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10 août 2022 3 10 /08 /août /2022 12:19
De quelle confusion êtes-vous la forme ?

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

   [Incise sur une écriture « mortelle ».

 

   Tout, par définition est mortel, l’écriture aussi, la mienne j’entends. Ceci, évidement, ne remet nullement en question l’immortel trajet de la Langue en sa qualité d’Universel. Le thème de la Finitude, cette pure théorie, cette contemplation, se double inévitablement de celui de la Mort en son irréductible présence, en sa cruelle réalité. S’insurger ne reviendrait à rien. S’inquiète-ton de la vastitude des Océans, de leurs flux et reflux ? Tout acte humain est traversé de mort, tout acte d’amour est combat afin de la repousser. Tout acte de création dresse la toile d’une amnésie, il faut tenir le drame à distance. Si l’écriture est souvent le lieu privilégié de la ressource intime, la raison parfois de son existence, elle n’est jamais qu’un fin voile tiré sur le réel, elle le symbolise mais ne l’efface nullement. Écrire, aimer, marcher, respirer, c’est vivre, c’est reléguer la mort en un lieu invisible, lui ôter toute prétention à la concrétude.  

   Cependant personne n’est dupe, la Mort au premier chef qu’il faut bien personnaliser afin de lui faire perdre, provisoirement, son coefficient d’abstraction qui se confond avec le Rien lui-même. Si l’écriture s’inscrit dans le cadre général de l’Art, au moins en intention, alors elle ne saurait exciper du motif artistique, lequel est toujours lutte contre l’angoisse, occultation d’un Vide qui, toujours, nous menace. Créer, c’est donner lieu au possible, au réel, c’est chasser provisoirement nos démons. Ce qui est assez admirable, dans l’orbe des activités artistiques, c’est sans doute que la totalité de leur motivation ne se fonde que sur un désir de repousser la finitude hors des limites du perceptible, dans une manière de zone interlope, de banlieue floue où s’estompe son visage au point même de disparaître de la face du Monde.

   Avez-vous déjà remarqué avec quelle fougue, quelle avidité, quel sens de l’urgence, l’Artiste s’empare de son médium pour colmater toutes les brèches qui s’ouvrent ou menaceraient de le faire ?  Une toile n’est pas encore sèche qu’une autre toile prend place sur le chevalet, ce refuge où trouver un peu de substantiel repos. Hantise de tout Créateur, que la source ne tarisse, ne le laissant à découvert, infiniment vulnérable. Combien de Grands Artistes, soudain en manque d’Absolu, ont mis fin à leurs jours plutôt que de faire face au souffle livide de l’Absence ! Tout génie est guetté par ce risque constant de sa propre disparition. Prenez chaque toile d’un Van Gogh, vous y décrypterez sans peine ce violent combat contre Thanatos, mais au terme, c’est Thanatos qui impose sa loi et terrasse Vincent. Ce qui est à remarquer, c’est qu’il ne suffit pas de nommer la Camarde pour qu’elle apparaisse. Même tout écrit « aseptisé » qui n’en porterait nullement la trace apparente, finirait par se trahir, laissant percer, ici ou là, une inquiétude, une angoisse, un ennui, autres noms de la figure du Néant lorsque, essayant de se dissimuler, tel le boomerang, il surgit à l’improviste afin de mieux vous détruire.

   Toute écriture est une « confession », voir Rousseau et toute confession en son sens ultime, qui ne peut être dite qu’en vérité, laisse toujours percer, sous le repentir, les fonts baptismaux sur lesquels elle a prospéré, cette « faute » qui se donne toujours comme un manque situé à l’intérieur de l’Homme, comme une négativité toujours opposée à la positivité de l’acte de vivre, donc faute en tant que trace de la finitude dans l’Existant, qui, de ce fait, devient « l’In-existant. »  Toujours, c’est notre chemin, nous sommes des « êtres-en-faute ». En-faute au motif qu’il n’a pas dépendu de nous que nous venions au Monde, en-faute aussi car notre propre liberté ne s’est réalisée qu’à en perdre d’autres, une infinité en réalité. Tous, nous sommes marqués au fer rouge de ce sentiment de l’Absurde qui jamais ne manque de se manifester à bas bruit, dans le silence des corps. Cependant certains corps crient plus que d’autres. Des vagues montent en eux qui viennent de loin, partent au loin vers un lieu d’invisible présence. A moins que l’absence…]

 

***

 

   Depuis un long moment, je vous observe à la dérobée. Nul n’aime ceci pour la simple raison que c’est un danger. Danger d’être connu ou reconnu, d’être radiographié et alors on craint que son propre univers ne soit exposé à la lumière, des lanières de clarté pouvant en inciser le derme. Mais qu’avons-nous à dissimuler qui ne supporterait le jour ? Sommes-nous seulement un empilement de secrets, un palimpseste qui porterait en filigrane nos pensées intimes, nos vécus singuliers, nos passions inavouées, souvent inexaucées ? Voyez-vous les questions ne manquent de se lever, de tourbillonner au risque de connaître leur vortex et de disparaître par le trou de la bonde. Car toujours le danger est grand de s’exposer au vif rayonnement du soleil. Trop de massif réel, trop de vérité immédiate et notre âme prend peur et elle pourrait bien regagner le lieu de son mystère, à savoir ce Néant sur lequel nos piètres existences sont fondées.   

   Par nature, vous le savez bien, nous sommes des êtres traversés de métaphysique, peut-être même ne sommes-nous que cela, des quêteurs de sens, des chercheurs d’Absolu qui interrogent les fins d’exister sans jamais pouvoir en connaître les ultimes raisons. Au reste, exister est la première erreur. Il eût mieux valu demeurer dans le virtuel, n’être qu’une possibilité, un hasard  en voie de…, ainsi tous les horizons se fussent-ils donnés comme envisageables et notre liberté, paradoxalement, eût connu ce sans-limite dont nous voudrions être atteints, dont nous désespérons de ne jamais pouvoir en approcher la cible. Nous sommes des êtres de papier, des êtres du doute et de l’irrésolution. Nous sommes construits sur le sable dont, chaque jour qui passe, le château s’écroule, il ne demeure qu’une flaque d’eau et un peu de ciel gris.

   Mais je ne filerai davantage la métaphore, m’intéressant à Vous, uniquement, vous disposant sous la lentille de mon microscope. Au hasard de mes chemins, j’ai croisé beaucoup d’individus, des sûrs de soi, des sérieux, de pauvres hères tout occupés d’eux-mêmes, des matamores, des discrets et quelques hétaïres faisant de leurs corps le centre d’une joie. Ne les nomme-t-on « Filles de Joie », sans doute y a-t-il là une once de vérité en ceci, au motif que toute énonciation ne repose jamais sur du vide, cependant, je vous l’accorde, joie triste que celle dont la vénalité est la seule et unique ressource. Seulement, nous ne pouvons jamais rien savoir de l’Autre, il est un nuage de gaz perdu au fond de l’immense galaxie. Mais, de nos jours, tout comme jadis, souvent les relations humaines reposent sur du négoce et les « espèces sonnantes et trébuchantes » ne sont pas toujours là où on les cherche. Beaucoup de relations se paient « en monnaie de singes ». Mais l’heure n’est nullement venue de tracer le portrait de l’humaine condition à la pierre noire, elle s’en charge toute seule avec l’efficace qu’on lui connaît.

   Et maintenant je vais tâcher de dire votre corps, de l’exhumer de sa tombe, d’apercevoir quelques facettes, de l’esprit sous la chair, de l’émotion sous l’abandon. Quiconque vous découvrirait au hasard de ses pas vous penserait irrémédiablement perdue, si près d’un retour à une manière de sol primitif, livrée à quelque limon archaïque. Vous paraissez tellement en épouser la triste et sévère condition. A simplement vous dire, et je suis saisi de cette dimension de confusion qui est le sceau même des Schizophrènes, cette ligne qui les scinde et les éparpille dans le vaste désert du Monde. Votre attitude, serait-elle le reflet d’une simple lassitude, la rumeur passagère d’un ennui, l’ombre d’une mélancolie et, déjà, vous seriez sauvée plus qu’à moitié, et déjà vous seriez sur la voie d’une guérison. Oui, je sais ce que vous pensez : guérit-on jamais de Soi ? Au sens strict, nullement et ceci est heureux car le mal, la souffrance en nous sont les aiguillons de la lucidité, ils évitent que nous ne sombrions dans la facilité, le désœuvrement, ils sont l’acide posé sur la plaie de vivre, si bien que cette dernière ne prend de valeur qu’au gré de cette ombre, de cette nuit. Mais nous n’allons pas refaire le monde.

   Sur cette couche livide, une neige à peine cendrée, Vous (ou ce qui en tient lieu, vous n’êtes pas votre corps, seulement ?), émergez à peine de ce qui ne vous soutient qu’à titre d’hypothèse et vous pourriez disparaître à tout instant que nul ne s’en étonnerait. Et ceci, simplement à la mesure de cette inconscience manifeste dont vous ne paraissez être que la « ligne flexueuse », quelques traits éparpillés dans le tumultueux concert du Monde. Mais, pour autant, vous n’êtes nullement au silence et votre chair est un cri que vous portez, serrez en vous comme s’il était votre unique bien. Le cri vous enfante tout comme vous le portez à l’être. Entre le Cri et Vous se donne l’intervalle de qui-vous-êtes : une Douleur hissée au plus haut de sa flamme. Tout, en vous, atteste de ceci, le Tragique vous habite en tant que seul lieu disponible.

   Ce qui est le plus étrange, votre venue aux choses dans le pur retrait de qui vous êtes. En vous, au plus tumultueux, combure une vive braise et, de cette ignition, vous faites le centre de votre avenir. Jamais le feu ne s’exilera de vous, il est votre marque la plus visible. Mais, étant cette Femme-ci sur sa couche, par simple capillarité humaine, vous êtes Toutes-les Femmes-du Monde qui ne sont à leur tour que Tous-les-Existants-de-la-Terre. Tous nous venons du feu, tous nous allons au feu. Qu’est-ce à dire, le « feu » ?

 

C’est le Danger

C’est la Question

C’est l’Aporie

  

   C’est l’être-jeté qui, ouvrant le monde, tend en un seul geste, les mâchoires du piège. Å peine franchies les écluses utérines et déjà notre perte est signée et déjà commence le compte à rebours de qui-nous-sommes. Je sais, évoquer la finitude est un tel lieu commun qu’elle finit par devenir banale, au point qu’on la penserait la création d’un inventeur fou, d’un individu démoniaque. Mais, je vous l’accorde, parler de la Finitude revient à parler de Rien, il y a là toute l’ironie de la tautologie.

   Mais évoquer la Mort, la Mort réelle, celle qui fige sur notre visage de carton les derniers traits d’un humour noir, alors ceci devient si sérieux, si palpable que nos lèvres blanchissent, que les mots, au fond de notre gorge, font leurs lentes boules d’étoupe et bientôt le silence se lève, pareil à des lames d’effroi, à des pelotes urticantes. Je reconnais, parler de la Mort n’est guère joyeux, mais c’est Vous, seulement Vous par l’abîme de votre énigme qui m’avez fait ouvrir toutes grandes les Portes de l’Enfer. Et voici que le feu apparaît de nouveau avec ses flagelles inquiétants. L’Enfer que vous portez en Vous, l’Enfer que je porte en moi, n’est pas seulement l’invention du génial Dante, il en partage l’heureuse paternité, à des siècles de distance, avec Sartre, l’Homme de l’Être et du Néant. « L’enfer c’est les Autres », énonçait avec raison le Philosophe. Leur seule présence est, pour nous, acte de néantisation à la hauteur duquel nous connaissons notre Chute, bien évidemment celle de notre propre Genèse dont Icare témoigne à titre de symbole. C’est toujours notre Liberté qui est en jeu, sur laquelle l’Autre empiète et cette seule pensée nous est intolérable, même au prix d’une généreuse éthique.

   Notre immanence nous est insupportable, elle nous contraint, elle nous étouffe. Alors, sur les moignons de nos membres, nous collons des plumes, nous fixons des rémiges, des faisceaux d’aigrettes rectrices auxquelles nous attribuons quelque vertu, nous sauver, en premier, de nos mortels destins. Mais notre essai de transcendance, comme chacun le sait, ne se traduit que par un brusque retour au sol, lequel ne fait que confirmer sèchement la valeur de nos craintes. Nous sommes en sursis. Et voici que surgit à nouveau l’un des titres des « Chemins de la liberté », ce « Sursis » qui, toujours, plane au-dessus de nos têtes, vautour à la recherche de sa proie.

