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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 16:31
Anicet le gemmeur

Source : Landes -Terres des possibles

 

***

 

   Anicet est un homme dans la force de l’âge, il va vers ses cinquante ans. C’est un habitant typique de ces belles Landes de Gascogne, un habitué des bois, un familier des clairières et des étangs, des sols sablonneux qui s’étendent à l’infini, un amoureux du peuple des arbres, ces hauts pins maritimes ou pins de Corte aux troncs semés d’écailles qui vont de l’amarante au vert de gris, ces géants aux fûts qui montent haut vers le ciel, leurs aiguilles bougent sous le vent venu du proche Océan. Anicet, à l’exception de quelques escapades en ville, n’a jamais connu que cette terre de bruyères et de fougères, cette terre si douce et rassurante, sorte d’asile ondulant sous sa marée verte. Ici, rares sont les passants, parfois quelques égarés sortis de leur sentier, et bien plutôt des renards, des fouines, des chevreuils et des sangliers. C’est ceci qu’aime Anicet, cette vie si près de la nature, cette vie certes rude, rustique, un brin ascétique mais la seule qui, pour lui, soit recevable. On n’a pas vécu un demi-siècle au milieu des grumes et des odeurs de résine sans en porter, gravée dans la chair, cette sensation presque amoureuse, en tout cas cette empreinte indéfinissable qui vous détermine tout autant que la couleur de vos yeux ou la teinte de votre peau.

    Le Landais habite dans une modeste maison, sa taille fait penser à une cabane plutôt qu’à ces vastes demeures qui occupent habituellement le centre d’un airial. C’est sa maison natale et l’héritage de ses parents, ceci explique sans doute son attachement à ce bien qui est le seul qu’il possède. Il n’a pas de voiture, seulement une vieille bicyclette avec laquelle il se rend parfois au village voisin pour y effectuer quelques emplettes. « La Blanche » - c’est le nom affectueux qu’il a donné à son logis -, possède un toit de tuiles roses, une façade à colombages blanchie à la chaux, des fenêtres étroites, un grenier de petite taille. En dehors d’un appentis où le gemmeur range ses outils, ses récipients, son milieu de vie est constitué d’une pièce unique, à la fois cuisine, chambre, pièce d’eau. Il possède une cuisinière à bois en fonte émaillée, une cheminée, une table en pin, deux bancs. Une étagère porte quelques livres et revues anciennes, la lecture étant le seul loisir qu’il s’octroie en dehors de son travail de forestier. Son territoire fait penser à une île. Une lagune de forme ovale s’étend devant sa maison, entourée d’une clairière semée de hautes herbes jaunes pareilles à celles des savanes, quelques chênes, des châtaigniers, des pins parasols constituent un horizon dont, chaque jour, ses yeux s’abreuvent avec plaisir. Peut-être n’existe-t-il guère de satisfaction plus complète que de se contenter du simple et d’y trouver les ressources les plus vives.

    Une journée dans la vie d’Anicet

 

   L’automne vient d’arriver. Un automne généreux comme on les aime dans cette belle région de Gascogne. Lumineux avec, parfois, surtout le matin, de fines nappes de brouillard qui voilent la cime des grands pins. L’air est frais, cristallin, il sonne à la manière d’un joyeux carillon, il vient dire aux hommes l’heure de se lever, de plonger dans l’eau matinale du jour, de s’immerger dans la libre venue des choses. Joie de l’éveil qui précède et annonce celle du labeur familier qui attend, là-bas dans le pli muet de l’heure. Sur son tapis de fougère et de toile, Landia, la chienne griffon bleu surveille d’un œil le dernier sommeil de son maître. A la manière d’un sixième sens, peut-être au frémissement du simple déplissement de l’air, elle sait que l’heure approche de quitter la couche, de sortir gambader sur le sol devant la maison. Landia ne s’y est pas trompée, bientôt Anicet s’étire et son grand corps mince et nerveux fait grincer le sommier. Le gemmeur est à peine levé que la chienne vient chercher une première caresse. Maintenant la porte est ouverte par laquelle entre une longue coulée d’air frais, vivifiant. Landia est sortie, sans doute flaire-t-elle la trace de quelque gibier passé par ici pendant la nuit.

    Anicet a versé le contenu d’un pichet d’eau dans la vasque en céramique. Il a humecté son visage du bout des doigts. Il a saisi la grosse pierre de savon noir sur laquelle il fait ondoyer son blaireau en des mouvements aussi souples que précis. Il aime ces gestes simples mille fois recommencés. Ils sont pareils à une clepsydre qui compterait, tout au long de l’écoulement de ses gouttes, le passage du temps humain, ce temps si mystérieux, indescriptible, sauf à être inclus dans ces petits riens qui en façonnent la pâte ductile, lui attribuent une forme si singulière. Par petites touches successives, le blaireau dépose sa mousse sur le visage, lui donne toute son onctuosité. Première attention à soi qui inaugure le mouvement d’une nouvelle journée. La lame de rasoir crisse sur la toile de la peau. Dans son miroir taché de chiures de mouche, Anicet suit la progression du rasage, palpe des doigts les zones encore traversées d’ombres nocturnes, manières de courtes broussailles qui s’effacent bientôt.

   Landia est revenue de son inspection matinale. Elle fait de rapides allers et retours dans la pièce, impatiente de prendre son premier repas. Rituel immuable auquel se consacre Anicet, dans une grande écuelle en émail, il verse la pâtée préparée la veille. La chienne remercie et lape sa bouillie avec entrain. Anicet a allumé un feu de bois qui crépite dans la cuisinière. Il dépose deux grosses tranches de pain sur les cercles de fonte, une odeur caramélisée se répand dans la pièce qui se mêle à la senteur torréfiée du café noir. Il mange lentement les tartines qu’il a recouvertes du miel qu’il produit, un miel de caractère à la teinte ambrée, à l’odeur forte, à la saveur boisée, amère, corsée. Ce miel, c’est un peu de lui-même, une faveur que la nature lui a accordée par l’entremise du peuple des abeilles, par les arbres centenaires qui ont fait le don de leurs fleurs. Cette existence, où l’homme est si proche des éléments qui l’entourent, cette prodigalité du vivant à son endroit, le Landais en connaît tout le prix et lorsque le miel touche son palais, y déploie son arôme puissant, c’est un peu comme si l’énergie de la terre pénétrait en lui pour lui dire la beauté d’être ici, si peu séparé des choses, leur naturel prolongement en somme.

   Cette impression d’être relié à son terroir, déjà enfant il en avait ressenti les ondes au centre même de son corps lorsqu’il partait pêcher les grenouilles parmi les nénuphars des étangs ou bien qu’il essayait d’attraper des libellules au corps de verre dans de grands filets. C’est de cette manière lente que se sédimentent, au sein de l’âme, ces mille souvenirs qui, plus tard, seront l’architecture d’une vie d’homme consacrée à faire corps avec ce qui lui est le plus proche, ce pays qui l’a vu naître, qui l’a porté dans ses brumes au printemps, l’a installé parmi les étoiles de givre en hiver. Il n’y a guère sentiment plus exaltant que de se sentir enclos dans sa terre, d’en faire partie, de n’éprouver nulle différence de soi avec le mauve des bruyères, la vibration de l’air, la vitre des étangs où se reflète la courbe immense du ciel.

   Maintenant il est l’heure de s’occuper des pins qu’on nomme ici « arbres d’or », en raison de la couleur qu’ils prennent au crépuscule sous la douce caresse des rayons du soleil, mais aussi, mais surtout parce qu’ils sont la source de revenus essentielle, celle grâce à laquelle le Résinier vit, complétant son ordinaire de quelques travaux d’abattage de grumes qu’achète la scierie voisine. Dans son appentis, Anicet prend ses outils, suivi de près par Landia qui est comme son ombre, une présence précieuse pour qui vit seul au milieu de la forêt. Sans un animal de compagnie l’existence serait bien trop sombre, sans écho du vivant, privée des mouvements joyeux de celle qui est devenue, au fil des jours, son amie, sa confidente. Anicet pose ses outils au pied des grands arbres. Il les regarde longuement avant de les « blesser » comme on dit ici. La blessure est nécessaire afin d’extraire la sève mais elle n’est nullement agressive, Anicet aime trop ces géants des sables dont les touffes d’aiguilles se perdent dans la mare liquide du ciel. Il doit entailler les arbres à bonne hauteur. Il dresse contre un tronc le pitèir, genre d’échelle à un seul montant grossièrement entaillée de marches sur laquelle il doit tenir en équilibre.

    A l’aide d’une lame tranchante Anicet prépare la carre, il enlève l’écorce à coups réguliers, prenant soin de ne pas entamer l’aubier. A chaque entaille, la lame fait un bruit sourd, onctueux qu’on penserait presque affectueux. C’est ceci l’art du geste artisan, effleurer les choses avec amour et précision, ne jamais excéder la mesure, demeurer dans l’exactitude qui, seule, assure la tâche vraie, fixe la loi native du jour. Tous les gestes ultérieurs ne seront que des prolongements, des déclinaisons des premiers. En ce domaine, bien plus que la hâte, c’est la précision, le méthodique qui conduisent le bras, la main à l’endroit même de leur plus noble mission. N’importe qui serait capable de retirer l’écorce, peu en vérité l’accompliraient dans les règles de l’art. Grâce à une incision courbe, le Gemmeur introduit le crampon en zinc qui recueillera la résine, il fixe au-dessous le pot en terre cuite vernissée. A l’aide du hapchòt, genre de hache effilée, à l’extrémité recourbée, il pique l’aubier qui se déplie en gemmelles, fins copeaux qui chutent au sol, pareils à un silencieux grésil. Parfois Landia s’ébroue, en chasse quelque fragment échoué au milieu de son épaisse toison.

   Puis, après avoir piqué plusieurs arbres, il décroche des pots pleins de résine, en verse le contenu dans de grandes caisses en bois qu’ensuite il transvasera dans des bidons en zinc destinés à la distillation. A intervalles réguliers, Anicet boit de longs traits d’eau fraîche à même le goulot d’une gourde en peau. Landia est attentive aux faits et gestes de son maître. Elle connaît tout le lexique selon lequel s’enchaînent les fragments du jour qui s’assemblent pour donner lieu au temps concret qui se déploie ici à la lumière des tâches forestières. C’est un peu comme d’avoir une horloge interne, d’éprouver le subtil cliquetis de leurs rouages, d’avancer dans l’heure avec la certitude d’être à l’endroit irremplaçable de son être.

    Midi a sonné au clocher du village voisin. Le vent de l’Océan apporte le son avec lui, parfois net, parfois plus distant, comme enveloppé de brumes. Depuis le mystère de son instinct animal, Landia a compris qu’il était l’heure de rejoindre « La Blanche », d’y grappiller quelques miettes du repas préparé par Anicet. Le gemmeur a chargé ses outils sur son épaule gauche. De la main droite il ramène une caisse emplie du précieux liquide, des gouttes perlent sur le bord du bois, telles les larmes gélatineuses d’un cierge. Dans le carré de terre entouré d’une clôture de lames de bois, son jardin, Anicet choisit une belle salade pommée, cueille des pommes à la peau lumineuse, un peu flétrie par endroits. Il est uniquement végétarien, par vocation, par respect aussi de la vie sous toutes ses formes. Certes, ici le gibier n’est pas rare et il lui suffirait de tendre quelques collets pour attraper des lapins, des lièvres, mais son sens de la liberté est bien trop immergé en lui pour qu’il en trahisse le serment.

 

Lui, Anicet est libre.

 Elle, Landia est libre.

Eux, les animaux de la forêt,

 il les veut libres,

totalement libres.

Souvent, le soir, lorsque le crépuscule approche, que les ombres se font longues, il glisse un œil derrière sa longue-vue et se réjouit du spectacle d’un chevreuil venant s’abreuver à l’étang, de l’image d’un perdreau picorant des graines, du glissement brun et blanc d’une belette en maraude. Et les animaux qu’il ne peut surprendre sur-le-champ, il en débusque les empreintes dans le limon autour du point d’eau : les cinq doigts griffus du ragondin, les traces légères des petits campagnols, les coussins réguliers des renards, les deux lunules profondes des sabots du sanglier. C’est toute cette topologie anatomique des espèces sauvages qu’Anicet porte en lui à la manière d’un sceau singulier, d’un répertoire dont il aime la somptueuse rhétorique, une manière de symphonie du monde dissimulé aux yeux des Distraits et des Pressés. Vivre dans le simple, ceci : avancer au rythme souple du brin d’herbe, respirer l’illisible fragrance du minuscule lotier corniculé, du liseron des dunes, débusquer, sous le revers de la feuille, tout un univers microscopique qui est le privilège de ceux qui, tel Jean-Jacques, herborisent, tel Jean-Henri Fabre tiennent en eux le grand livre secret des insectes et des modestes qui peuplent les mousses et autres lichens.

   Pendant qu’Anicet prépare son repas, Landia se couche au soleil, toujours au même endroit, à la lisière de l’ombre portée de l’avant-toit, tout contre la peau douce de la façade. Le Résinier écoute les nouvelles à la radio. Il aime bien son vieux poste aux gros boutons noirs, Sa grille en bakélite blanche, son cadran de verre qui porte le nom des stations, l’aiguille phosphorescente qui se déplace à la recherche des émissions, son nom en relief tout en bas du cadre

G  R  U  N  D  I  G

   Parfois, d’une oreille inattentive, il laisse venir le bruit de fond d’un monde si éloigné, si indistinct qu’il croirait en avoir créé la forme au simple motif d’un rêve. Parfois, les informations sont si éreintantes avec leurs lots de crimes, de viols, leurs guerres, leurs folies en tous genres, les bonheurs sont si rares qui atténuent la vision d’ensemble !

   Landia, attirée par la bonne odeur des pommes de terre sous la cendre, est entrée dans la maison, dans l’espoir de pouvoir chaparder, de temps en temps, un peu de la nourriture de son maître. Le soleil entre généreusement par la porte ouverte. L’automne est radieux qui diffuse sa belle palette, le ciel est pur, seulement traversé de temps à autre par le vol rapide d’un essaim de passereaux. Anicet mange lentement, tout attentif à ne nullement déranger l’harmonie, l’enchaînement des secondes. C’est un luxe inouï, ce souple accord des Landes de Gascogne avec le déroulé de l’instant, chaque instant venu au moment de sa pleine présence, ni en avance, ni en retard, ajusté ce qu’il faut, approprié à ce qui vient comme l’est un enfant au jeu qui l’occupe et qui est la totalité d’un monde, un sens à l’infini qui ne demande rien d’autre que d’être là, isolé parmi la multitude, calme au milieu de la tempête mondaine. Oui, c’est bien la figure d’une vie de retraite, au bord de quelque refuge monastique, mais comment échapper au battement rapide des choses sinon en choisissant le retiré, le naturel, ce qui n’existe qu’à être découvert au plein de l’âme, au centre même de sa chair ?

 

    [INCISE – Alors, au milieu de cette vie limpide, assurée d’elle-même, droite en son avancée, qu’en est-il du simple ? Quel est le lieu singulier qui l’anime ? Quels sont les ingrédients qui concourent à poser son être dans la certitude ? Les Landes, la Gascogne, viennent-elles par hasard ou bien existe-t-il un motif plus profond de leur évocation ? Ce que ces Landes apportent, les degrés essentiels au gré desquels le translucide apparaît dans sa dimension la plus exacte. L’air est pur qui vient du vaste Océan. L’eau de l’étang est claire, semée de quelques feuilles, des courants s’y impriment qui sont d’agréables arabesques, on les dirait dessinées par la main d’un artiste. « La Blanche » est là, campée dans sa clairière, unique répondant de la virginité, du silence partout posé pareil à une neige, à une écume. Silence réverbéré par celui d’Anicet dont la parole n’est qu’un long monologue intérieur. Landia, dans sa fidélité, est l’empreinte de la clarté, de l’innocence.

   Et le pin maritime, cet arbre au tronc si droit, aux écailles si précises, il s’élève à l’infini, sa touffe sommitale plonge dans l’eau immaculée du ciel, ses racines s’abreuvent à l’humus (humus = homme = humilité, même dérivation d’une racine commune qui signifie « terre »), et cette identique étymologie n’est nullement dépourvue de signification, bien au contraire elle sous-entend que tout homme, en son fond, provient de la terre, qu’il doit demeurer dans l’humilité de sa provenance, n’en nullement déborder sous peine de chuter dans l’arrogance, la suffisance, toutes inclinations qui s’écartent de la vérité à laquelle son être doit s’abreuver. Ce pin, donc, est éminemment symbolique, symbolisme que renforce encore la présence, en lui, de la précieuse gemme. Cette pierre vive qui est l’essence même en sa plus belle efflorescence. Tout, ici, est lexique du simple, rayonnement de l’unique en son intime faveur : air, eau, maison, clairière, silence, solitude, pin, gemme, racine, les plus simples dénominateurs communs d’un réel porté à l’acmé de son sens. Entre ces éléments s’établissent des courants secrets, des relations invisibles, se tissent des affinités qui sont les constellations de ceci même qui se donne dans sa plus efficiente immédiateté. Rien ne brise ni ne sépare, tout conflue à la manière dont les flancs d’une jarre assemblent les gouttes d’eau pour en faire ce liquide dont l’homme se désaltèrera, instillant au plein de sa chair cette source de vie, ce filet nourrissant les fibres de ses tissus. C’est la vie en son impalpable mouvement qui fait ses pas de deux à l’abri des regards, c’est la vie qui bat, tout comme la diastole-systole du monde vibre à notre insu et soutient qui nous sommes en notre plus exacte innocence.

   Mais, maintenant, il faut creuser le simple, lui donner ses assises, lui conférer une ampleur qui le détermine en son fond mais n’apparaît nullement, recouvert qu’il est par des strates multiples mondaines qui en obèrent la juste perception.  Le simple est-il si simple qu’il y parait ? Le simple n’est pas la simplicité mais au contraire la complexité. Mais une complexité signifiante, non un écheveau embrouillé de signes où plus nul indice n’apparaît mais seulement la confusion, le désordre, le chaos. Si, évoquant le pin avec un œil juste, tel qu’il se donne dans la lumière de la clairière, je fais venir à moi, dans la plus grande clarté, la géométrie de ses écailles, la netteté de ses aiguilles, les perles ovales de ses gemmes, le cheminement de ses blanches racines, alors non seulement le pin m’apparaît dans toute sa dimension apophantique, c’est-à-dire  dans sa posture qui consiste à « briller, clarifier, montrer », mais, en même temps, c’est son essence qui m’est donnée, autrement formulé, son être rencontre le mien ce qui, aussi, peut porter le beau nom « d’amour ». Je suis en amour du pin qui me le rend au centuple. Lui et moi, en quelque sorte, sommes dans une identique posture existentielle, à la seule différence que je suis doué de pensée, que lui, le pin, est doué de croissance, de vitalité, de bourgeonnement. L’homologie, bien évidemment, se limite au symbole.

   La complexité du simple se dévoile si l’on porte attention à ceci : de l’air à l’eau, de la clairière au silence, de la solitude au pin, de la gemme à la racine, tout ceci considéré dans une manière de rationalité rigoureuse, méthodique (laquelle n’empêche nullement la souplesse d’une intuition, la tonalité d’un sentiment), toute chose se dévoile en soi dans la sincérité de son être, toute chose joue avec la totalité des autres et ceci dessine l’architecture d’une rectitude qui fonde le réel en sa saisie la plus conforme. Ce qui vient à moi, depuis l’espace de la forêt, ce sont les choses mêmes, sans détour, sans apprêt, les choses en tant que choses. Les choses à découvert, les choses offertes à une vue qui s’y applique avec intérêt et discernement. C’est à peu près ce qu’exprime Descartes dans « Dioptrique » :

   « La vision distincte est celle en laquelle les parties les plus subtiles de la chose se manifestent et se présentent à la vue... La vision forte ou claire se produit lorsque la chose est vue dans une grande lumière. »

   Oui, je crois que le grand secret c’est bien de voir les choses « dans une grande lumière », l’image et la fonction ouvrante de la clairière y correspondent avec une joie pleine et entière. Voir justement est sans doute l’un des plus grands motifs de satisfaction de la destinée humaine.

