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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 09:12
Tout geste est signe vers un destin

Œuvre : André Maynet.

Ici, on est avant le geste, avant la donation, sur le bord de soi et peut-être même dans la boucle, la spirale de son être, là où les choses brillent de leur propre éclat sans que quelque chose soit requis pour que l’on commence à exister vraiment. Une pure présence, une autarcie dont on pourrait faire le site d’une advenue et l’en-dehors serait une simple virtualité, un feu-follet à l’horizon du monde. Tout ce qui vit et se déploie dans son intime géographie se sustente à l’aune d’une radicale immanence, système autoréférentiel que rien ne saurait atteindre, sauf à détruire ce qui se construit du-dedans et trouve sa première justification à ce jeu de miroir focalisé sur l’apparition de ce qui est. Conscience d’une conscience. Singulier pli de l’être faisant sa volte sur l’être et, ainsi, indéfiniment, tant que durera le corps, que s’allumera l’étincelle de l’esprit dans le corridor du temps. Ceci pourrait avoir statut d’éternité tellement le rythme de ce microcosme que nous sommes est coalescent à sa propre contemplation. Le globe des yeux se retourne, éclaire la forteresse intérieure. Les fleuves de sang font leur lacs carmin. La chair vit de sa luxueuse solennité. Les os s’allument en cadence à la lueur du phosphore. Les veines charrient le flux vital selon une infinité d’arborescences écarlates. Et la machine tourne, ronronne, circule librement avec l’aisance des astres à initier leur universel mouvement. On est si bien dans la conque abritante. Tellement lovés sur soi que rien ne semblerait pouvoir atteindre, rompre cette harmonie, entamer cela qui semble s’annoncer à la façon d’une inépuisable ritournelle. On est une noix inexpugnable, une sphère parménidienne scellée sur sa singulière profération, une unité indivisible dont on ne perçoit nullement qu’elle pourrait consentir à s’ouvrir, à répandre les spores au-dehors, là où souffle le vent de l’oubli. Mais on ne veut pas la dispersion. On veut le recueil dans ce qui ne saurait consentir à l’effraction.

Mais voici qu’au-devant de son corps, comme sur la vitre d’un lac dont on émerge à peine, se dévoile un bouton de rose, aux teintes si discrètes, qu’aussi bien il aurait pu ne pas paraître. On incline sa tête vers son étonnante présence. C’est donc une sortie de soi, un phénomène nouveau sur l’étrave des jours, une parole première par laquelle on se dit. Voilà qu’on n’est plus Seule au monde puisque l’on projette ce mot qui, bientôt, va s’ouvrir, déployer sa corolle, coloniser l’aire disponible. Oui, c’est cela, on n’est en-dehors de soi qu’à la mesure du langage, cette vapeur d’une chair lourde, dense, qui ne pouvait se satisfaire de son pesant silence. Les yeux, le sang, les rivières de lymphe, les lianes blanches des axones, tout ceci voulait s’exiler, connaître la périphérie, provoquer ce qui n’était pas soi à paraître, à constituer un espace dialogique. Alors on redresse sa nuque avec un mouvement aussi gracieux que celui du cygne sur l’onde et voici que son propre horizon s’éclaire d’une présence blanche, à la limite d’une parution. Sur la face infiniment lisse du silence se dévoile, soudain, le glissement d’un pied, s’installe la verticalité d’une jambe aussi frêle que le vol du bourdon, que se révèle la tête d’écume d’une fleur tenue par une main délicate. Voilà, c’est tout. L’instant est celui d’un colloque singulier qu’initient deux fleurs dans leur parure virginale. En réalité on ne sait rien de l’homme, de la femme dont le face à face est différé. Provisoirement. L’instant a quelque chose de précieux, de rare, identique au tout début d’un poème alors que le vers n’a pas encore trouvé son rythme, que les mots se retiennent comme au bord d’une césure. Tout peut advenir encore. La rencontre peut avoir lieu, l’amour brandir son carquois, la flèche métamorphoser un cœur en attente. Mais il faut demeurer là, dans cette sublime hésitation que constitue tout geste suspendu. Eve fera-t-elle l’offrande de la rose à Adam, indiquant par ceci le rougeoiement de la passion ? Adam, en retour, lui adressera-t-il la pivoine ébouriffée afin de conclure un pacte et initier le début d’une aventure ?

Mais l’on sent vite combien tout ceci est soumis au registre de la hâte, de l’impatience, du souci de ne pas se résoudre à une douloureuse immobilité. Et pourtant, à seulement dépasser l’apparence, c’est de joie dont il s’agit, mais tout intérieure, fécondée à l’aune de sa propre lumière. C’est une résine qui fait ses perles translucides sous l’écorce de la peau, qui, peut-être pleurera, livrera ses sanglots aux yeux des Existants éblouis. Nous ne savons pas et ne voulons savoir. Combien est heureux ce moment suspendu, cette manière d’irrésolution qui tient la scène en retrait et l’habille de tous les événements possibles, de toutes les occurrences qui pourront paraître ou bien se retirer dans la mutité des aubes grises alors que le jour ne viendra pas. Comme un pendule qui aurait suspendu son incessante oscillation afin que de cette pause résulte un sens nouveau, une promesse, le don d’une surprise. Dans cette image arrêtée, c’est toute la magie de l’illusion anticipatrice dont parlait Diatkine à propos de la jeune mère attendant la venue au monde de son enfant. De cet enfant porteur, par définition, de toutes les grâces possibles, de toutes les ouvertures, de toutes les virtualités contenues dans ce qui se retient et n’est pas encore. C’est cela, regardant le mystère avoir lieu, nous voulons laisser libre l’espace ontologique, lequel choisira les manières de son actualisation, peut-être rose-thé, peut-être pivoine claire de Chine. Ceci n’est pas en notre pouvoir, c’est pourquoi il nous faut consentir à demeurer dans l’ombre, à nous poster dans la cage du souffleur (nous pourrions suggérer, tout au plus), et patienter avant que ne commence la représentation. Nous ne sommes que des êtres des coulisses en attente d’un possible émerveillement. Tout geste est don qui porte sur la scène la pluralité des significations latentes du monde. De ces significations il sera toujours temps de s’emparer. De la belle photographie d’André Maynet à la peinture de Lucas Cranach l’Ancien faisant figurer la rencontre d’Adam et Eve, il y a le même décalage que celui qui existe entre l’illusion anticipatrice dont il vient d’être parlé et le réel fixant dans le marbre l’empreinte de son ordre. Autrement dit le passage d’une liberté à un irrémédiable destin dont, jamais, on n’inverse le cours si ce n’est par le truchement de l’imaginaire ou de la fiction. Chez André Maynet le geste ne peut qu’être évoqué, la réalité hallucinée. Chez Cranach le geste a déjà eu lieu qui attache Eve à Adam ; Adam à Eve dans un événement irréversible, lequel s’appelle exister et n’autorise aucune métamorphose quel qu’en soit le genre. Bien évidemment nous pouvons préférer le traitement du thème que nous propose le peintre de la Renaissance allemande. Cependant la vision contemporaine qui tient en suspens ce qui, pour l’instant, ressemble à un songe, combien cette perspective est belle. Tout comme l’est une idée habitant les hautes sphères de l’intelligible. Oui, c’est ceci que nous voulons !

Tout geste est signe vers un destin

« Adam et Eve ».

Lucas Cranach l’Ancien.

1530.

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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 08:33
Se hisser vers où

                           Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Se hisser vers où

 

Voyez-vous il est si difficile

Déjà

De se tenir debout

De ne point chuter

Dans la première ravine

Venue

De tracer son chemin

Sur la ligne de crête

De jouer les éternels

Funambules

 

Le fil est sous nos pas

Si tendu qu’il pourrait

A tout instant se rompre

Nous envoyer à trépas

Nous n’aurions plus alors

Que le vide pour compagne

L’Absolu pour demeure

 

Se hisser vers où

 

Je divaguais au bord de l’eau

Le rivage me prêtait

Sa rassurante nacelle

Tout était si calme

On aurait dit l’aube

D’un jour nouveau

L’intranquille m’avait quitté

Du moins je le croyais

 

Homme du peu

Et du hautement dicible

Cette vrille du discord

J’étais assez naïf

Pour attendre des signes

Le don d’une vérité

Ils ne pouvaient que proférer

Une insigne parole

Et assurer mon être

D’une immanente joie

Aussi indestructible

Que le roc de granit

 

Se hisser vers où

 

Malgré cette belle assurance

La question était récurrente

Se hisser vers où

Comme si un mystérieux dessein

Inclus dans les choses mêmes

Leur conférait

Une ardeur sans pareille

 

Nous les Terriens

Nous devions quitter

Notre sol natal

Éprouver dans une sorte

D’ivresse

L’embellie des nuages

La sublimité de l’éther

Le délire du Ciel

 

Au Ciel

Je posais la question

De tout ce qui

Par essence

Vouait au dépassement

Au rayonnement

 

La Religion au premier chef

Le Ciel me répondit

Que la mienne me suffisait

 

L’Art ensuite

N’était-il pas là où

J’en décidais la présence

 

Puis l’Histoire

Où il me fut répondu

Que seules

 Mes aventures comptaient

 

Puis la Science

N’était-elle le savoir

Que j’avais construit

Pierre à pierre

Dans le secret

De mon esprit

 

Puis la Philosophie

En existait-il une autre

Que celle qui tressait

La mesure de mes jours

En déterminait le sens

 

Puis la Morale

En sécrétais-je une autre

Qui n’eût été en conformité

Avec mes intimes aspirations

 

Enfin la Poésie

Pouvais-je en éprouver

La texture de soie

Ailleurs qu’en cet ombilic

Qui me reliait à l’origine

 

Se hisser vers où

 

J’avais donc tout en moi

Depuis que le temps

M’avait visité

Et ne le savais pas

Sans doute ce non-savoir

Etait-il la cause

De mes tourments

 

S’élever en quelque manière

Dans la Science ou les Arts

La Religion ou la Philosophie

Revenait à puiser l’eau

A leur source

Qui se confondait

Avec la mienne

 

Je regardais au loin

Les montagnes faire

Leurs taches violettes

En enviant le curieux dessin

En scrutant les grandioses sommets

J’avais une colline ombrée de bleu

Au sein de ce corps mutique

Il s’élevait à bas bruit

Vers plus grand que lui

J’en ignorais

La « multiple splendeur »

 

Se hisser vers où

 

Ce rocher sur la côte

Il ressemblait

À un être pathétique

Tendant vers le Ciel

Sa lourde matière

Se savait-il traversé

De ces nuées de signes

Ou bien gisait-il aliéné

A la pesanteur de la terre

 

Il fait si lourd lorsque

L’orage gronde

Et que l’on n’en peut

Saisir l’Eclair

Toujours les dieux

Se retirent

Qui

Sont

Muets

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 17:02

 

[DEFI – Ma maison préférée – Ni genre, ni contrainte particulière. Décrire.]

