sera une manière de stimuler votre imaginaire, de le contraindre à tirer des ombres grises qui vous habitent, tout comme elles habitent l’inconscient de tout un chacun, de tirer donc autre chose qu’une vague rêverie qui serait simplement une chorégraphie que vous initieriez tout autour de vous, vous prenant vous-même pour l’inépuisable sujet narcissique que votre fantaisie élit, le plus habituellement, comme son terrain de jeu favori.

   D’abord, il n’y a que du noir, du noir profond tel qu’il peut l’être au fond d’une douve que, jamais, le jour n’éclaire. Du noir compact en son signe de deuil le plus achevé, rien n’en pourrait sortir que la lourde poix de l’absurde. Autrement dit, vous êtes face au propre mur de votre existence, un mur aveugle et mutique, un mur identique à celui que les condamnés à mort ne peuvent même pas regarder, un bandeau recouvrant pudiquement les globes de leurs yeux. Si je déplie, ici, toutes les dentelles les plus invasives de la verticale aporie, c’est dans le simple et unique but de vous porter au niveau de « Revers-de-Soi », d’en devenir en quelque manière le sosie, le facsimilé, d’être, à la fois, Vous en votre écrin de chair, et, par une sorte de vertu siamoise, d’être aussi inclus en l’anatomie de cette Curieuse Présence.

   Être-soi-et-l’Autre, sans césure apparente, sans contradiction, sans motif qui pourrait opérer la disjonction de qui-vous-êtes et de qui-elle-est. C’est merveilleux, tout de même, l’infini pouvoir de création de l’âme humaine qui peut, dans l’instant même, être au plus plein de Soi, être au plus plein de l’Autre. Bien évidemment cette faculté illimitée de la psyché semblerait faire signe, proximité oblige, en direction de la paix éternelle entre les Hommes. Étant Moi-en-l’Autre, je ne puis qu’accéder à l’exception de qui il est et l’accueillir sans réserve au sein de mon propre être. Seulement les choses ne sont pas si simples qu’elles y paraissent et, tenir cette pensée pour vraie, consisterait tout simplement à confondre le Réel et les Images qui, parfois, en tiennent lieu. C’est bien sur l’Image qu’il faut dorénavant se focaliser, afin qu’en l’observant d’aussi près que possible, un enseignement puisse en être tiré, toute image ayant en soi quelque valeur allégorique.

     Nous n’étions partis du noir que pour y revenir, maintenant dotés de quelques clés qui vont nous permettre d’en déceler la nature, au moins dans un genre d’approche. Le noir est là, immensément présent, pareil à une nuit sans limite, à une nuit privée d’étoiles, privée de Lune, privée du songe des Dormeurs. Une nuit sans issue teintée de l’absurdité du Néant. Rien ne s’en détache, Rien n’y fait sens et la lumière est, soit abolie, soit non encore venue à l’être. C’est un peu comme si l’immense cerf-volant de l’espoir s’était soudain délesté de sa queue, dépouillé de ses losanges de couleur, vide d’armature, flottant au sein même de son propre désarroi sans possibilité aucune de ne jamais pouvoir s’y soustraire. Le noir est un champ d’herbe noire. Le noir est une savane où se devinent encore des traces anciennes de clarté, une à peine phosphorescence à elle-même sa propre clôture. Un noir d’invisible matière, on n’en devine que les immatérielles empreintes, quelques soubresauts antiques, le retour à de l’incompréhensible, à du non-proféré, à du pré-verbal, à une mutité soudée à même sa lourde gangue. Certes, j’en conviens, le tableau est bien sombre, bien funeste, mais c’est l’Image qui commande, je n’en suis que le modeste exécutant.

    Alors, « Revers-de-Soi », qui est-elle donc pour qu’elle nous mette ainsi au défi tragique de la comprendre, au moins dans la forme de l’essai car chacun est un Insondable Mystère.  Elle est cet être hybride, cet être en voie-de…, cet être qui tient encore de l’Enfance et, sur la pointe des pieds, appelle déjà l’âge Adulte, l’âge de toutes les fascinations, de tous les dangers. Elle est cet être indéfinissable pour lequel il conviendrait, plutôt que d’user du terme « d’adolescente », de créer un néologisme, peut-être celui de « médio-lescente », ce fléau de la balance qui oscille et ne sait de quel côté du plateau pencher, ce genre de numéro d’équilibriste, de marche de funambule tantôt attiré par le côté sombre de l’ubac, tantôt du côté lumineux de l’adret, cet être en partage, cette inquiétante médiation entre deux identiques impossibles. D’un côté la Nuit, de l’autre, la Nuit et une lame de jour si étroite entre les deux qu’elle devient invisible, en quelque façon inatteignable.

      « Revers-de-Soi », tout en haut de l’image, comme à la recherche d’une hypothétique transcendance, ne nous fait nullement face. Le ferait-elle et ce serait alors comme de se confronter à l’avenir, de le vêtir de projets, de l’entourer d’une aura dont elle pourrait faire son signe le plus vraisemblable. Mais « Revers-de-Soi » ne nous présentant que son dos, vêtue d’une ample robe blanche de Petite Fille, sinon de Communiante, nous dévoilant la minceur de ses jambes, « Revers-de-Soi » n’est tournée que vers son passé, vers cette Enfance qui encore rayonne, vibre des cris des cours d’école, s’enthousiasme des farces de Guignol, pleine de joie des travestissements des clowns, animée en son intérieur des comptines et autres berceuses autrefois chantées au-dessus de son berceau.

    « Revers-de-Soi » est un dialogue sans mots, un miroir privé d’images, une paroi que n’habite nul écho d’une voix humaine. « Revers-de-Soi » est perdue en soi, sans qu’un quelconque amer puisse guider sa conscience vers une étoile qui brillerait sous la voûte du Ciel. « Revers-de-Soi » et en-Soi, dans le vibrant tumulte du jour, dans le frisson de l’heure, dans le miroitement indistinct de l’instant. Nous sommes les Témoins impuissants des drames qui la tissent de l’intérieur, cela résonne quelque part dans la conque éloignée de notre « médio-lescence », cela bruit longtemps à la façon de la source claire qui s’étonne de surgir au jour et de se découvrir, une parmi la pluralité infinie des Existants.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 décembre 2022 2 06 /12 /décembre /2022 09:16
Sous le regard du ciel

Saintes-Maries-de-la-Mer

Entre mer et marais…

Photogtaphie : Hervé Baïs

 

***

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Il y avait si peu de bruit.

Il y avait si peu de lumière.

Il y avait si peu de mouvement.

Vous pensiez être SEUL

 sur la face de la Terre.

Mais, peut-être, le Monde

n’était-il encore venu à lui ?

Du creux d’indolence

et de douce patience

où vous séjourniez,

vous attendiez.

Longtemps vous attendiez.

En réalité, et ceci était clair

comme un cristal de roche,

c’est vous que vous attendiez,

longue imago en attente

de sa métamorphose.

 

Votre forme, vous ne l’aviez

encore nullement imaginée.

Cuivre des Marais aux ailes orangées

 criblées de menus points noirs

ou Semi-Apollon au corps

couleur de plomb,

aux fines nervures dessinant

le pur motif de la venue à l’être ?

Oui, être Papillon, vivre votre

vie d’Éphémère et retourner

dans les limbes luxueux

 du Néant.

Ni bruit.

Ni lumière.

Ni mouvement.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Puis, soudain ça bouge

au plein des ténèbres.

Puis soudain ça fourmille

dans la tunique de votre corps.

Puis soudain vous sentez

le flux de la vie couler en vous.

Vous percevez des respirations.

Vous percevez d’infimes tropismes.

Vous percevez quelque chose

comme une étincelle

qui pourrait se lever de la nuit,

un éclat soudain illuminer le ciel,

l’emplir de sa prodigieuse présence.

Vous discernez, mais quoi ?

Les choses, dans cette manière

d’évanouissement sont

si floues, si éthérées,

pareilles à un fil de soie

qui pourrait rompre

d’un moment à l’autre.

Vous appréhendez

quelque présence.

Une forme, oui,

puis plusieurs,

des genres d’ellipses,

d’ovales indéterminés

mais qui, bientôt, diront

le secret, qu’en eux,

ils dissimulent.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Ces oblongues venues au jour,

voici qu’elles commencent à signifier,

qu’elles commencent à parler.

Mais oui, l’évidence est là,

ces ellipses enferment en elles

la naissance de regards,

comme une origine à partir de laquelle

 tout se déploierait jusqu’aux

limites de l’infini.

Tout, petit à petit, sort de l’ombre,

tout s’extrait de la chrysalide d’argile

et le Tout, soudain, se ramène à l’unité

d’un SEUL REGARD.

Ce regard est celui du Marais.

Il est large, couleur d’argent éteint,

de jour triste mais c’est en ceci qu’il est beau,

sa douce mélancolie est un enchantement

pour qui le regarde.

Et vous le Quidam qui sortez à peine

de votre marécage de ténèbres,

avouez-le, vous êtes envoûté par ce Regard,

par cet œil unique qui regarde le Monde,

le révèle, le porte devant vous

comme la seule chose à connaître.

Vous êtes vous-même,

en votre for intérieur,

et vous êtes aussi

ce REGARD qui se lève

et boit le divin Cosmos.

La duplicité de votre regard

associé à celui du Monde,

c’est ceci qui ouvre la voie

à un chemin semé de Poésie.

Vous êtes Vous et le Monde

en un seul geste de la Vision.

Vous, le Marais, le Monde,

une seule et même effusion,

une seule ligne claire

à la surface des choses.

Tout, maintenant, dans

la naturelle retenue de l’Aube

vous parle le langage des choses

secrètes et précieuses à l’être,

à ne se dévoiler que

sur le mode du Rare.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

Le Ciel est très large et très haut.

Il vole à d’incroyables hauteurs

 avec ses cortèges d’oiseaux

immobiles, invisibles,

sauf aux yeux de l’âme,

elle qui voit Tout

 au milieu du Rien.

Le Ciel, aussi bien,

c’est Vous,

la meute de vos idées,

la libre expression de vos pensées,

la floculation plurielle de votre imaginaire.

Le ciel, sa toile blanche, virginale,

c’est vous lorsque, tel l’Enfant,

vous souriez aux Anges.

Le ciel, c’est vous et les nuages légers

sont les peines qui sèment parfois

à votre front les rides de l’ennui.

Le ciel, c’est vous et les vastes

 et lumineux projets

qui vous habitent et vous portent

bien plus loin que votre corps

ne pourrait le faire.

 

La ligne d’Horizon est basse,

simple trait de charbon

qui sépare l’Idéal,

des Choses Terrestres.

Là, vous explorez le Réel,

là, vous lui donnez

ses assises les plus sûres.

Car il faut bien s’amarrer

quelque part, n’est-ce pas ?

Car il faut un môle, un amer

où cesser de dériver

car, alors, l’on pourrait

sortir de Soi,

au risque de n’y

jamais revenir.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

La Mer est une langue

 qui ressemble

à la lame d’un étain vieilli.

