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23 août 2022 2 23 /08 /août /2022 07:57
De quel visage est-elle la figuration ?

« Dis toujours ce que tu ressens,

Sois qui tu es au plus plein »

 

Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

   La douce pudeur que nous offre le Modèle de cette toile est une réelle onction pour l’âme. Il y a beaucoup de repos, une infinie sérénité et nous ne pourrons détacher nos yeux de cette scène qu’à l’aune d’un vif regret. Pourquoi tel être nous est-il indifférent, alors que tel autre nous retient, que tel autre nous enchante ? Sans doute les affinités parlent-elles dans l’élection de nos choix dont, au demeurant, nous serions bien en peine de déterminer les causes, d’en situer l’origine et les motifs secrets. Il y a d’étranges magnétismes, des confluences de polarités qui sont d’autant plus troublantes qu’elles sont ourlées de mystère. Cette Inconnue qui vient à moi, je la nomme « Pudique », c’est cette essence même qu’elle offre à celui qui la découvre avec bonheur. Oui, avec bonheur et je n’imagine nul Quidam qui en aurait croisé le chemin, se détournant d’elle avec ennui ou tristesse. Certains Existants diffusent, alentour, une aura qui les nimbe de toute la grâce du Monde. Å peine découverts et déjà ils répandent leur douce fragrance, et déjà ils voilent nos yeux d’une brume de joie. Pour autant, nous ne souhaitons ni les connaître plus avant, ni surgir dans leur intimité, ils sont trop précieux tels qu’en eux-mêmes. Jamais il ne faut altérer une eau de source, la laisser bien plutôt à sa vertu native.

   Avant que je ne découvre cette tempera, je n’avais nulle idée qu’un tel rayonnement pût exister et, cependant, quelque chose me disait, en sourdine, qu’il brillait en quelque endroit, qu’il se manifesterait nécessairement, comme si, du plus loin du temps, une rencontre devait avoir lieu. Pour cette raison mon étonnement est modéré, mesure d’une intuition qui en avait annoncé la venue. Un peu comme un cadeau se révèle à vous, dont vous supputiez la forme. De cette attente presque déjà comblée d’avance nait le sentiment complexe d’une plénitude qui demande que nulle vacuité ne vienne en entamer le multiple don. Curieuse posture qui me place tel le Connaissant que je suis, continûment en quête d’un plus complet accomplissement. Une anticipation avec ses heurs et ses malheurs dont nous demandons au présent qu’il vienne confirmer un versant positif, nullement son contraire. Lecteur, Lectrice, si vous pensez ma complétude en voie d’être atteinte, vous aurez raison bien au-delà de ce que votre imagination peut vous offrir. Mais il me faut cesser de placer au seuil de ma belle découverte des prémisses qui pourraient en atténuer la portée. Qui donc ai-je rencontré ?

   Pudique est enchâssée dans un bel écrin de bois doré aux moulures armoriées. Déjà l’élégance du cadre annonce l’élégance de celle qui y figure sous la lumière d’une belle Vérité. Si j’affirme ceci, l’authentique qui se dégage de cette toile, cette posture n’est guère originale puisque chacun sait, pour l’avoir appris ou simplement éprouvé, que Vérité et Beauté sont synonymes, que l’une ne va nullement sans l’autre. Le surgissement de l’Être est justesse, fidélité, ne le serait-il et l’on n’obtiendrait jamais qu’une imposture, un faux-semblant, une supercherie. Les choses droites n’ont nul besoin de parler, d’émettre des justifications, d’énoncer la logique qui préside à leur parution. Tout coule de source, si l’on peut dire, et ce qui eût pu être étonnement, se métamorphose soudain en certitude.

   Avec Pudique, je n’ai nullement à ruser, à m’annoncer sous le carton d’un masque, à vêtir mon corps de quelque ornement. Tout avec elle se donne immédiatement, sans apprêt, une spontanéité en appelle une autre, une simplicité se reflète en l’autre. M’approchant de Pudique, je ne peux qu’être moi-même et le demeurer aussi longtemps que notre muet dialogue durera. « Sois qui tu es au plus plein », tel est le commentaire que l’Artiste donne à sa toile. Ce qui veut dire : au plus plein de l’œuvre doit correspondre le plus plein du Voyant. Une lumière en appelle une autre. Une conscience se déverse en l’autre. Une sensibilité suppose l’autre. Une coalescence des intentions, une confluence des sentiments. Il n’y que cette manière de liaison dialogique ouverte, naturelle, qui peut créer les conditions d’une situation esthétique exacte, au plus près de ce réel, de cette représentation qui cherche à en rejoindre le visage au point le plus exact de sa nature.

   Nombre de Regardeurs de cette belle œuvre ne manqueront de s’étonner, sinon de s’irriter, au motif qu’un portrait de dos sort des conventions du genre, « paie en monnaie de singe » une attente qui eût souhaité un visage de face avec ses mimiques, ses émotions, tout le contenu d’un sens que la vue d’une simple nuque ne saurait donner, une natte artistique pût-elle y déployer son invention et ses souples arabesques. Certes, ce motif de désenchantement est recevable, légitime et l’on peut comprendre la levée de quelque frustration. Mais ici, il faut reprendre, en une manière de leitmotiv, le sous-titre de l’œuvre :

 

« Dis toujours ce que tu ressens,

Sois qui tu es au plus plein »

 

   C’est là, je crois, que se situe l’explication de la posture de Pudique, vue de dos et non de face. Je crois que l’on peut faire l’hypothèse suivante, quant à l’intention de l’Artiste. Si le visage, sa belle épiphanie, sont indubitablement le point de déploiement de la dimension humaine et, partant, d’une nécessaire Vérité qui doit en émerger, ce visage est aussi, à la clarté d’une éthique insuffisante, le lieu de tous les dangers les plus extrêmes. La cimaise du front dissimule, parfois, de bien vénéneuses pensées. Parfois, les yeux, bien plutôt que d’être les « fenêtres de l’âme », sont les puits de quelque vice sans fond. Parfois, les lèvres n’articulent-elles que de fausses vérités, si ce ne sont mensonges majuscules. C’est toujours le visage qui est, soit le héraut des plus hauts faits, soit le cénotaphe des perversions et des taches les plus confondantes. Certes, rien n’empêche l’Artiste, au gré de son génie, de rendre un visage aimable ou bien arrogant, antipathique, à la seule hauteur de sa technique. Le parti pris de Dongni Hou est intéressant au prétexte qu’il biffe, d’un seul geste, toute possibilité de tirer d’un visage quelque interprétation morale. Apercevant l’envers du visage, c’est à nous, Voyeurs, qu’incombe la tâche de projeter du visible sur de l’invisible. Par simple déduction, en vertu de notre propre imaginaire, nous attribuerons à Pudique des valeurs dont nous supputerons qu’elle est l’emblème. Au risque, bien évidemment de nous tromper. Mais peut-être alors, nos erreurs nous reviendront-elles en propre. Comme nous sommes des Janus à deux faces, il faut bien que ces deux dimensions de notre être soient signifiantes, sinon nous ne serions que d’étranges incomplétudes, de bizarres symboles qui chercheraient leur partie manquante à défaut de pouvoir la trouver.

   Ce que je vois, immédiatement, sur « l’envers » de Pudique, la dimension heureusement cathartique de sa posture, sa Sagesse, en réalité, l’équanimité de son âme, la justesse de son existence. L’on ne trompe nullement son monde lorsque l’attitude est si altière, sans doute douée des plus belles vertus qui se puissent imaginer. Le platine des cheveux fait son feu très doux que lisse une belle lumière cendrée. La clarté est zénithale, céleste, tissée de pur éther. Une large et souple tresse s’épanouit sur le haut de la nuque, l’enveloppant d’une touche de tendresse toute maternelle. Sur son subtil entrelacs, se joue l’alternance de l’ombre et des reflets. Deux mèches descendent lentement de part et d’autre du cou, lianes discrètes et rassurantes, une eau de fontaine qu’immobilise la venue du jour. Une tresse double, elle fait penser à ces romantiques « Wasserfalls » alpestres qui bondissent, joyeux, se perdent, tout en bas, dans un jaillissement blanc de gouttes. Un mince jonc noir, sans doute un velours, souligne la délicatesse du Sujet, sa naturelle simplicité. Un nœud d’identique texture retient le bas de la tresse avant que la nappe de cheveux ne trouve le lieu de son épanouissement. La robe, toute de discrétion et de noble retenue, un lin blanc je suppose, laisse apercevoir les vagues subtiles des manches, une encolure que dessine, à peine, un fin liseré. Sur tout ceci, le jour est une fête tout en délicatesse, une joie feutrée, on dirait la phosphorescence d’un galet sous le ciel gris d’Irlande, le long de ces grèves serties de songe dans l’immuable du temps.

   A me placer auprès de cette tempera si équilibrée, si délicate, sous cette lumière de clair-obscur, je n’en peux ressentir qu’un généreux sentiment de paix et je crois bien que ma plénitude en est atteinte qui, longtemps, me dira le centre de mon être, la quête d’un accroissement qui connaît sa résolution, au moins l’espace d’un regard. Tout le temps qu’aura duré mon immersion, plus rien du Monde ne sera venu à moi que cette touche de simplicité doublée d’une juste félicité. Toujours les œuvres de Dongni Hou ont cette immédiate profondeur au plus près de ce que l’Art a à nous manifester, une joie rayonne qui nous appelle. C’est à nous d’y répondre depuis le plus juste de qui-nous-sommes.

 

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23 août 2022 2 23 /08 /août /2022 07:27
Vous, la Bleue, dans la perte de vous

 

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

      Vous la Bleue, dans la perte de vous. Combien cette formule sonne étrangement ! Mais, ici, il ne s’agit nullement d’un jeu de langage, il s’agit d’une réalité, tout du moins supposée. Par nature, l’Autre ne peut venir à nous que dans la forme de l’étonnement. Un peu comme l’interrogation philosophique, si vous voulez. « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? » Cette question originaire, sans doute faut-il sans cesse la répéter et je ne me prive jamais de le faire. Infini sentiment d’étrangeté qui pose tout ego en tant que questionnant. « Que suis-je, que sommes-nous, que faisons-nous ici et maintenant ? » Sans doute faudrait-il formuler à nouveaux frais l’assertion de toute égoïté de la façon suivante : « Je questionne donc je suis ». Oui, au premier degré, être, c’est questionner. Comment pourrait-on vivre sans se poser la question de l’essence du fondement, ce qui l’anime, la cause et la finalité d’un si énigmatique chemin ? C’est bien ce qui sépare notre condition de l’animale, laquelle avance selon son instinct sans en jamais formuler la raison. Êtres de langage nécessairement questionnants, toujours nous avons à nous inscrire dans cette dialectique question/réponse, elle est le miroir par qui nous prenons conscience d’être au Monde.

   Vous la Bleue, dans la perte de vous. Et je réitère ma troublante formule et je l’adresse à celle qui en a initié l’existence. Oui, Vous-la-Bleue, combien l’effigie que vous me tendez me plonge, sinon dans un embarras, du moins anime le centre d’un souci. Tout Autre est, immédiatement, le vecteur d’un trouble. S’il se rend présent, inévitablement il modifie l’horizon qui s’ouvre devant mes yeux, il s’y inscrit en une manière de « corps étranger » et ceci est, bien sûr, à prendre au pied de la lettre.  Une chair qui n’est pas mienne, une peau qui nous sépare, un regard qui voit ce que je ne vois pas. Toute arrivée de l’Autre est surgissement. Le monde qui était mien, voici qu’il se fissure, que ses lèvres s’écartent, qu’un flux vient en troubler le cours. Nul repos alors puisque votre conscience se pose face à la mienne et demande à être reconnue, portée à son propre jour.

   Dès lors que je vous ai vue, Vous-la-Bleue, plus rien qui m’appartient ne sera en repos. Si mon premier regard de vous, vous estimait comme un simple déport de ma chair, un genre de satellite, d’écho, maintenant vous paraissez dans toute la hauteur de votre présence. Une pure liberté délimitant, en même temps, la mienne. En réalité, deux libertés circonscrites à leur propre territoire. Je sais, par expérience, que mes mouvements seront restreints, qu’ils seront, en quelque sorte, ce que vous en ferez. Ceci est simple considération éthique. L’Autre est là, en lui, certes, en moi aussi au gré de l’humaine condition qui postule toujours la loi de la réversibilité, du partage, de l’échange. Vous ayant connue, je ne serai totalement Moi qu’à être Vous, aussi, au moins dans l’orbe de ma préoccupation. Jamais je ne pourrai faire comme si Vous n’aviez nullement existé. Heureuse et confondante situation qui ne me rend libre qu’à m’aliéner en Vous et Vous en Moi. Nous sommes liés par un ineffaçable pacte de fidélité.

   Vous-la-Bleue, dans la perte de vous. Si je vous nomme ainsi, ce n’est nullement gratuit, c’est fondé en raison, au moins dans une première approche. Il semble bien que ce soit le Bleu qui vous définisse. Il flotte de Lavande soutenu à Majorelle avec une touche de Tiffany pour le visage. Si j’en interroge la riche symbolique, cette teinte est synonyme de rêve, de sagesse, de sérénité, de fraîcheur que, parfois, vient ternir l’ombre d’une mélancolie. Oui, sans doute en Vous, votre Corps-Océan, votre Visage-Ciel, tout ceci y est-il inscrit à la façon de quelque signe lapidaire. Une empreinte immuable, si vous préférez. Mais je crois percevoir que l’immuable en Vous est un genre de tristesse infinie, de profondeur abyssale de vos sentiments.