 

*

 

   C’est curieux, tout de même, cette impression de fuite des choses à l’amont du temps. Pourtant l’on est sûr de son propre imaginaire, pourtant les paysages, les gens, les détails sont nets, avec leurs beaux contours de réalité. On se dit ‘je n’ai pas rêvé, il y avait bien ici ce modeste hameau avec ses quatre ou cinq maisons, blotties les unes contre les autres, tout en haut de la colline, après il n’y avait plus que les champs, les chemins de cailloux, l’horizon qui montait vers la ligne des pechs, ces plateaux élancés en plein ciel, ils avaient l’empreinte d’une belle liberté, on les croyait dressés pour un avenir sans fin.’ Oui, on dit ceci et l’on sent encore dans les plis de sa chair, cette haie semée de passereaux, cette sente d’herbe qui montait sans se soucier de rien vers les habitats des hommes, ce vieux four pour faire sécher les pruneaux avec sa gueule noire, ses tuyaux de fonte grise qui surmontaient le bâti, on aurait cru à une antique locomotive perdue au milieu des terres.

   On essaie encore de sentir leur densité, de humer l’odeur caramélisée des pruneaux cuits, leur peau granuleuse, ridée, gonflée par cette pulpe généreuse qui, pour un peu, sortirait à l’air libre, il suffirait d’appuyer légèrement du gras du pouce et alors quelle fête, quel suc s’échappant du passé, venant jusqu’à nous, dans sa parure mauve tirant sur le noir ! Oui, je sais, toute évocation d’un passé qui nous fut cher, outre qu’elle pourrait nous tirer des larmes, installe en nous cette manière d’incurable nostalgie, si ce n’est d’infini regret, ce sentiment d’un vide soudain et nos mains n’ont plus rien pour se raccrocher à quelque présence. Tout est toujours en fuite de soi, et cette antienne fait son bruit entêtant, cette assertion pointant, sans doute, en direction d’une légèreté humaine, d’un genre d’inconscience dont les hommes  seraient coupables au seul motif du progrès et du changement, sinon du bouleversement qu’ils impliquent. Les cartes sont constamment rebattues et ne demeurent guère, dans l’éventail de nos mains, que quelques figures éteintes, quelques chiffres qui n’ont plus cours, quelques sculptures usées dont nous ne reconnaissons plus le visage. Une vague forme y dessine sa fuite.

   Ce hameau des ‘Ardrieux’ a bien existé, oui et avec un rare bonheur. Mon Grand-Père maternel y habitait, dans une modeste maison grise accotée à un ancien Monastère, sévère bâtisse de pierres usées que découpaient des fenêtres à meneaux sans vitres, des pigeons en traversaient les croisées en faisant leur bizarre bruit de gorge. Ici, l’on était un peu en dehors du temps, en raison de l’éloignement du village, de la rareté des hommes. On percevait tout juste leurs silhouettes fuyantes plaquées sur le ciel de plomb. Bien évidemment, pour mon jeune âge - je devais avoir dans les dix ans -, le haut Monastère, son côté austère, son esseulement, son air déserté, renforçaient son aspect énigmatique, fantastique. On aurait dit une face de géant aux yeux vides et la petite maison de mon aïeul, plutôt que d’y trouver quelque protection, paraissait toujours menacée de possible disparition, quelques moellons de pierre se détachaient régulièrement des murs, éclataient en mille fragments, se répandaient sur le toit de tuiles brunes de l’auvent qui abritait l’entrée de la maison.

   La composition du logis était plus que sommaire. Une entrée en vieux carrelages à la teinte indécise, la plupart fragmentés, dessinaient des étoiles ou bien tissaient de fuyantes toiles d’araignée. Une chambre sur la gauche, avec son lit de campagne, un sommier posé sur un cadre métallique et le dos constitué de ferrures noires où se laissaient deviner des bobèches en cuivre qui n’avaient vu le chiffon depuis bien des années. Il faut dire, mon Grand-Père, séparé de ma Grand-Mère, vivait seul et le ménage ne le concernait nullement, son travail de commis agricole occupant le plus clair de ses journées. A droite, une cuisine que le qualificatif de ‘rustique’ ne désignerait qu’à l’aide d’un sympathique euphémisme. Au plafond pendait une ampoule surmontée d’une fantaisie en verre ondulé, sa clarté ne faisait qu’éclairer le centre de la pièce, les coins demeurant plongés dans la pénombre. Une table grossière, deux ou trois chaises au cas où des amis passeraient et l’indispensable cheminée dont l’âtre, la plupart du temps, ne montrait qu’un amoncellement de cendres froides et de brandons partiellement brûlés.

   Sur l’arrière, une pièce servait de débarras, le terme ‘embarras’ eût été plus indiqué. Ma Mère, souvent, confectionnait des plats pour son Père, plats que j’apportais plusieurs fois par semaine, empruntant un sentier aujourd’hui disparu. Montant la côte, j’étais toujours escorté par le chant joyeux des oiseaux et l’odeur un peu âcre des baies. Parfois je mâchais des prunelles vertes qui, à leur seule évocation aujourd’hui, diffusent sur mon palais ce nuage sauvage et rude que ma jeunesse se plaisait à goûter comme l’une des premières sensations brutes de l’existence.

   Le lieu qui me plaisait le plus, dans cette espèce de vide sidéral, était la terrasse recouverte d’un toit de tuiles, bordée d’un mur à mi-hauteur, qui courait tout le long de la façade orientée à l’est. C’était un genre de pièce à vivre, à la fois intérieure et extérieure, donnant sur un paysage largement ouvert. On voyait, au-delà de la rivière, le Château Des Tirieux, ses hautes tours, son grand corps blanc, ses dépendances, les ramures vertes de ses cèdres. Puis, plus loin, les carrés réguliers des vergers et, à la limite de la vision, la ferme de mes Grands-Parents paternels où je passais le plus clair de mes jours de congés scolaires, autrefois le jeudi.

   L’auvent était une sorte de bric-à-brac où venaient échouer, au hasard des activités domestiques, des paniers avec des légumes, des sabots de caoutchouc crottés de boue, des outils agricoles, quelques objets sans destination précise. J’aimais m’installer sur une chaise, face au jour qui venait de l’est, feuilletant à l’envi de vieux journaux poussiéreux, des numéros de ‘Sélection du Reader's digest’, mon Grand-Père, curieux d’esprit, y trouvait toutes sortes d’informations, un genre de condensé qui lui permettait de disposer, à domicile, du bruit de fond du monde. Il collectionnait aussi, pêle-mêle, ‘Les Cahiers du Communisme’, des livres sur Marx et Engels dont, sans doute, il ne faisait qu’effleurer les textes, piochant une phrase ici, une formule là, tant leur contenu était obscur pour un journalier agricole. Bien évidemment, à cette époque, je ne pouvais rien comprendre à leurs propos, mais de tourner seulement les pages, d’en lire quelques mots au hasard était un réel bonheur, comme d’entrer dans un domaine mystérieux sur la pointe des pieds et d’y surprendre quelque étrange formulation qui, bien plus tard, devait devenir familière. Mon Aïeul devait s’y retrouver bien mieux que moi malgré un bagage scolaire des plus réduits, ayant quitté l’école à l’âge de neuf ans. Cependant il écrivait de longues lettres à ma Mère lorsqu’il partait travailler loin. Etonnamment elles ne contenaient pratiquement jamais de fautes d’orthographe. Plutôt que d’être un communiste militant, il l’était plutôt de tempérament, un communisme ‘épidermique’ si l’on veut, toujours prêt à défendre la cause des pauvres dont, à l’évidence, il faisait partie, son sort cependant adouci par les prévenances de mes Parents.

   Pendant cette période de l’école primaire j’avais, parmi mes camarades, un garçon prénommé Antoine, fils d’immigrés italiens, qui habitait l’une des maisons du hameau. Notre joyeux binôme, non content d’explorer les haies et les champs, se rendait souvent dans le mystère du vieux Monastère dont il tâchait d’explorer le moindre recoin. Nous entrions par une porte de dimension modeste, dans une envolée de plumes et une bordée de roucoulements. A l’évidence nous dérangions le peuple colombin qui se dispersait dans une manière de nuage cendré, rehaussé de touches cuivrées. C’était un peu comme un jeu, peut-être même l’expérimentation de notre juvénile puissance, nous étions plus forts que ces volatiles que nous mettions en émoi. Antoine avait la fougue de son jeune âge à laquelle se mêlait une naturelle audace attachée à l’exercice d’une vie rude. A l’époque, être fils d’immigrés voulait dire être la proie des quolibets de ses petits camarades et être considéré, en quelque sorte, comme un marginal si ce n’est un fils du vent sans foi ni loi, un sauvageon livré à ses propres pulsions.

   Avec Antoine nous nous entendions bien. Je ne partageais nullement le vice rédhibitoire qu’il cultivait pour le goût du tabac. Il n’était pas rare qu’il se fît punir volontairement par le Maître d’Ecole pour une raison simple. Ce dernier jetait régulièrement, dans la cour, de longues cigarettes à peine fumées qu’il récupérait le temps que l’Instituteur mettait à fermer les volets. De la maison où j’habitais, parfois je m’amusais à l’observer. Il montait la côte qui conduisait aux ‘Ardrieux’, laissant s’échapper derrière lui de fins nuages de fumée. Toujours, sur lui, il portait un briquet de façon à ne pas être pris au dépourvu. Nous étions donc des Robinson Crusoé explorant leur île. Certes nos découvertes étaient plus que modestes, conformes qu’elles étaient à ce que livrent habituellement toutes les masures : vieilles bouteilles culottées de crasse, vieux journaux jaunis, cartons ondulés, planches, bûches de bois. Un jour parmi ces jours de modeste cueillette, à l’étage, dans un recoin de la pièce, un vieux pistolet à barillet, sans balles, heureusement pour nous. Le mécanisme fonctionnait et du fait de la trouvaille commune nous en avions un usage alterné. Je ne sais aujourd’hui ce que cette arme est devenue. Sans doute a-t-elle sombré dans un antique coffre, seule la mémoire en conserve l’inaltérable empreinte.

   De la pièce du haut, nous dominions un vaste horizon, guetteurs au sommet de leur nid-de-pie, vigies heureuses auxquelles nul ne pouvait soustraire le vaste paysage apparaissant au-delà des croisées à meneaux. Ces souvenirs d’enfance sont précieux parce que inentamables, ils brillent tel un sémaphore dans la nuit. Aujourd’hui, à défaut de retrouver le passé, j’ai voulu revoir les ‘Ardrieux’ ou bien ce qu’il en demeure.

