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30 juillet 2021 5 30 /07 /juillet /2021 10:39
Kirsten du Jutland

Juelsminde

Source : Expedia

 

***

 

   ‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’, voici la phrase lancinante qui me poursuit depuis mon départ de Juelsminde. Parfois faut-il être distrait pour ne s’apercevoir de certaines choses qu’à l’instant où on les a quittées. Il faut dire, je diverge souvent  de qui je suis, je ne parviens nullement à coïncider avec mon être et ceci me joue bien des tours. Ai-je appris quelque chose de toutes mes déconvenues ? Je crois bien que non. Il y a des trajets personnels dont on ne peut dévier la route, ils n’en font décidemment qu’à leur tête et l’on a beau s’ingénier à en modifier le cours, c’est toujours la même voie qui est choisie si bien que l’on pense son destin fixé une bonne fois pour toutes. Que me servirait-il de m’insurger contre ceci ? Autant pester contre le temps qu’il fait, reprocher au ciel d’être trop haut, juger le vert de la nature inopportun. Alors on suit la trace de ses propres pas, alors on demande à la vie d’être bonne, alors on se contente, la plupart du temps, de n’avoir encore jamais chuté de Charybde en Scylla.

    Mais plutôt que de m’engager plus avant dans mon récit et afin de ne nullement laisser le Lecteur, la Lectrice dans une cruelle indétermination, je me dois d’être plus précis et contraint de tracer quelques traits vite esquissés de ma biographie. Je m’appelle Jacques Angelgan. Je viens d’avoir 48 ans. Je suis journaliste pour le compte de ‘Méridien’, une revue essentiellement consacrée au tourisme et à la nature. Je vis à Paris, Quai aux fleurs. Je suis indépendant et sentimentalement libre. J’aime la littérature, la poésie et pratique la photographie, presqu’exclusivement en noir et blanc. Volontiers méditatif, il m’arrive de passer de longues heures sur quelque rivage sauvage en bord de mer et de suivre des yeux le mouvement incessant des vagues, le trajet libre des oiseaux, le voyage illisible d’un nuage, de deviner, dans le vent, une odeur venue d’ailleurs qui me sert parfois à écrire un poème. Voici, en quelques lignes, dressé le cadre simple de mon existence.

   Retour à Paris - En ce moment je roule en voiture entre Brême et Dortmund, la route est un long ruban gris bordé de champs labourés, de forêts de conifères, parfois de maisons qui se regroupent en essaims, en villages, en villes que je traverse sans bien en observer la banale réalité. Je viens tout juste de réaliser un long reportage sur cette belle région danoise du Jutland et rentre à Paris afin de reprendre mes notes, classer mes images, mettre un point final à tout ce travail de longue haleine qui ne m’a laissé que peu de temps à consacrer à mes loisirs. Mais il me faut revenir à mon départ pour le Danemark et éclairer quelques épisodes saillants de mon périple.

   Paris - Ce matin je quitte Paris sous un ciel gris ardoise. Comment pourrait-il en être autrement ? Le gris est la couleur de Paris, son âme, une manière de gorge de pigeon sur laquelle, parfois, ricochent quelques irisations colorées. Milieu du printemps avec les grappes blanches de ses fleurs, haies piquetées d’étoiles, parfum léger de l’air, à peine une subtile fragrance pareille à l’exhalaison d’une fleur secrète, à la douceur féminine à contre-jour du ciel. Pour la durée de mon séjour, j’ai loué une petite habitation de bois aux teintes brunes, simplement soulignée de blanc le long du faîte du toit, aux encadrements des fenêtres, pourvue d’une couverture dont la teinte d’ardoise se confond avec le ciel. Tout ce gris aux multiples déclinaisons, d’Acier à Perle en passant par Argile est un peu comme un lien qui me relie à Paris, si bien qu’observant la mer à deux pas de chez moi, je ne serais guère surpris, un matin au réveil, de voir glisser sur l’eau les mêmes péniches que celles qui longent le Quai de Bourbon, tout juste sous mes fenêtres, près de l’Île Saint-Louis.

   A peine ai-je posé pied à terre que Kirsten, mon hôtesse, vient à ma rencontre. C’est une belle jeune femme épanouie, autour de la quarantaine, cintrée dans un beau tailleur de flanelle, visage clair, souriant, teint lumineux, cheveux coupés à la garçonne, la vie en son éclat le plus joyeux. Ensemble nous visitons mon nouveau logis. Tout est en ordre. Tout est prêt. Il ne me reste plus qu’à être journaliste, à me consacrer corps et bien à ma tâche. Vous avouerais-je, d’emblée, la réelle émotion que j’ai eue à découvrir ‘mon’ hôtesse ? Certes, je crois bien mon attention éveillée lors de notre première rencontre, sans excès cependant, juste un léger trouble à l’entour de l’âme, comme un frisson puis, plus rien, un ris de vent est passé qui ne laissera nulle trace sur le sable.

   Mais je m’aperçois maintenant combien ce subit détachement est vain, combien déjà la mince comptine joue en écho son murmure prophétique, oraculaire, ‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’. Comme si cette ritournelle insistante, incessante, venue du plus loin du temps avait fait retour jusqu’à moi, prémonition de cette blessure infligée au plein de ma chair. Voyez-vous, il est des rencontres dont jamais l’on ne revient ! Peut-on faire le deuil d’un amour, surtout d’un amour qui n’a existé qu’à l’aune de l’imaginaire, un genre d’esquisse au graphite sur un papier Vergé, qu’un trait de fusain peut effacer sitôt le crayon levé ? En quelque sorte un amour métaphorique, une image au large de soi, une buée sur une vitre, une représentation lagunaire, des eaux plombées que ponce un ciel infiniment soucieux de tout noyer dans une même note neutre, infiniment peu assurée d’elle-même.

   Les Nielsen, mes hôtes donc, habitent de l’autre côté de la haie qui sépare nos habitations respectives, dans une grande maison couleur sanguine, au large toit de chaume dont le faîte armorié supporte une imposante cheminée de ciment.  Parfois un nuage indistinct s’en échappe dont je suppute qu’un foyer central, dans la salle de séjour, est à l’origine de sa dispersion dans l’air taché de brume. Olaf, le mari de Kirsten est très largement plus âgé qu’elle, tempes déjà poudrées de blanc, légère calvitie traçant son golfe sur le haut de la tête. Olaf est un architecte en renom qui, chaque jour regagne Aarhus, à quatre-vingts kilomètres, là où se trouve son cabinet. Tous ces détails, je les tiens des quelques rares contacts que nous avons eus, Kirsten et moi, au hasard de nos promenades ou bien dans nos brèves rencontres dans les rues du village.

   Bien que très ouverte, Kirsten me paraît énigmatique, réservée, sans doute introvertie. Nos échanges se déroulent en français dont elle maîtrise très correctement la langue, ses études de Lettres l’ayant pourvue d’un bagage plus qu’honorable. Je dois avouer mon interrogation presqu’immédiate sur la nature du couple Olaf/Kirsten. Bien étrange différence d’âge. Sur laquelle je ne peux manquer de m’interroger. Certes, je ne suis qu’un étranger de passage dont la vie ne posera nulle empreinte sur ce couple qui s’effacera tout comme s’effacent les traits sur une ardoise magique.

   J’imagine sans peine Kirsten à vingt ans, Olaf à cinquante. En fait une union enviable. Elle, belle, dans la fleur native de l’âge, lui au zénith, auréolé de tout son prestige de grand architecte. Ici, la différence n’a nulle importance, elle est même signe de distinction, une jeune âme s’est éprise d’un destin hors du commun. Mais qui donc pourrait s’étonner de ceci ? Mais le temps qui passe accroît la distance, creuse un fossé qui s’élargit, se métamorphose en douve dont nul ne saurait évaluer correctement la profondeur. Alors, de ceci, de cette passion sans doute réciproque des débuts, que reste-t-il que l’habitude aurait émoussée ? Une tendresse filiale ? Une estime réciproque ? Une existence toute faite d’apparences et de conventions sociales ? Que reste-t-il qui paraît embrumer les yeux de Kirsten, la plonger dans une manière de tristesse qui semblerait hors de portée ? Car sous l’aspect joyeux, souriant, se dissimule une blessure qui transparaît malgré le fard du sourire, le maquillage d’un visage lisse qui se donne comme abrité de toute contrainte, de toute lassitude.

   Ce que je vous confie là, je ne l’ai nullement inventé pour les besoins du récit. C’est Kirsten elle-même qui m’en a révélé la teneur, certes à demi-mots, sous le voile de la pudeur, un jour où nous étions assis tous les deux près d’une touffe d’oyats, en bord du Sandbjerg Vig, ce bras de la Baltique qui longe la côte occidentale du Danemark. Ce jour-là, le plafond était plus bas qu’à l’accoutumée, des mouettes criaillaient sous les nuages et allaient se perdre dans l’illisible trait de l’horizon, le vent soufflait par rafales intermittentes, si bien que la parole de mon interlocutrice me parvenait à la façon d’un morse, une suite de points et de tirets. Peut-être le sens profond de ce qu’elle me disait reposait-il dans les intervalles, tout comme il pouvait s’inscrire dans celui qui affectait maintenant les anciens amants, Olaf dans l’âge déclinant, Kirsten dans l’irrésistible ascension vers sa maturité.

   Certes, de son attitude, de ses silences, de ses hésitations je déduisais le trouble de son continent intérieur, je fabriquais de mes mains la boule d’argile de son existence, j’y insufflais un air qui ne pouvait être que celui d’une infinie dérive dont Kirsten était affectée dont, sans doute, elle ne ressortirait jamais ou bien au prix d’une perte d’elle-même dans un autre qui ne manquerait de surgir pour combler l’abîme. Je dois avouer qu’en mon fond, au pli le plus secret de mon être, une morsure naissait qui ne pouvait avoir pour nom que ‘jalousie’, dont cependant je ne voulais reconnaître la nature. Bien évidemment, Kirsten, pour moi était simplement l’hôtesse qui m’hébergeait l’espace de quelques jours, bientôt un étranger prendrait ma place dont la venue gommerait tout, simple encre sympathique se diluant dans les mailles du temps.

   Au fur et à mesure que le temps passait, je me consacrais à mon travail de journaliste avec assiduité, parfois diverti de ma tâche par l’irruption, le plus souvent soudaine, de l’image de Kirsten devant le paysage de quelque colline que je photographiais, d’un bras de mer que je voulais fixer sur du papier, d’une œuvre d’art dont je souhaitais qu’elle symbolisât cette belle région du Jutland. Oui, maintenant, avec le recul et l’éloignement dans l’espace, la signification de cette simple formule routinière, prosaïque, ‘Je n’ai pas compris à temps’, me parle avec toute l’intensité d’un regret dont, jamais, je ne pourrai enrayer la sombre venue, une taie d’ombre posée sur mes yeux et la vue désormais en clair-obscur dont mon existence est devenue l’étonnante allégorie. Savez-vous, il y a des rencontres qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir connues, l’âme y gagnerait une équanimité dont elle se désespère de ne plus connaître la touche d’immédiate félicité.

   Ce qui, maintenant surgit, dans mon séjour redevenu parisien, ce sont de brusques images pareilles à la soudaine clarté de l’éclair parmi le peuple des nuages. Si je voulais résumer les points saillants de mon séjour danois, je les inscrirais dans l’enceinte de trois mots simples, cependant lourds de signification : ‘solitude’ ; ‘amour’ ; ‘passion’. Oui, écrivant ceci j’ai bien le sentiment étrange de ne citer que des lieux communs, de flirter avec quelque bluette, d’inventer une histoire pour ‘jeunes filles en fleur’. Et pourtant, la réalité est bien plus profonde, bien plus incisive, parfois marquée au sceau d’événements d’irrémédiable perte. Mais enfin que me sert-il de broder sur des événements dont le halo s’estompe dans la brume des jours ?

    Lorsque je revenais de mes longs périples photographiques, dans un petit vase de porcelaine blanche, à peu près chaque jour qui passait, je découvrais deux ou trois roses en bouton à peine épanouies, de teinte jaune miel, qui contrastaient heureusement avec le vert soutenu des feuilles. Mais comment donc mon hôtesse avait-elle deviné mon attrait pour ces fleurs aussi modestes qu’envoûtantes, leur parfum flottait dans la pièce pareille à la délicatesse d’un safran, identique à l’écume irisée nageant à la surface d’un lac ? Je m’étonnais de ces attentions mais n’y souhaitais attacher qu’un souci domestique, une intention décorative. Jusqu’ici nos échanges n’avaient été que de courtoisie et, chaque fois que mes propos avaient été plus ‘libres’, Kirsten y avait réagi avec une certaine brusquerie que l’instant suivant s’ingéniait à corriger au gré de ce sourire dont elle avait le secret.

   Je tâchais de m’investir au mieux dans mon travail de journaliste, n’omettant nul détail qui fût à même de mettre le Jutland en valeur et les motifs étaient multiples, paysages, habitants affables, teinte pastel du ciel, cris rauques des oiseaux, dont je tissais la trame de mes articles. Si bien occupé par mon activité que Kirsten semblait se dissoudre à même mon agitation, surgissant cependant à l’improviste lorsque, m’accordant une pause, fumant rêveusement au bord du Sandbjerg Vig, sa présence se donnait avec autant d’éclat que le vol du goéland sous la lourde taie du ciel du septentrion. Comment aurais-je pu différer plus avant l’aveu qui montait à ma conscience : j’étais amoureux, certes le plus désespérant des amours puisqu’en toute certitude, il demeurerait sans lendemain. Ce qui, toutefois ne manquait de m’étonner, c’était la valeur insigne que j’accordais à cet amour inexaucé, ce que son absence autorisait m’était rendu au centuple par son lustre particulier, il avait la saveur à nulle autre pareille du ‘fruit défendu’ dont je pensais, en ces instants de grâce, qu’il était la chose du monde la plus précieuse. Se tenir au bord de son désir, en observer la braise, lui accorder ce dont toujours il était en recherche mais qui s’accomplissait si rarement, l’éclat d’une joie devant le jour qui se lève. Je vivais en une sorte de sustentation, à mi-distance de la terre et du ciel, dans une lumière qui bourgeonnait tout autour de mon corps, pareille à une invisible mais rayonnante aura. Parfois le bonheur n’a-t-il d’autre mot ?

   Si un calme précaire pouvait s’installer en moi à mesure que mon séjour avançait, quelques événements dont je jugeais au départ l’innocuité, ne manquèrent de m’alerter. Seulement je demeurais dans une zone étrange, ambiguë, n’accordant à mes interprétations successives qu’un crédit des plus limités. Je savais pertinemment que les sentiments érodaient la raison, la rendaient si friable qu’à peine l’on pouvait en reconnaître l’habituel mérite. Avançant dans mes découvertes, voici que s’installait en moi cette ‘ère du soupçon’ dont le Nouveau Roman, en son temps, se fit le glorieux chantre. Chaque nouvelle pensée se trouvait remise en question par la suivante, si bien que je ne parvenais plus guère à faire le tri de ce qui appartenait à la réalité, de ce qui ressortissait du pur imaginaire. J’avais confié à Kirsten plusieurs recueils de nouvelles, la sachant friande d’histoires brèves dont elle semblait apprécier le fait que la chute du récit survenait dans une manière de surprise dont, visiblement, elle s’enchantait.

   Ces recueils, vite lus, elle les posait sur ma table de travail lorsque j’étais à l’extérieur pour mes reportages. Rien ne me dérangeait dans le fait que Kirsten vînt en mon absence, je n’avais nul secret à cacher et ses visites, loin de me contrarier, m’apparaissaient tels de rapides baisers qu’elle aurait déposés sur ma joue à mon insu mais avec l’enjouement d’une gamine comptant sur un effet de surprise. L’équilibre de mon âme se fût accompli en silence si, au dos des marque-pages qu’elle ‘oubliait’ dans les livres, n’avaient figuré, en une écriture lisible mais non moins fiévreuse, quelques citations d’auteurs dont le contenu me paraissait des plus équivoques. Ces quelques phrases d’anthologie, Lecteur, Lectrice, je les soumets à votre sagacité, espérant bien, soit que vous me confirmerez dans mes doutes, soit que vous les lèverez au gré de ce ‘bon sens’ qui semble si loin de moi en ces temps d’agitation sentimentale.

   Donc sur l’envers de ces marque-pages, à la manière d’une ‘bouteille jetée à la mer’, ces mots qui semblaient griffonnés à la hâte :

 

« Solitude : la double solitude où sont tous les amants. » - Anna de Noailles

« L'amour est une étoffe tissée par la nature et brodée par l'imagination. » - Voltaire

« La passion s’accroît en raison des obstacles qu’on lui oppose. » - William Shakespeare

  

   Pour moi, les motifs qui traversaient ces phrases se lisaient dans la transparence et, sauf à penser que l’esprit de raison s’était éloigné de moi, je ne pouvais plus me faire d’illusion sur le contenu ce cet « amour » naissant (je le mettais en quelque sorte « entre guillemets ») qui fleurissait entre mon hôtesse et l’hôte que j’étais, qui s’impatientait d’en connaître l’épilogue. Un des derniers matins de ma présence à Juelsminde, voulant ‘tirer l’affaire au clair’, je sors de chez moi, emportant dans la poche de mon blouson les trois signets portant l’écriture de Kirsten. Connaissant bien ses habitudes, je ne tarde à la rencontrer sur le sentier qui longe le rivage. Kirsten paraît contente de me voir. Elle m’interroge sur l’avancée de mon travail. Elle me dit le vent frais de ce jour, elle me dit ce ciel balafré de coulures sombres, elle me dit le bonheur qu’il y a à vivre, ici, sous cette latitude où les choses sont si pures, si exactes.

