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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 09:25

 

Une fable érotico-langagière peut-elle "faire événement" ?

 

 

  Bonjour à tous, toutes. Facebook est souvent l'occasion de créer un "événement". Dont acte. Mais qu'est-ce donc qu'un événement ?  Si nous en croyons le "Littré""faire événement = causer un sentiment de surprise". Or, de la "surprise" à "l'étonnement", il n'y a qu'un pas, de "l'étonnement" à la "philosophie", guère plus de distance. Et le philosopher peut se disposer à deviser de tout, à condition cependant, qu'une certaine rigueur y soit de mise.

  Nous nous en tiendrons à cette signification générale de "surprise", laquelle convient parfaitement à notre projet. D'une manière générale, les Blogs et autres pages des réseaux sociaux publient, dans une sorte d'immédiateté qui n'a d'égale que la brièveté, quantité de micro informations destinées à être diffusées au plus grand nombre. Plus la tache d'huile est étalée, plus elle a atteint son but. C'est un peu comme la culture, "moins on en a plus on l'étale", pour reprendre une célèbre sentence relevée sur les murs de Mai 1968.

  Eh bien, la longue fiction érotico-langagière qui vous sera proposée très prochainement s'inscrira en faux contre ce principe élémentaire de diffusion brève et universelle. A cette dernière, nous préfèrerions plutôt un genre de communication "sous le manteau", discrète mais s'appuyant sur de réelles affinités, sur une conception identique d'un abord de l'existence fait de goût pour l'esthétique, l'éthique, l'art en général, mais aussi l'indispensable inclination à la subversion, à la gaudriole, à l'érotisme de bon ton, lequel, afin de trouver de justes assises, prendra appui sur le langage, ses jeux, ses inépuisables ressources.

  Donc, si d'aventure, vous vous reconnaissez un peu dans cette manière de concevoir les choses du réel, faites-vous donc les émissaires qui, en toute bonne conscience, contribueront à répandre, autour d'eux, humour et facétie en même temps qu'attrait pour ce langage qui signifie bien au-delà de tout ce qui,  quotidiennement, dans les médias, papillonne autour de nous et dont nos sommes saturés. Et mettons donc dans cette société abreuvée de banalités en tous genres, une pointe de piment et de subversion. Sans doute les facettes dont, aujourd'hui, elle semble fort dépourvue ! Et tant mieux si vous vous réjouissez un instant à la lecture de "Honnies soient qui mâles y pensent", c'est tout le mal que vous souhaite son auteur. Et vogue la galère !

Comme à l'accoutumée sur "Blanc-Seing", le texte vous sera proposé : en extraits (à la manière du bon vieux feuilleton d'autrefois), en version intégrale, enfin en morceaux choisis.

  Bonne lecture et ne vous cachez pas derrière votre petit doigt ou bien dans la comtoise à balancier de votre grand-tante, tout le monde aime ça, les histoires croustillantes !

 

 

 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 09:24

 

Sans titre

 

DESS168

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 09:22

 

         AFFINITES

 

*Affinités : plus dans le limbique et le reptilien que dans le néocortex. Pur jaillissement.

*Intuition : tremplin des affinités.

*Affinités ? Elles te parlent de toi, de l'Autre en toi, de l'Autre en l'Autre. Chaîne sans fin.

*Pas de plus belle affinité pour ton corps que la caresse du vent.

*Massage : affinité artisanale.

*L'affinité est toujours à l'origine d'un objet du "troisième genre". Chaux + Acide = Gypse.

*Dyade primitive : première modalité existentielle de l'affinité.

*Un être sans affinités : racine morte.

*Douleur, maladie. N'infirment pas l'affinité. La tiennent provisoirement à distance.

*Liens de l'affinité : reposent nécessairement sur une éthique.

*L'affinité de l'ascète avec la douleur, jamais une fin en soi. Chemin pour accéder à la libre joie.

*Scellement des affinités. Jamais autant que dans la pudeur, le silence.

*L'affinité n'est pas la mise en relief d'une conception du monde. Cependant, une conception du monde n'est jamais sans affinités.

*Affinités. Jamais loin du sensible, de l'affect, de l'émotion.

*Affinité : n'a  jamais affaire à la religion. La religion est attachée au dogme; l'affinité à son contraire : l'étendue mobile et infinie du sens.

*Nulle fiction dans l'affinité. Du réel seulement.

*Affinité comme métalogique. Ne s'appuie sur la raison que pour mieux la transcender.

*Axiome : Plus il y a de langage, plus il y a d'affinité. 

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 07:47

 

COMPRENDRE

 

*Ne cherchez pas : il n'y a RIEN à comprendre, TOUT à interpréter.

 

*Vous pensez avoir compris quelque chose à la vie ? Le danger vous guette.

 

*L'innocence de l'enfant; la révolte de l'adolescent; la maturité de l'adulte; l'enfance du vieillard : la vie comme un cercle herméneutique.

 

*La Terre est un immense champ de hiéroglyphes. Chaque faille, chaque sillon sont à interpréter.

 

*Tâcher de comprendre ? Réunir les fragments : la Nature; l'Histoire; la Philosophie; la Religion; la Politique; l'Art.

 

*Seules les évidences ont à être démontrées.

 

*Le geste de la connaissance : un horizon qui sans cesse recule.

 

*Pour comprendre un épicurien, soyez épicurien; un cynique, soyez cynique; vous-même, soyez un Autre. Quadrature du cercle.

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 09:20

 

Modeste contribution à la "Journée du NU"

sur Facebook

ou

Antoni TAPIES revisité.

 

 

« Celui qui ne porte sa moralité que comme son meilleur vêtement ferait mieux d'être nu. »

 Khalil Gibran 

Le Prophète - De la religion

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:23
A propos du Livre des fuites - JMG Le Clézio
samedi 20 octobre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


(Pré-Textes)

 

Sur quelques phrases

minimales

de JMG Le Clézio

 

Le livre des fuites.

Gallimard (Collection "L'Imaginaire" - p 67).

 

 

"J'entends tout ."

 

Les bruits. D'abord on ne s'en aperçoit pas. D'abord ils sont dans notre corps, pareils aux courbes ophidiennes de nos intestins, aux dépliement de nos conques intimes, à l'efflorescence de nos capillaires. Ils vivent à notre rythme, ils se collent à notre peau, sinuent longuement dans l'eau glauque de la lymphe. D'abord ils sont des passagers clandestins. Il y faut l'attention, l'éveil au surgissement de ce qui pourrait advenir. Il faut les débusquer patiemment. Un à un. En faire l'inventaire. Ils sont les rumeurs intérieures que la clameur du monde vient inscrire à même notre chair. "J'entends tout."Cela veut dire que je m'entends au travers de ce langage intérieur. Et, d'ailleurs, est-ce bien le monde qui produit, orchestre ces rumeurs, ces susurrements, ce roulis permanent, ce bruit de fond ?

Mais comment s'y retrouver ? N'émettons-nous, nous-même, à longueur de journée, ces bribes de phrases, ces exclamations, ces interjections, ces onomatopées seulement afin de correspondre à cette voix si mystérieuse que l'autre-que-nous profère ? A savoir tout ce qui gire continuellement à notre périphérie. Ne cherchons-nous pas à nous situer parmi cette manière de chaos qui, partout, roule ses immenses vagues, abat ses cataractes d'eau et de brume ? Que dirait donc le bruit d'autre que notre position parmi la multitude ?

Partout sont les bruits qui font leurs minces cantilènes, leurs effilements mielleux, leurs remous, leurs étirements aigrelets de bombarde, leurs clapotis de biniou. Ils sortent des bouches des égouts, des fissures de la terre, de l'entrelacs des racines, montent de failles abstraites, font leurs mouvances colorées, leurs danses mortifères. S'enroulent en lianes autour des concrétions étroites de nos jambes, s'étoilent en minces ramifications, enserrant notre cage à air, ligaturant le tube de notre gorge. Ils ricochent sur les aires granuleuses du cortex, s'enfoncent dans la spirale ombreuse du limaçon. Une fois à l'intérieur, ils ne lâcheront plus prise, ils feront partie de notre territoire. Mais, pour autant, nous n'en serons pas maîtres. Seulement les gardiens. Peut-être même les geôliers . Il y a urgence à les retenir. Aussi longtemps qu'ils nous habitent, nous demeurons vivants, éveillés à la signification la plus mince qui monte de la glaise, au souffle d'air qui glisse selon l'immense courbure du ciel. Clapotis de l'eau, surgissement de l'arc vibrant de la source dans l'obscurité compacte des choses. Que sont donc venus nous dire le chant de l'oiseau, la stridulation de la cigale, le cognement du seau dans la gorge du puits, sinon la magique symphonie de l'existant. Déployant ses rémiges, l'oiseau nous dit la majesté de l'espace; frottant ses élytres la cigale nous dit la mesure du temps qui passe; raclant les parois de roche et de sable, le seau nous dit la longue soif des hommes, leur dette vis à vis de la prodigalité de la nature.

Nous entendons tout, mais s'exerce-t-on à écouter suffisamment ? Souvent l'oreille de l'Existant est distraite, accaparée par des affairements multiples, lesquels fragmentent le message du monde. Sons-tirets, sons-pointillés, sons-séquencés dont il devient difficile de faire la synthèse. Livrés au bourdonnement, aux crépitements de toutes sortes, nous nous détournons de la douce vibration des choses, du message dont elles voudraient nous faire l'offrande. Qui donc se soucierait du crissement de la feuille d'automne, du dépliement de la corolle, de la progression inaperçue du scarabée ? Nous préférons nous détourner de ces minces phénomènes, leur préférant le tumulte de la ville, les clameurs consuméristes, le hourvari des foules pressées.

Tous, nous savons cette nécessité d'ouvrir notre conscience à la marche de l'univers mais peu consentent à faire halte, le temps que notre entendement accorde aux phénomènes la faveur qu'ils méritent. Nous entendons tout. Non au sens de l'entendement. Seulement au sens du fardeau d'immanence qui courbe nos épaules de marcheurs étroits.

 

"J'aperçois tout."