   Eh bien, de cette colline plantée de quelques maisons rustiques surmontées de la bâtisse du Monastère, plus rien ne subsiste qu’un entassement de villas toutes semblables, affligées de ce vilain mimétisme qui caractérise si bien notre société actuelle, laquelle normalise les goûts, uniformise les conduites, fond tout dans un identique creuset d’où rien ne sort qu’une impression de confondante confusion. Comment s’y retrouver dans ce naïf ‘Legoland’ ? Tout est équivalent à tout, à tel point que je me suis demandé si les autochtones n’étaient des copies conformes les uns des autres, des facsimilés en écho, des Dupond et Dupont à la Hergé, interchangeables à l’infini, manières d’images se reflétant en abyme, un portrait en appelant un autre, puis un autre, ainsi sans qu’aucune différence, jamais, ne pût se donner comme signifiante. Telle cette ancienne publicité pour la peinture Ripolin que j’aimais regarder dans un agenda où mes Parents notaient tout, aussi bien leurs rendez-vous, que des recettes de cuisine ou des astuces de bonne femme. C’était en quelque sorte un genre de duplication de l’Almanach Vermot.

   Sauf que le réel que j’ai rencontré n’était nullement une illustration du célèbre Almanach. Une impression de déréalisation, de dépersonnalisation, un arasement des choses qui les laisse muettes, immobiles, serties dans des vêtures qui ressemblent fort aux corsets d’autrefois, les corps y étaient comprimés, dressés, violentés si l’on veut, afin que leur géographie se conformât aux préceptes de la dernière mode qui, le plus souvent, n’est que la duplication d’une autre qui a été oubliée et qu’il convient de ressortir des archives pour en faire une nouveauté. Le processus de la mondialisation à marche forcée est consternant. Maintenant, il faut que nous soyons tous conformes à une norme, passés au moule d’une mode dont d’autres ont décidé pour nous qu’elle devait être de telle ou de telle manière. Et ceci concerne nos anatomies, aussi bien que la façon de nous comporter, de nous vêtir, de nous nourrir, sans doute au final, d’aimer aussi puisque la subversion du réel peut aller jusqu’à aliéner  notre propre façon d’être, jusqu’en son plus intime.

   Les ‘Ardrieux’ façon moderne, c’est l’antonyme exact de la réminiscence proustienne, cette façon si subtile de retrouver le passé, d’en extraire le suc singulier, de le reporter au présent qui le décuple et le magnifie. Certains philosophes prétendent que la sensation vécue autrefois est plus vive, donc plus signifiante que le travail de mémoire qui s’y exerce, genre d’euphémisation de la rencontre première. Combien ils se trompent, combien ils réduisent l’expérience à une simple rationalisation, laquelle dilate l’événement princeps au détriment de ce merveilleux sentiment du ressouvenir qui exalte une nouvelle fois le passé pour le féconder de tout l’intervalle temporel qui en a accru la charge de bonheur. Autrement dit le souvenir de l’amour est peut-être plus fort que l’amour lui-même. Oui, cette assertion ne paraîtra étrange qu’aux yeux de ceux qui font de la rencontre un lieu ponctuel dépourvu d’avenir. C’est être volontairement amnésique et accorder à cette perte la vertu d’un talisman que croire à l’instant passé en sa foncière et définitive valeur. Pour la simple raison que la temporalité est un flux dont, jamais l’on ne peut dissocier les phases. Tout est lié qui vient de loin, qui va loin.

   Ce que j’ai vécu hier sur le mode de l’intensité ne s’est nullement arrêté à cet hier, aujourd’hui disparu ; hier a continué, se projetant dans le présent d’aujourd’hui, y déposant, telle une offrande, ce qui a eu lieu et trouve son naturel prolongement. Si l’événement originaire était le seul possible, cela voudrait dire, d’une manière strictement logique, que le temps n’existe pas, que l’instant est la seule vérité, que l’immuable et l’immobile sont les seules conditions de possibilité d’un vécu. Mais, bien évidemment, en un seul empan de signification, nous sommes, sans césure aucune, passé-présent-futur à la fois car il ne saurait y avoir le moindre hiatus se logeant au sein de nos esquisses, passées, actuelles, en projet. Pensez à la figuration en abyme du peintre de Ripolin - car il s’agit d’une seule et unique personne -, ces représentations sont de simples trajets faisant phénomène à des endroits différents du destin du peintre. Autrement énoncé : leur singulière temporalité.

   La mémoire est toujours accroissement, jamais réduction, jamais aboutissement de notre propre histoire à la réduction d’une peau de chagrin. Aussi, le jugement le plus souvent hâtivement porté sur l’attitude nostalgique, en faisant une faiblesse, un gentil radotage, la mise en musique mièvre d’un passéisme - le fameux ‘c’était mieux autrefois’ -, se trompe totalement de cible. Ce sont eux, les soi-disant ‘modernes’, les censeurs du passé, qui sont dans la plus verticale erreur. Enonçant ceci, cette assertion creuse, ils ne font que saper leurs propres fondements. Un homme, une femme, parvenus à l’âge de la maturité, peuvent-ils sans risques se couper de leurs propres racines, décréter en quelque sorte leur naissance oubliée, reléguer leur finitude aux calendes grecques, encenser l’instant qui bourgeonne et le définir comme celui qui est, dans une manière d’éternité ? Non, bien évidemment. Proférant la vérité de l’instant, ils sont déjà dans l’erreur puisque leur futur leur a ôté leur précieux instant à seulement prolonger son être au-delà de cet ici-maintenant qui, certes, a beaucoup de consistance, mais n’en a aucune au regard de la fuite éternelle des choses.

   Nous regardons dans le dictionnaire et voici la définition de la ‘nostalgie’ : ‘État de tristesse causé par l'éloignement du pays natal.’ Est-ce donc ce fameux ‘état de tristesse’ qui inquiète les défenseurs de l’instant ? Mais n’ont-ils jamais eu d’enfance, éprouvé plein de petites joies lors de rencontres anciennes, connu des Maîtres inoubliables, reçu des Autres qui furent, quantité d’offrandes qui, aujourd’hui, résonnent encore en eux à la façon d’une chanson, d’un refrain qu’ils ne peuvent oublier ? N’ont-ils nulle souvenance du sol natal, cette terre essentielle où plongent leurs racines, dussent-ils affirmer leur autonomie, leur liberté qui, cependant, ne saurait les exonérer de poser leurs pieds sur une assise qui les assure de leur marche ?

   Certes le temps ancien ne possède nullement toutes les qualités, loin s’en faut. Mais l’actuel ‘village mondial’, cette varlope qui nivelle tous les comportements à défaut de les rendre égaux en droit, cet outil donc ramène les consciences à un tel état d’indistinction que plus rien ne fait signe en direction d’une marque saillante faisant apparaître Pierre différent de Paul, une ville différente d’une autre, une banlieue d’une autre, une voiture d’une autre. Les automobiles actuelles se fondent toutes dans un unique moule indistinct, si bien que nous n’établissons entre elles nul contraste, le mimétisme étant la règle absolue de la consommation planifiée à l’échelle mondiale.

   Cet amalgame continu des genres, pour innocent qu’il paraît, n’en détermine pas moins une uniformité qui devient inquiétante au motif que notre propre liberté en est atteinte au plus profond. L’Histoire a-t-elle une logique, le cours des Civilisations un trajet depuis longtemps tracé ? Non seulement nul retour en arrière n’est possible mais le cycle des mutations successives risque bien de se renforcer au point que nulle culture, nulle tradition, nulle conduite ne se reconnaîtront plus dans ce qui adviendra comme existence aux humains que nous sommes. Humains, encore pour combien de temps ? Menacés par la tyrannie constante de la cybernétique, amoindris par les soi-disant succès de ‘l’intelligence artificielle’. Cette dernière dit bien le mode ‘artificiel’ au gré duquel elle croît, le mépris de la Nature qu’elle suppose, le règne sans partage de la toute puissante Technique. Oui, nous les générations d’antan nous sentons loin du compte, non que nous soyons incapables de maîtriser ces techniques, mais parce que nous comprenons du fond de notre expérience que le destin de l’humanité ne tient plus qu’à des séries de chiffres, que tout devient calculable, que bientôt, tracés, poinçonnés comme de simples cobayes, nous serons réduits à n’être que des objets manipulés par les puissances aveugles qui mènent le monde.

   Digression, certes, mais comment l’éviter ? Dans la glace miroitante de mon rétroviseur, alors que je redescends la colline, après un crochet par ce qui fut les ‘Ardrieux’, qui n’en conserve de souvenir que ce monticule de terre où s’amasse le groupe compact des pavillons, je n’ai plus d’illusion aucune sur la capacité de l’homme d’effacer ce qui constitue son bien le plus précieux, à savoir sa mémoire, son histoire, les mille allées au cheminement desquelles un destin se trace en tant que singularité inoubliable, ineffaçable. Bien sûr les murs ne sont que des réifications de nos sentiments, de simples concrétions élevées par certaines consciences, pour d’autres consciences. Les murs de Ninive, de Jéricho, les hautes Tours de Babel ont disparu ou bien il n’en reste que de simples témoignages ruinés, partant pathétiques. Quelques Touristes bavards et distraits en prennent acte, photographiant ici et là, tel fragment de pierre, tel témoin usé de ce qui fut et dort maintenant d’un sommeil profond déserté de songes. Comment pourrait-on encore rêver à quoi que ce soit quand vos fondations qui, en même temps, sont vos fondements ont été mis à bas, ne suscitant même plus un étonnement dont on eût pu tirer quelque leçon, donner le site à quelque interrogation ? Au rêve il faut l’espoir, au rêve il faut la liberté.

    Je n’ai pas revu Antoine depuis des décennies. Je ne sais ce qu’il est devenu. Verrait-il la métamorphose - non, je veux dire la démolition pièce à pièce - des ‘Ardrieux’, aurait-il au moins un pincement au cœur ? Songerait-il au vieux Monastère dont nous avions fait notre ‘Speranza’ pour rejoindre la mythologie de Robinson ? Ferait-il au moins tourner le barillet du révolver avec autant d’habileté qu’autrefois ? Introduirait-il, dans chacun de ses logements, cette myriade de beaux souvenirs qui tissèrent à notre enfance une toile qui fut de soie, qui n’est plus que de coton, des ajours s’y voient pareils à la fuite des jours ? Ce barillet qui tourne ne pourrait-il constituer l’allégorie du temps qui passe et caracole avec sa belle circularité, un éternel recommencement dont, jamais, nous ne souhaiterions interrompre le cours ? Je pense à ceci, à cette idée qui n’en est une, plutôt une manière de lubie. Maintenant je ferme les yeux, me livrant tout entier au carrousel des images d’autrefois. Se détache avec netteté la silhouette des ‘Ardrieux’ dont personne, jamais, ne me dépossèdera. Peut-être le seul avoir réel qui soit !

 

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 08:01

 

Erotique du regard.

 

 

 6

A propos de Zoï - Photographie : Ivor Paanakker.