   Mais Vous que je ne connaîtrai jamais (c’est à peine si je parviens à me connaître, ce n’est guère faute d’introspections, faut-il croire qu’elles sont infructueuses !), vous pliée sur la couche du Destin, vous perdue avant que de vous être trouvée, je vous offre pour terminer cette perle existentialiste tirée du « Sursis » :

 

    « Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, temporelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J'étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s'équivalaient. L'ombre la prit, ses talons claquaient dans la rue Bonaparte ; toutes les vies humaines se fondirent dans l'ombre, le clapotement s'éteignit. »

  

   Outre que le style est superbe, existentialiste en diable, il dit qui-je-suis, il dit qui-vous-êtes, « soucieuse, mortelle, temporelle », disant la Vie il dit la Mort. Dans son bel essai de jeunesse « L’extase matérielle », JMG Le Clézio dit, à propos de sa Mère, image de l’Existence : « Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué. » Nul ne saurait mieux dire la Naissance comme Mort. Et, sans doute, la Mort comme Naissance. Å quoi ? Vers quelle direction ?  Nous ne percevons encore nullement l’amer qui pourrait en fixer le sens.

 

« That’s the Question »

 

   Å peine le brigadier a-t-il frappé les trois coups, que, déjà, le rideau se referme. Si la Beauté existe, elle ne surgit jamais que de cette tension constitutive, de ce lumineux intervalle, de ce feu !

 

 

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8 août 2022 1 08 /08 /août /2022 12:37
Tout Autre est mystère

« Autoportrait à l'éventail »

 

Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

    « Tout Autre est mystère ». Énoncer ceci résonne, bien évidemment, à la manière d’un truisme. Tout ce qui est Autre, par définition, est l’éloigné, est l’inconnu. Des Terres Australes, je ne connaîtrai jamais que le nom et Saint-Paul, Nouvelle-Amsterdam, Adélie ne seront, pour moi, que quelques sons perdus au large de vastes océans, quelques fragments d’imaginaire, irréalité archipélagique se fondant dans le tout du Monde. Je regarde cette image et, aussitôt, des distances s’installent, des abîmes se creusent. Certes, des terres, des semis de rochers éparpillés parmi le bleu de l’eau, il est bien naturel que je n’en connaisse qu’une vapeur, une brume. Mais l’Humain, l’Humain en son exception, je puis bien en connaître quelque chose puisque nous sommes tissés d’une même condition, que notre chair est commune, que nos yeux sont d’identiques décrypteurs de l’horizon où vivent nos Semblables. Mais la semblance ne suffit pas à établir l’Identité, la fusion qui ferait de deux réalités distinctes, une seule en le même assemblé. Loin s’en faut. Si le rocher, par nature, est superficiel, l’Humain, par essence, est profond. Or, entre deux profondeurs, la distance est immense, deux cosmos se croisent dont chacun poursuit sa route, nul Destin ne peut dévier de son initiale trajectoire. Beaucoup de routes sont tracées dans l’Univers. Aucune ne se confond avec une autre.

   Donc, je regarde l’image et dans l’essai de Vous saisir, Vous-l’Étrangère (percevez-vous combien « étrange » résonne dans « Étrangère » ?), j’essaie d’abord de vous décrire, ainsi me serez-vous plus familière, du moins en puis-je établir l’hypothèse. Ce sont vos yeux d’abord qui me captivent, viennent à moi et me mettent au défi de vous comprendre. Or, d’emblée, suis-je en plein mystère. Je vous aborde à l’aune de la plus verticale difficulté. Regard, tout à la fois fascination et nécessaire éloignement. Et cette mise à distance, cet imperium du regard « adverse » ne peut qu’aisément se comprendre. Tout votre visage est muet (je mets entre parenthèses les paroles et mimiques), sauf vos yeux. Car, si je vous vois et tente quelque exploration, vous me voyez aussi et cette vision retournée annihile en moi tout essai d’en savoir plus à votre sujet. Vos yeux sont les deux baies au gré desquelles votre conscience me vise et m’annule en même temps. D’une conscience à l’autre, toujours il faut l’écart, toujours il faut l’abîme. Jamais l’une en l’autre. Toujours l’une en face de l’autre, toujours l’espace du vis-à-vis. N’en serait-il ainsi et plus aucune singularité ne trouverait le lieu de son être et le Monde Humain serait en proie à une monstrueuse confusion, un illisible chaos, un confondant empilement pareil aux grappes d’œufs des batraciens, une « conscience » si diffuse qu’en réalité cette dernière serait bien plutôt un primitif tubercule, une tumescence archaïque, un genre de concrétion tératologique. Autrement dit une aporie en sa consternante venue.

   Oui, je sais, j’assène ceci avec une telle force que, sans doute, nos respectives épiphanies s’éloigneront-elles l’une de l’autre, sans possibilité aucune de se rencontrer de nouveau. Pour ma part, afin de retourner en mon propre site, plein et entier, il me suffit de me détacher de votre regard, d’en oublier l’éclair d’émeraude, de me distraire alors, de la lumière de votre front, elle est douce, alanguie ; de me distraire de l’arc double de vos sourcils, des pommettes de vos joues, d’un fragment de votre nez puisque, aussi bien, telle votre bouche, tel votre menton, vous les dissimulez derrière l’écran de votre éventail. Ce que la partie éclairée de votre visage me révèle, cette spontanéité, ce naturel, ce désir de vivre à fleur de peau, les deux bandes d’ombre verticales m’en ôtent une plus longue contemplation. Telle la vérité des Anciens Grecs, cette merveilleuse « alètheia », vous êtes voilement/dévoilement, en un même geste vous retirez ce que vous offrez. Don et Retrait. Offrande et Censure. En définitive Être et Non-Être.  " La Nature aime à se voiler ", disait Héraclite et, à tout bien considérer, vous participez à et de la Nature, donc vous êtes Nature vous-même. Ceci, au moins, est une certitude.

   Comme si, arrivant à vous, vous n’aviez de hâte qu’à vous en retirer. Une Absence s’enlevant d’une Présence. Ici, il faut revenir un instant à la métaphore des Terres Australes. Saint-Paul, Adélie, ces cailloux jetés au hasard de l’eau, n’ont rien à retirer de leur paraître, chez ces iles, tout fait phénomène d’emblée, sans retrait, les plaques de neige, les rochers tapissés d’herbe sont ce qu’ils sont, sans reste. Leur être est entièrement contenu dans la face qu’ils tournent vers le Monde. Mais, convenons-en, Vous L’Étrangère, vous n’êtes ni Adélie, ni Nouvelle-Amsterdam, fussiez-vous « naturelle », et votre monde est infiniment plus complexe, terriblement crypté au motif que nul palimpseste (ce que nous sommes, nous les Hommes, vous les Femmes), ne livre jamais en son entier, au premier coup d’œil de l’Interprète, ce qui se dissimule dans la densité des arabesques et autres calligraphies. Ce sont des hiéroglyphes et comme tels, ils ne sauraient dévoiler leur secret sans quelque précaution. Alors, je suis pareil à cet Homme d’Occident placé devant un rouleau semé d’insolites sinogrammes, mes yeux les parcourent mais mon entendement n’y a nullement accès et je demeure privé de ce Sens qui est le pollen des choses, la fragrance subtile de ce qui vient à moi et parfois se réserve, et parfois s’occulte, toujours me laisse dans le désarroi. Mais sous cette apparente confusion se dissimule un réel bonheur. Tout comme le Chasseur de la Préhistoire qui devait marcher longtemps avant que de débusquer sa proie, tirant une grande satisfaction de sa découverte, nous sommes des Cueilleurs de sensations, elle ne se révèlent et ne décuplent leur floraison qu’au terme d’une longue patience.

   Or, ce long et haletant cheminement, cette marche qui, à la vérité, n’était que marche en Soi, voici qu’elle se donne soudain comme motif de compréhension. Au fond, elle n’était qu’une manière de propédeutique, un genre de prémisse dont il fallait poser le fondement avant même de surgir dans le cercle d’une clairière. Les ombres sont loin, la lumière est ici. Ce que j’ai fait, tout au long de votre « inventaire », si je puis utiliser ce terme ustensilaire, procéder au mien, longer des sentiers familiers dont j’avais perdu la trace. M’interrogeant sur VOUS, nécessairement je ME questionnais car, s’agissant de Soi ou de l’Autre, c’est toujours le Soi qui se situe au centre du jeu, rayonne, diffuse ce qu’il ressent en son sein, éprouve depuis la chair de sa singularité. Car, à vous percevoir correctement, ou plus modestement, à tâcher de le faire, je ne le peux qu’à partir de qui-je-suis, interrogeant mon for intérieur (mon fort intérieur ?), puis, par ondes successives, muni de mes propres intuitions, je viens jusqu’à vous dans l’espoir certes modéré, certes obscur, de m’approcher, de tutoyer qui-vous-êtes (sans vous connaître jamais vraiment, comment cette gageure pourrait-elle être possible ?), de tendre à échafauder quelque hypothèse vraisemblable du lieu même du visage que vous me tendez, retenant en vous, l’essentiel, cette part qui est vôtre, inentamable, inaliénable car nul ne pourra prendre votre place, voir par vos yeux, entendre par vos oreilles, parler par votre bouche, aimer par votre cœur. Unique vous êtes, unique vous demeurerez, ce qui fait cette aura singulière qui vous entoure, vous livre tout en édifiant, tout autour de vous, cette zone d’invisible principe qui vous constitue et vous dit telle l’Unique, Celle dont nul fac-similé ne pourra imiter l’essence.

    Ce que je crois, voyez-vous, avec la même joie qu’éprouve l’enfant à croire à son jeu, c’est qu’il y a une condition essentielle en vue de connaître l’Autre. Oh, je vous l’accorde, partiellement, « à fleuret moucheté », si je puis employer cette métaphore polémique, depuis la margelle de ma conscience en direction de la vôtre, autrement dit de l’impalpable, de l’ineffable, de l’inapparent. Cette condition, simplement énoncée, la voici : Il faut, à soi-même être sa propre étrangeté, autrement dit éprouver l’Autre en Soi, éprouver la Différence. Si nous pouvons identifier nos certitudes à l’Identité dont on voudrait parer son être propre, alors combien de failles, de discords, d’abîmes nous traversent qui sont la Différence en nous, la parole adverse qui nous interroge et nous exile soudain de notre solitude pour nous conduire sur la frontière où nos Commensaux existent, eux aussi à partir de leur propre Différence.

   La seule chose qui soit en notre pouvoir, amener l’Autre en Soi, symboliquement s’entend, le faire Sien en quelque manière, voici le chemin pour, se connaissant, le connaître, le connaissant se connaître. Nul absolu cependant, que du relatif, mais l’existentiel n’est jamais que ceci. Il y a plus de quart de vérités, de demi-vérités que de vérités totales. De l’Autre à Soi, de Soi à l’Autre, toujours un phénomène d’écho, toujours une voix qui résonne à l’intérieur, appelle, reçoit, appelle à nouveau. Toute Altérité ne se lève que de la sphère dialogique, toute Altérité est le mode infiniment dialectique qui, nous déterminant, détermine l’Autre et pose le monde comme existant. Hors ceci point de réel. Hors de ceci, ni Toi, ni Moi.

   Depuis la belle meurtrière (ces deux bandes d’ombre de l’image) où vous observez le Monde, comme si, métaphoriquement, votre Épiphanie apparaissant partiellement dans la Lumière se disait en tant que Vérité alors que les ténèbres menaceraient de tout reconduire au Néant, vous existez en cette belle tension, ceci se dit assez dans la sérieuse beauté de votre regard. Il porte en lui, depuis ses reflets de ciel et d’eau l’espérance dont tout vie est l’emblème, mais il porte aussi la mesure qui lui est nécessairement coalescente, à savoir cette lueur d’inquiétude qui est la marque insigne de l’Humain. Sans regard, nulle humanité. Sans inquiétude, nulle humanité. Tout éclair de joie dans l’acte de la vision est de surcroît. Nous ne vivons jamais qu’à percevoir en lui, ces éclairs, nullement la nuit sur laquelle ils existent à seulement se détacher. Ombre, Lumière, Lumière, Ombre. Rythme ontologique à deux temps. Différence en laquelle s’inscrit le Sens. Nous sommes, nous les Hommes, nous les Femmes, ces fléaux qui comptons le Temps. C’est notre mesure la plus réelle. Elle donne le rythme Humain. Le Seul qui soit vrai. Le Seul qui témoigne de la Nature en nous. Être/Nature = le Même.

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 août 2022 6 06 /08 /août /2022 10:33
Une flèche au coeur

« Entre sel et ciel…

Plein soleil sur les salins…

Etang de Campignol… »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

  

   Cette complainte, trois fois répétée, avec un émouvant pathos, c’était ceci qu’entendait Αρχικός (Archikós), tel était son nom qui signifiait « Initial ». Cela faisait en lui comme d’étranges ruisseaux qui nappaient son corps d’une brume tenace, cela serpentait en lui, cela envahissait tout son territoire intérieur, cela résonnait dans la conque de sa tête avec une sorte de clameur d’airain. Jamais il n’aurait pensé, depuis la pliure de son innocence, qu’une telle cantilène pût l’habiter d’une telle manière. Son chant, pareil à celui d’une voix d’enfant qui serait venue de très loin, il en sentait les ondes, les pulsations, il en percevait l’écho comme si la Montagne, la Mer, le Ciel et les Nuages, soudain pourvus de Langage, avaient proféré de tels mots du plus plein de leur Être, autrement dit du cœur de la Nature.

