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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:21
Le ton fondamental.

Le Sphinx de Gizeh – Source : Wikipédia.

Flickr - Gaspa - Giza, la sfinge (2) »

par Francesco Gasparetti from Senigallia, Italy.

Les Grecs racontaient qu’au temps d’Œdipe un sphinx, posté sur la route de Thèbes, proposait des énigmes aux passants, et dévorait sur-le-champ ceux qui ne les devinaient pas. Il proposa la suivante à Œdipe :

« Quel est l’animal qui marche à quatre pieds le matin, à deux pieds à midi, et trois le soir. »

Œdipe répondit :

« C’est l’homme qui, dans son enfance, qu’on doit regarder comme le printemps de la vie, se traîne sur les pieds et les mains ; à midi, ou dans la force de l’âge, il n’a besoin que de ses deux pieds ; mais le soir, c’est-à-dire dans la vieillesse, il lui faut un bâton, dont il se sert comme d’une troisième jambe. »

Le monstre, furieux, se précipita dans la mer.

(Source : Larousse Universel).

De cette anecdote, ce qu’il faut surtout retenir, c’est que certaines vérités ne doivent jamais être dévoilées, car elles brillent plus que l’éclat de mille soleils. L’être, jamais on ne peut l’atteindre. Et il n’est évidemment pas indifférent que l’énigme du Sphinx porte sur l’homme, de façon à mettre ce dernier en perspective avec ce qui le dépasse et, qu’à lui seul, il ne saurait combler, la surpuissance de l’être du monde, dont il est l’une des déclinaisons à défaut de pouvoir toutes les embrasser. Quant au reste, aux broderies mythologiques, au luxe de détails, au monstre à tête féminine, corps de lion, queue de serpent et griffes d’aigle, il ne s’agit simplement que d’une habile cosmétique dont le rôle subtil est de nous égarer en des supputations qui dissimulent à nos yeux atteints de cécité ce qu’il y a à entendre de l’univers, que nous dissimulons volontiers derrière la première distraction venue. Et une remarque, celle se fondant sur le néologisme rabelaisien de « Sphinge », ce sphinx femelle encore plus étrange, est à même de nous poser au seuil d’une réelle ambiguïté. Ambiguïté qu’entretient, comme dans un flou savant, le lexique allemand de « die Sphinx », soit, dans la traduction littérale « La Sphinx ». Comment ne pas percevoir, dans cette apparente « anomalie lexicale », plus qu’une intention linguistique, simplement une énigme à poursuivre, celle d’un être étrange qui, chapeautant le masculin autant que le féminin, n’est ni d’un genre, ni d’un autre, mais rassemble les deux dans une entité nécessairement énigmatique, laquelle ne saurait trouver, sur Terre, la possibilité de son accomplissement. Il faut se résoudre à chercher ailleurs !

Et maintenant, après ce qui pourrait apparaître comme une digression mais qui s’inscrit plutôt comme prolégomènes à ce qui suit, considérons ce que nous dit Philippe Sollers de ce que nous sommes, nous, ici et maintenant, dans la contingence que nous habitons quotidiennement. Il y est question de nous, mais aussi des autres, de la perception qu’ils ont de nous, de notre ton fondamental qui « vient de plus loin » que nous - mais d’où vient-il donc ? -, et toutes ces considérations sont comme les paradigmes d’une nouvelle connaissance de notre propre ego, de celui du monde, si nous osons une telle formule, soit la mise en évidence de choses fondamentales. Voici donc ce qu’énonce Sollers :

« Les autres sentent bien ces différences en vous, ils les repèrent avant même que vous en ayez conscience. Leurs reproches, leur mauvaise humeur, leur aigreur vous étonnent, vous montrent la voie. En même temps, ils se trompent sur ce que vous êtes en train de désirer ou de faire : c’est épatant à vérifier, mathématique. Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Or, ce ton fondamental, s’il existe bien, il n’est jamais directement perceptible. Il s’écoule de nous comme l’eau qui transpire du ventre de la cruche dans la chaleur d’été, c’est lui qui tient ouvertes les ailes du colibri dans son vol stationnaire, c’est encore lui qui anime la pulsation des phéromones avant que l’accouplement n’ait lieu. Autrement dit il s’agit d’un insaisissable, tout comme la nature de la Sphinge est invisible, son austère visage de pierre en marquant le caractère définitivement impénétrable. Le ton fondamental de la Sphinge est entièrement contenu dans l’énigme qu’il-elle pose, dans sa propre disparition si le mystère parvient à être dévoilé. En réalité, nous sommes tous ces manières d’êtres hybrides, moitié Sphinx, moitié Sphinge, scellés sur le secret de notre propre présence au monde - comment pourrions-nous l’expliquer ? -, secret que nous gardons par-devers nous, le protégeant à la manière du bien le plus précieux qui soit. Notre être est là, si près, si loin de nous ; nous l’entendons bruire, nous percevons le son de papier de ses ailes, nous devinons la lumière qui l’anime, qui nous fait cligner des yeux et, souvent les fermer afin qu’inondés, soudainement, ils ne renoncent à regarder. Le ton fondamental, cette nervure qui tient toutes les autres assemblées, nous ne le percevons jamais dans sa pureté, seulement dans une forme dégradée qui ressemble aux bruits du quotidien. Il y a tellement de bruits sur Terre, tellement de discours volant sur les agoras du monde. Alors comment, dans ce maelstrom, s’y retrouver avec cela même qui nous fait tenir debout, avancer et nous diriger vers notre avenir d’un pas suffisamment assuré ? Comment ? En réalité nous sommes sourds à nos propres signaux. La note fondamentale, toujours elle se mêle à quantité d’harmoniques qui en constituent les possibles hypostases, la forme atténuée. La mélodie originelle est toujours occultée par une manière de bavardage dont les sons périphériques sont la mise en scène. Ecoutez-donc une note pure - le ton fondamental - cette note tenue pendant quelques secondes. Puis écoutez, à nouveau, la même note à laquelle se superposent les harmoniques, à savoir le timbre, la couleur de cette note lorsque notre cochlée l’aura interprétée, c’est-à-dire aura rajouté des informations qui n’y étaient pas à l’origine. Le fondamental sera devenu de l’harmonique à la hauteur de notre état d’âme, à la couleur de notre propre subjectivité. Les informations initiales auront été noyées sous quantité d’événements périphériques qui en auront détruit la trame réelle, la seule à pouvoir signifier et porter témoignage de la pureté d’une origine. L’homologie d’une telle situation, sur le plan visuel, nous est donnée par le travail en cours d’un artiste dans une création picturale. Au début sonne la note fondamentale, le trait de crayon, la trace de la mine de plomb, la hachure d’encre, le lavis léger. Puis intervient la brosse chargée de couleurs - les harmoniques -, et disparaît, en même temps, ce qui constituait l’ossature du dire de l’artiste, à savoir une impression immédiate – une « donnée immédiate de la conscience » en termes bergsoniens - dont il ne reste plus que des traces infinitésimales, de la même manière que les strates des sédiments voilent l’histoire géologique du sol.

Mais, maintenant, il nous faut en venir à l’étrange figure Sphinx-Sphinge afin que quelque chose d’une compréhension de l’être puisse se manifester. Certains individus traversent votre ciel personnel à la manière d’une comète. Un surgissement, une trace brillante, une persistance, dans la nuit, d’une pluie d’étincelles, puis, plus rien que le silence et la mémoire floue de ce qui fut et ne se reproduira plus. Imaginez ce qui suit. Vous êtes jeune, alors, autour de 15-17 ans, adolescence basculant dans l’âge adulte. Au lycée. Dans votre classe, le passage rapide, peut-être 2-3 ans, d’un jeune aux contours imprécis, apparemment sans histoire. Souvent, le hasard des places occupées dans l’existence, vous êtes assis à la même table que lui et vos destins se croisent, au réfectoire, dans la cour, jamais à l’extérieur cependant. Quelques échanges, sur la littérature, surtout, l’art, la philosophie. Mais jamais d’incursion dans la vie privée. L’extérieur du lycée est un autre monde. Ici dans cet univers clos des connaissances, ce jeune est désigné sous le sobriquet de « Die Sphinx », étiquette décernée par le professeur d’allemand trouvant à X*** des similitudes avec le monstre ailé d’Egypte. Même attitude impénétrable, même regard semblant épier quelque monde intérieur, même immobilité comme si, bouger, était synonyme de se perdre dans une masse indistincte habitée de menaces. A son sujet, quelques bruits circulent, mais dans le vague, sans insistance ni intention de nuire. On le dit volontiers autiste, peut-être ombrageux, entièrement voué au culte de la littérature -, il aime Senancour, Nerval, Chateaubriand, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, il lit Mallarmé avec passion, il vénère Artaud, Lautréamont, Nietzsche et éprouve une véritable dilection pour les œuvres secrètes, les éditions rares, les écrits sous le manteau. Il passe des jours à découvrir « La journée ou l’emploi du temps » par L.F. Jauffret petit opuscule datant de 1817, avec 6 jolies gravures, mince traité d’éducation « contenant les premiers élémens des connaissances utiles aux Enfans qui commencent à lire » ; il lit, le soir tard, les deux petits volumes de Madame De***, « Caroline de Lichtfield », 1786, dans deux petits livres au maroquin doré au fer.

Ce que vous connaissez de lui, ce qu’il veut bien laisser paraître, c’est cette face lisse comme le miroir, cette surface réfléchissant le monde à l’aune de ses caractères d’imprimerie, de ses effigies de papier, de ses miroitements d’incunables, de ses milliers de minuscules signes noirs anonymes qui se dissimulent dans la touffeur des œuvres. Ce que vous connaissez de lui, c’est d’abord cette inclination vers la littérature - ses harmoniques -, alors qu’au loin, comme dans une brume, vous apercevez son ton fondamental, cette énigme de l’être qui semble reposer dans les fortifications d’une « forteresse vide » que surplombe une tête de femme à la dureté de pierre, au visage usé, au corps de félin, à la queue ophidienne, aux griffes d’aigle dissimulant dans leurs serres ce qui, toujours, se dérobe et nous interpelle. Ce ton fondamental qui vibre depuis le centre de sa lanterne magique, que jamais les doigts ne peuvent atteindre, - jouets qu’un enfant désire dans la vitrine de noël illuminée -, qui échappe au regard alors que la curiosité est grande de toucher la pure gemme, ce ton « irrite au plus haut point, mais [il] est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. » Précieuses indications dont Sollers se fait le porte-parole alors que le Sphinx-Sphinge glisse continûment et qu’il vous est impossible de l’étreindre, d’en tracer seulement une esquisse, d’en dire le rapide poème. Jamais on ne pourra dire « les illuminations » du poète. Il est bien au-delà de ce monde, dans une contrée emplie de silence et de recueillement. Mais faisons retour vers ce mystérieux X*** dont l’imprécision même sonne comme l’X d’une équation insoluble. Le cerner, tâcher de le comprendre ne sert à rien. Cherche-t-on à mettre en exergue la cause de l’air, le rythme du silence, la transparence de la parole ? Non, c’est d’un ailleurs dont il faut se mettre en quête, sans pourquoi, sans comment, sans feu ni lieu, d’un ailleurs comme ailleurs dans la plus radicale des pensées qui soit. Verticale, profonde comme l’abîme. Mais partons des harmoniques - ce qui est visible - pour remonter à un possible fondement - l’invisible. Sphinx-Sphinge - cette double nomination traçant l’orbe d’une « morale de l’ambiguïté » pour parodier le titre de l’ouvrage de Simone de Beauvoir, soit la difficulté pour l’homme d’assumer « le paradoxe de [sa] condition » -, donc Sphinx s’offre à la vue des autres comme simple concrétion littéraire, genre de bourgeon terminal d’une existence racinaire, rhizomatique, puisant sa substance dans un sol aussi complexe que celui d’une mangrove, aussi difficile à déchiffrer.

