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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 17:35
Existe-t-il un lieu pour notre essence ?

                     La "pile de Charlemagne",

l'étalon royal de poids avant la Révolution française.

               Source : Musée des Arts et Métiers

 

***

 

 

      D’un néant l’autre. Nous naissons. Nous mourrons. Dans l’intervalle nous vivons, c’est-à-dire nous respirons, mangeons, dormons. Dans l’intervalle nous existons ou bien tentons de le faire. Nous travaillons, créons, aimons, nous distrayons du spectacle du monde. Cependant, jamais nous n’oublions. Jamais nous ne biffons le néant d’une manière définitive. Il fait son bruit de bourdon en sourdine, pareil à son homonyme le « Bourdon » de Notre-Dame qui résonne uniquement lors des grands événements. Scansion de l’humain sous le lourd ciel d’airain.

   D’un néant l’autre comme si écartelés, les pieds sur chaque rive d’un large fleuve nous regardions l’écoulement continu du temps, tel Héraclite, scrutant chaque goutte d’eau, cette condensation d’une éternité en train de se dérouler sans que nous n’y puissions rien changer. Le problème est métaphysique car le temps fuit hors de nous, avant nous, après notre présence et même pendant et nous n’en saisissons jamais que quelques pampres ; les fruits font leur signe dans le lointain et leur subtile ambroisie clignote pareille à l’étincelle du désir. Parfois scellé avant que d’être consommé.

   Conscient de notre inaptitude fondamentale à être, nous pagayons sur le fleuve existentiel, cherchant à apercevoir, sur les rives, l’image de notre possible destinée. Mais la jungle est dense et les arbres de la forêt pluviale font un sombre dais qui ne nous renvoie rien d’autre que notre nullité. Nous continuons à plonger nos spatules de bois dans l’eau, évitant les remous, de peur qu’ils ne nous engloutissement et ne nous invitent à trépas. Chaque jour qui passe, nous nous posons mille questions plus inopportunes les unes que les autres : « Pourquoi vivons-nous ; l’existence a-t-elle un but, l’univers une finalité ; nos descendants sont-ils notre seul futur, une façon de faire un pied de nez au temps ; y a-t-il une vie après la mort ? »

   Bien entendu, toutes ces interrogations sont inutiles pour la simple raison que, jamais quiconque ne pourra leur apporter de réponse. La seule question qui vaille : « Existe-t-il un lieu pour notre essence ? » Puisque, chacun en convient, y compris dans ce monde contingent, nous ne sommes uniquement forme de chair mais avons un esprit, mais  entretenons ce souffle vital que d’aucuns nomment « âme ». Et, s’il en est ainsi, il faut bien se mettre en quête de quelque entité qui existerait en soi, cette « réalité plus réelle que les formes », cette substance  dont nous voudrions qu’elle nous annonçât autre chose que plaies et malheur aussi bien que les tristes joies humaines. Nous souhaiterions, quelque part au-dessus de nous, à côté de nous, telle une aura diffusant son brillant magnétisme, une mystérieuse et confondante présence qui serait le chiffre par lequel nous reconnaître et nous donner site parmi les hommes. Une manière d’étalon, une inaltérable mesure semblable à ces beaux objets de bronze qui figurent dans les salles exactes des Arts et Métiers. Et si nous souhaitons ceci, cette permanence, cette fidélité à nous-mêmes, cette sublime injonction nous disant « Sois  au plus haut de toi dans cette inaltérable matière », c’est seulement parce que, du matin au soir de notre vie, nous errons, nous fluctuons et ne trouvons jamais le séjour qui pourrait immobiliser le fléau de la balance.

   Alors nous questionnons. Toujours et toujours. « Si un genre de lieu de mon essence se laisse apercevoir comme possible, quel est-il ? Quel est l’âge de ma vérité ? Quand suis-je « le plus moi », conforme à la certitude de mon être ? Enfant dans la grâce de l’heure ? Adolescent livré aux affres des premiers tourments amoureux ? Mûr avec le fardeau des responsabilités ? Âgé et déjà m’absentant de moi ? Ou bien avant ma naissance ? Ou bien après ma mort ? »

   Le temps, cet autre nom pour l’être, ne nous attend pas, la substance toujours nous échappe qui est avant, après notre existence. La substance, l’être, sont au néant tout comme notre essence qui réside dans ce lieu incommunicable des Formes Premières. Entre deux néants nous existons. Dans le néant est notre essence. Elle est comme le point-origine par lequel nous déterminons tous nos actes et gestes. Longuement nous pagayons. « Est-ce que ce sont les rives qui filent ou bien nous qui filons entre elles ? A quoi donc se raccrocher ? Les secondes crépitent dont nos mains ne retiennent que l’ultime vibration. Le lieu de notre essence serait-il le vide ? »

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 13:48
Toi dont la fenêtre

     Photographie : Pascal Hallou

 

 

 

 

***

 

 

 

Toi dont la fenêtre

 

Donne sur la ville

Qui es-tu donc

Pour te dissimuler ainsi

Des hommes

Que crains-tu

Leur amour parfois

Si violent

Leur orgueil

Qui te blesse

Il prend si peu en garde

Ta fragilité

La courbure de ton être

Le geste de ton front

Tout contre la flamme

De la lumière

Les paumes de tes mains

Qui effleurent le jour

N’en retiennent que

Le cristal

Sa fuite dans le reflet

De l’heure

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est ce mystère

Creusant l’abîme

Qu’y surveilles-tu

Que nul n’aurait saisi

L’ombre d’un passage

La fuite de l’instant

L’Amant qui fut le tien

Dont tu n’as retenu

Que la tremblante image

Pareille à celle de la brume

Tout est déjà loin

Qui scintille là-bas

Tel le névé que jamais

On n’atteint

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est ce parchemin

Sur lequel ne s’écrit

Rien que le silence

Qu’attends-tu

Hors de toi

Qui ne serait toi

Te reconnaîtrait

Comme sa partie

Manquante

Tu sais sans doute

La solitude dont sont tissés

Les hommes

L’attente que les femmes

Portent en elles

Longue parturition

Avant que quelque chose

Ne survienne

 

*

 

Pénélope ne tisse sa toile

Qu’à percer les fils du destin

Celui qui arrive

Elle ne le reconnaît

Quelle image la hantait

Dont nul n’eût été investi

Sauf le rêve en son feu

Parfois un Quidam

Porte-t-il une cicatrice

Dont il signe son être

Qui la reconnaîtra

Mais alors qui est-il

Le Fidèle  toujours

Celui en quête d’aventure

Qui est-il qui ainsi

Cerne ta demeure

A n’y jamais figurer

Bien lourde doit être

Ta peine

Dans cette chambre

Que nul ne visite

Y a-t-il au moins

La ressource d’une lecture

Une feuille à noircir

Une image à graver

Sur la feuille

De la mémoire

 

*

 

Toi dont la fenêtre

 

Est pure illusion

Y aperçois-tu au moins

Celle qu’un jour tu fus

Au profond de l’enfance

Qui souvent ressurgit

Et ne te laisse au repos

Elle te frôle et virevolte

Tel le papillon au printemps

Qui n’a de cesse de voler

De mourir

Telle est la vérité

En sa verticale splendeur

Ne l’oublie jamais

Feins seulement

De t’en approcher

Un garde-corps est là

Sur lequel tu prends appui

Puisse-t-il te sauver

De toi

 

*

 

 

 

 

 

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5 février 2021 5 05 /02 /février /2021 17:55

 

Inscrite dans la négritude.

 

 

 idln1.JPG

Barbara Kroll.

Peinture acrylique, 70 x 50,

2013. 


 

   "Inscrite dans la négritude" ne doit pas se comprendre, dans un premier temps,  selon le concept de revendication politique ou de visée morale qui lui est communément attribué, mais bien plutôt comme un mouvement général de l'art, mouvement typiquement africain ayant posé les bases de l'art moderne et, notamment, les esquisses du cubisme synthétique dont MatisseDerain et Picasso ont amplement imprégné leurs œuvres pendant une période extrêmement féconde de la création artistique, laquelle se situait entre 1912 et 1919. Si l'académisme antique et les représentations postérieures de la figure humaine trouvaient leurs naturelles assises dans la mise en œuvre d'une perfection du corps, dans un esthétisme créateur d'une sensualité épanouie, rayonnant vers l'extérieur, les formes picturales de l'art moderne, à partir des "Demoiselles d'Avignon" allaient migrer vers une abstraction plus grande, une intériorisation du ressenti, une assise plus "métaphysique".

 

 

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Modigliani.

Nu couché - 1917. 

 

 

  Ce qui se donnait à voir comme le visible, à savoir la rutilance du corps en direction du monde (voir le "Nu couché" de Modigliani), devient maintenant, en partie tout au moins, de l'invisible, du non-préhensible directement par l'intermédiaire des sens, mais par l'élaboration d'un retour sur soi, lequel conditionne toute éthique aussi bien que toute liberté. Abandonner l'aire des apparences pour s'adonner à un genre d'introspection ne se fait jamais qu'au prix d'un effort, d'une conscience intentionnelle visant un objet particulier : le corps n'est plus ce miroir du réel sur lequel l'univers se reflétait, il devient objet de "réflexion" au double  sens du terme de "renvoyer sa propre image vers le monde" et de "disposer à un acte d'entendement", donc à déboucher sur du concept.

  C'est donc toute une conception de l'esthétique qui bascule avec l'art moderne. Le sujet peint naît à lui-même et c'est du-dedans de la peinture que s'anime le processus. L'ancienne notion de "forme-perspective" se dissout pour faire droit à une émergence du corps dans le monde vers lequel il projette son propre langage. Plus rien ne s'impose de l'extérieur comme une loi infrangible qui dicterait la façon adéquate de faire surgir l'œuvre et de la porter à soi. C'est l'œuvre elle-même qui crée son propre essor et impose son lexique aux Voyeurs, lesquels en assureront la perception selon les conditions mêmes de leur expérience antérieure, de leur subjectivité.

