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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 09:39
Ceci et plus rien

                       Fleur de sel : entre mer et ciel -02-

                             Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Parfois faut-il se détacher du réel, l’oublier, le remiser en quelque endroit de soi dont même la conscience n’est nullement informée. Ce pourrait être dans une manière de non-lieu, de site inaccessible aux sens, de monde étrange sis au carrefour des brumes, à la pliure des songes.

 

Imaginez seulement ceci.

 

Le ciel n’est pas le ciel,

seulement une pensée

qui volerait haut

dans le pur mystère

du non-advenu.

 

   Certes on peut en parler, mais juste du bout des lèvres, genre d’effleurement s’épuisant à même son essai de diction. Ce noir plénier, quel est-il sinon le suaire de la nuit qui ne s’est nullement effacé ? Donc la nuit mutique qui soude le jour à sa propre stupeur. Et cette effusion boréale en forme de nuage, d’où vient-elle, de quel étrange ailleurs dont nous ne percevons qu’un vol irisé ivre de sa foncière retenue ? Et cette bande plus claire entre argent et plomb, n’est-elle la survivance de quelque souvenir lointain, peut-être échappé de l’enfance ?

  

La terre n’est pas la terre,

 

   elle est seulement une bande de graphite, un trait de crayon séparant le clair de l’obscur dans une esquisse posée sur le blanc de la feuille. Sa présence est si discrète, ineffable, elle a perdu sa consistance lourde de glaise, elle n’est plus ce limon dont, autrefois, nous aimions apprécier la consistance mousseuse, y plongeant nos mains comme dans un bain d’argile régénératrice.

 

L’eau n’est pas l’eau,

 

   elle est miroir de platine étincelant, lame de glace sur laquelle glisse infiniment la belle et unique clarté.

 

Lumière n’est pas lumière,

 

   elle est principe souverain de présence, elle vit d’elle-même au centre de soi, n’a nul besoin d’être créée, existe de toute éternité. Son être se ressource à l’infini au gré d’une naissance toujours recommencée. N’a ni début, ni fin, ni temps ni espace, seulement cette parole fixe qui chante aux confins du monde.  

  

Donc, ni ciel, ni terre,

ni eau, ni lumière.

Quoi donc alors ?

Ceci et plus rien ?

Non, ceci et TOUT.

Cette image est

image de totalité.

 

   Elle déborde le cadre d’une simple présence, elle outrepasse toute détermination qui la confinerait en quelque endroit, elle s’exonère de toute effectivité, elle n’est nullement enchaînement de causes et de conséquences faisant droit au souverain principe de Raison. Elle est libre de soi, elle n’appelle rien, ne demande rien, vit de sa propre substance indicible. Serait-elle affiliée à quelque fondement, qu’il ne pourrait s’agir que de celui naissant au gré de

 

nos intuitions les plus intimes.

  

L’intuition, faute de pouvoir être définie, se reliera à de libres  métaphores

 

eau de source,

vent sur l’illisible crète de la canopée,

bulles éclatant dans le silence

de la mangrove,

fuite du sable sur l’épaule

des dunes au plein du vaste désert.

  

   C’est, face à cette pure beauté, sans doute le sans-parole qui nous saisira et emplira notre être d’une félicité sans limite. Regardant l’illimité, nous deviendrons illimités nous-mêmes, flottant dans ce genre d’étrange corps-esprit se déployant au sein du merveilleux cosmos. La force de cette photographie est de rayonner et de nous soustraire, en quelque sorte, à tout effet de pesanteur. Jusqu’alors nous étions terrestres, soumis aux lois de la gravitation, voici que nous abandonnons notre sphère de ballon captif pour gagner la libre circulation des espaces infinis. Notre vue devient panoptique, embrassant d’un seul mouvement cet univers qui, jusqu’ici, se refusait à nous, ne délivrait son être qu’au travers d’une étroite meurtrière. Sublime métamorphose du phénomène optique, subite translation du rien de la myose au tout de la mydriase. Et cette vue se décuple et embrasse ce qui, d’ordinaire, se réfugiait dans le non-dit, le secret, le pli de terre, le refus du nuage, la perte de la lumière, l’occlusion du réel. Dilatation, ouverture, manifestation des choses en leur énergie la plus définitive, en leur insoupçonnée puissance.

