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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 09:47

 

   Noir plus que Noir. Peut-on jamais énoncer plus grande confusion que ceci, plus profonde affliction ? Lorsque le Noir se dépasse lui-même, lorsqu’il ne recherche nullement quelques volutes plus légères qui en atténueraient la portée, mais bien au contraire le refuge dans un absolu, un non-voir, une cécité sans fond, un cèlement à toute lumière, un refus de toute clarté. Voyez un chaudron empli de bitume, le feu en accentue l’essence, quelques bulles crèvent à la surface qui sont la matière même d’un innommable désespoir. Oui, le Tragique s’invite dans toute destinée humaine, il y fait ses nœuds de goudron, ses hérissements d’épines, il perfore le derme de ses milliers de piquants d’oursin. Nul n’en ressort indemne, bien plutôt terrassé, porteur de la lourde pierre de Sisyphe, condamné pour l’éternité à l’absurde tâche de recommencer mille fois un identique geste privé de sens. Seulement, l’Homme n’apprend jamais son métier d’Homme qu’à être confronté à l’abîme, à en sonder les profonds abysses, à s’y immerger en quelque façon. Puis à remonter au jour, lesté de lourdes semelles de plomb, figures en quelque façon inversée de l’agile Hermès aux sandales de vent.

   L’Homme qui, pourtant se considère selon de hautes valeurs, n’est le Messager que de sa propre Finitude, elle est toujours présente dans la coulisse, veillant le moindre faux-pas. Å l’Existant, il faudrait plus de modestie, une avancée dans les ombres, si l’on veut, qu’il devînt l’Amant de la sublime Nuit, qu’il s’effaçât afin de libérer ce qui fait le plein de sa condition : accepter d’être Mortel. « L’apprendre à mourir » des Sceptiques devrait être sa Loi, celle selon laquelle inscrire ses propres pas. Il n’y aurait guère meilleure façon de faire se développer une propédeutique du Bonheur. Du Vrai, de celui qui mérite une Majuscule au motif qu’il s’est approché de la Mort, en a estimé la Grandeur, cette mesure d’Absolu, peut-être la seule que les Erratiques Figures rencontreront à l’horizon de leur être.

   Mais il faut sortir des généralités qui, toujours, s’évadent en empruntant les chemins de l’abstraction et alors on a l’impression de ne plus entendre que des paroles de vent que l’éther reprendrait en son sein. Le plus souvent, confronté à ces assertions qui nous paraissent vides, nous n’avons de cesse de nous détourner de ces dentelles de l’intellection, leur préférant la consistance des certitudes ancrées dans le réel, minérales en quelque sorte. Dès cet instant, je voudrais vous parler d’une rencontre que j’ai faite, de la découverte d’une image dans les pages glacées d’une Revue. Son nom m’échappe mais ce n’est là nullement l’essentiel et, au reste, cette soi-disant « Revue » n’est-elle, peut-être, que la vapeur dont mon imaginaire s’est saisi pour porter au jour la silhouette d’une Jeune Femme entièrement vêtue de Noir, cette si belle couleur (en réalité elle n’en est pas une, elle est simplement l’une des plus belles effusions de la Métaphysique), de noir donc, dans une robe longue comme en portaient les Élégantes de la Belle Époque. Sorgue, tel est son nom, est une bien mystérieuse personne. Ce que j’en sais, m’est venu comme dans un songe, ce réel plus réel que tout réel.

   Donc ce que j’ai vu, à la brune, dans les plis d’une lumière déclinante, au sein même d’une clairière habitée des fûts de hauts mélèzes, allongée à même la colonne de l’un de ces arbres majestueux, selon une envoûtante diagonale, Sorgue telle qu’en elle-même mon esprit s’est complu à la livrer à mon regard intérieur, Sorgue, plus vivante que tous les Vivants du Monde. Sorgue dont vous aurez compris, Lecteur, Lectrice, que son beau prénom ne rime nullement avec « morgue » (je veux ici parler de l’attitude hautaine, aristocratique, méprisante en quelque sorte), mais plutôt avec « Orgue », comme si les fûts assemblés des gris mélèzes n’étaient que les tuyaux métalliques de ce sublime instrument dont le timbre sans égal emplit les nefs des cathédrales des rumeurs les plus belles de l’âme. Car, oui, Sorgue, tout comme vous, tout comme moi, dispose d’une âme qui est le principe actif qui l’anime et la maintient en qui elle est tant que son Destin s’accordera à lui octroyer un futur.

   Imaginez ceci : la lumière est grise, dense, pareille à une cendre qui poudrerait l’air depuis la nuit des temps. Une manière de floculation qui ne connaîtrait ni le lieu de son origine, ni celui de son terme. Un genre d’éternité, de point fixe brillant dans l’immensité du cosmos. Sorgue est couchée sur le tronc qu’elle embrasse, certes de ses bras, certes de ses mains, mais aussi de son invisible cœur.

 

Son cœur contre le cœur de l’arbre,

le cœur de l’arbre contre le cœur du Monde.

Tout à l’unisson, tout

dans la douce effusion,

dans l’intime fusion du Soi

à ce qui n’est nullement Soi,

mais le devient dans

l’intervalle de l’étreinte.

 

   Sorgue, vous l’aurez compris, est cette âme ténébreuse, laquelle vient du plus loin de son enfance. Elle est une petite orpheline de la vie, cette vie qui toujours bondissait devant elle alors que, toute émue, toute tremblante elle s’efforçait d’en saisir le tissu de soie, toujours il fuyait au-devant ou bien se déchirait entre les résilles souples de ses doigts. C’est ainsi, il est des êtres de faible complexion, des êtres de fragile constitution, on croirait leurs corps de verre ou de cristal. Toute tentative d’exister, parfois, pour certains, certaines, est une course exténuante après Soi, ils en aperçoivent la fuite au loin et ils ne peuvent nullement se rejoindre, leur course fût-elle effrénée, semée d’espoir, tissée d’une douce volonté.

   Cependant nous sommes au Monde. Sans doute inconscients de l’être, mais sentant au plein de Nous, ses vibrations, ses pulsations pareilles au rythme immémorial du nycthémère : un Jour, une Nuit, un Jour, une Nuit et ainsi pour toujours dans une fluidité qui ne serait que le Temps enfin connu, placé en Nous comme la Source naît de la Terre en sa plus belle faveur, dans l’insu du jour, dans la radiance de l’heure. Alors, « Sorgue », « Noir », « Tristesse », ce lexique serait-il seulement celui de la désespérance tel que pouvait le laisser supposer l’initiale de ce texte ? Non, c’est d’un évident contraire dont il s’agit. Depuis que les Hommes sont Hommes, et tout le temps que durera leur humanité, ils seront habités de cette pensée qui relie entre eux ces inépuisables Universaux :

 

Le Beau - Le Bien - Le Vrai.

 

   Car rien de ceci ne pourrait être dissociable qu’au prix d’un retournement de l’essence des choses, d’une mauvaise foi, d’une perte des valeurs qui tissent nos consciences.

   Allongée là, dans la clairière, lissée de cette belle et étrange lumière grise, cette Étrangère nous devient soudain familière, un peu comme si elle était Nous, Nous placés tout contre le cœur du Monde. Sorgue est Belle, non d’une beauté désespérée, uniquement d’une beauté qui est à elle-même son propre fondement, sa raison ultime. Belle parce que Belle. Cette vérité incontournable, évidente, que les Philosophes nomment « apodicticité ». « Certitude absolue d’une nécessité logique ». Oui, ceci est indépassable. Ceci est admirable.

 

Lorsque je vois

la Montagne belle,

la Mer belle,

l’Arbre beau,

Sorgue belle,

 je ne puis douter de ces beautés

qui rayonnent et disent

leur être dans la Joie.

 

    Alors, je suis moi-même empli de cette beauté, elle sature mon corps jusqu’en son extrême, elle dilate mon esprit et le porte aux confins de l’univers, elle fait de mon âme cet air léger qui voit l’entièreté du Monde depuis sa mesure d’invisibilité.

   L’évidence de la beauté de Sorgue, sa sombre évidence n’est nullement gratuite, elle n’est ni acte de magie, ni manipulation d’alchimiste, ni rêve d’enfant, elle est entièrement contenue dans ce genre de geste sacré qui la relie à la Terre, aux Étoiles, au mouvement infini des Planètes. Elle a la beauté tragique de Phèdre qui est immolée dans les rets de son tragique destin. C’est bien au motif que sa vie n’a plus aucun jeu (au sens de la mobilité), que Phèdre nous émeut et rayonne de cette aura des existences d’exception. C’est bien là l’essence de l’humaine condition de ne connaître sa grandeur que sous le boisseau du malheur. C’est toujours la distance infinie d’avec le soleil qui signe les odyssées les plus remarquables, mais aussi les plus douloureuses. La tristesse de Sorgue se mesure à cette cruelle distance d’avec la clarté, mais c’est aussi cet écart qui la porte devant notre conscience avec le plus grand mérite qui soit, avec la plus effective considération.

   Cette image d’une « revue imaginaire », cette soudaineté de la révélation d’une esthétique douloureuse montrent à quel point, nous les Hommes, sommes aliénés à nos propres conceptions de la félicité qui, le plus souvent, tutoient la rigidité d’un dogme : nous fermons nos yeux sur le réel qui vient à notre encontre afin de le remodeler à la mesure de notre subjectivité. La félicité, dont nous attendons qu’elle nous visite sans efforts, nous la contemplons à la manière d’une icône enchâssée dans la niche intime de son être propre. La félicité, nous la souhaitons incluse dans les limites d’une belle Arcadie avec ses moutons laineux, ses collines vertes, les corolles épanouies de ses fleurs. Seulement la terre d’Arcadie n’est qu’une joyeuse utopie dont il n’y a rien de plus à tirer qu’un rêve floconneux qui, jamais, ne rejoint le sol. Nous sommes des Rêveurs debout. Le mérite de cette image est de nous placer face à qui nous sommes ou, à tout le moins, en regard de qui nous devrions être, de simples mesures habitées du souci de vivre.

   L’image de Sorgue allongée sur son tronc, comme elle le serait, petit enfant, tout contre la poitrine bienveillante de sa Mère, tout comme elle le serait, blottie tout contre son Amant, comme elle le sera plus tard au terme du voyage en son ultime perdition, tout contre le Néant, tout ceci parle d’une seule voix, tout ceci consonne dans un subtil équilibre dont nous ne percevons jamais que les harmoniques.

 

Toujours il nous faut percevoir,

sous l’apparence,

le Ton Fondamental,

il est le Ton de notre Être.

Il n’y en a pas d’autre.

Notre « liberté » est à ce prix.

Merci de m’avoir suivi jusque-là,

le chemin est long, tortueux, semé d’épines.

C’est bien en ceci qu’il est précieux !

 

 

 

 

 

 

 

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25 novembre 2022 5 25 /11 /novembre /2022 09:38
Seul, le refuge

« Le Philosophe en méditation »

Rembrandt

Source : Wikipédia

 

***

 

   [Avant-propos - Le texte proposé ci-dessous est une manière de grand écart entre le Principe de Réalité (la Mondialisation, les grandes pérégrinations humaines, l’attrait pour un  tourisme de masse) et le Principe de Plaisir (se retrouver au creux même de son Soi, dans un genre de quête initiatique hors des chemins mondains qui ne font qu’égarer l’Homme, l’aliéner et le placer sous le joug d’un consumérisme sans limite qui, aussi bien, signifie, dans la réalité la plus crue, le sacrifice de cette Terre dont l’offrande nous a été faite à notre naissance, nous en faisons un bien piètre usage !)

   La première partie de cette fiction décrit par le menu les erratiques trajets d’un nomadisme devenu véritable phénomène de mode, alors que la seconde partie prend acte d’un retour en Soi, d’une sédentarité qui devient le lieu de mille minces joies, sous la figure de Segreto, dont chacun, chacune aura deviné que son patronyme à consonance italienne ne signifie rien d’autre que « secret ».

   Morale de l’histoire : l’on va chercher bien loin ce que l’on porte en Soi, d’inépuisables richesses qu’une juste méditation, une contemplation des choses simples peut métamorphoser en une sorte d’aura dont notre corps, notre esprit pourront rayonner bien plus qu’ils ne pourraient le faire dans une course effrénée autour du Monde qui n’est jamais que quête de Soi. Autrement dit, il s’agit ici, de faire se lever, dans une verticale dialectique, de confrontation directe,

le matériel contre le spirituel,

l’éloigné contre le proche,

le chamarré contre le simple.

   Sans doute quelques Lecteurs, quelques Lectrices, décrypteront-ils, dans cette écriture de type allégorique, une critique en règle des us et coutumes, des usages contemporains du Monde et des Choses qui s’offrent à nous sans que nous soyons réellement conscient des enjeux. Mais « qui aime bien châtie bien » et j’aime trop cette belle Terre pour ne pas lui offrir, en son nom, comme si elle proférait elle-même des mots, l’occasion de dire ce qui l’enchante mais aussi la chagrine. Tous, sur notre Planète, sommes comptables de ceci : voir les choses en face et se poser la question du futur. Nulle autruche n’a sauvé le Monde à enfouir sa tête parmi la douce touffeur du sable !]

