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28 mars 2022 1 28 /03 /mars /2022 10:07
Ensam à la fleur rouge

« Enfin seule ! »

 

Image : André Maynet

 

***

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Le monde, partout,

était traversé

de longues fulgurances.

 Partout étaient

les déflagrations.

Sur les champs de guerre,

sur les places des villes,

dans les chambres d’amour.

Partout étaient les plaintes,

les sanglots longs,

les cris de la déchirure.

Partout les chairs

étaient entaillées à vif.

Plus un seul point

de la Terre

qui ne fût épargné.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Des Hautes montagnes

chutait un brouillard triste.

Les océans étaient parcourus

de longs frissons.

Les profondes vallées

s’emplissaient d’ombres.

Les rues étaient des couloirs

commis aux meurtres.

Des vitrines fusaient

des éclairs blafards.

Des bouches

ne sortaient plus

que de vagues

 imprécations.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Quelque part,

dans une chambre

claire sur fond blanc,

vivait une Jeune Existence

qui faisait tache sur le monde.

Qui faisait tache en son retrait.

Qui faisait tache en son recueil.

Qui faisait tache en son silence.

Quiconque l’eût aperçue

en rêve en fût,

 dans l’instant,

tombé amoureux.

Tout comme l’on est

en amour d’un nuage

dans le ciel,

de l’eau claire

d’un ruisseau,

du cristal d’une herbe

sur le vert du pré.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Savez-vous le prix,

vous les Distraits,

 d’une Virginale Présence ?

 La pureté devient si rare

en ces temps d’allégeance

à tout ce qui brille,

à tout ce qui bruit,

à tout ce qui file

à la vitesse du vent.

Plus rien, aujourd’hui,

ne se donne sous le signe

de l’immédiate présence,

 sous celui de la générosité,

sous celui de la gratuité.

Aujourd’hui,

seul le négoce,

seul le voyage,

seul le masque

qui dissimule les traits,

efface les vices,

se donne pour vrai

alors qu’il n’est qu’illusion,

 qu’il n’est que parade,

qu’il n’est que façade.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Ensam, regardez-là

comme vous regarderiez

une haie de buissons blancs,

le vol de l’oiseau

dans l’air limpide,

le chant du ruisseau

dans le frais vallon.

Tout se dit et murmure,

tout s’écrit sous le caractère

discret du hiéroglyphe.

Seulement le retrait,

seulement le recueil,

seulement la discrétion

 font se lever la certitude

que quelque chose existe

qui ne soit nullement affecté,

qui rayonne de soi,

gagne l’espace d’une liberté.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Ensam est de la race

des Nymphes, des Elfes,

des Êtres des Sources

et des Bois.

 Ensam, parfois,

sur les murs blancs

de sa chambre,

une cellule monastique,

Esam écrit,

à la craie blanche,

quelque formule

qui lui sert d’emblème.

 

Solitude est Joie. 

Solitude est Vérité.

Solitude est ouverture

 du Monde.

 Solitude est aller

devant soi dans la plus

neuve des grâces.

 

Dire Ensam, la décrire

selon des mots simples

est la faire apparaître

en son essence

la plus déterminée.

Gris-blanc sont les cheveux,

poudrés d’une touche de Ciel.

Les yeux sont deux perles claires

que l’on devine au travers

d’une fine voilette.

 Le visage est

 un ovale régulier,

il dit la justesse,

il dit la perfection.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Les lèvres sont

à peine dessinées,

un trait rose pâle

 où s’enclot le silence.

Le corps, en son entier

est une porcelaine,

une clarté d’albâtre,

la netteté d’une épure.

Les épaules si minces,

le buste si plat,

si retiré en lui-même,

deux boutons y figurent,

deux aréoles faisant écho

 à l’humilité des lèvres.

Les avant-bras

sont gantés de noir,

ils évoquent un toucher

des choses ténu,

à peine un effleurement.

Le bassin est étroit,

pareil à une amphore

aux flancs resserrés.

Les jambes sont joliment croisées.

Le sexe est un illisible triangle,

le retrait dans une nubilité

non encore venue à elle.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

 Seule en sa Solitude,

Ensam la partage avec

une simple fleur rouge.

Pavot ? Amarante ? Œillet ?

Peu importe la fleur,

c’est la teinte

qui profère le mieux

ce lent désir caché

 sous le fin linon de la peau.

Qui montre peut-être

la matière de la passion.

Ou bien qui fait signe

vers le plaisir.

Ou bien encore se donne

comme le rougeoiement

d’une révolte.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Fleur contre Fleur.

Ensam est une Fleur

que le Monde vient cueillir

dans la fraîcheur de l’aube

pour en faire le don aux Distraits,

 afin qu’une fois Éveillés,

jamais ils ne puissent retourner

dans leur sommeil,

sombrer dans leur inconscient,

 s’abîmer dans la profondeur

de leurs rêves.

Car les Hommes

ont les yeux clos,

la mémoire étroite,

ils cheminent à leur péril

sur une ligne de crête

qui menace, à chaque instant,

de les précipiter

dans l’orbe du Néant.

 

Ensam en sa

verticale solitude.

 

Ils seront les Distraits

et le demeureront tout le temps

 qu’ils n’auront pris conscience

de la beauté des choses,

de la beauté d’Ensam

en son esquisse retenue.

Vous, les Distraits,

saisissez une craie et tracez

 sur les parois du Monde

 les signes de la Vérité.

Écrivez ceci dans l’allégresse,

 dans la certitude de dire l’Essentiel,

de ne rien laisser dans l’ombre.

Écrivez de vos mains tremblantes

pareilles à des sarments, écrivez :

 

Soleil est vie

Ouvrir le Monde

Libre comme l’air

Illusion d’exister

Ténébreux les Hommes

Unir le Rien et le Néant

Dire la faveur de ce qui est

Ensam en sa venue

 

Lisez ceci, les Distraits.

Méditez ce qui se trouve

à l’Initiale.

Sondez votre conscience,

dépliez votre âme

et écrivez encore ceci :

 

Enivrement du jour

Nudité native

Seul le chemin

Amour devant

Moirure du corps

 

Ainsi, les Distraits,

aurez-vous dit

 la seule chose

qu’il y avait à dire,

ainsi aurez-vous

relié ENSAM

 à la seule valeur

qui la pose ici,

devant vous :

 

SOLITUDE.

 

Vous les Solitaires,

plongez en vous jusqu’à

atteindre vos racines,

 

SEULES,

elles sont

SEULES.

 

Et vous êtes au Monde

 

ESSEULÉS,

 

à votre insu

et vous êtes au Monde

et ne la savez pas !

 

 

 

 

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25 mars 2022 5 25 /03 /mars /2022 09:58
Ce pays dont j’ai rêvé

Lac de la Ganguise

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Ce pays, longtemps

je l’ai habité

à la lisière de mes songes,

à la clairière de mon être.

Ce pays était celui de ma nuit

traversée

de fulgurances blanches.

Ce pays était pareil

à un conte d’enfants,

empli de fils de soie,

tissé d’aérienne splendeur.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Ce pays,

c’était moi hors de moi,

c’était moi en moi.

C’était un pays

plus réel que le réel,

c’était l’œil de l’imaginaire,

la langue souple de la poésie,

une révélation pareille

au surgissement

de l’amour.

Souvent, au cours de

mon voyage nocturne,

je m’éveillais,

avec la certitude que donne

toute joie accomplie,

avoir, au creux

de mes mains,

ce que je cherchais

en vain depuis toujours.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Mais l’abattement

succédait à l’illusion

et une rivière de larmes

creusait ses cruelles ravines

sur la plaine aride

de mes joues.

Pourquoi faut-il

que le songe meure

à la frange du jour ?

Pourquoi, ce qui était

pure félicité,

s’abîme-t-il en

de tristes abysses ?

Existe-t-il, en quelque

endroit du monde,

une Arcadie où vivre

jusqu’au bout de soi,

ne rien regretter d’Hier,

ne rien projeter pour Demain,

demeurer dans le plein

du Présent

et y creuser sa niche

avec le désir

de n’en jamais sortir ?

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Voyez-vous,

c’est une peine sans égale

que d’abandonner ses rêves

que le jour dissout,

d’avancer sur un chemin

 bordé d’épines,

 de ne rien attendre d’autre

que la prochaine nuit,

son lac ténébreux,

 là où s’ouvrent

les plus belles images,

 là où de verts météores

tracent leur sillage,

 là où des chants silencieux

venus d’ailleurs

vous accordent à votre être.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Alors, entre le monde et soi,

entre le bonheur et soi,

entre le désir

et ce qui le fait se lever,

plus rien n’existe

qu’une belle unité,

plus rien ne s’écrit

que sur le vierge

d’une page blanche.

 Et voici qu’à l’instant

où tout se retirait de moi,

qu’à l’heure d’un

possible renoncement,

s’annonçait ce que

mon intuition

faisait naître dans le pli

de ma conscience,

une pure beauté

qui m’était destinée,

dont j’assurais le recel,

dont je prolongeais le recueil

aussi longtemps qu’une éternité

m’en octroierait le subtil bonheur.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

C’était une pluie d’étoiles

parmi l’encre de minuit,

un fuseau de brillante

lumière,

des lignes de clarté

qui traçaient la voie

de mon Destin.

La lumière,

je la suivais,

ou bien elle me

précédait de peu,

ou bien la lumière

était entrée en moi,

était moi jusqu’au cœur

le plus vif de ma chair.

Mon esprit,

détaché de mon corps,

le voyait, mon corps,

semblable à ces

poissons lumineux

des grands fonds,

 un genre de poisson-lune

dilaté aux confins de l’univers.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Tout était matière éthérée,

énergie céleste,

 traversée de l’espace

avec le prodigieux

sentiment de l’infini.

Le Ciel, mais j’étais le Ciel,

était une immense bulle,

un dôme étincelant  attaché

 aux quatre horizons du monde.

Le Ciel était gris que floconnait

 le glissement de fins Nuages.

Les Nuages,

mais j’étais les Nuages,

regardaient la Terre

de leurs yeux invisibles.

Le Ciel descendait

 vers les Collines

en se décolorant,

le gris de plomb et d’étain

le cédait au gris perle,

une douce incantation proférée

par une Parole inaudible.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Les Collines,

mais j’étais les Collines,

 étaient un clair liseré

liant l’Occident à l’Orient,

un seul mot qui disait

 le lieu de la Pure Présence,

l’avènement en soi

de ce qui attend

 et se décèle

afin d’être connu,

afin d’être fêté.

Nulle joie plus grande

que la Naissance de l’Aube,

nulle cérémonie plus belle

que le dépli des volutes

 encore soudées de l’ombre.

Et le Lac, et l’Eau,

mais j’étais les deux

en un même mouvement réunis,

et le Lac de blanche écume,

et l’Eau de neuve parution

et les Choses de réelle donation.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

Pouvait-il y avoir,

en ce lieu,

en cette heure

singulière entre toutes

de plus grande émotion

que de se trouver

à la confluence des Choses,

au sein de leur mystère,

au luxe inouï de leur jointure ?

 Et ces Épis noirs des branches,

mais j’étais les Épis,

naissaient de la blancheur,

montaient telles

de fuligineuses notes,

tels les pleins et les déliés

d’une Écriture

jusqu’ici indéchiffrée.

Mais j’étais cette Écriture,

j’étais ce balbutiant Alphabet,

 mais j’étais Espace

entre les signes,

j’étais le Silence

 avant la Parole,

j’étais l’Invisible

avant le Visible.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

 

J’étais ce qui venait

au Monde

et ne savait point

 ni le lieu,

ni le temps,

 ni la raison

de sa venue.

Cependant un nom résonnait

sous la voûte des Cieux,

cependant trois syllabes

frappaient les trois coups

 sur la grande scène du Monde :

 

 « GAN-GUI-SE ».

Mais j’étais

GAN-GUI-SE 

 mais ne savais

les contours

de mon être.

J’étais Ciel, Nuages,

Collines, Lac, Eau,

Branches,

j’étais tout ceci

et le demeurerai jusqu’à

la pointe du Jour.