   Ce qui est à repérer comme l’un des fondements essentiels du simple, c’est sa source originaire, son coefficient de production à l’infini. Tout part de lui. Parce que, origine, en lui se dessine toute généalogie, en lui s’inscrivent tous les possibles. A contrario, ce qui est déjà venu à soi avec l’altération que suppose toute avancée temporelle, est comme affligé de tellement de prédicats divers que toute liberté en a été évacuée, forme illisible parmi les autres formes illisibles.  Seul le simple peut déployer à l’infini ses puissances, ses virtualités. Cette maison, cette racine, cette eau qui vivent leur vie au cœur de la lande, ne sont affectées par rien, ne sont polluées par rien, ne sont distraites par rien, elles reposent dans le calme même de leur profonde nature, elles sont libres de leur essor qu’elles peuvent orienter de telle ou de telle manière dans ce microcosme étroit qui garantit la justesse de leur propre étendue.

   Autre détermination et non des moindres, c’est grâce à la solitude, solitude d’Anicet, de la clairière, du logis, du pin que tout ceci peut s’illustrer de si belle façon. C’est dans l’absolue singularité de sa solitude que l’être se laisse atteindre à la hauteur de ce qu’il est. Solitude de l’être humain, solitude des choses. C’est seulement après s’être atteint dans cette insularité que la recherche des autres, des différents, peut se donner en tant que certitude de l’esquisse qu’ils me tendent, du visage que je leur adresse. Egos en miroir où se décline la précieuse présence de l’autre. L’autre, je ne peux jamais l’atteindre qu’après m’être atteint moi-même au plein de qui je suis. Passage obligé par le solipsisme, l’égoïté, le soi en soi en sa plus effective réalité. Il me faut combler mon propre réel pour atteindre le réel de l’autre. Grande leçon paradigmatique de l’acquisition des connaissances, partir du connu pour gagner l’inconnu.

   Anicet part de lui et non d’une mystérieuse entité pour parvenir à l’arbre. Et ainsi pour chaque chose qui se lève dans le monde. Pour le pin dressé au centre de la clairière, la clairière n’est ce qu’elle est qu’à l’entourer, lui, le pin, à le définir tel son proche environnement et ainsi réciproquement pour toute chose, l’eau joue par rapport au ciel, à la forêt, à la maison, à la touffe de bruyère. Que les choses aient conscience ou non de ces relations, peu importe, c’est pour le Gemmeur Anicet que tout rayonne et fait sens. C’est lui le vrai médiateur de tout ce qui l’entoure et c’est, de l’endroit même de sa solitude qu’il provoque son univers à être ce qu’il est. Serait-il entouré du peuple des bavards ordinaires et alors son attention, dissoute au milieu des affairements, des bruissements divers, des digressions, perdrait la trace de ceci même qui est à découvrir, l’essentialité d’un monde qui se voile et ne se montre plus que dans l’approximation, l’approche circonspecte, jamais dans sa vérité établie en son fond.

   C’est du silence du Résinier, de celui de Landia, de celui qui atteint les arbres, l’étang, les hauts pins, les animaux en maraude, le vent océanique, que nait toute parole sincère, claire, non contaminée par les palabres à l’infini qui obscurcissent toujours le discours humain, le rendent inaudible. Dire le simple de cette manière est seulement l’approcher, en deviner les lignes de force, en supputer la puissance. Il faudrait encore davantage approfondir et, au terme de la réflexion, dévisager le simple dans un genre de face à face qui nous le rendrait compréhensible. Pour l’instant contentons-nous de suivre Anicet, de deviner dans la trace de son parcours les signes les plus apparents du bonheur.]

   L’heure est venue de la pause méridienne, de la connaissance du milieu de l’heure, du point fixe qui s’élève au plus haut du jour, de la lumière zénithale qui aveugle, certes, fait les ombres verticales mais invite au clair repos, celui livré à l’unique d’une méditation, d’une dérive doucement, longuement pensive. Anicet est assis maintenant sur une chaise rustique tout contre le mur blanc de sa maison. La fidèle Landia est couchée à ses pieds. Elle ne dort qu’en apparence, attentive à chaque mouvement de son maître. Elle ne vit que par lui, pour lui. Elle est son prolongement. Le Gemmeur laisse une sorte de sérénité l’envahir, livré aux sensations primaires du soleil sur la peau, du vent léger sur les mains, de l’écoute du chant de l’oiseau dans la touffe ébouriffée des pins. L’homme ne fait pas de sieste, du moins ce que l’on entend par ce mot dans l’usage courant. C’est bien plutôt un rêve éveillé qui le visite, l’installe au plein de ce qui pourrait être sa vérité intime. Il aime cette souveraine autonomie, cette douce divagation sans entrave aucune, ce geste primesautier pareil au vol erratique et gracieux du papillon. Une idée en appelle une autre, une pensée se coule dans une autre pensée, un mouvement interne s’associe à une perception interne comme s’il n’y avait nul hiatus entre le dehors, le dedans. L’image du microcosme qui surgit inévitablement au contact de la clairière, trouve ici son effectuation la plus réelle. C’est comme s’il y avait des cercles concentriques, des emboîtements d’œufs gigognes, la dimension de l’universel, de l’éloigné, de l’obscur, du sibyllin,  puis une colonie  régionale au-delà de la voûte verte des pins s’illuminant peu à peu, puis un territoire local de haute lumière se reflétant dans les eux claires de l’étang, puis enfin un site infiniment singulier, propre, étincelant, immédiatement intelligible, un soi révélé au feu de la conscience, un soi en sa certitude intime, un soi rayonnant depuis le lieu de lui seul connu, une graine, un germe, mesure si étroite mais si spacieuse tout à la fois, flamme d’une liberté. Mais les mots échouent à en dresser le portrait. Peut-on jamais décrire l’irisation de la peau à la rencontre de l’aimée, le frisson dans la chair lorsque le poème se donne comme votre propre miroir ?

   La halte méridienne passée, Anicet gagne son appentis pour y exécuter de menus travaux. C’est d’abord sur son hapchòt qu’il fait porter toute son attention. C’est lui qui constitue l’emblème de son métier. C’est par lui que l’aubier est incisé, que se laissent apercevoir les gouttes opalescentes de la résine, que les revenus sont assurés et la vie, ici, certaine de trouver ses assises, de prolonger un destin qui se veut au plus près de la nature, de sa spontanéité. Anicet aime son outil, sa forme qui rappelle celle d’une arme sans en posséder les pouvoirs de nuisance. Anicet aime son tranchant, son contrepoids en triangle, son manche en noisetier qui porte l’empreinte de ses mains. Il saisit la pierre à aiguiser, elle a l’allure d’un fuseau. Elle brille sous les rayons de clarté. Sa matière est belle, couleur acier, ce gris si doux qui dit l’amitié au contact de la lame. Anicet procède par gestes souples, onctueux, amoureux. Il décrit des sortes d’ellipses en forme de huit. C’est à peine s’il effleure le tranchant. Le bruit du polissage est feutré.

 

Il appelle le pin.

 Il appelle l’aubier.

Il appelle la sève.

 

   Il est un chant mélodieux à l’oreille du Résinier. Il est un hymne à la terre, à l’arbre, au ciel. Il est un geste originaire qui se relie aux premiers travaux des hommes, loin dans le temps qui bourgeonne à l’horizon des choses. Anicet est bercé par cette complainte si simple, par cette note tantôt grave, tantôt aiguë selon l’inclinaison de la pierre, sa pression sur le métal. Landia, couchée à même le sol semble se laisser aller au rythme de cette mélopée qui ressemble au battement de la pluie contre les vitres, au vent parmi les aiguilles des pins, aux rumeurs du vaste Océan étalé bien au-delà des monticules des dunes. Le tranchant est un fil de rasoir, une ligne brillante où s’anime le vif de la lumière.

   La lumière avance dans le ciel et, bientôt, elle jette ses derniers feux. Il est l’heure de rejoindre « La Blanche », d’allumer la cheminée. Anicet prend son repas du soir, frugal comme toujours. Landia lape joyeusement son écuelle. La maison baigne dans un paisible clair-obscur. La lune s’est levée qui fait sa traînée grise. C’est l’heure du retour sur soi, du recueil. C’est l’heure dernière qui précède le sommeil, se teinte déjà des ombres du rêve. C’est l’heure de la lecture. Sans lire, Anicet aurait bien du mal à trouver le sommeil. Il lui faut cette rencontre avec l’imaginaire, cette évasion hors du champ des choses communes. C’est un genre d’onirisme qui en précède un autre. Le Résinier s’est assis sur la banquette qui jouxte la cheminée. Sur une étagère, un recueil de poésies de Théophile Gautier intitulé « Espana ». Les poèmes qu’il abrite, il les a lus mille fois, ils passent et repassent dans sa tête avec la même obstination que met son hapchòt à entailler l’aubier. Il a besoin de cette permanence, de cet « éternel retour du même », de ce ressourcement même de l’eau à sa propre origine. Il lit le poème « Le pin des Landes » avec minutie, sans doute avec gourmandise. Chaque mot est une bouffée d’air qui dilate ses alvéoles. Chaque mot est un battement de son sang. Chaque mot est un frisson qui fait lever sa peau.

 

« On ne voit en passant par les Landes désertes,

Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,

Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes

D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

 

Car, pour lui dérober ses larmes de résine,

L'homme, avare bourreau de la création,

Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine,

Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

 

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,

Le pin verse son baume et sa sève qui bout,

Et se tient toujours droit sur le bord de la route,

Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

 

Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;

Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor.

Il faut qu'il ait au coeur une entaille profonde

Pour épancher ses vers, divines larmes d'or ! »

 

   Anicet a bien compris la valeur allégorique de cette « fable » au travers de laquelle Gautier désigne le Pin-Poète sous une seule et identique personne. Pin-Poète en souffrance, chacun ne délivre « ses divines larmes d’or » qu’au prix d’un sacrifice. Sacrifice de l’arbre. Sacrifice de l’homme. L’art est à ce prix qui réclame la douleur. Aussi bien l’art du Résinier qui est ascèse de vie, blessure éprouvée jusqu’au plein de sa chair, blessure qui médiatise l’accès au réel le plus profond des choses. Plaie de l’homme qui joue en écho avec la plaie de l’arbre. Cette métaphore est belle qui dit dans l’exactitude de l’être incisé jusqu’en son âme la nécessité de « mourir debout », avec la même énergie que met le héros à assumer son intime tragédie. Vivre jusqu’au bout de soi est prendre le risque de sa mort.

 

Le Poète meurt.

Le Pin meurt.

L’Homme meurt.

 Seul le Poème demeure.

Il a dépassé sa propre douleur

pour être une « étoile au ciel du monde ».

 

 

 

 

 

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 09:53
Irisation des formes

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Constamment nous regardons le monde, nous le regardons sans cesse mais ne le voyons pas. Toujours nos yeux sont en quête de nouvelles moissons. Des choses, nous voulons des choses à satiété, à foison, pensant en cela combler le vide qui est coalescent à notre condition. Nous nous éprouvons comme des outres désertées dont nous voudrions obturer le manque. Nous n’avons de cesse de grappiller ici les grains opalescents des objets derrière une vitrine, ici encore quelques visions de choses qui nous fascinent, dont nous pensons que leur avoir suffira à notre immédiate joie. Sur ce monde qui vibre tel un cristal, sur ce monde qui pulse ses ondes magnétiques, nous fixons notre désir, nous enracinons le fer de notre volonté, nous ne cherchons qu’à le capturer, à l’immerger dans l’océan jamais apaisé de notre puissance, de notre pouvoir de domination que nous pensons illimité.

   Hommes fouettés par notre détermination à diffuser notre aura à l’entour, aussi bien sur les autres hommes, sur la terre et le ciel, sur les nuages et le vol libre des oiseaux, nous pensons notre fortune illimitée, nous dotons notre regard d’une dimension autistique, nous le plaçons dans l’orbe d’une cécité que nous ne percevons même pas, persuadés que nous sommes du fait que, hors de nous, rien n’existe que d’adventice, de superflu, une manière d’égotisme absolu nous guette qui pourrait bien nous faire sortir de notre condition existentielle, nous ramener au motif singulier d’une chose n’ayant hors de soi nulle réalité, une chose en tant que chose. Une juste suffisance de soi.

    Cette belle image, nous la visons dans une sorte d’indifférence, comme si la silhouette féminine qui s’y dessine dans le doute, l’incertitude, ne se donnait qu’à la manière d’un lointain satellite dont nous serions la planète directrice, n’éprouvant à son égard qu’un intérêt somme toute périphérique. Son être ne nous atteint pas réellement, sa dimension singulière nous échappe au motif qu’elle n’est pas nous, ne le sera jamais, qu’elle est un hôte de passage dont, bientôt, l’évanescente parution, le phénomène illisible se dissoudront dans la texture serrée du temps. C’est ici, bien évidemment, le problème de toute altérité qui se pose et ne saurait trouver quelque résolution que ce soit. A nous-mêmes, nous sommes notre propre mystère, notre insondable présence, un cogito que nous hésitons à fixer dans les rets d’une étrange et aliénante formule :

 

« J’aime donc je suis »,

« Je sens donc je suis »,

« J’imagine donc je suis ».

 

   Mais, ni l’amour, ni la sensation, ni l’imaginaire ne sont des socles suffisamment établis pour une conscience affamée de certitude. A peine énonçons-nous un semblant de vérité « cette figure humaine est belle », qu’un doute s’empare de nous, que notre langage bégaie, que notre parole devient aphasique. S’agit-il bien de beauté ou seulement d’une image agréable sans autre prétention que celle de plaire ? Est-ce une femme dans la force de l’âge ou bien une adolescente qui s’initie à quelques pas de danse ? Est-ce une chorégraphie ou une marche lente, une approche sur la pointe des pieds ? Toutes ces interrogations auront tôt fait d’épuiser notre curiosité et le temps sera proche où nous laisserons l’image à son mystère. L’impression de vague, de confus, de nébuleux aura eu raison de notre patience, laissant notre soif de connaître sur le bord de quelque oued asséché. C’est ainsi, le réel nous fait toujours face avec son intense coefficient d’énigme. Une énigme rejoint l’autre, la mienne rejoint celle du monde. C’est en ceci que nous sommes des navigateurs sans amer, des explorateurs perdus à même la jungle dont ils veulent connaître les secrets, déchiffrer la pensée, lire le destin.

   Oui, nous pourrions demeurer en cet affligeant constat et nous satisfaire de cette progression à l’estime. Être humain, c’est être lucide. Être lucide c’est refuser que les choses nous soient données à la seule hauteur de ce regard d’astigmate. Notre vision dédoublée, il faut la rendre unitaire, l’aiguiser, lui conférer plus d’éclat, seul principe selon lequel faire de notre cheminement un sentier éclairé, non une sombre forêt qui ne se vêtirait que d’ombre et d’inconnaissance. Puisque nous faisons la thèse que nous sommes toujours en-deçà ou au-delà du réel, essayons, au moins une fois, de traverser la vitre des apparences de façon à faire apparaître quelques facettes de cela même qui pourrait se donner comme vérité. Efforçons-nous de coïncider avec ce qui vient à nous et, en quelque sorte, nous provoque à la saisir, cette figure, hors son ambivalence manifeste, au moins décrypter en elle, au plus profond de qui elle est, une inclination, des affinités, des choix d’existence, les traits d’une singularité. Faire ceci est toujours au risque de l’erreur. Le réel est porteur de tant d’esquisses, nous ne pouvons prétendre nous orienter que vers une tâche d’approche, un essai de compréhension. Exister est comprendre, soi, l’autre, le monde autant que nos facultés peuvent en faire l’expérience. Alors tentons l’ouverture d’un chemin exploratoire.

    Elle-en-son-mystère, telle qu’elle m’apparaît et pourrait être si, du moins, son être pouvait se doter de cette réalité qui, à l’instant, me fait signe comme sa possibilité la plus propre de se donner au monde. Ce qu’il faudrait voir et décrire, dans un style strictement phénoménologique, avec la plus grande minutie, ceci :

   La tache auburn des cheveux fait sa sublime auréole tout autour de l’argile claire du visage. Elle dit, la chevelure, la cimaise de l’être, sa limite que tutoie la vitre illimitée de l’empyrée. Sous son abri courent les fluides de la pensée, s’illuminent les interrogations quant à l’existence, à la pure présence, une clairière s’illumine des joies de la méditation, un feu s’allume sous l’amicale pression de la visitation des œuvres d’art, des étincelles crépitent sous la fortune de la rencontre amoureuse, des feux de Bengale tracent dans la nuit l’unique beauté du paysage, posent les contours de la chose délicate, disent l’immense faveur de l’instant magique, la perle opalescente du souvenir, la flèche du destin attendue par les temps à venir.

   Visage, ô visage de grâce infinie. En toi se mire le monde, en toi se dépose, telle une poudre lactée, la poésie des étoiles, la marche des comètes, le dessin sublime des constellations. En toi, sur le lisse de ta peau, le rouge du plaisir, le rose de l’émotion, le blanc de la stupeur, parfois. Visage arc-en-ciel, pareil à la palette du peintre, chaque teinte est un état d’âme. En toi, visage, les motifs ouvragés de l’expérience, les surprises de l’aventure, les rides des épreuves, le rictus de la douleur, la fulgurance de la jouissance, la moue de réprobation, les délices d’un mets, les contractures de l’angoisse, les traits figés de l’ennui. Infinie richesse, arc inépuisable des tonalités émotionnelles, arche immense des faveurs données aux hommes afin que leur humanité se déploie avec la douce insistance du vertige, la polyphonie qui fait la vie belle, tresse à l’envi les broderies d’inépuisables résurgences, enchante la moindre seconde, féconde le plus mince des événements. Visage, ô visage !

   Buste menu, douce éminence, tu portes en toi le secret maternel de la lactation, tes roses aréoles sont les témoins du don que tu octroies à ta descendance. Buste qui dissimules à peine la pourpre énergie de ce coeur qui compte chacune de tes secondes, bat ta propre chamade, buste qui inscris en toi, comme dans un registre secret, comme dans un méticuleux sismographe, chacun de tes tellurismes, chacune de tes vibrations, elles sont infinies, depuis les coups d’épingle de la détresse jusqu’aux joyeux coups de gong de la félicité. Gorge satinée qui reçois les parures, les colliers « d’émaux et camées », les médailles qui scandent les acmés de tes rencontres, les dettes de la mémoire, les promesses faites à ceux que tu aimes, elles dilatent ta poitrine, la métamorphosent en cette figure de proue qui brave les flots, partage l’écume et te porte loin en avant de toi vers ce futur qui t’appelle et t’intrigue, il est ton orient le plus décisif.

   Bras à demi repliés dans le geste du balancement de la marche. Bras qui saisissent l’enfant, le compagnon, l’ami, ils sont les instruments les plus précieux, ils signent l’ouverture de la convivialité, ils disent la force et la détermination. Mains, sublimes mains qui sont tes postes avancés, tes éclaireurs de pointe, le fanal par qui tu te signales aux autres, l’emblème que tu leur tends pour manifester l’échange, l’amitié, l’accueil. En toi, les signes encore visibles des caresses, les traces du pain pétri, de la terre que tu façonnes en pots, des touches de l’instrument dont tu tires tes mélodies, l’incarnat de tes ongles, les semences de ta séduction, la tienne même, celle que tu destines aux autres. Tes mains, les mains sont de tels prodiges, une vie ne suffirait à en chanter les louanges. Les gestes des mains sont le poème par qui le monde nous apparaît en sa plus troublante configuration. Ce que le langage n’énonce pas, elles en dessinent les contours, en précisent les formes. Etonnante complémentarité de la parole, du geste. Etonnante symphonie, l’homme est un cosmos, une totalité. Que n’en fait-il meilleur usage ?

    Abdomen, milieu du corps, aire de rayonnement. En toi, en ton centre s’érige une présence éminemment symbolique. Ton ombilic par lequel tu fus attachée à l’ensemble des générations qui t’ont précédée est ton point-origine. En lui tu remontes jusqu’à la lointaine préhistoire et, bien au-delà, tu rejoins la genèse du vivant, le mystère qui l’entoure, l’infini de l’univers au regard duquel ta finitude, notre finitude à tous, sonnent à la manière d’un coup de fouet. Mais d’un coup de fouet qui nous ouvre au monde car nous ne sommes des hommes qu’à être mortels, ce qui est notre marque insigne, le tremplin de notre transcendance. Nous seuls « pouvons la mort en tant que la mort » selon les dires du philosophe et c’est ceci, ce tragique assumé jusqu’en son fond qui nous rend uniques, inimitables, doués d’immenses virtualités.