Quelques formes illisibles

y fourmillent,

tels d’antiques signes d’imprimerie

que le temps d’un palimpseste

aurait partiellement effacés.

C’est peut-être votre Histoire qui s’écrit là,

sur le territoire lacustre des hommes,

là où toujours ils ont posé leur havresac,

bivouaqué afin d’être

 Hommes parmi les Hommes.

Puis il y a le Rivage semé des brindilles

sombres de la végétation.

Il est posé entre

 la plaque de la Mer

et la feuille du Marais.

Il est pareil à une Vigie

qui interrogerait l’horizon,

là d’où le danger pourrait surgir

qui anéantirait les efforts des Hommes,

détruirait leur inlassable patience.

 

Vous êtes ce Rivage,

cette mince lisière tendue

d’une ligne de Vie

à son effacement

 dans la tubéreuse Mort,

ce retour à l’invisible des choses.

Le Marais. L’œil du Marais,

unique mais nullement cyclopéen.

Le Regard au gré duquel

le tout du Monde

s’illumine et vient à vous

dans la plus pure joie.

Vous êtes ce Regard

qui regarde le Monde

mais aussi qui êtes

regardé par le Monde.

Il faut ce flux et ce reflux,

cet étonnant battement,

cette infinie oscillation 

du Jour et de la Nuit,

du Noir et du Blanc,

vous en êtes

le Guetteur,

le Médiateur

en même temps que

le Voyeur ébloui.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

La sclérotique du Marais,

cette platine lissée de jour,

porte en son centre la touffe

menue de la pupille,

cette mesure presque

invisible mais si nécessaire.

Lorsque l’heure bascule,

que la clarté s’efface,

la Pupille, votre Conscience,

s’élargit et connaît l’incroyable

phénomène de la mydriase,

cette splendeur

qui vous fouette à vif

et aiguise le scalpel

de votre lucidité.

Alors, voyant le Monde

d’une manière exacte,

vous devenez à même

de le juger,

de le comprendre,

 une des plus estimables valeurs

de la Destinée Humaine.

C’est le jeu continuel du temps qui passe,

l’œil du Marais reçoit la vaste parure du Ciel,

 reçoit la réflexion de la ligne d’Horizon,

reçoit les reflets nocturnes du Rivage.

 

Le Sens même du Monde est ceci :

cette infinie réverbération

au sein de laquelle

chaque Chose se connaît

et connaît l’autre

qui vient à son encontre.

Puis le dernier Rivage,

celui dont la proximité

est la plus grande,

cette herse noire

qui paraît muette,

c’est simplement le rideau

qui se fermera provisoirement

sur la Grande Scène du Monde

et alors, par le mouvement inverse

qui vous avait porté là où vous étiez,

par une sorte d’involution,

vous reviendrez

à votre nuit native,

Papillon,

puis Imago,

 puis Chenille,

puis peut-être

Simple Rien

en attente de paraître.

Cependant,

deveniez-vous

ce Rien,

vous n’aurez

rien oublié,

ni le Ciel,

ni l’Horizon,

ni le Rivage,

ni ce Regard

du Marais

ils vous escorteront

aux plus lointains confins

qui, alors, seront les vôtres.

Le Regard, ce sera VOUS.

 

Sous le regard du Ciel

Qu’étaient les Choses

Venant à leur être ?

 

 

 

 

 

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4 décembre 2022 7 04 /12 /décembre /2022 09:03
Vous sur le sofa vert

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est parfois des rencontres bien étranges. En ce jour d’automne visité des dernières clartés, résidant dans la belle ville de Vienne pour quelques jours, il m’arrivait de flâner longuement au hasard des rues, m’amusant à découvrir ces fiacres venus d’une autre époque avec leur attelage de chevaux blancs comme neige, leur cocher sévèrement vêtu de noir, leur cabriolet décapoté dans lequel les touristes prenaient place afin de découvrir les fastes de la capitale Autrichienne. Parfois m’arrivait-il de grimper au sommet du « Pré Am Himmel » de manière à découvrir le vaste panorama qui s’ouvre aux yeux des Visiteurs. Parfois, entre l’écriture de deux articles, je faisais un saut du côté de « l'Österreichische Galerie Belvedere » pour y rencontrer la belle peinture de Gustav Klimt, « Judith et Holopherne », non pas tant pour son esthétique dorée, un peu précieuse, mais pour m’énivrer en quelque sorte de l’atmosphère artistique de Vienne, cette peinture en figurait, pour moi, l’exact emblème. 

   Cependant, ce qui me motivait le plus, (n’étais-je venu dans la Cité de Stefan Zweig, pour y célébrer le faste de ses Cafés ?), c’était bien, dans l’ambiance chaude et veloutée de l’un de ces prestigieux établissements, d’y déguster par exemple un délicieux « Kleiner Brauner » ou café noisette, genre d’expresso accompagné d’un nuage de crème dont la fragrance habitait longtemps mon plaisir intime. Mais ce que je voulais surtout retrouver, parmi les salles envoûtantes du « Café Central », autrefois « Palais Ferstel », avec son architecture « Gründerzeit », sa façade décorée, ses hautes portes en fer forgé, ses murs en stuc, ses décorations murales, en partie lambrissées et recouvertes de cuir de Cordoue, ce que je souhaitais rencontrer donc, cette ambiance à la fois feutrée et animée d’autrefois où la bourgeoisie viennoise, parmi laquelle de nombreux Artistes et Écrivains, venait s’énivrer ici d’un inimitable style de vie.

   Je dois reconnaître que c’était avec une certaine émotion que je m’asseyais sur ces sièges luxueux qui, jadis, accueillirent aussi bien Hugo Von Hofmannsthal que Léon Trotsky, Sigmund Freud ou Arthur Schnitzler. Sous le regard de mes prestigieux aînés, il ne me restait plus qu’à bien tenir mon stylo. La plupart des articles que je composais à cette époque le furent dans la « Grande Salle des Colonnes », salle haute en couleurs, inspirée des modèles florentins et vénitiens. Il ne me déplaisait nullement de m’installer à l’une de ces tables jouxtant une colonne, d’y fumer lentement un mince cigarillo, les volutes montaient en faisant leurs langoureuses arabesques sous la blancheur laiteuse des opalines. Il m’arrivait, charmé par la grâce du lieu, d’y passer de longues heures, méditant, écrivant, me distrayant parfois du passage de Quidams, du glissement de la circulation venu de la rue, du manège des Garçons de Café cintrés dans leur tenue austère, chemise blanche et plastron noir. Mon écriture, qui avait précisément pour thème les « Cafés Viennois à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle », déroulait ses volutes sans accrocs et il me semblait tenir entre les doigts un peu de l’inspiration des Illustres Visiteurs dont la trace, encore aujourd’hui, se détachait des objets et des murs comme une vapeur monte d’une eau sans césure, avec une tranquille limpidité.

   Dans un recoin de la « Salle des Colonnes », il y avait un sofa vert qui semblait surtout destiné à accueillir la lecture des journaux. Sur une table basse figuraient de nombreux quotidiens en toutes les langues, ils étaient reliés par de larges et longues réglettes de bois. Des Lecteurs s’y succédaient, surtout le matin, mais les après-midis, la place était le plus souvent vacante. Parfois j’y passais une demi-heure, curieux d’y découvrir les nouvelles locales, les expositions en cours, les concerts qui ne manquaient de figurer au menu des réjouissances viennoises. Au début, je ne fis guère attention à Votre Présence, noyée que vous étiez parmi la foule des Passants. Cependant, un jour, levant un instant les yeux de mon manuscrit, je vous découvris, seule sur le sofa vert, Lectrice attentive de ces feuilles dans lesquelles, à votre attitude concentrée, vous paraissiez chercher sans relâche une information qui devait être précieuse à vos yeux.

   Votre attitude était ambigüe, à la fois celle d’une Petite Fille sage, à la fois un peu suggestive, comme le sont parfois des femmes mûres sûres de leur rayonnement, de l’effet qu’elles produisent sur les Admirateurs potentiels qui pourraient bien succomber à leur charme à seulement les regarder. Vous décrire consistait en ceci : votre chevelure brune faisait ses deux longues vagues de chaque côté d’un visage sérieux, des yeux noirs profonds, une bouche fardée de rouge mais réservée. Vous étiez vêtue d’une courte robe noire qui épousait un corps fin, des bretelles retenaient le haut de votre vêture, dévoilant la naissance de votre gorge, vos genoux étaient largement dénudés et un éclair de chair rose se donnait à voir entre le haut de vos hautes bottes et l’ourlet de votre étroit fourreau. Il y avait un tel décalage, un tel écart entre votre posture qui était presque farouche et votre pose dont il s’en serait fallu de peu qu’elle ne devînt lascive, sinon provocante, que ma conscience, alertée de cette manière de dysharmonie n’eût, dès cet instant de cesse de tâcher de vous « mettre à nu ». Å cet égard la métaphore était saisissante. Nue, plus que nue vous étiez sous le scalpel de mon regard. Il fallait que je perce à jour la toile de votre mystère.

   Un de ces longs après-midis où rien ne semble se passer, où le temps est cette flaque immobile prise d’ennui, où rien ne vous retient au Monde qu’une morne lassitude, parmi la « Salle des Colonnes » presque déserte, me situant entre deux écritures, je décidai de gagner le sofa vert qui, bien plus que d’être celui du luxueux Café, était le vôtre, la trace de votre corps y était encore inscrite, la fragrance de votre belle présence y flottait, un stylo que je reconnaissais pour l’avoir aperçu entre la tige de vos doigts gisait à côté des feuilles éparses des journaux qu’une nuée de signes noirs ne manqua de porter soudain à mes yeux. Bientôt ma curiosité aiguisée par cette marée de mots se porta sur les feuilles du « Kleine Zeitung », ma pratique courante de la langue allemande me mettait à portée du texte sans que quelque difficulté pût s’immiscer dans ma lecture, en atténuer l’effet.

   Je fus bientôt attiré par un encadré de lignes bleues qui détourait ce que je reconnus comme un extrait publié en feuilleton. Alors, me saisissant du stylo, je traçai une ligne bleue de même intensité, de même couleur, que celle qui figurait sur le blanc du papier. Je n’en pouvais plus douter, c’était bien VOUS qui aviez apposé ce fin liseré sur un extrait qui, sans doute, avait plus particulièrement retenu votre attention. On ne choisit pas impunément un texte au hasard, on consonne avec lui, on vibre avec lui, il est notre propre projection sur les mots posés par l’Écrivain. Il s’agissait d’une partie de texte tirée de la Nouvelle de Stefan Zweig « Vingt-quatre heures de la vie d'une femme », nouvelle que j’avais lue bien des années auparavant mais qui avait laissé en moi comme une étrange empreinte. J’en retraçai alors les rapides contours ou plutôt l’esquisse de ce qui restait en ma mémoire. Ce qui ressortait, ceci :

   Une petite pension de Monte-Carlo au début du siècle. Henriette, la femme de l’un des Pensionnaires, sans doute prise de folie ou à tout le moins saisie d’un vertige amoureux, part avec un Jeune Homme de passage. Tout ceci coïncidait avec ce qu’il est convenu de nommer « coup de foudre » et il va de soi que le comportement de la Fugueuse, bien plutôt que d’être jugé pur caprice par les autres Pensionnaires est considéré comme la toquade d’une femme dépourvue de moralité.