   Je lui dis la beauté de l’heure, le signal blanc de la mouette, la voile du bateau à l’horizon, je lui dis l’heure du départ qui approche. Je lui dis son ‘oubli’ des marque-pages dans les recueils de nouvelles. Elle me dit sa constante distraction, son étourderie, sa façon à elle d’être décalée d’elle-même. Je lui tends les signets qu’elle prend le temps de lire lentement, avec une certaine application. Nul trouble ne traverse son regard. Nul frisson ne soulève sa peau. Nulle émotion n’empourpre l’image de ses joues. Uniquement une longue sérénité qui contrarie mes plans les plus audacieux. Je pense en mon for intérieur à l’invention de cet ‘amour’ que j’ai tissé de toutes pièces, m’accrochant à la moindre navette soi-disant empreinte de signification, ourdissant une toile qui n’a de consistance qu’un rêve d’enfant éveillé.

   Juelsminde - Soir - Je viens de terminer mon reportage. Demain, retour à Paris. Je mets un peu d’ordre dans mes notes, je range mes livres, prépare mes bagages. Je sors devant la maison, m’assois sur une chaise. Une brise marine s’est levée qui rencontre la terre, apportant avec elle une brume fine, légère, presque inconsistante. L’heure est silencieuse, irréelle, comme si elle n’existait nullement pour les hommes mais pour elle-même, pour le temps qui passe et s’enfonce loin au-delà des yeux dans la fente improbable d’un lointain horizon. Il y a dans l’air une touche d’aigue marine, la fragrance d’un ‘je-ne-se-sais-quoi’, la vibration d’une sourde harmonie reposant sur les choses. C’est étonnant l’essence des sentiments, leur inclination à faire se dresser des analogies, à bâtir des correspondances entre un ici-présent et un jadis-déjà-passé, à relier un état d’âme à un autre état d’âme. Ce qui se joue, en cet instant d’une révélation, c’est le phénomène confondant d’une extase du moment qui m’affecte en propre et rejoint cet autre moment qui lui répond en écho. Même lueur éteinte du ciel. Même longueur du jour à venir. Même indécision de l’être à sortir de soi, à se donner à l’autre, à le connaître, à initier l’événement de l’altérité.

   Kirsten et moi sommes assis près de cette touffe d’oyants qui est le témoin discret de nos émotions mêlées. Nous parlons simplement du temps qu’il fait, de l’été à venir, d’une nuée d’oiseaux que le ciel confond dans une tache de gris sans nuance. Comme tous les moments qui se donnent dans le rare, celui-ci est suspendu, il attend, il veille, il se campe sur le bord du sommeil, prêt à surgir au cas où quelque chose surviendrait, voulant marquer les destins des stigmates d’une joie future.

   Paris - Quai aux Fleurs - Maintenant, installé dans la plus sûre des lucidités, je revois cette séquence avec Kirsten. Je revois nos mains qui se frôlent, moi lui offrant du feu, elle le recevant dans la conque de ses doigts. Je revois cette lueur bleue inquiète au fond de ses yeux, ce léger vacillement de l’âme, ce trouble de l’esprit qui appelle et ne reçoit nulle réponse. Je revois mon propre émoi comme un mirage se reflétant dans le miroir de sa peau. L’un et l’autre, nous sommes au bord de l’abîme et le savons depuis le plus sûr degré de notre intuition. Nous voulons et ne voulons pas, d’un même mouvement, nous ouvrir au risque de l’amour, il y a trop de choses à gagner, trop de choses à perdre. Nous sommes deux vols hauturiers en perdition d’eux-mêmes. Nous sommes dans l’ici tangible, l’infiniment réel et dans l’ailleurs aux impalpables desseins. Nous sommes en nous, nous sommes en l’autre, nous sommes en partage et n’en pouvons supporter l’épreuve. Tout aurait pu basculer, des meurtrières s’ouvrir au gré desquelles nous serions sortis de nous, aurions rencontré l’unique voie en laquelle cheminer jusqu’au bout de soi, au bout de l’autre. Aimer est un péril bien plus grand que ne pas aimer. Il oblige. Il fixe ses règles. Il aliène en quelque sorte et c’est la liberté qui se sent menacée et c’est le soi en son intime qui est bouleversé jusqu’en son tréfonds le plus essentiel.

   Alors, comment en cette déchirure de la conscience qu’est toute prise de décision qui engage, comment donner sens à cette antienne qui fait son point fixe à proximité et efface tout autre message : ‘Je n’ai pas compris à temps’. Mais que n’ai-je nullement compris ? L’amour ? Et puis quel « à temps » ? La temporalité qui est notre substance même, celle qui nous permet de faire fond sur le néant de l’angoisse, quelle valeur pouvons-nous lui attribuer qui ne soit celle du constant réaménagement des formes de qui nous sommes car il ne saurait y avoir de fixité, d’absolu qui nous assurerait de notre être, en déterminerait les contours, le porterait dans le feu d’une certitude tranquille. Voyez-vous, c’est la belle idée du ‘kairos’ des Anciens Grecs qui vient à moi et me fait me retourner sur les événements de la rencontre, sous l’éclairage subtil du ‘moment décisif’. Dans la radicalité de la pensée, chaque instant est décisif au motif qu’il ne saurait y avoir de hiérarchie dans l’événementiel qui structure notre destin et l’incline de telle ou de telle manière.

 

L’amour est décisif.

La beauté est décisive.

Parfois aussi,

le tragique est décisif.

 

   Le ‘décisif’ n’est jamais que notre propre empreinte intérieure que nous projetons sur les choses, que nous colorons à notre façon, qui est unique. Quel aurait été le ‘décisif’ de Kirsten ? Se séparer de son mari, venir me rejoindre à Paris ? Quel aurait été mon ‘décisif’, abandonner mon travail, venir vivre ici dans le Jutland, devenir sculpteur, tourneur d’argile ? Le problème du ‘décisif, lorsque déjà une vie est longuement entamée, c’est bien la force de dévastation qu’il introduit dans le cours somme toute tranquille des jours. C’est bien la raison pour laquelle nous nous gardons, le plus souvent, de ‘franchir le Rubicon’, lui préférant une volte qui nous assure d’une possible tranquillité.

   Bien évidemment, ces rationalisations, je les pose maintenant, au calme, sur mon balcon qui donne sur la Seine, alors que les péripéties sur lesquelles elles se fondent se sont diluées dans le temps et l’espace. Il semble bien que nul ne puisse s’opposer à la puissance d’aimantation de la passion, que le courant du fleuve soit trop fort, qu’une volonté silencieuse parvienne à nous surplomber qui décide de nous plutôt que nous ne décidons nous-mêmes.

   Mais avait-on au moins été touchés par la passion ? Ce terme n’est-il pas excessif qui majore une intrigue quotidienne somme toute ordinaire, ne portant en elle que des sèmes anodins bien impuissants à bouleverser quoi que ce soit. Mille intrigues chaque jour mettent en présence de possibles amants qui ne le sont qu’en théorie. Et puis, toute rencontre d’un homme et d’une femme, fût-elle la plus désintéressée, ne porte-t-elle en germe une dette amoureuse à l’archaïque figure qui dépose en nous, sans doute dans le clair-obscur de notre inconscient, la possibilité d’une aventure amoureuse et peut-être plus ? Je crois qu’à tout amour déclaré en tant que tel, il faut ce soubassement intuitif, faute de quoi il ne demeure qu’une terre infertile.

  

  

   Juelsminde - Matin du départ

 

   Le ciel est une soie qui étend jusqu’à l’horizon la mesure libre de son être. J’aime ceci infiniment, que les choses puissent flotter longuement entre rêve et réalité sans qu’aucune question contingente n’en fasse dévier le cours. Tout monte dans le ciel gris avec facilité. La brume légère cingle le visage avec une belle élégance. Les formes, mais quelles formes ? Sont-elles au moins humaines ces hésitations existentielles dans le diaphane de l’heure ? On dirait de minces effigies pareilles à ces touchants personnages inclus dans les boules de verre de Noël, ils se confondent avec les giboulées, les aiguilles cendrées des mélèzes, ils viennent à nous dans le retrait d’eux-mêmes. Ils se donnent dans une étrange présence/absence qui semble constitutive de la condition humaine. Toujours nous sommes entre deux clignotements, entre deux taches de lumière, entre deux oscillations du temps. C’est pour ceci que nous passons soudain de la joie à la tristesse sans bien en éprouver le subtil fondement.

   Kirsten sort tout juste de sa maison rouge et grise. Elle est vêtue d’une robe seyante qui cache son corps tout en en dévoilant la délicate harmonie. Ses longues jambes sont gainées de soie, son buste est haut placé qui oscille selon le balancement de sa marche. Cette fille est superbe qui porte en soi, sans même en être alertée, le masque tragique de la beauté. Se sait-elle belle au moins ? A-t-elle conscience de son haut pouvoir de séduction ? Et ces yeux, à la fois si profonds et si près des choses. Et cette progression de fée sur ses ballerines blanches. Kirsten m’a demandé la permission de m’accompagner sur mon chemin de retour jusqu’au parc où elle va aller faire une promenade. Sans doute méditative. Sans doute à l’orée de sa propre forme tellement elle porte en soi cette distance à elle qui la rend si attachante, si irrésistiblement magnétique. La portière est largement ouverte qui accueille Kirsten. Notre dernier voyage à la lisière de l’amour. Notre ultime rencontre avant la séparation.

   La voiture trace son sentier parmi le peuple des hauts sapins noirs. Un peu à la manière de noces qui seraient celles du deuil réciproque des amants. Mais ceci, ‘amants’ l’avons-nous été en dehors de mon incorrigible posture romantique ? Je demeurerai sur ce doute qui sera la dernière image qui me sera donnée de ce court séjour à Juelsminde. Nous parlons de tout et de rien, nous emplissons le cruel néant de mots qui en suturent la plaie. Sommes-nous tristes ? Ma question n’a guère de sens car, alors, il faudrait définir la tristesse, lui donner visage et contenu. Nous sommes, simplement, et déjà ceci suffit à nous occuper. Parfois vivre est une telle peine que, souvent, redouble une joie. Que reste-t-il au bout du compte si ce n’est une terrible marge d’indécision, une parenthèse ouverte sur le vide ? Le parc approche, on commence à en apercevoir la haute clairière semée d’essences rares. Et voici que la mince ritournelle vient se loger dans la plaine oublieuse de ma tête, j’avais presque fini par renoncer à en soutenir le chant si léger mais si insistant : ‘Je n’ai pas compris à temps’.

    Je gare la voiture sur le côté de la route. Un instant nous demeurons silencieux. Ici, je sais que tout encore pourrait s’infléchir en une autre direction. Mais sommes-nous, Kirsten aussi bien que moi-même, maîtres de nos destins ? N’y a-t-il pas, dans ces moments non reproductibles du ‘kairos’, quelque chose qui nous dépasse infiniment, comme si tout avait déjà été inscrit dans le vif même de nos âmes ? Seuls quelques oiseaux de proie trouent le silence au milieu du ciel. La tête des sapins s’agite sous la poussée amicale du vent. Quelques pignes chutent au sol dans un bruit de coton.

   Je crois que nous ne savons nullement la conduite à adopter afin de nous séparer. Entre nous, entre nos corps noués, je sens une tension. Comme si des fils invisibles nous reliaient dont, cependant, il nous eût été impossible, soit de les tirer, soit de les couper, seulement demeurer dans cette attitude dolente, dans cet écart de nous-mêmes qui nous exile et nous intime l’ordre de métamorphoser l’étincelle de l’instant en une possible éternité. Afin de meubler le vide, j’ai allumé la radio. Une musique mélancolique, du genre d’un adagio, coule lentement des haut-parleurs. C’est Kirsten qui initie le geste de la séparation. Elle se penche soudain vers moi. Je vois sa poitrine palpiter lentement, identique à celle d’un oiseau blessé. Je vois ses longues jambes haut croisées qui sont un pur miracle. Je vois le profond de ses yeux, deux braises qui dorment sous la cendre. Je vois ses belles lèvres carminées qui semblent chuchoter des mots que je n’entends pas. Je sens la tiédeur fiévreuse de sa bouche collée à la mienne. Je sens un délicieux vertige qui me conduit au plus haut d’un poème, au plus vif d’une chair en proie à la conquête de l’exister, je sens ce qui se donne dans la plénitude enfin accomplie.  Je vois ses ballerines blanches qui tournent le coin d’une haie. Je vois sa longue absence bien mieux que n’était visible sa présence même.

 

‘Je n’ai pas compris à temps, je n’ai pas compris à temps’

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 juillet 2021 2 27 /07 /juillet /2021 10:27
Lucas au plus près

Buron – Cantal Auvergne

© ELODIE ROTHAN

 

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   Parler de bonheur est toujours prendre le risque d’en dire trop, d’en dire pas assez ou bien de sombrer dans le convenu, sinon dans la bluette. Non que le bonheur ne soit nullement un sujet sérieux. Non que l’idée de bonheur ne soit éloignée de nos préoccupations habituelles. En réalité elle est une manière de rengaine qui traverse nos corps à bas bruit, elle est un refrain familier qui tresse ses dentelles tout contre le dôme inquiet de nos têtes. Répudier le bonheur en tant que fin inlassablement poursuivie reviendrait à se nier comme existant et affirmer qu’aussi bien nous serions indifférents au tragique qu’à son naturel antonyme. Tous les jours, avançant sur le chemin tracé par notre propre destin, pensant que la part qui nous a été remise est insuffisante, que nous méritons mieux, que notre vie devrait bien plutôt fêter les roses en leur sublime parure et oublier les épines qui se dissimulent sous leur soie, nous guettons le moindre indice d’une joie qui pourrait survenir, teintant de vermeil l’horizon de nos jours. Nulle faute à ceci, cependant, toute félicité est, par définition, le don que tout humain attend de sa propre aventure au jour le jour.

   A l’ami que vous rencontrez, lequel vient de trouver son aimée, vous questionnez : « Es-tu heureux ? ». Vous ne vous étonnez nullement de l’entendre vous affirmer qu’il en est ainsi et, le disant, c’est comme une scintillante aura qui entoure son corps, fait rosir son visage, embrume l’iris de ses yeux. La réaction de votre ami est vraie en son fond, les sensations que vous percevez en lui l’attestent, il est bien le dépositaire de cette faveur qui illumine ses jours, efface ses moments de tristesse, donne soudain des ailes à sa mélancolie. Oui, c’est bien ceci, le bonheur est un vol au-dessus de hautes futaies, le trille joyeux d’un passereau dissimulé au cœur de ses frondaisons, raison pour laquelle la métaphore d’Anatole France dans ‘La Chemise’ se révèle si juste : « c'est le favorable présage tiré du vol et du chant des oiseaux ». Existerait-il métaphore plus pertinente que celle de l’essor libre de l’oiseau au sein du vaste espace pour définir cette notion si souvent galvaudée dont on finirait par penser qu’elle serait pure délibération de l’homme afin d’échapper aux pièges du réel. Donc, pour lui l’homme, tenter de se distraire de cette insolente finitude qui fait sa braise éteinte, là-bas, au loin, en un temps aussi irréel que proche quant au danger qu’il profère, que nous percevons identique aux battements d’ailes des chauves-souris dans le crépuscule teinté de mauve. La pipistrelle, nous ne la voyons nullement, nous sentons seulement ses brusques arabesques frôler la peau de notre visage. C’est ceci la ‘fin du jeu’, un puits creusé dans un étonnant ‘Jeu de l’Oie’, nous nous y précipitons tête la première au moment où, distraits par les ‘choses de la vie’, nous n’en percevons l’abyssale présence. C’est curieux, tout de même, d’évoquer toute cette grisaille dont la peine est l’habituelle récipiendaire, alors que nous tâchons de méditer plus avant sur cet ineffable bonheur ! Mais c’est bien là la vertu de tout procédé dialectique que de tirer le jour de la nuit qui le retient prisonnier, de faire surgir l’aube, premier mot d’une vérité qui voudrait se dire au seuil d’une naissance. Vérité originelle ou bien alors faux-semblant !

 

Histoire de Lucas des Burons

ou l’empreinte du bonheur sur une âme simple

 

 

   Lucas est un jeune homme de bientôt quatre-vingts printemps. Il habite dans cette belle région de l’Ardèche, dans un antique buron de pierres grises qui regarde le Mont Gerbier de Jonc et les autres sommets du Vivarais. Le décrire revient tout simplement à faire le portrait d’un homme simple qui est à l’image des pâtures à l’entour, des semis de pierres qui jonchent  l’herbe, de la maigre végétation qui tremble sous l’effet à peine appuyé du vent. Rien que de naturel. Rien que d’immédiatement donné, sans réserve aucune. Le visage est ouvert, modérément hâlé, parcouru de rides, les yeux sont clairs, un peu à l’image du ciel immense qui court d’un horizon à l’autre. Physionomie sans retrait. Sourire à demi esquissé, ni pessimiste, ni optimiste, une libre disposition à être selon soi, selon la nature ici si accueillante, si généreuse, on la dirait venue de quelque Arcadie, mais sans prétention aucune, être soi en soi jusqu’à son sens le plus accompli.