 

 

 

   Evoquer ce seul mot, "érotique",  et déjà nos sens sont en alerte, et déjà nous frémissons pareillement au jeune chiot retrouvant, au bout de sa truffe humide, les mamelles ruisselantes de lait de Celle qui lui donna vie, lui conféra existence parmi la grande meute canine. Car, à défaut d'érotisme, n'en déplaise aux cagots et aux obséquieux, ni le cabot, ni l'Ecriveur-impénitent ne seraient là à dresser, devant vous, l'étendard de l'orgueil à nul autre pareil : être et savoir que l'on est. Mais, il est de bon ton de trouver érotisme partout, même là où celui-ci ne saurait paraître : dans la petite minauderie télévisuelle; dans la marque parfumée pour intérieur bourgeois; dans la chambre d'hôtel luxueuse avec vue sur  palmiers.

  Ici, l'on reconnaîtra qu'il ne s'agit que d'un érotisme de pacotille, lequel confond l'enveloppe avec la petite friandise qui s'y dissimule. Jamais chambre ne pourrait appareiller vers les somptueux rivages de la volupté, si cette dernière, la chambre, ne dissimulait deux âmes enlacées pareillement aux  promesses et étourdissements du "Lai du chèvrefeuille". Car, à défaut de baguette de noisetier, son amour, il faut bien le graver quelque part, afin que l'Aimél'Aimée, l'apercevant, puissent aussitôt, mis en alerte, convoquer la grande cohorte des sentiments. Car, si l'érotisme présente quelque vertu, c'est bien d'assembler deux êtres dont le destin doit aboutir à une symbiose, à une fusion des affinités dans un même creuset.

  Et l'érotisme, s'il devait recevoir pour image une attitude qui le résume d'un seul empan, eh bien nous dirions qu'il suffit d'imaginer une attente inquiète en même temps que fébrile et nous aurions ainsi une idée assez exacte de l'étrange alchimie qui l'habite du-dedans. Car tout ceci,"voyez-vous" - si nous pouvons nous permettre cette expression destinée au visible -, se joue à l'intérieur, en vase clos, comme pour une mystérieuse cérémonie secrète.

  L'érotisme, contrairement aux idées reçues, n'est jamais l'exposition au regard d'un objet du désir. Nul besoin d'un piédestal. Bien au contraire. C'est dans le silence de la vision, lorsque les yeux trop abreuvés de mondanités et autres facéties humaines, souhaitent se ressourcer à l'aune d'un regard neuf que tout se décline dans l'ordre de la divine surprise. Ainsi, l'érotisme est-il plus dans l'art de regarder que dans la vue qui bâtit de quelconques chimères. S'il en était ainsi, que l'érotisme soit simplement ce-qui-est-porté-devant-nous dans une manière d'évidence, d'extériorité bavarde, alors tous les objets de même nature seraient universellement considérés comme identiques, la même icône plastique recevant, en tous lieux, en tous temps, l'hommage appuyé de milliers d'Amants éplorés, de milliers d'Amantes dévorées de passion. Or, chacun sait qu'il n'en est rien et que la réalité du désir est tout autre. C'est du-dedans-de-nous que nous projetons sur l'Autre notre propre part d'incomplétude, cet Autre que nous avons élu, élue et qui réalisera notre essentielle assomption, assurera notre plénitude d'être par son rayonnement. Singulier. Chaque amour est unique, comme sont uniques les Amants qui lui donnent site.

  Mais, détournons un instant notre esprit des considérations abstraites et portons notre "regard"  sur la photographie. Énoncé de telle manière, il ne s'agit que de commodité car, en réalité, ce n'est pas de notre regard dont il s'agit. Nous sommes pris en charge par le regard du Photographe, nous sommes dans l'œil-même de son objectif. Nous sommes conviés à regarder par procuration. Mais, de ceci, de cette vision par défaut, nous ne sommes pas alertés. Donc nous croyons voir un cliché érotique et bien malin serait celui qui viendrait nous prouver le contraire ! Eh bien, soit. Erotisme, là, devant nous et rien d'autre. Sans doute sommes-nous fascinés par le Modèle; sans doute trouvons-nous sa posture affranchie, sinon provocante; sans doute une certaine beauté nous ravit à nous-mêmes alors que le désir laisse pointer son impatience. Certes nous ne pouvons renier les qualités esthétiques de l'image, de Celle-qui-pose, nous ne pouvons nous abstraire de cette lumière qui fait son mystère, de ce clair-obscur tellement incliné aux amours clandestines ou bien aux cérémonies orgiaques. Soit encore. Mais est-ce bien l'image qui nous dit cela, qui nous intime l'ordre de devenir des porteurs de désir en direction de la belle Effigie qui semble se détourner de nous ? Ou bien est-ce nous qui, de notre propre chef, avons projeté quelque sombre corridor nous habitant vers cette scène dont nous souhaitions, inconsciemment, sans doute, qu'elle nous permît quelque accomplissement de l'ordre du plaisir ?

  Il est toujours si difficile de s'y entendre avec l'imbroglio des sentiments, des envies rentrées, des jalousies, des fantasmes, de la lubricité, des pulsions et alors, cela fait, au centre de nous-mêmes, une manière d'infini maelstrom, de turbulence, jeu auquel nous risquons de perdre jusqu'à notre libre arbitre. Car l'amour et ses infinies variantes, des plus glorieuses transcendant l'Autre, à celles inglorieuses le métamorphosant en pur objet de nos désirs, la gamme est étourdissante des comportements, attitudes, impulsions, tendances, passages à l'acte et autres lapsus qui ne sont "révélateurs" qu'à l'aune de la formule indigente qui les anime. C'est encore pire qu'il n'y paraît et, afin de démêler l'écheveau des contradictions, tous les divans psychanalytiques du monde n'y suffiraient pas.

  Mais il faut préciser. L'érotisme, accordons-nous à cela, n'est jamais cette intention recevant une finalité précise : à savoir telle ou telle figure qui ferait phénomène à l'horizon de notre conscience sous telle ou telle forme particulière. Nous voulons dire que l'objet de notre visée ne sera ni cette Amante-ci, ni cette Amante-làL'Amour seulement avec son étrangeté, son nimbe de brume, son irréalité diaphane. A le dire plus précisément, un genre d'abstraction, sinon d'absolu. A tout le moins un inconnu dont il nous faudra bien nous accommoder en attendant la révélation. C'est exactement ce que nous dit cette image. Initialement nous pensions être les dépositaires de cet érotisme si tentant, alors que nous n'en étions que la lointaine chambre d'écho. Nous ne nous y disposions qu'à la manière d'étranges Voyeurs cachés dans les coulisses. Mais c'était sur la scène qui nous était offerte que se jouait la merveilleuse dramaturgie. La destinataire de l'événement érotique, c'est uniquement elle, L'ATTENTIVE, elle dont la frêle et élégante silhouette est entièrement tendue vers ce qui s'annonce, mais dans une manière de clandestinité, dans la réserve. Et c'est bien dans ce mouvement-là, de suspens, de doute, de souveraine ambiguïté, d'étonnement différé que s'installe la réelle figure d'un érotisme en voie d'accomplissement.

  Car l'érotisme est toujours en voie de…, en médiation, en passage vers plus grand que lui. Avant ceci, il n'y a qu'une attente sans objet; après ceci il y a surgissement dans le trop plein de l'amour et, alors, on ne parle déjà plus d'érotisme, mais de sentiments, de passion, de don de soi. L'érotisme est ce mouvement jamais accompli, comme hissé sur la pointe des pieds, cherchant à apercevoir ce qui se dissimule derrière le paravent mais qui, pour l'instant, ne s'y inscrit qu'à titre d'ombre chinoise. Jamais le Sujet occupé d'érotisme ne peut savoir la pure révélation de son désir. Eros possède dans son carquois une multitude de flèches. Jamais on ne sait laquelle sera élue par le Divin Archer. C'est seulement pour cela que nous vouons à l'érotisme un culte sans pareil. L'ATTENTIVE, dans une identique disposition d'esprit se poste sur le seuil de l'événement qui surgira de l'ombre, espérant y trouver étonnement et un genre de ravissement. L'érotisme est cette réserve de soi sur le bord de la révélation ou bien il n'est pas. Cela nous le savons tous mais notre naturelle hâte nous pousse toujours dans le dos, nous provoquant continuellement au faux-pas, à la chute dans la non-vérité. Cela nous le savons mais sommes volontiers amnésiques. Cependant la belle ATTENTIVE demeurera dans la conque de notre mémoire comme l'une des formes possibles de l'avènement. Nous ne saurions le lui reprocher ! 

 

7-copie-1 

Eros d'après Bouguereau.

 

Source : Eros. 

 

 


 

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30 mai 2020 6 30 /05 /mai /2020 07:48
Esquisse d’une peine

        Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

Toi l’Esseulée

Comment pouvait-on te rejoindre

Tu semblais si enclose en toi

Plongée dans une méditation

Qui sans doute te dépassait

Où étais-tu donc

Qui ne pouvait se dire

Dans quel lieu d’étrangeté

Dans quel temps tissé de rien

Et ce cruel silence autour

Et cette meute de bruits dedans

Qui devait forer

En ton corps

L’incision d’un deuil

 

*

 

Vois-tu te regardant

Je me reculais insensiblement

De manière à te saisir

En ton entièreté

Mais était-ce au moins

Possible

Aperçoit-on jamais quelqu’un

Avec son passé

Son présent

Son futur

Le temps est cette idée

 En fuite d’elle-même

On cherche l’instant

Et l’on ne trouve

Qu’un peu de poussière

Le gris d’une fumée

Se perdant

Dans le corridor

Des nuages

 

*

 

Te sais-tu au moins

Nommée

Par mes soins

Entourée

 Des plus exactes attentions

Placée dans l’écrin

Qui s’essaie

Au verbe du monde

Il est si étrange

De ne rencontrer

Que la fugue des choses

Un massif de cheveux

Dans le noir

Des épaules d’albâtre

Leur chute dans le jour rare

L’angle des bras

Tel une tristesse

Les mains crochetées

Aux genoux

Suppliantes

Révulsées

Atteintes d’hébétude

Le fût des jambes planté

Dans l’indifférence du sol

Comment aborder tout ceci

Hors les mots de la déréliction

 

*

 

Autour de toi je vois ceci

Qui je suppose te rend

Invisible

A toi-même

Aux autres

Le ciel en coulée sombre

Est-ce un bronze

Un vert-de-gris

Sa nuance est si austère

Son air si dense

Jaune l’horizon

Où ne se découpent

Que des étrangetés

Un temple est posé là-devant

Avec son fronton si régulier

Une horloge y a suspendu

Son heure

Sans doute destinale

Sans doute d’effroi

Puis le noir des arcades

Mystère gonflé d’ombre

Une galerie teintée de cendre

Aux colonnes démesurées

Hautaines

Sidérées

Engluées

Dans leur propre matière

Ombres longues décidées

À entailler

À dépecer

À tuer

Le sang est déjà présent

Le long des coursives de pierre

 

*

 

Deux hommes en discussion

Mais s’agit-il de figures humaines

Leur rigidité est telle

On dirait les Marionnettes

De la Mort

Ne disent rien d’autre

Que leur absence

Des causeries des gens ordinaires

Leur funeste préoccupation

T’attendent-ils

Toi L’Insurgée

Pour te conduire à trépas

Ton immobilité est si grande

La démesure d’un marbre

La fermeture de la statue

A autre chose que son secret

Un triangle

Un rectangle d’ombre

La découpe blanche

 D’une fontaine

Une eau noire y brille

D’un inquiétant éclat

Autour la terre est un tapis

De haute laine

Qui ne laisse passer

Nul son qui viendrait

De l’abîme

En réalité il est

En toi

Vacant

Librement ouvert à ta venue

Il est l’écart qui te sépare

De ta propre présence

Es-tu autre qu’une esquisse

Sur une toile

Nous n’attendons qu’un signe

Pour venir t’y rejoindre

Sais-tu le peu de réel

Qui nous habite

Nous aussi sommes

Des songes

Des scansions que le temps

Aurait dispersées

Au hasard des routes

Longuement

Nous errons

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 mai 2020 5 29 /05 /mai /2020 08:33

   

    Qui donc n’a jamais rêvé de posséder une maison au bord de l’eau, une sorte de havre de paix que frôlent les eaux calmes d’une rivière ou bien celles, étincelantes, d’un lac et, encore mieux, la belle densité des flots infinis d’une mer ou d’un océan ? Sans doute est-ce un rêve venu du plus loin de l’enfance, peut-être lorsque nous avons attrapé nos premiers poissons à la ligne, canoté sur un étang, appris à nager lors des vacances d’été dans ce, qu’autrefois, l’on appelait d’un terme emphatique, ‘station balnéaire’ ? Mais peu importe l’origine, la fascination est toujours là qui cherche un paysage aquatique à sa mesure.