A partir d’ici, il vous faudra partir du corps de celui qui vous échappe et vous met en demeure de le percevoir correctement. Le corps est fluet, longiligne, les épaules étroites, comme s’il fallait en réduire la voilure, laisser faseyer la toile, ramener la chair à sa plus simple expression. La vérité se situe ailleurs. Mais demeurons encore à la périphérie. Vous contraignant à observer X*** avec un regard porté à la mydriase, voici ce qui fait signe en votre direction. En réalité il s’agit si peu de corps, juste un rideau de peau, quelques nervures de nerfs, des lacis de sang, des efflorescences d’humeurs vitreuses. Ce que vous voyez : des enroulements de lettres, des points de suspension, des lambeaux de phrases à la dérive, des vers alexandrins, des odes, des éclisses de poème. Cela ressemble si peu à de l’organique, plutôt à un précipité de culture, à une macération d’esprit, à des volutes d’âme. Car, en effet, vous êtes tout proche de quelque chose qui pourrait se proférer de soi, devenir subitement incandescent et se tenir en sustentation dans l’éther sans le secours de quelque loi physique. Une manière d’être auto-réalisé s’alimentant à sa propre substance. Ici et là, il vous semble reconnaître une « Fille du feu », ailleurs une volupté de mélancolie obermanienne, plus loin « une nuit dans les déserts du Nouveau monde », le bruit des cataractes au loin ; puis Myrtho inondée « des clartés d’Orient » ; puis encore quelques « Fleurs du Mal » flottant « au vent mauvais », puis les lueurs vertes de l’absinthe, un « bateau ivre » dans le désert du Harar, des « brises marines » que berce le « vierge, le vivace et le bel aujourd’hui ».

Pour l’heure, ce sera tout, mais c’est déjà beaucoup cette « Alchimie du Verbe » faisant ses floraisons au-dessus de l’ombilic du Sphinx, cet ombilic qui semble rassembler dans son amande même, dans sa fermeture, son étroite occlusion le tout d’une existence en sa sublime signification. Il n’y a rien à voir ailleurs, dans ce qui serait supposé être une géométrie sémantique, un site herméneutique. Ce qu’il y a à comprendre du Sphinx est entièrement remis à cet ombilic, bouton terminal d’une aventure commencée il y a longtemps, dans un lieu si hypothétique qu’il semblerait n’avoir jamais existé. L’ombilic est à la jonction de deux mondes. Il s’ouvre en direction de l’avenir et de replie sur son origine, tout au long du cordon ascendant qui le remet dans l’antre primitif de la conque amniotique. C’est là, dans le flottement liquide du premier espace que tout s’origine et prend forme. Comme si deux yeux, deux globes oculaires pareils à une mappemonde de matière première regardaient dans deux directions à la fois, dans deux façons de s’y prendre avec ce qui, bientôt, s’actualisera, un corps, des membres, tout l’équipement pour affronter l’étant, le dense, le compact, alors que de l’autre côté, l’autre œil regarde en direction de l’être, de l’inapparent, du fluide à la limite de se rompre. Oui, l’ombilic à la rencontre de deux mondes, à la jonction de deux réalités aussi dissemblables que complémentaires. Immergés dans le liquide amniotique, nous flottons vers notre réalisation corporelle, mais nous appartenons aussi à ce cosmos dont nous provenons comme la plante tire son suc du sol nourricier. Là, dans les replis ombreux, sous le dôme translucide de notre génitrice, nous nous étendons d’un bord de l’univers à l’autre. Nous ne sommes pas encore sortis de l’antre, de la grotte primitive et nous sentons un étrange magnétisme nous traverser et nous voyageons à rebours à la vitesse des comètes.

D’abord les planètes, là, à portée de la main, puis le soleil qui fait sa boule rouge dans l’arc infiniment tendu du ciel, puis la voie lactée, ses milliards de trous brillants comme des têtes d’épingles, ses amas confus de galaxies, ses théories de quasars - nous sommes vers trois milliards d’années -, puis les premières contractions du rayonnement fossile, l’univers transparent vers un million d’années, sa sortie laborieuse des ténèbres sous l’effet d’une contraction matricielle, puis la danse des neutrons, la gigue des protons - cinq cent mille ans , puis la soupe ruisselante de phosphènes, des quarks et des électrons, puis l’univers réduit à la taille d’une orange, puis microscopique, infinitésimal, à peine un petit pois, puis le big-bang, la gigantesque explosion qui annonce l’expansion infinie de l’univers. Et avant ? Quoi donc ? Le vide absolu ? Les volutes inconnaissables du néant ? La sombre résonance du vide ? Allons, quelle plaisanterie, mais cessons de nous inventer de bonnes raisons de convoquer un démiurge à des fins d’explication causales. Les cosmologies sont de gentilles mythologies qui ne résistent pas à l’analyse d’un esprit rationnel. Et Dieu lui-même, n’apparaît qu’à l’endroit précis où le raisonnement faillit, où la science bascule dans la croyance. Nos ancêtres, les hommes du paléolithique, entendant le tonnerre gronder, l’orage produire ses éclairs, ne croyaient-ils pas à l’existence de forces surnaturelles qui les menaçait et promettait, à chaque instant, de les faire disparaître ?

L’univers, il n’y a guère d’autre explication que son existence continue, sans faille aucune, suite de contractions et d’explosions, tout comme l’utérus se contracte pour expulser le petit homme et le remettre à ses hôtes. L’univers est un absolu, un infini, le réceptacle, contenant et le contenu de la seule vérité qui soit. L’univers est immortel et c’est pourquoi nous éprouvons, à simplement le regarder, la dimension strictement ridicule de notre finitude. Si l’univers dont nous provenons tous n’était qu’un relatif, une brève histoire temporelle, quelle serait donc la mesure qui nous permettrait de poser des problèmes tels que la liberté ? Pour que nous soyons libres il faut que quelque chose comme une jauge éternelle nous toise depuis son empyrée souverain. Ici, s’énonce en termes platoniciens le début de toute philosophie, instituant deux régimes aussi différents que complémentaires : l’intelligible et le sensible. En toute bonne logique, si dans notre système solaire, la dialectique ascendante conduit l’homme à contempler le Soleil comme le souverain Bien, qu’en est-il du Soleil lui-même, si ce n’est de poursuivre le même mouvement dialectique en direction de ce qui l’a porté sur ses fonts baptismaux et ainsi, de proche en proche se constitue une idée de l’infini en même temps que celle d’un absolu dont nous ne sommes que les « hypostases relatives ».

Si la littérature constituait les harmoniques par lesquels le Sphinx était sommé d’apparaître, par un simple système d’emboîtements successifs, de logiques gigognes, remontant jusqu’à l’origine visible et la dépassant dans une vision purement cosmique - autrement dit l’être -, le ton fondamental - l’énigme -, n’était que cette mise en abyme d’une réalité qui la dépassait mais en détenait le mystérieux ordonnancement. Alors, comment ne pas comprendre, maintenant, la thèse de Sollers qui l’énonce avec autant d’emphase que de mystère consommé :

« Les autres sentent bien ces différences en vous, ils les repèrent avant même que vous en ayez conscience. Leurs reproches, leur mauvaise humeur, leur aigreur vous étonnent, vous montrent la voie. En même temps, ils se trompent sur ce que vous êtes en train de désirer ou de faire : c’est épatant à vérifier, mathématique. Bref, c’est votre ton fondamental qui les irrite au plus haut point, mais ce ton est là avant vous, il vient de plus loin que vous, il passe à travers vous, il vous crée, vous enfante, vous donne un sujet, des objets, une vie, une mort, un monde. »

Et, maintenant, regardez à nouveau « Die Sphinx », la Sphinge, son retrait du monde, sa passion pour la chose littéraire, sa discrétion à proférer quoi que ce soit de définitif, sa vie intérieure intense, la poétique qui l’habite et le soutient, le fait vibrer l’espace d’une existence et vous saisirez dans l’empan d’un seul regard ce qu’exister veut dire, ce qu’être signifie. Il n’y a rien d’autre à penser que cela.

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21 avril 2020 2 21 /04 /avril /2020 08:19
Harmonie bleue.

Œuvre : Barbara Kroll.

Etait-ce le bleu, cette couleur qui n’en était pas une qui m’avait attiré à Capoiali, cette minuscule bourgade perdue entre les eaux claires du Lac de Varano et celles, plus soutenues, de la Mer Adriatique ? Sait-on jamais, du reste, le motif d’un voyage, le choix d’une destination plutôt que d’une autre ? Hasard ? Dessein inconscient qui pousse ses rhizomes en surface sans que, le moins du monde, nous en soyons alerté ? Ici donc il était question de bleu. Soit azurin, si léger, impalpable, pareil au flottement de l’air sur la lisière des arbres. Soit aigue-marine, inclinant au vert mais dans la discrétion, comme une efflorescence liquide vivant de son mince flottement. Ou alors encore, celui pour lequel j’éprouvais non seulement un attrait mais manifestais une véritable dilection si ce n’est une passion, cette nuance profonde tachée de cobalt, animée en son sein de reflets sombrement métalliques, puis ce bleu marine, genre d’ardoise enduite de bitume dont la nuit était annonciatrice alors que les étoiles en trouaient l’encre, en poinçonnaient la densité ici et là comme pour indiquer aux hommes la nécessaire direction de leur regard, ce ciel qu’ils désertaient pour de terrestres occupations.

J’avais loué une cabane de pêcheurs sur cet isthme étroit, ce mince liseré de terre qui me disait en termes topologiques ce que je cherchais à mettre en évidence dans l’ordre symbolique. Une vérité, la fulguration de l’éclair, l’exactitude des choses en leur simplicité. Ma peinture n’était que cela, une suite de colombes ouvrant l’espace de la paix, des modèles au corps fluet voulant dire l’étroitesse de la vie, des meutes d’arbres que le vent décharnait pour écrire l’incontournable tristesse du monde, de longs et infinis rivages qui tressaient le poème de la beauté en milliers de fins ruisselets se perdant dans la fuite du jour. L’endroit était si désert, si banal qu’il m’enjoignait de peindre, sans presque lever les yeux de la toile, cherchant seulement à y projeter des formes élémentaires, des tons jouant en écho le chant immédiat de la signifiance. Peu de monde sur cette terre usée de soleil, pareille à la croûte d’un pain trop longtemps exposée à la brûlure du four. Quelques baraques de tôles et de planches, le rouge éteint d’un toit de tuiles anciennes rongées par le sel marin. Quelques lampadaires montés sur d’étiques fûts rouillés. Seulement le passage de voitures de pêcheurs, le rythme sombre des filets quadrillant la poussière ocre. Le criaillement des goélands dans l’air parfois chargé de brume. Puis la longue presqu’île de pierre s’enfonçant dans le mystère des eaux, loin là-bas, à la limite de la visibilité.

Le crépuscule maintenant, sa lumière longue que l’automne féconde de sa mélancolique rumeur. Sur ma table, la trouée claire d’une lampe, son halo opalescent qui écarte l’ombre, juste ce qu’il faut afin que l’œuvre en cours trouve son site et puisse, dans un imprévisible instant, surgir de sa réserve, faire sens, multiplier ses formes, jouer sa partition dans ce clair-obscur de l’âme qui a pour nom « création », essai de profération qu’un silence ourle de son étrangeté, de son mystère. Car jamais l’on ne sait ce qui porte la peinture au jour, la révèle comme l’insondable qu’elle est. Subite intuition ? Tissage d’anciens souvenirs ? Pur imaginaire qui se métamorphoserait en cette réalité bleue ou bien ocre ou dans la blancheur d’un silence éternel ? Sur l’aire muette de la toile cela commence à naître. D’abord quelques touches appuyées, ailes de bleu maculant l’espace vide, s’y inscrivant avec l’assurance d’une forme à produire, à faire émerger du subjectile muet, sourd, immobile comme les pierres de quelque sépulcre, l’image inerte d’un gisant dans la froideur de la crypte. Cela commence à vibrer. Cela commence à bourdonner, à faire son va-et-vient de navette parmi les fils tendus du métier à tisser, fils qui veulent connaître la raison de cet insolite ballet, ces coups de pinceau qui font leur déflagration continue sur la plaine blanche, livide, en attente d’être fécondée.

Un éclat de jaune presque illisible à l’angle du tableau. Puis la broussaille noire des cheveux. Mais nul visage qui viendrait dire la personne, en tracerait la subtile vision, en délimiterait les ineffables contours. Tout encore dans le brouillon, l’esquisse, le geste précédant la naissance, la longue parturition, peut-être même la violence des forceps, cette expulsion de soi qu’est l’œuvre, qui accule au néant, demande à paraître. Toute œuvre est souffrance, cri, violente turgescence ou bien n’est pas. Ou bien demeure dans les limbes à la manière de cette graine qui ne viendra pas au paraître, s’oubliera, celée dans le pli étroit du limon comme une parole retenue dans l’antre de la bouche, invisible supplication, prière avortée, aphasie au long cours que rien ne viendra libérer.

