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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 09:46
Du-dedans de soi en direction du monde.

Barbara Kroll.

Esquisse.

[ Ce texte, mi-nouvelle, mi-essai, est à considérer comme une approche fictionnelle de ce que pourrait recevoir comme définition l’être-que-nous-sommes dans une tentative de compréhension de soi (son propre « monde »), mais aussi de la totalité de l’étant dans lequel il habite en abyme (« l’univers »). Je poserai comme thèse initiale qu’être revient à prendre connaissance de soi à partir d’une constante relation (un passage, un métabolisme) s’établissant entre le « monde-pour-soi » et « l’univers-pour-tous ». Ceci constituant la signification ultime par laquelle se saisir de l’être dans un vaste essai synthétique. La métaphore de l’habitat servira de cadre général agissant comme nervure capable de fournir une architecture à un concept nécessairement abstrait. Bien évidemment, une telle fable est du domaine de la pure intellection, soit d’une vérité singulière recevant sa propre approbation du-dedans d’elle-même, à la manière de l’apodicticité des philosophes.]

C’était déjà une épreuve que de vous regarder et de ne rien savoir. D’où venait cet air d’abattement, cette attitude inclinée à la douleur alors que le ciel ruisselait dans le bleu, que Syracuse agitait ses palmiers dans la lumière d’été, que la Méditerranée faisait ses milliers de verroteries à l’infini ? Fallait-il qu’une tragédie vous eût atteinte, peut-être la survenue d’une brusque séparation ou bien quelque maladie sournoise faisant votre siège. Il est si difficile d’assister à une douleur muette, de n’en point saisir le sens, de demeurer les mains vides et l’âme troublée. De la Piazza Regina Margherita sur laquelle je venais souvent prendre un verre, j’observais le cube insolent de votre maison, terrier de ciment qui vous isolait du reste du monde. Les murs étaient ceux d’une forteresse avec de lourds étais de pierre prenant appui sur le sol, d’étroites fenêtres qui faisaient penser à des meurtrières, le toit brulé de soleil, le dallage de galets descendant en pente douce vers le port. Là était votre refuge, là était votre secret. Vous ne sortiez guère de votre abri ou bien alors dans la discrétion et c’est à peine si vos pas, sur les dalles de ciment, laissaient une fugitive empreinte, pareille à celle du scarabée sur le sol de poussière. Vous sortiez le matin, suivant la rigole d’ombre des rues, longeant l’arête plus claire des trottoirs comme pour mieux vous confondre avec votre propre fuite. Puis le soir, lorsqu’à l’aplomb des toits tombait une cendre violette, poudreuse, à la limite de la disparition, vous paraissiez, toujours dans cette même irrésolution qui donnait à votre allure le charme des impromptus. De cette cendre, de cette écume, vous étiez un genre de fragment, une infime particule s’effaçant à même qu’elle paraissait. Dans la journée, vous disparaissiez au profond de votre gîte, fuyant la ouate blanche de l’étoile au zénith, ses violentes éclaboussures. Il fallait bien reconnaître la manière d’inconscience qui consistait à longer les murs à l’heure verticale, au plein de l’été, alors que la Sicile brûlait du même feu que celui qui consumait l’Etna depuis la nuit des temps. Observant vos rares apparitions, comme l’entomologiste l’aurait fait d’un papillon rare ne sortant qu’avec la fraîcheur, j’en arrivais, notant tout sur un carnet - votre silhouette, la sévérité de votre robe noire, la sagesse de vos cheveux le plus souvent ramenés en chignon qu’une écaille retenait -, j’en arrivais donc à posséder de vous un savoir suffisant, sinon quelque hypothèse qui convenait à une approche de celle que vous sembliez être. C’était toujours mieux que de demeurer dans le silence avec une taie d’oubli où s’abîmait l’intelligence de vous. Il fallait connaître. Se voiler la face eût été indécent !

Du-dedans de soi ...

Vous avez choisi d’être là, au plein de votre demeure, dans le silence des murs, alors que tout s’agite autour de vous, aussi bien la foule colorée des gens, aussi bien les flammes solaires qui font leur carrousel dans le ciel teinté de blanc. C’est un refuge en même temps que le lieu d’un ressourcement. C’est une halte en même temps que l’occupation de l’espace en son entier. Il n’y a d’autre station que celle-ci afin que quelque chose s’éclaire comme un sens à donner aux choses. Aux yeux des incroyants et des analphabètes, aux oreilles des sourds, aux jambes lourdes des paralytiques, vous n’apparaîtrez qu’à l’aune d’une fuite et l’on n’aura de cesse d’assimiler votre existence à l’empan étroit d’une retraite, à la perdition dans la cellule définitive d’une réclusion. Vos geôliers, ceux qui vous auront condamnée avant même de vous avoir comprise auront fait de leur raisonnement aussi hâtif qu’indigent, le foyer même par lequel ils disparaîtront à une vision qu’ils auraient pu avoir du monde. Je dis bien « du monde », non de « l’univers » car, entre eux, « le monde », « l’univers », il y a comme un abîme sans fin qui se creuse. Une démesure, l’éloignement de deux pôles identiques qui se repoussent. Car, ici, il convient de placer du concept sous des nominations apparemment bien innocentes, immédiatement perceptibles, aisément repérables. En réalité, une manière d’apodicticité dont il conviendrait de s’éloigner afin de ne pas sombrer dans de trop faciles évidences. Il y a vous, il y a l’en-dedans de vous - « le monde » - ; l’en-dehors de vous - « l’univers ». Mais, un instant, demeurons et posons les choses devant nous afin qu’elles se présentent dans leur ordre naturel.

Afin de comprendre « l’univers », dans une première appréhension intellectuelle, il suffit de penser à tout ce qui n’est pas nous, qui nous est extérieur, que l’on peut facilement observer depuis sa propre place de sujet. C’est le domaine du préhensible, de l’utilisable, de l’ustensilité, de l’à-portée-de-la-main. Sous ce vocable générique, il faut aussi bien entendre les choses de la vie matérielle telles que le marteau ou bien la pomme, mais aussi bien l’étoile au fond du cosmos, le nuage, le feu, l’arbre et, enfin, l’Autre, puisqu’aussi bien nous pouvons en réaliser une approche matérielle, incarnée, rendre compte de ses qualités, décrire son épiphanie. L’on aura compris que le terme « d’univers » recouvre celui, quasiment homonyme, « d’altérité ». Est « univers », tout ce qui n’est pas nous, dont nous pourrions dire qu’il constitue un commode satellite nous permettant de fixer, depuis notre périphérie, les coordonnées de notre quadrature spatio-temporelle, en même temps qu’existentielle.

« Le monde », quant à lui, se déduira facilement de « l’univers » par la simple mise en relation ou, plutôt, par la mise en œuvre du processus dialectique, la loi des contraires y jouant le rôle d’une architectonique. Le système du « monde » se construira en raison inverse de ce que le système de « l’univers » nous aura fourni comme clé compréhensive, à savoir que le « monde » sera ce qui fera face à « l’univers » à défaut de s’y inclure. Le « monde » sera pure singularité, essence par laquelle un individu prendra non seulement acte de lui-même, mais de tout ce qui l’entoure comme ce qui n’est pas lui. Il n’y a guère d’autre voie pour se construire une ontologie et brûler de l’intérieur même de son propre être, s’excluant en cela de toute tentative de se percevoir comme un fragment d’un corps plus grand que soi mais qui ne nous appartient pas, pour la simple raison que, si nous admirons l’étoile, pour autant nous ne sommes ni Betelgeuse, ni Polaris, ni Capella.

… en direction du monde.

Le jour est levé sur Marzamemi, il ricoche sur les blocs de béton, sur la plaque lisse et éblouissante de la mer. Il peint en rouge brique, en blanc rococo le décor de stuc du Castello Tarufi avec ses murs lépreux, les grilles rouillées de ses fenêtres, sa piscine envahie d’une savane d’herbe, son clocheton de pierre hexagonal semblable à un bloc de nougat, ses moellons et ses créneaux, mémoires d’une ancienne gloire aujourd’hui décatie, vieille fille nostalgique de son passé glorieux. Ailleurs, sur les plages écrasées de soleil s’offrent les victimes expiatoires, faces tournées vers l’astre bouillonnant, seins comme des collines incendiées, peaux lustrées à la manière de bois rituels, sexes dardés ouverts à la puissance de l’heure, au désir violent des hommes. Ici, tout est extérieur à tout. Il n’y a pas de compréhension qui dirait la valeur intime de la poésie, le susurrement de la confidence, l’ébruitement d’un simple chant de cigale dans la rumeur souple de l’enceinte de peau. Ici, tout est violenté, tourné vers l’en-dehors de soi, autrement dit vers cet insaisissable qu’est tout « univers », vers ce fourmillement qui disperse et égare de sa propre certitude d’être. Les bassins des femmes sont pléthoriques, les hanches voluptueuses, les clitoris levés, les lèvres humides au regard des phallus monochromes hissés à l’extérieur de leur fourreau de chair, en quête d’une infinie turgescence comme pour dire la gloire de paraître dans l’accablement du jour. Parfois des freux noirs, en lame de faux, surgissent de la toile du ciel et déchirent l’air de leurs cinglantes mélopées. Alors, sur la terre, il y a comme une immense déchirure et tout monte à l’assaut du ciel, en immenses trombes blanches, en geysers de feux. Les lourds effluves du monoï, les imposantes fragrances des chairs cuites, les pyramides fruitées des crèmes glacées, leurs effractions de vanille outrageuse, la sueur, la dilatation des pores, les soupirs à peine voilés du désir, tout ceci s’étire en longs lambeaux fuligineux, en sourdes cantilènes avec leur bruit de bourdon. L’heure est tellement allouée à cette démesure qu’il n’y a plus que cette lente vibration par laquelle tout demeure figé dans la glu épaisse des heures et l’hébétude est grande qui fait éclater la conscience de soi en millions d’insaisissables particules, loin , très loin, si bien que ce que l’on prétendait connaître, ce préhensible, cet à-portée-de-la-main disparaît à même sa propre profération.

Du-dedans de soi …

Vous êtes dans cette posture étroite, hiératique, qui semble tellement vous définir, coller à celle que vous êtes depuis cette source silencieuse qui vous alimente, coule infiniment entre des rives herbeuses, s’étale en des lacs aux eaux claires, gagne l’aval dans le lacis des mangroves, arrive à l’estuaire dans l’éblouissement de soi. Car, jamais, vous ne vous êtes absentée de vous. C’est la même eau qui vous parcourt depuis la discrétion de la fontaine, ce sont les mêmes gouttes serrées, denses, réunies, qui animent le centre de votre être et le portent au recueil, à la signification, à la pureté. La vérité est là qui fait son parcours droit, dresse sa gemme orthogonale dans la densité du jour. Il n’y a pas besoin d’aller bien loin, de parcourir la crête des montagnes, de naviguer sur les vagues hauturières des océans de verre, de propulser son corps d’insecte dans le ventre glacé des carlingues. Non, il y a simplement lieu d’être en soi, dans le calme de l’aube et de voir poindre le jour. La maison est tout autour avec ses cloisons de ciment et c’est une comptine assourdie de « l’univers » qui arrive sur ses chaussons de soie. Cette une à peine parution des choses, c’est le « monde » qui s’annonce, le seul qui vous soit jamais accessible, « votre monde » inaltérable, celui qui se ressource éternellement à la lumière de la conscience. La vôtre. Il n’y en a pas d’autre ! Il n’y en pas d’autre pour la simple raison que la polyphonie des autres consciences, si elle est bien réelle, levée dans la brume, hissée tout en haut des effigies de vos semblables, elle ne vous parvient que par un jeu de miroir, un phénomène d’écho. Comment, en effet, pourriez-vous en témoigner alors que faire votre propre inventaire est déjà une tâche épuisante ? Et, d’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement ? Vous ne savez rien de votre propre visage, ce sont les autres, (« l’extérieur ») qui le voient, en prennent acte et vous le livrent par le biais de la parole, d’un sourire, parfois vous en privent tellement ils sont absents de vous. Mais ceci n’est que pure digression. C’est de vous dont il est question, de votre apparition, de votre phénoménalité dans l’enceinte de celle que vous êtes. Mais il faut éviter la seule rhétorique, le concept abstrait qui dessèche et ne laisse apparaître que les nervures de la feuille à défaut d’en livrer le limbe. Une fois de plus il faut recourir à l’inépuisable, l’inoxydable métaphore qui livre en images ce qui, habituellement, s’énonce en pensée. C’est à trois harmoniques fondamentaux d’une possible ontologie qu’il nous faudra faire appel si nous voulons commencer à faire émerger ce qui, de vous, peut être dit comme possibilité d’existence.

Vous êtes donc dans l’enceinte de pierre, dans le frais des ombrages, penchée comme pour une cérémonie secrète mais vous en êtes la seule officiante, à la fois prêtresse, à la fois récipiendaire d’un geste qui s’annonce dans le secret d’une hiérophanie. La lumière est cendrée, identique à celle que l’on trouve dans les cryptes, au travers des vitres d’un aquarium ou bien dans les aubes grises alors qu’un fin grésil envahit le ciel de sa douce laitance. Vos cheveux sont dans l’abandon, genre de broussaille brune qu’un invisible mur semble attirer afin de le connaître. Votre visage de cire, votre cou d’albâtre sont séparés par la frontière sinueuse du maxillaire que souligne une ligne neigeuse. Vos bras sont des lianes infinies, de longues ramures cascadant vers l’aval d’un corps que l’on devine souple, fluet, posé dans une manière d’esthétique gracile. Pour seule vêture une longue robe tenue par deux fines bretelles et l’amorce de vos genoux que l’ombre reprend dans la nuit de la pièce. Tout ceci paraît tellement immuable, tellement réfléchi, décisif, comme si quelque chose allait avoir lieu d’important, d’irréversible. Mais ceci n’est que le praticable sur lequel le sujet - vous -, apparaissez alors que bien des choses demeurent occultées, inaccessibles. Revenons à la trilogie signifiante des métaphores et essayons d’approcher « votre monde » - c’est bien de cela dont nous sommes en quête -, à partir de ces images qui nous installeront dans une hypothétique vision de votre être ou, à tout le moins, aux esquisses qui s’en échappent et concourent à fixer le cadre de votre exister.

Votre propre symphonie - car tout être sur terre est de l’ordre du musical -, nous l’interpréterons selon trois mouvements afin que, de vous, tout se déploie jusqu’à la limite d’une énonciation proprement perceptible. Après, il n’y a plus que le silence qui puisse rendre compte du mystère de l’apparition. Donc trois parties qui se déclineront selon un rythme croissant : andante ; allegro ; scherzo. Andante ou modéré sera le premier temps caractéristique de la monade selon Leibniz ; allegro sera celui de l’écho ressenti dans la conque amniotique ; enfin, scherzo sera la mesure portée à son acmé dans la pure révélation de la chôra platonicienne, enfin de ce qui peut, intellectuellement, se déduire de son appréhension. Mais, dans cette approche sur le mode musical, vous verrez aussi bien une esthétique - à savoir l’appel à une forme afin qu’un fond se dévoile -, aussi bien le mode général par lequel une philosophie s’annonce. De la monade, de la conque, de la chôra, c’est d’abord de leur propre morphologie comme habitat de l’être à laquelle vous prêterez attention. C’est, à chaque fois, d’un monde-pour-vous dont il sera question et de sa capacité à faire efflorescence jusqu’à une manière d’absolu, d’une quête de l’indépassable.