    Si nous créons, des œuvres d’art par exemple, c’est bien eu égard à notre finitude. Serions-nous infinis, immortels, notre création serait par essence inépuisable et nous n’aurions nul besoin de créer, nous serions nous-mêmes créés pour l’éternité. L’ombilic est une pierre précieuse, une gemme contenant le secret de notre présence. En ceci, il est encore plus confidentiel que peut l’être notre sexe dérisoire, lui qui n’est qu’un appendice organique, une fonction certes reproductrice mais limitée à son propre territoire. Déplierions-nous le germe de notre ombilic et, soudain, le monde se dévoilerait et, soudain, nos yeux embrasseraient la totalité du monde, visible et invisible.

   Sexe tellement abhorré et tout à la fois encensé. Lieu de toutes les curiosités, de toutes les convoitises, de la joie souvent, parfois des plus confondantes aversions, parfois du tragique en sa plus effective brutalité. Toujours il est difficile de disserter sur le sexe au motif que des connotations morales obèrent un discours se voulant objectif. Parler de sexe est déjà un acte suspect en soi, une idée subversive. Et pourtant, vous qui lisez, moi qui écris, nous ne serions même pas là à « tirer des plans sur la comète » si, quelque part, le sexe avait été biffé des attributs humains. Mais il faut poursuivre. Admirable mont de Vénus qui abrite, dans sa douce éminence, la touffeur d’une forêt pluviale. De souples arborescences dissimulent la voie par laquelle t’atteindre en ton intime. La peau est si lisse à l’entour, si musquée par endroits, si bistre, tout ceci dit l’entrée dans un territoire hors du commun, privé, défendu, indéchiffrable en quelque sorte. C’est à l’intérieur même de la sphère germinative que les choses se disent avec le plus de clarté, sans fausse pudeur, avec l’évidence qui sied aux choses « naturelles ». Oui, c’est bien la Nature qui parle et fait simplement son travail de Nature. C’est nous les hommes qui pervertissons ses lois, les interprétons souvent de manière erronée.

    Notre sexualité est, à l’évidence, le lieu de reproduction de l’espèce, mais aussi le lieu où se polarise l’amour où se focalise le plaisir. Je crois à la mémoire vive du sexe, des premières expériences fondatrices, au souvenir gravé dans la chair des aventures amoureuses. Rien n’est gratuit dans l’effusion sexuelle, tout signifie avec la plus grande ampleur. Seulement, emportés par l’événement, au plein de la jouissance, cette dernière entraîne avec elle tout ce qui aurait pu amarrer, en notre conscience, des faits et gestes par nature essentiellement volatils. « Post coitum omne animal triste », nous dit Gallien depuis sa sagesse grecque. La science moderne l’énonce emphatiquement sous le curieux libellé de « dysphorie post-coïtale », autrement dit sentiment de mélancolie qui, le plus souvent, se donne comme le ton fondamental s’installant après les relations amoureuses.

   Certes bien des justifications sont fournies dont la plus courante met en relation, d’une façon bien plus voluptueuse que mythologique, Eros et Thanatos. Sans doute est-elle la seule qui soit efficiente. A l’acmé de la jouissance, chacun se pense affecté d’une puissance infinie qui, par simple effet diffusif, éloignerait le spectre de la finitude. Alors, quoi de plus normal, l’orage une fois passé, que le paysage nous paraisse terne, fade, sans perspective enthousiasmante ? A la différence de l’enfant qui abandonne son jeu pour en reprendre sitôt un autre, le paradigme amoureux entre adultes se pare de bien d’autres signes ancrés dans le principe de réalité. A l’instar du souverain Principe de Raison dont chacun sait le long temps d’incubation conceptuelle, les assises d’un réel amour fondé en sincérité (à moins qu’il ne s’agisse d’une simple libération orgastique), sont longues à venir. En ce domaine, nous sommes bien plus laborieuses fourmis que cigales insouciantes. A de vrais rapports il faut de l’amplitude, de la préparation, une macération si l’on peut dire. Voici pour ces considérations toutes théoriques qui, cependant, sont utiles à la compréhension de la dimension de sentiments qui, pour être ancrés dans la chair, n’en sont pas moins des soucis de l’individu en recherche de soi, en recherche de l’autre.

   Jambes, fières assises de l’être physique, vous venez en dernier mais méritez toute notre attention. C’est par vous que s’assurent la mobilité, la marche, les plus belles figures de la chorégraphie humaine. Racines, vous étalez largement les rhizomes des pieds sur ce sol qui est constitutif du peuple des Existants. Jambes, vous êtes belles lorsque, fuselées, de soie amoureusement gainées, vous paraissez dans le luxe inouï de qui vous êtes. L’amant peut être tellement fasciné par votre image qu’il peut s’y aliéner sa vie entière. Les jambes sont un prodige, peut-être celui qui vous définit le mieux en qui vous êtes. Tout homme peut rivaliser avec vous au gré de sa poitrine musclée, de la sangle exacte de son bassin, de l’arrondi unique de son fessier. Mais nul homme ne peut revendiquer ces deux attributs qui vous singularisent et vous font femme plus que femme. Parfois, hissée sur de hauts talons ou bien campée sur de plates ballerines, jambes vous diffusez au large votre brillante aura, vous essaimez la beauté si bien qu’un quidam peut vous suivre au hasard des rues, sans autre intention manifeste que de s’inscrire dans le sillage d’une esthétique se suffisant à elle-même.

   Que dire encore qui magnifierait votre physique, encenserait l’esquisse que vous êtes, que nos yeux humains accomplissent à l’aune de notre attentif regard ? Que dire ? Cette digression est sans doute déjà de trop qui ne peut que tracer une approximative figure de qui vous êtes. Et maintenant, reprenons votre image, fixons-là avec toute l’attention requise. Lors de ces quelques lignes, nous avons tâché de donner un contenu plausible à la forme que vous nous avez tendue. Vous étiez, selon le titre une simple « irisation de forme », c’est-à-dire une figure impressionniste, un genre de paysage à la Turner, une brume indicible se retirant à même son avènement. Nous avons modestement essayé de sortir de cette « fausse évidence du monde » que nous livrent la plupart des choses rencontrées et vous-même y étiez en jeu dans cette indistinction qui ne pouvait que nous égarer.

   Nous avons décrit votre site corporel, le saupoudrant de quelques tonalités affectives. Certes le projet était bien mince, pudique, sur le lieu d’une constante réserve. Et il ne pouvait guère en être autrement.

 

Face à nous :

Vous,

la Nature,

le Monde.

 

   Nous orthographions chaque mot avec des majuscules afin que de l’essentiel vienne se substituer à du relatif. Mais alors, qu’en est-il de Vous, de la Nature, du Monde ? Quel est le visage le plus exact, l’épiphanie qui, laissant de côté toutes les scories, nous livrerait la pierre précieuse avec son éclat de cristal ? Dire le thème essentiel d’une personne, est-ce en dessiner la forme sur une feuille de papier, la saisir au travers d’une photographie, enregistrer sa voix, la montrer au travers du langage, la disposer devant soi en « chair et en os », faire droit « à la chose même » pour reprendre le mot fondateur de la phénoménologie ?

   Ou bien plutôt est-ce laisser son être en tant qu’être à ce qu’il est en sa foncière parution ? Mais l’on voit bien que les problèmes sont complexes, enchevêtrées, car vous la Dame-de -l’image, vous avez bien une réalité n’est-ce pas ? Mais quelle est-elle ? Existe-t-il une hiérarchie qui placerait telle esquisse devant telle autre, le mot avant la chair, la chair après l’image, l’image après la voix, la voix avant le dessin, le visage avant la main ? Voyez-vous, Descartes avait raison de placer le doute à l’initiale de toute pensée, au fondement de tout cogito. Nous sommes fondamentalement des hommes et des femmes de doute. En raison de ceci nous interrogeons. Manifestement l’une des missions fondamentales revenant à la loi de notre espèce.

 

Interroger et tâcher de comprendre :

 

   les voies les plus exaltantes de l’humain en sa constante irisation ! Aurions-nous mieux à faire que ceci ?

  

  

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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 10:09
Art : du chaos au cosmos

« Sculpture en eaux vives »

« CAIRN éphémère »

Source : « Paju » - RTS

 

***

 

   Nous, les hommes, sommes traversés de contradictions, placés sous le joug de continuelles contrariétés, soumis aux puissances des orages internes, gouvernés par nos instincts primaires, cloués au pilori de nos désirs, happés ici par nos soudains appétits, crucifiés là à une sexualité qui nous déborde et nous fait connaître la condition erratique des hordes sauvages. Certes nous avons des milliers d’années de civilisation qui ont poncé notre corps de pierre granuleux, le métamorphosant en cette gemme lisse sur laquelle glisse la belle lumière. Certes nous avons ce vernis, cet émail aux mille couleurs, il atténue en nous le primitif, il efface l’archaïque, il inscrit en nous le passage ustensilaire de l’homo faber à la sapience de l’homo sapiens. Mais le réel est-il si simple qu’il voudrait nous le faire croire ? Ne demeure-t-il en nous quelque empreinte d’une lointaine origine, notre chair ne porte-t-elle en elle, au plein de son secret, ces flux et ces reflux indomptés, ces reptations reptiliennes, ces effusions limbiques dormant sous la ligne d’horizon de notre néocortex ? Jamais nous ne pouvons être assurés de notre être de manière à ce qu’il ne présente qu’un aspect de repos et de calme alors qu’en notre fond nous sentons bien que les choses s’animent d’inquiétants mouvements, de glissements ophidiens, de sombres clapotis qui nous font penser au monde étrange de la mangrove avec son limon visqueux, avec les pinces des crabes prêtes à saisir la proie, à la manduquer sans délai. C’est ainsi, malgré le visage rassurant de notre épiphanie, c’est d’un masque dont nous sommes vêtus, c’est d’une pellicule si mince qu’un simple coup d’ongle fendrait l’armure et ne se dévoileraient alors que des abîmes et de sombres destins portant comme noms : Charybde, Scylla, Sisyphe, autrement dit le lexique de l’absurde en sa plus incontournable réalité

   C’est un matin de douce lumière, Julian s’est équipé d’un chaud blouson, a vêtu le bas de son corps de cuissardes. Il marche dans une sorte de gorge étroite. La clarté est vert-émeraude, semblable à celle qui règne au fond des aquariums et des abysses. Ce genre de clair-obscur porte en lui, à la fois la brillance du jour, la netteté de ses formes, à la fois recèle l’ombre nocturne. Comme une métaphore de la raison se détachant sur fond d’irrationnel, de fruste, de brut, d’initial, de venu à soi sur le mode de l’inaccompli, de ce qui ne s’ordonnera que plus tard, lorsqu’un long métabolisme aura eu raison des conflits internes de la matière, la portant au paraître dans la mesure de l’apaisement. Julian, avançant vers le but qu’il s’est fixé, progresse au-dessus de ce genre de forêt pluviale aux mouvements complexes, il en pressant l’existence sans doute cachée dans le mystère de sa chair, il en éprouve parfois le frisson auquel il ne donne pas de nom, la zone de l’inconscient est une zone de confort dont nul ne peut s’affranchir qu’au risque d’une perte de soi. Aussi convient-il de se tenir deux coudées au-dessus des marécages et des lagunes où grouille la vie inaperçue du peuple mystérieux du plancton, des vers, des mollusques, des crustacés. On sait qu’ils existent, on ne les voit pas, c’est comme de passer près d’un slum et d’obturer ses yeux sur la misère du monde. Il faut, à toute existence, la part d’oubli de l’invisible, sinon elle devient une quasi-impossibilité, une aporie au fond vertigineux.

    Julian s’est arrêté au bord d’une vasque d’eau bleue. De gros rochers en délimitent les contours. De hautes parois s’élèvent en direction du ciel, une chute d’eau y a creusé un canal étroit. Tout autour de la vasque, des blocs de schiste gris anthracite, des quartzites vert-de-gris, des marbres blancs. Julian choisit méticuleusement ses pierres d’un œil d’esthète mais aussi en raison du visage définitif qu’il veut donner à sa sculpture éphémère. L’essentiel, pour lui, édifier un cairn qui, en quelque manière, sera l’empreinte légère qu’il aura déposée sur terre, en ce lieu, en ce temps qui n’ont nul retour, qui ne se donnent que dans l’éclair de l’instant. Longue patience de l’homme confronté à ses possibles, c’est-à-dire à sa propre liberté. Faire face à l’inconnu, le modeler, le réaliser selon telle ou telle forme, voici comment donner sens au monde, l’ordonner selon les images que l’on porte en soi depuis la nuit des temps, qui ne demandent qu’à s’actualiser.

   Cette sculpture qui va venir, cet empilement subtil de pierres, Julian en connaissait la nécessité intérieure, attendait le moment de l’éclosion, l’heure juste où son être pourrait coïncider avec celui de la pierre, autrement dit l’irruption du « kairos », ce moment décisif qui transcende le temps ordinaire, cette merveille des conjonctions dès que deux lexiques séparés par nature, l’humaine, la matérielle, s’assemblent en une rhétorique spontanée, fût-elle brève. Ce n’est pas l’édification en elle-même, ce pur miracle d’équilibre qui compte. Ce qui, par-dessus tout, signifie : la beauté du geste qui fait la matière docile, souple, malléable, surrection d’une configuration mentale prenant la consistance du réel. Le prodige est bien celui-ci : rien n’existait qu’oniriquement envisagé, qu’imaginairement projeté et, soudain, l’invisible est devenu visible, l’art a surgi d’on ne sait où, curieuse alchimie de l’homme qui demande, de l’œuvre qui donne. Pur jaillissement du phénomène en sa texture préhensible. Les pierres patiemment assemblées une à une, « soudées » entre elles dans leurs parties minimales, étroites, défiant le principe de raison, mais aussi de réalité, se montrent à nous dans l’évidence la plus exacte qui soit. Ce qui paraissait hors de portée, totalement inexécutable est posé là devant nous, non par un acte de foi, une croyance mais au simple défi des lois élémentaires de la physique.        Julian sait que le motif durera peu, que sa frêle architecture pourra à chaque instant rejoindre sa forme primitive, ce tas de pierres au bord de l’eau que nul n’apercevra, sinon en tant que l’œuvre de la nature, son fouillis, son tumulte constitutifs.

   C’est par la médiation de la photographie que l’Artiste donnera à son travail une assise durable. Elle sera la mémoire de ce qui aura été. Elle sera le souvenir de cette pointe extrême où un homme se sera atteint dans sa plus évidente plénitude qui n’est que la projection de sa propre vérité. On ne triche pas avec les pierres, on ne peut se soustraire aux lois éternelles de la pesanteur, on ne biaise nullement avec la condition si étroite de l’équilibre, on ne s’absente pas de soi au cours de son ouvrage. On est tout entier, en un seul mouvement de l’âme, près de l’âme de la pierre car elle, la pierre, est sublimée par l’esprit qui a insufflé en sa matière dense la légèreté d’un motif esthétique, en même temps que la rigueur d’une tenue hors des choses ordinaires. La pierre ainsi levée ne demeure pas en sa mutité de gemme, elle s’accroît d’une dimension qui la dépasse et la désigne en tant qu’œuvre, une exception parmi les contingences et les facticités de tous ordres. Irait-on jusqu’à dire que « La Colonne sans fin » de Brancusi est un simple assemblage de pièces de fonte ? Bien évidemment non, dire ceci conduirait à une réification du geste artistique qui ne consisterait qu’à en annuler le rayonnement, l’irradiation.

   L’art est un des rares motifs d’élévation en notre siècle matérialiste et consumériste, alors laissons-le poursuive sa tâche qui peut sauver le genre humain de bien des déconvenues. Contemplant son œuvre, Julian fait ce que font tous les artistes, il apprécie la distance qui le sépare de ceci même qu’il a édifié, dont il a tracé la forme dans l’invisible venue du temps. Ses mains posées sur les blocs, sa conscience attentive à être au plus près de ce qu’il veut atteindre, son exigence d’authenticité, tout ceci l’a maintenu hors des choses communes, à la périphérie de tout souci, de toute inquiétude. Evidente joie que d’avoir porté la nature à sa mesure pleine et entière, à savoir d’être œuvre d’art et de le demeurer pour l’éternité des années à venir. Bien sûr, avant longtemps, le cairn s’écroulera sous le poids irrémissible de sa propre fatalité. Pour autant il n’aura nullement disparu du sens dont il a été porteur, son miraculeux équilibre se sera inscrit dans l’ordre des choses possibles, sa forme aura eu lieu et temps dont témoignera son passage temporel. L’œuvre, dût-elle se montrer au seul artiste, demeurera gravée dans sa mémoire et toute mémoire humaine s’inscrivant dans celle, universelle, de l’humanité en son essence, se dotera d’un avenir que nul ne viendra interrompre. Certes, les choses visibles perdurent, mais aussi les invisibles qui, parfois ont pour nom souvenir, espérance, projet, joie intime d’être.

  

   Digressions adventices sur la venue à soi de l’art

 

   Mais reprenons le titre « Art : du chaos au cosmos » et prenons-le en tant que fil rouge de notre méditation. Ce que ce texte voudrait approcher, le fond inconditionné, abyssal, toujours en gestation de la nature et le mettre en rapport avec le geste artistique qui, à notre avis, n’est que la mise en ordre du monde, à savoir l’émergence d’un cosmos. L’art établit la coupure, la scission entre le sauvage, l’indompté, le farouche, le fougueux et l’ordonné, le civilisé, le raffiné, le poli. Le sauvage en son « état de nature », se manifeste sous la forme débridée, pléthorique, insoumise d’une activité dionysiaque illimitée alors que l’œuvre peinte, les pierres assemblées, le bois sculpté se donnent dans la juste mesure apollinienne dont l’artiste, par son travail, les a dotés. En une certaine façon, une dialectique ordre/désordre qui n’est que la réplique de la genèse du vivant. Les manifestations telluriques du sol, les borborygmes des laves, les tellurismes de tous ordres, les déluges, les débordements peu à peu se canalisent pour aboutir enfin à ces paysages apaisés que traversent parfois, à la manière de la réplique d’une histoire immémoriale, les jets de vapeur des geysers, les éruptions des volcans, les séismes.

   Alors il nous faut remonter loin dans le temps afin de comprendre le sens profond du geste de Julian, « jongleur de pierres ». Les premiers hommes préhistoriques trouvaient abri dans les grottes qui, déjà, constituaient à leurs yeux, une mise en ordre de la nature, un refuge où s’assurer de sa propre existence. Et il n’est guère étonnant que l’ébauche du geste artistique se soit manifestée au sein des grottes. Toutes leurs créations animales, aurochs, bisons, bouquetins, mammouths, si elles conservent bien leur figuration réelle, n’en ont pas moins perdu leur agressivité, leur pouvoir de nuisance. Le symbolisme qu’est tout art en son essence au motif qu’il est représentation, place à distance le danger, le métamorphose en réassurance narcissique. L’homo sapiens avait bien conscience que, mimant sur les parois des scènes de chasse, les cornes des aurochs étaient inoffensives, que leurs flèches ne tuaient pas, mais qu’un acte rituel d’exorcisme était ainsi constitué qui les mettait à l’écart du danger. Identiquement, Julian, assemblant ses cairns pierre à pierre, a bien conscience qu’il ne rétablit nullement l’ordre du monde, témoigne simplement, à son niveau, de ce besoin fondamental que possède l’homme de se sentir en sécurité, de posséder un habitat, image d’un cosmos familier.

   C’est une constante humaine que de vouloir se positionner par rapport à la nature, la canalisant, la domptant en quelque sorte. Ce que les Anciens Grecs nommaient « phusis », ce « tourbillon d’atomes » cher à Démocrite, cette profusion de matière indéterminée, animée de pulsions internes, sourdes, aveugles, cette dimension retirée, informe, toujours dérobée, inquiétante, innommable par essence, qui est le sort commun du chaos, c’est contre ceci que s’élève la raison humaine, c’est ceci que les hommes cherchent à réduire, les artistes à capter, à canaliser, à mettre en forme. Parfois, la dimension « monstrueuse » de la terre en son fond insaisissable, les hommes l’ont-ils représentée sous une forme quasiment surfaite, exaltée, au point même que la représentation à la Renaissance, par exemple, du « Géant Apennin », à la villa Médicis, assemblage grossier de pierres, de brique, de lave, de ciment, paraît si invraisemblable que son caractère inquiétant disparaît à même son exubérance et, si le terme n’était anachronique, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une œuvre purement « ludique » chargée d’exorciser la plupart de nos démons qui proviennent en toute vraisemblance, de la présence en nous, du chtonien, de la terre en sa confusionnelle primitivité.