Oui, à la Pointe du Jour.

 Il n’y a guère

de plus réelle Vérité.

 Je suis un Monde

que le Monde attend.

Le Monde est Monde

qui m’attend.

Plus loin que la césure

Plus loin que le partage

Au milieu inouï du SENS

Toujours est la Confluence

qui fait les Choses

en tant que Choses,

le Monde

en tant que Monde,

ma propre Présence

en tant que Présence.

Hors ceci,

seul le Silence.

 

SEUL.

 

Ce pays dont j’ai rêvé

a-t-il seulement jamais existé ?

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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 11:13
???????  Ouverts à la Question   ??????

Source : Encyclopédie Atypique Incomplète

 

***

 

(Cette longue méditation est dédiée

 à Patrick Geffroy Yorffeg

et à Léa Ciari

dont Je sais qu’ils consonent avec ceci qui, ci-après,

 essaie de se dire en mode métaphysique.

Merci infiniment à eux de cheminer de concert.

Ainsi la solitude,

cet irréfragable horizon humain,

se partage et les pas deviennent

plus légers !)

 

**

 

   [En guise de préambule - Ci-dessous, un flot infini de Questions. Telles des poupées gigognes, elles n’ont de sens qu’à s’emboîter les unes dans les autres afin qu’une manière de sens puisse leur être attribué. Seulement la métaphore s’arrête au point même où les Poupées sont nécessairement finies, elles ont un début et une fin, une quantité au gré de laquelle elles trouvent leur propre place dans la loi des séries. Bien évidemment le questionnement métaphysique qui va suivre fonctionne selon un paradigme fort différent. Par définition le fait d’exister, et les questions qui lui sont corrélatives, sont en nombre infini. Toujours une question appelle une autre question.

   Témoignent de ceci les questions itératives des jeunes enfants qui, vers l’âge de trois ans, se livrent à une véritable quête « épistémologique ». L’enfant veut savoir pour savoir. Ainsi fusent des interrogations qui, le plus souvent, demeurent sans réponse, questions sur les mystères de la Nature, la rotondité de la Terre, la Qualité physique des objets, l’attribution de Prédicats divers selon les catégories qui affectent les choses.

   Bien évidemment, l’on peut vivre sans questionner. Du moins en apparence. La plupart, tel Monsieur Jourdain, interrogent sans le savoir.

 

Marcher est questionner

Aimer est questionner

Mourir est questionner

  

   Le plus admirable, sans doute, la Question en tant que Question, la fameuse « variation eidétique » où les Essences interrogées, si elles ne répondent nullement, sont mises en demeure de le faire. Chaque question dégage un site, ôte l’inessentiel, si bien qu’un noyau dur se montre, lequel s’approche d’une apodicticité, d’une vérité pour soi. Questionner est déjà répondre !

 

[Bon courage à ceux et celles qui liront jusqu’au bout.

Que Ceux, Celles qui n’ont osé lire s’interrogent sur leur choix.

Déjà, en eux, l’amorce d’une réponse.]

 

*

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

 

Le Monde est Fou,

 le Monde est devenu Fou

 à force de confiance en lui,

à force de décisions tyranniques,

 à force d’irrespect

vis-à-vis de la Nature.

 Le Monde est devenu Fou.

Est-ce une fatalité ?

 Est-ce inscrit

dans le destin de l’Homme ?

L’Humanité est-elle une essence

seulement provisoire ?

Existe-t-il une Éthique ?

 La sacro-sainte Morale

 a-t-elle encore des Droits ?

L’Altérité possède-t-elle

 un miroir dans lequel

pouvoir nous regarder sans honte ?

L’Égoïsme n’est-il devenu

la Valeur Dominante ?

Les Choses viennent-elles

encore à nous

dans la Simplicité ?

Sommes-nous encore émus

par un Sourire d’Enfant ?

L’Amour s’inscrit-il

à la cimaise des fronts ?

Sommes-nous devenus

Insensibles au Sensible ?

La Philosophie a-t-elle encore

droit de cité ?

Quel vent souffle donc

sur les agoras des villes,

si ce n’est celui de l’ennui ?

Regardons-nous encore une fleur

avec quelque sympathie ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Éprouvons-nous une joie à nous plonger

dans la lecture d’un Romantique Allemand ?

D’un Novalis ? D’un Hölderlin ?

D’un Achim von Arnim ?

 D’un E.T.A. Hoffmann ?

D’un Jean-Paul ?

Un vers de Victor Hugo

résonne-t-il parfois

dans la conque de nos oreilles ?

« Les Tournesols » de Van Gogh

 nous disent-ils encore

la grande douleur

de l’Artiste Maudit ?

Le désarroi qu’il y a à créer

 dans le champ vide de la Solitude ?

Un Arthur Rimbaud peut-il encore naître

et nous combler de ses « Illuminations » ?

 Saurait-on encore aujourd’hui

s’énivrer savamment d’une Absinthe,

écrire un Poème à sa suite ?

Sait-on encore connaître

le monde pur de la Beauté

en lisant un vers de Racine ?

Le nom de « Phèdre » est-il, pour nous,

L’énoncé de deux simples syllabes

ou bien sonne-t-il encore

comme le sommet

de l’art de la Tragédie ?

Savons-nous au moins entendre

Dans le beau Nom de Calliope,

celle « qui a une belle voix » ?,

Dans celui d’Euterpe,

« la toute réjouissante » ?,

Dans celui de Thalie,

 « la florissante, l’abondante » ?,

Dans celui d’Uranie, « la céleste »,

Dans ceux de nos vis-à-vis,

dans le nôtre,

la singularité qui nous échoit

telle l’empreinte

qui nous est la plus familière ?

Sommes-nous encore capables

d’assigner un lieu à la Culture,

d’élever un Temple

à la gloire de la Mythologie ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Sait-on encore cheminer

 dans la Nature

et méditer sur Soi ?

Le fabuleux Siècle des Lumières

nous éclaire-t-il parfois en quelque façon ?

Éprouvons-nous encore une sorte de fièvre

à nous plonger dans un article

de l’Encyclopédie ?

Nous vient-il à l’esprit de regarder,

des heures durant,

une mappemonde,

 d’y lire les noms

 des merveilleux Pays :

Kirghizistan, Jordanie,

Yémen, Tasmanie,

Chili, Mauritanie,

de faire de ces noms

des poèmes,

 de ces mots

des voyages,

 de ces sons

des médiateurs

 pour l’imaginaire ?

Sommes-nous capables de tout ceci

 ou bien préférons-nous capituler

 devant les fascinations

 qu’exercent sur nous

les Sirènes de la Mondialisation ?

Eprouve-t-on jamais une joie à découvrir

dans les pages d’un livre ancien

tel rituel de tel Peuple,

 telle image sépia nous disant

 la vie des Existants sur Terre

en leur lieu, en leur temps,

 les traits d’une singularité

aujourd’hui fortement menacée ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Parfois, au chevet de sa nuit,

 se hasarde-t-on à lire

quelques pages des

« Rêveries du promeneur solitaire » ?

 Sait-on encore apprécier

l’inimitable verve

d’un Denis Diderot ?

Dispose-t-on, chez soi

d’un Cabinet de curiosités,

fût-il aussi modeste

qu’une archéologie sentimentale ?

Éprouve-t-on un ressenti devant les rides

d’un visage patiné par les ans ?

Cette guerre de l’autre bout du Monde

nous concerne-t-elle

à la hauteur de son seul spectacle ?

 S’étonne-t-on encore

 du visage d’une pierre ?

Le chêne tors sur le plateau libre du Causse

nous parle-t-il la langue de la Vérité ?

 Le lieu de notre coruscant désir

 peut-il se déporter

de l’amphore d’une hanche,

de la gloire d’une poitrine,

se porter sur l’inaperçu,

le fuyant, l’illisible,

la nervure d’une feuille,

la blanche parution d’une racine ?

Peut-on encore rencontrer le Monde

 sans fards, sans apprêts ?

 Exige-t-on encore de Soi de défricher

quelque concept vertical ?

Sous l’apparence, perçoit encore

 la profondeur ?

La Beauté nous visite-t-elle

à l’aune d’une esthétique

 ou bien la contemplation

d’une simple chose

peut-elle nous combler ?

Avant d’en ressentir

le phénomène

en l’Autre,

perçoit-on la propre altérité

qui nous habite et nous divise ?

 Nous sommes nous-mêmes

dans la plus pure des évidences

et cet Autre chanté si brillamment

par l’Auteur du « Bateau ivre »

est-il pour nous, autre chose

qu’une simple hallucination ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Sert-on la Technique bien plutôt

 que l’on ne se sert d’elle ?

Sous les belles frondaisons de l’arbre,

percevons-nous les racines,

les tapis de fins rhizomes ?

Si le Monde est une Chair,

et sans doute l’est-il,

 pénétrons-nous assez avant

de manière

à en connaître le suc,

autrement dit l’Essence ?

Chez Celui, Celle-qui-nous-font-face,

que remarque-t-on :

la beauté du visage,

le trait d’esprit,

la disposition d’âme,

la richesse intellectuelle,

 la simplicité,

l’aisance à être Soi

parmi les objets du Monde ?

 Est-on jamais assuré

d’être soi-même

en sa propre Vérité ?

Éprouve-t-on au moins

 une pensée originale

chaque jour qui passe ?

 Est-on si habitué à Soi

que l’on ne se sent

 même plus exister ?

Quel miroir nous tend donc

 la réflexivité

de notre conscience ?

 Chez l’Autre, ne cherche-t-on,

prioritairement,

que la confirmation

de son propre Soi ?

Tous les rapports humains

nous comblent-ils

ou certains seulement

 et de faible venue ?

Manions-nous l’hypocrisie

 qui consiste à sauver notre âme,

à sacrifier  celle de notre prochain ?

Combien de fois par jour dit-on

le verbe « Aimer »

avec une suffisante conviction ?

Le cadeau que l’on fait

n’est-il d’abord

à destination de Soi ?

Nous avisons-nous parfois

de créer du Nouveau

ou bien nous satisfaisons-nous

de restaurer l’Ancien ?

Dans le fil continu de notre existence,

un jour se lève-t-il qui nous trouve

au sein même de-qui-nous-sommes ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Que retient-on du passé,

sinon ce qui nous plaît, nous flatte,

nous désigne aux yeux des Autres

comme digne d’être considérés ?

 Sommes-nous, chaque minute qui passe,

le fossoyeur de la précédente

ou bien ouvrons-nous

 une Nouvelle Clairière,

y allumons-nous

 une Nouvelle Clarté ?

Notre Être nous est-il présent

en quelque manière

ou bien nous contentons-nous

 de dénombrer nos avoirs ?

Nos actes sont-ils spontanés

ou bien réfléchis ?

Sous le tyrannique

 « Principe de Raison »,

laissons-nous parfois naître

le frais ruisseau de l’Intuition ?

 Nous est-il déjà arrivé de faire

 l’inventaire de nos Affinités ?

 Demeure-t-on plus longtemps

que quelques secondes

 devant le chef-d’œuvre

qui illumine la salle du Musée ?

Avons-nous déjà questionné suffisamment

la raison d’être de l’Esprit, de la Religion,

 le sens de l’Histoire, les vertus de la Philosophie,

apprécié en son fond la richesse de la Littérature ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Pour nous, le Néant

est-il autre chose

 qu’une simple abstraction ?

L’éprouvons-nous en nous

 tel cet Être indéfinissable

après lequel nous courrons

sans jamais pouvoir l’atteindre ?

Avons-nous déjà déterminé la nature

de notre Ton Fondamental ?

Ou bien considérons-nous cette notion

à la façon d’une pure invention de l’esprit ?

 Parfois la Solitude, chez nous,

a-t-elle été synonyme

d’un rayonnement subtil de la Joie ?

La Tolérance est-elle tolérance

eu égard à nos propres idées

ou bien accordons-nous une place

au sentiment,

au ressenti

de celui-qui-nous-fait-face ?