Andante - Monade - Vous êtes au centre de votre demeure de pierres, genre de forteresse levée contre le jour. Vous avez tiré les lourds volets de bois, ménageant dans le secret des murs un genre de nuit dans laquelle vous trouvez refuge et gloire de vous-même. C’est un luxe que de demeurer ainsi et de ne rien devoir aux agitations qui sillonnent les plateaux de terre, l’aire lisse des océans, le parcours éthéré du ciel. De plier son être autour de son germe premier et de n’en rien savoir. Comme si l’omission de soi suffisait à clore la question avant même que l’interrogation ne soit posée. Silence contre silence. Syracuse est loin, l’Etna fais ses fumerolles confidentielles, la Sicile est une simple tache brune sur la carte des indécisions. Vous êtes là, dans le recueillement de vous-même, et les autres, ceux qui hantent les plages de la densité de leur chair brûlée par les rayons inquisiteurs ne sont que de pures hallucinations, de simples théâtres d’ombre. Certes votre être, ou du moins ce qui s’illustre dans cette effraction ne disant encore son nom qu’en termes aphasiques, cette pente vers une possible identité vous suffit. Vous êtes microcosme, atome ou bien quark brillant de sa propre euphorie autistique, de sa simple boule polychrome pareille aux calots des enfants faisant leurs lacets et leurs voltes sur les chemins de poussière. L’être est ce chant modéré au plein de vous, cette manière de source lovée sur ses gouttes claires, cet alphabet simple égrenant son chapelet de sèmes cryptés. Il en faut si peu pour que quelque chose comme paraître au monde fasse sa première ouverture, son chant de lampyre parmi le cristal des herbes alors que l’aube s’installe tout en bas de l’horizon, sur la ligne flexueuse entre ce qui n’est pas encore et ce qui sera bientôt. Ainsi posée, dans cette avant efflorescence, vous pourriez stationner jusqu’à la fin des temps, donnant lieu à une promesse d’éternité. Mais il en est de l’être comme de ses manifestations contingentes, cela s’anime continuellement en lui, cela veut dire, cela veut proférer et commencer le poème infini en direction de cet innommé qui, pourtant, doit bien consentir à se revêtir de quelques prédicats. Le blanc n’existe qu’en attente des couleurs, l’aube qu’à devenir lumière zénithale puis crépuscule, enfin nuit.

Allegro - Conque amniotique - Le jour avance dans le ciel, il est maintenant une lueur dense plantée dans la dalle mondaine où sont les trajets incessants de fourmis des hommes, l’éclair de leurs yeux traversés d’envies pléthoriques, de désirs pareils à la gorge bleue des caméléons, à leurs infinies variations colorées. Les volets, vous avez consenti à les entrouvrir, à faire que leurs coins de bois s’enfoncent dans la densité des heures. Ce n’est plus la nuit, maintenant, dans le cube de ciment, mais ce subtil clair-obscur (pensez à Rembrandt, à Georges de la Tour, au Caravage), par lequel s’annonce une ouverture de l’être, le début d’une clairière dans la savane du doute, la connaissance des choses, à commencer par les vôtres, puis celles de l’univers qui vous entoure, univers qui n’est qu’un fragment de votre conscience porté à un début d’incandescence. Connaître est toujours une combustion, une brûlure, mais intérieure, métabolisée, non l’exposition d’un épiderme au soleil et de teintes insues faisant leurs broderies à même une peau muette. Les plages ne sont que la rémission à paraître dans la pure verticalité, le simple abandon dans la dérive des corps. La peau est notre dernier rempart, il faut en faire le lieu premier d’une révélation. Le frisson est le paradigme originel de la pensée, la sensation brute par où frayer son chemin dans la glèbe lourde de l’exister. Il y a peu, dans l’obscur encore soudé de votre monade, dans l’étroitesse de l’être à se mouvoir, ne s’informait qu’une image unitive, vous confondu avec cela même qui vous abritait, cette cellule enclose sur son repos comme un immémorial pas de deux n’ayant encore pu inventer qu’une chorégraphie amputée de son partenaire, manière de valse à quatre temps s’immolant dans un seul temps, éternellement vide. Maintenant, depuis que vos fenêtres ont consenti à entamer le voyage pour plus loin que vous, vous sentez les rémiges de l’altérité faire leurs merveilleux et inquiets ondoiements. Cela bouge en vous, cela bouge au-delà de vous, dans ce qui est votre prolongement, qui est la source dont, à votre tour, êtes l’incroyable ruissellement. Cela bat dans le souple des eaux amniotiques et vous êtes algue dans les flots du devenir, et l’on est vous dans cette vague qui vous submerge tout en vous portant sur vos propres fonts baptismaux. Ecume de l’eau lustrale qui vous installe en vous, vous fixe au socle de l’exister, vous éloigne déjà de cette dyade par laquelle vous êtes, cette falaise qui vous domine du haut de son arche maternelle et vous rassemble dans le pur mystère d’être. C’est un immense progrès que de se sentir séparé de soi, de s’effeuiller selon une multitude d’images stellaires, de rayons faisant leurs effusions dans toutes les directions de l’espace. Depuis votre centre, depuis votre ombilic étoilé, depuis la moindre de vos cellules partent les milliers de mots qui, bientôt, fleuriront votre bouche. La grande roue s’est mise en marche, l’immense carrousel où monteront tous les passagers invités ou bien clandestins de votre « monde », les incroyables constellations qui feront de vos yeux des feux de Bengale, de vos mains les prodiges d’un possible artisanat, de vos pieds les infatigables messagers foulant les chemins de la terre et du ciel. Car, dès lors que la manifestation s’est installée, rien ne s’oppose plus à ce que votre savoir de l’univers s’irise des feux de la passion, se colore du fourmillement pressé des choses qui viennent à votre encontre, tout comme vous allez au-devant d’elles.

Scherzo - Chôra platonicienne - La bascule du jour est en voie d’accomplissement, portant en elle la résille serrée du temps, son inquiétude de s’absenter et de ne plus paraître qu’à l’aune d’une perte définitive. Les bruits sont grands qui parcourent la terre et la griffent de leurs dents éclatantes comme le soleil, tranchantes comme la lame du silex. Sur les plages, sur les millions d’éclats de mica, sur leurs arêtes éblouissantes roulent les corps d’acier, les corps de titane aux reflets crépusculaires. On se veut impérissables, on se veut rochers inexpugnables que, jamais les vagues n’atteindront, que jamais le vent n’effritera, l’érosion n’usera. On dresse au vent la gloire d’exister, on dispose ses reins en arcs tendus, on fait jaillir les muscles de ses jarrets, on amasse toute la puissance disponible dans le creuset bouillant de son bassin, on fait de la hampe de son sexe un diapason qui vibre dans la rumeur solaire, on expulse au loin les graines de ses verges d’or que des vulves disposées en arène reçoivent dans l’efflorescence ouverte de leur désir. C’est un immense feu d’artifice, un long crépitement qui monte dans l’air serré, gagne les hautes couches de l’atmosphère, tutoie la ganse blanche des nuages. Cela fait sa vibrante symphonie, bien après que les hommes sont couchés sur les nattes de leur destin, cela rugit jusqu’aux limites de l’empyrée, cela se mélange aux solfatares de l’Etna, cela habite le rêve en longues flammèches étourdissantes. C’est cela l’ivresse d’exister, la rhétorique du plaisir, la syntaxe infinie, la modulation inaltérable de la diaspora humaine aux quatre horizons de la puissance tant qu’elle peut disperser la semence de la folie de vivre. Car vivre est une folie : celle de paraître écartelé entre soi et l’autre, (cela qui nous est intimement étranger, bien qu’indispensable), donc de vivre et de ne pas chuter trop tôt dans l’abîme. Et vivre ici, en Sicile, sous cette nappe d’air pareille à un rideau de scène enflammé, c’est faire de son corps une voile solaire, de son esprit une matière ignée, de son âme la flamme prête à surgir au milieu de l’étonnement. De soi-même. Des autres. Alors, quand les heures virent au violet, que les visages se teintent d’indigo, que la mer fait rouler ses vagues dans des bulles claires, on se réunit sur des places, autour de verres où flotte un vin ambré et les yeux sont des vertiges où se lisent tous les mondes, où se devinent tous les univers.

Je suis assis à la terrasse d’un café de la Piazza Regina Margherita, verre à la main dans la décroissance de la lumière. Vos volets sont grand ouverts, maintenant, et je devine votre longue silhouette noire affairée à quelque tâche inconnue. Peut-être lire, peut-être lisser le maroquin d’un incunable, peut-être tout simplement rêver. Ou bien être absente de vous, dans l’attente d’être et d’en avoir, soudain, la révélation. C’est étrange combien votre abri, ce cube de ciment qui commence à se confondre avec l’encre nocturne se superpose avec l’image de la chôra platonicienne, cette « nourrice du devenir » précédant tout intelligible mais en constituant la condition de possibilité alors que, bientôt, le sensible en résultera et les infinies déclinaisons existentielles. Merveilleuse corne d’abondance, superbe intuition du philosophe portant à la parution ce qui ne saurait l’être, à savoir « l’être », précisément, dans une sublime forme métaphorique ne disant jamais ses propres contours, pas plus que le secret porté entre ses flancs. C’est à nous de réaliser le travail, de faire émerger à la force de notre envie de connaître l’étrange phénomène qui, du rien, fait naître ce quelque chose, fleur, bouquetin dardant les cannelures de ses cornes tout en haut du rocher, vol en V des oies sauvages, fines mains occupées à tresser un jonc, épiphanie du visage venue nous dire, en mode crypté, toute la beauté du « monde », le nôtre, en même temps que celui de « l’univers », cet autre que nous regardons, tout comme lui nous regarde dans une manière de vision en chiasme. Car, regardant l’autre, tout se retourne incessamment, le regardant devenant le regardé. Mise en écho des consciences dans un incroyable phénomène de réverbération.

C’est comme un atome perdu dans les mailles du temps, de l’espace, la simple vibration d’une lumière qui viendrait de très loin, une à peine rumeur dans la comète des incertitudes. Est-ce vous que j’aperçois dans la brume cosmique, vague forme noire si peu assurée d’elle-même, flottement d’une âme à la recherche d’un corps ? C’est tellement troublant, d’être là, dans le calme de la nuit sicilienne et de se disposer à voir la naissance d’une étoile. C’est si éprouvant pour un corps enserré dans sa tunique de peau, un esprit engoncé dans les rets des formulations coutumières, que d’assister à cela qui n’a pas de nom et qui, bientôt, foulera de ses pieds la poussière terrestre, ses contingences étroites, ses meutes de boue et de fange ! Si éprouvant. Je voudrais vous retenir, ainsi, tout au bord de vous-même, avant que le cycle du temps ne vous ait saisie et installée dans cette irréversibilité qui s’appelle l’existence, dont l’auréole, prochainement, ceindra votre front. Mais, peut-être, est-ce mieux de suspendre tout jugement, de se laisser aller à ce qui doit survenir, sans doute de toute éternité. Oui, maintenant, vous n’êtes plus que cette indistinction, cette coulure sans bruit, cette fuite, ces cheveux de comète égarés dans la longue nuit méditerranéenne. Déjà votre corps, ou bien ce qui en tient lieu, est à l’orée du toit, pareil à une eau nourricière, à une source égarée dans la densité d’une mangrove, dans ses subtils entrelacs, parmi les touffeurs végétales, alors que le jour est en attente de paraître. Cela prend corps, cela délaisse l’esquisse, cela occupe la densité d’une encre, la sourde présence d’une gouache, cela prend la matière d’une huile. Là, sous mes yeux étonnés, sous la giration des étoiles, parmi les effluves d’une chaleur finissante, c’est vous, l’unique, la singulière qui dépliez votre monde sous le regard de l’univers. Vous étiez pure intellection, idée flottant dans ses atours immatériels et voici que votre parution a lieu, dans la plus pure des évidences qui soit. Telle une fleur, une rose s’ouvrant au mystère d’exister. Votre demeure, sa soudaine feuillaison, cela n’a rien d’étonnant que je lui ai attribué le rôle matriciel de la chôra, ce récipient ontologique qui, sans cesse, interroge depuis sa sublime invention, la chôra, ce chaînon manquant qui rendait bancale la théorie platonicienne des idées. Oui, vous êtes la magnifique illustration de ce que connaître veut dire et du médiateur qu’y s’y emploie avec la sobre élégance de la métaphore.

Au début, au tout début, vous n’étiez, dans le refuge de votre monade, qu’un mouvement à peine esquissé, andante, pris de lenteur, vie simplement larvaire en attente d’une promesse d’exister. Puis l’ouverture s’est faite, allegro, plus vive, plus inclinée au dévoilement dans la rumeur simple de la conque amniotique, vous y deveniez cette chrysalide certes soudée à son hôte, mais déjà affiliée à une amplitude, à une vibration qui irait s’accentuant, scherzo, se plissant de milliers de significations pour déboucher dans l’aire extatique du papillon, métamorphose accomplie, dans cette tunique chatoyante, dans ce dépliement d’ailes mordorées et d’eaux claires comme celles des lagons, qu’installait la chôra dans la plus pure joie. Voilà, vous étiez arrivée dans la plénitude de vous, seulement occupée à vous y maintenir le plus longtemps possible, vous étiez dans le site incroyable de l’être, le vôtre confronté à celui du vaste univers. Les trois stations de l’être, vous les aviez parcourues sans que ceci vous affectât plus que le souffle du vent dans les hautes herbes des savanes. Une respiration, le passage du temps sur l’eau calme d’un marais. Et tout ceci avait eu lieu, sans même une césure, la moindre hésitation, sans qu’un suspens en interrompît le cours harmonieux. L’être, ce mystérieux être que partout l’on convoquait à défaut de pouvoir s’en saisir, c’était cela, la pure parution de soi, le processus inaperçu, sa propre métamorphose atteignant la sublime imago, l’incroyable métabolisme fécondant le monde-du-dedans pour l’amener au-devant de l’univers dans l’évidence d’exister. Mais, de ceci, aussi bien vous, la regardée, aussi bien moi, le voyeur, ne pouvions en être alertés pour la simple raison que le procès respectif de notre propre être se déroulait à notre insu, vérité s’occultant dans le moment même de sa révélation. Toute vérité reposait sur ces fameux fondements d’une vérité aléthèiologique, l’être se voilant à mesure qu’il se dévoilait. Identiquement au dépliement des pétales de la rose, à celui, majestueux, de l’ouverture de la fougère, enfin au secret ouvert par toute métamorphose en tant que révélation d’une synthèse spatio-temporelle et ontologique. Il semblerait qu’à observer ceci, ce simple dépliement et d’en réaliser l’intellection adéquate, l’on fût en possession d’un des paradigmes les plus pertinents permettant une approche de son propre monde intérieur ainsi que de l’univers qui nous entoure, auquel nous participons et duquel nous participons. Il semblerait qu’il n’y ait guère de métaphore plus éclairante.

Mais, maintenant, belle inconnue incise dans son cube de béton à la manière de l’insecte prisonnier de son bloc de résine, il convient de vous remettre à vous-même dans la plus grande liberté qui soit, la seule disposition de l’âme qui convienne afin de faire l’épreuve de l’être. Vous serez de telle ou telle manière parmi les contingences mondaines, mais toujours, en vous, cette chorégraphie andante, allegro, scherzo, comme pour dire l’urgence d’être et de comprendre. Ceci nous appelle et nous fait signe à la manière d’un absolu. Or, jamais, l’on ne s’exonère de connaître. Le faisant et c’est la finitude qui s’est emparée de nous. Soyons temporels : ceci est notre condition !

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22 mars 2020 7 22 /03 /mars /2020 09:45
Est-elle le chaos originel ?

Esquisse.

Œuvre : Barbara Kroll.