   La vêture de Lucas ? A l’image de l’homme. Tissée de réel et un brin naïve à force de modestie. De l’homme à l’habit, nulle distance. L’homme appelle l’habit qui, à son tour, appelle l’homme. Ample béret bleu-marine délavé, traversé de sillons, identiques à ceux qu’il trace dans son lopin de terre pour y cultiver quelques légumes. Une veste tricotée à hautes côtes, une chemise à carreaux, un gilet de corps, un pantalon de toile bleue, celui des Modestes d’ici, ceux qui vivent du travail de leurs mains et ne connaissant de la vie nulle autre complication que celle de vaquer à leurs occupations sous le ciel lumineux d’été, ambré d’automne, blanc d’hiver, cristallin de printemps.

   Ici, dans cette contrée d’évidente donation des choses, c’est la nature qui détermine les hommes, plutôt que l’inverse. Les hommes sont des produits de la nature, non l’opposé. Il semble bien que cette règle élémentaire, de nos jours, soit oubliée, enfouie sous des sédiments ataviques érodés par la marée invasive d’un irrépressible consumérisme. L’home se réifiant, se confondant avec les objets qu’il désire, allant à leur suite, s’aliénant à même le regard de convoitise qu’il a détourné de sa propre esquisse pour le porter sur un lointain qui le fascine et le réduit à une confondante cécité. Ainsi va la vie oublieuse de soi.

   Lucas, il est facile de le percevoir, tout comme de chez lui on aperçoit le Gerbier-de-Jonc, son dôme régulier, son suc de lave que ceinture, à sa base, une forêt de mélèzes. Lucas, c’est l’imminence même d’être. Il est pareil à ces trois sources de la Loire qui scintillent au milieu des herbes, sans mystère, coulent parce qu’elles coulent, ‘sans pourquoi’, telle la rose d’Angelus Silesius qui s’épanouit s’épanouissant. Heureuse symphonie des choses, plénitude d’une unité qui ne tire sa nature qu’à être ce qu’elle est. Intime coalescence de qui est, du point même où il est, sans délai, sans intervalle, seulement relié au proche, au disant en sa première et originelle énonciation, au vivant en sa native germination. En quelque sorte, Lucas est bien lui jusqu’à l’emplissement intime de son être, mais il ne l’est qu’à ne pas oublier le sol dont il provient, qu’à faire sourdre ses propres racines dans cet humus dont il est tissé en sa plus exacte mesure. C’est pourquoi le paysage est la faveur au gré de laquelle il se projette comme il le ferait sur la surface polie d’un miroir. Mais n’allez voir nul narcissisme à ceci, bien au contraire le geste d’une communion par laquelle se rendre présent à ce qui est et trouver en ceci sa ressource essentielle. C’est pourquoi tous les liens qui rattachent Lucas à son monde familier sont à explorer comme une partie de lui-même.

   L’intérieur du buron est à l’image de l’homme, une longue mémoire franchissant le temps, une sombre liturgie du minéral, le retour à une demi obscurité primitive, archaïque, une à peine élévation de la lumière dont un secret voulant se dire serait l’émergence la plus probable. Tout est là, disposé immuablement, comme si rien ne devait jamais changer. Les choses sont choses en tant que cette libre venue sans retrait, ou bien plutôt dans un retrait discret, à l’image de l’homme qui en est si proche, manière d’éclosion modeste, simple prolongement de ce genre de conservatoire du passé. Le buron est constitué d’une pièce unique qui est, tout à la fois, cuisine, chambre à coucher, cabinet de toilette. Une natte au sol est destinée à Etel le chien berger d’Auvergne.

    Au centre, trônant à la façon d’une incontournable présence, un gros poêle de tôle grise qui ronfle en hiver lorsque les lourdes congères grises et blanches font le siège de la vieille bâtisse. Un fourneau émaillé blanc sert à réchauffer les plats. Un antique bahut surmonté d’un vaisselier encombré de bocaux de verre, de pichets à demi ébréchés, d’assiettes décorées, de toute une bimbeloterie à simple valeur de mémoire, chaque pièce appelant un fait ancien, chaque fragment d’objet attaché au plus profond d’une réminiscence se souvenant de son origine, de sa valeur documentaire, ourlée, toujours, de son empreinte affective. Ce sont là les amers dont le vieil homme dispose pour s’orienter dans son existence. Il n’en souhaiterait nullement d’autres, tous les colifichets modernes lui paraissant tellement superflus, de simples caprices poussés par le vent de la ‘modernité’.

 

Une journée dans la vie de Lucas des Burons

 

   Le printemps est arrivé et, avec lui, son air embaumé de pollen. L’air est translucide, cristallin, une simple vibration qui vient à la rencontre du corps, une lame souple qui frôle le visage, une invite à sortir de soi, à aller à la rencontre du monde, à fêter la belle et unique nature. A la grosse horloge comtoise, viennent tout juste de sonner les six coups qui inaugurent la levée de l’aube. Lucas sort de son lit. C’est Etel, le chien à la douce fourrure, qui vient se frotter tout contre les jambes de son maître pour lui souhaiter la beauté unique du jour à venir. Par la fenêtre étroite - les hivers sont rudes en cette contrée ! -, la lumière entre qui fait luire quelques objets dans la pénombre. Lucas aime, entre tous, cet instant magique du lever. Rien n’est encore décidé de ce qui va avoir lieu et temps. Rien ne fait tache. Tout se donne dans la pureté première. Tout est retiré en soi comme pour une cérémonie nuptiale. Noces de la nuit et du jour dont l’aube est l’apparent motif. Un faible vent s’est levé, encore jonché d’étoiles, un reste de Voie Lactée sombre à l’horizon, là où les Vivants dorment encore, allongés dans leurs rêves, pareils à de jeunes chiots appuyés tout contre le duvet de leur mère.

   La première occupation du Buronnier, faire chauffer son café, un solide jus noir qui raidit le corps, lui donne sa stature, le projette en avant de lui. Des tartines de pain grillent sur la plaque du poêle que Lucas vient de rallumer, qui répandent dans la pièce une odeur biscuitée de froment et de malt. De temps en temps, Etel vient chiper une croûte, une mie croustillante, ce sont les miettes qui précèdent son repas à lui, que le vieil homme prépare sans délai pour son compagnon de vie, pour les trois chats qui vivent dans l’écurie attenante encombrée de vieux outils, de rondins de bois, de bottes de foin pour l’hiver. L’Ardéchois ne possède plus que cinq chèvres depuis qu’il est arrivé à l’âge de la retraite. Elles lui fournissent le lait dont il tire de délicieux fromages, base de son alimentation, quelques légumes viennent en complément dont il fait ses soupes quotidiennes. Ses repas sont frugaux, ils sont la simplicité même d’un homme qui a toujours connu, en guise de viatique, la pomme du verger, la pomme de terre et la salade du jardin, les plantes sauvages des haies, les quelques provisions hebdomadaires que lui livre l’épicier ambulant, l’une des rares visites, hormis celles de quelques randonneurs égarés avec qui il partage le verre de café de l’amitié.

   [Incise - ‘Lucas au plus près’ - Mais que veut donc signifier ‘au plus près’ ? ‘Au plus près’, signifie-t-il la proximité à soi, ce qui, pour le moins est une évidence ? Certes être près de soi. Bien évidemment ceci ne s’entend nullement d’une manière organique au simple motif que nous ne pouvons différer de notre propre corps et qu’en sortir est l’épreuve dernière de toute existence, le grand saut dans l’inconnu. Non, ‘auprès de’ doit bien plutôt se comprendre en tant que position d’essence. Nous, les Existants, avons à nous rencontrer dans ce site étroit qui délimite notre propre vérité. Être soi, en quelque manière, jusqu’à la pointe de son être. Ceci qui paraît un truisme est, cependant, bien loin de constituer une certitude. Toujours nous pensons être au centre de nous-mêmes, et, pourtant, le plus souvent nous en différons de manière bien étrange.

   Certains jours de fatidique lever, nous errons tout autour de nous-mêmes sans être bien assurés de pouvoir nous rejoindre en quelque lieu familier, éprouvé en tant que serein, rassurant. Alors nous disons que nous ne sommes pas dans notre assiette (« Me trouve-je en quelque assiette tranquille ? » - Montaigne), alors nous cherchons à assurer nos pieds d’une terre solide, mais tout bouge et il s’en faudrait de peu que nous ne chutions. Il n’est pas jusqu’à notre vue qui ne soit troublée, affectée d’un flou qui nous égare et fait des choses et du monde un spectacle bien étrange. Ce qui, d’habitude nous plaît, nous échappe. Ces voix que nous aimons percevoir nous parviennent comme au travers d’un insaisissable écran. Ces justes émotions que nous éprouvons à regarder un beau paysage, voici qu’elles s’évanouissent à tel point que nous pourrions les considérer telles des hallucinations.

   C’est ceci ‘être au plus loin de soi’ et ne rien savoir de ce qui, autrefois nous effleurait de sa douceur de palme. Nos affinités si précieuses, elles fuient entre nos doigts à la manière d’un filet d’eau. L’ami, dont nous cherchons l’approbation, il n’est nullement au rendez-vous et le serait-il, nous aurions du mal à reconnaître en lui cette ressource aimante dont nous le gratifiions jadis. Ce que nous posions en tant que notre vérité la plus effective, elle n’est plus qu’une façon de long cerf-volant dont seule la queue flotte au large du ciel, si bien que nous avons du mal à l’identifier en tant que tel.

   Si ce portrait de notre propre désarroi présente quelque valeur, c’est à seulement être mis en opposition avec celui de Lucas dont la belle équanimité d’âme, la reconduction d’une ‘rengaine’ (telle qu’il la nomme) chaque jour identique le met à l’abri de la déconvenue de ne plus coïncider avec soi. C’est bien notre société contemporaine, le nécessaire éparpillement dont elle constitue l’origine, le constant fleurissement des envies qui nous sollicitent à longueur de temps et constituent le lieu même de notre confusion. Être rassemblé autour de son propre centre dans une tâche unique, une visée simple des choses, voici ce qui constitue la nature même du bonheur. Le bonheur est le joyau, l’étincelle de l’instant, c’est pourquoi il est vain d’en vouloir rallumer la flamme. Il n’existe nul temps retrouvé du bonheur, seulement une expérience qui se donne toujours à neuf, un constant ressourcement de soi, une lumière à faire surgir des ténèbres. Le présent du présent tel qu’en lui-même reconduit, ceci se nomme également ‘sagesse’. Mais est-on au moins capables de sagesse, est-on au moins en possibilité du bonheur ? Que Lucas nous serve de modèle, ceci est pure évidence. Est-on au moins en mesure de se nommer ‘Lucas’, d’emprunter un identique chemin, de renoncer à l’agitation du vaste monde et de choisir, le retrait, le modeste, l’humble destinée qui, alors, deviendraient nos biens les plus précieux ?]

  

 

Retour au monde de Lucas

  

   Après le premier repas du jour, Lucas va s’asseoir sur un vieux banc de bois de sa fabrication, juste à côté de la porte d’entrée du buron. Etel ne tarde guère à rejoindre le vieil Ardéchois, il est un peu son ombre portée. Les yeux de l’éleveur sont moins fidèles qu’autrefois mais ils suffisent encore à saisir ces multiples rayons de beauté qui viennent jusqu’à lui. De l’autre côté de la vallée, sur le versant opposé, une montagne couverte en son sommet de la coiffure vert sombre des pins. Le ciel est clair que longent quelques nuages blancs. Dans les lointains, le moutonnement bleu d’autres montagnes qui se perdent dans l’indéchiffrable contrée des songes. Lucas laisse son regard errer sur ces mystères dont, sans doute, il ne percera jamais le secret. Lucas n’est pas l’homme des distances, des longues pérégrinations, des voyages. Lucas est l’homme de l’ici plutôt que de l’ailleurs. Lucas est le familier de la pierre grise sur le chemin, de la trace d’un renard dans le sable, des piquants bleus des chardons. Lucas aime découvrir les corolles mauves des affiliantes, éclairer ses sclérotiques des étoiles jaunes des arnicas.

   Deux ou trois fois seulement il est allé à la grande ville, à Saint-Etienne, au Puy-en-Velay pour des démarches administratives. Il a été étonné du spectacle des rues, des filles vêtues de court, perchées sur de hauts talons, étonné des hommes pressés qui portaient des serviettes de cuir et téléphonaient tout en marchant. Etonné des visages préoccupés des gens, une ride d’inquiétude traversant la plaine de leurs visages. La vie en ville devait être bien éprouvante pour que tout ce peuple urbain coure aussi vite après son destin ! Combien, à cette course effrénée, il préférait le rythme lent de la nature, la dérive immémoriale des grandes montagnes tout contre l’air libre du ciel. Et toutes ces automobiles dans les rues, et tous ces feux rouges, et tous ces passants qui semblaient n’aller nulle part, si ce n’est au-devant d’eux-mêmes sans bien savoir pourquoi. Il avait profité de son ‘voyage’ pour aller se faire couper les cheveux. En attendant son tour, il avait feuilleté quelques revues aux pages glacées. Elles étaient un peu comme des fenêtres s’ouvrant soudain sur le monde, lui qui n’avait pas de télévision, écoutait seulement des informations sur un antique poste venu de Manufrance, avec son étrange œil vert qui s’ouvrait et se fermait à la recherche des stations.

    Ainsi, en l’espace d’un quart d’heure, il avait parcouru le vaste monde, un peu distrait plutôt que vraiment intéressé. Il avait vu les grappes compactes de touristes descendre à Venise de paquebots plus hauts que les palais patriciens. Il avait vu la foule envahir les rues de Dubrovnik, la ‘perle de ‘Adriatique’, pareille à un torrent dévalant de la montagne. Combien toute cette agitation, combien cette frénésie lui paraissaient vaines, signes d’une hystérie dont le monde moderne était le fondateur en même temps que l’impuissant témoin. Ces ‘meutes d’Attila’ moissonnaient tout sur leur passage, ne laissant derrière eux qu’un fumant champ de ruines. Images d’un ‘bonheur’ consumériste qui n’était, somme toute, que son envers, une constante aliénation aux puissances de l’avoir et de l’argent.

    Pour toute la fortune de la terre, jamais au grand jamais, Lucas n’aurait consenti à monter à bord de l’une de ces croisières dont il pensait qu’elles étaient la dernière station avant que ne s’ouvrent les abysses infinis du non-sens. Aux hommes, l’on avait offert un trésor que d’aucuns s’ingéniaient à dilapider le plus vite possible car, semblait-il, il y avait urgence à se débarrasser de ce qui était bon pour n’en jamais retenir que le visage contrefait. Lucas, tout plein d’un bon sens paysan, se sentait viscéralement attaché à la source fraîche qui naissait à l’amont, celle qui encore tintait à la façon d’un cristal, qui brillait comme un diamant, alors qu’à l’aval, ternie par bien des actes inadéquats, ne demeuraient que des eaux troubles se jetant vers l’estuaire, un peu comme l’on se jette vers la mort en toute inconscience.

   Puis, quand les yeux de Lucas ont été emplis de toute cette beauté libre du paysage, que sa longue rêverie connaît son étiage, il se dirige vers l’enclos du jardin où croissent, en toute quiétude, les légumes dont il va faire sa soupe. Ici, dans ce pays ouvert à tous les vents du monde, inondé d’un chaud soleil l’été, transi de froid l’hiver, la soupe est un rituel que rien ne pourrait distraire, elle réchauffe le corps, elle dispose l’âme aux travaux les plus rudes, elle dit l’appartenance à la terre nourricière, celle dont on ne remerciera jamais assez l’offrande faite chaque jour qui passe. C’est alors un plaisir tout simple de se saisir d’un vieux piochon au manche de noisetier, de déterrer les pommes de terre, d’enfoncer les tiges gourdes de ses doigts à même cet humus d’où monte la profonde respiration du sol. Lucas et le sol qui l’a toujours accueilli, c’est pareil aux noces de la terre et du ciel, c’est une belle et souple harmonie, une entente sans fard, un lien si étroit. Lucas est une émanation de cette matière lourde, grasse, semée de vers et de mille vies inapparentes, elles font en lui un chant secret dont lui seul connaît les harmoniques, dont lui seul éprouve l’entière générosité.

   Puis il faut aller sur le terre-plein devant le buron. Là gisent à terre de grosses bûches qu’il faut scier. Certes, Lucas n’a plus la force d’autrefois, mais il prend son temps et la scie fait son bruit régulier, son bruit de gros bourdon qui attaque le bois. L’Ardéchois est totalement absorbé par la tâche qu’il accomplit. Son esprit ne vagabonde pas. Il vit dans l’instant du mouvement, chaque geste annonçant l’autre en une régularité de métronome. Le temps, ici, n’est nullement le temps des horloges. Le temps est celui que comptent les gouttes de pluie, que distillent à l’envi le passage d’un oiseau dans le ciel, le glissement d’un nuage, les rafales de vent, le silence qui est comme l’empreinte de la présence de toutes ces choses amicales. La matinée se déroule à la manière d’un long ruban, de la douce éclosion d’une rose, de la chute d’une eau au profond d’un puits. Rien n’est calculé d’avance, tout s’enchaîne avec naturel. Nul plan sur la comète ici qui viendrait organiser le déroulement de la journée. Une chose en appelle une autre, un peu comme si existait une lointaine et étrange volonté cosmique venue dire à cet homme, en ce lieu, la position qui est la sienne pour l’heure qui lui échoit. Non dans la douleur ou la souffrance. Non, dans le miel d’une simple joie.