 

En est-il de la vue identiquement à ce que nous percevons grâce à l'ouïe ? L'on serait tenté de le croire tant il semble vain d'établir une hiérarchie de nos sens. Et pourtant, intuitivement, nous sentons combien la vue, le regard, le fait de voir sont sans commune mesure. C'est bien d'observer les objets, les personnes qui nous entourent dont il est d'abord question. Regard en tant que métaphore de la conscience, de médium privilégié de l'entendement, d'illumination dont on ne saurait trouver d'équivalent. Voir le monde, l'archiver dans les plis de la mémoire, le recueillir là où toutes les significations semblent converger : au foyer. Le point focal semble être quelque part, sinon fixé précisément au support de quelque fibre nerveuse, du moins dans un "espace du dedans" qui a toujours occupé la réflexion philosophique, faute que cette dernière puisse en cerner les contours. Mais faisons un instant l'hypothèse qu'un "dedans" existe par rapport à un "dehors" qui lui ferait face. Et supposons donc que l'homme, dans sa quête d'un monde à accueillir, prélève quantité de fragments du réel afin de se les approprier. Il s'agira alors moins de faire l'inventaire quantitatif des objets assimilables que d'en cerner la qualité, la valeur dont le Regardant pourra tirer profit, c'est-à-dire apporter à son jugement un accroissement d'être. Les choses-du-dehors ne nous sont réellement atteignables que si nous les soumettons à un long métabolisme au cours duquel intervient une métamorphose. Le concret opaque se dévoilant selon une infinité d'esquisses, qu'elles soient culturelles, métaphysiques, spirituelles et, en définitive, ontologiques. Car, sous l'existence, l'homme est toujours "condamné" à chercher l'essence, le fondement, la pureté originelle. En effet, à quoi servirait donc d'observer un simple existant si c'était seulement dans le but d'en définir les catégories possibles, selon les critères classiques de quantité, qualité, relation, lieu, temps, position, possession, action, passion. C'est bien la substance intime qui est en jeu, l'être de la chose dont il convient de mettre à jour l'infinie richesse qui s'y dissimile. Toute une patience herméneutique à initier d'un bout à l'autre de notre horizon en attente de déploiement. Nous sentons, immédiatement, combien il est plus gratifiant de chercher à définir ce qu'est la vérité en son fondement, plutôt que d'en exhumer le nombre de fois où elle se produit, en quel lieu, en quel temps, selon telle ou telle modalité. Tous ces aspects, s'ils sont intéressants, sont dérivés d'une signification originaire dont nous devons nous saisir.

Ainsi le "J'aperçois tout.", s'il n'est nullement dénué de fondement apparaît à la manière d'une visée rapide et non sélective des choses avec lesquelles nous entretenons un commerce. Car il s'agit moins d'apercevoir le tout des choses que, dans une certaine manière, d'entrer en elles, les choses, afin que ces dernières délivrant leur secret nous conduisent à notre propre profondeur. Le "dedans" des choses surgissant à même le "dedans" de l'homme : vérité contre vérité.

Mais, plutôt que de disserter abstraitement, regardons une chose, une maison par exemple, selon ses multiples et variées capacités à nous apparaître de telle ou telle manière. Si toute demeure peut nous livrer d'abord ses catégories les plus directement perceptibles, forme, dimension, tonalité, il lui reste toujours possible de nous révéler quelques certitudes dont nous pourrions émettre, à son sujet, un certain degré de réalité. Mais d'abord il nous faudra énoncer l'aphorisme célèbre de Protagoras, lequel déclare que "L'homme est la mesure de toute chose." Sans doute une telle affirmation n'est-elle pas fausse si l'on considère la prééminence de la conscience humaine sur toute autre forme de conscience, effective ou bien supputée. Nul ne saurait inféoder le jugement de l'Existant à l'aune de quelque injonction que lui dicterait l'objet dont il veut être le possesseur. Le rapport de l'homme aux choses n'est jamais de l'ordre d'une hiérarchie et d'une domination mais doit simplement se ramener au souci d'établir une connaissance aussi exacte que possible de ce qui nous fait face en une énigme toujours à résoudre.

Ainsi le tour du potier n'est pas seulement un objet grâce auquel l'artisan peut fabriquer quantité de vases et de pots de nature différente dont les seules fonctions suffiraient à le définir. Circonscrire l'objet ne consiste nullement à en éprouver la circularité, à en tracer les limites. C'est du "dedans" des choses, à partir de leur chair intime que leur sens ultime peut apparaître. Bien souvent le Possédant se contente de faire des objets de simples domesticités concourant, en tant que prédicats de l'homme, à en faire émerger la figure de proue. Ainsi limités à leur ustensilité, nos vis- à-vis quotidiens n'apparaissent qu'à la manière d'hypostases d'une substance qui leur serait infiniment supérieure. Bien évidemment il ne s'agit nullement d'inverser les termes de la relation et de faire de toute nature humaine le serviteur de l'objet. C'est bien plutôt d'une mutuelle relation dont il s'agit, chaque signification particulière, singulière, trouvant dans sa confrontation ou le commerce avec l'altérité, la réverbération nécessaire à la perception de sa propre entente avec lui-même. Donc à sa révélation.

Être potier est plus que l'action de façonner des pots. Façonner des pots consiste à poser la pierre angulaire de la relation au monde, de la reconnaissance de l'autre qui nous fait face en sa concrétion toujours questionnante. La jarre, outre qu'elle est d'abord une forme esthétique directement perceptible, ne joue pas simplement à titre de décor. Elle accueille, en ses flancs, la nourriture dont l'Autre fera son profit et qu'il distribuera afin qu'entre les membres de la communauté s'établisse les prémices du dialogue. Elle abrite le grain qui constituera le recueil de la semence, son ouverture à la profusion par laquelle le laboureur signale à la nature accueillante la nécessité de la croissance universelle. Elle se resserre autour de l'ambroisie offerte aux dieux afin que ces derniers prennent soin de la descendance qui leur rendra grâce dans les limites de l'enceinte sacrée. Ainsi habitée du "dedans" par le "dedans" de l'homme, la jarre délivrera-t-elle une partie des fondements, des nervures qui concourent à soutenir son être, à lui permettre de faire phénomène dans l'espace et le temps auprès de ceux qu'elle rassemble comme pour une intime communion.

Certes, l'on pourra toujours objecter que quantité de peuples, que nombre de modestes paysans ont côtoyé la jarre, l'amphore, sans en percevoir la moindre perspective signifiante, sans qu'ils en tirent la nourriture d'un concept, sans qu'ils se soumettent à la puissance du sacré. Mais, en ce domaine, toute affirmation de la perception humaine quant à la dimension de l'objet est toujours sujette à caution. Car, pour s'assurer de l'être de l'objet, il ne suffit pas de tenir à son égard un discours conceptuel faisant de la rhétorique le seul mode d'accès à l'essence des choses. Aussi bien y parvient-on par l'exercice d'un comportement averti du simple, du minime, du directement atteignable au travers de l'expérience quotidienne, par une manière de s'assurer de la présence de l'objet en un maniement respectueux. Le potier façonnant la terre de ses mains limoneuses peut, tout aussi bien que le philosophe, entrer en résonnance avec ce que la matière ductile, infiniment malléable contient de formes possibles, de métaphores potentielles, de ressources à accueillir le sacré en son éternel ressourcement.

Mais voyons donc en quoi la maison dont, chaque jour de notre vie, nous foulons le sol, édifions les assises, habitons le dedans des murs, est à même de tenir, à notre endroit, un langage renouvelé. Maison née de la terre dont elle n'est, essentiellement que la projection dans l'espace, image inversée de la grotte abritante. De cette dernière, elle porte encore l'empreinte visible. L'homme nomade, silhouette actuelle de l'ancien cueilleur-chasseur, y trouve refuge chaque soir. Il y éprouve ce même sentiment de réconfort qu'éprouvaient ses ancêtres lorsque, réfugiés sous la voûte de roche, le repos pouvait survenir à l'abri des dangers, à l'écart des agressions de la vie sauvage qui rôdait alentour. Pour se rassurer, il y avait le feu dans le cercle de pierres, la meute humaine rassemblée dans des attitudes laineuses ombilicales; il y avait l'extérieur, sans doute menaçant, mais aussi nourricier, le dehors exultant et sombrement polyphonique que l'on représentait en surfaces pariétales d'ocre jaune, de noir charbonneux, d'argile rouge. Là était l'art en ses premières manifestations, en ses représentations fondatrices de l'invention humaine. Les reproductions dont nous habillons nos murs contemporains n'en constituent que la lointaine réverbération, la réassurance narcissique à l'identique. Il y avait la natte sommaire, la peau animale posée à même le sol où s'animait la scène primitive engendrant la longue lignée, la merveilleuse aventure de l'ontophylogenèse.

Mais, revenons aux fondements de l'humain tels qu'ils se révèlent au sein de la conque première. Revenons à l'outil, aux translucides bifaces, aux racloirs à l'arête tranchante, aux pointes, lances, flèches et harpons. Déjà, en eux, comme de nos jours dans leurs objets homologues, - couteau, poinçon, marteau, -, se révèle plus qu'une simple ustensilité, une véritable symbolique qui fécondera l'imagination, donnera site aux mouvances de l'âme humaine. Par l'outil, l'homme s'assure la maîtrise de la nature en même temps qu'il dresse les grands schèmes signifiant à l'infini. L'arme, si elle est destinée à la chasse et à l'assurance d'une survie, est en même temps la polarité masculine de l'humanité. Quant aux récipients de toute sorte, ils préfigurent la polarité féminine, le recueil et le don. Le bâton du paléolithique supérieur est l'insigne du pouvoir spirituel, alors que le coquillage, le cauri est l'ancêtre de notre actuelle monnaie, symbole de l'échange entre les vivants.

A cet homo economicus, se substituera, sans pour autant le remplacer, l'homo religiosus affectant à l'environnement qu'il découvre un caractère sacré, outil, arbre, animal, l'Autre en son face à face. L'habitat, la hutte de branches de Terra Amata se confondra avec le ventre de la génitrice, de la terre. Le feu, quant à lui, deviendra le pôle sacré par excellence, triplement signifiant : obtenu par percussion il devient feu céleste masculin; par friction, feu terrestre féminin; s'il est intérieur ou cosmique, il ouvre à la révélation. Comment, dans cette première ébauche du sens, lequel prolifèrera bientôt, ne pas reconnaître nombre de nos contemporaines icônes humaines ? Nos demeures sont remplies de manières de fétiches dont nous ne pourrions nous séparer seulement à l'aune d'un déchirement, d'une perte ou, à tout le moins, d'un sacrifice, d'une douleur. Bien des objets sont déifiés qui disent notre inféodation à une lourde matérialité !