 

Ici se dit, de la plus belle manière,

le processus d’essentialisation

qui traverse la matière,

la féconde,

la rend transparente

 tel le cristal,

 légère telle l’écume,

lisible tel le poème

sous la clarté de l’opaline.

 

Qu’est-il donc advenu dont nos sens, notre intellect,

 n’ont sans doute pas été alertés ?

 

Simplement une spiritualisation du réel

qui a renoncé à se dire sous la forme

du ciel taché de bleu,

du nuage-cirrus,

de la terre-garrigue,

de l’eau-lacustre,

du filet de pêche,

du bâton planté dans la vase

qui lui sert de jalon.

 

   Tout processus de ce type part du réel-concret pour rejoindre l’idéel-abstrait qui s’est défait de tous les prédicats qui l’attachaient à ce ciel-ci, à cette terre-là, à cette eau sise dans l’ovale d’un lac. Tout acte de méditation-contemplation au gré duquel l’Esprit connaît son être, procède toujours par soustractions successives, phases de dépouillement dont le terme est le dénuement le plus accompli. Mais loin d’être une perte, cette désubstantialisation est un gain appréciable car l’homme qui en connaît le subtil rayonnement en est lui-même transcendé. C’est toujours en défaisant les liens qui nous attachent au réel, à cette possession, à ce bien, à ce môle spoliateurs de liberté que s’annonce, sur le mode d’une symphonie, la dimension d’une possible joie.

 

Nous regardons et sommes ailleurs,

dans un lieu sans clôture,

un espace infiniment  ouvert,

un temps qui s’épanouit à la manière

de ces belles corolles des « Nymphéas ».

 

Exister, alors, est si proche d’une œuvre belle

de la Nature et de l’Art,

que nous sommes ravis

à même notre insistance

et heureux de l’être !

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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 08:52
L’immobile temps

                       Rivages - 05- Cala Roca Bona

                         Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   On ne devrait nullement transposer cette image en mots. On devrait la regarder et attendre, immobiles, qu’elle nous parle son subtil langage de lumière. Mais nous sommes hommes de parole, n’est-ce pas, et demeurer en silence nous condamne à la mutité de la pierre, à la lourdeur de ces rochers couchés devant la mer et ne le sachant pas. Ici c’est le luxe de la beauté en sa voie non reproductible qui vient à notre rencontre. Tout semble disposé comme pour l’éternité qui fait son point fixe mystérieux bien au-delà de la conscience des Existants. Le ciel, mais est-il vraiment, ne naîtrait-il de notre simple désir de le voir figurer au faîte du monde ? Le ciel donc est si aérien, impalpable, seulement une gaze, un éther qui vole haut et ne trouve son repos qu’au seuil de son invisible substance. La mer, l’échancrure de la mer est un triangle noir qui vient buter contre la montagne de rochers. Les rochers sont en pleine présence, sûrs de leur exacte configuration : assemblage de formes géométriques et d’aventures géologiques à l’immémorial songe que rien ne saurait troubler, ni l’impatience des hommes, ni la course du vent marin, ni la pluie battante qui les fait luire et les rend encore plus précieux.

   Mais tout ceci joue à titre de cadre, de scène, dont le point focal est constitué par cette étonnante effigie d’un cormoran disposé face à la mer, rémiges dépliées afin que le vent les essuie de leur lourdeur nocturne. On dirait vraiment un mystique en prière ou bien un sage en contemplation pénétré de toute la majesté de ce fragment d’univers. Mais, bien évidemment, le parallèle échouerait à vouloir aller plus loin. Ce que nous voulons pointer ici, c’est l’insigne valeur du temps animal qui diffère bien entendu, en tout, du temps humain. Quel est-il ce temps de ce sombre oiseau aquatique ? Simplement une valse élémentaire à trois temps : boire, manger, dormir. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’un cormoran ne saurait avoir ni projet, ni désirs, toutes conditions dilatant le temps à l’intérieur de nos structures anthropologiques. Donc une manière de temps inerte, scandé seulement par le rythme de la vie biologique.