    Voici donc ce qui demeurait de la Nouvelle. Je me mis en quête de lire ce bref passage dont, en mon intérieur, je faisais une traduction simultanée :

   « Seuls peut-être des gens absolument étrangers à la passion connaissent, en des moments tout à fait exceptionnels, ces explosions soudaines d'une passion semblable à une avalanche ou à un ouragan : alors, des années entières de forces non utilisées se précipitent et roulent dans les profondeurs d'une poitrine humaine. Jamais auparavant (et jamais par la suite) je n'éprouvai une telle surprise et une telle fureur d'impuissance qu'en cette seconde où, prête à toutes les extravagances (prête à jeter d'un seul coup dans l'abîme toutes les réserves d'une vie bien administrée, toutes les énergies contenues et accumulées jusqu'alors), je rencontrai soudain devant moi un mur d'absurdité, contre lequel ma passion venait inutilement buter. »

    Outre que la langue de Stefan Zweig était pure, infiniment maîtrisée, élégante, elle délivrait de surcroît une fine analyse psychologique qui me poursuivrait des jours durant. Ainsi l’Inconnue que vous étiez, que je m’étais amusé à nommer « Lou », je ne sais pour quelle raison (peut-être un clin d’œil à cette femme affranchie, Lou-Andréas Salomé qui s’ingénia à rendre fous les Génies de son temps), se précisait petit à petit car, bien entendu, Lou, vous ne pouviez qu’être cette Henriette de la Nouvelle au motif que tout intérêt particulier pour une chose n’est jamais que la projection intime de qui nous sommes sur cette chose et que cette Passionnée était simplement votre reflet. Vue sous le prisme de l’écriture et de l’interprétation de Zweig, je ne faisais que creuser plus avant l’ombre que vous étiez, dont j’allais faire l’objet d’une incessante quête. Il me fallait mieux vous connaître et, par un curieux phénomène de retour, mieux me saisir aussi, si cependant une telle chose était en mon pouvoir. Ainsi, au travers des mots de l’Auteur, je vous « retrouvais » en quelque manière, certes lointaine, certes théorique, mais mon contentement n’en était pas moins vif.

   C’était une sorte de miracle, de dévoilement d’une vérité qui, jusqu’ici, était demeurée cryptée, postée sur le bord des lèvres mais nullement articulée. En ce moment de ma prise de conscience, il devenait évident que vos longues stations sur le sofa vert, cette posture de retrait qui était tout autant provocation, tentative de dire au Monde tout le contenu de votre souffrance, vos stations donc étaient une demande, une prière au gré de laquelle vous pensiez, peut-être vous racheter d’un acte, qu’avec le recul, vous jugiez, sinon coupable, tout au moins trop libre, audacieux, entaché d’une évidente indécence. Au vrai, je ne sais, Lou, si vous êtes Henriette, mais il me plaît de le penser et ceci pour de simples raisons égoïstes, il me faut fournir à mon angoisse native les ingrédients dont elle a besoin, de façon que, provisoirement apaisée, elle puisse me laisser en paix.

   Savez-vous, Lou-Henriette, le sentiment mêlé de joie tout autant que de remords, lequel consiste, tout comme je le fais ici, dans cette vaste « Salle des Colonnes », sous le regard sans doute amusé de Stefan, à vous créer de toutes pièces au gré de mon imaginaire et de vous « posséder » à votre insu. Car, dès cet instant, vous m’appartenez en propre et que votre présence future ne se solde que par une absence, n’altèrera nullement mon plaisir de vous savoir mienne jusqu’au jour où, m’étant abreuvé de vous jusqu’à la lie, vous cèderez la place à une Coreligionnaire tout aussi arbitraire, tout aussi fantasque, une simple résille de mots, quelques images, quelques répliques, quelques attitudes lascives ou bien sur leur quant-à-soi, il est si facile pour un esprit fertile de broder à l’infini, de détisser un jour ce que le jour précédent avait tissé. Je crois qu’il y a en moi cette nécessité interne de m’approprier des Êtres réels ou bien picturaux, ou bien de papier, de les porter sur la scène de mon désir, d’en attiser les braises aussi longtemps qu’une étincelle s’allume et brasille qui me définit tel le Vivant que je suis.

   Oui, Lou-Henriette, je vous ai sculptée telle cette forme de l’ambiguïté même lorsque, portée à son acmé, elle peut à tel instant être cette Élégante pleine de réserve et de tact, alors qu’à tel autre elle deviendra cette Intrigante, cette Passionnée que rien n’arrêtera, dont les soudaines décisions seront certainement irréversibles. Ainsi m’a-t-il plu de vous peindre, Figure innocente jetée sur la violence de la toile blanche, sans autre intention que d’appartenir à un Autre que vous ne connaissez pas, qui vous modèle selon ses caprices et les humeurs du jour.

   Voyez-vous, vous qui êtes l’Absente, vous qui êtes au loin, je ne vous ai jamais mieux connue qu’en cet instant même où, abandonnant le sofa vert et la littérature de ses feuilletons, je consens à regagner ma place derrière cette colonne qui me sert de refuge. Quel regard de quel Quidam portera sur moi le regard que j’ai porté sur vous ? N’est-ce pas étrange de se reconnaître tel l’aliéné de l’Autre, son obligé, celui qui, parfois, ne se possède même plus, tellement la Loi de l’Altérité est forte qui porte le fer là où elle veut le porter ? Je crois, du fond même de qui je suis, que nul ne s’appartient, que nous sommes toujours en partage, que jamais nous ne pourrons prétendre être une Totalité, seulement quelques fragments semés ici et là au cours de notre hasardeuse histoire. Une sorte de floculation, de pulvérulence que le premier vent dispersera sous la ligne de l’horizon. Combien il est exact d’affirmer que jamais l’Homme ne peut échapper à l’emprise de la Métaphysique, étant tout à la fois ici dans le visible, là dans l’invisible ; ici dans l’évidence, là dans le doute ; ici dans la clarté, là dans la densité de l’ombre.

   « Prête à jeter d'un seul coup dans l'abîme toutes les réserves d'une vie bien administrée », c’est avec cette phrase en tête que je viens de consommer mon dernier « Kleiner Brauner ». Oui, « jeter d’un seul coup dans l’abîme », c’est ceci que nous faisons à chaque instant de notre vie. Å mesure que nous avançons, nous nous effeuillons si bien que l’Hiver nous surprendra dépouillés tels les arbres qui frissonnent dans le frimas. Des Personnes sont entrées dans la Salle des Colonnes. Toutes avec leur charge d’existence, laquelle est toujours en partage, fussent-ils déterminés à en protéger le bien précieux. De Celles qui sont entrées, j’aurais pu prélever ici un copeau d’inclination de l’âme, là une sensation venant au paraître, encore plus loin la promesse d’un regard, l’assurance d’un sourire. Mais, sachez-le, Lou-Henriette, je suis fidèle et je ne pourrai loger en moi de Nouvelle Venue qu’à l’aune de votre départ. Or mon intuition me dit que vous hanterez les coursives de mon attention encore de longs mois. L’on n’est nullement pressés, n’est-ce-pas ?

   Je viens de sortir du 14 Herrengasse, je croise des touristes en goguette, je croise des badauds, je croise qui je ne suis et ne serai jamais, j’emprunte la Brandstätte, longe ses hauts bâtiments de pierre grise, ses vitrines illuminées, je remonte la Schulerstraße jette un œil rapide sur le luxe de ses magasins, de ses hôtels ; je traverse la Wien, rivière qui se jette dans le Canal du Danube, quelques feuilles jaunes flottent sur l’eau, pareilles à des âmes en peine, vous êtes toujours auprès de moi, Lou-Henriette et votre présence me rassure, je rejoins le quartier du Weissgerber et arrive au 34-38 Kegelgasse où je loge dans le très fameux Hundertwasserhaus, cet immeuble viennois infiniment baroque, hautement polychrome, un mixte osé d’Antonio Gaudi, du Facteur Cheval, de Simon Rodia, autrement dit une architecture tout ce qu’il y a de plus improbable, de construction utopique semée d’une végétation luxuriante, façade de verre bleu et touffes arborescentes de tous ordres. Peut-être faut-il, à mon âme fantasque, cette immense polyphonie afin de me « jeter d’un seul coup dans l’abîme » et vous y rejoindre, vous Lou-Henriette, Celle par qui je suis Moi plus loin que Moi, futur qui hante mon présent, me place au creux même de qui je suis. Au moins le temps d’un RÊVE !

 

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1 décembre 2022 4 01 /12 /décembre /2022 09:46

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Une illumination a eu lieu

et mon âme s’est embrasée

qui comburera à jamais.

Voyez-vous,

il y a d’étranges aubes,

des échardes blanches de clarté,

une nébulosité nichée

au plus haut des fins bouleaux.

Rien ne semble exister

qu’à l’aune

de la légèreté,

de la fragilité.

C’est heureux que ce

mince fil d’Ariane

se soit tendu entre Vous

qui n’êtes pas encore,

 Moi qui viens à vous avec l’espoir

de vous connaître enfin.

Et d’avoir accès à qui je suis.  

Mais connait-on jamais l’Autre,

ce mystérieux continent,

cette ombre que nul soleil ne profère,

cette pluie que nul nuage ne libère,

cette feuille que nul vent n’envole

vers le clair horizon ?

Serez-vous enfin alertée de ma persistance

(sans doute penserez-vous à quelque entêtement,

peut-être à une obsession congénitale ?),

de mon obstination à vous connaître,

Vous l’Inconnaissable par essence.

Å me connaître ou à tâcher de le faire,

j’ai usé l’amadou

 de mon esprit,

j’ai réduit mes mains

au spectre de moignons,

j’ai fait de mes jambes

des tubercules hémiplégiques.

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Sachez qu’à s’inventorier,

l’on ne procède qu’à sa propre destruction.

Ce que l’on prenait pour une découverte

(sonder les raisons pour lesquelles la Beauté

nous étreint si fort, si douloureusement),

n’est rien de moins que cette illusion

qui tremble, vacille tel le feu-follet,

il est bientôt disparu et l’on demeure

sur le bord du marigot, assoiffé d’eau

qui, de toute manière, eût procédé

à notre propre extinction.

Oui, toujours j’ai été atteint

de la flamme glacée du Tragique

 et Phèdre, la divine Phèdre,

est la Compagne de mes nuits,

la Conseillère de mes soucis

les plus féconds,

les plus fertiles,

ceux sur lesquels croissent

 les lianes de mon Angoisse,

sans elle je ne serais

que cette inconsistance livrée

à la première giboulée,

à la neuve bourrasque d’automne,

au vent fou qui balaie la terre

de ses lianes mobiles.

Car il faut ce lien direct

de la Vie à la Mort

 pour que toutes choses

prennent sens

sur cette Planète,

qu’elles ne demeurent

de simples

 tours de passe-passe.