    ‘Les Modernes’ sont trop compliqués avec la kyrielle de tâches harassantes dont ils tissent leur laborieuse journée. Le temps, leur temps si précieux (il est ce qui détermine leur être), ils le gaspillent à l’aune de cette dispersion qui fragmente leurs corps, scinde leur esprit, lézarde le sentiment qu’ils ont d’eux-mêmes. Il faut, à l’exister, une nervure, certes librement consentie, une ligne de crête sur laquelle avancer avec quelque assurance, dans l’unité de soi, afin qu’un sens se levant de ce parcours, un avenir puisse se projeter dans une lumière apaisante. Les hommes du ‘Temps Présent’ ne prennent même plus le temps de regarder le disque vermeil du soleil poindre à l’aube, de s’apercevoir du glissement du nuage au plus haut du ciel, d’écouter le murmure de la source se teintant de bleu sous les voûtes des ramures.

   L’heure de midi approche. Le soleil est tout en haut du ciel, gros œil de lumière qui semble dicter à la terre le rythme même de son mouvement, incliner les hommes à une halte où se ressourcer. Lucas s’est installé à sa table rustique encombrée des multiples objets de son quotidien : sa machine à café (seul luxe consenti à la ‘modernité’), son pichet, sa bouteille de vin rouge, sa miche de gros pain, son couteau qui ne le quitte jamais, ses pots emplis d’une confiture de sa fabrication. La belle lumière zénithale entre par l’étroite fenêtre, par la porte que Lucas a laissée ouverte. Son repas : une soupe de légumes, un grand bol de salade du jardin, quelques cubes de fromage de chèvre, des noix de la dernière récolte, une tasse de café. Tout dans le frugal, tout dans le naturel. Etel le chien n’est guère éloigné de son maître. Les chats lapent du lait dans une écuelle. La radio donne des nouvelles du pays au gré desquelles le vieil homme voyage tout le long du sol qui lui est familier. On est si bien ici dans la contrée proche, on en est une simple excroissance, une longue continuité.

   Lucas est bien installé dans l’heure de midi. Il en savoure la note qui repose et sépare les moments du jour. C’est l’heure où chaque chose reçoit du ciel sa provenance la plus pure, où chaque chose reçoit de la terre son enracinement essentiel. Heure de certitude et d’accomplissement. Heure méridienne d’où regarder son destin avec exactitude. Dans cette heure, l’on prend le temps de se retourner, de faire porter son regard sur la dernière aube tel le passé qui scintille au loin avec ses angles vifs, ses éclats de diamant, on prend le temps de se projeter devant le crépuscule caché dans les plis du jour, pareil à un secret qui se dévoilera plus tard, dont l’on attend qu’il nous surprenne et nous comble. Un peu de l’universelle procession des hommes sur la croûte d’argile qui les reçoit et les attend de toute éternité. Lucas est là, pareil à cette aventure singulière qui se détermine aux motifs du cône majestueux du Gerbier-de-Jonc, aux trois points originels des sources de la Loire, aux alpages verts délimités par des haies, aux toits des autres burons qui brillent au loin dans leurs vêtures de pierre et d’ardoise grise. C’est heureux cette confluence du paysage et de l’homme qui y figure au même titre que la floraison de la plante, que la course de l’animal qui en traverse le lumineux espace. Tout ceci qui se vit ici, Lucas en ressent les flux et les reflux intimes. Ce sont de simples sensations qui sont l’aube des mots, non encore leur bourgeonnement à la lisière du jour, la phrase qui, bientôt, se donnera telle l’oriflamme brillante des Existants.

   Cela bruit dans l’épaisseur de la chair, cela s’empourpre dans le réseau dense des veines, cela glisse longuement sur le toboggan de la peau, cela fait ses gerbes dans le champ libre de la conscience. Être Lucas, ici, en cette heure, en ce lieu, c’est se donner avec un plein amour à tout ce qui vient et fait signe depuis le vaste horizon jusque dans la plus modeste apparition, le tremblement d’une graminée, le vol primesautier d’un papillon, le murmure d’un arbre sous la caresse du vent. L’essentiel est bien de trouver le site le plus sûr de son être, de s’y confier avec la justesse d’un abandon, de s’y disposer avec la même joie que met le renardeau à se lover, dans le terrier, tout contre la douceur de sa mère. Être en soi plus que soi, ceci : tout vient dans la clarté, les ombres s’amenuisent, plus rien ne se dissimule, plus rien n’agresse ni n’entaille, tout paraît dans la justesse même de ce qui est à venir.

   La suite du jour de Lucas est un genre de ‘logique’, mais de ‘logique élémentaire’ dont la qualité première est l’enchaînement naturel des phénomènes.  Métaphoriquement parlant, une neige qui viendrait des hauts sommets, avancerait vers l’aval, se chargeant d’une autre neige, mais dénuée d’intention mauvaise, non une neige de chute et d’avalanche, seulement une manière d’écume souple, onctueuse, faisant au corps sa tunique de soie. Une neige chaleureuse fondant à même son généreux principe. C’est ceci, cette liaison, cet assemblage, ce recueil des affinités qui se pourraient nommer ‘osmose’, ‘attraction, ‘magie’. Oui, c’est de l’ordre de la magie cette union du disparate, de l’éloigné, du dissemblable. Le pays est étalé là-devant, avec ses profondes vallées, ses hautes collines, les touffes plurielles de ses haies, le mystère de ses arbres, la vastitude du ciel, l’illisible glissement des nuages et c’est comme si, par on ne sait quel type de prodige, cet homme-ci devant son modeste buron se projetait soudain à la dimension de l’immense, tutoyait des avenues millénaires, parlait les milliers de langues d’une surprenante Babel.

   Être là, dans le pli de son corps que l’on pensait fixe, inamovible, dans sa monade de peau que l’on croyait figée, irrémédiablement condamnée à demeurer dans sa limite propre et voici que tout s’assemble à la manière dont deux bandes d’enfants inconnus les uns des autres, s’assemblent dans la plus belle des spontanéités qui soit. Alors il n’y a plus d’inconnu, plus de question inopportune qui taraude le corps, plus de souci belliqueux qui fait le siège de l’esprit. Une seule et unique arche de lumière juchée au plus haut de l’azur, un chant unique qui s’étend sur le paisible de la contrée. Un éternel repos comme celui qui attend le randonneur des hauts sommets dans le refuge qui l’accueille et le comble, le porte au plus haut de soi, là où jamais il n’aurait pu espérer être sauf dans ses songes les plus improbables.

   La suite du jour donc : aller se promener sur un sentier mille fois parcouru. Lucas en connaît chaque détail, cette pierre aux formes étranges, cette souche attaquée par les insectes xylophages, ce trou dans la haie qui fait comme un cadre naturel au Gerbier-de-Jonc. Quiconque penserait Lucas ennuyé de cette ‘monotonie’, cette reproduction à l’identique des gestes du quotidien, ne ferait que projeter sur lui son foncier pessimisme. Il y a, en effet, un grand bonheur à se régénérer au contact du simple, du cent fois éprouvé. Telle racine qui traverse le chemin, n’est-elle l’image de Lucas en sa foncière amitié en direction de ce sol qui est sien parce qu’il y est né, y a imprimé ses pas dans la poussière, en a foulé chaque arpent, autrement dit a déposé, sur cette matrice, l’empreinte qui le dit en tant qu’homme de cette époque, de ce terroir, de cette originalité qui est la sienne dont les choses ont recueilli le sceau, tout comme le ciel porte en lui la trace du nuage qui l’a parcouru l’espace d’un instant ? Oui, il y a nécessaire ‘co-naissance’ de l’homme et du monde qui le reçoit comme l’un des siens, singulier, tatoué à l’aune de ses expériences les plus essentielles.

   La suite du jour donc : rassembler ses chèvres avec l’aide amicale et souvent empressée d’Etel, plus un jeu qu’une réelle nécessité. Il y a, entre les chèvres et le chien, une sorte de complicité secrète, sinon un colloque muet qui les rapproche et les rend indispensables mutuellement, l’écorce et l’arbre, le couteau et le pain, la bouteille et le verre. Combien ces alliances ‘naturelles’ sont rassurantes, donatrices d’une imminente félicité, l’amant et son aimée, l’aimée et son amant en une même harmonie assemblés. La traite des chèvres se fait dans la facilité, l’accord, la souple entente. Une fois traites, les chèvres se régalent de céréales versées dans de grandes écuelles de bois. Cette nuit, elles dormiront dans leur étable, à l’abri des prédateurs. Parfois, avant que l’aube ne dilue l’encre nocturne, Lucas entend le passage d’animaux en maraude. Parfois Etel gronde et montre les dents puis regagne son lit de chiffons.

   La suite du jour : le repas du soir qui est une reprise à l’identique de celui de midi. Puis une courte pause sur le banc devant la porte. Le regard du ciel est lisse, parcouru, déjà, des quelques points brillants des premières étoiles. Le regard du ciel est amical, c’est en tout cas ce que pense cette âme simple qu’un rien comble au-delà de tous les désirs. Vivre, rien que vivre est pur prodige qu’une santé solide amarre au réel avec assurance. Ceci, ce bonheur que nul n’émet au motif qu’il est trop ordinaire, Lucas en sait le prix, aussi n’exige-t-il rien de plus que ce que son destin lui a remis dont, chaque jour, il savoure le fruit avec reconnaissance.

   La fin du jour : Lucas est entré dans le buron, a allumé un feu de cheminée car à cette altitude, le froid est déjà vif malgré la saison qui avance vers les jours plus longs. C’est l’heure bénie de la lecture. Le vieil homme ne connaît rien de plus précieux que ce moment calme à l’approche de la nuit. Parfois, dans les profondeurs du ciel, l’hululement d’une chouette, le cri de quelque rapace, le craquement des pierres qui se refroidissent et se disposent au voyage ténébreux. Lucas a pris son livre favori dont un marque-page improvisé désigne le dernier endroit de sa lecture. Nul ne s’étonnera ici, s’il s’est bien imprégné des motifs qui font vivre Lucas d’une manière si ‘naturelle’ que son choix se soit porté sur ‘La Terre’ d’Emile Zola. Sans doute l’extrait ci-dessous, offert aux Lecteurs et Lectrices encore présents, se dispensera-t-il de quelque commentaire. Dans les lignes qui suivent, pourra se lire l’histoire d’un bonheur simple, tel que devenu rare aujourd’hui, au point même que l’on penserait que ce mot n’a été inventé que par des hommes depuis longtemps disparus. Mais, je m’absente et vous laisse en compagnie de cette belle prose. A elle seule elle est signe de cette prospérité que beaucoup attendent à défaut d’ne trouver la source en eux. Là est le vrai lieu ! En soi. Toute tentative de sortie n’est que pure utopie !

   « D'abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n'y eut qu'une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s'accentua, des pans de velours vert, d'un ton presque uniforme. Puis les brins montèrent et s'épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l'avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l'infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnats. C'était l'époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l'oeil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s'envolait. A mesure que montait le soleil, dans l'air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d'une houle, qui partait de l'horizon, se prolongeait, allait mourir à l'autre bout. Un. vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l'éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers  émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s'évanouissait, pareil à la tache perdue d'un continent. »

 

 

 

 

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25 juillet 2021 7 25 /07 /juillet /2021 10:29
'Le Planétarium' - Nathalie Sarraute

La Géode

Source : Wikipédia

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   A propos de Nathalie Sarraute

  « Nathalie Sarraute découvre la littérature du xxe siècle, spécialement avec Marcel Proust, James Joyce et Virginia Woolf, qui bouleversent sa conception du roman. En 1932, elle écrit les premiers textes de ce qui deviendra le recueil de courts textes Tropismes où elle analyse les réactions physiques spontanées imperceptibles, très ténues, en réponse à une stimulation : « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu'il est possible de définir ». Tropismes sera publié en 1939 et salué par Jean-Paul Sartre et Max Jacob.

   Les enjeux de l’écriture

   En 1956, Nathalie Sarraute publie l'Ère du soupçon, essai sur la littérature qui récuse les conventions traditionnelles du roman. Elle y décrit notamment la nature novatrice des œuvres de Woolf, de Kafka, de Proust, de Joyce et de Dostoïevski. Elle devient alors, avec Alain Robbe-Grillet, Michel Butor ou encore Claude Simon, une figure de proue du courant du nouveau roman.

     Sarraute ambitionne d’atteindre une « matière anonyme comme le sang », veut révéler « le non-dit, le non-avoué », tout l’univers de la “sous-conversation”. N'a-t-on pas dit d'elle qu'elle s'était fixé pour objectif de « peindre l'invisible » ? Elle excelle à détecter les « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui. Ces paroles sont souvent anodines, leur force destructrice se cache sous la carapace des lieux communs, gentillesses d’usage, politesses… Nos apparences sans cesse dévoilent et masquent à la fois ces petits drames.

En 1964, elle reçoit le Prix international de littérature pour son roman Les Fruits d'Or. C'est la consécration. »

Source : Wikipédia

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   Le Planétarium

  Imaginez, vous êtes au centre de l’immense géode, au milieu des astres en mouvement, des naines bleues et des supernovae, des queues des comètes, des sillages de feu des étoiles, vous êtes au bord des trous noirs, de la fabrique du temps et de l’espace. Vous êtes, en réalité, tout près de l’humaine condition, là, immergés dans le grand praticable du monde sur lequel s’agitent les Ursule Mirouët, les Lucien de Rubempré, les Dauriat, les Félicité des Touches, les Delphine de Nucingen, les Eugène de Rastignac, vous êtes dans la grande fraternité qui unit les hommes, les femmes, en même temps qu’elle les divise. Vous êtes pris dans le mouvement sans fin des sentiments et des ressentiments, vous êtes parmi la pluie généreuse des relations, des amitiés franches, puis, soudain, roulés dans l’œil du cyclone de la haine, de l’envie, de la hâte de posséder ; vous êtes brillants, pareils aux averses de cristal des pôles, puis sombres, dans le remuement de vous, dans la perte d’être, genre de mousson où plus rien ne devient lisible. Tantôt en haut, si près de la lumière solaire, de la vérité ; tantôt en bas, si près de l’ombre, de la compromission, du mensonge, du reniement de soi. Tantôt écrivain célèbre, adulé, paré de gloire, idolâtré ; tantôt tombant du piédestal, perdant la face, renonçant, malgré vous à l’épiphanie subtile qui vous faisait apparaître dans le pur éclat pour tomber dans une manière de simagrée, de faux-semblant, simple visage de cire grimaçant dans le Musée figé et un brin mortuaire de madame Tussaud.

   Oui, là, au milieu de l’onirique planétarium, là dans l’illusion d’échapper à cela même qui vous constitue foncièrement, cette nature humaine dont vous êtes tissés jusqu’en votre plus subtile lymphe, là se dévoilent les heurs et malheurs qui modèlent tout exister : progrès et décadence, « servitude et grandeur militaires ». Ce sont des courants diluviens, des eaux mortes de lagune, de vifs éclats, des éclaboussures comme dans l’eau jaillissante des torrents, puis des pertes dans des avens invisibles, des reptations parmi les graviers des moraines, des sauts au-dessus de verrous de pierre, des résurgences en pleine lumière, de vives gloires, des éblouissements, des translations dans le clair-obscur des frondaisons, des étalements sur de larges estuaires, des rutilements au sein de la nappe infiniment ouverte des océans. Tous ces menus voyages, tous ces remous, tous ces trajets inaperçus, ces brusques réapparitions, tout cela, ce ne sont que tropismes toujours renouvelés qui se donnent à voir aux yeux de ceux, celles, dont la saine curiosité fore la peau du réel afin d’en connaître l’envers. Dans « Le Planétarium », ce n’est rien de moins que cette configuration étoilée de la variété anthropologique que Nathalie Sarraute nous donne à voir avec l’immense talent qui est le sien. Alors la tentation est immense de rapprocher de la prodigieuse recherche de Balzac, de son étourdissant carrousel de figures et de caractères. Successivement et dans un genre d’immense commedia dell’arte, se croisent et se recroisent, comme des fils de trame et des fils de chaîne recomposant indéfiniment l’ouvrage de quelque métier à tisser la vie, des personnages pris dans les mailles de leurs contradictions, cherchant à s’en extraire, chutant, le plus souvent, de Charybde en Scylla, remontant à la surface après une longue apnée, gonflant leurs poumons d’oxygène libérateur, puis disparaissant de nouveau dans cela même qui avait assuré leur brève ascension, à savoir la prétention à paraître et de demeurer visibles le temps d’une pirouette.