   Tels des arbres, nous les humains demeurons attachés à notre sol natif par nos propres racines qui, certes inconscientes, n’en constituent que des acteurs cachés d’une redoutable efficacité. Il va sans dire que « Le Géant Apennin », à la fois végétal, minéral est le parfait antonyme de l’élévation réalisée par Julian. Ce que « Le Géant » revendique d’appartenance au socle tellurique, « Cairn » l’annule en quelque manière au motif de sa projection céleste, de son audace existentielle. Les autres exemples qui viendraient illustrer par la négative, l’opposition frontale à la démarche du Suisse, ce sont les portraits végétaux créés par Giuseppe Arcimboldo, leur aspect racinaire, tuberculeux, leur volontaire fouillis de rhizomes emmêlés, ceci s’inscrit bien évidemment en faux contre toute tentative de porter un cosmos à jour, de le faire briller dans la pureté de son être.

   L’art, tout art se donne donc comme mise à distance du sujet dont il traite.  Une peinture, fût-elle réaliste, fondée sur une mimésis de la nature, d’un objet, d’une figure humaine, s’en éloigne cependant toujours au motif que le paradigme qu’elle met en œuvre pour parvenir à son aboutissement est médiatisé par la fonction symbolique. La représentation d’une pomme n’est jamais la pomme elle-même, mais sa transfiguration, sa métamorphose, simplement. Certaines œuvres et non des moindres laissent transparaître ce conflit, cette polémique entre la démesure du chaos, la juste mesure du cosmos. « La Nuit étoilée » de Van Gogh est bien le lieu d’un combat entre des forces mystérieuses, d’intenses girations célestes, de nature cosmique, et des vagues terrestres pareilles au déchaînement du Déluge. Mais ici, la force du trait, la violence de la pâte picturale, la maîtrise du geste arrachent l’œuvre au drame qu’elle est supposée représenter, en réalité la folie de Vincent qui perce. L’œuvre s’érige en cosmos à la hauteur du geste artistique qui transcende toutes les catégories, la place en un univers de pure grâce, cette toile est, à proprement parler, hors-sol. Une identique confusion nous saisit face à une peinture de Soutine « Le Bœuf écorché ». Oui, un réel malaise nous envahit et nous prend à la gorge. Quoi de plus chaotique, en effet, que cette dépouille qui nous livre ses chairs sanguinolentes, l’indécence de ses tissus mutilés ?

 

   (INCISE - Et ici, il devient nécessaire de faire une pause : Julian, nous les hommes, tous les hommes, portons en nous cette insoutenable dualité du chaos et du cosmos. Notre visage est immédiatement lisible à la manière des pages d’un livre. Notre peau est lisse, ouverte au soleil, bien délimitée, un genre d’outre à peu près parfaite. Elle est notre enveloppe, l’image que nous tendons au monde, l’épiphanie la plus visible qui nous détermine en notre être. Rien que du parfait en première approximation. A être considérés selon notre face extérieure, tout paraît en ordre, cohérent abouti. Mais nous avons un envers et cet envers est nécessairement chaotique, à témoin les plis et remous de nos chairs internes, les flux de nos rivières de sang, les lacs délétères de nos humeurs, la confusion, l’imbroglio de nos viscères, les pelotes embrouillées de nos nerfs, l’architecture branlante de nos os, les tissus flasques de nos aponévroses. En réalité nous sommes, tel « Le Bœuf » de Soutine, des écorchés vifs, à la seule différence que nous avons encore, pour quelques instants, notre tunique de peau, elle nous abrite de bien des déconvenues. Regardez les clichés de l’imagerie médicale tirés à partir des organes de votre corps : un sentiment d’inquiétude vous saisira pour la simple raison qu’elle vous révèlera mortel, infiniment mortel sous la vitre rassurante des apparences. Ce que je veux dire ici, par ce détour anatomique, ce démontage pièce à pièce, c’est que Julian, assemblant une à une ses pierres, ne fait que reconfigurer son corps éclaté, ce chaos, afin de lui donner site en un cosmos qui lui soit agréable. C’est un peu comme un écorché qui retournerait sa peau afin d’en faire un miroir reflétant l’immense beauté du monde.)

  

   Mais revenons aux artistes, à la nature de leur travail. Donc faire du chaos un cosmos. Le sculpteur attaquant de son ciseau le bloc de schiste, le peintre appliquant ses huiles sur la toile, le tourneur sur bois évidant de ses gouges et bédanes le bloc de chêne, le potier creusant l’argile, tous concourent à un unique but : ôter les éclats de pierre de manière à libérer la sculpture, éliminer les excès de pâte afin que le sujet de la toile se rende visible, éjecter les copeaux pour donner vie à la coupe, retirer le surplus de terre et dévoiler le pot. Eclats de pierre, excès de pâte, copeaux, chutes de glaise ne sont que les signes du chaos initial.  Sculpture, toile peinte, coupe de bois, pot de terre, autrement dit les œuvres portées à leur finalité, témoignent d’une mise en ordre, d’un cosmos qui s’est substitué à l’informel du départ, forme accomplie seule digne de sens. C’est ainsi que tout acte de création, tirant de l’illisible du lisible, de l’informulé du formulé, de l’indistinct du distinct peut être considéré, en son fond, en tant que lutte contre une angoisse primordiale qui trouve son fondement dans les replis archaïques de la terre dont à l’évidence nous provenons, auxquels nous retournerons, délaissant le cosmos pour rejoindre le chaos. Toute vie en ses conditions d’existence suit la même courbe, décrit un cercle identique comme s’il y avait une logique élémentaire partant de l’ombre, surgissant dans la lumière pour s’y abîmer enfin en des contrées purement abyssales.

   Julian, en son œuvre singulière, trace devant nos yeux éblouis les conditions mêmes d’une sortie du néant. Ses concrétions de pierre, fragiles en leur élévation, se laissent percevoir telle une allégorie souhaitant nous dire le précieux de toute beauté surtout lorsque celle-ci est passagère, fugace. Un instant seulement, l’équilibre se donne comme la possibilité de vaincre la puissance sourde du destin. Un instant seulement. Cette temporalité pareille à la vie de l’éphémère, cet insecte aux ailes de tulle, ne fait que renforcer notre amour de ceci qu’il nous donne à voir avec tant de sagesse et de générosité.

 

 

 

 

 

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 10:24
A mi-chemin de soi

« Demi-teinte »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   A la mi-été

 

   Dans l’air, pareille à une sourde menace, il y avait comme une hésitation des choses à connaître leur propre destin. Mes promenades quotidiennes sur le Causse se teintaient de cette étrange ambiance d’inachevé. Les chênes n’étaient ce qu’ils étaient qu’à être des troncs, des racines le plus souvent apparentes, des feuilles sèches que le vent battait sans cesse, des chutes de glands sur le sol de pierre. En réalité, les chênes étaient bien là, réels, plantés dans la terre calcaire, mais ils n’étaient arbres qu’à moitié, en quête d’un mystère qui les eût accomplis, mais le mystère s’absentait et la question demeurait entière d’une forme qui se faisait attendre et ne traçait que d’évanescents contours. L’été lui-même semblait avoir calqué son comportement sur le dénuement des arbres. Quelques jours, de-ci, de-là, allumaient dans le ciel une rapide flamme solaire. Alors, la nuit, les grillons chantaient, alors, tout au long du jour, les cigales cymbalisaient avec ardeur et l’on aurait pensé la Provence entière sise, ici, sur les aiguilles des genévriers, accrochée aux touffes de thym, liée aux pétales jaunes des hélianthèmes.

    L’été ne « battait son plein » qu’avec une étonnante parcimonie, si bien qu’on eût pensé à l’automne arrivé avant l’heure. Le plus souvent, en fin de matinée, de lourds nuages gris envahissaient l’horizon, un vent frais se levait entraînant des tourbillons de feuilles, des écharpes de pluie naissaient à l’ouest, traversaient tout le pays qui courbait l’échine sous le faix. Les orages succédaient aux orages. Nul ne sortait de chez soi, sauf les plus téméraires qui bravaient le ciel avec des regards bas et des échines pliées semblables à celles, fuyantes, des hyènes. Il y avait, dans l’air, comme une vague de ressentiment. Les âmes des Caussenards s’insurgeaient, ne trouvant plus le lieu d’un possible habiter.

  

   A la mi-automne

 

   La nouvelle saison venue, désireux de troquer cet été mutilé contre un automne que je souhaitais plus radieux, je louais un modeste gite à Alcange, en arrière des dunes, à quelques encablures de l’Océan. Rares étaient les curieux qui avaient tenté une aventure identique à la mienne. Au cas où un temps capricieux se montrerait, j’avais emporté avec moi quelques livres, un bloc de feuilles et des stylos. Un grand lac s’étendait devant mon logis, un lac semé de bruyères roses aux confins de la forêt de pins. C’était, en une certaine manière, un havre de paix et, en quelque sorte, la réplique de mon Causse. Cependant les pins sylvestres avaient remplacé les chênes, le sable se donnait à la place des pierres calcaires. Un même ciel teinté de gris unissait mon pays et ce pays nouveau dont, chaque jour, je découvrais le charme des chemins, ses touffes accueillantes de fougères, ses massifs d’ajoncs, ses buissons de genets à balais. Je me familiarisais avec ce monde nouveau et je crois bien que j’essayais d’y trouver des correspondances avec mon environnement coutumier. Les premiers jours furent solaires, lumineux, la brume matinale se levait vite qui laissait la place à un paysage ouvert, lequel incitait à la promenade, à la rêverie au bord des lagunes et des étangs semés d’herbes jaunes tout le long de la lande humide.

   Puis, soudain, le temps changea, se métamorphosa en une sorte d’hiver précoce. Je passais le plus clair de mes journées à alimenter le poêle avec de grosses bûches, à fumer, à poser des notes sur le papier. J’avais le motif de plusieurs articles en tête, j’en brossais le rapide canevas. Mais voici que l’ennui s’insinuait insidieusement en mon âme, faisant basculer mon séjour dans une mélancolie dont je savais, par expérience, qu’elle serait longue à partir. Je me distrayais en lisant de longs textes d’une anthologie sur « Les Romantiques allemands », passant des « Fragments des Grains de pollen » de Novalis : « partout nous cherchons l’Absolu et jamais nous ne trouvons que des objets », à la belle poésie plaintive de Friedrich Hölderlin dans « A Diotima » : « Les clairs chemins, les brousses rases et les sables/Où se posaient nos pas », aux vers polyphoniques de Jean-Paul : « Soudain, au ciel, on vit sourdre une petite étoile qui lançait des éclairs aigus - elle s’appelait l’Aurore -, un instant, la mer où j’étais s’ouvrit, comme de plaisir ». « L’Absolu » ne se présentait que dans un relatif qui traînait en longueur, les « clairs chemins » suivaient une pente obscure, quant aux étoiles elles se perdaient dans un ciel envahi de sombres nuées. L’automne, cette saison que je chérissais entre toutes, n’était qu’un demi-automne, bien plutôt un temps se perdant déjà, dans les rigueurs hivernales.

 

   A mi-chemin

 

   Un soir, alors que j’étais tout occupé à la lecture, parcourant un texte de Friedrich Gottlob Wetzel tiré des « Feuilles de Bonaventura » :

   « C’était une de ces troubles nuits, où dans une succession rapide et chargée de mystère, alternaient les lueurs et l’opacité. Au ciel, les nuages volaient en figures géantes, emportées par le vent dans une énorme chevauchée ; et la lune en un perpétuel changement apparaissait et disparaissait sans cesse… »

    …j’étais à ce point immergé dans la fiction, m’y retrouvant bien plus que dans le réel qui m’entourait, au point que mon gîte, volant soudain en plein ciel, il ne m’eût guère étonné que je pusse saisir un bouquet d’étoiles et en humer la saveur cosmétique. Un soir donc, on tambourina discrètement à ma porte, un genre de grêle douce comme mêlée de pluie. Je me levai sans faire de bruit, ne voulant effrayer qui passait là en cette nuit qui venait. Ma porte entrouverte laissa glisser dans l’ombre un triangle de clarté. Dans ce triangle se tenait une Inconnue dont l’étonnante allure ne cessa de me questionner. Devant moi, dans une posture semi-inclinée paraissait, à la manière d’un conte fantastique, un personnage d’allure indéfinissable, femme dont l’âge se dirigeait approximativement vers la maturité. Elle était silencieuse, son corps tissé du même secret qui laissait ses lèvres closes. Je m’attendais à une demande, concernant peut-être un lieu dont elle était en quête, de gens qu’elle recherchait ou bien d’un service à demander. Cependant nul son ne sortait de sa bouche, genre d’incantation muette que ses yeux, sans doute, proféraient, mais de longs cils en cachaient l’accès et les traits du visage, si effacés, se fondaient dans la poudre blanche du maquillage pareil à celui d’une geisha.

   Ses pieds, que je n’osais regarder, je les imaginais chaussés de « geta », ces socques de bois traditionnels aux brides colorées. Elle était vêtue d’un manteau en astrakan glacé, il imitait à la perfection ces kimonos et déjà, il me semblait voir, au plein du dos, s’épanouir la large ceinture obi attachée en nœud de tambour. Mais il convenait que je misse mon imaginaire au repos et que je fusse attentif à ceci même qui me visitait de si étrange manière. Cette « Demi-teinte », ainsi la nommais-je d’instinct, était de l’ordre d’une apparition et j’étais presque sur le point de croire à un rêve éveillé lorsque l’Inconnue, franchissant le seuil de la maison, alla s’assoir sans autre manière sur un vieux fauteuil défraîchi qui faisait face au mien, près de l’âtre où grésillaient encore quelques brandons tachés de jaune et de rouge. A la hâte, je confectionnai un thé fort dont j’avais le secret, ce breuvage aiguillonnait mon esprit et stimulait mon écriture.

   Après quelques tentatives de communication, je me résolvais au silence moi aussi, pensant qu’un mutisme pouvait nous réunir bien mieux que ne l’eussent fait des paroles somme toute en voie de constitution entre deux étrangers posés tels des chiens de faïence, réduits au simple motif de leur propre intimité. Mon interlocutrice muette buvait sa boisson à petits coups de langue comme le font les chats. Je voyais sa poitrine menue palpiter sous la peau d’agneau lustré. Mon regard n’osait guère s’aventurer plus bas que son « kimono », mais j’apercevais ses longues jambes polies, identiques à la douce lumière montant d’un céladon. J’éprouvais une sorte de frémissement intérieur, je sentais progresser en moi, à bas bruit, les ondes d’une sourde volupté. Ce que la « discrétion » de son langage m’ôtait, sa posture me le renvoyait immensément réfracté, comme l’eussent fait mille miroirs d’une galerie des glaces.

   A chaque instant j’imaginais mon vis-à-vis sous la figure d’une ballerine d’apparat dont je remontais le mécanisme régulièrement, sa ronde cristalline sur le plateau qui animait son mouvement la disposait selon mon regard et les caprices de mes désirs. Elle n’était libre qu’à la mesure de mon propre vouloir et ce pouvoir me grisait car elle n’était qu’une sorte de jouet dont je détenais le code secret. Je n’en tirais ni honte, ni vanité car cette situation, sur le bord de quelque onirisme, s’inscrivait si bien dans l’orbe de mon constant romantisme. Ce n’était nul hasard si je lisais, tout le jour durant, « Les Élixirs du Diable » d’E.T.A Hoffmann ou « Amour et Magie » de Ludvig Tieck. Si j’étais « romantique » ce n’était nullement à la façon dont un tempérament hyperesthésique eût été à la recherche du succédané narcotique d’une existence en perte de sens. Bien plus, j’adhérais totalement à la belle vision d’Armel Guerne développée dans « Le Verbe nu :Méditation pour la fin des temps » :

   « Le phénomène romantique (…) ce n’est pas un mouvement, mais une insurrection de l’esprit lui-même (…), l’homme est appelé à se réaliser sur le chemin secret qui le conduit aux sources vives de son intériorité. » (C’est moi qui souligne).

   C’était bien ceci que je vivais en moi, et j’espérais secrètement que « Demi-teinte » vînt me rejoindre dans le « mi-chemin » d’exister qui était le mien, tout comme il est le lot de tout Existant sur terre. Par définition, nous sommes des inapaisés, des inassouvis, des fragmentaires toujours à la recherche de notre être qui est, sans cesse, soit en avant de nous, soit en arrière de nous. Jamais nous ne coïncidons avec qui nous sommes. Notre vie est astigmate, constant dédoublement des formes. Nous voulons découvrir notre image dans le tain du miroir mais notre tentative narcissique se réduit toujours à n’apercevoir qu’une fuyante silhouette en voie de constitution, nullement constituée. « appelée à se réaliser » nous précise le Poète. A preuve, à peine avons-nous quitté le miroir que, déjà, nous n’avons plus le souvenir de notre propre visage. La couleur de nos yeux, nous n’en connaissons plus la situation sur l’échelle des tons. Cette fossette au milieu du menton, est-elle réelle ou bien imaginée ? Ce rictus, ce clignement de paupière, cette mimique qui nous caractérisent, n’en avons-nous simplement dessiné la forme sur l’écran de nos visions intérieures ? Et, du reste, avons-nous quelque réalité en dehors de notre univers mental, de notre dramaturgie personnelle, du monde que nous nous créons à mesure que nous avançons, en modifiant à chaque instant la texture, en altérant la trame, en aliénant jusqu’à la possibilité même d’être, de devenir, de s’inscrire en une destinée singulière ? Les choses sont si dispersées tout autour de nous. Les choses sont si fuyantes et notre course pour les rattraper est une tentative de saisir les nuages,

 

ils sont trop haut,

ils sont trop loin,

ils sont trop irréels !

 

    C’est tout ceci qui a traversé mon esprit alors que mon Hôtesse lapait délicatement son thé, toujours silencieuse à souhait. Maintenant j’appréciais, je savourais la touffeur de son silence, les espaces libres qu’elle ménageait afin que mon esprit, rendu à sa liberté, pût à sa guise voler ici ou là, sans la moindre contrainte, la faire elle, l’Inconnue, telle que je la souhaitais, me faire moi, tel qu’en moi-même je m’attendais. Peut-être un simple contour entourant un vide, mais c’était mieux, cette vacuité, qu’un doute permanent qui m’ôtait toute certitude d’être ici et maintenant, cette personne pouvant s’actualiser, rencontrer un semblable, dire l’exister en son possible. Méditant, c’est à peine si j’avais remarqué cette rose incarnat que « Demi-teinte » portait à la hauteur de sa taille, qu’elle semblait fixer avec un air proche d’une hypnose.

 

Sa main droite coulait le long de son corps,

pareille à un gant inutile.

Signifiait-elle le monde

en sa configuration non-préhensible ?

 Un geste de lassitude ?

Le renoncement à une affirmation de soi ?

 

   Tout ceci était si troublant. Dehors le vent s’était levé, déchirant la toile des nuages. Par les intervalles scintillaient quelques étoiles. Parfois, le croissant de la lune se montrait et sa lueur blafarde, visage de Pierrot ou de Colombine, était si semblable à l’épiphanie blanche de la Geisha.

    Soudain quelque chose m’alerta, comme une dilatation des grains d’air autour de sa bouche, comme une pluie de sable, comme la chute d’un grésil dans l’air poudré de blancheur. Ses lèvres semblaient articuler quelque chose, mais dans le silence, mais dans la méditation. J’étais fasciné par le mouvement léger des lèvres de « Demi-teinte », un genre de grésillement léger, le passage d’un vent, la dilatation imperceptible d’une brume. Mes oreilles ne percevaient rien. Seuls mes yeux étaient témoins de paroles à vrai dire insensées en cette heure, en cet endroit, entre deux être inconnus qui n’étaient même pas en possession d’eux-mêmes. Des mots se détachaient pareils à des gouttes d’eau tombant de la margelle d’un puits, faisant leur écho, tout en bas, contre l’eau cristalline. Ces mots étaient magiques, manières de prière dont je ne savais plus très bien si c’était elle qui les émettait, si c’était moi qui en éprouvais l’étrange sonorité comme venue du plus loin de la mémoire :

 

« La rose est sans pourquoi ;

elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a souci d'elle-même,

ne cherche pas si on la voit. »

 

   A mesure que les mots s’enlevaient de la bouche de « Demi-teinte », les pétales de sa rose chutaient au sol dans un drôle de bruit d’écume. Ils se posaient sur le carrelage, tels d’éphémères papillons qui seraient venus mourir, ici, dans la lumière déclinante, près des lagunes, près de l’océan dont on entendait, au loin, le sourd battement. Bientôt il ne demeura que la tige, le souvenir du bouton, quelques feuilles se perdant dans les plis de la nuit. Sans que j’en fusse averti en quelque manière que ce soit, mon Hôtesse se leva et, dans un mouvement léger, prit congé. Par la porte restée ouverte je percevais le glissement de la lune dans le ciel, le balancement de l’océan, la chute des grains de sable sur la dune proche. Alors, dans mon esprit, comme en surimpression au distique d’Angelus Silesius dans « Le Pélerin Chérubinique. Description sensible des quatre choses dernières », d’autres paroles se donnèrent à moi pareilles au décryptage d’un profond mystère :

 

« Demi-teinte est sans pourquoi

Elle vit parce qu’elle vit

N’a souci d’elle-même

Ne cherche pas si on la voit. »

 

   Oui, tout semblait vraiment « sans pourquoi ». Les choses étaient les choses sans autre motif qu’être des choses. L’Inconnue avait apporté la réponse à mes incessantes et aporétiques questions. Les hommes étaient « sans pourquoi », ils vivaient parce qu’ils vivaient. Il n’y avait nulle raison qui justifiât leur présence ici ou là. Il fallait donc avancer dans la vie tels des somnambules. Il fallait ce détachement de toute chose. Cette manière de dénuement absolu. Ce renoncement à soi. Là seulement était l’empreinte humaine : un cheminement d’égarés parmi le concert du vivant. Oui, c’est ceci qui était la vérité ultime. Toute autre posture était pure affabulation.