  

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

La photographie

que j’ai de vous,

le feu de vos cheveux,

la noire auréole dans laquelle

 s’inscrit votre jolie tête,

les deux traits sûrs de vos sourcils,

vos yeux que je crois noirs, profonds,

la sobre élégance d’un nez discret,

la pulpe à peine visible de vos lèvres

et ces lunules de clarté qui dessinent

sur votre visage des ovales plus clairs,

on dirait des pièces de monnaie

ou de fins bijoux, tout ceci,

ce nimbe d’étrange lumière

concourt à vous rendre

encore plus sibylline,

plus lointaine.

Le demi-sourire

que vous esquissez

 n’est-il la simple

réverbération

de votre bonheur à vous

rendre indéchiffrable

en quelque manière,

hors de portée, tel un

précieux incunable

protégé par sa

paroi de verre ?

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Vous étonnerais-je au rythme

soutenu de mes questions ?

Ou bien est-ce Moi

qui m’inquièterais de vivre,

de ressentir, de humer

ici telle fragrance,

d’éprouver là un frisson

douloureux sur ma peau,

d’entendre quelque voix de miel

que seul mon esprit aurait portée

 au-devant de Moi afin que, de ceci,

mon existence pût s’en déduire,

mes jours trouver un pôle

sur lequel, enfin, diriger

la boussole de mes désirs

les plus enfouis,

les plus capricieux ?

Pouvez-vous a

u moins sonder

 le vertige continuel

de mes interrogations,

le voir métaphoriquement

telle la lentille d’eau

qui réverbère le jour

au fond du puits sans

possibilité aucune

de n’en jamais connaître

la belle texture,

les copeaux de lumière qui dansent

aux fronts des Insoucieux,

des Libres de Soi dans

un temps affranchi

de contraintes,

doué des virtualités

les plus estimables :

 aller là où ne règne que

le luxe de la clarté,

là où ne se donne que

le nectar des Choses Belles ?

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Vous étonnerais-je, vous avouant

que je vous préfère ainsi,

dans cette marge

d’invisibilité, d’incertitude,

cette absence fouettant mon sang bien mieux

que ne l’aurait fait votre libre venue jusqu’à moi,

une sorte d’évidence si vous préférez.

Sans doute, notre seule union possible, sera-t-elle

ce regard que je porte sur votre image,

ce non-retour que suppose votre représentation

 sur une feuille de papier puisque, aussi bien,

vous ne me connaissez pas,

moi qui cherche à percer votre secret,

à habiter votre propre dimension.

Un Étranger s’inquiète

du sort d’une Insondable.

Une Mystérieuse s’enveloppe

dans les plis insus d’une âme inquiète.

Il y aurait là matière à tracer la voie

d’une aventure romantique,

à faire se dresser la « Fleur Bleue » d’un Novalis,

à suivre Lord Byron sur les chemins d’Orient

avec cette indéfinissable mélancolie désenchantée

qui est la marque de ses Héros,

à se trouver, dans l’instant,

dans le corps et l’esprit mêmes

du « Voyageur contemplant une mer de nuages »

du très précieux Caspar David Friedrich

et de n’en jamais ressortir,

car ressortir serait mourir.

 

Vous qui songez, moi qui suis captif

 

Pouvez-vous, dans un effort

de tension en ma direction,

 estimer la dimension d’Univers

qu’ouvre à mon regard,

que propose à mon imaginaire,

 qu’offre à mon insondable curiosité

la seule vision que j’ai de Vous,

qui irrigue la totalité de mon être

si bien que, pensant fortement

à qui vous êtes,

je ne m’appartiens plus guère,

que mes contours deviennent flous,

que ma sensation d’être sur

cette Terre semée d’argile,

devient si éthérée que je pourrais

aussi bien y disparaître,

y trouver mon dernier repos

sans que quoi que ce fût

 ait alerté ma conscience.

S’immoler à Soi

dans la présence de l’Autre,

 ne serait-ce ici l’un des

plus beaux thèmes d’un

Romantisme fou,

mais il ne s’agit que

d’un innocent pléonasme,

toute Passion est Folie

en son essence.

Alors, voyez-vous, je crois

 que je n’aurai d’autre alternative

que de m’annuler moi-même

en quelque façon,

que de vous offrir la dague

 rubescente de ma Folie,

elle est ma Compagne habituelle,

celle par qui je vois le Monde,

celle par qui je vous vois

et vous désire tel le Petit Enfant

fasciné par le sein

gorgé de lait de sa Mère,

il est tout à la fois

le Lait,

la Nourrice,

le Désir.

Il n’est que par cette

source trinitaire au gré de laquelle

 il Meurt et Vit tout à la fois.

Acceptez au moins, que

par le geste d’une

pensée désespérée,

le drap dramatique

qui est mon linceul,

je suis sa Momie,

consente un instant

à déplier ses

bandelettes de tissu,

 que je devienne

dans l’éclair

de qui vous êtes

l’Enfant Chéri,

tel Romulus,

qui connaîtra

l’ivresse

de votre Sein.

Oui, l’ivresse.

Oui, de votre Sein.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2022 3 30 /11 /novembre /2022 08:42

   Juste en haut de la Dune, c’est la seule phrase qui s’est montrée lorsque, vous apercevant au loin, comme au travers d’une vitre dépolie, vous vous êtes donnée à moi dans la plénitude même de votre réserve. Je sais l’étrangeté de l’oxymore qui vous fait une fois entière, puis vous retire en quelque sorte, vous rend invisible à vous-même et vous ôte de mon regard, tout comme le vent efface par magie le cirrus qui le visitait à l’instant. Pouvez-vous au moins savoir combien il y a de grâce à vous percevoir sous la figure d’un alizée qui parcourt le vaste Océan dans l’inconscience de qui il est, déjà perdu dans l’illisible figure du Néant ? Ce sont toujours les lisières qui nous attirent, ce sont toujours les crépuscules qui nous aimantent et nous entraînent sur la margelle étroite de la nuit. Pourriez-vous, au moins, placer au centre de qui vous êtes la tâche de me définir tel une illisible pluie aux confins de quelque âme indéterminée ? Ainsi, Vous l’Éloignée, Moi le Guetteur aux mains vides, au regard se sondant lui-même et n’y trouvant rien qu’une brume inconsistante, ainsi nos deux Formes se fussent confondues en une identique question : celle d’exister à même l’abîme de notre commune énigme.

   Mais, au demeurant, existerions-nous autrement qu’à être des illusions, de vagues drapeaux de prière flottant parmi leurs déchirures, la mince étoffe qu’il leur reste au milieu d’étranges confluences aériennes ? Vous, comme Moi, situés l’un de l’autre à d’abyssales distances, comment pourrions-nous nous rendre visibles, concrets en quelque manière : des mains qui pourraient étreindre, un visage qui sourirait, des jambes solidement plantées dans la densité grise de la glaise ? Et ainsi, assurés de nos êtres respectifs, nous eussions pu aussi bien nous ignorer, aussi bien pu nous aimer, nous fondre l’Un en l’Autre et ne faire qu’une seule pensée affairée à se saisir en soi, à se rendre réelle si ceci est humainement possible.

   Juste en haut de la dune. Ce matin le ciel est gris, semé d’étranges dorures, on dirait une vague lueur de chrysocale avec ses auras de cuivre et d’étain. Et l’on ne sait si ce ciel est d’aube, venant de quelque mystérieuse origine ou bien mourant sur le seuil du crépuscule d’automne. La chambre de l’hôtel où je suis donne sur le cordon de dunes, sur la laine bise de la mer avec ses flocons d’écume, son duvet blanc qui moutonne à l’horizon en direction de la blanche Albion. J’ai essuyé d’un revers de la main la buée collée à la vitre. J’ai dessiné les ailes d’un papillon dont vous occupez le centre. D’un Papillon Noir, vous savez, ce ténébreux Amiral, il a la couleur de la poix, ses ailes traversées de lunules blanches, un genre de clignotement, de langage muet situé entre l’Amour et la Haine, la Vie et la Mort. A dire vrai, nous sommes, Vous et Moi, d’étranges funambules. Nous marchons sur de hauts et minces fils, sans même de balancier pour nous retenir de la toujours possible chute. Nous voulons vivre au risque de la Vie qui est risque de la Mort.

    Juste en haut de la dune. Je dois dire, sur Vous j’ai un réel avantage. Je vous vois, vous qui ne me voyez nullement. Je suis, depuis les hauteurs de mon Refuge, tel ce faucon attentif qui n’attend que le signal de votre inattention pour fondre sur vous, vous manduquer sans délai, faisant de votre altérité mon bien le plus sûr, réduisant votre farouche personne à n’être qu’une partie de moi-même, peut être une simple idée, un rêve, la matière de quelque imaginaire. Mais que je vous dise, que je dessine la Figure que vous me destinez à votre insu, vous que je ne connais pas, que je puisse vous inscrire dans mes desseins les plus imminents.

    J’ai déjà dit le ciel, son infinie courbure, sa douce fuite sous le dais des nuages. Partout de hautes herbes, peut-être des haies de roseaux, elles encadrent le chemin sur lequel vous êtes, Passagère d’un Temps qui vous dépasse, vous reconduit à l’infinitésimale taille humaine, elle qui se pense si forte, si altière, elle n’est que cette fuite vers le vague, l’indécis d’une cible aux cercles usés, le centre à atteindre a rejoint la périphérie. L’essentiel s’est fondu dans l’inssentiel, le contingent. Des pieds à la tête vous êtes drapée dans une longue robe noire, cintrée, qui donne à votre silhouette la noble élégance d’une Demoiselle, vous savez, ces délicats insectes aquatiques au corps de verre bleu métallique semé de quelques nitescences plus claires. Toujours l’on penserait qu’ils pourraient se perdre au titre de leur fragilité, dans une risée de vent, sous les aiguilles de la pluie ou bien au sein des tourbillons pluriels de l’onde. Je crois bien que c’est cette délicatesse de porcelaine qui a attaché mon regard à votre être, comme si ma simple vue pouvait vous protéger de quelque chute, vous soustraire aux griffes du malheur.

    Juste en haut de la dune. Votre marche est si lente, une avancée bien plutôt à l’intérieur de vous, une à peine effraction sur la scène du Monde. Un glissement. Un souffle. L’empreinte d’un signe sur la feuille d’un arbre. Tout au-dessous de vous, une steppe blanche et bise, une ondulation de douce savane, une mer d’herbe qui paraît vouloir retenir votre hypothétique perte. Faut-il que je sois mélancolique, versé dans le plus sombre Romantisme, pour vous envisager en de si tristes contrés, en de si chagrines pensées ! Vous savez, c’est Nous qui donnons sa couleur au Monde. Le Monde est indifférent, il se coule aux inclinations des Hommes, tantôt exultant, rayonnant, tantôt se dissimulant derrière le massif de ses doutes.