   Que craignez-vous donc de la vie pour ainsi vous abriter derrière le refuge de votre bras ? Quels funestes présages s’inscrivent-ils sur la margelle de votre front ? Quels projets contrariés vous inclinent-ils à rentrer en vous et à y longtemps demeurer ? Vous êtes si mystérieuse dans cette confusion du fond et de la forme. Certes vous vous détachez de ce Néant-Bleu mais, semble-t-il pour y mieux retourner. C’est tout de même curieux ce goût de l’indistinction, de la confusion avec votre environnement proche. Voulez-vous n’être qu’un Bleu parmi le chaos infini des Bleus ? Car cette teinte propre aux esquisses est davantage image de confusion, de désordre, qu’icône en son achèvement parvenu. Du Bleu, certes, mais du Bleu tempétueux à la face de l’Océan, mais du Bleu agité sous la bannière lourde du Ciel. Combien vous me paraissez l’effusion d’une matière primordiale, archaïque, un bouillonnement de lave issu de quelque cratère, des fragments de banquise pris dans les mouvements contrariés d’une débâcle. Alors, comment voulez-vous que je sois libre de vous ? Un devoir s’impose à moi : vous sauver autant que faire se peut. Mais je ne dispose que de mon écriture et, parfois, mes mots n’atteignent-ils la cible de mes intentions que d’une manière aléatoire, imparfaite, insatisfaisante.

   Certes vous existiez à l’état de simple esquisse, quelques vigoureux coups de spalter sur la toile, autrement dit une « naissance latente » faisant tout juste émerger d’une obscurité quelques lignes sommaires, un simple chuchotement à l’orée d’une peinture. Mais voici que j’ai projeté en Vous nombre de prédicats qui, bien plutôt que de vous libérer, réduisent votre liberté puisque vous voici fixée dans le cadre d’un portrait qui menacerait de devenir permanent. Alors, que veut signifier l’expression « dans la perte de Vous » ? Å l’évidence il est facile de se perdre en l’Autre, au motif de l’amour, de l’envie, de la jalousie, mais peut-on se perdre en Soi ? Tout Soi paraît si assuré de Soi, si je peux oser ce redoublement. Il y a comme une certitude empirique, la proximité de son propre corps, la familiarité de son visage, tout ceci rassure mais ne fait que nous installer dans une fausse vérité, autrement dit dans un mensonge.

   De Soi à Soi est le creusement de l’abîme. Nous sommes à nous-mêmes le plus grand danger. Ce sans-distance qui devrait nous assurer nous met au défi de ne rien comprendre à qui-nous-sommes. Ceci que j’ai cent fois formulé : je suis le seul qui ne verrai jamais mon dos, qui ne verrai jamais mon visage que dans le reflet du miroir. Confondante dimension de la distance que nous sommes à nous-mêmes. Cette « terra incognita » que nous pensions être le lot de l’Autre, c’est bien notre propre lot. Avec nous-mêmes nous sommes en territoire, sinon ennemi, du moins parfois hostile et ceci est d’autant plus troublant que nous pensions être en terre conquise. Ce qui, sans doute, nous désarçonne au plus haut point : dans les curieux linéaments de notre propre image spéculaire, c’est moins notre identité qui se révèle que ne surgit l’altérité que nous sommes à nous-mêmes. Du reste, c’est cette altérité originaire qui constitue le sol sur lequel peut se déployer toute altérité et, au premier chef, l’humaine, cet Homme-ci, cette Femme-là, ce Monde Humain qui est notre miroir, tout comme nous sommes le miroir dans lequel le Monde se reflète.

   Toujours il est question d’un jeu de navette : Moi, l’Autre, l’Autre-Moi, Moi-l’Autre. Nous sommes en partage, nous sommes en relation et c’est bien l’oubli de cette perspective qui, de notre statut humain nous conduit souvent à celui « in-humain » dont notre sauvagerie, notre barbarie sont les plus troublantes figures. Nous avons à être qui-nous-sommes, à être constamment reliés à qui-nous-ne sommes-pas. Notre soi-disant autonomie, l’espèce de royauté dont nous pensons être le centre est pure illusion, distension de l’ego, tendance à cette schizo-paranoïa qui scinde l’homme en deux si bien qu’un invisible raphé médian le traverse qui le clive et le met en déroute. La déréliction n’a guère d’autre visage que cette hébétude consécutive au mal Humain, nous nous pensons immortels, hors d’atteinte et c’est là que nous sommes le plus vulnérables car les couleuvrines de l’exister nous guettent par lesquelles nous pourrions bien connaître les derniers soubresauts de notre naturelle hubris.

    Je sais combien il est difficile pour tout Lecteur, toute Lectrice de faire face à tant de massive facticité. Mais la caractéristique d’un fait est précisément son caractère indépassable. Certes les hypothèses bâties sur l’interprétation des faits peuvent s’avérer inadéquates. Seule l’hypothèse mortelle ne saurait être mise en doute. Mais l’on peut vivre tout en se croyant immortels, c’est notre lot à tous car, dans le cas contraire, notre existence n’aurait aucun sens et nos gestes ne seraient que de pathétiques essais de surseoir à cette vérité qui brille au loin.

   Vous-la-Bleue, dans la perte de vous, dressant votre esquisse, j’y ai nécessairement entrelacé la mienne puisque nos destinées sont indissolublement liées. Vous existez par qui je suis, j’existe par qui vous êtes. Voyez-vous, dès le départ les fils sont emmêlés, les cartes brouillées, les dés pipés. Chacun le sait depuis la fenêtre largement ouverte de sa conscience. Cependant, parfois faut-il consentir à tirer ses volets, se rassurer de la douceur d’un clair-obscur. Nous avons encore ceci afin de ne nullement désespérer.

  

 

  

 

 

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18 août 2022 4 18 /08 /août /2022 07:28
Ce buisson ardent

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

    Je vous ai découverte au sortir d’un rêve. Soudain la chaleur s’était calmée, soudain la fraîcheur nouvelle annonçait l’automne, sans doute les premiers frimas ne tarderaient guère. Cette chaleur qui, il y a peu, exultait, rayonnait, balafrait les corps de violentes échardes, ces nappes dont on redoutait la venue, voici que l’on était sur le point de les regretter, de les vouloir réinstaller dans un présent taillé à notre seule mesure. Le coefficient d’insatisfaction des Mortels n'a d’égal que les désirs où ils sont de constamment dépasser leur condition afin de devenir semblables aux dieux. Là où on est : un monde sans relief, sans attrait. Là où l’on n’est pas : ce Pays des Merveilles dont on désespère de ne jamais pouvoir l’atteindre. Voyez-vous notre condition est si peu enviable que, pour un peu, nous nous transporterions dans le corps de quelque animal, vivant de notre seul métabolisme, comblant nos besoins fondamentaux puis retournant dans notre sommeil éternel sans nous questionner plus avant. Ne vous est-il jamais arrivé, Vous-L’Affligée (ceci sera votre nom provisoire, à moins que la suite de la légende ne vous en attribue un différent), de méditer le simple fait, somme toute primaire mais non moins régénérateur pour le corps (oublions un instant votre esprit, tout comme le mien du reste), d’être métamorphosée en quelque félin, en Persan à la fourrure hirsute, en Savannah à la robe tachetée, vous contentant d’un simple coussin de tissu, de quelques croquettes, et d’étirements souples du dos, lesquels seraient les modes d’expression selon lesquels vous paraîtriez au monde ?

   Sans doute cette agréable fiction a-t-elle hanté la complexité de votre matière grise, da façon consciente ou non, peu importe. Ce qui est essentiel en ceci, que la condition féline dans laquelle vous étiez vous renseigne sur la condition humaine qui est votre lot habituel, votre immédiate joie, sinon votre douloureuse épreuve. Pour ma part, je dois vous confesser que, le plus souvent, ma propre transformation choisit, parmi la confusion multiple du bestiaire, la posture de l’admirable Caméléon. Depuis sa tunique d’écailles, depuis l’extrême mobilité de ses globes oculaires, depuis les infinies nuances de sa chromogénèse, je porte sur mes Semblables, mes « Frères Humains » un regard, tout à la fois pénétré de tendresse, d’indulgence, parfois une vision dont la lucidité entaille le réel de l’Autre au point de le rendre cocasse en un premier temps, tragique en second et je ne sais quel est le « solde de tous comptes », dont cependant je présume que le fléau de la balance oscille plutôt en direction du débit que du crédit. Vous aurez compris, Vous-L’Égarée (ce que tous, toutes, nous sommes jusqu’au profond de notre chair), que le choix du Caméléon n’est nullement fortuit, ce sympathique lézard dont la marche chaloupée consiste en un pas en avant, qu’aussitôt un pas en arrière vient effacer, symbole s’il en est de l’indétermination, du tâtonnement, de l’indécision, marques les plus visibles de-qui-nous-sommes, des Funambules oscillant de notre propre finitude à cette hypothétique infinitude dont nous souhaiterions qu’elle pénétrât notre condition, alors qu’elle n’est qu’illusion, spectre hantant nos dérisoires imaginaires. Mais, sachez-le, je ne veux nullement être le contempteur cynique du Genre Humain, seulement celui qui, « pêchant » au premier chef, conscient de ses lacunes, de ses doutes pléthoriques, ne cherche à découvrir en l’Autre que l’image réfractée de ses propres insuffisances. Je crains que l’inventaire ne soit long et désordonné, un peu à la manière surréaliste d’un Jacques Prévert.

    Si, toujours, la compassion est de mise pour-qui-l’on-n’est-pas, elle ne serait que pure coquetterie pour-qui-l’on-est. En réalité, cette manière d’auto-compassion, on la souhaiterait pleine et entière, mais on n’y a nullement recours au motif d’une prétendue grandeur d’âme, seulement parce qu’en exposer les motifs nous ridiculiserait aux yeux des Autres, or ces yeux nous accomplissent et il n’est nullement en notre pouvoir d’en réaliser l’économie. Nous voulons briller en Nous, briller en l’Autre, il y va de notre Destin d’Hommes et de Femmes. Nous n’avons suffisamment de ressources internes pour ne vivre que d’elles et en faire le tremplin d’un pur bonheur. Nous sommes en partage et c’est pour cette raison du non-partage que l’étrange climatique du Schizophrène est intenable, un pied de chaque côté de la faille et l’abîme se creuse toujours plus, et le clivage s’accentue qui a aussi pour nom « folie ». Et si l’on peut convenir, eu égard au génie, qu’il y a folie « d’en haut » et folie « d’en-bas », le rationnel en nous aura vite fait de mesurer ce qui revient à l’un, ce qui s’absente chez l’autre. Mais disserter sur la folie ne revient jamais qu’à méditer sur nous, êtres de raison que traverse continuellement l’effroi d’une possible aliénation. L’on n’est jamais rationnel qu’à repousser l’irrationnel, or nous n’avons nulle garantie que l’écluse ne retienne éternellement les eaux. Nous sommes aussi des êtres du Déluge.

    Ce long détour par le Genre Humain est la prémisse qu’il faut nécessairement poser au fondement de toute connaissance de l’Autre. S’agissant de vous, il s’agit de Moi, il s’agit de tous ces Quidams qui s’égaillent à la surface du Globe et sont solidaires de notre propre marche en avant. Le fragment (que nous sommes nécessairement) ne peut s’illustrer que dans l’horizon d’une Totalité. N’en serait-il ainsi et nous végéterions en quelque coin de la Planète inaccessible au Sens. Or, du Sens, pas plus que de l’Autre nous ne pouvons nous exonérer et pour filer la métaphore d’un mince bestiaire, nous sommes ces étranges Chenilles Processionnaires, l’une devant l’autre, l’autre après l’une, sorte de boule siamoise où chaque mouvement de l’ensemble n’est que la résultante des mouvements particuliers qui s’y tissent en filigrane. Donc Vous-êtes -Vous-qui-êtes-Moi, Nous sommes tous les Autres qui, par une nécessaire condition logique, sont Qui-nous-sommes et ainsi va le Monde avec ses grappes d’Existants accrochés à ses basques. Fort heureusement cette nécessité harmonique passe bien au-dessus de nos têtes distraites et nous n’avons nullement à dévider chaque cocon adverse afin d’assurer notre propre genèse. Ceci est gravé dans notre psyché à la façon de ces Archétypes qui nous gouvernent, nous orientent sans que leur boussole ne soit visible. Nos gestes, que notre arrogance naturelle postule en tant que libres, sont entièrement déterminés et ceci s’appelle Destin, que nous en reconnaissions ou non le sûr sillon qu’il trace dans notre propre sol.

   Et maintenant, que dire de Vous qui ne soit que pure banalité ? Décrivant ces Autres qui sont vos satellites et vos miroirs, votre image s’est trouvée posée à votre insu, de manière spéculaire, simple reflet que le Monde renvoie de votre singularité. Mais je ne saurais vous abandonner en chemin puisque, aussi bien, si je suis comptable de Moi, je suis aussi comptable de Vous. La lumière est levée, elle fait ses grains gris, son fin duvet, elle vous effleure à peine, souhaitant vous amener à l’être dans la plus grande douceur, l’inaperçu en quelque sorte, une naissance à Vous depuis le pli que vous êtes qui, bientôt, va s’ouvrir en corolle. Oui, malgré la rigueur, l’aridité du dessin (entendez aussi « dessein ») qui vous détermine, je crois que la position florale peut vous convenir. Mais une fleur flétrie qui aurait gardé en elle le souvenir de jours meilleurs, peut-être la poussière d’une rosée, peut-être la caresse d’une aube. C’est ainsi que je voudrais vous approcher, dans un genre d’indistinction et de silence. Rien que du natif en son repos. Mais, vous l’aurez compris, je ne suis Maître de-qui-vous-êtes, plutôt un humble Serviteur penché sur les fonts baptismaux qui vous accueillent car, vous en êtes informée, l’on naît à Soi chaque heure qui passe, que la suivante prolonge et réactualise comme notre devenir. Mais que je vous avoue, sans plus tarder, la difficulté dans laquelle vous me mettez de vous comprendre adéquatement, encore que mes remarques précédentes en aient constitué le lit. Oui, le lit durement existentiel, il me faut en convenir.

