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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 17:22
Paysage de la sagesse

Source : ‘Paysage de la sagesse’

Photographie : Charles Luke POWELL

 

***

 

   Le paysage est là, étendu devant soi, dans la plus grande sérénité. Est-ce une espèce de mimétisme qui nous accorde à son rythme si lent ? On est là depuis l’éternité même, comme si les choses n’avaient nullement commencé, comme si elles attendaient l’instant de leur venue, une profération pareille à un murmure. On est là, seul au monde, traversé d’un infini silence. On ne saurait bouger, de peur de quelque effraction, de quelque temps qui quitterait son socle originel et se mettrait en quête d’un possible devenir. Il suffit de demeurer dans cette antique présence, celle par exemple qui se donne sur la certitude de beauté d’une tablette d’argile mésopotamienne. Quelques signes, quelques poinçons sur le réel d’une terre et tout est dit de l’humaine aventure, de son avancée dans le long corridor de l’Histoire. Depuis toujours ces signes devaient avoir lieu. Depuis toujours ce paysage devait arriver à soi dans sa vérité première qui est la parole exacte, le langage inaugural, la demeure première de la Poésie.

   Ce qu’il faudrait : regarder, emplir ses yeux de ce qui ne saurait recevoir de nom puisque, encore, tout est dans l’attente, dans les limbes, dans l’inaugural qui sera pour plus tard, lorsque le mesure du jour, quittant son mystère nocturne, déploiera la couronne étincelante du réel. Toujours se tenir sur la margelle du monde, toujours préserver, en soi, au plus secret, cette puissance inavouée qui nous porte en avant de nous et dessine l’étrave de notre destin. On est là, en-deçà de sa propre forme, simple buée bleue à la lisière de l’aube. Il nous faut demeurer dans ce signe avant-coureur de toute effusion, dans la marge d’ombre d’où tout devient visible dans la phosphorescence, dans l’éclat de métal, dans le luxe de la feuille qui se pare de ses reflets les plus accomplis.

   Nul effort à produire. C’est, tout autour de soi, l’aura d’un haut vol, l’écho libre de la conscience, la symphonie d’une inentamable liberté. C’est ceci que nous avons à faire, aussi bien face au sublime d’une œuvre que face à la simplicité de la Nature, demeurer en nous si près de la faille de l’exister, en estimer la valeur d’abîme, se retenir de sauter et jouir de cette joie ineffable de celui qui connaît, qui éprouve en son fond le génie érotique opposé à celui de la finitude. Alors nous connaissons l’ivresse de l’immortalité, alors nous connaissons la dimension tragique de la chair portée à l’acmé de sa combustion.

   Le chemin de pierres blanches avance avec douceur, pose son empreinte singulière qui est de conduire l’homme vers ce futur qui le hèle, l’arrache à son passé, le fixe au présent qui bourgeonne. L’homme est une silhouette au loin, un genre de brindille égarée parmi les hasards du monde. Son ombre est si courte, elle se confond avec la mince lame de son esprit, se coule dans l’interstice de ses rêves. Aussi bien il pourrait ne pas exister, être une simple bulle de l’imaginaire, un personnage biblique inventé par quelque Prophète. Il a si peu d’épaisseur dans les strates de clarté, si peu d’autorité quant à ce qui lui est extérieur, ces pierres, ces arbres, ces murets de pierres en quoi il apparaît différent mais aussi à égalité de desseins. Les pierres s’usent sous la poussée de l’érosion, les arbres vieillissent et s’écorcent, les murets s’écroulent sous les coups de boutoir de la lumière. L’homme est et devient dans la ligne qui lui est propre, indivisible, immense solitude que rien, jamais, ne pourra combler. Ni l’amitié la plus sincère, ni l’amour le plus exact car tout passe et retourne au tapis de rhizome qui lui a donné lieu, cette invisible contrée d’où nous venons, vers laquelle nous nous dirigeons, telle la flèche qu’attend sa cible.

   Des roches usées affleurent, portant les stigmates du temps, des champs bruns semés de cailloux brillent avec une sorte de ferveur muette, les touffes vert-de-gris des oliviers flottent au-dessus des troncs torturés, traversés de nuées de vent ; on imagine le peuple souterrain des racines, leurs blancs et sinueux trajets dans la pénombre du sol, leur entêtement à poursuivre leur itinéraire aveugle. Une aire d’herbe usée s’adosse à un muret de pierres ; en elle le dessin des branches qu’un soleil pâle projette sur cette mare immobile venue du plus loin de la mémoire. Tout ici est soudé en un genre d’étonnante unité. Rien ne fait tache, rien ne surgit au détriment de quelque autre présence. La belle lumière, un genre de poudroiement, se répand sur toute chose, en lisse l’être, en harmonise les contours. Tout dialogue avec tout. Tout est en tout dans une naturelle évidence.

   Dans un cercle de moellons hasardeux, un cheval broute avec application. Ancestrale mastication, millénaire rumination ; que nous dit-elle de la permanence des fortunes existentielles, du sens à donner à ce qui, peut-être, n’en a pas ? Un animal pense-t-il ? Et dans l’affirmative, est-il satisfait de son sort d’herbivore condamné à boulotter chaque pouce carré de terrain ? Puis mourir, au bout du compte, sans rien avoir compris de cet étrange voyage. Ceci se nomme ‘absurde’ et chacun dispose de sa propre pierre à pousser tout en haut de la colline, puis la remonter indéfiniment sans en connaître la raison. Voyez-vous, l’interrogation métaphysique est indissociable de notre relation à la Nature, de notre confrontation à la Beauté. C’est bien là le paradoxe, plus une chose se donne avec évidence, plus elle nous inquiète et nous place face à l’irréductibilité de notre être. Et pourtant la sagesse devrait être le lot de celui qui regarde un paysage de si parfaite complétude. Mais la lumière a toujours son revers, la plaine immense le vertige de ses gouffres que, parfois, dissimule une luxuriante végétation dont nous n’apercevons que le généreux foisonnement.

   Plus loin, le même chemin blanc, après quelques sinuosités, poursuit son ascension, entouré de champs d’oliviers qui tremblent dans la levée du jour. Un haut peuplier lance sa torche claire dans la mare émeraude du ciel. Une certitude se dessine au milieu de l’infiniment disponible, de l’inaccompli. Magnifique hiérogamie du principe masculin et du réceptacle féminin. Oui, cette image est ‘sacrée’ au seul motif qu’elle symbolise l’union de la Terre et du Ciel, installe l’amplitude de toute mythologie, déploie la majuscule aventure des hommes et des femmes en ce temps, en ce lieu, ici, comme si toute vérité se disait au terme de ce fastueux symbole. De hautes bâtisses de ciment gris, un genre de curieuse citadelle, avec ses hautes portes fermées, ses toits lustrés de clarté, ses murs d’enceinte, termine la scène sur la toile de fond d’un versant de montagne avec ses cultures en terrasse, ses sentiers où l’on croit deviner la trace des moutons, leur lente transhumance.

    Tout ceci est un tel bonheur. Fragile comme tout bonheur. Sans doute la raison pour laquelle ce texte de pure description s’est entrelacé de considérations parfois songeuses et métaphysiques. Oui, tout paysage, tout fragment de Nature ont toujours leur revers, cette nuit qui court derrière l’horizon et attend notre sommeil, fait sourdre nos rêves au pli le plus secret de qui nous sommes. Mais rien n’aura été vain qui aura été contemplé en son essence même. Au moins aurons-nous eu cette courte joie. Une étoile accrochée au firmament. Rien, jamais, ne saurait dépasser cette unique lumière. Non, elle n’est pas d’origine divine. Elle est humaine plus qu’humaine. De ceci nous pouvons faire l’hypothèse, toute autre croyance serait irraisonnée et arrimée à quelque désespoir. C’est déjà bien d’être un Passager sur Terre et d’écrire sa propre fiction, mot après mot, heure après heure, minute après minute. Le Temps est notre bien. Il est le paysage de notre âme.

 

 

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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 08:46
Solitude exquise de l’être

Exposition Barbara Kroll

 

***

 

C’est seulement dans l’exactitude du jour,

dans la pliure neuve de l’instant.

 Rien ne distrait de soi.

Rien ne distrait de l’œuvre.

 Une conscience en regard d’une autre.

Une attention s’abreuve

à une autre attention.

L’Unique en sa pure donation.

La Liberté en sa juste mesure.

 Nul écart.

Nulle faille.

Nul abîme.

 Une ligne continue

sur la peau attentive du Monde.

 

La Demeure est blanche,

immensément blanche.

Virginale en sa posture diaphane.

Pureté que rien ne saurait voiler.

Surgissement immédiat de l’Être

en son éternelle finitude.

Ici, vivre et mourir

 sont une seule et même Unité.

A chaque instant je meurs à moi-même

de ne pouvoir me connaître,

de ne pouvoir déboucher

sur le savoir intime de ce-qui-est.

  

Les Choses n’arrivent à elles

que dans la perte même du mot

 qui voudrait les nommer.

Seule la rumeur du silence

 pourrait dire la fable de l’Être.

 Dire son éloignée proximité.

Plus on cherche à saisir,

plus tout s’évanouit dans le Néant.

Nul Temps ici que le temps de l’image.

Nul Espace ici que l’espace de l’œuvre.

Ici, c’est l’œuvre qui espacie.

Ici, c’est l’œuvre qui temporalise.

Ici c’est l’œuvre qui pose sa loi

comme la seule possible.

En existerait-il une autre

 et tout alors s’abîmerait

car la loi humaine dissimulerait

celle qui irradie en ce lieu de pure Beauté.

 

 Car il est essentiel d’avoir saisi la Beauté,

condition originaire

de toute approche authentique du réel.

Voyeur de l’ample mystère de la Création,

je ne vois que cette Forme

qui détermine ma propre présence.

Je ne suis présent qu’à être

le Répondant de la Forme.

Une manière d’écho, si l’on veut.

Là, dans l’aire blanche au sol gris,

là au carrefour des plans architecturés,

près des portes débouchant sur le Vide,

je suis le témoin d’un accomplissement.

  

Tout autour,

dans les corridors de la Ville,

sur les agoras désertes,

 dans les boyaux où glissent

les Aventuriers existentiels,

tout se tait et demeure en soi,

à l’étroit dans la geôle des corps suppliciés,

appelés à disparaître.

 Dans la Grande Demeure Blanche,

rien de plus qu’un vis-à-vis,

qu’un face à face.

Je ne suis celui-que-je-suis

que confronté à qui je-ne-suis-pas

et qui, pourtant, bien qu’en-dehors,

me convoque à la tâche d’exister,

de penser, de demeurer là,

au plein de l’angoissante question

de la Présence.

 

Une grise lumière zénithale

coule avec lenteur,

elle est pur état d’âme,

interrogation manifeste.

‘Pourquoi y a-t-il de l’étant,

plutôt que rien ?’

Nulle réponse cependant.

L’Etant que je suis éprouve là,

au cœur de la dévastation,

l’ampleur de sa propre solitude.

Forme moi-même,

absorbée par la Forme de la Toile,

 je n’ai plus ni épaisseur,

 ni réalité autre

que cette inouïe liaison

avec ce qui se donne

dans une étrangeté radicale.

 

C’est bien là le risque d’être,

sans distance,

auprès de l’Art,

auprès de l’Abstraction,

dans la brûlure même de l’Absolu.

Qu’ai-je donc à être sinon

ce rayon ténu qui va

de ma chair à celle de l’œuvre ?

Mais ce trajet m’assure-t-il

de moi-même,

m’exonère-t-il de poser la question

de mon être-au-monde,

comme si l’esquisse suffisait

 à m’installer dans une manière de Vérité ?

  

C’est par mon attentive relation à l’œuvre,

par la reconnaissance de sa vérité

qui est la mienne,

qui est celle du Monde

que je peux,

au gré de cercles successifs,

avoir conscience de l’existence des Autres

et de l’Univers comme certitudes,

présences suffisamment affirmées

pour n’être nullement phénomènes illusoires,

mais présences effectives, réelles, incarnées.

  

Je suis là, dans le doute exténué du jour.

Je suis là et ne suis nullement là.

Ce corps posé là, cette image,

ce trait de crayon, cette esquisse,

que me disent-ils ?

Me disent-ils mon être,

sa course hasardeuse

sur la peau infiniment tendue

du Monde ?

Me disent-ils, ELLE-la-Forme

en son esthétique effusion,

 Celle que je ne connaîtrai

qu’à l’ombre de ce clair-obscur ?

 

Toute chose il faudrait connaître

à seulement en viser

le surgissement, la pure effectivité.

Savoir immédiat de cela même

qui se pose ici et rutile d’y figurer,

telle la Nécessité.

Je regarde la Forme qui me regarde.

Double regard croisé.

Double fascination.

Oui, le Dessin me voit.

Et pourquoi ne le pourrait-il ?

Il existe, j’existe et nous sommes

 à égalité de Présence.

Certes il y a un grand mérite à être HOMME.

Certes il y a grande faveur à être DESSIN,

 à témoigner d’une forme humaine

ou bien inhumaine.

 

Y a-t-il grande différence à ceci ?

De l’Humain à l’Inhumain ?

Non. Tout est en tout et le Mal nous habite

en même proportion que le Bien

et sans doute bien plus.

Il est facile d’être mauvais,

de répandre la médiocrité autour de soi,

de se commettre en des basses œuvres.

Il est difficile d’être Droit, Haut, Généreux, Altruiste.

 Ces qualités sont des exceptions.

 Ces postures presque un Absolu.

 

Un Dessin, s’il est le signe d’une Esthétique,

 l’est tout autant d’une Ethique.

En lui, l’Artiste a déposé une réalité

qui ne peut être que Vérité.

En serait-il autrement

et le Dessin manquerait sa cible

et le Dessin ne serait qu’une erreur

parmi les erreurs du Monde.

 

   Mais pourquoi donc, 

moi en tant que Voyeur,

puis demeurer des heures

dans la salle claire du Musée,

totalement fasciné

par ces quelques lignes

tracées au graphite

sur la feuille vierge ?

 

Seul à seul.

Dessin face à moi.

Moi face au dessin.

 

Seule cette posture confère

 l’authenticité à la situation.

Toute altérité serait de surcroît

et détruirait le faisceau magique tendu

entre la Chose et Qui-je-suis.

Toujours l’exigence d’une réalité bicéphale.

 En cet instant de la Vision,

 je ne suis moi qu’à la mesure

 de ce qui m’interroge

et m’emplit d’une imminente joie.

Forme n’est Elle

qu’au motif de mon regard

qui la pare des prédicats

au terme desquels elle paraît

en sa totalité imprescriptible.

 

Bien sûr, tout autre que moi

pourrait donner vie

 à cette mince ligne.

Mais alors, il faudrait que je m’absente,

que l’autre se substitue à qui-je-suis.

Deux formes en vis-à-vis

 qui se détermineraient,

 chacune, en son être propre.

Être, c’est bien être

pour une conscience,

 n’est-ce pas ?

Nulle conscience, nulle existence.

Dans la grande pièce blanche,

 sous la coulée de la lumière,

nous sommes deux à savoir

que nous existons.

Moi au regard de l’œuvre.

L’œuvre au regard de l’Artiste

qui lui a donné vie.

Ainsi s’établit

le jeu multiple des consciences,

de l’Artiste,

de l’œuvre qui en est la récipiendaire,

la mienne pour finir qui clôt

le cercle de la compréhension.

  

Car comprendre veut dire originairement

« saisir ensemble, embrasser une chose,

 la prendre en garde ».