Ce qui, en des temps archaïques, s'imprimait en creux sur les parois des grottes, entre les parois végétales, se révèle à nous aujourd'hui, en relief, avec l'évidence des vérités révélées. Notre habitat est le lieu privilégié où inscrire la transcendance de l'homme à même la densité des choses, lesquelles parviennent, sinon à une désocclusion totale - il n'y a jamais de vérité que partielle -, du moins à une phénoménalité, à un rayonnement qui nous assure de notre être. Mais, parvenu à ce point de l'exposé nous ne pourrions faire l'économie de la pensée phénoménologique de Mircea Eliade, appliquée au sacré, au religieux :

 

 "L'habitation n'est pas un objet, une "machine à habiter" : elle est l'Univers que l'homme se construit en imitant la Création exemplaire des dieux, la cosmogonie. Toute construction et toute inauguration d'une nouvelle demeure équivaut en quelque sorte à un nouveau commencement, à une nouvelle vie. Et tout commencement répète ce commencement primordial où l'Univers a vu pour la première fois le jour. Même dans les sociétés modernes, si fortement désacralisées, les fêtes et les réjouissances qui accompagnent l'installation dans une nouvelle demeure gardent encore le souvenir des festivités bruyantes qui marquaient jadis l'incipit vita nova. (Le commencement d'une nouvelle vie). Parce que la demeure constitue une imago mundi, elle se situe symboliquement au "Centre du Monde".

 

(Mircea Eliade - "Le sacré et le profane." )

 

Considérer notre rapport aux choses et singulièrement à celles de notre demeure selon une telle perspective nous conduit à ne pas habiter distraitement mais à ouvrir le réseau des significations sous-jacentes. Seul l'animal, dans sa recherche d'un refuge primaire, pourrait en faire l'économie. L'homme "riche en monde" selon la célèbre formule heideggerienne, ne saurait s'en dispenser. Il en va de sa compréhension de l'existant en son ensemble. Nulle autre mission plus exaltante ne pourrait lui être affectée.


 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 15:51

 

LES MATINS BLEUS

 

 

 

  Beaulieu. Si loin déjà. Juste une ombre, une silhouette indistincte, un frémissement sur la toile du souvenir. J’ai laissé la voiture sous l’orme au feuillage sombre. Le jour n’est pas encore levé et la falaise blanche s’imprime sur la nuit, craie légère posée sur un grand tableau noir. Les cubes des maisons y dessinent dans le gris, une mince guirlande. Tout en bas, sur le cours fuyant de la Leyre, le Moulinavec ses fenêtres couleur bouteille, son arche menue qui enjambe la rivière, son île où le saule pleure ses feuilles vers le sol couvert de mousse.

  Tout cela a si peu changé. Comme si le temps avait arrêté sa course, s’était alangui, semblable à l’eau immobile d’une lagune. A la manière de l’ancienne Boulangerie, murs lézardés, fatras de pierres, grilles rouillées, portes envahies de lianes et de ronces. Un genre de mémoire prise au piège. Le vieux chemin en pente s’est couvert de bitume, de caniveaux de ciment. Un peu plus haut, le grand lavoir couleur de lichen – Maman y frottait le linge sur les pierres usées comme des galets -, et, en surplomb, le mystérieux trou noir sortant de la roche, son eau si claire qui cascade vers le bassin de briques. Des sangsues noires et visqueuses en tapissent les parois.

  Sur le fond du ciel qui commence à bleuir, les derniers bouquets de noisetiers, les premières maisons de Beaulieu. Il y avait, autrefois, à mi-pente, une large bâtisse du Moyen-âge, murs de torchis, colombages de bois piquetés au fer, grand avant-toit de planches où les hirondelles collaient leurs nids de boue et de brindilles. Maintenant, une simple villa blanche, aux vitres rustiques et étroites qui regardent vers les massifs de buis, le lavoir, les rives basses de la Leyre.

  Personne dans la rue à cette heure matinale. Les volets sont clos et les bruits réfugiés. Parfois, au loin, un aboiement, le chant premier d’un coq que filtre la brume, à la manière d’une étoupe. Je longe l’Eglise aux pierres meulières usées aux angles, maintenant coiffée d’un toit de tuiles qui lui donne cet air si étrange, gauche, métissé : son ancienne flèche de pierre menaçait de tomber. De grandes ornières traversent la rue, au milieu d’emplâtres de ciment gris. On a placé les égouts, enterré les fils; des réverbères sont perchés sur de hautes jambes de fonte, à la place des vieux luminaires de tôle. C’est donc là le nouveau visage de Beaulieu, celui qui ne me parle guère après tant d’années passées si loin. Une sorte d’amnésie.

  Je rejoins la Rue Principale, qui est aussi la route qui conduit de Neuville à Bastimont. Dans le petit matin, quelques rares voitures glissent sur le ruban de goudron comme au travers d’un rideau de pluie. Face à moi, maintenant, le cadre d’une photo magique avec, à l’intérieur, une maison ancienne, petite, couleur sépia, volets aux planches rouges, toit de tuiles moussues, entourée d’un mur crépi de chaux, portail de bois à deux vantaux, peint en blanc, grille aux losanges de fer rouillé. Et toujours, devant la fenêtre de mon ancienne chambre, le grand marronnier qui projette sur le mur son ombre tutélaire.

  La voilà donc, la maison de mon enfance, telle qu’en elle-même, sauf une petite marquise de tuiles rouges surmontant la porte-fenêtre qui donnait accès à la chambre des Parents. Je m’adosse à la clôture de la Maison Siloë, grande demeure de pierre au toit d’ardoises élevé, aux fenêtres minces, qui fait face à la Maison au Marronnier, celle qui fut, l’espace de quelques années, le centre de ma vie, de mes jeux d’enfant, de mes rêves insouciants. J’allume une cigarette, la braise rougeoie doucement, faible étoile dans le matin des souvenirs. Le silence autour, la terre comme si elle était désertée et mes yeux suivent les longs filets gris qui se fondent dans l’air. Alors, au moment où le jour commence à basculer, où les choses sortent insensiblement de l’ombre, ne livrant de leur être que des lignes abstraites, quelques traits de lumière, un frémissement, un vertige me saisissent, comme si, soudain, je tombais dans un gouffre sans fin, dans le goulet d’un tunnel avec, tout au bout, une étrange lueur semblable au clignotement d’une étoile.

 

  J’ai cinq ans, à peine. Je suis dans la chambre étroite que la nuit entoure de ses bras de suie. Les volets, à l’espagnolette, dessinent un toit ouvert sur l’ombre, un liseré plus clair à leur jointure. Rien n’est encore bien présent. Les hommes, les animaux sommeillent dans le silence, pareil au creux d’une ornière. De temps en temps, très loin au-delà du Village, quelques cris de dame blanche et peut-être le bruissement des bêtes nocturnes dans les bois, sur le dos des collines ou les plateaux de vent où glissent les oiseaux.

  J’aime cette hésitation du jour, ce moment où tout pourrait s’inverser, où le passé resurgirait, apportant avec lui les images anciennes. J’aime le matin quand il vire au bleu, qu’un vent léger agite les feuilles du marronnier et que la lune, sur le sol de bois clair, dessine de mouvants ocelles. J’ai si peu à faire pour percevoir les choses qui m’entourent. Tout vient à moi dans la simplicité, l’évidence, et ma tête se peuple d’images et mes oreilles bruissent de la mélodie du monde. Alors je ne bouge pas, je respire à peine, je laisse la vie couler le long de ma peau, y imprimer de légers remous, et tisser ma tête des fils ténus du songe.

  Reine, ma sœur, dort dans la même chambre que moi. Elle ressemble à une momie, le haut de son corps si peu perceptible. Je ne sais si elle sommeille vraiment ou si, à ma façon, elle se laisse dériver sur un radeau, tout près du jour, de son rivage de clarté. Cette heure est si mystérieuse, il lui faut son secret et les hommes ne le percent jamais, le cherchent toujours. Je sais les événements à venir, je sens leur vibration à l’intérieur de ma chair, de mon sang.

  Peu avant les premiers coups de l’angélus, Maman se lèvera, fera glisser ses mules sur le parquet usé du salon. J’entendrai bientôt le tisonnier cogner les bûches, les cercles de fonte se refermer sur les braises rouges, la bouilloire commencer à fuser. Alors, sans que personne le sache vraiment, le matin bleu se dépliera à la manière du printemps qui ouvre ses corolles à la douce insistance de la lumière. Puis ce sera au tour de Reine de se lever, de faire un peu de bruit, sans doute un brin jalouse de mon sommeil plus long que le sien. Elle traînera dans la salle à manger, cherchant dans son sac d’écolière le rouleau de réglisse avec la bille d’anis au milieu ; les petits papiers où sont écrits les secrets, les devinettes, les énigmes ; le cahier avec la poésie de Victor Hugo à apprendre.

  Se défroissant lentement, l’air portera sur ses membranes d’ombre, les odeurs neuves du pain grillé, du thé, du café. Ils seront les signes avant-coureurs de mon petit déjeuner en tête à tête avec Maman, quand ma sœur Reine, mon Père Armand auront déserté La Maison au Marronnier. Oui, Armand je l’entends, je le vois faire sa toilette, le visage couvert de mousse, se rasant à la lame, se vêtant de son pull à col roulé, de son costume de velours à larges côtes. Oui, Maman, Papa, Reine, je les vois attablés sous la lampe blanche cerclée de fer, ma mère Suzy ne prenant qu’une tasse de thé léger, ma sœur son chocolat, mon père son bol de café noir, brûlant, à l’odeur forte et épicée.

  Maintenant la clarté monte insensiblement dans le ciel, décolore les choses, confond tout dans un espace et un lieu communs. Alors, partout, sur l’immensité de la terre, naissent en une seule vague les gestes semblables des hommes, leurs déplacements, et leurs yeux sont des puits où se perd la clarté et leurs mains des gouffres où sombrent les rêves de la nuit. J’entends Reine, le crissement de ses galoches sur le chemin de gravier, le portail en bois qui grince, les recommandations de Suzy pour la rue où passent les voitures, pour l’école où Monsieur Sortin exige que les leçons soient sues, à la virgule près. J’entends la Traction Avant qui démarre, son bruit sourd de moteur comme un gros bourdon. Je vois Armand, ses gants de cuir ajouré, le grand volant noir, le tableau de bord avec ses chiffres blancs, son aiguille en forme de flèche, le levier de vitesse, sa boule de bois clair, les sièges de tissu marron, la roue attachée au coffre.

  Je reste alors immobile, au milieu de ma chambre, dans le jour qui dérive. Je regarde s’illuminer, de l’autre côté de la rue, le toit gris de la Maison Siloë, les parements de brique de sa façade, le mât de son magnolia dressé contre le vent, les fleurs pareilles à des mouettes blanches et aériennes. Je regarde l’immense plage du plafond, le lit défait de Reine, ses vagues d’écume échouées sur le mur gris. Je regarde les lames claires du parquet, les fentes profondes qui dissimulent les secrets de ma sœur, les miens, les histoires que Suzy nous raconte, le soir, avant de nous endormir, de livrer nos songes d’enfants au mystère de la nuit.