 

Notre nécessaire Subjectivité n’obère-t-elle

le champ pourtant nécessaire de l’Objectivité ?

Nous sommes-nous avoué,

en notre for intérieur,

que notre Ego est la chose

la plus importante du Monde ?

 Le Monde, est-il pour nous

 un simple mot, une évanescence

ou possède-t-il un suffisant coefficient de Réalité ?

Au sein de notre psyché,

quelle position occupe le Réel :

en première instance

ou bien facultative, contingente ?

Dans l’échelle verticale des Valeurs,

qui donc occupe la première place :

Nous, l’Amour, la Liberté,

l’Argent, la Mort ?

Au cours de notre longue existence

n’avons-vous fait allégeance

qu’à nous-mêmes ?

 Notre première pensée au saut du lit :

l’Amour, le Travail, le bol de café,

la situation du Monde,

nos douleurs, un immédiat bonheur,

la poursuite d’un rêve,

Rien ?

 

Est-il important pour nous

d’établir des catégories,

de poser ici tel objet, là tel autre,

 plus loin une pensée,

 plus loin encore un projet ?

Possédons-nous

un Panthéon personnel

dans lequel se trouvent

notre Livre préféré,

 notre Tableau préféré,

notre Lieu préféré,

notre Qualité préférée,

notre Vice préféré ?

Nous retournons-vous au passage

d’une Belle Fille, d’un Beau Garçon ?

Quel genre de beauté nous émeut :

celle de la Nature,

de la Personne humaine,

de l’Art, de la Science, des Idées,

 de l’Altruisme, du Dévouement,

du Simple en son dénuement ?

Le jugement des Autres à notre égard

nous importe-t-il au plus haut point

ou bien n’est-il qu’un vent passager

sans valeur aucune ?

Avons-nous déjà soutenu le pari

 que nous pouvions nous améliorer,

 modifier notre comportement,

sans aucunement perdre la face ?

Qu’est donc la survenue de l’Autre

d’une manière inopinée 

au sein de notre confort douillet :

une rapide joie, une déconvenue,

un sentiment d’aliénation,

 la volonté d’un pur rejet ?

 N’estimons-nous trop souvent

et de manière égoïque

 que le jugement de l’Autre

 à notre endroit est le pur écho

de la mansuétude

que nous nous destinons

 en propre ?

A nos yeux, tous les Autres

se valent-ils en droit

ou bien Certains, Certaines

 recueillent-ils nos faveurs,

alors que d’autres ne reçoivent

nul accusé de réception ?  

Sommes-nous suffisamment disposés

à cette suprême qualité d’Étonnement

qui fonde la Philosophie et, partant,

dessine la manière dont

 nous nous orientons dans la vie ?

Lorsqu’une Joie nous arrive,

s’estime-t-on suffisamment comblés

ou bien pensons-nous que, toujours,

 quelque chose manque

à notre complétude ?

Méditons-nous sur la Mort

en tant que la Mort,

 chaque jour qui vient ?

N’éprouvons-nous,

au fond de nous,

cette irréfragable certitude

 d’une immortalité dont,

depuis des temps immémoriaux

 le don nous aurait été prodigué,

ce qui nous incline à penser

que les Autres seulement

sont Mortels ?

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

Au lu de ces questions

dont nul n’épuisera

les possibilités,

 ne se pose-t-on précisément

la question de leur vacuité ?

De toute façon le fameux

« cercle herméneutique »

 est si vaste,

 qu’une question entraînant de facto

une autre question,

 jamais nous n’arrivons au bout

de nos propres interrogations

sauf lorsque l’étroite coursive,

lorsque le goulot terminal

de la Mort Vraie

nous saisit à la gorge,

étouffant dans l’œuf

et la Parole

et la Pensée

et ce Corps de Vanité

qui nous tient lieu de langage

et trouve son point final

 dans cette Question Terminale :

 le seul absolu qui soit.

 

Questionner, c’est questionner le Fondement.

Questionner, c’est questionner l’Origine.

Questionner, c’est questionner Qui-l’on-est

Qui-est-l’Autre,

Qui-est-le-Monde

 

QUESTIONNER

 

 

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18 mars 2022 5 18 /03 /mars /2022 11:26
Biffure des Mots

Esquisse : Barbara Kroll

 

***

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

*

 

Sommes-nous

au moins

assez éveillés

pour percevoir

le bruit de fond

du Monde ?

Ne demeurons-nous

 trop en nous,

dans l’enclin

 de-qui-nous-sommes

et alors plus rien n’existe

 que le foyer menu

 et son égoïque étincelle ?

Le Monde,

il nous faut le viser

en sa totalité,

c’est-à-dire en  sa Vérité.

 Ne laisser aucun coin

dans l’ombre,

désocculter les failles,

débusquer ce qui s’y dissimule,

en un mot être inquiets

 de la feuille,

 du vent,

 du sable

 qui glisse depuis

 l’arrondi de la dune.

 Le Monde a perdu la Raison.

Mais l’a-t-il jamais éprouvée

telle une réalité ?

De nos yeux il faut ôter

 la lourde cataracte,

de nos oreilles

 retirer la cire,

de notre conscience

 lever le voile,

de notre esprit

désembuer la vitre,

notre âme la rendre

transparente.

 Et nos mains ?

Et nos doigts ?

C’est d’eux en premier

dont il faut parler.

Nos mains sont inertes,

nos doigts sont gourds

et quiconque nous observerait

avec attention

nous croirait paralytiques,

 affectés de quelque apraxie,

 et quiconque nous jugerait,

 dirait notre native incapacité

 à mobiliser quoi que ce soit.

Geste cloué sur place.

 Catatonie.

Léthargie.

Ainsi le Monde

irait à la vitesse

des comètes

et nous à celle

des gastéropodes.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Nos mains,

il faut parler

de nos mains,

en faire l’inventaire

et les promettre

 à un radieux avenir.

Du moins est-ce notre espoir

 dont il faut croire cependant

qu’il est bien fol.

 Il en va de notre destin,

 il en va du destin du Monde.

La main est blanche, livide,

 pareille à des rameaux

de porcelaine,

 à des bourgeons de kaolin.

 Blanche est sa blancheur

qui frôle le Néant.

La Blanche Main

est le Néant

en son ultime forme venue.

 Blanc est le silence

de la Main.

Main nullement

 attentive à Soi,

main en tant que Main transie

mais cependant nullement neutre,

transie seulement en apparence.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Main, en quelque manière,

 destructrice du Monde.

Main destinalement orientée

 vers la perte de l’Homme.

Main qui ne sait

plus reconnaître

le chemin de sa tâche :

recevoir, accueillir,

 frôler, caresser,

 faire fleurir

 le geste d’oblativité,

se donner

 comme réceptacle

 de l’Amour.

La Main s’est refermée

 sur sa propre incompréhension.

 Les Doigts, ses attributs,

sont de simples sarments

qui semblent promis

aux confins

d’un proche abîme.

 Les Doigts sont

une blanche sidération,

 les concrétions de la peur,

 les linéaments

d’une blanche angoisse.

 Ils sont des tiges de givre.

Mais nullement plongées

en leur hivernale froidure.

Les apparences

sont trompeuses.

Eux, les doigts,

 qu’on croirait

endormis, atones,

 voici qu’ils sont doués

d’un dangereux pouvoir :

celui de ramener l’Homme

à sa primitive

et pierreuse condition.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Blancs sont les doigts,

blanche la cruelle Vérité,

 blanc le masque mortuaire

 du Monde que figure

cette blanche épiphanie.

Là-bas, dans les lointains

du Temps et de l’Espace,

 l’Origine est ce blanc

 et beau linceul,

cette neige étincelante

 qui n’a encore connu

 nulle souillure.

Puis le Monde

a découvert

 son venir-sur-soi,

l’engrenage fatal

des heures et des secondes.

 De ceci, la marche du Temps,

 en est résulté la levée

d’une grise nuée,

se sont obombrés les jours,

 s’est déplié le Mal

qui rôdait tel un voleur

dans d’inquiétantes lisières.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Le Monde a pris Visage

 d’un Masque Antique

habité de tragique.

 Depuis les coulisses,

 depuis le proscénium,

la voix du Choryphée

s’est fait entendre avec,

dans la déclamation,

d’étranges

et tonnantes

 inflexions.

 D’autres bruits

s’échappaient

 des cintres,

des herses,

un bizarre feulement,

un étrange bourdon

dont, bien vite,

l’on s’apercevait

 qu’il était

la Folie Guerrière

du Monde,

le chant lugubre

des Génocides,

le roulement

des pas exténués

de l’Exil.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Ce que la Blanche Main,

oublieuse

des Paroles de l’Origine,

a accompli sans peut-être

bien le savoir,

donner lieu au meurtre

 de l’Essence Humaine,

à savoir plaquer

sa lourde congère sur

Ces Lèvres Noires,

charbonneuses,

 bitumeuses,

un goudron invasif

dont nul Langage

ne sortirait plus,

ni la moindre plainte,

 ni le plus mince murmure.

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

Le Langage,

 cette Transcendance

princeps

 dont découle

toute autre

Transcendance,

Art,

 Religion,

Philosophie,

 le Langage a reflué

au plus profond

de mystérieux abysses

 et avec son effacement,

c’est l’Humain

qui s’est perdu,

c’est le Monde

qui a basculé

 dans l’aporie plénière

dont, jamais,

 il ne se relèvera.

. Partout la Terre

se lézarde.

Partout les flots

tournent au Déluge.

 Partout les polémiques

deviennent conflits.

Partout la Culture connaît

sa peau de chagrin.

Partout l’Amour

se donne

dans le vénal.

Partout la Poésie

 est clouée au pilori.

Partout la Blanche Main

a frappé,

 elle qui n’a plus souci

ni d’elle-même,

ni du Passé,

ni du Présent,

 ni du Futur

qui devient illisible

sous le fuligineux

horizon du Monde.

Ou bien ce qu’il en reste.

Pas même une Blancheur.

 Pas UN SEUL

ET UNIQUE MOT

 

Le Néant en sa

 « multiple splendeur ».

 

Biffure des Mots,

tel est le singulier

 événement

au gré duquel

notre Essence Humaine

connaît le tragique

en son plus sombre visage

 

 

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17 mars 2022 4 17 /03 /mars /2022 10:34
Hilde et la volupté

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Hilde,

tel était son prénom,

il voulait dire

« lutte », « combat ».

Mais lutte contre qui ?

Mais combat contre quoi ?

 Hilde ne savait nullement

pourquoi elle était Hilde,

 le sens de ce duel

qu’elle entretenait

avec le Monde.

Depuis toute petite déjà,

elle avait su

cette irrépressible inclination

à se dresser contre les choses

plutôt que de chercher

à les amadouer,

à les faire siennes,

 à réaliser une unité.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Cependant Hilde

n’était nullement révoltée,

seulement arc-boutée

sur son destin,

bandée telle la corde de l’arc.

Son avancée dans l’âge n’avait été

 que confirmation de tout ceci.

 L’âge adolescent

l’avait trouvée rebelle

mais non insensible

aux charmes des petits Amis

qu’elle croisait, ici et là,

au hasard des chemins.

Bien vite elle s’était aperçue

 que sa beauté

 ne les laissait

 nullement indifférents,

qu’ils cherchaient

sa compagnie,

 qu’ils lui envoyaient

des signes, des sourires,

autant d’invitations

 à les rejoindre.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Au début,

dans un pur souci

de coquetterie,

elle avait feint

de ne pas les voir,

 ne pas les entendre,

de poursuivre

en quelque manière

le sentier innocent

de l’enfance.

Seulement,

tout juste adolescente,

 Hilde possédait

tous les atouts

d’une femme mûre :

élégance discrète,

confiance en soi,

formes généreuses,

on eût pensé

à des fruits mûrs,

pommes luisantes,

pêches veloutées

 et odorantes.

Si bien que Hilde

s’tait prise

à son propre jeu,

selon la pente

de quelque ingénuité,

elle était séduite

par sa propre image.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Elle passait de longues heures

 devant le tain de son miroir

qu’elle interrogeait.