   C’était bien ceci : l’Arbre parlait, l’Herbe parlait, le Ruisseau parlait, la Pierre parlait. Certes, c’était une Parole étrange, un hymne dont nul n’eût pu anticiper la venue, dont nul n’eût pu retranscrire les notes sur une partition de musique.  C’était étonnant combien ce chant (c’était bien un chant en sa plus pure essence), semblait avoir valeur Universelle. Il semblait venir d’un Temps immémorial bien au-delà de la souvenance des Hommes. Il semblait venir d’un Espace au-delà de l’Espace. Il était tissé des irisations des plus belles Cosmologies, aux Mythologies il empruntait leur consistance de songes, aux Archétypes la puissance de leur feu, au Symbolisme leur superbe force imageante. Tout était Beau, tout était Plein qui venait de si loin. Tout était taillé à la dimension de l’Homme, mais d’un Homme Majuscule car la Beauté ne pouvait disparaître, car la Joie ne pouvait être entamée. Il fallait demeurer au plus Haut, tel l’oiseau des hautes altitudes, planer longuement, déployer ses ailes avec l’ombre portée glissant selon le pli des Vallées, selon les courbes des Dunes, selon l’éclat d’étain des Lagunes. Tant que le Vol durait, l’Espoir était permis et l’Homme demeurait en possession de son Essence, à savoir être Lumière, être Conscience.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Cependant qu’Αρχικός avançait, car la marche vers l’avant était son Destin le plus visible, le Poème Céleste (oui, tout beau Poème est empreint de pureté et de tragique), continuait à faire entendre son doux mais curieux bercement. Notre Voyageur percevait bien, entre les mots, sourdre quelque chose qui l’interrogeait, non une menace immédiate mais un genre de sourde inquiétude dont, en cet instant, il ne pouvait deviner la raison de sa présence. La marche d’Αρχικός était millénaire, elle se ressourçait à son propre progrès. Αρχικός avait connu tous les lieux, tous les temps. Αρχικός avait connu les Jardins suspendus de Babylone, leur verte luxuriance, les eaux d’azur de ses canaux. Αρχικός avait connu le grincement de la grande noria qui puisait l’eau de l’Euphrate, elle s’écoulait dans la large plaine des champs. Αρχικός avait connu les rizières en terrasses du Yunnan aux reflets d’émeraude. Αρχικός avait connu les hauts cèdres du Liban, leurs majestueuses ramures tutoyaient le ciel. Αρχικός avait connu l’océan de chlorophylle des canopées, leurs forêts odorantes d’ylang-ylang. Αρχικός avait connu les Montagnes de la Lune, les Ruwenzori avec leurs théories infinies de mousses, leurs grappes de lichen, les larges éventails de leurs fougères, les bruyères hautes comme des arbres. Αρχικός avait connu la large plaque d’eau couleur de bronze et de corail de l’imposant Nil. Αρχικός avait connu l’immense Lac Vânern, ses eaux bleu-de-givre, ses ilots plantés d’arbres. Αρχικός avait connu les ruissellements Pistache et Perroquet de ses rives semées d’herbe, recouvertes de végétation.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Alors que le chant, maintenant devenu aussi insistant qu’un rituel, aussi psalmodié qu’une antique incantation, continuait à faire ses allées et venues en un site dont il ne parvenait toujours pas à situer l’origine, Αρχικός devinait, depuis le plus clair de son intuition, que la Terre dont il était question était bien celle dont ses pieds foulaient le sol, dont il sentait que l’écho à lui renvoyé était l’ombre d’une douleur, le clair-obscur d’une souffrance. A mesure qu’il parcourait plus d’Espace et de Temps, il ressentait, à la manière d’un ténébreux présage, les signes qui lui étaient adressés car, oui, la Nature parlait en de bien étranges façons.

   Maintenant, devant lui, la couleur des choses avait changé. Le vert-Amande, le vert-Menthe avaient troqué leurs vêtures pour de bien plus sombres, dans le genre des Alezan, des Terre de Sienne. Ce qui, jusqu’alors, se donnait sous le visage de la brume, de la pluie, voici que tout ceci n’était plus qu’un lointain souvenir. L’eau l’avait cédé à la poussière. Le gras limon à la terre craquelée. Αρχικός n’avait guère à faire d’effort pour entendre, au fond des gorges asséchées des oasis, parmi les sillons accablés de chaleur, depuis l’échancrure des vallées où ne s’écoulait plus qu’un filet d’eau, pour entendre donc la longue et émouvante plainte de la glaise. La vérité était que la Terre était atteinte jusqu’en ses plus intimes profondeurs, qu’elle laissait voir, parfois, au centre même de son dénuement, ses vertèbres, ses astragales, ses palatins et atlas, si bien qu’elle eût pu passer, la Terre, pour un mannequin de ces salles d’anatomie que les apprentis-chirurgiens dissèquent à l’envi, s’amusant des clavicules et autres radius.

   Et, poursuivant sa longue marche, notre Explorateur ne manquait de s’interroger sur la nature de la métamorphose qui, sous ses yeux, ouvrait grand le livre de l’Histoire de la Terre. Oui, combien de pages étaient maintenant maculées, trouées, leurs signes biffés, leurs caractères plus qu’à demi effacés. Pendant qu’il réfléchissait au Sens des Choses, autrement dit au Sens du Monde, au Sens de l’Homme dans le Monde, à son propre Sens, la sombre cantilène avait cru en intensité, si bien qu’Αρχικός en était habité de la tête jusqu’aux pieds, son corps devenant une simple caisse de résonnance, en réalité une amplification de la Conscience Humaine, sa Voix, son Chant bien près de s’exténuer.

 

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

« J’ai planté une flèche au coeur de la Terre »

 

   Scandant ce refrain sur le mode d’un possible remords, d’une faute à effacer, la Conscience Humaine (dont Αρχικός est le vivant emblème), se retrouve face à face avec elle-même, et ce face à face n’est rien de moins que la confrontation de l’Homme avec ses œuvres. A l’horizon de ses yeux, ceci : le Ciel est noir, pareil à l’aile du corbeau, le Ciel est nu, sans espoir, le Ciel est déserté de ce qui, depuis toujours, lui a confié son Essence, cette belle Lumière qui semble avoir reflué au fin fond du cosmos. Autre nom pour la Raison et l’exercice de la lucidité qui devrait être son reflet, toujours. La Terre, mais est-ce encore la Terre, cette croûte de limon et de sel, crevassée à perte de vue, avec l’étrange dessin de ses lézardes, la nuit de ses fentes, la pullulation du Rien ? Terre de néant et d’abortive venue. Terre sacrificielle, elle ne connaît même plus la main qui l’a violentée, l’a réduite à merci.

   Terre condamnée à n’être plus que l’ombre d’elle-même, à peine une prose, le poème s’est exilé. Terre de douleur. Terre affligée. « Pachamama » crucifiée. Plus besoin, pour les Humains, de se mettre à genoux, de faire des offrandes à la « boca » (la bouche), à lui destiner céréales, feuilles de coca, une rasade de « chicha ». « J’ai planté une flèche au coeur de la Pachamama », chantent les Incas en cœur et leur cœur pleure de pleurer, autrement dit leur pleur est absolu et leurs larmes sèchent avant que d’être versées. Ce pieu, cette pointe de flèche plantés dans le derme de la Terre, ceci est la plus haute trahison que la Conscience Humaine n’ait jamais pu imaginer, un genre d’auto-mutilation, une manière de seppuku.

    On est l’Humanité. On s’assoit sur le tatami du Monde, jambes croisées, l’on a vêtu son kimono blanc. On se saisit de son sabre court, le wakizashi, d’un geste rapide, décidé - plus rien n’existe que la désolation -, on plante le wakizashi dans l’abdomen, dans la partie gauche, celle qui est censée représenter la Conscience. Plus de Conscience, on biffe sur le Grand Livre de l’Existence, toute trace qui porterait témoignage du Grand Paradoxe Humain, de son Aporie constitutive. On embrasse le Néant, lui, au moins, n’a nulle Terre Promise, lui, au moins, nous reçoit comme l’un des siens. Et voici, le Grand Voyage d’Αρχικός, l’Initial, se termine. L’Initial a succombé sous les coups du Final. Morale de l’histoire :

 

Depuis toujours

Sans détours

l’Homme se sait Mortel

Ceci est sans appel

C’est dans sa Nature

Oui, dans sa Nature

Alors il n’a cure

Oui, il n’a cure

De détruire la Nature,

 Oui, la Nature

Ce qu’il devrait aimer

Il le foule aux pieds

Ce qui lui donne la Vie

Il le sacrifie

 

« J’ai planté une flèche

au coeur de la Terre »

 

Qui la retirera la flèche

Qui la soignera la Terre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 août 2022 4 04 /08 /août /2022 10:28
Vous dont le corps…

« Femme sur la plage »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vous dont le corps est cette pliure sans nom. Vous la Dolente que voici abandonnée à l’immense solitude d’une anatomie sans attache. Vous n’êtes que ceci, une forme sans contenu, une ligne qu’aucun pinceau n’a terminée. Vous êtes en voie de… Mais en voie de quoi ? Le savez-vous au moins ?  Tous nous sommes des êtres jetés dans l’exister, des sortes de Ravaillac démembrés. Un bras perdu ici qui n’a plus la mémoire de son dernier geste. Un autre bras ailleurs, il ignore la réalité de son jumeau. Et les jambes ? Elles ne sont que des rameaux secs, des genres de brindilles, elles font penser aux parties d’un insecte que la mort aurait roidies, les abandonnant à leur immense solitude, à moitié manduquées. Il sera toujours temps de continuer une autre fois le festin. Mais peut-être pensez-vous que j’exagère, que la chaleur a dissout une partie de mon cerveau et que, par conséquent, c’est moi qui suis aliéné, condamné à ne proférer que des mots dont le sens demeure crypté, inaperçu.

   Le Fou, c’est toujours l’Autre, ceci est le genre d’apodicticité dont nous meublons notre conscience afin de nous sauver, du moins en nourrit-on l’espoir. Visant celui-qui-nous-fait-face, nous nous allégeons du faix que nous déposons sur ses épaules. Plus il est dans la « pesanteur », plus nous sommes dans la « grâce ». Mais de cette situation, nous ne nous tirerons à si bon compte. Le chargeant, lui faisant courber l’échine au motif de notre seule volonté, c’est la Condition Humaine qui est visée, autrement dit, ce poids dont nous pensions nous délester, nous revient en plein face, à la manière d’un boomerang. Nous le pensions déjà loin et il était tout juste au-dessus de nos têtes. Et il était en nous. Mais il y aurait trop de tragique à remettre cette question « cent fois sur le métier ».

   Vous dont le corps est cet abandon à soi, abandon au Monde. Votre corps, identiquement au geste de la Prostituée, vous l’avez jeté en pâture à qui voulait bien le prendre. Et ce geste de pure donation est admirable. Nullement condamnable. Qui donc l’offrirait ainsi, sans arrière-pensée, don pour le don, geste sacrificiel où l’Autre est celui qui vous détermine, étend sur vous son empire, vous soumet à l’imperium de ses désirs, de ses manies, de ses plus cruelles obsessions. Oui, vous regardant, c’est bien la figure de la « Fille de Joie » que vous me tendez. « Fille », certes, mais « de Joie » ? Oui, « de Joie » car vous ne parvenez à vous-même qu’à vous donner, à vous fondre en l’Autre, à devenir, en quelque sorte son jouet. Votre corps est un terrain de jeu, et c’est ce jeu même par lequel vous arrivez à vous. Bien plutôt que d’être condamnée au simple régime de votre condition, vous ne vous reconnaissez que dans cette violence, cette furie qui habitent vos Amants de passage. L’acte qui les exténue et les laisse livides au bord de votre couche, c’est ceci même qui vous accomplit bien au-delà de ce qu’ils pourraient imaginer.

   Dans l’acte tragique qui vous réunit l’espace de quelques instants, ils se prennent pour les héros dont vous seriez l’innocente victime. Mais combien leur réflexion est à courte vue. C’est eux qui s’aliènent et brûlent leur âme au centre de la convulsion vénale. Pensant n’exister que par eux, en réalité, ils n’existent que par vous. La part de ciel à laquelle ils prétendent, c’est Vous et seulement Vous qui leur accordez. Dans la fougue de l’acte sexuel (c’est uniquement de ceci dont il s’agit, un simple corps à corps, au moins dans la saisie directe d’un premier regard) pensant vous posséder, ils ne se possèdent jamais qu’eux-mêmes puisque, aussi bien, leur acte est position de pur auto-érotisme, manière d’onanisme où la fournaise de votre centre se substitue à la violence de leur intense solitude. Ce qu’ils veulent, le suspens d’un bref éclair, se prouver qu’ils existent, retenir un moment l’épée de Damoclès de leur finitude. Ce qu’ils perdent dans le feu de l’action, vous en recevez les fruits immédiats.