   Mais, nous les hommes, nous les coureurs d’espace, les dévoreurs de temps, comment ce dernier nous visite-t-il, comment nous métamorphose-t-il, nous fait-il sortir du passé pour surgir au présent et préparer déjà notre avenir ? Le temps, à l’évidence, est un mystère, il fore son trou de l’intérieur, à bas bruit, il est si discret que nous n’en sentons même pas le battement de scrupuleux métronome. Mais, un instant, prenons la place de ce cormoran, là tout au sommet du rocher et regardons la grande plaque brillante aussi loin que nous le pouvons, jusqu’à la ligne courbe de l’horizon. Tout est immobile, silencieux et le long fleuve de la mer est pareil à un animal antédiluvien qui sommeillerait à l’infini. Nous sommes paisibles, envahis d’un juste sentiment de repos et de paix. C’est tout juste si notre perception du champ spatial est alertée. Quant à notre sensation temporelle elle est si diaphane, atténuée, que nous penserions presque l’avoir vaincue. En quelque manière nous nous sentons éternels ou si près de cette condition que nous pourrions gravir les marches vers l’Olympe sans quelque doute ou modestie que ce soit.

   Mais nous savons bien, en notre for intérieur, que cette immobilité n’est qu’apparente, que la Terre tourne, que l’espace se déploie, que le grand disque blanc tout en haut du ciel fait tourner sa couronne étincelante pour les millénaires des millénaires mais qu’un jour, dans un temps agrandi, inqualifiable, sa lumière sera noire, son énergie dissoute, ses milliards de phosphènes réduits à néant. Alors, sur notre siège de rochers, l’immobile aura soudain fait place au mobile, d’une pensée, d’un souvenir, d’une émotion, d’une tristesse, peut-être du dernier flamboiement d’une joie. Ce genre de soubresaut, de mouvement spontané, a pour simple cause le scalpel de la lucidité. Ce qui n’empêchera de vivre malgré tout et, sans doute, avec une ardeur renouvelée. Car, à notre naissance, il nous a été fait un don substantiel : celui d’être mortels et d’en avoir la flèche plantée au cœur de l’âme. Mais ceci, bien loin d’être une perte est l’ouverture à toute possibilité de bonheur.

   Si nous sommes des êtres du désir et du manque, c’est bien à l’aune de notre singulière condition que nous le devons. Tout manque est le contretype du désir qui est lui-même désir de la vie. Corollairement, tout manque est essentiellement empreint de l’image de la mort, de notre disparition, de cette perte que nous ne pouvons nommer car, humainement, elle ne saurait recevoir aucun prédicat. Elle est trop haute et sa signification nous dépasse comme toute tragédie le fait de l’altitude d’un inflexible destin, ce fatum des anciens Latins qui le désignaient comme cet implacable Hasard dont nul ne pouvait exciper. L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot nous en parle comme d’un « décret prononcé par Dieu, ou une déclaration fixe par laquelle la Divinité a réglé l’ordre des choses, & désigné ce qui doit arriver à chaque personne ». Alors comment mieux dire l’absence de liberté que suppose cette définition à l’allure de couperet ?

   Mais c’est bien là la chance de nos existences que de pouvoir nous insurger contre tel décret, de le contourner en quelque sorte et de savourer au centuple chaque moment qui nous est octroyé telle une immense faveur. Une façon, en somme, de reprendre cette liberté qui nous a été confisquée. Peut-être notre félicité n’est-elle qu’au prix de cette insurrection contre un réel manifestement trop étroit ? Certes nous le dilatons, au gré des heures, de mille petits plaisirs qui émaillent nos journées : une rencontre attendue ou bien inattendue, la dégustation d’une friandise, le murmure d’une ritournelle d’amour, la découverte d’une poésie, la révélation d’une œuvre d’art, la contemplation d’une belle image dans un magazine ou sur la surface veloutée d’une épreuve photographique.