    Ce qui est infiniment beau dans la scène que vous dressez, c’est la dimension de Haute Solitude, la réverbération contagieuse de votre perdition au sein de cette Nature qui finit par vous ressembler. Oui, je crois que vous êtes, en votre fond, ces hautes herbes, cette infinie savane, certes Seule Tache Noire, mais le tragique de cette teinte s’accorde si bien avec la tonalité ambiante. Vous regardant depuis toujours, vous me faites immanquablement penser à ces « Hauts de Hurlevent », à ces terres inhospitalières fouettées par la bise, cinglées de pluie, couchées sous le ventre des lourds nuages, emblème s’il en est de la lutte du Bien et du Mal auxquels les personnages sont en proie dans leur vie austère, tissée, chaque jour qui passe, des inextricables fils du tragique. Seriez-vous la réincarnation de cette malheureuse Catherine Earnshaw, de cette amoureuse du Jeune Orphelin Heathcliff, sa passion tournant inévitablement, sous les coups funestes du destin, à cet amour destructeur qui, en quelque façon, sera le tombeau dans lequel son existence sombrera ? Une vie entière plongeant dans le lourd marécage de la déréliction.

       Juste en haut de la dune. Le ciel s’assombrit et j’ai de plus en plus de mal à distinguer votre Silhouette qui, bientôt, disparaîtra parmi le lacis complexe de la lande. Pour moi, votre dernière image demeurera celle de Catherine prise au piège de « Wuthering Heights », cette Héroïne d'Emily Brontë dont la sauvagerie légendaire devait la conduire, fatalement là où les hurlements du vent ne laissent de chance à quiconque dans la lutte avec une Nature inflexible, inexorable, parfois miroir le plus exact de la violence humaine, de son déchaînement, de sa chute dans les plus hautes apories. Voici, le Papillon Noir vient de refermer ses ailes. La nuit est alentour qui fait sa lourde chape de plomb. J’ai allumé une bougie. Je lis, sous les variations d’une flamme vacillante quelques lignes des « Hauts de Hurlevent » :

   « J’allais seulement dire que le ciel ne m’avait pas paru être ma vraie demeure. Je me brisais le coeur à pleurer pour retourner sur la terre et les anges étaient si fâchés qu’ils me précipitèrent au milieu de la lande, sur le sommet des Hauts de Hurlevent, où je me réveillai en sanglotant de joie. Voilà qui vous expliquera mon secret aussi bien qu’aurait fait mon autre rêve. »

   Juste en haut de la dune.  Je viens de moucher la flamme. Le vent hurle aux quatre coins de l’Hôtel. De lourdes caravanes de nuages noirs rampent jusqu’à l’horizon. Parfois la brusque lumière d’un éclair venu de la mer. Parfois les grondements d’un orage. En réalité me voici bien ennuyé car je ne sais plus ce qui, de la Silhouette Noire de la dune, de Catherine déambulant au hasard des grandes pièces ténébreuses de la demeure, des ombres qui hantent ma chambre, je ne sais plus ce qui appartient au réel, ce qui vient de l’imaginaire. Le sommeil sera long à venir, ici, tout contre le ciel de Hurlevent !  Juste en haut de la dune.

 

 

 

 

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29 novembre 2022 2 29 /11 /novembre /2022 08:30
Quand Beauté se donne

Photographie : CatOpale Catherine Queval

 

***

 

« Plage de Calais »

 

« C’est une plage si douce aux immenses dunes de satin

Le soleil y glisse sur l’onde au bout des cieux

Elle m’offre toutes ses merveilles comme un paradis

C’est de ma jolie plage dont je vous parle ici

J’aime ses chalets qui font sa singularité

Moi je la trouve sublime et il n’y a pas mieux

Pour enivrer de l’air marin de douces pensées. »

 

C.Q.

 

*

 

   Å peine aperçue et nous disons « cette image est parfaite ». Tout comme l’on dirait des feuilles d’automne du féerique érable qu’elles sont belles, tout comme la brume diaphane sur le bord du lac, tout comme le liseré de givre posé sur les rameaux du végétal. Mais alors, disant ceci, nous sommes-nous enquis du lieu d’où provient cette douce certitude ? Des choses Belles, il en est comme de l’Exister, jamais nous ne questionnons suffisamment à leur sujet. Si la Beauté, toute Beauté, si l’Existence, toute Existence, sont, pour nous, purs mystères, alors convient-il de faire halte auprès d’eux afin d’en sonder, autant qu’il est possible, l’intime texture, pour que se lève, fût-ce dans la seule proximité, le voile de leur essence. Car nous ne pouvons nous contenter d’émettre un rapide jugement au sujet des choses sans chercher à en connaître leur hypothétique fondement, leur sol originaire en quelque sorte. Mais tout d’abord convient-il de décrire de manière à rendre le réel visible, à en explorer le sens.

       La plaine de sable est ridée, parcourue des sillons du vent. On en sent le flux sur la peau, de minces fragments frolent notre visage à la manière d’une douce pluie de printemps. Å droite des pieux, une butte s’est levée, pareille à un haut plateau qui dominerait quelque steppe, la toiserait depuis son haut regard. Le sable, ce fils de la pierre, ce petit-fils du rocher, cette belle symbolique du Temps qui passe, nous en admirons la belle géographie comme s’il s’agissait d’un merveilleux monde en miniature et alors nous serions des Géants, des genres de Polyphème, mais parcourus des plus belles intentions qui se puissent concevoir. Plus loin, après le susurrement lent du sable, un chapelet de minces dunes au sommet desquelles vibrent des touffes d’oyats. De gris qu’il était tout en bas de l’image, le sable devient plus clair, plus lumineux à mesure qu’il gagne les lointains, s’échappant en quelque manière d’une lourde matérialité, pour devenir plus léger, aérien, atteint, pourrait-on dire, d’une étrange spiritualité. Tout en haut, dans la perspective fuyante, une rangée de cubes blancs et gris, sans doute des cabines réservées au bain, des chalets, puis, à l’extrême droite, quelques maisons d’habitation. Au-dessus de tout ceci, un ciel de zinc court d’un horizon à l’autre, traversé de fins cirrus, soyeux, échevelés, ils nous disent ce pur secret de la zone éthérée que nous ne rejoindrons jamais qu’au motif de notre imaginaire.

      Puis ces merveilleuses clôtures de pieux tressés. La première à l’avant-plan avec la projection exacte de ses ombres, elle articule la représentation, lui donne toute sa force, la place devant nos yeux telle la pure fascination qu’elle exerce sur notre esprit. Puis, à l’arrière-plan, en deux séries diagonales qui s’effacent au loin, comme une répétition harmonique de ce ton fondamental, un rappel de l’architectonique qui ordonne l’ensemble selon des lois strictement logiques. L’on pense à la Loi du Nombre qui s’opposerait à la simple Affinité Intuitive du sable en ses douces mouvementations, ses sinuosités : la géométrie faisant face à la poésie. C’est de cette subtile dialectique que naît notre plus vif intérêt pour cette image composée selon des plans quasi rationnels. Tout à la fois elle suscite notre inclination au songe, tout à la fois notre exigence de trouver, dans le réel, des lignes de force qui dessinent la voie unique d’une certitude. Car, dans le procès même de notre vision des choses, deux paradigmes en tracent la merveilleuse effectuation : celui qui fait signe en direction de nos sens, celui qui fait signe en direction du concept. Notre juste entendement est à ce prix d’un équilibre sans lequel, soit nous verserions dans l’abstraction mathématique, soit dans la confusion de la pluralité mondaine sans feu ni lieu.

      Et ce que les clôtures apportent en tant que coordonnées du visible, les cubes de bois du fond de l’image en renforcent l’impression de telle manière que nous pourrions penser là que toute cette belle symétrie existait depuis une éternité, trouvant ici et maintenant, la dimension topologique qui l’attendait. Et la Beauté résulte de cette confrontation d’une rigueur et d’une souplesse, d’une contrainte et d’une liberté. Or, ce qui eût pu compromettre la rhétorique de l’image, cette césure entre une norme rigide et une libre venue à soi des choses, la somptueuse tonalité grise vient en réaliser l’unité dont la conséquence la plus évidente est cette présence d’une esthétique accomplie jusqu’en ses moindres détails. Bien évidemment, ce que nous analysons ici au moyeu du concept, l’œil du Regardeur en fait une synthèse au gré de laquelle, seule l’harmonie de l’ensemble se donne à voir comme seul sens à faire sien.

   Toute image résulte d’une étonnante alchimie, mais l’or ne sort jamais des cornues de verre qu’à la mesure d’une juste proportion des ingrédients qui y ont été semés en tant que les seuls possibles. Nous, Voyeurs distraits, nous satisfaisons bien trop vite d’une première appréciation et notre œil s’est déjà dirigé vers une seconde image alors que la première a été laissée en friche, c’est-à-dire privée du sens qui l’eût portée, au moins selon nous, à la forme de son accomplissement. Car si l’image est en soi une œuvre autonome à la vérité de laquelle rien ne saurait être ajouté ni retranché, il n’est nullement indifférent, pour notre plaisir et pour la connaissance que nous avons du Monde, que nous y consacrions une conscience bien plus ouverte, bien plus attentive. Tout progrès de Soi est progrès même de notre connaissance, accroissement de notre conscience, mais ici, nous ne redoublerons nullement les belles théories hégéliennes qui sont admirables. Mais il faut reprendre l’énoncé poétique de la Photographe, y déceler ces mots essentiels qui en décrivent, selon elle, le réel le plus approchant.

 

« si douce » ; « satin »

« glisse » ; « jolie plage »

« sublime » ; « douces pensées »

 

   Tout y est dit dans une manière d’effleurement, d’onctuosité, de plénitude que rien ne semblerait pouvoir entamer. Le « paradis » ici décrit, sans doute terrestre, n’est pas sans évoquer la délicatesse, la douceur d’une Arcadie et c’est bien cet épanouissement de la Nature dont nous sommes en attente. Nulle allusion à ce qui nervure cette scène et se traduirait selon un lexique bien plus structuré, texturé, pourvu de méridiens apparents. La Poésie l’a emporté sur la Géométrie et il est heureux qu’il en soit ainsi puisque l’armature de l’image est seulement le prétexte à une évocation qui laisse apparaître les eaux de surface, bien plutôt que de décrire les courants des abysses qui en déterminent la forme, mais doivent nécessairement demeurer en retrait, faute de quoi la photographie ne serait qu’un écorché de salle d’anatomie et de dissection.

   Alors, après cette rapide analyse, que pourrions-nous encore dire de la Beauté qui ne soit simple répétition ou énoncé de lieux communs ?  Cette Beauté est-elle Beauté en Soi dont la représentation ne serait que mimèsis ? Donc une Idée qui viendrait à l’existence dans le sensible ? Ou bien encore, cette Beauté, serait-ce nous qui en serions les instigateurs depuis le corridor de nos motivations conscientes ou inconscientes ? Cette Beauté porte-t-elle en elle-même les signes de sa propre vérité ou est-ce notre propre « vérité » que nous projetons sur l’œuvre afin de nous rasséréner, de tâcher de coïncider avec quelques-unes de nos minces certitudes ?