Mais oui, à l’évidence une silhouette humaine, celle d’une femme que recouvre la taie d’une discrétion, passagère anonyme d’une fiction, flottement d’un rêve, hallucination faisant ses ronds dans l’eau, ses ondes de mirage, ses atermoiements quant à l’offrande de son être. Maintenant mon pinceau avance tout seul, sans doute en dehors de ma volonté, libre de ses mouvements, de sa progression. Celle qui se dévoile, ici, dans le creuset d’ombre est pareille à un signe, une griffure sur un palimpseste, la superposition de lignes emmêlées, la confusion de ce qui se donne à voir sous la lumière intermittente de l’aube. Comme un moulage d’albâtre, une pierre de Lune à la lueur incertaine dans une niche qui l’accueillerait à l’aune de sa troublante révélation. En bas de l’image, le plateau d’une chaise que visite un escarpin noir, puis la pliure d’une jambe, la pente d’une cuisse sur laquelle reposent les feuillets d’un livre si semblables à l’envol d’un conte qui, jamais, ne retombera. Le haut du corps se confond encore avec le fond dont il provient, comme s’il en était le simple prolongement, le premier mot balbutié au sortir d’une irréalité qui le portait dans une manière de négation, de geste de retenue et d’infinie pudeur. Dans ce poudroiement blanc, ce songe d’écume, le dôme d’un sein est à peine esquissé qu’un grain léger termine à la manière d’une énigme à résoudre. Mais qui est-elle donc cette Venue-de-l’ombre que je n’attendais pas, dont je ne supputais même pas la mystérieuse présence ? Mais sait-on vraiment jamais ce que l’on crée, qui vient de si loin, s’abîme dans la dense résille d’une inconnaissance ? Sait-on jamais ?

Matin. La toile dort dans la nuit de l’atelier. Elle veille et, peut-être, poursuit son chemin à l’abri des regards. Qui donc pourrait dire le destin d’une chose alors même que nulle conscience n’est présente pour en prendre acte ? J’entre dans le Café du Port. Quelques hommes au bar en train de boire. Fuyantes silhouettes dans la levée de l’heure. Au fond de la salle, Vous, mais comme absente à vous-même, qu’entoure une fumée grise, que détoure une immobile clarté. Vous, la Discrète de la toile, celle qui non encore venue à soi demeure en son intime et fait, autour d’elle, de minces cercles de présence, un essai d’existence, une vibration inaperçue dans l’orbe du monde. Mais par quel prodige êtes-vous ici derrière le cercle de métal de la table et là-bas, dans la pièce que traversent les premiers rayons ? Etrange pouvoir d’ubiquité vous projetant dans l’espace dans des sites que vous habitez simultanément. Mais alors il s’agirait de pure magie et, du reste, comment m’assurer que vous êtes encore sur le rectangle teinté de bleu, que vous y figurez à titre d’esquisse ? Je n’ai pas cette faculté de dédoublement et tout espace autre que celui que j’occupe est, pour moi, pur mystère, terre inconnue qui toujours s’éloigne, que parfois, maladroitement, j’essaie de saisir du bout de mon pinceau.

Non mes yeux ne m’abusent pas, je vous reconnais après vous avoir connue. Ce même massif d’ébène des cheveux, ce visage quasiment absent qu’il dissimule, cette vêture si légère à la consistance de buée, ce livre que vous feuilletez distraitement, le bruit de râpe du papier entre vos doigts, ces jambes longues pareilles à des algues dans le courant marin, ces escarpins vernis dont, parfois, vous éprouvez le sol de carrelage comme s’il devait se creuser en abîme et vous reconduire au néant. Et ce bleu des murs que, tout d’abord, je n’avais pas remarqué. Cette couleur froide à la consistance d’infini ; cette touche immatérielle, la vacuité d’un diamant ; cette froide cristallisation, cette valeur d’absolu qui fait que le mur cesse d’être mur, que les formes se noient, se perdent comme l’oiseau dans le ciel. Oiseau dans le ciel : n’étiez-vous que cela, une sterne rapide faisant image dans le bleu puis s’effaçant dans le vol qui l’a révélée ?

Vous avez refermé votre livre, y avez glissé un marque-pages à la légèreté d’aigue-marine. J’ai vu, comme dans un rêve, le dépliement long de vos jambes, la volute de votre main qu’accompagnait la braise de votre cigarette. J’ai entendu le claquement régulier de vos talons sur le pavé du port. Quelques oiseaux apeurés se sont envolés, comme surpris dans leur songe de plumes. Le bleu du mur vous accompagnait et l’on aurait pu penser à une étole de plâtre qui aurait ceint votre cou d’une toile pareille à une huile, à son empâtement, sa consistance de glaise. Je vous suivais à peu de distance. Le blanc de votre robe s’ourlait petit à petit des touches subtiles de l’aquarelle, aile turquoise dans l’heure qui montait. A l’évidence vous n’aviez pas remarqué ma présence. J’avais laissé la porte de mon atelier entr’ouverte. Vous vous y êtes glissée avec l’assurance de celle qui sait où elle va, quel est son destin, quelle pierre en borne le sentier. A peine votre image disparue et j’entrai à mon tour dans cette pièce sombre et humide qui sentait les couleurs, le vernis et portait le brouillard entêtant de l’essence. Ma toile toujours au même endroit. Mon chevalet avec son allure gauche, un peu dégingandée. Et Vous, là, l’Inconnue habillée de bleu, presque inapparente sur un fond qui vous mimait et vous conduisait à votre accomplissement à l’aune de cette belle harmonie. Ciel posé sur la mer et la ligne d’horizon comme dialogue discret, entente parfaite, ton sur ton pour dire toute la beauté du monde. Un oiseau, blanc-ocre, presque invisible, est perché sur l’une de vos épaules. Il clôt l’œuvre à seulement figurer dans ce subtil contrepoint, à faire sourdre le bleu de sa bogue, à le révéler comme l’entier mystère qu’il est.

Oui, cela me revient, maintenant, cet oiseau pareil à l’oiseau de Minerve, cette énigmatique chouette m’avait visité en rêve. Encore au réveil elle battait doucement des ailes autour de ma tête et j’apercevais ses yeux couleur de résine dans la fente étroite de ses paupières. Elle n’était nullement venue par hasard. Elle était la touche finale, le point d’orgue, cela même qui dialoguerait avec Vous dont la présence s’étiolait à mesure que mes coups de pinceau s’en approchaient pour la porter à la visibilité. Oui, voilà la forme accomplie dont vous étiez la prémisse, chant muet de concert avec cet oiseau qui habitait la nuit de sa curieuse présence. J’ai ouvert la fenêtre. Le bleu était partout qui ruisselait du ciel, montait du lac, glaçait l’Adriatique d’une nappe écumeuse. J’ai fait chauffer du café. Ai allumé une cigarette. Nous fumions au même rythme, celui empreint de mélancolie de deux êtres sur le quai d’une gare avant que la séparation ne les reconduise à la solitude. Les pêcheurs sortent du Café du Port. Ils rient avec entrain. Ils sont habillés de cirés jaunes sur lesquels s’irise une fine brume. Demain je partirai. Je regagnerai cette terre qui m’attend au loin. J’attendrai que le jour décline, vire à la sombre couleur des abysses. Peut-être la seule qui conduise au sommeil !

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:42
La nuit attentive.

Photographie : Katia Chausheva.

J'habite quai des Fleurs depuis six mois. Tout y paraît familier en même temps que lointain. Lorsque j'écris, souvent mon regard embrasse le paysage, depuis la sombre Tour Montparnasse jusqu'à l'Hôtel de Ville qui semble en être le lointain écho, le gris de ses ardoises fondu dans le ciel de Paris. Ma vie sans vous, d'abord, seul le cliquetis de la machine dans la rumeur des frondaisons et ces falaises blanches des façades, comme une limite à ne pas franchir, un point de non-retour. Quels mystères dissimulent donc les hôtels particuliers de Saint-Louis derrière leur austère froideur ? C'est si anonyme ces élévations de pierre que dissimule aux regards le cercle des arbres. Un retirement du monde, sans doute de hauts plafonds armoriés, des cheminées de marbre, des escaliers couverts d'épais tapis. Et un éternel silence opposé aux agitations mondaines.

C'était il y a une semaine, un soir, dans la montée des brumes. Je fumais dans le déclin du jour, ma vue flottant sur l'eau étale de la Seine que troublait, parfois, le passage lent d'une péniche. Il y avait si peu de bruit et l'on se serait cru dans la douceur d'une clairière sous la levée d'une lumière neuve. La lune commençait à briller dans la discrétion. Je ne sais comment votre présence s'est révélée, vous étiez si peu perceptible dans la pénombre. A peine une parole, un murmure à l'orée de l'aube. Vous étiez assise à la proue de l'île, sur un banc de pierre, dans l'attitude d'une danseuse se reposant d'une arabesque. C'était si troublant de vous découvrir à la mesure d'un éloignement, de ne percevoir de vous qu'une manière de presqu'île, d'horizon bleu et noir dans la densité des choses. Le haut de votre corps était douce phosphorescence qui s'abîmait dans la touffeur d'une vêture sombre, sans doute une jupe courte laissant libre cours à vos mouvements à peine ébauchés. Vous étiez quasiment immobile, sauf parfois la tension d'un bras, la cambrure légèrement accentuée de la jambe, le glissement d'un pied sur la dalle de calcaire. Il y avait comme le cercle d'un projecteur, un rond de lumière faisant de votre genou une colline lissée d'une onde souple, de votre bras une rivière avançant dans le doute de ses rives. Etiez-vous une solitaire venue se ressourcer dans la fraîcheur nocturne ? Ou bien une mystique méditant, poursuivant quelque idéal inatteignable ? Ou bien encore une romantique à la recherche d'un lieu qui la distrairait des autres, peut-être d'elle-même ? Vous, dans cette pose si élégante, tellement inclinée à la rêverie, je vous imaginais l'héroïne d'un tableau, par exemple "Femme sur la terrasse" de Carl Gustav Carus, dans l'attitude songeuse de celle qui cherche, dans la brume d'un paysage équivoque, sa propre parution sur la scène du monde. Mais pourquoi donc ce retrait dans les limites de l'exister, cette réserve dans l'encre avancée d'après le crépuscule ?

La nuit attentive.

"Femme sur la terrasse"

Carl Gustav Carus.

Source : Ellen And Jim Have A Blog, Two.

Cette vigie que vous figuriez, là, sur l'étrave de l'île, avait-elle vertu métaphorique ? Était-elle la pointe avancée de votre destin que vous vouliez confier à la divination des eaux, à leur vision songeuse de la vie, manière d'aruspice vous guidant au-delà même de vos pensées, peut-être dans les arcanes d'une utopie ? Et puis, comment dans cette époque de vitesse en proie aux convulsions des foules, pouviez-vous vous abstraire à ce point de la marche en avant du siècle ? A tout le moins il y fallait le décret souverain d'une âme bien forgée ou le retrait en soi alloué à quelque contemplation. C'était si bien, depuis le refuge de ma fenêtre, d'assister à ce qui, pour être le contraire de la sublime métamorphose, en constituait peut-être les prémices. Mais quelle chrysalide étiez-vous donc pour retarder ainsi votre surgissement dans l'imago aux luxuriants chatoiements. Quelle Uranie ? Quelle Belle de Nuit ? Je ne pouvais même pas vous dessiner sous les traits de l'Aimée attendant son Amant. Il y avait une telle intériorité autour de laquelle vous dressiez les images apaisées des certitudes ou bien des révélations. Vous étiez sur ce quai de pierres, comme inatteignable, retirée des agitations et des tremblements, si proche d'une amplitude de la conscience qu'un feu discret entretenait dans le silence de votre corps. Ainsi, la première nuit avait coulé avec la lenteur d'un glacier, avec les lueurs bleues qui, toujours, sont les reflets de l'âme. Ce n'est qu'aux premiers rayons du jour que vous avez abandonné votre assise, dans un mouvement si naturel qu'il paraissait naître des eaux et rejoindre le bouquet d'arbres dans une pure efflorescence. Un instant, vous avez longé le quai de pierres grises, vous fondant dans l'anonymat de ses teintes d'argile. Puis votre silhouette sur le quai de Bourbon alors que la nuit finissait de diluer son encre. Vous avez disparu dans le secret d'une porte cochère, dérobant à mes yeux le mystère par lequel vous vous étiez annoncée. Peu de temps après, dans l'échancrure ménagée entre les arbres, l'éclat d'une lumière au travers d'une croisée. Malgré la distance, j'y reconnaissais le gris-bleu de votre chemisier, la tache sombre de votre jupe, l'effusion claire de vos bras dans le jour naissant.