   A regarder qui-vous-êtes, d’un premier jet du regard, vous vous donnez comme la Figure irrésolue de l’Ambiguïté. Vous êtes là et vous êtes ailleurs. Plus même, vous Êtes et vous n’Êtes pas. Vous arrivez à Vous et vous vous ôtez de Vous comme pour rejoindre un passé perdu dans les limbes du Temps, peut-être n’a-t-il jamais existé, pas plus que vous n’existez réellement. Je veux dire « en chair ». Oui, ceci prête à sourire, comment un dessin pourrait-il donner une chair, autrement que dans l’illisible pulpe du papier ? Certes, d’un point de vue logique, vous serez dans le vrai. Mais nullement d’un point de vue métaphorique, le seul ici qui m’importe et vous place au sein de ma préoccupation. Nécessairement, tout ce qui est venu à l’être, Vous, Moi, le Dessin s’actualise en tant que « chair du monde ». Tout ce qui un jour a existé, existera toujours pour la suite des temps à venir. Car ce qui est venu s’est exhaussé de Soi, s’est installé au sein de la rhétorique du monde. Du monde, jamais l’on ne peut retirer le moindre Mot sauf au risque de le rendre aphasique, sinon muet.

   Tout ce qui s’est exprimé en Langage, Vous, Moi, le Dessin, a connu sa propre élévation, a connu sa transcendance au terme de laquelle, s’extrayant de la confusion du divers, une Signification est apparue de l’ordre de l’Essence. On peut effacer le trait de crayon sur la feuille. On peut effacer la tache sur une faïence. On peut effacer la trace de  maquillage sur un épiderme. Mais on ne peut effacer le visage de la Signification, il vogue bien au-dessus de l’inquiétude des hommes, il flotte au-dessus de toute réification et la Chose du commun, jamais, ne saurait se hisser à sa hauteur. Seuls l’impalpable, l’invisible, l’éthéré peuvent prétendre à la dignité de ce qui est éternel car ce qui les tisse est incorruptible, alors que toute matière est mortelle, à commencer par la nôtre. Nous n’avons que le Langage, et bien évidemment, ce en quoi il surgit, notre Conscience, pour témoigner de-qui-nous-sommes et nous porter vers cet Infini qui nous appelle, un Mot vibre dans l’Éther au rythme de son beau diapason et son Chant vient à nous dans l’aire du pur silence. Le Silence, un Mot, les deux termes essentiels d’une dialectique qui nous restitue cette dimension d’humanité qui jamais ne s’absente de nous, s’égare parfois, mais revient toujours au lieu de son intime manifestation.

   Certes ce dessin est de bien étrange facture, autrement dit il est hautement existentiel, c’est-à-dire qu’il porte en lui l’empreinte d’une inextinguible Métaphysique. Il ne nous interroge nullement sur son paraître, non, il nous questionne sur son « in-apparaître », sur l’au-delà de qui il est, sur les valeurs signifiantes qui le sous-tendent, créent en lui cette insoutenable tension par laquelle il veut se dire tout en se retenant.

   Existentiel en sa vision immédiate : Celle-qui-est-étendue semble torturée par quelque perte, ce genre de gribouillis rouge auquel elle s’agrippe. Force nous est de l’interpréter dans l’économie. Noir est le crayonné qui dit la froidure. Rouge l’autre crayonné qui dit la brûlure. Entre les deux une douleur, une souffrance. Toujours une possible fiction. ELLE a connu l’ivresse de la chaleur, la liberté du corps, peut-être le vertige de quelque Amour. Du temps a passé. Il ne demeure que le souvenir d’un bienfait, d’une libre venue de Soi parmi les choses, d’une étreinte qui fut et lance encore quelques lianes, mais hypothétiques, sans consistance, l’étoffe d’une longue mélancolie.

    Métaphysique en sa vision différée : ELLE, qui n’est que la projection de l’Humaine Condition, elle dresse la figure d’une haute polémique, d’une irrésolution native des choses de l’exister, d’une fuite toujours de ce qui-est, de ce-qui-devient et toujours échappe, ce tissu lâche, atone de toute temporalité, déjà un passé est venu qu’un présent n’éprouve qu’à titre de perte, de manque. ELLE ne se dévoile qu’à la façon d’un étrange Entre-deux, d’un Intervalle, d’un Écart entre ce qui se donne, le toujours saisissable, et ce qui se retire, le toujours insaisissable, l’irréel, ce que nous souhaiterions porter à l’être et ne se dispose que dans la fuite du non-être. Physique : ce qui est ici et maintenant. Métaphysique : ce qui n’a nul lieu où paraître réellement, tangiblement, sauf dans la texture libre de l’Esprit, le corridor de la Mémoire, la transparence des Mots.

   Ce qui, peut-être, est au plus haut sur le Mont Métaphysique, non le souvenir qui peut s’imager, non la sensation qui peut trouver des correspondances, non le sentiment qui peut bourgeonner ici ou là, mais le LANGAGE en sa belle exception, ce MOT qui, tout en étant Un est le Multiple au gré des multiples significations successives dont il peut se doter. A lui seul, le Langage est un monde. Peut-être le Monde n’est-il que cela, Langage car si nous avons la possibilité de le dire, de l’évoquer, il n’est jamais que cette suite de sons, ce fourmillement de signes en noir sur le blanc de la page. « Tout est Langage », énonçait en son temps Françoise Dolto. Oui, bien sûr tout est Langage en psychanalyse puisque les mots sont les vecteurs selon lesquels s’oriente la thérapie. Les mots ont valeur cathartique, Aristote nous en a appris le subtil contenu au travers des effets supposés des tragédies sur les passions des spectateurs.

   Mais je crois qu’il est nécessaire de porter la fameuse assertion « Tout est Langage » à de plus hautes destinées, à une mesure Universelle que son Essence non seulement justifie, mais exige. Si, un jour déjà lointain, je suis venu au Monde, c’est en tant que Nommé. Si j’ai écrit cette longue méditation, c’est en Mots. Si vous avez eu la patience de la lire, c’est au motif de votre essence d’Être Parlant, Lisant, Signifiant. Hors cette sphère du Langage, tout devient obscur, rien ne se détache de rien et un total marais d’incompréhension se lève qui ne fait rien de moins que de nous néantiser. Certes le petit Enfant est un être avant même de parler. Cependant, ce qu’il ne possède nullement en expression, il le possède en compréhension.

 

Exister c’est comprendre

Comprendre c’est Énoncer

 

  Il y a comme un cercle herméneutique qui est le Monde selon Nous, selon l’Autre, selon le Monde lui-même, infini théâtre du Verbe. N’y aurait-il le Verbe (humain, j’entends) et le Monde ne serait pas. Et nous ne serions pas.

 

 

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17 août 2022 3 17 /08 /août /2022 07:33
L’infinie closure des choses

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

 

   C’était depuis un genre d’infini que les choses se donnaient. Mais un infini, fini, si l’on peut dire, un fini-infini sans espoir. Une réalité oxymorique qui reprenait d’une main ce que l’autre avait donné dans un geste de courte générosité. Il n’y avait guère de lieu d’origine, de matrice à partir de laquelle connaître le site d’un événement. Tout était diffus. Tout était opaque. Le ciel, lui-même, était devenu une énigme. Parcouru de longues zébrures blanches, il était une plaine livide, un toit étrange qui flottait haut, ajoutant au souci légitime des hommes. Il poursuivait sa céleste aventure, il tissait son empyrée de hautes pierreries, il semait sur son passage d’invisibles gemmes, peut-être des Chrysolithes de Lune, nul ne savait, sa mesure était celle des dieux dont nulle trace, cependant, ne demeurait visible. Car ce curieux palimpseste prenait le soin d’effacer ses signes à mesure qu’ils prétendaient à quelque visibilité. Il y avait comme un lourd mystère qui faisait son couvercle de poix et nul, sur Terre, ne se fût hasardé à en décrypter le funeste présage. Car chacun sentait bien que les desseins du Monde s’étaient soudain teintés de vert-de-gris, que seule une basse et glauque lumière se lèverait désormais de la colline à l’horizon, se traînerait au fond de la gorge de la vallée, longerait le trajet ombreux et hésitant de la rivière.

   Tout ce qui, jusqu’ici, était apparu dans la clarté, tout ce qui recevait une déduction logique, voici que cela ne délivrait plus que d’illisibles formes. Ce qui était alphabet, dont même un jeune enfant, eût aisément traduit le chiffre, maintenant, c’étaient confus hiéroglyphes, c’étaient bizarres sinogrammes, empreintes cunéiformes comme sur d’anciennes et émouvantes tablettes mésopotamiennes. Si bien que tous les Quidams demeuraient interdits, si bien que tous les Champollion échouaient à traduire cette Pierre de Rosette en laquelle un secret était enfoui, dans la matière même de sa roche. On était un peu comme ces premiers Humanoïdes à la marche lourde, au front buté, au regard bas, incapables de comprendre ni la raison de leur marche, ni le trajet de leur destin, pas plus que disposés à donner quelque explication de leur propre présence, ici, sur le bord de la grotte, face au vertige du Monde.

   Leur conscience était un faible lumignon, un simple éclat de luciole, une étincelle dans la nuit pariétale que nul dessin, encore, n’ouvrait à la belle et unique dimension de l’Art. Homme, on ne l’était guère, serti autant qu’il se puisse imaginer dans la touffeur racinaire, dans la complexité d’un tubercule, dans un germe qui n’éclorait que bien plus tard, après un long temps de maturation. C’était dire si, en cette période pourtant longuement façonnée par la Culture, médiatisée par l’Histoire, étayée par les soins de la Technique (on était à l’orée du III° Millénaire), le tumulte était grand dans les esprits, les coups de gong étaient violents tout contre la paroi vibrante de la conscience. Et ne parlons pas des corps, ils pliaient sous le faix du réel, ils s’arcboutaient vers cette terre dont ils venaient, dont ils redoutaient de rejoindre la poussière de façon bien plus hâtive qu’ils ne l’auraient jamais imaginé. Aussi erraient-ils dans les corridors des rues avec les yeux tristes. Aussi se dispersaient-ils sur les places et dans les jardins publics avec des airs d’automates. Aussi faisaient-ils, dans les travées des magasins, des genres de boules cotonneuses aux buts imprécis, aux trajets paradoxaux.

   Mais décrire plus longuement cette longue hébétude n’aurait guère de sens et il me faut, maintenant, éclairer mon propos, si toutefois cela demeure possible, me référant à cette sombre métaphore du réel que trace en moi l’image placée à l’incipit de ce texte. Voyez-vous, parfois, la charge symbolique d’une œuvre est telle qu’elle vous ôte à vous-même, obère votre vision (à moins qu’elle ne l’éclaire !), vous place en un site méditatif dont il vous faut bien tirer quelque réflexion, joyeuse ou triste, peu importe, illuminer de l’intérieur une sombre caverne (c’est souvent la position strictement mondaine des choses qui viennent à notre encontre), y deviner quelque manifestation, quelque signification vous tirant d’embarras, au seul motif que comprendre c’est exister, qu’exister c’est échapper, au moins provisoirement, aux mors du Néant et que chaque progrès est une victoire sur l’occlus, le muet, le refermé à jamais dont nous ne pourrions accepter qu’il soit la seule issue à notre méditation.

   VOUS qui demeurez dans le pur mystère, vous que mes yeux ne parviennent pas à circonscrire, votre venue à l’être est-elle simplement fortuite ? Ou bien, une intention, une volonté dissimulée en teintent-elles le soudain surgissement ? Car, c’est bien réel, vous surgissez en moi, tout comme l’éclair surgit dans le ciel et l’incendie. Oui, c’est bien d’une brûlure dont je suis atteint. Le sombre de ma peau en témoigne. La demi-cécité de mes yeux en est la triste résultante. Le frémissement de mes mains, le témoin. Mais à quoi tient que votre venue se fasse sur le mode de la violence, c’est une plaie que vous m’infligez et, sur-le-champ, fermerais-je les yeux, que déjà le mal serait fait, que mon âme blessée ne pourrait se relever de cette commotion. Mais qui êtes-vous donc ? Quelle étrange puissance vous anime ? Quelle énergie troublante se lève de vous, qui m’atteint au plein de qui-je-suis, rompt mon unité et me laisse hagard au bord de la route qui conduit à demain ?

   Car, désormais, je ne serai plus que ce présent figé, cette seconde s’éternisant, cette mémoire sans passé, cette imagination sans avenir. Oui, j’ai conscience combien ma plainte orphique est vaine, en quelque façon impudique, combien elle ne vous atteindra pas plus qu’elle n’inclinera mes Semblables à se pencher sur un sort que, peut-être, ils considèrent enviable. C’est toujours notre ego qui nous joue des tours, nous place au centre du jeu, au milieu de l’arène que nous ne voulons nullement sacrificielle. Combien nous souhaiterions, a contrario, qu’elle devînt le lieu, sinon de notre gloire, du moins d’une attention de tous les instants qui justifierait notre prétention de vivre. Il nous faut toujours des retours, des accusés de réception, un sourire, un regard appuyé, une caresse amicale, que sais-je encore, un fanal qui nous dise notre être et le protège du non-être. Vivre, nous ne voulons que cela, sans entrave, sans obstacle qui en dévie le cours. Est-ce ceci, l’essence du Destin, vous avancez dans l’existence, tant bien que mal, avec une certaine aisance, puis une rencontre, puis une ombre, puis une inquiétude qui ne s’effaceront et le soleil ne vous visitera plus que par intermittence, boule blanche devenue grise à force d’usure, de réitérations inopportunes.

   Ce qui, de VOUS vient à moi avec la force d’une marée d’équinoxe, c’est le double mystère carminé de vos lèvres. J’y vois l’Alizarine du désir, j’y vois le Vermeil de la passion et proférant ceci, ces métaphores usées, je parle pour ne rien manifester de consistant. Une parole se lève qu’éteint le bruit du Monde.  Aussi bien, du reste, peut-être n’êtes-vous ni Désir, ni Passion et ce sont mes propres feux que je projette en vous qui, en retour, teintent mon âme de ces gestes gratuits que je vous destine comme s’ils étaient les fruits de qui-vous-êtes en votre fond.  Peut-être une Retirée-en-soi dont les lèvres ne s’écartent doucement qu’à proférer votre étonnement d’être arrivée en présence. Je crois que ce qui m’a désarçonné, que votre épiphanie soit partielle, que votre regard m’échappe, que votre âme ne devienne qu’un souffle éteint parmi les choses silencieuses qui, ici et là, se tapissent et ne veulent nullement se hisser au spectacle de ce qui est, qui, parfois, est pure confusion, discours inutile. Et en quoi mes vagues propos à votre sujet ont-ils quelque importance ? Nullement pour vous puisque vous n’êtes que quelques traits de brosse posés sur une toile. Et pour moi, signifient-ils davantage qu’une vague divagation l’espace de quelques minutes. Ne vous accordé-je trop d’importance ? Quelle valeur s’attache à mes interprétations autre que la lancée d’une pensée sauvage sans conséquence aucune ?