 

*

       Scène I : Danse de Saint-Guy

 

   Partout l’universelle fusion dans « ce qu’il y a à voir » sur la Planète, tout « ce qui est incontournable », « ce qui est à couper le souffle », tout ce qui est à inventorier si l’on ne veut demeurer dans une sorte d’existence quasi médiévale. Alors, sur les Grandes Places du Monde, tout contre les lagons d’eau bleue, sur les pentes qui mènent au Machu Picchu, dans les blancs villages d’Andalousie, près des Pyramides d'Égypte, sur les grandes étendues étincelantes du Salar d'Uyuni, partout où est supposé rayonner un fragment de Beauté, on s’amasse en foules compactes, on fait ses noirs essaims de mouches, ses grappes d’œufs qui s’agitent, bavardent, prennent des images, dégustent d’exotiques boissons glacées aux terrasses des cafés. Alors, dans le duveteux entre-soi, on s’extasie de tout ce prodige posé devant les globes de ses yeux, on fait des gorges chaudes de tel plat épicé, on cite, pour la beauté de la citation, pour l’effet produit sur le Chaland, le Madras Curry, son curcuma, sa cannelle ; on cite le Garam Masala, son gingembre et sa cardamome ; on cite le Tandoori, son piment rouge, ses clous de girofle, on cite et on se réjouit d’avance de l’étonnement, sinon de l’envie de ses Coreligionnaires, on cite et on n’écoute que SOI au motif qu’on est l’un des personnages les plus importants du Monde.

   C’est, partout, un entêtant bourdonnement, une course à qui sera le plus méritant, on compare ses destinations. Untel dit : « on a FAIT Bali et Sumatra », Untel dit « on a FAIT le Pérou et Valparaiso », Untel se gausse des ci-devant et dit : « on a FAIT la Thaïlande, la Malaisie, la Mongolie, le Pakistan, la Turquie, on a FAIT l’Australie, le Soudan, Madagascar, on a FAIT les STATES et N.Y, on a FAIT le Canada, le Mexique et le Brésil », et en définitive, on aurait bien plutôt dit ce qu’on N’A PAS FAIT. Partout c’est le Grand Carrousel, la Grande Roue, les Montagnes Russes, partout c’est la Cour des Miracles, on s’étonne de SOI, on est un brin épatés d’avoir FAIT TANT DE CHOSES et on se jure qu’on recommencera, qu’il n’y a que les pleutres qui restent les « deux pieds dans la même chaussure », qu’on volera dans des jets étincelants qui sèment derrière eux leurs longues traînées blanches poudrées des étoiles givrées du kérosène. Oui, c’est le prodige de la Mondialisation, plus un seul coin de la Terre ne doit demeurer inexploré. La Terre, il faut la retourner à la manière de la calotte du poulpe, en disséquer les moindres viscères, en désocculter le moindre secret. On a dit qu’ON FERAIT, on FERA !

   Aujourd’hui, par exemple, ON FAIT Venise, sous toutes ses coutures s’entend. On descend de l’immense ferry blanc aux innombrables étages, on dirait un mille-feuilles. Le ferry est bien plus haut, plus imposant que les palais de la Lagune. Ça remet un peu les choses à leur place. Alors commence le grand charivari, la performance quasiment sportive, on oubliera momentanément son arthrose, sa goutte, on effacera ses cheveux blancs, on regagnera quelque jeunesse perdue. Menu de la journée : on visite l’Île de San Michele ; on emplit ses yeux des façades colorées de Burano ; on s’extasie devant la porte ouvragée du Palais des Doges : on flâne rapidement sur le Campo del Ghetto Novo ; on franchit, à la queue leu-leu le Ponte Dei Tre Archi à Cannareggio ; on traverse les Jardins Papadopoli du quartier de Sante Croce ; on déguste une crème glacée au Caffè Florian : on FAIT la Place Saint-Marc dans sa diagonale, parmi l’envol gris des pigeons ; on rejoint enfin son Havre de Paix, l’immense HLM blanc où un cocktail nous attend avec ses petits parapluies chinois colorés, perchés tout en haut des verres givrés ; puis on ira s’ébattre dans la « Grande Piscine Bleue », on dirait un lagon de Polynésie ; on fera la queue au « Restaurant des Îles », puis on regagnera la bonbonnière de sa cabine avec, dans la tête, sur son étroite couchette, plein de rêves d’enfant et le défilé de tout ce qu’ON AURA FAIT, s’animera sur la toile blanche de son inconscient. On aura bien mérité de la Patrie Mondiale !

 

   Scène II : Andantino

 

   Loin, la foule des Touristes pressés, loin le « bruit et la fureur ». Segreto a longtemps déambulé dans la Venise inquiète, dans la Venise livrée aux yeux des Curieux. Il a marché au hasard, sans plan ni idée préconçue, simplement une avancée à l’intuition, la recherche d’affinités, l’espérance de trouver un lieu qui convienne au silence qui l’habite, au recueil en Soi dont il est l’unique dépositaire depuis de longues années déjà. Toujours Segreto (son nom en porte le témoignage) a cheminé le long de Soi, dans le secret du jour, dans la lumière aurorale, celle qui convient le mieux à l'intimité dont il est, en quelque sorte, le miroir. Jamais il n’a aimé l’agitation des groupes, les éclats de la fête, le tumulte partout répandu qu’il ressent comme un genre d’insulte faite à la Terre, une manière de coutre qui la violenterait et l’on ne verrait plus que des racines retournées griffant l’air de leur insondable désarroi. Ce que pense Segreto en son for intérieur, c’est qu’il n’y a pas de plus grande joie que de SE rejoindre quelque part où cela chante, où cela murmure, où une eau de source clapote avec discrétion et exactitude. Tout alors va de Soi, l’on n’est plus séparé, on est une seule ligne continue, pareille à l’horizon du matin qui repose entre la nuit et le jour, un instant d’éternité à vrai dire.

   Ce que Segreto aime par-dessus tout, ces ruelles étroites où nul ne se rencontre, que ces pavés de schiste gris que lie un ruban de ciment blanc. Ce qu’il aime, la fuite noire d’un chat dans la nuit d’un soupirail. Ce qu’il aime, ce linge pendu sur des fils à même la rue, ils sont l’emblème du simple, de la réalité quotidienne, de la vie en sa mince levée, dans son architecture originelle. Ce qu’il aime, ces façades usées par la lèpre du temps, elles sont belles à force de vieillesse, de retrait en soi, de presque disparition. Ce qu’il aime, les portes closes, aveugles, les hautes maisons aux pignons triangulaires, les grilles de fer forgé aux fenêtres, ce sentiment de désolation qui est réassurance pour l’âme qui sait voir les choses adéquatement, en sonder l’inestimable profondeur. Pour Segreto, ces ruelles du Quartier Dorsoduro, ces petits riens sont bien plus précieux que ces prétentieuses constructions qui ont pour nom « Basilique Saint-Marc», « Palais des Doges », « Campanile Saint-Marc », ce sont là les illusions dans lesquelles se précipitent les Ingénus, se hâtent les Candides. Ils disparaissent à même ces édifices de carton-pâte, se pensent eux-mêmes objets face à des objets. Fascinés, ils oblitèrent le plus précieux de ce qu’ils sont, ou de ce qu’ils devraient être, des Chercheurs d’Absolu. Or, l’Absolu, à défaut de jamais pouvoir le trouver dehors, ils le portent en eux, identique à une flamme invincible, ils en ignorent la Présence simple et belle.

    Ce que Segreto aime, cette évidence d’une rue sans affèterie, d’une rue telle qu’en elle-même, cette Calle de l’Aseo qui se déroule selon les mystères d’un labyrinthe. Mais, ici, nul besoin d’un fil d’Ariane pour s’en extraire. Bien au contraire, y demeurer est demeurer en Soi là où se situe le plus précieux de la personne humaine, cette coïncidence de Soi à Soi qui est l’image la plus brillante à laquelle puisse prétendre toute conscience en quête de son être. Sur la gauche, une fontaine de lave grise n’égrène nulle eau qui tirerait sa fierté de son jaillissement. La fontaine est belle en soi à simplement figurer en tant que symbole d’une eau lustrale à laquelle s’abreuvent les Droits, les Purs, ceux dont le regard porte loin, les Visionnaires.

   Un Homme, un seul, ou bien plutôt son Ombre glisse furtivement sur la pierre du seuil, il n’en demeure qu’une mémoire grise poinçonnée à même la pierre de son habitation. Tout au bout de la ruelle, un rectangle plus clair délimite un Passage qui donne sur le Rio de Ca’Foscari, son eau couleur de zinc, son faible clapotis pareil aux derniers soubresauts d’une longue tristesse. 

   Maintenant, comme s’il était parvenu au terme d’une quête initiatique (la seule vraie est bien évidemment celle de Soi puisque l’Autre n’est jamais que son propre écho, son intime redoublement, son ultime réverbération), Segreto n’est plus qu’une vague Silhouette apparaissant dans un étrange clair-obscur poudré d’or et de vermeil, une teinte « spirituelle » si l’on veut. Les grains de lumière sont une brume diaphane qui le font se confondre avec la perspective de la ruelle, la couleur saumon et grège des maisons, la clarté du ciel de la Lagune qui est ce plomb mystérieux posé sur les riches Demeures Patriciennes, sur les Palais ducaux.

   Il y a, en Segreto, dans le pli le plus immédiat de lui-même, l’étrange et bienheureuse fusion du Soi en ce qui n’est pas Soi mais le devient au seul prix d’une prodigieuse métamorphose. L’image qu’il donne de lui semble la réplique parfaite de la toile du génial Rembrandt « Philosophe en méditation ». Même climatique de lumineuse feuille morte, même impression d’une Sagesse qui semble venir du fond des âges. Même attirance fusionnelle pour le Secret.

   Au loin, parmi les faibles clapotis de l’eau de la Lagune, le mugissement d’une corne de brume. Un haut bâtiment blanc avec sa cargaison d’Âmes par pour d’autres destinations :

 

Terre de Feu ?

Pôle glacé du Septentrion ?

 Îles bleues du Péloponnèse,

sur les traces du valeureux Ulysse ?

 

Qui sait ?

Tous les voyages

ne mènent qu’à Soi !

Seul le Voyage compte,

nullement le but.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 novembre 2022 3 23 /11 /novembre /2022 10:15
Seule, une Ligne

Plage de L'Espiguette

Photographie : Hervé Baïs

 

***

« la ligne gravissant la chute,

Ensevelie dans son ombre

Dans le surgissement de l’arête, s’éclaire d’un bond. »

 

Tal Coat - « Vers ce qui fut/est/ma raison profonde/de vivre »

Cité par Henri Maldiney dans « L’Art, l’éclair de l’Être »

 

*

 

Nous avons toujours beaucoup

de choses à démêler parmi

la confusion originelle du Monde.

Trop de flux et de reflux.

Trop de confluences diverses.

Trop d’éparpillements

et notre vue ne sait plus

où s’orienter afin que notre être

s’arrime à quelque chose

de sûr, de stable.

 

Bien sûr, nous ne demandons

ni l’immuable, ni l’éternel.

Le règne des idéalités

est bien trop élevé pour que

nous puissions en saisir

autre chose qu’un flocon,

une poussière grise que le réel

reprend dans la densité

de sa confuse crypte.

Sans doute ne le savons nous pas,

mais notre intime lui le sait,

cette nécessité d’un calme à établir,

d’un repos à trouver,

d’une Ligne à isoler des autres lignes

afin qu’en quelque endroit de la Terre,

le Simple se lève et nous dise

la belle singularité qu’il est,

la lumière qu’il projette en nous,

l’éclat dont il nous fera le don,

 il sera notre guide le plus sûr,

 une manière de ne nullement

nous égarer dans le labyrinthe

sibyllin du divers.

  

   Mais alors, par où commencer, il y a tellement de sentiers tortueux, de chemins semés de cailloux, de longs rubans de bitume qui sillonnent collines et vallées, se perdent dans les corridors sinueux des villes ? Où inciser le réel, à la manière dont on scarifie une écorce, y déposant une greffe dont on espère qu’elle multipliera, fera son éclosion blanche au milieu du tissu des préoccupations des Hommes ? Où se dire en tant que cette Unité visant cette autre Unité :

 

cette Montagne de schiste,

cet Horizon si lointain,

cet Arbre planté dans la terre

dont on n'aperçoit que le faîte

oscillant dans le vent ?

Où ?

 

   Mais, sur-le-champ, il faut cesser de questionner, substituer à nos vaines interrogations une manière de jeu, par exemple celui d’une réduction phénoménologique ramenant le divers à de bien plus exactes considérations.

 

La Montagne, couvertes de prairies,

semée de chênes-lièges,

armoriée de clairières,

ramenons-là à

l’essentiel de sa forme,

cette simple Lisière

qui court entre adret et ubac,

ce mince fil qui l’exprime aussi bien

que ne le faisaient ses bavardages végétaux,

le luxe de ses frondaisons,

les dessins de ses espaces différenciés.

 

L’Horizon, cette aire où se rencontrent

nuages et lames de vent,

cette séparation sur laquelle s’illustrent

les bateaux aux voiles blanches,

où glissent les fumées,

où s’irisent les crêtes des vagues,

demandons-lui de se  rassembler

autour d’une unique nervure

d’un trait net et serein

ils seront le lien autour duquel

nous nous rassemblerons

et trouverons le lieu d’un mot

pareil à la beauté du Poème.

 

L’Arbre qui déploie ses ramures

à l’encontre du ciel,

l’Arbre qui montre toutes les faces

de son écorce rugueuse,

l’Arbre qui devient forêt,

dépouillons-le de ses vêtures

et nous aurons successivement,

un tronc blanchi par le vent,

le peuple emmêlé des racines

devenant une seule racine,

un lacet nu,

une évidence parmi

l’éblouissement du limon.

 

Ainsi aurons-nous ramené

le Multiple à l’Unique

le Confus au Clair

le Prolixe au Silence

 

UNIQUE-CLAIR-SILENCE

Traceront alors la Voie

d’une Unique Essence

en deux Êtres assemblée :

celle du Vaste Monde,

la Nôtre. 