   Nathalie Sarraute, dans un ballet éblouissant, dans un style dense, méticuleux, pointilliste comme une toile de Seurat, métaphorique comme un poème de Saint-John Perse, nous délivre un miel, un nectar, une ambroisie dont nos palais éblouis garderont longtemps le souvenir. Personnages impérissables qui hanteront nos mémoires, tout comme le font les spectres de ceux qui sont partis sans espoir de retour, dont l’absence même les rend présents bien plus que ne l’aurait fait leur participation à notre paysage quotidien. Ainsi, pêle-mêle, convient-il de citer quelques passagers de l’impossible parution sur la scène du monde, comme si l’aventure humaine ne s’y inscrivait que par défaut : Alain Guimiez, personnage central autour duquel s’élaborent tous les schèmes existentiels qui concourent à donner à l’ouvrage ses principales nervures. Personnage falot, sans grande volonté, orphelin de mère, protégé par son père, gâté par sa tante, cette riche héritière dont on convoitera l’appartement jusqu’à la limite d’une pure folie. Alain, ne parvenant pas à terminer sa thèse de lettres modernes, s’essayant vainement à l’art d’écrire, s’entichant de Germaine Lemaire, cet auteur à la mode, adulé par les uns, boudé par les autres, écrivain entouré d’une pléiade de jeunes prétendants aussi creux qu’ambitionnant une plénitude dont, à l’évidence, ils sont désertés depuis le jour de leur naissance. Il y a tout un jeu autour de l’écriture, de la création, de la vérité de cette dernière, d’une illusion la concernant, aussi bien dans l’impossibilité d’en atteindre les rives escarpées que de s’y adonner avec le talent nécessaire.

   Si Germaine Lemaire, femme du monde, cabotine feignant d’ignorer la presse, les honneurs, mais ne rêvant secrètement que de couvertures de magazines, apparaît comme l’archétype d’une certaine frivolité, a contrario la haute stature de Lebat, intellectuel spécialiste de Husserl, manière d’autiste élitiste enfermé dans ses cours, ses publications, la correction des copies d’agrégation semble en établir le contrepoint, sinon l’opposition absolue. Cependant la naturelle fragilité de l’humain, sa propension à une considération égocentrique du monde ne les anime pas moins, l’un autant que l’autre, et Lebat, cet ascète de la pensée vivant dans une cellule quasi-monastique n’attend que l’instant de la révélation : qu’on lui dise le contenu - laudateur souhaite-t-il - de la critique de son dernier article philosophique. Cette subtile attention à soi, d’abord à soi, rien qu’à soi, sous des dehors altruistes doués d’intentions généreuses et universelles n’abuse personne. Les protagonistes du « Planétarium » ne vivent que dans l’enceinte de leur propre étoile dont ils souhaitent que l’éclat vienne assourdir celui des astres contigus. Eux d’abord sont en question, leurs états d’âme, leurs inclinations temporaires à donner ou bien à recevoir, leur propension à la pure générosité ou bien la réclusion dans l’égoïsme le plus étroit qui soit. S’il y a un rythme propre, une scansion de la fiction sarrautienne, c’est bien celle du vide succédant immédiatement au plein, celle de la donation suivie d’un brusque retrait. Il existe une sorte de manichéisme permanent, une oscillation conduisant les personnages à des statuts bizarrement ambivalents comme dans la nouvelle de Stevenson, « L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde » L’amplitude des tonalités des sentiments, leur soudaine réversibilité, inclinerait également à penser à l’œuvre de Simone de Beauvoir « Pour une morale de l’ambiguïté », à savoir l’inscription de l’homme dans une situation paradoxale, laquelle restreint sa liberté, si elle ne l’obère totalement.

   Quant à l’habituel bouffon de Germaine Lemaire, il espère bien recueillir quelques éclats du rayonnement du maître. Alain Guimiez - ce raté -, voudrait, tout à la fois, briller des feux de l’auteur adulé par les foules, mais aussi, être ce Lebat de haute volée entièrement inscrit dans l’orbe de ses sublimes pensées. Tante Berthe nourrit le projet de donner son appartement au jeune couple Alain-Gisèle mais jouit d’une manière perverse de la rapacité de ces jeunes vautours dont elle pense qu’ils la dépouilleront dès que l’occasion se présentera. Pierre, le Père d’Alain, s’il éprouve toujours, pour son fils, une émotion toute paternelle, ne doute pas que l’ambition pléthorique de sa progéniture le conduira à tous les reniements dans la seule optique de la possession d’un appartement qui le situera socialement, le parant d’une incontestable aura. Dans cette étude de mœurs sans concession, se côtoient toujours, comme l’avers et le revers de la même médaille, le brillant et le terne, le jubilatoire et le pitoyable, l’admirable et le détestable ; la carnèle, cette partie dentelée à la frontière des deux territoires apparaissant comme « l’infiniment moyen » dont toute existence est le plus souvent la tragique mise en scène, cette violente hypostase d’un absolu se mourant sur les rives exsangues d’une confondante relativité.

   La planète-objets

   Le Planétarium doit être lu comme un tout indissociable. Tout y fait sens à l’extrême, y compris et surtout, l’infime détail qui paraîtrait ne figurer qu’à titre de décor. Chaque chose est à sa place, à la manière d’une pièce de marqueterie s’emboîtant parfaitement avec les pièces voisines. Ici, rien n’est livré à la fantaisie de quelque contingence, ici rien ne s’illustre à titre de complaisance. Il y a tant de rigueur d’écriture chez Nathalie Sarraute, tant d’ajustements architectoniques que la profusion des sèmes laisse peu de place à la respiration. Comme pour toutes les œuvres exigeantes, il faut lire en apnée et ne ressortir à l’air libre qu’après que la provision d’images a été faite, que sont apparues ces visions sous-marines sans lesquelles il n’est guère de saisie correcte de cela même qui trace le seul chemin de réception possible de la pensée. Ainsi les menues et profuses descriptions. Ainsi la catégorie des objets qui se dévêt de sa perspective objectale pour acquérir dimension métaphorique et sémantique. Ce qui est proposé, c’est un objet-tropisme portant en lui, non seulement les prédicats de sa pure matérialité, mais se dotant de sa propre rhétorique, de ses concepts opératoires, de ses affects. L’objet devient tremplin pour la pensée : des humains il reçoit leurs projections identitaires, l’ombre de leur pathos, l’empreinte de leurs désirs, il est marqué au fer de leurs ambitions, mais aussi à celui des gloires avortées, ou bien à celles qui pourraient paraître, si d’aventure, le destin voulait bien s’en mêler.

   Pour mieux percer l’opercule de la chose en tant que telle dans l’orbe de l’œuvre de l’auteur, il faut établir un parallèle entre les paradigmes opposés auxquels ils réfèrent, selon que l’on se place dans l’optique d’un objet « passif » ou bien « actif ». Une nécessaire précision sémantique s’impose, laquelle fera d’une « pensée l’objet », une vision nous mettant à même de comprendre quelque nuance. En référence à la littérature, classique chez Balzac, d’une part ; ensuite au mouvement moderne du Nouveau Roman, tout particulièrement chez l’auteur des « Fruits d’or ». Donc, « pensée de l’objet », laquelle se déclinera selon deux topiques : on pense l’objet en lui-même (génitif objectif), ou bien on pense l’objet comme objet pensant le monde (génitif subjectif) et le révélant à partir de sa propre proposition sémantique.

   * Chez Balzac, par exemple, dans le ‘Cabinet des Antiques’ ou bien le ‘Cousin Pons ‘, l’objet de collection est investi pour lui-même, de l’extérieur, si bien que Pons et Magnus le ramènent à sa propre densité, manière d’autisme dont jamais ne peuvent s’exonérer aussi bien les cheminées, les flambeaux, les toiles. L’objet est clos, il donne lieu à une fascination, il brille de tous ses feux mais ne transite nullement vers une autre position que celle qu’il occupe dans le lexique des choses présentes. Il est entièrement refermé sur sa bogue. Il est objet replié sur sa pure objectalité.

   * Chez Sarraute, le statut de l’objet retourne sa calotte, il devient sujet ouvert sur le monde ; monde auquel il dicte un genre d’imperium, il veut forger le réel, lui imposer sa loi, inscrire dans le marbre têtu du paraître les glyphes par lesquels non seulement il rayonnera en tant que sujet actif, mais portera au jour, celui, celle qui lui auront insufflé la vie, les divers protagonistes assurant jusqu’à leur propre disparition grâce à un phénomène de réification. Il y a une telle osmose du sujet-existant et de l’objet-existé que le tout se confond au sein d’une même réalité, celle d’une volonté de puissance que chacun, chacune à sa manière veut porter au-devant de lui sur la scène du monde. Ainsi la bergère Louis XV pour Alain ; ainsi la porte du cloître pour Tante Berthe.

   Les objets-tropismes

  La porte de Tante Berthe

   (Tante Berthe découvre, un jour, dans l’ombre froide d’une cathédrale, une porte dont elle tombe littéralement amoureuse. Elle la fera installer, plus tard, à la manière d’une précieuse icône, dans le luxe de son appartement.)

   « … cette petite porte dans l’épaisseur du mur au fond du cloître … en bois sombre, en chêne massif, délicieusement arrondie, polie par le temps … c’est cet arrondi surtout qui l’avait fascinée, c’était intime, mystérieux … elle aurait voulu la prendre, l’emporter, l’avoir chez soi … mais où ? […] il n’y avait qu’à remplacer la petite porte de la salle à manger qui donne sur l’office, faire percer une ouverture ovale, commander une porte comme celle-ci, en beau chêne massif, dans un ton un peu plus clair, un peu plus chaud … »

 

   La bergère d’Alain

'Le Planétarium' - Nathalie Sarraute

Bergère de style Louis XV

réplique d'un modèle d'époque

Source : Wikipédia

*

   (Le jeune couple Alain-Gisèle, derrière la vitrine d’un magasin d’antiquités observent une bergère, objet de leur ardente convoitise.)

   « Ça doit coûter une fortune … Pas ça chez nous, Alain ! Cette bergère ? » Elle aurait plutôt, comme sa mère, recherché avant tout le confort, l’économie, mais il l’avait rassurée : « Mais regarde, voyons, c’est une merveille, une pièce superbe … Tu sais, ça changerait tout, chez nous … » Le mariage seul donne des moments comme celui-ci, de fusion, de bonheur, où, appuyée sur lui, elle avait contemplé la vieille soie d’un rose éteint, d’un gris délicat, le vaste siège noblement évasé, le large dossier, la courbe désinvolte et ferme des accoudoirs … Une caresse, un réconfort coulaient de ces calmes et généreux contours … au coin de leur feu … juste ce qu’il fallait … « Il y aurait la place, tu en es sûr ? – Mais oui, entre la fenêtre et la cheminée … » Tutélaire, répandant autour d’elle la sérénité, la sécurité -, c’était la beauté, l’harmonie même, captée, soumise, familière, devenue une parcelle de leur vie, une joie toujours à leur portée. »

'Le Planétarium' - Nathalie Sarraute

Fauteuil club rond

Source : Wikipédia

*

   (Alain en visite chez Germaine Lemaire, l’auteur comblé, entouré d’objets éclectiques. Germaine interroge son protégé sur la qualité de son cadre de vie.)

   « Ah non, c’est très laid chez moi. Vous seriez terriblement déçue … il y a toutes sortes de cadeaux plus affreux les uns que les autres … Mais il n’y a pas moyen de s’en défaire. […] Voilà, n’est-ce pas, deux fauteuils de cuir très ordinaires en apparence, le genre « clubs » anglais comme il y en a dans certaines salles de cinéma. Eh bien, il y a autour d’eux des drames sanglants. Je lutte pour ne pas les avoir chez moi comme si je défendais ma vie. Et j’ai raison. Parfaitement. Car ces fauteuils, nous savons tous ce qu’ils sont. Mais jamais un mot là-dessus. Secret absolu. Il y a un accord tacite, on n’en parle pas … On se sert de toutes les armes qu’on a, mais jamais une allusion à ce qu’ils sont pour de bon : le signe de l’ordre qu’ils veulent imposer, de leur puissance, de ma soumission … »

   Le tapis chez Tante Berthe

   (Pierre, le père d’Alain, en visite chez sa sœur, écoute celle-ci lui raconter la dernière visite de son neveu, insistant sur la supposée goujaterie d’Alain.)

   « Ecoute-moi, mais écoute donc ce que je te dis, Pierre, je t’en prie … C’est très grave, tu sais … j’en suis malade, je n’en dors pas … Je ne demande qu’à croire que je me suis trompée … mais écoute-moi … »

   « Il fallait s’y attendre. Il ne fallait rien espérer d’autre de lui. Il l’écoute à peine, il fixe des yeux fascinés sur le coin du tapis qu’il a retourné tout à l’heure en venant s’asseoir … Le voilà qui se penche, sa nuque gonfle et rougit … il étend la main, saisit le tapis … Elle a envie de le prendre par le col de son veston, de le redresser, de le pousser brutalement et de le maintenir appuyé au dossier de son fauteuil pour le forcer à la regarder, à l’écouter … mais elle sait que cela ne servirait à rien. »

   L’amphore offerte par Germaine Lemaire (« Maine »)

   (L’écrivain, en visite auprès du couple Alain-Gisèle, vient d’offrir une amphore, manière de célébrer le nouvel appartement. Alain, très touché par le présent, mais aussi dans son rôle de prétendant au titre d’écrivain flatte Maine, alors que son épouse Gisèle (ce bloc lourd) oppose toute l’hostilité latente qu’elle tient en réserve à l’encontre de leur hôte commun. L’amphore, de toute évidence, ne paraît qu’une grossière copie de ses modèles antiques)

   « Oh, Maine, quelle jolie chose … C’est ravissant … » Il prend la fine amphore par chacune de ses anses et la tient en l’air à bout de bras, il plisse les paupières pour mieux la voir, il la pose avec précaution sur la cheminée … « Là … il faut la mettre ici, c’est tout indiqué … Ce sera l’ornement du salon … » Il s’écarte, il passe des mains caressantes le long de son col, de ses anses, de ses flancs … il la tourne un peu … « Comme ça, c’est parfait … On peut voir dans la glace le reflet de ce faune admirable, de ce char … Quelle pureté de trait, c’est étonnant … » Mais il n’y a rien à faire, le courant ne passe pas. Il sent dans tous ses gestes, dans ses mots, dans ses intonations quelque chose d’un peu guindé, un apprêt, une outrance, tout cela manque de chaleur, de vie … […] « Cette amphore me fait penser à celles que j’ai vues au musée d’Arezzo, il y en avait de très belles … Maine, vraiment vous nous gâtez trop, c’est trop gentil … » Mais ce n’est pas sa faute à lui, il n’y est pour rien … Voilà, il le sait, ce qui empêche ses sentiments de couler, forts, libres, chaleureux, dans ses mouvements vers cette masse inerte, là, près de lui, ce bloc lourd … C’est vers cela que toutes ses forces, que toutes les ondes qu’il émet dévient, il faut ébranler cela, le faire vibrer … « mais Gisèle, tu ne trouves pas que cette amphore est aussi belle que celles que nous avons vues au musée d’Arezzo ? … vraiment, Maine nous gâte trop … Non, mais tourne-là un peu par ici. Regarde ce faune, ces chevaux … » mais c’est à peine si quelques vibrations légères révèlent dans la masse inerte le passage d’un très faible courant … « Oui, tu as raison, Alain … c’est très beau, c’est ravissant … » Il n’y a rien à faire, il le sait, les efforts qu’il déploie ne font, comme toujours, qu’accroître cette inertie, augmenter cette résistance … il faut avoir le courage de couper court, de renoncer … il jette encore un regard hésitant, nostalgique, vers la cheminée … »

   La Vierge gothique à l’aune du regard de Lebat

   (Alain vient de dénicher une Vierge dont la facture présente quelques défauts, défauts dont le futur possesseur espère que nul ne les décèlera)

   (Le monologue intérieur. Les supposés admirateurs)

   « C’est vraiment beau, dites-moi, c’est très étonnant … où l’avez-vous trouvée ? Mais vous savez que c’est une pièce rare … Ils tourneront autour, tout excités, ils se rapprocheront, se pencheront, plisseront leurs paupières … rajusteront leurs lunettes … Vous savez à quoi cela me fait penser ? A ces merveilleuses statues gothiques de l’école de la Loire … » Il baissera les yeux modestement : « Oh ! je suis tombé dessus par hasard … je l’ai aperçue en me promenant … dans la vitrine d’un petit brocanteur … » Ils hocheront la tête, ils avanceront les lèvres. « Eh bien … ».

     (Le monologue intérieur : la supercherie est démasquée)

   « Tiens, tiens, c’est le fin connaisseur, le grand expert, c’est cela, ce goût fameux, mais il n’y connaît rien ce pauvre Alain … Vous avez vu sur sa cheminée, cette Vierge avec l’enfant … C’est du faux Renaissance ou je ne m’y connais pas … On n’a pas idée de mettre ça chez soi. »

   (La rencontre fortuite de Lebat, lequel critique le phénomène de mode)

   « Alors, vous vous intéressez au style Renaissance ? » Alerte. Branle-bas. Pendant qu’il était là à parer à Dieu sait quelles attaques imaginaires, à essayer d’éviter les embûches dressées par un adversaire inventé, l’ennemi, le vrai, le seul redoutable l’épiait … l’ennemi a fondu sur lui. […] Une satisfaction repue luit comme toujours au fond de ses petits yeux perçants : « C’est très couru, hein, le style Renaissance, à ce qu’il paraît, en ce moment ? ».