    Mais que je vous dise différemment. Votre main tutoie vos lèvres sans aucunement les biffer. L’eût-elle fait et alors j’aurais eu tous les motifs de tresser la bannière de quelque tragique, ce geste sans grande conséquence apparente symbolisant pour moi, l’effacement même du Langage, autrement dit ouvrant la voie à une insurmontable aporie. Mes craintes eussent-elles eu quelque raison d’exister et, conséquemment, je n’aurais pu écrire quelque mot que ce soit à votre sujet. Vous auriez bientôt rejoint les limbes, m’entraînant dans votre chute sans fond. Mais, déjà, attentif au dessein de mon être, je biffe la rigueur de mes propos, je vois votre bouche tel le fruit charnu dans lequel je pourrais m’abîmer, non dans la faille d’un Amour, d’une Écriture seulement.

 

Amour, Écriture :

deux mots,

un seul et même Destin.

 

   Peut-être est-ce ceci que j’aurais dû affirmer, gommant, d’un seul trait de plume, ce songe-creux qui m’a habité, me reconduisant à d’archaïques postures. Mais, au fait, est-ce moi qui ai été maître du Langage, n’est-ce lui, bien plutôt, qui a été l’essence que je n’ai fait que suivre ?

 

Deux Essences en Une,

voici le mystère !

 

 

 

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10 août 2022 3 10 /08 /août /2022 12:19
De quelle confusion êtes-vous la forme ?

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   [Incise sur une écriture « mortelle ».

 

   Tout, par définition est mortel, l’écriture aussi, la mienne j’entends. Ceci, évidement, ne remet nullement en question l’immortel trajet de la Langue en sa qualité d’Universel. Le thème de la Finitude, cette pure théorie, cette contemplation, se double inévitablement de celui de la Mort en son irréductible présence, en sa cruelle réalité. S’insurger ne reviendrait à rien. S’inquiète-ton de la vastitude des Océans, de leurs flux et reflux ? Tout acte humain est traversé de mort, tout acte d’amour est combat afin de la repousser. Tout acte de création dresse la toile d’une amnésie, il faut tenir le drame à distance. Si l’écriture est souvent le lieu privilégié de la ressource intime, la raison parfois de son existence, elle n’est jamais qu’un fin voile tiré sur le réel, elle le symbolise mais ne l’efface nullement. Écrire, aimer, marcher, respirer, c’est vivre, c’est reléguer la mort en un lieu invisible, lui ôter toute prétention à la concrétude.  

   Cependant personne n’est dupe, la Mort au premier chef qu’il faut bien personnaliser afin de lui faire perdre, provisoirement, son coefficient d’abstraction qui se confond avec le Rien lui-même. Si l’écriture s’inscrit dans le cadre général de l’Art, au moins en intention, alors elle ne saurait exciper du motif artistique, lequel est toujours lutte contre l’angoisse, occultation d’un Vide qui, toujours, nous menace. Créer, c’est donner lieu au possible, au réel, c’est chasser provisoirement nos démons. Ce qui est assez admirable, dans l’orbe des activités artistiques, c’est sans doute que la totalité de leur motivation ne se fonde que sur un désir de repousser la finitude hors des limites du perceptible, dans une manière de zone interlope, de banlieue floue où s’estompe son visage au point même de disparaître de la face du Monde.

   Avez-vous déjà remarqué avec quelle fougue, quelle avidité, quel sens de l’urgence, l’Artiste s’empare de son médium pour colmater toutes les brèches qui s’ouvrent ou menaceraient de le faire ?  Une toile n’est pas encore sèche qu’une autre toile prend place sur le chevalet, ce refuge où trouver un peu de substantiel repos. Hantise de tout Créateur, que la source ne tarisse, ne le laissant à découvert, infiniment vulnérable. Combien de Grands Artistes, soudain en manque d’Absolu, ont mis fin à leurs jours plutôt que de faire face au souffle livide de l’Absence ! Tout génie est guetté par ce risque constant de sa propre disparition. Prenez chaque toile d’un Van Gogh, vous y décrypterez sans peine ce violent combat contre Thanatos, mais au terme, c’est Thanatos qui impose sa loi et terrasse Vincent. Ce qui est à remarquer, c’est qu’il ne suffit pas de nommer la Camarde pour qu’elle apparaisse. Même tout écrit « aseptisé » qui n’en porterait nullement la trace apparente, finirait par se trahir, laissant percer, ici ou là, une inquiétude, une angoisse, un ennui, autres noms de la figure du Néant lorsque, essayant de se dissimuler, tel le boomerang, il surgit à l’improviste afin de mieux vous détruire.

   Toute écriture est une « confession », voir Rousseau et toute confession en son sens ultime, qui ne peut être dite qu’en vérité, laisse toujours percer, sous le repentir, les fonts baptismaux sur lesquels elle a prospéré, cette « faute » qui se donne toujours comme un manque situé à l’intérieur de l’Homme, comme une négativité toujours opposée à la positivité de l’acte de vivre, donc faute en tant que trace de la finitude dans l’Existant, qui, de ce fait, devient « l’In-existant. »  Toujours, c’est notre chemin, nous sommes des « êtres-en-faute ». En-faute au motif qu’il n’a pas dépendu de nous que nous venions au Monde, en-faute aussi car notre propre liberté ne s’est réalisée qu’à en perdre d’autres, une infinité en réalité. Tous, nous sommes marqués au fer rouge de ce sentiment de l’Absurde qui jamais ne manque de se manifester à bas bruit, dans le silence des corps. Cependant certains corps crient plus que d’autres. Des vagues montent en eux qui viennent de loin, partent au loin vers un lieu d’invisible présence. A moins que l’absence…]

 

***

 

   Depuis un long moment, je vous observe à la dérobée. Nul n’aime ceci pour la simple raison que c’est un danger. Danger d’être connu ou reconnu, d’être radiographié et alors on craint que son propre univers ne soit exposé à la lumière, des lanières de clarté pouvant en inciser le derme. Mais qu’avons-nous à dissimuler qui ne supporterait le jour ? Sommes-nous seulement un empilement de secrets, un palimpseste qui porterait en filigrane nos pensées intimes, nos vécus singuliers, nos passions inavouées, souvent inexaucées ? Voyez-vous les questions ne manquent de se lever, de tourbillonner au risque de connaître leur vortex et de disparaître par le trou de la bonde. Car toujours le danger est grand de s’exposer au vif rayonnement du soleil. Trop de massif réel, trop de vérité immédiate et notre âme prend peur et elle pourrait bien regagner le lieu de son mystère, à savoir ce Néant sur lequel nos piètres existences sont fondées.   

   Par nature, vous le savez bien, nous sommes des êtres traversés de métaphysique, peut-être même ne sommes-nous que cela, des quêteurs de sens, des chercheurs d’Absolu qui interrogent les fins d’exister sans jamais pouvoir en connaître les ultimes raisons. Au reste, exister est la première erreur. Il eût mieux valu demeurer dans le virtuel, n’être qu’une possibilité, un hasard  en voie de…, ainsi tous les horizons se fussent-ils donnés comme envisageables et notre liberté, paradoxalement, eût connu ce sans-limite dont nous voudrions être atteints, dont nous désespérons de ne jamais pouvoir en approcher la cible. Nous sommes des êtres de papier, des êtres du doute et de l’irrésolution. Nous sommes construits sur le sable dont, chaque jour qui passe, le château s’écroule, il ne demeure qu’une flaque d’eau et un peu de ciel gris.

   Mais je ne filerai davantage la métaphore, m’intéressant à Vous, uniquement, vous disposant sous la lentille de mon microscope. Au hasard de mes chemins, j’ai croisé beaucoup d’individus, des sûrs de soi, des sérieux, de pauvres hères tout occupés d’eux-mêmes, des matamores, des discrets et quelques hétaïres faisant de leurs corps le centre d’une joie. Ne les nomme-t-on « Filles de Joie », sans doute y a-t-il là une once de vérité en ceci, au motif que toute énonciation ne repose jamais sur du vide, cependant, je vous l’accorde, joie triste que celle dont la vénalité est la seule et unique ressource. Seulement, nous ne pouvons jamais rien savoir de l’Autre, il est un nuage de gaz perdu au fond de l’immense galaxie. Mais, de nos jours, tout comme jadis, souvent les relations humaines reposent sur du négoce et les « espèces sonnantes et trébuchantes » ne sont pas toujours là où on les cherche. Beaucoup de relations se paient « en monnaie de singes ». Mais l’heure n’est nullement venue de tracer le portrait de l’humaine condition à la pierre noire, elle s’en charge toute seule avec l’efficace qu’on lui connaît.

   Et maintenant je vais tâcher de dire votre corps, de l’exhumer de sa tombe, d’apercevoir quelques facettes, de l’esprit sous la chair, de l’émotion sous l’abandon. Quiconque vous découvrirait au hasard de ses pas vous penserait irrémédiablement perdue, si près d’un retour à une manière de sol primitif, livrée à quelque limon archaïque. Vous paraissez tellement en épouser la triste et sévère condition. A simplement vous dire, et je suis saisi de cette dimension de confusion qui est le sceau même des Schizophrènes, cette ligne qui les scinde et les éparpille dans le vaste désert du Monde. Votre attitude, serait-elle le reflet d’une simple lassitude, la rumeur passagère d’un ennui, l’ombre d’une mélancolie et, déjà, vous seriez sauvée plus qu’à moitié, et déjà vous seriez sur la voie d’une guérison. Oui, je sais ce que vous pensez : guérit-on jamais de Soi ? Au sens strict, nullement et ceci est heureux car le mal, la souffrance en nous sont les aiguillons de la lucidité, ils évitent que nous ne sombrions dans la facilité, le désœuvrement, ils sont l’acide posé sur la plaie de vivre, si bien que cette dernière ne prend de valeur qu’au gré de cette ombre, de cette nuit. Mais nous n’allons pas refaire le monde.

   Sur cette couche livide, une neige à peine cendrée, Vous (ou ce qui en tient lieu, vous n’êtes pas votre corps, seulement ?), émergez à peine de ce qui ne vous soutient qu’à titre d’hypothèse et vous pourriez disparaître à tout instant que nul ne s’en étonnerait. Et ceci, simplement à la mesure de cette inconscience manifeste dont vous ne paraissez être que la « ligne flexueuse », quelques traits éparpillés dans le tumultueux concert du Monde. Mais, pour autant, vous n’êtes nullement au silence et votre chair est un cri que vous portez, serrez en vous comme s’il était votre unique bien. Le cri vous enfante tout comme vous le portez à l’être. Entre le Cri et Vous se donne l’intervalle de qui-vous-êtes : une Douleur hissée au plus haut de sa flamme. Tout, en vous, atteste de ceci, le Tragique vous habite en tant que seul lieu disponible.

   Ce qui est le plus étrange, votre venue aux choses dans le pur retrait de qui vous êtes. En vous, au plus tumultueux, combure une vive braise et, de cette ignition, vous faites le centre de votre avenir. Jamais le feu ne s’exilera de vous, il est votre marque la plus visible. Mais, étant cette Femme-ci sur sa couche, par simple capillarité humaine, vous êtes Toutes-les Femmes-du Monde qui ne sont à leur tour que Tous-les-Existants-de-la-Terre. Tous nous venons du feu, tous nous allons au feu. Qu’est-ce à dire, le « feu » ?

 

C’est le Danger

C’est la Question

C’est l’Aporie

  

   C’est l’être-jeté qui, ouvrant le monde, tend en un seul geste, les mâchoires du piège. Å peine franchies les écluses utérines et déjà notre perte est signée et déjà commence le compte à rebours de qui-nous-sommes. Je sais, évoquer la finitude est un tel lieu commun qu’elle finit par devenir banale, au point qu’on la penserait la création d’un inventeur fou, d’un individu démoniaque. Mais, je vous l’accorde, parler de la Finitude revient à parler de Rien, il y a là toute l’ironie de la tautologie.

   Mais évoquer la Mort, la Mort réelle, celle qui fige sur notre visage de carton les derniers traits d’un humour noir, alors ceci devient si sérieux, si palpable que nos lèvres blanchissent, que les mots, au fond de notre gorge, font leurs lentes boules d’étoupe et bientôt le silence se lève, pareil à des lames d’effroi, à des pelotes urticantes. Je reconnais, parler de la Mort n’est guère joyeux, mais c’est Vous, seulement Vous par l’abîme de votre énigme qui m’avez fait ouvrir toutes grandes les Portes de l’Enfer. Et voici que le feu apparaît de nouveau avec ses flagelles inquiétants. L’Enfer que vous portez en Vous, l’Enfer que je porte en moi, n’est pas seulement l’invention du génial Dante, il en partage l’heureuse paternité, à des siècles de distance, avec Sartre, l’Homme de l’Être et du Néant. « L’enfer c’est les Autres », énonçait avec raison le Philosophe. Leur seule présence est, pour nous, acte de néantisation à la hauteur duquel nous connaissons notre Chute, bien évidemment celle de notre propre Genèse dont Icare témoigne à titre de symbole. C’est toujours notre Liberté qui est en jeu, sur laquelle l’Autre empiète et cette seule pensée nous est intolérable, même au prix d’une généreuse éthique.