Je ne sais alors quel sentiment de terrible lassitude m'a envahi, peut-être la fatigue d'une nuit sans sommeil. Je me suis allongé sur le canapé, faisant monter vers le plafond de longues volutes de fumée. Vous y étiez entièrement contenue dans une manière d'étrange chorégraphie, lente comme les draperies boréales de ce Grand Nord qui me fascinait tant. Mais quelle danse aviez-vous donc introduit dans mes pensées, quelle magie de Sylphide pour être possédé à ce point de votre image ? Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la négation de toute autre réalité. Il n'y avait plus, sur Terre, que ce pas de deux que nous exécutions avec l'arc tendu de nos corps alors que les hommes avaient rétrocédé dans une condition originelle, simples eaux faisant leurs clapotis à l'entour des marais. Chaque soir, à la manière d'un rituel, vous avez gagné votre scène au bord du quai, moi ma fenêtre dans l'attitude du guetteur. Il y a, entre nous, la marche inavouée d'un amour naissant. Je sais, depuis la braise de mon intuition, que vous ne vous postez là qu'à attirer mon regard. De chaque côté de l'eau, depuis nos rives désirantes, nous avons jeté cette belle arche qui, toujours, brillera. Notre éloignement, notre inaccessibilité seront les pierres de touche de ce beau sentiment nocturne, de cette infinie poésie qui, jamais, ne s'éteindra ! Il sera temps de dormir lorsque le jour pointera. Dans l'éclatement blanc de la lumière. Il y aura encore d'autres nuits, d'autres rêves. Nos mains n'attendent que de s'en saisir !

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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 10:40
Sous le chant du silence.

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots ».

 

Œuvre : André Maynet.

 

 

 

   Présence virtuelle.

 

   Secrète était ainsi faite que nul, en réalité, ne la connaissait. Ce qu’on savait d’elle, ceci : elle était habillée d’une vêture sombre, genre de robe de communiante arborant un sage col blanc dont on pensait qu’il était amidonné. Certains prétendaient que sa tenue était plutôt celle d’une soubrette mais d’un genre sérieux. On l’eût volontiers vue officier dans quelque confrérie à la stricte vie conventuelle, sans doute en tant que récitante d’un oratorio voué aux mystères d’une étrange liturgie. Ses journées, elle les passait dans l’ambiance grise d’une chambre (était-ce une cellule monastique ?), plantée derrière un pupitre à partition, tenant en sa main gauche un microphone relié à un long fil dont on ne connaissait l’épilogue. A l’arrière-plan, un autre pupitre de guingois se confondait avec le sol qui ne paraissait être que de brume. Ce qui surprenait le plus dans cette bizarre composition, c’était le genre de contradiction qui s’établissait dans la scénographie entre la possible mise en acte d’une parole et la mutité de la scène. En effet, tout dans l’attitude de Secrète semblait l’incliner à n’être qu’une présence virtuelle, un personnage demeurant dans une gangue illisible. On eût pensé à une Colombine au visage enduit de plâtre (les Mimes en arborent de semblables), figée dans une impossible mission, bras sagement disposés le long du corps, fûts des jambes si transparents qu’on l’eût crue évadée d’un songe ou bien de quelque conte fantastique.

 

   Qui était-elle ?

 

   Mesurait-elle l’écoulement du temps ? Etait-elle une discrète géomètre chargée d’arpenter l’espace ? Etait-elle l’officiante faisant face à un auditoire dont on aurait pu penser qu’il s’agissait de types semblables aux illusoires mannequins d’osier d’un Giorgio de Chirico ? Ou bien n’étaient-ils que de sombres tubercules, des assemblages de fruits et de légumes, tels qu’imaginés par le génial Arcimboldo ? Ou bien encore ceux qui étaient invisibles n’étaient-ils que des grotesques de la Renaissance, de vulgaires empilements de pierres et de moignons dans un jardin empli de l’humidité poisseuse des grottes ? En vérité on n’avait guère que la ressource d’un imaginaire hardi pour répondre à une question qui, peut-être, n’avait aucun sens. Mais émettre des hypothèses était toujours mieux que de laisser son intellect voguer avec des voiles faseyant au vent du grand large !

 

   Ne chantait pas.

 

   Toujours est-il qu’on ne pouvait guère avancer que de supputations en conjectures, c'est-à-dire marcher d’un pied sur l’autre sans être bien conscient d’avancer. Ce qui, cependant, devenait certain à l’aune d’une longue observation, c’est que Secrète avait hérité son nom avec la justesse qui sied aux exactes suppositions. Rien ne filtrait d’elle, sinon cette attitude hiératique, genre d’énigmatique hiéroglyphe avec lequel il fallait s’entendre à défaut de tirer de la Récipiendaire une explication qui eût été éclairante. Non seulement elle ne chantait pas mais une investigation à peine approfondie en livrait quelques secrets. Elle n’aimait nullement la vastitude de la symphonie, son air d’emphase. L’opéra, elle n’en éprouvait guère le faste et la démesure lyrique de ses acteurs ne faisait naître en elle nul frisson. De l’opérette elle ne retenait ni le côté bouffon, ni le constant vaudeville, pas plus que les excentricités musicales qui en tissaient la tessiture. L’oratorio lui paraissait exagérément teinté de drame religieux et les récitatifs de ses solistes trop datés se montraient à la manière d’une esthétique anachronique. La sonate était trop baroque, l’adagio d’Albinoni usé d’avoir été infiniment écouté. Le concerto la déconcertait par son caractère virtuose.

 

   Seule la fugue.

 

   Seule la fugue trouvait grâce à ses yeux (sans doute à ses oreilles), tout simplement en raison de ce procédé de « fuite » où le thème est une esquive d’une voix à l’autre comme s’il s’agissait d’un fluide, d’une nature presque insaisissable, à la limite d’une perception. Elle aimait ces notes suspendues pareille à des gouttes d’eau s’écoulant de la margelle d’un puits, longue hésitation avant que de se détacher, d’entraîner à sa suite d’autres hésitations, d’autres notes que le silence tenait en sustentation. Elle y voyait l’essence même du temps, la trame de l’espace, l’écriture de l’existence faite de mots puis d’arrêts, de marches en avant, de brusques retours en arrière, de réminiscences, puis un nouveau bond, un nouveau silence. Et ce qu’elle savait d’une façon aussi intuitive que sans doute corporelle, c’était la valeur à nulle autre pareille de la pause, de l’intervalle, du passage d’un point à un autre de la parole (car la musique n’était que cela : parole et rien d’autre), autrement dit du SILENCE. Etrange paradoxe tout de même que la valeur insigne du silence par lequel le langage apparaît en son il est. Car abstraction faite du silence qui tisse les mots entre eux, ne se fait plus percevoir qu’un bourdonnant bruit de fond, qu’une entêtante rumeur, qu’un incompréhensible sabir dont rien ne peut plus signifier. Or tout est sens qui doit tisser la vie. Or tout est signe qu’encadrent deux aires de repos. Deux sites de silence. Silence, silence, silence proféré trois fois comme pour lui donner de la chair, de l’épaisseur, du volume, de la présence. En réalité on n’écoute que cela, le silence. Les voix, les paroles, les déclamations, les déclarations, les exhortations, les dénégations, les discours, les harangues, les éclats sonores des bateleurs et autres bonimenteurs ne sont que des ronds dans l’eau qui trouent le silence. Cessez de jeter une pierre et c’est le silence qui adviendra car lui seul a la précellence. De lui naît la parole et non l’inverse. A preuve l’immense désert qui croît dès l’instant où le monde ne profère plus. L’état originel c’est l’avant-mot, l’ante-verbe, la coupure dans le discours, le vide qui assemble et porte au jour ce qui, autrement, ne serait que nuit dense, ombre impénétrable.

 

   Les plus heureux sont silencieux.

 

   Ici, il faut jouer avec l’assertion Poète et en prolonger le dire au risque de faire acte de violence. Mais violence apparente car au travers de la poésie, c’est le silence lui-même qui est en cause. Ce que nous dit Musset dans cette belle langue pathétique, il est nécessaire d’en traverser le sens afin d’en découvrir le langage crypté. Tout langage poétique est de cette sorte qu’il véhicule en lui plus de contenu qu’il ne propage de mots explicites. Toujours de l’implicite. Toujours caché. Sinon ce ne serait plus que la prose du quotidien et la saisie immédiate de ce qui se montre, le plus souvent une contingence qui ne mérite guère attention.

   Mais reprenons ces deux vers d’anthologie :

 

« Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots »

 

Et prolongeons le rêve du Poète en ajoutant deux autres vers

qui pourraient en compléter le sens :

 

« Les plus heureux sont silencieux,

Et j’en connais qui sont de purs joyaux ».

 

   S’agit-il, ici, de pure fantaisie ou bien y a-t-il quelque chose à extraire de cet ajout qui, sinon, pourrait prendre la figure de l’iconoclasme ?

   Ce qui a été accentué consiste en ceci : Les chants les plus beaux sont silencieux ; ils sont de purs joyaux.

   Si les deux premiers vers de Musset évoquent le thème romantique de la douleur en tant que ressort de la création, ils doivent nécessairement être rapportés à une esthétique du sanglot qui ne peut viser que la sphère la plus intime du Poète, seul dans sa chambre, face au silence d’où va naître l’œuvre sublime. Ici surgit à nouveau, comme en contrepoint, le suspens de la fugue. Chaque mot tissé par l’auteur est suspendu, en attente du précédent qui va le révéler, du prochain qui en sera la forme d’accomplissement. Chaque mot pareil à un joyau que, seule la mutité fera resplendir. Le langage poétique est une telle transcendance qu’il faut le secret de la crypte, le mystère du temple, la méditation profonde, la contemplation de la chose rare, tout ceci n’ayant jamais lieu qu’à l’écart du « bruit et de la fureur ». Certes, sans doute fureur intérieure, passion, flamme par laquelle le mot devient incandescent et resplendit telle une gemme dans le ventre fécond de la terre.

 

   Ami d’une source claire.

 

   Nul n’irait imaginer Poète versifiant parmi les déambulations d’une foule bruyante ou bien face au vacarme de quelque industrie. Toujours le Poète est l’ami d’une source claire, d’un frais vallon, d’une crête à peine touchée par la lumière, d’un clair-obscur qui est silence de la lumière. Toujours ce retrait, cette marche sur la pointe des pieds. Mots de l’effleurement et de la grâce discrète, mots à fleurets mouchetés, mots d’étoupe faisant leurs inaperçus pas de deux alors que le monde s’agite et convulse. Tout Poète authentique est l’antidote des violents soubresauts d’une vie qui brasse l’immense marée humaine. Mots du reflux et du dire à rebours, mots pareils à une écume qui demeurent au ciel du monde alors que l’eau s’est déjà retirée vers les hauts-fonds. Mots qui ne disent qu’à se soustraire au dire. Mots qui ne sont mots qu’à être reliés par le silence, leur matière première, l’origine qui les fait être l’exception qu’ils sont. Et puis, la poésie, où est-elle la plus vraie, la plus vivante ? Dans le verbe haut qui la déclame et la met en scène pour un public qui en attend un ravissement ? Ou bien dans la lecture qui reproduit silencieusement l’acte créateur qui présida à sa naissance ? Sans doute une lecture méditante est-elle la plus à même d’approcher ce qui, par essence est indicible et qui pourtant se dit : EN SILENCE !

 

 

 

 

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 07:46
La pierre et l’eau.

L’automne s’était prolongé à la manière d’un été solaire, lumineux, plein d’entrain et de joie de vivre. J’avais loué un minuscule gîte au centre d’un cirque de collines dans ce merveilleux pays des Corbières. Simple vie pastorale rythmée par les longues promenades de « rêveur solitaire » au milieu des argiles rouges et des boules blanches du calcaire, des rondeurs sympathiques des galets. Les taches grises des vaches, la houle des moutons dans les vastes enclos, tout ceci dessinait les limites d’un paysage bucolique dont mon âme s’emparait avec une belle insouciance. Loin étaient les bruits des villes et les pérégrinations touristiques au pied des citadelles. Le hameau de Faleyrac était une mince principauté dont je n’avais guère franchi les limites depuis une semaine. Ivre de lectures - Mishima et son « Soleil et l’acier » avaient occupé bien des méditations sous le cercle de la lampe - ; comblé de collines envahies des étoiles jaunes des astérolides, des touffes d’euphorbes à la teinte vert-de-gris, des fleurs couleur de cendre des immortelles, j’étais assoiffé de découvrir une nature moins exposée aux attaques de l’érosion, aux caprices d’un vent violent, cette Tramontane qui ponçait jusqu’à l’os la moindre éminence de terre.