    Mais l’on s’aperçoit vite que ces interrogations sont abyssales, qu’elles sont comme des portes grand ouvertes sur un vertige, sur un mouvement en vortex qui pourrait bien être le dernier lieu de notre question. Quoiqu’il en soit de ces positions théoriques qui ne peuvent faire l’objet de longues méditations sans que quelque réponse stable puisse en résulter, que nous soyons sensibles à la douceur nostalgique de l’image, à la nervation qui en soutient la visibilité, l’essentiel est bien qu’elle retienne notre attention, gagne le secret de notre propre intériorité, là sont les ferments de sa future germination. Car, rien de ce qui a été semé ne peut demeurer en retrait toujours. Vient nécessairement un jour, peut-être de pluie et de sable, peut-être de vent au hasard des dunes, où l’épi lève et nous donne sa moisson. Nous sommes des faucheurs aux mains vides mais le grain travaille pour nous depuis la pliure même qui est acte de donation en puissance. Toute virtualité, surtout si nous y sommes par nature sensibles, aboutira à sa propre émergence, que nous nous y attachions ou pas !

 

Merci Catherine Quetval

de livrer à notre naturelle curiosité

 de si délicates icônes,

elles sont pure lumière

dans la nuit d’Hiver

qui ne saurait tarder.

 

 

 

 

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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 09:47

 

   Noir plus que Noir. Peut-on jamais énoncer plus grande confusion que ceci, plus profonde affliction ? Lorsque le Noir se dépasse lui-même, lorsqu’il ne recherche nullement quelques volutes plus légères qui en atténueraient la portée, mais bien au contraire le refuge dans un absolu, un non-voir, une cécité sans fond, un cèlement à toute lumière, un refus de toute clarté. Voyez un chaudron empli de bitume, le feu en accentue l’essence, quelques bulles crèvent à la surface qui sont la matière même d’un innommable désespoir. Oui, le Tragique s’invite dans toute destinée humaine, il y fait ses nœuds de goudron, ses hérissements d’épines, il perfore le derme de ses milliers de piquants d’oursin. Nul n’en ressort indemne, bien plutôt terrassé, porteur de la lourde pierre de Sisyphe, condamné pour l’éternité à l’absurde tâche de recommencer mille fois un identique geste privé de sens. Seulement, l’Homme n’apprend jamais son métier d’Homme qu’à être confronté à l’abîme, à en sonder les profonds abysses, à s’y immerger en quelque façon. Puis à remonter au jour, lesté de lourdes semelles de plomb, figures en quelque façon inversée de l’agile Hermès aux sandales de vent.

   L’Homme qui, pourtant se considère selon de hautes valeurs, n’est le Messager que de sa propre Finitude, elle est toujours présente dans la coulisse, veillant le moindre faux-pas. Å l’Existant, il faudrait plus de modestie, une avancée dans les ombres, si l’on veut, qu’il devînt l’Amant de la sublime Nuit, qu’il s’effaçât afin de libérer ce qui fait le plein de sa condition : accepter d’être Mortel. « L’apprendre à mourir » des Sceptiques devrait être sa Loi, celle selon laquelle inscrire ses propres pas. Il n’y aurait guère meilleure façon de faire se développer une propédeutique du Bonheur. Du Vrai, de celui qui mérite une Majuscule au motif qu’il s’est approché de la Mort, en a estimé la Grandeur, cette mesure d’Absolu, peut-être la seule que les Erratiques Figures rencontreront à l’horizon de leur être.

   Mais il faut sortir des généralités qui, toujours, s’évadent en empruntant les chemins de l’abstraction et alors on a l’impression de ne plus entendre que des paroles de vent que l’éther reprendrait en son sein. Le plus souvent, confronté à ces assertions qui nous paraissent vides, nous n’avons de cesse de nous détourner de ces dentelles de l’intellection, leur préférant la consistance des certitudes ancrées dans le réel, minérales en quelque sorte. Dès cet instant, je voudrais vous parler d’une rencontre que j’ai faite, de la découverte d’une image dans les pages glacées d’une Revue. Son nom m’échappe mais ce n’est là nullement l’essentiel et, au reste, cette soi-disant « Revue » n’est-elle, peut-être, que la vapeur dont mon imaginaire s’est saisi pour porter au jour la silhouette d’une Jeune Femme entièrement vêtue de Noir, cette si belle couleur (en réalité elle n’en est pas une, elle est simplement l’une des plus belles effusions de la Métaphysique), de noir donc, dans une robe longue comme en portaient les Élégantes de la Belle Époque. Sorgue, tel est son nom, est une bien mystérieuse personne. Ce que j’en sais, m’est venu comme dans un songe, ce réel plus réel que tout réel.

   Donc ce que j’ai vu, à la brune, dans les plis d’une lumière déclinante, au sein même d’une clairière habitée des fûts de hauts mélèzes, allongée à même la colonne de l’un de ces arbres majestueux, selon une envoûtante diagonale, Sorgue telle qu’en elle-même mon esprit s’est complu à la livrer à mon regard intérieur, Sorgue, plus vivante que tous les Vivants du Monde. Sorgue dont vous aurez compris, Lecteur, Lectrice, que son beau prénom ne rime nullement avec « morgue » (je veux ici parler de l’attitude hautaine, aristocratique, méprisante en quelque sorte), mais plutôt avec « Orgue », comme si les fûts assemblés des gris mélèzes n’étaient que les tuyaux métalliques de ce sublime instrument dont le timbre sans égal emplit les nefs des cathédrales des rumeurs les plus belles de l’âme. Car, oui, Sorgue, tout comme vous, tout comme moi, dispose d’une âme qui est le principe actif qui l’anime et la maintient en qui elle est tant que son Destin s’accordera à lui octroyer un futur.

   Imaginez ceci : la lumière est grise, dense, pareille à une cendre qui poudrerait l’air depuis la nuit des temps. Une manière de floculation qui ne connaîtrait ni le lieu de son origine, ni celui de son terme. Un genre d’éternité, de point fixe brillant dans l’immensité du cosmos. Sorgue est couchée sur le tronc qu’elle embrasse, certes de ses bras, certes de ses mains, mais aussi de son invisible cœur.

 

Son cœur contre le cœur de l’arbre,

le cœur de l’arbre contre le cœur du Monde.

Tout à l’unisson, tout

dans la douce effusion,

dans l’intime fusion du Soi

à ce qui n’est nullement Soi,

mais le devient dans

l’intervalle de l’étreinte.

 

   Sorgue, vous l’aurez compris, est cette âme ténébreuse, laquelle vient du plus loin de son enfance. Elle est une petite orpheline de la vie, cette vie qui toujours bondissait devant elle alors que, toute émue, toute tremblante elle s’efforçait d’en saisir le tissu de soie, toujours il fuyait au-devant ou bien se déchirait entre les résilles souples de ses doigts. C’est ainsi, il est des êtres de faible complexion, des êtres de fragile constitution, on croirait leurs corps de verre ou de cristal. Toute tentative d’exister, parfois, pour certains, certaines, est une course exténuante après Soi, ils en aperçoivent la fuite au loin et ils ne peuvent nullement se rejoindre, leur course fût-elle effrénée, semée d’espoir, tissée d’une douce volonté.

   Cependant nous sommes au Monde. Sans doute inconscients de l’être, mais sentant au plein de Nous, ses vibrations, ses pulsations pareilles au rythme immémorial du nycthémère : un Jour, une Nuit, un Jour, une Nuit et ainsi pour toujours dans une fluidité qui ne serait que le Temps enfin connu, placé en Nous comme la Source naît de la Terre en sa plus belle faveur, dans l’insu du jour, dans la radiance de l’heure. Alors, « Sorgue », « Noir », « Tristesse », ce lexique serait-il seulement celui de la désespérance tel que pouvait le laisser supposer l’initiale de ce texte ? Non, c’est d’un évident contraire dont il s’agit. Depuis que les Hommes sont Hommes, et tout le temps que durera leur humanité, ils seront habités de cette pensée qui relie entre eux ces inépuisables Universaux :

 

Le Beau - Le Bien - Le Vrai.

 

   Car rien de ceci ne pourrait être dissociable qu’au prix d’un retournement de l’essence des choses, d’une mauvaise foi, d’une perte des valeurs qui tissent nos consciences.

   Allongée là, dans la clairière, lissée de cette belle et étrange lumière grise, cette Étrangère nous devient soudain familière, un peu comme si elle était Nous, Nous placés tout contre le cœur du Monde. Sorgue est Belle, non d’une beauté désespérée, uniquement d’une beauté qui est à elle-même son propre fondement, sa raison ultime. Belle parce que Belle. Cette vérité incontournable, évidente, que les Philosophes nomment « apodicticité ». « Certitude absolue d’une nécessité logique ». Oui, ceci est indépassable. Ceci est admirable.

 

Lorsque je vois

la Montagne belle,

la Mer belle,

l’Arbre beau,

Sorgue belle,

 je ne puis douter de ces beautés

qui rayonnent et disent

leur être dans la Joie.

 

    Alors, je suis moi-même empli de cette beauté, elle sature mon corps jusqu’en son extrême, elle dilate mon esprit et le porte aux confins de l’univers, elle fait de mon âme cet air léger qui voit l’entièreté du Monde depuis sa mesure d’invisibilité.

   L’évidence de la beauté de Sorgue, sa sombre évidence n’est nullement gratuite, elle n’est ni acte de magie, ni manipulation d’alchimiste, ni rêve d’enfant, elle est entièrement contenue dans ce genre de geste sacré qui la relie à la Terre, aux Étoiles, au mouvement infini des Planètes. Elle a la beauté tragique de Phèdre qui est immolée dans les rets de son tragique destin. C’est bien au motif que sa vie n’a plus aucun jeu (au sens de la mobilité), que Phèdre nous émeut et rayonne de cette aura des existences d’exception. C’est bien là l’essence de l’humaine condition de ne connaître sa grandeur que sous le boisseau du malheur. C’est toujours la distance infinie d’avec le soleil qui signe les odyssées les plus remarquables, mais aussi les plus douloureuses. La tristesse de Sorgue se mesure à cette cruelle distance d’avec la clarté, mais c’est aussi cet écart qui la porte devant notre conscience avec le plus grand mérite qui soit, avec la plus effective considération.

   Cette image d’une « revue imaginaire », cette soudaineté de la révélation d’une esthétique douloureuse montrent à quel point, nous les Hommes, sommes aliénés à nos propres conceptions de la félicité qui, le plus souvent, tutoient la rigidité d’un dogme : nous fermons nos yeux sur le réel qui vient à notre encontre afin de le remodeler à la mesure de notre subjectivité. La félicité, dont nous attendons qu’elle nous visite sans efforts, nous la contemplons à la manière d’une icône enchâssée dans la niche intime de son être propre. La félicité, nous la souhaitons incluse dans les limites d’une belle Arcadie avec ses moutons laineux, ses collines vertes, les corolles épanouies de ses fleurs. Seulement la terre d’Arcadie n’est qu’une joyeuse utopie dont il n’y a rien de plus à tirer qu’un rêve floconneux qui, jamais, ne rejoint le sol. Nous sommes des Rêveurs debout. Le mérite de cette image est de nous placer face à qui nous sommes ou, à tout le moins, en regard de qui nous devrions être, de simples mesures habitées du souci de vivre.