 Jeu infini de Miroirs,

réverbération

du Simple

dans le Simple

Ineffable faveur

 

   Nous avons beaucoup dit et, cependant, nous n’avons encore rien dit. Nous sommes en arrière de notre Parole, dans cette merveilleuse zone en clair-obscur où les choses ne se donnent jamais qu’à être reprises, c’est-à-dire qu’elles flottent dans une indéterminité qui est leur singulière liberté. Et pourtant, c’est notre tâche d’Hommes, il faut porter ce qui vient à nous au Langage, mais sur le mode de la discrétion, du recueil en Soi, seule position d’être qui convienne face à la pure beauté de l’Image. Alors nous disons

 

Seule, une Ligne

Le ciel noir, il vient de si loin,

sa lumière grésille à peine,

sa joie s’immole dans le Gris,

dans le Gris médiateur,

il est la sublime jonction

du Proche et du Lointain,

il est le mode de Passage

de ce-qui-n’était-pas et

de ce-qui-est-devenu,

ce subtil phénomène,

cela même qui « s’éclaire d’un bond »,

et vient nous dire l’illisible motif

de notre Présence sur Terre.

L’horizon est une large bande blanche

que souligne et rehausse une langue d’argile,

pure vibration de l’instant à venir qui, déjà,

est au-delà même de nos imaginaires les plus féconds.

Et la Plage, la vaste étendue de sable uniforme,

ce minuscule Désert, ce territoire

des Méditatifs-Contemplatifs,

cette aire de silence est ceci à quoi

nous étancherons notre soif

de perfection, d’harmonie, de finesse.

C’est le surgissement de l’Illimité,

 c’est la donation sans partage

des choses lissées de générosité.

C’est l’Universel qui vient

à la rencontre du Particulier,

de l’Individuel.

Dès lors l’on ne s’appartient plus,

on est livrés à l’entièreté du Monde,

on est Fragment et Totalité.

On déborde de Soi,

on se mêle au Ciel, à la Terre,

 à l’Eau, au Sable.

On est en Pays de connaissance,

on comprend le Langage de l’Univers,

on vibre au rythme du chant des Étoiles,

on flotte au plus éthéré du divin Cosmos,

on est juchés tout en haut du Mont Olympe.

 

Et cette LIGNE Majuscule,

cette soudaine apparition,

 ce subit étoilement au cœur de l’ombre,

 cette mince nervure « gravissant la chute »,

celle qui eût pu nous affecter en son absence

mais Ligne qui, déjà, à peine entr’aperçue,

est en notre corps, y trace son trajet lumineux,

y devient l’amer selon lequel notre chemin

trouvera le signe de son Destin.

Comme une Ligne de la main.

Ligne de cœur, de Mars, de Vénus,

que sais-je encore,

le monde des Astres est si étendu,

nous voudrions seulement y deviner

un sillage pareil à celui de la Voie Lactée.

Un lait venu du ciel qui serait

notre miel quotidien,

notre espoir le plus visible,

la seule chose dont notre regard

 ne puisse jamais être assuré :

avancer en direction de l’Infini

sans l’atteindre jamais,

sauf Soi dans l’inquiétude d’en connaître

l’unique l’éblouissement,

un éparpillement de constellations

semant à notre front les pétales

d’une fuite à elle-même

 sa propre signification.

  

   En définitive, peu nous importe le réel de la ligne : longue branche de bouleau argenté pris dans les lèvres du sable, corde marine échouée là, surgissement minéral venu d’on ne sait où. La Ligne en tant que Ligne suffit à notre approche avec toute la charge symbolique qui peut s’y attacher, partage du territoire, sentier de notre propre avenir, sens d’une lumière opposée aux zones d’ombre. Cette Ligne est esthétiquement belle. Cette Ligne nous indique que le choix du Minimal, du Simple, s’il est toujours difficile à repérer, à isoler du bavardage de la Nature et de celui des Hommes, que ce choix donc est le seul qui ici, sous ce Ciel noir, sur cette Plage grise prend tout son sens. Cette confrontation de la Ligne avec la vastitude du Monde nous fait inévitablement penser au concept pascalien des « deux infinis » et nous ne saurions mieux clore cet article qu’à citer les merveilleuses conclusions du génie pascalien au terme de sa profonde méditation :

      

   « Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. »

  

   Oui, à l’évidence, cette Ligne nous place devant ce mystère si bien traduit par l’Auteur des « Pensées », nous situer en tant qu’Hommes au sein de cet Univers qui ne laisse de nous interroger et nous ouvre les voies infinies de la belle Métaphysique. Car, « métaphysiques », oui, nous le sommes indubitablement,

 

dans notre corps,

hors de notre corps.

 

   Le SENS ne s’inscrivant que dans le trajet, la relation du dedans au dehors, dans cette errance infinie qu’est toute existence humaine.

 

 

 

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22 novembre 2022 2 22 /11 /novembre /2022 08:53
Où commence, où finit l’œuvre ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   C’est du blanc en tant que fondement dont il nous faut partir, comme si un virginal champ de neige n’attendait que la chute de la brindille, le sautillement noir de l’oiseau, la plume cendrée, minces prétextes lexicaux qui initieraient le début d’une narration. Plus d’un de mes textes aborde cette heure aurorale de l’Art, là où rien n’est encore décidé, où la résille de la tête de l’Artiste est dans le flou, où sa main tremble encore du songe à peine évacué, où elle tremble aussi de ce destin de l’œuvre qui s’annonce dans une manière de retrait têtu, de parole silencieuse qui ne consentira à épeler les lettres de son nom qu’au prix d’une tension psychique, peut-être même d’une angoisse du Créateur exilé de soi, exilé du monde, tout le temps que dureront cette latence, cette indécision, car il en va d’une conscience de Soi à poser face à l’énigme de la venue en présence d’une chose éminemment singulière. Question de Vie ou de Mort.

   Vivre, pour l’artiste est inscrire sur la peau du Monde les stigmates, les scarifications, les traits et les signes qui donneront sens selon Soi à ce qui a priori n’en a pas. La toile blanche n’a nul sens, pas plus que le ciel vide de nuages, pas plus que le ruisseau d’eau claire qui ne coule que pour couler. L’Artiste est un Tatoueur qui grave de son stylet encré, au plein de l’épiderme, la marque qui est son essence la plus intime. Pas de plus grand désespoir, pas de mesure plus absurde que de demeurer la tête désertée, les mains vides face à ce qui attend d’être fécondé, ce qui attend que se lèvent en lui les indices, les empreintes d’un chemin existentiel, autrement dit le sillon de la présence humaine sur fond d’espace et de temps. Question de Vie ou de Mort, disions-nous. Oui, échouer sur le rivage blanc de la toile, sans possibilité aucune d’y inscrire son propre chiffre, s’annonce comme un trait avant-coureur de la Mort. Question de Vie ou de Mort.

   Nous regardons en silence, avec une sorte de fixité, sinon de fascination, ces deux Silhouettes Humaines seulement ébauchées. Nous y reconnaissons d’emblée, un visage d’Homme, un visage de Femme. Sans doute s’agit-il de deux œuvres juxtaposées dans le genre d’un diptyque ?

   Visage de l’Homme : cheveux courts et noirs, avec un reflet plus clair. Contour du visage : une ligne simple, à peine affirmée. Vêture : un demi col de chemise, le fin liseré destiné à accueillir le boutonnage.

   Visage de la Femme : cheveux mi courts avec des mèches en désordre. Contour du visage et du vêtement : une ligne presque invisible. Motif des lèvres : trois traits rouges. Certes, cette description au plus près est clinique, abstraite, pour la simple raison que nulle rhétorique ne saurait s’élever de si minces prétextes, sauf à vouloir broder des hypothèses au motif de quelque fantaisie. Nous, en tant que Voyeurs de l’œuvre, demeurons sur notre faim et si nous restons dans cette posture, c’est simplement en raison de l’unique  saisie de l’esquisse de surface. Mais il y a plus de profondeur et ceci ne se révélera qu’au prix d’un travail de déconstruction/reconstruction de ce qui nous est donné à voir, de façon à en scruter quelque perspective signifiante. Question de Vie ou de Mort.

   Ce qui, immédiatement vient à la pensée, c’est l’interrogation suivante : cette Œuvre est-elle terminée ou bien ne s’agit-il que d’un canevas qui trouvera son plein accomplissement dans un temps non encore déterminé ? Cependant, il semblerait que la signature de l’Artiste confirme bien qu’il s’agit d’une œuvre achevée. Donc pour l’Artiste, une totalité de sens était incluse dans ce face à face de ces deux fortraits traités dans une belle économie de moyens, ce qui leur confère clarté et élégance. Existe-t-il, dans le processus de création, un point de non-retour à partir duquel les lignes posées sur le subjectile se suffiraient, plaçant l’image dans une satisfaisante autarcie, tout trait surnuméraire en affectant gravement le contenu interne ? Sans doute y a-t-il un point d’équilibre dont la singularité affecte Celui ou Celle qui créent, ce point établissant l’instant de la touche finale. Alors le point qui clôt le geste est pure détermination subjective dont les tenants et les aboutissants sont bien trop complexes pour être évoqués ici. Il s’agit, en quelque façon, des climatiques affinitaires dont nul ne pourrait rendre compte spontanément, eu égard aux soubassements inconscients qui en animent la venue au jour. Question de Vie ou de Mort.

   De toute évidence, se révèle toujours chez nous, Spectateurs de l’œuvre, un sentiment de frustration au regard de l’abstraction qui ôte à notre vue des traits de physionomie qui eussent concouru à nous rassurer. Si belle, si active dans la construction de notre propre architectonique, la dimension des détails du visage :

 

l’éclat d’un regard,

le réseau des rides,

la personnalité d’un nez,

la mimique d’une bouche,

 

   autant de cailloux semés sur notre chemin afin que notre marche ne soit nullement hasardeuse. Et pourtant, les choses sont-elles si évidentes qu’il y paraît dans cette fonction de réassurance narcissique dont nous gratifieraient les signes attendus d’une épiphanie complète ? Non, il n’y a nulle certitude. C’est simplement une question de point de vue. Tel qui verra en l’œuvre considérée « inachevée », la plus pure liberté imaginative, tel Autre n’y entendra qu’une dimension privative, sinon absurde.

    Nous sommes essentiellement des êtres de REGARD, ce regard dont nous souhaiterions qu’il fût toujours immédiatement comblé. Le réel venant à notre encontre nous l’eussions voulu placé sous l’emblème de la complétude, contenant l’entièreté des caractères, des tournures, des apparences dont notre désir avait, de tout temps, tracé les sentiers de sa venue.  Mais c’est toujours du déceptif qui s’annonce en lieu et place de cet univers des délices avançant à bas bruit dans les replis de notre âme, cet idéal que nous plaçons si haut et qui, la plupart du temps, s’éclipse. Question de Vie ou de Mort.

   Mais raisonner de cette manière n’est qu’une approximation du réel de l’Art, non son essence intime. Si nous réclamons des traits supposés absents, c’est que, prioritairement, nous dressons ces portraits au titre de la quantité, nullement de la qualité. Or nulle réification, dans sa pullulation, ne nous assure de rien, bien plutôt elle nous égare dans une manière de chaos indescriptible dont nous ne ressortirons jamais qu’exténués. L’Art Minimal, puisque c’est bien ici ce dont il est question, loin de nous livrer aux affres de l’incompréhension, nous ouvre grand les portes de la clarté : clarté des signes, clarté des intentions, clarté qui est nécessairement à notre mesure puisque c’est NOUS qui sommes conviés, en une certaine façon, à poursuivre l’œuvre, c’est-à-dire à nous inscrire dans la constellation pensante de l’Art, sans doute l’une des plus belles inventions de l’Homme.

   Barbara Kroll, apposant sa signature au bas des portraits, ceci voulait signifier la fin d’une tâche, la clôture temporaire d’un sens à l’œuvre, lequel jamais n’arrête sa course, identiquement aux astres qui sillonnent silencieusement le ciel à une vitesse infinie. La mobilité est leur essence. La nôtre, l’essence intime qui nous fait qui-nous-sommes, est affectée d’une course plus lente mais non moins signifiante. Longtemps, dans le silence de nos corps, ces portraits traceront en nous les lois de notre propre devenir. Question de Vie ou de Mort.

   Peut-être le Lecteur, la Lectrice s’interrogeront-ils au sujet de cette lancinante antienne « Question de Vie ou de Mort », laquelle semble rythmer la venue du texte à son terme. Cependant, « nul péril en la demeure », faire face à une œuvre, quelle qu’elle soit, y porter un regard scrutateur, tâcher d’y déceler un possible sens, tout ceci n’a jamais lieu qu’à l’aune d’une Joie, et c’est la Vie, à l’aune d’une tristesse, et c’est la Mort. Toujours nous oscillons entre ces deux bornes, tout comme l’œuvre, depuis notre Naissance jusqu’à notre Disparition. Nous aussi sommes des œuvres dont nous ne possédons nullement la clé, un chiffre qui court et se noie parmi la multitude sans nom des autres chiffres. Ainsi va notre Destinée Humaine.

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19 novembre 2022 6 19 /11 /novembre /2022 10:14
« Au vent mauvais »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. L’on se sait pourquoi, mais c’est ainsi, l’inquiétude suinte de chaque pore de la peau, fait ses flaques dolentes. Alors, tout le jour durant, l’on ne pourra se distraire de Soi. Alors, les heures passant, l’on sentira comme une ombre maléfique glisser tout le long de son corps, se donner pour le Soi lui-même, comme si, de toute éternité, une nasse d’inquiétude nous était tendue qui n’attendait que notre chute. Or, lorsque les mailles de la nasse sont serrées, je vous le demande, comment pourrait-on s’en extraire autrement qu’en déchirant son esquisse de chair, en réduisant ses propres membres à la dimension de l’illisible fragment ? Consentir, en quelque sorte, à rejoindre sa part de Néant, à s’immerger dans une Nuit sans bord, à connaître l’étreinte maléfique de l’Ombre. Oui, ce sentiment « d’in-existence » est éprouvant au plus haut point, mais « exister » n’est-ce point seulement au risque de mourir, de s’absenter de Soi définitivement, de rompre les amarres avec tout ce qui nous relierait à quelque chose de sensé : la feuille se détachant sur le clair du ciel, le visage aimé, le poème en son altière tenue, l’aura des dieux au plus haut de l’empyrée ? Tout est présent à quoi on s’attache comme s’il s’agissait d’un éparpillement du Soi, ici une main se levant dans l’azur, là un pied avançant sur la poussière du chemin, là encore l’étrave de notre visage s’enfonçant dans les couches d’air dense, on dirait la consistance d’une ouate et il faut se battre contre le Réel afin d’en distendre les liens, d’y creuser le tunnel d’un possible pour-Soi.

      Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. Et ne croyez nullement que je me complaise dans cette redondance de l’énonciation qui, pour vous, sans nul doute, deviendra vite mortelle. Mais la Mesure de Thanatos, il faut lui tirer un pied-de-nez, l’affronter depuis la plus grande hauteur, l’acculer à n’être qu’une chose illisible parmi les choses illisibles. Car, vous le savez bien, tout est illisible qui vient à Soi, tout n’est qu’apparence, illusion, manière de théâtre où s’agitent quelques spectres qui ne sont jamais que les projections de nos singuliers imaginaires. Vous, Lecteur, Lectrice, que j’imagine penchés vers vos écrans bleus, déchiffrant ma laborieuse prose, pas plus que moi vous n’avez de consistance. Je vous adresse un mot que vous recevez dans la conque de votre tête mais il s’ensuit un étrange clapotis pareil à une goutte d’eau résonnant dans la gorge d’un puits lorsqu’elle atteint l’ultime de son trajet, cette nappe, cette onde qui ne sont qu’un miroir où échouent les songes, les mirages de l’humain. 

   Rien n’existe qui puisse trouver confirmation d’une quelconque présence. Å la rigueur, nous pourrions alléguer la mise en vis-à-vis de nos consciences respectives s’éprouvant dans une relation dialogique, chacune s’accroissant de la dimension de l’autre. Mais, à peine énoncées, nos consciences s’effacent de notre commun horizon comme si, jamais, elles n’étaient venues au jour. Au vrai, avez-vous déjà saisi votre conscience, avez-vous pu l’habiller d’une forme, l’entendre énoncer le moindre verbe ? Oui, je sais la fameuse « voix de la conscience », elle est identique à un château de sable qui s’effrite à mesure que le flux du monde vient en battre le socle. Seul le Rien se rend tangible à l’aune précisément du Rien qu’il est, qui creuse sa vacuité au sein de nos anatomies, vortex où tout disparaît sans aucun motif de retour.

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude, dis-je pour la énième fois et ceci habitera d’une manière si insistante les circonvolutions de votre matière grise que, jamais plus vous ne l’en pourrez déloger. Là, seulement, vous éprouverez la possibilité de votre conscience au sein de laquelle un dard de feu la clouera sur la planche ontologique, laquelle, comme chacun le sait, est enduite de savon, ce qui, conséquemment, vous obligera, tel le bon Sisyphe, à « remettre vingt fois sur le métier » votre ouvrage de vivre, à hisser votre caillou tout en haut de la montagne puis recommencer jusqu’à ce qui constitue votre Infini, ce dernier souffle qui sera votre ultime manifestation, peut-être la seule qui aura jamais eu lieu! Et maintenant nous sommes parvenus au point où la rencontre doit se donner sous les espèces de l’image, ce « re-présenté » qui n’est qu’un avatar d’une supposée réalité.

   Je ne sais pas sur quoi « Tourmentée » fait fond. Réel, imaginaire, rêve éveillé ? Mais peu importe, le problème n’en demeure pas moins entier quel que soit le mode de donation de qui-elle-est. Imaginez ceci : un mur gris, indéfinissable, comme une aube traversée de brume dont on se demande si elle sera suivie de jour, de clarté, fût-elle faible, ou bien si elle retournera à la nuit. Donc un mur de format carré qui n’autorise nulle fuite. Pareil à un lopin de terre clôturé dont nul ne pourrait s’exiler. Tout est si serré dans le cadre étroit de cette troublante narration. S’enlevant sur ce fond, à moins que ce ne soit le fond lui-même qui en exsude la troublante effigie, l’image d’une Figure Féminine en sa plus austère manifestation, précédemment nommée « Tourmentée ». Une présence dont on n’aimerait qu’elle se révélât, un soir de décembre, dans le sombre corridor d’une étroite venelle. Le casque des cheveux est de rouille et de feu, comme si une combustion interne en animait la teinte. Une manière de « buisson ardent », qui, bien plutôt que de révéler le Dieu Éternel, en serait la haute négation, à savoir ces flammes rugissantes qui brûlent les âmes impies dans les coulisses du Tartare. Un visage, mais quel visage ! Un triangle de cire qui fait penser au masque mortuaire de ce très cher Blaise Pascal flottant entre deux infinis, le Grand, le Petit et menaçant de ne connaître ni l’un ni l’autre. Oui, c’est bien l’emblème de la Mort elle-même, de la Camarde, de la Grande Faucheuse aux altruistes dispositions. Combien cette épiphanie est tressée de la vannerie du Tragique le plus haut !

    Tout y est anguleux, tout y est destiné à ne connaître que les plis d’une prochaine disparition. Sourcils charbonneux, yeux de suie profondément enfoncés dans leurs orbites, reflets des plus sombres desseins. Le nez est droit, long, dépourvu de quelque atténuation qui eût pu en adoucir les traits. Nez en surplomb de lèvres étroites, biffées de noir, situées juste au-dessus d’un menton à la géométrie fermée. Quant à la climatique générale de la peau, elle est tout simplement un genre de terre amorphe, inerte, pareille à ces argiles mortes des tourbières, à ces lagunes des mangroves où ne clapote qu’une eau sans devenir. Et n’attendez nullement de la vêture qu’elle vienne tempérer le décor, a contrario, elle ne fait qu’en accentuer le drame. Un haut aux manches courtes à la teinte indéfinissable, un vert de nature triste si l’on veut, un vert de sombre désespoir tenant, tout à la fois, du vert d’Eau en sa longue monotonie, du Lime en son éclat assourdi, de Prairie avec ses zones d’ombre. Le tout cerné d’un liseré Réglisse qui semble n’autoriser nulle échappatoire, comme si le buste de Tourmentée était aliéné à même le linge supposé la protéger, la mettre à l’abri des dagues et des griffes de l’extérieur. Quant au pantalon, il se décline sous tous les tons du violet, du sombre Indigo à Lavande, faisant de longues haltes dans cet étrange Violine qui n’et sans évoquer les affres de la mélancolie, sans dresser la perspective du corridor vide de la solitude. Mais ce qui frappe le plus, c’est la posture de Tourmentée, tête posée sur le haut de son genou dans un geste d’abattement, la chute grise de son bras le long de son corps dont on suppute qu’il pourrait bien s’en détacher sous l’action du moindre souffle d’air.

   Cette représentation est, à l’évidence, enclose dans le plus haut tragique qui se puisse concevoir. La peinture est traitée dans un expressionnisme si radical que les couleurs, excédant la forme du Modèle, prennent le dessus comme son existence même est réduite à n’être qu’un combat, un affrontement de couleurs plus violentes les unes que les autres. Certes, nous ne connaissons nullement les motivations de l’Artiste lorsqu’elle s’est saisie de ses brosses et qu’elle a couché sur la face livide de la toile cette fulgurance colorée, ce tourbillon chromatique des plus funestes, ces cernes noirs qui sont identiques à des rayons venant en droite ligne du Domaine des Ombres, là où toute vie se résout à n’être plus que cendres fouettées par un « vent mauvais ». Et ce vent nous porte naturellement en direction de la mythologie mésopotamienne dans laquelle « les vents mauvais, aussi appelés imhullu, sont au nombre de sept. Il s'agit du vent mauvais, du tourbillon, de l'orage, du vent quadruple, du vent septuple, du cyclone et du vent incomparable. Ils sont souvent assimilés aux sept esprits mauvais. » (Wikipédia), et ce vent nous indique ce « Vent d’Automne » verlainien chanté de si belle et si triste façon :

 

« Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.

 

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Ce poème, paru originellement dans la section « Paysages Tristes » est une manière d’ode à la Mélancolie qui, sans doute, est l’un des thèmes de prédilection des Poètes de tous les temps, dont Edgar Allan Poe disait :

 

"La mélancolie est le plus légitime de tous les tons poétiques"

Cette note inquiète de la Mélancolie est très nettement perceptible dans l’œuvre de Barbara Kroll et, en ceci, son traitement, quoiqu’expressionniste à première vue, possède ce caractère saturnien affirmé qui pourrait l’amener à être interprété en tant que Poème s’inscrivant dans cette même veine. Alors, ici, comment ne pas citer « l’Épigraphe pour un livre condamné en 1857 » de Charles Baudelaire à propos des « Fleurs du mal » :

 

« Lecteur paisible et bucolique,

Sobre et naïf homme de bien,

Jette ce livre saturnien,

Orgiaque et mélancolique… »

 

   Mais, à défaut de « jeter » cette œuvre à la rhétorique aussi puissante que glaçante, image de l’Humaine Condition lorsque, renonçant provisoirement à ses certitudes, elle vacille sur son socle rongé par le temps et les assauts de la tristesse inhérente à tout cheminement sur Terre, nous illustrerons la fin de notre article par cette gravure d’Albrecht Dürer, si belle en sa vérité : « Melencolia I », qui certes « donne à penser », à penser profondément.

« Au vent mauvais »

Source : Wikipédia

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17 novembre 2022 4 17 /11 /novembre /2022 09:02
De l’Ombre à la Lumière, le clair-obscur

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

    Si l’on regarde dans l’exactitude des choses, si l’on va droit au signe, alors une manière d’évidence surgit dont il faudra cependant creuser l’énigme, au motif que l’évidence concerne l’image, nullement ce qu’elle signifie en son fond. Å observer Cette Forme qui ne nous laisse nul doute sur le fait qu’elle vient en droite ligne d’une belle féminité, nous demeurons malgré tout dans l’incertitude de son être, nous nous situons sur la lisière à défaut d’en pouvoir franchir la limite. De là, de ce flou, de cette indistinction, provient notre intérêt. Qu’une chose se donne dans la clarté et, immédiatement, nous sommes abreuvés et immédiatement, pareil au papillon butinant successivement les corolles multiples des fleurs, nous nous éloignons de la scène afin d’en découvrir une autre. Å prendre en compte le réel, il nous faut la dimension de l’étonnement, cette sublime vertu philosophique au gré de laquelle le divers nous appelle et nous invite à en pénétrer le sens.

 

Ceci revient à dire

que l’éveil de notre curiosité

tient bien davantage du caché,

du secret, de l’en-voie de Soi,

de l’indéterminé si ce n’est

de la confusion.

 

   Oui, tout ceci paraît bien étrange et, néanmoins, chacun a fait l’expérience, au détour d’une rue, découvrant cet Être inconnu, crypté, étrange, d’en vouloir sans délai déchiffrer le rébus. Car ce que nous supportons le moins, que les choses se dissimulent et nous mettent en échec, car toute inconnaissance est de cet ordre. L’inconnu, ombreux, opaque, dense, nous souhaitons en traverser la matière, en éclaircir la substance, de façon qu’une lumière s’allumant, un feu se manifestant, nous ne restions soudés au fin fond d’une caverne qui ne serait rien de moins que la duplication du monde souterrain platonicien, une blessure de l’âme si vous voulez.

   Donc cette Forme nous intrigue et tout le temps que durera sa sourde ambiguïté, nous ne serons au repos, nous serons, en quelque façon, à côté de nous, déportés de notre être, orphelins d’un savoir dont nous pensons qu’il nous comblerait, ouvrirait grand les portes de la félicité. Nous voyons et nous disons ce genre de douceur pareil à la teinte d’une rose-thé, nous en humons la mielleuse fragrance, nous en estimons le velouté sur la plaine de notre épiderme. C’est un peu comme si un premier ciel de printemps se mettait à doucement vibrer sous les attouchements d’un air léger, aérien. Tout est si généreusement offert que nous devrions en être rassérénés mais l’œil que nous glissons sur la scène perçoit, en quelque profondeur, des motifs d’être alertés. Tout en haut de l’image, en tous points comparable à l’indécision d’un spectre, l’essor entre Beige et Grège d’une chair qui pourrait bien être celle de deux bras, en réalité le geste sommital de quelque chorégraphie, une élévation pour plus haut que Soi, peut-être le symbole d’un Idéal à atteindre.

   Nous voyons et nous disons cette ligne ovale si parfaite, elle tient du cercle sa belle plénitude, et de ses sommets un ineffable sentiment de liberté. Son contenu indéchiffré nous donne cependant accès à l’épiphanie humaine en son exception. Sommes-nous floués, dépossédés d’un savoir du visage puisque ses signes essentiels s’en sont absentés ? Image de la pure vacuité qui pourrait creuser en nous l’irrémédiable dimension d’un vénéneux pathos ? Sommes-nous frustrés ? Nullement car toute licence nous est donnée de dessiner, au plein de notre imaginaire,  selon nos plus vives affinités, la douce pliure des yeux, la simple éminence du nez, le naturel des lèvres et le mystérieux Langage qui s’y abrite. Le massif de la tête est incliné, non dans un genre d’inquiétude, bien plutôt dans une disposition à se conformer au vocabulaire de la danse, à exprimer peut-être la retenue, la modestie, l’inclination à considérer le monde depuis cette attitude toute en attente, méditative.