Voyant Esquisse,

 je la saisis et la porte en moi,

 tout comme s’ouvre à moi

la conscience de l’Artiste

qui a prodigué la Forme.

En un instant déterminé du temps,

il y aura eu, en une unique profération,

triplicité des consciences,

 des rencontres,

des existences.

 Il y aura eu.

Ainsi s’écrit le temps

en sa définitive césure.

 

Une Forme arrive,

une Forme part.

Nulle ne demeure !

 

 

 

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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 17:05
Le noir vous allait si bien !

Le noir vous allait si bien. Sur le quai de la gare, parmi la foule légère, vous portiez haut cette couleur qui faisait chanter le blanc de votre peau. Visage de nacre dans un écrin de soie. Vous me faisiez penser au Sylvain azuré, ce papillon à la teinte de suie parcouru de lunules claires, comme pour mieux dire la gaieté sous l’ombre sérieuse. Que fallait-il déchiffrer sous ce lexique minimaliste et pourtant si contrasté ? Etiez-vous le personnage ambigu, peut-être fantasque, sujet aux plus étonnants retournements, ce que votre apparence laissait supposer ?

Le noir vous allait si bien. Il vous dissimulait aux yeux des curieux sous un vernis d’austérité que vos longs cils semblaient confirmer, dissimulant à la vue des yeux clairs et non moins troublants. Ils palpitaient comme l’eau de la source et il s’en serait fallu de peu qu’une goutte s’en détachât, pareille à une perle de résine. Tout, en vous, semblait se sustenter à l’aune d’un rien si précieux qu’il se dissolvait avant même d’être formulé.

Le noir vous allait si bien. Dans le compartiment, vous étiez assise presque en face de moi, dans la diagonale du jour qui rehaussait vos traits d’une touche de tragique. Vous lisiez - mais n’était-ce pas feint, seulement ? , un livre de Patricia Highsmith « Contes immoraux » et vos longs doigts gantés de noir tournaient une à une les pages avec une gourmandise évidente. Un instant, vos jambes haut croisées ont dévoilé la ligne étroite d’un porte-jarretelles et le fourreau d’un bas où courait la mousse d’une dentelle.

Le noir vous allait si bien. Vous êtes descendue dans cette ville sans nom ni visage. La même que celle que j’avais choisie. Vous avez longé les frondaisons d’un parc. Votre longue robe ondulait devant des ferrures ouvragées. Le square où étaient deux arbres noirs était le lieu de votre destination. C’est là que je vous ai perdue, dans le jour qui semblait atteint d’une résignation soudaine. Le silence, à mes oreilles crépitait à la façon des stridulations des cigales dans l’air vibrant de chaleur. Je me suis appuyé contre le tronc, soudain pris de vertige. Une douleur au creux des reins, des nervures blanches dans le trajet des nerfs, des bourdonnements comme ceux d’une légion d’abeilles.

Le noir vous allait si bien. La chambre est blanche. Des stores aux fenêtres. Une compresse sur le front. Des bocaux de sérum au bout d’une potence. Le déhanchement d’une jeune infirmière, nue sous sa tenue légère :

« C’est rien, vous allez déjà mieux. Dans quelques jours vous pourrez rentrer chez vous. C’est rare ces cas d’aranéisme. Mais estimez-vous heureux. Au lieu d’une Veuve noire, ç’aurait pu être la morsure d’un serpent à sonnettes ! »

« Oui, dis-je faiblement, ç’aurait pu être pire, bien pire ! »

Le noir vous allait si bien.

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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 08:07
Chaperon Rouge

"Solitude" (1955)

Paul Delvaux

Source : WahooArt.com

 

***

 

   Mon Journal m’avait envoyé en Flandre Occidentale pour y réaliser un reportage sur cette immense étendue sablonneuse qui longe la Mer du Nord, surface constamment battue par le vent du large. Un naturel refuge pour âmes romantiques et promeneurs solitaires. Je logeais dans un hôtel à Ostende avec vue sur l’immensité, vaste horizon blanc traversé du vol gris des mouettes. Ce paysage ouvert convenait parfaitement à mon singulier tropisme : la lumière y était longue, impalpable et le regard se perdait constamment dans la brume. Il n’en fallait pas plus pour fouetter mon penchant au songe éveillé. Certains de mes amis me confiaient que j’étais une simple image sortie d’un rêve. Cette sensation impressionniste comblait mon attente au-delà de toute espérance.

   Bergeret, mon Rédacteur en chef, m’avait dit lorsqu’il m’avait accompagné à la voiture :

    « Si tu as cinq minutes, toi l’amateur de peinture, va donc jeter un œil aux toiles de Delvaux à Saint-Idesbald. Ça vaut amplement le détour ! »

   Et, compte tenu du goût infaillible de mon Collègue, que je savais expert en matière d’esthétique, il ne me restait plus, entre deux séances de photographies et de notes, qu’à me rendre au ‘Paul Delvaux Museum’. J’appréciais les œuvres de ce Peintre mais n’en avais encore jamais vu en réalité, seulement sur les pages glacées des revues consacrées aux Beaux-Arts. Du reste, j’avais emporté avec moi un fascicule avec quelques reproductions de ses œuvres et je dois dire qu’elles me fascinaient plus que de raison. J’aimais beaucoup le ‘Village des Sirènes’, les attitudes hiératiques de ces femmes au regard vide se détachant sur un décor en trompe-l’œil ; j’aimais ‘Ombres’, avec sa déesse blonde au premier plan, la mer venant frapper les vagues de sable, son wagon désaffecté sur des rails qui ne menaient nulle part, j’aimais aussi ‘Phases de Lune’ son air bleu de nuit, ses mystérieux personnages tout droit sortis de quelque antique Musée Grévin, êtres de cire et de chiffon dont l’existence paraissait aussi peu affirmée qu’un rêve d’enfant au sortir de la nuit.

    Paul Delvaux, que certains critiques n’hésitaient pas à classer dans la mouvance surréaliste, me paraissait davantage se rapprocher de la Peinture Métaphysique d’un Giorgio de Chirico et, si l’on m’avait demandé mon avis, je l’aurais volontiers rangé dans la pure singularité du ‘réalisme magique’ selon une vue identique à celle de certains connaisseurs et bien plutôt encore dans le domaine de la ‘Peinture Onirique’, selon les termes mêmes qui me venaient à l’esprit dès l’instant où j’évoquais les toiles du Peintre belge. Je pensais, sans doute à raison, que la vue directe des créations entraînerait une plus vive émotion. Rien, en effet ne saurait remplacer cette saisie du réel.

 

    Journal de bord - Ostende - Mercredi 18 Avril 2018

 

   Ce matin l’air est uniformément gris, parfois semé de quelques nuages d’altitude qui glissent le long de la côte. Des lames de vent à intervalles réguliers, des oiseaux marins y planent indéfiniment. Peu de gens dans les rues. Impression de vide et aussi, corrélativement, de liberté. Je ne sais ce que je vais découvrir dans les salles du Museum. J’espère seulement y trouver, non uniquement de la beauté, c’est bien le moins que l’on puisse demander à l’art, mais surtout du dépaysement, de la magie, de l’émerveillement et comme une altitude autre que celle d’un réel immanent qui nous consigne à la lourdeur de la terre. Cela fait tant de bien à l’âme de prendre son envol, de se confier aux volutes ascendantes de l’air, de planer longuement dans la manière d’un oiseau de proie à la vue panoptique. Alors on voit plein de choses étranges au-delà de l’horizon, des étincelles de temps inconnu, des écharpes d’espace qui faseyent tout contre le zéphyr de l’imaginaire.

   La bâtisse du Musée est haute, blanche, façade sertie de pavés de verre, toit pyramidal de couleur saumon. Je franchis la porte voûtée de l’entrée à l’heure de l’ouverture. Je suis le premier visiteur. C’est une habitude, entrer dans les salles alors que le calme y règne encore, que les œuvres et moi pouvons dialoguer à loisir. Le premier tableau que j’aperçois, ‘Jeune fille devant un temple’, me fait inévitablement penser à l’architecture chiriquienne, même pose olympienne, liturgique, de ses personnages qui semblent de simples scènes antiques scellées dans la pierre. Immobilité, postures de l’au-delà, pensées fixes, êtres si étranges et l’on penserait être dans quelque crypte n’autorisant que des présences marmoréennes, des visages burinés par le long écoulement de l’Eternité.

   Alors voici que surgit, sur le mur blanc criblé de stupeur, ‘SOLITUDE’, œuvre de 1955. Unique en son genre. C’est elle dont j’attendais la venue pareille à un mystère sur le point d’éclore, d’ouvrir sa large corolle. Soudain, de façon hypnotique, magnétique, je me sens happé par ELLE qui me fait face, par cette toile qui ruisselle de pure beauté, par cette Sublime Présence Féminine rendue énigmatique au motif que l’Inconnue qui m’attire m’aliène au sens propre, étymologique, à savoir que je ne peux que constater mon propre éloignement de qui-je-suis, presque une manifestation hostile, comme si, dédoublé, mon être pouvait se défenestrer lui-même, procéder à sa propre extinction.

   Moi contre moi dans l’étroitesse d’un pugilat égologique, auto agression, meurtre au premier degré. Suicide pictural. Voyant l’œuvre je m’enlève à moi-même dans la seule assomption possible, celle de disparaître dans le même moment que se déploie un intime ravissement. C’est ceci la puissance de l’Art, arracher à la triple certitude de Soi, du Temps, de l’Espace. Alors on n’est plus vraiment au centre du Jeu, on est à la périphérie, simple spectateur de la totalité de ce qui vient à soi et l’on s’aperçoit, à l’extérieur de sa propre conscience, tout comme l’on prend acte de ce qui nous entoure. On-est soi-hors-de-soi. On est ici et ailleurs. Dans un Rêve Réel, dans une Réalité-Rêvée, à l’intersection du Jour et de la Nuit, à la jointure de l’Imaginaire et de l’Effectif, à la pliure de la Matière et de l’Esprit.

   Celle qui est devant moi, qui s’est emparée de ma volonté, qui a fixé le globe de mes yeux tout contre sa Rouge Esquisse, celle que je nomme ‘Chaperon Rouge’ en raison de sa couleur irradiante, éblouissante, pareille à une large tache de sang, elle donc sur qui tout se focalise, est le lieu même, désormais et pour la suite des jours qui viennent, de mon unique profération, autrement dit de mon silence, de ma parole clouée, le lieu même de mon Néant. Sur le long quai de pavés gris, elle est le point fixe, l’amer qui attire tout, détruit tout. Prodige d’immobilité que tout ceci. La haute bâtisse de la Gare construite en briques rouges, le long bâtiment qui la prolonge, la passerelle d’acier, les lignes télégraphiques, la locomotive et les wagons, tout ceci paraît venir de si loin, fossiles d’un âge sans nom, de coordonnées sans assises. Le ciel bleu recule au-delà de toute diction, le globe blanc de la Lune est un énigmatique et insondable Pierrot orphelin de sa Colombine.

   Je marche tout juste derrière Chaperon, à son insu, dans le peu d’ombre que son élégante silhouette trace au sol. Je ne fais aucun bruit si bien qu’elle ne peut deviner ma présence. Et, du reste, en apercevrait-elle le léger tremblement, je ne crois pas qu’elle s’en offusquerait le moins du monde. Regarder une œuvre d’art, être fasciné par la scène qui figure sur la toile ne saurait constituer en soi un péché, pas plus que cette inclination ne serait la marque d’une curiosité. Être soi et l’œuvre en même temps, ceci n’est nullement contingent, mais voulu. Par le Voyeur, par la Chose vue car cette dernière n’existe qu’à être contemplée, c'est-à-dire portée au bout de son être.

   Chaperon progresse à pas menus, comme si elle voulait tirer de son propre réel un genre de potion magique, si elle voulait phagocyter tout ce qui vient à elle dans le luxe inouï de l’instant. Être elle en la plus vive impression qui se puisse imaginer, être le Monde tout autour qui n’est présentement là que pour elle et, sans doute grâce à elle. Oui, à mesure que la lumière bouge dans le ciel, que les oiseaux s’éveillent au bord soyeux de leur nid, à mesure que les Hommes battent le pavé dans l’enfer libre des villes, Chaperon crée la toile sur laquelle repose son existence.

Elle avance : et c’est la Lune.

Elle avance encore : et ce sont les rails

qui montent au ciel à perte de vue.

Elle avance toujours : et c’est la porte de la Gare

qui communique avec les quais,

qui s’ouvre et s’efface avec grâce.

 

    Chaperon entre dans la salle d’attente aux sièges de bois revêtus de cuir et, l’espace d’un instant, la rivière blonde de sa chevelure disparaît à mes yeux. C’est comme un coup de canif qui entaille ma conscience, comme si mon âme saignait de ne plus s’apercevoir que mutilée, genre de chiffon inutile flottant au vent mauvais d’une infinie tristesse. Elle, Chaperon, je la veux comme un enfant veut un jouet, comme un amant attend son amante avec la lèvre qui tremble et les yeux perdus dans l’infini du ciel. Je la veux telle une partie de moi-même, infiniment disponible au songe romantique qui se love en moi de la même façon qu’un animal plonge dans le tunnel de sa tanière, le corps moulé par ce qui l’accueille et le détermine en qui il est. Nulle distance entre le blaireau et sa tunique d’argile. Nul écart entre Chaperon et celui que je suis devenu dès l’instant où son image a envahi l’horizon courbe de mes yeux.

   Toujours elle a existé en moi, pliée dans les fibres de ma chair, collée au revers de ma peau, spiralée au sein même de ma graine ombilicale, attachée au môle de mon imaginaire, soudée à la coursive de mon esprit. Elle/Moi, dans le creuset unique d’une identique présence. J’étais hanté par Chaperon, ce qui, souvent, expliquait ma climatique orphique, moi toujours en perte de mon double, moi amputé de quelque membre et claudicant sur la vaste scène du Monde, cherchant, ne sachant que la recherche et non ceci même qui la motivait, cette Lueur Rouge au large de mon immense solitude. Mais qui donc, sur cette Terre, n’est un être solitaire ? Jamais de complétude et la poursuite de fantômes qui ne laissent dans nos mains meurtries que la poudre à jamais consolée de la question. Mais ai-je donc le temps et le loisir de ruminer dès le moment où la joie est à portée de main ? Gamin qui a tiré une pochette-surprise et sent au travers du papier glacé la forme entière de son désir. Ses doigts sont mouillés du plaisir anticipateur de la découverte.

   Maintenant nous sommes sortis de la maison de briques de la Gare. C’est un paysage lunaire qui nous attend dont Chaperon Rouge accepte qu’il soit son immédiat quotidien. Elle avance dans la vie avec un charme pareil au vol inventif de la libellule ou du primesautier Argus s’amusant des plis de l’air, des effluves printaniers, de la brise embaumée qui monte des présences florales accrochées aux épines des buissons. La lumière glisse au ras du sol, lustre la pierre des pavés, se fraie une voie parmi les épaisses frondaisons des arbres, luit sur les rangées de rails, on dirait un chemin attiré par les hautes ramures du Ciel. Un instant, Chaperon Rouge s’immobilise sur le bord du quai. Elle regarde fixement la caisse verte d’une draisine. Sur sa partie arrière la braise d’un feu rouge. Image d’un désir ? Symbole du nécessaire rougeoiement de la vie ? Point de convergence des passions humaines ? Il y a tant et tant de significations qui existent à bas bruit, glissent sous la ligne de flottaison de la conscience ! Tant de savoirs insus, de connaissances inconnues. Consternante vérité oxymorique de tout ce qui nous échappe dont nous aurions voulu éprouver le don mais nos doigts ne saisissent jamais que des pépins à défaut de posséder le fruit. Vacuité immense, vertige universel de qui interroge les étoiles et voyage sur les queues des comètes.