   Le matin vient de se lever sur la lagune proche. Au sol, une jonchée de pétales de rose, une trace de pas sur le seuil de la porte. Tout ce qu’il reste d’un rêve ou bien d’une réalité évanouie. Quelle différence puisque, maintenant, je me retrouve face à moi avec les paroles du Mystique qui résonnent dans ma tête, font leur gigue qui n’aura de cesse que je n’aie pris mon papier, y traçant les lettres présentes, elles sont mon seul recours contre l’ennui, l’angoisse, sans doute la folie.

 

« La rose est sans pourquoi »

« La rose est sans »

« La rose est »

« La rose »

« La »

«  »

 

 

 

 

 

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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 16:27
D’où la beauté ?

Terre de légendes...

Ménez-Hom...Breizh...

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   « D’où la beauté ? », l’on poserait la question comme on l’adresserait à un Quidam : « D’où venez-vous ? » et le Chemineau, sans doute, ne vous répondrait rien pour la simple raison que nul ne connaît le lieu de sa provenance. Donc nous réitérons : « D’où vient la beauté » et alors il y a comme un grand vide car, tel un enfant surpris à commettre quelque bêtise, soudain, nous ne connaissons plus le lieu de notre être. Nous sommes égarés, nous demeurons sans parole, sans doute commis à un silence éternel. La beauté est si grande et nous sommes si petits !

 

« La beauté a-t-elle toujours existé ? »

« N’est-elle l’invention de quelque Démiurge

réfugié au plein de son secret ? »

« Et puis, au juste, pouvons-nous au moins

en cerner la réalité ? »

« Ou bien seulement en dire un fragment ? »

« L’approcher avec prudence comme on le fait

d’un feu rougeoyant ? »

    

   Infinie est la kyrielle des interrogations et, corrélativement, est illimitée notre angoisse de trop étreindre et de ne rien saisir qui nous rassurerait, nous placerait sur l’assise d’une vérité. Nous persistons :

« La beauté, nous voulons la dire

en mode simple, mais la dire

est déjà la figer dans une forme

qui n’est pas la sienne. »

« A-t-elle des normes ? »

« Possède-t-elle des figures

au gré desquelles nous la fixerions

en qui elle est ? »

« A-telle une configuration spatiale ? »

 « Ou plutôt un destin temporel ? »

 

   Nous voyons bien que nous nous épuisons à forer un trou qui, plutôt que de nous faire rejoindre une eau de source, ne conduit qu’à nous plonger dans un abîme, donc à rejoindre quelque sombre antre qui ne nous dira ni la beauté, ni nous qui sommes en quête d’elle qui fuit au-devant et, jamais, ne se retourne. Sans doute est-ce là la figure de quelque inaccessible, peut-être même de l’absolu en sa fermeture ?

   Alors, bien plutôt que de girer dans l’orbe du mystère, une seule issue : décrire ce réel qui nous attire, le décrire au plus près, peut-être consentira-t-il à apparaître sous son jour aussi exact que possible ? La terre est lourde, noire, plongée dans le plus pur secret. Terre de tchernoziom, terre d’humus qui possède, étrangement, la même racine qu’homme, « homo », « humus », une identique mesure pour deux choses qui se donnent comme une seule. L’homme, fils de la terre, l’homme en qui repose le souci de la terre, l’homme reflet de la terre, elle la terre, réserve de beauté, d’immense beauté. Rien de plus beau que le sillon de glaise retourné par le versoir, rien de plus beau que les champs labourés sous la clameur d’automne. Rien de plus beau que l’argile claire couchée sous le jour, en elle se réverbère la lumière du ciel. « Rien de plus beau » en sa triple venue à l’énonciation. Mais que signifie cette réitération, sinon que toute beauté ne peut que persister dans son être, qu’elle n’est pas une simple toquade, un hasard papillonnant, ici et là, dans la plus confondante distraction. Beauté est durée. Ce qui paraît beau et ne dure pas, simplement du « joli », du « plaisant », de « l’artifice » devant les yeux répandus.

   La terre est légèrement bombée, elle semble se courber sous le plaisir, se tendre sous l’effet de quelque volupté. Noces du Ciel et de la Terre. Epousailles des Infinis. Osmose des Inconnaissables. Ciel, Terre, jamais nous n’en possèderons la totalité, tout juste en apercevrons-nous quelques clignotements, quelques fragments pareils à ceux des kaléidoscopes, ils nous fascinent et disparaissent à même leur fascination. Ceci veut dire que la beauté est toujours au-devant d’elle-même, en arrière d’elle-même, jamais en un endroit exact qui en ferait une chose du monde, un objet préhensible, un outil dont nous tracerions une immédiate frontière, édifierions des limites. Oui, c’est bien ceci, la joie qu’instille en nous toute beauté, elle bourgeonne tout en haut de notre désir, elle brûle le bout de nos doigts, elle effleure le velouté de nos sexes mais jamais ne s’y dépose. Le ferait-elle, elle serait semblable à l’action journellement répétée qui meurt de l’être trop souvent.

    Haut est le Ciel. Immense est le Ciel. Sa course n’a nulle borne. Nul air ne le possède. Seule la Rose des Vents en parcourt l’immortelle durée : Alizé ; Bise ; Grain blanc ; Nordet ; Noroît ; Suroît ; Suet ; Harmattan ; Ponant ; Simoun ; Sirocco. Ces mots sont magiques ; Ces mots sont célestes. Ces mots planent à des hauteurs vertigineuses. Ces mots sont les rubis du Poème, ce Langage Essentiel. Ces mots sont les mots de la Transcendance, grâce à qui la Nature se donne pour l’exception qu’elle est, par qui les Hommes viennent à eux, existent, ces Echappés du Néant, certes ourlés de finitude, c’est ce qui fait leur grandeur, tresse les motifs de leur éthique. Alors la Beauté ? Elle est identique à la course hauturière des Vents, elle vient de loin, va loin, esseulée mais sûre d’elle, fière de sa race, emplie de sa propre vérité. Nul ne peut arrêter la beauté, la fixer dans un cadre et la clouer au mur. Ce qui est punaisé aux cloisons : de simples images d’Epinal, autrement dit des genres de contingences faisant halte le temps d’un regard et se gommant à l’aune de ce furtif regard.

   Les arbres sont les médiateurs, les génies tutélaires qui unissent les contraires, ils sont pareils aux mots de liaison, ces magiques « conjonctions de coordination » qui assemblent le réel en un même point, focalisent le divers, l’éparpillé, donnent sens à ce qui, peut-être, disjoint, ne dirait rien d’autre que la texture de l’égarement, autrement dit la perte des choses dans l’illisible et confus univers. Ici, ils sont ces étonnants hiéroglyphes qui, tout à la fois, livrent et ne livrent pas leurs secrets, ce qui est aussi la mission d’une œuvre de beauté dans la dimension ouverte de l’art. Voilement-dévoilement de ce qui apparaît et se retire en un unique et nécessaire geste. Tout serait-il donné d’avance, nous n’aurions de cesse de porter nos yeux sur d’autres motifs, d’autres figures, peut-être les plus répandues, les plus naïves. C’est avec tout ceci que la beauté livre un constant combat qui, la plupart du temps, demeure inapparent en son essence. C’est là son destin et sa réussite la plus assurée.

   La très belle image d’Hervé Baïs renferme en elle tous ces ingrédients de la beauté. Mais ils sont si discrets ! Un simple vent prosaïque pourrait en atténuer le singulier phénomène. Cependant, cette photographie est traversée de vents altiers, Ponant, Simoun, Suroît. Ce ne sont de simples respirations, des souffles communs. Ce sont les brises qu’exhalent les poitrines des dieux. Ce sont de pures haleines qui soutiennent l’architecture du verbe.  C’est de la poésie, ce qui inspire et tresse les liens d’une subtile émotion. C’est tissé de gaze, ouvragé des dentelles les plus admirables qui soient. Regardez l’image de cette « Terre de légendes », regardez Ménez-Hom et, déjà, vous ne vous possédez plus totalement et déjà vous êtes au plein de ces montagnes sacrées de l’Armorique, le Karrek an Tan, le Roc'h an Aotroù, le Roc de Toulaëron, ces noms qui sonnent à la manière d’incantations, ces noms chantournés qui illustrent de vieux grimoires, ces noms qui, au sens propre, vous « transportent » ailleurs, puissance de la métaphore qui vous fait passer d’un réel ordinaire à un réel transfiguré, pouvoir de la transcendance qui fait être soi plus que soi, exposé à l’infinie beauté du monde. Il suffit d’ouvrir les yeux ! Toujours une place pour la beauté ! Mais elle exige l’attention. Mais elle demande la reconnaissance.

 

 

 

 

 

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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 09:37
En l’absence de parole

« Rien dire »

Dessin : André Maynet

 

***

 

    « Rien dire », proférer cette courte énonciation et, d’emblée, l’on sent que quelque chose ne tient pas, que quelque chose s’ouvre de l’ordre de la fissure, de l’entaille, de la fente qui, peut-être, jamais ne pourront se refermer. Peut-être même est-ce la fureur de l’abîme, son illisible vortex qui viendront jusqu’à nous et nous menaceront de nous reprendre en eux, puisque sortis un jour de l’abîme nous sommes en attente d’y retourner. « Rien dire », « rien dire », « rien dire », comme si une énonciation trois fois promulguée était à même de faire disparaître l’aporie tout juste levée qui fouettait notre angoisse jusqu’au sang. A force de projeter en-nous-hors-de -nous ce fragment de langage funeste, nous pensions pouvoir en inverser la lourde charge de sens. Alors nous étions des enfants brodant quelque magie, attribuant à la force des mots une possibilité d’offenser le réel, de le métamorphoser en une autre figure que celle qu’il nous présentait. C’est ainsi, nous retombons en enfance dès l’instant où une impossibilité surgit au- devant de nous, une herse barrant notre accès à une satisfaction, une réalisation, l’aboutissement d’un projet. Toujours nous nous impatientons de parvenir au comblement de notre être, êtres de manque en notre humaine configuration.

   « Rien dire », il ne faut nullement l’aborder de face, par le biais d’un langage qui en énoncerait le contenu, non il faut user de métaphores transversales, elles seules nous mèneront au seuil d’une compréhension. Voyez-vous, je crois que chez le paralytique, en horizon d’arrière-fond, toujours se détache une image neurologique mobile, une aura diffuse à l’entour de la conscience, une figure hallucinée animée de multiples et souples mouvements, de saltos, d’arabesques corporelles, de pas de deux, de grands écarts, d’entrechats. Chez l’aveugle, d’une manière identique, j’imagine volontiers, surgissant dans la mangrove de la tête, quantité de feux d’artifices, pléthore d’images hautes en couleurs, débauche jusqu’à l’infini de scènes vives, jeu facétieux des personnages de la commedia dell’arte, flamboiements et étincellements divers, fête des yeux absents. Et chez le muet, puisqu’ici nous nous approchons de notre sujet, je conçois assez facilement l’agitation impatiente du massif de la langue, la contraction voluptueuse des zygomatiques, la vibration silencieuse de l’isthme laryngé. Puisque l’impossible, l’inatteignable, le hors de portée me narguent et me menacent, quelle autre parade que de mimer le sens aboli, quelle autre alternative que de disposer mon corps à une lutte interne, de le bander tel un arc qui, jamais ne lancera de flèche, mais se vivra comme condition de possibilité d’une impossibilité. A-t-on jamais mieux énoncé l’absurde en son insupportable évidence ? A-t-on jamais dit le silence et ses boules de coton qui tueraient si elle le pouvaient ? Mais elles se retournent sur la volonté du Démuni et lui signifient l’impasse dans laquelle il se trouve qui n’a d’issue qu’au-dedans de lui, non au-dehors, là où vivent les hommes allégés du souci de porter une croix, de coiffer leur tête d’une couronne d’épines.

    Nous pensions sans doute nous être éloignés du motif de notre quête et, pourtant, tous ces refus d’obtempérer du réel étaient là, au foyer, diffusant leur infernale brûlure. Paralysie, cécité, mutisme étaient les simagrées du rédhibitoire en son épiphanie la plus tragique. Il était nécessaire d’accomplir une boucle avant de revenir au beau dessin d’André Maynet qui est l’unique objet de notre souci. Souci : à savoir comprendre ce que recèlent pour nous ces quelques traits de graphite qui ont tracé l’espace d’un destin, en ont déterminé le sens. « Rien dire » et, corrélativement, nous devenons muets, figés, rassemblés en ce seul point focal d’un langage obturé qui ne peut trouver d’expansion qu’à l’intérieur de son propre domaine. Langage procédant à sa propre profération, si vous percevez le chemin qui est à poursuivre, sur cette voie de pur silence. « Rien dire ». Le dire est toujours le dire de quelque chose, tout comme la conscience est toujours « conscience de quelque chose ». Il y a une nécessaire logique qui préside à l’énonciation du principe de raison. Si beaucoup de choses sont « sans pourquoi », cependant nombre d’entre elles peuvent répondre au pourquoi, en soutenir l’épreuve.

   « Rien dire », aussi bien peut s’énoncer de façon symétriquement inversée « dire rien ». Or dire le rien, c’est proférer le néant. Or proférer le néant c’est nous conduire au non-être, ce que notre raison ne saurait concevoir, puisque du non-être nous ne pouvons rien connaître. « Rien dire » est l’espace illisible où le sens refermé sur son germe ne peut que végéter et mourir de cette interne floculation. Le langage qui était pure expansion de soi et de celui, celle qui le profèrent, voici qu’il se condense, se réduit à la peau de chagrin pour bientôt se biffer lui-même et n’être plus qu’une vague buée dont les hommes ne devineront même pas, qu’un jour, elle ait pu exister.

   Elle-qui-ne-dit-mot, regardons-là avec toute l’attention qui est requise pour saisir la pulpe des choses rares. Parlons Celle-qui-ne-parle-pas. Tout autour d’elle construisons l’écrin du langage, entourons-là d’une bruissante et rayonnante Babel, mais dans l’approche, mais dans la plus grande douceur. Des mots qui ne l’offusqueront mais la porteront au plein de son être. Puisque, aussi bien, de ce dernier, l’être, elle est exilée, elle est en peine pour la simple raison qu’être, originairement énoncé, c’est avoir la parole. Merveille que celle-ci, dont la simplicité nous emplit le cœur, l’homme est être de langage et ceci bien avant d’être celui qui agit et bâtit des projets, trace des plans sur la comète.

   Pépite immense du langage, joyau à nul autre pareil qui brille au milieu de la nuit, écarte les ténèbres, disloque leurs membranes de suie. Il n’y a rien avant le langage, avant le verbe premier qui dessine les contours de l’homme. Et si nous nous amusons à créer de toutes pièces une fable biblique (mais la Bible est bien une fable !), eh bien les eaux du Déluge, les lourdes nuées, le désordre immense de la terre, les épaves noires, les flots ourlés de finitude, tout ceci se dissout et rétrocède en un singulier cosmos dès l’instant où l’homme lance sa première parole. Peu importe le mot. « Arbre » et c’est l’arbre qui se donne avec la belle architecture de ses branches, la rugosité de son écorce, le peuple blanc de ses racines, les yeux multiples de ses feuilles. Et alors que se passe-t-il ? Eh bien le Déluge s’apaise, les flots regagnent les abysses, les terres émergent et déploient leur être. Oui, c’est bien là le « miracle » du langage, il crée la présence, installe dans le monde tout ce qu’il profère.

   Nous disons « rocher » et, immédiatement nous avons le rocher. Nous disons « ciel » et le ciel est au-dessus de nos têtes avec la courbe immense de son bleu, son infini dôme d’azur, son voyage qui semble n’avoir nulle origine, nulle fin. C’est parce qu’il parle que l’homme est homme et qu’il prédique le monde tel son vis-à-vis, tel le proscenium sur lequel il joue, lui et ses congénères. Imaginerait-on une scène vide, des acteurs sans parole, des répliques improférées, un souffleur qui ne soufflerait que le silence et le vide devant un parterre de spectateurs muets. Non, ceci serait inenvisageable au sens premier de « ne nullement prendre visage », à savoir le contraire d’une épiphanie, le retrait dans le pur inaccompli.

   Elle-qui-ne-dit-mot, est belle à la simple vue de sa beauté. Certes ceci sonne à la manière d’une tautologie. Comme deux termes équivalents qui s’annuleraient à même une redite, une simple répétition. Mais sa beauté est silencieuse, ce qui veut dire : silence égale beauté, beauté égale silence. Comme si le langage intérieur, car nécessairement il y a langage intérieur et sans doute riche, diffusait, rayonnait, donnait à l’ensemble du corps sa signification et le lieu insigne de sa présence. C’est au motif que le langage est pur prodige que, par contraste, cette apparente mutité se révèle en tant que le précieux, le royaume, la principauté indépassable de cette jeune et immédiate efflorescence.

   Il n’y de contradiction qu’apparente à énoncer le silence égal au langage. C’est simplement un jeu de renvois, d’échos, de miroirs qui installe la beauté du couple silence-langage. Et ceci d’autant plus que l’un est la condition même de l’autre. C’est du silence que se lève le langage. C’est à partir du langage que le silence peut se donner pour son envers apparent, le plus sûr allié cependant.

 

Parole sur parole ne dit rien.

Silence sur silence ne dit rien.

Parole sur silence et c’est le verbe

en son surgissement.

Silence sur parole et c’est le verbe

en sa monstration.

Toute chose vit de sa propre dialectique.

 Le noir appelle le blanc.

Le jour appelle la nuit.

L’amour ne fait sens qu’à s’enlever

sur le champ de la haine,

de la contradiction, du polemos.

  

   Elle-qui-ne-dit-mot nous parle intensément depuis l’orbe de sa mutité. Ce que ses lèvres n’articulent point, son cœur le manifeste au plein de sa diastole-systole, mouvement alterné qui dit une fois le plein, une fois le vide, tout comme le mot dit son être et le contraire de ce qu’il est. Si je dis « liberté », en même temps, en un seul et unique geste, je convoque « aliénation », « servitude » car c’est uniquement parce que je me suis dégagé de mes liens que je suis libre.

 

Je ne suis un être

 que détaché du non-être.

  

   Voyez  Elle-qui-ne-dit-mot, son bras gauche relevé sous la forme d’une anse d’amphore nous dit l’envol pour plus loin qu’elle, geste tout de grâce qui pourrait trouver son équivalent dans les mots « légèreté », « sérénité ». Oui car le langage du corps parle, certes sous la dépendance de l’essence qui le rend manifeste, que restitue assez bien le terme de « verbe », en son esquisse étymologique essentielle « parole, mot ou suite de mots prononcés », sens qui ne peut bien s’entendre que sous la déclinaison du mot « être », puisque « être » c’est « être langage », il convient de le redire et d’en confier le soin à la mémoire. A la mémoire fidèle, bien entendu, digne de préserver la richesse et l’exactitude des choses.