   « Post coitum omne animal triste est », énonce la formule antique. Certes, vos Amants sont tristes. Ici se joue une inversion du sens de l’acte entre qui-vous-êtes et qui-ils-sont. Pendant la relation, ils n’avaient de rapport qu’à la Mort dont ils voulaient dissoudre le spectre à l’aune de cette terrible confrontation. Vous étiez à l’opposé puisque c’était bien le négoce de votre corps qui vous permettait de Vivre, d’échapper, en quelque sorte, aux affres existentielles. La totalité de votre vie était contenue dans ces actes à répétition qui, s’ils se déroulaient sous le visage du négoce, n’en constituaient pas moins un acte de générosité. On ne confie nullement son corps à l’Autre sans plus de souci que si on lui remettait un objet dont il aurait la garde provisoire. Le corps à corps n’a rien d’un geste gratuit, il n’est uniquement une chair contre une autre chair, en son fond c’est la rencontre d’une âme avec une autre.

   La dimension humaine outrepasse toujours la dimension mercantile. Au plus fort de l’événement, pour Vous, pour l’Autre, la conscience ne s’efface pas, elle se majore d’un sensualisme sous lequel, toujours, veille une vigilance. L’acte d’amour, fût-il vénal, est toujours un acte humain, il engage la réciprocité des regards, des ressentis, il se double toujours d’un motif éthique. N’en serait-il ainsi, ce serait chose contre chose et l’animalité originaire effacerait des millénaires de civilisation, de culture. L’acte de prostitution n’évacue nullement les sentiments, sans doute les met-il entre parenthèses le temps d’un éclair et encore faudrait-il pouvoir en repérer la manifestation « à bas bruit » si l’on peut dire. Toute relation est toujours chargée de sens, toute rencontre est le lieu d’une fusion. Bien évidemment, des siècles de morale judéo-chrétiennes ont façonné les attitudes, ont créé des réflexes qui sont nécessairement devenus inconscients.

   Toujours une morale bourgeoise (une « moraline » aurait dit Nietzsche) vient perturber notre vision des choses, y déposant une couche de préjugés sédimentés qui nous exonèrent d’être objectifs. Ainsi toute relation de prostitution est-elle marquée au fer de l’infamie, confondant en un seul creuset, aussi bien le vice de l’Actante que celui de l’Actant. Mais ceci est pure gratuité. Dans bien des relations conjugales ayant reçu l’assentiment de la société, les rapports se situent-ils dans des jeux de rôle pervers où chacun essaie de « tirer son épingle du jeu » au détriment de l’Autre. Étranges rapports Dominant/Dominé où chaque posture est bien davantage jugée dans la perspective d’une image d’Épinal que d’une réalité estimée selon son objectivité. Bien des couples, en dehors d’une façade à exposer à la société ne fonctionnent que sur de constantes hypocrisies, de délétères jeux de dupes où, bien évidemment, chacun s’estime la victime, ceci revenant, en dernière analyse à savoir qui de la poule ou de l’œuf…. Ceci est un cercle sans fin.

      Vous dont le corps est le lieu de toutes les joies et toutes les peines, vous que j’ai amenée dans le quartier de la prostitution, avais-je réel motif pour en décider la brutale réalité ? Je ne sais et personne ne pourrait savoir à ma place. C’est ainsi, parfois les images nous présentent-elles un réservoir infini d’esquisses inconscientes qui s’actualisent de telle ou de telle manière. Peut-on aussi facilement diriger ses pensées ? Et, du reste, ceci est-il souhaitable ? Non, il faut laisser les pensées flotter et, a posteriori, leur trouver, non des justifications, seulement tâcher d’en percevoir quelques significations. Cette peinture de Barbara Kroll qui a été le déclencheur, sobrement intitulée « Femme sur une plage », sans doute l’ai-je brusquement sortie de son contexte pour l’habiller d’un sens qui y est sans doute latent. Si j’essaie d’analyser mes projections mentales sous le signe de la Raison, voici ce qui se dessine de façon claire. Vous dont le corps est ce genre de cuir fauve cerné de noir, vous qui êtes censée profiter d’un substantiel repos, vous dont le hâle est pareil à celui d’une poterie ancienne, vous qui peut-être rêvez au soleil, qui peut-être dormez au plein de votre innocence, voici que je vous ai déportée de vous, vous ai attribué le visage de la prostituée. Sans doute êtes-vous bien éloignée de cette pseudo-réalité que j’ai esquissée à grands coups de brosse.

   Voyez-vous, ce qui m’a conduit à vous dire et vous éprouver telle une Fille de Joie, il faut aller le chercher du côté de Picasso et de ses célèbres « Demoiselles d’Avignon ». Je ne sais si la forme selon laquelle la peinture de l’Artiste Allemande se développe dans le cadre de cette toile est volonté consciente de rejoindre l’Artiste natif de Malaga ou bien si l’influence est une simple loi du hasard. Cependant la confluence me paraît si évidente, que je ne la considère nullement fortuite. Le thème de cette œuvre, véritable fondement de l’Art Moderne est, on le sait, celui d’un lieu de prostitution, autrement dit d’un Bordel.

 

Vous dont le corps…

Si l’on prend soin de rapprocher les deux œuvres, il me paraît évident qu’un air de parenté les fait se rejoindre d’une manière peu contestable. Mêmes teintes sombres saturée en couleurs. Mêmes visages inscrits dans un ovale presque parfait, dont la perfection même signe cette « inquiétante étrangeté » qui sera l’un des paradigmes selon lesquels la Modernité trouvera à se fonder telle la violente interrogation de l’Homme face à son Destin. N’oublions pas que cette œuvre importante dans le domaine de la figuration esthétique, porte en soi de manière virtuelle, les grands drames de l’humain, elle ne préfigure rien de moins que les atrocités de Guernica, les abominations de l’Holocauste. L’oeil gauche de chacun de ces Modèles est comme biffé, enduit de bitume, fermé sur les constantes apories du Monde.

   Ici, ce n’est nullement mon regard qui crée le tragique, c’est le tragique qui crée mon regard. Ce tragique, non seulement nous devons l’apercevoir, mais le porter en nous de manière à témoigner des atrocités de l’Humanité, faire tout ce qui est en notre possible afin que ne se reproduisant plus, enfin notre esprit puise reposer en paix. Les bouches sont de pourpre éteinte, comme ensanglantées, identiques à des blessures qui auraient atteint le Langage au cœur, le réduisant au silence. En plus, à la façon d’une figuration « surnuméraire », le visage de « Femme à la plage » est empreint d’une gravité christique si bien que les cheveux pourraient se donner en lieu et place de la couronne d’épines. Certes, ici, nous sommes aux antipodes des figures de proue contemporaines de femmes libérées de corps et d’esprit, agitant haut et fort le pavillon de leur autonomie, faisant claquer, contre vents et marées, l’oriflamme de leur indépendance. Cette figure semble aliénée, son visage réduit à n’être qu’ombre et nuit, signe avant-coureur de sa finitude.

   Cependant, dans mon texte, j’ai pris soin de peindre les traits de cette possible Prostituée de façon bien plus claire. Ôtant cette part d’obscurité qui, toujours enténèbre les actes prétendus immoraux, c’est au seul motif de réhabiliter ces Figures toujours rabaissées au sous-sol de la Condition Humaine. Or cette vision des choses, hormis le fait qu’elle n’est nullement juste, coupe à la racine tout motif, pour qui que ce soit, à se réclamer d’une humanité, à l’assumer, sinon selon son coeur, du moins selon son corps, cette liberté fondamentale de tout individu, son bien premier et inaliénable. Qu’une femme se donne par amour, intérêt ou monnaie son corps, ceci est affaire de conscience individuelle, et aucun jugement n’a à être au pouvoir de la société, laquelle, parfois, est bien loin d’être exemplaire. Les destins sont tracés de telle manière que serait bien malin qui pourrait en changer le cours. Il n’y a pas de petit et de grand destin, seulement un chemin à emprunter. Plurielles sont les pistes, singulières les décisions. « La liberté n’a pas de prix », ceci, au moins, devait-il être reconnu comme le beau geste de l’humain. Mais, parfois les gestes sont-ils entravés. Il faut les délier, ceci est la condition pour faire échouer les dogmatismes de toute obédience. Ils sont nombreux à notre époque qui se pense, narcissiquement, parvenue au plus haut, alors qu’elle connaît bien des étiages. Oui, il est grand temps de remonter vers la surface ! De telles œuvres nous y invitent.

 

  

 

 

 

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3 août 2022 3 03 /08 /août /2022 07:33
Sous l’aile blanche du nuage

« Entre sel et ciel…

À contre jour…

La Vieille Nouvelle … »

 

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « Sous l’aile blanche du nuage », ainsi débute le jour nouveau au prix d’une aimable métaphore. Sans doute convient-il d’y voir nombre de motivations inconscientes : s’abriter des coups de dague de la lumière, se protéger des ardeurs solaires, mettre son âme au repos en quelque coin d’ombre fraîche, rassurante, pareil au sourire d’une Mère. Oui, nous sommes, que nous le voulions ou non, des êtres de fragile constitution, en même temps que des êtres aux désirs insatiables dont nous refusons qu’ils ne soient comblés. Nous voulons tirer le vin jusqu’à la lie, le sentir cascader en nos gorges brûlantes, le dérober à quiconque voudrait nous en ôter la subtile ambroisie. Car le Monde est vaste, certes, et chacun veut y trouver sa place, y creuser son terrier, s’y sentir à l’aise en somme et ne le partager qu’à la condition expresse que son propre site soit sauvegardé, qu’on en demeure l’hôte privilégié. Mais ces considérations ne sont que de byzantines remarques et nous avons mieux à faire que d’attribuer ici quelque mérite, là quelque vice qui nous clouerait au pilori.

   Nous cherchons donc la protection du nuage, nous sollicitons sa touche d’écume. Partout le monde est en guerre, partout le monde brûle, les maladies courent et nous essayons, tant bien que mal, de « passer entre les gouttes ». Cette seconde métaphore est bien plus efficace que la première, d’autant plus que les gouttes étant absentes, nous n’avons nulle difficulté à nous en protéger. Mais avons-nous assez réfléchi aux mérites et aux inconvénients de notre nature ? Mais avons-nous suffisamment interrogé les motifs inapparents qui guident notre conduite, orientent l‘aiguille de notre boussole selon toutes les directions de la Rose des Vents ?

 

 

Sous l’aile blanche du nuage

   Non seulement la Rose des Vents est belle, au motif de sa représentation cosmologique, elle fait signe vers tous les orients de l’Univers, mais elle contient en soi la totalité de ces merveilleux vents qu’il convient de nommer afin de les mieux connaître. Imaginez, un instant, le fameux « Homme de Vitruve » de Léonard de Vinci, placé au centre de cette étoile, imaginez les rayons comme autant de positions que pourraient occuper ses bras et ses jambes, imaginez enfin que les membres, bien plutôt que d’être de simples composantes organiques, soient en réalité des projections somatiques de qualités psychiques. Ainsi, tout Homme, occupant symboliquement la totalité des horizons des Vents, serait-il, tour à tour, Tramontane en son caractère froid et violent, puis Grec en sa pluvieuse climatique, puis Levant en sa plus étonnante douceur, puis Sirocco avec ses lames chaudes, puis Ponant avec toute la grâce qu’on lui connaît.

   Ainsi, cette troisième métaphore de la Rose des Vents, avec ses prouesses, ses contrariétés, ses vives sautes d’humeur nous place-t-elle, jointe aux deux autres, au plein du paradoxe humain. Autrement dit, l’Homme en tant qu’Homme-coïncidant-avec-lui-même, puis l’Homme -et-demi, puis l’Homme moins-le-quart et parfois même l’Homme s’absentant-de-lui-même, les exemples sont légion en nos contemporaines latitudes. L’Homme est toujours pure transitivité, glissement en soi, puis hors de soi, constant réaménagement de sa pâte existentielle (voir Sartre), entité si proche de l’Absurde (voir Camus), athée pluriforme (voir Nietzsche), simple image de soi (voir Schopenhauer), fétu de paille placé sous le régime de l’angoisse (voir Kierkegaard), Esprit au plus haut (voir Hegel), cible d’une cruelle ironie (voir Kundera), laissé pour compte au pied de quelque transcendance (voir Beckett). L’Homme, « l’absent de toute communauté » (pour parodier Mallarmé), l’Homme halluciné, en quelque sorte, est bien cet Absolu Relatif qui se sublime dans toutes les exaltations, les enthousiasmes, les passions, mais aussi celui qui s’abîme dans le piège toujours ouvert des apories. L’Homme est sa propre proie, il se manduque, se phagocyte à mesure qu’il croît et, de cette manière aussi illisible que perverse, anticipe-t-il tragiquement, chaque heure qui passe, sa propre et incontournable finitude.