Le problème de l’existence, car il y a problème, ce n’est ni l’esprit à la consistance de souffle, ni l’âme dont l’eau fluide glisse continûment entre nos doigts hagards, ni la conscience, ce fameux « instinct divin » tellement coalescent à notre propre condition que nous n’en percevons nullement l’éternelle vibration. Le problème, le seul, c’est le corps. Dès avant notre naissance il se confond avec celui de notre génitrice, emboîtement si subtil d’œufs gigognes qu’aucun des deux ne peut se reconnaître comme autonome, pourvu de frontières visibles. Deux destins dont l’alpha et l’oméga consonent sans même s’apercevoir d’une quelconque différence. Puis nous naissons, ou plutôt, il est mystérieusement décidé que nous venions au monde sur le mode de la contingence. Ceci devait avoir lieu, tout comme son contraire eût été une simple possibilité du hasard, la rencontre hypothétique d’un spermatozoïde et d’un ovule dans l’infinie complexité du cosmos. Nés malgré nous il nous sera demandé tout au long de notre vie d’en porter les conséquences comme si, déboulant sur Terre, nous fussions en dette de ce dévalement. Dès lors pas un jour qui ne s’inscrive dans la douleur ou bien la perte. Pas un jour qui paraisse dans la joie simple d’être. Non une étonnante persistance parmi la plante, l’animal, l’autre, notre semblable qui flotte sur le même écueil et se raccroche, avec nous, aux flancs incertains et mortifères du Radeau de la Méduse. Pas un jour sans qu’une rage de dents ne nous vrille de l’intérieur, que l’amour nous désole, que le désir ne fasse au centre de notre ventre les flammes d’une lutte immédiate, urgente. Nous sommes les victimes de cette unité à laquelle nous aspirons alors que nos doigts ne saisissent jamais que des fragments de réalité, que l’incomplétude est notre alphabet quotidien. Le problème du corps n’est guère différent de celui du végétal, lequel d’abord graine, puis épi, puis simple flétrissure retourne dans le sol qui l’a originellement porté afin qu’une nouvelle génération puisse survenir. L’incontournable évidence biologique est celle de la corruption par laquelle tout vient à l’exister en même temps que les prémices de la vie sont en instance de clôture. La distinction de l’homme et de la plante ne s’illustre qu’au degré de conscience respectif qui les anime. La logique végétale est circonscrite au processus de la photosynthèse, à savoir à une quantité plus ou moins grande de lumière. La problématique de l’homme, elle aussi, s’affilie au registre de la lumière mais dans sa perspective métaphorique, plus ou moins de clarté se définissant selon la qualité d’ouverture de la conscience et l’empan de lucidité.

Mais privilégions donc l’image qui nous est proposée plutôt que de nous en remettre à de simples considérations conceptuelles. A prendre acte de cette œuvre en voie de gestation, c’est d’un sentiment de malaise dont nous sommes envahis. Il y a quelque chose qui nous déroute, quelque chose qui nous renvoie à une structure primitive, archaïque de figuration de la forme humaine. Comme si nous étions proches du Chaos dont nous fûmes tirés depuis des temps dont il est impossible de fixer les contours. Un temps d’indistinction, un temps entremêlé à l’espace, un temps d’où commencent à émerger les premières formes, les esquisses de la dimension anthropologique. Bien plutôt que de parler de corps, ici, nous serons amenés à considérer le langage pré-humain à la manière d’un balbutiement enfantin ou d’une espèce de sabir dont les premiers mots ne sont que des éructations de la matière. Il est si difficile de sortir de sa gangue de pierre et de lave, si difficile d’élever sa propre concrétion face à l’informe, au sauvage, à l’univers tératologique qui ne façonne que des bulbes, des moignons, des tubercules si indistincts, teintés d’animalité. Les premiers essais de la vie, il faut les imaginer comme sortant d’une boue primordiale, manière de boudins de terre, de colombins s’extrayant de la masse, édifiant laborieusement, avec force tâtonnements les murs d’une future Babel au sein de laquelle seront les vagissements, les bégaiements, les énonciations aphasiques avant que ne s’éploie le luxe du langage, ne rayonne la merveille du sens à accomplir.

Comment ne pas percevoir dans cette figure torturée de l’icône féminine l’arrachement à soi dont toute existence est le creuset fondateur ? Il faut rompre ses propres amarres avec le roc biologique, en oublier la densité immémoriale, l’inertie première. Car toute chose - l’eau, l’arbre, la racine, le vent -, toute chose donc veut, par nature, rejoindre l’abri qui le vit naître, la source qui le porta sur les fonts baptismaux. Instinct du saumon qui remonte au lieu de naissance qui est en même temps lieu de fraie et de mort, de renaissance ensuite puisque la généalogie naît, toujours, d’un ensevelissement de ceux, celles, qui ont été les instigateurs de ce qui est, croît et obéit au mouvement ancestral d’apparition-disparition. Le corps ici présent tient sa fulgurante présence et l’intensité de son drame des tragédies somatiques qui l’ont précédé. En lui le corps massif de l’homo erectus, cette énergie si proche des ondes telluriques qu’on pourrait en entendre les reptations à seulement imaginer les convulsions de l’écorce terrestre. Eu lui le corps du Christ dans la lumière déclinante du Golgotha et les clous égouttant le sang encore tiède du meurtre perpétré. En lui le monstre des jardins grotesques de la Renaissance avec leurs anatomies torturées, accueillant encore la densité du minéral, l’entrelacs du végétal. En lui le corps éparpillé du psychotique. Le corps humilié de l’esclave. Le corps du prisonnier cloîtré dans sa geôle. Le corps éreinté dans la camisole de force des déments ou bien, parfois, des génies. Celui, difforme de Quasimodo. Celui, étrange, illisible que Francis Bacon nous donne à voir, empilement de viscères et de chairs dolentes, formes abortives en proie aux premières convulsions du paraître au monde, corps suppliciés et sacrifiés comme si l’art dans sa volonté de transfigurer le réel et de le rendre transparent nous convoquait au chevet anatomo-physiologique de l’homme dans son irréductible assemblage de pièces manducatoires, osseuses et lymphatiques, demeure dernière avant que ne se réalise la prophétie d’une incontournable finitude. Ici nous sommes loin du luxe des corps tels que mis en scène par Modigliani ; Renoir, Ingres. Mais que ces tableaux où la chair devient si esthétique qu’elle en semble irréelle n’aillent pas nous abuser. Sous la pâte de l’huile généreuse, comme en filigrane, la douleur et la souffrance à fleur de peau. La mort avec sa figure d’os et son sourire édenté. Si « L’Olympia » de Manet nous séduit et nous comble grâce à sa lumineuse présence, à sa plénitude, l’arrière-plan est là pour nous rappeler qu’un coffre est à ouvrir où se cache la vérité, cette intrigante qui ne nous séduit un instant que pour nous immoler toujours. Jamais nous n’échapperons à notre destin. Ainsi, jour après jour, douleur après souffrance, se précise ce qui est à comprendre, que jamais nous n’en aurons fini avec les convulsions de notre corps sauf à rejoindre l’abîme, à sarcler des dents la toile abrasive du Néant.

Sentiment de déréliction. Appréhension de demain comme silhouette de notre propre et constant décharnement. Ventouses gluantes de l’aporie. Venin du nihilisme instillé à même les pores de la peau. Ainsi se précise la scène sur laquelle s’édifie toute révolte car l’homme est de telle nature qu’il n’en saurait faire l’économie. Seuls ce qu’il est convenu de nommer les « innocents », mais, ici, la connotation est proche de l’insulte. Nous trouvons une tâche ingrate et voici la révolte. Nous pestons contre notre insuffisante esthétique et encore la révolte. Nous envions les princes dans leur châteaux mirifiques, et toujours la révolte. Ceci est tellement enraciné en nous, ceci existe si fortement, mais à bas bruit, dans le pli de l’inconscient, dans un recoin de notre mémoire, dans le projet à venir et nous douterions presque de son existence. Pourtant le moindre grain de sable dans les rouages apparemment huilés de l’existence et la voilà prête à surgir, à nous envahir, à nous pousser au crime, à nous faire endosser le souhait d’une catastrophe nous engloutissant nous-mêmes ainsi que nos coreligionnaires et le sol sur lequel ils entonnent leurs chants d’esclaves et animent leur pitoyable progression de cloportes. Oui, ici le langage se dresse et sort ses yatagans, oui ici les mots deviennent des couperets, de sanglantes guillotines car comment pourrait-on aller à l’échafaud avec aux lèvres le sourire et à l’âme la douce complainte de l’amoureux ? Comment ? Alors il faut faire de la révolte l’inventaire afin que, la connaissant, à défaut de l’annuler, nous puissions en comprendre la logique, attacher des conséquences à des causes, repérer sa trame dans la marche du quotidien, en démêler les fils dont le tissu du vivre est tissé de manière si étroite que nous ne pouvons prendre l’une, la vie, sans l’autre, la révolte.

La révolte aux mille visages, celle qui s’annonce sous les traits de la Métaphysique, de l’Histoire, de l’Art. Car rien ne saurait jamais être en repos. On ne s’accommode pas si facilement de sa condition mortelle, de son constant dépérissement, des rides qui sillonnent la peau, des membres qui deviennent hémiplégiques, de l’amour qui ne fait plus son chant de gloire qu’à l’aune d’un minuscule grésillement. Partout, sur la ligne arquée de la Terre, sous le dôme glacé du ciel, dans la meurtrière étroite des rues sont les attaques qui blessent et entament. Alors ne demeurent que la révolte, l’imprécation, la prière, le silence, la disposition à une proche crucifixion. De toutes parts fuse le nihilisme, cette pieuvre qui annule à la puissance de ses tentacules tout espoir de vivre et de prospérer. Le nihilisme qui nous accule contre le mur de la déraison et nous y cloue le temps que notre jeu soit consommé. Alors, dans le monde convulsif, silencieux et immobile se déploient les guerres qui font s’élever l’homme contre les rets qui le cernent et le conduisent là où, depuis toute éternité, il doit terminer son chemin de croix, ce Rien qui, chaque jour qui passe, lime ses os, réduit ses membres, polit sa langue, occulte les orifices par lesquels il perçoit le monde en même temps qu’il le dit, le constitue et en établit la fable. Dans « L’homme révolté », Camus la définit, cette impossibilité à être de la manière suivante : « La révolte métaphysique est le mouvement par lequel un homme se dresse contre sa condition et la création tout entière ». On comprendra alors aisément que cette révolte fondatrice de l’âme mesurant ses propres abîmes contienne en son sein tous les types de révoltes, aussi bien celles liées à la marche en avant de l’Histoire, mais aussi les audaces artistiques qui ne sont que la mise en scène de cette détresse de l’homme et son essai d’affirmation face à la nullité. Toute œuvre est parole d’effroi, dénégation de fatalité, profération d’une liberté à gagner contre l’envahissement de l’absurde.

Y voir plus clair avec la révolte revient à éclairer sa conscience de la lumière de la lucidité, à savoir comprendre le monde en même temps que l’on se saisit de sa propre complexité. Penchons-nous donc sur ce visage grimaçant des choses qui n’ont jamais l’air aimables qu’à la mesure de notre incurie à les posséder de l’intérieur, à déceler, en elles, l’essence même qui les fait tenir debout. Soyons, un instant Sadeong> au fond de sa geôle, écrivant des milliers de pages hurlantes, ces pages qui crient sous la poussée du désespoir et de l’incompréhension de la situation de l’homme face à son existence toujours en péril. Certes, sur le plan moral, Sade est blâmable, mais ici le jugement de valeur ne sert à rien s’il ne fait qu’occulter le vrai motif qui anime les propos de son auteur. Car, avant tout, il s’agit de propos, donc de langage proféré au sujet de. Jamais on ne passe à l’acte, si ce n’est dans le cadre distancié d’une fiction. En effet, combien, du fond d’une sombre prison il devient facile d’inverser les apories de sa propre condition, de se désigner comme une manière de démiurge dont la puissance infinie peut faire de soi, pour commencer, de l’autre ensuite, une simple marionnette à fils à laquelle on dictera tous ses mouvements, y compris les plus infimes. Le libertinage de Sade - dans ce mot de « libertinage », on reconnaîtra, bien évidemment, la trace d’une « liberté » à conquérir, celle-ci le fût-elle au prix du mépris d’une éthique minimale -, son libertinage donc se justifie par la volonté d’accéder à la toute puissance de son propre désir au prix d’une objectalisation de l’autre qui acquiert le statut de jouet, ce qui veut dire qu’il est joué par un autre que lui à qui il se doit d’être soumis. Mais, par un juste retour d’un simple mouvement dialectique, celui qui opprime devient à son tour opprimé car les manœuvres de l’amour supposent toujours la possibilité d’une réversibilité des actes. Celui qui est aimé aime à son tour et façonne la situation au feu de son propre désir.

Pour ce qui est de la révolte, le monde des lettres nous offre un des plus beaux portraits qui soit dans l’étrange personnage du dandyrong>. Considérer celui-ci, le dandy, dans la perspective d’un acte frivole serait se méprendre sur la nature des liens qu’entretient l’artiste avec cette manière de paraître qui, en réalité, prend appui sur un véritable mode d’être. Essentiellement apparu dans un contexte de décadence, ce mouvement est défini par Baudelaire à la façon d’une métaphysique, laquelle engage celui qui s’y adonne à une tentative de rejoindre une certaine noblesse, sinon d’atteindre les rivages lumineux d’une aristocratie. « Le Dandy doit aspirer à être sublime sans interruption, il doit vivre et dormir devant un miroir ». En ce cas où l’exigence se fait jour, il s’agit pour le chercheur d’existence de se soustraire au registre de la facilité pour se confier à la verticalité d’une ascèse. C’est essentiellement contre l’injustice divine que le rebelle s’élèvera, ceci dans une quête de violence dont la finalité prendra le visage diabolique de Satan lui-même. L’esprit romantique cultivera l’idée de meurtre. La recherche constante d’une frénésie sera l’antidote au mal, au spleen qui travaille l’esprit et la chair de l’intérieur. Avant que la citadelle ne s’écroule, on la renforce par l’usage de l’absinthe, on cherche dans « la fée verte » le principe qui, à défaut de sauver l’âme, régénèrera le corps, lui donnera l’indispensable fièvre de la création.

Bien évidemment, par nature, il est un domaine dans lequel la révolte ne pouvait passer inaperçue, celui de la philosophie dont Nietzsche s’est emparé, portant le nihilisme à son acmé, ce nihilisme prophétique que chantera notamment son « Zarathoustra ». La cible nietzschéenne visera au premier chef la figure de Dieu à qui il reprochera de ne rien vouloir, de laisser le monde dériver, sans autre finalité que cette manière de perdition sans fin. Le philosophe annule l’idée même de Dieu qu’il juge irrecevable, tout comme Stendhal dans sa décisive formule : « La seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas ». Et la lutte qui se nomme athéisme ne suffit pas, c’est d’autres idoles qu’il faut abattre à commencer par la morale qui n’est qu’un des signes de la décadence. Car l’idée même de la morale porte en elle les germes de sa propre destruction. A l’homme de chair et de sang elle substitue un homme abstrait, elle ruine passion et désirs, elle crée de toute pièce un univers imaginaire dont l’idéalisme s’empare comme l’un de ses symboles les plus apparents. Ainsi, abusé par les valeurs morales, la condition de l’homme se satellise, ne percevant plus ce qui est réellement, ce qui entre dans le champ du faire, ce qui constitue l’offrande de la vie ordinaire. Ce qui, en fait, doit s’annoncer comme morale, c’est l’exercice d’une constante lucidité. La révolte de Nietzsche est tout entière contenue dans cette violente assertion qui, à elle seule, pourrait apparaître comme la figure de proue du nihilisme : « Dieu est mort ». Une telle annonce annule l’histoire passée, ensevelit la tradition sous la nullité d’un suaire blanc et silencieux en même temps qu’elle ouvre la voie à un dépassement du nihilisme lui-même. Dès lors il ne reste plus qu’à envisager une renaissance, il en va du sort de l’homme et de son essence. Mais décréter la mort de Dieu ne saurait postuler l’accession à une liberté infinie. L’homme, certes libéré d’un lien, n’en mènera pas pour autant une existence pour solde de tous comptes. Il lui faudra assumer une solitude le mettant au devant d’une nouvelle détresse. Car ce qui peut apparaître comme une liberté sans bornes porte sa charge de perdition : « Hélas accordez-moi donc la folie … A moins d’être au-dessus de la loi, je suis le plus réprouvé d’entre les réprouvés ». A l’homme revient donc de plein droit la responsabilité de conquérir l’ordre ou la loi. Faute d’y parvenir, c’est la démence qui s’annonce avec son cortège d’effroi et de non-sens. La conclusion de la remise en question nietzschéenne du monde se résume dans le fait que la liberté ne saurait s’exonérer des lois. La progression des hommes en direction de leur destin ne peut s’accomplir qu’en regard d’une valeur supérieure qui est le sémaphore nous guidant au milieu des ténèbres. Toute libération ne croît qu’à l’aune d’une dépendance. « Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu un grand renoncement et une perpétuelle victoire sur nous-mêmes, nous aurons à payer pour cette perte ». A l’issue d’une profonde réflexion la révolte s’impose donc comme une nécessaire ascèse. Or toute ascèse, autant qu’elle est renoncement de l’esprit à briller au firmament des idées est abstraction du corps et oubli de ses attaches terrestres.