   Elle-qui-ne-dit-mot est pur rayonnement. Ses cheveux flottent et semblent doués d’une discrète joie. Son visage de talc, d’où émerge le double voile des paupières, l’ébauche fragile du nez, son visage donc trace en nous un genre de conte heureux qui se traduit en mots. Etonnement que ceci, les mots effacés d’Elle-qui-ne-dit-mot, font naître en nous d’autres mots comme par un étrange phénomène de transmission de pensée, si ce n’est par pure magie. C’est la parole intérieure de la Jeune Femme qui a fait se lever la nôtre. Sa mutité n’était qu’apparente. Sa parole en réserve, mais perceptible. Alors, ici, il devient nécessaire d’établir une distinction de nature entre l’homme et les choses avec lesquelles il entretient commerce. Je regarde le rocher, je vise son corps minéral et le rocher ne projette en moi nul langage, sauf un langage de pierre, un langage de granit ou de silex. Seul l’homme, seule Elle-qui-ne-dit-mot sont en pouvoir de faire que ses mots imprononcés soient les nôtres, que ses silences recueillis soient nos paroles, que ses supplications muettes allument en nous la source vive du poème.

   Car l’extrême retenue en laquelle elle apparaît, car l’espace clos de ses yeux, car l’effacement de ses lèvres, car sa pose totalement hiératique ne la soustraient nullement à notre vision, ne la font s’absenter d’un langage adressé à qui-nous-sommes dans la plus réelle donation. Et ceci est étrange, éminemment étrange, que sa haute parole s’élève du cœur de sa biffure, ceci veut dire l’étonnante et précieuse confluence des êtres doués de langage. Un langage féconde l’autre, fût-il secret, ce langage. Un mot s’enroule à l’autre, un mot de qui-tu-es, un mot de qui-je-suis, pareil au chèvrefeuille symbolique du lai de Marie de France. « Ni vous sans moi, ni moi sans vous », enlacement des amants, chiasme subtil qui dit la réverbération des sentiments et, pour le cas qui nous occupe, les mots de qui-est-dessinée, de qui-regarde-qui-est-dessinée. C’est pareil à un cercle herméneutique, chaque mot en appelle un autre, chaque signification est en attente d’une autre, seule l’effectuation de la synthèse réalisant la totalité du sens. C’est en cet instant précis de ma vision qu’ Elle-qui-ne-dit-mot est mon double, mon alter ego, elle par qui je suis un verbe, elle par qui elle est ce secret tissé de mystère, il dit la grande beauté du langage, son incomparable essence.

   Les mots d’Elle-qui-paraît : le bouillonnement d’un linge léger sur la nudité du buste. Les mots d’Elle-qui-paraît, les roses aréoles qui sont les prédicats les plus visibles d’un feu intérieur, d’une passion, d’une source vive, d’une effusion de soi, d’un jaillissement intime en direction de cet extérieur qui appelle et réclame son dû. Or quelle sorte d’événement, hormis celui du langage, serait à même d’entraîner cette soudaine exaltation, d’entretenir cette ardeur, de tendre la lame de cette frénésie ?  Non, lecteur, ne cherche pas, seul le langage est capable de ceci, saisir le réel en son être, le féconder, le nommer, le porter au plus haut de son sens. Seul le langage. La pensée n’intervient qu’après, en seconde instance. Ce sont les mots qui constituent les briques de la pensée, non l’inverse. C’est bien au prétexte que les mots existent que nous pensons. Nulle pensée sans langage, sinon une longue hébétude sans quelque issue que ce soit.

    Bien entendu, dire le langage tel cet étonnant phénomène qui transcende le tout de l’humain, peut sembler avoir la consistance assurée d’un postulat. Mais constater ceci ne revient-il à douter de l’humain lui-même ? Bien évidemment, en ce sens que le langage, essence de l’homme est ce bien même qui pose l’humain et toutes ses déclinaisons, « humanisme », « humanité », « humaniser ». Nul langage, nulle présence humaine, seulement une longue hésitation des choses à exister, à trouver leur nomination, à végéter dans quelque sombre fosse dépourvue de lumière.

   Mais peut-être est-il temps que les concepts cèdent la place à la sphère simplement esthétique qui nous dit, sous l’angle des formes belles, un brillant langage, d’admirables « lignes flexueuses », de somptueuses arabesques, des esquisses, des estompes, des grisés, des effacements, des noirceurs, des teintes délicates, un poudroiement de graphite du plus bel effet. Mais la traduction de cette climatique humaine, la figure d’Elle-qui-ne-dit-mot, c’est bien en mots que ceci a été énoncé, « lignes », « estompes », « grisés ».  Tout le reste vient à la suite. Et la suite est belle. Ici plus rien n’est à démontrer qui parle de soi ! Après l’avoir vue, toujours nous serons en souvenir d’Elle-qui-ne-dit-mot et pourtant elle profèrera longtemps encore, au sein de qui-nous-sommes, pareille à la feuille que le vent soulève et porte au plus haut du ciel, là où clignent les yeux des étoiles, ce langage infini que, trop souvent, elles ne tiennent, les étoiles, que pour elles-mêmes, dans l’orbe d’un éternel silence.

 

Merci André Maynet,

traçant son effacement,

vous avez porté le langage

 à la seule place

qui lui revient de droit :

haut,

très haut !

 

 

 

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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 09:32
Eloge de l’automne

Allée de hêtres en automne

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                               Depuis mon Causse, ce 22 Septembre, premier jour d’Automne

 

 

                  Très chère Solveig,

 

    Comment ne pas commencer par l’évocation de ton beau prénom « Solveig », deux syllabes bien frappées qui disent ce beau « chemin de soleil » dont vous, les Nordiques, fêtez la « Midsommar » en allumant de grands feux, lors de la Saint Jean, sur les places des villes, sur les lacs qui brillent de mille lueurs ? En réalité une explosion de bonheur, le soudain surgissement d’une joie longtemps contenue, elle n’en revêt que plus d’éclat. Vous êtes, vous les presque Polaires, des natures retenues, discrètes, dissimulant toujours vos sentiments, si bien que ce grand feu devient le symbole évident de votre générosité auprès des choses, de votre naturelle inclination à fêter la nature, à la reconnaître pour votre confidente, sinon le miroir de votre âme.

   T’en souvient-il de notre rencontre, il y a de longues années de cela, de notre « au revoir » qui n’aurait nul lendemain, l’été touchait à sa fin et déjà les premières brumes se posaient sur l’étendue liquide du Lac Roxen, et déjà les premiers brouillards s’accrochaient aux boules des lampadaires, le soir venu ? T’en souvient-il ? Vois-tu, ma voix passe et repasse, telle une antienne, tel le prélude des frimas qui bientôt porteront au blanc les aiguilles des épicéas, métamorphoseront les forêts en de grandes mares silencieuses que les troupeaux de rennes traverseront lentement, pensifs, mirages se dissolvant à même la tombée du jour. Oui, toujours « l’automne » rime, pour la plupart des cœurs, avec « monotone » et c’est une tristesse qui se dépose au fond des yeux, leur donne cet air étrange, égaré, pareil à celui d’un enfant perdu qui ne trouverait la trace de son chemin.

   Ce doux vague à l’âme, cette manière de déshérence qui affectent les existants, je les ai autrefois rencontrées au Québec. Là aussi l’été se perdait dans la trame du passé, les ombres s’allongeaient, les lumières se faisaient plus discrètes, la fraîcheur matinale laissait filtrer les premières aiguilles du froid. On ne voyait plus guère de jeunes gens partiellement dénudés sur les pelouses, plus guère de suisses, ces sympathiques petits rongeurs à la robe rayée, venir demander leur pitance aux abords des parcs ; les gens marchaient plus vite, ne s’attardaient pas, comme si leur progression rapide avait pu enrayer les premières atteintes de la saison. Lors des soirées entre amis, le caribou, cette boisson fortement alcoolisée, avait beau enflammer le palais, les étoiles, dans la tête, avaient bien du mal du mal à tracer leur chemin de félicité. Je crois que le message de Gilles Vigneault dans son beau refrain : « Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », dit bien cette effusive mélancolie qui s’empare des esprits et, parfois, sommeille à bas bruit, ne laissant plus percevoir de sa liane de tristesse qu’une ride traversant le front, stigmate à peine visible mais si présent. Je te le demande, Sol, la survenue de l’automne est-elle une telle perte que plus rien de lumineux ne deviendrait visible, que les sons joyeux regagneraient leur bogue, que l’amour revêtirait ses gants de laine, que les caresses mourraient au bord de leur profération, que le sens des choses s’amenuiserait au point de ne plus paraître ?

    Mais que je te dise ici l’automne en son flamboiement, en son rayonnement. Que je te dise l’automne en son inestimable faveur. Ce matin, de bonne heure, j’ai pris mon bâton de marche, me suis vêtu d’un chaud blouson. Sitôt ma porte ouverte, une onde de fraîcheur a envahi ma peau. Tonique, bien plutôt que dérangeante. Le salut du jour, si tu veux, la disposition de la terre blanche du Causse à accueillir mes pas. Peux-tu comprendre le bonheur qu’il y a, pour moi, à fouler ce sol ami, à entendre le craquement des feuilles sous la semelle amicale de mes chaussures, la chute des glands parfois, on dirait une grêle venue d’on ne sait où ? Te dire combien je comprends l’émotion qui vous étreint, vous les Nordiques, à entrer dans l’arrière-saison, n’exonère nullement mon attrait pour cet automne qui se donne au plein de mes affinités.

   En réalité, cette belle lumière dorée, ces rayons de miel qui coulent au ciel, le tapissent d’un lumineux onguent, ces heures lentes à venir, cette course alanguie du soleil, peu de temps au zénith, une flânerie à l’aube et au crépuscule, voici de quoi enflammer mon âme romantique, lui donner de solides appuis terrestres, l’ouvrir aux cimes de la poésie.  Tu le sais, Solveig, je suis un terrien. La terre je la sens en moi, j’en éprouve l’onctuosité de glaise, la souplesse de limon, j’en devine l’écoulement de source partout où ma peau veut bien lui donner accueil. L’automne est le chant de la terre, sa plus évidente manifestation. Ramenées aux éléments, les saisons sont ceci : le printemps est déploiement de l’air en lequel se donne la profusion végétale. L’été est le royaume du feu, la fulguration de la boule solaire dans sa brûlante expansion. L’hiver se donne tout entier au domaine de l’eau, pluie, neige, hautes congères qui alourdissent le socle du vivant.

   Seul l’automne possède cette dimension agraire, cette maternante mesure, c’est un peu comme si, redevenu graine primitive, froment originel, mon corps de mince destinée pouvait retrouver le lieu de sa germination. Certes, disant ceci, je dis en même temps immersion, invagination, recueil au sein même de ce qui me donna asile en son amniotique domaine, sorte de plongée dans l’abîme indistinct, flou, non perceptible mais tissé de tant de vertus que, toujours, le corps en conserve mémoire, en éprouve la nostalgie. C’est ceci que creuse en moi cette saison qui possède la tonalité languissante de l’adagio, le clair lyrisme de la cavatine, c’est le violon languissant qui vient à ma rencontre, le clavecin qui égrène ses trilles parmi le bruissement des feuilles. Oui, je sais, Solveig, le romantisme n’a plus guère cours aujourd’hui, sa fortune est passée qui luit au loin pareille à une étoile en train de tirer sa révérence.

    Mais se refait-on jamais ? Change-t-on la couleur de ses yeux ? Imprime-t-on à sa marche un autre rythme que celui qui nous fut attribué, dont jamais nous ne diffèrerons ? Du « Monde comme volonté et comme représentation », je conserve la « représentation », laissant la « volonté » à ceux qui souhaitent en éprouver la puissance. Il me semble que l’automne est la face inversée de cette puissance que les hommes revendiquent depuis l’avènement des temps dits « modernes ». Mais que veut dire « modernité » sinon la position d’une époque par rapport à une autre, donc l’expression d’une relativité ? L’automne se donne depuis le lieu de sa modestie, de son retrait, et n’attire à lui que ceux dont le regard ne demande rien, sinon le juste emplissement d’une subtile volupté, un effleurement de la chair, la diffusion d’un pollen tout près de soi, à la manière d’une brise.

    M’accompagnes-tu encore sur le tracé de mon chemin ? Oui, je sais, il s’est perdu parmi le lacis des pensées. Mais il revient à toi, mais il revient à nous pour nous attacher à la terre, dire sa contrée de juste bienveillance. Toujours j’avance sur ce tapis de feuilles qui me dit le lieu exact de mon être. Au loin, le ciel est haut levé dont le tissu paraît être de pur cristal. Parfois, il se met à tinter et l’on penserait le voir se transformer, dans l’instant, en une nuée de gouttelettes légères, en une pluie bienfaisante. Les plateaux coiffés de chênes inclinent à la rouille, juste dénudés ce qu’il faut pour que se dévoilent, ici et là, quelques plaques plus claires, ces sols de calcaire qui sont l’âme du lieu, sa manifestation la plus apparente. Le vert de l’herbe s’est teinté de jaune, on le disait si proche d’une savane, cette manière de liberté immense que rien ne semble pouvoir contrarier. Les collines descendent en pente douce vers le massif encore ombreux des combes. Comprends-tu, Sol, tout le bonheur qu’il y a à simplement être le témoin de cette nature si sobre, un enfant pourrait en tracer la figure à l’aide d’un simple crayon sur le vierge d’une page ?

   Combien je te sais attentive au délicat bruissement de l’air, au chemin solitaire qui traverse le secret de la forêt, à la présence modeste de la haie où pépient les oiseaux ! Ce que mon Causse me livre d’immédiate faveur, tes lacs aux eaux claires, tes forêts d’épicéas et de bouleaux t’en font identiquement le don. C’est bien d’un constant émerveillement dont il s’agit. C’est bien d’une surprise de laquelle nos contemporains commensaux se détournent bien trop souvent, leurs yeux abusés d’images se couvrent de lourde cataracte. Tout au fond du paysage, un feu a été allumé, une fumée grise monte et s’évanouit dans le ciel. Tu sais, les couleurs de l’automne sont si belles, chatoyantes, rassurantes en quelque façon. Tous ces beiges, tous ces bruns sont enveloppants, ils font, tout autour du corps, comme une tunique de bure dans laquelle se retrouver avec humilité et bonheur.

   L’œil n’est jamais rassasié de s’accorder à cette palette qui dévoile cet « auburn » semblable à la tuile, ces « chaudron » qui crépitent sous le feu de l’âtre, qui offre ses « tabac », on en sent l’odeur de miel ; qui fait surgir ces « terres d’ombre », elles sont les lignes brillantes d’une glèbe que le soc a retournées, nous livrant ce mystère du sol qui est un peu notre propre mystère, peut-être le lieu de notre provenance. Je crois que nous ne sommes que des bourgeonnements de la terre, de la poussière provisoirement assemblée qui, un jour, retrouvera son état primitif, une simple poudre, une cendre dont nul n’aura souvenance, sauf les pierres, les lézardes, les fissures, images de l’abîme en sa parole dernière.

   Je le sais bien, Solveig, le Causse n’est nullement la terre la plus appropriée pour chanter les louanges de l’automne. La Sologne, par exemple, avec ses lacs et surtout l’immensité de ses forêts serait bien mieux indiquée. Toi, la Forestière, tu pourras aisément imaginer les hauts chênes aux feuilles couleur de marrons, les peupliers lançant dans le ciel leur flamme d’or, la vibration des charmes dans leurs robes ambrées. Mais, pour assuré que l’automne est flamboyance des tons, tout autant est-il polyphonie des états d’âmes. Ceci, chacun le sait, qui y voit la prodigalité de la nature, alors que d’autres n’y rencontrent qu’une infinie tristesse au seuil de la froide saison d’hiver, de son dénuement. Commenter l’automne eut pu consister à décrire la belle toile de Claude Monet « Effet d’automne à Argenteuil » avec sa riche et douce palette, l’or des frondaisons s’enlevant sur fond d’une eau miroitante, d’un bleu translucide. Mais vois-tu, pour clore ma lettre, je citerai simplement le tableau de Guiseppe Arcimboldo, intitulé « L’Automne ». Et pour la raison que cette représentation anthropomorphe de la nature conjoint la feuille, le fruit, le bois, mais aussi, mais surtout la présence de l’humain et sa tonalité émotionnelle. Car tu le sais bien, sans les hommes la nature ne serait rien, l’automne une simple variation de la lumière, une déclinaison de couleurs.

 

Eloge de l’automne

« L’Automne »

Guiseppe Arcimboldo

 

***

 

   Curieux, tout de même, que cette figure emmêlée à cette profusion naturelle dont elle provient, dont elle émerge à la façon d’un simple prolongement. L’homme en son « état de nature » pour m’exprimer en termes rousseauistes. Arcimboldo nous livre un portrait archaïque sous tes traits d’une étroite association du végétal et de celui qui est censé en dominer la simple venue à l’être. Ceci me fait penser à la posture des Anciens Grecs pour qui la « phusis » (que l’on traduit habituellement par le terme commode et simplificateur de « nature »), les mettait en contact immédiat avec le surgissement continu et toujours renouvelé des choses. Tous les étants se donnaient à eux sous le mode du jaillissement, du déploiement, de l’effusion comme si tout s’extrayait sans cesse d’une inépuisable « Corne d’abondance », si bien que les hommes n’avaient encore installé nulle coupure entre ce qu’ils voyaient et eux qui voyaient. Tout était en excès de soi et le don était continuel qui paraissait sans autre fin et motif que l’effusion pour l’effusion.

   Alors, Sol, il n’y avait nul hiatus entre l’homme et le monde, nulle césure entre « sujet » et « objet », cette invention des temps modernes qui exile qui nous sommes de ce qui vient à nous, nous fait être d’étranges archipels dispersés aux quatre vents de l’errance, des hommes privés d’orient. N’as-tu, tout comme moi, cette certitude de la surrection continue de la présence, lorsque, immergée au plein de la nature, dans un acte de donation réciproque, le plus souvent d’essence solitaire, les choses se livrent à toi en même temps que tu te confies à elles sans délai, sans arrière-pensée, sans élaborer les concepts artificiels « d’objectivité, de « subjectivité. Ceci, tu l’as maintes fois éprouvé en ta chair même, tu es fragment du monde, tout comme le monde participe de qui tu es. C’est ceci qu’il faut éprouver au fond de soi, ce sentiment d’appartenance, ce lien indissoluble, cette intimité, cette affinité de ce qui est soi, de ce qui est autre. Ainsi seulement nous parvenons à nous doter d’un regard exact qui voit le réel en son fond le plus juste.

   Certes, Arcimboldo n’est pas un Ancien Grec mais, à mes yeux, son propos rejoint celui de ces hommes saisis d’étonnement au contact de l’arbre, du ciel, du soleil, de la rivière en sa miroitante course. Ce que nous livre le peintre maniériste, c’est l’image d’une totalité accomplie. L’homme ici représenté, qui symbolise l’automne, est lui-même automne en son fond, feuille, grappe de raisins, écorce et même tonneau fabriqué par l’artisan. Le chromatisme volontairement limité assemble le divers et l’harmonise, transcende le chaos en l’organisant en cosmos heureux, signe de joie et de plénitude tout en réserve, certes, mais visible, immensément visible pout tout œil exercé à percevoir les convergences, les fusions, les polarités, les conjonctions, tout ce qui fait sens au motif de la condensation du réel, de l’incandescence qui, parfois le sublime en un foyer d’indépassable évidence. C’est bien ceci, Solveig, l’évidence d’un monde dont il faut nous doter, non une certitude purement égoïque mais une venue à soi dans la modestie et le silence d’un chant originel qui dirait, en une même note, le soi et son entour enfin confondus dans l’unique, l’ineffable, l’indicible se proférant à même leur retrait. Comme une vague hauturière qui porte en soi, dans le même mouvement, flux et reflux, l’un naissant de l’autre, l’autre résultant de l’un. Oui, je sais, vieux rêve de l’humanité jamais atteint par définition, simple chemin vers…,simple esquisse que nul dessin ne comblera. Mais, ma très chère du Nord, ne crois-tu qu’à défaut d’être les pratiquants naïfs d’une religion, il nous faut manifester une foi en la vie qui, à tout le moins, nous sauve de nous-mêmes ?

   Arcimboldo tenant son pinceau, n’était-il animé d’une telle foi ? Son « Automne » qui aurait pu apparaître sous la forme d’une tristesse pré-hivernale, une anticipation de la vie en son retrait, autrement dit porteur d’un funeste présage, son tableau, bien à l’opposé, n’est-il pas ce miraculeux équilibre entre les vertus apolliniennes et les déchaînements dionysiaques, une heureuse progression de funambule au-dessus d’un vide saturé de prospérité, de fortune, le fléau d’une balance arrêté en son point exact, là où s’énonce la parole décisive du milieu du jour ? La lumière est encore levée, l’ombre se retient en quelque lieu secret. Une étoile au ciel, tout comme toi dans ce crépuscule qui, sans doute, gagne les hauteurs du septentrion.