   En une écriture déjà ancienne, j’avais utilisé le terme archaïque de « saisonnement » aux fins de porter au jour cette instabilité constitutionnelle de l’Homme, elle tisse son Essence d’une manière bien plus serrée que nous ne pourrions le penser. L’Homme est donc un Saisonnier, tantôt paré des grâces printanières, tantôt des outrances estivales, tantôt des langueurs automnales, tantôt des rigueurs hivernales. Sans doute sommes-nous affectés par les saisons qui passent, par les variations climatiques, le régime des vents et des pluies, les gelées et les canicules bien plus que nous ne voudrions le reconnaître. Participant à et de la Nature, il nous est impossible de nous en exonérer puisque, aussi bien, nous en sommes un fragment, une parcelle jamais vraiment détachée de notre Terre Nourricière. Sans doute aujourd’hui, en cette époque sevrée de tout romantisme, cette expression de « Terre Nourricière » prête-t-elle à sourire. « Rira bien qui rira le dernier ! » Le Romantisme est fondement de la Littérature, la Littérature l’une des plus belles conquêtes de l’Homme. Qui s’immerge adéquatement en la Littérature, sans réserve, se trouve immédiatement au plus haut car la Littérature est le Sens fait mots, le Sens fait textes. Ceux qui la pratiquent avec la prudence et l’intérêt qui conviennent me comprendront sans qu’il me soit nécessaire de « démontrer » plus avant, tant il est vrai que, plutôt que de se « démontrer », cette dernière se « montre » et se donne pour évidente aux yeux de qui sait voir.

   Mais revenons à l’image que nous n’avions nullement quittée, elle flottait simplement, à titre de métaphore, à l’orée de notre méditation. « Sous l’aile blanche du nuage », le ciel est gris, comme perdu dans sa propre immensité. De basses collines limitent l’horizon. Puis, plus près de nous, la nappe d’eau brillante, ruisselante de l’Étang, la lumière y joue selon golfes clairs et échancrures d’ombre. Puis, à nos pieds, la frange noire de la plage, elle est identique à des tréteaux sur lesquels serait posée la scène lacustre, un miroir reflétant l’inquiétude du ciel, sa longue dérive bien au-delà des yeux des Hommes. Une chose, cependant, n’a nullement été nommée, ce milieu de l’image où convergent les regards. Une antique Tour à Signaux, un genre de sémaphore désormais éteint, plus aucun feu n’en signale la présence. Autrefois c’était une balise lacustre, un feu appelant d’autres feux tout au long de la côte. Autrement dit un Amer, un Repère, une Balise, que sais-je encore. Il me semble que cette Tour, en partie détruite, est le vestige d’un temps où les hommes s’envoyaient des signaux, afin de correspondre, de communiquer et de possiblement s’abriter « sous l’aile blanche du nuage ». Toujours l’Homme a eu besoin de protection, une anse, une baie, une crique, une langue de sable où se réfugier le temps qu’une menace disparaisse et que le port puisse être rejoint sans dommages, la famille retrouvée, la chaleur du foyer rassemblée.

   Ce qui, aujourd’hui, menace le plus l’Homme, son hubris dont il fait claquer l’oriflamme à tous les vents. Inconscience que ceci. Si le Ponant est caresse, le Levant intime douceur, Tramontane est acide, Sirocco est intense chaleur et rien n’est moins évident que de s’extraire de la puissance des Vents, de ne nullement succomber à la violence, parfois, de leurs assauts. Dans la figure multiple des événements mondiaux, dans le visage tragique que, la plupart du temps, ils nous tendent, nous avons grand besoin de faire halte, de nous mettre au repos, de gagner cette paix qui devient aussi impalpable qu’un nuage de soie au large de l’eau. Nous avons besoin d’un suspens. Nous avons besoin d’observer notre image dans le miroir, non à la manière d’un complaisant solipsisme, seulement pour apercevoir notre dimension d’Homme, y puiser ce Sens que Nuage, Amer, Sémaphore nous donnent avec générosité et simplicité.

   Nous devons ralentir la roue du Temps, y faire rayonner la beauté d’une sagesse. Oui, de sagesse nous avons besoin, tout comme nous avons besoin d’air au contact de notre peau, d’eau pour la ressourcer, de terre pour lui donner un appui, de feu pour en réchauffer le délicat épiderme. Tous ces éléments sont en nous, non seulement de manière virtuelle, mais bien réelle, mais bien incarnée. En résumé, nous avons à retrouver le chemin de l’Amour. De Soi, de l’Autre, de la Nature, ceci est une seule et même chose. Ceci, chacun le sait et l’oublie parfois. Le monde est ouvert qui nous attend.

 

 

 

  

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2 août 2022 2 02 /08 /août /2022 08:39
Tout, parfois, est si loin !

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Tout est parfois si loin. Tout est parfois si flou, si dédoublé, si évanescent à l’horizon des yeux. Pourtant mes yeux sont sains, ma pupille aiguisée, ce qui veut dire ma conscience lucide. Combien j’aurais mieux aimé être affligé d’un cruel strabisme, atteint d’une myopie, réduit à ne voir le réel que décalé, incertain, au prix d’un astigmatisme. Mais non, je VOIS et je vois d’autant mieux que je m’interroge. Paradoxalement, ma bonne santé visuelle, (métaphore de la conscience de l’ouverture au Monde, bien sûr), bien plutôt que de proclamer un mince bonheur, ne fait que m’affliger et me reconduire dans de bien sombres et étroites ornières. Je sais que je parle à une image, à des coups de brosse grossièrement posés sur la toile, que votre degré de réel ne saurait l’être qu’à la simple fantaisie de mon imaginaire, que je peux vous faire varier à mon gré, tantôt vous voir comme une Coquette qu’un subit mal à l’âme inclinerait vers quelque mélancolie, tantôt comme une Femme libre d’elle, fière, indépendante, assurée de Soi, une manière d’Idole de platine dont rien, ni personne, ne pourraient altérer la souveraine présence, le coefficient de durabilité. Une détermination à toute épreuve, un chemin accompli sans le moindre faux-pas, l’aboutissement d’une inflexible volonté. Vous apercevant ainsi, en cette dernière posture, vous m’apparaissez telles ces splendides Sirènes taillées dans l’ébène, qui figurent à la proue des goélettes, creusent l’air de leur arrogante poitrine, impriment dans la texture du monde leur altière et inimitable présence. Après ceci, nulle parole ne serait à prononcer, le dernier mot de l’histoire aurait été dit.

   Tout est parfois si loin. Oui, je dis à nouveau ceci, à la manière d’une antienne, d’un refrain hors du temps, d’une complainte qui viendrait de quelque océanique abysse. Car, voyez-vous, j’ai beaucoup parlé de Vous et cependant, je n’ai parlé que de moi. Votre certitude divinement affichée, cette lumière brillante, cette aura étincelante, le roc que vous êtes projettent sur ma pâle figure des rayons verts pareils à ceux de quelque « Outre-Tombe », des rayons mortels, si vous préférez. Ma Mort à venir s’abrite sous l’irradiation de votre Vie. Entière, sublime, un genre de diamant troue la nuit de ses angles vifs, de ses arêtes acérées. Une Clarté surgit qui, aussitôt, sécrète une Ombre. Un Jour se lève qu’abolit bientôt une Nuit. Le savez-vous, je suis un être des Ténèbres, une simple cendre au sein d’un foyer exténué, un brandon éteint sur lequel nul vent ne viendrait rallumer l’étincelle. Pensez-vous que je m’en alarme ? Que des sanglots étreignent ma voix ? Que des remords font à ma chair d’invisibles mais pénétrantes morsures ? Que la faible esquisse que je destine, simple murmure au Monde, me place pour toujours, au trépas ? Si vous pensez ceci, vous êtes dans l’erreur la plus totale au seul motif que vous pensez la tristesse négative, la joie riante, les sourires pleins des faveurs des dieux qui sont au Ciel et se réjouissent de nous voir si naïfs et si comblés à la fois.

   Mais que je vous dise l’amplitude de mon bonheur à figurer sur cette belle Scène de la Métaphysique, avec ses clowns tristes, ses baladins lunaires, ses camelots de pacotille, ses personnages de carton-pâte tout droit sortis de la commedia dell’arte. Je suis comme dans le trou du Souffleur, je suis l’avant-Parole du Monde et de ses mannequins de cire, de ses hérauts de pantomime. Rien que de les voir s’agiter en tous sens, rien que de percevoir leur marche de guingois, rien que de surprendre leur fausseté et croyez bien que ma félicité est entière, que mon esprit se dilate au rythme de leurs entrechats, à la cadence de leurs faux-semblants, à la mesure de la gigue endiablée de leurs duperies. Vous la savez cette existence faite de gants retournés, on ne voit guère que leurs coutures, vous la savez cette hypocrisie, on ne voit que ses bulles qui crèvent à la surface de l’étang, le limon est plus bas, qui est trouble, qui se dissimule sous des airs patelins. Apercevriez-vous meilleur spectacle que celui qui consiste, pour un Voyeur (je me régale en ce rôle si audacieux), à viser le Monde, à y ôter les masques de ses Figurants, à porter au jour la quadrature ouverte du Vice, alors que la Vertu, de modeste venue, se dissimule et rougit de se dissimuler, de se confondre avec les lisières, de ne faire face qu’avec parcimonie, entre deux fautes, entre deux supercheries ? Savez-vous le plaisir qu’est le regard droit, mais aussi, paradoxalement, la douleur qu’il porte en son effronterie ? Car oser toiser la Vérité est toujours se confronter à l’ombre portée du Mal et l’on en aperçoit, sur la taie de son visage, les stigmates à jamais.

   Mais sans doute vous interrogerez-vous sur la pertinence de mes inquiétudes, de mes interrogations qui lui sont coalescentes. Certes, vous avez bien perçu que ma lancinante comptine Tout est parfois si loin, avec sa mesure tel un réel danger, n’est nullement danger pour les Autres, les Pantins de la commedia dell’arte, ils sont trop habitués à leurs pitreries, ils s’en distraient, ils s’en réjouissent et, sans doute même, en jouissent de toute la densité de leur chair frémissante.  Non, ce refrain Tout est parfois si loin, loin de désigner les Autres, leur effet d’irréel, parfois, est bien mon réel à moi, autrement dit cette épine, ce buisson arrimés au plein de ma poitrine, ils y font leurs ravages tout en douceur, « lentement et sûrement ». Ce si loin ne dit nullement le lointain de quelque espace, le lointain de mes Commensaux, il dit le lointain en moi, je veux simplement dire, en une formule sans doute malhabile, mais suffisamment éclairante, l’éloignement qui existe de mon JE à mon MOI. Comme une division, une ligne de fracture, un clivage entre deux sédiments tectoniques. Oui, je sais, vous m’identifierez, aussitôt, à quelque schizophrène en mal de Soi, sur une orbite éloignée des Autres, ces Étranges Galaxies, plus on s’en rapproche, plus elles sont mystérieuses, énigmatiques, une distance infranchissable se lève, pareille à une nuée d’orage.

   Vraisemblablement, argumenterez-vous que je ne fais que jouer avec les mots, me plaire à des tours de passe-passe. Vous penserez l’identité de JE et de MOI. Mais de quel droit émettrez-vous cette fallacieuse hypothèse ? JE n’est jamais identique qu’à JE. MOI n’est jamais identique qu’à MOI. Sinon, à quoi serviraient donc les nuances du Langage, les réalités lexicales s’illustrant sur l’axe paradigmatique ? Si le JE était MOI, nous le nommerions MOI. Si le MOI était JE, nous le nommerions JE. Vous voyez bien que nous prenons des libertés avec les mots, nous leur infligeons des torsions, nous les faisons plier sous le fer de notre volonté. Aucun mot n’est l’équivalent de quelque synonyme que ce soit et tout synonyme est déjà une aberration, un règlement en « monnaie de singe ». Tout synonyme s’écarte d’une vérité initiale, originaire. Tout synonyme est, par nature, approximation, sinon mensonge. La coexistence, en SOI, de JE et de MOI, ceci veut seulement indiquer, certes d’une manière lexicale qui n’est nullement la totalité du Sens, son prologue simplement, ceci veut indiquer la distance, l’altérité, la non-correspondance terme à terme. Ainsi, la « belle » formule solipsiste « MOI, JE » à l’initiale d’un énoncé ne saurait trouver de substitution dans les formules franchement aporétiques qui se donneraient sous le « MOI, MOI » ou le « JE, JE ». Vous apercevez bien ici que le système logique trouve sa limite et, bien plus, sa contradiction. Å l’évidence, il existe un décalage, un écart, une manière de dissonance entre « JE » et « MOI ». Dans les énonciations canoniques, « JE » précède toujours « MOI ». Exemple : « JE vais en ville », mais « Attends-MOI ». Le JE a la prééminence sur le MOI. Le JE est mélioratif, le MOI est dépréciatif. Le JE est l’index de l’identité. Le MOI est purement égoïque. Voici pourquoi aucune substitution n’est possible de JE à MOI, de MOI à JE. Ce qu’indique clairement cet insubstituable, c’est moins une différence langagière, qu’une différence ontologique. Nous sommes, pour notre vie durant, marqués au fer d’un insurmontable paradoxe. Toujours, nous sommes le point d’équilibre, ou plutôt de déséquilibre, entre deux principes opposés :

 