   Eh bien, ce rêve le voici. Vue depuis sa façade arrière ma maison n’est rien moins qu’ordinaire et, assurément, nul ne se retournerait pour la regarder, encore moins la photographier. C’est un parallélépipède blanc, vertical, percé de cinq fenêtres symétriques peintes en bleu azur, lequel renvoie la lumière presque aussi bien qu’une surface claire. Une porte encadrée de jardinières communique avec la rue. Une petite place plantée de mimosas et d’oliviers clôture une scène somme toute banale. Il faut longer la maison sur son flanc gauche, descendre quelques marches et là, face au miroir de la mer, elle révèle toute sa généreuse beauté. Deux étages. Tout en haut, un petit balcon en fer forgé s’ouvre devant les fentes d’une persienne bleue, là est mon bureau, je devrais plutôt dire ma pièce d’écriture. A l’étage au-dessous, un autre balcon qui longe toute la façade. Une pièce à gauche, ma chambre ; une pièce à droite, l’atelier où je peins, sculpte, façonne diverses pièces en bois, terre ou métal. Tout en bas une porte-fenêtre qui donne accès au séjour-cuisine. A droite de la porte, un bâti de ciment sur lequel je pose des galettes de mousse recouvertes de tissu, c’est le lieu de mon assise, le coin des méditations si l’on veut.

   Ainsi, je pourrais dire ma maison à l’infini, décrire chaque objet des différentes pièces, dire les murs chaulés, les rais de lumière qui traversent les lieux de vie lorsque les persiennes sont tirées, le chevalet dans l’atelier, les liasses de papier, les rouleaux de toile, les tubes de couleur, les poils des brosses, certains sous forme d’éventail, d’autres en amande. Certes je pourrais dire tout ceci, mais pour autant aurais-je tout dit après cette manière d’inventaire à la Prévert ? Non, je n’aurais fait qu’énoncer, dresser un état des lieux et peut-être aurais-je manqué l’essentiel, à savoir de montrer l’âme de ma maison. Si, d’une façon toujours conventionnelle, chacun pense à l’âme comme à une possession intérieure, et ceci est sans doute exact, combien l’âme d’une chose est aussi entièrement redevable de ses entours. Car l’âme est infiniment mobile, ici et là en même temps, en haut de la colline plantée de chênes-lièges, de buis et de houx, puis dans l’enceinte du village aux maisons blanches comme du talc, puis sur la laque turquoise de la mer, sur le chapelet d’îles volcaniques, éruptions noires qui trouent la toile d’eau.

   Ce que je veux dire, ici, c’est que la maison n’est nullement dissociable du lieu qui l’entoure, qui ‘l’accueille’, ce dernier lexique serait plus adéquat. Alors c’est depuis le paysage dans lequel elle est enchâssée que je vais tâcher d’en prendre possession, comme si elle était une Etrangère, une Inconnue que j’essaierais d’amadouer, réalisant une approche discrète, un genre de grésillement tel le bourdon dans l’air solaire ; personne n’y prête garde et pourtant le bourdon existe et vaque à ses occupations. Je suis parti de l’ilot Sortell, un endroit minuscule, une accumulation de roches brunes avec d’étranges bâtis blancs qui les relient entre elles, des touffes d’agaves s’y développent, des griffes de sorcières aux belles teintes de fuchsia, elles font éclater dans l’air embaumé de capiteuses fragrances, des pins parasols y épanouissent leurs bouquets vert-pâle, parfois, sous la haute lumière du Sud, ils paraissent jaunes, presque paille. J’ai franchi le minuscule pont aux cinq arches en ogive, je suis passé devant une ‘finca privada’, une propriété entourée de hauts grillages, j’ai longé des falaises de dalles plates, des plages de galets où des enfants s’étaient amusé à dresser de hauts cairns.

   Toujours, en ligne de mire, j’ai eu ‘Bella vista’, c’est le nom que j’ai donné à mon hôtesse. Certes il n’est guère original mais il a au moins le mérite du réel, la dimension de cette imprenable vérité, tout comme cette large vue de la baie cernée de rochers que nul ne pourra m’enlever, dont nul ne pourra me priver. Voir est pure offrande. Regarder un beau paysage, bien inestimable, ô combien plus précieux que les richesses pécuniaires du monde. Vos économies, les valeurs thésaurisées, vous pouvez les perdre du jour au lendemain. Jamais l’on ne pourra ôter de votre vue ce qui s’y inscrit avec la nécessité de ce qui est rare. De ce qui est précieux. Connaissez-vous bien plus subtil que la courbe de l’horizon, la crète de la montagne, l’ovale d’un lac, la délicatesse d’une aurore boréale ? Non, rien n’est plus exact que ceci et c’est pour cette raison que ‘Bella Vista’ et moi sommes en couple depuis longtemps et le demeurerons tant que notre entente commune durera et je la crois éternelle. Parfois, connaître un sentiment d’éternité, ceci : se sentir bien quelque part et souhaiter y rester au-delà du temps, de l’espace.

   Mes sandales de cuir ont résonné sur le damier de schiste gris qui longe ma maison. Un instant je me suis assis sur le mur qui longe les rochers, les pieds flottant dans le vide. Quelques bateaux de pêcheurs font leurs sillages blancs sur l’eau étale de la baie. Nous sommes encore en morte saison et, en dehors des autochtones et de très rares passants égarés, le calme est ici souverain, si bien que l’on n’entend que le mince ressac des clapotis et, parfois, venant de la mer, les cris rocailleux des mouettes. Je demeure ainsi, un grand moment, logé au creux de cette nature si généreuse, badigeonné de soleil et caressé par la plume d’un air qui ne prend appui que sur le bleu du ciel. Sur ma gauche, dans une brume diaphane qui peine encore à se lever, l’essaim encore indistinct des maisons blanches couvertes de tuiles couleur saumon. Déjà, sans doute, des trajets s’y illustrent. On va chercher du pain au levain au ‘forn de pa’, des journaux chez Can Martinez, on va boire un café dans la grande bâtisse de l’Amistat aux baies largement ouvertes sur le ‘Riba Nemesi Llorens’, la grande promenade en bord de mer. Ces noms sonnent si bien et l’aventure onirique est là, logée au tréfonds de soi, pareille à une sorte de douce cantilène qui serait soudée à votre chair, amarrée pour de longs temps de plénitude.

   J’ai regagné ‘Belle Vista’, la contournant par la droite. Je suis entré par la façade arrière encore bleuie d’ombres légères. Des enfants jouaient à se poursuivre dans le modeste square, juste la taille d’une carte postale. Je suis entré dans ma pièce d’écriture. Sur ma table, quelques feuilles griffonnées parsèment l’espace de travail. Les niches creusées dans les murs épais sont le refuge de milliers de livres. Les maroquins de cuir sombre alternent avec les couvertures graphiques des Livres de Poche, les reliures fauves des essentiels, dictionnaires et encyclopédies, des relations de voyage, puis ce sont les dos austères des essais, les couvertures ivoire des romans à l’insigne de la ‘nrf’, puis la grande collection de volumes dédiés aux Prix Nobel, puis mille et un plaisirs de lecture qui dorment dans les rayonnages, n’attendant que d’être réveillés. Savez-vous, parfois, cela s’impatiente un livre, ça piaffe, ça se révolte ! Quelle vie, en effet, que celle d’une relégation entre des serre-livres, parmi les ombres et la poussière ! Voyez-vous, j’ai l’impression que mes ouvrages m’adressent une supplique secrète, qu’ils revendiquent, demandant à être feuilletés, à être lus. Depuis combien de temps, en effet, les trois tomes des ‘Mémoires d’Outre-tombe’ à la belle reliure vert bronze attendent-ils d’être de nouveau ouverts, parcourus, les belles lignes de Chateaubriand à nouveau découvertes ? Et ce livre illustré par Edouard de Beaumont, précédé de notes de Gérard de Nerval, ce ‘Diable amoureux’ de Jacques Cazotte, combien il souhaiterait que l’une de ses pages ouvertes au hasard, quelque extrait vînt à notre rencontre, comme ceci, par exemple :

 

‘On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer ;

qu’il faut absolument que la superstition

et le fanatisme fassent place à la philosophie,

et l’on en est à calculer la probabilité de l’époque,

et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison.’

 

   Une fois de plus, j’ai failli m’égarer, mon attention captée par les livres n’avait nul repos qu’elle ne soit rassasiée. Mais comment pourrait-elle l’être ? Un titre en convoque un autre, et cet autre fait écho avec un troisième et ainsi de suite dans une sorte de carrousel qui danse et ne sait plus pourquoi il danse. Cependant la mer est toujours là, avec un peu plus d’animation maintenant. Quelques voiliers ont dressé leur grand-voile et leurs focs commencent à gonfler sous l’amicale pression du vent. Aujourd’hui il vient de la mer, chargé d’humidité. Il poisse les cheveux et fait coller les vêtements au corps. Mais, bientôt, le soleil aura raison de son obstination et l’air soudain devenu sec, vibrera tel l’archet du violon. Quelques Passants cueillent des galets sur la plage, les lancent à l’eau pour faire des ricochets. Maintenant j’écris et les touches de mon clavier se mêlent aux autres bruits, s’entrelacent, aux jeux des enfants, aux exclamations gutturales des mouettes, aux claquements des haubans contre les mâts, aux accents de la belle langue catalane que des natifs d’ici pratiquent d’une manière volubile, on dirait, parfois, un concert de cigales sur la garrigue.