  La peinture de Barbara Kroll, ce n'est ni la société, ni une quelconque Académie ou pétition de principe qui en fixent la voie d'accomplissement. Cette figure féminine surgit dans l'espace à partir de ses propres décisions d'être, ce qui, bien évidemment, l'assure d'une certaine liberté. Sans doute des influences agissent-elles en sous-sol, celles des conceptions contemporaines d'une proposition plastique inscrite dans son temps. mais il faut s'accorder à reconnaître que les "contraintes" sont minimales et que c'est bien plutôt d'une projection du corps de l'Artiste sur la toile dont il est question ici. Donc nous parlions de "négritude" de façon à mettre en évidence les influences de "l'art nègre" sur les propositions plastiques actuelles. Dans ce qui nous est donné à voir ici, se retrouvent, immanquablement, les lignes de force de ce qui a porté l'art du XX° siècle à son accomplissement. Les rapprochements sont évidents qui mettent en parallèle la même façon de traiter les visages, qu'il s'agisse de Barbara Kroll ou bien d'un masque Mahongwé du Gabon. Même forme ovale marquant la disposition à l'introspection, même absence de regard comme pour dire la nécessité d'une vision intérieure, même occlusion des bouches afin de signifier la dimension du silence qu'implique toute méditation.

 

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  Quant aux corps, qu'il s'agisse de celui de l'Artiste Allemande , ou bien de celui de cette étude préparatoire aux "Demoiselles d'Avignon", nous pouvons y tracer, sans peine, quelques lignes convergentes : même relatif hermétisme des anatomies qui ne semblent réellement accessibles que de l'intérieur même de la peinture; même inclinaison pensive des têtes, même élévation du bras comme pour témoigner de cette distance, de cette protection du réel alors qu'un abri semble être recherché, sinon une esquive de ce qui pourrait advenir d'un espace non maîtrisé; même abstraction sur lequel bute le regard du Destinataire des œuvres : la compréhension doit être médiatisée, d'un intérieur vers un autre intérieur; d'une conscience vers une autre conscience. L'on ne saisira adéquatement ces figurations plastiques qu'à s'immiscer à l'intérieur même de leur propre énigme. Si "négritude" il y a, c'est du pli intime de l'être qu'elle peut s'accorder à faire phénomène, sur le mode de la discrétion. Jamais les racines de l'être ne jaillissent au plein jour avec une manière d'évidence. Ce sont toujours des hiéroglyphes à interpréter avec une longue patience. Car, si l'être des choses, à commencer par celui de l'homme, était de l'ordre de l'immédiatement saisissable, alors il suffirait d'énoncer sur quelque agora mondaine : "Voici l'être" , à la façon dont Nietzsche dans Ecce Homo annonçait "Voici l'homme", et alors, le mystère serait résolu. Mais il en va autrement de Cela même qui détermine notre essence et demeure occulté.

  Seulement quelques traits de cette "négritude" dont l'Artiste, tout comme les Existants, contribuent à rendre la silhouette visible à défaut de pouvoir en dresser l'effigie de pierre à la manière d'un menhir. Mais, cette "négritude de l'art" - entendez cette parution de "l'art nègre", ne saurait avoir lieu sans se doubler de cette "négritude" originaire dont Senghor et Césaire se firent les chantres poétiques. Car, consciemment ou bien à son insu, l'Artiste peignant cette toile véhicule avec elle les éléments sous-jacents de toute culture, aussi bien les vestiges de ce qui donna lieu à ce que nous pourrions nommer la "condition nègre".

  Une rapide étude critique de l'œuvre placée en exergue de l'article fera apparaître quelques lignes de force selon lesquelles assurer une réception adéquate de ce qui y figure, ne serait-ce qu'à titre de filigrane. Dans cette peinture, les teintes sombres, plombées, sépulcrales, disent la lourdeur de la terre, les boyaux dans lesquels les hommes travaillent à extraire les pierres de la richesse, de la puissance; le visage scellé, lèvres closes est la scène du seul silence possible alors que règne la domination sans partage; le bras levé devant le visage est signe de protection face aux sévices corporels; le corps plié sur lui-même a la forme de la geôle qui le contraint; la couleur café est celle des plantations où l'on brûle sous l'assaut des rayons du soleil, sous la férule des Dominantsle fond inexistant sur lequel s'enlève la forme racinaire est une claire indication d'un néant actuel, d'une proche disparition.

  Parlant de cette œuvre, nous avons trouvé, dans la densité de ses pigments, dans la touffeur de son traitement, le filigrane d'une essence de la "négritude" telle que la "logique" des civilisations l'a produite d'une manière historique. Le problème, dans ce contexte, est toujours de savoir si la sémantique perçue  par l'Interprète était contenue dans la structure même de la proposition artistique. Difficile problème, puisqu'il met aussi bien en question le conscient que l'inconscient, à la fois, du Producteur des signes et du Destinataire de ces signes. Pour notre part, à l'évidence, l'œuvre de Barbara Kroll porte les stigmates de tels événements, - dont l'esclavage auquel il est fait allusion dans la critique -, aussi bien qu'elle porte au regard des interrogations métaphysiques et ontologiques. C'est le propre de l'art, en effet, que de témoigner de son temps, de témoigner de l'homme. Ici, les conditions en paraissent réunies. Peinture de la révolte et de la subversion. Peinture du tragique et du sentiment exacerbé de l'existence. Si ce n'était cela, ce ne serait que pure anecdote. Ce qu'assurément cette peinture n'est pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 18:03
Flottaison du temps

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Ces feuilles qui flottaient

Existaient-elles au moins

Ou les avais-tu imaginées

Pour donner le change

A la fuite du temps

Pour fixer

À ton irrésolution

La vraisemblance

Qu’il convenait

De lui donner

 

*

 

Nous n’étions que

Des passants

D’étranges marcheurs

Qu’une perte d’étoiles

Égarait

Le jour n’était mieux

Semé

De lueurs blanches

Tu en disais la brûlure

Le yatagan de lumière

Qui entaillait ton corps

La révolution intime

Qui faisait ses tourbillons

C’était une perte d’eau

Qui jamais ne verrait

De résurgence

 

*

 

Nous aurions pu

Nous arrêter là

Au bord du ruisseau

Limpide

Oter nos vêtements

Offrir l’usure de nos peaux

A l’ombre souveraine

Nous asperger d’eau lustrale

Commise à notre renaissance

Certes nous aurions pu

Mais n’avons rien tenté

Qui eût provoqué

La cassure

De l’instant

 

*

 

Vois-tu il y a trop

De destin

Dans ce que nous faisons

Trop de chemin

Décidé d’avance

Trop de clair-obscur

Dans lequel nous posons

Nos pas

La lumière d’une joie

L’ombre d’une tristesse

Dont nous pensons être

Les magiciens

Mais nous ne sommes

Que des êtres joués

Des enfants sautant

À la marelle

Sûrs de leur Ciel

Sûrs de leur Terre

Alors que nous ne passons

Que de Paradis en Enfer

Le Purgatoire nous échappe

Qui aurait pu

Nous sauver de nous

Nous demeurons

Dans les murs

De notre citadelle

 

*

Comment nous rejoindre

Tant les continents

Sont éloignés

Regarde donc le fond

De cette claire rivière

Regarde l’arbre

Qui s’y réverbère

On les croirait confondus

Dans le creuset

D’une unique image

Mais sais-tu il suffirait

De froisser l’eau

De la paume de sa main

Et le charme se romprait

Il ne demeurerait

Sur la feuille d’eau

Que quelque tourmente

Quelque nuit hâtive

Quelque jour poinçonné

De vide

Il ne demeurerait

Qu’une solitude infinie

Poncée au désarroi

D’une énigme

 

*

 

Ma Naïade vêts-toi

D’un peu de brume

Cerne tes yeux

De quelques gouttes

Fais tinter le cristal

De ta voix

Elève-toi

De cette longue plainte

Qui n’est que le deuil

D’exister

Serais-tu simple chuchotis

Crépitement de libellule

Et tu aurais rejoint

Le seul lieu dont ton être

Soit capable

Ce doute qui rôde

Dans le gris de tes yeux

 

*

Longtemps nous avons rêvé

Mais de qui donc

De nous bien entendu

Le vent semait son lamento

Le long des coursives

De nos corps

A peine plus visibles

Que le vide

En son empreinte

Qu’avions-nous à happer

Sinon le double

Que chacun tendait

 À l’autre

Que l’image hallucinée

Du temps

 

*

 

Le réel venait à nous

Avec sa rumeur bleue

De nous

Nous étions dessaisis

Nos silhouettes fuyaient

Au-devant

Telle accrochée au passé

Sans mémoire

Telle arrimée au futur

Sans avenir

Mieux valait en finir

De ces errances

Mieux valait être soi

Et renoncer à voir

Dans le miroir de l’eau

Autre chose

Qu’un mirage

Qu’un éternel retour

De qui l’on est

A la face du monde

Ce visage qui

Jamais n’apparaît

Qu’au reflet de l’onde

Oui au reflet

 

*

 

 

 

 

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2 février 2021 2 02 /02 /février /2021 09:36
Idéelle-en-soi-pour-soi

"indifférence..."

 

André Maynet

 

***

 

   Il est des êtres dont le corps est si évanescent, il nous traverse sans même que nous nous en rendions compte. Nous ne les percevons nullement à l’aune de nos sens, seulement une intuition qui glisse au loin et nous avertit de leur étrange essence, quelque part dans l’infinie et plurielle trace du monde. Ils ne se donnent nullement à nous, ils sont les illisibles figures du détachement, de l’insouciance, ils sont doués de cette ataraxie, de cette impassibilité d’âme qui en fait des êtres de pure fiction, des genres d’elfes dont nous souhaiterions partager la consistance éthérée, manière de rémige toujours plus loin que le lieu de son énigmatique ‘présence’. Oui, je reconnais combien ce mot ‘présence’ ne vient qu’à défaut d’un autre qui nous dirait la consistance aérienne de ces plis de pure vibration, de ces zéphyrs azurés, de ces fluides immatériels qui toujours nous inquiètent au motif de leur immarcescible fuite. Jamais nous n’en pouvons fixer la forme dans quelque quadrature qui nous rassurerait, qui nous dirait notre réelle consistance d’homme, non cette buée se dissolvant, dans laquelle nous sombrons dès que le réel échappe, que la matière glisse entre nos doigts, que le concret ne s’élève plus qu’en spirales abstraites, nous y sombrons corps et âmes.

 

Alors comment dire l’indicible ?

comment voir l’invisible ?

comment toucher l’intouchable ?