  Un bruit léger venu de la cuisine. Une voix, celle de Maman. C’est l’heure de notre « collation ». Un pot de confiture d’oranges et d’écorces confites, des tartines de pain grillé, du chocolat à l’eau, chaud, comme je l’aime. Juste un nuage de lait pour Suzy.

  Maintenant je suis dehors, dans le jardin. Habillé d’un pantalon de golf, d’un pull à grosses mailles et, aux pieds, des godillots à la semelle de bois. Sous le marronnier qui se balance sous le vent, je trace avec un vieux racloir rouillé, un lacis de routes pour mon camion de tôle, pour la Traction Avant modèle réduit que Papa m’a offerte pour mon anniversaire. Le soleil joue entre les feuilles du marronnier, projetant au sol des taches de lumière pareilles à des flocons. J’ai, tout autour de moi, mon univers en miniature : Maman à la maison, s’affairant dans la cuisine ; Papa dans la Traction dont les portières s’ouvrent, les roues s’orientent ; Reine dans le rouleau de réglisse qui tapisse le fond de ma poche. Parfois des sautes de vent arrachent les bogues des marrons qui roulent sur le gravier avec un bruit d’éponge.

  Alors, je sens comme une vérité première. Au matin bleu succèdera une après-midi blanche, puis une soirée entre chien et loup, enfin une nuit noire piquetée du chant des étoiles. Demain sera un jour nouveau, avec son aubehésitante, le tournoiement de l’ombre, l’attente délicieuse, et ce long rivage bleu parsemé de levers, de bruits, de départs et tout cela girera infiniment, comme la roue du Moulin sur la Leyre, tout en bas de Beaulieu, comme la lune dans la nuit, le soleil au centre du ciel.

 

 « Vous cherchez quelque chose ? ». 

Une voix douce et bienveillante m’a tirée de mon rêve. Je balbutie quelques mots. Je remercie.

  « Non, vraiment, je ne cherche rien… ».

Les volets de ma maison d’enfance sont encore fermés. Alors, comme mû par une sorte d’instinct, je traverse la rue, pousse le portail qui grince, comme autrefois. Je saisis à terre deux ou trois marrons à l’écorce luisante que je serre dans le creux de mes mains. Il ne manque plus, dans ce décor de carton pâte, que des silhouettes à jamais disparues, un camion de tôle, une Traction Avant, l’odeur du chocolat, la lampe blanche et son anneau de fer, le lit défait deReine avec son air d’océan abandonné. Je referme le portail. Je descends la rue où, déjà, les marteaux piqueurs sont à l’œuvre. La villa blanche. Les touffes de buis. Le lavoir où nous jouions, enfants, à pousser de fragiles bateaux, la Boulangerie et ses vestiges de pierre, le Moulin sur la Leyre où résonnent des rires d’enfants.

   Je remonte dans la voiture, comme dans un refuge, un abri. Je ne reviendrai plus à Beaulieu. Le réel poursuivra son chemin avec ses couleurs d’arc-en-ciel. Quant à moi, les matins bleus suffiront à combler ma mémoire, ils vivront leur vie imaginaire, ici ou là, ballottés entre passé et avenir, une "recherche du temps perdu", en quelque sorte…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 14:09

 

 

A propos de mes aphorismes sur l'existence.

 

  Les aphorismes. Ces minces énonciations fleurant bon la sentence sinon l'annonce d'une vérité ne font figure, dans notre monde contemporain versé aux rapides évaluations, que de gentilles affirmations pour intellectuels en mal d'une "morale" circonscrite à une phrase lapidaire. Au mieux, ils paraissent jaunir aux cimaises des temples avec la mutité des pierres dont, la plupart du temps, ils semblent partager le destin à la manière d'un hiéroglyphe refermé sur sa propre énigme. Cependant, certains, certaines, se risquent à émettre une opinion, à porter un jugement, à initier une pensée contraire. Et, ô combien ils ont raison. Par sa nature même, l'aphorisme apparaît comme une pétition de principe dont il n'y aurait d'autre signification à tirer hors celle qui a été émise par son énonciateur. Il convient cependant de porter à son crédit, qu'à l'instar de la philosophie, l'aphorisme en question s'annonce comme une entité parfaite au prétexte que son auteur, le créant, pose une thèse sur le monde et que cette thèse, pour subjective qu'elle est, exprime un contenu faisant sens au-delà d'un simple caprice de la réflexion. Qu'il nous soit permis, ici, de citer, encore une fois, la belle phrase de Cioran :

 

"Plus encore que dans le poème, c'est dans l'aphorisme que le mot est dieu".
Ecartèlement (1979)
 Emil Michel Cioran

 

  Si Cioran a raison, et faisons-lui ce crédit, alors l'aphorisme dévoile son essence à la manière d'un absolu. Non seulement il excède le dire de la parole essentielle contenue dans le poème, mais il participe à un genre de transcendance de l'ordre du divin. Bien entendu il convient de relativiser l'affirmation de l'Existentialiste métaphysique, mais tout de même, l'essence de ce qui y est exprimé est mise en valeur, à la fois par sa brièveté et par sa forme assertive. Il semblerait qu'après le constat aphoristique il n'y ait plus rien à élaborer. Mais, bien évidemment, cette proposition ne tient que dans le cadre d'une définition théorique, c'est-à-dire, au sens étymologique, d'une "contemplation".

  L'aphorisme, posé dans sa cage de verre, comme au Pavillon des Arts et Métiers, n'intéresse guère que les archéologues désireux de mettre à jour une nouveauté inaperçue. Donc l'aphorisme ne devient vivant qu'à entraîner contradictions, remises en question, réorientations de la pensée. Celle-ci n'existe, la pensée,  guère sans celles-là, les remises en question. Ce constat nous amène au schéma de tout discours classique, lequel repose sur une inévitable dialectique. Et la dialectique n'existe qu'en raison de l'introduction du paradoxe. Essayons donc d'y voir plus clair.

 

Premier aphorisme :  *"La crypte originelle", jamais on ne l'abandonne !

 

Paradoxe :  L'erreur logique est de penser que le crypte originaire jamais on ne l'abandonne ! Chaque être humain est jeté hors de la matrice par la naissance et a à s'organiser sur une terre qui, contrairement à une matrice toute prête est à organiser par la communauté humaine née sevrée . Cette forclusion du saut logique est la pire des choses, elle entretient l' infantilisme des humains et le désir d'assistanat plutôt qu'un vrai désir d'avenir. Ségolène Royal joue sur l'ambiguïté fondamentale des humains qui sont dans la forclusion de leur infantilisme!

 

Commentaire : Considérer un tel énoncé présuppose, à notre sens,  que deux caractéristiques de l'aphorisme aient été pris en compte. D'abord l'arrière-plan symbolique qu'il véhicule nécessairement (la "crypte" est comme la matrice originelle, l'archétype qui façonnera bien des comportements ultérieurs); ensuite la dimension inconsciente auquel il réfère (la "crypte" n'est, bien évidemment pas hallucinée en soi mais s'organise comme ce qui se réverbère et joue en écho dans les motivations inconscientes des individus lorsque le Principe de Réalité les assujettit à une existence dont l'absurde est parfois la figure de proue.).

Si, comme nous l'affirment les Philosophes, l'homme est un être-jeté, livré à la déréliction, alors il n'a d'autre perspective que de s'assumer en tant que tel, ouvrant devant lui l'horizon du projet, seule alternative lui permettant d'assurer sa propre liberté comme transcendance le situant hors du néant.

  Et, le simple fait que l'homme, s'apercevant que l'existence le conduit souvent à faire rouler devant lui sa boule de rocher jusqu'en haut de la montagne, c'est-à-dire à endosser le mythe de Sisyphe, cherche inconsciemment à initier un saut vers "la conque primitive", non seulement ceci n'est nullement répréhensible, mais cette démarche  s'inscrit en toute psyché humaine. Il n'y a donc pas " forclusion du saut logique ", consciemment assumé mais simplement mouvement de recul devant ce qui semble menaçant, gros de danger. Du reste, ce retrait vers un refuge primitif trouve son calque exact dans l'attitude de l'homo erectus, lorsque, effrayé par quelque phénomène naturel, - l'éclair par exemple -, il cherchait une réassurance dans l'ombre "maternelle" ou "maternante" de la grotte. Nombre de nos comportements actuels, gravés dans notre cerveau limbique-reptilien, trouvent leurs assises dans des conduites primitives que notre moderne néocortex a oubliées.

  La conscience s'inscrit toujours "en avant" des démarches humaines, "en éclaireur de pointe", alors que l'inconscient, pour sa part, "traîne des pieds", cherche des creux et des cryptes où retrouver, le temps d'une nostalgie, cette merveilleuse perspective cosmologique dont il fut le premier habité de l'intérieur. Toujours, quelque part, dans le cheminement existentiel, sans doute à l'abri de certain pli inaperçu, se joue en sourdine la petite mélodie dont les premiers battements furent, à l'évidence, amniotiques. Tout, depuis avant même la naissance a été patiemment engrammé, métabolisé, tout s'est invaginé dans la moindre de nos cellules. Ces traces mnésiques, physiologiques, sensorielles demeurent en nous, comme des stigmates d'un temps heureux d'avant la naissance. Le Clézio dirait :

 

 "Nos peaux, nos yeux, nos oreilles, nos nez, nos langues emmagasinent tous les jours des millions de sensations dont pas une n'est oubliée. Voilà le danger. Nous sommes de vrais volcans." (La Fièvre).

 

  Or, que ces milliers de fourmillements aient lieu dans la vie intra-utérine ou bien dans l'existence de la mondanéité quotidienne, ceci ne change rien à la question. Un véritable lien ombilical court depuis notre conception jusqu'au dernier rivage sur lequel il nous sera donné de tracer notre aventureuse route. Il n'y a pas de changement réel de nature entre le fœtus et l'homme auquel il donnera lieu et temps. Tout s'inscrit dans la même arche continue du devenir, tout signifie de la même manière. Jamais de césure dans le déploiement du vivant. Pas de "dedans", pas plus que de "dehors". Pas plus "d'avant" que "d'après". Notre configuration est déjà bien entamée dès notre venue au monde. Notre psyché ne nous est pas donnée comme cadeau lors du passage à "l'âge de raison", cette vieille rengaine qu'on assénait autrefois aux enfants turbulents afin qu'ils veuillent bien consentir à rentrer dans le rang lorsque la société l'exigeait.

  Quant au prétendu  "infantilisme des humains ", il ne résulte nullement d'une disposition de ces derniers à refuser l'entrée dans la vie adulte. Il est bien plutôt une pathologie, un manque-à-être, une difficulté résultant sans doute de processus inconscients dont ils n'ont même plus le souvenir. Ils ne peuvent donc être tenus pour responsables d'une situation qu'ils n'ont pas créée eux-mêmes.