   Voyez-vous, ma maison, c’est tout ceci à la fois et d’une façon totalement indissociable : les amoncellements de cailloux sur le rivage, les grandes plaques de schiste qui sortent de l’eau et s’élancent en direction du ciel, l’agitation vert-amande des branches d’oliviers traversées par la tramontane, le ravissant ilot Sortell et son pont aux cinq ogives, on dirait une maquette pour enfants, les raquettes de ses agaves hérissées de piquants, le passage d’un goéland tout contre ma fenêtre ; de la musique venue, le soir, du ‘Cafè de la Habana’ où se distille un rhum généreux, tropical, exotique ; la guirlande lumineuse qui découpe la côte, longe le ‘Riba Nemesi Llorens’, cette institution locale que rien, jamais, ne viendra détrôner, puis encore et toujours la ronde infinie des livres, leurs emmêlements aux phrases écrites, aux textes alignés comme des grenadiers partant au combat, pacifique cependant. Oui, une maison c’est tout ceci et encore bien plus. Mais ‘à chaque jour suffit sa peine’ et, déjà, les lumières du port faiblissent, les terrasses se vident. Bientôt l’aube recouvrira la nuit, la dissoudra dans une encre claire. Bientôt sera le jour, ses mille ivresses, ses mille flamboiements, peut-être ses tristesses. Comment pourrait-on savoir ? Je tire mes persiennes sur la lumière qui vient. Elle fait ses belles zébrures sur le sol de tomettes. Ceci, cette phrase si simple, ne serait-elle l’amorce d’une prochaine écriture, ici, dans la pénombre de ‘Bella Vista’ ? La clarté est levée maintenant qui fait son bourgeonnement sur la baie. Tout est à recommencer, toujours ! Ce cycle est vie, ce cycle est simplement beau ! Fermons les yeux et laissons-nous porter, il en ressortira bien quelque chose, une chanson ancienne bourdonnant dans le pavillon de nos oreilles, une pensée délicate dédiée à une ancienne Aimée, un projet à venir, la trame d’une écriture, la construction imaginaire d’une bâtisse où seraient exposées des milliers de toiles blanches sur des murs couleurs de nuit, le balancement d’une goélette sur les eaux d’une mer lointaine. Oui, une maison, puisqu’elle est lieu de vie est aussi lieu de tout ce qui peut advenir et devenir simplement imaginaire ou bien réel. L’essentiel, l’habiter avec ferveur. Jamais hôtesse n’accepte de voyageur distrait, absent aussi bien à lui-même qu’aux murs à l’infinie mémoire, aux livres où bruit incessamment toute l’agitation du monde.

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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 07:38
Ce rai de lumière

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Vois-tu, combien il est heureux que ce paysage nous parle le langage d’une claire esthétique. Ici, rien n’est à ajouter, rien à retrancher. Il suffit de se laisser aller avec confiance à cette parution qui est le jeu simple du monde, son inégalable position en cette heure en suspens. Voudrait-on tracer l’esquisse d’un sur-mesure à connaître, à habiter, que nous n’aurions guère fait mieux que de poser ici, tel ciel équivalent à celui que nous voyons, là telle couleur qui est peut-être la tonalité qui nous visite depuis notre plus tendre enfance. Car si nous aimons ceci même qui se montre, ce ne saurait être le fait d’un simple hasard, le croisement paradoxal d’une aventure en rencontrant une autre. Non, les choses ont, sinon une logique toute tracée, du moins un genre de nécessité dont nos affinités avec ce qui nous entoure ont tracé, de tout temps, pour nous, cette scène que nous vivons aujourd’hui comme une partie de nous-même qui se projette sur l’écran de notre conscience.

   C’est pourquoi nous n’avons nul effort à produire pour créer les conditions d’une rencontre heureuse, elle déplie ses voussures avec la plus grande facilité, genre de magie apparente qui dissimule en son fond des liens oubliés, des réseaux de significations que nous pourrions porter au jour si nous nous mettions en quête d’en faire surgir les invisibles linéaments. C’est ainsi, nous ne sommes nullement des comètes surgies un jour, sans motif, du plus loin de l’espace, nous sommes de curieux trajets dont une tâche d’archéologue viendrait facilement à bout, assemblant les événements anciens qui ont tissé notre existence, dont notre présent est la simple et unique résurgence.

   En réalité nous sommes l’addition et la conclusion de ce passé enfoui au plus profond de notre chair, au plus mystérieux de nos sentiments. Comment, sinon, pourrions-nous expliquer notre bouleversement devant le paysage sublime alors qu’un de nos compagnons de voyage ne ferait qu’éprouver un mortel ennui face à ce qui nous étreint au plus vif de notre ressenti ? L’émotion n’est que le témoin d’une plus ancienne qui attendait dans l’ombre qu’à nouveau se produise cette curieuse alchimie dont nous étions porteurs à notre insu, n’en pouvant nullement expliquer les lointaines sources.

   Alors nous ne savons pourquoi cette beauté-ci nous ébranle et ce secret en amplifie la portée, en accroît la dimension d’exception. Ceci indique que nous ne sommes nullement libres de nos emportements soudains, des cyclones qui nous traversent, des pluies d’équinoxe dont nous sommes parfois transis jusqu’au tréfonds de notre âme. C’est bien là la texture des passions, ces brusques mouvements qui font se retourner l’étoffe ordinaire de nos affects pour en faire cette toile convulsive qui nous emporte au loin, bien au-delà de ce que notre conscience aurait pu imaginer comme trame de nos comportements. Un bonheur actuel s’abreuve à un autre qui a disparu de notre champ de vision, nullement du registre de notre vie intime, profonde, lovée en quel endroit que nous serions les seuls à pouvoir reconnaître. Une ténébreuse climatique des lieux dont nous sommes les uniques à posséder la clé.

   Quelque part dans son essai de jeunesse « L’extase matérielle », Le Clézio dit :

 

« Le regard donne son mouvement au monde. Il le façonne ».

  

   Oui, c’est notre regard qui métamorphose le monde, lui donne son contenu, définit ses apparences, le porte devant nous en tant que cette irremplaçable unicité dont, par essence, il ne peut qu’être affecté. Ce monde-là qui vient à nous est notre monde, celui que notre conscience intentionnelle, notre mémoire, nos souvenirs ont élaboré de manière à ce que, possédant un amer pour notre conscience, nous n’errions inutilement à la lisière des choses sans jamais en connaître la substance plénière, la saveur à nulle autre pareille. Ce lien indéfectible du monde à qui nous sommes, de qui nous sommes au monde est la seule façon pour nous de ne pas perdre pied, de demeurer homme parmi la multitude des autres hommes, de porter notre lucidité au-devant d’elle, d’en faire cet éclaireur de pointe qui sera notre lumignon dans la nuit lourde de l’inconscient.

   Ce ciel de nuages sombres, ces strates de plis horizontaux, ces longues dérives célestes sont à nous, nous dialoguons avec eux de la façon essentielle qui est la nôtre.  Ce long rai de lumière, ce partage du jour et de la nuit, ce langage à peine proféré dans l’aube qui vient et, bientôt mourra, tout ceci nous est intimement coalescent. Les ferait-on disparaître et ils nous manqueraient soudain et notre intégrité perceptive en serait atteinte en même temps que notre humeur s’assombrirait de cette perte. Cette mer étale, doucement bombée, cette immense mare liquide qui bat au rythme de ses abysses, qui frémit à la cadence de ses courants, c’est un peu de notre cœur qui se répand là, un peu de notre sang qui fait ses longues stases et se désespère de ne pouvoir couvrir l’immensité des océans, de ne pouvoir connaître la plénitude des eaux, elles ressemblent aux premières marées qui précédèrent notre naissance, furent les originaires empreintes de la vie sur la membrane souple, ductile de notre psyché.

   Cette bande bleue du rivage, ce genre de miroir où se reflète la longue conscience du ciel, cette osmose eau/terre, ne disent-ils la confusion, parfois, des éléments multiples qui composent notre corps, le disposent une fois à la pesanteur de la terre, une autre fois à la souplesse de l’eau, à sa mouvance infinie ? Nous sommes nous-mêmes un fragment de ces éléments, un reflet de ce cosmos qui gire au-dessus de nos têtes et nous invite à la belle fête de la présence. Et cette ligne d’oiseaux, sans doute des goélands occupés à se nourrir, n’est-elle la réplique de notre propre aventure sur terre, naître, boire, manger, dormir, aimer, donner la vie puis recevoir la mort ?

   Placés à l’exacte jointure nycthémérale, individus successivement situés à la jonction de l’ombre et de la lumière, clignotement furtif entre deux infinis, aimant tour à tour puis perdant tout amour afin que le néant, enfin reconnu, nous  puissions renoncer à voir, toucher, sentir, humer, entendre, tous sens au gré desquels notre condition nous est remise comme la singularité qu’elle est, nous aiguisons nos pupilles, affutons nos doigts, exerçons notre ouïe dans un ultime geste de possession du monde. Oui, ce monde est à nous jusqu’à la plus ultime désespérance. C’est pour cette raison qu’il est beau, infiniment beau, infiniment éblouissant, pour cette raison qu’il nous fascine et ceci jusqu’au dernier jour de notre perte.

   Il y a tant à regarder partout et l’heure avance qui crépite et s’impatiente d’oublier la précédente, de faire surgir la suivante. Oui, la suivante ! Tel est notre avenir d’homme cloué à la temporalité. L’heure est donatrice qui vient.  L’heure est mortelle qui fuit. Nous sommes au mitan de cette polémique. Nous sommes, sans doute, cette polémique même puisque, vivant, nous portons en nous le germe de notre résolution finale. Et c’est en ceci que consiste toute joie : être et ne pas être successivement sans savoir vraiment le lieu et le temps de notre chute ! Ce rai de lumière, que ne pouvons-nous en faire le sésame d’une nouvelle vie ?  Oui, il y a tant à voir !

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 08:29

   Ma maison n’a de luxe que celui que la nature lui accorde, c'est-à-dire la simplicité même. A quoi donc lui servirait-il d’être sophistiquée, de faire un concours de beauté ? En elle-même elle est sa propre justification. Elle vit de sa vie de pierre, de sa vie de tuiles et ne rend des comptes qu’au soleil, à la pluie, au passage du vent qui vient, selon les jours, de la mer ou bien de la terre. Comment la décrire, elle la modeste qui rougirait à la seule idée de s’exposer en public, de montrer ses charmes ? Tout ceci est si discret, si intime. Toujours une maison a besoin de repos, de recueil en soi, c’est sa nature de maison, c’est son rôle d’abri que d’offrir une manière de cocon et d’y demeurer aussi longtemps que la foudre ne l’a pas atteinte, que la coulée de boue ne l’a emportée au loin de ses fondations. Toute maison a une assise, s’y tient, toute maison plonge ses racines au plein de la glaise, ce sont les amarres au gré desquelles elle affirme sa sédentarité, sa fidélité au sol qui l’accueille. Elle est tout le contraire de la tente de nomade, de la yourte que l’on monte et démonte selon le rythme des troupeaux et de leurs pâtures. Elle n’aime rien tant que reconnaître ses orients et donner à chacun la part qui lui revient.