Entre le Masculin et le Féminin

L’Ombre et la Lumière

Le Jour et la Nuit

Le Bien et le Mal

Le Vice et la Vertu

Le Blanc et le Noir

L’Amour et la Haine

La Guerre et la Paix

La Vie et la Mort

Entre le JE et le MOI

 

    Tout est parfois si loin, cette assertion répétée à la manière d’un leitmotiv, voulait signifier cet intervalle qui, parfois, se creuse en Moi, à la manière d’une lézarde. Alors, je ne sais plus vraiment si je suis un « JE », si je suis un « MOI », peut-être même un tout AUTRE que Moi, une simple entité chevauchant la césure entre « JE » et « MOI ». Si je bats la chamade de l’Un à l’Autre. Si je ne suis jamais que ce Mouvement de Balancier ou bien si je ne suis que « cette heure arrêtée au cadran de l’horloge », sans en avoir bien conscience, manière d’Ophélie flottant entre deux eaux, entre le songe et le réel, ou bien entre deux songes, si j’existe vraiment. Et alors commence au sein même du chaudron de ma tête cet étrange sabbat où j’enfourche mon balai, ne sachant si je suis encore Moi, le balai, la Sorcière, le pandémonium lui-même. Mais, Vous la Lointaine qui figurez sur le blanc de la toile, Vous la Rêveuse dont le visage oblique appuyé méditativement sur votre main, Vous à la chevelure noire à la Garçonne (l’ambiguïté qui perce !), Vous au visage à la teinte d’olive (une préfiguration de l’au-delà ?), Vous aux bras nus, Vous cintrée dans le mince fourreau d’une tunique grise, Vous l’Irréelle Présence, voici que je vous ai accordé Identité, Lieu et Temps, l’instant d’une brève méditation. A ce seul effet de l’énonciation, vous aurez existé, tout comme l’arbre existe, le nuage, tout comme JE, tout comme MOI, car si nous sommes c’est bien à être des ÊTRES DE LANGAGE. C’est parce que je vous ai nommée que vous êtes sortie d’une léthargie qui aurait pu être éternelle. C’est, identiquement, parce que j’ai été nommé jadis, que je me suis nommé « JE », « MOI », que l’être s’est présenté en qui-je-suis avec son coefficient d’évidente réalité. Parmi tous les cogitos du monde qui émettent des hypothèses hasardeuses, croyez-le bien, L’Attentive, un seul se donne comme vrai, que nous devrions écrire en lettres d’or à la cimaise de nos fronts insouciants mais, parfois, semés d’inquiétude :

 

« JE PARLE, J’EXISTE »

 

   Toute autre énonciation n’est que « miroir aux alouettes ». C’est parce que le Langage seul est capable de nommer l’ensemble du Réel, qu’il le fait apparaître et le fonde telles nos plus sûres assises. Parle donc, la Muette, tu seras. Sinon, je parlerai à ta place, belle peinture, ce qui reviendra au même. Toute Parole est identique à toute autre. Å condition, cependant, qu’elle soit proférée en Vérité.  Sans doute faut-il en conclure que toute Parole n’est portée à elle-même qu’au mérite de son dire. Oui, sans doute, au mérite de son dire.

 

 

 

 

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30 juillet 2022 6 30 /07 /juillet /2022 10:32
Vous dont les yeux

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

Voyez-vous vous me laissez en silence

A peine ai-je prononcé quelques mots

Que les phrases s’éteignent

Que la mutité paraît être

Le seul lieu de votre présence

 

Mais êtes-vous présente

Je veux dire incarnée

Possédez-vous

Une Voix

Un Sexe

Des Désirs

Vous êtes si lointaine

Arrivez-vous jusqu’à Vous

Ou bien êtes-vous en retrait

Encore soudée

Aux limbes du Néant

 

   Oui, je profère le Néant, ce sur quoi l’on ne peut rien dire. Oui, je profère pour proférer, pour combler mon propre silence. Savez-vous combien il est insupportable de faire face à l’Autre dont, précisément, la Face n’est qu’une parole vide, une simple rumeur que le jour éteint ?

   Votre épiphanie est la condition de la mienne. Je vous regarde, je prends acte de vous, votre visage me répond et ce muet langage fait, en moi, naître la vie, bourgeonner le Sens. Avez-vous déjà aperçu combien il est tragique pour l’Homme, de lancer sa voix dans l’espace, d’espérer la levée d’une haute falaise, de penser que sa voix va ricocher, que l’écho va en amplifier la puissance, en multiplier l’énergie ? Alors, tout chemin de retour est confirmation de Soi, jeu de Soi avec Soi, le seul qui vaille vraiment, le seul qui nous justifie et nous assure de qui-nous-sommes. L’Autre, ce mystérieux miroir, l’Autre est trop loin, à la recherche de Soi, immergé en ses propres eaux. En toute logique, pour l’Autre, je ne suis qu’un satellite errant, un objet égaré, un genre d’OVNI faisant d’illisibles ellipses autour de qui-il-est. Toujours, pour l’altérité, je suis de surcroît, je suis ce « chromosome surnuméraire » qui me rend fondamentalement différent, étranger, hors d’atteinte.

  

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

  Voyez-vous, je ne désarme pas, je ne renonce pas, je persiste à vouloir vous nommer, mais à peine m’y risqué-je, et voici qu’une pluie de points de suspensions …… envahit ma vue, pareils à ces nuages de très fins insectes, venus d’on ne sait où, en partance pour je ne sais où, ils n’ont même pas conscience d’être, ils ne sont que leur propre vol à défaut d’être leur âme. Non, ne souriez pas, les insectes, tout comme vous, tout comme moi, sont capables d’âme, seulement ils ne le savent nullement et c’est pour ceci qu’ils volent continûment, à sa recherche, seulement à sa recherche. Car, Vous, comme moi, comme l’insecte, nous avons besoin d’âme, n’est-ce pas ?

   Nous sommes identiques à ces infimes existences qui espèrent, un jour, d’une connaissance immédiate, pouvoir sortir de l’anonymat, porter un nom, être reconnus à la hauteur de qui-ils-sont. Oui, vous avez remarqué, dès qu’il s’agit d’existence (qui-nous-sommes ; qui-il-est ; qui-ils-sont), je prends le soin de relier les mots entre eux à l’aide d’un tiret - et ceci, sans doute l’aurez-vous compris, est symbolique de cette Unité après laquelle nous courons sans jamais pouvoir l’atteindre. En quelque coin mystérieux de notre être nous portons l’empreinte de cette dyade originaire, de ce fameux Androgyne platonicien, de ce Saint Jean-Baptiste en qui se fondent le Principe Mâle, le Principe Femelle, en qui fusionnent le Soleil et la Lune. Tous nous portons en nous la nostalgie de cette harmonie, de cet accord perdus, nous nous vivons et nous éprouvons sur le mode du fragment. Seule notre Mort réalisera la synthèse mais nous ne sommes nullement pressés d’en connaître l’épilogue.

    Disant ce que je viens d’annoncer à l’instant, cette dispersion, cette diaspora, cette dissémination, mon propre langage ne connaît que le suspens et, parlant de Vous, essayant de vous circonscrire, voici ce qui vient au bout de ma langue, des bribes, des bouts épars, des manières de feuilles ayant perdu leur limbe, des résilles de nervures,

 

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

   Mais vous apercevez-vous au moins combien ce type de langage aphasique, cette lente extinction des mots, vous dépeignent bien mieux que ne saurait le faire le plus sublime des portraits ? Toute votre Essence est assemblée, condensée en cette énonciation, laquelle à défaut d’être finale, est l’index de votre Finitude, en sursis seulement, en attente. Et ce qui, pour moi, est le plus sombre, le plus déchirant, un coup de canif planté au mitan de mon derme, ce qui est le plus désespérant (pauvre condition humaine !), cette sorte de réverbération qui, s’enlevant de votre Finitude légitime la mienne, la rend plus réelle que la certitude du rocher, l’inaltérable de l’airain.

 

Oui notre seule clarté

Notre seule évidence

Que la Mort soit

Notre dernier mot

Point de suspension

Le terme aura été atteint

   

   Pour cette raison même de la clôture brutale du Sens, je dis le précieux de toute suspension, de toute parenthèse (elle qui fait époque), de tout repos du Temps, il nous alloue, précisément, ce Temps qui est notre respiration, le rythme de notre amour, le battement de notre cœur. Avez-vous bien saisi l’endroit précis où repose le Sens en sa plus généreuse donation :

 

Entre les mots

Entre deux amours

Entre deux pensées

Entre deux secondes

 

   C’est toujours l’intervalle qui signifie, la chose est trop pleine, trop occupée d’elle-même, trop égoïque, trop attentive à sa propre plénitude pour se disperser dans un acte qu’elle juge superflu, inutile, voire dangereux. Le mot est constamment affairé, précédant ou suivant l’autre, rassemblé en sa propre substance, replié au creux de sa monade, autiste en sa barbacane. C’est simplement le mouvement, la relation, le passage d’un mot à l’autre qui médiatisent les potentialités et ouvrent les oculi du Sens.

   Sur une feuille de papier, écrivez « pomme », puis à quelque distance, écrivez « rouge », vous obtiendrez deux blocs inertes, des sortes de gémellités fermés à la reconnaissance de l’image qui leur est identique. Vous n’obtiendrez que des silences.

   Maintenant, prenez à nouveau votre crayon, écrivez « la pomme est rouge » et, soudain, la pomme en question surgit devant vous avec toute la charge de synthèse qui habite sa radiance interne. Le « est », la copule aura accompli l’action magique, aura donné lieu à la métamorphose. Les mots qui étaient inertes, simples tels d’innocentes et léthargiques chenilles, auront connu leur état de chrysalide puis leur être accompli, cette imago qui rayonne de couleurs et de mouvements, autrement dit ce flamboiement, ce resplendissement de tout Langage dès l’instant où il est fécondé par ses puissances internes qui sont les facettes de l’être, ses plurielles esquisses.

   Le « est », en tant que copule, aura établi la distance, l’intervalle, en même temps qu’il aura procédé au rapprochement de l’épars, du multiple, assemblant en l’unité d’un même creuset la toute beauté de la signifiance. « L’in-signifiant » sera devenu « signifiant », le Langage aura accompli en totalité le jeu de son Essence : signifier, autrement dit faire reculer l’aporie du non-sens, éclairer les ombres, faire se lever une brillante constellation parmi la toile dense et oppressante de la nuit.

Vous dont les yeux…

Vous dont la bouche…

Vous dont les mains…

 

   Des mots à peine articulés, un sens à peine proféré, une phrase commencée que le Destin, le Temps n’ont encore terminée. Vous l’Inconnue qui me mettez au risque de vous énoncer, de vous faire paraître selon des mots, la tâche me revient de dire en quoi votre décel est possible, en quoi ne nullement vous dire serait vous laisser identique à un mot assiégé de silence, un homme marche dans le désert qui ne comprend plus le but de sa marche, le sable est vide de sa présence. Il me faut donc reprendre mes mots, leur attribuer de l’espace, leur offrir du temps, ainsi auront-ils quelque chose à énoncer, Vous en la matière, vous extraire de votre corolle, Vous porter à la margelle du jour.

 

   Vous dont les yeux noirs, très noirs, des billes d’obsidienne, interrogent la sourde présence de l’heure, Vous dont les yeux sont le lieu du pur étonnement (le site de la philosophie), vous qui me regardez et me portez à l’être, comment pourrais-je mieux vous connaître qu’à vous regarder à mon tour ?

 

Regard contre Regard.

Conscience contre Conscience

 

  C’est le miracle de nos regards croisés qui nous fera exister dans une belle et étonnante réciprocité. Je serai Moi par Vous, Vous serez Vous par Moi. Vous serez Vous par Vous. Je serai Moi par Moi. Ainsi, au simple fait de nous être « dé-visagés, » nous serons-nous « en-visagés », c’est-à-dire que nous aurons pris Visage, notre Forme Humaine, qu’une Idée aura trouvé le sol de son actualisation. Ô Vous que je ne connais pas, vous qui ne pouvez être que la Lointaine, je vous supplie de m’accorder votre regard, autant de temps que vos yeux seront fertiles, ouverts à reconnaître le Monde. Du Monde, tout comme Vous, je fais partie. Placez-moi en sa faveur. Faites de vos yeux ce rayon magique au gré duquel, nous apparaissant l’Un à l’Autre, nous serons l’Un en l’Autre, l’Autre en l’Un.