  Pour ce qui est de la volonté des Politiques de maintenir certains individus dans cet état "d'infantilisme", nous craignons  bien que le problème soit infiniment plus complexe. Peut-être excède-t-il même l'existence ici et maintenant, trouvant peut-être quelques assises dans cette fameuse "crypte" qui, si elle peut parfois incliner à la nostalgie, est bien souvent livrée aux caprices et tempêtes d'un liquide amniotique dont il serait puéril de croire qu'il est exempt de dangers.

 

******************

 

Deuxième aphorisme : *Seul l'Insulaire vit "au-dehors". Afin de ne pas désespérer.

Paradoxe : L'insulaire vit dehors ? Il vit dans une poche, une métaphore utérine...

 

Commentaire : Là aussi, comme pour l'aphorisme précédent, il convient de situer les affirmations dans leur exact contexte. Bien évidemment, tout insulaire peut être assimilé, métaphoriquement parlant, à cet individu en gestation attendant son éclosion en plein jour. Donc, dire que l'Insulaire vit "au-dehors" (voir les indispensables guillemets), c'est seulement prendre acte de son désir de se projeter en-dehors de lui-même, précisément afin de ne pas étouffer dans le bain amniotique, afin d'espérer, de vivre son autonomie, d'accéder à la liberté dont son insularité semble le déposséder. Mais, si l'Insulaire rêve si fort du manque de l'Île, c'est parce que, d'abord, il a vécu insulaire. Souvent les choses ne se révèlent qu'à s'affronter. Voir toute dialectique. Le noir et le blanc. Le jour et la nuit. L'ombre et la lumière. Ainsi vont les choses sur cette terre bien disposée à assembler les contraires, à condition seulement qu'on veuille bien s'y disposer.

 

NB : Nombre de nos écrits traitent de ce thème que nous  nommons d'une façon générique : "la conque amniotique".  Cette notion de l'expérience prénatale et sa fonction symbolique relativement à l'existence de l'individu  nous paraissent avoir un intérêt fondamental. Afin de faire la part de l'inconscient par rapport au conscient, afin de percevoir l'influence des archétypes (notamment de la Mère et de sa représentation inconsciente sous forme d'anima dans la psyché masculine, etc…) à l'œuvre dans l'édification de tout imaginaire bien en amont des premières significations du langage et de l'activité symbolique;  enfin, en vue d'opérer l'indispensable continuité d'un individu, lequel débute bien en avant sa sortie au monde, ne serait-ce qu'en raison de ses fondements généalogiques et de son appartenance à la communauté humaine.

  Toujours en relation avec cette crypte originelle, il semble qu'on ne puisse faire l'économie du concept de "traumatisme de la naissance" dont la paternité revient à Otto Rank, lequel défendait la thèse selon laquelle "l'arrachement" à cette terre primitive constituait la source évidente de l'angoisse infantile. Il semble bien, en effet, que nous puissions méditer longuement sur la valeur éminente de rupture aussi bien sur le plan anatomique, que physiologique et, par voie de conséquence, sur l'empreinte durable psychologique qu'un tel "passage" induit pour l'existence qui se constituera à partir de cette soudaine césure. Mais, bien évidemment, toutes les projections intellectuelles que nous pouvons édifier sur une telle réalité n'existent qu'à l'état de thèses, l'origine du problème nous demeurant toujours occultée. Bas du formulaire

 

 

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 07:51

 

     EXISTENCE.

 

*Seul l'Insulaire vit "au-dehors". Afin de ne pas désespérer.

*La meilleure façon d'être optimiste : côtoyer sans relâche le tragique. Loi de la relativité.

*Métaphore de la Racine dans "La Nausée" : tout est dit de l'existence.

*La douleur n'a pas de mots pour se dire. Seulement sa propre existence.

*L'hédonisme n'est jamais que la poursuite tragique du plaisir.  

*L'UN est une vue de l'esprit; le MULTIPLE, la loi de l'exister.

*Exister vraiment : être dans les choses jusqu'à l'ivresse.

*"La crypte originelle", jamais on ne l'abandonne !

* Cœur de la vie : espacement entre diastole et systole. Juste un battement.

*Beauté et tragique, avers et revers d'une même médaille.

*Vie : une longue digression avec un point final. Damoclès.

*Être Soi et les Autres et le Monde. Totalité.

*Critiquez sans cesse. La seule prophylaxie mentale.

*Avec Gainsbourg, boire jusqu'à lie la démesure existentielle. Echapper au tragique.

*La sensation de complétude n'est que la figure du philistin.

*Dans ce monde de conformisme étroit, livre-toi à l'écart intérieur.

*La puissance vraie : intellectuelle.

*Le désir : dans l'approche.

*Aucune véritable ivresse sans ascèse.

*Le tragique est toujours à portée de la main. Voyez Cioran.

 

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 23:00
Le texte ; les choses.
mercredi 16 mai 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net


Le texte ; les choses.

 

 

Le surgissement de l'infime et de l'inaperçu est une des marques de la culture actuelle que l'on pourrait qualifier de "métamoderne", tant cette dimension sort radicalement des sentiers habituels de la création. Quelques références poseront le cadre nécessaire à leur juste perception. Si, dans la littérature dite classique, les choses ne jouaient guère qu'un rôle de décor "de surcroît" permettant de poser le contexte dans lequel se développait une narration, il en va bien autrement dans une perspective contemporaine.

Dans le domaine des arts plastiques, Arman, grâce à ses "Accumulations", mettait l'objet en situation afin de le désigner comme extension, prolongement de l'humain. Tàpies, quant à lui, en faisait l'inscription du temps à même la matière.

Dans "Le parti pris des choses", Francis Ponge, souhaitant "fonder (le mot) en réalité", ne cherchait qu'à révéler la puissance du langage dans ses rapports avec le monde concret. Philippe Jaccottet faisait un travail sur l'exactitude de la parole qui devait mettre en valeur perçu et ressenti face aux choses vues, tout en préservant l'émotion dont elles étaient investies. Le Nouveau Roman, grâce à de méticuleuses descriptions, détachait les objets de leur usage et en faisait la préoccupation même de l'écriture. Alain Robbe-Grillet souhaitait appréhenderles choses "comme elles sont". L'objet reprenait tout son pouvoir, simplement "celui d'être là" selon les termes de Roland Barthes.

Mais c'est sans doute dans l'œuvre de JMG Le Clézio que le statut de l'objet prend une dimension non seulement originale, mais aussi une profondeur singulière. Car Le Clézio (et ses personnages) observent le monde d'un regard de myope, au travers duquel tout devient démesuré, où les sensations sont démultipliées par une propension naturelle à l'hyperesthésie, à une extraordinaire déflagration de la conscience. Dès lors la page blanche apparaît comme la métaphore du vide qu'il convient de combler. Car il y a urgence à créer du langage, à saturer de mots un univers qui, autrement, deviendrait "concentrationnaire". Décrire avec fièvre le tout du monde, aussi bien les publicités de vieux journaux, que des noms inconnus, le contour d'une pièce, la spirale d'une peau d'orange. Car tout peut être convoqué pour élever des digues contre l'absurde, aussi bien "l'extase matérielle" qui, souvent, débouche sur une manière d'émerveillement, de vision du monde primitive, à la manière du sauvage ou bien d'une naïveté tout enfantine. Parvenir à une transcendance matérielle dont les racines puisent au profond de l'expérience sensible.

 

"Le doux paysage serein, propre et lumineux qui doit exister derrière les choses."

("L'extase matérielle").

 

Car le sens est à trouver partout, indéfiniment, les choses disposant tout contre nous leur langage secret. Celui, par exemple que Paoli, dans "La fièvre", fait tenir à un objet du quotidien, l'explorant sous toutes ses coutures :

 

"...il fallait se retirer dans une pièce pleine d'une pénombre sacrée, s'allonger sur un lit, et là, jouer, jouer à tout prix au jeu de l'être : avec une boîte d'allumettes, par exemple...".

 

Surgissement, à partir du simple, du menu, de l'insignifiant, d'une perspective ontologique dont l'homme ne saurait faire l'économie qu'en acceptant de vivre sur le mode du "on", de l'inauthentique.

 

NOTE : Le texte qui suit voudrait s'inscrire dans cette perspective d'une émergence du sens à partir d'un objet du quotidien (LE RASOIR ), inapparent à force d'usages distraits aussi bien que répétés. (Une volontaire digression posera quelques questions sur la finalité de l'acte :LE RASAGE et ses implications culturelles au regard de la pilosité naturelle, ainsi que la participation symbolique de l'objet à l'édification de la réalité humaine ).On notera que sous le vocable de "chose", il faut aussi bien entendre le sourire furtif croisé au hasard des rues, quela lame du rasoir ou la goutte de pluie.

 

 

LE RASOIR.

 

Tous les jours, aux moments les plus divers, nous sommes traversés de menus événements dont nous ne prenons même pas la mesure. Ainsi la coupure de journal retrouvée à l'occasion d'un tri parmi de vieux papiers; ainsi la mésange charbonnière qui nous croise dans un léger bruissement d'aile; ainsi cette clôture rouillée tellement fondue dans notre environnement quotidien qu'elle en était, en quelque sorte, sortie. Tout dans l'imperceptible, le frôlement, l'incertitude. Cependant est-il bien utile de s'en alerter ? N'est-il pas préférable de laisser les choses vivre leur vie autonome et poursuivre notre route comme le ferait un chemineau après qu'il a abandonné son abri de fortune ? Et ces petits accidents de la vie quotidienne méritent-ils d'ailleurs qu'on s'y attarde, qu'on consente à perdre à leur contact un peu de notre temps précieux, de notre inavouable et parfois coupable liberté ? Qui donc distrairait son occupation habituelle; qui donc écarterait les mailles serrées des minutes afin d'y loger ce qui, de soi, semble promis à une proche disparition ? Y aurait-il seulement un homme sur terre acceptant de dévier la trajectoire de son destin pour y inscrire la marche sautillante de la fourmi; l'hélice de l'air à l'approche de la rivière; le sourire du quidam si peu perceptible dans les agitations de la multitude ? Et, du reste, pourquoi donc poser de telles questions qui, d'elles mêmes, appellent la seule réponse qui convienne : que l'on assigne sa vue à l'essentiel, le reste n'étant qu'aimable divagation.

L'attrait pour le vol d'une mouche, outre qu'il ne peut guère convenir qu'aux rêveurs de vie, ne saurait transformer cette dernière en existence. Dans notre monde commis aux urgences de tous ordres; soumis à l'impérium de la rentabilité; disposé aux affairements drus, il ne saurait y avoir de lieu où puisse se réfugier, même dans la forme la plus élémentaire, cette manière d'utopie, ce refuge pour romantiques désuets.