   Notre immanence nous est insupportable, elle nous contraint, elle nous étouffe. Alors, sur les moignons de nos membres, nous collons des plumes, nous fixons des rémiges, des faisceaux d’aigrettes rectrices auxquelles nous attribuons quelque vertu, nous sauver, en premier, de nos mortels destins. Mais notre essai de transcendance, comme chacun le sait, ne se traduit que par un brusque retour au sol, lequel ne fait que confirmer sèchement la valeur de nos craintes. Nous sommes en sursis. Et voici que surgit à nouveau l’un des titres des « Chemins de la liberté », ce « Sursis » qui, toujours, plane au-dessus de nos têtes, vautour à la recherche de sa proie.

   Mais Vous que je ne connaîtrai jamais (c’est à peine si je parviens à me connaître, ce n’est guère faute d’introspections, faut-il croire qu’elles sont infructueuses !), vous pliée sur la couche du Destin, vous perdue avant que de vous être trouvée, je vous offre pour terminer cette perle existentialiste tirée du « Sursis » :

 

    « Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, temporelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. L'ombre la prit, ses talons claquaient dans la rue Bonaparte ; toutes les vies humaines se fondirent dans l'ombre, le clapotement s'éteignit. »

  

   Outre que le style est superbe, existentialiste en diable, il dit qui-je-suis, il dit qui-vous-êtes, « soucieuse, mortelle, temporelle », disant la Vie il dit la Mort. Dans son bel essai de jeunesse « L’extase matérielle », JMG Le Clézio dit, à propos de sa Mère, image de l’Existence : « Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué. » Nul ne saurait mieux dire la Naissance comme Mort. Et, sans doute, la Mort comme Naissance. Å quoi ? Vers quelle direction ?  Nous ne percevons encore nullement l’amer qui pourrait en fixer le sens.

 

« That’s the Question »

 

   Å peine le brigadier a-t-il frappé les trois coups, que, déjà, le rideau se referme. Si la Beauté existe, elle ne surgit jamais que de cette tension constitutive, de ce lumineux intervalle, de ce feu !

 

 

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8 août 2022 1 08 /08 /août /2022 12:37
Tout Autre est mystère

« Autoportrait à l'éventail »

 

Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

    « Tout Autre est mystère ». Énoncer ceci résonne, bien évidemment, à la manière d’un truisme. Tout ce qui est Autre, par définition, est l’éloigné, est l’inconnu. Des Terres Australes, je ne connaîtrai jamais que le nom et Saint-Paul, Nouvelle-Amsterdam, Adélie ne seront, pour moi, que quelques sons perdus au large de vastes océans, quelques fragments d’imaginaire, irréalité archipélagique se fondant dans le tout du Monde. Je regarde cette image et, aussitôt, des distances s’installent, des abîmes se creusent. Certes, des terres, des semis de rochers éparpillés parmi le bleu de l’eau, il est bien naturel que je n’en connaisse qu’une vapeur, une brume. Mais l’Humain, l’Humain en son exception, je puis bien en connaître quelque chose puisque nous sommes tissés d’une même condition, que notre chair est commune, que nos yeux sont d’identiques décrypteurs de l’horizon où vivent nos Semblables. Mais la semblance ne suffit pas à établir l’Identité, la fusion qui ferait de deux réalités distinctes, une seule en le même assemblé. Loin s’en faut. Si le rocher, par nature, est superficiel, l’Humain, par essence, est profond. Or, entre deux profondeurs, la distance est immense, deux cosmos se croisent dont chacun poursuit sa route, nul Destin ne peut dévier de son initiale trajectoire. Beaucoup de routes sont tracées dans l’Univers. Aucune ne se confond avec une autre.

   Donc, je regarde l’image et dans l’essai de Vous saisir, Vous-l’Étrangère (percevez-vous combien « étrange » résonne dans « Étrangère » ?), j’essaie d’abord de vous décrire, ainsi me serez-vous plus familière, du moins en puis-je établir l’hypothèse. Ce sont vos yeux d’abord qui me captivent, viennent à moi et me mettent au défi de vous comprendre. Or, d’emblée, suis-je en plein mystère. Je vous aborde à l’aune de la plus verticale difficulté. Regard, tout à la fois fascination et nécessaire éloignement. Et cette mise à distance, cet imperium du regard « adverse » ne peut qu’aisément se comprendre. Tout votre visage est muet (je mets entre parenthèses les paroles et mimiques), sauf vos yeux. Car, si je vous vois et tente quelque exploration, vous me voyez aussi et cette vision retournée annihile en moi tout essai d’en savoir plus à votre sujet. Vos yeux sont les deux baies au gré desquelles votre conscience me vise et m’annule en même temps. D’une conscience à l’autre, toujours il faut l’écart, toujours il faut l’abîme. Jamais l’une en l’autre. Toujours l’une en face de l’autre, toujours l’espace du vis-à-vis. N’en serait-il ainsi et plus aucune singularité ne trouverait le lieu de son être et le Monde Humain serait en proie à une monstrueuse confusion, un illisible chaos, un confondant empilement pareil aux grappes d’œufs des batraciens, une « conscience » si diffuse qu’en réalité cette dernière serait bien plutôt un primitif tubercule, une tumescence archaïque, un genre de concrétion tératologique. Autrement dit une aporie en sa consternante venue.

   Oui, je sais, j’assène ceci avec une telle force que, sans doute, nos respectives épiphanies s’éloigneront-elles l’une de l’autre, sans possibilité aucune de se rencontrer de nouveau. Pour ma part, afin de retourner en mon propre site, plein et entier, il me suffit de me détacher de votre regard, d’en oublier l’éclair d’émeraude, de me distraire alors, de la lumière de votre front, elle est douce, alanguie ; de me distraire de l’arc double de vos sourcils, des pommettes de vos joues, d’un fragment de votre nez puisque, aussi bien, telle votre bouche, tel votre menton, vous les dissimulez derrière l’écran de votre éventail. Ce que la partie éclairée de votre visage me révèle, cette spontanéité, ce naturel, ce désir de vivre à fleur de peau, les deux bandes d’ombre verticales m’en ôtent une plus longue contemplation. Telle la vérité des Anciens Grecs, cette merveilleuse « alètheia », vous êtes voilement/dévoilement, en un même geste vous retirez ce que vous offrez. Don et Retrait. Offrande et Censure. En définitive Être et Non-Être.  " La Nature aime à se voiler ", disait Héraclite et, à tout bien considérer, vous participez à et de la Nature, donc vous êtes Nature vous-même. Ceci, au moins, est une certitude.

   Comme si, arrivant à vous, vous n’aviez de hâte qu’à vous en retirer. Une Absence s’enlevant d’une Présence. Ici, il faut revenir un instant à la métaphore des Terres Australes. Saint-Paul, Adélie, ces cailloux jetés au hasard de l’eau, n’ont rien à retirer de leur paraître, chez ces iles, tout fait phénomène d’emblée, sans retrait, les plaques de neige, les rochers tapissés d’herbe sont ce qu’ils sont, sans reste. Leur être est entièrement contenu dans la face qu’ils tournent vers le Monde. Mais, convenons-en, Vous L’Étrangère, vous n’êtes ni Adélie, ni Nouvelle-Amsterdam, fussiez-vous « naturelle », et votre monde est infiniment plus complexe, terriblement crypté au motif que nul palimpseste (ce que nous sommes, nous les Hommes, vous les Femmes), ne livre jamais en son entier, au premier coup d’œil de l’Interprète, ce qui se dissimule dans la densité des arabesques et autres calligraphies. Ce sont des hiéroglyphes et comme tels, ils ne sauraient dévoiler leur secret sans quelque précaution. Alors, je suis pareil à cet Homme d’Occident placé devant un rouleau semé d’insolites sinogrammes, mes yeux les parcourent mais mon entendement n’y a nullement accès et je demeure privé de ce Sens qui est le pollen des choses, la fragrance subtile de ce qui vient à moi et parfois se réserve, et parfois s’occulte, toujours me laisse dans le désarroi. Mais sous cette apparente confusion se dissimule un réel bonheur. Tout comme le Chasseur de la Préhistoire qui devait marcher longtemps avant que de débusquer sa proie, tirant une grande satisfaction de sa découverte, nous sommes des Cueilleurs de sensations, elle ne se révèlent et ne décuplent leur floraison qu’au terme d’une longue patience.

   Or, ce long et haletant cheminement, cette marche qui, à la vérité, n’était que marche en Soi, voici qu’elle se donne soudain comme motif de compréhension. Au fond, elle n’était qu’une manière de propédeutique, un genre de prémisse dont il fallait poser le fondement avant même de surgir dans le cercle d’une clairière. Les ombres sont loin, la lumière est ici. Ce que j’ai fait, tout au long de votre « inventaire », si je puis utiliser ce terme ustensilaire, procéder au mien, longer des sentiers familiers dont j’avais perdu la trace. M’interrogeant sur VOUS, nécessairement je ME questionnais car, s’agissant de Soi ou de l’Autre, c’est toujours le Soi qui se situe au centre du jeu, rayonne, diffuse ce qu’il ressent en son sein, éprouve depuis la chair de sa singularité. Car, à vous percevoir correctement, ou plus modestement, à tâcher de le faire, je ne le peux qu’à partir de qui-je-suis, interrogeant mon for intérieur (mon fort intérieur ?), puis, par ondes successives, muni de mes propres intuitions, je viens jusqu’à vous dans l’espoir certes modéré, certes obscur, de m’approcher, de tutoyer qui-vous-êtes (sans vous connaître jamais vraiment, comment cette gageure pourrait-elle être possible ?), de tendre à échafauder quelque hypothèse vraisemblable du lieu même du visage que vous me tendez, retenant en vous, l’essentiel, cette part qui est vôtre, inentamable, inaliénable car nul ne pourra prendre votre place, voir par vos yeux, entendre par vos oreilles, parler par votre bouche, aimer par votre cœur. Unique vous êtes, unique vous demeurerez, ce qui fait cette aura singulière qui vous entoure, vous livre tout en édifiant, tout autour de vous, cette zone d’invisible principe qui vous constitue et vous dit telle l’Unique, Celle dont nul fac-similé ne pourra imiter l’essence.

    Ce que je crois, voyez-vous, avec la même joie qu’éprouve l’enfant à croire à son jeu, c’est qu’il y a une condition essentielle en vue de connaître l’Autre. Oh, je vous l’accorde, partiellement, « à fleuret moucheté », si je puis employer cette métaphore polémique, depuis la margelle de ma conscience en direction de la vôtre, autrement dit de l’impalpable, de l’ineffable, de l’inapparent. Cette condition, simplement énoncée, la voici : Il faut, à soi-même être sa propre étrangeté, autrement dit éprouver l’Autre en Soi, éprouver la Différence. Si nous pouvons identifier nos certitudes à l’Identité dont on voudrait parer son être propre, alors combien de failles, de discords, d’abîmes nous traversent qui sont la Différence en nous, la parole adverse qui nous interroge et nous exile soudain de notre solitude pour nous conduire sur la frontière où nos Commensaux existent, eux aussi à partir de leur propre Différence.

   La seule chose qui soit en notre pouvoir, amener l’Autre en Soi, symboliquement s’entend, le faire Sien en quelque manière, voici le chemin pour, se connaissant, le connaître, le connaissant se connaître. Nul absolu cependant, que du relatif, mais l’existentiel n’est jamais que ceci. Il y a plus de quart de vérités, de demi-vérités que de vérités totales. De l’Autre à Soi, de Soi à l’Autre, toujours un phénomène d’écho, toujours une voix qui résonne à l’intérieur, appelle, reçoit, appelle à nouveau. Toute Altérité ne se lève que de la sphère dialogique, toute Altérité est le mode infiniment dialectique qui, nous déterminant, détermine l’Autre et pose le monde comme existant. Hors ceci point de réel. Hors de ceci, ni Toi, ni Moi.

   Depuis la belle meurtrière (ces deux bandes d’ombre de l’image) où vous observez le Monde, comme si, métaphoriquement, votre Épiphanie apparaissant partiellement dans la Lumière se disait en tant que Vérité alors que les ténèbres menaceraient de tout reconduire au Néant, vous existez en cette belle tension, ceci se dit assez dans la sérieuse beauté de votre regard. Il porte en lui, depuis ses reflets de ciel et d’eau l’espérance dont tout vie est l’emblème, mais il porte aussi la mesure qui lui est nécessairement coalescente, à savoir cette lueur d’inquiétude qui est la marque insigne de l’Humain. Sans regard, nulle humanité. Sans inquiétude, nulle humanité. Tout éclair de joie dans l’acte de la vision est de surcroît. Nous ne vivons jamais qu’à percevoir en lui, ces éclairs, nullement la nuit sur laquelle ils existent à seulement se détacher. Ombre, Lumière, Lumière, Ombre. Rythme ontologique à deux temps. Différence en laquelle s’inscrit le Sens. Nous sommes, nous les Hommes, nous les Femmes, ces fléaux qui comptons le Temps. C’est notre mesure la plus réelle. Elle donne le rythme Humain. Le Seul qui soit vrai. Le Seul qui témoigne de la Nature en nous. Être/Nature = le Même.

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 août 2022 6 06 /08 /août /2022 10:33
Une flèche au coeur

« Entre sel et ciel…

Plein soleil sur les salins…

Etang de Campignol… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

  

   Cette complainte, trois fois répétée, avec un émouvant pathos, c’était ceci qu’entendait Αρχικός (Archikós), tel était son nom qui signifiait « Initial ». Cela faisait en lui comme d’étranges ruisseaux qui nappaient son corps d’une brume tenace, cela serpentait en lui, cela envahissait tout son territoire intérieur, cela résonnait dans la conque de sa tête avec une sorte de clameur d’airain. Jamais il n’aurait pensé, depuis la pliure de son innocence, qu’une telle cantilène pût l’habiter d’une telle manière. Son chant, pareil à celui d’une voix d’enfant qui serait venue de très loin, il en sentait les ondes, les pulsations, il en percevait l’écho comme si la Montagne, la Mer, le Ciel et les Nuages, soudain pourvus de Langage, avaient proféré de tels mots du plus plein de leur Être, autrement dit du cœur de la Nature.