Tout début d’après-midi en ce dimanche solitaire - les dimanches sont toujours cette longue désolation, cette faille verticale ouverte dans la procession mécanique des jours -, le hameau est endormi et je suppose ses habitants envahis de sieste sous les coups de boutoir de la chaleur. Le vif été au cœur de l’automne, une blessure infligée à la terre, une faucille menaçant de moissonner les têtes, les grappes de raisins séchant sur pied dans les terrasses de cailloux. La chaleur, on l’entendait crépiter, bruire telle une armée de cigales à la diabolique cuirasse. La chaleur, on en sentait la reptation jusqu’au centre des chairs et la respiration était à la peine, la sueur profuse qui cernait le front d’une rosée acide. Demeurer dans la fraîcheur du gîte - tel un lièvre au repos -, était une bien grande tentation et, cependant, je sentais une étrange aimantation faire son grésillement à l’extérieur, sur le parvis de castine blanche, à l’ombre des chandelles noires des cyprès. Alors, existe-t-il un plus grand bonheur que de se vêtir légèrement, de monter dans sa voiture, de partir on ne sait où, comme cela, au hasard ? Il n’y a pas de meilleur aiguillon à la création que ce genre de mince déroute que l’on inscrit dans la trame dense des habitudes. De l’étonnement ne naît pas seulement la sublime philosophie et son inséparable compagne, la métaphysique, mais c’est le domaine de la poétique qui surgit. Qu’est-ce donc que le poème, sinon le merveilleux au milieu du quotidien, le surprenant mouton noir qui gambade à sa façon et ne bêle qu’à l’écart du troupeau ? Le poète est toujours maudit, sinon il n’est pas poète !

De Faleyrac, la route descend en lacets très lents, pareille à une comptine amoureuse que l’on confierait à un jeune enfant au bord du sommeil. Partout, à gauche, à droite, des touffes de chênes verts, des pins d’Alep flottant dans le bleu du ciel, des sorbiers agitant leurs baies orangées pareilles à de minuscules pommes. Et, de loin en loin, un mas perdu sur un plateau de pierres, souvent une résidence secondaire où l’on festoie autour d’un verre. Bientôt un minuscule pont avec un ruisseau faisant ses flaques étiques, parfois l’amorce d’un petit lac dans la vallée qui commence à s’élargir. Route toujours sinueuse, ayant plus d’affinités avec un sentier muletier qu’avec une voie de communication. Seul à bord de mon véhicule. Seul sur Terre ? Etrange sensation d’une immense vacuité des choses en même temps que se crée, du côté de l’ombilic, la douce écume de la solitude, la sérénité qui en tresse les contours. Bientôt un genre de parking que côtoie une tour en ruine. Plus bas, vers l’aval de la vallée, quelques maisons de pierre sombres se serrent autour d’une rue unique. Le village est désert, comme si ses habitants avaient sombré dans quelque immémoriale hébétude. Un pont avec ses deux arches en ogive enjambe un modeste ruisseau. Tout près une maison au crépi rose, jouet de petite fille, est posté en sentinelle, ses volets fermés sur la lumière du jour.

Je longe la rive. Etonnante impression de fraîcheur qui contraste avec la fournaise ambiante. Au bord d’une eau transparente, cristalline, que retient un minuscule barrage, une vaste dalle semble attendre la halte du visiteur. Jamais peut-être, jusqu’alors, je n’avais éprouvé avec une telle intensité ce que le mot « plénitude » veut dire. Impression de force interne, de déploiement du sentiment jusqu’à la limite de peau. Le corps se dilate, les yeux sont emplis de cette belle humeur vitreuse qui n’est ni tristesse, ni joie, mais certitude d’être à l’orée d’une révélation. De soi, du monde, des autres que leur absence rend étrangement présents. L’écume est là au plein du corps, qui fait ses battements, déroule ses efflorescences, vrille ses anneaux sous l’effet d’une brise intérieure. De grosses carpes grises flottent à mi-eau, leur ventre soulevant des paillettes de mica qui brillent dans l’ombre. Etoilements du sens à l’œuvre, partout, dans le chatoiement de la nature. Les branches basses des saules se courbent vers l’eau, plongent parfois, ressortent avec un ruissellement de gouttes. Le cri strident d’un martin-pêcheur, parfois sa fuite turquoise-orangée sous l’abri des feuilles. Comme un point d’exclamation à la fin d’une phrase, une façon de dire l’immédiateté des choses dans la courbure du simple. Puis plus rien que le repos. Plus rien qu’un silence éternel et le passage d’une brise au ras du ruisseau qui nous dit la rareté de l’instant, la fuite en arrière du temps, l’eau s’écoulant de la conque fermée des doigts. Ecoulement jamais gratuit, seulement perceptible afin, qu’en nous, ne s’installe une confondante cécité. Car la question de vivre est posée à chacun de nos pas, à chacune de nos respirations.

Derrière le pont, deux ou trois enfants sont venus pêcher - d’où viennent-ils dans ce paysage minéral, austère, dédié aux buissons et aux épines ? -, ils se servent de cannes de bambou, d’un fil improvisé et, au bout de leur hameçon frétille un ver sans doute cueilli dans la vase proche. Ils rentreront bredouilles à la maison, cependant la tête pleine de bonheur et d’histoires à raconter. Immense force du réel à susciter des vocations de peintre et d’écrivains si, du moins, le geste du regard est conforme à l’objet à décrire, d’abord, à poétiser ensuite. Quelques passants en tenue d’été, sans doute des touristes venus de la citadelle proche sur les fortifications de laquelle déferlent, en grappes denses, des essaims de touristes. A les voir, à imaginer l’enfer dont ils viennent, immense sentiment de bonheur d’être là, simplement, dans la contemplation des trajets immobiles des carpes, du miroitement de l’eau qui reflète dans une manière d’impressionnisme discret - je pense à Monet, à ses sublimes « nymphéas » -, la nappe de végétation couleur d’eau comme si l’osmose, la rencontre s’imposaient, là, dans ce microcosme ouvert à toutes les beautés du monde. Bientôt, le ciel se courbe, s’appesantit comme s’il voulait enclore une esthétique prête de disparaître. Les dentelles grises et mauves de la végétation projettent sur l’eau leur mince résille. Il y a une accalmie avant que n’arrive le crépuscule. Alors, sur la dalle de pierre qui commence à fraîchir, je me retrouve soudain au bord de l’Evre, sur sa ligne si paisible, dans le tumulte serein du « vallon dormant » des « Eaux étroites » dont Julien Gracq a si bien évoqué la simple beauté. Non, nous ne sommes pas séparés du monde, nous d’un côté, lui de l’autre. Entre le monde et nous, un continuel échange, des flux mêlés, des symphonies communes. Le monde et nous ; nous et le monde : un perpétuel croisement, le déploiement d’un mode dialogique, l’analogie, le reflet réciproque des métaphores. Tout comme l’eau de ce modeste et inapparent ruisseau joue avec la pierre de la garrigue, chacun tirant de l’autre sa propre raison d’être, en même temps qu’un genre de sémantique universelle.

La pierre qui m’a accueilli est loin, maintenant, cernée d’ombre où dorment les carpes au ventre pléthorique. La lune est levée dans le ciel. On voit sa masse laiteuse pareille à un œil gigantesque veillant au sommeil des hommes. Le sommeil est long à venir, ici, au milieu des montagnes de calcaire, entre l’Arcadie chère à Giono, l’Evre plantée au centre du cœur de l’écrivain. Le sommeil est long à venir qui fera naître les songes. Oui, les songes !

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 07:43
Nue et le voile.

Mai 2015 – Nadège Costa – Tous droits réservés.

« L’univers soudain

à portée de main

toujours par-delà

Lorsqu’on dit … « Viens ».

Eros émerveillé.

Anthologie de la poésie érotique française.

Nue et le voile.

Jamais Nue n’est sans le voile. Jamais le voile n’est sans Nue. Immémorial balancement du dissimulé et du manifeste. Regarderions-nous Nue sans voile et nous serions dépossédés de nous-mêmes, et nous serions exilés d’un territoire à saisir dans l’exactitude du regard.

Image de Nue indissociable du voilement, de sa prodigieuse capacité à nous fasciner dans l’attente d’Elle, ce pur insaisissable dont la révélation même est le prix à payer afin que notre propre assomption soit possible. Surgissement dans la sphère onirique où, par essence, nous devenons, nous aussi, inatteignables. Conjonction des mondes, lieu d’une double révélation : celle de qui nous fait face dans son évidence, celle qui, soudain, se loge au creux de notre imaginaire avec la force des sublimes apparitions.

Nue et le voile.

Projetons, le seul instant d’une possible visitation, une soudaine métamorphose. Nue, dans sa volte-face, nous révèle la totalité de son épiphanie originelle. Plénitude de la gorge, souple douceur du mont de Vénus, triangle ombreux du pubis. Mais que se passe-t-il, alors, qui nous rend muets et aveugles, paralytiques et figés, pareils à des gisants de pierre ? Quelle étrangeté s’est introduite en nous dont nous ne sommes plus que la forme endeuillée allouée à sa propre perte ? Ce que nous espérions, à savoir découvrir un territoire vierge de tout regard, un site porté à la dignité de pure merveille, voici que tout se disperse et fuit dans l’effeuillement du jour. Tout est gris et plus rien ne paraît qu’un fin brouillard semblable à celui qui flotte au-dessus des lagunes. Si douloureux de vivre, perdu dans cette multitude illisible et la nervure de notre corps est un flottement sans fin. Et notre conscience erre longuement à la recherche d’un possible sémaphore nous disant, encore, la signifiance de l’heure, la pertinence de figurer, ici et maintenant, sur ce fragment de terre qui nous maintient en sustentation au-dessus du néant. Nous avons besoin d’un cosmos, d’une quadrature fixant les limites de notre être. Nous avons besoin d’un môle de pierre auquel attacher l’esquif de notre destin.

Nue et le voile.

Si indispensable, le voile, car aucune vérité, aussi apaisante fût-elle, ne se peut se révéler dans la fulgurance du dire, dans l’immédiateté du paraître. Il y faut l’espace entre les mots, le jeu subtil entre l’ombre et la lumière. Tout corps, dans son mystère, est cerné d’ombres. Tout regard, dans sa quête, est faisceau lumineux qui troue l’obscurité du monde et fait se révéler la brûlure de la connaissance. C’est seulement parce que le territoire de Nue est à dix mille lieues de notre préhension qu’il brille des feux du désir. C’est toujours le fruit hors de portée qui fait son scintillement sucré au creux de nos papilles. Comme une nature morte de Cézanne dont les pommes sont l’inaccessible que l’art tend devant nos yeux sans que, jamais, une saisie en soit possible, sauf idéelle. Notre existence passionnelle est entièrement sous le joug de la tension, de l’éloignement, de l’incommunicable. Eros ne se présente jamais à nous sous les traits de l’évidence, de la rencontre sensible, de la concrétude que nous pourrions loger au creux de notre anatomie et, ensuite, poursuivre notre cheminement avec la tête dans les étoiles.

Nue est de l’ordre de la pensée primesautière qui s’efface aussitôt révélée. Elle est pareille au vol irisé du colibri, pure vibration dans l’air étonné. Elle est l’écho de ces mirages que le vent et le sable font se lever dans le silence et l’immensité du désert. Pour cette raison d’une impossibilité à accueillir Nue autrement qu’en sa disparition même, nous aurions pu la nommer, indifféremment : pliure du jour, herbe nocturne, rosée à la pointe de l’aube, rayon crépusculaire, nymphe en voie d’éclosion, « montagnes et eaux », comme dans la peinture monochrome des Song, en Chine, où se dévoile l’être du monde à même sa disparition. Oui, nous aurions pu, mais nous sommes restés en silence parce que, parfois, la parole ne surgit de son ombre qu’à y retourner. Nous posons le voile sur la courbure du jour et revenons à notre nuit, aux battements du songe, la seule diastole-systole dont notre cœur puisse encore témoigner face à l’indicible ! Oui, la seule !

Nue et le voile.
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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:23
Le pays des ombres grises.

Photographie : Katia Chausheva.