   Petit morceau d’anthologie

   « Mais il faut prendre les choses comme elles sont. On n’y peut rien, allez. C’est honteux, ces jeux infantiles, ces gestes d’autruche apeurée. Qu’on frotte les taches, qu’on bouche les trous - parfait. Ça ou autre chose. N’est-ce pas ? Ça vaut mieux en tout cas que le désordre, la saleté. Mais les incursions dans les sombres domaines souterrains, les contrastes exquis avec le monde chatoyant vers lequel on remonte d’un coup de reins, quelle littérature, tout ça … Allons, un peu de courage. N’attendez rien. Tout est pareil dehors, dedans. On s’accommode comme on peut avec ce qu’on trouve sous la main. Et on regarde les choses bien en face, crânement.

Ils ont tous très bien compris. Très vite, sans avoir besoin de longues explications. On n’a pas encore découvert ce langage qui pourrait exprimer d’un seul coup ce qu’on perçoit en un clin d’œil : tout un être et ses myriades de petits mouvements surgis dans quelques mots, un rire, un geste. Tout le monde a un peu mal maintenant, la descente sur les montagnes russes a mal tourné, ils se sont cognés. Ils se sentent un peu ridicules, un peu gênés. »

 

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24 juillet 2021 6 24 /07 /juillet /2021 16:49

(Bref essai d'intertextualité [d'inter-picturalité]

entre une œuvre d'Elsa Gurrieri

et une œuvre de Gilles Molinier)

De la racine à la ramure.

Œuvre : Elsa Gurrieri

***

   Ce qu'aimait faire Aurora,  ceci : se poster à la lisière du monde et regarder. Regarder jusqu'à l'évanouissement, jusqu'à la perte de soi dans des corridors de brume. Voir était une fascination. Il y avait tant de beauté partout présente qu'il fallait archiver dans les feuillets de la mémoire. Le soir, lorsque les ombres devenaient longues, Aurora grimpait en haut de la colline, là où les herbes dansaient sous le vent. Elle s'adossait à un arbre - à l'un de ces arbres dont elle était une manière de prolongement -, et clouait ses yeux au cercle agrandi de la clairière. Partout la lumière baissait et, maintenant, ce n'étaient plus que quelques filaments faisant leur lacis d'argent sur la dalle lisse de la mer. Le village luisait encore, piqueté des étoiles des réverbères. Il y avait si peu de mouvement qu'on aurait cru à un commencement du monde. A moins que ce ne fût à une fin.

   Tout reposait et la cadence des hommes avait enfin trouvé son point de chute. C'était un mystère que de fixer la braise de ses yeux sur le peuple des grands arbres. Il suffisait de se laisser gagner par leur houle si lente à se mouvoir. Au-dessus de leurs têtes déjà prises de sommeil, c'était comme une manière de nuage d'écume, un reste de clarté posée sur le silence des frondaisons. Une rumeur, un murmure, une à peine oscillation de la meute végétale. Aurora sentait en elle, à l'intérieur de la grotte de son corps, glisser longuement ces lacets de lumière qui détouraient les contours des pins parasols et des chênes-lièges. C'était une seule et même harmonie, du monde, de soi, du sens partout répandu. Quelques flaques plus claires traînaient au ras du sol, se mêlant aux coussins de mousse, aux cheveux hirsutes des lichens. Bientôt, à l'ouest, le soleil ne serait plus qu'un vague souvenir alors que les derniers feux s'éteignaient dans les foyers noyés de cendre. Le domaine de la nuit avançait, faisait ses lacs sombres, ses filaments de bitume, ses remous d'algues brunes. Le globe de la lune, hissé en plein ciel, les étoiles aux yeux inventifs, la brise du large se balançaient à l'unisson, immense clapotis qui semblait vouloir dire la perte de la parole humaine, la parution de la poésie aux étranges confins. Tout s'irisait à l'infini, tout glissait calmement sur la courbure des choses. Puis, la nuit se faisait plus dense, cotonneuse, enveloppant tout dans une taie étroite, genre de langage venu dire l'instant unique, la vision qui, jamais, ne se renouvellerait.

   Les arbres avaient déserté leurs cimes, ils n'étaient plus que racines faisant glisser leurs tiges blanches dans des tunnels de limon. L'univers du sol livrait ses tapis d'humus, les taupes aux livrées soyeuses avançaient sans bruit, les eaux souterraines brillaient de l'intérieur, les grottes de calcite ouvraient leurs parois de phosphore. C'était comme si la terre, soudain devenue aussi mince qu'un isthme pris entre deux océans, se fût livrée dans son entièreté, en un seul empan de glaise souple et humide. Là on était bien, lovée au creux de la confiance, abandonnée au luxe de la présence. Là on était bien où l'on aurait pu demeurer une éternité, le balancement du nycthémère faisant son rythme de chrysalide. Tout en attente du déploiement, tout dans l'irrésolution prénuptiale de la nuit finissante, du jour non encore parvenu à sa parution. Tout dans tout, identiquement à une longue immersion dans des eaux amniotiques au long cours.

De la racine à la ramure.

Œuvre : Gilles Molinier

*

   Mais bientôt serait l'aurore et sa lueur à peine plus haute que le chant du grillon. Bientôt serait la révélation des choses en leur étrange singularité. Aurora, postée dans le recueillement de sa silhouette, avait la discrétion d'un céladon luisant dans la pénombre d'une cloison huilée, translucide. Un presque effleurement de soi dans l'événement à venir. Une saisie de ce qui s'annonçait alentour avec la persistance à être d'une simple évanescence. Tout paraissait tellement commis à une prochaine perte. Alors Aurora laissait son corps se dilater aux dimensions de l'espace. Elle abandonnait sa posture racinaire, elle se hissait au-dehors de l'antre terrestre, elle surgissait du ventre de l'argile afin de féconder le ciel, d'ouvrir aux hommes l'arche brillante de leur destin. Car Aurora était cette 'inquiétante étrangeté' dont les Vieux Hommes aux palabres, vêtus de noir, sous les bouillonnements de l'arbre aux paroles, prétendaient qu'elle était un elfe, ou bien une fée, ou bien un démon commis à leur propre perte. Mais peu importaient les radotages des joueurs de tarots : ils voyaient en toute chose la main prémonitoire qui, un jour les frapperait, les distrairait à jamais des signes mondains. Ils étaient hautement mortels, promis à la finitude et, ceci, ils ne l'acceptaient que du bout de leurs lèvres urticantes, de l'extrémité de leur âme cavernicole.

   Cependant que le jour commençait à poindre, une hésitation faiblement colorée à l'orient, une traînée de lave sur la mer, un glissement hors de soi des failles abyssales; Aurora habitait maintenant le faîte des arbres. Elle était balancement au-dessus des épis sombres, elle était ramure et lumière argentée parmi les dérives du monde, elle était l'arbre et la forêt, le tronc et l'écorce, le centre et la périphérie de tout ce qui paraissait dans l'incertain du poème. Bientôt l'infini langage du ciel féconderait la terre en une union que, jamais, les mots ne pourraient porter à révélation, pas plus que les gestes n'en dessineraient la forme, ni les yeux n'en décideraient le contour. C'était une question d'âme, une somptueuse affinité qui dressait sa liane depuis le corps intime de l'exister jusqu'aux limites du compréhensible. Comment dire cette prodigieuse manifestation de l'annonce de la lumière alors que les hommes encore livrés au sommeil et au rêve dérivaient longuement sur leurs nattes d'envie ? Comment dire cela qui surgissait depuis la nuit des temps et, jamais, ne serait nommé ? Peut-on dire la nuit finissante, peut-on dire le jour naissant ? Peut-on dire le mince fil qui les relie, le passage qui les anime, l'unique don qu'ils portent en eux à la manière d'une offrande multiplement renouvelée ? Peut-on dire l'être de l'homme, du monde, des choses, autrement qu'en s'immergeant dans ce réel qui nous comble en même temps qu'il se dérobe ? Peut-on dire quoi que ce soit du vivant et ne pas tomber dans une simple pantomime ? Peut-on ?

   La bascule de la nuit a eu lieu, la merveille du jour lui faisant suite. Aurora, pieds nus dans la poussière d'or, redescend les marches de schiste qui conduisent au village. Quelque part, loin sur la mer, une tache claire semble témoigner de l'unique, de l'étonnante ouverture du manifesté en son essence. Déjà, sous l'arbre à paroles, les langues se délient qui disent l'urgence à se saisir des choses. A les porter à leur incandescence. Mais il est toujours trop tôt ou bien trop tard pour pouvoir coïncider avec l'arche du temps qui fait ses remous et ses cataractes, ses ruisseaux qui coulent en nous avec la douce insistance de l'imperceptible. Il ne reste plus qu'à s'en remettre à soi, à gagner l'en-dedans du monde tout comme le fait Aurora, campée tel un sémaphore sur l'extrême pointe du jour. Sentir en soi, dans les mailles rubescentes des tissus, dans la complexité des faisceaux de myéline, dans la turgescence des cerneaux gris, cet éternel passage de la lymphe, ce lent écoulement de la sève, cette confluence qui dit, en même temps, notre essence racinaire, aussi bien que notre disposition aux ramures, à savoir l'efflorescence de notre liberté.      Cela, nous les Arbres levés dans l'azur, ne pouvons le percevoir qu'à assumer notre immense solitude, là, tout contre la clairière où se brise la nuit sur les vagues de clarté. Toujours, il est possible de témoigner, tant que, devant nos yeux éblouis, se dessine l'estompe du présent, le voile du passé, la vibration de l'avenir. Arbres aux racines profondes, aux troncs tortueux, aux larges feuillaisons faisant leur dérive parmi les lames d'air, nous ne vivons qu'à nous élever encore, comme Aurora, vers ce qui nous appelle, qui est poésie étendue d'un bord à l'autre de l'horizon. Cela, nous le pouvons. Cela, nous le voulons !

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22 juillet 2021 4 22 /07 /juillet /2021 16:26
Une fragile éternité

 ‘Le Chemin des Grands Jardins

Œuvre : Roger Dautais

 

***

 

    A les voir posés là, devant nous, nous croirions que ces cairns existent depuis une éternité. Comme si une lave bouillonnante avait immémorialement surgi du rocher, laissant apparaître ces bulles immensément figées. Et alors il n'y aurait plus eu de mouvement possible, sinon celui des vagues. Flux et reflux comme pour scander un temps long que les hommes n'auraient pu saisir dans l'empan de leur mémoire. Seules les pierres le peuvent en qui se grave la lenteur géologique, son avancée tellement imperceptible. Une manière d'annoncer la perdurance des choses, la marche inaperçue de la Nature. Un ‘éternel retour du même’, une saison succédant à une autre, une érosion si lente qu'elle semblerait n'être que pure projection imaginaire. Le temps des pierres est si long, insaisissable, inaccessible, qu'il conduit le temps humain à ne s'annoncer que sous le règne de l'éphémère. Les quelques clapotis, au large, témoignent de cette relativité de ce qui passe par rapport à ce qui dure. De l'humain par rapport au cosmos.

  Or, ici, c'est bien d'une dialectique de la temporalité dont il s'agit. Conflagration de la durée et de l'instant. Et nous sommes renforcés dans la rectitude de notre perception en raison de la tension qui semble indéfiniment s'accroître entre la dureté si proche de la pierre, la fragilité si lointaine de l'habitat des hommes à l'horizon. Écho infini jouant sa partition entre le microcosme où nous tâchons d'exister et ce macrocosme qui toujours nous fascine en ceci qu'il est inatteignable, illisible. Quel serait le lien à établir entre ce doute de vivre qui, continuellement, nous étreint, et cette certitude qui nous fait face dont le rocher constitue la puissante métaphore ?  Y aurait-il une vérité inaperçue que ces pierres levées seraient censées nous dire ? La fatuité de notre prétention à être, par exemple ?  L'orgueil dont nous faisons souvent notre étendard alors que nous ne devenons, chaque jour qui passe, que matière s'oubliant elle-même, sable en devenir, poussière tellement inconsistante que personne ne peut témoigner au-delà de sa propre personne ? Les rochers posent-ils des questions ? La Nature nous adresse-t-elle une forme d'éthique ou bien est-ce nous qui lui attribuons cette faculté ? La Nature nous regarde-t-elle ou bien est-ce nous qui la regardons, nous les hommes à la vue étroite qui prétendons juger de tout, établir l'ordre des lois, décréter ce qui est beau, bien, vrai ?

  A contempler ces concrétions plurimillénaires nous sentons combien notre prétention est grande alors que l'empan de notre vie n'est qu'étincelle à l'aune de l'arbredu nuage, de la montagne, du bloc de schiste ou bien du chaos de granit. Voir cette image, l'amplitude qu'elle révèle, la distance dont elle témoigne dans l'ordre de la durée, entre l'homme et ce réel qui toujours lui fait face et nous sommes comme pris d'effroi. Nous devenons si vite mortels. Vie, espace de quelques souffles, de quelques battements de cœur, de quelques pas et nous faisons la révérence et, déjà, plus personne ne se souvient de nous. Pas même nos photographies qui jaunissent, se piquent de points noirs et bientôt s'effritent. Quant à notre nom, ce patronyme qui nous singularise et affirme notre ‘royauté’ le temps d'une parenthèse, qui donc s'en inquiètera lorsque nous ne serons plus qu'un embranchement anonyme dans quelque arbre généalogique, un rameau qui aura existé, puis aura chuté au sol, feuille morte bue par la terre à la courte mémoire ? Qui donc ?

  Heureusement l'entropie fait son travail, accomplit la disparition du vivant afin que du vivant, autre, puisse surgir. Cela nous le savons, quand bien même nous ne ferions pas, sur nous-mêmes, un travail d'intellection ou bien une recherche d'ordre métaphysique. Les choses portent, dans le secret de leur genèse, ce qui les a fait advenir, que toujours elles ignorent, mais dont elles révèlent, à leur insu, la trace visible, les stigmates apparents. Le granit, en sa texture, contient la structure même de sa propre disparition, ce fragment de minéral provisoirement rassemblé, agrégé aux fragments contigus, en attente du vent, de la pluie, du crépitement de poussière qui viendra le réduire en galets, puis en cailloux puis en sable que, plus tard, les enfants creuseront de leurs mains innocentes afin d'en faire des châteaux. Une manière comme une autre de donner au rocher une autre forme d'exister.

  Identiquement, l'homme de chair et de sang porte-t-il en lui le dessin de ses futures empreintes dont nul enfant ne fera la matière de ses jeux, le retour à la terre étant, après lui, son unique destinée. Ainsi sommes-nous, par rapport au géologique, cette ’fragile éternité’ s'accomplissant chaque jour selon un destin qui détermine une voie. Marchant sur des chemins de fortune ou bien d'infortune, parmi les cairns, près des hautes falaises de craie, le long des à-pics des montagnes, entre les murs de pierres sèches de la garrigue, près des météores blancs dressant leur vertige à contre-jour du ciel, c'est cela que nous faisons, tracer une physique - la mesure exacte de l'homme - à l'ombre d'une métaphysique - cette Nature insaisissable que, jamais, nous ne pouvons appréhender en totalité -, alors que nous pensons seulement vaquer à nos occupations avec l'unique souci de l'horizon humain. Ceci, cet inconcevable écart qui nous met en demeure d'exister le temps qui nous est imparti, cet écart donc est le même qui place le ciron, ce fragile insecte que nous toisons de notre silhouette, dans une simple posture d'infiniment petit alors que nous figurons, à sa minuscule vue, l'infiniment grand. Mais comment mieux traduire le sentiment dont nous sommes saisis, à la fois de prodigieux étonnement en même temps que de profonde détresse lorsque, considérant notre position dans l'univers, nous nous interrogeons à la manière pascalienne dans ‘Les deux infinis’ :

    "Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti."

   Mais, ici, si cette belle œuvre nous parle des pierres, elle nous parle surtout de nous, les hommes. Car cela qui est représenté par deux pierres, l'une surmontant l'autre dans un bel équilibre, n'est autre chose que l'esquisse humaine réduite à sa simple morphologie de signal iconique. Une pierre large pour dire le corps ; une autre étroite pour dire la tête. Il n'est besoin de représenter ni les yeux, ni les oreilles, ni le nez, ni la bouche pour que l'œuvre signifie en son entièreté. Une simple abstraction y pourvoira. L'essence humaine nous imprègne tellement de l'intérieur, qu'il n'est nullement besoin d'en détailler tous les prédicats afin qu'elle nous parle.  Pas plus qu'il n’est utile de construire une fable ou bien de sous-titrer l'œuvre pour que la famille apparaisse, les parents, puis les enfants par taille décroissante.

    L'instinct grégaire, l'altérité creusent de tels sillons dans notre psyché que la simple vision de quelques silhouettes nous installe déjà dans une possible épopée. Celle de ce mystérieux groupe qui semble tourner le dos au paysage, nous faisant face de toute son énigme de gemme. Nous sommes, à proprement parler ‘dévisagés’ par cela même qui nous interroge depuis ce regard muet, lequel, par définition n'en contient aucun, alors même qu'il les contient tous. Nous perdons la face, cette singulière épiphanie par laquelle nous nous révélons au monde. Nous sommes interrogés par cette multiple mutité dont les bouches absentes nous en disent bien plus qu'elles ne le pourraient si elles proféraient des mots. Leur silence de pierre, plus qu'un retrait de la parole dans une crypte scellée, est un cri lancé en notre direction. Un cri métaphysique qui veut rendre visible les milliers de formes qui, à chaque instant, nous visitent de leur étonnante présence alors que, toujours, nous nous réfugions dans le non-dit et l'incurie, pensant qu'il y a mieux à faire que d'interroger les cairns, fussent-ils doués d'une âme. Quoi qu'il en soit de tous ces présupposés, il nous reste à contempler et à méditer !