   Devant la draisine est attachée une voiture de cette même teinte vert bouteille, tellement semblable aux rivages englués de la mélancolie. Une vitre éclairée de jaune dit la proximité du départ, le pas à franchir afin de sortir de soi et déboucher dans une fiction différente de la quotidienne, celle qui nous arrime à notre propre destin et nous prive de liberté. Chaperon me précède sur le quai transi de clarté lunaire. Les arbres, de chaque côté de la voie, dessinent une double harmonie, une double rangée dont les feuilles, détourées de lignes brillantes, rythment un temps de nature immémoriale, un genre de poix venu du plus loin d’une illisible contrée. Etrangement, dans cette vision d’aquarium, sur fond de ciel pareil à une encre lourde, tout paraît si léger, si aérien que l’on s’attendrait à voir voler des poissons aux nageoires de cristal, à voir les longs flagelles des poulpes tracer à contre-jour de l’heure les figures d’une subtile chorégraphie.

   Montant dans la voiture, Chaperon retrousse sa robe, laissant découvrir des bottines noires à fins talons, des bas résille losangés, une chair délicate pareille au corail des oursins dormant dans la nacre douce de leur coquille. Chaperon n’a nul souci de moi. Ne m’aperçoit nullement. Seulement tissée du songe intérieur qui tapisse son être, seulement occupée de poursuivre son voyage dont, certes, je suis le Voyeur privilégié, dont nul autre que moi ne saurait troubler la précieuse liberté. Parfois, entre deux touches de brosse, le subjectile vibrant sous la pression, j’aperçois le visage de l’Artiste, concentré mais radieux, soucieux mais libre de créer le Monde à sa guise.

   Je m’assois tout juste derrière la banquette en bois qu’occupe Chaperon. La toile de ses cheveux flotte librement et je suis avec attention et même vénération le mouvement du souffle qui l’anime. Parfois quelque pensée intime s’échappe du massif de sa tête, s’enroule autour des barres d’appui, des porte-bagages. J’en devine le rare, j’en suppute le précieux. En réalité ce ne sont nullement des mots que l’on pourrait déchiffrer, ce sont des genres d’hiéroglyphes, de mystérieux sinogrammes, de signes pareils à ceux gravés sur les bâtons percés de la Préhistoire. Ce sont de minces pullulations, d’amusants tropismes, cela a la consistance aérienne des tuniques des chrysalides, la légère persistance à être des feuilles trouées de vent, dont il ne demeure que les nervures. Elle, Chaperon, paraît identique à ses pensées, un indéfinissable, une trame à peine armoriée, un tissu lâche, la texture de l’ineffable, les mailles d’une chimère. Pour ceci elle se donne comme le rare, l’inaccessible mais on peut la regarder à loisir depuis le territoire libre de son imaginaire. Peut-être n’en est-elle qu’un fragment détaché, un grésil se perdant aux confins de la nuit, mourant sur la margelle bleue de l’aube ?

   Notre convoi s’est arrêté en rase campagne. Voyageuse s’est levée, m’a frôlé de sa robe de satin. Elle a descendu les degrés des marches, ses bottines touchant à peine les lames de fer. Je l’ai suivie, toujours dans la discrétion. Face à nous une large clairière entourée de hauts arbres aux ramures minérales. Poudrés d’émeraude et de blanc. Une féerie de Noël. Au sol, une herbe drue, semée de pâquerettes et des clochettes parme des fritillaires-couronnes. Ici et là des touffes végétales aux feuilles dentelées. Chaperon, arrivée au centre de la clairière, a étalé sa robe en large nappe, s’est assise, a longuement observé des meutes d’oiseaux invisibles, les yeux perdus parmi les joues pommelées des nuages, le front lissé de l’eau claire du ciel.

    Tout autour d’elle c’est la pure joie qui irradie, faisceau polychrome de faveurs qui tressent autour de sa tête l’ode des plaisirs illimités.

 

Chaperon respire et c’est le bonheur.

Chaperon ouvre ses mains

et c’est la plurielle donation du jour.

Chaperon lisse ses cheveux

et c’est pluie de félicité

qui se répand alentour

avec son bruissement de dentelle.

 

   Elle est l’Illimité en sa plus belle énigme. Elle est l’Inattendu qui emplit mes yeux des mirages qui m’habitent et n’éclosent qu’à la mesure de ce qui ouvre et resplendit dans l’aura de mon corps transfiguré. Oui, car alors je deviens transparent à moi-même et je lis en moi comme dans un livre ouvert qui me livrerait quelque secret antique et me déposerait dans la Cité Olympienne, bien plus haut que les soucis des Hommes. Le soleil est à mi-distance du zénith et du nadir, il glisse doucement afin de rejoindre l’Hespérie qui l’accueillera avant que l’encre nocturne n’assombrisse le ciel, ne le conduise à son repos.

   Je suis tout au bord de la clairière, dans cette zone intermédiaire du mélange des eaux claires et sombres du jour. Je ne bouge guère de peur que ma présence ne soit dévoilée à Chaperon. Elle, Chaperon vient de se relever. Sa robe ensemence de pourpre les tiges d’herbe, les troncs des arbres et, sans doute, mon visage dont je ne peux saisir l’épiphanie puisque jamais quiconque n’a pu voir sa physionomie dans sa réalité, seulement un rapide halo dans le tain du miroir. Chaperon avance dans le cercle magique avec une telle légèreté, à peine une onction posée sur la nervure d’une feuille. Fasciné, aimanté par ce prodigieux spectacle, je n’ai même pas songé à me déplacer pour laisser le passage qui conduit au convoi. Chaperon est si proche, maintenant, je pourrais effleurer son visage. Etrange visage qui paraît s’effacer à même sa profération. Je n’en pourrais décrire le pouvoir, n’en pourrais préciser la forme. Beauté de la beauté simplement et nul autre prédicat qui fixerait à jamais l’ineffable faveur d’une vision. Je suis logé en moi, au centre invisible de mon corps. Chaperon progresse à pas lents, comme pour un ultime cérémonial. Chaperon traverse ma propre présence. Elle est au bord de qui je suis, puis elle est en moi, totalement immergée, puis elle est hors de moi et je sens la brise de son être qui se dissipe au moment où elle monte dans la voiture verte.

   J’ai encore, en mon intime, un peu d’elle, nullement une touche matérielle, bien plutôt le souffle d’un esprit et mon âme s’emplit de ce vide, de ce creux qu’elle a dessiné en moi. Je sens, au-dessus de la doline de ma fontanelle, les pulsations d’une absence, le rythme assourdi d’une mélancolie en train d’éclore, de fleurir, qui n’aura nulle fin. Jamais l’on ne revient du phénomène invisible de la présence. Toujours, en soi, une vacuité qui appelle et demande la survenue du poème, sa parole originelle, le déploiement de son quatrain dans la simplicité la plus éloquente qui soit. Cela plane tout là-haut dans les rémiges de l’imaginaire, cela fait son bruit de cerf-volant de papier qu’anime la belle clarté de la conscience, cela se pose parfois sur la pulpe des doigts. On croit à un fourmillement, ce sont en réalité les mots qui viennent à soi et délivrent un peu de leur richesse, un peu de leur nécessité.

   Chaperon a repris sa place de Déesse. J’ai repris ma place de Voyeur. Je regarde qui ne se sait nullement regardée. Sent-elle au moins, sur sa nuque, la brise de ma pensée, l’haleine de mon désir ? Elle semble si totalement à elle, si inclinée à sa propre présence. Derrière nous la draisine a repris sa poussée. Toujours une lumière jaune, une lumière de bougie pareille à un nectar se posant sur toute chose. Une lumière de rêve qui métamorphose les personnages en d’étranges entités surnaturelles. On dirait des statues d’albâtre illuminées de l’intérieur. Leurs yeux sont des mares lunaires, leurs mains d’antiques terres à la couleur ossuaire, leurs corps un bloc de résine où bougent les immobiles pensées, des manières de bourgeonnements, de signes avant-coureurs de ce que pourrait être une existence de veille si elle pouvait avoir lieu en dehors des frontières d’une pseudo-conscience nocturne.

   Les proches rivages de la nuit ont glacé de bleu profond les lointains du ciel. Tout est phosphorescent. Tout brille de soi. Tout exulte dans un silence clos sur lui-même. La double ligne des rails, deux longs traits lumineux qui partent à l’infini. De chaque côté de la voie, de hauts peupliers aux feuilles de métal dressent leur immense solitude. Des éclats de lumière poinçonnent nos corps. Celui de Chaperon s’abandonne sous la meute du plaisir, le mien se rebelle de ne pouvoir rejoindre cette félicité si proche, cette douce anse marine où trouver du repos, où connaître le luxe de l’apaisement. Mais le voyage à distance est déjà une telle faveur. Le convoi entre dans un tunnel fait de hauts palétuviers. Entre les mailles de leurs racines aériennes, j’aperçois la Mer, ses courtes vagues d’émeraude, leur bascule dans une théorie de bulles, une blancheur d’écume crépite à leur sommet. A l’opposé de hautes dunes de sable. Les grains de mica jettent leurs étoiles dans l’air, les oyats balancés par le vent sont des genres de harpes cristallines, des galeries traversent le massif de part en part et l’on aperçoit, au travers, les fanaux des villes, presque imperceptibles, étiques sémaphores disant la lourdeur des destins, leurs anatomies de gisants dans les sépulcres étroits de leurs couches de toile.

   De longues lianes de volubilis, pourpre éteinte, imitent la robe de Chaperon, elle qui plonge dans un corridor de pénombre. Des ruisseaux de bougainvillées aux teintes vives cascadent, effleurent les vitres. J’en sens la douce fragrance se répandre sur les sièges, visiter la plaine lisse de mon visage. Les fleurs blanches des clématites éclatent ici et là dans des sortes de bouquets qui me font penser à la Flore du ‘Printemps’ de Botticelli, à sa riche parure florale, aux robes des élégantes aristocrates florentines, qui évoquent aussi en moi l’ombre proustienne, délicate, des ‘jeunes filles en fleurs’ et je ne peux m’empêcher de réciter l’une des belles phrases de ‘La Recherche’ :

« Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. »

  

   Son visage, je n’en pouvais percevoir que quelques rapides reflets mêlés aux lianes, aux vagues souples de l’eau. Elle était un genre d’Ophélie, mais encore située entre deux ondes, entourée d’une haie de pétales blancs, cernée de plantes aquatiques, tenant dans sa main droite cette rose ou bien ce bleuet aux teintes si vives, image encore de la vie en son effusion. Parfois, il me semblait que Chaperon essayait de deviner mon profil dans le miroir de la vitre mais, sans doute, ne s’agissait-il là que d’une projection de mon désir. J’entendais ronronner le moteur de la draisine à la manière d’un gros bourdon et aussi le grincement des roues sur la voie étroite. Je nous pensais partis pour un voyage tout au bout du monde, là où plus rien n’a lieu que le vertige sans fond d’un périple étrange et sans but.

    A peine avais-je médité ceci, que le convoi s’engouffra dans une sorte de tunnel ténébreux, comme s’il était tapissé d’une couche de suie. Les sons ne me parvenaient plus qu’étouffés comme si l’on descendait dans un gouffre aux parois humides tapissées de mousses et de lichens. Des orifices creusés dans les parois, imitaient des oculus. Une lumière infiniment blanche en traversait toute la longueur. Donc, à intervalles réguliers, pareilles à un clignotement régulier dont un démiurge diabolique aurait mesuré le rythme, de grandes balafres de clarté inondaient la voiture, révélant jusqu’à une sorte d’excès la vêture pourpre de Chaperon, la silhouette de son visage qui se fardait d’étonnantes lueurs cosmiques.

   Je ne pouvais m’empêcher de projeter sur l’écran de mon imaginaire une fin proche, laquelle ôterait toute possibilité de connaître la Voyageuse. Soudain, venant du fond du tunnel, montant de sa gorge étroite, une déflagration blanche envahit la carlingue de fer de la voiture. C’était une onde brillante comme mille soleils, un raz-de-marée qui m’arrachait à moi-même en même temps qu’il soustrayait Chaperon à ma vue. Je m’agrippai au rebord de mon siège mais en vain. La houle avait raison de moi, elle m’enlevait à mon être propre si bien que je me pensais l’innocent jouet de quelque abîme où, bientôt, je disparaîtrai corps et âme. Celle par qui je vivais depuis quelques heures n’était plus qu’une lointaine et illisible éclipse.

   Alors je perçus nettement, tout juste devant l’étrave de ma poitrine, un genre d’opercule fibreux, de membrane visqueuse qui m’attirait à elle par un terrible effet de succion. Bientôt je perdis une claire conscience des choses, n’en ressentais que la forme approximative, percevais des silhouettes fuligineuses disposées çà et là de part et d’autre d’un étroit boyau. Et bien que ma vision ait été altérée par mon saut dans l’inconnu, je parvenais à distinguer assez clairement ce qui venait à moi dans le genre d’une étrange procession. Le sol était tapissé de larges dalles de marbre noires et blanches. Rangées telles des cariatides près d’un temple antique, des femmes en robes longues aux plis amples, larges capelines sur la tête semblaient distraites d’elles-mêmes comme si elles étaient aux portes mêmes du Tartare ou bien sortaient d’une salle de fumeurs d’opium. D’autres femmes entièrement nues, à la carnation entre pêche et abricot s’exposaient tels des fruits sur l’étal d’un marchand des quatre saisons, et toujours cette floculation dont leurs corps émettaient la bizarre matière.

   J’avançais dans le tunnel à la force de ma propre énergie. Loin étaient la draisine avec son falot rouge accroché à ses basques, loin la voiture verte avec sa lumière jaune d’outre-monde, loin Chaperon qui, peut-être, n’était plus qu’une vague fable immergée au fin fond d’un temps sans aspérité ni contours, une simple fuite des choses dans un orient qui s’effondrait, ne parlait plus, n’indiquait plus nulle étoile guidant l’avancée des hommes. C’était pareil à une immersion dans un site muet, aphasique, sourd à toute plainte. Je ne pouvais que débattre avec moi-même dans une manière de destin autistique, une large schize scindant mon corps, des fêlures s’y inscrivant, des lézardes y naissant en un constant tellurisme. A vrai dire la terre de mon corps, je n’en reconnaissais plus la consistance d’argile, le ciel de mon esprit ne percevait plus que le fouet des éclairs et le grondement du feu céleste.

    Puis, comme si elle était venue des confins de l’univers, ce fut l’apparition d’une lumière abyssale aux teintes verdâtres, une lumière à la consistance de poix, une lumière infiniment matérielle qui épousait la forme de mon corps à la manière d’une combinaison de plongeur. J’avais un peu de mal à me mouvoir et je sentais toutes ces masses confuses identiques à la consistance des rêves, peut-être aussi semblables à ces lointaines eaux amniotiques que je connus avant ma naissance et qui viennent, à intervalles réguliers, me rappeler le premier lieu de ma vie. Puis il y a eu un genre d’éclaircie qui m’a fait immédiatement penser à la clairière que nous avions visitée avec Chaperon. Tout autour du cercle de ma vision, quelques festons décolorés, diaphanes, quelques miroitements identiques à ceux qui détourent les astres lors de leurs éclipses. Petit à petit il me semblait reprendre possession d’un corps qui s’était détaché de moi, qui flottait entre deux eaux, qui ne connaissait plus de sa forme qu’une approximation, une idée sans réelle attache terrestre.