Je ne sais quel hasard, ce jour de passage à Bruxelles, m'amena au pied de l'Atomium. Sans doute un désœuvrement ou bien une irrésolution. Bien évidemment, il y avait la file des visiteurs et vous, Grise, que je ne connaissais pas encore, parmi les curieux. Vous étiez juste devant moi et, je ne sais quelle faute d'équilibre - sans doute vos hauts talons -, vous fit chuter dans mes bras. Décontenancée vous ne pouviez que l'être, moi aussi qui ne m'attendais pas à ressentir un contact aussi soudain qu'inattendu. J'éprouvai la souplesse étonnante de votre corps mais constatai aussi, ce teint si pâle, cette glace dont vos doigts semblaient atteints. Vous vous êtes excusée et votre naturelle confusion, un instant, ramena un peu de rose sur vos joues. Nous avons voyagé ensemble dans ces étranges boules de chrome puis sommes allés prendre un café. Une boisson vous ferait du bien. Vous fumiez de longues cigarettes à l'odeur de miel, regardant, au travers des vitres, les arbres dans leur mousse verte. Vous sembliez ailleurs qu'en vous-même, dans d'énigmatiques contrées dont je pensais que nul autre que vous ne pouvait y aborder. Un instant je me suis levé, allant chercher une brioche qui vous réconforterait. Vous l'avez grignotée du bout des lèvres, comme une enfant qui aurait voulu faire durer sa friandise. La bascule du jour teintait le paysage de lueurs d'aquarium. Je vous ai proposé de dîner en ma compagnie mais vous aviez un train à prendre. Je vous ai accompagnée jusqu'à la gare. Les voitures étaient à quai qui, bientôt quitteraient la Belgique en direction de la lointaine Corogne. De votre fenêtre vous m'avez salué, votre mouchoir blanc agité du bout des doigts. De retour dans ma chambre d'hôtel je sentais encore votre troublante présence, cette discrète odeur boisée dont je n'arrivais pas à définir s'il s'agissait de santal ou bien de cèdre. En tout cas une trace ineffaçable demeurait de vous. Je devais, bientôt, m'en apercevoir.

Je me suis couché tard dans la nuit. Sur la Chaussée de Vilvorde quelques voitures faisaient leur bruit d'éponge. Un réverbère perçait le brouillard naissant. A cette heure avancée il n'y avait plus de piéton pour marquer la présence humaine. Il me fallait consentir à dormir ! Nuit pareille à la nuit d'orage avec des grondements, au loin, et les lueurs blafardes dans le ciel noir. Au réveil, ma tête était emplie de songes et vous y occupiez la presque totalité de l'espace. Quel charme m'aviez-vous jeté pour que je fusse, ainsi, attaché à votre image avec la force d'une dette ? Mon petit déjeuner, face à la nuée des arbres, fut pareil à l'errance infinie lorsque le jour est dépourvu de but. J'avais du mal à écrire mes articles et le moindre mouvement sur Vilvorde me tirait à lui avec l'insistance de l'événement soudain, incontournable. J'ai enfilé ma veste, suis descendu sur le quai. La fraîcheur était déjà là, sur octobre naissant. J'ai pris mon paquet de cigarettes, mon briquet. Un rectangle de papier blanc est tombé qui l'accompagnait. Il portait une écriture serrée, un simple numéro de téléphone. Il avait cette odeur de cèdre ou de santal, en tout cas la vôtre, à n'en pas douter. J'ai aussitôt compris que vous aviez profité de mon absence - le trajet pour aller chercher la brioche - pour glisser cette courte missive dans ma poche. Mais quelle intention vous avait poussée à faire ce geste qui m'apparaissait incompréhensible ? Vous paraissiez tellement éloignée des préoccupations du monde. Je suis remonté dans ma chambre. J'ai composé les numéros. Longtemps une sonnerie a retenti dans le vide. J'étais porté à ma périphérie comme si, désormais, rien ne me permettrait de réintégrer celui que j'avais toujours été, à savoir un homme certes sensible à la beauté, mais situé en dehors des intrigues amoureuses. Une semaine durant, tous les jours, cette même sonnerie et mon absence au réel qui ne cessait de m'inquiéter. Enfin, un soir, presque à la limite de la nuit, vous décrochez. Je reconnais votre voix un peu grave, voilée sans doute par le tabac. Je m'inquiète de votre santé, vous demande de vos nouvelles, projette de venir vous voir. "No venga, es la tierra de tonos grises !" Décontenancé par votre réponse, je traduis avec les quelques bribes d'espagnol que je possède encore : "Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Puis un silence qui devait durer éternellement. Heureusement, au verso de votre carte, votre adresse.

La voiture roule vite sur les routes désertes du petit matin. Un long temps à conduire avec de brèves haltes. J'arrive tard dans la nuit dans ce petit port près de La Corogne où vous résidez. La brume de mer s'est levée, une brume blanche qui suinte sur les vitres, poisse le regard. Tout se présente dans l'indistinction, comme dans un mauvais rêve. Sans doute la fatigue et la hâte d'en finir avec cette énigme que vous êtes. Les rues sont étroites, plutôt des gorges entre les falaises blanches des maisons. Les boules des réverbères sont des yeux de baudroies qui regardent la nuit avec hébétude. Il n'y a pas de bruit. Ou, plutôt, les bruits sont étouffés comme s'ils traversaient une étoupe dense. Il est si difficile de respirer dans toute cette ouate qui ne cesse de s'effilocher. De longues nappes coulent de chaque côté de la carrosserie avec un chuintement proche de l'abrasion. Les dalles des rues coulent lentement vers la mer avec d'étranges reptations. Sur la plage, les galets se choquent et cognent contre les pierres du quai. Mais on ne les voit pas, on les devine seulement. Et toujours ce brouillard compact qui soustrait au regard quoi que ce soit de visible, de compréhensible. Sur la droite, la silhouette fantomatique d'une grande bâtisse de craie. Les ouvertures en paraissent ébréchées comme celles des ruines des châteaux d'Écosse. Des rideaux de soie nagent aux fenêtres, poussés par un vent intérieur, certains déchirés. La toiture, trouée par endroits, se soulève comme prise de halètements. Par intermittences, des ombres grises sortent du rez-de-chaussée, à travers les grandes baies vitrées. Parfois des éclats de musique venant sans doute d'une cave. On dirait des figures ossuaires illisibles sortant d'une boîte de nuit. Parfois leur frôlement est si proche. On sent leur haleine avinée, formolée, imprégnée de vapeurs de nicotine. Des dents claquent, des cris de jouissance s'étranglent sous la levée du demi-jour. On se dissimule, on se tasse sur les sièges de cuir, on serre le volant. Les mains sont moites, les jambes prises de frayeur. On est là, tout contre les ombres grises, elles entourent la voiture, on sent leur frôlement de chauve-souris, on entend leur souffle acide de rhinolophe. On devine les ailes membraneuses, les oreilles pointues, on écoute leur urine faire ses rigoles jaunes, on perçoit leurs sexes flasques enduits de résine, de gemme lourde. Les accouplements ont lieu, là, contre les plats-bords des baies et des ruisseaux de sanies se perdent entre les pavés. On est tout près du lieu livide de la mort. La mort, la fête, la collusion des corps, les orgasmes purulents, tout ceci est si proche, tellement imbriqué dans cette poix de l'exister. Les ombres agitent la dentelle de leur ultime perdition et leur râle ponce infiniment les pierres noires, use les galets, rogne le bois des barques, desquame les enduits des façades. Et toujours cette danse macabre des ombres. Grises, à la consistance de fumée, si proches de l'évanouissement, de la toile onirique, de la résille de l'imaginaire. Alors on ne sait plus Bruxelles, ses boules de chrome levées dans le ciel, on ne sait plus les quais de Vilvorde, le glissement inconnu des péniches, on ne sait plus vous, Grise, dans votre perte, dans la chute qu'un inconnu recueillit dans l'aire confiante de ses bras. Ceci est si loin dans les mailles dissoutes du temps. Alors on ne sait plus soi, ses propres limites, on connaît son occlusion aux heures, ses reniements de l'espace. Alors on sort du cocon d'acier comme un nageur le ferait, remontant de l'eau des abysses. Alors on se fraie un chemin parmi les ombres grises, les nervures fuligineuses, les remugles des catacombes. On entre dans le grand palais blanc de l'outre-vie, on chaloupe entre des corps meurtris, des tables bancales, des chopes écumantes, des vêtements perdus, des plâtras. On monte les marches disloquées, au milieu des éclats de brume, des monceaux d'incompréhension et on s'assoit sur la margelle du doute, si près de vous, Grise, que vous en êtes comme absente. Grand praticable dont il ne reste plus que quelques étiques tréteaux, une vague toile de scène usée, des brigadiers ne frappant plus les trois coups de la représentation. Grise, vous êtes là, sur le bord d'un parapet, chevauchant le vide, renversée comme pour le geste de l'amour, sexe effacé, os du bassin saillants, vos seins menus posés sur la cage d'os de vos côtes, sur les bourrelets de votre sternum, sous l'attache hautement visible de vos clavicules, les cordes de votre cou infiniment tendues, l'enclume du menton accrochant un peu de lumière, la pince de vos lèvres serrée sur le secret de votre parution, les trous du nez pareils à des orbites vides, les diamants de vos yeux forant déjà la mine grise de votre crâne, le front taché de pâleur, le massif de vos cheveux rongé par l'acide de l'oubli. Grise, vous êtes morte. Grise vous êtes au-delà de vous-même, dans l'abolition de vous, dans l'extinction de celui que j'étais. Grise, nous ne sommes plus que des ombres en partance pour une oublieuse mémoire. Grise, combien vous aviez raison, alors que nous étions vivants tous les deux de lancer votre cri : "No venga, es la tierra de tonos grises !". Oui, Grise, nous sommes morts tous les deux de n'avoir pas su nous aimer alors qu'il en était encore temps !

"Ne venez pas, c'est le Pays des ombres grises !" Que les hommes de bonne volonté inscrivent ceci à la cimaise de leurs temples. Le Pays des ombres grises, c'est celui de l'amour que l'on n'a pas connu. Jamais nous n'en ressortons indemnes. Jamais !

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:22

 

"La ligne flexueuse".

 

 

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 Œuvre : Sibylle Schwarz.

 

 

 

« Il y a, dans le Traité de peinture de Léonard de Vinci, une page que M.

Ravaisson aimait à citer. C'est celle où il est dit que l'être vivant se caractérise

par la ligne onduleuse ou serpentine, que chaque être a sa manière propre de

serpenter, et que l'objet de l'art est de rendre ce serpentement individuel.

« Le secret de l'art de dessiner est de découvrir dans chaque objet la manière particulière

dont se dirige à travers toute son étendue, telle qu'une vague centrale qui se déploie

en vagues superficielles, une certaine ligne flexueuse qui est comme son axe générateur. »

 

Henri BergsonLa pensée et le mouvant (Chapitre IX).

 

 

 Si le mot de Léonard de Vinci peut s'appliquer à une œuvre, c'est bien à celle que nous livre actuellement Sibylle Schwarz, continuel lacis de lignes par lequel surgit le monde et, singulièrement, la figure féminine dans toute sa "flexuosité". Car, à tracer seulement quelques lignes sur la feuille de Canson et voici que se présente à nous ceci qui est identifié à la personne humaine. Ce qui est passionnant, dans toute œuvre d'art, c'est de tenter de mettre à jour les conditions de l'émergence des formes et, sauf à supposer qu'elles aient existé de toute éternité comme dans l'empyrée platonicien, il nous faut bien consentir à en retracer l'apparition en son phénomène. Alors il nous reste à imaginer l'Artiste dans la lumière neutre et nordique de son atelier, un fusain ou bien une encre de Chine à la main. "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" (Mallarmé) est là, sous la main, tremblant de recevoir ce qui va inaugurer un nouveau jour, à savoir l'apposition d'un signe sur le silence blanc de la page. Toujours l'hésitation première, le suspens, la tension intérieure sans laquelle il n'est pas d'œuvre possible. Car c'est bien d'une effraction dans le monde dont il s'agit. C'est bien du corps même de l'Artiste que va avoir lieu l'effusion. Il y a de l'affect en réserve qui va s'actualiser et donner "lieu" à l'œuvre. Entendons accorder place et situation parmi les pluralités mondaines.