L’écho qui en revenait

était de « luxe »

et de « calme »,

il ne manquait

 que la « volupté ».

A son corps défendant,

elle était une figure matissienne,

un genre de Modèle

dont l’académie eût séduit

le grand Peintre.

Elle était consciente

qu’elle devait

faire naître en elle

cette « volupté »

 qui n’était encore

que bourgeon plié

dans sa tunique d’écailles.

Volupté elle voulait,

Voluptueuse elle serait.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Or elle s’aperçut vite

que Volupté

consonait avec Désir,

consonait avec Jouissance.

Donc Hilde devint,

à son corps consentant

Volupté-Désir-Jouissance,

comme ceci, d’un seul trait,

d’une seule et même figure

de-qui-elle-était.

Dès lors on s’intéressa

beaucoup à elle.

A son corps,

 à ses formes,

bien plutôt qu’on ne

flattait son esprit,

qu’on ne louait son âme.

Hilde, en une

première réception

s’était contentée

de ce regard posé sur elle

comme on le poserait

sur une friandise,

une Bêtise de Cambrai

ou bien un berlingot

ou bien une barre de nougat.

Comme on peut s’y attendre,

ses conquêtes furent vives,

son corps le lieu de mille feux,

de mille éblouissements.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Cependant la joie

tardait à venir,

cependant le bonheur flottait

 à d’inaccessibles altitudes.

Hilde comprit que cette vie

d’immédiate abondance

était vide de sens, stérile,

que rien n’en sortait

que le cycle infernal

du manque et du désir

et elle passait

de longues heures

 d’abattement,

 demi-nue,

seulement vêtue

de ses colifichets

dont elle avait attendu

 qu’ils la rendissent radieuse,

 mais ils n’étaient

que des miroirs aux alouettes,

d’étranges signaux

dans lesquels,

tels des phalènes,

ses Amants de passage

venaient un instant

 brûler leurs ailes

et prenaient leur envol

dépossédés du souvenir même

de ce corps qui les avait accueillis

puis déposés dans une manière

de territoire flou, sans attaches.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Hilde n’avait été

qu’un simple

divertissement,

 un trompe-l’œil,

un dérivatif de l’ennui.

Brusque fut sa métamorphose,

soudaine sa prise décision.

Elle ne changea rien

à son apparence extérieure,

à la touche craminée de son fard,

 au khôl bleu de ses paupières,

 à ses vêtures osées,

 à ses hauts escarpins,

 à sa marche pareille

 à celle des Mannequins.

 Ce qu’elle voulait désormais,

du fond le plus vibrant

de son cœur, desceller

de leur piédestal existentiel

Volupté-Désir-Jouissance,

les ramener à plus de Vérité,

les regarder en leur Essence.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Volupté en tant que Volupté.

Désir en tant que Désir.

Jouissance en tant

que Jouissance.

Pareille au joaillier

qui taille avec ardeur

 les faces de son cristal,

pareille à l’Astronome

qui cherche l’Étoile unique

au fond de la lointaine galaxie,

 pareille au Fauconnier

qui s’oriente

sur la perfection

du vol de son oiseau,

Hilde n’accordait plus de place

qu’à la perfection de sa Volupté,

à la rubescence de son Désir,

à la pure splendeur de sa Jouissance.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Tout se donnait

en soi, pour soi

et le monde alentour

 ressemblait

 à un manège de brume,

 à la diaphanéité d’un songe,

à une vapeur montant du sol.

En vérité,

Volupté-Désir-Jouissance

 étaient leur début et leur fin,

 le centre et la périphérie,

 le fragment et le tout.

Ce triptyque

était devenu si subtil

qu’il n’avait plus besoin

 de nul objet pour trouver

 le site de son sens.

Il était le SENS

 parvenu au faîte

 de son être,

à la pointe extrême

 de sa manifestation.

 

Volupté-Désir-Jouissance

Trois mots pour

une seule Essence

 

Il y avait maintenant

une manière

de quadrité indissociable,

d’étoilement

au Centre duquel

se trouvait Hilde

avec ses trois branches :

 Volupté

 Désir

Jouissance.

 Chacune appelait l’autre.

Chacune n’existait

que par l’autre.

Nommait-on « Volupté »

  et surgissaient « Désir »

 et « Jouissance ».

Nommait-on « Désir »

et se déployaient

« Jouissance »

et « Volupté ».

Nommait-on

« Jouissance »

 et s’épanouissaient

« Volupté »

et « Désir »

. Nommait-on

« Hilde »

et l’on avait

les Quatre à la fois.

Lutte et combat qui étaient

 les significations fondatrices

du prénom « Hilde »

 avaient enfin trouvé le lieu

de leur apaisement

et de leur unité.

Rien que ceci signifiait

au-delà de toute question.

 Le dispersé,

l’épars,

 le divers

 étaient au foyer.

 

Hilde était Hilde

telle qu’en son essence.

 

HILDE.

 

 

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15 mars 2022 2 15 /03 /mars /2022 10:50
Sur l’illisible lisière de l’Être

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

   [En guise d’entrée dans ce poème. Ce dernier, nul ne le comprendra (j’ai souvent défendu la thèse selon laquelle comprendre un poème revenait à le détruire, alors détruisons, de cette manière nous nous rapprocherons de l’abîme), on ne le saisira donc qu’à ouvrir le préalable suivant. Les mots ici posés, l’ont été à partir de cette Esquisse telle que proposée par Barbara Kroll. Le jeu de langage s’est calqué au plus près des signes qui paraissent au travers de l’œuvre naissante. La parole du poème est adressée par le Narrateur au Sujet de la toile. Mais il faut percevoir, sous cette signification formelle de surface, une autre signification plus profonde qui interroge l’humain jusqu’en ses plus ultimes fondements. Ainsi, décrire les biffures, faire apparaître le néant, en appeler à un vide constitutif de l’œuvre en sa genèse, c’est, de facto, procéder à sa propre genèse apparitionnelle.

    Aujourd’hui, enfin venus à nous dans la forme approximative que nous connaissons, notre épiphanie actuelle ne porte plus trace des phases constitutives de notre être-au-monde. Mais si nous présentons, ici et maintenant, un visage acceptable, c’est au simple motif que nos manque-à-être, nos balbutiements existentiels, nos failles les plus patentes, un lent travail du temps en a gommé la trop sévère réalité. Cependant disparition n’est nullement synonyme de total effacement.

   Si, par un rapide exercice de l’imagination, nous retournons notre peau, nous y trouverons sans délai, coutures, scarifications, plaies, cicatrices, morsures et autres lésions qui ont émaillé, souvent, à l’aune de quelque ressentiment, les étapes de notre cheminement. Nos afflictions d’aujourd’hui, du moins j’en fais l’hypothèse, ne sont que des réactualisions de ces actes du passé, lesquels, en termes psychanalytiques se nomment « lapsus ». Tout comme une œuvre venant à sa forme accomplie, nous ne sommes qu’une série d’actes manqués que notre ego dissimule à sa façon sous maints fards. Tout exister se construit sur des décors en trompe-l’œil. Savoir ceci est déjà participer à son propre sauvetage.]

*

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’écrirai ton nom

 

Te tutoyer,

 t’amener auprès de moi,

n’est-ce pas déjà

un geste inopportun ?

Jamais de familiarité

avec l’Étranger,

 qui aussi bien pourrait

se dire l’Étrange.

Toujours une distance

s’établit de Toi à Moi

car nous n’habitons

nullement

le même territoire.

Vois-tu, malgré les essais

d’alliance,

de rapprochement,

 d’amour peut-être,

la distance entre les Vivants

est immense

qui, le plus souvent,

se donne tel

un vertigineux abîme.

 Je te sais exister en toi.

Tu sais ma propre posture

 en qui-je-suis

Nous savons

la profondeur

de la douve

qui nous sépare

 dont rien ni personne

ne comblera la faille.

Vérité infrangible

de notre mortelle condition.

Mortelle, oui,

nous en sommes assurés

car, en nous,

 autant de mort

que de vie,

en nous

 autant de blanc

que de noir,

en nous

 autant de joie

que de tragique.

 

 Sur l’illisible lisière de l’Être

Je graverai tes signes

 

Autant m’avouer que

 jamais je ne te connaîtrai.

Autant te persuader

que je demeurerai,

 pour toi,

 une lointaine terra incognita.

Nous sommes des îles éparses

que nul archipel ne réunit.

Nous sommes des créatures

 des vastes océans,

peut-être ces habitants

des grands fonds

 aux yeux aveugles

qui chantent silencieusement

au creux de noirs abysses.

Ceci, chacun le sait depuis

le clair cristal de sa conscience

mais nul ne l’avouerait

 qu’au risque de se perdre.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’avancerai les yeux ouverts

   

Parfois est-il préférable

de mettre sa lucidité

sous le boisseau.

Ne le ferions-nous

 et l’haleine glaciale

de l’aporie

 figerait notre dos,

ferait naître en nos reins

de minuscules

mais dangereux icebergs.

Pouvons-nous,

sur cette Terre,

connaître une autre mesure

que celle de l’absurde,

une autre réalité

que celle de l’insensé,

éprouver un autre sentiment

que celui d’une folie racinaire

qui ne rêve que

de nous faire rejoindre

cette glaise originelle,

nous y inscrire

pour l’éternité ?

Certes, tu trouveras

 mon propos

 bien fuligineux,

mes paroles pessimistes,

mes idées stériles.

 Mais, en ton fond,

tu sentiras,

comme l’on éprouve

un frisson

 sous l’impulsion

d’un vent soudain,

ce tourment qui ne sera

que confirmation de mes dires,

fussent-ils funestes,

eussentt-ils dessiné

la forme étique

d’un non-sens.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’inventerai la forme

de ton bonheur

 

Hors ce préambule,

force m’est destinée

de te dire selon Celle-que-tu-es.

Ta Forme, mais sans doute

le qualificatif est-il excessif,

ton Esquisse plutôt est celle

de-qui-vient-au-Monde

dans l’incertitude de soi,

dans l’incomplétude,

dans une manière

de gris désarroi.

La mélancolie

est le ton

qui te définit

le mieux.

C’est à peine

si tu te détaches

d’un fond blanc

maculé de taches.

 Confirme mon impression,

ce blanc,

c’est bien le Néant

en personne,

ces taches ce sont bien

des tentatives d’exister

qui s’annulent à même

 leur illusoire prétention ?

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

Je donnerai acte à ta joie

 

En vérité,

 tu es un Être

 traversé de néant,

griffé de nullité,

comme retenu,

sinon aspiré par le Vide

d’où tu proviens.

 Sais-tu qu’à prétendre vivre,

est attachée

une incroyable audace ?

 Il faut une force inouïe

 pour s’extraire du Néant,

pour refuser,

chaque jour qui passe,

ses attraits,

ses aimantations.

Saurait-on,

à l’orée de sa naissance,

le violent combat qu’est la vie

et nous retournerions sans délai

dans le non-lieu,

le non-temps

qui nous abritaient.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

Je poserai les contours

De ton épiphanie

 

Tes cheveux ?  

Une sorte de vague résille,

 un aria d’épines,

une jonglerie de rien.

Ta tête ?

Rouge, entre Alizarine

et Ponceau,

simple giclure de sang.

Ta tête ?

Un visage à la Basquiat

avec ses orbites vides,

la herse visible des dents,

 les joues mangées

par quelque lèpre,

une apparition-occultation,

 une avancée-retrait

dans l’illisible du siècle.  

Tes bras ?

Deux angles vifs,

ils enserrent ta tête

dans un étau.

Ton corps,

 ton corps de haute lassitude,

ton corps d’invisible présence,

 qu’est-il que je ne saurais saisir ?

Corps-canopée

en son inatteignable figure ?

Corps-lagune

livré aux vents mauvais ?

Corps-mangrove

déchiqueté par les pinces

des crabes ?

 Corps-brume

sans réelle consistance ?

Corps-diaphane,

on pourrait le franchir

sans même s’en apercevoir.