 

   Vous dont la bouche est ce don sublime, cette fleur rouge à peine éclose, cette rumeur du Silence porté à son possible bourgeonnement, vous dont la bouche est la précieuse fontaine, une eau de source claire en voie de venir à la Lumière, ce porte-mots, cette levée d’une plaine blanche, immaculée, cette longue attente, cette Babel qui n’aura de cesse de dévider son long poème, le seul prodige est ceci, que le Langage soit et alors, nous sommes nous aussi au plus haut, nulle Essence plus pertinente que le Mot. Mille fois ai-je cité les deux vers splendides du Poète Stefan Georg, auquel le « Philosophe de l’Être » a donné le plus bel essor qui soit :

 

« Ainsi appris-je, triste, le résignement :

Aucune chose ne soit, là où le mot faillit. » 

 

   Vous dont la bouche est cette blessure rouge qui saignerait faute de pouvoir proférer, j’attends de vous que vous articuliez, de votre voix que je suppute grave et voilée, révérence faite au Don le plus Haut, que vous articuliez seulement quelques mots limpides, simples, porteurs d’une joie immédiate. Joie des mots eux-mêmes. Joie des Autres qui ne sont que Langage, le savent-ils cependant ? Joie intime faisant en moi son reflet de ciel et de cendre, ses pliures d’étain sur l’argent de la lagune, la Métaphore est ce par quoi je suis au Monde comme l’Eau est au vaste Océan.

    Vous dont les mains sont les rameaux que vous portez au-devant de vous, signes avant-coureurs de votre voix, emblèmes de votre passion de vivre, porte-empreintes de qui-vous-êtes en votre fond. Vos gestes sont le prolongement naturel de votre Langage, à moins qu’ils n’en soient les éclairés précurseurs.

 

Prononcez le mot « Colombe »

Et l’oiseau blanc sortira de vos mains

Comme du chapeau du prestidigitateur

 

Prononcez le mot « Neige »

Et le purement accompli

 L’écume de la pensée poseront à l’entour

La poudre de leur blanc frimas

 

Prononcez le mot « Amour »

Et le Monde apprendra

Le lieu de son Être

Et les Hommes et les Femmes

Vivront de cette pure ambroisie

 

Prononcez le mot « Désir »

Et c’est de vous-même

Dont vous aurez le désir

Et c’est moi qui vous désirerai

Comme l’on désire

L’arche de Clarté

 Le repos de la Fontaine

L’offrande du Jour

 

Vous dont les yeux

Vous dont la bouche

Vous dont les mains

Sont les signes

 Qui vous déterminent

Vous font qui Vous êtes

Me font, aussi, qui Vous êtes

 

Vous, Yeux

Vous, Bouche

Vous, mains

Demeurez au lieu

De votre semence

Une fleur se lève, éclot

Beauté du Monde

 

 

 

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29 juillet 2022 5 29 /07 /juillet /2022 09:43
Å la mémoire du songe

***

 

[Du Poème et de la Métaphysique dont, ici,

il se veut le porte-parole ou, plutôt,

le porte-silence.

  

   Y a-t-il grand sens à confier au Poème le soin de parler de la Métaphysique ? Et puis, au reste, peut-on parler de la Métaphysique ? Étymologiquement parlant, celle-ci, située « en dehors de la Physique » comment pouvons-nous l’atteindre ? Par des mots, des idées, des concepts, de l’intuition, de l’imagination ? Le problème est vaste, nous le percevons d’emblée. Cependant, nous prendrons ici « Métaphysique » au sens défini par l’existentialisme de « Recherche du sens, des fins de l'existence. » Ainsi, pourrait-on dire, cette notion prendra du « corps » et nous n’aurons plus guère à nous interroger afin de savoir si l’esprit est du corps subtil, si le corps est de l’esprit réifié. Comme toujours la « vérité » est le plus souvent à mi-chemin, nullement statique cependant, bien plutôt dynamique car le Sens est toujours relation, trajet d’un signifiant à un autre.

   Ici, le signifiant est, sinon la Poésie, du moins le « poétiser » dont la forme verbale indique le motif mouvant, la mobilité continue du champ de la Métaphysique (cet inaccessible) en direction de cet accessible, la Physique, autrement dit la Nature en sa composante que j’ai souhaitée florale puisque c’est une Fleur qui la symbolise, en même temps qu’elle fait signe vers un indicible dont ses pétales de soie sont l’illustration la plus patente. Est-ce la pure fragrance de la fleur, ce vecteur si près d’une note de musique, d’une émotion esthétique qui autorise qu’il soit recouru à sa forme pour en faire la médiatrice de l’être au non-être ? Sans doute. Il y a bien des significations qui courent en filigrane sous le couvert des choses, dont nous supputons la réalité à défaut d’en appréhender la subtile texture. C’est toujours le recours à l’intuition qui nous permet d’en poser l’approche comme un possible.

   Si la Métaphysique en sa définition la plus verticale est bien cet intervalle qui se creuse entre la Vie et la Mort, alors je crois que l’essence florale en son principe quintessentiel la désigne telle « l’absente de tous les bouquets », assertion mallarméenne au plus proche de ce que l’inconcevable peut surgir à la conscience au motif du Langage, cet autre nom de la Métaphysique. Nous ne sommes des êtres de Chair qu’à posséder le Verbe. Et ceci n’est nullement antinomique. Une Chair sans Verbe ne saurait être une Chair, simplement un égarement parmi la multitude des choses mondaines. Il ne pourrait y avoir, selon moi, d’autre vérité, autrement dit de moyen de croire que nous existons avec un peu plus d’insistance que la course du vent. Les mots ci-après se voudraient telle la mise en paroles de ce doute qui toujours nous assaille, nous tenaille et nous fait Hommes, Femmes, bien plus haut que nous ne pourrions jamais le penser. Merci à Celles et Ceux qui liront. Ils tiendront, à leur insu ou de manière consciente le « Langage de la Fleur ». Et ceci se nommera « pure beauté ».]

 

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Partout, dans le vaste monde

Les hiatus, les hoquets

Les failles et les abîmes.

Rien n’est décidé

Qui serait définitif.

Tout passe et les yeux

 Ont du mal à voir

Å distinguer le vrai du faux.

Alors je ferme les yeux.

Alors je teinte

Mon chiasma de suie.

Alors je flotte dans les

Coursives de ma cécité.

 

Il y a, tout au fond de moi

Comme un tohu-bohu

Originaire.

Le Noir habille les

Murs d’une grotte.

Le Noir rayonne

Et phagocyte

La moindre flamme

Éteint la velléité

De toute étincelle.

 

Le Noir dit l’absence

De toute chose

« l’Absente de tous les bouquets »

Mais y a-t-il

 Au moins une Idée ?

Au moins un Sens

Qui nous soient donnés ?

Le Noir est le signe

D’avant la Parole.

Mais le Noir n’est

Nullement silence.

Il rugit du plus profond

De son mystère.

Le Noir est la forme même

De mon Inconscient.

En ses plis s’abrite

 Plus d’un monstre

En ses nœuds

Plus d’une couleuvrine

 Tendue sur un

Possible meurtre.

De qui ?

Du Jour.

De la Beauté.

Ceci est le plus tragique

Qui se puisse imaginer.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Dans les lianes

D’ombre se meut

Å la façon d’une pieuvre

L’Absence Majuscule

Souffle le froid à nul

Autre pareil du Néant.

Ô, la Vie serait-elle

Cette dentelle identique

Å un bitume ?

 Les fils sont Noirs.

Les intervalles entre

Les fils sont Noirs.

Noir sur Noir ne dit rien :

Mille fois en ai-je tracé

De la plume

La cruelle vérité

Dans la pulpe de la feuille

Et la feuille pleurait

Des larmes de papier.

Pourquoi faut-il que

Nous les Hommes

Émergions à peine

De cette Nuit ?

Pourquoi ce chaudron

Et sa visqueuse poix ?

Nous vivons ou plutôt

Nous mourrons

D’y être englués.

 Nous ne paraissons qu’au titre

De mouches prises au piège

Nous agitons faiblement nos ailes

Mais la colle du ruban est plus forte

Mais la Mort sourit et

Déjà, nous manduque.

 Il ne demeure, ici et là

Que des fragments d’une vie

 Une à peine palpitation

La roideur des pattes

Le buccinateur en proie

Å son dernier souffle

Au dernier mot articulé

Tout juste quelques

Lettres éparses qui

Jamais plus ne trouveront

Le lieu de leur exhalaison.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Mais qui est-elle cette fleur

Dont je ne reconnais ni la forme

Ni ne perçois l’odeur ?

Existe-t-elle au moins ?

L’ai-je déjà rencontrée ?

Dissimule-t-elle sous

Ses pétales de soie

Le visage aimable

D’une ancienne Amante ?

Ou plutôt, ne tracerait-elle

 Les contours

D’une Veuve Noire ?

Ce venin qui s’amasse

Dans l’obscur et pourrait

M’atteindre en pleine face

Volonté purement arachnide

 De me détruire, de me reconduire

Dans ce Rien dont je proviens

Dont je ne suis, visiblement

Que le faible, le pâle écho.

Mais, un seul Vivant

Sur Terre a-t-il déjà éprouvé

Dans le tissu ajouré de sa chair

- cette illusion -,

 Le sentiment que

Quelque chose se passait

Qu’exister n'est seulement

L’invention d’un démiurge fou ?

A moins que ce soit Nous

                                           -Tissages du Rien -

 Dont la folle hubris

Nous aurait trompés

Au point de nous faire accroire

Qu’il y a des choses, des gens

Enfin une réalité palpable

Enfin des Êtres en quelque manière.

 

Non, voyez-vous,

Depuis ma réserve d’invisibilité

Je lance mon regard vers l’avant

Certes privé du fol espoir

Que ne s’inscrive dans son champ

Quelque représentation que ce soit.

Alors, imaginez ceci.

 Les lianes de mon regard s’agitent

Pareilles à des fouets

Les longs flagelles de mes yeux sondent

Le soi-disant Univers avec insistance

Mais rien ne se donne

Qu’un confondant éther

Semé de Noir et les lianes de mes yeux

Je les ramène au centre

Du Vide que je suis

- Ou de qui je crois être -

Et de leurs filaments ne s’écoulent

Guère que des larmes de poussière

Témoins d’un temps absent

D’un espace ôté.

Car, pouvez-vous en faire l’épreuve

Il n’y a Rien que le Rien

Pas même Vous qui pourriez

 Le regarder

Le donner comme réel.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

Mais y a-t-il un présent au moins,

Y a-t-il un Je qui puisse dire Je ?

Un Moi qui soit un Moi ?

Une Présence qui ne soit

Pure Absence ?

 

Ce présent qui n’a guère

Plus de consistance

Que le souffle qui pourrait

Le porter au-devant du monde.

Ce monde sans Visage.

Ce monde sans Parole.

 Ce monde sans Âme.

 

C’est ceci qui éclot dans mes rêves,

une fleur sort du gris

et vient nervurer le présent.

 

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28 juillet 2022 4 28 /07 /juillet /2022 09:05
LA COLONIE DE VACANCES

***

 

   Déjà, à seulement employer les termes de « Colonie de Vacances », et l’on est dans une autre époque, sinon dans un autre monde. Et déjà l’on parle d’un temps qui fuit au loin, dans la grisaille des jours. Avec la distance qu’instaure toute « modernité », la perspective s’agrandit et c’est comme si l’on observait le passé en ayant inversé le sens de la lorgnette, quelque chose se donne à voir, dans la forme du tremblement, dans l’allure d’une carte postale ancienne. Un peu comme si l’on était atteint d’un trouble de la vision, peut-être une myopie et il faudrait poser sur les yeux des verres grossissants. Je crois même que ce qui fut mon enfance devient une simple fiction, quelques mots dans le Grand Livre de l’Existence, un point à peine visible, une image qui saute au fond d’une distante lanterne magique. Étonnant sentiment d’étrangeté, nos jeunes années nous appartiennent-elles encore ? Et pourtant, malgré ce frisson de l’âme, quelque chose brille, comme une flamme qui ne voudrait s’éteindre. Quelque chose appelle et demande à être dit. Pour qui ? Sans doute pour moi, au premier chef. Pour quoi ? Pour témoigner, mettre en scène et jouir du souvenir, cette « petite madeleine » qui fond autant dans le cœur que dans la bouche. Cela sert-il à quelque chose ? Non, cela ne sert à rien et c’est ceci qui est d’autant plus stimulant !

   Matin de Juillet, comme maintenant, mais en moins chaud. Sur la Place du Pin, à Agen, des autocars sont rangés en rangs d’oignons. Ils attendent les enfants du Département qui vont regagner leurs Colonies respectives. Déjà on s’impatiente, déjà on s’égaille. Déjà des larmes perlent dans les yeux des plus jeunes et il s’en faudrait de peu qu’elles ne se manifestent dans ceux de leurs parents. Les plus grands, les plus affranchis (certains sont « Colons » depuis plusieurs années) vont et viennent, à l’aise, fiers de leur autonomie. Les Moniteurs et Monitrices, liste en main, font l’appel. Peu à peu les autocars se remplissent. Puis c’est l’heure du départ, avec ses joies et ses peines. Des mouchoirs s’agitent, des mains tremblent. Pour ma part, avec mes Compagnons d’équipée, je suis en route, pour la seconde fois, en direction de Bagnères-de-Bigorre où se trouve l’une des Colonies de l’Amicale des Œuvres Laïques. Certes le titre est daté et, aujourd’hui, sans doute prêterait-il à sourire. En ce temps, l’amical existait, en ce temps le laïque connaissait ses lettres de noblesse.