   Voici, nous avions pris lieu et place de ce cormoran dont la noire silhouette, à n’en pas douter, nous a conduits à de bien sombres considérations métaphysiques. Cette dernière, la métaphysique qui, dans le champ de la pensée, se définit (Dictionnaire de l’Académie) comme la « Partie de la philosophie qui a pour objet la recherche des premiers principes, des causes premières et des fins de toutes choses ». Si nous mettons entre parenthèses l’idée même d’un Dieu créateur - et c’est ceci que nous faisons - ou bien d’un quelconque démiurge ayant présidé à l’ordonnancement du monde, alors que nous reste-t-il d’autre, comme « causes premières et fins de toutes choses » que les belles et infinies manifestations du temps dont nous pouvons témoigner l’espace d’une vie ? Oui, le temps est notre matière, notre substance intime. Tout autre recours à quelque arrière-monde cousu de toutes pièces, n’est que fuite en avant dans un avenir qui se dissout. Oui, qui se dissout ! Nous voulons être des « cormorans libres » que n’assiège seulement l’obsession de boire, manger, dormir, mais des chercheurs d’être, peut-être la plus belle mission qui soit.

  

 

 

 

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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 11:08
Arbritude

           « Les arbres, nos frères »

    Œuvre : Patrick Geffroy Yorfegg

 

***

 

 

                                                                                                    Le 9 Décembre 2019

 

 

               Chère Sol,

 

   Tu en conviendras avec moi, combien est étrange le fait d’affecter aux arbres ce qui, à l’évidence, est strictement humain, je veux dire la notion d’une « condition », ce que pointe la désinence en « tude » dont le néologisme « arbritude » est porteur. Habituellement le suffixe « tude » désigne la qualité, l’état de ce qui est prédiqué. Ainsi « finitude » indique-t-il l’état de celui qui est mortel ; « bravitude », l’état de celui qui est brave ; « servitude », l’état de celui qui est soumis. Mais, pour percevoir et juger sa propre condition, une conscience est nécessaire qui puisse démêler le vrai du faux, comparer, établir analogies et différences. Certes les arbres sont de grandes et admirables choses mais, pour autant, nul d’entre eux ne saurait se prévaloir de quelque faculté portant en son sein les vertus d’un libre arbitre. L’arbre est une masse de bois amorphe, opaque et disposât-il de cette fameuse âme qui habite son centre, qu’il ne pourrait, en aucune manière, connaître comme l’homme, la profondeur d’une morale, évaluer la qualité d’une esthétique. C’est ainsi, le vivant, qu’il soit animal, minéral, végétal suppose des hiérarchies et des classes d’action spécifique à chaque règne. Vouloir les confondre est pure décision, sinon gratuité ou bien simple jeu de l’esprit. Mais, en définitive, rien n’est si déterminé et tout est question de point de vue, c’est ce que voudrait mettre en lumière la suite de ce texte.

   Sol, sans doute me trouveras-tu, en cet automne pluvieux, d’humeur bien maussade et disposé à n’aborder que des dentelles spéculatives sans grand intérêt. Mais qui donc aujourd’hui, sinon un songeur éveillé du genre de Jean-Jacques méditant sa « Cinquième Promenade » sur les bords du Lac de Bienne s’inquièterait du sort des arbres et de leur position dans l’échelle des tons existentiels ? Mais tu connais assez mon travers de ratiocineur éternel cherchant dans le réel des motifs d’émerveillement qui n’y sont peut-être présents qu’au titre d’une pure fantaisie. Mais peu importe cette constante hypostase du monde qui le réduit à la taille de l’infinitésimal, il faut se battre contre vents et marées afin que, la dimension du sens enfin désoperculée, s’offre à notre regard l’unique beauté des choses. Vois-tu, ces arbres-ci figurant dans cette belle œuvre, il faut les agrandir à la taille dont ils sont réellement investis pour peu qu’on veuille bien les considérer selon les puissances qu’ils méritent.