   Au nord, ma maison regarde le village de pierres dorées, les plateaux qui se dressent contre le vent, les herbes jaunes où paissent les troupeaux de chèvres et de moutons. A l’est elle regarde les forêts de résineux qui sont encore dans l’ombre bleue d’avant le plein jour, bientôt le soleil en décolorera les crêtes et l’on croira avoir affaire à un océan vert agitant lentement ses vagues. A l’ouest elle cherche à percevoir, sur l’étendue sans fin de la garrigue, les projections des graminées lorsque le crépuscule les touche de ses belles teintes vermeil. Au sud ce sont les terrasses plantées de vieux oliviers aux troncs torses, le lit d’un ruisseau à sec, des sauterelles aux ailes rouges y bondissent incessamment, comme montées sur de fins ressorts.

   Ma maison ne dit rien, ne profère rien. Cependant parfois sa charpente craque comme si elle s’étirait, parfois ce sont les tuiles qui chantent sous l’insistante caresse du soleil ou bien susurrent sous la douce onction de la pluie. Ma maison ne demande rien, si ce n’est d’être maison, d’ouvrir ses yeux le jour, sur le paysage dont elle est un fragment, de les fermer la nuit afin que mon sommeil assuré, elle puisse se livrer au sien. Oui, une maison dort comme vous et moi, une maison respire, une maison rêve, j’en entends parfois quelques mots, quelques soupirs qui se perdent dans le tumulte des étoiles. Ma maison est locale, elle vit de ce chemin qui monte vers une cour de poussière où viennent jouer des enfants insoucieux. Elle vit de cette haie proche qui abrite les merles noirs, les gros-becs à la couleur de feuille morte, parfois les huppes qui pupulent puis s’envolent dans une chorégraphie en noir et blanc dès que quelqu’un approche.

   Ses pierres, elle les tient d’une carrière voisine. Ses bois viennent en droite ligne de ces pins distants d’à peine quelques centaines de mètres, ils font un cercle joyeux tout autour d’une lumineuse clairière. Ses tuiles ont été façonnées à la main dans la dernière tuilerie qui subsiste et exploite une carrière d’argile que ne visitent guère que les renards et les mulots. Ma maison est en plein ciel parce qu’elle est libre, parce qu’elle respire cet air qui est le sien, qu’elle reconnaît le large horizon, là-bas, qu’elle aperçoit le grand lac aux eaux bleues, les collines de terre rouge creusées de profonds sillons, une haute terre coiffée d’arbres, le vol allongé du héron cendré, celui erratique des martinets, leurs faucilles partagent le ciel, y laissent d’invisibles traces que la nuit reprendra en son sein.

  Ma maison est en pleine terre, c’est sans doute la vérité la plus exacte dont elle puisse témoigner. Parfois, en songe, je me plais à imaginer le monde secret sur lequel elle repose. Je descends par un sombre escalier en colimaçon, précédé du cercle blanc de ma lampe. Des roches humides qui suintent, quelques mousses étoilées y sont visibles. Des marches taillées à même le roc, elles luisent tels des visages sculptés dans le bois d’ébène. Des entrelacs de racines blanches, des tapis de rhizomes, fins cheveux qui me frôlent puis retrouvent leur immobile silence. Un bruit d’eau, une façon de clapotis, une lumière cristalline, le rond d’une mare d’eau, un plafond armorié de stalactites, des draperies translucides. Oui, ma maison est bien terrestre, soudée au ventre de la terre, elle en est un genre de concrétion.

   Ma maison est de modeste dimension. Mais à quoi me servirait donc un palais aux mille pièces, pourrais-je y vivre simultanément dans mille espaces à la fois ? Ma maison a un seul étage. En haut, un petit cabinet de toilette, sa fenêtre donne sur le chemin qui descend vers les champs semés de cailloux, tapissés d’herbe. Puis ma chambre avec un minuscule balcon. Il me suffit. J’y passe parfois de longues minutes à observer la découpe bistre des collines, le lac gris-vert des oliviers, l’empreinte noire de quelque faucon en chasse. Ma table de travail est légèrement en retrait de la fenêtre, je ne dois nullement me laisser distraire lorsque j’écris. Les murs sont tapissés de livres, si bien que l’on n’aperçoit leur surface blanche, crayeuse telle une falaise, que par endroits. Quand je travaille, il n’est pas rare que je pose, sur le lit proche, mes notes manuscrites et un ou plusieurs ouvrages que je consulte pour un article en cours. Le silence est souverain, ici, sauf la cymbalisation continue des cigales en été. Mais j’y suis habitué et leur bruit cesserait, je crois qu’il me manquerait.

   Au rez-de-chaussée, une seule pièce unique, de modeste dimension. Tout est badigeonné à la chaux. Un coin-cuisine séparé du salon par un buffet rustique en noyer, à la belle teinte blonde. Une cheminée d’angle dans laquelle, à la mauvaise saison, des bois d’olivier brûlent en dégageant une bonne odeur. Deux portes dont l’une donne à l’est, l’autre vers le sud. L’hiver, le soleil découpe, sur les tomettes rouges, un franc rectangle de lumière qui réchauffe la pièce. L’été, la porte semi-tirée laisse passer assez de jour et l’ombre, au fond, distille une douce fraîcheur. C’est l’heure rêvée, l’heure méridienne où tout dort sous le soleil, l’heure où nul ne passe et la pendule égrène ses minutes, pareilles au bruit de gouttes qui sombreraient dans la gorge d’un puits. Une seconde en appelle une autre, qu’une encore suit de sa belle impatience. Ainsi fuit le temps au-devant de lui dans une souveraine confiance. Rien ne pourrait venir troubler ce lieu abrité du monde, ce lieu de doux voyage à l’intérieur de soi. Dans le salon qui flotte entre deux eaux, celle de l’aube, celle du crépuscule, je me consacre à la lecture de mes chers livres, quelques anciens romans parfois sortis d’une étagère poussiéreuse et, surtout, de la philosophie, elle me tient éveillé et me tire à elle pour y trouver de substantielles nourritures. Lorsque l’heure a tourné, qu’elle vire au parme, que ni les oiseaux ne volent plus, ni les moustiques n’attaqueront, je m’installe dans la cour étroite clôturée de murs supportant un grillage et je poursuis ma lecture jusqu’à la limite du jour, à l’entrée de la nuit.

   Cette nuit qui tangue et m’appelle à la joie immédiate du repos. Je m’allonge sur mon lit, sur le dos, légèrement tourné vers la porte-fenêtre. La lune est en plein ciel. Elle fait sa large étoile blanche, écumeuse. Elle court parmi le peuple de la Voie Lactée, elle efface quelques constellations qui dérivent au loin et se perdent dans l’inaccessible cosmos. Sur les murs blancs, je suis la lente giration de la Terre, le bal des comètes, le passage, parfois, d’un oiseau nocturne, peut-être une dame blanche entreprenant son voyage hésitant. C’est l’heure sans heure qui précède l’aube. Ma maison est calme. Je suis en son centre comme elle m’habite totalement. Nous sommes une seule et même réalité. Je vis par elle qui vis par moi. Je ne suis moi que par elle, elle n’est elle que par moi. Dans la nuit qui déplie lentement ses flux, nous flottons tous les deux, attirés par un unique destin.

   Nous allons loin et ma maison ne le sait pas, mais je radiographie son âme, je connais toutes ses inclinations, je pénètre toutes ses affinités, je me loge au creux le plus secret de sa mémoire. Nous sommes de vieux amis qui naviguons de concert. Où elle va, je vais. Où je vais, elle vient du fond même de son immobilité, elle me suit en songe et m’appelle, me hèle à la belle fête de la rencontre, de l’échange, des émotions ressenties en commun. Nous sommes un couple, ma maison et moi. Un couple avec ses humeurs parfois sombres, avec ses moments de plénitude, ses confidences, là, au coin de l’âtre lorsque la bise souffle et que l’hiver serre les murs de ses mains de neige. Jamais nous ne nous séparons longtemps. Vite, je la sens loin de moi. Son absence crée un vide, une manière de néant qui fait son sillage d’ombre et qui m’égare en plein ciel, mais un ciel d’encre qui n’écrit plus rien que des mots sans signification.

   Lorsque je pars en voyage, beaucoup me disent qu’ils la trouvent triste, que ses volets fermés sont comme une longue plainte qui ne trouverait nulle oreille où verser sa peine. Voyez-vous, une maison, une vraie, une qui a planté sa racine en vous, vous ne pouvez plus vivre loin d’elle pour la simple raison que vous devenez orphelin et qu’il n’est jamais bon de se trouver seul sur terre, sans abri, ni ami. Je crois que, plus jeune, j’étais un nomade avide de découvrir des pays, de visiter des villes aux noms qui chantent, de voir des pics enneigés, des îles entourées d’eaux turquoise, des steppes battues par les vents, des vallées semées d’eaux claires. Maintenant, mes livres et moi, mon écriture et moi, ma maison et moi, nous ne sommes heureux que rassemblés. Pouvez-vous comprendre ceci, vous les infatigables qui parcourez les vastes horizons, pouvez-vous ? Avez-vous une maison, au moins, pour vous réconforter de retour au pays ?

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 08:00
Où ma présence en toi ?

           Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Sais-tu le prix d’un égarement ?

Sais-tu le prix d’une douleur

quand le monde n’offre

nul point fixe ?

Une seule fois

 il m’a été donné

de te voir.

Une seule fois

et ton écharde est là

qui saigne

au creux de ma chair.

Non, jamais je ne l’ôterai,

ce serait me condamner

deux fois.

Plutôt périr que de renoncer

 à toi,

à cette vibrante image

qui vacille au loin

 et brûle mes yeux

d’une longue cécité.

 

Un horizon de cendre,

un ciel de suie

et pourtant je demeure

et pourtant l’espoir, en moi,

fait son bruit de luciole.

Tu ne me connais pas.

Comment d’ailleurs

pourrais-tu me connaître,

 toi qui marchais

 dans l’avenue du jour,

moi qui n’étais

que ton ombre,

 à peine le feu d’un galet

sur le parvis d’une grève.

Je n’avais guère

plus d’épaisseur

qu’une joie

et pourtant

je me sentais habité.

 Habité de toi,

 de ta souplesse féline,

du vert dont tes yeux

devaient être teintés,

de l’ébruitement

de tes hanches,

cette fascination à jamais.

 

L’heure était venue

d’une saison printanière.

Les arbres chantaient

du geste des oiseaux.

Le pollen poudrait l’air de cuivre.

 Les étamines s’ouvraient

sous la douce complainte

des âmes.