Si révolte il y a chez nombre de contestataires de l’humaine condition, avec Lautréamont il convient de parler d’insurrection, comme si la vie, soudain devenue insoutenable, il convenait d’en bouleverser l’ordre habituel auquel, dès lors, on substituerait une manière de logique du désordre permanent. Rejoindre le gouffre dont l’individu semble issu, sauter dans l’abîme comme seule voie de salut. La forme littéraire empruntée par Ducasse est sa première révolte. Son œuvre est inclassable, non seulement par les thèmes surnaturels et fantastiques qui s’y développent, mais aussi par le style profondément anti-conventionnel qui désoriente le lecteur. Lisant « Les Chants de Maldoror » on est physiquement pris au piège, organiquement déconstruits comme si les mots, nous travaillant de l’intérieur, tentaient d’introduire en nous le venin de l’exister, la fureur d’être au monde. On ne peut sortir de cette puissance qu’en l’ignorant violemment ou bien en acceptant sa charge écrasante d’absurde. Le saut qui est à accomplir est celui qui doit nous relier aux forces primitives du « vieil Océan », dans le mouvement premier au cours duquel les énergies primordiales circulent qui, toujours, sont à l’œuvre, ne serait-ce que dans notre inconscient livré à la force des archétypes. Et puisque la vie est illisible, que tout est entrelacé dans une complexité dont on ne peut rien démêler, alors il faut consentir à faire se confondre les règnes entre eux, le minéral, le végétal, l’animal dans une manière d’étrange sabbat, de terrfiant maelstrom où l’homme sera privé d’orient, menacé de folie. Tour à tour le visiteur de Maldoror empruntera les traits de l’inquiétant rhinolophe, du pou, de la baleine, du rotifère, du requin, de l’araignée car l’on ne peut s’exonérer du texte, en être quittes sans que ces métamorphoses ne s’insinuent dans votre conscience de voyageur de l’étrange. Plus que d’une aventure dont il faut lire le versant fantastique, c’est à une manière de métempsychose que l’on est conviés, à une renaissance sous l’espèce de l’improbable, de l’innommable. Le processus, s’il est bien évidemment littéraire, n’en convoque pas moins l’ouverture d’une métaphysique abrupte par laquelle Isidore vous prend dans ses filets afin de ne pas demeurer le seul à être au milieu de cette confusion. Car être Lautréamont-Maldoror ne peut prendre corps qu’à l’aune du mal lui-même. Il est urgent de détruire le monde créé, les créatures et, au premier chef, le sujet que l’on est puisque, aussi bien, c’est par lui que l’on souffre et que l’on prend acte de ce qui est dans la perspective de la pure tragédie. Selon ses propres aveux, l’offrande faite à Maldoror est celle d’une vive blessure que même le suicide ne pourrait refermer, cicatriser. Mais il ne suffit pas de s’immoler soi-même par un acte quelconque, il faut s’évader des frontières de l’être et faire s’écrouler les lois de la Nature. Porter jusqu’aux limites de l’inconcevable cette fureur qui vient en ligne directe d’une lucidité fouettée à vif, d’un génie qui travaille au fer rouge chaque événement existentiel. Aussi verra-t-on Maldoror s’accoupler à une femelle requin, se changer en poulpe vindicatif attaquant le Créateur. L’on comprendra aisément que, pris dans les tourbillons d’une vie placée sous le sceau de la palinodie permanente, de la contradiction qui efface tout à mesure qu’elle le crée, l’expérience corporelle d’un Ducasse ait pu entretenir quelque analogie avec la peinture en voie de constitution de Barbara Kroll.

Mais, dans l’étude de la souffrance et de l’absurde de toute vie humaine, par essence entachée de finitude, pourrait-on faire l’économie d’une des vies les plus mouvementées qu’il nous ait été donné de voir ? Artaudtrong> pourrait constituer la figure la plus tragique de notre monde contemporain lequel, placé dans un conflit des valeurs, sinon dans sa perte totale, réduit la présence du génie à n’être que la folie de quelque saltimbanque à la recherche d’une inatteignable spiritualité ou bien essayant, par le détour d’une voie mystique, de s’atteindre soi-même ? Ce qu’Antonin cherche inlassablement, au travers du théâtre, des voyages, de son périple auprès des indiens Tarahumaras, de la consommation de peyotl, dans l’initiation aux rites solaires, dans son vagabondage sans but dans les rues de Dublin, puis, pour finir, entre les murs de l’hôpital psychiatrique n’est rien de moins qu’un médium qui lui permettrait de reconstituer les fragments épars de son corps torturé, de son esprit livré au tumulte d’une trop vive intelligence. Parlant d’Artaud, de son égarement parmi les hommes, de sa désorientation dans le monde multiple, comment ne pas citer ce pur cristal de la pensée qui, en un langage apuré de sa gangue mondaine, hausse la réflexion jusqu’aux cimaises de l’art :

« Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver. Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée: CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE. Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, - et par quoi ? ? - un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. »

« Le Pèse-nerfs » - 1925.

Certains, tel Serge Gainsbourg lui ont rendu hommage, s’appliquant, par là, à restituer au génie ce que beaucoup lui avaient refusé, à savoir cette reconnaissance sans laquelle il ne peut y avoir d’unité, seulement la brisure de l’être :

« Çui-là pour l'égaler faut s'lever tôt Ouais le génie ça démarre tôt J'veux parler d'Antonin Artaud Mais y a des fois ça rend marteau ».

Si l’œuvre en gestation de l’artiste, ce corps en voie d’accomplissement, encore chaotique, peut signifier métaphoriquement à la manière de celui qui lui est relié symboliquement, à savoir le corps d’une nation, celui d’une société ou bien d’une civilisation avec ses convulsions successives, on ne pourra clore ce rapide tour d’horizon que par l’évocation du mouvement surréaliste. Le mouvement Dada dont il provient était le visage même d’une subversion remettant en cause le système aussi bien bourgeois que nationaliste qu’offrait le monde à l’orée du XX° siècle. Il s’agissait essentiellement, dans les domaines du fait littéraire, culturel, artistique, de s’affranchir des forceps de la raison et de déconstruire les valeurs reçues. Périodiquement, à la façon dont un corps doit se libérer de ses toxines par le biais de ses émonctoires, la société doit se soumettre à une purge salvatrice. Ceci, cette libération des carcans de la tradition s’effectuera à l’abri de toute préoccupation esthétique ou bien morale. On ne peut renaître de ses cendres qu’en les soumettant au feu d’une exigence sans partage, sinon d’un absolu. C’est, armés de cette belle foi dans le changement, que les surréalistes aspiraient à une « révolution quelconque », habités d’une frénésie dont ils voulaient qu’elles « les sortît du monde de boutiquiers et de compromis où ils étaient forcés de vivre ». (Camus, dans « L’homme révolté ».) Un des plus efficaces promoteurs de cette soif de progrès et de nouveauté, André Breton, demandait la pratique d’une ascèse intérieure au travers de laquelle les individus pouvaient magnifier le réel et le transformer en merveilleux, antidote idéal du rationalisme hégélien et des thèses politiques du marxisme. Les surréalistes, donc, dans leur quête d’une sublimation du quotidien se mettaient à la recherche du point suprême, « du sommet-abîme, familier aux mystiques » (Camus). On ne pourrait mieux définir le chemin exigeant vers une transcendance dont on sait depuis toujours qu’elle est une échappatoire, un saut hors des contingences ordinaires. Vision sublime, vision idéale comme l’étaient les œuvres peintes de la Renaissance dont la chaleureuse plénitude, l’extraordinaire présence charnelle étaient promesse d’un genre de paradis terrestre, d’une réalisation sans fin, de la révélation de l’essence humaine bien au-delà de ses limites habituelles. Toute révolte est un cri qui déchire la toile du réel et se vêt des atours de l’absolu. Ceci est une telle évidence qu’il n’y a guère lieu d’insister.

Est-elle le chaos originel ?

Mais, pour finir ce tour d’horizon, revenons au corps, à son esquisse comme lieu géométrique d’une révolte. Décrivons-le simplement afin que, de cette posture de l’écriture, s’annonce ce qui le soutient au titre d’une expérience métaphysique puisque toute subversion, tout retournement, toute remise en question des valeurs fondamentales s’abreuvent à la source de l’invisible - l’absolu - et du questionnement : « Pourquoi y a-t-il de l’étant et non pas plutôt rien » pour répéter la célèbre formulation ontologique de Leibniz.

Posé sur l’ombre qui fait sa densité de charbon, le corps est là dans son écartèlement. Corps-Ravaillac que traversent d’insoutenables tensions. Mais quand la déchirure ? Quand l’éparpillement qui animera les membres d’une diaspora présente depuis l’origine des temps ? Nous ne sommes que provisoirement réunis. Notre chair est un puzzle que nos géniteurs ont patiemment assemblée, que les dents acides de la Mort réduiront à Néant. Oui, Néant avec une Majuscule car nous, faibles cirons pascaliens nous écroulerons un jour devant la puissance du Rien. Nous ne sommes un Tout que provisoirement. Une pirouette, trois p’tits tours et puis le retour à la longue nuit primitive, celle qui nous dissout dans le mutisme et nous cloître dans l’incompréhension de tout ce qui est. Ô visages de cire qui nous entourent. Ô frêles habitats, nids dont, déjà, à peine parus au monde, les brindilles du nihilisme attaquent le fragile assemblage. Je regarde cette femme de blanc de titane, cet albâtre transparent et j’y vois ma blême figure, mon ossuaire réalité, la permission qui m’est faite de produire un faible clignotement et de m’absenter de l’arbre, du vent, du nuage au ventre gonflé de paroles laineuses. Ô esquisse mortelle, ô incomplétude qui me dit ma terrible solitude. Comment donc pourrais-je me lier à ton image et n’y point voir ma prochaine dissolution ? Le visage est absent que recouvre la taie noire des choses cachées. Et la chute des épaules et le corps illisible dont on ne sait s’il est la face visible de l’être ou bien celle, dissimulée, qui porte en elle la promesse d’un crépuscule. Femme livrée au regard impudique de ceux qui te regardent et te condamnent d’avance, tu n’es que ma brisure, mon éclatement alors que le coin de la métaphysique s’enfonce au centre de mes chairs afin qu’éclate l’âme du bois, cette vibrante écharde qui, en moi, sonne le glas. Mais est-on jamais plus que la racine qui fait avancer ses convulsions dans l’écume sombre de la terre ? Est-on autre que cette écorce qui se délite et annonce le dépérissement de l’arbre, son retour dans le sol natal dont il ne sera plus désormais que la fable éteinte ? Femme de plâtre et de gravats non encore sortie de sa tunique fibreuse de lymphe que ne dissimules-tu au monde ton incoercible vérité ? Te regardant, notre vue se brouille, nos yeux s’emplissent de sable, notre bouche de boue, nos membres deviennent gourds, nos pieds ne nous portent plus que sur des chemins de poussière et nous demeurons là, atteints de cécité, non de lucidité et c’est pour cela que nous commençons notre voyage à rebours. Bientôt nous serons dépouillés de nos atours humains, bientôt nous rejoindrons ton corps informe, ô forme de l’incomplétude, ô forme de ce qui s’annule dès qu’apparu. Ça y est, ta chair de morte, ta chair livide pareille au sépulcre, voilà qu’elle m’entoure de ses plis obséquieux et sournois. Comme la muleta du toréro qui porte en elle le meurtre du Minotaure et lui enjoint de retourner dans l’ombre de l’arène, là où est dissimulée la perdition à jamais de ce qui ose vivre et briller sous le soleil. Oui, tragique peinture existentielle tu es bien cette représentation du Chaos, le nôtre, dont la claire conscience dessine le tien. D’un Chaos l’autre comme pour dire l’irrecevable, l’inconcevable : le temps nous est compté qui, chaque seconde, grignote notre falaise de sable. Bientôt nous ne serons plus que cette pliure d’ombre courant sur la plage au milieu des cris joyeux des enfants, cette chute lente de quelques grains sur l’épaulement d’une dune. Bientôt. En réalité nous ne sommes en attente que de cela. Oui, en attente ! Ceci est notre réalité la plus palpable.

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 10:07

 

LA VOIE ROYALE

 

 

  - Qu’y a-t-il, Céleste ? Tu as passé une nuit vraiment agitée !!!

  La voix de Floriane me parvient, douce, calme, filtrée par des voiles de brume. Je m’assieds sur le divan, interroge ma femme d’un regard dubitatif.

  - Tu as beaucoup rêvé, sans doute. Tu n’as pas cessé de bouger, de parler d’Apollon, de Dionysos, du Docteur Simon. A ce propos, je crois que tu ferais mieux de mettre un terme à ta psychanalyse, je te trouve, comment dire, bizarre, étrange, ces temps-ci.

  - Oui, je sais, toujours préoccupé par des questions métaphysiques…

  - Qui frisent le délire, parfois. Peux-tu, par exemple, m’expliquer ta longue méditation sur le Temps ? Tes paroles étaient confuses, parfois peu audibles, mais j’ai pu mettre bout à bout les éléments du puzzle, reconstituer des bribes de phrases. J’avais le temps. Je n’arrivais pas à dormir, et pour cause !

  -Excuse-moi, Floriane, j’aurais dû m’installer dans le salon.

  -Donc, tes propos incohérents, donnaient à peu près ceci :

  - "La contemplation du monde...entaille...pouce...moyen de contention...âme trop abstraite...partage pas sa peau...un lézard...trou...peaux de bête...hallucination...gouffre...sous mes pieds...descente...enfers..."

  - Floriane, es-tu sûre de ne pas en rajouter ?

  - Oh, non, Céleste. J’abrège au contraire. Et tu vas voir, il y a mieux encore :

  - "Complexe...Exuvie...Oedipe...trouver...bonne peau...méthodos…"

  - S’il te plaît, Floriane, résume !

  -Oui, Céleste, j’ai bientôt fini. D’ailleurs, c’est comme pour les bons repas, je garde le meilleur pour la fin. Ecoute bien :

  - "J’ai retrouvé...chemin du ciel…"

  - Mais je croyais que tu étais agnostique ! Ton analyse te fait régresser. C’est classique ! Tu as dû revêtir ton aube d’enfant de chœur !

  - Floriane, s’il te plaît, arrête de me charcuter !

  - Juste un petit coup de scalpel. Encore quelques morceaux d’anthologie. Le Docteur Simon ne doit pas s’ennuyer avec un patient comme toi ! Donc, je poursuis :

  - "Le présent est un acte d’amour. Bien sûr...Insaisissable, le Présent, comme l’amour ! Docteur, je commence à mieux comprendre. Passé...Avenir, Apollon, Dionysos...réconciliés...grâce... Eros…"

  - "Oui, Céleste, vous êtes tout proche...certaine forme...vérité !"