   Pour ceci, il est nécessaire de se doter d’un regard « génétique », je veux dire d’une intention qui, dans le réel, ne s’appesantisse nullement sur le statique, l’immobile, le refermé, mais s’envisage au gré d’une genèse du vivant. Il s’agit de voir le monde tel un surgissement qui ne s’accomplit qu’au rythme d’un déploiement, celui-ci se dissimulât-il à nos yeux distraits. La prise en compte de la réalité est toujours le résultat d’un processus, nullement le constat de motifs qui seraient aliénés à leur propre présent indéfini, lesté de semelles de plomb. Mais, Sol, que se passe-t-il donc lorsque nous prenons acte de ces arbres par exemple qui nous présentent les esquisses mouvantes et polychromes de leur être ? D’abord c’est une perception élémentaire, une manière de geste organique, réflexe, sans grande importance. C’est le niveau de la matière en sa plus évidente pesanteur. Puis intervient la sensation, pareille à un train d’ondes se propageant au centre de notre conscience, c’est, pourrait-on dire, le niveau physiologique où les processus jusque là latents, commencent à s’animer. Puis se met en route le mouvement d’intellection que sous-tendent les concepts. C’est le niveau psychologique. C’est le degré à partir duquel l’objet considéré, l’arbre en l’occurrence, se déleste de sa gravité, s’allège en quelque sorte.

   Enfin, parvenu au terme de la genèse d’acquisition des formes, se présente à nous le sens ultime dans lequel se donne le concret, à savoir cette animation transcendante qui ôterait jusqu’à toute forme de présence aux choses, les plaçant dans un genre de cimaise presque inaccessible. C’est le point focal spirituel, l’altitude métaphysique qui, par définition et en pratique, est le dernier échelon auquel puissent prétendre volonté et désirs humains. Donc, de la perception à la spiritualisation, en passant par le phénomène de la sensation et celui de l’intellection, le cercle est parcouru dans sa totalité qui nous livre l’arbre tel qu’en lui-même, nullement une réduction aux motifs du tronc, des branches et des frondaisons mais l’atteinte d’une poésie qui en manifeste l’étendue réelle. Ce trajet est rien moins que le passage de la concrétude à celui de « l’arboritude », à savoir de l’existence à l’essence. Ce qui, le plus souvent, est présenté telle une indépassable dualité, le sensible et l’intelligible, trouve ici son accomplissement dans une unité qu’autorisent l’énergie du concept, la vigueur de l’imaginaire.

   A présent il nous faut parler de l’œuvre, y décrypter quelque linéament qui la rend attachante et modifie notre première estime du réel, le spiritualise en quelque sorte. Ecrivant ceci, tu te doutes bien, ma chère Nordique, que je pense à tes immenses forêts boréales habitées de bouleaux au troncs argentés, d’épicéas vert foncé, de mélèzes dont les aiguilles se parent, en automne, de belles teintes corail. Ici, le ciel est un poudroiement mêlé de lave et de cendre. Un peu comme au premier matin du monde après que, d’un nuage primordial, comme surgissant d’une corne d’abondance, les choses commencent à s’assembler, à connaître les contours de leur être. On devine encore, à l’horizon, des bruits sidéraux indistincts, peut-être la lointaine musique des sphères, un rayonnement cosmique déferlant jusqu’aux limites de l’univers. Tout commence à naître, mais tout est déjà dans une subtile harmonie. Tout comme moi, je suis sûr que ces teintes de brun, ces brous de noix, ces châtains, ces sépias, ces terres d’ombre, te comblent, elles ressemblent tellement au sol qui nous accueille, à cette glaise souple, à ce limon dont nous enduirions volontiers nos corps si l’éducation ne limitait nos actes à des pratiques admises, consensuelles.

   Là nous rejoindrions la matière en sa lourde pesanteur. Là nous ne serions plus que de vagues entités matricielles en quête d’un lieu de l’origine. Tu sais, ces harmonies automnales me font penser aux dessins de Victor Hugo réalisés à partir de marc de café, de fusain, d’encre brune, tout ceci traité en subtils lavis : « Dolmen où m’a parlé la bouche d’ombre » ; « Les Orientales ». Romantisme, fantastique, poésie, imaginaire ont agrandi notre regard jusqu’au point ultime d’un évanouissement. Ce sont bien eux, les arbres sur lesquels nous méditons, qui nous ont portés jusque là, dans une manière de singulier jeu d’échos, de réverbération se miroitant à l’infini dans le creuset de notre âme, dans l’âme du peuple sylvestre, peut-être en raison d’un pur mimétisme. C’est une seule et unique chose, notre nature imbriquée dans la Grande Nature qui se désespère d’attendre et nous appelle malgré, ou en raison de notre confondante surdité.