   Et voici que les deux effusions hors-le-corps, les deux lignes de chair aériennes, trouvent simultanément leur écho sous la figure d’un genre de nacelle dans laquelle le visage viendrait trouver son repos. Ce qui, jusqu’alors nous égarait, cet éparpillement au large de l’anatomie, devient le signe le plus patent du refuge, du recueil en Soi. Notre apaisement est au prix de cette confluence, de ce semblant d’unité, de cette émergence qui pourraient initier la belle narration humaine. Malgré le tremblé du dessin, malgré le tissu onirique qui le vêt, malgré que notre vue soit tirée à hue et à dia, quelque lumière commence à poindre à l’horizon. Le corps est mince qui se creuse du golfe des hanches, l’ombilic fait son feu discret, les jambes initient le début d’un chemin qui s’efface tout en bas de l’œuvre. Ceci constitue-t-il le symbole qui irait à l’essentiel, ignorant la dimension terrestre, là où parfois se dressent les sillons d’une peur, d’une angoisse primitives ?

      Nous voyons et nous disons ce qui, de prime abord, confondu dans la nuée du fond, n’apparaissait guère, ces bras qui longent le corps, mais dont nous ne pouvons affirmer qu’il s’agit bien de bras ou plutôt des plis d’une vêture discrète de Ballerine. Si notre première hypothèse se révèle adéquate, donc la présence des bras, corrélativement se montrera à nous la silhouette de la Déesse Kali, du panthéon de l’hindouisme, celle qui possède huit bras, celle dont il est dit « qu’elle détruit le mal sous toutes ses formes et notamment les branches de l'ignorance (avidyā), comme la jalousie ou la passion. » La simple et pure apparition de la Déesse Kali aura tiré l’illisible Figure de l’énigme qu’elle nous tendait à la façon d’un piège, ce qui aura pour conséquence immédiate de combler la vacuité de notre ignorance, de gommer les lignes d’une passion inexaucée. Ainsi, le motif de cette belle peinture, tiré de son étrange et inquiétant anonymat, vient combler l’incomplétude qui, habitant l’image, jouait en écho avec la nôtre. Bien évidemment nous ne serons sûrs de rien, mais rien n’est jamais certifié conforme dans le processus de quelque interprétation que ce soit. Une certaine Psychologie Analytique pourrait bien nous mettre sur la voie de qui-nous-sommes, elle dont la tâche est d’investiguer l’inconscient et de découvrir, dans toute psyché individuelle, la trace des Archétypes qui traversent l’âme et lui donnent son essentielle texture.

   Peut-être sommes-nous des Kali, des Sisyphe, des Œdipe qui nous ignorons et, ne prenant nul recul par rapport à qui-nous-sommes, vivons dans une manière d’éternelle confusion ou, à tout le moins, d’approximation. Mais peut-être cette dernière est-elle la seule marge de liberté à laquelle nous puissions prétendre : l’indéterminé nous conduisant, peu à peu, au seuil de notre propre détermination ou de sa banlieue proche, cette sorte de « chôra platonicienne » dont le concept flou plongeait Platon lui-même dans l’embarras. Mais citons la définition que nous en donne Wikipédia :

    « En métaphysique, se référant au premier sens de « place », Platon (particulièrement dans le Timée, 49 a - 53 b) utilise également le terme de chôra pour désigner un concept ontologique difficile que l'on pourrait très grossièrement traduire par le mot « espace » ; il s'agit en quelque sorte de la matrice porteuse de toute matière, responsable de l'aspect chaotique et indéterminé de celle-ci en dépit des efforts du Démiurge pour lui donner une forme idéale. » (C’est moi qui souligne).

   De cette définition de la chôra, nous ne retiendrons que cette valeur essentielle, énigmatique, cette matrice ombreuse, originaire, qui se donne dans le chaotique, l’indéterminé tous prédicats selon lesquels la Belle Figuration sur laquelle nous nous penchons se montre à nous et, conséquemment, nous plonge également dans l’embarras. Mais peut-être, à y bien réfléchir, toute œuvre d’art, en son naturel mystère, n’a-t-elle pour mission première que de nous précipiter dans la confusion, de nous faire longer l’abîme, tout le temps que son être nous demeurera inaccessible, puis les choses s’éclairant, se manifestant au grand jour ou, au moins, dans la lumière tamisée d’un clair-obscur, délivrés pour un temps de nos plus ténébreux démons, dans une soudaine éclaircie, le motif esthétique viendra à notre rencontre avec son évidente charge de sens. C’est à ceci, à cette conquête de l’œuvre qui est conquête de qui-nous-sommes, que toute contemplation d’une Image Essentielle doit tracer le lumineux chemin. Ne sommes-nous, constamment dans notre relation à la manifestation du réel, dans ce procès de constante perplexité, de doute, d’obscurité native, lequel, faute de nous donner accès à la certitude de Formes-en-soi, nous situerait, en vertu de notre essence, sur ces lisières de l’Être qui, pour être irrésolues, n’en sont pas moins belles.

 

En témoigne cette belle peinture de Léa Ciari

 

 

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14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 09:57
L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Entre sel et ciel…

Bassin de Thau

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Il faut se lever à la lisière d’un songe, longer doucement une brume, à la façon des gerridés, les pieds dessinent sur le givre du chemin des étoiles d’eau, respirer juste ce qu’il faut pour ne pas troubler l’air, ne nullement contrarier l’onde. Dans les villages alentour, tout est calme, les Dormeurs sont au repos, les animaux sommeillent dans leurs boules de poils et de plumes, les loutres glissent infiniment dans leur fourrure de soie. Le paysage séjourne en un immense linceul qui est le lieu même où l’être des choses se connaît jusqu’en son ultime profondeur. Alors, en cette sublime hésitation de l’aube à paraître, un mot, un seul, mais combien précieux, fait son éclosion presque inaperçue : BLANC. Nous disons « BLANC » et nous avons sans délai accès à ce « Monde Blanc » qui est pur mystère tout comme la naissance du Jour, de l’Enfant, de la Nature est pur mystère. Impénétrable. Dense. Opaque. Et c’est à nous les Hommes d’en percer l’énigme, d’en creuser le sens. Avant tout, le BLANC est silence, le BLANC est lenteur. Tout est immobile pareil au premier mot du poème par lequel se dit le Tout du Monde.

 

On avance, là en soi,

au creuset de l’intime.

On est léger,

tel la feuille dans le vent,

l’oiseau dans les plis d’air.

Le Temps n’est pas encore.

Le Temps est juste

une promesse d’avenir,

un à peine ébruitement

à l’écart de Soi,

à la périphérie sans doute,

on en éprouve le précieux,

l’inimitable,

on en attend la venue

de la même façon

que l’aube attend le jour

depuis le creux de

sa longue patience.

Le Ciel est plus que le Ciel.

Le Ciel n’a ni attache, ni contour.

Il vit en lui,

au plus profond

de son être.

La Ligne d’Horizon

n’est pas encore,

peut-être n’a-t-elle

jamais été ?

Elle essaie de se dire,

de prendre forme entre

deux espaces vides qui sont

ses affinités essentielles.

 L’Eau est plus que l’Eau.

Elle glisse longuement

en direction de son Destin.

Sans bruit.

Sans parole.

Sans flux.

 

Eau/Horizon/Ciel,

une seule et même présence

une seule et même harmonie.

Tout dans la simple nuance de Soi.

Tout en haut, des touches de Gris,

de l’Argent, du Perle, du Souris.

Ce Gris est du Blanc

qui se voile, se dissimule,

se plie au sein même de sa Blancheur.

De l’Albâtre, du Céruse, du Saturne,

une unité en de subtiles variations.

On pense à un vase de Porcelaine

sur une étagère de verre.

On pense à la poudre de talc.

On pense à l’écume,

à la neige, au fin nuage.

Un môle léger avance

dans la diagonale du paysage.

Planches de mousse et de lichen,

planches disjointes par où se laisse voir

 la belle sérénité de l’onde.

Ce qu’il reste d’une fugue.

Ce qu’il reste d’un adagio.

Une infinie mélancolie

que ne pourra jamais combler

que la Beauté en sa plus juste mesure.

Un rythme de pieux noirs.

Puis d’autres planches posées

au-dessus de l’eau,

un simple vol de demoiselle,

une opalescence,

un cristal inapparent.

  

Dans l’écume de sa tête,

ce ne sont que flottements,

effleurements,

susurrements

de mots délicats

qui se donnent

dans la facilité,

la pure grâce :

 

instant, diaphane, osmose,

affinité, lunule, écluse,

aube, glace, milieu,

passage, léger, velouté,

docile, clément, pastel,

esquisse, laineux, aimant.

 

Rien qui n’entaillerait la douce puissance du jour.

Rien qui ne détruirait la montée évidente de l’heure.

Rien d’autre à faire que se disposer

au recueil, à la contemplation.

Tout ce qui se dit ici peut se contenir

en un seul mot : BLANC.

Il faut y revenir tout comme l’on revient

avec une ferveur inquiète auprès de l’Amante qui,

à peine laissée, appelle et attend

qu’une plénitude lui soit offerte.

Qu’un jour déplie son calice dont elle fera

le lieu de son épanouissement.

 

Perspectives quant aux œuvres d’Hervé Baïs

 

   Les Photographies dont il nous fait l’offrande sont le témoin d’une belle persistance à traiter l’inépuisable sujet de la Beauté, selon trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS, ce lexique si simple, si efficace qu’il dit l’entièreté du Monde en seulement trois notes. Prétendre créer des œuvres d’art est ceci : d’une économie de moyens, tirer une large sémantique qui épuise le sujet bien mieux que ne saurait le faire un cliché bavard. Le Simple, voici ce qui doit être maitrisé avec la plus belle assiduité qui se puisse imaginer. Je voudrais placer les Images d’Hervé Baïs sous la bannière du BLANC, comme il a déjà été dit, approcher ce « Monde Blanc », lequel, loin de s’abîmer en quelque formule facile, creuse un sens infini. En réalité Œuvre de Poète, œuvre d’une sensibilité exercée à extraire du Réel ce qui mérite de l’être et d’y demeurer, loin de l’agitation de notre société que Guy Debord, en son temps, nomma « La Société du spectacle ». Ses plus grandes audaces sont aujourd’hui dépassées en ces temps d’inflation où les célèbres « selfies » tiennent lieu d’identité, sinon d’emblèmes portés au-devant de Soi tels de brillants et irremplaçables oriflammes. Si le superficiel, si le contingent ont un nom, c’est bien celui-ci, « selfie » dont on ne pourra jamais tirer qu’un caprice sans réel objet, sinon de porter le Sujet là où jamais il ne devrait être, à savoir sur l’avant-scène, mais dans les coulisses, dans le trou du Souffleur où la modestie serait son visage le plus exact. Vraiment l’Homme ne connaît plus ses propres limites. En ceci qui paraît inessentiel, consiste un véritable danger, prendre sa propre image, cette pure illusion pour le Soi, pour la seule chose qui puisse nous déterminer en propre. Touté vérité est à cette aune.

   Il me paraît tout à fait pertinent de classer ce Photographe exigeant parmi les tenants du concept de « Monde Blanc » dont je vais essayer de tracer quelque sillage. Une large citation extraite du Site « Recours au poème », dans un article intitulé « Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux, nous permettra de mieux saisir ce que recouvre cette belle métaphore :

  

    « L’œuvre importante du poète André du Bouchet (1924–2001) comme celle de Kenneth White poète né en écosse en 1936 relève de ce que l’on appelle les « écritures blanches » (« le monde blanc » selon l’expression de Kenneth White).   Le poète est dans la recherche d’un commencement, d’un recommencement qui aurait vocation de retour vers la matrice des choses, « en pleine terre », « dans le corps de la terre », au point originaire et muet (blanc) du monde et de la langue, tout en liant le langage à ce monde de l’élémentaire. »

 

   Les paysages qui figurent dans le travail d’Hervé Baïs, le choix méticuleux de LIEUX, au sens, précisément, de « lieux chargés de sens », la dialectique du Noir et Blanc, la posture méditative dans laquelle les Voyeurs de l’image que nous sommes devront se disposer, recueil en Soi, retour à une manière de terre vierge, originaire, seule dimension possible afin que puisse être rejoint ce que la Nature a de plus précieux à nous dire : sa dimension de terre nourricière des corps, mais aussi bien des esprits, ouverture à la claire donation du Monde. Les paysages donc qui viennent à notre encontre ont pour essentielle mission de créer en nous cette éclaircie par laquelle, par-delà le caractère esthétique, les sèmes inscrits dans les choses appelleront le recours à une éthique.

   Regarder avec l’exactitude qu’exige toute vérité ce beau paysage tout de blancheur, un flocon, une brume, le tissu d’un songe, vecteurs d’une naturelle fragilité, regarder donc au sens plein du terme consiste à ne nullement demeurer en Soi, mais à se porter au-dehors, tout près de ce môle de bois, de cette eau impalpable, de ce nu horizon et de les reconnaître comme parties de nous-mêmes car nous aussi, les Hommes, possédons une dimension de cosmos au gré de laquelle notre sort est intimement lié au sort du martin-pêcheur, du frêle roseau, du tamaris qui vibre sous l’amicale poussée du vent.

   Nous sommes Nous-plus-que-Nous, tout comme la Nature est plus-que-Nature, ces extensions d’être n’ayant jamais de sens qu’à se rejoindre, à cheminer de conserve sur les chemins de l’Avenir.  Contemplant cet éclat, cette splendeur de ceci qui nous est donné à voir, nous ne pouvons qu’éprouver, au plus profond de qui-nous-sommes, ce sentiment de sérénité, cette équanimité d’âme qui nous guérissent, au moins provisoirement, des événements d’une actualité le plus souvent totalement absurde.

   Mais, bien plutôt que de disserter longuement sur les évidentes vertus de ces images, voyons ensemble quelques horizons dévoilés par ce singulier et ô combien nécessaire « Monde Blanc » :

 

« bouillonnements blancs des vagues

                                    confusion des commencements

                        dissolution et amplitude

le vide est plénitude

 

et les goélands

                    font jaillir leurs cris spontanés »

 

« Un monde ouvert » - Kenneth White

 

   Extension - « Vague », « amplitude », « plénitude », « goélands », ce lexique rejoint, en sa valeur d’accroissement de la conscience humaine, celui dont il a été question plus haut dans le texte. C’est bien l’une des vertus charismatiques du Langage, c’est bien sa mesure de Totalité qui permet, au travers de quelques mots « d’anthologie » de nous placer, sans délai, dans ce Monde qui, pour être utopique, n’en est pas moins fécondateur pour notre esprit, multiplicateur pour notre imaginaire.