  - "La « 3° voie », Docteur ?"

  - "Oui, quelque chose dans ce genre…"

  - "Incroyable...la « 3° voie »…"

  - Eh bien ,Céleste, je vais t’en proposer une, moi, de troisième voie, une bien concrète, une bien palpable, qui n’a rien à faire de la mythologie, de la psychanalyse, de l’hypnose, de l’imaginaire… Je t’offre une vraie voie royale, encore plus royale que le rêve, la voie de Terre Blanche, la voie du Parc. Celle-là, elle n’a besoin ni d’Eros, ni de Thanatos, ni du Docteur Simon, elle a seulement besoin de ta peau, la vraie, la vivante, avec des entailles, des bleus, des brûlures. Et tant pis pour l’âme si elle se révolte ! Je t’offre une thérapie gratuite, ni comportementale, ni psychodrame, ni art-thérapie, ni musicothérapie, ni mimodrame. Une thérapie gestuelle, manuelle, bien chevillée au corps, utilisant des outils simples et efficaces : sécateur, taille-haie, échenilloir, binette, sarcle, bêche, plus une touche de bon sens. C’est bien une sorte de vérité, je crois ! Pas besoin de paroles, de matière grise, de réflexion, tu peux même faire l’économie de ta tête. Qu’en dis-tu, Céleste ? La Nature t’attend, elle a besoin de tes bras, de tes mains, de ton énergie, ne la déçois pas. Adeline s’est bien convertie, alors pourquoi pas toi ?

 

  Floriane me fixe, attend ma réponse, la connaissant par avance. Elle a un petit sourire moqueur, malicieux, de victoire, peut-être. Ce sourire me rappelle quelque chose. Oui, un souvenir ou bien un rêve, je ne sais plus. Soudain, elle s’habille d’une peau de poils bruns, coiffe sa tête de cornes agrémentées d’une guirlande de fleurs, enfile à ses pieds des sabots de chèvre; ses oreilles sont pointues, une longue houppelande couvre sa poitrine garnie d’angéliques et de belles de nuit; l’hysope et le jasmin entourent ses chevilles. Elle me fait un clin d’œil, couleur noisette. Elle sort de la chambre dans une gigue endiablée qui arrache des étincelles aux dalles du couloir. Je lui emboîte le pas en sautillant, je ne suis pas encore habitué à mon corps velu, à mes cornes recourbées; ma démarche est hésitante sur mes sabots cambrés, mes bêlements sont timides, peu assurés. J’entends, dans le grand salon, comme en écho, Adeline, Suzy, leurs cris caprins, leurs danses effrénées, carmagnole et sarabande mêlées. La flûte de Pan résonne dans le Parc où les Nymphes se sont rassemblées.

  Alors peut commencer le grand sabbat du végétal, le déchaînement animal, le chambardement minéral. Nous sautons tous gaiement parmi les chênes et les bouleaux, nous entamons un menuet autour des massifs de chèvrefeuille. Nous ornons nos toisons de l’éclat des fleurs du forsythia, nous arrachons des grappes de raisin, nous les foulons de nos pattes dans les vasques qui boivent le vin goulûment, comme du sang nouveau. Bouquetins, cerfs, lièvres et faisans se mêlent à la fête, leurs cous entourés de colliers de marguerites et de bleuets. Les paons se pavanent dans leurs roues au rythme arc-en-ciel. Les carpes, les brochets, les perches nagent frénétiquement au centre des bassins d’eau claire. Leurs livrées d’argent font un anneau continu animé de musiques liquides.

  Venant du fond de la vallée, on perçoit d’autres bruits, légers, aquatiques, qui semblent cascader du côté du Chemin du Ciel. Soudain, à l’orée du Parc, une écume apparaît portée par des vagues. La Leyre, la source d’eau blanche, les fossés, les ruisseaux souterrains, les Hyades porteuses de pluie participent à la fête. L’onde, maintenant, se glisse au pied des pins centenaires, cascade dans les vasques, s’immisce dans les grottes. Du côté du Levant, en direction du Château des Térieux, un grand voilier apparaît, grand foc blanc gonflé par le vent. Des pirates y gesticulent à son bord; on perçoit, à la proue, le timonier qui manœuvre la barre. Le vent forcit, drossant le bateau vers la côte de Terre Blanche. Soudain, un craquement se fait entendre au milieu des voiles : le mât se transforme en un gigantesque pied de vigne chargé de pampres et de grappes gonflées de suc. Apparaît Dionysos lui-même, longs cheveux, barbe carrée couleur d’écume, main droite ornée d’une bague ronde au chaton resplendissant. Des volutes de fumée sortent de sa bouche, sa main gauche tient un long cigare couleur de terre. L’équipage est alors pris de terreur à la vue du Dieu androgyne de la Plénitude et de l’Extase qui rugit comme un lion. Tous se jettent dans les flots où ils se métamorphosent en dauphins.

  J’invite Suzy, Adeline, Floriane et tous les animaux à une grande fête marine. Une farandole s’organise, sorte d’immense serpent cosmique dont je figure la tête, Floriane, Suzy, Adeline, les anneaux. Notre corps, couleur de mercure, lance des éclats qui font, aux habitants de Beaulieu, des couronnes d’étincelles, des palmes de lumière. Du levant au zénith, du zénith au couchant, l’orgie bat son plein, fait onduler les croupes et les bassins, contorsionner les membres, virevolter les pieds, les pattes, fulgurer les yeux à la vitesse des diamants.

 

  Le soleil descend sur la Leyre, sur le Chemin du Ciel, sur le Parc de Terre Blanche. Les ombres envahissent bientôt les arbres majestueux, les conques d’eau, les galeries souterraines. Les étoiles s’allument dans le ciel, dessinent la route de la Voix Lactée, sorte de grande avenue où apparaît le disque de la Lune. Tout, soudain, devient éthéré, calme, apollinien, effaçant subitement le feu céleste, le Soleil et ses rayons dionysiaques. Séléné, déesse de la nuit, vient de sonner le terme de la fête. Chacun regagne son logis dans la profondeur secrète de la Nature.

  Suzy dort, allongée sous le grand eucalyptus; Adeline repose sur le bord d’un étang; Floriane s’abandonne aux coussins de mousse et de lichen. Je m’allonge près d’elle dans un creux de sable frais. Après un dernier regard à la Lune, aux Etoiles, mes yeux se ferment, mon corps se livre tout entier au pouvoir d’Hypnos dans un des immenses temples qu’il réserve aux rêves-oracles. Me demandant quel songe viendra me visiter, je sombre dans le sommeil, mêlant ma respiration à celle de mes compagnes, à celle du Ciel qui étend son ombre sur la Terre, à la façon d’un immense secret.

 

 

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 10:05

 

Art and photos1

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21 mars 2020 6 21 /03 /mars /2020 10:04

 

  Retrouver ses racines, établir à nouveau les fondations de ce fragile édifice que nous sommes tous, voilà une tâche sans doute commune, mais combien inévitable, combien souhaitée mais que certains, par pudeur ou bien crainte, reporteront toujours aux calendes grecques. Peut-être y a-t-il danger de brûlure à renouer avec un passé dont, déjà, nous n'apercevons guère plus que de vagues signaux à l'horizon de la mémoire. Et si, d'aventure, nous y découvrions une manière de secret, un document généalogique capable de métamorphoser notre existence? En bien, en mal, en pire ? Qui sait ? Jamais nous ne sommes réellement assurés de notre identité, des contours dont nous faisons l'étalage au-devant de nous et qui contribuent à nous déterminer, à nous fixer dans le cadre de notre humaine condition.

  Ce voyage à rebours, vers la source première, vers l'eau qui nous abreuva et participa à notre parution dans le monde, ne le redoutons-nous pas, ne le craignons-nous pas, comme s'il était porteur de quelque sortilège ? Peut-être, alors, ne nous comportons-nous à la façon de nos lointains ancêtres qui préféraient le refuge dans  la caverne ombreuse plutôt que d'avoir à confronter la coruscation de l'éclair. Parfois, plutôt que de chercher l'origine, la cause au fondement de toute cette vive lumière qui inonde l'espace, il nous est plus facile d'accepter une provisoire cécité.

  C'est ce qui échoit à Ramon, cet éternel expatrié qui ne trouve de position confortable, ni dans son ancienne appartenance, ni dans sa nouvelle, dans ce pays d'accueil qui, parfois, malgré les dénégations demeure pays d'accueil et non patrie originaire. Les quolibets des autres, parfois, se chargent de faire le travail. Celui d'une nouvelle terre dans laquelle s'immerger totalement, celui d'une ancienne dont on n'a même pas conscience que le deuil, jamais, n'en a été fait. Et, du reste, quel que soit le pays, comment résister à l'appel de ce qui vous fonda et assura les conditions de votre séjour sur terre ?

  Comment, par exemple, ignorer la si belle Espagne, Séville, l'Andalousie, les touffes odorantes des lauriers-roses, les fragrances douces des orangers en fleurs ? Comment ?

 

 

 

Voyage à Séville.

 

 Des fois, Bellonte et moi, on prend Sarias par la main et on l'amène d'abord dans le pays de son père, à Séville, tout au sud, là où sont si proches Ceuta, Tanger, Tetouan, Chechaouen, Al-Hoceima, Nador et l'Afrique tout entière, puis Gibraltar l'antique Djabal Tariq que les Maures franchissent en 711 par les Colonnes d'Hercule, puis, en 756 la dynastie Omeyyade de Damas fondera l'émirat indépendant de Cordoue et l'Andalousie tout entière sera alors investie d'une brillante civilisation qui rayonnera sur l'agriculture, le tissage, la céramique, le façonnage du cuir, les armes de Tolède et enfin, la Grande Mosquée voulue par l'émir Abd-al-Rahman 1°, l'une des plus belles du monde.

   C'est tout cela que nous voulons offrir à Ramon et Ramon redevient l'enfant andalou qu'il n'a jamais cessé d'être et ses yeux sont grand ouverts sur la généreuse capitale du Sud. A ses côtés nous parcourons les damiers des places où poussent à profusion les palmiers, les acacias, les touffes de lauriers-roses et partout les orangers et leur odeur forte, entêtante, enivrante. Parfois, dans le dédale des rues fraîches, au travers des portes de fer forgé, nous découvrons les immenses patios où la lumière douce se réverbère comme sur les parois d'un puits et Ramon ne peut se retenir de glisser, entre les antiques barreaux, des yeux inquisiteurs et avides. Ce ne sont alors que dalles de marbre blanc et noir, murs d'azulejos, immenses plantes vertes se hissant vers le jour, éblouissantes fleurs tropicales et tout ceci a la magie d'un oasis qu'enclot, de ses fibres serrées, l'étouffante chaleur du jour.

  Puis nous gagnons le quartier du Barrio de Santa Cruz, havre de paix dans la grande cité. Bellonte et moi, nous nous demandons si la mémoire peut remonter le cours des gènes, si Ramon retrouve, dans ces rues que son père José a souvent parcourues, un peu de ce temps dissous et alors ces rues ne seraient plus pour lui totalement anonymes, elles lui parleraient et créeraient tout juste à l'horizon de sa conscience, les traces de ses fondements et, marchant dans le Barrio, ce serait un peu ses pas à lui qui résonneraient, et en écho de José, son père, ceux de toute sa lignée andalouse.

  Ce serait alors pour Ramon Sarias, une lointaine réminiscence et une actuelle redécouverte des hautes maisons aux façades de chaux et de céramiques, une vision heureuse et comme amicale des balcons surmontés de verrières, de fenêtres corsetées de grillage, de la ligne rouge des géraniums le long des corniches et des terrasses et Ramon ne s'étonnerait ni des tours romaines et mauresques, ni des chapelles émergeant des toits, ni des lourds portails de bois plantés de clous de cuivre. Et puis, ce qui est bien, dans cette étrange déambulation, c'est que Bellonte et moi découvrons, en même temps que notre initié, les arcanes de l'Andalousie. Puis nous longeons les terrasses des cafés où sont assis des hommes en costumes sombres sous des grands auvents de toile. Nous nous y asseyons un moment pour y trouver le repos et nos yeux se distraient du passage de deux "aguadors" qui portent, sur leur épaule droite, deux cruches de terre remplies d'eau fraîche. Parfois des passants demandent à boire et, sans poser leurs "alazoras" aux flancs blancs comme la neige, ils font couler un mince filet d'eau dans des gobelets de métal en échange de quelques pesetas. Dans un grand verre où transpire la buée, un garçon en habit noir sert à Ramon une boisson à base d'orgeat qui ressemble à du lait, avec un parfum d'amande et de fleur d'oranger. Bellonte et moi, buvons, à petites gorgées, du "Jerez Jandilla".

  Avril, mais déjà le soleil est généreux et on a tendu, au-dessus des rues et des places, les "tendidos", grandes bâches quadrillées qui ménagent des espaces de repos. Il est près de deux heures de l'après-midi et la foule se presse dans les cafés, foule bruyante qui boit la bière et la manzanilla, et les tables rondes sont remplies de minuscules assiettes truffées d'olives vertes et noires, d'anchois, de fromage de brebis qu'on appelle ici, "mancheca" et on se demande si tout cela, les "tapas", les poulpes frits, les crevettes roses de Cadiz, les "gambas", les homards, l'odeur de la "paella" au safran, si toute cette profusion de mets étranges signifient quelque chose pour Sarias, si la Semaine Sainte qui approche, la Féria aussi, lui parlent un quelconque langage. Et pourtant, si Ramon ne semble pas toujours percevoir ce qui lui arrive, cette sorte d'étrange "pèlerinage aux sources", nous sentons bien, Bellonte et moi, qu'il faut poursuivre, que c'est la seule façon de combler le manque, le vide autour duquel il s'est partiellement construit, en porte-à-faux, comme au-dessus d'une gorge profonde et ténébreuse. Car sa question fondamentale c'est bien cela, le fait d'être apatride : son pays d'origine il ne le connaît plus, son pays d'accueil il croît le connaître. Alors, il n'y a pas d'autre issue, il faut continuer, à la façon d'un voyage initiatique, traverser des obstacles, franchir des portes, satisfaire à des traditions et des coutumes, peut être même se disposer à des rites de passage et, au travers de tout cela, Sarias aura-t-il peut être subi une sorte de métamorphose et le "Club des 7" y gagnera-t-il une vision nouvelle, une façon neuve d'appréhender l'existence ?

 

 

 

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 11:46
Inquiétude du temps

« La tête »

Gravure

François Dupuis

 

***

 

    Nul ne peut regarder cette gravure sans être troublé jusqu’en son intime, sans être affecté d’une vive inquiétude quant au fait de vivre. En réalité nous ne savons nullement d’où vient cette brusque immersion qui nous conduit en quelque endroit métaphysique dont nous ne soupçonnions pas l’existence avant même cette rencontre. Nous sommes émus, aussitôt placés dans une manière d’écho, pathos contre pathos. Celui de cette Jeune Fille sans doute à l’âge prépubère, le nôtre qui ne sait la nature du temps qui l’affecte en propre et ne se donne jamais qu’à la façon d’une eau invisible qui chute du ciel sans que nous nous avisions d’en questionner plus avant, ni la provenance, ni la destination. Ce qui nous désarçonne le plus, dans la conscience que nous avons de notre exister, cette fluidité à jamais, ce long flux immémorial qui nous traverse, cette avancée qui jamais ne s’arrête. Ce qui nous préoccupe c’est bien la mesure temporelle, elle qui ne se donne que dans le retrait, la fuite, la dissolution de son essence.