 Ou bien déroutant

Corps-astral,

 traversé de forces mystérieuses,

Corps de Lotus et de Chakras,

Corps-quintessencié

 qui n’aurait plus,

pour paraître

que le motif

de sa propre lisière ?

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’appliquerai le calque

De ton Corps

 

Rien de ce qui fait sens

 pour moi n’est présent.

Nulle poitrine.

Nul bourgeon

mimant des aréoles.

 Nul ombilic

en sa mince doline.

Nulle clairière du sexe

avec son lumineux appel.

 Et tes jambes,

Disséminées,

 de-ci, de-là,

on penserait

 à des pattes d’insectes,

elles disent

dans cette bizarre posture

 ton à peine appartenance

 à l’espèce humaine.

Oui, je sais, tu n’es

qu’une Esquisse

sur un subjectile,

un ensemble

de traits tâtonnants,

de reprises et de biffures,

d’affirmations et d’effacements,

 d’avancées et de retraits.

Tu es à l’image de tout exister,

 à l’image de la Femme que tu es,

je suis à l’image

de l’Homme que je suis.

Aujourd’hui, parvenus

au plein de nos êtres,

ou y tendant,

 nous avons oublié

 les prémisses

de notre venue sur Terre.

Nous ne vivons jamais

 qu’à être amnésiques.

A peine notre mémoire naissait,

 projetait dans le temps et l’espace

 ses milliers de boucles et d’arabesques

 et, déjà, il ne demeurait de nous

que ce Vide sidéral,

que cette nullité

 que nous nommions

« Vie »,

qui n’était

qu’effacement,

 perdition,

dépassement

de la lisière

 en direction

du Vaste Inconnu.

 

Sur l’illisible lisière de l’Être

J’écrirai ton Poème,

 le Poème de Qui-tu-es

en ton Énigme

 

ÊTRE

 

 

 

 

 

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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 11:13
Chair de plénitude

Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

Chair de plénitude,

tu nous interroges si fort

sur Nous

sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

En ce temps

où la guerre fait rage,

en ce temps où les hommes

semblent avoir perdu

leurs repères,

leur raison,

comment pourrais-je

me détourner de Toi ?

Certes, tu n’es qu’Esquisse

sur une toile

mais Esquisse présente

bien au-delà

de ta forme,

de ta teinte,

de ta posture.

Une Esquisse en Soi

qui réhausse le sentiment

que je peux avoir de moi.

C’est étrange et rassurant

cette vertu de l’art

de métamorphoser

Celui Celle

 qui s’y adonnent avec ardeur,

de les ôter à eux-mêmes,

de les déposer au lieu

où ils pourront éprouver

une heureuse complétude.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Te pensant,

 t’imaginant,

 te nommant,

toujours je trouve

le sublime mot de

PLÉNITUDE

Telle Celle que tu es,

tu es une manière d’orient

qui m’indique le chemin

vers Modigliani,

vers « Nu couché ».

Même carnation,

même corps souple

offert à la vue,

même confiance

en la vie,

même liberté

à l’intérieur de Toi.

Certes tu es plus pudique

que « Nu couché »,

mais ceci n’est-il peut-être

qu’une réserve provisoire.

Si la forme diffère,

le fond consone.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

C’est une véritable

Ode à la Joie

qui se lève de vos deux figures.

Eloignées dans le temps,

 unies dans l’identique du dire.

Mais c’est Toi que je vais

regarder maintenant.

Toi et le Monde

qui paraît si près

de sa fin.

 La vague souple

de tes cheveux

n’est-elle le signe

de ce généreux abandon

qui semble te combler

et te porter hors de toi

vers qui voudra bien

t’apercevoir

selon ta propre vérité.

Tes yeux clos ne le sont-ils

qu’à biffer le Monde

en quelque sorte,

à l’abandonner

à sa propre finitude ?

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Ta peau soyeuse,

que tend une chair pulpeuse,

se pare de si heureuses touches !

En Toi, une lumineuse palette

qui dit l’intensité de la vie,

l’urgence de te donner

au bonheur sans réserve.

Uniquement des couleurs

de félicité :

Coquille d’œuf

qui dit sa discrétion,

l’atténuation de la lumière ;

Chair qui affirme sa densité ;

Saumon et déjà tu remontes

 à ta source ;

 Dragée et tu rejoins

les rives radieuses

de ton enfance.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

Et ce linge rouge

qui t’entoure,

ce Rosso Corsa

plus vif que la Pourpre,

est-il large fauteuil,

tenture ou fond

d’où tu proviens,

un genre d’incendie

dont nul ne connaît la raison,

 que nul ne pourrait éteindre ?

n’est-il tout uniment l’épiphanie

d’une félicité intérieure

qui traverse ton corps

 et bourgeonne à la façon

de l’éclosion d’une fleur,

singulièrement d’une rose ?

 Nullement le bouton

 replié sur lui-même,

mais plutôt

le déploiement

des pétales,

le luxe ouvert

de la fragrance,

la tête vous tourne

à son contact mais

le vertige est délicieux,

il est réminiscence

des temps anciens,

il est floraison

des souvenirs éteints.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

L’un de tes bras suit

la diagonale de ton corps

dans un geste de protection.

 De quoi est-il le signe :

d’une pudeur native ?

 D’une retenue

 en ton intime ?

 D’une crainte vis-à-vis

 des syncopes du Monde ?

 L’autre bras est

une longue liane

qui épouse ton flanc,

semble le flatter.

Une jambe est relevée et pliée

sur laquelle ta tête prend appui.

L’amande de ton sexe

est visible,

 à la manière de celle

d’une Jeune Fille nubile

 qui, encore, n’aurait connu

le signe de la défloration.

Et, en quelque sorte,

tu serais en-toi-hors-de-toi,

en voyage pour

une nuptiale cérémonie.

 Certes, tu souhaiterais devenir,

en un seul et unique

trait de ta volonté,

devenir l’Épousée

du Monde,

mais l’Épousée

d’un Monde heureux,

débarrassé de ses scories,

dispensé de ses maux,

exhumé de ses biffures,

 un Monde sans hébétude

ni servitude,

un Monde

sans négritude

ni solitude,

mais surtout

un Monde

de quiétude,

de plénitude,

car seulement à ce prix

 la vie vaut d’être vécue,

 d’être éprouvée en sa pulpe

douce comme la pêche,

souple comme la pluie,

veloutée comme

la joue du nouveau-né.

Oui, nous avons

un réel besoin

de renaître

 à nous-même,

aux Autres,

de même que le Monde

a besoin de retrouver

les traces de son origine,

une blancheur,

une page vierge

où rien ne figure

que la pure

possibilité d’être,

de devenir.

 Un sourire

 à l’orée du Vivant,

 un regard empli

de la lumière

des choses.

 

Chair de plénitude,

Tu nous interroges si fort

Sur Nous

Sur l’Autre, sur le Monde

Chair de plénitude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 mars 2022 2 08 /03 /mars /2022 12:03
Toi dont les yeux noirs

Esquisse

Barbara Kroll

 

***

 

[NB : Ce texte en forme de poétiser

Doit être lu à la manière d’un signe

dénonçant la guerre

et toute barbarie

dont l’homme

se rend coupable

le sachant ou à son insu.]

 

*

 

Toi dont les yeux noirs

reflètent l’ombre du Néant.

Qui es-tu donc pour être

si absente à toi-même ?

Nul ne pourrait percer

le feu de ton regard

qu’à se perdre lui-même

 en des continents innommés,

en des sites d’effroi.

Que vois-tu du vaste monde

sinon la mesure

 de ton propre tragique ?

As-tu au moins traversé

ton vertigineux abîme

pour surgir au lieu qui,

de toute éternité, t’attend ?

Je crois que tu vis

en arrière de toi,

au plein même

de ton esquisse,

cette dure chrysalide,

cette tunique fibreuse

qui te retient bien

en-deçà du réel,

dans d’innombrables coursives.

Elles sont la stricte mesure

de la Mort,

le territoire avant-coureur

de ta terrible naissance.

As-tu conclu un pacte

avec le Diable ?

Es-tu la forme prisonnière

de quelque Artiste fou ?

Sais-tu la dague

que ton étrangeté projette

au-devant des Existants ?

Je ne peux guère fixer

le puits de tes yeux

plus longtemps,

il me réduirait à sa merci.

Il bifferait ma présence.

Il détruirait le limbe

de mes mots.

 

Toi dont le visage

est ovale,

ciré de blanc.

Quel crime as-tu commis

pour porter ce spectre de mime,

cette lunaire empreinte

de Pierrot triste ?

N’est-ce pas toi

que tu as condamné à demeurer

 dans un linge d’invisibilité,

dans l’épreuve d’une froidure définitive ?

Je sais, tu ne prononceras nulle parole.

Jamais les fantômes ne parlent,

agitent simplement le grelot

de leur linge livide,

pareil au pestiféré

 qui sème devant lui

les germes de la peur.

Certes, je trace de toi

un portrait

en creux,

en abysse,

en déraison.

Mais me donnes-tu le choix

de me distraire de toi,

de fixer le soleil

 et de chanter

 l’Hymne de la Joie ?

 

Quelqu’un a-t-il déjà

porté la main sur toi ?

Quelqu’un a-t-il

frissonné d’angoisse

à la seule idée

de t’approcher ?

Non, tu le sais,

ta levée n’aura lieu

qu’à appeler ta chute,

ta tentative d’exister

qu’à gésir dans la nasse

de ta vacuité,

ton désir de paraître

qu’à s’ourler de finitude.

Tu es un être sans être,

même pas l’intervalle

entre deux mots,

même pas le souffle

qui animerait ta poitrine,

plutôt un sanglot pas plus haut

qu’un simple dénuement.

 

Toi dont la bouche

est un fruit éteint.

 Mais qui donc consentirait

à approcher ses lèvres

des tiennes ?

Elles sont le signe

d’un retrait de toute chose,

elles ne sont gardiennes

de nul secret,

 c’est précieux un secret,

elles sont la geôle de l’in-dit,

du non manifesté,

de l’effacé en soi

qui jamais ne franchit

l’orbe de sa native flétrissure.

T’accablé-je d’être ainsi

si peux disposé à la mansuétude ?

Mais peut-on témoigner

de quelque sentiment

envers ce qui se donne

pour le corridor même

d’une nulle abstraction,

 pour le piège dans lequel

se garder de tomber ?

Car, si tu n'es le Mal

en sa plus effective parution,

tu en es, sans doute,

le plus empressé vassal,

l’image qui nous crucifie,

prenant acte

de ton étrange présence.

 J’aurais dû dire « effrayante »,

mais il me faut mettre

quelques prédicats en réserve.

 

Toi dont le corps

est pure hallucination.

Es-tu seulement une chair ?

Du sang coule-t-il

en tes veines ?

Ton souffle n’est-il cerné

du froid de mortelles scories ?

Que dissimule

ton gilet bleu délavé ?

 Une étique poitrine

que nul allaitement

ne viendra visiter ?

 Des humeurs perverses ?

Ton cœur n’est-il limité

à ce linge blanc

 que tes mains osseuses

emprisonnent à l’envi ?

Et que vient faire

ce maigre bouquet

 de fleurs fanées,

dissimuler le vide

autour duquel

ton affliction s’est bâtie ?

Ou bien cette fin de tige

qui se dirige vers ton sexe

n’est-elle condamnation

de tout désir,

refus d’enfanter,

de donner à l’autre

le plaisir qu’il requiert ?

 

Ne serais-tu, par hasard,

la représentation

de la misère humaine,

l’allégorie pointant

en direction

des conflits,

des guerres,

des génocides,

de l’extermination

de l’homme par l’homme ?

 

 Il y a tant de malheurs,

d’afflictions,

de chagrins

qui ceignent la terre,

 l’enserrent

dans un étui mortel

dont nous doutons

qu’un jour enfin,

il puisse relâcher

son étreinte

et porter dans les yeux

des Vivants

la flamme d’un espoir !

Il y a tant à faire

qui tarde à venir.