  

   Nous nous rendons bien compte que nous sommes condamnés à végéter dans notre citadelle de chair, à en éprouver la continuelle limitation, à ne pouvoir jamais sourdre qu’en notre intérieur même, genre de corail prisonnier de sa bogue, d’oursin ne pouvant guère s’éprouver qu’à retourner ses propres piquants dans le derme profond qui le constitue et le cloue à demeure. Ce sentiment de privation de liberté est le pire qui soit, il nous condamne à ne regarder que nos pieds, nous qui voulions posséder et l’éther et l’immense courbure boréale du monde. Oui, car nous nous éprouvons si limités que nos doigts ne saisissent que des feuilles d’air, que nos pieds ne font que du surplace, que nos esprits sont à la peine, ils s’élèvent si peu au-dessus de notre margelle de chair. Ne serions-nous qu’une île qui flotterait dans l’azur avec une consternante pesanteur nous berçant d’illusions ? Nous pensions voler alors que nous ne sommes qu’un point fixe perdu dans le vaste univers, peut-être le simple accident d’une météorite, un minuscule fragment perdu dans la grande plaine universelle, galimatias égaré parmi le concert des astres et des planètes. Tout ceci est si exténuant que nous en viendrions à souhaiter notre disparition, notre fusion dans le grand désert cosmique, notre dissémination parmi les spores illisibles de l’Infini.

   Mais ne nous égarons nullement en nous. Sortons de notre chrysalide affectée certes de bien des maux, mais qui donc pourrait atténuer notre sort, inverser notre destin, nous faire dieu à la place d’homme ? Nous sommes des éternels rêveurs, des tisserands d’imaginaire, des ‘peigneurs de comètes’. Et c’est bien là notre plus grande chance de nous distraire de qui nous sommes, de croiser le céleste chemin emprunté par des êtres de pure grâce. Car il convient de s’alléger au contact du nuage, de la bruine, de la brume, ces êtres de rien qui, en réalité, sont des êtres de tout. Ils sont ici et ailleurs. Ils tracent au ciel les chemins de l’invisible. Ils sont déjà à l’avenir alors que nous les pensions au passé. Combien nous nous sentons gourds, empruntés, nous qui traînons nos anatomies comme le bousier sa boule.

 

Nous avons trop de corps,

Et pas assez d’esprit.

Nous avons trop de matière

et pas assez de ciel.

Nous avons trop de lieux

et pas assez d’espace.

 

  Mais arrêtons de geindre, nous ne contribuons qu’à nous affaiblir, à mortifier la lourde texture de notre réalité. A simplement regarder qui vient à nous dans ce nuage de beauté, nous devrions déjà avoir dépassé notre condition, être devenus de séraphiques figures ne s’inquiétant ni de la rumeur des villes, là-bas, dans le souci des hommes, ni des lourdeurs et des misères de la Terre, mais seulement occupés à emplir nos yeux des tourbillons calmes de la joie, des pliures de baume de la félicité. C’est ainsi, les êtres de pure faveur nous entraînent dans leur sillage d’écume sans même que nous n’y prenions garde et nous sommes devenus autres, bien meilleurs qu’avant, bien plus vertueux que dans notre complexion d’hommes, tout disposés à goûter l’ineffable en sa vêture de lumière, en ses orbes de clarté.

    Mais regardez donc Idéelle-en-soi-pour-soi. Mais imaginez, un instant, que vous puissiez lui ressembler si une telle hypothèse n’était simplement stupide, tissée de tout l’orgueil dont les Existants sont capables afin d’échapper à leur sort, on doit le reconnaître, fort peu enviable. Mais que peut-on face au réel ? Celui-ci nous a assignés une place dont nous ne pouvons nous distraire qu’à l’aune de notre propre mort. On ne sort pas de ses empreintes, elles vous sont attribuées à vie et nul ne pourrait s’en affranchir qu’au péril de sa terrestre aventure.

   Idéelle-en-soi-pour-soi, qui est-elle, elle qui nous questionne, elle qui allume dans nos cœurs, non la braise du désir, seulement celle de la connaissance de ce qui est infini, tutoie l’absolu avec naturel et juste reconnaissance ? Sans doute a-t-elle forme humaine. Seulement de cette manière elle peut nous apparaître. Mais commençons par éliminer tout ce qui, d’elle, détournerait notre regard. Au loin, dans l’indéterminé de la vision, une manière de spectre dont il ne nous appartient nullement de décider s’il s’agit d’un homme assis, quelqu’un qui attendrait de rencontrer son improbable destin, d’un voyageur égaré parmi les apories de l’être, un rêveur d’impossible, puis mettons entre parenthèses ce parapluie ouvert qui fait signe en direction de quelque utilité dont cette Pure Effigie n’est nullement en quête puisque l’entièreté de son être est contenu en-soi, pour-soi, liberté-vérité dont Idéelle est la figure consommée, circonscrite à ses seuls contours. Car il en est ainsi des entités métaphysiques - ainsi les nommons-nous à défaut de disposer d’autre prédicat qui les définirait en leur essence -, elles ne nous apparaissent jamais qu’à mieux se soustraire à notre vue, à s’exiler de quelque geste qu’on pourrait leur destiner, à faire silence alors que notre bavardage ne tresserait tout autour de leur présence que les mailles d’un éternel ennui.

    Mais Lecteur, avant même que tu ne t’égares sur des sentiers de fausse compréhension, pensant par exemple qu’Idéelle est le lieu même où rougeoie l’égotisme, où s’affirme le vénéneux égoïsme, où se livre le culte de l’égomanie, que je te dise tes pensées poinçonnées au gré de la plus verticale erreur. Eventuellement ces prédicats tu pourrais te les destiner si, du moins, ils définissaient celui que tu es en vérité. Idéelle, quant à elle, se situe bien au-delà de ces affections pour la simple raison qu’elle n’a nullement à briller aux yeux de qui que ce soit.
 

Elle est, à elle-même,

le centre et la circonférence.

Elle est l’alpha et l’oméga.

Elle est la cause et la conséquence.

Elle est soi-même et tous les Autres

qui pourraient s’illustrer

sous son horizon

si ceci était possible.

Elle est la partie et le tout.

Identique à la merveilleuse sphère,

elle est la perfection même,

la beauté accomplie,

le Bien en son visage

le plus précieux.

   

   Sans doute, la jaugeant au gré de tes défauts, de tes vœux constamment inexaucés, de tes manques constants à être, la percevras-tu à la façon d’un microcosme, d’une manière d’infinitésimal que dominerait de tout son éclat le vaste macrocosme. Eh bien ta vue serait atteinte d’un cruel strabisme. Comment peux-tu ne pas apercevoir Idéelle en son mode unitaire, le microcosme ayant rejoint le macrocosme, si tu veux, le relatif connaissant enfin la mesure de l’absolu. Car son en-soi-pour-soi la met à l’abri des fâcheuses aventures qu’elle rencontrerait si elle voulait combler sa propre essence en ayant recours à des existences qui graviteraient tout autour d’elle. Elle est en une seule et même donation Elle et tout ce qui est Autre. Ce qui veut dire qu’elle atteint de facto cette complétude qu’il nous désespère tant de posséder un jour, nous les hommes de faible constitution.

    Son corps, fût-il diaphane, tu l’aperçois bien. Ne t’interroge-t-il ? As-tu déjà croisé telle silhouette au hasard de tes rencontres ? Non, certainement pas. Les dieux sont rares sur Terre et, par voie de conséquence, les déesses. Bien évidemment, tu l’auras deviné, lui attribuer un nom, la doter d’un statut, c’est déjà édulcorer la nature si pure de son être. Certes, mais il nous faut des clés de compréhension, partir du connu pour tenter de saisir l’inconnu. Par exemple si je dis ‘Aphrodite’, je dis en même temps Amour, Beauté. Je fais apparaître ces entités abstraites que sont l’Amour et la Beauté par la médiation de la déesse. Elle, la Déesse, n’est ni l’Amour, ni la Beauté, elle leur sert simplement de support. De la même façon, Idéelle en sa représentation picturale, formelle, est la vectrice qui en réalité ne fait sens qu’en direction de l’Idée, cet émerveillement, ce prodige à nul autre pareil.

   Souvent, nous les hommes, évoquons l’idée (présence minuscule), employant ce mot en lieu et place de ‘pensée’. Nous avons des ‘idées’, veut dire que nous ‘pensons’ à des choses éminemment terrestres, ourlées de matérialité, soudées au concret comme le coquillage l’est à son rocher. Être humain est ceci : toujours se rapporter à des inférences logiques, déduire la pluie de l’orage, déduire l’orage du ciel, puis nous renonçons à poursuivre notre quête au-delà, estimant avoir épuisé le sujet. Mais comment donc ne nous posons-nous jamais la question des dieux qui habitent l’empyrée, puis de l’Idée selon le mode platonicien, dont ils ne sont que les risibles rejetons ? Les dieux sont en partie humains au motif qu’ils nous requièrent afin d’accomplir les œuvres dont ils sont les démiurges. Les dieux, nous les humanisons afin que, les faisant à notre image, ils soient plus proches et que, peut-être, un miracle se produise qui fasse des hommes des dieux. Sur cette tentation anthropomorphique, lisons ce qu’en dit Jules Toutain dans son compte-rendu consacré à l’ouvrage ‘De l'anthropomorphisme ou de l'introduction de l'élément humain dans la religion’ :

   « Ce ne fut pas seulement dans sa forme extérieure, matérielle, que les Grecs se représentaient chaque divinité sur le modèle de l’homme ; ce fut sur le plan intellectuel et moral. Ils lui prêtèrent les sentiments, les passions, les joies, les douleurs qu’éprouve l’humanité. De tous les êtres divins ils formèrent une société ; entre les membres de cette société, ils imaginèrent des liens de famille, des rapports d’amitié, des rivalités, des jalousies comme entre les humains. Les poèmes homériques tracent de cette société divine le tableau le plus précis en même temps que le plus varié et le plus vivant ; c’est par eux et chez eux que nous connaissons le mieux l’anthropomorphisme hellénique. »

   Tu vois, Lecteur, ce que je disais précédemment à propos des inférences logiques apparaît ici de manière évidente dans ce processus d’humanisation des dieux. De fait, pour l’homme, les dieux ne sont plus des dieux, à savoir de pures entités vivant de leur propre essence et ne cherchant rien au-delà. La volonté humaine, non seulement s’est approprié leur image, mais a établi tout un réseau de relations (inférences) dans lequel la notion même de déité se dissout, puisque ceux qui en ont reçu la grâce ne se justifient plus qu’au travers de tout un maillage sémantique qui les fait cousins, frères à l’intérieur de la grande famille humaine.

   Ainsi, détachés du sceau divin dont ils auraient dû assurer la pérennité, rejoignant la ‘terre des hommes’, ils ne sont plus ‘qu’humains trop humains’, et libèrent ainsi le vaste champ où rayonnent les seules Idées. Si Idéelle présente figure humaine c’est dans le but qu’elle nous demeure perceptible. Son image n’est que l’écho, le halo d’une réalité bien plus haute dont il ne nous revient nullement de tracer les traits car on n’esquisse pas ce qui est de la nature de l’Être. L’Être est en-soi-pour soi, tout comme Idéelle est cet Être indéfinissable dont, tout au plus, nous pouvons avoir l’intuition, jamais former l’image en nous. Sans doute est-ce pour cette raison seulement d’une approche, que l’Artiste l’a vêtue de ces contours flous, illisibles. Ils sont les traits de la grâce. Ils sont les rayons de la Beauté venue sur Terre nous dire l’exception du regard.