   Le voyage est long, il dure quelques heures pendant lesquelles, sous « l’amicale » invitation de nos Encadrants, nous entonnons quelques chants du style « Å la volette », « Vive le vent », « Å la claire fontaine ». L’époque se contente de ces « bluettes » dont, peut-être déjà, nous sommes quelques uns à nous apercevoir qu’elles sont candides, ingénues, brodées de bien des « Fleurs bleues » dont il s’agira de se défaire au plus vite. Mais on ne s’exonère jamais facilement d’une ambiance dans l’air du temps. Lorsque nous arrivons à la Colonie, deux sévères bâtiments gris se faisant face, la maison du Directeur faisant office de fond de scène, les Nouveaux venus ne dissimulent pas leur tristesse, alors que les Anciens paradent un peu pour se donner de l’importance. Lors du séjour de trois semaines, le rituel est immuable, réglé comme papier à musique. Le plus souvent, le matin est consacré aux travaux d’atelier : dessin, coloriage, peinture, découpage. Rien que de très ordinaire, de très monotone en son fond mais nul ne s’insurge de cette duplication à l’identique des jours suivant les jours, pareils aux perles d’un collier. Les après-midis, après la sempiternelle sieste, laquelle n’a de sieste que le nom, la plupart font les pitres à l’abri de leurs couvertures ou de leurs polochons essaient de faire quelque projectile, nous avons « plein-air », ce qui veut signifier que nous pourrons respirer à pleins poumons, gambader, sauter, dépenser l’énergie accumulée lors des activités de « travaux pratiques ». Il va sans dire que la plupart d’entre nous préfère la liberté des après-midis aux « contraintes » du matin.

   Nos destinations ? Un Parc en ville où nous dressons de minces barrages constitués de plaques de schiste que nous disposons dans de petits canaux cimentés où coule une claire eau de montagne. Des moulins que nous avons fabriqués y font tourner leur roue, des bateaux improvisés (une feuille, un bout d’écorce) en descendent le cours. Nos destinations ? La proche montagne semée de grandes fougères. Nous les prélevons afin de couvrir les toits de nos cabanes à l’intérieur desquelles nous abritons nos trésors, une pierre bleue, des morceaux de bois, des soldats de plomb qui monteront la garde en notre absence. Nos destinations ? Le soir, après le « plein-air », nous constituons plusieurs groupes, disséminés dans le grand pré de la « Colo ». Notre jeu, quoiqu’interdit, et d’autant plus recherché, de longues partie de « plante-couteau ». La plupart d’entre nous dispose d’un canif, d’un couteau de scout, d’un modeste, venu de quelque cuisine. Au sol, nous disposons une tige de bois, cible qu’il nous faut essayer d’atteindre, les plus chanceux ou les plus adroits en traverseront le mince limbe. Toujours quelqu’un monte le guet et, d’un signal convenu, prévient de l’arrivée d’un ou d’une « Mono ». Alors tout disparaît en un clin d’œil, des calots sortent des poches, des parties de billes s’organisent. Nul n’est dupe du stratagème. Les « Monos » savent que nous faisions une partie de « plante-couteau » et nous savons qu’ils le savent. Ceci se nomme « diplomatie » en vocabulaire politique. Ceci se nomme « facétie » en termes de Colons. Chacun y trouve son compte et c’est bien là l’essentiel.

   Le soir, après le dîner dans la grande salle du réfectoire, suite à une ultime partie de « plante-couteau », une dernière blague de carabin, toute la « Colo » se dispose en rang devant la maison du Directeur, afin de clôturer une journée « bien remplie ». Alors, dans le soir qui approche et bleuit les montagnes, nous entonnons, pour la énième fois, le sempiternel refrain des « Cloches du vieux manoir ». Beaucoup, dont je fais partie, miment les mouvements du chant sans y participer vraiment. Premier geste de sédition qui en anticipe bien d’autres à venir. Voilà, cette évocation s’est faite sans tristesse, joie ou nostalgie, simple témoin d’une époque qui fut. Comment mieux conclure qu’en vous offrant ce morceau d’anthologie « médiéval » :

 

« C'est la cloche du vieux manoir, du vieux manoir

Qui sonne le retour du soir, le retour du soir

Ding, ding dong

Ding, ding dong »

 

  De temps à autre faut-il prendre les choses avec humour. Le « c’était mieux autrefois », que nous adressent souvent ironiquement nos « Jeunes », il faut bien leur accorder qu’il ne s’agit que d’une formule qui porte en soi son propre revers. Certes, parfois « c’était aussi nul que maintenant. » Ceci se nomme « retour d’ascenseur », lequel fonctionne dans les deux sens, si du moins, il est moderne !

  

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27 juillet 2022 3 27 /07 /juillet /2022 08:55
LE LAVOIR

***

 

   Parfois, au cours de reportages réalisés sur des pays vivant encore à la manière d’autrefois, aperçoit-on des « Lavandières » en action. La plupart du temps, dans ce beau pays du Portugal. Images surannées, images d’un autre monde dont on aurait pu croire qu’il avait disparu. Toujours un étonnement que de découvrir ces antiques carrioles tirées par un cheval, montées sur des pneus de voiture, en Roumanie, ou d’autres témoins d’une vie au plus près, encore attachée à d’ancestrales pratiques. Bien évidemment ces représentations ont l’allure de ces anciennes gravures de « L’Almanach Vermot », un temps est passé qui ne reviendra plus. Est-on, en quelque manière, relié à ces minces événements au gré de nos souvenirs (je parle des plus Anciens d’entre nous), éprouve-t-on encore quelque pincement au cœur à la vue de si touchantes scènes, ou bien ne se penche-t-on sur ces antiques berceaux que pour apercevoir nos visages de tout petits enfants, nous étions alors enveloppés dans des langes et arborions sur la tête un bonnet de laine amoureusement tricoté par l’une de nos Aïeules ? A contempler ces antiques vues, l’on est toujours menacés de sombrer dans un facile pathos, de verser des larmes intérieures qui ne sont jamais que des larmes sur soi.  Mais l’existence suit son chemin, avance, et nous avec.

   C’est un matin comme bien d’autres lors de mes neuf ou dix ans. Comme d’habitude, Beaulieu ronronne aimablement tout en haut de sa falaise blanche. Aujourd’hui est Jour de Lessive, ma Mère m’en a prévenu hier, histoire de me préparer mentalement à « l’épreuve » qui m’attend. La « Lessive » m’apparaît avec son double visage à la Janus. Un côté souriant avec mes jeux au Lavoir. Un côté contraignant avec la lourde brouette qui m’invite à lui faire remonter la pente raide avant de parvenir au bitume des rues, posé, lui, bien à plat. Le linge à laver, vêtements divers mais aussi paires de draps, a été placé dans une large corbeille en osier. L’attelage est léger au départ, si bien qu’il s’agit d’un jeu. Je suis préposé à la conduite. La roue fait son bruit de fer sur le revêtement des rues. Les manches, je les tiens du bout des doigts, par fantaisie, mais aussi pour éprouver une réjouissante facilité. Mon geste n’est rien moins qu’avant-coureur d’un autre qui, un peu plus tard, se manifestera sous l’effort et quelques grimaces. Je crois me souvenir (oui, parfois la mémoire valorise-t-elle un passé qui, en son temps, était somme toute ordinaire, sinon vécu sous la figure de l’ennui), que le « Jour de Lessive », loin d’être marqué d’une pierre sombre, était le prétexte d’une mince joie. Un bonheur rayonnait à simplement entendre le linge mouillé frapper la pierre, à seulement voir le jaillissement des gouttes d’eau, leur pluie à la surface claire du Lavoir.

    Maintenant nous avons dépassé les dernières maisons du village. La « Maison du Moyen-Âge », avec ses murs en torchis, les croisées de ses colombages de bois, sa façade en encorbellement, est derrière nous, témoin d’un temps si lointain qu’il ne s’armorie guère plus que de ces quelques détails architecturaux. Le chemin est de castine, très incliné, parcouru, par endroits, de saignées que la pluie a creusées. Alors, il me faut serrer les manches, éviter que la brouette ne m’échappe. Maman me retient amicalement, sa main agrippant mon pull de laine dans mon dos. Je crois que nous sommes heureux de cette connivence, de cette entente à demi-mots. Nul besoin de parler, nos attitudes suffisent à dire le simple et le merveilleux de ces tâches quotidiennes vectrices de profonds ressentis, serties d’émotions à fleur de peau. Ce qui se constitue là, dans l’instant, sera un trésor inépuisable pour plus tard. Sur-le-champ, pris par le travail à accomplir, l’on n’y pense guère et le futur est un futur immédiat. Éloigné, le temps de plus tard, de la maturité et la vieillesse est une indistincte nuée à l’horizon, une simple fable, une histoire pour enfants naïfs.

   Nous sommes à pied d’œuvre. Maman a posé la corbeille avec le linge sur un muret de ciment construit à cet effet. Elle a aussi posé la lourde brosse Chiendent, le cube de Savon de Marseille. Elle commence par le petit linge qu’elle lave avec précaution tout comme on le ferait pour la toilette d’un petit enfant. Pour le moment, libre de toute contrainte, je batifole, pareil à une libellule ivre de liberté. Je grimpe le long du rocher moussu qui donne accès au « Turron », « Turrou » en lange d’Oc, mot dont je n’ai pu retrouver l’origine. Ici, il signifie un trou dans la falaise duquel sort l’eau d’une résurgence. Une cloison de briques a été élevée autrefois de façon à servir de verrou, à retenir l’eau. Un tuyau de ciment l’achemine jusqu’à un bassin en contrebas. Je me souviens avoir souvent scruté longuement cette mystérieuse grotte afin d’en deviner les sombres arcanes. Je faisais, à l’époque, de longs voyages souterrains peuplés des personnages de mes rêves intimes.

   Puis, redescendu de mon poste d’observation, je joue à attraper de noires sangsues du bout d’un bâton, je les dispose selon un long convoi tout autour du bassin. Parfois je fais une escapade jusque dans le genre de steppe qui se situe sous le Presbytère, terrain d’aventures solitaires mais combien productrices de belles satisfactions. Parfois, je rejoins Maman près du Lavoir, je m’amuse à actionner la pelle qui permet d’évacuer l’eau vers un fossé qui passe derrière la Boulangerie, rejoint la Leyre. Il n’est pas rare que Maman me gronde gentiment pour ce petit « méfait ». L’eau coule en abondance, il en restera toujours assez pour la lessive. Je m’assieds sur le mur de ciment qui entoure le Lavoir. J’aime voir Maman laver les draps, les soulever vigoureusement en l’air dans une jolie nuée de bulles. Le linge claque fort lorsqu’il rejoint la nappe d’eau et, la plupart du temps, un fin bouillard vient jusqu’à moi, quelques gouttes ruissellent sur mes jambes nues. Puis j’aide Maman à tordre le linge pour l’essorer. Pendant ce temps, Janus sourit en douce, avec son mauvais visage. Déjà il se réjouit d’imaginer la sueur perler sur mon front, la fatigue s’insinuer dans le creux entre mes omoplates.

   Maman a attaché une forte corde au tablier de la brouette. Elle m’en tend l’extrémité. Pendant qu’elle s’escrimera à remonter la pente, je tirerai sur la corde afin de la soulager, de lui donner un peu d’élan, si je puis dire. De larges caniveaux de ciment servent de drains pour éliminer l’eau de pluie, ils courent en diagonale à intervalles réguliers. Les aborder est un souci, en sortir une récompense. Nous avons chaud, nous suons et soufflons. Enfin le dernier raidillon est franchi, la « Maison du Moyen-Âge » nous toise de son air goguenard. Les premières rues de Beaulieu. Le temps de notre délivrance commune. Après l’effort, la tâche semble facile et avec Maman nous nous disputons pour savoir qui, d’elle ou de moi, assurera la suite du parcours. Nous croisons quelques personnes du village que nous saluons sans prendre la peine de nous arrêter car nous avons hâte de retrouver la maison, d’y consommer une boisson pour nous rafraîchir.

   Épilogue - Le Lavoir est encore présent, non en tant que sa fonction première, évidemment. Il est devenu, comblé de terre, un genre de jardinière censée réjouir les Touristes en mal d’antiques témoins des temps qui furent. Le chemin de castine, empli maintenant d’un bitume lisse est devenu « Sentier de Randonnée », cette activité est à la mode et une ruralité « bien pensée » ne saurait faire exception à la règle. Il faut « être dans le vent », faute de quoi l’on est relégué dans les réserves d’un poussiéreux musée. Bien évidemment, pour moi qui l’ai connu « Lavoir en tant que Lavoir », son aspect actuel est comme le Rire selon Bergson : « du mécanique plaqué sur du vivant ». Pour ma part je préfère le « vivant », mais c’est question de sensibilité. Il est un usage fort répandu en ces temps de progrès illimité : prendre le fac-similé pour l’original. On a l’origine qu’on peut ! Vive le vieux et débonnaire Lavoir ! Un peu de qui j’étais, de qui nous étions, s’y trouve encore en filigrane. Ceci est de l’invisible, donc ceci est précieux.

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