Mais toute question ne mérite d'être posée qu'à en multiplier les esquisses signifiantes. Les choses de l'ordre de la translation de l'air, dumouvement disparu à peine ébauché; les objets devenus transparents faute de regard qui s'y rapporte; les rencontres fortuites dans l'autobus, la rue, le magasin, tout ceci ne témoigne-il de l'existence que d'une manière apophatique, c'est à dire en raison de leur manque-à-être, de leur probable dissolution dans les arcanes de la mémoire, de leur incurie à s'imprimer dans la matière de nos sensations, de leur inaptitude à soulever un peu de volupté grâce à laquelle nous dévoilerions une nervure supplémentaire du réel; nous connaîtrions une nouvelle approche des choses ? Notre marche sur le chemin de l'aventure humaine ne se satisfait-elle pas trop commodément d'une progression pareille à la cécité, les mains tendues vers l'avant, ne percevant que les obstacles majeurs, compacts, ne parvenant jamais à décrypter le vol hypothétique de la chauve-souris; le battement léger de l'aile du papillon, le tressaillement d'une paupière inconnue, qui aurait pu être amie à l'aune d'une attention plus soutenue ?

Si, de l'existence, nous ne retenons que les lignes de force, les aimantations, les courants où se coule la grande cohue, alors nous ne parviendrons qu'à un genre d'indistinction confuse, inclinant à la globalité du jugement, aux approximations qui ne sont jamais que le mode de locomotion des foules dicté par des envols élémentaires tellement semblables aux figures mouvantes, diaprées et follement instinctives des étourneaux : un indiscernable; une précipitation dans le ciel cendré où tout est confusion, où jamais ne se détache de forme signifiante. Une pure contingence.

C'est bien du contraire dont il s'agit. C'est bien dans une progression diamétralement opposée que nos pas ont à s'inscrire à la façon de la longue marche du nomade aux confins du désert, homme guidé par les étoiles, la densité de la nuit, le crépitement du sable sur l'arrondi des dunes, le balancement immémorial du dromadaire, le murmure du silence, la reptation du serpent, le glissement du lézard, la volonté du bousier à pousser devant lui la boule obscure de son destin. Tels les habitants des vastes étendues où se confondent en un même sentiment ciel et terre, il nous faut éprouver les souples oscillations des oyats, nous inscrire dans les lignes sinueuses des ergs, les griffes acérées des acacias; il faut faire corps, se fondre dans la plus minuscule des failles entaillant le sol de silice, il faut sentir le vent de la nuit, la pâleur de l'aube dans l'air violet; il faut coller sa peau à la levée du jour, mêler ses doigts aux crins poisseux des animaux, percevoir et faire entrer en soi la couleur à peine venue du matin, le glissement boueux de l'eau dans l'acequia, l'agitation cadencée des palmes au-dessus de l'oasis. C'est à une ouverture des pores de notre territoire existentiel qu'il faut nous disposer, c'est à un déploiement de tous nos sens, à leur tension que nous devons concourir afin que l'inaperçu, devenu enfin perceptible, puisse nous parler depuis le lieu de son habitat qui, bien sûr, n'est jamais que le nôtre. C'est à la mesure de cette hyperesthésie que les choses se révèlent, déplient leurs corolles; disséminent leurs graines. Cela bien des hommes le savent qui préfèrent la fuite éternelle dans l'immédiat, le directement consommable, l'à-portée-de-la-main, de la bouche, du sexe. Une urgence à posséder, à satisfaire les besoins primaires, à considérer les phénomènes selon leurs lignes les plus probables, leur miroir observable ne renvoyant à celui qui s'y reflète qu'une pensée fardée, apprêtée, cachant ses myriades de facettes sous une commode apparence. Beaucoup s'en contentent faute de vouloir soulever le voile, lequel n'est jamais de l'ordre de l'évidence, de la vision claire, de la révélation spontanée. Il y faut de l'effort, de la persévérance, seules conditions pour qu'apparaissent quelques unes des faces d'une des multiples vérités se dissimulant sous le masque du réel. La grenade ne délivre ses pépins qu'au voyageur qui les cherche. Beaucoup passent tout près, ne voyant même pas l'arbre qui porte les fruits.

Cependant que l'on n'aille pas imaginer que cette dimension extatique du monde ne livre sa pulpe, n'ouvre sa chair qu'à l'aune d'une recherche ésotérique ou résulte du maniement d'une subtile et inatteignable alchimie. Toute chose disposée devant nous est une réserve du multiple, du foisonnement, de l'infini du sens. Ainsi en est-il du corps du danseur qui, dans sa simplicité, sa souplesse de liane contient toutes les chorégraphies possibles. Ainsi en est-il de la main, des doigts dont la quintuple forme peut s'adonner à la caresse, à la confection des mets, à l'artisanat, à la maîtrise des instruments, à la désignation, au geste de la foi, à l'imploration, au langage pluriel des signes.

Le quotidien, loin de nous assigner à la poursuite d'une voie étroite, est le lieu où peuvent s'actualiser quantité de perspectives signifiantes.Réelles, symboliques, imaginaires, existentielles, métaphysiques, ontologiques. Aucune taxonomie n'en viendrait à bout. D'une part parce que le réel n'épuise jamais ses luxuriantes facettes; d'autre part en raison de la connaissance infinie que nous pouvons en avoir, laquelle se renouvelle continûment selon la qualité et l'angle de vue dont nous gratifions ces multiples perspectives.

Imaginons seulement et laissons nous porter par le rythme des choses. Imaginons seulement.

Le jour est encore dans une forme de balbutiement si peu perceptible qu'il est intimement mêlé de nuit. Rien n'est visible et pourtant, depuis votre couche, dont votre corps en chien de fusil est la forme la plus vraisemblable, vous le sentez ce mouvement à peine esquissé qui, bientôt, tirera les hommes de leur sommeil, les livrera au seuil d'une existence nouvelle. A leur insu, du fond de quelque obscurité, juste issu des complications ombreuses des ramures, s'élevant de l'humus à la façon d'un fin brouillard, il y aura une manière de long poème qui dira à chaque homme son destin, ses lignes racinaires, ses circonvolutions, ses voltes, ses feux, ses renoncements, ses chutes d'ombre. Un langage si mince, si inapparent qu'il pourrait bien disparaître dans les convulsions du temps à venir. Un langage qu'il faut écouter dans quelque pli du corps, faisant sa musique de sang et de lymphe, sa mélodie d'existence. Une mélopée pareille à celle des peuples à la peau couleur de nuit dans quelque cale en partance pour le Nouveau Monde. Car tout langage est esclave tant qu'il n'a pas trouvé d'issue à partir de laquelle faire sa tresse dans l'air, pousser ses vrilles, lancer ses feuilles lancéolées en direction de la canopée humaine. Il y a une souffrance du langage à n'être que silence, à s'abîmer dans les abysses du non-dit, à enrouler ses mots dans l'espace clos des palais aux langues soudées. Perle au fond du calcaire blanc, sourd, compact, perle si peu visible dans un recoin de l'huître ourlée de mystère. La bille de nacre parfaite ne révèle son éclat qu'au plein du jour, sous l'incision du regard. Regarder les choses en leur intime, c'est percer l'opercule, c'est libérer ce qui, depuis l'origine, essaie de se dire, sans toujours pouvoir y parvenir. Que serait l'homme dépourvu des choses qui sont le vocabulaire du monde, qui sont les instruments pour agir sur le réel, le transformer, le couler à l'exacte dimension de la matière anthropologique ? Que serait l'homme sans cette poésie du simple qui l'entoure et dont, le plus souvent, il ne voit plus que quelques lignes en voie de dissolution ? Est-on assez présents à toutes les petites féeries du quotidien qui, depuis leur modestie, nous invitent à la connaissance que nous pouvons en avoir à condition que nous nous y employions ? Connaissance d'elles d'abord, ces menues féeries, de nous aussi, du monde et de sa vaste mélodie parmi tous les déplacements, les parcours, les bruits de fond.

Et l'objet, le simple objet, tel le couteau, le peigne, le marteau, l'ampoule, ont-ils encore quelque chose à nous communiquer ou bien pensons-nous tout savoir d'eux, de leur nature, de leur histoire, de leur fonctionnement ? Ou bien, plus simplement de ce qu'ils peuvent nous dire dont nous pourrions tirer un apprentissage, bâtir quelque hypothèse, inventer un projet.

Imaginons seulement. Imaginons. Maintenant le jour décolore à peine vos persiennes et vous devez vous lever pour faire vos pas dans le monde, y imprimer la trace de vos trajets laborieux. Vos chaussons, vos pieds les ont trouvés par une sorte d'habitude inconsciente, manière de réflexe pavlovien associé à la sonnerie de votre réveil. Mais ces modestes logis où résident vos pieds ont-ils si peu d'importance que vous pourriez les oublier et en faire votre deuil ? Votre progression au travers de votre logis aurait-elle été aussi assurée en leur absence ? Et votre destin n'aurait-il pas été affecté d'une glissade sur le ciment dont vos compagnons matinaux vous font faire l'économie ? Votre sort lié à la double constance de refuges de mules en velours ! Et pourtant, n'y aurait-il qu'une certaine forme de dérision que nous commettrions à leur encontre dans les conversations de salon ? Qui donc se soucierait de ses pantoufles, qui donc se souviendrait de sa première chemise ? Et n'y aurait-il pas une sorte d'inconséquence, de frivolité, d'indécence à parler de ces chosesinsignifiantes au regard des problèmes du monde ? Certes, à première vue, il y aurait même incongruité. Mais vos mules préférées, à la semelle usée, que ne les jetez-vous donc ? Et si vous en faites vos alliées commises à guider vos premiers pas, chaque matin qui passe, c'est bien fondé en raison, ce n'est pas simplement par négligence, par facilité ou par un coupable laisser-aller. Vos chaussons tiennent en vous un langage intime, si peu apparent, c'est comme les filets d'eau disparaissant dans quelque lézarde de la terre : ni la terre ni l'eau ne s'en aperçoivent vraiment. Cependant l'un ne serait pas sans l'autre. Et décideriez-vous de vous priver de vos chaussons, vous vous sentiriez aussitôt orphelin. Un sentiment d'abandonnisme vous guetterait dont vous auriez de la peine à vous extraire. C'est ainsi, certainsobjets acquièrent, au fil des jours, des statuts particuliers : icones du réel sinon idoles de tissu et de fils, de bois et de pierre. L'objet fait partie de nous comme nous faisons partie de lui. L'objet comme prolongement de notre main, comme main secondaire. Le premier outil de l'homme préhistorique, avant qu'il devienne Homo faber : sa main. De la main à l'objet, de l'objet à la main, comme une sorte de miroir, de réverbération. Et il en est de même des relations du chausson et du pied : une affinité en acte.