    Entre mes doigts le corps de nacre de mon stylo. A l’extrémité de mon stylo une feuille blanche sur laquelle je trace les milliers de petits signes noirs que, Lecteur, Lectrice, vous lisez présentement, sans doute assis dans votre salon où coule une douce lumière. Devant ma table de travail, une large baie ouverte sur l’horizon. Sa surface parfois traversée par le long voyage des oiseaux de mer ou bien par une présence humaine dont je ne sais si elle est masculine ou féminine, une présence qui se confond avec la plaine d’eau, les flocons blancs de la brume. L’Hôtel du ‘Rivage et du Grand Large’ (son nom me fait penser aux étranges pouvoirs de l’imagination) dérive lentement sur les vagues de sable qui viennent lécher les assises de sa grande bâtisse. Je pose sur le papier encore quelques mots puis fais infuser une tasse de thé. Je crois que je vais laisser décanter mes pensées, m’accorder quelque repos avant de clore mon article sur le ‘Paul Delvaux Museum’. Bergeret sera content d’en lire le contenu, je le sais si attentif aux choses de l’art !

 

   Journal de bord - Ostende - Jeudi 19 Avril 2018

 

   Ce matin, je vais faire quelques pas le long de la côte. Je crois bien être le seul habitant de ce bout du monde. Nul autre peuple que mon image réfractée par les infimes gouttelettes de la brume, par la clarté qui arrive par fragments, comme si elle avait franchi les faces d’un prisme. Curieuse impression que celle d’un dédoublement. Je suis à mon exacte jointure de même qu’en avant de moi dans cet intraduisible futur, qu’en arrière de moi dans ce passé immédiat qui encore me retient dans une sorte d’exigence mémorielle. Alors pour confirmer la nécessité d’une touche de réel, pour vérifier son acuité, je cueille une poignée de sable et de graviers que je jette dans la mer. Une gerbe de gouttes me saute au visage et me dit l’effectivité de ma présence, ici et maintenant, dans l’épaisseur de mon derme, dans l’enceinte de ma peau.

   Délicieuse climatique que de ne rien savoir des limites de mon être. Aussi bien je suis le tremblement de cette touffe d’oyats, ce monticule de sable couché sous le gris du ciel, le ciel lui-même en sa fuite plurielle, le nuage que frôle de ses ailes étendues le superbe et sauvage goéland. Je crois que c’est ceci que j’ai à faire, être moi jusque dans l’excès de ma propre présence, en sentir le plein, en éprouver l’immense satiété, l’ultime saturation. Puis, dans le même instant, m’endurer dans un vide orbital, tutoyer les couches d’ouate du rien, sentir le silencieux faire ses orbes de talc. N’est-on jamais plus que ce tremblement, cette irisation à la face de l’étang qui consonne avec le vol grâcieux de la libellule ?

   Dans ma voiture, j’ai rangé mes livres et mes notes, quelques vêtements, des cailloux ramassés sur le rivage, ils seront des souvenirs matériels, des témoins d’un temps qui fut et déjà se terre en quelque endroit mystérieux du monde. Je vais passer à Saint-Idesbald, j’y ferai un saut au ‘Delvaux Museum’. Je veux revoir ces œuvres de l’Artiste, elles coïncident si parfaitement avec le jeu exact de mes affinités. Comme ma visite d’hier (est-ce dû à l’immobilité d’un temps qui se donne en moi avec ce curieux arrêt, cet arrêt sur image ?), je suis seul à pénétrer dans les grandes salles. Le silence vibre d’un étrange murmure. Peut-être n’est-il que le signe apparent de mon émotion ? Cet univers dans lequel, à nouveau, je pénètre avec recueillement, un frisson parcourant la plaine de mon dos n’est pas sans évoquer l’état d’âme nervalien qui s’exprime dans ‘Aurélia’ par cette si belle phrase : 

   « Le rêve est une seconde vie. je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

    Cette pensée, mille fois je l’ai convoquée à l’écrit, mille fois tournée dans le massif de ma tête et invariablement elle produit les mêmes effets d’irréalité, de longue rêverie, de chimère perchée à l’angle d’une tour de Notre-Dame de Paris. Je suis sur le seuil inouï de ces portes, mes yeux s’agrandissent du mystère qui fait son halo tout autour des toiles. Le ‘Village des Sirènes’ est toujours là avec ses personnages-momies, la fixité des regards, ses lumineuses falaises de marbre. ‘Ombres’, toujours présente cette toile, avec le treillis des branches plaquées au sol, la mer d’encre sombre, le personnage féminin pareil à une inatteignable Déesse. ‘Phases de Lune’ laisse toujours apparaître l’œil pâle de l’astre, ses personnages féminins pensifs, son temple grec perché sur son tertre de roches brunes.

   ‘Solitude’ me fait signe du fond de son abyssale splendeur. On dirait une image sortie d’un passé proche mais qui, paradoxalement, prend les couleurs hiéroglyphiques d’un temps si éloigné qu’il pourrait devenir invisible, hors d’atteinte. Ce tableau est ‘mon’ tableau, il ne vit que de me rencontrer et moi, de me fondre en lui. Comme la goutte d’eau du nuage rejoint la source qui lui a donné vie. Le ciel est profond, inquiet de sa propre figuration. La haute passerelle enjambe toujours les voies sur lesquelles semblent dormir d’antiques et funestes wagons. Ils sont noirs avec des reflets bleutés. Les rails luisent faiblement dans la pénombre. Les pavés du quai dessinent toujours leur claire géométrie. La bâtisse qui prolonge la gare resplendit de blancheur. La façade de briques de la gare n’a pas changé, elle demeure dans sa couleur sanguine.

    Mais voici que le plus étrange parmi l’étrange vient à moi avec sa charge de confondante absence. A la place de Chaperon Rouge, comme une forme découpée à l’aide de ciseaux, gît la silhouette blanche, transparente, de Celle que j’attendais, de Celle dont je supputais qu’elle pourrait me donner l’inestimable pure joie dont j’étais en attente, une manière d’écho à ce prodigieux événement qui avait eu lieu hier, comme en un autre monde, en un autre temps. Mais la cruelle évidence est là, inscrite en lettres égarées, abîmées, Chaperon n’est plus. Cependant je ne cherche nulle justification, nulle explication qui parleraient à ma conscience et abreuveraient mon corps de quelque fraîcheur. Je quitte la salle à reculons au prétexte fallacieux, peut-être, d’y découvrir Celle qui devrait y figurer, une trace seulement, un signe, le début d’un mot.

   Je quitte le ‘Museum’, monte dans ma voiture. Il y règne une tiède douceur. Avant de partir, je regarde une dernière fois le ‘Muséum’, le chemin de dalles bordé de haies, les branches d’un grand cèdre qui flottent devant sa façade blanche, les pavés de verre qui illuminent l’entrée, son toit de tuiles rouges. Rien n’a changé depuis ma dernière visite et tout a changé. Je crois que je ne regarde plus les choses de la même manière qu’avant. Une impression d’irréalité embrume ma tête, une sensation de flottement berce la nacelle de mon corps. Je fume une cigarette avec toute la lenteur propice à un rite initiatique. Je crois bien que je pourrais suivre le chemin de la fumée qui passe par la vitre ouverte, visiter la courbe des nuages, glisser dans le vent, devenir oiseau ivre du ciel.

   Je mets le moteur en marche. Il ronronne doucement, à la façon d’un gros chat. Ce matin le temps est couvert qui ménage de grandes zones d’ombre. L’habitacle est plongé dans un gris anthracite que traversent quelques balafres plus claires. La voiture quitte lentement Idesbald, son faubourg et son essaim de maisons disséminées dans la végétation. Je conduis songeusement, encore attaché à ma visite, aux œuvres de Paul Delvaux, aux rêves consécutifs à la rencontre de ces personnages hors du temps. Je ne sais pourquoi, est-ce un tressaillement de l’air, un bruit qui viendrait à moi depuis un ailleurs indescriptible, est-ce seulement une illusion qui broderait sa dentelle à l’intérieur de mon corps ? Je suis soudain envahi du sentiment d’une présence, comme si un être invisible s’était glissé à mon insu sur le siège du passager. Je tourne lentement mon regard vers la droite et, sublime surprise : deux bottines noires finement lacées, des bas de soie sur une chair délicate, une jupe courte d’un rouge écarlate, une blouse blanche au col ouvragé, une cascade de cheveux blonds, un visage juvénile, rieur, à la carnation si fine, une image tout droit sortie d’un rêve romantique.

    Je dois me rendre à l’évidence, c’est bien Chaperon Rouge qui est là, en chair et en os, plus présente qu’elle ne l’a jamais été, merveilleusement extraite de sa toile (ce vide, ce blanc qui trouaient ‘Solitude’), une réalité au plus haut de son rayonnement, l’astre solaire au zénith, le poème en sa flamboyante diction. Nul besoin de l’interroger sur la raison de sa présence à mes côtés. L’évidence a ceci de précieux que, tout comme l’intuition, elle n’a besoin d’aucune explication préalable, qu’elle va de soi, que tout essai de rationalisation en détruirait l’architecture de cristal. Maintenant la voiture file à bonne allure, creusant sa route parmi les lianes des chèvrefeuilles, les bouquets de roses odorantes, les grappes mauves des lilas. Des chênes majestueux s’inclinent à notre passage, des bouleaux font trembler le cuir blanc de leur écorce, des aulnes pleurent doucement leurs larmes de rosée. Chaperon chante doucement un genre de comptine pour enfants, à moins qu’il ne s’agisse d’un refrain venu du fond des âges, qui arrive à nous tout poudré du frimas des ans.

   Je me surprends à fredonner, à suivre par la pensée ces paroles de craie qui blanchissent l’air et montent si haut qu’un silence éteint, pareil à une cendre maculant une braise. Parfois des oiseaux bavards et multicolores, des aras au plumage de feu, des paons faisant la roue, des paille-en-queue rayés de noir, de fins colibris teintés d’émeraude et de gris font leur étonnant vol stationnaire juste devant la vitre qui nous sépare du réel. Parfois, dans les trouées du paysage, surgissent d’adorables scènes, des femmes aux capelines envahies de fleurs, d’autres à la haute silhouette, drapées dans des robes diaphanes qui laissent deviner leur nudité, des naïades au bord d’un canal empli d’eau turquoise, et des temples de marbre et de porphyre au loin, et des collines qui font leurs belles éminences d’obsidienne tout contre le bleu délavé du ciel.

   Chaperon et moi ouvrons nos yeux dans le genre de la mydriase pour ne rien perdre de ce qui se donne à voir avec tant de généreuse beauté. Je me surprends à imaginer une histoire fabuleuse. Des escortes de policiers sont à nos trousses. Des policiers chargés de surveiller le patrimoine artistique, de restituer à leur toile d’origine toutes les Fugueuses que le réel tenterait. On ne peut impunément mélanger ce qui n’est nullement miscible : un être tissé de songe et de rien ne saurait rejoindre la matérialité obtuse du quotidien. C’est une question d’éthique, chacun doit demeurer à sa place. C’est une question d’esthétique, les formes idéales ne peuvent nullement se rapporter à ces autres formes que sont les conditions d’existence. C’est à peu près ceci que je formule dans le cours de mes laborieuses pensées alors que Chaperon et moi fumons et chantons de concert les notes cristallines d’une Fugue, cela va de soi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 17:08

[Pour résonner avec le bel article de Paul Poule dans

« terre à ciel » - Poésie d’aujourd’hui.]

Un pied de nez au réel.

Œuvre Paul Poule

(dessiné avec Clémentine, 2012)

 

   En réalité, jamais personne ne renonce à son âme d’enfant. C’est l’adulte en nous, ses conditionnements sociaux, sans doute la peur de retomber dans une naïveté foncière, de s’exposer au regard de l’autre qui conduisent à une manière de dessiccation de l’esprit créatif. Dès lors nous nous réfugions dans des comportements stéréotypés, occultés par une règle infrangible qui nous intime l’ordre quasiment biblique d’un « Tu ne dessineras point », ce commandement pouvant, du reste, être assorti d’injonctions identiques « Tu ne poétiseras point » ; « Tu n’écriras point ». Car notre société ne tolère pas les subversifs, les déviants, les marginaux. Qu’est-on d’autre, dessinant, créant un poème, écrivant un texte que cette étrangeté qui tente de s’évader, de se soustraire aux fourches caudines du pouvoir, d’enfreindre les lois médiatiques, enfin de sortir du rang ? Elever sa frêle esquisse à l’aune de quelque art, fût-il modeste, discret, un tantinet « régressif » et voilà que le bon peuple se met à crier, à vitupérer, à proférer des interdits. Et, pourtant, le bon peuple, plutôt que de pousser des cris d’orfraie se devrait d’emboîter le pas du dessinateur, du « poétiseur », de « l’écriveur ». Oui, ces néologismes sont voulus, ils ne sont pas fortuits. De la même façon qu’ils s’exonèrent d’un langage normatif et policé, de même ils indiquent le chemin à emprunter : toute forme d’expression, pour peu qu’elle soit authentique, est nécessairement « révolutionnaire ». Voyez les slogans de Mai 68, les murs recouverts de graffiti, de couleurs au pochoir, d’empreintes de mains à l’instar des premières manifestations pariétales.

   Parlant de ceci, la « pariétalité », il nous faut consentir à retrouver en nous, cette trace de l’homo habilis par laquelle la main devint inventive, commença à dresser le premier lexique de la culture. Oui, les fameuses mains négatives de la grotte du Pech Merle sont la préfiguration des cimaises humaines sur lesquelles le travail de l’esprit allait commencer à déposer ses empreintes. Il nous faut donc revenir à cette sorte de primitivité, gommer les aspects policés de notre moderne néocortex, forer dans les profondeurs, faire resurgir les turgescences du limbique, les érections du reptilien. Ce qui veut dire qu’il est indispensable d’ôter le masque du consentement à être un anonyme parmi un troupeau anonyme, qu’il devient urgent de devenir mouton noir parmi la déferlante de laine blanche lessivée par la grande machine, qu’il s’impose de ne pas bêler à l’unisson des brebis républicaines formatées pour le maintien des classes bourgeoises dans leur écrin de pourpre. Nécessité de dresser, sur les places des villes, cet énorme phallus vert qui défraie tant la chronique, nécessaire fonction chlorophyllienne venant oxygéner les cerveaux anémiés des décideurs urbains et le confort doucereux des soi disant bien-pensants, cet hymne à la liberté, cet exhaussement matériel, formel, du génie humain.       

    Oui, du génie humain. Seul l’art est capable de réaliser de telles prouesses qui ne sont jugées qu’à l’aune d’une morale castratrice censée sauver les régimes conservateurs et donner du grain à moudre aux extrêmes de tout bord. Tous, nous avons à redevenir ces enfants insouciants, une fleur dans une main, un crayon dans l’autre. Ceci est la meilleure arme anti-consumériste qui soit, ceci est la meilleure façon de ne pas vieillir trop vite, de demeurer dans une forme de vérité dont l’enfant est porteur, que, trop souvent, pour le « bonheur des nations », nous nous hâtons de remiser dans le premier coffre venu. Prenons nos crayons, dressons nos stylos comme des arbres de la liberté et dansons la carmagnole. Il n’y a guère d’autre façon d’être heureux !

Un pied de nez au réel.

Gribouillis : Blanc-Seing

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8 avril 2021 4 08 /04 /avril /2021 17:02

 

La beauté en partage.

 

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Aout 2013© Nadège Costa.