   C’était bien ceci : l’Arbre parlait, l’Herbe parlait, le Ruisseau parlait, la Pierre parlait. Certes, c’était une Parole étrange, un hymne dont nul n’eût pu anticiper la venue, dont nul n’eût pu retranscrire les notes sur une partition de musique.  C’était étonnant combien ce chant (c’était bien un chant en sa plus pure essence), semblait avoir valeur Universelle. Il semblait venir d’un Temps immémorial bien au-delà de la souvenance des Hommes. Il semblait venir d’un Espace au-delà de l’Espace. Il était tissé des irisations des plus belles Cosmologies, aux Mythologies il empruntait leur consistance de songes, aux Archétypes la puissance de leur feu, au Symbolisme leur superbe force imageante. Tout était Beau, tout était Plein qui venait de si loin. Tout était taillé à la dimension de l’Homme, mais d’un Homme Majuscule car la Beauté ne pouvait disparaître, car la Joie ne pouvait être entamée. Il fallait demeurer au plus Haut, tel l’oiseau des hautes altitudes, planer longuement, déployer ses ailes avec l’ombre portée glissant selon le pli des Vallées, selon les courbes des Dunes, selon l’éclat d’étain des Lagunes. Tant que le Vol durait, l’Espoir était permis et l’Homme demeurait en possession de son Essence, à savoir être Lumière, être Conscience.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Cependant qu’Αρχικός avançait, car la marche vers l’avant était son Destin le plus visible, le Poème Céleste (oui, tout beau Poème est empreint de pureté et de tragique), continuait à faire entendre son doux mais curieux bercement. Notre Voyageur percevait bien, entre les mots, sourdre quelque chose qui l’interrogeait, non une menace immédiate mais un genre de sourde inquiétude dont, en cet instant, il ne pouvait deviner la raison de sa présence. La marche d’Αρχικός était millénaire, elle se ressourçait à son propre progrès. Αρχικός avait connu tous les lieux, tous les temps. Αρχικός avait connu les Jardins suspendus de Babylone, leur verte luxuriance, les eaux d’azur de ses canaux. Αρχικός avait connu le grincement de la grande noria qui puisait l’eau de l’Euphrate, elle s’écoulait dans la large plaine des champs. Αρχικός avait connu les rizières en terrasses du Yunnan aux reflets d’émeraude. Αρχικός avait connu les hauts cèdres du Liban, leurs majestueuses ramures tutoyaient le ciel. Αρχικός avait connu l’océan de chlorophylle des canopées, leurs forêts odorantes d’ylang-ylang. Αρχικός avait connu les Montagnes de la Lune, les Ruwenzori avec leurs théories infinies de mousses, leurs grappes de lichen, les larges éventails de leurs fougères, les bruyères hautes comme des arbres. Αρχικός avait connu la large plaque d’eau couleur de bronze et de corail de l’imposant Nil. Αρχικός avait connu l’immense Lac Vânern, ses eaux bleu-de-givre, ses ilots plantés d’arbres. Αρχικός avait connu les ruissellements Pistache et Perroquet de ses rives semées d’herbe, recouvertes de végétation.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Alors que le chant, maintenant devenu aussi insistant qu’un rituel, aussi psalmodié qu’une antique incantation, continuait à faire ses allées et venues en un site dont il ne parvenait toujours pas à situer l’origine, Αρχικός devinait, depuis le plus clair de son intuition, que la Terre dont il était question était bien celle dont ses pieds foulaient le sol, dont il sentait que l’écho à lui renvoyé était l’ombre d’une douleur, le clair-obscur d’une souffrance. A mesure qu’il parcourait plus d’Espace et de Temps, il ressentait, à la manière d’un ténébreux présage, les signes qui lui étaient adressés car, oui, la Nature parlait en de bien étranges façons.

   Maintenant, devant lui, la couleur des choses avait changé. Le vert-Amande, le vert-Menthe avaient troqué leurs vêtures pour de bien plus sombres, dans le genre des Alezan, des Terre de Sienne. Ce qui, jusqu’alors, se donnait sous le visage de la brume, de la pluie, voici que tout ceci n’était plus qu’un lointain souvenir. L’eau l’avait cédé à la poussière. Le gras limon à la terre craquelée. Αρχικός n’avait guère à faire d’effort pour entendre, au fond des gorges asséchées des oasis, parmi les sillons accablés de chaleur, depuis l’échancrure des vallées où ne s’écoulait plus qu’un filet d’eau, pour entendre donc la longue et émouvante plainte de la glaise. La vérité était que la Terre était atteinte jusqu’en ses plus intimes profondeurs, qu’elle laissait voir, parfois, au centre même de son dénuement, ses vertèbres, ses astragales, ses palatins et atlas, si bien qu’elle eût pu passer, la Terre, pour un mannequin de ces salles d’anatomie que les apprentis-chirurgiens dissèquent à l’envi, s’amusant des clavicules et autres radius.

   Et, poursuivant sa longue marche, notre Explorateur ne manquait de s’interroger sur la nature de la métamorphose qui, sous ses yeux, ouvrait grand le livre de l’Histoire de la Terre. Oui, combien de pages étaient maintenant maculées, trouées, leurs signes biffés, leurs caractères plus qu’à demi effacés. Pendant qu’il réfléchissait au Sens des Choses, autrement dit au Sens du Monde, au Sens de l’Homme dans le Monde, à son propre Sens, la sombre cantilène avait cru en intensité, si bien qu’Αρχικός en était habité de la tête jusqu’aux pieds, son corps devenant une simple caisse de résonnance, en réalité une amplification de la Conscience Humaine, sa Voix, son Chant bien près de s’exténuer.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Scandant ce refrain sur le mode d’un possible remords, d’une faute à effacer, la Conscience Humaine (dont Αρχικός est le vivant emblème), se retrouve face à face avec elle-même, et ce face à face n’est rien de moins que la confrontation de l’Homme avec ses œuvres. A l’horizon de ses yeux, ceci : le Ciel est noir, pareil à l’aile du corbeau, le Ciel est nu, sans espoir, le Ciel est déserté de ce qui, depuis toujours, lui a confié son Essence, cette belle Lumière qui semble avoir reflué au fin fond du cosmos. Autre nom pour la Raison et l’exercice de la lucidité qui devrait être son reflet, toujours. La Terre, mais est-ce encore la Terre, cette croûte de limon et de sel, crevassée à perte de vue, avec l’étrange dessin de ses lézardes, la nuit de ses fentes, la pullulation du Rien ? Terre de néant et d’abortive venue. Terre sacrificielle, elle ne connaît même plus la main qui l’a violentée, l’a réduite à merci.

   Terre condamnée à n’être plus que l’ombre d’elle-même, à peine une prose, le poème s’est exilé. Terre de douleur. Terre affligée. « Pachamama » crucifiée. Plus besoin, pour les Humains, de se mettre à genoux, de faire des offrandes à la « boca » (la bouche), à lui destiner céréales, feuilles de coca, une rasade de « chicha ». « J’ai planté une flèche au coeur de la Pachamama », chantent les Incas en cœur et leur cœur pleure de pleurer, autrement dit leur pleur est absolu et leurs larmes sèchent avant que d’être versées. Ce pieu, cette pointe de flèche plantés dans le derme de la Terre, ceci est la plus haute trahison que la Conscience Humaine n’ait jamais pu imaginer, un genre d’auto-mutilation, une manière de seppuku.

    On est l’Humanité. On s’assoit sur le tatami du Monde, jambes croisées, l’on a vêtu son kimono blanc. On se saisit de son sabre court, le wakizashi, d’un geste rapide, décidé - plus rien n’existe que la désolation -, on plante le wakizashi dans l’abdomen, dans la partie gauche, celle qui est censée représenter la Conscience. Plus de Conscience, on biffe sur le Grand Livre de l’Existence, toute trace qui porterait témoignage du Grand Paradoxe Humain, de son Aporie constitutive. On embrasse le Néant, lui, au moins, n’a nulle Terre Promise, lui, au moins, nous reçoit comme l’un des siens. Et voici, le Grand Voyage d’Αρχικός, l’Initial, se termine. L’Initial a succombé sous les coups du Final. Morale de l’histoire :

 

Depuis toujours

Sans détours

l’Homme se sait Mortel

Ceci est sans appel

C’est dans sa Nature

Oui, dans sa Nature

Alors il n’a cure

Oui, il n’a cure

De détruire la Nature,

 Oui, la Nature

Ce qu’il devrait aimer

Il le foule aux pieds

Ce qui lui donne la Vie

Il le sacrifie

 

« J’ai planté une flèche

au coeur de la Terre »

 

Qui la retirera la flèche

Qui la soignera la Terre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 août 2022 4 04 /08 /août /2022 10:28
Vous dont le corps…

« Femme sur la plage »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vous dont le corps est cette pliure sans nom. Vous la Dolente que voici abandonnée à l’immense solitude d’une anatomie sans attache. Vous n’êtes que ceci, une forme sans contenu, une ligne qu’aucun pinceau n’a terminée. Vous êtes en voie de… Mais en voie de quoi ? Le savez-vous au moins ?  Tous nous sommes des êtres jetés dans l’exister, des sortes de Ravaillac démembrés. Un bras perdu ici qui n’a plus la mémoire de son dernier geste. Un autre bras ailleurs, il ignore la réalité de son jumeau. Et les jambes ? Elles ne sont que des rameaux secs, des genres de brindilles, elles font penser aux parties d’un insecte que la mort aurait roidies, les abandonnant à leur immense solitude, à moitié manduquées. Il sera toujours temps de continuer une autre fois le festin. Mais peut-être pensez-vous que j’exagère, que la chaleur a dissout une partie de mon cerveau et que, par conséquent, c’est moi qui suis aliéné, condamné à ne proférer que des mots dont le sens demeure crypté, inaperçu.

   Le Fou, c’est toujours l’Autre, ceci est le genre d’apodicticité dont nous meublons notre conscience afin de nous sauver, du moins en nourrit-on l’espoir. Visant celui-qui-nous-fait-face, nous nous allégeons du faix que nous déposons sur ses épaules. Plus il est dans la « pesanteur », plus nous sommes dans la « grâce ». Mais de cette situation, nous ne nous tirerons à si bon compte. Le chargeant, lui faisant courber l’échine au motif de notre seule volonté, c’est la Condition Humaine qui est visée, autrement dit, ce poids dont nous pensions nous délester, nous revient en plein face, à la manière d’un boomerang. Nous le pensions déjà loin et il était tout juste au-dessus de nos têtes. Et il était en nous. Mais il y aurait trop de tragique à remettre cette question « cent fois sur le métier ».

   Vous dont le corps est cet abandon à soi, abandon au Monde. Votre corps, identiquement au geste de la Prostituée, vous l’avez jeté en pâture à qui voulait bien le prendre. Et ce geste de pure donation est admirable. Nullement condamnable. Qui donc l’offrirait ainsi, sans arrière-pensée, don pour le don, geste sacrificiel où l’Autre est celui qui vous détermine, étend sur vous son empire, vous soumet à l’imperium de ses désirs, de ses manies, de ses plus cruelles obsessions. Oui, vous regardant, c’est bien la figure de la « Fille de Joie » que vous me tendez. « Fille », certes, mais « de Joie » ? Oui, « de Joie » car vous ne parvenez à vous-même qu’à vous donner, à vous fondre en l’Autre, à devenir, en quelque sorte son jouet. Votre corps est un terrain de jeu, et c’est ce jeu même par lequel vous arrivez à vous. Bien plutôt que d’être condamnée au simple régime de votre condition, vous ne vous reconnaissez que dans cette violence, cette furie qui habitent vos Amants de passage. L’acte qui les exténue et les laisse livides au bord de votre couche, c’est ceci même qui vous accomplit bien au-delà de ce qu’ils pourraient imaginer.

   Dans l’acte tragique qui vous réunit l’espace de quelques instants, ils se prennent pour les héros dont vous seriez l’innocente victime. Mais combien leur réflexion est à courte vue. C’est eux qui s’aliènent et brûlent leur âme au centre de la convulsion vénale. Pensant n’exister que par eux, en réalité, ils n’existent que par vous. La part de ciel à laquelle ils prétendent, c’est Vous et seulement Vous qui leur accordez. Dans la fougue de l’acte sexuel (c’est uniquement de ceci dont il s’agit, un simple corps à corps, au moins dans la saisie directe d’un premier regard) pensant vous posséder, ils ne se possèdent jamais qu’eux-mêmes puisque, aussi bien, leur acte est position de pur auto-érotisme, manière d’onanisme où la fournaise de votre centre se substitue à la violence de leur intense solitude. Ce qu’ils veulent, le suspens d’un bref éclair, se prouver qu’ils existent, retenir un moment l’épée de Damoclès de leur finitude. Ce qu’ils perdent dans le feu de l’action, vous en recevez les fruits immédiats.

   « Post coitum omne animal triste est », énonce la formule antique. Certes, vos Amants sont tristes. Ici se joue une inversion du sens de l’acte entre qui-vous-êtes et qui-ils-sont. Pendant la relation, ils n’avaient de rapport qu’à la Mort dont ils voulaient dissoudre le spectre à l’aune de cette terrible confrontation. Vous étiez à l’opposé puisque c’était bien le négoce de votre corps qui vous permettait de Vivre, d’échapper, en quelque sorte, aux affres existentielles. La totalité de votre vie était contenue dans ces actes à répétition qui, s’ils se déroulaient sous le visage du négoce, n’en constituaient pas moins un acte de générosité. On ne confie nullement son corps à l’Autre sans plus de souci que si on lui remettait un objet dont il aurait la garde provisoire. Le corps à corps n’a rien d’un geste gratuit, il n’est uniquement une chair contre une autre chair, en son fond c’est la rencontre d’une âme avec une autre.