Tant de malheur

 partout semé

et parfois,

d’être hommes,

nous sommes honteux.

 

Oui, honteux.

 

 

 

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7 mars 2022 1 07 /03 /mars /2022 21:26
Lichtung

"Lichtung", lavis, Pontivy 2009

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

 

                                                                                             Le 10 Mars 2018

 

 

 

                            Ma Lumineuse.

 

 

   Que je te dise, aujourd’hui est le premier jour après ces rigueurs hivernales où la lumière me visite avec une belle et nouvelle ardeur. Lorsque, ce matin, j’ai poussé mes volets, j’en sentais déjà le flux vibrant tout contre les vitres. C’est un luxe à nul autre pareil que de sortir de l’ombre, de sentir la nature partout présente, disponible, vouée à toutes les floraisons possibles. Eh bien je crois même que les pierres qui parsèment le Causse de leurs éclats blancs se dilataient de l’intérieur. Il me semblait entendre leurs craquements, leurs subites élongations et ceci était d’autant plus réjouissant qu’il semblait n’y avoir nulle limite à leur sortie dans le monde. Oui, elles consentaient à franchir leur propre paroi, à ouvrir leur être, à se mêler à l’arbre, au ruisseau, au vent qui essaime ses écailles  dans ce pays du peu, du rien, souvent de l’inapparent, sauf aux yeux des indigènes qui en connaissent la courbure, parfois les sautes d’humeur lorsque l’orage s’annonce et que le ciel vire au gris. C’est dans ce pli singulier du temps météorologique que trouvent place les photographies les plus esthétiques, les dessins au graphite les plus exacts, les natures mortes à l’encre avec leurs sublimes hachures, leur quadrillages, leurs taches. Vois-tu c’est cette ouverture de l’espace à la manifestation artistique qui constitue l’un des phénomènes les plus émouvants de la rencontre de l’homme avec ceci qui l’accueille afin que, des choses, une parole soit dite. Connais-tu, toi aussi, ce genre de frémissement devant la pullulation des signes ? Car, oui, tout est signe et singulièrement les traces de la lumière au milieu des grains d’argent, les traits du crayon, les arborescences de l’encre qui viennent à nous afin que nous en saisissions la fragile réalité.

   L’arrivée du jour ce matin : une flaque claire dans la nuit, un grésillement presque inaperçu, une vibration à l’orée du bois de chênes-rouvres. C’était comme si, du sein de l’ombreux mystère, un cercle de présence s’était levé qui élargissait son onde, écartait les balais des ajoncs, poussait les épines des genévriers, ménageait sa place dans le concert à peine affirmé du tableau. Sans doute auras-tu pensé à cet espace privilégié de la clairière qui déploie son être au sein de la confusion. Et combien tu auras raison. Tout espace qu’enclot une végétation, qu’enserre une barrière, que délimite un pli de terrain et voici que se donne à voir un lieu de tension des opposés. Tout ce qui contraint et cloître apparaît sous la figure d’une servitude. Tout ce qui tâche de s’en distraire revêt aussitôt le beau visage de la liberté. Constamment, existentiellement, nous vivons sous le régime de cette double contrainte. Où bien nous connaissons l’enfermement, ou bien nous transgressons les obstacles et débouchons dans le vif de l’heure comme si, depuis l’éternité, il nous attendait de manière à ce que nos yeux soient fécondés, ne demeurent infertiles.

   « Clairière », à n’en pas douter l’un des plus beaux mots de notre langue. Et combien l’usage métaphorique de ce terme prend une majestueuse ampleur sous la plume  de Jules Renard dans son Journal : « Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt ». Magnifique proximité de notions confluentes, pour ne pas dire synonymes : « Clairière », « Pensée », « Être ». Si être est penser, comment penser sans l’éclaircie ? Ceci est une telle évidence. Sortir de l’ombre et tracer une voie. La sienne propre par laquelle seulement on devient homme afin de correspondre à son destin. Sans doute en es-tu consciente, Solveig, toi qui chemines, solaire - le secret de ton beau prénom -, certains mots portent en eux la marque d’une insigne beauté.

   Ainsi « Lichtung » - qu’on traduit habituellement par « clairière » -,  qui rayonne de lui-même, d’abord en raison de sa consonance germanique, ensuite à la force de ses deux syllabes claires, sans doute devrions-nous dire « cristallines », tellement une pureté s’en dégage, une légèreté y paraît. Mais quelle légèreté, sinon celle de l’être-même, des marcheurs que nous sommes qui, en forêt, ne cherchent jamais que l’espace ouvert de la clairière, le « lieu où se libère, où s'affranchit », nous précise Heidegger dans la Conférence « L'affaire de la pensée »,

« elle octroie la présence-même », précise le philosophe à propos, précisément, de la clairière. Une signification multiple s’y inscrit, celle de lumière, celle de légèreté, d’ouvert surtout dont on peut retrouver le pouvoir de fascination dans les pages de Rainer Maria Rilke. Ouverts en quête d’être sauf que la démarche rilkéenne est d’ordre subjectif, genre de forme « mythopoétique du narcissime moderne », selon les propos de Jean-François Mattéi, alors que pour Heidegger elle est plutôt d’ordre « objectif », l’être étant toujours déjà ouvert, ce qui suppose l’économie d’un passage du dedans à un hypothétique dehors. L’être est toujours auprès des choses, d’autrui, du monde. Mais nous n’épiloguerons nullement sur des notions, à proprement parler, « abyssales ».

   Nous nous en tiendrons à cette idée générale d’ouverture, d’éclaircie, de clairière, de lumière aussi qui en émane, qui s’y déploie, là où seulement il y a de l’être qui se laisse approcher. Non se rendre visible puisque seul l’étant supporte le phénomène en tant que se montrant au regard.  Le Dasein en l’homme se définit en tant que son ouverture aux choses comme telles. Et rien n’en sollicite plus la présence, du Dasein,  que l’œuvre d’art qui, instituant un monde,  fait séjourner dans l’Ouvert de l’étant. Le monde, en tant que clairière, s’ouvre, faisant « ek-sister » le Dasein, c'est-à-dire le tirant hors du néant, de l’obscur, d’une aporie constitutive même  de sa condition.

   Mais tu te seras aperçue combien la pensée circule sur une mince ligne de crête dès l’instant où la lisière même entre la forêt et la trouée devient ce fil ténu qui, à tout instant, menacerait de se rompre. Tout ce long et exigeant prologue pour amener une œuvre de Marcel Dupertuis dont le titre, précisément « Lichtung », contient en sa réserve tout ce qui vient d’être évoqué. Alors la question légitime à se poser maintenant : de quel type d’Ouvert s’agit-il ? Rilkéen, heideggérien ou bien sous la vision d’Henry Maldiney, tant cette notion d’obédience phénoménologique a fait florès. Il en est ainsi des mots dotés d’une certaine originarité - des mots de « naissance » en réalité -, que leur destin se décline nécessairement sous l’amplitude du « poly » : polyphonie, polyrithmie, polymorphie et la liste serait infinie des variations sur le mode du « multi », du « pluri », du « nombreux».

   Sans doute sera-t-il utile de s’orienter également vers une conception maldinienne de ce concept forcément vague. La nature même du mot « ouvrir », son empreinte étymologique dont je citerai trois occurrences suffiront à pointer son infinie polysémie : «faire que ce qui était fermé ne le soit plus» ; «déplacer ce qui empêche le libre passage» ; «donner accès à». Nul commentaire ne pourrait en préciser davantage l’évidente vastitude. A partir d’ici, il conviendra d’emprunter de larges citations d’un article de Jean-Pierre Charcosset, ancien élève de Maldiney, afin de décrypter une pensée majeure dans le domaine de l’art. Qui ne saurait être que le domaine de l’Ouvert.

   Oui, Solveig, certains sujets méritent que l’on s’y penche, puisque parlant de nous, nous ne parlons, de facto, que d’ouverture, d’art, cette dimension quintessenciée en laquelle l’homme-artiste trace la voie d’une possible rencontre : de l’être-homme, de l’être-œuvre. Tout confluant dans le même sens d’une compréhension du monde. Mon propos, immédiatement, fera de l’ouvert cette étendue infiniment plurivoque se déclinant sous quantité de facettes. Tout comme un quartz que la lumière traverse, se diffractant en des milliers de signes dont nous serions bien en peine de faire l’inventaire. Le problème avec de telles notions soumises au « grand écart » conceptuel, c’est de se perdre soi-même dans des corridors qui, plutôt que d’être éclairés, se vêtent d’ombre à mesure qu’on en parcourt les dédales. Ici se pose la question sans doute fondamentale de la manière dont on doit aborder de tels sujets sans courir le risque d’un éparpillement, d’une production d’hypothèses invérifiables.

   Doit-on parler de l’Ouvert selon Rilke, Heidegger, Maldiney, ou bien selon soi ? Peut-être s’agit-il d’en réaliser une synthèse, d’adopter une attitude syncrétique qui emprunte ici une image, là une idée, plus loin une visée esthétique ou bien la pente d’une « vision du monde » ? Lorsque nous émettons un avis, développons une théorie, nécessairement elle ne peut être que nôtre. Qu’elle soit réaménagement d’une conception ancienne, nouvelle mouture provenant d’anciens matériaux recyclés, ceci importe peu. L’essentiel : que ce dépliement de l’Ouvert s’inscrive telle une vérité qui nous est propre, suite d’une intuition authentique, manifestation de ceci même qui nous concerne au plus proche et épouse les contours de notre être. Le plus souvent, et en toute solitude, mes écrits se placent sous le sceau d’une « libre méditation », seule empreinte sous laquelle je puisse  apporter une ouverture qui me soit propre

   Commençons donc, Sol,  par quelques phrases de Matisse (citées par Jean-Pierre Charcosset), relatives à la peinture de Turner :

   « Turner vivait dans une cave. Tous les huit jours, il faisait ouvrir brusquement les volets, et alors quelles incandescences ! Quels éblouissements ! Quelle joaillerie ! »

   Mais, afin de ne demeurer dans l’abstrait, reportons-nous à une toile de Turner, « Tempête de neige en mer ». Comment y inscrire les mots de Matisse, sinon à se livrer à leur commentaire, à entreprendre une brève description phénoménologique ? Pour l’auteur de « La Joie de vivre », l’Ouvert est initialement désocclusion de l’ombre, surgissement dans la lumière. Comme un phénomène d’abord optique, resserrement de la pupille en sa myose, puis brusque éclatement en sa mydriase. Autrement dit Ouverture est d’abord « éblouissement ». Pas seulement physiologique, lié à la sensation mais, sans doute, révélation subite d’une surréalité qui viendrait à la rencontre de l’artiste, phénomène mystérieux, inexplicable, dont le pinceau aurait à connaître de façon à ce que cette lumière vienne frapper la toile, la doter de ce rayonnement sans lequel elle ne serait qu’une anecdote.

Lichtung

« Tempête de neige en mer »

Joseph Mallord William Turner

Source : Wikipédia

 

 

      C’est bien là, du centre de clarté diffusant son onde, que tout s’ordonne et prend sens. L’Ouvert est pareil à un œil qui se trouverait dans l’épaisseur du médium, spiritualisant l’œuvre, l’amenant au paraître alors que tout autour girent des nappes d’ombre aux allures menaçantes. Donc ce phénomène de surgissement est lié à une inquiétude première, à une néantisation toujours possible dont les ténèbres seraient investies depuis la nuit des temps. Immémoriale polémique de l’être et du non-être. La toile ne tient ses ressources que de l’Ouvert, y déploie sa mesure, y inscrit son espace et son temps. « L’incandescence » dont parle Matisse est sustentation de l’œuvre au-dessus de ce qui pourrait bien être sa négation, à savoir que nul regard humain n’en visite la parution. Car voir, fondamentalement, est ouvrir, amener à la présence, connaître ce qui fait face au travers de sa manifestation. Quant à la « joaillerie », Sol, une gemme ne peut briller que délivrée de son obscur filon de terre.