 

   Sol, demeure en toi avec cette belle certitude d’être celle qui, à la « Midsommar », fait chanter les bûchers au bord des lacs que la nuit approche dans sa plus exquise douceur. Toujours une clarté et la ténèbre s’efface.

 

   Celui qui arpente le Causse en cet automne si lumineux. Il ne saurait avoir de fin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 septembre 2021 3 22 /09 /septembre /2021 09:04
Terre de beauté

Irlande

Photographie : Jean Hervoche

***

   Automne. L’été a basculé de l’autre côté de la terre, emportant avec lui les nappes de chaleur, les agitations, les remous de toutes sortes. Ici, sur cette belle terre d’Irlande, ici où règne un éternel silence, les choses sont si soudées à leur être même, en attente d’une manière d’éternité. Rien ne bouge ou presque. Tout est en soi dans la confidence, l’étroitesse du dire, la retenue et l’on dirait que le jour n’a nulle attache, une simple fuite au-delà de l’horizon des hommes, un passage et puis plus rien qu’un long sillon de solitude. Tout en haut, le ciel est bordé de noir, genre de bitume qui se décolore à mesure qu’il s’incline vers le sol, comme si le sol le ponçait, l’abrasait, le débarrassait de ses scories les plus gênantes. Une kyrielle de blancs nuages, une broderie d’écume flotte en dessous avec la belle assurance qu’ont les choses exactes à faire phénomène, à se livrer au regard des hommes dans la simplicité.

   Au loin, tout au fond, posé dans l’échancrure entre deux collines, un genre de large plateau qui s’efface dans le gris, se talque de cendre, parole si discrète, on la croirait celle d’un enfant tôt venu au plein de sa surprise d’être au monde. Il y a un grand bonheur à voir ceci, toute cette pureté, cette vacance, cette disposition à s’offrir dans l’évidence même, dans le geste le plus spontané qui soit. Ici rien ne blesse ni ne distrait le regard du lieu de sa vision. Le regard est attiré, magnétisé et l’on sent, en soi, de longues vibrations, des opalescences de forme, de curieuses confluences à la manière d’une parole qui flotterait dans l’espace et, parfois, viendrait lisser la peau, l’inviter à la fête de l’heure.

    Un peu en avant, à la façon de rideaux de scène qui s’écarteraient, de hautes collines revêtues d’un végétal sombre en leur faîte, puis de larges zones d’herbe usées par le vent, de maigres pâtures, sans doute, que n’habite nul troupeau. Seulement la possibilité d’une présence, la forêt blanche de moutons laineux se fondant à même le paysage. Puis, plus près, tout juste contre l’étrave des yeux, de hautes herbes ondoient sous le tumulte de l’air. Ici est un pays de vent, un pays de pierres, un pays de lac, un pays voguant au plus loin de qui il est dans une manière de transhumance sacrée, originelle en quelque sorte. Il y a un grand bonheur à être ici, immergé en soi, infiniment disponible à tout ce qui pourrait venir dire la grande beauté des choses, leur nécessité de faire face depuis leur orbe de silence. C’est de ceci, de silence dont les paysages accomplis ont besoin de façon à déployer leur être, à rencontrer le nôtre, cette vue que nous leur destinons telle l’offrande la plus précieuse.

 

Don polyphoniquement proféré,

du ciel à qui-je-suis,

de la terre à qui-je-suis,

du mystère ineffable de l’eau à qui-je-suis.

Tout est là posé sur l’avenante courbure des choses,

tout est là, hissé dans sa dignité la plus réelle.

Tout fait sens à seulement être approché.

  

   Nulle présence dans ce qui s’offre à la vue et, pourtant, tout ce monde-ci est habité, jusqu’en sa plus grande profondeur, d’un tressage de la vie. Le large ciel appelle le cercle invisible des grands oiseaux à la vue immense, perçante telle la pointe du diamant. Les collines semées d’herbe courte appellent le berger attentif et son troupeau de laine grise, appellent le quidam se confrontant avec l’abîme de son âme, appellent l’égaré à la recherche de qui il est dont encore il n’a nullement épuisé la ressource. Seulement tutoyée est la grande fontaine où sommeille son eau lustrale, celle qui le portera au monde et le livrera aux autres hommes dans la plus grande nudité qui soit. Oui les hommes sont nus qui portent la vérité et la vérité c’est comme une braise qui brûle et dévore, comme un feu éruptif, comme la hampe obscène d’un sexe dressé en direction du ciel, c’est pour cette raison que les hommes la dissimulent la vérité, qu’ils mouchent la vigueur de sa flamme, la honte au front, une dague enfoncée au plus profond de l’âme.

   Proférer la vérité c’est convoquer les hommes devant le Grand Tribunal qui les jugera pour leurs forfaits, leur marche de guingois si semblable à la locomotion des crabes, leur sombre perfidie dont ils s’emmaillottent, pareils à des momies serties dans leurs sarcophages d’ivoire. Mais pourquoi donc évoquer les bas-fonds ombreux, les combes humides et noires, les gorges étroites dans lesquelles s’abîme parfois la grande marche de l’humaine condition ? Mais tout simplement parce que, placée face au sublime de la nature, face à sa générosité immense, à son luxe infini, la conscience se déchire et dévoile ce qui embrume son miroir, l’inconséquence des existants à longer la forêt dans la distraction, à contourner le lac sans vraiment y porter attention, à franchir la crète de la montagne sans même qu’un geste de reconnaissance soit esquissé en direction de ces formes qui modèlent les êtres que nous sommes et donnent sens à notre progression sur terre. Il en est ainsi, toujours la beauté nous confronte à nos démons, nous place en regard de nos natives insuffisances.

   Bien sûr, l’on pourrait se contenter de regarder un clair-obscur de Rembrandt sans chercher à découvrir l’essence de l’ombre, celle de la lumière, puis retourner aux «Travaux et aux Jours » sans se soucier autrement de ceci qui aura été vu, approché, tout comme l’aurait été l’étal du marchand, le jardin derrière la maison, l’outil au manche brisé dormant dans la pénombre de l’atelier. Vivre c’est être soucieux de la vie, c’est la questionner en son fond, soulever la peau, traverser le derme, surgir dans la touffeur de la chair parmi les faisceaux de nerfs, les tissus serrés des aponévroses, les tumultes des rivières de sang. Sand doute le lecteur se questionnera-t-il au motif d’un juste étonnement. Mais que vient donc faire cette brusque méditation alors que le paysage qui était décrit se donnait à lui dans la confiance, dans la pure évidence d’être ? Certes. Mais savez-vous, derrière les plages tranquilles de sable blond de Djerba, derrière le luxe blanc architecturé de leurs résidences, à quelques encablures de là, des villages entiers meurent sous des meutes de sable. Autrefois on eut invoqué l’action d’un malin génie, la vengeance d’esprits malfaisants du désert, maintenant on parle de climat, de sécheresse. On parle de ceci à la manière d’une fatalité. Mais le destin de la terre n’est jamais que le destin des hommes. Chaque époque a ses démons. Toujours l’homme les convoque à son chevet après les avoir inconsciemment créées à la mesure de sa puissance. Mais refermons ici la parenthèse. Il y aurait tant à dire sur la « volonté de puissance », sur son rapport au nihilisme, sur le concert clinquant des choses mondaines.

    Puis l’on quitte les collines, les lacis du vent parmi les hautes graminées, puis l’on arrive dans un autre espace qui joue en écho avec celui que l’on vient de quitter. Des grappes de nuages gris, cendrés, lissés de blanc, s’accrochent à la bannière du ciel. A la limite de l’horizon, glisse un fin cordon de dunes semé d’oyats. On imagine leur immobile mouvement, leur destin de modeste plante couchée sous les caprices de l’air. En direction de l’est, le massif blanc d’une dune s’élève, pareil à un cétacé juste émergé des flots. Une longue langue d’eau couleur d’étain longe la dune qui s’y reflète, on dirait un monde inversé avec sa magie, ses secrets, son invite à faire se déployer les rémiges de l’imaginaire. Une bande plus sombre, peut-être des varechs, ferme la vue, lui donnant une assise dernière à la façon dont un spectacle pourrait se terminer, tirant le rideau derrière lui.

   Mais les yeux ne sont pas rassasiés, mais les yeux demandent, mais les yeux veulent leur comblement de lumière et d’ombre, le tracé encore de quelques silhouettes, la venue d’esquisses se détachant sur la toile unie du jour ; les yeux veulent des émergences, des retraits, des avancées et des reculs. Car les yeux n’ont de prestige qu’à être comblés, emplis d’images belles, saturés à l’envi de ces impressions qui, plus tard, teinteront le tissu souple des souvenances, allumeront la résille des réminiscences. Beauté sans pareille du jour lorsque, s’abîmant en nous, il trace ses douces effusions partout où se donne un espace de recueil ouvert à la compréhension, à la saisie du réel. Le réel, cet indépassable qui contient en lui la totalité de ce à quoi les hommes peuvent prétendre : voir les choses et les porter à eux sans distance. Le paysage qui nous fait face est une simple chose, tout comme nous sommes une chose au regard du paysage. Mais « chose », ici, ne veut nullement signifier « objet », mais bien plutôt « être ». Chose avec chose jouant en mode unitaire.

   La-chose-que-nous-sommes doit disparaître dans la chose-paysage, laquelle doit se fondre en nous comme un fragment de notre être. C’est à cette seule exigence que nous pouvons connaître la différence et en faire une simple similitude. A l’instant précis où le paysage se donne en moi, où je me confie à lui dans ma plus pure spontanéité existentielle, toute différence est effacée, le temps se cristallise, l’espace se condense, et c’est comme un point en lequel se concentreraient toutes les énergies, un mot où s’allumeraient toutes les significations. Saisir la beauté de l’autre en son être, ceci, pur surgissement en ce qu’il est, essence qui demeurera tant que la magie opèrera car, comment nommer cette merveilleuse fusion autrement que sous ce vocable magnétique de « magie » ? Ronsard dans ses « Meslanges », ne disait-il point : (NB : orthographe d’origine)

 

« Il n'est point de plus grand magie

Que la docte voix d'une amie

Quand elle est jointe a la beauté »

 

   La beauté du paysage est homologue à la beauté de l’amie, à l’empreinte si douce de sa voix, elle nous porte en nous au plus plein d’une étrange correspondance, elle nous déporte de notre ennui et nous remet à cet éternel mystère de ceci qui nous est habituellement étranger, soudain devenu familier au point de douter que quelque rupture puisse exister dans le tissage de l’univers. Oui, la vue plane loin mais infuse en nous ce recueil de ce qui, habituellement, n’apparaît que sous la forme de la divergence, de la fragmentation, de l’éclatement. Nous voyons ce qui est devant nous et, aussi bien, plus loin que cette limite de notre raison. Nous voyons l’immense courbure du ciel, sa touche à peine posée sur les choses. Plus gris au zénith, plus pâle au nadir. Un genre d’eau cristalline qui se mettrait en quête de son âme sœur, peut-être celle d’un lointain océan ou d’un lac tout proche. Il y a tellement d’harmonie disponible pour un regard juste, pour la cause de la nature quand elle nous livre les fondements originels qu’elle porte en elle !

   Toujours des dunes à l’horizon, deux simples traits noirs qui s’ouvrent sur une tache de clarté. Puis, venant vers nous dans la discrétion, une grève de galets semée d’un gravier léger. La ligne d’un rivage, le miroir de l’eau habité de reflets venus de l’immense, peut-être de terres inconnues cherchant le lieu où paraître dans la pudeur. Plus près de nous, un genre de presqu’île semée d’herbes aquatiques, elles sont, les herbes, le seul peuple debout, la seule émergence qui paraisse et rythme le silence. Plus près encore, si bien que nous pourrions en éprouver la texture de roche et de limon, cinq pierres qui semblent flotter sur l’eau, cinq quintessences tellement leurs reflets sont irréels, ponctuations que notre imaginaire aurait pu poser de manière à ce qu’un point final fasse cesser notre rêveuse méditation.

    Nous sommes sur le point de nous absenter de ce paysage, de tout laisser en repos, d’archiver en notre mémoire quelques images. Leur propre le plus clairement envisagé est leur labilité, la fuite dont notre capacité onirique est tissée. Qu’en est-il du phénomène de toute souvenance lorsque les choses ne sont plus là, que leur chant s’est évanoui quelque part, peut-être dans la source d’une oasis, dans la tête échevelée d’un palmier, sur l’épaule d’une dune, au milieu du sable, insaisissable mirage s’effaçant de notre vision ? Qu’en est-il de nous qui courrons toujours après ce qui nous a quitté, orphelin d’un monde qui, jamais, ne reparaîtra ? Et cette étrange beauté, cette énigmatique forme semblable à une sirène sur le bord de son onde, comment pouvons-nous en retrouver l’esquisse, en éprouver l’ivresse ?

   Voyez-vous, notre constant égarement se traduit toujours en quelque interrogation si peu assurée d’elle-même. C’est si rare la beauté. Si impalpable. Sa temporalité nous échappe au simple motif que le temps n’appartient à personne en propre. Bien sûr nous avons notre temps intime, singulier, c’est même lui qui détermine entièrement notre être. Mais ce que nous voudrions avoir, à des fins de combler nos vides - parfois sont-ils béants ! -, ce dont vous voudrions tisser nos impatiences, ce sont tous ces instants de beauté par lesquels nous sentons en nous cette rassurante continuité, cette admirable fluidité, le simple écoulement d’une eau de source que nous souhaiterions inépuisable. Puisons encore à la beauté. Aussi souvent que possible écoutons le poème, disposons-nous à recevoir la fugue musicale, apprêtons-nous à rencontrer l’œuvre d’un musée. L’art est sans doute notre secours le plus immédiat, la nature belle le reposoir où restituer une unité menacée ; convoquons l’amitié, l’amour, déployons leur souple blason au plus haut de l’éther. Sans ceci nous ne serons que des âmes flottantes, des corps sans attaches, de simples coquilles de noix parmi les brumes, les flux et reflux de l’océan.

 

Beauté est liberté

 

    L’Irlande est terre de beauté. Elle hante mes visions, tapisse mon sentiment esthétique, lisse ma sensibilité. Souvent je feuillette un livre de photographies en noir et blanc sur cet attachant pays.  Seule cette réserve, cette économie de moyens de la bichromie, cette simplicité native permettent de faire se révéler l’unique dont cette terre est porteuse. Loin du bruit, à l’écart des foules, immergée en son silence minéral, la beauté toute nue. Comment pourrait-il en être autrement ? Toujours la beauté est nue. Faute de ceci elle renoncerait à paraître en son essentiel fondement.

   

 

 

 

 

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20 septembre 2021 1 20 /09 /septembre /2021 08:43
Solveig, mon amour

Glaces flottantes sur l'Amour

Source : Wikipédia

 

***

 

 

                  Depuis mon Causse, ce dimanche 19 Septembre 2021

 

 

                 Solveig, mon amour

 

 

   C’est la première fois, depuis de très nombreuses années, que j’utilise cette formule, à l’en-tête de ma lettre, formule qu’à raison, sans doute, tu jugeras « kitsch »,. L’amour est si usé parfois, qu’il n’en demeure que la trame et un long goût d’amertume. Tu sais le jeu qui toujours m’anime de poser tel thème devant moi et de tâcher d’en épuiser le sens. Parfois, suis-je épuisé moi-même avant que le sens n’apparaisse ! Mais lutter contre sa nature est mauvais, autant pour le corps que pour l’esprit et, informé de ces dangers, je poursuis mon chemin, fût-il semé d’embûches. Donc l’amour. En prélude à ma lettre j’ai placé cette image du Fleuve Amour pris dans les glaces. Depuis sa source jusqu’à son embouchure, l’Amour s’étend sur plus de quatre mille kilomètres, ce qui est une distance fort respectable. Qui, parmi les humains, pourrait relever un tel défi ? En amour comme en bien d’autres domaines, le temps est un cruel compagnon. Au début, il nous comble de la palme de sa félicité, puis les jours passant, il dilue son essence pour, à la fin des choses, n’être plus guère reconnaissable, un genre d’éternité sans finalité. Un peu à la manière d’un oiseau de haut vol qui se serait égaré en plein ciel.

   L’Amour pris dans les glaces. Existerait-il métaphore plus éclairante ? Sol, tu le sais bien, tout s’épuise qui, trop souvent, puise à la même fontaine. La nouveauté se donne toujours à la façon d’une sorte de ravissement. Ce qui pervertit tout, c’est l’habitude, le jour que suit le jour, l’heure que précède l’heure. Nous sommes des êtres de désir et le propre de ce dernier est de n’alimenter sa flamme qu’à l’aune d’un constant renouvellement, autrement dit en raison de la fameuse loi du « manque et du désir ». C’est ce qui s’absente et me fuit qui aiguise mon intérêt, focalise mon attention, rougeoie telle la braise au plus profond de l’ombre.

 

La flamme de la chandelle s’épuise

à trop longuement flatter le jour.

L’éclat se fond dans l’éclat.

Le même se dissout dans le même.

  

   Les « je t’aime » meurent d’être trop souvent proférés. Les plus belles caresses sont les plus rares. L’acte d’amour ne vibre qu’à être toujours reporté. Accompli, il n’est plus. N’étant plus il devient aussi insignifiant que la feuille morte parmi le peuple des autres feuilles mortes. L’amour, il faudrait le réinventer chaque jour mais ceci est un vœu pieux qui ne résiste guère à l’épreuve du réel. Ce livre qui me fascine dans la vitrine du libraire, ce livre sur lequel je projette le feu de mon regard, il ne devient soudain, une fois feuilleté, que cet objet ordinaire, ce caprice réifié qui ne trouve plus en soi le lieu de son être, pas plus que, lecteur, je n’y retrouve le mien. Le précieux, c’est le prochain livre, celui que j’hallucine, dont par avance, je savoure la plaine blanche semée des signes les plus attachants et mystérieux qui soient.

   Certes mettre en parallèle amour et livre se conçoit en tant que jeu gratuit, sinon aimable provocation. Le livre et l’amour ne sont certes pas d’une identique nature. C’est notre façon de les aborder, de les placer au sein de notre imaginaire, qui résulte des mêmes mécanismes, d’identiques procédures. Eprouver des sensations vraies à l’endroit d’une personne, d’un objet, c’est toujours faire rouler la roue du désir dans le même sens, avec la même motivation. Toutes choses au motif de l’amour, se résument sans doute sous l’unique figure de la temporalité, ce temps qui nous façonne de l’intérieur et nous fait être de telle ou de telle manière. Hier mon désir s’animait à la vue de cette belle femme, aujourd’hui il brille face à une œuvre d’art, demain il s’abîmera dans la contemplation d’un beau paysage dont je voudrais qu’il fût la totalité de mon royaume, l’entièreté de mon regard, la totalité de mon plaisir.

   Mes considérations sont bien abstraites, même si elles sont traversées des pierres vives de l’expérience. Mais parler d’amour, ma chère Sol, c’est parler de nous aussi avec les gerbes plurielles d’une histoire qui n’en est une qu’à se donner sous des échanges épistolaires. Notre rencontre, dans ton beau pays de Suède, en des temps dont la distance les rend nocturnes, ce ne fut, en réalité, qu’une foudre dans un ciel d’été. Un simple échange dont la chair ne fut nullement consommée. Un croisement d’affinités, des promesses d’approfondissement, puis plus rien que ce lien qui nous réunit peut-être bien plus fort que ne l’eût accomplie une relation placée sous le signe de l’effectivité.