Tous droits réservés

 

 "Si fragile est l'équilibre de la beauté,

si impalpable et inexplicable,

 elle doutait d'elle bien sûr! "

 Alice Ferney.

La conversation amoureuse.

 

   De quelle manière pouvait-elle s'apercevoir du cheminement de la beauté en elle ? Quelle était donc la voie qui y donnait accès ? Existait-il un chiffre dans le monde qui en dévoilait le sens caché ? Car l'on avait beau chercher et, toujours, la fuite était là qui disait l'insaisissable. L'événement de la beauté était pareil à un long fil d'Ariane dont on ne voyait aucune des extrémités, seulement le trajet dans l'ombre complexe du labyrinthe. Une question seulement, une inquiétude, une angoisse.

  Le matin, lorsqu'elle se levait dans le doute du jour gris, dans la salle de bains où rôdait le clair-obscur des incertitudes, l'Existante à peine éveillée se dévisageait avec une parcimonie toujours égale à elle-même.  Dans le miroir qui lui faisait face elle cherchait à saisir ce qui, d'elle, voudrait bien se dire : une lueur dans le regard, l'esquisse d'un sourire, la persistance du songe. Parfois cela apparaissait, mais dans la lame de l'instant et, déjà ne restait plus que le silence et ses remous discrets. Comme une cendre qui aurait envahi l'aube de la pièce, fait son voile de perdition. C'était si inexplicable ce retrait de soi en-deçà de ce qui était apparu et regagnait sa mutité. Alors les gestes de la toilette n'étaient plus qu'un rituel sans aspérité, les pensées un écheveau sans fin, les projets une fumée se dissipant dans l'espace. Le souci du temps était en elle, lové dans quelque repli de chair sans doute inatteignable. Un simple battement qui disait l'esquisse de la beauté pareille à un flux que, déjà, un reflux reprenait dans la densité d'une eau lourde, en marche vers l'abîme.

  Pourtant, l'Oublieuse la savait cette force du Beau partout répandue, partout présente. Aussi bien dans le vol rapide de la sterne que dans l'œil aux mille facettes de la mouche; aussi bien dans la lumière courbe du galet que dans la pliure grise du nuage. Partout ruisselait la grâce du jour, partout s'écrivaient les signes qui frôlaient l'âme de leurs minces ébruitements. Une mélodie si aérienne que même la chauve-souris n'en aurait pas été atteinte. C'est pour cela, pour cette subtile mesure d'intemporalité que les nuances faisaient leurs draperies à la manière de ces aurores boréales que toujours l'on croit saisir alors que, sans cesse, elles reculent. Une pure vibration seulement assurée d'elle-même et aux rives de laquelle les yeux parviennent dans la seule réalité qui leur soit échue : celle de l'éblouissement. La beauté est tissée de fils si ténus qu'ils glissent entre les doigts comme les gouttes de rosée se dissipent en brume légère le long des tiges des graminées.

  Alors que le jour se levait, dissipant avec lui les ombres de la toilette, l'Existante prenait pied dans le réel, mais dans l'hésitation, la conscience encore attachée par quelques filaments à l'encre de la nuit. C'était cette heure indécise qui lui paraissait le plus à même de révéler quelque chose de l'ordre de l'indicible. Ce qui, par-dessus tout l'étonnait, c'était cette parution de la beauté si fugace, si circonstanciée. Ici bien réelle, puis si vite disparue. Comme un enchantement s'efface à l'aurore avec le rêve qui l'a amené à paraître. La matière du songe, le fin drapé des réminiscences. Telle Jeune Femme qui était belle, à cet instant-là, dans ce rayon de lumière perdait de son éclat selon l'inclinaison du jour, l'esquisse particulière qu'elle présentait au monde. Telle fleur, une rose en bouton par exemple, demeurait dans son éclat juste avant que ne se déploie la corolle. Le déploiement terminé, ne restait plus que le souvenir d'avant l'efflorescence où l'événement était pure joie du regard. C'est cela qui faisait de la contemplation une œuvre achevée aussitôt que commencée. Ainsi du soleil s'élevant lentement au-dessus de la nappe de brumes. Ainsi du vol de l'aigrette sur la ligne cendrée du marais : le temps que l'aile élève dans l'éther sa voilure d'écume.

  Intangible. Ce mot seulement aurait suffi à dire l'état d'âme dans lequel l'Absente se trouvait face à son miroir, installée dans le doute dont elle espérait qu'il serait, un jour, fondateur d'une manière d'éternité. Le vol stationnaire du colibri devant la corolle aux mille pollen, blanche de lumière : voici ce qu'elle espérait, qui s'imprimait en arrière de son front où se figeaient les idées. Une halte du temps avec, au centre de l'incandescence, la pure beauté. Mais, au moins, s'était-elle regardée une seule fois ? Mais regardé vraiment, avec la dilatation pupillaire adéquate, c'est-à-dire avec la conscience portée à son extrême. Le visible est toujours affecté d'une tel voile de pudeur que, le plus souvent, il ne se donne qu'avec parcimonie, souhaitant sans doute être perçu dans le recueillement. Mais pourquoi donc cette Abandonnée serait-elle contrainte à demeurer dans l'ombre des coulisses, alors que le praticable l'appelle, que la scène s'ouvre sur le jour à paraître ? Mais disons plutôt ce qu'est sa beauté, cette abstraction qu'il nous faut assurer d'une réalité. Arrimons-là à ce qui se donne à voir dans ces teintes de sépia tellement accordées à l'essence de la nostalgie, à ce qui fait signe vers une époque où les choses paraissaient se résoudre à faire le pas, à marquer une pause afin que les hommes pussent se retrouver autrement qu'à vivre l'éclipse insaisissable des jours. 

  Elle, la Fragile qui semble fuir le cadre même de l'image, qui s'inscrit sur le bord d'un possible évanouissement de la scène qui nous fait face, est la beauté qu'alimente l'aiguillon du doute. C'est bien parce qu'elle est dans l'incertitude qu'elle donne essor à la grâce de paraître. Ainsi libérée des pièges des identifications multiples, se soustrayant à l'affairement mondain, elle est tout entière occupée à chercher les fondements qui sont les siens. Et y parvient nécessairement. Ceci est affaire de solitude. Ceci est affaire de quête de l'origine. Seules les certitudes de tous ordres conduisent à une inévitable errance, donc à sombrer dans l'erreur. Mais un discours inévitablement abstrait trouvera sens à laisser place à une métaphore.

  L'Oublieuse est comme la rivière qui cherche sa propre vérité, laquelle s'origine non dans le delta aux eaux mêlées, mais dans la pureté de la source. Or toute source est belle par nature puisque riche de ses principes premiers, assurée de sa vertu. Là, à l'ombre des feuillages, s'écoulant dans la limpidité du jour, la source rayonne de mille feux intérieurs disant son essence singulière, nullement comparable à une autre, vierge de toute main qui l'aurait souillée. Une pure beauté dans l'espace ouvert des significations.

  Ainsi se dit l'aventure esthétique : les eaux fluides des cheveux naissent d'une grotte où se recueille encore la nuit première; un ruissellement vient parcourir la pierre lisse du front; s'étend en deux arcs symétriques où se réfugie l'écorce sombre des yeux, une lunule plus claire pareille à un clapotis y fait son ajour discret; les eaux vives font leur tumulte le long de l'éperon du nez alors que le lac des joues reflète la courbure infinie du ciel, son dôme de lumière; quelques remous autour de l'antre ouvert de la bouche où luit le silex des dents; puis le bouillonnement des flots vers l'aval, dans une cascade infinie de reflets et de bulles dans lesquelles se lit encore le surgissement de la source, son subtil langage portant aux hommes le chant infini de l'eau.

  C'est ainsi que la beauté s'affiche en partage, pareille au cheminement du ruisseau sous les frais ombrages. En nous tous, toutes, le rythme est né un jour qui ne s'effacera pas. Il suffit de se pencher, de mettre ses mains en coupe et de s'abreuver à la source multiple. Les chatoiements sont là qui n'attendent que d'être révélés, portés au plein jour afin de témoigner de la seule  offrande qui nous ait été faite du plus loin de la mémoire, celle du prodige d'exister. Ceci est un tel présent  que les beautés accessoires du monde, ses fastes de carton-pâte s'effacent sous les nuées étoilées qui envahissent notre singulier horizon. Cette Inconnue de l'image porte en elle, dans les mailles serrées de sa chair, dans la texture subtile de sa peau, dans le sombre crépitement de ses yeux la juste mesure de la condition humaine. Il ne saurait y avoir d'autre mystère que celui-ci. A portée de main, comme l'on cueille la pomme suspendue dans la rosée de l'aube. Le festin ne fait que commencer !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 17:06
Tout au bout du monde.

Œuvre : Sophie Rousseau

 

   Dans l’étroite chambre aux murs enduits de chaux, Jeanloup s’éveille bien avant que le jour ne paraisse. En lui, déjà, dans le plissement intime de son corps, il sent les battements de la mer, son halètement pareil au songe d’une bête qui serait de l’autre côté des choses, dans un pays d’outre-vie. Un mystère ne se disant que du bout des lèvres. Dans la haute bâtisse qui donne sur la place il n’y a guère que le soulèvement lent des poitrines. Par la pensée, Jeanloup s’essaie à deviner le souffle long de Jo, son arrivée, bientôt, sur la grève où pâlissent les rêves dans la montée du jour. Sur les allées, en contrebas, seul le bruit de quelques meutes de poussière et le pépiement étouffé d’un oiseau. Le sol de tomettes s’éclaire d’un léger clair-obscur, de quelques lignes tombant des persiennes. Que le jour vienne, que l’espoir de voir l’inaperçu surgisse enfin, il est si long d’attendre lorsque la joie est toute proche, dans les heures bleues qui s’annoncent. De l’autre côté de la cloison, il y a eu comme un grincement, un imperceptible mouvement. Puis des coups frappés à la porte et la voix chaude, rassurante de Jo qui ouvre la conque de l’imaginaire : « C’est l’heure du bout du monde, Jeanloup. Le trésor, on ne le découvre jamais dans la blancheur des draps, seulement à la proue de la barque ! ».

   Bien mystérieuses paroles pour cette jeune vie - douze ans tout juste -, qui incline davantage vers la naïveté de l’enfance que vers l’ombre sérieuse de l’âge adulte. Jeanloup s’habille à la hâte alors que Jo est déjà installé dans la cuisine, disposant quelques tranches de pain et des anchois tout juste sortis de la saumure. C’est cela, être pêcheur, se lever à l’aube, dans le doute du jour, se sustenter de peu et se dépêcher de rejoindre le port avant que ne s’y illustrent les allées et venues des badauds. L’eau est si fraîche qui calme les aspérités du sel, sa saveur fortement iodée. Un avant-goût de la mer, de son large plateau où le soleil laisse tomber sa lumière aveuglante. Alors surgissent les odeurs du varech, du goémon, du poisson qu’on pêche à la ligne. Les rues de la ville sont vides et les pas résonnent sur les murs de lave, aux angles des trottoirs. L’escalier de pierres usées qui descend vers le quai. L’alignement des barques de pêche, leurs oscillations sur les clapotis de l’eau. La rivière a une étrange couleur, comme si elle était un long ruban de zinc qu’une machine aurait déroulé sous l’étrave des embarcations. Jo soulève le capot du moteur, donne quelques tours de manivelles. Soudain, quelques explosions lâchent leurs ondes, comme des coups de gongs frappant les quais, rebondissant sur les façades aveugles des maisons. De chaque côté de la coque, deux haubans de bois sont tendus, au bout desquels sont les lignes et les appâts. Bientôt, dans la caisse habillée d’algues, les ventres argentés de quelques poissons. La barque glisse sur l’eau pareille à un miroir. A la proue, un sillage part en triangle, fouette le rivage semé de roselières, fait ses minces vagues sur les rides de sable. Le cri d’un héron, parfois, puis le silence que percent seulement les battements du moteur, les paroles de l’enfant, rares, les répliques de Jo, claires dans le jour qui vient.

   Maintenant on est arrivés au bout de la rivière, on longe les digues de pierre, on aperçoit les feux qui signalent la passe vers l’embouchure, le port, la ville surplombée de sa cathédrale, vaisseau noir qu’encadre le moutonnement des maisons aux toits de tuiles sombres. Le soleil qui monte, trace son sillage de feu, resplendit jusqu’au dôme du ciel et la lumière est une longue fête venant dire aux hommes la plénitude de vivre, là, tout au bord de l’eau, si près de la liberté ouverte de la mer. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui de voguer un jour d’été, dans le dépliement lent des heures, tout contre l’immensité de l’eau, l’immensité du ciel. Tout se rejoint autour de soi à la manière d’une outre fécondant les yeux, d’une palme caressant le corps, d’une musique infiltrant chaque pore de la peau. Alors, dans cette pure sensation d’être, on est parvenu à l’extrême pointe de soi, genre d’archipel ne se distinguant plus de la brume qui l’enveloppe. On cherche à s’extraire des pesanteurs du monde pour pénétrer dans une nouvelle dimension. On dilate à l’extrême le mince canal de ses pupilles et on laisse entrer tout ce qui veut bien se présenter, aussi bien le vol courbe de la mouette, son criaillement perçant, les gerbes d’étincelles, le brouillard des gouttes d’eau, les écharpes de vapeur qui montent au loin, là où le regard se perd dans la confusion du monde.

   Oui, c’est cela que fait Jeanloup dans l’innocence de l’âge, dans la demande d’exister qui tend sa peau comme une voile, dans le vertige qui creuse sa jeune conscience et cherche à s’éployer, bien en dehors de lui, en direction de tout ce qui vibre et signifie sous le ciel et les étoiles. Jo ne dit rien, conscient du genre de raz-de-marée qui envahit cette jeune vie et la marquera au fer rouge de la signification. Plus tard, lorsque l’âge adulte sera venu, puis la vieillesse étendant ses ramures, c’est cette image qui s’imprimera sur l’écran tendu de la mémoire, sur la corde de la sensibilité. Jeanloup devenu vieux, ce seront ces brusques illuminations qui l’habiteront l’espace d’un souvenir, l’éclair d’une réminiscence. Il reviendra là, au lieu où les choses lui sont apparues avec clarté, évidence.

Tout au bout du monde.

Ce qu’il verra : Les sombres ondulations de la mer encore chargée d’algues et de nuit, leur enroulement comme des signes, des lettres, des hiéroglyphes venant annoncer ce qui sera, plus tard, et qui aura pris naissance, ici, dans l’éclatement du jour à venir. Ce qu’il verra : une nappe de cendre, pareille à celle des nuées des volcans, une écharpe grise montant de l’obscur pour gagner la lumière. Des projections encore, des scories, des lignes fuligineuses. L’obscurité n’abandonne pas si facilement le combat, la polémique violente qui l’affronte aux paroles des hommes, aux rumeurs, aux ardeurs solaires. Ce qu’il verra : un voile d’or resplendissant, un riche tapis d’orient que traverseront les éclats argentés des reflets, les minces explosions des mots qui surgissent des abysses, veulent porter au grand jour ce qui, d’ordinaire, demeure secret, occulté aux yeux des hommes. Ce qu’il verra : un genre de rivière bleue flottant tout en haut de la mer comme pour dire la persistance de l’eau, sa permanence à la face de la Terre, la vie qu’elle a déployée en des temps anciens afin que nous paraissions et puissions témoigner. Ce qu’il verra : une ligne blanche comme l’écume tenant lieu d’horizon - il faut bien une limite, quelque part, une naturelle césure entre les éléments -, une lueur si vive que le regard en sera comme fasciné, attiré par cette infime meurtrière, où, d’aventure, pourrait s’apercevoir ce qu’il y a au-delà de la vision, que jamais les hommes ne pourront nommer. Il n’y a pas de mots pour le silence, le mystère, le chant intemporel de la poésie, le murmure inaperçu de l’art, le vol de l’âme dans les contrées de l’univers. Rien qu’une mutité et la dilatation de soi jusqu’à cette perte, cette chute qui en sont, toujours, l’étonnant épilogue. Ce qu’il verra : ces nuages à l’horizon, pareils à des taches d’encre, à de la neige maculée du souci et de l’angoisse des hommes et alors il n’y a plus ni langage, ni rêve, ni imaginaire qui puisse porter témoignage de cela qui se produit et s’estompe alors même que nous tâchons de demeurer.