   Occupant tout le milieu de l’image, les frondaisons ne se lisent plus en tant que telles, elles participent aux deux principes du Ciel et de la Terre qu’elles synthétisent au gré de cette image floue, fondue, on dirait un pastel, une estompe qui rendraient compte d’un végétal se donnant au-delà de sa propre texture, peut-être une simple effusion, une sorte d’état gazeux qui, au final, ne serait plus ni préhensible, ni visible. Puis, sur la gauche des sapins apparaissent mais toujours nimbés d’une brume diaphane, si bien que nous pourrions douter le la justesse de notre perception. Peut-être ne sont-ils que de vagues hallucinations nées au rythme de notre imaginaire ? Seule, possiblement, la bordure de neige se laisserait-elle appréhender en sa plus effective réalité. Mais sa présence est instable, point de passage du solide au liquide, durée éphémère qui se vêt des atours d’un instant improbable. Progressant dans l’image, notre cheminement a davantage ressemblé aux contours imprécis d’un songe qu’au côtoiement d’un concret dont nous n’aurions nullement douté qu’il existât de telle ou de telle façon en une inaltérable forme.

   Tu le sais bien, mon Double du lointain, que nous ne nous abreuvons jamais mieux aux images qu’en  les laissant dans leur marge d’incertitude. Trop affirmées elles réduisent le tissu de notre liberté, elles enserrent nos anatomies dans la vêture fibreuse de quelque chrysalide. Si l’on ne considérait l’arbre qu’à l’aune de son architecture, combien nous y réduirions sa voilure ! En termes de marine, il nous faut larguer les amarres, hisser la grand-voile, déplier le foc et cingler en direction du Grand Large : là seulement brille l’Esprit qui mérité une Majuscule à l’Initiale. N’y aurait-il que la matière et nous serions nous-mêmes pareils à des tubercules dans le silence de la terre !

 

                                        A ta belle forêt. A toi qui la regardes avec justesse.

 

 

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 17:04
Toute la douceur du monde

   Paysage du Beaujolais. Monotype couleur, 20X13 cm -  2011

                               Œuvre : François Dupuis

 

***

 

   « Toute la douceur du monde », énonce le titre. Oui, c’est bien de ceci dont il est question dans cette belle œuvre de François Dupuis. Un seul instant, pensez donc aux aberrations du monde, à ses guerres, ses exactions, pensez à la souffrance de l’humain, aux pièges étroits des villes, aux aspérités de toutes sortes que nous côtoyons quotidiennement, pensez à la laideur de quelque mur lépreux d’une proche banlieue. En imagination vous aurez tout simplement élaboré le contretype exact du contenu de cette image. A simplement la contempler notre corps se détend, notre esprit trouve sa provende, notre âme le lieu immédiat de son être. C’est heureux toute cette plénitude qui nous est offerte au gré d’une seule représentation. C’est un peu comme si une merveilleuse réminiscence enfantine surgissait depuis le temps lointain et nous apportait ce rayon de miel dont notre existence était en quête sans même qu’elle s’en rendît vraiment compte. C’est toujours ceci qui est précieux dans la découverte d’une œuvre, cette féconde rencontre qui trace dans nos vies, un avant et un après, imprime au sein de notre mémoire un amer qui brillera dans la nuit hivernale aussi bien que dans celle de l’angoisse. Toute création vraie est entourée de cette auréole qui la détermine en tant qu’unique si bien que nous en reconnaîtrions la figure parmi des milliers d’autres.