Imaginons seulement. Imaginons. Maintenant vous dirigez vos pas vers votre cabinet de toilette. Une rapide ablution ôte de votre visage les restes de nuit qui y étaient encore inscrits en creux. Puis vous vous étirez, bien entendu, et cette posture féline n'existe qu'à entériner le fait que vous êtes maintenant levé et que vos rêves nocturnes ne sont qu'une vague brume à l'horizon. Dans votre main en coupe vous versez un peu de mousse onctueuse dont vous enduisez votre visage, petits cercles révélant votre nouvelle épiphanie. Bien évidement vous ressemblez au Père Noël et, de ce simple fait, vous n'êtes pas loin de retomber en enfance. Sauf que l'activité vous attend et qu'il convient de vous y préparer. Sur la tablette de marbre à peine éclairée par l'opaline luit faiblement votre rasoir. Un vieux Gillette à lame unique dont le manche se dévisse, deux ailes se relevant pour permettre l'introduction de ladite lame. L'âge en est indéterminé. Peut-être a-t-il appartenu à votre Père ou bien à votre Grand-Père ? Mais peu importe il vous accompagne depuis tellement de temps qu'il est devenu, en quelque sorte, votre prolongement "naturel", manière de canif destiné à vous rendre présentable aux yeux des autres humains. Donc à assurer l'identité qu'ils attendent de vous. On ne prête jamais attention à la Lune que pour autant qu'elle nous dévoile la plénitude de sa face apparente, celle qui nous rassure par sa constance, sa fidélité à nous assurer de sa pâle lumière. Donc vous voilà prêt pour le rasage,première inscription dans l'ordre de la quotidienneté. Votre visage enduit de vagues onctueuses est éclairé latéralement par une imposte et, au-dessus du miroir, par un néon à la lueur blafarde qui donne à la scène une allure austère dont vous figurez la silhouette métaphysique, telle que l'on peut l'apercevoir dans le tableau "Mélancolie hermétique" de Giorgio De Chirico. Cependant que l'on ne s'y méprenne, cette vue de vous-même que vous offrez à la surface polie de la glace n'est qu'un reflet extérieur dû à la seule qualité de la lumière et non à un nauséeux état d'âme que vous entretiendriez dans l'unique but de faire phénomène avec l'abrupt de l'énigme. Rien de l'inquiétant Sphinxen cette heure au plein de laquelle vous vous apprêtez à un rite, à une initiation, à une cérémonie qui vous occupe entièrement de l'intérieur. Bien évidemment conscient que l'image que vous percevez de vous n'est qu'un reflet et non la pure réalité, ce dont vous pourriez éprouver le plus vif des ressentiments, vous êtes déplié, déroulé, incliné à tout ce qui pourrait survenir à la manière d'une révélation. Car êtes-vous bien assuré que vous êtes le même qu'hier alors que, confié aux bras lénifiants de Morphée, votre sort ne dépendait que de sa bonne disposition à votre égard. A l'issue de votre nuit, laquelle est l'équivalent de votre mort provisoire, vous auriez aussi bien pu renaître sous les espèces du fantasme, de la goule, d'une simple émanation bulbeuse, d'un rhizome, d'un tubercule. Jamais d'un dieu car le Messager qui a pour vocation de vous endormir ne saurait vous attribuer une apparence identique à celle du Maître dont il est seulement le serviteur. Mais nul ne saurait contester votre apparence originalement humaine. Et puisque cette allure de bipède descendant de l'Homo sapiens vous paraît si chère (et comment ne le serait-elle pas dès l'instant où on en a éprouvé l'ivresse ?), il ne vous est plus offert qu'une déambulation étroite, comme sur une ligne de crête, afin que puissent être saillants, sans l'ombre du moindre doute, les traits d'une humanité dont vous êtes porteur. Sans doute, jusqu'à présent, le Lecteur n'aura-t-il perçu de vous qu'une vague concrétion protéiforme semblant sur le point de basculer dans quelque cul-de-basse-fosse. Du tragique, donc ! Mais l'on ne déguste toujours le corail qu'après avoir débarrassé l'oursin de ses piquants, comme l'homme mal réveillé prend soin de se raser afin de laisser la place à une "lisséité", à une esthétique heureuse grâce à laquelle non seulement il deviendra une œuvre lisible, mais aussi une œuvre dont on recherchera la fréquentation.

Imaginons. Vous relevez doucement la tête, alors que votre nuque s'incline en forme de "S", cherchant à capter la clarté selon sa plus grande amplitude. Il y a comme un mouvement sur l'écume, sorte de flux et de reflux dont vous ressentez le doux battement : de pures eaux originelles baignent votre visage, alors que la blancheur dit la virginité, la neuve lumière déposée par l'aube dans son élan vers un éternel retour du même. Car, si l'acte est bien cerné de quotidienneté, il est toujours une forme inaugurale, un tremplin disposé à de nouvelles sensations, une ouverture à quantité d'événements jusqu'alors jamais survenus. Du désir à l'état natif. Désir de vous-même dans une approche renouvelée. Désir du jour encore dans le recueil du dire. Désir de l'Autre en filigrane dans le moindre esquissé de vos gestes. Attente surtout. Attente comme pour voir surgir de l'horizon une promesse de naissance succédant à l'obscur de la nuit. Parfois lesoleil, blanc, rouge, parme. Parfois la brume, la pluie; parfois seulement l'air glacé. Peu importe. Ce n'est pas de forme dont il s'agit. D'essence seulement, de significations inaperçues dont nous nous pourrions être investis. Une faveur de la terre, du ciel, de l'eau, du feu.L'émergence d'une argile dont nous n'aurions jamais imaginé l'existence. La levée de nuages écrivant le grand poème du ciel. La zébrure del'eau si claire, limpide, sorte de grand arc-en-ciel venu dire aux hommes la grande beauté partout présente. Les éclairs, les gerbes d'étincelles, les queues de comètes, les météores parlant leur sublime langage cosmique. C'est cela que vous demandez à toutes les chosesapparentes, mais aussi à celles dissimulées sous l'horizon et au profond des abysses. C'est cela le ré-enchantement du monde auquel vous aspirez mais cependant n'en faites jamais acte de peur de sa disparition avant même qu'il n'ait lancé ses premières manifestations. Le rêve, l'utopie, la vibration semblable au pur désir sont-ils en-deçà de vous-même; sont-ils au-delà ? Sont-ils seulement une forme de passage de vous à ce qui n'est pas vous mais qui, déjà, semble en voie d'accomplissement ?

Du côté de l'imposte cela s'est éclairé avec parcimonie : un jour long à venir, sur la pointe des pieds, réfugié dans un pas de deux discret; l'opaline bleuissant lentement dans le genre d'une effraction qui ne voudrait pas se dire. Pas encore du moins. D'abord il y a à installer un lieu de rassemblement attentif à lui-même, une courbure du temps non encore arrivé à l'éclosion. Ici, dans l'incertitude à être, est le refuge à partir duquel, dans une tension non encore perceptible, les choses se préparent à se révéler, à déplier leurs formes dans le genre d'une germination. L'épi, blond, semé d'aiguilles cristallines, parcouru par la mouvance de l'air est déjà perceptible, en réserve dans l'occultation du grain. Il y a donc à observer, en silence, à installer une toile blanche accordée au rythme des signes. Votre peau tendue entre vos doigts enduits de mousse est une surface de ce genre. Pareille à la peau du tambour, elle vibre sous les coups de boutoir de la lame, elle crisse comme le sable de la dune, elle consonne dans la nuance : souple sur la plaine des joues, elle se durcit sous l'éperon de votre nez, elle résonne sur la chair des lèvres, elle dit la dureté du menton, elle vibre sur le rocher du maxillaire, elle glisse sur le toboggan du cou avec le sentiment d'une prochaine perditionCar il y a danger à sortir du territoire du visage; il y a danger à s'éloigner de la vision, de l'olfaction, à déserter l'antre du langage où les mots gesticulent tels des colonies de fourmis à l'étroit dans leur édifice de brindilles et de terre. Les mots, encore englués de rêve, de confluences oniriques font leur petit bruit de crécelle et cela veut dire leur impatience, leur urgence à briller, à s'étoiler, à faire leur farandole sur le grand cirque du monde. Les mots sont pareils à une meute de chiens de traineaux avides de tracer dans la neige immaculée les témoignages de leurs pattes chargées de messages : laisser des traces comme les explorateurs le font, simplement pour dire leur mince aventure sur un lieu secret que le temps effacera bientôt. Affairées à sortir votre visage de la gangue de pierre déposée par un lourd repos, vos mains ne font que dessiner une poétique de l'espace. Ce ne sont que promontoires, dépressions, larges plaines ou peuvent couler les ruisseaux de larmes, failles disposées au rire mais aussi aux implorations, aux poèmes, au surgissement du langage comme une nuée d'abeilles.

L'imposte a seulement vibré d'un degré supplémentaire de clarté et vous ne vous en êtes même pas aperçu, trop affairé que vous étiez à votre propre découverte. Maintenant que la lame a en partie accompli son œuvre, vous commencez seulement à prendre conscience du rasoir comme mesure du temps. La lame ne serait-elle pas l'habile et tranchante métaphore qui établirait une césure entre passé et avenir, vous installant dans un présent tangible, palpable ? Une ligne de partage des eaux comme ruissellement de l'existence : en-deçà, ce que vous avez été et qui, déjà n'est plus; au-delà, ce que vous commencez à être et que, bientôt, vous ne serez plus. Il n'y a pas de lieu, pas de temps plus pertinent de présence à soi que la modestie d'un acte quotidien dont la répétition, l'exactitude sont les clés mêmes de notre projection dans la durée. Chaque progression de la lame, chaque territoire de pilosité occulté, chaque parcelle révélée au plein jour signent l'incision des heures en nous. Manières de sabliers libérant leurs grains de silice; obstinations de clepsydres suintant avec la régularité du métronome leur goutte ontologique. Car de l'être nous ne connaissons guère que quelques silhouettes fugitives, quelques fragments pareils aux tessons des poteries anciennes, quelques hypostases vite ensevelies sous les agitations et les remous existentiels.