Ce qu’il verra, enfin, parvenu à son propre crépuscule, ce sera Jo relevant les filets rutilants de poissons, maquereaux aux ventres bleus, sardines d’argent, mulets aux reflets verts. Ce qu’il verra, le saucisson, la tranche de pain souple à la croûte odorante, la bouteille de vin rosé que traversent les rayons de soleil. Il verra cette collation, sur la barque bleue, parmi le silence, le clapot des vagues, le sourire ouvert de Jo, ce passeur d’âmes qui l’a conduit, un matin d’été, avec naturel et insouciance, tout près du bord du monde, à cet endroit de soi où couve, sous la cendre, le feu de connaître, la passion de se fondre avec tout ce qui brille, éclaire et porte les yeux au merveilleux discernement, à l’agrandissement qui métamorphose l’instant en éternité. C’est cela, que l’enfant devenu vieux, verra. Comme une promesse de futur après la mort. Pourquoi, après tout, après que le dernier souffle aura été rendu, que le corps se sera volatilisé, que l’âme flottera et gagnera avec facilité les lieux inouïs, pourquoi donc Jeanloup, comme tout homme sur Terre -, ne verrait-il pas ce qui se trouve derrière la courbe de l’horizon, et, plus loin encore, derrière les nébuleuses, la Voie Lactée, les étoiles ? Pourquoi ? C’est, en tout cas, ce que croit le vieil homme, tout juste derrière son front chenu et il y a beaucoup à apprendre de ses yeux tristes et gris, du tremblement de ses mains, de la sagesse de ses rides qui disent l’aventure d’être, ici, parmi la multitude. Il y a une chose dont l’enfant devenu vieux est sûr, c’est que la flamme allumée, il y a longtemps, sur une barque, dans le silence du jour, sous la semence infinie de la lumière, cette flamme, jamais ne s’éteindra. Jamais !

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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 16:45
L'homme atlantique - Duras.

La revue de presse

(Bulletin critique livre français, 1982)

   

 « Ce texte très bref est la transcription de la bande-son du dernier film de Marguerite Duras, réalisé à partir de rushes du film Agatha ou les lectures illimitées. Ce texte est dit d’une façon fascinante par l’auteur sur des images d’Yann Andréa marchant dans les pièces désertes de la villa d’Agatha, sur de longues séquences de noir aussi. Ce texte peut être lu comme écrit, même si sa priorité comme bande-son est claire. On y retrouve un “ vous ” qui est peut-être le même que celui des trois Aurélia Steiner : tout le texte est adressé à l’Autre, I’homme de l’image sans doute, celui que le texte fait passer devant la caméra, regarder la caméra, disparaître du champ de la caméra. Cet homme, I’acteur, est l’objet d’un amour, d’un amour finissant, fini. Le jeu du texte, la cinéaste, raconte comment, dans le sentiment de cette fin d’amour, prête pour la mort, elle a voulu écrire : pour se laver de cette émotion, mais qu’elle n’a pu que faire un film, avec les images de l’être aimé, les images de sa présence et de son absence à la fois. Il y a dans L’Homme atlantique le cri, I’appel à l’Autre au moment de la mort et de la mort de l’amour ; I’Autre étant regardé par la caméra, il y a aussi une réflexion sur le cinéma, le pouvoir du cinéaste, I’être de l’acteur ; enfin une voix sur la mort du cinéma et le refus de la représentation. État bouleversant d’une recherche extrême. »

   L'extrait des Éditions de Minuit :

   « Je l’ai pris et je l’ai mis dans le temps gris, près de la mer, je l’ai perdu, je l’ai abandonné dans l’étendue du film atlantique. Et puis je lui ai dit de regarder, et puis d’oublier, et puis d’avancer, et puis d’oublier encore davantage, et l’oiseau sous le vent, et la mer dans les vitres et les vitres dans les murs. Pendant tout un moment il ne savait pas, il ne savait plus, il ne savait plus marcher, il ne savait plus regarder. Alors je l’ai supplié d’oublier encore et encore davantage, je lui ai dit que c’était possible, qu’il pouvait y arriver. Il y est arrivé. Il a avancé. Il a regardé la mer, le chien perdu, l’oiseau sous le vent, les vitres, les murs. Et puis il est sorti du champ atlantique. La pellicule s’est vidée. Elle est devenue noire. Et puis il a été sept heures du soir le 14 juin 1981. Je me suis dit avoir aimé. »

                                                                       Marguerite Duras

***

  "L'homme atlantique". Déjà le titre est une manière d'interrogation, comme toujours chez Marguerite Duras. "L'homme atlantique" comme l'on dirait "L'homme de la steppe" ou bien "L'homme insulaire". Autrement dit "l'homme de nulle part". Toujours cette part d'insaisissable qui se décline tout au long de l'œuvre de l'auteur de "L'amant". Mais, ici, "L'Amant " n'est pas cité comme une réalité ultime et indépassable, un genre de fin en soi. Il ne figure qu'à mieux s'effacer, se dissoudre dans les arcanes de la littérature. Car "L'amant", pas plus que "L'homme atlantique" ne sont des objets dont il serait possible d'assurer une quelconque préhension. Tout dans la fuite, tout dans l'irrésolution, tout dans le perpétuel évanouissement. L'homme atlantique, pas plus que l'amant n'ont d'existence réelle. Vous ne les rencontrerez pas au hasard de votre cheminement, fût-ce dans le cadre romantique de Trouville, se découpant sur le moutonnement blanc de l'océan.

   L'homme atlantique est une dérive, un hôte de passage à la consistance de brume, une pure décision de l'imaginaire. Lire "L'homme atlantique" ou bien "Les yeux bleus cheveux noirs" ou bien d'autres ouvrages encore, ne doit nullement se faire sous le régime étroit du réel, comme s'il s'agissait d'une simple chronique de la vie quotidienne. Loin d'être la relation d'une aventure, fût-elle des plus singulières, loin d'être une chronique événementielle, l'écriture de Duras est un absolu en quête de lui-même. Du reste, en direction de quoi pourrait se mouvoir une telle exigence, sinon dans l'orbe de son propre maintien aux limites de l'inaccessible ? Car, par essence, l'écriture, l'art, sont des inatteignables dont on essaie de cerner les contours, d'approcher les lignes se dérobant constamment à notre regard. Oui, c'est de regard dont il s'agit, d'où la tentation pour Marguerite de transcender les limites de l'écriture en offrant son projet au cinéma, - donc à l'illusion -, mais à un cinéma exigeant, à la limite de l'abstraction : une image noire avec, en voix off, la silhouette inapparente de celle qui dit la présence de la littérature - ou du cinéma - en sa confondante parution. La survenue de l'art est son effacement même, sa propre dilution dans les mailles de l'inconnaissance. Jamais l'art, l'écriture, la peinture ne se donnent comme des faits acquis dont on pourrait faire l'inventaire. La recherche constante est l'événement essentiel par lequel l'œuvre se présente à nous.

   Il devient nécessaire, lisant un texte aussi elliptique que celui de "L'homme atlantique", de se défaire de l'urgence à posséder, dans la première contingence, dans la matérialité immédiate, ce qui se présente à nous. Cet homme qui traverse l'espace atlantique - la littérature -, jamais nous ne pourrons y accéder, pas même par le truchement de la métaphore. C'est pour cette raison qu'il se constitue dans l'espace d'invisibilité de l'écran noir. Il n'est que leurre, transparence à soi, transitivité vers autre chose que lui-même, à savoir cette forme constamment changeante qui hante toujours les œuvres vraies. Nous avons à faire surgir, en nous, ce territoire du vide, de l'abolition de l'image, de la perdition des catégories habituelles de l'entendement - à savoir la mesure rationnelle - de manière à ce qu'apparaisse, en toile de fond de l'ombre fondatrice, cela même qui se nomme art et qui, toujours, est hors de portée. Mais qu'on s'imagine, un seul instant, plongé dans la salle remplie de rien, avec les ténèbres pour assise et la voix anonyme, impersonnelle, désincarnée, déréalisée qui nous intime l'ordre de faire déployer en nous le simplement inconcevable : cette figure qui, jamais n'apparaît que sous la forme approchée d'un négatif photographique. Nous sommes confrontés à la densité de l'ombre, nous butons contre la paroi noire - celle supposée nous fournir des images - et, alors un sentiment nous envahit, le même que celui éprouvé devant les grands polyptiques noirs de Soulages. Une immédiate perdition à laquelle nous n'échapperons que par le recours à une intellection, genre d'échappatoire face au néant. Ici s'impose la référence à ce célèbre "outre-noir" inventé par l'artiste confronté à cette matière dense, mystérieuse, impénétrable. Mais à quoi donc fait allusion Pierre Soulages, si ce n'est à cette vibration située juste en arrière de la toile - l'art - qui, précisément ne devient perceptible qu'à l'aune de l'interrogation qu'il suscite ? On en conviendra, l'art, pas plus que la littérature, le poème, la musique ne sont des objets de la nature de ceux que la réalité place sous nos yeux avec la plus pure évidence qui soit. Jamais nous ne doutons de la pomme lustrée et carminée, juteuse à souhait, acidulée, dont nos papilles font l'expérience dans le fait concret de la mastication. Il en est bien autrement avec la pomme de Cézanne que nous n'approchons que "par défaut", de biais, avec une manière de vision diagonale, tant elle a besoin de la médiation de notre intellect, de la puissance de notre intuition pour qu'elle fasse phénomène en nous avec la justesse qui correspond à son essence et s'installe comme vérité en art.

   Spectateur inondé d'ombre devant le film de "L'homme atlantique" ou bien lecteur en perdition parmi l'écume étrange des mots durassiens dans le petit livre éponyme, nous sommes toujours à la recherche d'un possible sémaphore qui nous permettrait de nous y retrouver avec cela même que l'auteur nous propose et qui n'est rien de moins qu'un néant, une illusion, une hallucination dont notre esprit ne parvient nullement à faire une synthèse correcte. Mais de synthèse il ne saurait y avoir pour la simple raison qu'aucune thèse préalable n'étant posée il nous devient quasiment impossible d'en bâtir une probable architecture. Tout au plus de hasardeuses conjectures. Mais il faut abandonner les justifications d'ordre logique et se tourner, une fois de plus, vers la lumière éclairante de l'analogie et la forme imagée de la métaphore. Cette abstraction qui nous fait face, - pour ce qui nous concerne l'écriture, ou de façon plus essentielle la littérature -, il devient urgent de la doter d'une figure, de la cerner de contours.

 Par définition, l'art, pas plus que l'amour, ne sont concevables. Par "concevables", il s'agit d'entendre l'étymologie de "saisir par la pensée" un objet de connaissance. Or, jamais un sentiment, une esthétique ne se laissent approcher par le biais d'une démarche déductivo-logique. C'est même d'un cheminement opposé dont il s'agit, d'une approche que l'on pourrait qualifier de "métaphysique", si ce terme était moins péjorativement connoté. Ce que nous voulons exprimer, c'est la chose suivante : par rapport à l'art, à l'amour, il s'agit d'adopter la posture que l'on a devant un signifiant dont on cherche à percevoir le signifié, par nature invisible. Donc, plus que du recours à un percept, reportons-nous à un affect, à une sensibilité au travers de laquelle nous dépasserons l'aspect simplement formel de la réalité.

S'installer dans la contrée de l'art pourrait se concevoir, par homologie de situation, à la façon de la posture enfantine de préhension de "l'objet transitionnel (dont Winnicott a été le génial inventeur), l'enfant introjectant l'objet de son désir - la mère -, par le truchement d'une forme ludique à laquelle il a attribué la valeur insigne de substitution de celle par qui il existe. Et, afin que ce propos ne demeure pas pure abstraction, il faut imaginer le lecteur, le spectateur, placés face à l'énigme de "L'homme atlantique" comme de naïfs enfants attendant des sons de la voix et des mots projetés sur la papier qu'ils se comportent avec une charge de magie suffisante afin que, délaissant le support matériel - l'écran de cinéma, le livre-, ils puissent s'assurer du saut les conduisant à cela même qu'ils cherchent, l'amour de la mère, la divine surprise du fait littéraire. Disant cela, nous n'avons parlé que d'émerveillement, de survenue dans le territoire extra-spatial, extra-temporel dont l'art est pur acte de donation, que, toujours, nous devons chercher par-delà les figures mouvantes et stables de ce réel, lequel, nous épinglant sur la planche de liège des événements quotidiens nous ôte toute possibilité d'effraction vers autre que nous. L'art est toujours cette différence essentielle par laquelle il se manifeste à notre faculté de penser. "L'homme atlantique " est cette œuvre radicale, exigeante, hors du commun qui, l'espace d'une création, nous projette dans ce site que nous croyons inaccessible alors qu'il ne dépend que de nous que nous nous y installions. Simple question de vision !

   Morceau choisi :

(Nous rappelons notre interprétation de "L'homme atlantique" comme métaphore de la littérature, à qui l'auteur (Duras en l'occurrence) adresse sa voix, comme supplique au terme de laquelle une apparition pourrait avoir lieu : celle de l'art).

"Vous et la mer, vous ne faites qu'un pour moi, qu'un seul objet, celui de mon rôle dans cette aventure. Je la regarde moi aussi. Vous devez la regarder comme moi, comme moi je la regarde, de toutes mes forces, à votre place.

Vous êtes sorti du champ de la caméra.

Vous êtes absent.

Avec votre départ votre absence est survenue, elle a été photographiée comme tout à l'heure votre présence.

Votre vie s'est éloignée.

Votre seule absence reste, elle est sans épaisseur aucune désormais, sans possibilité aucune de s'y frayer une voie, d'y succomber de désir.

Vous n'êtes plus nulle part précisément.

Vous n'êtes plus préféré.

Plus rien de vous n'est là que cette absence flottante, ambulante, qui remplit l'écran, qui peuple à elle seule, pourquoi pas, une plaine du Far West, ou cet hôtel désaffecté, ou ces sables.

Rien n'arrive plus que cette absence noyée dans le regret et qui sera à ce point sans descendance qu'on pourra en pleurer.

Ne vous laissez pas envahir par ces pleurs, par cette peine.

Continuez à oublier, à ignorer et le devenir de tout ceci et celui de vous-même."