   Mais suivons le décryptage de l’auteur de l’article. Dans « l’ouverture », il aperçoit ce qu’autrefois Maldiney communiquait sous le terme générique de « naissance », qu’il éprouvait selon « les directions significatives de l’habiter », notamment dans le mouvement que suggère le verbe « é-clore » (sortir du clos, du fermé). C’est ce que la poésie de Rilke montrait sous les espèces de la floraison de la rose, dans le chant de l’oiseau comme sortie au plein jour d’une mélodie intérieure. Regardons un extrait du poème « Les Roses » avec la juste vision qui convient à leur ouverture et accentuons-y ce qui est à retenir :

 

« Été: être pour quelques jours

le contemporain des roses ;

respirer ce qui flotte autour

de leurs âmes écloses. »

 

« C’est toi qui prépares en toi

plus que toi, ton ultime essence.

Ce qui sort de toi, ton ultime essence.

Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,

c’est ta danse. »

 

   Le mouvement de l’éclosion est danse, mais quelle danse ? « L’ultime essence », « âmes écloses ». Comment pourrait-on mieux signifier l’essentiel en son indicible, l’être en sa pureté originaire ? Ce qui en atteste la présence, non une chose, un pétale, une corolle, mais une mobilité, un geste, l’orbe d’un déploiement. L’être est ceci qui accorde son ton à même son retrait. Jamais nous n’en pouvons saisir que le reflet, l’évanouissement, l’effacement dont tout étant n’est que le visible et préhensible écho.

   L’article, ensuite, cite un texte de Maldiney consacré à la peinture de Tal Coat : « Quand l’épaisseur de la forêt s’entrouvre comme une déchirure de l’espace, l’espace bien tissé de notre attente se déchire aussi en nous. C’est l’instant de la Réalité ».

   Merveilleuses notes du philosophe en charge de nous dire la singulière et inimitable rencontre d’une peinture (d’une œuvre au sens large), avec le Regardant. Sans doute, dans un premier mouvement de notre observation la figure de la toile ne nous fait signe que depuis l’énigme de son opacité. Toute relation est, d’emblée, chargée de cette non-manifestation, tout s’y tient en réserve, rien ne s’y décèle qu’une surface qui, aussi bien, pourrait réverbérer notre être, le renvoyer à « l’in-signifiant », autrement dit à quelque chose privé de langage. Métaphoriquement le sombre de la forêt qui ne livre de sa nature qu’un indéchiffrable hiéroglyphe. Il faudra l’éclair, la déchirure, un genre de foudroiement au terme desquels notre attente (notre angoisse de n’être point comblés), se dissoudra sous le frémissement de la clairière. Quelle clairière, est-on en droit de se demander ? Celle de « la Réalité ». La Majuscule à l’Initiale doit nous alerter. Nous ne sommes nullement en présence d’un simple fait contingent, lequel, en sa nature, aurait pu se produire ou non. Ici est la lumière d’une transcendance, la légèreté (les deux sens de l’ouverture sont présents), au terme desquelles confluent l’être-de-l’homme et l’être-de-l’œuvre. C’est là, au point de fusion que se situe l’évènement-ouvrant. Il n’y en a pas d’autre. L’homme s’ouvre par l’œuvre et ouvre l’œuvre à même sa destinée de Dasein. Être-le-là, c’est fondamentalement être ouvert. Hors ceci la réalité n’est plus humaine, seulement organisme vivant dénué de conscience.

   Alors, sais-tu, Solveig, pour terminer ce tour d’horizon philosophique, une fois encore, nous donnerons la parole à Henri Maldiney dans un de ses plus beaux textes, des plus significatifs sur l’entrecroisement de l’homme et de l’art, là où se donne l’Être sans doute dans une de ses plus hautes acceptions :

   «L’ouverture d’une œuvre d’art est une avec notre ouverture à elle. Elle nous ouvre l’Ouvert, qu’à connaître avec elle nous reconnaissons en nous. De l’Ouvert nous sommes passibles. (…) L’être-œuvre d’une œuvre d’art est une auto-genèse qui ouvre le où de son avoir-lieu. Elle ne s’énonce pas. Elle se montre. Sa signifiance est une avec son apparition. Son épiphanie ne va pas sans l’autophanie de celui en présence duquel elle « s’apparaît ». Surgissant en co-présence, cette œuvre et moi, tous deux uniques, nous nous rencontrons dans le où dont son moment apparitionnel est la révélation… »    (« Ouvrir le Rien »).

   Sans doute l’une des plus belles anthologies au sujet de l’œuvre qu’il nous ait été donné de lire. Tout part de l’œuvre, tout part de l’homme comme si une rencontre au sommet (Henri Maldiney était un alpiniste pratiquant) devait inévitablement avoir lieu. Concomitance des surrections. L’œuvre n’assure sa propre transcendance qu’à faire s’épanouir celle du Regardant. Hommes, nous avons à soutenir l’Ouvert, il en va de « notre salut ». Maldiney, ici, emploie à dessein ce lexique juridique de « passible », lequel semble résonner de consonances théologiques tellement le sens de « peine », de « châtiment » s’y dessine en filigrane. L’être de l’homme « riche en monde » ne saurait se dérober à cette haute tâche de l’Ouvert qu’à y perdre son âme. Il est le seul parmi la multitude qui en connaisse le prix. Ni l’animal, ni la plante ne déclosent leur être avec cette conscience aiguë en vue d’une fin à accomplir. Combien, aussi, ce concept « d’auto-genèse » appliqué à l’œuvre trouve de belles résonances. L’œuvre concourt à sa propre manifestation et c’est seulement en cela qu’elle peut rejoindre le projet d’ouverture de l’homme. Serait-elle inerte, dépourvue de faculté auto-réalisatrice et alors elle demeurerait en silence, au fond de sa terrestre matière sans pouvoir prétendre s’arrimer au ciel qui, seul, peut la délivrer de son originelle pesanteur.

   Superbe intuition dont la force  communique à la chose d’art son exceptionnelle valeur. « Son moment apparitionnel » coïncide avec celui de l’homme toujours déjà ouvert à ce zénith où deux épiphanies se reconnaissent en tant qu’entrée en présence de ce qui toujours se retient, ce ruissellement de l’être dont la « co-présence » témoigne à même cette fusion. L’ombre du matériau a soudain cédé sous la survenue de la clairière. Elle est devenue lumière légère, onde à peine visible mais qui rayonne depuis son intérieur. Un « où » s’est levé qui est cet espace sans lieu mais cependant ontologiquement révélé. Là où il y a art, il y a être. Sans doute ceci est ce qui se rend le plus visible dans le phénomène du face à face. Chaque épiphanie se dévoilant rend possible l’autre. Peut-être le Rien et nullement autre chose. Puisque l’Être est le Rien.

  « Une œuvre, dit Malevitch, doit sortir de rien. Elle ne procède d’aucun étant, même d’un néant étant, mais du rien qu’elle ouvre. Sa manifestation a lieu dans l’ouvert pour autant qu’elle s’ouvre en elle sous la forme du rien. »

   « Ouvrir le rien, l’art nu », tel est le titre de l’un des derniers ouvrages d’Henri Maldiney. « Ouvrir le rien », combien cette formule est ambiguë. Mais comment faire coïncider les mots du langage avec cette impalpable « réalité » de l’art. Toujours se pose le problème de l’adéquation du langage à l’objet auquel il s’applique. Il n’y a nul fac-similé possible qui ferait que l’ordonnancement des mots se superposerait avec exactitude à cette constante fuite de ce qui est à décrire, à penser. Alors, le plus souvent, nous nous saisissons d’un « rien », nous en faisons un sujet sur lequel dissiper notre angoisse. « La nature a horreur du vide » disait Aristote. A « nature » nous pourrions substituer « homme » sans que pour autant notre propos soit celui d’un sophiste. Une incontournable vérité. A voir avec quelle ardeur les plus grands artistes se sont précipités sur les œuvres à réaliser, nous pouvons comprendre combien ils meublaient de « rien » leur solitude existentielle. Œuvrer est méditer sur le rien puisque l’art ne saurait être un objet. Œuvrer : chercher l’éclaircie parmi les ombres. Y aurait-il une autre alternative à cette errance infinie ?

   Sol, tu te demanderas avec raison ce qu’est devenue l’œuvre de Marcel Dupertuis dans ce taillis qui s’est métamorphosé en forêt. Où la clairière ? Où la trouée par laquelle connaître ce simple et beau lavis autrement que parmi des layons qui nous égarent plutôt qu’ils ne conduiraient à la demeure ouverte du sens ? Certes. Le sens est toujours au bout du chemin. Ici peut commencer à s’annoncer avec quelque clarté un lieu signifiant.

 

Lichtung

   Cette œuvre, portons-là à nouveau au regard. Nous ne la verrons plus de la même manière pour la simple raison que toute une constellation de sens est venue en poser le soubassement. A nouveau il faut interroger, se questionner sur cette mystérieuse « Lichtung » dont nous avons fait le centre de notre vision. Une première approche consisterait à en réaliser une lecture formelle, à y deviner, par exemple, un cercle d’arbres en périphérie, lesquels cerneraient une clairière parcourue de sentiers. Une seconde approche y verrait des déclinaisons sur le mode plastique, la densité d’une encre que trouerait un aplat de jaune. Une troisième y inclurait des déterminations visuelles, une zone claire venant buter contre une zone foncée, le tout jouant à la façon de simples contrastes.

   Certes  aucun de ces points de vue ne serait faux, seulement inadéquat à rendre compte de l’œuvre en son essence même. Toutes ces démarches fondées sur la représentation d’une supposée réalité échouent à en saisir la nature. Tracer les traits d’une clairière, celle-ci en devînt-elle évidente, ne suffit pas à délivrer d’emblée sa Lichtung. Car la Lichtung n’est nullement une chose, mais un être. Alors comment faire paraître l’être puisque celui-ci ne saurait se montrer ? Ricocher par l’étant qui, seul peut en dévoiler la présence. La Lichtung ne relève pas d’une simple entreprise de monstration, elle ne peut trouver son fondement qu’à la lumière d’une ontologie. Ce qui veut dire qu’au travers d’un signifiant, ces traits, ces couleurs, ces formes, leurs rapports, leurs dimensions respectives, leur aspect en définitive, se lèvera, soudain, le signifié, l’être dont toutes ces nervures sont les différentes donations dans le monde des apparences, des prédicats concrets.

  

Lichtung

La Montagne Sainte-Victoire

Paul Cézanne

Kunsthaus de Zurich

Source : Wikipédia

 

 

    J’en conviens, Sol, il faut procéder par analogies afin que les choses s’éclairent mutuellement. Prenons le célèbre exemple de la « Montagne Sainte-Victoire » peinte par Cézanne, laquelle a donné  lieu à de savantes herméneutiques. Notre propos sera nécessairement plus modeste. Mais pourquoi donc le peintre a-t-il réalisé près de quatre-vingts œuvres de ce sujet ? Tu auras compris que la thèse psychologique obsessionnelle ne tient guère. L’art n’est jamais obsession mais « mise en œuvre de la vérité », selon la belle expression de Martin Heidegger. Or de lieu de vérité, il n’y a que celui de l’être. Tout le reste n’est qu’affabulation. La Lichtung, dont les déterminations essentielles se rapportent à « lumière, légèreté, ouverture », en quoi est-elle présente dans ce tableau de Cézanne ?

   Reprenons la formule d’Henri Maldiney, dont je reconnais qu’elle sonne à la façon d’une supposée énigme : « L’ouverture d’une œuvre d’art est une avec notre ouverture à elle ».  Cependant l’énigme n’est patente que pour celui aux yeux desquels une ouverture fait défaut. Ceci fait signe en direction du trait éminemment subjectif  qui nous place dans l’œuvre ou bien nous y soustrait. Sans doute est-il nécessaire d’une longue fréquentation  des œuvres de manière à ce que notre familiarité nous ouvre le plain-pied de son accès. Ici nulle intellection ne saurait remplacer l’expérience esthétique unique en son essence.