 

 

 

 

 

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21 juillet 2021 3 21 /07 /juillet /2021 15:48
Elle qui passait dans le gris

Photographie : Blanc-Seing

 

***

   

   Le matin, très tôt, le blizzard avait insinué sa langue froide dans la meurtrière des rues désertes. Ce dernier assaut de l'hiver, depuis longtemps déjà on en avait été informés. Ç'avaient été de longs tourbillons de feuilles, des meutes de poussières abrasant la terre. Alors on s'était réfugiés dans les tanières chaudes, on s'était disposés à n'être plus que de vagues points d'interrogation dans l'illisibilité des chambres obscures. On respirait à peine et le cœur faisait ses diastoles-systoles avec un ébruitement de luciole. Au-dessus des corps pareils à des monceaux d'argile flottait une vapeur rare, presqu'éteinte, manière de langage autistique émergeant d'une nullité partout présente.

  Tout, dans la ville, s'était immergé dans un fluide neutre. Les arbres, plantés dans la toile grise du ciel, disaient l'immobilité des choses. Les trottoirs étaient de longues mésas parcourues de désolation. Les pavés abritaient, dans leurs interstices, l'étrange liquéfaction d'une lumière noire, bitumeuse. Du parc enseveli sous la neige, n'émergeaient que quelques sculptures cernées de coulures vert-de-gris, des rythmes perdus de balustres, les stalactites de la fontaine pareilles aux brisures bleues des glaciers.  Au-dehors, sous la vacance des avenues, seules deux longues lignes sombres fuyaient vers un impossible horizon. Les trams au long mufle avaient déserté la chaussée, laissant les falaises des immeubles sans voix, sans mouvements qui auraient pu signifier un genre d'existence.

  Ayant perdu son agitation, ses couleurs, son affairement continuel, la ville s'était en quelque sorte immolée, sacrifiée à l'exigence d'un dieu païen à l'austérité apollinienne. Les seules offrandes possibles étaient alors le refuge au creux du silence, le repli ombilical autour du vide, l'abandon de soi dans une gangue marmoréenne sans profération possible. Le jour ne s'illustrait plus que sous une partition minimale de noir, de blanc, de gris. Le noir disait la fermeture du monde, son incapacité à traduire quoi que ce fût des parcours que faisaient jusqu'alors les concrétions humaines à même un sol hautement métaphysique. Le blanc ne remuait même plus ses lèvres d'albâtre, n'articulant plus que des sons internes perdus dans les congères de chairs meurtries. Seul le gris parvenait à s'extraire de cette mortelle insignifiance. Par son balancement, son exacte médiation entre l'occlusion et la possible clairière, par son juste souci de dire, dans l'à-peu-près existentiel qui flottait au ras des consciences, la perdurance des choses, leur ligne toujours incise dans quelque événement dont les Vivants ne percevaient même plus les esquisses tant leur vue était distraite, seulement occupés d'eux-mêmes et de leurs cheminements laborieux.

   Seul le gris demeurait la seule réalité palpable, seul il s'avançait à découvert face à l'horizon oublieux des hommes.  Le gris, point de passage vers l'infini des mouvances, la multiplicité des significations, les Existants ne le percevaient guère que dans le genre d'une perdition, tout juste à la frontière de leurs rêves. Et alors que le blanc, partout répandu, faisait se confondre tout surgissement virtuel en une même unité, s'imprimait sur les rétines la métaphore d'un parcours qui se confondait avec l'imaginaire lui-même.

  ELLE qui passait dans le gris, dans l'entrelacs des ferrures et l'indécision du jour, était-elle seulement ombre fantasmatique, pure illusion, hallucination des sens ; était-elle uniquement une effigie humaine disposée à une probable fiction, une fable, une histoire ? Avec les infimes mouvements du réel, la chute lente des feuilles, l'élégance ordinaire des flocons, la libre vibration  des sentiments, lorsque les choses ne sont que d'approximatifs tropismes, de simples tremblements, que pouvons-nous faire d'autre  que de nous réfugier dans ces marais d'incertitude qui, en vérité, ne sont que nos propres hésitations, nos balbutiements, nos sidérations face à l'infinie beauté du monde ?

 

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20 juillet 2021 2 20 /07 /juillet /2021 15:51
A l'écoute de  la Planète Boisée.

Œuvre : Marc Bourlier

***

   [Ce nouveau texte sur une des œuvres de Marc Bourlier doit être lu en tant que parabole. Si de menues figures du genre des écorces, des bois flottés ou éoliens ne nous questionnent guère du fait de leur étroite contingence, cependant il n'est pas interdit de rêver à leur sujet et de voir, en quelque manière, comment ils pourraient nous instruire sous le mode d'une fable. Mais la fable n'existant jamais qu'à être l'allégorie d'une vie, la mise en musique d'une existence dont il convient de tirer des enseignements, c'est par sa chute morale qu'elle fait vraiment sens. Ici, nous utiliserons plutôt le terme général d'éthique, voulant signifier par-là la nécessaire obligation de l'être humain de se situer d'une manière consciente par rapport à son propre comportement, face aux autres et au contexte qui l'accueille l'espace d'une finitude. Car nul homme ne saurait s'exonérer de ce fameux triangle éthique du "je veux, je peux, je dois" auquel il doit non seulement réfléchir, mais auquel il lui est nécessaire d'apporter des solutions concrètes. Apprenons à regarder et à déceler, sous l'écorce, aussi bien le fragile aubier que le compact duramen. C'est seulement à ce prix que les choses se révéleront avec la profondeur dont elles sont investies, souvent à notre insu, dont nous n'apercevons que l'écume de surface.]

***

   Très loin d'ici, au fin fond de l'espace, il y avait une minuscule planète. C'était la Planète Boisée. Elle était ronde comme la bille d'un bilboquet, rouge comme une pomme d'api et tournait sur elle avec un joli mouvement de danse. Tout y était de bois, aussi bien la terre que les arbres, évidemment. Il y avait de hauts peupliers, pareils à des flammes. Des palmiers qui faisaient bouger leurs mains dans le vent. Des araucarias avec le désespoir des singes accroché à leurs troncs. Des oliviers aux corps noueux avec des olives en bois. Des chênes immenses avec des colonies de glands à la queue leu leu. Des saules qui pleuraient des larmes semblables aux grains d'un chapelet. Des noyers avec des noix joueuses comme des ballons. Tout ce petit peuple des arbres vivait en harmonie et nul ne se serait plaint de son sort. Cependant que tout allait 'pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles', un jour le vent du ciel s'était levé, avait gonflé les joues et bien des choses de bois s'étaient éparpillées sur le sol étonné de la planète. Un peu partout, l'on trouvait des régiments de branches cassées, des bataillons de brindilles et des escouades de sarments. C'était une vraie désolation que de voir cela et nombreux étaient les arbres à se désoler de cette furie tombée des astres.

   Mais, sur la Planète Boisée, on n'avait pas pour coutume de baisser les bras et, bien vite, la riposte s'était organisée. Chacun, tilleul, ormeau, frêne s'était pris par la main et avait assemblé en forme de huttes les éclisses et fragments qui leur avaient été arrachés. Et, la nuit venant, alors qu'une encre noire envahissait toute chose, les petits bouts de bois s'étaient réunis sous des formes humaines. Pourtant, ils ne connaissaient ni la Terre ni son peuple debout, mais parfois l'intuition sylvestre dépasse l'entendement. Donc tout voguait calmement dans la touffeur des frondaisons et le balancement des ramures. On se serait même endormis pour un sommeil définitif si l'on s'était laissés aller à cette manière de luxe qui enveloppait tout dans des rumeurs de soie. De bon matin, déjà, on s'activait dans les sous-bois et le cercle des clairières. On fabriquait, à tour de bras, toupies, voitures minuscules, chalets avec des rideaux de copeaux et des jardins de sciure, locomotives et wagons, châteaux et ponts-levis. C'était pure joie que de voir cela et les jours succédaient aux jours avec un crépitement d'eau claire. Les Petits Boisés vaquaient à leurs occupations, chacun dans son aire, sous les feuillaisons claires des trembles et les épines aiguës des acacias. Le contentement étant attaché à chaque menue tâche, l'on ne s'inquiétait ni de son bout de bois contigu - le Boisé voisin -, ni de celui, plus lointain, que l'on apercevait brindille parmi les brindilles. L'indépendance, l'autonomie étaient la manière de vivre de ces menus rejetons de branches qui, pour n'être pas soudés entre eux par l'ombilic n'en dédaignaient pas, pour autant, de deviser parfois, rassemblés sous le clair de Lune.

   Un jour, un des membres de cette paisible confrérie, avisant deux bouts de sureau évidés en leur milieu, les portant au-devant des boutons de ses yeux, fit une découverte qui devait bouleverser les us et coutumes de la petite communauté. D'une façon tout à fait fortuite, ce qui s'inscrivit dans la visée des jumelles, ce ne fut rien d'autre que les monts et les plaines, les fleuves et les plages, les villes et les rues de la Planète Bleue. D'abord ce fut un instant de ravissement pour ces menus fragments davantage habitués aux rigueurs des occupations sylvestres qu'aux pléthores de comportements qui faisaient s'égailler les Terriens en milliers d'activités diverses. C'était un carrousel infini de sons et d'images, de festivités et de joyeuses farandoles. Mais c'était sans compter sur la distraction commune des hommes et leur confondante frivolité. Par un matin de brumes, alors qu'une des sentinelles des Petits Boisés s'ingéniait à inventorier les faits et gestes des lointains locataires de la galaxie, un événement étonnant se produisit. Alors que sur la face visible de la Terre, la nuit faisait couler son encre dense seulement piquetée des yeux des réverbères, à l'extrême limite de l'horizon, un éclair se produisit qui incendia le ciel et rendit immédiatement visible les plaines et les montagnes, les océans et jusqu'au cœur le plus reculé des villes. Des nuées blanches, pareilles à un immense champignon s'élevaient dans l'espace à des hauteurs prodigieuses, inondant même les consciences minuscules des Petites Vigies. Alors les allées du Monde Bleu ne furent plus qu'une longue procession de silhouettes hagardes, qu'une infinie diaspora émiettant l'humain au hasard des contrées que la foudre de la guerre n'avait pas encore touchées. Car c'était la terrible inconséquence des hommes, leurs éternelles divisions, leurs chamailleries sans répit qui les avaient conduits à l'inévitable. Depuis longtemps la menace rôdait, depuis longtemps les prédicateurs, les pacifistes, les visionnaires avaient alerté la foule des badauds. Mais rien n'y faisait et les Vivants demeuraient sourds et aveugles aux messages de ceux qui demeuraient éveillés alors que beaucoup dormaient debout, progressant comme des somnambules. L'effroi avait gagné les profondeurs de l'espace et il ne restait plus une seule planète qui ne soit envahie du pieu de la désespérance, de la dague de la peur soudée au ventre. C'était terrible à voir, cette vague, ce cataclysme qui menaçaient de tout détruire sur leur passage.

   Lorsque les premières ondes frappèrent la Planète Boisée, il y eut comme une convulsion des grands arbres et leurs racines résonnèrent longtemps dans les profondeurs du sol. On aurait pu justement craindre pour les occupants de ce lieu hors du temps. Mais leur sagesse boisée avait été infiniment supérieure à celle de leurs lointains congénères de chair et ils s'étaient unis grâce à un lien de métal et de cordes - les seules pièces qui n'étaient pas de bois - et, fraternité aidant, ils avaient resserré leurs étreintes, ajustant au plus près leurs corps de fibres en une manière d'union à la consistance de duramen, compacte, dense, inaccessible à la fureur anonyme des hordes guerrières. A défaut de cette matière inaccessible aux humeurs diverses, les hommes ne s'étaient revêtus que de la chair tendre de l'aubier et, maintenant, ils payaient au centuple le prix de leur coupable inconséquence. La Terre n'était plus qu'un immense champ de cendres fumant et il n'y avait rien à espérer, des siècles durant, de ces étendues géologiques à la consistance de lave.

   Du haut de leur belvédère, les Petits Boisés replièrent les tubes de leurs jumelles, prirent soin de les enfouir en un lieu dont ils se hâteraient de perdre la mémoire. C'était si désolant de se pencher sur les vestiges d'un monde guerrier seulement occupé de haines et de revanches. Pourtant, les fruits de la paix étaient suspendus partout, à portée de main, telles de délicieuses grenades aux pépins généreux, mais les hommes ne s'arrêtaient jamais qu'à la barrière de l'écorce, ne prenant pas la peine de déciller leurs yeux soudés de cataracte. La plupart étaient aveugles, marchant de guingois, la conque de leurs oreilles laissant s'écouler une cire compacte. Tout cela, ce refus de porter l'existence à sa naturelle plénitude, il fallait l'occulter et laisser les choses longuement infuser. Un jour viendrait où brillerait une étoile sur la toile libre du firmament. Alors, les uns contre les autres, lovés dans une exacte amitié, recouvrant son corps de bois d'une couche de feuilles et de quelques pelures d'écorce, sur son lit de mousse, on se disposerait à dormir avec l'espoir du rêve. Demain illuminerait l'espace et on ouvrirait à nouveau les yeux sur la merveille de vivre. Du dedans de son âme, le bois chanterait. Ce serait le signe que l'on attendait depuis une éternité. Enfin la lumière serait là qui dirait au monde l'immense sagesse. Il n'y aurait rien de plus à espérer !

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18 juillet 2021 7 18 /07 /juillet /2021 16:23
« La cabane est sur le toit ».

Œuvre : Laure Carré.

« La cabane est sur le toit »

***

  Tous, dans le cœur, au fin fond de la tête, dans quelque repli de l’âme, nous habitons et sommes habités. C’est dans l’essence de l’homme que de trouver lieu sur Terre et y faire croître son être. A défaut de cela, une conque dans laquelle s’immerger, l’exister est pure errance, perte de soi dans l’abîme et l’être est illisible, pareil à la feuille d’automne que la bourrasque désole et reconduit à de simples nervures.

« Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

feuille morte. »

(Verlaine - Poèmes saturniens)

*

« La cabane est sur le toit »

Certes nous habitons.

Certes nous avons lieu d’être.

Mais y sommes-nous suffisamment ?

 

      Corps habité

   Notre corps, notre première cellule au monde, notre chambre où trouver repos et ressourcement, l’habitons-nous avec suffisamment de présence ? L’investissons-nous ou bien vivons-nous, à côté de lui, dans une manière de diversion, laquelle ne nous en livrerait que de superficielles lignes? Le connaissons-nous, au moins, mieux qu’à l’aune de cette carapace qui nous abrite l’espace d’une vie ? L’approchons-nous de façon satisfaisante ? N’est-il pas cet étranger, ce nomade « sans feu ni lieu » que nous feignons de comprendre mais dont nous nous détournons pour toutes sortes de raisons microscopiques : regarder le vol d’une mouche, nous hypnotiser sur la corolle d’une jupe, nous noyer dans la vitrine que nous tend le monde afin de mieux nous ravir à nous-mêmes ? Ressentons-nous, au moins, notre corps comme un habiter ? Mais il faut aller du côté de Le Clézio et se fondre dans Lullaby, cette très jeune fille douée d’hyperesthésie, cette étrange créature, cette survivance mythique qui se fond dans le monde comme le monde pénètre en elle. Mais écoutons :

« Ça faisait plusieurs jours maintenant que Lullaby allait du côté de la maison grecque. (…) Elle s’approchait de la maison, en regardant les six colonnes régulières blanches de lumière. A haute voix elle lisait le mot magique écrit dans le plâtre du péristyle, et c’était peut-être à cause de lui qu’il y avait tant de paix et de lumière : «Karisma… ».

Le mot rayonnait à l’intérieur de son corps (…) Lullaby sentait son corps s’ouvrir très doucement, comme une porte, et elle attendait de rejoindre la mer. (…) Son corps resterait loin en arrière, il serait pareil aux colonnes blanches et aux murs couverts de plâtre, immobile, silencieux. C’était cela le secret de la maison. (…) c’étaient les mouvements de son corps, séparés, qui parcouraient l’espace au-devant d’elle. »

   « Etonnante » vision du monde (au sens de l’étonnement philosophique) que celle de l’auteur qui remonte aux sources mêmes de l’étymologie afin de reconduire son lecteur au fondement de l’être, à la source qui nous amène à parution. Si nous lisons Le Clézio avec l’attention requise, nous nous apercevons que connaître son corps revient, étrangement, à s’en exonérer, à le laisser flotter dans l’espace, à se laisser envahir par lui, l’espace, dans le même mouvement qui nous fait nous confondre avec sa propre réalité. Si la jeune héroïne parvient à ce sublime détachement qui l’amène hors de son corps en direction d’un monde « magique », c’est en raison d’une autre magie, celle du langage qui porte dans son corps même, dans son lexique, des clés d’ouverture infinies. Comprendre l’état d’extase par laquelle Lullaby se détache de son corps en même temps qu’elle l’amène à sa plénitude, jamais on ne s’en saisira mieux qu’à pénétrer le sens du mot grec χ α ́ ρ ι σ μ α (Karisma), lequel veut dire, à l’origine : « faveur, grâce accordée par Dieu », autrement exprimé, faveur des dieux de l’Olympe en direction des hommes.