   A peine une seconde vient-elle de bourgeonner, qu’une autre la recouvre de son insistante scansion et, nous, au milieu de cette incessante chorégraphie, qui ne savons plus où faire porter notre regard : vers ce passé qui n’est plus, vers ce présent qui s’écoule, vers ce futur qui vient vers nous mais dont nous ne percevons jamais qu’un lointain brasillement, un feu ondoyant, une gerbe d’étincelles ? A côté de ceci, l’espace est un don immédiat que nous pouvons décrire, enclore dans l’empan d’une vision, contempler poétiquement ou bien seulement dans l’horizon d’une pure immanence. Ce que le temps soustrait à notre regard, l’espace le comble dans la prodigalité de son être.

   Mais, puisqu’il y a interrogation, puisqu’il y a champ livré à son propre secret, il ne nous reste plus qu’à décrire, peut-être les mots dévoileront-ils une pensée ? Le crêpe des cheveux est haut placé qui découvre un large front où s’impriment des rais de lumière. Les sourcils sont arqués, fournis, ils nous font songer à ces lumineux portraits de Frida Kahlo auprès desquels nous ne savons si nous avons affaire à une enfant ou à une femme, à moins qu’il ne s’agisse d’un être hybride empruntant à ces deux âges de la vie. Les cils sont longs, les yeux deux taches noires qui s’effacent presque dans un geste grâcieux de pudeur. L’arête du nez, l’aplat des joues sont visités d’une belle clarté. L’ovale du menton se perd dans l’évocation rapide du cou. Tout ceci qui compose cette nature ne se révèle pleinement qu’à l’aune du tracé de la gravure, mille lignes, mille patiences entrelacées, mille incisions disant ce qui, ici, se dévoile, qui est certes l’inquiétude du temps, comme l’annonçait le titre.

   Or, si le temps est toujours affecté d’inquiétude, s’il est l’oriflamme du souci humain, ici, il se rend visible à la manière dont un filigrane fait apparaître la texture d’un billet, ce que nous pourrions nommer « son devenir », rendu visible à la hauteur de ce pur artifice. Mais il faut maintenant dire en quoi, sous la gravure, perce une ontologie, une donation du principe temporel, en quoi aussi cette technique se différencie radicalement de la peinture. A cette fin et choisissant de mettre en opposition deux temporalités différentes en leur nature, identiques en leur finalité, nous ferons appel à un autre portrait de facture certes bien éloignée, mais qui annonce ce tourment humain plus qu’humain, il s’agira d’un « Autoportrait » de Van Gogh.

 

Inquiétude du temps

"Autoportait" de Vincent Van Gogh

 Agostini/Getty Images

Source : « L’Express »

 

 

   Sur cette toile, l’inquiétude donc, se donne avec une évidence radicale. Nul espace qui viendrait distraire en fixant les lignes de fuite et les perspectives d’un paysage, fût-il provençal ou bien nordique. Non, ici, tout fond sur le sujet pourrait-on dire, comme le rapace fond sur sa proie. Vincent est un tourmenté et comme tout candidat existentiellement assiégé par sa propre angoisse, c’est de temporalité dont il est question, qui n’est que le redoublement de la finitude. Qu’y a-t-il à remarquer sur le plan strictement formel ? Les lignes sont longues, flexueuses, le fond est un genre de végétalisation, d’efflorescence qui dit le temps de la germination, donc celui de la durée. Certes les coups de brosse sont visibles mais entre les touches de pleine pâte, nulle césure, nulle scission qui donneraient à voir la trame des choses. Une seule et unique continuité qui court le long de la peau, tresse les fils de barbe. Nulle interruption et l’on croirait apercevoir une manière d’onde, de mouvement aquatique qui parcourt toute l’œuvre et pourrait, aussi bien, dépasser le cadre, rejoindre quelque coefficient d’immuabilité dont nous ne saurions deviner les contours. L’inquiétude est sans repos qui se cherche une hypothétique éternité. L’angoisse vangoghienne est-elle liée à ce défaut de futur, de certitude qu’il y aurait à dépasser sa sombre condition pour connaître les longs rivages d’une vie éternelle ? Ceci nous le croyons et d’autant plus que Vincent a étudié la théologie en ses jeunes années, qu’il a voulu devenir pasteur. Doivent bien demeurer, en quelque coin de la psyché, des traces de cette possible vocation dont chacun sait bien qu’elle n’est, au final, que cette recherche d’une existence infinie que la foi nous donnerait, que nous refuse notre vie commune, ordinaire.

   Mais il faut revenir à « La tête » gravée par François Dupuis et, par contraste, y deviner les motifs profonds qui en traversent le graphisme scandé par la venue du noir, les retraits du blanc.

Ce que le pinceau lisse, étale, installe dans la durée, fragment d’éternité, la gravure à coups rapides de burin qui incisent le métal, fait surgir les esquisses successives de l’instant. Ici et encore, d’une manière récurrente dans nos écrits, il nous faut citer ce beau et inimitable « kairos » des anciens Grecs, cet « instant décisif » au gré duquel quelque chose comme un jaillissement de l’être-des-choses nous serait donné, dans la brusquerie de l’éclair, dans le coup de fouet de l’intuition, pareil à ces météores venus du plus loin du cosmos qui brillent d’une rare intensité puis s’évanouissent dans la nuit de l’espace après qu’ils nous ont marqué de l’expérience d’un temps irréductible à son apparence, marque insigne du destin venant poser sur nos fronts le sceau de l’illimité et de l’inexplicable. Sans doute, au cours de notre vie, chercherons-nous à réactualiser la venue de l’illumination, mais ces instants ne brillent qu’à être rares et singuliers, aussi nous marquent-ils du rougeoiement d’une braise.

   La brosse est plus douce que la gravure, elle étire les couleurs, applique les nuances, fond le tout dans un chromatisme des quatre saisons : parmes printaniers, lumière solaire estivale, teinte rousse de l’automne, vert Véronèse ou malachite se perdant déjà dans les torpeurs hivernales. La gravure, elle, est bien plus incisive, mordante, ne jouant que sur une temporalité binaire comme si l’on devait passer, sans interruption, sans délai, des hautes lumières de l’été, au froid déchirement des glaciations de décembre. Surgissement de l’instant et de lui seul dans la figure retirée en soi comme si, à chaque coup de scalpel, de burin, correspondaient la brusque prise de conscience de l’éphémère, le basculement de la seconde dans l’abîme, le moment parcellisé, source d’angoisse au seul motif de sa brièveté.

   Si le regard de Vincent, sombrement tragique, semble fixer quelque chose au loin, peut-être l’image hallucinée de quelque Paradis espéré ou bien perdu (ce qui, en définitive, revient au même), celui de « Tête », sans doute plus mélancolique, plus méditatif, ne semble guère se focaliser que sur le site proche qu’elle occupe, peut-être se limiter au territoire de son propre corps. Comme quoi, en seconde instance, la qualité de l’espace varierait selon la nature de la temporalité : distale pour les préoccupations éternelles, proximale pour celles, plus étroites, de l’instant, de l’immédiateté. On le voit bien, les variations formelles entraînent avec elles des changements sémantiques qui ne sont nullement de l’ordre d’une cosmétique mais touchent aux profondeurs les plus substantielles de l’âme. Ainsi les techniques artistiques, isolées de leur contexte simplement matériel, porteraient en leur sein même des valeurs essentielles fondatrices d’une singulière et toujours renouvelée vision du monde.

   Pour nous qui sommes les Voyeurs, percevons-nous une différence dans les tourments respectifs de ces deux visages ? Il faut faire le pari que nous n’en voyons aucune, si ce n’est sur le plan du traitement de l’image. L’une est colorée dans une espèce de continuité, alors que l’autre joue sur un vacillement, un tremblement du noir et du blanc, nous disant une fois la présence (le noir), une fois l’absence (le blanc), comme des notes de musique sur une portée musicale, comme des mots inscrits sur la neige de la page, le mot comme sens, la séparation comme non-sens ou, plutôt, comme médiateur de ce dernier car il ne saurait y avoir de signification en l’absence d’une altérité. Prendre conscience de l’éternité de l’instant ou de l’instant d’éternité, sans doute est-ce là notre tâche d’homme la plus exaltante. Une fois dans la touche lisse, l’effleurement de la brosse, une autre fois dans le geste pointilliste, scarificateur, qui taille, entame la matière afin que, soustraite à notre regard, en éprouvant le manque, nous nous mettions en quête de son être. Oui, en quête ! De son être. Eternel instant. Instant éternel !

  

 

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20 mars 2020 5 20 /03 /mars /2020 11:45
Oursine en son exil.

« Sous une belle lumière rasante,

Je voguais sur la longue digue

Je regardais s’éloigner les ferries

J’oubliais les tempêtes de ce monde

Mon âme mettait les voiles

J’explorais mes mers intérieures

Et l’océan de mes souvenirs

Et, sous une tendre bise

J’avais du vague à l’âme

J'avais envie de m’offrir

Une belle carte postale

De Calais… »

 

CALAIS

Très tôt le matin

il y a quelques jours

Sous une lumière rasante.

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

 

   Grand est le silence.

 

   « Oursine », quel nom étrange tout de même pour une jeune fille d’à peine quinze ans, si discrète qu’elle aurait pu se confondre avec le souffle d’une brise marine. Oursine donc, depuis son plus jeune âge, - peut-être aux environs de neuf, dix ans -, avait institué un genre de rituel auquel jamais elle ne dérogeait. Levée à la première heure, alors que la lumière n’était encore qu’une hypothèse dissimulée derrière la boule de la Terre, elle sortait de son lit, posait ses pieds nus sur le froid du carrelage, faisait une rapide toilette, grignotait une pomme, des figues sèches ou bien quelques dattes sucrées et franchissait le seuil de la maison alors que ses parents et son jeune frère dormaient, livrés au monde lointain du songe. Quel bonheur de glisser sur les dalles lisses des pavés, de remonter la rue aux volets clos derrière lesquels sont les hommes aux yeux soudés, aux corps pliés en chien de fusil. Grand est le silence, droites les pensées qui connaissent le but de leur méditation. Loin, à l’horizon de la ville, des fumées égrènent dans le ciel leur supplique muette. Parfois l’aboiement d’un chien à la Lune qui s’éteint à l’ouest. Parfois un cri, sans doute celui d’un oiseau surpris dans sa retraite sylvestre.

 

   Présente à soi.

 

   Ce matin la lumière est une rosée qui sème ses gouttes à l’horizon. La plage, encore dans l’ombre, est pareille à une présence inquiète, avec ses ilots plus sombres, ses creux où reposent les lézards, ses dépressions où stagne une eau teintée de nuit. A portée des yeux, une frange d’écume qui se soulève à peine. Quelques clapotis, quelques vagues remous dans l’heure qui sommeille. La nappe d’eau si peu visible, parcourue seulement de quelques murmures, de quelques irisations où se reflète le ciel. Longtemps, la Jeune Contemplative demeure debout, pieds enfoncés dans le sable humide, abandonnée à ce qui, bientôt, sera l’éveil du monde. Elle aime intensément ceci : sentir la longue vibration du sol venue des mystérieuses profondeurs, en discerner la progression dans le pieu des jambes, pareille au fourmillement d’un courant électrique, à une aimantation qui ferait son bourgeonnement dans la sève intérieure. C’est comme une conque qui s’ouvre on ne sait où, une baie qui palpite, un golfe qui vit de sa propre plénitude. Pas de joie plus accomplie que celle d’être là, infiniment présente à soi, aux choses immobiles, au monde.

 

   Comme un essaim d’abeilles.

 

 Ce qui est le plus enivrant, c’est de se disposer à recevoir le luxe de la lumière, ses premières palpitations, ses curieux ondoiements. C’est d’abord sur la peau comme un essaim d’abeilles avec sa couleur de miel et son onctuosité, sa lente progression. Maintenant le soleil est levé, mince lunule qui dépasse à peine du royaume de l’eau. On en sent la présence dans le globe des yeux. Les paupières sont de minces fentes par où s’insinue la clarté. Bientôt c’est l’entièreté de la tête qui est visitée de l’intérieur. Ses corridors s’allument, ses coursives gonflent sous la poussée, ses bastingages flottent pareils à des postes avancés qui voudraient connaître l’entièreté de l’univers, son intime fourmillement, ses labyrinthes, ses dédales à l’infini où s’abîme la réflexion de l’homme, où les rêves échouent à conduire plus avant leur ténébreuse investigation. Puis le grain de l’ombilic devient le centre d’un rayonnement, comme si tout partait de lui, si tout naissait là, dans le secret d’un pôle fondateur, d’une germination destinée à unir le Soi à ce qui s’oppose à lui mais en réalise en même temps l’étonnante complétude. Cosmos inaperçu qui s’essaierait à dialoguer avec la profondeur des choses visibles, mais aussi avec leur envers - le rien, le néant, l’absolu -, et alors tout ferait déclosion et l’on serait celui, celle qui dépassent l’énigme de l’exister et tout s’ouvrirait à la compréhension à la manière du dépliement du subtil lotus, cette habile métaphore de la floraison de l’être en sa pureté. Oui, c’est bien cela, comprendre n’est que réaliser les conditions d’une affinité, d’une porosité : soi et le monde dans une relation dialogique qui dépasse la traditionnelle opposition des contraires. Être un Je en même temps qu’un Tu. Être fusion. C’est cette certitude qu’Oursine venait chercher dans la naïveté des choses dont l’aube était l’offrande permanente, le médiateur le plus sûr pour atteindre le versant inaperçu de ce qui, habituellement, fait obstacle et se métamorphose en transparence - cette évidence, cette vérité-, qui décille les yeux du corps et multiplie ceux de l’âme.

 

   Les acteurs sont invisibles.

 

   Assise sur une butte de sable, Attentive est dans l’enclin du jour, à la lisière de l’imaginaire et du réel. La scène est sous le feu des projecteurs. Elle est la Spectatrice dans sa loge. Depuis la discrétion de sa boîte le Souffleur - est-il un démiurge qui procède à une mise en ordre du monde ? -, distribue les rôles. Le rideau de scène est levé. L’avant-scène est ce plancher de sable jaune bordé par les feux de la rampe, cette limite d’écume au-delà de laquelle s’instituent les jeux de rôle. Les acteurs sont invisibles. Seul un navire dérive au loin. Sa blancheur se perd dans l’exacte fente de l’horizon. Serait-ce là la représentation d’une allégorie venue nous dire le voyage, l’éternelle fuite de soi, la recherche de « paradis artificiels » ? Vers quelles perspectives voguent ses hôtes ? Une connaissance de leur propre essence ? Un effacement des soucis que réaliserait l’éloignement ? Un rêve à instaurer dont l’inquiétude serait évincée ?

 

   Cette singulière coquille.

 

   Ce qu’est Oursine dans l’instant où le théâtre déploie ses apparences (souvent trompeuses, comme tout simulacre), c’est tout simplement ce vers quoi son nom fait signe : identique à l’oursin, son intérieur est une nacre qu’emplit la douceur d’un corail éclatant. Sans doute le symbole d’une jeune existence dans la passion de l’âge. Car, parmi ceux, celles qui l’ont rencontrée, nul doute que sous la cendre couve la braise, que sous les roches noires s’écoulent les filaments pourpres de la lave. Et que dire de ses piquants, ces minces aiguilles de verre qu’elle plante dans le sol afin que son assise assurée, elle pût bénéficier d’une position stable afin de regarder le monde avec une vue assurée d’elle-même ? Oursine, depuis le feu de sa conscience, veut éprouver ce qui vient à elle dans la justesse, dans la certitude qu’exister n’est nullement une pantomime, un miroir aux alouettes mais l’ouverture d’une signification insigne. En réalité elle venait au monde avec le même désir de le posséder dans son entièreté que mettait le jeune narrateur du roman de Thomas Mayne Reid, dans « A fond de cale », à se procurer le précieux échinidé :

   « Ce qui me faisait aller au bout de cette pointe rocailleuse, où j’apercevais des coquillages, c’était le désir de me procurer un oursin. J’avais toujours eu envie de posséder un bel échantillon de cette singulière coquille; je n’avais jamais pu m’en procurer une seule ».