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 10:39
L’imaginaire, amplification et doublure du réel

Source : Lionel Cruzille

 

***

 

    ‘Imaginaire’, ‘Réel’. A seulement évoquer ces deux mots, et déjà nous sommes pris au piège de leur paradoxe pour la simple raison que nous ne percevons pas aisément leur différence, que nous ne savons pas où se situe la ligne de partage qui place ici telle réalité, là telle imagination. Mais si nous poussons davantage notre réflexion à leur sujet, nous apercevons deux entités apparemment non miscibles, deux domaines éloignés l’un de l’autre, comme peuvent l’être deux montagnes, deux vallées que sépare un relief. Du réel, de son mode d’être, nous pouvons prendre conscience à l’évoquer au gré d’une métaphore. Nous dirons que le Mont Cervin est réel en sa belle assise géologique, que ses quatre faces se rejoignant en sa remarquable pyramide sommitale, que les schistes qui le constituent le posent devant nos yeux telle l’évidence qu’il est. Or le réel ne peut qu’avoir ce caractère de forme concrète, cette présence indubitable à laquelle aucun doute d’existence ne saurait être appliqué. Il y a une fatalité du réel, une dimension incontournable que nous illustrerons par les trois citations suivantes :

 

« Le réel, c’est ce qui nous résiste » - Régis Debray

« Le réel, c’est quand on se cogne. » - Jacques Lacan

« Le réel est toujours à sa place. » - Jacques Lacan

 

   Or le Cervin résiste, on peut facilement s’y cogner, sa place est déterminée pour l’éternité. C’est ce caractère têtu, obstiné, indocile qui frappe en premier lieu l’esprit. Il y a, face à nous, s’opposant à nous en quelque façon, cette masse imposante qui emplit l’horizon et lui dicte sa loi. Face au Cervin, rien d’autre n’existe que cette réalité-là qui envahit la conscience et ne lui laisse aucune possibilité de fuite. On est sous le regard de ce Géant, il nous toise et nous consigne à demeure. C’est pour cette raison que nous ressentons à son contact un genre de privation de notre liberté comme si le Massif, par sa nature même, s’imposait à nous et nous plaçait en son étrange pouvoir. Il y a, à le contempler, de l’irrémédiable qui se dégage de sa présence, du nécessaire qui se dit, de l’incontournable qui se montre. Métaphoriquement, si nous voulions illustrer cette puissance existentielle, nous pourrions imaginer une vaste plaine au sol de sable mouvant, il serait le domaine des songes, de la rêverie, toutes choses fluctuantes, mobiles, nullement nécessaires, sorte de paysage lunaire que rythmeraient de hauts cratères, des pics géants qui affirmeraient leur constante, inéluctable et indéfectible factualité, à savoir d’être des réalités indépassables. Au Cervin, tout comme au Mont Kailash nous pouvons attribuer la définition canonique du réel telle que fournie par le Dictionnaire : « Qui existe d'une manière autonome, qui n'est pas un produit de la pensée. » Or, de ceci nous pouvons être assurés, le Cervin n’a nul besoin de nous pour dresser sa haute stature sous la bannière lisse du ciel, pas plus que notre pensée n’en a façonné l’altière figure.

  Mais il nous faut trouver d’autres représentations, dans le domaine pictural, dans les textes de la littérature ensuite. En peinture, nous choisirons le tableau ‘Les Glaneuses’ de Millet, peintre réputé pour son réalisme. Quelques commentaires suivront afin de préciser l’essence du réel inscrit dans cette composition

L’imaginaire, amplification et doublure du réel

‘Les Glaneuses’

Millet – Musée d’Orsay

Source : «’Comprendre la peinture »

 

   Tout, ici, converge en l’endroit singulier de la quotidienneté paysanne. Où trouver, en effet, milieu plus immuable que cette communauté des agriculteurs rivés à leur sol ? Image de la fatalité, du destin avançant dans les rets de son étroit sillon, comme si les gens d’ici étaient de simples émanations de la terre d’où ils semblent provenir. Peut-être la Genèse n’a-t-elle jamais trouvé illustration plus parfaite pour dire l’homme issu de la glaise, façonné par la main de Dieu ? Personnages consignés au réel le plus strict, existences sans épaisseur ni liberté, cloués tels des insectes sur la plaque de liège de l’entomologiste. Ces formes inclinées vers le sol se donnent telles des physionomies immémoriales, des genres de concrétions surgies de la glèbe, en instance d’y retourner prochainement. Etrange impression d’aliénation à la vue de ces gens modestes, de leur peu de liberté. Ils paraissent n’exister qu’à être de simples prolongements du sol, des élévations de poussière dans l’air figé de chaleur. Rien, ici, qui pourrait différer de soi. Tout est inclus dans une pesante immanence. Nulle dérobade hors de sa propre condition.

   On est livré à soi, uniquement à soi sur ce coin de terre, en ce temps, en ce lieu. On ne s’arrachera de son lopin d’argile, ni par son corps, ni par la pensée car le dur labeur n’autorise quelque distraction que ce soit. Il y a même une dette morale à demeurer au plus près de ce chaume, d’en cueillir les épis épars, ce sont de réelles conditions d’existence, non la poursuite de quelque loisir coupable. On est arrimé à son sort. On ne s’exonère nullement du réel. Les vêtures sont des prolongements du corps, non des habits d’apparat. Le paysage est une toile de fond dont ne sort aucune scène idyllique, dont ne montent ni métaphore ni chant poétique. Tout dans le ton uniment serré, sans modulation, teinte d’argile et de terre de Sienne, identique à un symbole chtonien, à une mélopée silencieuse enfouie au sein de l’âme. Lorsque le réel devient trop vertical, pareil au flanc abrupt du Cervin, l’ascension ressemble au geste absurde exécuté mille fois par le malheureux Sisyphe. Il n’y a plus rien à espérer, sinon le fait d’accomplir aveuglément une tâche sans signification ni but.

 

    Le réel dans l’espace de la littérature - ‘La Terre’ - Emile Zola

 

   Sans doute le naturalisme de Zola est-il le lieu où trouver la plus forte empreinte du réel. Mais laissons la parole à ce texte éclairant :

   « La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares à peine, au lieu-dit des Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs. Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.

   C'était des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'étendait. Sous le ciel vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et des trèfles ; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se confondant, s'abaissant derrière la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer. Du côté de l'Ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une bande roussie. Au milieu, une route, la route de Châteaudun à Orléans, d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant quatre lieues, déroulant le défilé géométrique des poteaux de télégraphe. Et rien d'autre, que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes immobiles. Des villages faisaient des flots de pierre, un clocher au loin émergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vît l'église, dans les molles ondulations de cette terre du blé. »

  

   Quelques brefs commentaires  

  

   A cette terre l’on ne peut se soustraire et ceci d’autant plus qu’elle est située dans l’espace avec précision, on ne peut la confondre avec une autre qui lui ressemblerait en quelque autre endroit du globe. Nous sommes près de Chartres, sur la route de Châteaudun à Orléans et, luxe d’horloger, au lieu-dit des Cornailles. Le lecteur, pris dans les mailles de ce réseau serré, ne saurait être ailleurs que là où la fiction veut le mener. Puis c’est le patronyme du maître de la Borderie qui est nommé, ce Monsieur Hourdequin dont nous pourrions presque toucher la silhouette, tellement elle est vraisemblable. Quant à la pléthore de détails, les « murs bas », les « vieilles ardoises », elle n’est présente qu’à nous ‘faire toucher du doigt’ cette réalité rurale, champêtre qui irrigue l’ensemble du roman. Les métaphores, signature habituelle de l’imaginaire, sont peu nombreuses et circonscrites à une brève description, « la ligne d'horizon, nette et ronde comme sur une mer », « des flots de pierre ». Ici, il faut être entièrement remis à cette pastorale, ne nullement diverger en direction d’inutiles commentaires, de digressions qui dilueraient l’empreinte sociale forte dont l’Auteur veut teinter son histoire.

 

   Quelques variations sur l’imaginaire

 

    Imaginaire, sens étymologique : « qui n'a de réalité qu'en apparence, fictif »

   Tous les jours nous rencontrons nos commensaux. Ils sont bien réels, campés dans leur anatomie, épaisseurs de chair dont s’échappe le flot continu des paroles. Leur chair est provisoirement immuable, leur parole est fluente qui s’échappe d’eux à la manière de filets d’eau s’écoulant en direction de l’estuaire. Ces Hommes, ces Femmes sont bien réels, ils nous font face avec toute la densité de leur belle assurance. Cependant, leur présence manifeste, leur apparente figure de barbacane comporte en ses murs de larges meurtrières au gré desquelles nous nous décalons de ce réel afin que, surgissant en quelque manière en leur intérieur, nous puissions lire en eux, ou à travers eux, autre chose que cette lourde chape de plomb qu’ils nous tendent comme leur vérité la plus accessible qui soit. Vous croisez une connaissance au hasard des rues. Vous bavardez un moment. Parmi la foule des événements, vous retenez cette information délivrée par votre vis-à-vis : « Tiens, l’autre jour j’ai rencontré Dubourg, tu sais le Journaliste de ‘Latitudes’, il partait pour le Grand Nord ».

   Alors voici, vous êtes avec votre Connaissance, cette indéniable existence posée là devant vous et vous êtes ailleurs, bien plus loin que son profil humain, bien plus loin que la rue qui vous sert à l’instant d’écrin. Les mots de votre Ami ne sont pas identiques à des blocs lexicaux qui, à eux seuls, constitueraient une barrière infranchissable. Dans les blancs situés entre les mots se dévoile un pur espace de liberté dont votre imaginaire s’empare comme votre corps s’énivrerait de la boisson d’une douce ambroisie. Car il vous est impossible de rester accroché à ce roc biologique, l’Autre en son effectivité, à cette scène étroite, l’environnement immédiat en sa clôture, il vous faut traverser le réel, l’orner de guirlandes de fleurs, le poudrer de fins nuages, le grimer à l’aune de votre propre sensibilité, de vos goûts d’esthète.

   A peine votre interlocuteur a-t-il prononcé le nom de ‘Dubourg’ que, déjà, votre mémoire collecte une infinité de souvenirs concernant ledit ‘Dubourg’ et se lève, sans délai, un personnage fabuleux, doté d’autant d’esquisses plurielles que vous avez d’événements mémoriels le concernant. Un genre de kaléidoscope mouvant qui n’a plus guère à voir avec l’évocation présente. Identiquement du ‘Grand Nord’ qui n’est plus, pour vous, uniquement une indication topologique, un lieu bien défini en quelque Laponie suédoise ou finnoise, peut-être simplement un voyage à dos d’oie au sein même de la mythologie scandinave si brillamment mise en musique par Selma Lagerlöf dans son merveilleux conte aérien qui vous invite à connaître le monde éthéré des elfes et autres trolls.

    Vous êtes là, dans la nasse étroite de votre corps et vous êtes devenu soudain illimité, au-delà de l’espace et du temps, une sorte de pensée libre aux confins du monde. Belle remise aux êtres humains que nous sommes d’une faculté prodigieuse qui est faculté d’enchantement, multiplication et fécondation de soi, libre disposition en des moments de ‘grâce’ de s’envisager sous les auspices d’extases dont, parfois, l’on revient fourbus, l’ombre est si dense après que la lumière a été visitée au cœur même de son être.

    Maintenant il nous faut rejoindre de grandes pensées (ces inouïes libertés) et les interroger sur la valeur intrinsèque de l’imagination :

 

« L’imagination est la folle du logis. » - Nicolas Malebranche

« Il n’est de plaisir qu’en imagination. » - Paul Léautaud

« L’imagination porte bien plus loin que la vue. » - Gracian y Morales

  

   Tout est dit, ou à peu près de l’essence de l’imaginaire dans ces trois méditations.

   D’abord il est conseillé à l’Existant de ne point demeurer dans un logis qui ne ferait que la part belle au rangement, à l’ordre. Bien plutôt il est indiqué d’introduire du désordre dans le strict ordonnancement des choses, de se départir d’une attitude apollinienne, d’opter pour une conduite dionysiaque, de troubler le divin cosmos en y faisant surgir les agitations du chaos. Et puis, ce fond de folie qui habite tout humain, que chacun rêve de solliciter mais dont chacun se défend d’en posséder quelque parcelle dissimulée dans un sombre cachot, pourquoi le retenir, pourquoi ne pas lui donner cours ? A l’évidence certains états de conscience ne peuvent s’atteindre qu’au gré de cette transgression du réel, tous nous le savons mais n’osons que très rarement franchir le pas, devenir des funambules progressant sur cette limite que les anglo-saxons nomment ‘border line’, qui n’est en définitive, que le désir de sortir de soi, de s’adonner à ces bacchanales antiques où tout était permis jusqu’à l’ivresse absolue. Savoir s’arrêter à temps, avant que l’irréparable ne soit commis, voilà la seule règle qui vaille.

   Quant à la volupté suscitée par l’imaginaire, il est aisé d’en comprendre le sens si l’on met en regard, en concurrence, ces deux principes opposés et fondamentaux que sont ceux de Réalité et de Plaisir. D’une manière entièrement naturelle, au tout début de la vie, le jeune enfant est totalement voué à ses multiples et inassouvissables jouissances réitérées. Apercevoir le visage maternel, se souder au sein nourricier, s’amuser des contentements itératifs du balancement de son corps, sourire aux anges du sein même de sa propre béatitude. Rien de pervers ici, rien qu’un épicurisme au premier degré, le « souverain bien, la recherche des plaisirs », selon la définition canonique. Mais bientôt l’éducation survient afin de limiter les ‘caprices’ enfantins et une nouvelle vie s’instaure, plus rigoureuse, davantage soucieuse des autres, mais, en son fond la nostalgie demeure des émois et satisfactions primitives. Ce que l’éducation lui refusera, l’imaginaire le restituera lorsque l’enfant devenu adulte se conformera aux codes de la morale. Rêver, former en soi des pensées douces, se projeter dans une aire édénique, voici ce qui demeurera du paradis originel.

    Enfin, la portée imaginaire qui outrepasse la fonction exploratrice de la vue, il nous faut la comprendre à la façon d’une métaphore douée de sens. Si vivre c’est, au premier chef, ouvrir les yeux sur le monde afin de nous le rendre disponible, il ne suffit nullement de le constituer en tant que préhensible, de le loger dans le cadre d’une praxis étroite, mais d’en amplifier la puissance dans l’optique ouverte d’une contemplation intellectuelle, spirituelle. Or, à cette fin, nous possédons ce pouvoir fabuleux de créer en notre intériorité même, une foule d’images infiniment plus libres que tout langage formalisé, que tout code social nous plaçant, le plus souvent ‘aux fers’. Peut être est-ce là le seul domaine d’une autonomie dont nul ne saurait nous déposséder. Nos idées, nos pensées, nos sensations intimes n’appartiennent qu’à nous. Liées à nos secrets les plus profonds, nulle loi n’en pourrait restreindre la belle fécondité, le ressourcement infini.

 

   L’imaginaire en peinture : ‘La Persistance de la Mémoire’ - Salvador Dali

 

 

L’imaginaire, amplification et doublure du réel

La Persistance de la Mémoire

Salvador Dali

Source : Kazoart

     

    

   Avant d’aborder, de manière plus précise les significations latentes de cette peinture, il convient d’examiner les conditions de son apparition, telles que décrites par Salvador Dali :

   « Lorsque je fus seul, je restai un moment accoudé à la table, réfléchissant aux problèmes posés par le « super mou » de ce fromage coulant. Je me levai et me rendis dans mon atelier pour donner, selon mon habitude un dernier coup d’œil à mon travail. (…) Il me fallait une image surprenante et je ne la trouvais pas. J’allais éteindre la lumière et sortir, lorsque je « vis » littéralement la solution : deux montres molles dont l’une pendrait lamentablement à la branche de l’olivier. »

   Superbe confidence qui nous dévoile un peu du mystère de la création d’une œuvre. Ici, le réel le plus contingent qui soit, un camembert en voie de perdition, donne vie à une scène imaginaire de la plus haute valeur, ce surréel qui transcende les objets du quotidien et les projette dans le domaine ouvert du rêve. Il nous faut regarder ce tableau et le décrire afin de faire apparaître ses lignes imaginaires les plus apparentes. La scène est l’image certes ‘réelle’ de la Plage de Portlligat, lieu de résidence de l’Artiste, mais idéalisée, genre de terre édénique flottant dans l’espace indéterminé de ces teintes fondues qui ne sont plus terrestres, pas encore célestes mais bâties à la manière d’un intermonde reliant le sensible à l’intelligible. Si le haut de la composition, malgré son aspect éthéré, de mirage, conserve quelques attaches avec l’univers des choses ordinaires, le bas de la toile, elle, a accompli un saut ontologique si décisif que plus rien ne se donne vraiment de ce que nous rencontrons habituellement. Bien évidemment, cette toile n’étant nullement abstraite, un certain de nombres de traits formels se rattachent à nos visions habituelles, l’arbre dépouillé, les quatre montres et une vague apparence d’un fragment d’humanité, un œil fermé nous orientant vers un individu étrange qui aurait trouvé le lieu de son accueil sur un sol totalement inattendu.