 La main, soudain, survole le papier dans un geste aérien, lequel tient tout autant de la chorégraphie que de l'intuition et, déjà, les premières lignes apparaissent qui disent le sujet dans sa visibilité. Lignes qui se croisent et convergent, se rassemblent et s'écartent comme pour mieux circonscrire l'espace plastique qui s'ouvre. Impression de facilité, de naturel dont le prolongement "logique", pour le Regardant, est de penser à cette Muse invisible qui guide le geste alors que naît une forme harmonieuse, signifiante, comme si un destin, de tout temps, l'avait tenue en réserve, attendant le moment propice à sa révélation. Mais, à proprement parler, il n'y a pas d'extériorité d'où se présenterait la ligne, le trait, l'esquisse  que l'Artiste, remis au simple rôle d'exécutant, n'aurait plus qu'à nous révéler en traçant sur l'aire disponible les nervures d'une figure préexistante. C'est un peu de son corps, de son esprit, de son âme dont le Créateur nous fait le don. Traçant l'effigie féminine, c'est rien de moins qu'un écho de sa propre anatomie, qu'une vibration de sa chair qui sont en jeu. La main qui trace n'est jamais séparée de l'âme qui existe. Elle en est le naturel prolongement, de la même manière qu'elle est la pointe avancée de la conscience, la lumière par laquelle quelque chose d'une existence singulière se donne comme objet du monde privilégié, puisque figuration de l'art.

 

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  Mais ces quelques considérations générales sur les conditions originaires de l'œuvre ne doivent aucunement occulter cette œuvre-ci et ses particularités. Qu'y voyons-nous qui nous interroge et mérité que nous en méditions le contenu ? Ce qui, manifestement, s'y éclaire d'une façon évidente, c'est cette curieuse ubiquité au travers de laquelle transparaît l'être, comme s'il possédait une qualité intrinsèque de dédoublement. Si nous regardons attentivement la surface commise à ces étonnantes superpositions, nous y repérons aussitôt un genre d'enlacement unissant, dans un couple fusionnel l'Amant et l'Aimée. Ceci est assez clair pour qu'il soit inutile d'épiloguer à son sujet. Et pourtant, sommes-nous si sûrs d'avoir mis à jour ce qui, dans cette apparente confusion des lignes, cherchait à se dire ? Car, si toute œuvre se laisse facilement lire depuis sa surface immédiatement interprétable, ceci ne nous dispense nullement d'en chercher des traces plus profondes, sans doute inconscientes, sans doute cryptées. Mais c'est bien là l'intérêt de toute connaissance que de forer au-delà des simples apparences, lesquelles sont souvent allouées, sinon à quelque mensonge, du moins à la dissimulation de la vérité.

  Il eut été aussi facile de représenter l'Hommela Femme, dans une attitude "naturelle", soit l'un à côté de l'autre ou bien le visage de l'un dissimulant le visage de l'autre. Cette "transparence" comme celle que l'on peut apercevoir dans des dessins de jeunes enfants n'est cependant pas fortuite. Elle indique une intention, elle fait signe en direction d'une fusion, d'une osmose; ces lignes imbriquées l'une dans l'autre portant le nom d'Amour. C'est de cette façon que ce mot tellement galvaudé peut se tracer dans l'espace graphique.

 

llf3.JPG  AMOUR.


 Et, à partir d'ici se pose la question de savoir pourquoi cette forme-ci  plutôt qu'une autre ? Ceci semble lié au moins à deux types d'explications : l'une liée à un problème de temporalité; l'autre à une dimension de SujetTemporalité d'abord, parce que tout geste est conditionné par son moment apparitionnel. Sibylle Schwarz eût-elle différé le moment du dessin et, inévitablement, le graphisme en aurait été modifié. Question d'inspiration, conséquence d'un état d'âme, simple influence de la lumière pénétrant dans l'atelier. Ensuite, tonalité d'une subjectivité s'ordonnant toujours à un vécu déterminé, à des expériences, des connaissances, des inclinations vers tel ou tel type d'esthétique. Barbara Kroll, présente dans plusieurs de nos articles, aurait traité ce sujet sans doute d'une manière plus dense, opaque, à l'aide de peinture plutôt que d'avoir recours au simple trait.

  Ce qui, ici, est intéressant, c'est de voir combien la situation de l'œuvre, son effectuation par l'Artiste est liée, d'une façon intime, on pourrait dire corporelle, charnelle, viscérale à ce que, chacun, EST (il s'agit d'ontologie) selon l'instant qu'il traverse et dont il témoigne, marchant, parlant, dessinant, faisant un geste ou bien émettant une idée. Ce qui est à comprendre, c'est que ce personnage-double, lequel pourrait figurer le portrait de l'androgyne, n'est rien d'autre que la projection sur l'aire libre de la feuille de ce que fut son Auteur sur ce coin de la Terre en cet instant qui décida du destin de cette figuration-ci.

  Et l'image de l'androgyne, cette superbe ambivalence apparaissant comme totalité de l'être puisque réunissant en UN seul genre le MULTIPLE partout dispersé, cette fusion des opposés nous permettra d'effectuer une transition vers l'idée que toute forme vivante - dont le dessin est la mise en scène -, est originairement nécessairement métamorphique; tout ce qui apparaît se transforme sous nos yeux, tout comme nous-mêmes qui sommes embarqués dans le rythme général de l'entropie. Le trait majeur à saisir est ceci, que toute réalité, aussi bien le simple événement existentiel que l'événement hors du commun de l'œuvre d'art ne sont que l'instantané d'un processus métamorphique dont, à sa façon, peut témoigner la venue au jour du somptueux papillon qui aura été successivement, larve, chrysalide et pour finir imago nous proposant sa forme achevée. L'œuvre elle-même est le simple témoin de ce moment ontologique où une forme est apparue alors que d'autres commençaient à se superposer à sa propre visibilité. Cette monstration de la figure-androgyne nous dit ceci, que nous n'apparaissons jamais qu'à imprimer sur la face changeante du monde et des choses ces quelques lignes flexueuses et serpentines qui se nomment aussi, tracesempreintesstigmates. Ce sont ces mêmes témoignages du vivre ici et maintenant qui se trouvent inscrites dans les tablettes d'argile sumériennes, dans l'assemblage monumental des blocs des pyramides et aussi bien sur la "Pierre de Rosette" avec tous ses mystérieux hiéroglyphes qui nous fascinent par leur étrangeté. Tout comme des signes "androgynes"qui voudraient, par leur emmêlement, nous mettre à l'épreuve de la connaissance. "Connaître", étymologiquement, c'est "naître avec". Donc, avec le monde, nous sommes toujours en "co-naissance", ce qui veut dire que nous naissons à lui comme il nait en nous. La chair qui nous porte, tout comme la chair de l'œuvre, dont "les lignes flexueuses" indiquent le chemin, sont des voies par lesquelles nous accomplissons notre être temporel et spatial tant qu'il nous est donné de voir. "Connaître", c'est également « avoir commerce charnel avec », avec tout ce qui fait phénomène ou bien demeure dans le secret de l'invisibilité. Ce secret, il n'y a pas d'autre moyen de le mettre à jour que de dévoiler, grâce à nos "affinités électives", ces sublimes lignes qui nous parlent le langage du partage, qui nous livrent l'arche généreuse de la donation. Toute œuvre vraie est de cette nature qu'elle nous porte au bord de nous-mêmes dans une manière de révélation.

  Nous ne naîtrons à notre être propre, au monde,  aux choses qu'à devenir des Champollion. Il est grand temps de se disposer à être  égyptologues. La tâche nous appelle et nous requiert afin que nous ne demeurions dans notre cécité ! "Lignes onduleuses ou serpentines", nous ne sommes que des rivières qui, un jour avons été sources, en attendant notre déploiement dans le large estuaire. Il n'y a guère que cela à comprendre et à fêter comme il se doit : dans la pure joie d'exister !

 

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 La pierre de Rosette.

Source : Wikipédia

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


  

 

 

 

 

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18 avril 2020 6 18 /04 /avril /2020 08:20
AMOUR

 

                « La Jeune Fille à la perle »

                        Johannes Vermeer

                       Source : Wikipédia

 

*

« On ne sait jamais pourquoi on tombe amoureux de quelqu’un :

c’est même à cela qu’on reconnaît qu’on aime. »

 

Francis de Croisset

 

***

 

   Supposons un instant que cette « Jeune Fille à la perle » soit réelle, contemporaine incarnée, si près de nous que nous en serions troublé, chamboulé, doutant même de notre propre existence. C’est ainsi, la rencontre de toute beauté est une véritable épreuve, surtout lorsqu’elle se double d’un incoercible sentiment d’amour. Comment, en effet, ne pas tomber en amour devant celle qui a été nommée « La Joconde du Nord » ? En décrire l’apparence est déjà succomber à sa grâce infinie. Tout concourt à nous la rendre chère : son turban à la si belle chute, on dirait la pluie d’une source ; la perle qui est suspendue à son oreille, on penserait à un cosmos s’échappant de sa pesante nuit ; le teint de son visage, cette fraîcheur d’aurore dans le jour qui s’annonce ; la présence de ses yeux, pur surgissement de l’être ; la courbe à peine visible de son nez, une esquisse sur le blanc d’une toile ; la parenthèse purpurine de ses lèvres, un fruit qui vient d’éclore ; le haut de sa vêture, cette terre d’ombre parsemée de golfes de couleurs claires.

   Ayant décrit « Jeune Fille », nous n’avons été qu’un observateur extérieur de son apparence, un genre de papillon rêvant de butiner la fleur mais n’osant s’en approcher de peur de faire s’évanouir un rêve. Parfois convient-il de demeurer à distance de ceci qui nous fascine et exerce sur nous comme une crainte qui nous laisserait sur le bord de notre propre existence. A la fois, nous sommes en nous, dans l’orbe d’une possible joie, et hors de nous, happés par cette image qui, aussi bien, pourrait devenir notre tombeau. Car il y a risque réel de perte d’identité. Car il y a danger de fusion. Alors nous demeurons à l’entour, comme si, perchés sur le bord d’un calice, nous admirions les étamines, les pensant hors d’atteinte, les estimant si fragiles qu’un simple ris de vent pourrait les soustraire à notre regard. Atteint de ce sentiment, nous sommes bercé d’amour et, cependant, ne le savons pas. Et ne pouvons le savoir puisque cette pure vertu cardinale est toujours hors d’atteinte, hors de portée. Elle se donne à la manière de ces Universaux, Beau, Bien, Vrai, qui brasillent au loin, se laissent deviner et s’éloignent dès le moment où nous projetons de les saisir. Ils ne peuvent vivre qu’à être des buées, des brumes qui tachent nos yeux et désespèrent nos mains. Toujours nous sommes en deuil de leur présence qui n’est qu’absence dans l’infini du temps, que fuite dans l’illisible de l’espace.

   Non seulement nous ne savons pourquoi nous aimons, quels en sont les fondements, les motivations profondes, mais nous ne pouvons savoir ce qu’est Amour. Tout au plus pourrions-nous tâcher d’en deviner la mystérieuse essence en déployant un genre de litanie dont les rapides assertions tisseraient les fils d’Ariane de son arachnéenne présence :

 

Amour est blancheur

de colombe.

Amour est clarté

de la goutte.

Amour est silence

entre deux mots.

Amour : blancs

dans la peinture

de Cézanne.

Amour : précession

de la parole.

Amour : langage

non encore venu

à soi.

Amour : geste originel

enclos

dans son geste même.

Amour : centre et contour

de la flamme

en une seule

et unique

parution.

Amour : lumière de l’étoile,

non l’étoile

Amour : l’art dans la toile,

non la toile

Amour : beauté

dans le paysage sublime,

non le paysage

 

      Voyez-vous, dans cette énumération à la limite du visible, il y a comme un avant-goût de tragédie. Nous longeons un abîme dont nous ne percevons le fond, en sentons seulement la confondante texture. Un appel de la mort qui ne veut dire son nom. L’amour en sa forme privative, négatrice de soi - il ne peut être que cela -, nous l’exprimons comme nous le ferions de Dieu en termes de théologie négative : Dieu n’est pas la Nature - Dieu n’est pas l’Histoire - Dieu n’est pas la Science - Dieu n’est pas l’Art - Dieu n’est pas la Personne et, cependant, Il traverse ces différentes entités, les réalise, leur donne souffle et puissance, si du moins nous en croyons le dogme de la foi. Tout ceci se résume en une tautologie : « Dieu est Dieu », tout comme nous pourrions dire « l’Être est l’Être », « l’Amour est l’Amour ». Pour la suite des temps nous n’aurons d’autre formulation à proposer que celle, sans doute consternante, qui nous laisse sur notre soif, nous désespère et qui fait de l’Amour le lieu même de sa nature, une simple réverbération en écho, un constant redoublement de sa possibilité. S’il n’était ce constant évanouissement, nous pourrions en fixer l’assise existentielle, dire, par exemple, « Jeune Fille est Amour ». Mais, énonçant ceci, nous ne ferions qu’effectuer un rapt de l’Amour, le remettrions entre des mains qui l’emprisonneraient et le retiendraient en tant qu’unique et incessible propriété.