    Mais, après avoir connu brièvement le Ciel des Idées, il nous faut revenir à de plus terrestres représentations. L’image est lissée d’une intime douceur. Une manière de camaïeu gris-beige qui ne fait que tenir Idéelle à distance. Ce à quoi se destine cette poétique présence, apparaître selon une vision qui nous la rend précieuse. Ce sont toujours les fleurs que nous n’avons nullement cueillies que nous rêvons, un jour, de réunir en bouquet, afin d’en humer la troublante fragrance, un tourbillon se lève en nous qui confine au vertige. Ces êtres de pur prestige vivent dans un lointain qui toujours se dissout dans la transparence d’un gel, l’intimité d’une résine comme s’ils étaient les âmes tutélaires des espaces sylvestres et ne se donnaient que dans une manière de retrait. C’est sans nul doute leur valeur d’absence qui nous les rend si chers.

   Alors, tout ce qui se situe autour d’eux, prend la forme d’une pure relativité. La terre, les villes, les hommes s’effacent pour ne laisser, en une lumière diffuse, que Celle qui en est la légère floraison. Ce que nous prenons pour un parapluie (certes sa forme nous inviterait à le penser), n’est en réalité que l’écho d’Idéelle, son aura, son propre resplendissement sur la courbe alanguie des choses. Combien, regardant cette image sereine, nous éprouvons un sentiment de calme et d’heureuse complétude ! Toutes les failles dont nous étions traversés, tous les avens et les abîmes qui creusaient notre quotidien, voici que tout se comble, voici que tout s’éclaire, que nos anatomies internes sont atteintes de cette unique et délicate clarté qui plane ici et là avec un glissement d’aile, une onction si légère.

   C’est bien la consistance du rêve dont nous apercevons la touche si délicate, proche d’une aquarelle. Aussi, l’observant avec attention et retenue, nous faisons silence car notre parole pourrait offenser Celle-qui-vient-à-nous et nous fait être à emplir nos yeux de reconnaissance. Nous n’arrivons à notre intime présence qu’en cet effleurement, ce frôlement, cette étonnante vision. Un Soleil se lève depuis son heureuse nébulosité ! ‘Indifférence’ était le titre de cette image. Ce mot indique un état d’insensibilité, de détachement par rapport aux choses du monde. Ceci voudrait dire que nul ne pourrait l’atteindre, Elle-la-Déesse. Ne serait-ce l’essence de l’Idée que de soustraire à ce qui voudrait la requérir et, possiblement, la faire tomber dans la contingence, se vêtant des contraintes de la facticité ?

 

Demeure donc en ton Olympe.

Nous, les hommes,

demeurerons en notre Terre,

les yeux levés vers ta Magique Figure.

En Amour nous serons

le temps de notre fragile éternité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 janvier 2021 7 31 /01 /janvier /2021 17:23
Dessous la lumière verte.

                                          Photographie : Katia Chausheva

 

   Le compartiment était semblable à un minuscule boudoir, avec ses rideaux aux fenêtres et ses broderies sur la pourpre des sièges. Nous étions deux dans cet espace étroit. La lumière verte du plafonnier diffusait une douceur d'aquarium. Je vous apercevais dans votre tache d'ombre, seulement effleurée par la clarté, pareille à la silhouette fuyante d'un rêve. Vous bougiez si peu, sauf parfois pour remonter une mèche rebelle ou bien croiser vos jambes que je supputais longues et gainées de soie. L'express glissait dans un bruit de neige au milieu des bouleaux. Il y avait comme une phosphorescence et, au plafond, filaient de rapides étoiles. Le mouvement continu du train, sa scansion régulière faisaient penser à une manière de rythme immémorial, à moins que ce ne fût au balancement même de l'amour. C'était troublant, en tout cas, que de progresser vers son destin dans cette eau trouble, vibrante comme le désir. A en juger par votre pose alanguie, vous deviez être installée dans une naturelle volupté et je jouais à vous imaginer par la pensée. Grande, élancée, avec de belles hanches en amphore, un bassin large comme le jour, des cuisses musclées en même temps que sveltes, des mollets doucement inclinés vers les attaches de vos chevilles. Seul votre visage demeurait inconnu, tellement il semblait vouloir se dissimuler dans une écorce fuligineuse. Mais comment m'empêcher de lui donner forme et courbure, élan et vivacité, présence et absence ? Assurément vos cheveux avaient la couleur du platine, votre front celui de l'albâtre, vos lèvres doucement gonflées l'ardeur de la fraîche cerise, votre menton la fuite claire du galet. Quant à vos yeux, ils ne pouvaient être qu'identiques aux feuilles des arbres dans leur tremblement léger, eau de source se dispersant dans la perte de la lumière.

De temps en temps je jetais un regard sur le paysage, sur cette incroyable nuit boréale qui brillait pareille à une gemme. Une lueur à ras du sol glissait sur les troncs des bouleaux et nous en recevions l'écho affaibli, sémaphore venant dire là l'instant unique. Ce qui me plaisait, surtout, les variations de cette faible lumière, les passages plus clairs dans les gares, comme de rapides fanaux s'effaçant dans le silence. Alors, penchant la tête vers le carré de broderie, me laissant aller à un facile onirisme, tout inclinait à devenir symbole aussitôt qu'évoqué. Je pensais à la douceur, à la paix et une colombe m'effleurait de son vol blanc. Je pensais à la beauté et la mer gonflait son dôme bleu. Je pensais à la vérité et l'iceberg dressait son stalactite de glace dans les eaux pures des fjords. Je pensais au bien et le soleil faisait sa boule blanche au-dessus de l'horizon. Tout se dirigeait vers la métaphore avec souplesse, facilité. Alors, qu'en serait-il si je pensais à vous, étonnante et discrète voyageuse perdue dans la pénombre de son corps ? Y verrais-je quelque secret ? Y verrais-je l'amour faire ses singuliers aveux ? Je pensais à vous, forme indistincte dans la dérive nocturne et je vous voyais nue, soudain, allongée sur une couverture aux plissements de vague. Votre visage demeurait une énigme, dissimulé dans une avancée d'ombre. Votre bras gauche descendait vers le sol dans un genre d'abandon, alors que votre main droite, en coupe, protégeait une poitrine que je devinais menue, une aréole sombre comme la baie du genièvre. C'était votre hanche, votre bassin qui recevaient le plus de lumière alors que l'ascension de votre jambe disparaissait dans une invisible taie grise.

C'était incroyable ce grain de peau, ce givre éteint. Et, pourtant, je vous sentais si passionnée. Dissimulée à mieux vous dévoiler. Etait-ce la taïga qui faisait sur moi ses reflets troublants ? Comme une ivresse née du silence. Et ce face à face muet qui semblait n'avoir pas de fin. Longtemps j'ai erré sur la colline de vos genoux. Puis la chute fut fatale. Pareille à un éblouissement. Il y avait le ventre bombé, le léger foisonnement d'une végétation silencieuse. Une douce rosée en éclairait le mystère. Puis une mince faille par où se devinait le secret que vous portiez dans le recel de vous. Une clairière y faisait son ajour avec, au milieu, la hampe blanche de votre désir. Dressée vers le ciel à la manière du discret bouleau, une à peine vibration dans le vent d'hiver. C'était étonnant cette souplesse de l'air qui vous animait de l'intérieur, ce nectar qui gonflait et faisait ses infinies efflorescences avec la beauté de cela qui se dissimule et ne parle qu'un langage crypté, écrivant dans la chair les hiéroglyphes de l'attente. Car, ici, dans ce dépliement pareil à celui de l'anémone dans la pureté des eaux, c'était d'une grâce naturelle dont tout était atteint. Comme si la rumeur boréale, ses aurores de verre avaient gagné votre demeure afin d'y déposer l'arche d'une poésie. C'était si bien de flotter entre deux eaux, entre deux chairs, dans la pure élégance d'une parole infiniment muette. Être là, parmi vous, à demeure et ne souhaiter rien d'autre que cette lente immersion. Et, d'ailleurs, était-il possible d'en jamais ressortir ? Il y avait des balancements, de légers bruits de conque marine, de sourdes reptations. Combien il était heureux d'éprouver cette certitude d'être dans la simple vérité charnelle avec la demande d'y rester. Au-dessus du dôme du ventre, c'était tout l'espace libre de la taïga qui se posait sur votre ombilic, y déposant le vent, la lumière bleue, la courbure du ciel, le clignotement des étoiles, la douce lactation de la Lune. Il n'y avait plus rien dans cet express qui filait d'un bout à l'autre de l'horizon, que vous, dans l'attente de l'événement, que moi, dans le pli même de ceci qui se produisait et tenait du prodige. Le monde, au loin, n'était qu'une simple distraction, la perte d'une eau dans une faille innommée. Mes yeux étaient fermés, mes paupières jointes sur la porcelaine de la sclérotique, mes pupilles explorant l'en-dedans comme si la perdition de toute chose avait eu lieu. Nous étions quelque part dans une dérive hauturière sans lieu ni temps.

Un bruit de chute, pareil à de lourds flocons heurtant le sol de terre gelée. Puis, plus rien que le vide. Le compartiment était désert, rideaux battant la vitre sous l'effet d'un simple courant d'air. Je me suis levé avec le poids du doute et les arrière-pensées du songe. Le quai, sous ces latitudes septentrionales, était semblable à une banquise dérivant au milieu des eaux froides. Le train était immobilisé dans un espace gris, tout contre une butée de bois. Quelques voitures y étaient accrochées, toutes identiques, architectures fuyantes que la brume effaçait. Une gare qui semblait désaffectée, quelques rondins de bouleaux empilés, un antique signal, l'ossature d'une ancienne barrière, des monceaux de traverses rongées par le temps. J'errais, mon maroquin au bout du bras, comme aux confins d'une vie inutile et dérisoire. Par terre, sur une dalle de ciment usée, une couverture de bure marron. Le blizzard qui s'était levé y imprimait quelques rapides vagues. Ce linge perdu, je l'ai ramassé, l'ai serré contre ma poitrine afin de me protéger du froid naissant. Bizarre, tout de même, comme cette étoffe paraissait vivante, encore habitée d'odeurs. Un parfum discret, de rose ancienne, montait lentement dans la décroissance du jour. Je me suis assis sur un banc de planches disjointes. Dans les ramures froides de l'air, venant d'un impossible horizon, il me semblait entendre le glissement d'un express en route pour ce bout du monde. Longue serait l'attente, dans cette ambiance hivernale, sans réelle demeure où habiter !