   Cependant c’est bien l’imaginaire de l’Artiste qui a imposé la loi de sa ‘voyance’, son don de percevoir du paranormal au travers des phénomènes singuliers que son génie métamorphose. Nous sommes alors en territoire de magie et les figures qui se présentent à nous le font dans le cadre d’une totale liberté. Les objets transfigurés le sont au titre d’une distorsion, d’une pliure imposée au tangible, au manifeste, mutation qui fait de la physique, une métaphysique. Ce qui, ordinairement, se serait donné à notre conscience telle une montre au poignet indiquant l’heure, celle-ci devient le support immédiat et incontournable d’une métaphore du temps en son empreinte irréversible, de l’angoisse qu’il génère en nous, et pour finir de l’allégorie de la finitude en son insoutenable contresens essentiel.

   Le travail de l’imagination a consisté à se saisir du réel le plus prosaïque, le plus immédiat, à lui imposer la puissance d’une volonté quasiment démiurgique, transformant les habituelles sensations humaines en leur contradiction, en leur envers puisque, aussi bien, le néant dont le filigrane apparaît ici est bien l’opposé de l’être en son devenir. L’imaginaire donc, en tant qu’appel de la lucidité la plus vive, en tant que révélation de ce vers quoi tout humain sur terre devrait faire porter son regard dans une manière d’attitude stoïcienne à la Montaigne, car « Philosopher, c’est apprendre à mourir », et vivre c’est philosopher, pouvons-nous rajouter à l’exemplaire sentence.  

 

   L’imaginaire en littérature

 

   Sans doute le Romantisme allemand est-il, parmi les mouvements littéraires, celui qui a donné à l’humanité ses plus belles heures imaginatives. Les créations sont prodigieuses depuis les évocations du jour « baigné du rêve de l’enfance » de Hölderlin, aux éblouissements de la conscience « lorsque la lumière et l’ombre à nouveau se marient en une clarté nouvelle » chez Novalis, jusqu’aux extases de Jean-Paul pour qui le rêve « donne à la fois le ciel, l’enfer et la terre. » Certes, chez ces Poètes, l’inspiration est de nature religieuse et leur chemin semble suivre, la plupart du temps, un orient mystique. Mais peu importe le chemin, c’est la profonde poésie qui en résulte qui est le but. C’est peut-être chez Johann Paul Friedrich Richter (dit Jean-Paul) que l’expression lyrique (cette extase de l’imaginaire) est allée le plus loin dans un lexique hyperbolique et une profusion d’images inouïe. Ci-dessous un extrait de ‘La Loge Invisible’, intitulé : ‘Rêve de Gustave’ :

   « Il se sentait tomber sur une prairie infinie qui couvrait plusieurs belles planètes contiguës. Un arc-en-ciel fait de soleils juxtaposés comme les perles d’un collier embrassait toutes ces terres et tournait autour d’elles. Le soleil couchant baissait à l’horizon et son grand disque rond était environné d’une ceinture de brillants faite de mille soleils rouges, et le ciel amoureux avait ouvert un millier d’yeux pleins de tendresse. Des bosquets et des allées de fleurs gigantesques, hautes comme des arbres, traversaient la plaine en zig-zags transparents ; la rose haute sur sa tige y jetait une ombre rouge et dorée, la jacinthe une ombre bleue et toutes les ombres mêlées givraient le sol d’une teinte argentée. La magie d’une lueur crépusculaire ondulait comme une rougeur de joie parmi les rives ombreuses et les troncs fleuris sur la plaine, et Gustave sentait que c’était là le soir de l’éternité et les délices de l’éternité… »

 

   Quelques commentaires

 

   Un évident paradoxe se pose à l’écrivain lorsqu’il veut faire œuvre imaginaire. Bien évidemment, il doit partir de ce réel têtu, de ce réel qui résiste (comme précisé précédemment), car il ne saurait partir de rien et créer ex nihilo cette fiction qu’il souhaite offrir à ses lecteurs avec quelque aune de ‘vraisemblance’. Dans une œuvre, il y a nécessairement présomption de réalité, cette dernière fût-elle ténue, aussi mince qu’un fil de la Vierge. Car, à défaut de ceci, rien ne serait compréhensible et l’Auteur ne ferait que s’enfermer dans une forteresse autistique. Voyez les essais de mise sur pied d’un langage inusité, telles les glossolalies d’Antonin Artaud dans son essai de traduction de quelques lignes écrites par Lewis Carroll.

 

« NEANT OMO NOTAR NEMO

« Jurigastri – Solargultri

Gabar Uli – Barangoumti

Oltar Ufi – Sarangmumpti

Sofar Ami – Zantar Upti

Momar Uni – Septfar Esti

Gonpar Arak – Alak Eli. »

 

   « On est ici dans le délire au sens étymologique : on a quitté le droit sillon de la langue pour entrer dans le langage privé de la folie. » Ce commentaire de Jean-Jacques Lecercle dans l’article « Qu’est-ce qu’une langue mineure ? », nous éclaire sur les rapports qui existent entre l’imagination et la folie. Bien évidemment il s’agit du cas extrême d’Antonin qui se bat avec ses fantômes dans l’enceinte de l’Hôpital de Rodez. Certes, écrivant, on peut côtoyer le chimérique, le fabuleux mais la marche est étroite qui conciliera l’invention et ce qui, dans l’existence, s’adresse à nous avec son exact coefficient de concevable, d’envisageable. Alors, au sens strict, la soi-disant ‘science-fiction’ n’a nul réel fondement pour la simple raison qu’elle n’est nullement science par manque de rigueur et que la fiction ‘pour tenir debout’ a constamment besoin des béquilles du réel. Ne les aurait-elle, ce serait simplement ouvrir les portes de l’absurdité. Pour nous, humains vivant sur terre, existe une loi infrangible qui s’énonce ainsi : ‘Si le réel veut l’image, l’image veut le réel’ à l’aune d’une simple considération : nous ne pouvons nous affranchir de notre condition qu’à y retourner. ‘Les Paradis artificiels’ évoqués par Baudelaire nous disent notre dette éternelle vis-à-vis de ceci qui nous est le plus familier, cet homme, cette femme, ce bout de terre, ce paysage, cet objet auquel nous sommes ‘naturellement’ attachés, ils sont les amers au gré desquels pouvoir poursuive notre route.

   Mais, après cette longue et utile digression, du moins le croyons-nous, regardons le poème de Jean-Paul. Nul ne pourrait dire qu’il s’agit d’une évocation du réel ordinaire, nul ne pourrait s’inscrire en faux contre la perspective amplement imaginaire qui, ici, irradie tout, envahit tout, à la manière d’un raz-de-marée bousculant notre horizon familier. D’emblée nous sommes de plain-pied avec un univers étrange, irréel, à la limite du fantastique à bien des égards. L’Ecrivain romantique a contourné le paradoxe initialement mentionné, de la coexistence réel/imaginaire par le recours systématique à la métaphore, donc à la puissance d’évocation poétique des images. Le lexique est partout usuel, évitant le piège facile de la sophistication. Ce n’est nullement de l’intérieur des mots que se lève le pouvoir de symbolisation, d’iconicité. C’est bien plutôt de leur relation réciproque, de leur fécondation au titre de leur rapprochement spatio-sémantique. C’est bien parce que les « soleils juxtaposés » jouent en miroir avec « les perles d’un collier » que se montre avec éclat, aussi bien l’osmose des astres que la dimension proprement humaine de leur effusion, car le cou et le sein d’une Belle sont convoqués à la fête de cette pure joie.

   C’est ceci, l’exception de la métaphore, de réunir le possible et l’impossible dans une même unité signifiante. De cette jonction des différences, des disparités, des écarts, sinon des abîmes, résulte la fascination qui nous étreints dans cette représentation du sublime que réalise ce que l’on pourrait nommer, dans ce texte de Jean-paul, la naissance d’une ‘cosmopoétique’. Ces rapprochements, ces correspondances souvent déconcertants, ces annexions d’un mot par un autre qui en est sémantiquement éloigné, ceci trame les fils d’une toile luxueuse, polyphonique, infiniment colorée. Cette représentation ne s’adresse pas uniquement à notre raison mais décuple la chrysalide de nos sentiments, les métamorphosant en ces papillons insoucieux qui butinent, de fleur en fleur, le nectar d’un subtil langage qui, en même temps, est illustration pour notre âme de ce qui peut la troubler et l’enchanter, cette immense liberté qui ouvre l’espace et le temps de nos destinées humaines.

   Le recours pluriel au ‘pathos positif’, la récurrence des mots du vocabulaire amoureux, psycho-affectif « embrassait », « le ciel amoureux », la « tendresse », la « joie », tout conflue en un identique lieu de félicité qui, du point de vue de Jean-Paul, est l’unique chemin en vue de la Divinité. Et cette idée du parcours en direction d’une transcendance est rendu amplement visible par l’usage des mots d’ascension cosmique, « un arc-en-ciel », « planètes contiguës », « mille soleils ». Ceci s’énoncerait, en lexique platonicien, par le truchement de ce fameux ‘Souverain Bien’ qui surplombe toutes les autres essences à la mesure de sa gloire et de son rayonnement. Quant à l’ivresse florale, à la volupté de la rose, de la jacinthe, quant à la qualité de leurs ombres gigantesques quasiment surnaturelles, elles ne font que refléter les beautés d’un ‘autre Monde’ dont tout Romantique digne de ce nom est en quête afin de s’exiler de son étroit statut terrestre. Et l’usage d’un style lyrique, soutenu, vient amplifier toutes ces sensations éthérées dont le Poète est atteint, dont le Lecteur véritable s’emparera comme du bien le plus raffiné.

    Les commentaires sur les œuvres des grands Romantiques pourraient constituer des sortes d’exégèses à l’infini, tellement leurs œuvres sont riches, à la fois sur le plan lexical, mais aussi grâce aux événements sémantiques pluriels qui traversent leurs ouvrages. Si le réel souffre d’une blessure endémique qui est celle de son étroitesse, parfois de son dénuement, dans tous les cas celle de la limitation de son horizon, l’appel à l’imagination est toujours amplification, déploiement de ce qui aurait pu demeurer strictement contingent et qui reçoit, avec le rêve, la pure fiction, la poésie lyrique, ses empreintes les plus décisives. Cet article se terminera sur cet extrait de la présentation par Albert Béguin de son livre ‘Jean-Paul - Choix de rêves’ :

   « L’imagination, à ses yeux (de Jean-Paul), n’est pas, comme on le voulait depuis Helvétius, « le simple écho affaibli des sens ». Elle est en nous l’expression de ce sens de l’infini qui nous habite tous, et sa magie consiste à répondre à notre désir par des évocations (rêve, souvenir, poésie) qui contentent ce besoin de l’illimité, qui nous consolent de ce que la réalité a d’insatisfaisant. « Les bras de l’homme se tendent vers l’Infini ; tous nos désirs ne sont que partie d’un grand vœu illimité. » A cet appel, l’imagination seule peut donner un écho. »

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1 avril 2021 4 01 /04 /avril /2021 16:50
Sur la natte d’amour

     Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Comment venir à soi

Comment s’approprier son être

Celui de l’autre

Dans le jour qui point

La plaie est si grande

Qui dit le réveil

L’entrée sans délai

Dans l’entaille de l’heure

La dispersion du songe

Sa fragmentation

En mille figures

En mille visages

Aux facettes de cristal

Javelots  fichés

Dans la mare du corps

 

***

 

Corps doublement proférés

Corps doublement séparés

Corps saisis du mortel ennui

De l’amour épuisé exténué

La chape d’air est si dense

Si abrasive

Et nul ne sait ce qui pourra advenir

Du destin de deux existences

En leur plus sombre avenance

Sourde a été la nuit

Funestes les desseins des anatomies

Livrées au gouffre de la volupté

Jamais nul n’en ressort indemne

La charge est trop lourde à porter

La liberté trop arrimée

A qui n’est pas soi

Chair aliénée de ne point savoir

Parvenir au point ultime

De sa propre jouissance

 

***

 

Equarrissage du corps

Démembrement de l’esprit

La conscience est un brasier

Qui ne perçoit

Au-delà d’elle-même

Que la multitude confusionnelle

La dérive du temps

Nulle amarre à lancer

Qui en retiendrait le cours

En orienterait le sens

 

***

De longs fleuves de gouttes

Tutoient le golfe des hanches

Des faisceaux de flammes brûlent

Dedans les membres

Des pluies de phosphènes

 Percutent le diaphragme

Des bouquets d’étincelles

Allument la hampe du sexe

Cernent la faille de ténèbre

Tout est noir alentour

Qui fait signe

Vers l’accomplissement

D’un deuil

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

Les corps sont livrés

À leurs propres contours

La solitude est grande

Le désarroi profond

Y aura-t-il à l’horizon des jours

Un lien qui les attachera

De nouveau

Les portera à ce qui

Un instant

Se donna à la façon

D’une incandescence

D’une pure joie

A l’éternelle lumière

Jamais on n’en connaît

La saveur achevée

Seulement le puits

Qui se creuse au sein de l’âme

Irréversible faille qui lézarde

Le sentiment d’exister

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

Sont les gestes d’abandon

A quoi bon renouveler

La scène tragique

Dont le désarroi

Est le prix douloureux

Il y a comme un emmêlement disloqué

Simple souvenir d’une étreinte qui fut

L’espace d’un éclair

Flamboiement au plus haut du ciel

Puis la terre s’ouvrit

A laquelle nul bras ne pouvait s’arrimer

Ceci est hors les pouvoirs de l’humain

Seuls les dieux pourraient y prétendre

Mais ils sont si loin

Leurs décisions si mystérieuses

 

***

 

Sur la natte d’amour

 

La combustion des corps a eu lieu

Il n’en demeure que les traces

Feux éteints

Futur si bitumeux

Qu’il en devient illisible

Image de la finitude

En un seul lieu assemblée

Mort est là qui déjà moissonne les corps

Manduque les reliefs de noces consommées

Il n’y aura nulle renaissance

Car il n’y a nul remède

À la maladie d’amour

Du dedans elle ronge

Ce que nous pensions être

Le plus précieux

 

***

 

Mortels sont les hommes

Mortelles sont les femmes

Dans un geste de désespoir

Ils saisissent l’Autre

Afin de s’assembler

Éprouver leur complétude

Mais ne trouvent jamais

Qu’eux-mêmes

Sur le bord de l’abîme

Grand est l’attrait du vide

Infiniment ouvert

Il n’y a plus que la chute

La chute infinie hors de soi

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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