Oui, des âmes,

on ne voyait plus des corps

 mais leur simple forme éthérée,

 leur balancement

dans des ondes de lumière.

 

Tes escarpins,

sur le trottoir de ciment,

 battaient la mesure

que mon cœur reprenait

en silence.

Nous étions

deux au monde.

Non, j’étais seul

mais je te portais en moi

comme le rameau la feuille.

Nul espace ne nous séparait.

Vois-tu j’étais une manière

de passager clandestin,

d’hôte discret

dont les convives

n’aperçoivent nullement

la présence.

Au demeurant je n’aurais pu

m’élever de moi,

figurer au monde

avec la sotte prétention

des curieux.

Je me voulais captif,

semblable à ces nacelles

qui volent haut,

qu’un fil retient

sur la terre des hommes.

 Plus d’un aurait songé

à rompre le lien,

 à s’évader,

 à voguer

sur de blanches caravelles.

Mais moi, non,

je ne voulais nul exil,

je me voulais ton esclave

en quelque sorte,

aimanté par ton regard,

fasciné par ce corps

 que j’imaginais de jade,

un genre de vert sombre,

de tache de prairie

 parmi le suspens de l’heure.

 

De ton corps,

de tes seins,

de ton ventre,

de ton pubis

je voulais être

 le berger,

le gardien perché

tout en haut

 de son sémaphore.

Certes nul ne m’aurait connu

mais j’aurais connu la félicité

 au prix de mon étrange aliénation.

Ne pas être libre

afin d’être libre,

tel était mon souhait

le plus ardent.

A quoi donc m’aurait servi

la liberté

si ton image s’en était absentée ?

Rien n’est plus éprouvant

que cette fausse autonomie

que l’on traîne après soi

comme une malédiction.

 

 Au jour où j’écris ceci,

depuis la modeste chambre

où le Destin a pris la couleur du deuil,

ne demeure en moi

qu’une braise,

mais un feu

qui renonce à s’éteindre.

Ta présence,

 je l’ai cherchée partout,

au creux des sources,

sur l’épaule des vents,

 à l’ombre des arbres séculaires,

 dans la fumée âcre des tavernes,

dans la brûlure d’alcools vénéneux.

Je l’ai cherchée en vain

sur l’épaule d’autres femmes,

 mais jamais,

tu n’es réapparue,

Déesse habitée de clarté

 que la rue saluait.

 

Que me reste-t-il alors

qu’une capricieuse mémoire,

qu’une imagination distraite,

qu’une espérance usée

tel un vieux tissu ?

Mais peut-être

est-ce mieux ainsi ?

Je me nourris

 de ma propre indigence,

mon univers est empli

d’étoiles filantes,

de queues de météore

qui raient l’espace,

de bruits cosmiques

soudés de vertige.

Ils me disent mon esseulement,

ils entonnent ma tristesse,

 ils font se lever le blizzard

de ma mélancolie.

Mais, au moins je possède

quelque chose

et mes mains happent le vide

et retournent à moi

avec cet air de nostalgie

 qu’ont les arbres

en leur dépouillement

d’automne.

 

De moi, à ton corps défendant,

puisque tu ne me connais pas,

tu as fait un territoire sans nom,

 tu as prononcé mon repli,

tu m’as déposé sur un mont

d’où rien n’est visible

que de vastes plaines désertes

semées de la laine

de lointains troupeaux.

 Comme ces hauts plateaux

du Tibet

 usés par le vent,

quelques yacks

au pelage hirsute

y broutent une herbe rare,

des yourtes grises

fument dans le grésil,

des femmes barattent le beurre,

des enfants jouent

de poupées de chiffon.

De moi tu as fait

un nomade,

un homme sans terre,

un réfugié au cœur du rien.

 

Comment te dire merci,

toi l’Inconnue,

pour le don précieux

de ton absence ?

 Il se dilate en moi,

il amarre ma conscience

à des filets de brume,

il fait sa voix en sourdine

qui ne me quitte plus,

qui ne me quitte plus.

Ainsi s’annonce

mon éternité.

 Pourrais-je y renoncer ?

 

 

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 07:55
L’à peine bourgeonnement du jour

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Faut-il être distrait, au réveil, parmi le remuement discret de la brume, pour ne pas voir ce qui ne demande qu’à être vu. Le pommier en fleur avec sa nacelle de pétales blancs, l’oiseau qui traverse le voile d’air de son vol muet, les gouttes des nuages suspendues à la voûte du ciel. Je te sais attentive au moindre détail qui éclot, ici où là, avec son éventail de multiple beauté.

   Bien des marcheurs sont des égarés dans le fourmillement du monde. Leurs yeux sont des pierres sur lesquelles ricoche la lumière sans qu’elle vienne les atteindre en aucune manière. Ils sont perdus dans leurs rêves de songe-creux et nul événement ne les préoccupe qui ne soit lié à une fin, attaché à un gain, scellé à la  promesse d’un avoir. Mais qu’importent les distraits. Ils ne progressent que dans la flaque ténébreuse de leur ombre. Dans l’oubli du monde. Dans l’inconnaissance d’eux-mêmes.

   Ce que j’ai fait ce matin : simplement m’ouvrir à l’être des choses sans qu’aucune dette, aucun effort  ne soient liés à leur découverte. Sais-tu, il est si facile de s’absenter du rythme de la nature, d’oublier son immémorial balancement, de feindre de croire que la corne d’abondance est épuisée d’où plus rien ne s’annoncera que le vide.

   Ouvre ta main en toute innocence. Reçois le don d’une première pluie, la plume tombée du nid, le pollen que l’abeille t’envoie afin que ton visage rayonne de son éclat de miel.

   Distend la pupille de ton œil et s’y inscrira, tel un étonnant hiéroglyphe, le rameau semé de fleurs, bientôt de ces feuilles fragiles qui jouent en écho avec ta propre incertitude qui n’est jamais que ton doute foncier, ton avancée irrésolue sur les sentiers qui se perdent au loin. On n’en voit nullement le terme. Peut-être n’ont-ils pas de fin ? Peut-être sinuent-ils jusqu’aux limites de l’univers parmi la nitescence des étoiles ? Peut-être !

   Ce que j’ai fait ce matin : marcher au milieu des bois. Tout simplement. Connais-tu un autre lieu qui serait plus propice au recueillement, un autre site plus ouvert à la rencontre avec soi ?  Avec son propre, je veux dire. Non avec des formes hallucinées qui ne seraient que des faire-valoir, des miroirs aux alouettes, des décors en trompe-l’œil. Car, j’en suis sûr, tu es persuadée de cette vérité. L’osmose n’est que de soi à soi, sans distance, là juste au bout de la conscience. Sublime réversibilité du regard qui ne prend acte des choses qu’à mieux retourner en son antre.

   Les compagnons de route, les chemineaux de hasard, les nomades un jour croisés dans le clair-obscur de quelque caravansérail, tous sans exception ne sont que des miroirs qui renvoient les rayons au point focal que l’on sent là, posé avec la force d’une certitude, au centre irradiant de son propre corps. Toute autre considération ne serait que fallacieuse, périphérique, entachée de mensonge.

   Cette feuille qui, dans le frais de l’aube, faisait sa douce cantilène, son fragile déploiement, cette naissance qui me révélait son être, qui d’autre que NOUS DEUX en était témoin ? Qui d’autre, je te demande ? Un oiseau dissimulé dans le treillis de quelque futaie ? Un inconnu travesti derrière le tronc de tel arbre ? Dieu en personne depuis le Ciel où glissent les nuages ? Qui donc d’autre que nous échangeait cet événement à nul autre pareil : la confluence de deux êtres en leur unique ?

   Eût-il existé un témoin, cette singulière expérience en aurait-elle été augmentée en quelque façon ? Bien évidemment, non. La coïncidence est toujours de nature duelle, toujours conjonction de deux existences qui, l’espace d’un instant, fusionnent en une seule et unique réalité. L’amour entre deux amants est de même nature. C’est pourquoi il est si difficile de côtoyer cette véritable « monade sans fenêtres ». Tout visiteur est forcément de trop. Tout hôte jugé comme un intrus. Tout passant perçu indésirable.

   Sans doute as-tu éprouvé cet intense besoin de solitude lorsque, dans le secret d’un musée, telle œuvre te touche au plus profond de ton être. C’est alors vibration contre vibration. Energie insufflant sa puissance dans une autre énergie. Epanchement de soi à soi. Le soi de l’œuvre à la jonction de son propre soi. Aucune épaisseur entre la toile et la peau car toutes deux sont de même complexion et s’interpénètrent à la manière de deux tessons de poterie s’assemblant sous la figure du symbole. Une reconnaissance réciproque.

      Ce que j’ai fait ce matin : j’ai longuement déambulé parmi les chatoiements du peuple sylvestre, cueillant ici une écorce striée, là un gland avec son germe, une feuille dentelée, ajourée, qui me contait l’histoire du dernier automne. Il n’y avait nul étonnement à cela. J’étais UN parmi la communauté végétale et mon souvenir d’avoir été homme s’atténuait à mesure de ma déambulation.

      Pose ton pied bien à plat sur la motte d’herbe. Tâche d’en ressentir le continuel fourmillement. Pieds nus s’il te plaît, la seule façon d’être en contact avec la tribu des rhizomes qui parcourent l’humus dans la discrétion et l’assurance de leurs minces trajets.    

   Couche ta hanche tout contre la bille de bois. Tu en devines la vie cachée, ces cercles concentriques qui disent l’âge, la force, le vieillissement aussi, la texture en partance pour le long voyage vers l’inconnu.

   Soude ton ventre au bouquet d’airelles, à la touffe drue d’armillaires, tu seras immédiatement dans leur patrie. Peut-être y goûteras-tu les vertus soporifiques, hypnotiques des spores, identiques à l’impatience d’exister de tes propres fibres ?

   Plie la fente de ton sexe selon la volonté de la première hampe venue, cette crosse de fougère en son dépliement, jouis longuement de cette double possession. De la tienne, de la sienne. Ce n’est qu’une même chose. UN ressenti unique qui te déporte de toi, qui la déplace d’elle afin qu’un nouvel horizon soit connu, celui de l’Illimité.

   Seulement ceci a SENS. Seulement ceci vaut d’être vécu dans le plein d’une sensorialité qui chante et vibre au plus haut de sa modulation. En un mot : exulte à partir de toi, réjouis-toi, jubile, délire si tel est ton désir, si telle est l’emprise de la plante qui t’accueille comme l’un de ses rejetons. Tu n’auras d’autre lieu que celui-ci pour faire fructifier ton contentement, t’ouvrir à la promesse du jour. Lance ton être en avant de toi et rejoins-le en un seul saut, celui de ta délivrance.

   Ce que j’ai fait ce matin : simplement déclore le monde et m’y perdre,  tel le rameau lancé dans sa fragile existence. Lancé car rien ne l’y prédisposait sauf le dard aigu de la contingence. Suive-t-il son destin dans le grésillement de soi. L’espace est là qui attend !

  

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