   « Se laisser saisir par l’œuvre », voici, sans doute, la formulation la plus exacte qui soit. On ne décide nullement de son rayonnement auprès de nous. Elle rayonne ou non. Il n’y a d’autre subterfuge qui y conduirait. Eprouver en son être la Montagne c’est dire ce qu’en nous elle trace, les sillons qu’elle ouvre, l’espace qu’elle introduit dans notre propre chair. Efflorescence à la manière dont l’anémone de mer déplie ses tentacules, la rose épanouit la corolle de ses pétales. Seul le langage métaphorique peut nous tirer de ce mauvais pas car il possède l’épaisseur et le rayonnement de l’image dont notre langage est dépourvu. L’image, en quelque sorte, emplit les interstices laissés vacants par les mots. Tout le monde a éprouvé, un jour où l’autre, la difficulté de rendre compte de la rencontre avec une belle toile, une sculpture, la richesse d’une fresque.

   Dire la Montagne. Les nuages sont hauts, levés dans le ciel. Le ciel glisse derrière les nuages, infinie vibration qui les soutient, les porte au devant d’eux. Où s’arrête le ciel, où commence la montagne ? Tout est si léger dans la confluence des choses, dans l’emmêlement des êtres. Et la lumière, où est-elle la lumière ? Elle naît des choses mêmes, elle est leur nuance, leur dire au plus près d’une naissance, la voix de la nature. Oui, tout naît de soi et y retourne dans la simplicité d’une harmonie. Les boqueteaux, les maisons, les taillis sont tissés d’une identique texture. Tout est à soi et à l’autre. Rien ne se distingue de rien et l’unité partout présente est comme l’intime ruissellement de ce qui est. Une réverbération, un écho, une trille de notes claires qui se donnent sans affairement, sans brisure. Les motifs s’enchâssent les uns les autres et nul ne finit qui ne s’attache à la présence contiguë, la demande, l’attire comme sa propre effusion.

   Appliquer son regard, c’est déjà être soi-même partie prenante, c’est avoir fait le saut de son être à celui de l’œuvre. C’est nous qui espaçons, amenons les blancs, ménageons l’ouverture au gré de laquelle, de la Montagne à Nous, de Nous à la Montagne, la fluence sera inaperçue, simplement une mutuelle diction du monde. Alors le sans-distance s’établit. Dans la parole silencieuse du musée espace et temps ont basculé et les hommes sont loin qui font leur bruit d’orage. Ici est le temps en son origine, l’espace en son épiphanie la plus réelle. Car il y a deux espaces-temps : de la quotidienneté et du hors-mesure. Face à la toile nous produisons un temps singulier, nous déployons un lieu unique. Être-soi, être-œuvre, comment faire la différence ? La ferions-nous et nous serions évincés de la terre de l’œuvre, de son ciel aussi, des polarités au gré desquelles elle se manifeste.

   « Comprendre » l’œuvre c’est au sens premier la « prendre en soi » et la porter au lieu de son être, c'est-à-dire là où, brillant de son pur éclat, nous saisissons soudain ce que veut dire « ouvert, « clairière », « Lichtung », un ultime éblouissement au-delà duquel le Rien reprend en soi cela même qui lui avait échappé, cet être que nous invoquons désespérant de jamais pouvoir en étreindre l’illisible présence. Jamais aussi actuel qu’au moment de son retrait. Nous sommes nous-mêmes des êtres du peu et du tout. Nous sommes oscillations tout comme la Sainte-Victoire se donne dans l’effacement de sa profusion. Toute donation est perte au moment de son geste. Ceci se nomme « beauté ». N’est beau en soi que le rare, le disparaissant, l’ineffable. Quelques éclairs dans le profond des yeux.

  

Lichtung

« Lichtung » de Marcel Dupertuis, en termes plus abstraits, n’en pose pas moins les mêmes exigences que la Sainte-Victoire. L’abstraction n’est que l’affalement de la voile du réel dont il ne demeure que les lignes essentielles à sa compréhension. S’ouvrir en l’œuvre ne consiste nullement à se placer en vis-à-vis dans une relation sujet/objet. Cette attitude trop entachée d’objectité ne fait que réifier, raidir la représentation et la poser en tant qu’un inatteignable possédant son corps propre, son espace/temps, son lexique nécessairement fermé. Regarder « Lichtung » en lui demandant de nous faire le don de sa présence revient à l’investir du centre même de sa clairière, de sa pulpe originaire, ce signifié qu’elle est en son propre, dont elle ne porte au-devant d’elle que son signifiant.

   Pour chacun des Regardants le sens est toujours à redécouvrir à neuf. Chaque jour qui passe. Chaque fois que l’oeuvre est à nouveau rencontrée. Pour la simple raison que le sens est mouvement éternellement recommencé. Toute tentative, telle la lecture de la Thora par les religieux juifs, est réaménagement des significations dans un constant progrès qui en justifie la connaissance. Rien ne se donne d’emblée comme la chose qu’elle est. Tout est infiniment disponible à l’Ouvert, lequel se nomme « liberté ».

 

   Avoue, Solveig, qu’il ne saurait y avoir plus belle « clairière » au terme de notre cheminement.

                                                    

                                                                  Que tes journées soient claires.

 

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6 mars 2022 7 06 /03 /mars /2022 09:15
Jour : événement et saisie

 

Fin d’après-midi au bord du lac…vers Bram #05

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

    [Remarque liminaire - Cette photographie ne nous déporte de nous qu’à mieux nous faire retourner au sein même de qui-nous-sommes. Ce qui indique qu’elle a la qualité d’une œuvre accomplie. Une œuvre accomplie est ceci qui s’adresse à notre être, le dépose dans le site plénier du monde et le reconduit dans ce pli intime du Soi, afin que du monde adverse il puisse faire un tremplin à destination de sa propre conscience. Car rien n’est reconnu beau en notre for intérieur qu’à la mesure d’une esthétique qui nous est singulière, éprouvée mille fois, rangée dans le creuset des souvenirs. C’est bien au motif que nous avons déjà une expérience sensorielle des choses qu’un sens peut s’animer, celui de la vue essentiellement et faire sens puisque, aussi bien, les homophonies sont signifiantes. Le sens en tant que signification n’est le sens qu’il est qu’à rencontrer les sens en tant que perception, le sens total consiste à réaliser la synthèse percept/concept, autrement dit à nous situer dans le monde à la place exacte d’où nous pouvons voir ce qui nous est autre, ce qui nous est familier et nous-mêmes puisque c’est bien nous qui visons ce qui est devant nous et en prenons possession.]

 

*

 

 

Toujours il nous faut regarder

et dire le monde en sa plus

évidente simplicité.

 Le ciel, oui le ciel,

la demeure des Divins,

la haute voûte céleste,

 l’arche ouverte de l’imaginaire,

 le lieu des sublimes pensées,

 l’espace où s’éploient

les efflorescences de l’Idéal,

le ciel monte très haut,

jusque dans l’illisible noir.

Le ciel se perd

dans sa propre rumeur.

Le ciel s’absente

 à qui il est,

il demeure libre

pour la méditation

 des hommes.

Il est vacance,

disponibilité pour ceux

qui savent voir

et monter jusqu’à lui.

 

 Le ciel est si beau

dans sa vêture de gris.

Le gris est pure élégance,

lui qui médiatise

le Jour et la Nuit,

lui qui se glisse entre

conscient et inconscient,

 lui qui est le milieu des choses.

Le ciel connaît son allégie

 dans son mouvement

de descente vers la Terre.

 Il pâlit, se décolore,

regarde les Hommes

et demeure en silence.

Le ciel est connaissance,

mais connaissance intime,

toujours réfugiée

au loin des regards,

 à l’abri des curiosités.

   

Des nuages si légers

que l’on hésite à les nommer,

ils sont de simples nuées,

 le tissage d’un espoir,

la fin d’un rêve,

 la chute, peut-être,

d’un amour.

Les nuages

nous les aimons

pour leur douceur,

pour leur écume,

comme nous aimons

 la peau de l’Aimée

pour sa soie,

pour son accueil

dans la chute toujours

 mortelle du jour.

 

Au loin sont des collines

ou bien de basses montagnes,

nous ne pouvons

réellement savoir,

tellement leur image

est nimbée de brume,

tissée de souple venue à nous.

Des hommes y vivent-ils ?

Des femmes y aiment-elles ?

Des enfants y jouent-ils ?

Ce relief est précieux dans

son inconsistance même,

 dans sa fuite,

il nous demande

de le comprendre.

Parfois il nous met

au supplice,

lui qui n’est présent

qu’à être ailleurs.

 

Le milieu de l’image,

il est milieu du jour,

donne naissance à l’argile

 où vivent les Mortels.

S’il y a tant de beauté à voir ici,

que ne la perçoit-on

au titre de la Mort ?

 C’est parce que

notre temps est fini

que nous voulons les choses

dans leur plénitude.

Nous ne goûtons le suc des fruits

qu’à le savoir fragile, précaire,

déjà notre palais en a oublié la saveur

qu’une autre saveur fait s’évanouir.

  

Un bosquet de minces arbres

dissimule les montagnes.

Comme s’il y avait

un secret à préserver,

Comme si trop savoir

était une indécence.

Devant le poudroiement

des montagnes,

une large et haute demeure

avec les deux fûts noirs

 de ses cheminées.

Des ouvertures

se laissent deviner,

 d’uniques rectangles d’ombre.

Quelqu’un, à l’intérieur, s’abîme-t-il

 dans la lecture d’un ancien roman ?

Quelqu’un y trace-t-il

des arabesques

sur le blanc d’un Vergé ?

 Quelqu’un y meurt-il

de n’avoir nullement

été aimé ?

 

Oui, Terre est bien

le lieu des mystères,

 le lieu que les Mortels ont choisi

pour y fixer l’étoile de leur destin.

L’image ne nous dit rien de la vie

puisque tout y est immobile,

 tout y est réfugié pour l’éternité.

Tout y est fixité

et c’est à nous, Voyeurs,

d’y placer une histoire,

d’y faire fleurir un chant,

 d’y élever une plainte.

L’espace de notre liberté

est celui-ci, « se faire Voyant »

et garder nos visions

dans le creux le plus secret

de notre être.

Chacun qui regarde

est un monde en soi,

si bien que réalité, vérité,

 ne sont que par nous,

pour nous,

et que les partager

serait les réduire à rien,

les disperser au vent

du cruel ennui.

 

Puis le voyage,

le voyage immobile de ce train

 qui ne semble en partance

que pour lui-même.

 Est-il image fixe du Présent ?

De quel Passé vient-il ?

Vers quel avenir

feint-il de se diriger ?

Tout voyage n’est-il le site,

sur place même,

que d’une aventure

jamais commencée,

 toujours à venir ?

La mesure du temps nous est

 tellement consubstantielle

que nous ne parvenons nullement

 à différer de lui,

à le dire de telle ou de telle manière,

 à tracer une esquisse de son portrait.

Dans ce paysage si paisible,

dans ce paysage

 comme figé dans une glu,

comment le mouvement

pourrait-il trouver à s’inscrire,

comment les choses pourraient-elles

se précipiter ailleurs qu’où elles sont ?

 

Il y a une évidente et grande sagesse

à habiter sur le sol natal,

à lui témoigner fidélité,

à se fondre dans ses racines.

Beaucoup cherchent au loin

ce qui est infiniment près,

infiniment disponible.

Je vous dis, il y a

un infini bonheur

à rester à demeure,

à sentir monter en soi

la pâleur de l’aube,

à sentir se retirer

les ombres du crépuscule,

 à s’ouvrir à la

grande paix nocturne.

 

L’eau du lac est claire,

jusqu’à la limite

d’une transparence.

L’eau reflète le ciel, sa clarté,

l’eau reflète les nuages,

la résille grise des arbres.

L’eau reflète la dimension

 de qui-nous-sommes,

de fragiles constitutions

en instance de devenir autres,

 de s’absenter, d’appeler le Néant

 comme le seul miroir qui, un jour,

pourrait tracer la courbe de notre être.

 

Oui, de notre être.

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