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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 17:30
Traces mémorielles du temps.

                                                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

 

 

  

   Passagers de l’inutile.

  

   Comment inventorier une vie, y semer quelques jalons, y inscrire des repères qui soient autre chose qu’une anecdote, qu’une histoire parmi tant d’autres se dissolvant dans les mailles incertaines des souvenirs ? Au fil des jours nous avons voyagé, marché sur des chemins au long cours, longé les hautes façades des immeubles, croisé des quidams, rencontré d’autres passagers de l’inutile dont il ne nous reste plus qu’une brume légère, à peine plus que l’empreinte d’une cendre sur la dérive lente de la glace hivernale.

  

   Ce qui fait sens et incite à rêver.

 

   La mémoire est identique à ces paysages d’Irlande où le ciel le dispute à la terre, où le granit se confond avec les silhouettes basses des hommes, les toisons des chevaux que fouette le vent, les grappes de nuages qui font leur lourde pérégrination d’un horizon à l’autre. Que retenons-nous, sinon le chant rauque des hommes aux visages burinés qui flottent indéfiniment dans les pubs aux fantomatiques visions ? Presque rien qui soit lisible, qui puisse donner prétexte à une écriture, initier un récit à la veillée lorsque le calme habite les cœurs et que l’âme est disponible à l’offrande, à la réception de ce qui fait sens et incite à rêver.

  

   Fourmillement des choses

 

   C’est étrange tout de même cet immense fourmillement des choses qui nous assaille dès l’instant où notre esprit fait l’effort de ressaisir les fragments d’un passé si lointain qu’il semblerait n’avoir jamais existé, simple légende sur les pages d’un livre et les signes qui s’effacent dans leur profusion même, leur densité. Alors la vision est floue, le strabisme fréquent, l’astigmatisme opérant qui dédouble tout dans une manière d’illusion confinant à quelque vertige.

  

   Lutte de la souvenance. 

 

   Se souvenir est toujours une douleur ; ramener à soi l’outre ancienne gonflée d’évènements est une souffrance ; hisser d’un puits sans fond l’eau des gestes d’antan est toujours courir le risque de la nostalgie, ouvrir le sas infini des métamorphoses, donner site aux tourments labyrinthiques qui figurent dans toute quête d’un passé à faire resurgir. Nous cherchons et nos mains sont vides comme si la présence qui, autrefois y était incluse - ce bout de bois taillé au canif, ce schiste sculpté, cette autre main qui se confiait -, tout ceci se diluait, se délitait à l’aune de cette confondante lutte de la souvenance.  

  

   Corolles qui sèment à tout vent.

 

   La figure de la mémoire serait-elle identique à ces corolles qui sèment à tout vent les spores pluriels d’une amnésique manifestation ? « Trois p’tits tours et puis s’en vont ». Sans doute convient-il de prendre de la distance, de s’amuser de nos oublis, de rire de nos confusions. La loi de l’existence se situe sous l’inévitable férule de la multiplicité, de la prolifération et bien malin serait celui, celle qui parviendraient à archiver ce divers bourdonnant en quelque partie d’une anatomie accueillante, disposée à en assurer l’éternelle conservation.

  

   La peau disponible du monde.

 

   Le temps, cette abstraction, cette image longtemps suspendue qui fait naufrage dans l’étang des occupations, qui se fond dans l’effeuillement des jours, comment en faire quelque chose qui ne se perde dans l’évanescence, ne s’absente de nous ou prenne la consistance de ces infinis que nous sollicitons sans jamais pouvoir les rejoindre ? Les formes du temps ce n’est nullement en nous qu’il faut les chercher mais dans la nature, dans le paysage, sur la peau disponible du monde, cette face prolixe, inépuisable, indéfiniment renouvelable.

  

   Ces feuilles d’argile.

 

   Car le monde est présence, car le monde est mémoire. Tel un visage buriné qui conserve la trace du soleil qui l’a hâlé, l’a porté à cette teinte singulière qui en esquisse les éternels contours. Car le monde toujours se manifeste comme cet immense album dont nous pouvons parcourir les pages semées des empreintes qui sont celles des hommes, partant, les nôtres aussi puisque nous participons à et participons de la grande aventure anthropologique. Plutôt que de s’ingénier à reconstruire l’édifice que nous avons été, contentons-nous d’en éprouver cette manière d’écho que les choses simples nous tendent à la manière d’un miroir. Devenons ce Narcisse penché sur ce territoire d’un rivage, cette surface de sable qui deviendra le livre de notre propre histoire, le recueil vivant de notre archéologie. Peut-être ne sommes-nous que ces matières à exhumer du réel, ces tablettes de pierre, ces feuilles d’argile dans lesquelles les anciens habitants de la Mésopotamie gravaient les premiers chiffres de l’humain ?

    Image ancienne d’une amante ?

Traces mémorielles du temps.

   Combien alors tout devient signifiant. Combien tout scintille et rayonne du luxe infini de connaître. Cette image déposée au sol par le lent travail du sable que façonnent inlassablement les courants marins, comment ne pas y deviner l’ample moutonnement des dunes sous l’aride soleil du désert ? Mais aussi, mais surtout, comment pourrions-nous faire l’économie d’un regard plus profond, plus inquisiteur, qui pioche dans les terres du souvenir ?

   C’est bien de l’effigie d’une femme dont il s’agit, du monticule des reins qui fait soudain son golfe, son anse alors que la courbe du dos s’élève en direction de quelque ascension. Image ancienne d’une amante ? Carrousel des formes qui, un jour, au hasard d’une rencontre, s’imprimèrent à jamais dans la résine disponible de la mémoire et y stagnent, eaux dormantes qui ne demandent que le réveil, la surrection, l’élévation tel le menhir dans le ciel qui le reçoit comme son offrande la plus élevée.

   Dès l’instant où la prodigieuse nature nous révèle la subtilité de ses signes, nous sommes habités, nous sommes possédés, fascinés et nos yeux longtemps ouverts sur la nuit seront fécondés par un immarcescible songe. Une divagation sans fin, une myriade de constellations qui seront notre firmament et l’étoile polaire qui nous indiquera le chemin à suivre. Nous n’aurons plus peur désormais, nous serons guidés, remis à une instance plus haute que la nôtre, ce qu’est toujours l’initiation d’une nouvelle conquête de soi.

  

Traces mémorielles du temps.

   Mais le sol n’a pas encore épuisé ses ressources et il faut à nouveau creuser, débusquer la vision latente, lui donner sens et direction car, jamais, nous ne pouvons demeurer sur le seuil d’une grotte et refuser d’en connaître l’intérieur, la face d’ombre où se cache le mystère en son insondable faveur. Nous faisons quelques pas, bras tendus vers l’avant, tels des somnambules hantés de sublimes intuitions. Puis nous découvrons ces minuscules impositions, sur le sable, d’une marche discrète. Peut-être celle d’un limicole égaré sur les hauteurs, à la recherche de l’introuvable provende ou bien en quête de sa compagne perdue quelque part dans l’immensité qui lui fait face et le rend à sa modeste et presque invisible présence ?

   Toute trace de pas est le lieu d’une projection. Comment n’y nullement retrouver son propre passage dans cette marée, cette convulsion du réel qu’est toute existence en son essence ? Jamais notre marche n’est totalement assurée de son but ; longue est l’errance qui s’origine dans les tout premiers pas et signe son épilogue dans l’hésitant cheminement de l’âge, la progression qui titube et tremble à l’orée de la nuit. Encore un effort, encore une montée et peut-être le vent nous portera-t-il au-delà de notre être, dans la contrée des rêves hauturiers qui se dessinent, tout là-haut, à contre-jour du ciel ? Peut-être ?

Traces mémorielles du temps.

   Seul le souffle continu de la brise.

 

   Je suis presque en haut de la dune. Le vent venu de l’Océan pousse les minces fragments de silice, les réduit en une traîne brillante qui fait sa claire volute, se découpe sur le bleu de l’éther lavé par l’air poncé à vif. Au loin, dans une brume diaphane, la longue faucille du banc d’Arguin, les deux entailles couleur d’émeraude profonde des passes nord et sud. Personne à l’horizon comme si la Terre se donnait à voir dans une manière d’origine. Seul le souffle continu de la brise, le murmure de l’eau, son battement régulier tout contre les flancs assoupis de la colline teintée d’or dans le crépuscule naissant. Il est encore temps de voir avant que la nuit n’étale son dais sur le silence, que ne s’éclairent les scintillements de la ville qui bientôt dormira pliée dans ses membranes d’étoupe.

   

   Les eaux troubles du souvenir.

 

   Je regarde au sommet le liseré plus sombre qui imprime sur le sable les souples linéaments de ses trois arches. Un genre de lettre pareille à un M, initiale de Mémoire, avec sa ligne de fuite vers l’aval, symbole sans doute de son possible effilochement, de sa dispersion, là-bas, dans les eaux troubles du souvenir. Plus bas la forêt gronde déjà ensevelie dans ses touffes nocturnes et la cime des pins oscille au rythme du clair-obscur, cette douce ambiguïté qui dit en un seul et même mouvement la présence à soi en même temps que l’absence. Demain à l’aube bleue, que demeurera-t-il de tout ceci, si ce n’est une étrange persistance dans la conque étroite de la tête où s’agite la houle de la pensée ? Que restera-t-il d’autre qu’une feuille envolée par le vent ? Oui, envolée ! Qui, un jour peut-être n’en finira de chuter dans l’aire infiniment disponible du temps.

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29 janvier 2021 5 29 /01 /janvier /2021 09:26
Quelle est donc cette déshérence ?

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

   Nous voulons regarder, nous voulons voir. Mais quelle est cette taie d’ombre qui voile nos yeux ? Quelle est cette obscurité native qui ne nous révèle des choses et du monde qu’une évanescente et confondante figure ? Moins que l’approximation d’une visée, c’est dans un genre de cécité que nous nous réfugions comme si nous ne voulions prendre conscience de ce qui, hors de nous, ne cesse de nous interroger, de nous mettre en échec, de nous reconduire dans un chaos originel dont, encore, nous ressentons les sourdes convulsions, un feu en notre corps, une combustion en notre esprit. Tout devient si étrange qui fulgure dans l’espace, qui vrille en notre chair le peu d’assurance réfugiée en son sein.