 

   Les Vivants sur Terre.

 

   De son promontoire, sur la plaque marine, ce qu’elle voyait et retenait surtout c’était cette énigmatique coque blanche flottant entre eau et ciel qui, bientôt, serait l’invisible que l’horizon aurait effacé. Par la pensée elle se mêlait aux voyageurs des cabines, aux curieux de l’entrepont, aux erratiques des coursives, aux scrutateurs du pont avant. L’exil d’Oursine, c’était cela : demeurer dans ses frontières de chair, ici sur ce littoral semé de vent et d’embruns et, d’un seul empan de la vision imaginative, être auprès de … Auprès des Voyageurs Multicolores - Jaunes, Rouges, Blancs, Noirs, indigènes de l’Insulinde ou bien des Tropiques, aussi bien des natifs du septentrion que des terres australes -, auprès de tout ce peuple fraternel qui ornait de sa beauté singulière toutes les péninsules, les continents, les hauts plateaux, les lagunes disséminées au hasard des paysages, des villes aussi où confluaient selon mille trajets hasardeux les Vivants sur Terre.

 

   Une chance pour l’humanité.

 

   Ce qu’elle aimait, c’était ce beau métissage qui faisait des peuples pluriels le lieu d’une affinité, l’espace d’une rencontre, ouvrait le layon d’une amitié. Il n’y avait nullement à s’enclore dans des frontières, à dresser des fortins, à planter des pieux comme à Alésia afin de se protéger de l’autre. L’Autre, l’Etranger, le Migrant, l’Exilé étaient une chance pour l’humanité, non une calamité dont on aurait eu à endurer la difficile présence. Peuple arc-en-ciel, peuple uni, peuple bigarré qu’aucune diaspora n’éparpillerait aux quatre coins de la Terre. De ceci elle était convaincue comme de la nécessité pour l’homme de respirer, de se sustenter afin que son chemin pût trouver une issue. Il y avait urgence à dilater la pupille de son jugement, à dresser haut le pavillon de sa raison, à faire claquer l’emblème de la liberté pour le simple motif homme égalait un homme, tout comme une pomme valait une autre pomme. Et abstraction faite de sa couleur, de sa texture, de son goût. Seule la nature des choses comptait, à savoir l’exception d’être, fût-on végétal, animal ou humain. Enoncer ceci était de l’ordre de l’apodicticité des philosophes, cette vérité d’évidence qui ne convoque nul raisonnement en vue d’établir sa justification. Existence à elle-même son propre motif.

 

   Tant de beauté disponible.

 

   Demande-ton à une rose d’énoncer ses conditions de possibilité ? « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit », disait le poète mystique Angelus Silesius au XVII° siècle, indiquant par cette sentence que cette belle fleur, pas plus qu’une autre, n’avait à rendre raison d’elle-même, à adosser sa présence à un quelconque principe qui en aurait constitué le fondement. Ce que pensait Oursine en son for intérieur c’est que les choses allaient de soi, que le vent était le vent, le nuage le nuage, l’homme l’homme et que nul n’était comptable de sa propre condition. Aussi éprouvait-elle une naturelle inclination, une réelle sympathie pour tout ce qui croissait, rampait, marchait sur les allées mondaines. En elle, dans le corail même qui se dissimulait sous l’apparente arrogance des piquants, c’était comme un fluide qui coulait, une onde qui faisait ses cercles harmonieux, une musique sans doute semblable à ce que pouvait être celle des Sphères de l’univers si, cependant, une conscience était assez aiguisée pour s’en saisir. Il y avait tant de beauté disponible, tant de générosité amassée dans la pupille d’un œil, le pli d’un sourire, le raphé d’une graine, l’étoilement d’une diatomée, la transparence d’un cristal. N’en pas apercevoir ce prodige était soit le résultat d’une coupable inconscience, soit la pente d’un sombre fatalisme, ou bien le renoncement à sa mission simplement humaine.

 

   Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

   C’était tout ceci qui traversait la tête d’Oursine à la façon d’un orage de grêle et il n’était pas rare que des larmes ne vinssent se mêler à la brume de mer lorsque le soleil basculait à l’horizon et que la Jeune Pensive parcourait à rebours le chemin qui la ramenait vers les faubourgs où vivaient les hommes ensommeillés. Parfois, longeant quelque porte, elle devinait leur lourde lassitude comme s’ils avaient été les Passagers d’un navire en partance pour l’au-delà de l’horizon, peut-être des oublieux d’eux-mêmes et de leur fond d’humanité. Peut-être n’étaient-ils que d’étranges passagers clandestins de leur propre traversée existentielle ? Comment savoir ? Le soleil est si bas maintenant qui n’éclaire plus le ciel ni le logis des hommes. Si obscure la nuit qui s’annonce !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 10:51
Celle qui se voulait nocturne.

"Pasolini".

Photographie : Katia Chausheva.

Quel hasard l'avait donc fait vivre seule dans cette immense maison dont elle n'arrivait même pas à connaître toutes les pièces ? Elle se cantonnait à ce salon aux grandes fenêtres que cloisonnaient des carreaux aux surfaces dépolies. Ses repas - elle picorait seulement - pris sur un haut tabouret face au mur de faïence rouge. La lumière entrait par une sorte d'imposte. Une lumière sourde, proche d'une extinction. Nul ne savait depuis combien de temps cette existence de recluse s'était offerte à elle. Elle sortait si peu. Ses occupations : des jeux de solitaire, la lecture de vieux livres aux maroquins usés, l'écriture, sur un carnet, de ce qui ressemblait à un journal intime. Le village des Pouilles, à côté, elle n'y allait qu'à l'aube, longeant les murs de pierres vives, pour y faire quelques emplettes : des légumes, du pain, des pâtes. Rarement autre chose. Elle était vêtue de robes sombres, un grand châle noir couvrant sa tête. Seul le visage, patiné à la façon d'un vieux bois, en émergeait mais dans la discrétion, peut-être même dans la stupeur d'être connu. C'est si terrible d'être dévisagé lorsque l'on n'est personne ! Dans la journée, jamais on ne la voyait, longeant un chemin de campagne ou partant pour la ville proche. Elle était née dans le mystère et l'alimentait, à son insu, seulement à être absente parmi les hommes. Dans le pays, on disait qu'elle était la bâtarde d'un notable qui l'avait cachée dans cette bâtisse du bout du monde afin de ne pas en subir le déshonneur. On disait aussi que, pendant la guerre, sa mère avait failli avec l'ennemi, rejetée par sa propre famille, exposée nue, le crâne rasé, sur une place aux yeux d'une foule qui avait failli la lyncher. On disait encore qu'elle était le produit d'une idiote et d'un chemineau et que sa folie était, simplement, cet enfermement dans lequel elle semblait avoir sombré. On disait tout cela et, en réalité, on ne disait rien qui correspondît à la réalité, pour la simple raison qu'elle était une inconnue, un genre de théorème dont personne ne résoudrait jamais l'équation. Cependant elle avançait dans la vie avec la précaution d'un funambule tutoyant le vide. Longtemps ses années s'étaient confondues avec ce passage dans les ténèbres, sans faire plus de bruit que le grésil sur le sol poudré de neige. Un glissement hors de tout, une avancée sur la pointe des pieds, un simple frémissement de marais dans le silence des tourbières.

Ceci aurait pu durer une éternité. Mais c'était sans compter sur cette passion qui, au-dedans d'elle, faisait ses tourbillons, allumait ses flammes alors que la surface demeurait dans un infini silence. Parfois, délaissant ses patiences ou bien marquant sa page d'un signet, elle se levait, comme dans l'urgence, dévalait le large perron de pierres, traversait l'aire d'herbe rase et allait se poster en arrière des grilles ouvragées. Elle y était si inapparente : le vol de l'hirondelle dans le ciel d'orage. Nul n'aurait même songé à risquer un regard derrière le lourd portail de fer. Pour le monde, elle n'existait pas plus que ces religieuses cloîtrées derrière de hautes enceintes. Sur la route de pierres blanches qui longeait sa retraite les passages étaient rares. Quelques paysans se rendant aux champs, des écoliers rentrant chez eux, le facteur, un marchand ambulant. Quelques animaux en maraude. Ici, c'était si retiré, comme une île en plein océan et le vent qui dissolvait tout dans une même monotonie. C'est tout juste au sortir de l'adolescence - elle était si jeune - que les premiers signes s'étaient manifestés. Des braises dans les reins, une fournaise dans le ventre, des flux et des reflux dans le creux des hanches, des vrilles de feu forant l'ombilic. Ses nuits étaient si agitées que ses draps devenaient le site tumultueux d'un océan et la lune la voyait sur le perron, dans la lumière bleue des nuits, ses yeux étrangement phosphorescents, la falaise de son front ruisselant de clarté. Parfois, elle semblait aimantée par quelque vision fantastique, courait jusqu'à la grille à laquelle elle demeurait attachée jusqu'à ce que, la fatigue ayant raison d'elle, elle consentît à regagner le domaine silencieux de sa chambre. Alors, des heures durant, une lampe restait allumée au contre-jour de laquelle sa frêle silhouette s'imprimait, ne se dissolvant que dans les premières lueurs de l'aube.

Cependant, au village, ses curieuses allées et venues avaient fini par être remarquées et ses sorties nocturnes allouées à quelque vice dont elle semblait atteinte. On la disait prise de folie, animée d'une sombre volupté qui la livrait au premier venu et la déposait au seuil du jour, terrassée, sur sa couche nymphomane. On cloitrait les maris, on enfermait les adolescents à double tour et l'on ne sortait plus des logis qu'avec d'impérieuses raisons. Mais tout ceci, ces sulfureuses allégations, n'étaient que le produit de têtes inoccupées que la première théorie comblait. Ce pays caillouteux et aride, cette insolence du soleil au zénith, cette vie rude amenuisait les consciences, les amenait au bord d'une urticante démence. Partout rôdait la peur qui aiguisait les pensées délétères. Partout le venin s'instillait dans les pores, enténébrait les massifs de chair, assombrissait les visions. Les légendes étaient multiples qui soudaient les hommes aux humeurs de la pierre, à l'acidité du sol, à l'étroite armature des racines. On était pris dans la résille d'une histoire sans horizon, dans les rets d'un imaginaire étroit; on était, sur terre, sans demeure où habiter. Alors on vivait de menues rapines, de faciles inventions, on s'inventait une plausible généalogie. Celle des autres, on l'édifiait de toutes pièces à la seule condition qu'elle parût vraisemblable. Et vraisemblable, la piètre existence de l'esseulée eût pu en recevoir le prédicat, sauf que le réel était tout autre et que le drame remontait bien au-delà de sa propre chair, dans une chair qu'elle n'avait jamais connue et qu'elle ne pouvait qu'halluciner. Des heures durant, alors que le village sombrait dans son sommeil de gemme, la solitaire feuilletait un album photographique qu'elle avait découvert dans un vieux coffre. Les images y étaient si altérées - les visages, quelqu'un avait pris soin de les effacer -, qu'elles apparaissaient davantage sous la forme de spectres que d'existences dont on avait voulu témoigner, les imprimant sur la surface glacée du temps. Privée de ses racines, déposée sur une terre qu'elle ne connaissait pas, l'Illisible n'avait d'autre choix que de se fondre dans ce paysage qui érodait l'âme, usait l'esprit, délitait le corps. Elle avait choisi de vivre dans les plis d'ombre, d'ignorer la lumière, sa possible vérité. La douleur était en elle qui, les nuits durant, la laissait hagarde. N'ayant personne à qui s'attacher, elle noircissait les pages de ses cahiers d'écoliers, avec application, minutie. Elle pensait, qu'à défaut d'ascendance, un jour, quelqu'un découvrirait la vie qu'elle s'était inventée de toute pièce, qu'un livre en résulterait. Enfin lue, elle serait reconnue et éviterait de sombrer dans ces fosses, ces abîmes qui émaillaient ses journées, les dissimulant sous un ennui sans fin. Les vices qu'on lui prêtait n'étaient que l'envers facile d'un désespoir qui confinait à la disparition. Ô combien elle eût aimé être atteinte d'une perversion l'inclinant à débusquer un partenaire quel qu'il fût. Au moins sa solitude eût-elle été partagée le temps d'un soupir ! Mais non, rien de cela ne se produirait jamais. Seule elle était, seule elle demeurerait sur cette terre cernée de désarroi. La lumière n'avait pas voulu la visiter, elle se vouerait à l'ombre de sa grande demeure, espérant y trouver un peu de quiétude.

De longues années passèrent ainsi, dans un genre d'hébétude, tôt levée pour les rares courses au village, tard couchée à griffonner des notes presque illisibles, des cahiers succédant aux cahiers. Et toujours la quête d'introuvables racines, et toujours la recherche de soi comme au bord d'un aven et de son cercle de calcaire grand ouvert sur une bouche d'ombre. C'est tout à fait par hasard si l'un de ses manuscrits est arrivé entre mes mains. Trouvé chez un antiquaire qui avait dû débarrasser la maison vidée à la mort de son occupante. Par recoupements, j'ai réussi à assembler les fragments, à la manière de tessons de poterie. A la faveur d'un voyage dans cette belle et sauvage terre des Pouilles j'ai pu retrouver le village, faire le tour de l'immense demeure maintenant livrée aux usures du temps. Pendant mon trajet en train, j'avais emporté "Obermann" de Senancour, lisant une lettre par-ci, par-là, soulignant un passage qui me paraissait pertinent. Maintenant, avec le recul du temps, relisant mes notes, je comprends pourquoi, sur le chemin du retour, j'avais glissé un marque-pages à la Lettre IV, entourant ces quelques lignes qu'aurait pu écrire la Solitaire des Pouilles :

"Là, dans la paix de la nuit, j’interrogeai ma destinée incertaine, mon cœur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses, semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je donc ? me disais-je. Quel triste mélange d’affection universelle et d’indifférence pour tous les objets de la vie positive ! "

Senancour, écrivant ceci, depuis Thiel, le 19 Juillet, an I, avait tracé, sans le savoir, le chemin de vérité - cette perte de soi dans l'oubli des hommes -, que, sa vie durant, suivrait la Solitaire des Pouilles, dans la constance du plus profond des désarrois qui se pût imaginer. Parfois, la littérature préfigure-t-elle ce que l'existence offre aux hommes dans un inconcevable dénuement. Pour cela elle est infiniment précieuse, comme l'est toute conscience appliquée à sonder les énigmes de l'âme humaine. Plus tard, quand la mémoire aura conduit son travail d'oubli, je reviendrai dans cette contrée désolée des Pouilles. Peut-être y trouverai-je cette trace déposée sur le sol de poussière qu'une inconnue, un jour, y déposa dans l'espoir de vivre enfin ? Peut-être !

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 10:50
Toujours en avant de nous.

Bain de minuit.

Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Cela se dérobe. 

 

   Ce qui, le plus souvent, nous surprend dans notre essai de nous y retrouver avec les choses c’est cette volte-face à laquelle nous nous livrons qui nous remet dans les mailles d’un immédiat incompréhensible. Nous nous dépouillons de nos vêtures, nous nous immergeons dans la nappe liquide du passé, nous y cherchons les ombres de notre présence effacée, les silhouettes qui furent les nôtres, dont nous sentons encore le trouble quelque part dans le corridor du corps. C’est illisible et d’autant plus soumis à l’imperium d’un acte à accomplir sans délai. Nous voudrions avancer de conserve avec le rythme des jours, voir s’égoutter la trille des secondes, éprouver la chair luxueuse de l’heure, sentir le frémissement pressé des grains du temps. Mais, toujours, cela se dérobe et nous appelle au loin dans un signe d’invisibilité. C’est comme si, armés d’un télescope, nous nous ingéniions à scruter l’au-delà des étoiles dissimulé dans les tourbillons d’une marée primordiale, d’un chaos non encore saisi de la nécessité d’un ordonnancement.