*

    « En jouant sur le mot et sachant que la blancheur est la synthèse de toutes les couleurs, j’ai tendance pour le moment, à nommer blancheur cette complète réalisation de moi-même et à traduire ces moments d’unité par des termes qui indiquent la blancheur ».

 

« Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde » - Michèle Duclos

 

   Extension - Le Blanc comme « synthèse de toutes les couleurs », ici se dit de fort belle manière Tout ce que le Blanc peut recéler en lui de significations multiples. Métaphoriquement considéré, il est pareil à ces jarres antiques venues du plus loin de quelque Péloponnèse, chargées des rumeurs d’une huile qui exhale encore les anciens mythes grecs, L’Iliade, l’Odyssée Homérique en leur excellente facture, fondements même de notre cuture occidentale.

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Photographie : Hervé Baïs

 

 

« Monde Blanc

 

Ce monde d’arbres blancs

Il est là devant moi

Bouleaux dans le gel, nus

Présents, vivants, patents

Seul le feu peut écrire

Sur pareil fait ultime

Je réclame du feu

Du FEU pour détruire et créer

Du FEU pour brûler l’illusoire

Du FEU pour écrire le blanc »

 

        Kenneth White

 

   Extension - L’arbre, et singulièrement le bouleau, cette pure élégance, ce pur mystère planté au sein de la rigueur Boréale, lui en son exacte blancheur nous indique la voie de l’Essentiel, la voie de la Photographie belle.

Réserve. Unité. Rigueur,

 

  seul ce triptyque est créateur de ce qui aura pour nom « œuvre ». Et comment ne pas comprendre le sens de cette haute dialectique, laquelle plaçant ici le blanc Bouleau, demandant là, l’incandescence du Feu, la comprendre selon la belle complémentarité des Opposés :

 

la Glace suppose le Feu,

la Rigueur exige la Passion.

La Prose appelle le Poème.

 

   Pour appliquer ceci à l’Image, c’est bien l’apparent Dénuement qui porte en lui la mesure amplifiée de la Joie. C’est l’exigence de tout Art qui se dit en cette sublime manière. Rien n’existe de Beau qu’au prix de cette tension, laquelle est le tissu de toute Tragédie. Or la Tragédie, et la Grecque tout particulièrement, constitue l’Archétype du Beau au motif que L’Homme confronté à son Destin acquiert son ultime signification, liberté qui fonde toute éthique.

 

*

 

« Combien d’aurores, froides de son repos d’où naissent des

   ondes,

Les ailes de la mouette plongeront-elles, son corps pivot

   du vol

Répandant des cercles blancs de tumulte… »

 

                     Hart Crane

 

   Extension - La Mouette est ce « vol absolu », comme le désigne Kenneth White dans l’extrait ci-dessous, ce « vol absolu » donc qui répand « des cercles blancs de tumulte ». L’efficacité de l’oxymore, qui fait se confronter les cercles apaisés de blancheur au tumulte, tient sur cette fragilité même du vol qui est, analogiquement, la fragilité du « Monde Blanc ». Car, oui, les « aurores » sont fragiles, le « repos » est fragile, les « ondes » sont fragiles, les « ailes » sont fragiles car, toujours, une guerre menace la paix, car toujours une haine se lève à l’encontre d’une amitié.

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

Photographie : Hervé Baïs

 

*

     « …ce qu’il y a de difficile à réaliser, c’est que le coup doit pénétrer jusqu’au blanc, au moins en un endroit. »

William Carlos Williams

 

   Extension - Cette formulation de Williams C. Williams est d’une exceptionnelle teneur. Mais que veut donc dire « le coup doit pénétrer jusqu’au blanc » ? Cette formule n’est mystérieuse que le temps pendant lequel nous n’aurons saisi sa réelle profondeur. En réalité le Blanc n’existe nullement à l’état pur dans la Nature. Ni la neige, ni l’écume, ni la fleur de lotus, pas plus que les plumes du cygne ne sont blanches, seulement un reflet du Blanc, une apparence du Blanc. Afin de parvenir au cœur du Blanc, à savoir déchiffrer son Être, il faut le coup de foudre, la soudaineté de l’éclair de « l’exaiphnès » platonicien, ce changement subit du temps de façon entièrement qualitative, cette « nature étrange, stupéfiante, insaisissable » comme le dit lui-même Platon, ce saisissement au terme duquel, sans doute dans la plus grande stupeur qui se puisse imaginer, on est au cœur du BLANC, autrement dit dans une manière d’Origine, de Point Zéro à partir duquel tout pourra commencer à signifier.

   Ce qui constitue l’obstacle le plus évident à « pénétrer jusqu’au blanc », c’est bien évidemment notre commune et quotidienne disposition à nous engouffrer dans la première interprétation « mondaine » (au sens d’une réification de la pensée), à disposer d’un étant sous-la-main, tirant de son immédiate concrétude, sinon une vérité, du moins un semblant, dont, la plupart du temps, nous nous contentons. Le BLANC Majuscule ne s’obtient jamais qu’au travers d’une idéation, d’une intellection, d’une intuition et c’est pourquoi il brille au loin, telle la merveilleuse IDÉE Platonicienne, d’un éclat qui nous fait « cligner de l’œil », et nous rejoignons en ceci le Prologue de Zarathoustra où il est dit :

    « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » - Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. »

   Si nous observons correctement ce que sont « Amour », « Création », « Désir », « Étoile », nous nous apercevons rapidement que ce ne sont nullement des formes réifiées dont nous pourrions nous emparer, mais des IDÉES flottant en quelque inaccessible Empyrée. Or « le dernier homme » est bien celui qui se précipité dans l’absurde, le nihilisme, tête la première, pour ne s’être jamais attaché qu’à de « terrestres nourritures », oubliant de confier à son Esprit la tâche de découvrir ce Blanc Originel qui est le fondement même de notre Humanité.

 

En ce BLANC : L’Art, L’Amour, La Philosophie, Le Langage,

 

   talismans qui nous indiqueraient notre chemin le plus précieux. Cheminer est déjà beaucoup. Le début d’une insondable aventure !

 

« Blanc, blanc, blanc comme

   une frontière s’avançant dans la mort

c’est ça notre vie, c’est ça l’amour

   ligne après ligne

déferlant dans l’éclat… »

 

   Robert Duncan

 

   Extension - « déferlant dans l’éclat », c’est dire, encore une fois, mais de manière formelle différente, la nécessité de rencontrer cet éclair qui va nous féconder, nous porter aux rives de la Beauté, cette Belle Peinture, cette Belle Musique, cette Belle Photographie.

 

*

   « Ce qui deviendra plus tard la notion, l’intuition, la philosophie, le mythe du monde blanc – dont les vagues prémonitions peuvent naître dans l’expérience initiale – est concentrée essentiellement dans le corps érotique au contact des choses et des éléments : les remous de l’eau, le vol absolu des oiseaux, le corps souple du lièvre, la terre humide, les fleurs qui s’ouvrent, le tronc mince et cryptique du bouleau argenté, les lourdes grappes des sorbiers des oiseleurs, les seins d’une fille… »

 

Kenneth White - « La Figure du dehors »

 

   Qui comprend les beaux mots de Kenneth White (son patronyme est prédestiné puisque « White » en anglais signifie « Blanc »), comprend aussi le BLANC dont il est question lorsque l’intuition, clairement conduite, délivre en un seul « coup », aussi bien « les remous de l’eau », « le vol absolu des oiseaux », le « bouleau argenté ». Le mot de la fin sera laissé à Gertrude Stein :

« Un blanc est un blanc est un blanc est un blanc… »

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

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9 novembre 2022 3 09 /11 /novembre /2022 09:32
D’un chaos originaire

Peinture Léa Ciari

 

***

 

   Quand tout va bien pour Soi, le tout du Monde vient au-devant avec souplesse et naturel comme si l’on vivait une existence, somme toute, sortie d’un Conte de Fées. Tout est joyeux. Les oiseaux pépient dans les haies semées des étoiles blanches des fleurs. Le soleil lisse votre peau d’une onde de clarté bienfaisante, maternelle. La mer bat au loin avec ses flux et reflux, on dirait un jeu d’enfants. La rue est pimpante, les trottoirs ruissellent de lumière. Les Passants vous sourient auxquels vous tendez un visage ouvert, accueillant. Tout dans l’évidence, tout dans le trait droit sans brisure aucune, tout dans la clarté épanouie du ciel. Entre Soi et le Monde, nulle distance. La rivière est là, toute proche avec ses lames d’argent. La montagne est altière qui se détache sur fond d’horizon. Les gens sont heureux, à l’aise dans leurs tuniques de soie, ils glissent infiniment en eux-mêmes comme visités d’éternité.

   Seulement, voici, ce qui se donnait dans le lumineux, le sans-retrait, s’obombre de bien funestes teintes. La rivière est boueuse, lourde, ses rives semées de noires racines. La montagne disparaît sous la taie dense du brouillard. Le soleil se voile, devient blanc, ses rayons repliés au centre de sa fournaise. Ceci est arrivé si soudainement, la nuit a succédé au jour sans même qu’un crépuscule ne s’interposât entre les deux dans la manière d’une transition qui en eût atténué cette brusque métamorphose. Et tout ceci, ce chamboulement a eu lieu à l’ombre des consciences humaines, à l’insu du savoir, au revers des lucidités. Le surgissement d’une aporie au plein d’une immarcescible joie dont on pensait qu’elle n’avait nulle limite. Partout l’on est saisis de stupeur. Partout l’on cherche un refuge, un angle de clarté, un mot visible dans le palimpseste confus des choses. Rien ne fait sens qu'un sentiment d'absurde rivé aux marges de l'infini. L'on se questionne sur la possibilité d’une involution du temps, l'on s'interroge sur sa propre place dans l’Univers, sur la finalité de ce qui vient, de l’avenir, sur Soi. Nulle réponse cependant, sauf parfois les borborygmes d’un langage devenu inconnaissable.

   Qu’est-il advenu de l’Homme ? Ceci : L’Homme, la Femme, l’on ne sait plus très bien à qui l’on a affaire dans cette étonnante physionomie qui vient à nous depuis le plus éloigné du temps. Peut-être la figure de l’androgyne, peut-être la face de quelque mutant en son incompréhensible genèse. « Inquiétude » sera le nom attribué à cet être qui n’en semble nullement un, juste un métabolisme, un mouvement confus, une à peine sortie des limbes. Parler de lui, revient en quelque sorte à évoquer le Néant en personne. La broussaille des cheveux se dissout dans un fond de nuit. Ce qui tient lieu de visage (plutôt une épiphanie barrée), une sourde masse grise qui fait penser aux feuillets d’une ardoise, aux toits de zinc sous un ciel d’orage, aux boulets d’anthracite, enfin tout, sauf une note de bonheur, bien plutôt l’annonce d’une perdition en de bien obscurs abysses. Seul un œil dont on ne voit que la paupière close est visible. Une manière d’Oeil-Tombe si vous voulez, de vue scellée dans son douloureux cénotaphe. La barre du nez s’efface sous une ombre qui en envahit la racine. Deux mains (mais s’agit-il encore de mains, ces larges battoirs pourvus de griffes en leur extrémité, n’est-ce l’émergence de la pure animalité, l’emblème d’une sourde violence ?), les mains donc, encagent le visage, les barreaux des doigts sont la geôle dont nulle parole ne pourra sortir, nul cri émerger puisque le merveilleux langage semble être condamné à trépas.

    La vêture, dans le prolongement du non-visage, est de la même teinte lugubre de schiste, rien ne s’y distingue qui pourrait indiquer une possible sortie, l’éclosion du plus mince espoir. Å côté, le bon Sisyphe est exultation de joie, rayonnement de félicité. Vous pensez que je force le trait, que je noircis à plaisir la scène qui se présente à moi pour lui donner la physionomie d’une Tragédie Antique ? Eh bien, s’il en est ainsi, vous aurez raison au motif qu’en ce jour de Novembre, mois des feuilles mortes et des Morts dont on honore le souvenir, mon projet le plus immédiat est de dépeindre l’Humaine Condition, sous les auspices les plus fâcheux qui se puissent imaginer. « Qui aime bien, châtie bien », dit le proverbe et je ne veux pour l’humain que le Destin le plus heureux, que les joies les plus évidentes. Et, afin de brosser le portrait d’Inquiétude avec un souci de précision, je dirai qu’il pourrait être semblable, en bien des points, aux figurations tout en chantournement, anamorphoses diverses, pliures, chiasmes et autres fantaisies formelles qu’un Francis Bacon a peintes en son temps dans ses célèbres  « Autoportraits » dont chacun se demande bien quelles sombre motivations inconscientes l’ont conduit à produire autant de chefs-d-œuvres qui, en même temps, figurent l’Humain en ses plus navrantes et effrayantes représentations.

   Et maintenant va débuter une « Fable Biblique » dont bien des aspects seront à verser au compte du Réel le plus pur. Adam et Ève, tout juste chassés du Paradis après qu’ils ont mangé le fruit défendu de « l'arbre de la connaissance du bien et du mal », se retrouvant en de riantes contrées terrestres, vont de-ci, de-là, insouciants, grapillant ici quelques baies de délicieuses framboises, là des mangues à la chair odorante ou bien des mets inconnus qui flattent leurs palais, leur donnent un vif plaisir et finissent par fouetter au sang la lame de leur incorrigible désir. Aiguillonnés par une audace constitutive de leur état, poussés par leur gourmandise sans fin, ils se sustentent à toutes les fontaines et cormes d’abondance terrestres. Et, bien entendu, selon leur propre logique interne, un plaisir en appelant un autre, une curiosité s’ouvrant sur une autre, ils consomment à satiété tout ce qui leur tombe sous la main.