   L’image de Sorgue allongée sur son tronc, comme elle le serait, petit enfant, tout contre la poitrine bienveillante de sa Mère, tout comme elle le serait, blottie tout contre son Amant, comme elle le sera plus tard au terme du voyage en son ultime perdition, tout contre le Néant, tout ceci parle d’une seule voix, tout ceci consonne dans un subtil équilibre dont nous ne percevons jamais que les harmoniques.

 

Toujours il nous faut percevoir,

sous l’apparence,

le Ton Fondamental,

il est le Ton de notre Être.

Il n’y en a pas d’autre.

Notre « liberté » est à ce prix.

Merci de m’avoir suivi jusque-là,

le chemin est long, tortueux, semé d’épines.

C’est bien en ceci qu’il est précieux !

 

 

 

 

 

 

 

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25 novembre 2022 5 25 /11 /novembre /2022 09:38
Seul, le refuge

« Le Philosophe en méditation »

Rembrandt

Source : Wikipédia

 

***

 

   [Avant-propos - Le texte proposé ci-dessous est une manière de grand écart entre le Principe de Réalité (la Mondialisation, les grandes pérégrinations humaines, l’attrait pour un  tourisme de masse) et le Principe de Plaisir (se retrouver au creux même de son Soi, dans un genre de quête initiatique hors des chemins mondains qui ne font qu’égarer l’Homme, l’aliéner et le placer sous le joug d’un consumérisme sans limite qui, aussi bien, signifie, dans la réalité la plus crue, le sacrifice de cette Terre dont l’offrande nous a été faite à notre naissance, nous en faisons un bien piètre usage !)

   La première partie de cette fiction décrit par le menu les erratiques trajets d’un nomadisme devenu véritable phénomène de mode, alors que la seconde partie prend acte d’un retour en Soi, d’une sédentarité qui devient le lieu de mille minces joies, sous la figure de Segreto, dont chacun, chacune aura deviné que son patronyme à consonance italienne ne signifie rien d’autre que « secret ».

   Morale de l’histoire : l’on va chercher bien loin ce que l’on porte en Soi, d’inépuisables richesses qu’une juste méditation, une contemplation des choses simples peut métamorphoser en une sorte d’aura dont notre corps, notre esprit pourront rayonner bien plus qu’ils ne pourraient le faire dans une course effrénée autour du Monde qui n’est jamais que quête de Soi. Autrement dit, il s’agit ici, de faire se lever, dans une verticale dialectique, de confrontation directe,

le matériel contre le spirituel,

l’éloigné contre le proche,

le chamarré contre le simple.

   Sans doute quelques Lecteurs, quelques Lectrices, décrypteront-ils, dans cette écriture de type allégorique, une critique en règle des us et coutumes, des usages contemporains du Monde et des Choses qui s’offrent à nous sans que nous soyons réellement conscient des enjeux. Mais « qui aime bien châtie bien » et j’aime trop cette belle Terre pour ne pas lui offrir, en son nom, comme si elle proférait elle-même des mots, l’occasion de dire ce qui l’enchante mais aussi la chagrine. Tous, sur notre Planète, sommes comptables de ceci : voir les choses en face et se poser la question du futur. Nulle autruche n’a sauvé le Monde à enfouir sa tête parmi la douce touffeur du sable !]

 

*

       Scène I : Danse de Saint-Guy

 

   Partout l’universelle fusion dans « ce qu’il y a à voir » sur la Planète, tout « ce qui est incontournable », « ce qui est à couper le souffle », tout ce qui est à inventorier si l’on ne veut demeurer dans une sorte d’existence quasi médiévale. Alors, sur les Grandes Places du Monde, tout contre les lagons d’eau bleue, sur les pentes qui mènent au Machu Picchu, dans les blancs villages d’Andalousie, près des Pyramides d'Égypte, sur les grandes étendues étincelantes du Salar d'Uyuni, partout où est supposé rayonner un fragment de Beauté, on s’amasse en foules compactes, on fait ses noirs essaims de mouches, ses grappes d’œufs qui s’agitent, bavardent, prennent des images, dégustent d’exotiques boissons glacées aux terrasses des cafés. Alors, dans le duveteux entre-soi, on s’extasie de tout ce prodige posé devant les globes de ses yeux, on fait des gorges chaudes de tel plat épicé, on cite, pour la beauté de la citation, pour l’effet produit sur le Chaland, le Madras Curry, son curcuma, sa cannelle ; on cite le Garam Masala, son gingembre et sa cardamome ; on cite le Tandoori, son piment rouge, ses clous de girofle, on cite et on se réjouit d’avance de l’étonnement, sinon de l’envie de ses Coreligionnaires, on cite et on n’écoute que SOI au motif qu’on est l’un des personnages les plus importants du Monde.

   C’est, partout, un entêtant bourdonnement, une course à qui sera le plus méritant, on compare ses destinations. Untel dit : « on a FAIT Bali et Sumatra », Untel dit « on a FAIT le Pérou et Valparaiso », Untel se gausse des ci-devant et dit : « on a FAIT la Thaïlande, la Malaisie, la Mongolie, le Pakistan, la Turquie, on a FAIT l’Australie, le Soudan, Madagascar, on a FAIT les STATES et N.Y, on a FAIT le Canada, le Mexique et le Brésil », et en définitive, on aurait bien plutôt dit ce qu’on N’A PAS FAIT. Partout c’est le Grand Carrousel, la Grande Roue, les Montagnes Russes, partout c’est la Cour des Miracles, on s’étonne de SOI, on est un brin épatés d’avoir FAIT TANT DE CHOSES et on se jure qu’on recommencera, qu’il n’y a que les pleutres qui restent les « deux pieds dans la même chaussure », qu’on volera dans des jets étincelants qui sèment derrière eux leurs longues traînées blanches poudrées des étoiles givrées du kérosène. Oui, c’est le prodige de la Mondialisation, plus un seul coin de la Terre ne doit demeurer inexploré. La Terre, il faut la retourner à la manière de la calotte du poulpe, en disséquer les moindres viscères, en désocculter le moindre secret. On a dit qu’ON FERAIT, on FERA !

   Aujourd’hui, par exemple, ON FAIT Venise, sous toutes ses coutures s’entend. On descend de l’immense ferry blanc aux innombrables étages, on dirait un mille-feuilles. Le ferry est bien plus haut, plus imposant que les palais de la Lagune. Ça remet un peu les choses à leur place. Alors commence le grand charivari, la performance quasiment sportive, on oubliera momentanément son arthrose, sa goutte, on effacera ses cheveux blancs, on regagnera quelque jeunesse perdue. Menu de la journée : on visite l’Île de San Michele ; on emplit ses yeux des façades colorées de Burano ; on s’extasie devant la porte ouvragée du Palais des Doges : on flâne rapidement sur le Campo del Ghetto Novo ; on franchit, à la queue leu-leu le Ponte Dei Tre Archi à Cannareggio ; on traverse les Jardins Papadopoli du quartier de Sante Croce ; on déguste une crème glacée au Caffè Florian : on FAIT la Place Saint-Marc dans sa diagonale, parmi l’envol gris des pigeons ; on rejoint enfin son Havre de Paix, l’immense HLM blanc où un cocktail nous attend avec ses petits parapluies chinois colorés, perchés tout en haut des verres givrés ; puis on ira s’ébattre dans la « Grande Piscine Bleue », on dirait un lagon de Polynésie ; on fera la queue au « Restaurant des Îles », puis on regagnera la bonbonnière de sa cabine avec, dans la tête, sur son étroite couchette, plein de rêves d’enfant et le défilé de tout ce qu’ON AURA FAIT, s’animera sur la toile blanche de son inconscient. On aura bien mérité de la Patrie Mondiale !

 

   Scène II : Andantino

 

   Loin, la foule des Touristes pressés, loin le « bruit et la fureur ». Segreto a longtemps déambulé dans la Venise inquiète, dans la Venise livrée aux yeux des Curieux. Il a marché au hasard, sans plan ni idée préconçue, simplement une avancée à l’intuition, la recherche d’affinités, l’espérance de trouver un lieu qui convienne au silence qui l’habite, au recueil en Soi dont il est l’unique dépositaire depuis de longues années déjà. Toujours Segreto (son nom en porte le témoignage) a cheminé le long de Soi, dans le secret du jour, dans la lumière aurorale, celle qui convient le mieux à l'intimité dont il est, en quelque sorte, le miroir. Jamais il n’a aimé l’agitation des groupes, les éclats de la fête, le tumulte partout répandu qu’il ressent comme un genre d’insulte faite à la Terre, une manière de coutre qui la violenterait et l’on ne verrait plus que des racines retournées griffant l’air de leur insondable désarroi. Ce que pense Segreto en son for intérieur, c’est qu’il n’y a pas de plus grande joie que de SE rejoindre quelque part où cela chante, où cela murmure, où une eau de source clapote avec discrétion et exactitude. Tout alors va de Soi, l’on n’est plus séparé, on est une seule ligne continue, pareille à l’horizon du matin qui repose entre la nuit et le jour, un instant d’éternité à vrai dire.

   Ce que Segreto aime par-dessus tout, ces ruelles étroites où nul ne se rencontre, que ces pavés de schiste gris que lie un ruban de ciment blanc. Ce qu’il aime, la fuite noire d’un chat dans la nuit d’un soupirail. Ce qu’il aime, ce linge pendu sur des fils à même la rue, ils sont l’emblème du simple, de la réalité quotidienne, de la vie en sa mince levée, dans son architecture originelle. Ce qu’il aime, ces façades usées par la lèpre du temps, elles sont belles à force de vieillesse, de retrait en soi, de presque disparition. Ce qu’il aime, les portes closes, aveugles, les hautes maisons aux pignons triangulaires, les grilles de fer forgé aux fenêtres, ce sentiment de désolation qui est réassurance pour l’âme qui sait voir les choses adéquatement, en sonder l’inestimable profondeur. Pour Segreto, ces ruelles du Quartier Dorsoduro, ces petits riens sont bien plus précieux que ces prétentieuses constructions qui ont pour nom « Basilique Saint-Marc», « Palais des Doges », « Campanile Saint-Marc », ce sont là les illusions dans lesquelles se précipitent les Ingénus, se hâtent les Candides. Ils disparaissent à même ces édifices de carton-pâte, se pensent eux-mêmes objets face à des objets. Fascinés, ils oblitèrent le plus précieux de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils devraient être, des Chercheurs d’Absolu. Or, l’Absolu, à défaut de jamais pouvoir le trouver dehors, ils le portent en eux, identique à une flamme invincible, ils en ignorent la Présence simple et belle.