   La dimension humaine outrepasse toujours la dimension mercantile. Au plus fort de l’événement, pour Vous, pour l’Autre, la conscience ne s’efface pas, elle se majore d’un sensualisme sous lequel, toujours, veille une vigilance. L’acte d’amour, fût-il vénal, est toujours un acte humain, il engage la réciprocité des regards, des ressentis, il se double toujours d’un motif éthique. N’en serait-il ainsi, ce serait chose contre chose et l’animalité originaire effacerait des millénaires de civilisation, de culture. L’acte de prostitution n’évacue nullement les sentiments, sans doute les met-il entre parenthèses le temps d’un éclair et encore faudrait-il pouvoir en repérer la manifestation « à bas bruit » si l’on peut dire. Toute relation est toujours chargée de sens, toute rencontre est le lieu d’une fusion. Bien évidemment, des siècles de morale judéo-chrétiennes ont façonné les attitudes, ont créé des réflexes qui sont nécessairement devenus inconscients.

   Toujours une morale bourgeoise (une « moraline » aurait dit Nietzsche) vient perturber notre vision des choses, y déposant une couche de préjugés sédimentés qui nous exonèrent d’être objectifs. Ainsi toute relation de prostitution est-elle marquée au fer de l’infamie, confondant en un seul creuset, aussi bien le vice de l’Actante que celui de l’Actant. Mais ceci est pure gratuité. Dans bien des relations conjugales ayant reçu l’assentiment de la société, les rapports se situent-ils dans des jeux de rôle pervers où chacun essaie de « tirer son épingle du jeu » au détriment de l’Autre. Étranges rapports Dominant/Dominé où chaque posture est bien davantage jugée dans la perspective d’une image d’Épinal que d’une réalité estimée selon son objectivité. Bien des couples, en dehors d’une façade à exposer à la société ne fonctionnent que sur de constantes hypocrisies, de délétères jeux de dupes où, bien évidemment, chacun s’estime la victime, ceci revenant, en dernière analyse à savoir qui de la poule ou de l’œuf…. Ceci est un cercle sans fin.

      Vous dont le corps est le lieu de toutes les joies et toutes les peines, vous que j’ai amenée dans le quartier de la prostitution, avais-je réel motif pour en décider la brutale réalité ? Je ne sais et personne ne pourrait savoir à ma place. C’est ainsi, parfois les images nous présentent-elles un réservoir infini d’esquisses inconscientes qui s’actualisent de telle ou de telle manière. Peut-on aussi facilement diriger ses pensées ? Et, du reste, ceci est-il souhaitable ? Non, il faut laisser les pensées flotter et, a posteriori, leur trouver, non des justifications, seulement tâcher d’en percevoir quelques significations. Cette peinture de Barbara Kroll qui a été le déclencheur, sobrement intitulée « Femme sur une plage », sans doute l’ai-je brusquement sortie de son contexte pour l’habiller d’un sens qui y est sans doute latent. Si j’essaie d’analyser mes projections mentales sous le signe de la Raison, voici ce qui se dessine de façon claire. Vous dont le corps est ce genre de cuir fauve cerné de noir, vous qui êtes censée profiter d’un substantiel repos, vous dont le hâle est pareil à celui d’une poterie ancienne, vous qui peut-être rêvez au soleil, qui peut-être dormez au plein de votre innocence, voici que je vous ai déportée de vous, vous ai attribué le visage de la prostituée. Sans doute êtes-vous bien éloignée de cette pseudo-réalité que j’ai esquissée à grands coups de brosse.

   Voyez-vous, ce qui m’a conduit à vous dire et vous éprouver telle une Fille de Joie, il faut aller le chercher du côté de Picasso et de ses célèbres « Demoiselles d’Avignon ». Je ne sais si la forme selon laquelle la peinture de l’Artiste Allemande se développe dans le cadre de cette toile est volonté consciente de rejoindre l’Artiste natif de Malaga ou bien si l’influence est une simple loi du hasard. Cependant la confluence me paraît si évidente, que je ne la considère nullement fortuite. Le thème de cette œuvre, véritable fondement de l’Art Moderne est, on le sait, celui d’un lieu de prostitution, autrement dit d’un Bordel.

 

Vous dont le corps…

Si l’on prend soin de rapprocher les deux œuvres, il me paraît évident qu’un air de parenté les fait se rejoindre d’une manière peu contestable. Mêmes teintes sombres saturée en couleurs. Mêmes visages inscrits dans un ovale presque parfait, dont la perfection même signe cette « inquiétante étrangeté » qui sera l’un des paradigmes selon lesquels la Modernité trouvera à se fonder telle la violente interrogation de l’Homme face à son Destin. N’oublions pas que cette œuvre importante dans le domaine de la figuration esthétique, porte en soi de manière virtuelle, les grands drames de l’humain, elle ne préfigure rien de moins que les atrocités de Guernica, les abominations de l’Holocauste. L’oeil gauche de chacun de ces Modèles est comme biffé, enduit de bitume, fermé sur les constantes apories du Monde.

   Ici, ce n’est nullement mon regard qui crée le tragique, c’est le tragique qui crée mon regard. Ce tragique, non seulement nous devons l’apercevoir, mais le porter en nous de manière à témoigner des atrocités de l’Humanité, faire tout ce qui est en notre possible afin que ne se reproduisant plus, enfin notre esprit puise reposer en paix. Les bouches sont de pourpre éteinte, comme ensanglantées, identiques à des blessures qui auraient atteint le Langage au cœur, le réduisant au silence. En plus, à la façon d’une figuration « surnuméraire », le visage de « Femme à la plage » est empreint d’une gravité christique si bien que les cheveux pourraient se donner en lieu et place de la couronne d’épines. Certes, ici, nous sommes aux antipodes des figures de proue contemporaines de femmes libérées de corps et d’esprit, agitant haut et fort le pavillon de leur autonomie, faisant claquer, contre vents et marées, l’oriflamme de leur indépendance. Cette figure semble aliénée, son visage réduit à n’être qu’ombre et nuit, signe avant-coureur de sa finitude.

   Cependant, dans mon texte, j’ai pris soin de peindre les traits de cette possible Prostituée de façon bien plus claire. Ôtant cette part d’obscurité qui, toujours enténèbre les actes prétendus immoraux, c’est au seul motif de réhabiliter ces Figures toujours rabaissées au sous-sol de la Condition Humaine. Or cette vision des choses, hormis le fait qu’elle n’est nullement juste, coupe à la racine tout motif, pour qui que ce soit, à se réclamer d’une humanité, à l’assumer, sinon selon son coeur, du moins selon son corps, cette liberté fondamentale de tout individu, son bien premier et inaliénable. Qu’une femme se donne par amour, intérêt ou monnaie son corps, ceci est affaire de conscience individuelle, et aucun jugement n’a à être au pouvoir de la société, laquelle, parfois, est bien loin d’être exemplaire. Les destins sont tracés de telle manière que serait bien malin qui pourrait en changer le cours. Il n’y a pas de petit et de grand destin, seulement un chemin à emprunter. Plurielles sont les pistes, singulières les décisions. « La liberté n’a pas de prix », ceci, au moins, devait-il être reconnu comme le beau geste de l’humain. Mais, parfois les gestes sont-ils entravés. Il faut les délier, ceci est la condition pour faire échouer les dogmatismes de toute obédience. Ils sont nombreux à notre époque qui se pense, narcissiquement, parvenue au plus haut, alors qu’elle connaît bien des étiages. Oui, il est grand temps de remonter vers la surface ! De telles œuvres nous y invitent.

 

  

 

 

 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 07:33
Sous l’aile blanche du nuage

« Entre sel et ciel…

À contre jour…

La Vieille Nouvelle … »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Sous l’aile blanche du nuage », ainsi débute le jour nouveau au prix d’une aimable métaphore. Sans doute convient-il d’y voir nombre de motivations inconscientes : s’abriter des coups de dague de la lumière, se protéger des ardeurs solaires, mettre son âme au repos en quelque coin d’ombre fraîche, rassurante, pareil au sourire d’une Mère. Oui, nous sommes, que nous le voulions ou non, des êtres de fragile constitution, en même temps que des êtres aux désirs insatiables dont nous refusons qu’ils ne soient comblés. Nous voulons tirer le vin jusqu’à la lie, le sentir cascader en nos gorges brûlantes, le dérober à quiconque voudrait nous en ôter la subtile ambroisie. Car le Monde est vaste, certes, et chacun veut y trouver sa place, y creuser son terrier, s’y sentir à l’aise en somme et ne le partager qu’à la condition expresse que son propre site soit sauvegardé, qu’on en demeure l’hôte privilégié. Mais ces considérations ne sont que de byzantines remarques et nous avons mieux à faire que d’attribuer ici quelque mérite, là quelque vice qui nous clouerait au pilori.

   Nous cherchons donc la protection du nuage, nous sollicitons sa touche d’écume. Partout le monde est en guerre, partout le monde brûle, les maladies courent et nous essayons, tant bien que mal, de « passer entre les gouttes ». Cette seconde métaphore est bien plus efficace que la première, d’autant plus que les gouttes étant absentes, nous n’avons nulle difficulté à nous en protéger. Mais avons-nous assez réfléchi aux mérites et aux inconvénients de notre nature ? Mais avons-nous suffisamment interrogé les motifs inapparents qui guident notre conduite, orientent l‘aiguille de notre boussole selon toutes les directions de la Rose des Vents ?

 

 

Sous l’aile blanche du nuage

   Non seulement la Rose des Vents est belle, au motif de sa représentation cosmologique, elle fait signe vers tous les orients de l’Univers, mais elle contient en soi la totalité de ces merveilleux vents qu’il convient de nommer afin de les mieux connaître. Imaginez, un instant, le fameux « Homme de Vitruve » de Léonard de Vinci, placé au centre de cette étoile, imaginez les rayons comme autant de positions que pourraient occuper ses bras et ses jambes, imaginez enfin que les membres, bien plutôt que d’être de simples composantes organiques, soient en réalité des projections somatiques de qualités psychiques. Ainsi, tout Homme, occupant symboliquement la totalité des horizons des Vents, serait-il, tour à tour, Tramontane en son caractère froid et violent, puis Grec en sa pluvieuse climatique, puis Levant en sa plus étonnante douceur, puis Sirocco avec ses lames chaudes, puis Ponant avec toute la grâce qu’on lui connaît.

   Ainsi, cette troisième métaphore de la Rose des Vents, avec ses prouesses, ses contrariétés, ses vives sautes d’humeur nous place-t-elle, jointe aux deux autres, au plein du paradoxe humain. Autrement dit, l’Homme en tant qu’Homme-coïncidant-avec-lui-même, puis l’Homme -et-demi, puis l’Homme moins-le-quart et parfois même l’Homme s’absentant-de-lui-même, les exemples sont légion en nos contemporaines latitudes. L’Homme est toujours pure transitivité, glissement en soi, puis hors de soi, constant réaménagement de sa pâte existentielle (voir Sartre), entité si proche de l’Absurde (voir Camus), athée pluriforme (voir Nietzsche), simple image de soi (voir Schopenhauer), fétu de paille placé sous le régime de l’angoisse (voir Kierkegaard), Esprit au plus haut (voir Hegel), cible d’une cruelle ironie (voir Kundera), laissé pour compte au pied de quelque transcendance (voir Beckett). L’Homme, « l’absent de toute communauté » (pour parodier Mallarmé), l’Homme halluciné, en quelque sorte, est bien cet Absolu Relatif qui se sublime dans toutes les exaltations, les enthousiasmes, les passions, mais aussi celui qui s’abîme dans le piège toujours ouvert des apories. L’Homme est sa propre proie, il se manduque, se phagocyte à mesure qu’il croît et, de cette manière aussi illisible que perverse, anticipe-t-il tragiquement, chaque heure qui passe, sa propre et incontournable finitude.

   En une écriture déjà ancienne, j’avais utilisé le terme archaïque de « saisonnement » aux fins de porter au jour cette instabilité constitutionnelle de l’Homme, elle tisse son Essence d’une manière bien plus serrée que nous ne pourrions le penser. L’Homme est donc un Saisonnier, tantôt paré des grâces printanières, tantôt des outrances estivales, tantôt des langueurs automnales, tantôt des rigueurs hivernales. Sans doute sommes-nous affectés par les saisons qui passent, par les variations climatiques, le régime des vents et des pluies, les gelées et les canicules bien plus que nous ne voudrions le reconnaître. Participant à et de la Nature, il nous est impossible de nous en exonérer puisque, aussi bien, nous en sommes un fragment, une parcelle jamais vraiment détachée de notre Terre Nourricière. Sans doute aujourd’hui, en cette époque sevrée de tout romantisme, cette expression de « Terre Nourricière » prête-t-elle à sourire. « Rira bien qui rira le dernier ! » Le Romantisme est fondement de la Littérature, la Littérature l’une des plus belles conquêtes de l’Homme. Qui s’immerge adéquatement en la Littérature, sans réserve, se trouve immédiatement au plus haut car la Littérature est le Sens fait mots, le Sens fait textes. Ceux qui la pratiquent avec la prudence et l’intérêt qui conviennent me comprendront sans qu’il me soit nécessaire de « démontrer » plus avant, tant il est vrai que, plutôt que de se « démontrer », cette dernière se « montre » et se donne pour évidente aux yeux de qui sait voir.

   Mais revenons à l’image que nous n’avions nullement quittée, elle flottait simplement, à titre de métaphore, à l’orée de notre méditation. « Sous l’aile blanche du nuage », le ciel est gris, comme perdu dans sa propre immensité. De basses collines limitent l’horizon. Puis, plus près de nous, la nappe d’eau brillante, ruisselante de l’Étang, la lumière y joue selon golfes clairs et échancrures d’ombre. Puis, à nos pieds, la frange noire de la plage, elle est identique à des tréteaux sur lesquels serait posée la scène lacustre, un miroir reflétant l’inquiétude du ciel, sa longue dérive bien au-delà des yeux des Hommes. Une chose, cependant, n’a nullement été nommée, ce milieu de l’image où convergent les regards. Une antique Tour à Signaux, un genre de sémaphore désormais éteint, plus aucun feu n’en signale la présence. Autrefois c’était une balise lacustre, un feu appelant d’autres feux tout au long de la côte. Autrement dit un Amer, un Repère, une Balise, que sais-je encore. Il me semble que cette Tour, en partie détruite, est le vestige d’un temps où les hommes s’envoyaient des signaux, afin de correspondre, de communiquer et de possiblement s’abriter « sous l’aile blanche du nuage ». Toujours l’Homme a eu besoin de protection, une anse, une baie, une crique, une langue de sable où se réfugier le temps qu’une menace disparaisse et que le port puisse être rejoint sans dommages, la famille retrouvée, la chaleur du foyer rassemblée.