 

   Un vertige nous assaille.

 

   Ce sentiment d’une manière de désolation existentielle inscrit en nous la lame de l’effroi, le silex tranchant d’une question qui s’affaisse sous le poids même de son irrésolution. Jamais ne peut se poser l’interrogation qui nous conduirait aux limites de la raison car, alors, nous serions en dehors de notre essence, incapables de reconnaître dans le reflet qui nous serait retourné par le miroir du futur, de l’espace éloigné, la mesure de qui nous sommes. Nous serions seulement des Narcisses abusés par le paradoxe de leur propre image. Il en est ainsi de tout retour spéculaire en notre direction qu’il contient beaucoup de fausseté et si peu de vérité que son visage est, soudain, celui de l’inconnu, autrement dit celui de l’effroi. De vivre et de n’en pas sentir les rives, pas plus celles du passé que celles du futur qui reculent à mesure de notre hésitante avancée, ceci nous tient dans une sidération sans fin. Alors nous nous débattons. Alors nous n’attendons plus rien de ce présent figé telle une glu, qui nous tient à demeure, au foyer d’un vide si coalescent à notre être qu’un vertige nous assaille et nous ouvre les portes du néant.

 

   Un virage résolu.

 

   Plutôt que de supporter ce fardeau d’inexistence, nous préférons amorcer un virage résolu qui nous met face à une expérience connue, celle des jours anciens dont nous sommes l’aboutissement. Il doit bien demeurer quelque chose de notre être d’autrefois, la flamme d’une ardeur, la confluence d’une rencontre, une incision de l’âme résultant d’un acte d’amour, la vision de quelque beauté accrochée au revers d’une colline ou bien posée sur le paysage noyé sous la clarté de la Lune. Il doit bien ! Simple loi de tout retour sur la terre de sa propre patrie.

 

   Môle du présent.

 

   Voici ce qui, présentement, se rend visible au regard de la conscience. Nous avons replié notre corps dans la posture qui cherche et demande sa voie. Le buisson du visage est dissimulé dans les ornières de l’inquiétude. Une trop exacte épiphanie serait destructrice si, d’aventure, nous nous disposions à ne saisir que des flocons de brume et des oublis en forme de couperet. La pliure des reins est encore attachée au môle du présent, on en perçoit les reflets atténués dans cette lunule qui brille dans l’anse des reins. Un bras, une jambe demeurent dans la zone de presque imperceptibilité, comme s’il fallait se présenter au passé avec toute l’humilité qui sied à la rencontre des choses importantes, des événements fondateurs de l’être. L’autre bras, l’autre jambe s’auréolent d’une clarté d’aquarium, cette étonnante lueur des abysses et des antres marins. Sans doute ceci nous montre-t-il toute la difficulté qui consiste à inverser le cours des choses, à biffer le présent ou, à tout le moins, à l’inclure dans une parenthèse, à le confier au régime contradictoire d’une attente.

  

   Imploration et refus.

 

   La chorégraphie corporelle, ce geste lancé en direction d’une ancienne épopée, voici qu’il se tend identiquement à la corde d’un arc, qu’une main se relève dans une attitude équivoque d’imploration et de refus. Comme au bord d’un gouffre : attrait du vide et répulsion car la chute pourrait signer le dernier acte avant la disparition du monde. Dans le fond, comme surgi d’une invisible paroi, quelque chose flotte dans le clair-obscur des jours anciens. Serait-ce cette mémoire visqueuse pareille à la membrane d’une hydre qui confondrait dans une même vision désordonnée des événements actuels et des épisodes de jadis, cette toile unie qui use sa trame et s’ouvre aux assauts mortifères du temps ?

 

   Cette résille lumineuse.

 

   Et cette résille lumineuse qui parcourt le sol à la façon d’un discours métaphysique inquiet de ne pouvoir surgir au-delà de sa pensée inaccomplie, nullement assurée de la justesse de ses postulats, de l’authenticité de ses hypothèses, qu’est-elle, en réalité, sinon la dernière affirmation d’une fumée se dissolvant dans le ciel illusoire des valeurs ?   Puisque, aussi bien, ses réflexions, ses spéculations ne se laissent apercevoir qu’à la mesure fuyante de ces lignes flexueuses qui, une fois, disent ce côté-ci des choses, une autre fois cet autre face cachée dont nous ne percevons que quelques rebonds, quelques pluies qui cinglent le visage de la philosophie sans l’éclairer, sans en ouvrir la voie vers une affirmation de son être-au-monde. Et le visage de la philosophie, ne serait-il pas le nôtre, celui au gré duquel nous espérons le don d’une sagesse, le dépassement des phénomènes pluriels en direction d’une position unitaire qui ferait de notre connaissance le fondement même de nos certitudes ? Oui, car nous avons besoin de savoir la raison de ces lignes emmêlées du réel qui, constamment, nous abusent. Nous avons besoin de nous éprouver selon la perspective longue du futur, la clarté sombre qui gît aussi, là-bas, au bout du tunnel de nos réminiscences.

 

   Nuit obscure de l’angoisse.

 

  Au bout du tunnel, quoi d’autre que ce gonflement, ce garrot du temps, cet œdème gris-blanc qui fait son œil de Cyclope (cette vue grossie des choses qui ne décèle nullement son être à une si prosaïque disposition de la perception), cette « inquiétante étrangeté » qui fait sa parution de Sisyphe, cette boule que semble faire rouler un inaperçu bousier, un genre d’anonyme individu, d’erratique manifestation de ce qui, depuis la nuit des temps, s’appelle non-sens, et depuis l’aire de la modernité, nihilisme, absurde, position du sujet acculé par cet objet sans feu ni lieu à ne devenir qu’une forme sans devenir, une piètre silhouette clouée par l’arraisonnement de la technique toute-puissante, une ombre cachée par une ombre bien plus envahissante, empire des géants qui dissimulent la volonté sans partage de dominer le monde, de réduire  la prétention des fourmis humaines à figurer sur la scène bariolée de l’existence. Alors tout se réfugie dans le noir, tout fond dans la suie, tout disparaît dans la nuit obscure de l’angoisse. La boule est là qui nous fixe de ses yeux magnétiques. Elle ne va pas tarder à déplier ses flagelles contondants, ses épines venimeuses, ses tentacules boulotteurs de vie, ses griffes qui lacèrent et déchiquètent qui passe à portée de son avidité sans borne.

  

   Démente boussole.

 

   Alors nous ne savons plus qui, du présent, du passé ou de l’avenir, constitue la position stable à laquelle raccrocher l’aiguille de notre démente boussole. Car, en réalité, nous perdons la tête et c’est une danse de saint Guy qui vrille notre corps, torture notre esprit dès l’instant où plus rien ne tient de ce que nous tenions pour assuré : cet objet familier, la courbe de ce paysage, le profil de tel visage, le sourire de tel être, l’amour de telle belle âme. Rien ne s’actualise jamais qui fait sa gigue endiablée, son escarpolette insaisissable, son menuet baroque avec ses appuis alternés qui nous perdent à même leurs constantes oscillations. Pour nous y retrouver, il nous faut des points de repère, une stabilité, la trame d’un projet, une vue qui porte au loin les signes que nous semons ici et là à la manière de ce qui pourrait être notre alphabet, nos premiers mots, l’esquisse d’une phrase dans le réseau dense de la dramaturgie humaine.

 

   Se déploie le chant du monde.

 

   Quelle autre issue, alors, que celle de rebrousser chemin, de rassembler son corps selon son attitude verticale, de se vêtir de ces atours qui sont comme notre seconde peau, d’emprunter ce chemin de lumière qui trace son sillage, droit devant, vers cet océan qui palpite à la façon d’un immense cœur, vers cette montagne qui lève ses rochers en direction du ciel, vers cette plaine où souffle l’haleine régulière du vent, où se déploie le chant du monde ? Bien vite nous aurons oublié cette sombre crypte abyssale de l’inconscience qui nous tirait vers le bas. Bien vite nous rejoindrons le site ouvert des archétypes qui sont les allures fondamentales par lesquelles nous gagnerons, en même temps que notre liberté, la demeure plénière de notre être. Et, faute d’être infiniment libres, mais doués de mobilité aérienne, nous cinglerons, tels de blancs oiseaux parmi les fleuves de l’air et les remous incessants du temps. Cette demeure de la possession de soi qui nous accueille en son foyer toujours renouvelé. Nous volerons haut, assurément ! Nous porterons le bain de minuit en plein midi, dans l’incandescence de son rayonnement, dans la démesure de la puissance, là où plus rien ne peut l’atteindre, sauf la beauté. Autrement dit l’unique miracle de la présence qui, toujours se déploie en avant de nous. En arrière ne sont que les scories éteintes des jours. Il faut allumer des incendies pour les temps à venir. Des brasiers. Oui, des brasiers dans l’été qui chante.

  

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 10:49
Te vois en clair-obscur.

Photographie de Patrick Geffroy Yorffeg

 

"Ô Lumière"

 

CREDO [EXTRAIT]

 

« Je crois à l’opacité solitaire

au pur instant de la nuit noire

pour rencontrer sa vraie blessure

pour écouter sa vraie morsure…»

 

Zéno Bianu.

 

Infiniment proche.

 

***

 

 

   L’automne est arrivé et la lumière baisse

 

   Comment te définir

                 TOI

            Qui fuies toujours sous l’horizon des choses

Comment TE saisir

                  Dans l’approche

                          Dans la fuite

                                   Dans l’approximation du dire

   Pareille à la nuée d’oiseaux

                                                Que le vent emporte

Il ne demeure

                   Qu’un vague poudroiement

              Et alors l’on croît avoir rêvé

               Et l’on suffoque longuement

                                              Dans le bouillonnement

                                                                                      Des draps

 

   Comment ne pas désespérer de

                                                     TE cerner un jour

Autrement qu’à l’aune d’une dépossession

                                             Dire ton nom est déjà TE perdre

                                       Tracer ton esquisse est déjà renoncer à TOI

                                        A ton image perdue dans le ciel de cendre

 

   L’automne est arrivé et la lumière baisse

 

   A peine une frange

                                  Effleurant la terre

A peine une insistance de cristal

Dans le temps qui s’égoutte et pleure

                 Brumes matinales

                Pluies crépusculaires

                      Et entre-deux

Un air tissé

                   De brun

                                 Que rien ne semble atteindre

Une feuille de parchemin jauni

Dans les pages d’un incunable

Avec sa senteur

De papier d’Arménie

Ses notes soufrées

Ses remarques marginales

                           On dirait la chute de sanglots

                             Dans le profond d’un puits

               Ou bien une fugue distillée par quelque violon

                                                                                           Aux confins du monde

 

   L’automne est arrivé et la lumière baisse

 

   Est-ce TOI dont la conscience vacille

                    Sous les meutes de l’heure

Est-ce ma rêverie qui s’obstine

A m’entraîner

                       En des chemins

                                                Qui ne conduisent

                                                                             Nulle part

Sauf dans d’irrémissibles ornières

               Dans des forets

  Que n’ouvre nulle clairière

La clarté est simplement un souvenir

                                                            La vie

                                                                      Une toile suspendue à la plus haute branche

                               Hors de portée

                                                         Hors de saisie

Et nos mains disent l’inutile à tâcher de se vêtir

                                                                            De ce Rien

Qui nous toise

Et nous réduit à la taille du ciron

 

   L’automne est arrivé et la lumière baisse

 

   TU es si semblable

                                  A cette rumeur cuivrée

                                                                      A cette flamme qui brille dans l’âtre

                                                                            A ce feu assourdi du temps

                                            Qui déjà

Nous immole

                     Et nous déporte de nous comme

En notre finitude

                           Tout semble si lointain

                                                                Soudain

   Tout semble si éteint et la vue se perd dans d’inutiles

                  Et troublantes mydriases

Peut-être n’y a-t-il rien d’autre à voir

                                                            Que SOI

Dans le miroir que nous tend la Nature

   SOI

         &

                L’AIMEE

Ou bien l’illusion de ce que l’on est

                                                         Cet infime corpuscule à la recherche

   De cet Autre

Qui lui dirait la réalité de sa présence

                               Ici

                                       Là

En maints endroits afin que la répétition crée

Ce qui jamais n’arrive

L’assurance d’exister autrement qu’à la mesure

De ceci qui n’en a pas

Une braise s’allumant sur l’écran de la conscience

Etincelle de vérité

Dont jamais nous ne pourrions douter

                  

                       « Je crois à l’opacité solitaire »

 

   Dit le Poète

Signant en ceci la même idée d’une dévastation de l’étant-présent

Ne demeurant

                       Au jour

                                      Que ce voile ôtant à nos yeux

La forme même des choses

                                            Leur persistance à être

Dans le tumulte

     Cette rumeur qui dissimule à notre vision

                                                                        Les fondements mêmes de l’être

 

   L’automne est arrivé et la lumière baisse

 

Me disais-tu et alors j’apercevais ceci

        Telle la métaphore de cet étrange parcours

                         Parmi la résille complexe du vivant

Une pomme chutait de l’arbre

                                                 Dans son habit flétri

La bogue d’une châtaigne

(Tes yeux en avaient la sourde brillance)

                                          Faisait son bruit de carton

                                                                                     Roulant au sol

Les tapis de feuilles rouillés

(La couleur de sanguine éteinte de tes lèvres)

Crissaient sous tes pas et nous demeurions

Silencieux

Attentifs à ne pas contrarier le chant du poème

 

   L’automne est arrivé et la lumière baisse

 

   Sur le bois blond que la clarté effleure

La blancheur de ton bras soutenant

                                                         Le casque

                                                                          Diffus

                                                                                     De tes cheveux

Ton visage tel une énigme

      (L’automne disais-tu en est une

        Prétextant cette saison ambiguë

        Entre

                 La claire-voie d’été//

                                                 //La nuit d’hiver)

Ton visage ôté de toute chose alentour

La pente douce de ton cou

Qu’avive cette lame de jour à peine plus vive

                                                                          Qu’un rire d’enfant

Cette question que tu es

                                      Offerte

                                                 En même temps

                                                                            Qu’en Toi retirée

Et ces teintes d’ombre

Cernant de près cet éternel mystère

Elles sont si semblables à ces terres que tu aimes tant

   A leurs sillons tels des rides

   A leur glèbe luisante

   A leurs versants en partance

                                              Pour le séjour des Morts

Car bientôt sera Toussaint

Et la lourde senteur des chrysanthèmes

Leurs têtes ébouriffées

Te font penser à un enfant espiègle

Comme si la Dame à la Faux

Ne faisait que nous jouer une comédie

En réalité tu n’y croyais pas vraiment

                                                            A ces histoires à dormir debout

                                                               A ces sentiments d’outre-tombe

                                                                  A ces pensées de l’oubli

 

Vivants me disais-tu

Nous sommes déjà dans

                                       L’oubli de SOI

Comment ceci pourrait-il être dépassé

Par le seul fait de notre absence

Tu voyais tout

                       Dans un clair-obscur

Je t’apercevais aussi au travers de ce sublime clignotement

                                      Du jour//

                                                   //De la nuit

                       

                           L’automne est arrivé et la lumière baisse

  

    Etait-ce là ton dernier mot pour dire

                                       L’effacement

                                                             La perte

                                                                            Le Rien

          Qui toujours nous arrive alors que la nuit

                                                                           Survient

La longue nuit du repos

   Il fera bon hiverner

En attendant le réveil

D’un nouveau commencement

Puis d’une nouvelle fin

Oui

D’une nouvelle

Fin

     

        « au pur instant de la nuit noire

        pour rencontrer sa vraie blessure

       pour écouter sa vraie morsure…»

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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