   C’est un bruissement, un sourd dialogue de guêpes qui vient à nous, nous en sentons le venin solaire tout contre le métal lisse de notre peau. Parfois, cela fait son tintement de gong, son gros bourdon pareil à celui de Notre-Dame et il s’en faudrait de peu que nous ne devinssions Quasimodo lui-même en sa massive roture, en son anatomie mal équarrie, en son ‘inquiétante étrangeté’. Constamment, nous sommes habités de ces ombres qui croissent dans le silence de notre caverne, tapissent l’envers de notre univers, habillent notre intérieur d’une chape de suie. Alors, comment s’exiler de soi, comment s’extraire de son corps, chrysalide s’exonérant de sa tunique de fibre pour gagner l’air serein tissé de gouttes de cristal ? Ce que nous voudrions être, dans l’immédiateté des choses présentes, cette lumière qui empourpre le couchant ou teinte l’aube de bleu en son ineffable vérité. Une simple mais efficiente clarté qui n’aurait nul besoin d’un corps, mais serait pure musique parmi les Sphères du Monde.

   Nous regardons devant nous qui nous fait face et pose son énigme. Nous apercevons bien une figure humaine dans la réalité de son être. Nous pouvons dire le bandeau rouge qui ceint ses cheveux, nous pouvons dire le bras, la main, leur initiale pureté, la couleur de résine que saupoudre la légèreté d’un talc, dire la vêture, le blanc de son encolure, le chandail grenat qui incline vers la nuit. Mais pouvons-nous dire le visage dans l’exactitude de ses traits ? Non, nous le pouvons et ceci pourrait bien nous délivrer le message qui, depuis toujours nous hante, cette perte de soi de ce qui est dans l’illisible, dans les marges, dans l’abîme qui, toujours, s’ouvre au-devant nos pas et nous précipite dans notre propre néant.

   Est-ce un hasard si l’Artiste qui a commis cette œuvre a biffé l’épiphanie de son Modèle, le réduisant ainsi à l’état de pur mystère ? Nous en sentons la vive brûlure toute contre le dard de notre lucidité. Nous voyons bien qu’il y a un problème, que nulle Raison ne nous aidera à démêler les fils embrouillés de la pelote, que notre tension en direction du connaître ne sera jamais qu’une aporie de plus dont nous ne pourrions émerger qu’au motif de ‘la mauvaise foi’ sartrienne, cet envers de la liberté que nous plaçons sur les choses à défaut de les connaître, d’en percer le derme, d’en deviner la subtile source.

   Constamment, nous sommes livrés à notre propre désarroi. C’est bien parce que nous sommes des êtres finis, bornés dans leur existence, que nous portons notre envieux et curieux regard vers d’autres horizons que ceux qui nous sont habituellement confiés. De tous nos vœux, de toute la force de notre âme nous essayons de convoquer les dentelles étincelantes de l’Intelligible, d’halluciner l’Absolu comme s’il pouvait nous féconder, nous réaliser en totalité ; nous nous efforçons de posséder cet ultime pouvoir de l’Idée, être qui jamais ne se donne pour saisissable, ce qui en fait l’inouï prestige.

   Que dresse ce ‘Portrait inachevé’ dont nous pourrions tirer quelques hâtives réflexions ? Sans doute nous faut-il procéder par analogies, seule manière d’y voir plus clair. Lorsque nous ne pouvons inférer à l’égard des choses que de brèves et fragmentaires pensées, il nous faut consentir à avoir recours à des modèles. Leur compréhension nous aidera dans la résolution de l’énigme.

   Ce Visage : tablette cunéiforme de Mésopotamie que la force du temps aurait usée jusqu’à rendre illisibles les signes qui y figuraient. Il ne demeurerait que l’image de quelques poinçons épars se diluant dans l’histoire immémoriale des civilisations.

   Ce visage : architecture babélienne identique à la représentation de Brueghel l'Ancien, un curieux assemblage de langues, un bruit de fond du monde sur lequel ne se détachent plus les paroles des hommes. Image de la confusion dès lors que l’unité perdue, partout règne le désarroi et la perte de soi dans un jargon qui ne parvient plus à se saisir lui-même. Perte de l’essence du langage. Les mots ne sont plus que les briques d’antiques temples dont les plans ont été égarés. Stupeur des archéologues face à cette incompréhensible mutité.

   Ce visage : illusion rimbaldienne. Suivons le Poète :  

“Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens.”

   Outre que ce dérèglement pourrait conduire à toutes les aberrations visuelles possibles, les hommes sont si peu poètes, bien plutôt des faiseurs de prose ‘sans rime ni raison’, si bien que leur langage sombre le plus souvent dans un tumulte dont eux-mêmes ne parviennent plus à démêler ‘le bon grain de l’ivraie’. L’usage, ici, des lieux communs, des formules toutes faites, montre bien l’embarras dans lequel nous sommes de préciser les esquisses d’un réel qui faseye et menace de sombrer.

   Ce visage : artefact lacanien perturbant le ‘stade du miroir’, ce processus faisant de l’enfant qui se reconnaît dans sa surface réfléchissante le principe même de son identification, les fondements de la constitution de son moi. Ici, le ‘moi’ du Modèle, le ‘moi’ du Voyeur sont à égalité d’indécision. Nul ne se reconnaît qui ne reconnaît l’autre. Effacement de toute altérité et, conséquemment, de toute position de Sujet. Objet faisant face à un autre Objet. Réification des consciences jusqu’à parvenir à la totale incompréhension de tout phénomène.

   Observant cette œuvre, nous sommes foncièrement, radicalement questionnés par la dalle immobile du visage, bien moins par le reste de la représentation, ce corps partiel certes, mais que nous pouvons reconstruire au gré de notre imaginaire. Eu égard à leur caractère de multitude partout présente, les corps nous sont familiers, ce à quoi ne pourraient prétendre les visages, ils sont inscrits dans le cercle étroit d’une singularité. Leurs propriétés sont individuelles, nullement transposables à tout autre visage qui prétendrait être le calque d’une forme homologue. Il ne peut y avoir homologie d’un visage à un autre. Chaque épiphanie ne peut rendre compte de sa présence qu’à elle-même, c’est le signe de sa liberté et de sa constitution. Il y a donc une sorte de ‘banalisation’ des corps en même temps qu’une essentialisation du visage.

   Ce n’est pas un hasard si, parmi les cinq sens de la perception - le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue, le toucher -, quatre d’entre eux trouvent leur site d’élection dans le visage. Quatre sens faisant SENS jusque dans le luxe inouï d’une homophonie lexicale. N’est-ce pas une vérité ? Bien évidemment ceci ne veut nullement dire que le corps serait de surcroît, que nous pourrions nous en passer et continuer notre chemin sans plus de souci. L’homme est un tout mais sous l’ascendant du visage. C’est bien en lui, dans la plus évidente singularité d’une personne, que peuvent apparaître, aussi bien la lueur d’une intelligence, le lieu d’une émotion, se deviner la source d’une vertu ou bien son contraire. Notre visage est sculpté à tel point par notre esprit, modelé par notre âme, qu’il se donne à entendre tel le sceau que nous tendons aux autres de manière à ce qu’ils puissent nous saisir en notre plus cardinale ressource.

    Joubert, dans ses ‘Carnets’, ne propose-t-il pas cette pensée éclairante ? :

   « Ce n’est guère que par le visage qu’on est soi. Et le corps nu d’une femme montre son sexe plus que sa personne… La personne est proprement dans le visage ; l’espèce seule est dans le reste. »

    Il importait donc de s’arrêter un instant sur cette face puisqu’elle a constitué, pour l’Artiste, l’espace d’une interrogation. Parvenus ici, nous serait-il possible de faire l’économie du beau concept ‘d’épiphanie’ tel qu’abordé par Emmanuel Lévinas ? Nous donnons la citation glanée sur le Site ‘Lire Derrida, l’œuvre à venir’, tellement celle-ci va droit au cœur du sujet, là même où le sens (encore lui !), fulgure et montre sa profondeur :

   « L'expression originelle du visage se dit : "Tu ne commettras pas de meurtre". Son épiphanie suscite la possibilité de se mesurer à l'infini, sans en prononcer le premier mot. L'infini se présente comme visage, il paralyse mes pouvoirs, il instaure la proximité même de l'Autre.

   Un être, depuis sa misère et sa nudité, s'exprime et en appelle à moi. Dans la droiture du face à face, sans l'intermédiaire d'aucune image plastique, il invoque l'interlocuteur et s'expose à sa réponse et à sa question. Ce n'est ni une représentation vraie, ni un acte, mais je ne peux pas rester sourd à son appel. En suscitant ma bonté, il promeut ma liberté. »

  

   Quelques rapides commentaires

  

   La signification du visage, tel qu’envisagé en son caractère infini, ‘sacré’, en son acception de « sacrer roi », de reconnaître une royauté, cette valeur donc se déploie sous l’injonction d’un meurtre à ne pas commettre. Le serait-il et il s’agirait d’un régicide, c'est-à-dire d’atteindre la personne même du Monarque, laquelle au motif du droit divin se réfère à Dieu en personne. Offenser le visage, c’est d’un seul et même geste, condamner le Roi, et à travers lui porter gravement atteinte à Dieu. On voit combien le visage recèle en lui de notations vertigineuses, images d’un abîme qui s’ouvre devant l’homme s’il en profane l’étrangeté. Car il y a bien ‘étrangeté’ dès lors que l’on questionne ces entités métaphysiques qui nous dépassent et nous reconduisent au centre de notre microcosme humain si étroit, à peine une étincelle dans le grand feu universel.

   « La proximité même de l’Autre », la Majuscule à l’initiale nous reconduit à la qualité d’une spiritualité, d’une demande muette mais infiniment fondamentale, cette proximité est exposition, vis-à-vis de l’interlocuteur, « à sa réponse et à sa question », ce qui veut dire que l’Autre n’existe qu’à l’aune de mon regard, de mon approbation. Et que, par simple phénomène d’écho, de réciprocité, je n’existe moi-même qu’à être reconnu par l’Autre. Une conscience fait face à une autre conscience et se déploie à l’aune de cette rencontre. Etonnante puissance de l’événement lorsqu’il permet l’assomption de deux personnes au centre même de leur unité ontologique. N’y aurait-il ce phénomène de l’union et tout demeurerait dans un sourd mutisme, et tout s’effondrerait de soi sous le faix d’une lourde incompréhension.