   Sous la férule d’un inextinguible progrès, ils n’ont de cesse d’explorer des territoires inconnus, d’extraire de leur sein tout ce dont ils pensent qu’ils pourront tirer quelque profit. Les années passent, les siècles passent, les millénaires passent et Adam et Ève, respectant à la lettre l’injonction divine :

   « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-là ; ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout ce qui est vivant et qui remue sur la terre. »

   Adam et Ève donc, crûrent et multiplièrent, donnant le jour à la ribambelle des Seth, Enos, Cainan, Mahalaleel, Jared, Enoch, Methuselah, Lamech, Noah, Shem, lesquels, à leur tour, enfantent et enfantent à nouveau, si bien que, sur la Terre, il ne demeure plus un seul pouce carré qui ne soit investi de la présence humaine. Et le « mal » se serait limité là si les descendants d’Adam et Ève n’avaient eu, chevillé au corps, un insatiable désir de « soumettre » la Terre, en effet, de la dépouiller jusqu’à l’os des infinies richesses dont elle était prodigue. Ainsi au cours de la suite interminable des jours, ils se livrèrent à un pillage en règle de cette généreuse Fontaine, la laissant à son étiage, un mince filet d’eau coulait entre d’étiques racines. Les Héritiers de l’Éden n’eurent de cesse de piller les Océans, de les vider de leurs poissons d’argent ; de mettre le feu aux forêts, d’incendier la moindre parcelle de garrigue ; n’eurent de cesse de rouler en tous les sens sur la Planète au volant d’automobiles qui crachaient leurs nuées de fumées délétères ; de manduquer la chair des animaux les plus divers ; d’inventer des machines qui foraient le sol jusqu’en d’insondables profondeurs, extrayant cet « or noir » qui les enivrait ; n’eurent de cesse de sillonner les vastes travées du ciel dans de puissants aéronefs aux sillages écumeux ; de pianoter des journées durant sur de minuscules écrans qui étaient leurs Nouveaux Dieux et qui, à la vérité, les rendaient FOUS ; de se presser selon des foules compactes dans des Parcs d’Attraction qui n’étaient que les Temples de l’Argent ; n’eurent de cesse de prendre la Planète qui les accueillait avec gentillesse et douceur pour un vulgaire agrume dont ils pressaient les flancs jusqu’à ce qu’ils fussent sur le point de se rejoindre. Enfin, en un mot, ils n’avaient cessé de « scier la branche sur laquelle ils étaient assis », si bien que leur Chute était un facsimilé de la Chute Originelle que, du reste, ils n’avaient plus en vue, s’interrogeant sur la raison de leur précipitation de Charybde en Scylla. Je vous avais prévenus, je voulais brosser un portrait de l’Humaine Condition en ses plus extrêmes valeurs, persuadé cependant n’y être parvenu que très partiellement, les mots, parfois, étant malhabiles à traduire la complexité du réel.

   Cette rapide épopée humaine se veut en tant qu’allégorie d’une inconscience généralisée, d’une manière d’hébétude dont la toile de Léa Ciari pourrait figurer un possible emblème. Rien de plus précieux, en effet, que le visage humain, ce magnifique porte-enseigne de la conscience des Hommes lorsque, porté à ses plus hautes qualités, il détermine leur Destin tel un lumineux trajet de comète qui illumine le ciel et lui donne sens. Certes, bien des vertus encore brillent au firmament : de Grands Chercheurs innovent dans tous les domaines, des œuvres d’art surgissent ici et là, des gestes d’oblativité se donnent à travers le Monde. Mais combien toutes ces vertus sont contrebalancées par des comportements inconscients qui mettent la Planète dans le plus grand danger : celui de mourir. Le Poète et Visionnaire Paul Valéry (mais c’est un seul et même état), disait en un temps qui n’est guère lointain :

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

 

   Toutes les civilisations, ou presque, ont connu leur fin sous de funestes figures. D’elles, ces sublimes créations des Hommes, que demeure-t-il ? Des Moais aux yeux vides qui scrutent énigmatiquement le ciel de l’Île de Pâques ; quelques fresques de la Civilisation Minoenne à Cnossos ; des temples Khmers envahis de végétation à Angkor ; quelque bas-reliefs Assyriens ; le Temple Maya des Inscriptions à Palenque au Mexique. Que demeure-t-il sinon des cendres, une fumée qui se disperse à tous vents ? Ceci est d’autant plus dommageable que tout ce que ces hautes Civilisations avaient crée en matière de connaissance, d’art, de manière de vivre, tout ceci a été balayé par on ne sait quel typhon dont, sans doute, l’Humain possède le secret au plus haut point.

   Alors, faut-il désespérer ? Faut-il enfouir sa tête d’autruche dans le sable et vivre d’inconscience ? Faut-il démultiplier les « prodiges » d’un Progrès sans fin qui nous aliène bien plutôt qu’il ne nous élève et nous place au faîte de notre Condition ? Ces questions sont par nature interminables, tout comme la Dimension Humaine semble illimitée dans la voie de son Destin ? Y a-t-il une fatalité, une Volonté abstraite, qui nous dépassent et nous intiment l’ordre de toujours plus avancer en direction de ce foisonnement qui nous fascine, dont nous sommes, à l’évidence, partie prenante ? Pouvons-nous demeurer en qui-nous-sommes, c’est-à-dire éprouver la profondeur de notre liberté à seulement nous situer dans un temps lent, à ne connaître que l’espace qui nous est proche, renonçant à nous approprier le Tout du Monde, cette mesure étant, bien entendu, pure illusion ? Aurons-nous la force d’évaluer les enjeux de notre fuite en avant et, en conscience, faire de la sagesse, du repos, de la sérénité les lignes selon lesquelles nous retrouverons les lois imprescriptibles de notre Essence ?

   Il en va de notre avenir, de ceux de nos Descendants, de l’avenir du Monde, du contenu de la Civilisation qui sera notre miroir. Certes, le propos est sérieux et comment ne le serait-il ? Il est question de l’Homme s’inscrivant ou non dans la perspective d’une éthique. La Belle Image commentée ici, de par son caractère inquiet, me fait naturellement penser aux Grotesques de la Renaissance, ces visages mi-humains, mi-végétaux versant en direction d’une minéralité quasi préhistorique, Grotesques qui ornaient les parties les plus secrètes, les plus ombreuses des jardins.  Est-ce ceci que nous voulons, perdre notre épiphanie humaine et sombrer dans quelque obscure grotte dont, jamais, nous ne ressortirons ? Est-ce ceci ? Non, nous avons bien mieux à faire, suivant la Voix de notre Conscience !

 

 

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5 novembre 2022 6 05 /11 /novembre /2022 09:24

 

     « De toutes manières, l'acte de réflexion, au lieu de se constituer en méditation athlétique où il ramasse ses forces pour les engager plus rudement, se dégrade alors en contemplation narcissique de ses propres formes. »

 

« Traité du caractère » - Emmanuel Mounier

 

*

   Sait-on pourquoi l’on entre soudain en contemplation ? Les motifs de contempler sont si rares. Et pourtant, qui n’a jamais contemplé demeure pour toujours sur le bord d’une évidente joie. Ce geste de retour sur soi est tellement empreint de pure grâce qu’à simplement vouloir l’évoquer, la plupart du temps, ne se présentent que de l’indicible, de la difficulté et son être semble se dissoudre à même son immédiate carence. Un genre de flottement infini qui nous disperse tant que nous n’avons plus de centre, que nous errons au large de qui-nous-sommes sans possibilité aucune de rejoindre notre propre logis. Exilés de notre singulière essence, nous ne savons plus, au juste, ce que sont les choses, comment elles viennent à nous, de quelle manière nous pourrions nous en saisir afin de ne demeurer dans ce sentiment de solitude abyssale qui, tout à la fois, est notre bonheur, tout à la fois la mesure d’une perdition dont nous pourrions bien ne jamais ressortir. Mais parler en termes généraux, s’il s’agit bien là du style le plus approprié à l’esprit même de l’acte de contempler, s’exprimant en allusions et en termes abstraits, nous laisse sur notre faim au motif que nous souhaiterions nous sustenter de plus substantielles nourritures. Pour cette raison, qu’il nous soit permis d’en approcher la forme à l’aune de trois variations qui en dressent la possible silhouette.

      Paysage - Vous êtes seul face au paysage dont il faut bien dire qu’il est « sublime », non au sens contemporain dévoyé au titre de la relativité ambiante, non bien plutôt dans sa connotation romantique ouvrant la dimension d’une poétique. A la manifestation de la contemplation, il faut ceci, la dimension d’une nature exacte, inentamée, libre d’elle, au sein de laquelle la liberté humaine trouvera sa propre mesure. Deux solitudes se faisant face dans une confiance réciproque, dans un échange du même. Nulle différence de qui-Vous-êtes à Qui-elle-est. Y en aurait-il une et ce qui prétendait à l’harmonie se trouverait projeté dans une manière de discordance si vive que le paysage s’annulerait à même sa propre vacuité, conduisant le Voyeur- que-Vous-êtes à sa perte. De façon à entrevoir un fragment de cette contemplation, nous ne disposons guère que de l’outil, toujours indigent, de la description, tout sentiment intime tremblant toujours de se voir découvert, donc trahi.

   Le ciel est clair, transparent comme s’il était le signe des espaces infinis, là où seule l’Éternité peut trouver lieu et place. Un nuage léger au plus haut, à peine la présence d’un flocon. L’horizon : une ligne brisée de montagnes qui s’efface au loin dans la plus grande douceur. Le soleil est une vague tache blanche, une lueur non encore assurée d’elle-même. Des collines d’herbe claire, rase, se prolongent en une ligne de conifères plus sombres. Puis, dans le demi-cercle d’une ligne noire, le miroir d’un lac où se reflètent, dans une sorte de mirage, les plus hauts sommets. L’eau est calme, lumineuse, elle porte, tout à la fois, la dimension du ciel, le mystère de l’inaccessible profondeur. Seules quelques racines aériennes émergent de l’onde comme pour en ponctuer le calme, le dire sur le mode mineur. Au premier plan, une courte forêt d’herbes aquatiques dresse ses herses pacifiques.

   De tout ceci vous êtes empli avec respect et pudeur. Jamais de hiatus entre Celui qui est droit et la Nature qui est donatrice de vie. Une unique respiration, un identique battement de cœur, une rencontre au sein des affinités. Vous-qui-contemplez ne le pouvez qu’à vous fondre en elle qui vous accueille au plein de sa vérité, de sa multiple et belle donation. Vous ne contemplez qu’à être à votre tour contemplé. Qui, mieux que cette Grande et Immémoriale Sagesse, pourrait s’acquitter de cette tâche avec plus d’amour, de gratuité, de générosité ? Afin que la contemplation ne se compromette en quelque vénéneux solipsisme, il lui faut cette profondeur d’écho, cette perspective d’entente, cette étendue d’écoute. Nulle autre alternative que celle de l’Homme-Nature, que celle de la Nature-Homme. Il y a des évidences, des truismes qu’il faut bien consentir à porter au jour, comme si la répétition pouvait trouver enfin son empreinte dans le morceau de cire malléable à l’infini de l’humaine condition.  

   Peinture - Quelle meilleure suite à donner au Paysage que de se porter sans délai, par exemple, auprès d’une œuvre de Paul Cézanne : « Nature morte à la mangue verte ». Pourquoi ce choix ?

Eh bien la description s’essaiera à en justifier la présence. Vous êtes dans la salle silencieuse du Musée, face à face avec l’œuvre sans que quelque chose que ce soit ne vienne s’y immiscer, pas plus un autre Visiteur, qu’un bruit ou une trop vive lumière, toute réalité qui s’interposerait serait de trop dans le dialogue que vous entretenez en silence avec la Nature Morte. Ce fond bleu où les traits de pinceau sont visibles, cette nappe grège aux multiples et harmonieuses variations, cette assiette nervurée d’une ligne de couleur, la mangue qui y repose, le citron en son éclat jaune, les trois pêches à la teinte chaude, lumineuse, tout ceci vous atteint au plus profond, en cet endroit mystérieux où, d’une façon quasiment alchimique, rien ne s’y résout qu’en une métamorphose qui est le lieu même de vos aspirations les plus pures, là où votre ardeur culmine, là où, prolongé au-delà de qui-vous-êtes, vous vous agrandissez d’une nouvelle dimension, vous vous déployez tout comme la plante sous l’amicale poussée de la lumière. Vous n’avez nullement quitté des yeux cette scène de fascination et de plénitude. Cette Nature Morte, en quelque façon, était la Compagne depuis longtemps recherchée, enfin trouvée, offerte par le Maître d’Aix-en-Provence. La contemplation portée à son acmé est ceci, fusion de Soi en cet Autre qui, au terme de la vision, sera partie intégrante de qui-vous-êtes, sans qu’aucune dette ne vous attache à elle, unique geste d’oblativité, de donation au regard de qui en sait recevoir la plurielle et indépassable obole. Et, maintenant, sans qu’un quelconque souci de gain hiérarchique en guide le motif, il nous faut en venir à l’image du Nu en sa plus belle figuration.