   A seulement s’entendre avec ce mot, à coïncider avec son mystérieux pouvoir et, déjà, la très jeune fille qui contemple la maison, mais aussi le paysage, les rochers, la mer, l’aventurière donc est en voyage pour plus loin qu’elle. Son corps devient le réceptacle, l’amphore où se déposent avec bonheur (avoir du « charisme », c’est ceci, répandre autour de soi une indéfinissable aura qui entraîne l’adhésion, la fascination des regardants) tous les sèmes qui l’entourent, le vent, les embruns, le soleil, la fuite des vagues vers le large horizon, le sel, le buisson, la course vive des lézards, « l’odeur de l’herbe qui sent le miel ». « Elle voyait tout cela au même instant, et chaque regard durait des mois, des années. Mais elle voyait sans comprendre… »

   Et c’est alors le plus extraordinaire des phénomènes qui se produit. Gagnée par le monde à l’intérieur même de son corps intime, dans le réseau dense de son massif de chair, sur la face burinée de sa peau, la voyageuse ressent les catégories qui la déterminent, espace et temps, comme affectés d’un incroyable pouvoir de dilatation. Elle ne reste pas auprès des choses, elle est chose elle-même, pouvant devenir, tour à tour ce qu’elle est en son fond, mais aussi ce qu’elle devient, ce déploiement sans fin qui la fait l’égale d’une manière d’infini, l’analogue d’un territoire sans fin. Alors habiter son corps prend tout son sens. Il n’y a plus de séparation arbitraire du sujet qu’elle est supposée être et de l’objet que le monde semble constituer a priori. L’unité primitive, la dyade révélatrice de fusion et d’harmonie s’éclaire jusqu’à l’intérieur des abysses. Il n’y a plus d’abîme mais son contraire, l’exhaussement de soi dans la manifestation quasi-absolue d’être. Une manière d’ontologie fondamentale trouvant sa propre vêture existentielle et s’y confondant dans un vertige de la vue.

Souhaitant rendre compte de cette expérience hors du commun, Lullaby s’amuse à écrire des bribes de phrases dans sa tête :

« Là où on boit la mer »

« Les points d’appui de l’horizon »

« Les roues (ou les routes) de la mer »

   et elle haussait les épaules parce que cela ne voulait pas dire grand-chose."

   Bien évidemment le « cela ne voulait pas dire grand-chose » ne prend guère sens que dans la perspective d’une perception à la limite d’une saisie extra-sensorielle de l’univers. La compréhension n’est plus de mise puisque les choses apparaissent comme étant seulement intuitionnées, dépouillées des prémices du concept, s’absentant totalement du sacro-saint principe de raison. Lullaby traverse le monde tout comme le monde s’insinue en elle, à la faveur de la vision d’une maison dont le caractère sacré est plus qu’évident - un temple grec avec son péristyle gravé du hiéroglyphe qui invite à se déporter hors de soi en direction de l’Olympe dont le sommet invisible cache aux mortels le séjour des dieux -, vision qui se rapproche d’une contemplation, seule ressource que la villégiature des immortels autorise afin que puisse être approchée cette divine ambroisie que le nectar fait resplendir, nectar dont seuls les hommes au regard exact pourront connaître le goût. Il y faut plus qu’une propédeutique, une disposition de l’âme vers ce qu’elle veut connaître : elle-même qui a été au contact du sublime et en porte la trace en quelque coin secret. Jamais la beauté ne s’oublie.

   La merveilleuse héroïne retourne souvent sur le lieu magique afin que quelque chose comme une ouverture se produise en elle, qu’elle se sente habitée par ce monde étrange qu’elle habite elle-même comme par la grâce d’un merveilleux et inépuisable cercle herméneutique. Car, du monde, il y a infiniment à comprendre, à interpréter. Quantité de symboles croisés, de métaphores ruisselantes, de poèmes suspendus en l’air qui vibrent dans la clarté du jour, font leur braise en trouant la nuit de cet œil identique au troisième œil des orientaux, ou « œil de l’âme » qui ouvre majestueusement la connaissance de soi, des autres, enfin de ce qui n’est pas soi. Avec elle, l’altérité, il faut vivre sans frontière, d’une façon naturelle et aussi bien incliner vers le rocher, l’arbre, l’eau, l’enfant aux yeux de lumière, l’étranger au masque de cuivre, la course primesautière du papillon, le nuage dans sa navigation hauturière. Ce qu’est la maison en tant que symbole s’éclaire soudain avec l’intensité d’une vérité. C’est cela que Lullaby cherche inlassablement sur cette côte de rochers sauvages livrée au vent, au soleil, au silence immense comme la courbe de la mer, la vérité, seul cheminement qui signifie jusqu’à l’acmé de soi :

   « Elle aurait bien voulu revoir la belle maison grecque aux six colonnes, pour s’asseoir et se laisser emporter jusqu’au centre de la mer. (…) Alors elle s’assit sur une pierre, au bord du chemin, et elle essaya d’imaginer la maison. Elle était toute petite et blottie contre la falaise, ses volets et sa porte fermée. Peut-être que désormais plus personne n’y entrerait. Au-dessus des colonnes, sur le chapiteau triangulaire, son nom était éclairé par le soleil, il disait toujours :

ΧΑΡΙΣΜΑ

Car c’était le plus beau nom du monde. »

   Bien difficile de conclure après une si belle évidence de ce que la beauté veut signifier lorsque la conscience la vise avec la justesse requise.

   « La cabane est sur le toit ». Le temps n’est-il pas venu de dire que cette cabane qui nous habite depuis notre plus jeune âge peut enfin trouver son assise et son royaume ? Et pourquoi donc faut-il qu’elle soit « sur le toit » ? Mais sans doute parce que les révélations n’apparaissent qu’en pleine lumière, en haut du monde, quelque part près de l’Olympe. Nous disons et nous rêvons à ce qui pourrait advenir si, d’aventure, nous y trouvions notre site pour l’éternité. Car c’est de cela dont il serait question : du règne infini des choses belles.

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17 juillet 2021 6 17 /07 /juillet /2021 16:46
Cela qui vient à nous

  Photographie : Blanc-seing

 

***

 

   La parution du jour est toujours un événement et nous sommes saisis d'étonnement. Le corridor de la nuit est si proche avec ses anfractuosités, ses poches d'ombre, ses ressacs pleins d'inventivité. Cela nous habite encore avec la persistance que le papillon met à se dévêtir de sa chrysalide. Il y avait tant de mystère à être entourés, à être contenus, à être en route vers ce qui allait se produire et semblait de l'ordre du prodige. Nous vivions en abyme du temps, simple réverbération se répétant à l'infini, sans qu'il n’y ait de rupture, de césure, de point à partir duquel quelque chose de visible s'annoncerait. Une pure continuité dont nous ne pouvions nous abstraire puisqu'elle était nous-même en même temps qu'elle se disposait à devenir autre.

   Mais comment ceci est-il seulement possible ? Mais comment donc s'opère la métamorphose ? Comment le temps s'insinue-t-il en nous sans même que nous en ressentions la source claire, puis le ruissellement, puis l'ondoiement parmi la multitude à venir alors que nous avançons à notre propre rencontre ? C'est toujours un halètement, une respiration syncopée, une rapide effraction au creux même de l'intime que de poser ceci en regard de la conscience. Toujours il faudrait différer la mise en pleine lumière, toujours il faudrait laisser l'instant se recueillir en sa propre essence, dormir dans sa gangue d'éternité. Car certaines choses, cernées de haute solitude, ne peuvent descendre parmi nous qu'à l'aune d'une inquiétude, sombre lame d'effroi qui moissonne les têtes avant même, qu'en elles, ne se soit élaborée la question qui les occupe et, parfois, les taraude.

  Toujours des tumultes, toujours de rapides maelstroms autour de nos intellects dès que nous prenons garde de ce qui, par nature, se dissimule à la vue et dont le chant est si léger qu'il imite les balbutiements de la fragile libellule. C'est tout juste une tige de verre que nous serrons entre nos doigts égarés et qui, bientôt se brisera. De quelle décision étrange nos mouvements sont-ils l'objet pour que nos gestes soient soudain si brusques, pris de fébrilité, attisés d'angoisse ? Cette infime vibration que nous ne pouvons même pas nommer, tellement il y a, en elle, de spontanéité, de naturel, de facile écoulement, pourquoi donc lui demanderions-nous de rendre raison ou bien de se manifester sous les auspices d'une quelconque matérialité ? Aurait-elle à se justifier, à se prouver, alors qu'elle s'éprouve continûment avec la force attachée aux justes intuitions ?

   Et puis, est-ce bien raisonnable de commettre cette subtile translation du temps à être autre chose que ce qu'elle est ? Pourrions-nous, de quelque façon, l'amener dans la présence afin qu'elle devienne visible, qu'elle nous dévoile un peu de sa merveilleuse anatomie ? Jamais les choses n'apparaissent qu'à être différentes de nous, qu'à s'écarter, même dans l'infime, de notre propre silhouette. Est-il bien opportun de poser la question du temps, de l'espace, du langage, de l'être ? De tout cela nous sommes affectés depuis notre origine, pareillement à la respiration du monde. Nous le savons, nous en ressentons, à chaque instant, les multiples mouvances. Mais nous sommes hommes et nous tremblons d'effroi chaque fois qu'un mystère vient à notre rencontre ou, plus modestement, quand le brin d'herbe vibre sous le vent sans que nous soyons informés de la raison qui l'anime.

  Demeurons en-deçà des choses, aussi bien que de ces manières d'absolus qui, toujours nous parlent, mais en une langue différente de la nôtre bien que nous nous déplacions toujours dans les mêmes orbes. Celles des significations qui ne se résolvent qu'à jamais être posées. 

                                                                                        

 

 

 

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17 juillet 2021 6 17 /07 /juillet /2021 10:05
La vérité en tant que la mienne

Vase Vénézuélien

Musée du Quai Branly

(Dessins peints au doigt avec une argile ocre)

 

*

 

   Ce vase vénézuélien ancien, dont je rencontre la belle forme en ce lieu, en ce temps, pourquoi retient-il mon attention ? Ce n’est nullement au titre de quelque hasard comme si, cet objet sortant de nulle part, était venu habiter le champ vide de ma conscience. Non, cette ‘co-existence’ vient de loin, elle se fonde sur celui que j’ai été tout au long de mon existence, sur les coïncidences qui m’ont mis en relation avec telle ou telle chose dont j’ai retenu les caractères essentiels, que j’ai archivés au fond de ma mémoire. En quelque sorte, mon corps est devenu un genre de musée archéologique sur les étagères duquel j’ai déposé les objets les plus tranchants qui sont venus me dire le précieux de leur être. C’est au motif de mes centres d’intérêt successifs, de mes émotions, de mes soudaines joies que ce vase dont je parle a trouvé le lieu de son être, en même temps qu’il a confirmé quelques lignes élémentaires qui dessinent ma façon unique d’être celui que je suis et non un autre.

   Je crois, avec conviction, que mes affinités me déterminent bien plus que ne pourraient le faire des injonctions extérieures sonnant toujours faux pour la simple raison qu’elles sont plaquées sur ma propre réalité sans épouser en quoi que ce soit les valeurs qui sont les miennes, mes ressentis profonds, mes exigences, mes conceptions les plus fondées, celles qui, en quelque sorte, me ressemblent. Il n’y a guère que les rapports d’analogies, les correspondances s’établissant entre la substance dont je suis sculpté et celle qui me fait face qui puissent recevoir un réel assentiment, se doter d’une signification qui corresponde à mes attentes. La vérité est celle qui résonne en moi, trace les signes au gré desquels je m’y retrouverais avec l’altérité du monde.

   Il me faut éloigner de moi tout ce qui se présente sous le visage d’une ‘inquiétante étrangeté’, rechercher le lieu des convergences, l’aire au sein de laquelle je pourrai procéder à ma propre efflorescence. Tout ceci, cette conformité de ce qui m’est extérieur, de ce qui m’est intérieur, suppose l’existence d’un suffisant bonheur, la levée d’une possible joie. Toute vérité ne peut jamais se présenter à moi que sous l’épiphanie heureuse de ce qui fait sens. Un beau paysage, un bel objet, une belle personne. Eux seuls sont signifiants. La guerre, les discriminations de toutes sortes, les dogmes invasifs, les postures irrationnelles, les ostracismes, les excommunications, ont certes une signification mais nulle vérité. Ce sont au contraire des contre-vérités, c’est à dire des apories, des nihilismes. La vérité suppose une adhésion humaine à notre façon d’habiter adéquatement la terre qui ne peut être qu’éthique, absolument éthique. Pour autant la vérité n’est nullement la contrepartie de mes caprices ou de mes désirs les plus secrets. Elle est toujours doublée d’un souci de Soi, de l’Autre, du Monde. Toujours nous revenons à cette structure ternaire qui est la figure même que nous rencontrons dans notre cheminement d’Existant.

   Et maintenant, si je reviens à la source même de ce qui nomme le vase vénézuélien en tant que vérité pour moi, comment ceci est-il donc possible ? Le vrai de ce vase joue en écho avec le vrai qui m’habite dont j’ai patiemment élaboré l’esquisse, pièce à pièce, sur le chemin de mes expériences. La couleur de ce vase est la couleur d’argile qui, toujours, m’a fasciné. La forme simple de ce vase est toujours ce que je privilégie en première instance. Les motifs peints aux doigts m’émeuvent en raison de la trace humaine dont ils sont le témoignage. De tous les éléments, la terre est celui avec lequel je me sens en la plus grande familiarité.

   Si j’accentue ce qui en moi résonne et apparaît comme immédiatement saisissable, voici : ‘m’a fasciné’ – ‘je privilégie’ – ‘m’émeuvent’ – ‘je me sens’. Comment ne pas repérer là la position centrale de l’ego cogito dont l’activité est constituante d’un monde qui, toujours, est monde-pour-moi ? Sans doute n’y a-t-il d’évidence qui se détache avec autant de netteté. Elle ne fait que confirmer ce que je nomme ‘verticale dialectique’ dont JE suis l’un des termes, dont l’autre est le Monde. C’est toujours au gré de cette médiation des deux réalités dont ma conscience est l’opérateur que se situe cette réalité-vérité qui est la chose dont je suis assuré avec le plus de constance.

   Je ne peux construire l’être-que-je-suis qu’à même cette inlassable stratification, pièce à pièce, des vérités dont je suis l’acteur et le témoin. Tout ce qui est hors vérité s’évanouit à mesure que l’absurde qui s’y révèle, au titre même de son inconsistance, s’érode et disparaît telle une mauvaise fumée dans un ciel drapé d’azur dont la beauté est le recueil simple. Toujours, en nous, les mauvais souvenirs (sont-ils ces contre-vérités que nous fuyons ?), s’estompent sous la dalle claire des bons souvenirs, des moments heureux, des instants où ce qui, en moi se déploie, gomme toutes les incertitudes qui brouillaient mon horizon. Mes affinités lumineuses, ouvertes, tracent, immanquablement, la clairière dont mon être s’enquiert pour accomplir le destin qui est le sien.

    Donc, toujours la quête de la vérité. Il faut voir en quoi elle privilégie l’existence au détriment d’un idéal, par nature, jamais atteignable. Il m’est, par ma propre condition humaine, impossible d’essentialiser mon vécu au point de le porter à la hauteur des Idées platoniciennes, de Dieu. Je ne peux, tout au plus, que tendre vers…, me porter en direction de…, me projeter et espérer apercevoir au loin un halo qui nimberait la vérité et la mettrait hors de portée. Bien au contraire, dans le domaine de ma quotidienneté, dans l’enchaînement des faits et gestes dont je suis le récipiendaire ou le créateur, toujours je peux exister la vérité en tant que la mienne. Dès lors elle reçoit un cadre : telle motivation trouvant le lieu de sa réalisation, tel geste amical au bénéfice de l’ami ou de l’inconnu, telle œuvre qui est le recueil de qui je suis en propre, dont mes affinités sont l’essentielle source. Ainsi, en une formule synthétique, l’impossibilité d’essentialiser la vérité ferait fond sur l’exister ma vérité en tant que telle.

    Ces quelques réflexions théoriques n’ont guère de sens qu’à être confrontées aux incontournables effectuations du réel en sa force la plus vive. Mais, parti de moi, il ne me reste qu’à y revenir, à y chercher ces lignes de force selon lesquelles se dessine la ligne d’une vérité. Feuilletant l’album de ma propre existence, retrouvant d’anciennes photographies ensevelies sous la marée du temps, c’est comme si mon destin s’illustrait à partir d’une lampe magique qui aurait projeté mes propres stances temporelles sur l’écran de ma conscience. Prenant acte de ces documents existentiels, une idée se tisse à l’arrière-plan de mon regard, sur fond d’inquiétude de ma pensée. Elle peut se résumer en la formule étonnante :

   Existe-t-il un lieu et un temps de ma propre existence dont l’essence aurait correspondu avec le plus d’exactitude à ce qui, en moi, se disait comme vérité ?

   Ce qui sera à comprendre ici : la vérité sera toujours explorée selon son horizon existentiel (la vie en ses multiples effectuations), non selon son horizon essentiel (les diverses théories qui pourraient tenter de l’expliquer).

 

 

 

  

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