   Alors se devine la vigueur du point focal de l’œuvre. Ce visage sans relief ni profondeur, sans sourire ni regard, ce visage déserté de ses propres prédicats flotte infiniment quelque part dans un espace sans limites, un temps sans heures ni minutes. Ce visage erre dans les confins d’une immense solitude, dans les régions froides et sans vie d’une naissance qui ne pourrait avoir lieu, d’une parole qui ne pourrait s’élever, d’un sourire qui demeurerait dans les frimas d’hiver et ne connaîtrait nullement son printemps, cette sortie hors de soi, ce rayonnement qui est la puissance même d’exister.

   Cette peinture est d’autant plus réussie esthétiquement qu’elle réalise cette insoutenable tension, qu’elle porte au jour cette déchirure qui nous traverse comme la tragédie du genre humain : l’éblouissement d’une chair veloutée que vient reprendre en son sein cette triste énigme qui, en même temps est notre joie, ce visage sans visage, cette pâte aveugle, ce masque de cire, ce mot troué de silence. C’est la question qui nous tient en haleine et nous fait poser, chaque jour qui passe, notre pas sur une terre nouvelle dont nous ne savons quelle sera sa nature, félicité, éblouissement, chute ou bien élévation pour plus haut que soi. C’est cette indétermination qui nous fait hommes et femmes sous le ciel courbe, sur la terre qui fuit au loin vers son illisible horizon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 janvier 2021 4 28 /01 /janvier /2021 18:03
Vivait sa vie

                                                                         « Ireland »

                                                            Photographie : Gilles Molinier

 

 

***

 

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

***

 

Ici dans la clairière était

Toute la lumière

Du Monde

Lumière sans début ni fin

Lumière simplement ourdie

De choses originaires

Clarté qui ravissait quiconque la regardait

Mais jamais on ne pouvait trop longtemps

S’y abandonner

La laisser devant ses yeux

Comme on l’aurait fait d’un simple objet

 

***

 

Lumière était le visible en sa plus riche parure

Lumière était souci de se donner dans la pureté de soi

Lumière était cela même qui ruisselait étincelait émerveillait

Mais on n’en pouvait connaître l’ineffable secret

L’irruption à même la présence

La plurielle symphonie

L’inaperçu événement

La silencieuse

Profusion

Arbre était là debout

Dans le flux de clarté

Arbre était dans l’immédiat gain du jour

Arbre se sustentait à la source première

 

***

 

Nul ne savait qui de l’Arbre ou du Ciel

Faisait don de cette inépuisable féerie

Le feu blanc ici sur l’Arbre

Etait-ce flocon du nuage

La tache d’écume là

Etait-ce souffle du vent

La couronne grise encore là

L’intime pulsation d’une royauté

Emanée du plein des êtres

De leur irrévocable levée

Dans l’unique instant

Le cœur vibrant

La surprise

Ouvrant

Sa sublime

Corolle

 

***

 

Nul ne savait qui toujours espérait

La Clairière en ses yeux dissimulés

Cernés d’ombres et de noires moirures

Pourtant dans la mesure de l’habitude

Ne manquait de s’étonner

Du Prodige

Voir seulement voir

Tenait du miracle

Comment n’en pas sentir

Dans le ténébreux massif du corps

L’ondoiement

Les reptations animalières

Les efflorescences subtiles

La Joie

Cette pépite aux mille bruissements dans la forêt ouverte

De l’âme

Cette exception de vivre parmi le peuple primitif

De la sensation

Cette trouée céleste par laquelle se dit

L’élégant

L’aérien

Le vierge

 

***

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

Sur cette terre d’Irlande vouée

Aux pierres

Aux lignes de cairns

Aux calvaires de granit noir

Aux vents

Aux lacs d’eaux claires

A la course échevelée des chevaux

Aux taches de rousseur parsemant la plaine des visages

Aux mélodies mélancoliques de l’accordéon

A la lueur fauve de l’alcool dans la caverne des pubs

Sur cette Lande si belle

Si étrange

Si envoûtante

Comment Arbre aurait-il pu échapper à la magie

N’en être pas l’évident recueil lui dont l’éternité

Etait le signe le plus apparent qui se donnait

Sève

Baume

Lymphe

Matriciels

Céleste parmi la fourmilière des Hommes

Nu debout dans le temps qui gire

Et ne sait plus le début ni la fin de sa course

 

***

 

Arbre qui portes en toi l’infinie affluence

De tes frères

Du cyprès aux fières chandelles

Du majestueux séquoia

Aux longues ramures

De l’olivier à la noueuse destinée

Des lames d’argent des palmiers

Comment pourrait-on se distraire

De TOI

Ne pas te destiner le gui druidique

Ne pas t’envisager sous la forme

D’Yggdrasil-le-Magnifique

L’Arbre du Monde

Le « destrier du Redoutable »

Dieu Odin

Sur qui reposent

Les Neuf  Royaumes

 Celui des Brumes et des Nibelungen

Qui vivent dans la montagne

Dans les mines qui sont

Leur inépuisable richesse

 

***

 

Toi dont les branches sont le toit

Du Monde

Elles s’élèvent à la courbe

Des Cieux

Toi aux blanches et fougueuses racines

Qui défient le feu des Enfers

Toi qui abrites l’aigle à l’œil pléthorique

L’écureuil messager

Les lianes des serpents enlaçant ton tronc

Toi aux voisines que sont les Nornes

Ces tisseuses du Destin

Elles qui

Près de la fontaine

 Interrogent

Le Passé

Le Présent

L’Avenir

Elles qui font frémir sur ta large feuillaison

La pluie en mince brume

Qui touche la Terre

Cette rosée dont s’abreuvent les abeilles

Qui bientôt deviendra l’hydromel

Ce breuvage destiné aux dieux

Cet inimitable nectar

Peut-on espérer plus glorieuse carrière

Plus exemplaire fortune

 

***

 

Là en cette énigmatique terre d’Irlande

Tu es cette immense Sagesse

Cette révérence faite

Au Ciel

Et à

La Terre

L’abri pour les Hommes

Sous tes larges feuillages

Infinité d’yeux qui boivent le Soleil

Qui sont les miroirs de la Lune et des Etoiles

Nous les Hommes de modeste aventure

Nous dissimulons dans les ombres de la clairière

Sommes si inapparents

Dans l’air qui croît

Et le jour qui décline

Si indigents

 

Arbre ne demandait rien

Vivait sa vie

Etait comme il était

 

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27 janvier 2021 3 27 /01 /janvier /2021 17:40
Etonnante pluralité de l’être-au-monde

                                                                 Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

 

   Cette image n’est pas seulement belle d’être belle, de rayonner du plein de son exacte esthétique. Cette image est belle au seul rythme de ses multiples significations. Imaginez donc quelqu’un, peu importe qui, au centre d’un labyrinthe de cristal où mille miroirs brillant tel le soleil recevraient et amplifieraient la silhouette dont ils seraient les seuls et uniques témoins. C’est troublant, tout de même, de pouvoir saisir d’un seul geste de la vision, aussi bien la figure multiple d’une spatialisation que les phases successives de la temporalité. Bien évidemment, ici, nous faisons immédiatement signe en direction de cette représentation cinétique de Marcel Duchamp, « Nu descendant l'escalier », lequel, dans un étonnant saisissement du réel, nous remet d’emblée à un vertical vertige ontologique. Ainsi l’existence, condensée à la pointe de l’instant, en un site formel immédiatement accessible, se donne avec tant de spontanéité que nous nous interrogeons sur le lieu véritable de notre être et de son hypothétique vérité.

   Par un effet de simple projection de notre propre identité, regardant « Nu », ou bien l’image proposée par Léa Ciari, nous devenons, inévitablement, l’une de ces esquisses temporelles, si bien que c’est notre passé qui surgit en nous et nous demande quelle fut la position la plus essentielle qui nous visita. Reformulée au présent, l’interrogation consiste en ceci : Quand arrivons-nous à l’acmé de qui nous sommes, à savoir dans la manifestation absolue de notre essence ?  Jeune enfant dans notre innocence native ? Adulte dans la « force de l’âge » dont Simone de Beauvoir parle si bien dans le livre éponyme ?  Dans la sagesse de la vieillesse qui blanchit nos tempes, y grave les rides du souci de vivre ? Voyez combien ces deux images ploient sous une charge sémantique qui les déborde et les accomplit en même temps. En effet, elles ne sont signifiantes qu’à la mesure de l’excès dont elles constituent le socle.

   Il y a, dans ce clair-obscur, comme un glissement continu de la chorégraphie existentielle. Non seulement les personnages existent au centuple mais ils le font d’une manière subtilement dialectisée. Procès d’une négativité constante qui efface l’antécédent pour mieux révéler, donner lieu au subséquent. Négativité donc qui se métamorphose en la plus précieuse des positivités. On croirait, ici, soudain naviguer en régime de toute puissance, l’être se multipliant à volonté selon l’heure et le temps qui passe, sinon sous l’appui léger de quelque frivolité, de quelque insouciant caprice. Voici que l’existence contingente, aporétique, se dépouille de ses vêtures étroites pour gagner la demeure d’une libre exposition au carrousel du monde. Telle ou tel qui se croyaient disparus, les voici qui surgissent là où l’on ne les attendait nullement, doués d’une énergie vitale qui gommerait les ombres, ferait briller une mince lumière d’éternité. Assurément, il y a là l’exposition d’une joie tout intime, d’une félicité agissant à bas bruit, d’une latitude de l’être portée au degré le plus haut de sa longitude. Tout ce qui était nadir se donne en tant que zénith. Merveilleuse faculté de fécondation de l’image lorsqu’elle se dote de l’apparence du beau, de ce qui ouvre le sens et le maintient sur quelque promontoire où il brille, la nuit soit-elle venue.

   Si cette représentation, comme il a été précisé plus haut, s’envisage sous les traits de la double figure canonique de l’espace/temps, c’est bien son coefficient de moment, de durée qui retiendra prioritairement notre attention. Combien Eve, Adam (nommons-les ainsi au seul souci d’une nécessaire universalité), s’adonnent à parcourir leur chemin de vie. Ils sont, tout à la fois dans leur ici-présent et dans leur avoir-été, dans ce lieu génétique qui les crée et les recrée au rythme de leurs figures successives. Pourrait-on alors s’abstraire d’évoquer le devoir de souvenance et le bonheur qui lui est coalescent, de rapprocher ainsi des événements autrefois vécus que le songe réactive afin que, de cette synthèse, un présent soit possible se ressourçant aux résurgences qui furent, aux jaillissements qui seront. Cette belle photographie est porteuse d’une délicate réminiscence proustienne. Elle glisse du maintenant de Paris à l’autrefois de Combray, elle installe le « Temps retrouvé », celui de la « Petite Madeleine » qui efface le « Temps perdu », celui des mondanités dont la tâche artistique était absente. Sublime fusion du temps de l’enfance, « Swann », « Guermantes », avec celui de l’âge de la maturité où s’élabore l’une des œuvres majeures du XX° siècle. Oui, c’est ceci le prodige de la mémoire reconstructrice, assembler les fragments épars du temps, porter à la conscience les événements sans lesquels elle ne serait qu’un corps privé de mains, qu’un outil sans tranchant, qu’un ruisseau connaissant la douleur de son étiage.