Bientôt la bascule du jour signera la fin des circonvolutions que, depuis un temps proprement indéfinissable, vous accomplissez autour de vous-même dans une sorte de complaisance dont on ne pourrait nullement vous tenir rigueur. Temps singulier, temps de méditation, de douce rêverie alors qu'à peine s'éveille le monde, alors qu'à peine commencent à sortir de l'indistinct les premiers mouvements des hommes animant bientôt les rouages de la grande machinerie à exister. Pour un moment encore vous êtes dans les coulisses, tout près des poulies et des cordes, des leviers et des artifices. Pour un moment abrité au sein de l'espace transitionnel, ni totalement dedans, ni totalement dehors.

Alors que les dernières gouttes d'eau chassent la mousse de votre visage, alors qu'une fraîche lotion vient vous dire la conclusion d'un rituel, vous vous saisissez déjà de vos habits de scène, de vos vêtures d'Arlequin, de vos chamarrures qui diront aux Autres celui que vous n'êtes pas, que vous feignez seulement d'être, manière de monnaie d'échange, de monnaie de singe dont vous habillez votre sortie parmi la multitudeDéjà vous avez déserté votre propre rivage, déjà vous avez renoncé à votre roc biologique au travers desquels s'édifiaient vos assises naturelles. Déjà, sacrifiant cette pilosité qui vous rendait trop semblable à la forme primitive humaine envahie d'animalité, vous avez basculé dans la culture, dans le policé, dans le socialement présentable, l'humainement comestible. Mais à quel prix ? En raison de quelle soumission à la règle commune ? N'avez-vous aucun regret de n'être pas demeuré dans la souille où il faisait si bon se vautrer, sentant par tous vos pores dilatés la douceur de la boue originelle ? Et puis, cette barbe qui aurait pu devenir un étendard de la vie sauvage, de la vie primitive aux mille battements, aux mille dispositions démesurées, orgiaques, telluriques, que ne l'avez-vous laissé croître et embellir ? Il y a du Cro-Magnon en vous, tout juste sous cette peau que vous avez pris soin de lustrer afin que vos vis-à-vispuissent s'y mirer et faire leurs centaines de tours de passe-passe, leurs petites danses, leurs plaisants menuets, leurs carmagnoles seulement révolutionnaires pour la galerie : ils se sentent si bien dans leur entour stable comme les fortifications d'Alésia, dans leur coque de noix où ils fourbissent leurs petits rouages hypocrites, leurs minces trahisons. A vrai dire, toujours l'avez-vous ressentie cette tension éminemment existentielle, ce tiraillement en forme de Ravaillac, cet écartèlement à la mesure de l'anthropos où il y va de votre statut d'existant. De l'origine à la fin : une seule grande courbe, un seul immense horizon où Nature et Culture se dialectisent à l'infini, se combattent, s'opposent, se font des politesses, se méprisent, se justifient mutuellement, pareils à des relations de voisinage, échanges parfois empreints de convivialité, faits de repas en commun, de verres de l'amitié; puis, aussitôt, maints retournements subits comme les vents contraires, des séparations, des renoncements aux épousailles, de l'hostilité par-dessus les clôtures qu'on érige, qu'on renforce. Immémoriale métamorphose de la pilosité originelle en peau glabre comme celle des adolescents boutonneux, peau lisse qu'on offre auxAutres à la manière d'un présent estimable, d'une faveur à nulle autre pareille. Puis retournement du gant par où se voient les coutures, les attaches, les points de suture, les rognures, les manque-à-être des œuvres humaines. Une sorte de consternation que l'on n'éprouve guère qu'en regard des monumentales colères de la Nature : typhon, tempête, ouragan, manifestations auxquelles notre conscience ne peut donner de justification rationnelle. Une imposture, une trahison, une démesure dont l'humain ne peut être comptable. Seuls les éléments sont capables d'un tel déchaînement, d'une telle violence. Et pourtant, cette violence nous la portons en nous. Car si nous sommes indiscutablement des êtres de Culture, nous n'en sommes pas moins des êtres de Nature. Nature en nous que la faim et la prédation, nature en nous que la sexualité, la force, la croissance qui pousse parfois au-dehors ce que nous aurions voulu dissimuler sous des silhouettes policées mais exsude de nous comme la sève s'écoule des arbres. Notre pilosité, barbe, moustaches, poils de toutes sortes sont des objets de cette nature. On épile, on rase, on arrache, on dissimule. Comment oserions-nous laisser paraître ces signes prosaïques, vulgaires, dégradants : résurgence de notre quadrupédie, de notre propension originaire à flairer le sol, à fouiller la terre de notre groin obstiné, ne cherchant qu'à ingurgiter, sommeiller, nous accoupler ? Et pourtant notre bipédie, notre regard porté au-dessus de l'horizon, les vêtements dont nous parons notre anatomie devraient nous sauver du naufrage ou, à tout le moins, nous mettre en position d'éviter les écueils. Mais nous ne sommes que des embarcations sans compas, de fragiles coquilles de noix livrées à la fureur et au toujours probable déluge. Le gouvernail dévie-t-il de sa route initiale et nous voilà projetés dans de bien confondantes ornières, et nous voilà soudain plongés dans notre condition porcine ,- mais l'avions-nous déjà quittée ? -, et nous voilà revêtus de cette carapace de poils qui ne nous distingue guère de la gent canine, féline, de tout ce qui grouille et croît dans les caniveaux du monde, de tout ce qui murène et baudroie dans les eaux glauques et fétides où la lumière ne pénètre plus.

Ainsi en est-il de l'homme toujours aux prises avec l'inné et l'acquis, avec la Nature et la Culture. Peau lisse comme un galet ou peau revêtue de son manteau de poils naturels? Moustaches ou lèvre dépouillée ? Aisselles fournies ou bien soigneusement épilées ? Sexe nu et anatomie visible selon ses diverses coutures ou bien antre soigneusement dissimulé sous une forêt luxuriante à la façon du célèbre tableau de Courbet , "L'origine du monde" ?

Mais revenons plutôt à nos moutons gentiment frisés, lesquels sont bien souvent tondus, et bien souvent considérés comme de gentilsPanurge se disposant à la queue du troupeau avec docilité et naïveté. Mais c'est bien vite juger. Eux, au moins, du fond de leur laineuse condition ont résolu le problème qui nous occupait précédemment, à savoir celui de l'équilibre entre Nature et Culture. Tantôt laineux et livrés à l'ivresse naturelle dionysiaque; tantôt tondus et versant dans la sagesse apollinienne tout empreinte des marques de la culture.

Le genre humain, tantôt chauve; tantôt chevelu; tantôt joues glabres, tantôt mangées de barbe semble pareillement se comporter. Certains, jouant l'ambiguïté se dissimulent dans une espèce de genre intermédiaire faisant la part modeste à la pilosité, la part visible aux aplats des joues. C'est ce qu'on appelle en ancien Grec la "Métis" : la ruse.

Mais, reprenons le cours des choses. Maintenant vous êtes complètement dehors, mais pour autant entièrement au-dedans de vous et vous faites vos premiers pas dans la rue. Le rasage était votre première féerie du matin. Féerie, non comme apparition du merveilleux, encore que votre étonnement en était une certaine illustration. Féerie comme découverte du sens multiple, protéiforme, s'étoilent à la manière des dendrites dans une infinité de directions de l'espace, dans une pluralité de temps.

Quelques mises en acte du quotidien méritent de se loger à telle enseigne. Les minces choses que nous y rencontrons sont des prétextes renouvelés à convoquer du langage, à forer du sens, à faire surgir ce qui était voilé et qui ne cherchait à surgir au plein jour qu'à la mesure de votre conscience toujours disponible. Ainsi, extraites de leur gangue ordinaire, bien des choses nous parlent de la vie, de l'exister, de la parole dans son infini déploiement, aussi bien la pomme, le tapis en coco sur le seuil de la porte, le galet lissé par la lumière, l'Opinel au manche usé, l'olivier au tronc torturé, les grains de sable sur l'arrondi de la dune, une larme, un livre ancien, une jarre vernissée, le bruit à peine visible des mots.

Les mots et encore les mots pour dire la beauté des choses, la beauté du monde, la beauté de l'humain. Il y a tant de choses à dire. Il y a tant de significations à trouver partout, depuis le sourire de l'enfant jusqu'à la pliure de l'herbe sous le vent. Les choses sont multiples, les choses sont tout ce qui existe et a besoin de se dire, d'être nommé avant que ne survienne l'inévitable disparition. Une sorte d'impatience à investir tout ce qui bouge, vit, respire, des faveurs du langage. Les choses, c'est vous aussi bien que moi, c'est la pipe en écume de meraussi bien que la translation de la minuscule fourmi sur les chemins de poussière. Les choses c'est l'art dans sa dimension transcendante, c'est le silence des sommets, la course du vent dans le ciel, la chute des feuilles en automne, l'élévation du mur de pierres, la déclinaison des sentiments. Les choses, c'est de l'espace, du lieu, de la géopoétique, des fontaines, des abris préhistoriques où se dessinent sur les parois des grottes les premières ébauches de l'humain. Les choses, c'est du temps. Du temps généalogique par lequel nous nous relions à nos racines anthropologiques; du temps séminal à la façon des végétaux traversés de sève comme nous sommes parcourus de lymphe, de sang, d'eau; du temps aléatoire, celui qui nous soude à cet univers en proie aux agitations climatiques, aux orages, aux grandes passions de la Nature; du temps ontologique dont les battements multiples, dont la scansion permanente nous installe dans une infinité de perspectives de ce qu'être veut dire; du temps prométhéen, du temps lent, réfléchi, propice à la méditation, au retour sur soi, à la manifestation des sentiments, à l'exercice du rêve, à l'étalement de l'imaginaire; du temps dionysiaque et hédoniste où le présent qui nous est offert est le prétexte à célébrer la vie jusqu'en ses moindres recoins; du temps érotique transformant la confondante finitude en hymne à la vie; du temps éthique au sein duquel l'Autre vient se loger en tant qu'affirmation de lui-même, mais aussi, mais surtout en tant que miroir pour notre conscience; temps esthétique des paysages sublimés, temps de la peinture, de la sculpture, du beau visage, de la belle pierre, du beau fleuve au fond de la vallée où résident les hommes; temps palpable des objets commis à nous servir; temps impalpable de ce qui se tisse entre l'homme, ses semblables, ses œuvres, ses croyances, ses rituels. C'est de tout cela dont il est question dans notre rapport aux choses.Qu'il s'agisse du modeste rasoir dont nous nous saisissons le matin; qu'il s'agisse de la pomme sur le compotier, du ris de ventdu sourire entr'aperçu au détour d'une rue. Les choses ne nous sont extérieures qu'à l'aune de notre distraction. Les choses nous habitent bien plus que nous ne pourrions jamais le soupçonner. Il reste seulement à l'éprouver.

 

 

 

 

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