   Nu - Contempler ce superbe Nu que nous offre la photographie d’un Nu. Cette image décrit si bien la scène que vous attendiez que vous ne pourriez vous en soustraire qu’au prix d’un vif dépit. Sans doute, tout n’est-il sujet à contemplation et l’on comprendra aisément que la scène domestique cent fois croisée dans sa verticale contingence ne suscite en nous qu’un désintérêt sans fin, et ceci n’est rien que de plus normal. Si la contemplation demande l’intime, le discret, le simple, le repli sur soi d’une réalité cernée d’imaginaire, alors nous pouvons dire qu’ici, tous les ingrédients sont réunis pour que la magie opère. La pièce baigne dans un merveilleux clair-obscur. L’ambiance est feutrée, un genre de rumeur d’aube avant que le jour ne s’annonce. Juste un angle de fenêtre, c’est-à-dire, une visée du Monde sur le mode du clin d’œil, à peine un battement de cils. Dans le tamis de clarté, l’accoudoir incurvé du fauteuil, son pied de métal luit faiblement, les lames du parquet teintées d’une vaporeuse cendre grise. Sur le devant du fauteuil, sur une plaine de laine généreuse, l’empreinte noire d’une vêture. Au centre de la scène, pareille à une statue antique qui serait éclairée de l’intérieur, le calme surgissement de la chair d’ivoire du Modèle.

   Femme-Fruit. Femme-Mangue pour rejoindre la toile de Cézanne. Femme-Paysage pour jouer avec la montagne que reflète le lac. Femme-Monde pour dire la joie sans ombre, l’éclat qui nous submerge à apercevoir ce don de la Vie en sa « Multiple Splendeur » selon la belle expression d’Émile Verhaeren. Alors, serait-ce la dimension humaine qui serait à même de réaliser au-delà de toute parole le geste de contemplation au terme duquel nous serions comblés à seulement franchir le sans-distance de Soi à ce qui-n’est-Soi mais, soudain, se confond avec notre propre existence ? Oui l’Humain, en son inestimable valeur, plus encore que l’Art, plus encore que le Paysage nous saisit, nous transit au point de savoir ce qu’être humain veut dire en ces temps d’aride inhumanité. Seule la Contemplation peut encore nous sauver du désespoir ambiant. Si, de la place que nous occupons qui, parfois est si étroite, nous nous portons en direction du beau Paysage, de la belle Œuvre, du beau Modèle, en un mot vers la BEAUTÉ, alors nous pourrons nous inscrire en faux contre l’assertion d’Emmanuel Mounier, dépasser notre constitutionnel narcissisme et trouver en des Formes dignes d’être considérées des motifs d’espérer.

 

Que viennent à nous les Choses Belles,

leur accueil sera notre plus grand bonheur !

De ces choses, non seulement

nous en avons besoin sous la justification

d’un désir constitutif, ce qui, déjà,

serait tout à fait sensé,

mais bien plus au motif que

les sillons de Beauté creusés en nous

se donnent comme mesure vitale.

Oui, toute vie accomplie

est Contemplation.

 

 

  

 

 

 

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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 08:31
L’Aventure de l’Oeuvre

« Destin d’une Nature Morte »

Barbara kroll

 

***

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

   C’est à cette triple question qu’il nous faut essayer d’apporter quelque réponse, certes une approche seulement, quelques essais de compréhension. Cependant interroger ces trois thèmes revient, en définitive, à n’en interroger qu’un puisque, aussi bien, ces notions sont des notions-gigognes, de simples entités qui, s’emboitant, se déterminent l’une l’autre, pour aboutir à une sorte de Point-Source qui est celui de l’existence de l’Esthétique, sa condition de possibilité en quelque sorte. Pour paraphraser la célèbre formule de Leibniz, nous pourrions dire en une question saisissante :

 

« Pourquoi y a-t-il de l’Art et non pas plutôt Rien ? »

 

   Poser la question d’une œuvre, revient toujours à poser la question du fondement sur lequel elle repose, à savoir cette donation de sens qui se définit tel un Absolu au motif que l’Art ne peut qu’être de cette nature, sinon n’être Rien. Certes raisonner ainsi consiste à « placer la barre » si haut que nul n’en pourra franchir l’obstacle. Et pourtant, c’est bien une question de hauteur, d’élévation qui traverse toute œuvre, fût-ce de manière inconsciente. Il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer l’Artiste devant son chevalet ou son espace de création, accomplissant un travail de routine au cours duquel, nul arrière-plan ne se dessinerait qui viserait l’exigence la plus haute, la finalité la plus ambitieuse. N’est nullement Artiste celui qui, jamais, n’a rêvé de produire un pur chef-d’œuvre. Et ceci ne résulte ni d’une tendance à la paranoïa ni à la mégalomanie, ceci est inscrit dans le trajet même de tout Artiste. On n’est pas Artiste pour Rien.

  

   Dans le travail de création, c’est le Soi qui est totalement engagé et rien ne serait pire que de l’hypostasier, le réduire à l’exercice d’une fonction subalterne. Cependant qu’on n’aille pas imaginer quelque stature divine qui tracerait son aura tout autour de Celui-qui-crée. Celui-qui-crée, est, comme vous, comme moi, à la recherche de son être et sa conscience est entièrement tendue vers cet effort de dépassement de Soi qui est la condition même de l’atteinte d’une possible complétude. Or rien d’autre que le geste artistique n’est plus à même de répondre à une telle quête. La reproduction à l’infini d’une pratique qui, par bien des côtés, semble confiner à l’obsession confirme, s’il en était besoin, cette décision permanente d’être-Soi-plus-que-Soi. Aussi, lorsqu’on se penche sur l’œuvre finie de tel ou tel Artiste, nous avons l’impression que ce dernier, sous la conduite de son génie, n’a fait que tracer ce chemin lumineux qui, de toute éternité n’attendait qu’un geste, une main, un regard pour en actualiser la forme.

  

   Mais, bien évidemment, tout Artiste est « humain, trop humain », ce qui ne l’exonère en rien de subir les tourments liés à sa condition, de ne porter l’œuvre sur ses « fonts baptismaux » qu’à l’issue d’un itinéraire hésitant, parfois semé d’embuches. Mais notre tendance à l’idéalisme et notre sourde volonté de nous identifier en quelque manière à l’Artiste, nous incitent toujours à penser que la conduite de l’œuvre, depuis ses prémisses jusqu’à sa forme accomplie, s’est déroulée sous les auspices de la grâce ou, à tout le moins, d’une facilité qui signe l’inestimable valeur du don. Bien entendu cette attitude n’est rien moins que naïve et occulte tout ce qui se dissimule derrière le rideau, ne conservant que la partie visible de la scène avec ses vives lumières et le jeu bien huilé de ses Acteurs. Quiconque a créé, a ressenti en Soi les hésitations, les retournements, les renoncements, les brusques espoirs, les surprises, l’inquiétude, enfin toute la palette des états d’âme dont l’œuvre montrée au grand jour est la résultante sans que l’on ne puisse deviner, sous la pellicule de vernis, les reprises, les failles, sinon les abimes qui, à chaque coup de pinceau, risquaient d’en altérer définitivement l’avenir. Et il est heureux qu’il en soit ainsi afin que l’œuvre soit issue du plus profond d’une humanité. Rien ne serait plus dommageable que le soi-disant « chef-d’œuvre » exhibé par les « vertus » de robots sans âme, de simples machines, simple matière n’appelant que matière.

  

   Donc toute œuvre d’art, suppose en elle, à titre de traces, tous ces manques, ces imperfections, ces remises en question qui vont parfois jusqu’à métamorphoser l’œuvre au point que son terme ne se situe nullement dans le sillage de l’intention qui a été à l’origine de son motif de départ, parfois même une totale inversion du thème se produit-elle comme si c’était l’œuvre elle-même qui avait décidé de « prendre la main », d’orienter la recherche dans telle direction plutôt que dans telle autre. Ici, le titre de l’œuvre « Destin d’une nature morte », indique clairement que ce qui est placé aujourd’hui sous nos yeux, qui devait à l’initiale être « nature morte », s’est retrouvé sous la figure d’un « nu », ce qui ne laisse d’interroger  sur la nature du geste artistique, de sa relativité, de son avenir résultant d’aléas, de surgissements inopinés, de faits de hasard, si bien que cette marge d’incertitude remettrait en question jusqu’à la notion de génie, laissant le champ libre, en quelque sorte, à une manière d’indétermination située hors de la volonté humaine.  

  

   L’indication que nous livre Barbara Kroll est intéressante à plus d’un titre et une simple description de son œuvre nous permettra peut-être de repérer, sous la Forme Féminine, quelques éléments de la Nature Morte esquissée, comme si, de façon inconsciente, mais combien résolue, le pinceau avait été guidé par une force interne résultant des pulsions intimes de l’Artiste. Ainsi, chacun porterait-il en Soi, une invisible trame qui déterminerait aussi bien ses gestes que ses choix, ce qui veut dire qu’un Destin nous surplomberait dont la coalescence à notre être propre le dissimulerait au regard de notre conscience. Des trajets, inaperçus, des lignes de force, des aimantations, des flux, des remous, enfin toute sortes d’énergies imaginables nous guideraient sur la voie qui est la nôtre, qui, du reste, ne peut être que la nôtre puisqu’elle elle est le sol dont notre nature est constitué. Postuler ceci est, à l’évidence, amputer cette fameuse liberté humaine dont nul ne sait si elle existe à titre de réalité ou bien si elle n’est qu’une utopie flottant au large de nos yeux.

  

   Essayons donc de repérer quelques pistes et décrivons ce que nous délivre l’image, quittes à interpréter et à dépasser ce qui y était inscrit au départ, au motif que nous n’avons guère d’autre choix. La seule évidence figurale, ce qui demeure du « premier jet », seulement cette feuillaison verte, un fond noir sur lequel se détache l’aire d’une nappe blanche au travers de laquelle nous devinons des formes dont, cependant, il ne nous est guère possible de déterminer le tracé, de déduire la présence de tel ou tel objet.

 

L’Aventure de l’Oeuvre

Natures Mortes

Barbara Kroll

 

 

   Nous n’avons d’autre recours que d’interroger d’autres Natures Mortes créées antérieurement par cette Artiste afin de fournir à notre imaginaire les matériaux qui ont été occultés sur la toile qui nous occupe. Sous les effacements, il nous plairait de deviner la ligne simple d’un tabouret, un sac à main pendu au mur, des bottes fourrées, un siphon d’eau de Seltz, la ramure d’un arbre, le noir d’une paire de ciseaux, le jaune éteint d’une bouteille de soda, un récipient partiellement rempli d’eau sur lequel repose un pinceau. De prime abord, cette énumération tirée de l’observation d’autres toiles, ne peut que paraître arbitraire. Et pourtant, en raison du « principe des affinités » (ceci est une constante dans mon interprétation des Autres, des Choses, du Monde), dont chacun est porteur, le sachant ou à son insu, une logique singulière du sens pointe en cette direction plutôt que dans une autre. Comme tout un chacun, tout Artiste porte en Soi ce lexique particulier, cette constellation imageante qui nourrit son imaginaire et habite ses œuvres. Parcourez les créations de Barbara Kroll et vous y découvrirez bientôt des thèmes qui vous seront familiers, ces thèmes qui nervurent les toiles, les conduisent de telle manière, lui octroient sa personnalité, autrement dit c’est bien d’un style dont il s’agit, d’une façon de s’entendre avec la peinture, de la placer au-devant de soi sous une certaine lumière.

  

   De cette Nature Morte devenue Nu, tâchons encore d’en dire quelques mots. La coiffe est blond Vénitien qu’un nœud semble attacher tout contre l’oreille. Le visage est bleu de Nuit. Des lunettes de soleil dissimulent les yeux. L’ensemble du corps est une seule ligne bleue d’une sobre élégance. Traçant peu, elle dit beaucoup. La barre des lèvres est un rouge assourdi, identique à un désir en attente, celui d’y porter la drogue douce d’une cigarette. Cette cigarette, tenue au bout de la tige blanche des doigts, on la perçoit à peine. Le cou et le haut des épaules se confondent avec l’obscurité du fond. Puis il y a une violente césure, le corps scindé en deux territoires distincts : le haut versé à l’ombre, le bas ouvert à la lumière. Est-ce à dire, symboliquement, l’ambivalence de toute chose, de tout être, de toute création ?

  

   En un premier temps de sa présence, l’on veut la Nature Morte, ses fascinants objets, son réel plus que réel, l’assurance d’immuable dont elle est investie cette Nature figée, étroitement limitée à la géométrie de sa quadrature. Puis en un second temps, c’est l’Humain qui perce, s’impose de tout le poids de sa naturelle transcendance, de la conscience qui en détermine les contours. Alors, parvenus à l’aval de l’œuvre, en sa phase terminale, que demeure-t-il de ses prémisses, des premiers traits qui en avaient façonné le visage en amont ? Tout est-il soudain effacé, comme si rien n’avait existé que l’image de cette Femme Nue en sa perfection ? Non, en réalité, rien ne s’est effacé de ce qui a paru à l’initiale de la création. Un sens implicite continue son chemin. Paire de ciseaux, pinceau, sac, ramure des branches, tout est là bien plus que nous ne pourrions le penser. Ce phénomène est-il quasi magique ? S’agit-il d’une surinterprétation de ce qui se dit réellement dans la toile ?

  

   Non, ce qui est à postuler ici en tant que vérité, c’est la permanence du sens, son trajet inaperçu, son avancée à bas bruit dans la conscience des hommes et des femmes. L’image de la paire de ciseaux, du pinceau ne trouvaient leur propre sens qu’à être nommés, à être pensés.

 

Or toute pensée n’existe

qu’à titre de Langage. 

Or le Langage est un Universel

qui s’oppose au particulier.

Or l’Universel a un destin infini,

une valeur d’absolu.

Rien de l’Universel

ne s’efface jamais.

Rien de ce qui a été Forme

 dans l’œuvre de Barbara Kroll n’a disparu,

déjà dans le cercle de sa conscience,

dans la nôtre aussi puisque

notre cause commune est

cette co-originarité

qui est le miroir

à double face en lequel

Je deviens Autre.

Je suis Moi

et Moi-en-l’œuvre

et Moi-en-l’Autre.

 

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

Tout est en Tout

Nature Morte en le Nu

Moi en tant que Voyeur

En sa forme accomplie

Qui a souvenance

De son Destin

Oui, de son Destin

 

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