    Ce que Segreto aime, cette évidence d’une rue sans affèterie, d’une rue telle qu’en elle-même, cette Calle de l’Aseo qui se déroule selon les mystères d’un labyrinthe. Mais, ici, nul besoin d’un fil d’Ariane pour s’en extraire. Bien au contraire, y demeurer est demeurer en Soi là où se situe le plus précieux de la personne humaine, cette coïncidence de Soi à Soi qui est l’image la plus brillante à laquelle puisse prétendre toute conscience en quête de son être. Sur la gauche, une fontaine de lave grise n’égrène nulle eau qui tirerait sa fierté de son jaillissement. La fontaine est belle en soi à simplement figurer en tant que symbole d’une eau lustrale à laquelle s’abreuvent les Droits, les Purs, ceux dont le regard porte loin, les Visionnaires.

   Un Homme, un seul, ou bien plutôt son Ombre glisse furtivement sur la pierre du seuil, il n’en demeure qu’une mémoire grise poinçonnée à même la pierre de son habitation. Tout au bout de la ruelle, un rectangle plus clair délimite un Passage qui donne sur le Rio de Ca’Foscari, son eau couleur de zinc, son faible clapotis pareil aux derniers soubresauts d’une longue tristesse. 

   Maintenant, comme s’il était parvenu au terme d’une quête initiatique (la seule vraie est bien évidemment celle de Soi puisque l’Autre n’est jamais que son propre écho, son intime redoublement, son ultime réverbération), Segreto n’est plus qu’une vague Silhouette apparaissant dans un étrange clair-obscur poudré d’or et de vermeil, une teinte « spirituelle » si l’on veut. Les grains de lumière sont une brume diaphane qui le font se confondre avec la perspective de la ruelle, la couleur saumon et grège des maisons, la clarté du ciel de la Lagune qui est ce plomb mystérieux posé sur les riches Demeures Patriciennes, sur les Palais ducaux.

   Il y a, en Segreto, dans le pli le plus immédiat de lui-même, l’étrange et bienheureuse fusion du Soi en ce qui n’est pas Soi mais le devient au seul prix d’une prodigieuse métamorphose. L’image qu’il donne de lui semble la réplique parfaite de la toile du génial Rembrandt « Philosophe en méditation ». Même climatique de lumineuse feuille morte, même impression d’une Sagesse qui semble venir du fond des âges. Même attirance fusionnelle pour le Secret.

   Au loin, parmi les faibles clapotis de l’eau de la Lagune, le mugissement d’une corne de brume. Un haut bâtiment blanc avec sa cargaison d’Âmes par pour d’autres destinations :

 

Terre de Feu ?

Pôle glacé du Septentrion ?

 Îles bleues du Péloponnèse,

sur les traces du valeureux Ulysse ?

 

Qui sait ?

Tous les voyages

ne mènent qu’à Soi !

Seul le Voyage compte,

nullement le but.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 10:15
Seule, une Ligne

Plage de L'Espiguette

Photographie : Hervé Baïs

 

***

« la ligne gravissant la chute,

Ensevelie dans son ombre

Dans le surgissement de l’arête, s’éclaire d’un bond. »

 

Tal Coat - « Vers ce qui fut/est/ma raison profonde/de vivre »

Cité par Henri Maldiney dans « L’Art, l’éclair de l’Être »

 

*

 

Nous avons toujours beaucoup

de choses à démêler parmi

la confusion originelle du Monde.

Trop de flux et de reflux.

Trop de confluences diverses.

Trop d’éparpillements

et notre vue ne sait plus

où s’orienter afin que notre être

s’arrime à quelque chose

de sûr, de stable.

 

Bien sûr, nous ne demandons

ni l’immuable, ni l’éternel.

Le règne des idéalités

est bien trop élevé pour que

nous puissions en saisir

autre chose qu’un flocon,

une poussière grise que le réel

reprend dans la densité

de sa confuse crypte.

Sans doute ne le savons nous pas,

mais notre intime lui le sait,

cette nécessité d’un calme à établir,

d’un repos à trouver,

d’une Ligne à isoler des autres lignes

afin qu’en quelque endroit de la Terre,

le Simple se lève et nous dise

la belle singularité qu’il est,

la lumière qu’il projette en nous,

l’éclat dont il nous fera le don,

 il sera notre guide le plus sûr,

 une manière de ne nullement

nous égarer dans le labyrinthe

sibyllin du divers.

  

   Mais alors, par où commencer, il y a tellement de sentiers tortueux, de chemins semés de cailloux, de longs rubans de bitume qui sillonnent collines et vallées, se perdent dans les corridors sinueux des villes ? Où inciser le réel, à la manière dont on scarifie une écorce, y déposant une greffe dont on espère qu’elle multipliera, fera son éclosion blanche au milieu du tissu des préoccupations des Hommes ? Où se dire en tant que cette Unité visant cette autre Unité :

 

cette Montagne de schiste,

cet Horizon si lointain,

cet Arbre planté dans la terre

dont on n'aperçoit que le faîte

oscillant dans le vent ?

Où ?

 

   Mais, sur-le-champ, il faut cesser de questionner, substituer à nos vaines interrogations une manière de jeu, par exemple celui d’une réduction phénoménologique ramenant le divers à de bien plus exactes considérations.

 

La Montagne, couvertes de prairies,

semée de chênes-lièges,

armoriée de clairières,

ramenons-là à

l’essentiel de sa forme,

cette simple Lisière

qui court entre adret et ubac,

ce mince fil qui l’exprime aussi bien

que ne le faisaient ses bavardages végétaux,

le luxe de ses frondaisons,

les dessins de ses espaces différenciés.

 

L’Horizon, cette aire où se rencontrent

nuages et lames de vent,

cette séparation sur laquelle s’illustrent

les bateaux aux voiles blanches,

où glissent les fumées,

où s’irisent les crêtes des vagues,

demandons-lui de se  rassembler

autour d’une unique nervure

d’un trait net et serein

ils seront le lien autour duquel

nous nous rassemblerons

et trouverons le lieu d’un mot

pareil à la beauté du Poème.

 

L’Arbre qui déploie ses ramures

à l’encontre du ciel,

l’Arbre qui montre toutes les faces

de son écorce rugueuse,

l’Arbre qui devient forêt,

dépouillons-le de ses vêtures

et nous aurons successivement,

un tronc blanchi par le vent,

le peuple emmêlé des racines

devenant une seule racine,

un lacet nu,

une évidence parmi

l’éblouissement du limon.

 

Ainsi aurons-nous ramené

le Multiple à l’Unique

le Confus au Clair

le Prolixe au Silence

 

UNIQUE-CLAIR-SILENCE

Traceront alors la Voie

d’une Unique Essence

en deux Êtres assemblée :

celle du Vaste Monde,

la Nôtre. 

 Jeu infini de Miroirs,

réverbération

du Simple

dans le Simple

Ineffable faveur

 

   Nous avons beaucoup dit et, cependant, nous n’avons encore rien dit. Nous sommes en arrière de notre Parole, dans cette merveilleuse zone en clair-obscur où les choses ne se donnent jamais qu’à être reprises, c’est-à-dire qu’elles flottent dans une indéterminité qui est leur singulière liberté. Et pourtant, c’est notre tâche d’Hommes, il faut porter ce qui vient à nous au Langage, mais sur le mode de la discrétion, du recueil en Soi, seule position d’être qui convienne face à la pure beauté de l’Image. Alors nous disons

 

Seule, une Ligne

Le ciel noir, il vient de si loin,

sa lumière grésille à peine,

sa joie s’immole dans le Gris,

dans le Gris médiateur,

il est la sublime jonction

du Proche et du Lointain,

il est le mode de Passage

de ce-qui-n’était-pas et

de ce-qui-est-devenu,

ce subtil phénomène,

cela même qui « s’éclaire d’un bond »,

et vient nous dire l’illisible motif

de notre Présence sur Terre.

L’horizon est une large bande blanche

que souligne et rehausse une langue d’argile,

pure vibration de l’instant à venir qui, déjà,

est au-delà même de nos imaginaires les plus féconds.

Et la Plage, la vaste étendue de sable uniforme,

ce minuscule Désert, ce territoire

des Méditatifs-Contemplatifs,

cette aire de silence est ceci à quoi

nous étancherons notre soif

de perfection, d’harmonie, de finesse.

C’est le surgissement de l’Illimité,

 c’est la donation sans partage

des choses lissées de générosité.

C’est l’Universel qui vient

à la rencontre du Particulier,

de l’Individuel.

Dès lors l’on ne s’appartient plus,

on est livrés à l’entièreté du Monde,

on est Fragment et Totalité.

On déborde de Soi,

on se mêle au Ciel, à la Terre,

 à l’Eau, au Sable.

On est en Pays de connaissance,

on comprend le Langage de l’Univers,

on vibre au rythme du chant des Étoiles,

on flotte au plus éthéré du divin Cosmos,

on est juchés tout en haut du Mont Olympe.

 

Et cette LIGNE Majuscule,

cette soudaine apparition,

 ce subit étoilement au cœur de l’ombre,

 cette mince nervure « gravissant la chute »,

celle qui eût pu nous affecter en son absence

mais Ligne qui, déjà, à peine entr’aperçue,

est en notre corps, y trace son trajet lumineux,

y devient l’amer selon lequel notre chemin

trouvera le signe de son Destin.

Comme une Ligne de la main.

Ligne de cœur, de Mars, de Vénus,

que sais-je encore,

le monde des Astres est si étendu,

nous voudrions seulement y deviner

un sillage pareil à celui de la Voie Lactée.

Un lait venu du ciel qui serait

notre miel quotidien,

notre espoir le plus visible,

la seule chose dont notre regard

 ne puisse jamais être assuré :

avancer en direction de l’Infini

sans l’atteindre jamais,

sauf Soi dans l’inquiétude d’en connaître

l’unique l’éblouissement,

un éparpillement de constellations

semant à notre front les pétales

d’une fuite à elle-même

 sa propre signification.

  

   En définitive, peu nous importe le réel de la ligne : longue branche de bouleau argenté pris dans les lèvres du sable, corde marine échouée là, surgissement minéral venu d’on ne sait où. La Ligne en tant que Ligne suffit à notre approche avec toute la charge symbolique qui peut s’y attacher, partage du territoire, sentier de notre propre avenir, sens d’une lumière opposée aux zones d’ombre. Cette Ligne est esthétiquement belle. Cette Ligne nous indique que le choix du Minimal, du Simple, s’il est toujours difficile à repérer, à isoler du bavardage de la Nature et de celui des Hommes, que ce choix donc est le seul qui ici, sous ce Ciel noir, sur cette Plage grise prend tout son sens. Cette confrontation de la Ligne avec la vastitude du Monde nous fait inévitablement penser au concept pascalien des « deux infinis » et nous ne saurions mieux clore cet article qu’à citer les merveilleuses conclusions du génie pascalien au terme de sa profonde méditation :

      

   « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. »

  

   Oui, à l’évidence, cette Ligne nous place devant ce mystère si bien traduit par l’Auteur des « Pensées », nous situer en tant qu’Hommes au sein de cet Univers qui ne laisse de nous interroger et nous ouvre les voies infinies de la belle Métaphysique. Car, « métaphysiques », oui, nous le sommes indubitablement,

 

dans notre corps,

hors de notre corps.

 

   Le SENS ne s’inscrivant que dans le trajet, la relation du dedans au dehors, dans cette errance infinie qu’est toute existence humaine.

 

 

 

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