   Or, l’Amour, jamais, ne peut être de l’ordre d’une possession sauf à être envisagé en tant qu’une matière cessible, échangeable, façonnée à l’aune d’une volonté particulière. Or l’Amour ne peut se comprendre qu’à la lumière d’une dialectique qui clive définitivement les « objets » en présence. Si « Jeune Fille » est « l’objet » de mon amour, je fais de l’amour, en un même geste de capture, un identique « objet » de ma passion. Ceci signifie que j’ai confondu un Particulier avec l’Universel. Le sentiment que j’éprouve en direction d’une personne humaine ne peut être qu’immanent alors que l’Amour est toujours affecté d’une métaphysique qui l’effectue en totalité et le prive, en cette perspective, de tout lien effectif avec la réalité. Pour cette raison il ne saurait se vêtir de quelconques prédicats, « telle Jeune Fille », « telle couleur de cheveux », « tel rayonnement des lèvres ».

   Seul lieu pour l’Amour : une liberté infinie. Nous, les hommes de modeste condition, le plus souvent, confondons l’amour (avec une minuscule à l’initiale), autrement dit nos rencontres diverses, nos embrasements successifs, nos désirs incandescents avec l’Amour (avec une Majuscule à l’initiale), cet ineffable, cette source vive mais inatteignable dans le concret de l’existence mondaine, sinon il tomberait dans les fosses carolines de la contingence. L’Art subirait une identique chute de son être propre si nous le réduisions à « telle œuvre » de « telle école » en ce temps et ce lieu déterminés. Une habile formule en exprime le rare et l’inscription hors le reproductible : « L’Art pour l’Art ». Ici, « pour » veut dire « en tant que », donc l’Art en sa totalité unifiante.

   Certes, il est toujours difficile de suivre les voies d’une spéculation abstraite lorsqu’elle se rapporte à la vie de tous les jours, à « telle Belle Apparition » dont nous  souhaiterions qu’elle nous comblât en notre entièreté. Car nous ne vivons qu’à la lumière de cet espoir et toutes les considérations qui ne se focalisent sur « l’objet » élu, nous en chassons les ombres néfastes. Nous nous réfugions dans le nid réconfortant d’une subjectivité, nous évacuons toute objectivité, nous plaçons la vérité sous un boisseau afin qu’elle ne vienne nous tenir un langage auquel, volontairement, nous attribuons le caractère d’une mystification. Nous voudrions, soudain, que notre monde se résume au triangle de l’Elue, de l’Amour dont nous la croyons investie, de notre Conscience qui, en une certaine manière, effectuerait la synthèse de ces précieuses présences.

   Peut-être est-ce ceci « Aimer », un avant-goût d’absolu qui consisterait à donner sa propre vie pour que l’Autre soit Aimé. Seul un acte héroïque pourrait nous sauver du naufrage d’une aliénation faisant la part belle aux compromissions, à l’égoïsme partout répandu, aux petites dérobades qui nous placent en tant que celui, celle dont les mérites sont grands et les demandes toujours justifiées. Toute Grande Idée (l’Amour en est une) est nécessairement tragique pour la simple raison que tous nos actes, fussent-ils les plus généreux, sont bornés par l’incontournable finitude. De ce fait l’Amour nous sera toujours inconnu, seulement quelques rapides actualisations d’un amour ordinaire, plongeant ses racines dans le marigot du prosaïque et la mangrove complexe du hasard des rencontres. Et n’allons nullement en déduire que notre finitude est une impasse. Bien au contraire c’est elle, en tant que terme final, absolu, qui éclaire tous nos actes, révèle notre pensée. Serions-nous éternels et l’Amour ferait son point fixe devant nos yeux, nous n’en percevrions même pas l’incomparable esquisse. Nécessité des différences pour que les choses apparaissent et signifient. C’est bien notre condition mortelle qui nous fait envier l’Amour comme notre chance la plus évidente d’échapper à notre funeste sort. Certes nous le savons en sursis mais notre passion en efface les traits les plus saillants, en gomme les aspérités les plus troublantes.

   Toujours nous confondons Sentiment et Amour. Le Sentiment est de nature essentiellement humaine, alors que l’Amour est de nature essentielle, idéelle, il est pure abstraction seulement perceptible au gré du concept, aux possibilités labyrinthiques de l’entendement. Il ne saurait être compris que dans la perspective d’une contemplation, mais active, assidue à débusquer tout ce qui peut faire sens.  L’Amour est sous la férule d’une domination divine. Eros nous décoche ses flèches depuis les indicibles volutes de l’Empyrée. Son carquois est rien de moins que mythologique, autrement dit il nous invite à écouter le Logos, ce langage primordial qui anime notre être et nous fait, parfois, l’égal des dieux. Toujours l’Amour transcende les Amants, les obligeant à se dépasser eux-mêmes, en les fusionnant dans cet événement singulier de la « petite mort », c'est-à-dire de la liberté avant-courrière qui précède la Grande, celle indépassable qui nous ouvrira toutes grandes ces portes de l’Universelle présence du Beau, du Bien, du Vrai, de l’Amour. Nous sommes en attente de cela mais ne le savons pas !

 

 

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17 avril 2020 5 17 /04 /avril /2020 08:07

 

L'encritude.

encritude

                                                                        Jane March - "L'Amant" - Marguerite Duras.

 

Sur un texte d'Eléa Manell :

"Un morceau de papier, une encre et une idée".

Source : Ipagination.com.

 

  "J’aimerais porter un chapeau. Un chapeau d’homme. Un chapeau qui mettrait de l’ombre à ma lumière.

Je voudrais me tapir dans un coin et pleurer les remords. Les sanglots regrets qui brûlent le visage et savoir les raconter.

Puisque ma bouche reste scellée et que le vernis qu’elle porte n’est jamais rien qu’un porte-baiser, je voudrais que ma plume ne soit plus que ma voix.

Avoir quinze ans encore. Avoir quinze ans et croire que… Je n’ai plus quinze depuis mille ans. Plus de valse qui aurait mis le temps.

On danse avec des fantômes, des rêves en collants. On danse dans la raideur de son corps quand l’esprit divague. Quand on sent le vertige rien qu’en fermant les yeux.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Entendre la musique quand il n’y en a pas.

Pouvoir écrire ce qui ne se voit pas… Pouvoir poser des mots sur l’indicible. Pouvoir remplir des pages d’un laps de temps aussi minime qu’une seconde.

Décrire une seconde pendant vingt ans.

Je ne veux pas apprendre, ne veux pas qu’on me dise comment je dois écrire. Je ne veux pas qu’on enferme mes mots dans une volière au milieu d’autres. Ils peuvent ne rien vouloir dire, je le leur autorise. Mais je ne veux pas de mots emprisonnés, de mots qu’on abîme ni qu’on méprise parce qu’ils sont inconvenants ou désobéissants.

Je voudrais avoir le regard sombre, moins fatigué et absent. J’aimerais avoir une vision du monde tel qu’il est vraiment. Mais le monde, c’est l’histoire écrite par les Hommes pour les Hommes alors à quoi bon ?

J’aimerais poser ma fatigue sur un bout de papier, tremper l’espoir dans un encrier et parler de ma plume à en crever.

Parler de tout ce que je ne sais pas, des livres que je n’ai pas lus, des philosophes que je n’ai pas côtoyés et me rendre compte au bout de cela que… que j’ai quinze ans et que je porte un chapeau d’homme… Parce que j’ai quinze ans et que la maturité de l’écriture est dans le mensonge qu’on refuse d’écrire, dans la vérité que nos émotions dirigent.

Retenir que l’écriture, même malhabile, même abstraite est toujours hors du temps et qu’elle ne dépend pas de la somme de nos connaissances.

L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée.

 L’écriture, c’est un morceau de papier, une encre et une idée."

 

 

A la suite du texte :

 

 "La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres…"

                                    Mallarmé - Brise marine.

 

 

  On a quinze ans, peut-être plus, mais le moment vient où tous les livres ont été lus. Ils veillent, là, à nos côtés, mais ne peuvent plus rien pour nous. Sur les pages blanches, sur le lisse du papier, courent les petits signes noirs, pareils à une armée de fourmis. Les signes s'égarent, se croisent, se multiplient et nous ne savons plus les voir. Ils ne vivent plus que dans une manière de confusion. Dans la pièce emplie d'ombre, sous le cône de la lampe, se trouve ce qui, inévitablement, devait surgir après le livre, qui rôdait en silence : l'écriture. L'encrier est là, qui nous fixe de son œil trempé dans la densité de l'obsidienne. Tout est si noir dans la pose alanguie du jour, dans le clair-obscur de l'âme. Il n'y a plus de fuite possible. Il n'y a plus de livre. Il n'y a pas encore l'écriture.

  On a quinze ans, peut-être plus, on rêve, on divague, on est comme absente à soi, entre deux eaux : celle des mots qui se retirent, celle des mots qui, encore, ne sont pas. On est comme au bord d'un vertige. C'est si tentant cette page blanche, ces minces caractères à y inscrire, cette esquisse de soi qu'on voudrait immédiate, absolue et, pourtant, quelque chose nous retient. De l'ordre d'une faute que nous pourrions commettre. C'est si intime le langage, c'est si proche de la conscience, c'est si facilement inflammable : de grandes gerbes blanches qui brûlent tout et il ne reste que les cendres pour témoigner. Alors on diffère, alors on tremble, alors les mains deviennent moites, dans l'attente de cela qui ne tarderait à apparaître.

   Alors, comme la Jeune Fille dans la touffeur de la Saigon coloniale, on se met à halluciner ce réel qui enserre et contraint, on se met à créer celui par lequel l'écriture peut advenir : l'Amant. On sait la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité à établir cette relation avec le Chinois, avec cet homme qui pourrait être le père, dont tout nous sépare, aussi bien l'âge, aussi bien la culture. Mais précisément l'écriture n'est que cela, ce rapport absolu à l'Amant, cette remise totale de son propre destin à celui qui décidera de nous jusqu'à nous immoler dans une existence  qui sépare, écartèle, éviscère.

  On a quinze ans, mais déjà on sait le prix à payer. Comme Duras on connaît la certitude de l'amour total, la perte de la liberté, le sang versé à l'autobiographie qui demande son obole, qui exige le sacrifice. On écrit avec le milieu de sa chair, avec l'eau de ses larmes, avec le sexe oblitéré par la douleur. Il faut aller jusqu'au bout de soi, accepter les orbes de la folie. Il faut, devant la falaise de la page, brûler de passion, fumer beaucoup, boire toujours. Passer la nuit et se réveiller, au petit matin, dans un état proche de l'égarement. C'est comme de tutoyer les griffures hystériques de la mescaline, de ployer sous la tyrannie de l'absinthe.  C'est comme de mourir. Il n'y a pas d'écriture qui puisse s'absenter de la douleur. Le stylo est un scalpel qui taraude l'esprit, un acide qui ronge le corps, un couperet et la tête est sur le billot.

  On voudrait tout dire, tout écrire dans un même geste de la voix, dans le mouvement fou de la danse, dans la musique des mots. On ne veut écrire que pour soi, seulement guidée par la passion. On veut écrire ses propres mots, pas ceux, convenus de la société. C'est bien intime, secret, singulier, le rapport que l'on entretient avec l'Amant. Cela ne se négocie pas, on ne transige pas. C'est soi qu'on livre et les mots bourdonnent alentour avec leur bruissement d'orage  et le monde n'existe plus qu'à la mesure de ce feu, de cet éclair sans lequel on ne serait plus. On veut aller jusqu'au bout de sa propre vérité, on veut dépouiller le réel de sa peau pleine de vergetures, on veut aller jusqu'au tréfonds de sa propre logique, on veut faire apparaître les choses selon leur densité, jusqu'aux nervures, aux coutures, on veut l'essentiel. C'est pourquoi nous voulons le Chinois dans un complet embrasement des sens, dans la possession jusqu'à l'irrationnel, dans l'obsession majuscule.

  On a quinze ans, "un morceau de papier, une encre  et une idée" et l'on ira là où le monde s'ouvre depuis toujours : dans la contrée des amours impossibles, seul lieu de la révélation.

 

  C'est cela que nous dit Eléa Manell dans ce texte élégant, sobre et  passionné. Nul autre langage n'aurait mieux su servir la cause de L'Amant, cette si belle et accomplie métaphore de  l'écriture. 

 

"O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que la blancheur défend…"

                      Mallarmé - Brise marine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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