   Ce qui, aujourd’hui, menace le plus l’Homme, son hubris dont il fait claquer l’oriflamme à tous les vents. Inconscience que ceci. Si le Ponant est caresse, le Levant intime douceur, Tramontane est acide, Sirocco est intense chaleur et rien n’est moins évident que de s’extraire de la puissance des Vents, de ne nullement succomber à la violence, parfois, de leurs assauts. Dans la figure multiple des événements mondiaux, dans le visage tragique que, la plupart du temps, ils nous tendent, nous avons grand besoin de faire halte, de nous mettre au repos, de gagner cette paix qui devient aussi impalpable qu’un nuage de soie au large de l’eau. Nous avons besoin d’un suspens. Nous avons besoin d’observer notre image dans le miroir, non à la manière d’un complaisant solipsisme, seulement pour apercevoir notre dimension d’Homme, y puiser ce Sens que Nuage, Amer, Sémaphore nous donnent avec générosité et simplicité.

   Nous devons ralentir la roue du Temps, y faire rayonner la beauté d’une sagesse. Oui, de sagesse nous avons besoin, tout comme nous avons besoin d’air au contact de notre peau, d’eau pour la ressourcer, de terre pour lui donner un appui, de feu pour en réchauffer le délicat épiderme. Tous ces éléments sont en nous, non seulement de manière virtuelle, mais bien réelle, mais bien incarnée. En résumé, nous avons à retrouver le chemin de l’Amour. De Soi, de l’Autre, de la Nature, ceci est une seule et même chose. Ceci, chacun le sait et l’oublie parfois. Le monde est ouvert qui nous attend.

 

 

 

  

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2 août 2022 2 02 /08 /août /2022 08:39
Tout, parfois, est si loin !

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Tout est parfois si loin. Tout est parfois si flou, si dédoublé, si évanescent à l’horizon des yeux. Pourtant mes yeux sont sains, ma pupille aiguisée, ce qui veut dire ma conscience lucide. Combien j’aurais mieux aimé être affligé d’un cruel strabisme, atteint d’une myopie, réduit à ne voir le réel que décalé, incertain, au prix d’un astigmatisme. Mais non, je VOIS et je vois d’autant mieux que je m’interroge. Paradoxalement, ma bonne santé visuelle, (métaphore de la conscience de l’ouverture au Monde, bien sûr), bien plutôt que de proclamer un mince bonheur, ne fait que m’affliger et me reconduire dans de bien sombres et étroites ornières. Je sais que je parle à une image, à des coups de brosse grossièrement posés sur la toile, que votre degré de réel ne saurait l’être qu’à la simple fantaisie de mon imaginaire, que je peux vous faire varier à mon gré, tantôt vous voir comme une Coquette qu’un subit mal à l’âme inclinerait vers quelque mélancolie, tantôt comme une Femme libre d’elle, fière, indépendante, assurée de Soi, une manière d’Idole de platine dont rien, ni personne, ne pourraient altérer la souveraine présence, le coefficient de durabilité. Une détermination à toute épreuve, un chemin accompli sans le moindre faux-pas, l’aboutissement d’une inflexible volonté. Vous apercevant ainsi, en cette dernière posture, vous m’apparaissez telles ces splendides Sirènes taillées dans l’ébène, qui figurent à la proue des goélettes, creusent l’air de leur arrogante poitrine, impriment dans la texture du monde leur altière et inimitable présence. Après ceci, nulle parole ne serait à prononcer, le dernier mot de l’histoire aurait été dit.

   Tout est parfois si loin. Oui, je dis à nouveau ceci, à la manière d’une antienne, d’un refrain hors du temps, d’une complainte qui viendrait de quelque océanique abysse. Car, voyez-vous, j’ai beaucoup parlé de Vous et cependant, je n’ai parlé que de moi. Votre certitude divinement affichée, cette lumière brillante, cette aura étincelante, le roc que vous êtes projettent sur ma pâle figure des rayons verts pareils à ceux de quelque « Outre-Tombe », des rayons mortels, si vous préférez. Ma Mort à venir s’abrite sous l’irradiation de votre Vie. Entière, sublime, un genre de diamant troue la nuit de ses angles vifs, de ses arêtes acérées. Une Clarté surgit qui, aussitôt, sécrète une Ombre. Un Jour se lève qu’abolit bientôt une Nuit. Le savez-vous, je suis un être des Ténèbres, une simple cendre au sein d’un foyer exténué, un brandon éteint sur lequel nul vent ne viendrait rallumer l’étincelle. Pensez-vous que je m’en alarme ? Que des sanglots étreignent ma voix ? Que des remords font à ma chair d’invisibles mais pénétrantes morsures ? Que la faible esquisse que je destine, simple murmure au Monde, me place pour toujours, au trépas ? Si vous pensez ceci, vous êtes dans l’erreur la plus totale au seul motif que vous pensez la tristesse négative, la joie riante, les sourires pleins des faveurs des dieux qui sont au Ciel et se réjouissent de nous voir si naïfs et si comblés à la fois.

   Mais que je vous dise l’amplitude de mon bonheur à figurer sur cette belle Scène de la Métaphysique, avec ses clowns tristes, ses baladins lunaires, ses camelots de pacotille, ses personnages de carton-pâte tout droit sortis de la commedia dell’arte. Je suis comme dans le trou du Souffleur, je suis l’avant-Parole du Monde et de ses mannequins de cire, de ses hérauts de pantomime. Rien que de les voir s’agiter en tous sens, rien que de percevoir leur marche de guingois, rien que de surprendre leur fausseté et croyez bien que ma félicité est entière, que mon esprit se dilate au rythme de leurs entrechats, à la cadence de leurs faux-semblants, à la mesure de la gigue endiablée de leurs duperies. Vous la savez cette existence faite de gants retournés, on ne voit guère que leurs coutures, vous la savez cette hypocrisie, on ne voit que ses bulles qui crèvent à la surface de l’étang, le limon est plus bas, qui est trouble, qui se dissimule sous des airs patelins. Apercevriez-vous meilleur spectacle que celui qui consiste, pour un Voyeur (je me régale en ce rôle si audacieux), à viser le Monde, à y ôter les masques de ses Figurants, à porter au jour la quadrature ouverte du Vice, alors que la Vertu, de modeste venue, se dissimule et rougit de se dissimuler, de se confondre avec les lisières, de ne faire face qu’avec parcimonie, entre deux fautes, entre deux supercheries ? Savez-vous le plaisir qu’est le regard droit, mais aussi, paradoxalement, la douleur qu’il porte en son effronterie ? Car oser toiser la Vérité est toujours se confronter à l’ombre portée du Mal et l’on en aperçoit, sur la taie de son visage, les stigmates à jamais.

   Mais sans doute vous interrogerez-vous sur la pertinence de mes inquiétudes, de mes interrogations qui lui sont coalescentes. Certes, vous avez bien perçu que ma lancinante comptine Tout est parfois si loin, avec sa mesure tel un réel danger, n’est nullement danger pour les Autres, les Pantins de la commedia dell’arte, ils sont trop habitués à leurs pitreries, ils s’en distraient, ils s’en réjouissent et, sans doute même, en jouissent de toute la densité de leur chair frémissante.  Non, ce refrain Tout est parfois si loin, loin de désigner les Autres, leur effet d’irréel, parfois, est bien mon réel à moi, autrement dit cette épine, ce buisson arrimés au plein de ma poitrine, ils y font leurs ravages tout en douceur, « lentement et sûrement ». Ce si loin ne dit nullement le lointain de quelque espace, le lointain de mes Commensaux, il dit le lointain en moi, je veux simplement dire, en une formule sans doute malhabile, mais suffisamment éclairante, l’éloignement qui existe de mon JE à mon MOI. Comme une division, une ligne de fracture, un clivage entre deux sédiments tectoniques. Oui, je sais, vous m’identifierez, aussitôt, à quelque schizophrène en mal de Soi, sur une orbite éloignée des Autres, ces Étranges Galaxies, plus on s’en rapproche, plus elles sont mystérieuses, énigmatiques, une distance infranchissable se lève, pareille à une nuée d’orage.

   Vraisemblablement, argumenterez-vous que je ne fais que jouer avec les mots, me plaire à des tours de passe-passe. Vous penserez l’identité de JE et de MOI. Mais de quel droit émettrez-vous cette fallacieuse hypothèse ? JE n’est jamais identique qu’à JE. MOI n’est jamais identique qu’à MOI. Sinon, à quoi serviraient donc les nuances du Langage, les réalités lexicales s’illustrant sur l’axe paradigmatique ? Si le JE était MOI, nous le nommerions MOI. Si le MOI était JE, nous le nommerions JE. Vous voyez bien que nous prenons des libertés avec les mots, nous leur infligeons des torsions, nous les faisons plier sous le fer de notre volonté. Aucun mot n’est l’équivalent de quelque synonyme que ce soit et tout synonyme est déjà une aberration, un règlement en « monnaie de singe ». Tout synonyme s’écarte d’une vérité initiale, originaire. Tout synonyme est, par nature, approximation, sinon mensonge. La coexistence, en SOI, de JE et de MOI, ceci veut seulement indiquer, certes d’une manière lexicale qui n’est nullement la totalité du Sens, son prologue simplement, ceci veut indiquer la distance, l’altérité, la non-correspondance terme à terme. Ainsi, la « belle » formule solipsiste « MOI, JE » à l’initiale d’un énoncé ne saurait trouver de substitution dans les formules franchement aporétiques qui se donneraient sous le « MOI, MOI » ou le « JE, JE ». Vous apercevez bien ici que le système logique trouve sa limite et, bien plus, sa contradiction. Å l’évidence, il existe un décalage, un écart, une manière de dissonance entre « JE » et « MOI ». Dans les énonciations canoniques, « JE » précède toujours « MOI ». Exemple : « JE vais en ville », mais « Attends-MOI ». Le JE a la prééminence sur le MOI. Le JE est mélioratif, le MOI est dépréciatif. Le JE est l’index de l’identité. Le MOI est purement égoïque. Voici pourquoi aucune substitution n’est possible de JE à MOI, de MOI à JE. Ce qu’indique clairement cet insubstituable, c’est moins une différence langagière, qu’une différence ontologique. Nous sommes, pour notre vie durant, marqués au fer d’un insurmontable paradoxe. Toujours, nous sommes le point d’équilibre, ou plutôt de déséquilibre, entre deux principes opposés :

 

Entre le Masculin et le Féminin

L’Ombre et la Lumière

Le Jour et la Nuit

Le Bien et le Mal

Le Vice et la Vertu

Le Blanc et le Noir

L’Amour et la Haine

La Guerre et la Paix

La Vie et la Mort

Entre le JE et le MOI

 

    Tout est parfois si loin, cette assertion répétée à la manière d’un leitmotiv, voulait signifier cet intervalle qui, parfois, se creuse en Moi, à la manière d’une lézarde. Alors, je ne sais plus vraiment si je suis un « JE », si je suis un « MOI », peut-être même un tout AUTRE que Moi, une simple entité chevauchant la césure entre « JE » et « MOI ». Si je bats la chamade de l’Un à l’Autre. Si je ne suis jamais que ce Mouvement de Balancier ou bien si je ne suis que « cette heure arrêtée au cadran de l’horloge », sans en avoir bien conscience, manière d’Ophélie flottant entre deux eaux, entre le songe et le réel, ou bien entre deux songes, si j’existe vraiment. Et alors commence au sein même du chaudron de ma tête cet étrange sabbat où j’enfourche mon balai, ne sachant si je suis encore Moi, le balai, la Sorcière, le pandémonium lui-même. Mais, Vous la Lointaine qui figurez sur le blanc de la toile, Vous la Rêveuse dont le visage oblique appuyé méditativement sur votre main, Vous à la chevelure noire à la Garçonne (l’ambiguïté qui perce !), Vous au visage à la teinte d’olive (une préfiguration de l’au-delà ?), Vous aux bras nus, Vous cintrée dans le mince fourreau d’une tunique grise, Vous l’Irréelle Présence, voici que je vous ai accordé Identité, Lieu et Temps, l’instant d’une brève méditation. A ce seul effet de l’énonciation, vous aurez existé, tout comme l’arbre existe, le nuage, tout comme JE, tout comme MOI, car si nous sommes c’est bien à être des ÊTRES DE LANGAGE. C’est parce que je vous ai nommée que vous êtes sortie d’une léthargie qui aurait pu être éternelle. C’est, identiquement, parce que j’ai été nommé jadis, que je me suis nommé « JE », « MOI », que l’être s’est présenté en qui-je-suis avec son coefficient d’évidente réalité. Parmi tous les cogitos du monde qui émettent des hypothèses hasardeuses, croyez-le bien, L’Attentive, un seul se donne comme vrai, que nous devrions écrire en lettres d’or à la cimaise de nos fronts insouciants mais, parfois, semés d’inquiétude :

 

« JE PARLE, J’EXISTE »

 

   Toute autre énonciation n’est que « miroir aux alouettes ». C’est parce que le Langage seul est capable de nommer l’ensemble du Réel, qu’il le fait apparaître et le fonde telles nos plus sûres assises. Parle donc, la Muette, tu seras. Sinon, je parlerai à ta place, belle peinture, ce qui reviendra au même. Toute Parole est identique à toute autre. Å condition, cependant, qu’elle soit proférée en Vérité.  Sans doute faut-il en conclure que toute Parole n’est portée à elle-même qu’au mérite de son dire. Oui, sans doute, au mérite de son dire.

 

 

 

 

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