   C’est mystérieux tout de même la force d’une écriture lorsqu’elle se substitue à ce qui, pour nous sans doute jadis, nous eût rencontrés sous la forme d’une joie immédiate. Ce que notre insouciance, notre naïveté, la fougue de notre jeunesse déterminaient comme le plus propre, voici que le temps a eu raison de ces pensées, voici que le temps et la distance ont accru ce qui, en nous, fleurissait pour le métamorphoser en une solide amitié. Là, je crois, est un évident nœud de compréhension de ce qui vient à nous sous le signe de ces rapports, amour, amitié, dont nous n’arrivons pas toujours à tracer la ligne qui les partage. La difficulté est constamment attachée à dégager la qualité de tel ou de tel sentiment, de telle ou de telle émotion. Ici le quantifiable, le rationnel, n’ont plus lieu d’apparaître. Tout dans la sensibilité, tout dans l’intuition. Or, si l’intuition paraît nous rencontrer au terme de son immédiate donation, ceci n’est qu’illusion. Le rationnel s’appuie sur la logique des causes et des conséquences. Mais sur quoi repose l’intuition qui serait définissable, comment prédiquer ce qui ne fait que passer, cette brise au ciel, cette écume sur la mer, ce vol de l’oiseau dont jamais nous ne pourrons saisir la texture intime ? L’oiseau n’est plus et nous sommes là avec nos interrogations et le ciel est vide qui ne profère rien, ne fait que sécréter son éternel silence. Car, vois-tu, Sol, il n’y a nulle définition de l’amour, nulle description de l’amitié sauf à faire sienne la belle formule de Montaigne disant le lien avec La Boétie : « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

   « Parce que c’était nous » et que nous ne pouvions nullement changer notre destin. L’eût-on voulu que, sans doute, il se serait ingénié à tracer d’autre voies que celles que nous aurions imaginées. Oui, le difficile avec l’amour, son être en fuite de nous, au motif duquel il nous faudrait différer de qui nous sommes, introduire un écart, peut-être même creuser une béance. Car c’est dans l’abîme que les passions s’exaltent et se connaissent à la mesure de leur étonnante texture, cette résille pareille à la brume levée dans l’air d’automne. Tu en conviendras avec moi, toi que je sais attentive aux tropismes, à ces fins mouvements de l’âme que Nathalie Sarraute, en son temps, sut si bien mettre en mots, il serait temps d’inventer une « phénoménologie de l’indicible », de saupoudrer le réel de touches à peine effleurées, de faire surgir de sa corolle, dans sa plus grande douceur, le pistil de ce qui ne se présente  qu’avec retenue, auquel nous ne donnerons de nom, le laissant libre de butiner, ici et là, le plus beau nectar de l’exister. Seul le subtil logos de la poésie peut s’élever à la hauteur de ce qu’il y a à dire. Parfois, voulant décliner notre amour selon les plus lyriques intentions, nous échouons au lieu même de notre parole. En effet, comment dire l’indicible ? Comment tracer l’esquisse de ce qui n’en saurait avoir ? Parfois le langage est trop court, les mots indigents qui font leurs confondantes boules d’étoupe, chutent sur le sol et s’évanouissent dans le secret de leur disparition.

    Ce qui serait à faire et à dire surtout, ceci, face à son amante : « Je t’… » et demeurer sur le bord d’un dire, laisser celui-ci tresser à l’envi la dentelle d’une comptine pour enfants. Un enfant disant à sa mère, à sa petite camarade, les yeux dans les yeux « Je t’aime », ceci est infiniment recevable car ces trois petits mots sont brodés d’innocence, de spontanéité. Ils sont des fragments de corps rencontrant d’autres territoires de corps. D’un amour l’autre. D’un corps l’autre. Ils volent et se posent tels de joyeux papillons en quête de leur ambroisie sur la corolle désignée telle l’aimée en son essence contenue. Seul l’enfant peut cette manière légère de dire, puis s’en retourner à son jeu avec naturel, sans souci aucun, sans reste qui le retînt en son amont. Pour lui rien ne compte que cet instant qui le cloue à demeure et le multiplie cependant, au-delà de toute raison.

    Mais, nous les adultes, tu t’en aperçois chaque jour qui passe, Solveig, ne le pouvons. Nous sommes trop possédés par un langage qui a épuisé la plupart de ses sèmes dans l’usage de la quotidienneté, il n’en reste que quelques trous dans le limbe d’une feuille, percés par la persistance du temps. Oui, au sens propre, nous sommes « usés » tout comme nos sens sont émoussés d’avoir trop désiré et si peu étreint. Car c’est bien nous, n’est-ce pas, que nous voulions atteindre dans notre commerce avec l’autre. Amour-solipsisme qui ne part de soi que pour revenir à soi. Il n’y a de réelle générosité que du don fait à l’intérieur même de notre vie, ce lieu de conflits et de contradictions. Ce que nous demandons à l’autre, au travers de l’amour, et seulement ceci, combler l’immense vacuité qui nous habite dont le terme est cette insupportable finitude qui fait son bruit de rhombe, tout contre la feuille de notre conscience. Et nous arrache à nous-même en même temps qu’il exige l’autre, ce vide, son attention, son intérêt, sa considération.

    « Toute conscience est conscience de quelque chose » énonce le philosophe. Certes, nous visons toujours quelque chose qui nous échappe. Certes nous cherchons, le plus souvent et de façon inconsciente, à atteindre la cible de notre ego, lui seul nous dit, en sourdine et en formules cryptées, qui nous sommes en notre fond ou qui nous pourrions être au hasard des chemins. Ici, tu le sais bien, je ne professe aucun pessimisme, même si ma nature pose toujours la joie à distance, elle me paraît parfois si factice ! Je suis réaliste, d’un réalisme radical, ce qui me soude corps et âme à la pierre du sol, à la courbe de l’eau, au trait de la pluie, au minéral du Causse, mais aussi à cet Autre qui bourgeonne à l’horizon et ne se dit qu’au seuil de son être.

    Peut-on aimer l’autre plus que soi-même dans un geste de pure oblativité ? Sans doute peu en sont capables, sauf le sage en méditation, le saint en prière, l’anachorète perdu en son immaculé désert.

 

Mais, à parler droit,

le sage aime la sagesse en retour

et la plénitude de sens qui y est attachée.

Mais le saint n’aime son dieu

qu’à être gratifié de sa présence en lui.

Mais l’anachorète n’aime sa solitude

 qu’au motif qu’elle le comble.

 

   Tout ceci, ces saltos, ces sauts de carpe, ces retours vers une manière de source originelle se donnent tels de nécessaires cercles herméneutiques contenus par essence dans tout langage. Un mot renvoie à un mot qui renvoie encore à un autre mot. Et le cycle est infini qui s’emboucle et se reboucle. Il s’agit d’une manière de vortex aspirant l’eau et la rejetant, la refoulant pour, ensuite, la reprendre en soi. Un éternel ressourcement du même. C’est bien là la définition du langage en son immense polysémie-polyphonie.

   Contrairement à nous qui sommes des êtres finis, le langage est infini, éternel lieu de réitération, de re-naissance. C’est en ceci que se montre un abyssal hiatus, nous nommons le fini, à commencer par qui nous sommes, nous et les autres, nous ne nommons l’amour entre deux finitudes qu’à l’aune de l’infini en nous dont notre langage est l’immarcescible mesure. Nous disons « Je t’aime » et les mots déjà nous échappent, en partance pour de bien étranges contrées. Nous disons « Je t’aime », tel Simon du désert et rien ne répond que le silence, rien n’apparaît que la chair tremblante des mirages. Sauf parfois le démon, celui que nous devinons en nous mais que, jamais, nous n’osons affronter. Il faudrait « entrer en amour » comme on « entre en religion », prononcer ses vœux, vivre dans l’absolu, renier le séculier. Mais qui sur terre, Sol, le peut ? Nous avons, pour tout viatique, la « foi du charbonnier ». cette foi chevillée au corps, le nôtre d’abord, celui de l’autre ensuite. C’est bien ce corps à corps qui se nomme « amour » dont il nous faut tisser la claire trame de nos jours. Et admette, parfois, souvent, le lâche de ses mailles, l’intervalle serti entre ce qui a été et ce qui sera, entre nous et ce miroir que nous tend l’autre, dont le tain rutile à l’horizon avec son terrible coefficient d’éblouissement. Toujours la vie, entre deux clignotements.

 

                    Sur le Causse en cette lumière tremblante qui signe l’arrivée de l’automne, une bien belle saison entre passion et raison.

 

                                                   Ma belle et fidèle Nordique, Je t’…

 

                                                   Celui qui aime et t’aime en écrivant

 

 

 

  

 

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18 septembre 2021 6 18 /09 /septembre /2021 10:11
Fille des lisières

 

« Sur le mur du fond »

Œuvre : André Maynet

 

***

 

   Hemmelighed, son nom voulait dire « secret », avait toujours été une fille des lisières. Ce qu’elle aimait par-dessus tout, la lumière à peine levée, un fin liseré sur le bord des choses, les mots à peine chuchotés, le vent à sa naissance, le filet d’eau parmi les étoiles des mousses, le chant de l’oiseau filtrant des douces plumes du nid. Toute petite déjà - parfois inquiétait-elle ses parents par son apparente sauvagerie -, elle n’avait de cesse de parcourir les sentiers qui couraient sur la lande, d’y trouver refuge, souvent à l’abri d’une touffe de fougères ou dans le creux ménagé dans la tourbe que les hommes prélevaient pour leur chauffage. Elle était à l’image de ce pays de pierres et de vent, de chevaux à la crinière bondissante, de ces enfants aux visages tachés de son, aux cheveux roux, ils détalaient sitôt qu’on les abordait. Elle était pareille à ces cairns dressés contre le ciel, pure énigme dont le nom était illisible et, bien que déchiffré parfois, imprononçable.

   Hemmelighed n’avait nul effort à faire pour entretenir cette tremblante aura qui poudrait son visage. Sauvageonne, elle n’avait nullement décidé de l’être, cette disposition d’âme coulait en elle comme l’eau glissait contre la toile grise du ciel. En quelque manière, sa disposition au farouche, à l’éloigné, au distant, naissait en elle et trouvait sa naturelle efflorescence selon la pente des jours, la cendre de l’heure.

 

Tirait-elle profit de ceci ?

 L’oiseau s’étonne-t-il de voler ?

 

   Non Hemmelighed vivait sa vie selon la nature et ne cherchait rien d’autre que ce souple mouvement de soi au monde qui, en réalité, le plus souvent, ne s’affirmait que de soi à soi comme si sa solitude se suffisait à elle-même. Parfois, elle partait pour de longues heures d’errance, sautait de rocher en rocher, longeant l’eau couleur de métal de la grève. Il lui arrivait de s’asseoir sur une large pierre plate, ses pieds nus posés au centre de l’eau immobile, seulement attentive à la longue dérive de l’air, au passage au ras de l’onde des grands oiseaux de mer, ils criaient et déchiraient la pellicule lisse du ciel. Elle n’avait d’autre exigence que d’assumer son immense liberté, là à l’écart des foules, là au plein de qui elle était. Elle était, tout à la fois son propre monde et celui, bien plus loin, qui vibrait de sa permanente agitation. Quiconque aurait pensé Hemmelighed atteinte d’ennui, touchée d’angoisse, se serait lourdement fourvoyé. « Fille des lisières » n’avait guère d’autre préoccupation que de se sentir vivre au jour le jour, sous la bannière d’écume des nuages, dans cet infini silence qui déposait en elle la certitude d’une joie.

   L’essentiel de son cheminement, regarder longuement le paysage, tutoyer l’immensité de l’espace, contempler le détail inapparent aux yeux distraits, s’immerger au plus profond de son être pour en saisir quelque chose d’essentiel. C’était comme un chant qui naissait en elle, comme une souple rumeur qui ondoyait sur sa peau, comme une musique intime se frayant un passage dans le tapis de sa chair. Rarement Hemmelighed était allée en ville. Son sentiment, au contact de toutes ces allées et venues, à l’écoute des conciliabules qui montaient des bouches, au rythme têtu des talons qui percutaient les trottoirs, son ressenti donc, une manière d’étrange vertige, comme si un alcool fort avait troublé sa tête, poncé sa conscience, amoindrissant la palette de ses sensations. Pour elle, la ville était synonyme d’aliénation et elle n’aurait jamais pu envisager son avenir urbain qu’à l’aune d’une perte. Elle se posait la question de savoir pourquoi la vie sur terre était si agitée, parfois elle en voyait l’illustration dans ce trait blanc qui rayait le ciel, un avion trouait le silence avec la grappe de ses passagers, accrochés à sa carlingue d’acier.  

   Le destin d’Hemmelighed eût été des plus compromis si elle n’avait possédé en elle, au plus profond de qui elle était, gravé en lettres de graphite, ce don inouï pour le dessin. Après des études qui, pour n’avoir été nullement brillantes, avaient cependant suffi à lui communiquer le savoir dont elle avait besoin, elle avait passé de longues journées à griffonner de grandes feuilles de papier, à tracer ce qui, de toute évidence, était sa propre projection sur la page vierge du subjectile. Entre le papier et qui elle était, il y avait une manière d’osmose, de fusion. Le papier était son miroir. Elle était celle qui, par son dessin, donnait vie au papier. Parvenue à l’âge adulte, elle avait loué une modeste maison, plutôt cabane par sa simplicité, simple abri par destination.  

 

De l’amour elle n’avait rien connu.

De l’amitié elle n’était nullement en peine.

 De l’absence de relations elle ne souffrait nullement.

 

   La page blanche était ce par quoi elle venait au monde. Le crayon était ce qui traçait la sémantique de son existence. Ce qui aurait pu paraître tel un manque - la profusion des choses, les relations multiples, les loisirs -, voici que tout ceci naissait au bout de la magie de ses doigts. Chaque trait de crayon était un objet, un lieu, un personnage du monde, aussi son univers était-il complet, identique à celui de ses pairs qui hantaient les corridors bruyants des villes. Hemmelighed, à elle seule, constituait un univers dont nul ne se fût hasardé à rompre l’harmonie.

   Sur une planche à dessin qui faisait face à sa table de travail, elle avait punaisé son propre portrait. Il était, en quelque sorte, sa réverbération, sa société, la personne amie avec qui elle communiquait. Certes l’on pourrait se questionner sur ce qui apparaîtrait inclination à l’autisme. Seulement cette supposition serait en pure perte pour la simple raison que la jeune femme jouissait d’un bel équilibre, qu’elle ne considérait nullement le monde comme son ennemi, qu’elle reconnaissait l’altérité comme fondatrice de son propre soi, qu’elle n’avait choisi cette vie érémitique, ascétique qu’au motif de n’installer, entre elle et l’art, que la plus mince cloison qui soit, un peu à la manière des parois huilées des maisons de thé. D’elle à l’œuvre, le sans-distance. De l’oeuvre à qui elle était, un lien immédiat, clair, net sans l’immixtion de quelque ombre que ce fût. En quelque sorte une manière d’absolu. On aura aisément deviné la haute exigence que dissimulait une apparence réservée, retirée, ne proférant qu’à demi-mots.

   Mais revenons au portrait d’Hemmelighed, il est l’épiphanie de qui elle est en son fond, un être des lisières qui cherche ses propres limites, qui est en quête de son territoire singulier, de sa façon de se présenter au monde. Le front est haut, dégagé, que frôle une douce lumière. Ce front nous dit l’intelligence à fleur de peau, la sensibilité qui rayonne depuis l’intérieur, cherche à rejoindre ce qui, au-delà d’elle, se donne comme pur mystère. Car, oui, le mystère, pense-t-elle, se situe bien plus au-dehors qu’au-dedans. Le monde est si complexe en ses multiples ramifications, les gens sont si insaisissables qui fuient dès qu’on les approche.

   Les sourcils, deux traits estompés, deux parenthèses qui abritent les gemmes des yeux. Les yeux sont effacés, couleur d’opale, couleur d’eau de mer, pareille à celle qui bat les rochers de la crique devant sa maison. Les yeux s’éloignent, trouvent le profond de l’être, interrogent le domaine intérieur, cherchent à décrypter le secret qui dit le choix de l’exister plutôt que de confier son destin au néant. Les yeux paraissent cette simple effusion originaire, celle qui creuse loin, rétrocède vers le lieu de la naissance et peut-être bien plus avant, avant même l’étincelle de vie, avant même l’instauration du cosmos, dans la zone magmatique, indéterminée, abyssale où se perdent les conjectures des humains, où sombrent les hypothèses des savants, où s’abîme la réflexion de qui nous sommes dans une manière de sombre galimatias.

   C’est tout ceci que disent les yeux d’Hemmelighed, ils sont, en la matière, les yeux universels, les yeux de tous les hommes qui interrogent le visible, en quête de cet invisible que, jamais, ils ne trouveront qu’au lieu même de leur propre finitude. Peut-être faut-il avoir dépassé la lisière de soi pour connaître l’inconnaissable, Dieu, la cohorte des dieux de l’Olympe, le secret des formules magiques, le contenu enfin décrypté des grimoires sur lesquels s’inscrivent, en lettres celées, ce qui est notre sort commun, une longue dérive aux confins de l’univers, un rébus pareil au mur compact des hiéroglyphes, une charade dont le tout est plus que les parties ; pour connaître aussi la composition des philtres d’amour, la nature des anges et leurs sexes, la manière étonnante dont les mots s’assemblent pour donner lieu au poème.

   Le nez de « Fille des lisières » est l’exactitude même, le signe de la probité, de la rectitude du sens, il fait signe en direction de ce qui est droit, de ce qui jamais ne trompe, de ce qui est donné dans la justesse. Et combien ce nez nous touche malgré sa visible austérité. Il est traversé, sur toute sa hauteur, par une bandelette identique à celle qu’arboraient les momies au fond de leur reposoir d’ébène, incrusté d’ivoire. Celle qui reçoit de tels attributs est précieuse, de haute lignée, princesse éternelle par-delà la mort. On imagine, sous ces bandelettes, des amulettes rares, sans doute d’or et de platine avec des rehauts de lapis lazuli, elles escortent l’âme et l’assurent de vivre dans l’au-delà. Hemmelighed, se représentant de cette manière, n’est-elle à la recherche d’une possible immortalité, d’une éternité qui la consolerait de cette vie terrestre ployant sous le poids des contingences ?

    La bouche est discrète, à peine un trait inapparent de sanguine qui maintient le langage en état de repos. A observer la double ligne scellée des lèvres, on est soi-même consigné au plein du silence. Peut-être est-ce là le viatique au gré duquel nous nous interrogerons sur nous-même, sur l’autre en son énigme. En effet, rien ne peut partir que du silence qui veut forer en profondeur le peuple infini des significations. Nous, les humains, sommes trop bavards, trop souvent réfugiés dans le mode du « on », ce langage qui n’en est pas un, qui se contente de vagues généralités, d’opinions toutes faites, d’assertions pareilles à des images d’Epinal, de « pensées » qui n’ont guère cours que dans une bruyante « cour des miracles » où la persistance des rumeurs se donne pour la forme de la vérité.

   Oui, bien des discours tournent à vide, ne déploient que d’étiques bannières que le vent disperse sans en garder quelque souvenir que ce soit. Si Hemmelighed a mis un tel soin à dessiner les lèvres, à les faire se retenir sur le bord d’une parole, c’est parce que, avertie de l’importance des mots, elle a voulu les sauvegarder dans un avant-dire seul fondateur d’une énonciation étayée en raison. La prétendue « sauvagerie » de la jeune femme, ne serait-elle, en réalité, que l’émergence d’une profonde sagesse ? Sûrement, il faut être sage, être destiné à confronter les grandes interrogations pour demeurer ainsi dans cette posture si humble, se confronter au silence, s’immerger en soi pour y trouver une façon d’exister qui ne soit nullement une compromission, un comportement à la mode, mais une réelle attitude reflétant l’humaine condition en son essence. Seules les grandes âmes le peuvent qui savent vivre dans le dénuement et tirer, de leur simplicité, la force nécessaire afin d’affronter la seule question qui vaille, être homme, être femme jusqu’au bout de soi, en l’entièreté de son être.

   Cette brève méditation sur une belle œuvre d’André Maynet nous a permis de poser, au travers du personnage fictif d’Hemmelighed, ce qui en soi devrait nous alerter en tant qu’humains dans notre marche en avant. Tous, autant que nous sommes, apparaissons en tant qu’êtres des lisières, ce qui veut dire que, la plupart du temps, sinon toujours, nous n’avançons que dans l’ombre portée de qui nous sommes, nous contentant de cette lumière de faible fanal, satisfaits de côtoyer des demi-vérités ou, pire, des non-vérités que nous prenons pour argent comptant, pensant que la vie, telle la pièce de monnaie, peut se lire indifféremment selon son avers porteur de son effigie, ou bien son revers où se donne son chiffre, sa valeur faciale. Bien évidemment il n’y a de vérité que de l’épiphanie d’un visage, autrement dit la manifestation de son essence, son envers n’exhibant jamais qu’une existence soumise aux aléas et accidents de toutes sortes.

 

Nous aimons Hemmelighed

comme nous aimons un beau paysage,

une montagne sublime,

 un lac aux eaux profondes,

le nectar de vérité qui se lève d’un beau fruit.

Oui, de ceci nous avons soif !

Oui de ceci nous voulons nous abreuver !

Nous voulons la douce

et exacte ambroisie du monde.

 Elle seule en son immédiate saveur.

 

 

 

 

 

 

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