   « Etonnante pluralité de l’être-au-monde ». A partir d’ici se justifie ce titre qui pouvait se donner en tant qu’énigme. Nous ne sommes au monde que totalement munis des textures et des fils qui ont tissé notre passé, que le présent reprend, que le futur portera en avant de nous. Comme si l’entièreté de notre existence pouvait défiler sur l’écran du réel autrement qu’à l’aune de ruptures, de biffures, de retraits. Comme si, l’œil rivé à la boîte d’un kaléidoscope, se montraient à nous, non seulement notre esquisse mais les milliers de fragments colorés qui en dressent la trame complexe, toujours en dette ou en excès d’elle-même. Oui, nous sommes des êtres de l’ombre et de la lumière, du miroitement et de l’obscur, de la présence et de l’absence. Bien plus qu’un long et savant discours, cette œuvre métaphorise notre sensation d’incomplétude, de manque, de désirs qui, parfois, s’actualisent uniquement sous le sceau de la privation, du dénuement, de la chose dont nous eussions souhaité qu’elle fût à portée de notre main alors que nos yeux n’en fixaient que la fuite à jamais sous l’horizon des incertitudes.

   Nous sommes des êtres du divers et du chamarré, notre vie n’est qu’habit d’Arlequin avec ses risibles empiècements, nous sommes, tout à tour, des Zanni, oiseaux à la cervelle creuse ; des Pantalon au fort caractère ; des valets bouffons à la Brighella ; des Pierrot candides aux yeux tristes ; nous sommes des Pedrolino comiques ; de touchantes et amoureuses Colombine. Nul repos, nul répit, notre trajet existentiel est le lieu de mille modifications, de mille retours, de mille sauts de carpe, les acteurs de facétieuses et étonnantes dramaturgies. Nous empruntons à tous les personnages de « La Comédie Humaine », nous rejoignons les ambitions d’un Rastignac, nous prenons les mille visages d’un Vautrin qui, à notre façon, se dissimule sous une foule de noms d’emprunt, nous marchons dans les traces d’un Père Goriot assoiffé de possessions, nous nous glissons dans la peau d’une Félicité des Touches visitée par la grâce de la réussite.

   Nous sommes des êtres composites, des alliages complexes, nous sommes des produits alchimiques mêlant la materia prima à la pierre philosophale, nous pratiquons, aussi bien et simultanément, l’œuvre au noir, au blanc, au rouge. Nous sommes des arcs-en-ciel. Jamais nous ne connaissons ni le lieu exact de notre être, ni sa destination et nous serions bien en peine de dire à quel degré de l’échelle des tons psychiques nous nous situons, de décrire la couleur de nos états d’âme, d’anticiper la terre de notre destination. Ce qui se joue dans l’individuel se reflète identiquement dans l’universel. L’histoire personnelle joue en écho avec la Grande Histoire. Nos êtres, si infimes, si insignifiants, rejoignent la cohorte sans fin des hommes célèbres et méritants qui ont essaimé le long de toutes les Civilisations. Nous faisons tous partie de la même « humaine condition », Montaigne dans ses sublimes « Essais » en a suffisamment assuré la belle mise en musique.

   Nous sommes traversés des feux des orages multiples, puis surviennent de soudaines accalmies. Nous sommes des Sujets semblables à ces girouettes que le Noroît, l’Autan ou le Mistral font tourner à leur guise selon telle ou telle direction. Notre substance de SUJETS est atteinte de ce vertige, désorientée par ce constant et infrangible tourneboulis. Voyez l’image ouvrant ce texte. Elle dit en mouvements suspendus, en réitérations de présences, en clignotements ontologiques ce que les mots, ici, s’essaient à traduire avec hésitation, maladresse. Rarement y a-t-il coïncidence de la phrase, du texte, avec la réalité qu’il s’agit de montrer. Peut-être la manifestation visuelle, en certain cas, lui est-elle préférable, elle qui montre en un seul empan la totalité de ce qu’elle a à dire.

   Regardons maintenant, avec Michel Serres, dans « Eloge de la philosophie en langue française », l’apparition, au cours des âges, de ces moirures, de ces diapreries, de ces subtiles et infinies nuances qui jalonnent notre nature et l’affectent continûment, sans cependant altérer notre essence. Nous sommes nés hommes, femmes et le demeurerons. Donc le Philosophe dit ceci à propos de la métamorphose de l’idée de SUJET dans l’histoire de la philosophie : (un calque pourrait être appliqué au devenir particulier de chaque homme, de chaque femme) :

    « Chaque siècle, en France, réinvente et campe la conscience ou l’identité forte de cet individu singulier, canonisées par la philosophie : Montaigne, moi ; Descartes, ego ; Rousseau juge de Jean-Jacques, sans exemple et sans imitateur ; Auguste Comte, le mécanicien, le naturaliste, le grand prêtre, moi positiviste en trois personnes ; Bergson, ma durée intérieure ; Sartre, ma liberté située… »

   Or, s’il s’agit toujours de cette même subjectivité, véritable pivot intérieur de la conscience, les contenus, loin de se fondre dans le même creuset, s’écartent sensiblement au regard de leurs significations internes.

   Ce qui est le plus remarquable dans « Les Essais », c’est cette pensée novatrice du moi qui le pose en tant que centre d’une fiction, mêlant hardiment deux notions pourtant infiniment contradictoires, l’imaginaire d’un côté, le réel et le vrai de l’autre. Ceci, le lecteur le sait et ne fait que s’en réjouir. Le moi de Montaigne est donc résolument moderne, lui que le roman contemporain copie sans vergogne afin de confectionner des vies pourtant bien moins passionnantes que celle de l’humaniste bordelais.

   Chez Descartes, philosophe rationaliste s’il en est, le moi ne se relie plus à la fantaisie qui règne chez Montaigne. Si Montaigne joue, Descartes se veut sérieux. Si de ce cogito qui lui crée quelques insomnies, il veut venir à bout, il lui faudra s’appuyer sur des certitudes, étayer son raisonnement, donner au Sujet souverain le sol nécessaire de la Vérité. Pour ce faire il s’appuiera sur le doute, son propre doute dont il déduira que c’est lui qui le pense et, le pensant, il ne peut qu’exister lui-même. Ensuite faisant l’hypothèse d’un malin génie qui se joue de lui et le trompe, il développera une hypothèse semblable, suspendant son jugement, donc prouvant sa propre existence au seul motif de son vouloir. On s’apercevra ici, combien le moi de Montaigne et l’ego de Descartes se situent dans des perspectives radicalement différentes.

   Quant à « Rousseau juge de Jean-Jacques », l’on perçoit aussitôt sans peine l’irruption de la psyché dans le moi et des ravages qu’elle peut y créer. Rousseau se pense la victime d’un complot qui aurait été fomenté à son encontre. Ceci l’angoisse si fort qu’il arrive tout au bord de la dépersonnalisation. Il se réfugie derrière un pseudonyme : « Monsieur Renou ». Dès lors, « je est un autre », la formule rimbaldienne ne semble avoir été écrite que pour lui. Le moi n’est plus ce jeu de Montaigne, ce concept cartésien, le moi est moi-pathos, moi-assiégé, moi-aliéné.

   Avec Auguste Comte s’opère une révolution copernicienne.  Les anciennes relations du moi avec la métaphysique sont soldées. Le moi n’est plus cette intimité avec soi, pas plus que cette étrange constellation qui le mettrait en relation avec le fictif ou l’imaginaire. Ce sont le réel, le palpable qui se substituent aux errances intellectuelles et aux plans sur la comète. De son statut étroitement singulier, l’ego se voit revêtu de l’auréole de l’universalité. L’idée d’individu, donc de sujet, se dissout dans un grand être social qui abolit tous les particularismes.

   Bergson, lui, prend le contrepied de Comte dont il critique le positivisme matérialiste. Dès lors il s’agit de se distancier du réel, de laisser ploace aux « données immédiates de la conscience », de privilégier l’intuition. Le moi s’adonne avec confiance et sérénité au phénomène de la durée pure qui est en même temps liberté au motif qu’elle congédie les conventions sociales, les automatismes, les conditionnements de tous ordres. Le moi est libre de lui-même dans la durée qui est sienne.

   Chez Sartre, à l’opposé de Bergson qui fait de l’intuition le moteur de la liberté, c’est l’existence elle-même qui est la substance à partir de laquelle se donne, pour l’homme, la possibilité d’être libre, de choisir, de s’engager. Le moi humain se construit au milieu des choses, en situation, c’est lui qui imprime sa marque, impose son sceau à l’ordre du monde. Nulle essence ne précède l’existence. L’existence a à se constituer au centre de cette pâte visqueuse et racinaire de la contingence.

   Cette brève histoire de la philosophie, telle que proposée lapidairement par Michel Serres, est à l’image de ce que nous sommes nous-mêmes en tant qu’individus, sujets, consciences. Nos cogitos successifs sont pareils à ces gemmes qui dorment dans l’ombre de la terre, gemmes aux mille et changeants reflets dès l’instant où la lumière de la conscience tâche d’en découvrir la plasticité, l’infinie modulation. Notre moi est tantôt intimiste à la Montaigne, tantôt rationnel à la Descartes, confit d’angoisse à la Rousseau, horloger à l’Auguste Comte, ineffablement intuitif à la Bergson, volontairement libre à la Sartre. Si la philosophie est le macrocosme, nous sommes le microcosme en lequel se reflètent toutes les parures, les cosmétiques, les vêtures chamarrées selon lesquelles notre vie s’ordonne, notre existence se crée au gré des courants marins, des vents alizés, des circulations de surface ou de hauts fonds. Nous sommes des océans en miniature agités au rythme de leurs propres marées, flux et reflux incessants. Ne le serions-nous et alors notre condition d’homme nous échapperait, notre moi se dissoudrait et nous n’aurions même plus le recours à la magie de l’intuition pour nous soustraire aux funestes desseins de Charybde et Scylla !

  

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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