   Le ciel est haut, libre, il avance de lui-même bien au-dessus du regard des hommes. N’a nul besoin d’un ailleurs. Est entièrement contenu dans sa propre forme. Le ciel a la douceur d’une nacre, le poli d’un galet, la souplesse d’une écume. Sa palette est précieuse, d’or gris, de matin printanier, de bonheur discret lorsqu’il fait son refrain en sourdine. A peine une voix venue d’on ne sait où, ce qui la rend encore plus mystérieuse, encore plus intimement présente. Indéfinissable, il est vrai, comme tout grand amour qui cherche ses mots et ne balbutie que quelques baisers vite envolés par le caprice du vent. Le ciel est une joie qui ne saurait avoir d’amarres. De longues traînées blanches le traversent, pareilles à une neige qui ferait son chemin parmi le peuple gris des congères. On le sent là, si près de nous, tel un frère céleste venant nous dire toute cette beauté du monde qui, souvent, demeure vacante au gré d’une insuffisance de notre vision.

   Et l’horizon, cette ligne qui sépare l’espace et rassure au seul motif de son seuil infiniment visible, cet horizon qui est-il ? Un voyageur de passage, un habitant des contrées marginales, un messager aux « sandales de vent » ? Assurément c’est son infinitude que nous aimons, cette qualité qui le porte constamment ici et là et encore plus loin dans la région des mondes illusoires et des rêves les plus fous. Et cette terre, cet impalpable moutonnement, ce bourgeonnement à peine visible du limon, cette manière de marche à rebours du temps, peut-être en direction d’une matrice originelle, combien elle nous questionne et nous rassure tout à la fois ! Les traces des hommes y sont inapparentes, ou bien alors il s’agit d’un tel fourmillement qu’il ne nous livre qu’une figure continue, pareille à ces fascinants signes typographiques qui courent sur la dalle blanche de la page. Ils nous enveloppent et nous y noyons délicieusement comme une joyeuse Ophélie qui ne connaîtrait l’embellie de son destin qu’à rejoindre sa couche aquatique, à se disposer tout du long de la caresse liquide.

   Et cette chute inaperçue du paysage dans des teintes sourdes, métalliques, un zinc, un plomb, aussi bien le duvet d’une cendre. Oui, ce sol est le linceul de nos yeux infertiles. Mais un linceul à la couleur de feu inapparent, de destin armorié des plus belles faveurs qui soient. Oui cette perdurance du jour sous la ligne de flottaison de l’image nous rassure et nous comble pour la seule raison qu’elle reprend et unifie tout, ciel, horizon, terre, dans un creuset si intime qu’il pourrait bien figurer ces poèmes discrets que notre corps entonne lorsqu’il exulte sous la poussée de motifs qu’il est seul à connaître dont nous ne percevons jamais que quelque résurgence dans la nuit dense du doute.

   Et ce clocher qui pointe son ineffable doigt en direction des étoiles, que veut-il donc signifier ? La possible conquête d’un idéal ? L’exhaussement de l’intellect en direction de quelque cimaise consacrée au visage singulier de l’art ? Le dépassement de qui l’on est, nous les hommes, vers une transcendance, une éthique, un accomplissement de la conscience ? Et ces habitats si discrets, abstraits, à la limite d’une figuration, nous disent-ils le long et difficile cheminement des peuples de la terre, leurs décisions de s’arrêter, un jour, en ce lieu, en ce temps, afin de remplir une des missions essentielles de leur destin : habiter, c'est-à-dire se situer au sein même de cette vérité, la seule dont ils aient à rendre compte au terme de leur longue et difficile épreuve ?

   Toutes ces annotations formelles sont belles qui jouent la partition de la fugue, de l’inaperçu, du flottement, de l’irisation, de l’astigmatisme qui brouille la vue dès l’instant où le questionnement existentiel se fait trop précis, où nous sommes mis en demeure de nous connaître nous-mêmes et de nous poser devant notre conscience. Au titre des analogies du genre, nous ne pouvons que citer le célèbre sfumato de Léonard de Vinci ou bien la brume des marines à la Turner. Léonard d’abord. Voyez les paysages qui servent de fond à « La Vierge et l'Enfant Jésus avec sainte Anne » ou bien ceux de « La Joconde », tout est dans le vaporeux, l’inaccompli, l’à peine dévoilé. Et pourquoi ceci est-il de cette manière ? L’on peut faire l’hypothèse que Léonard, dans le souci extrême de rendre visible une atmosphère nimbée de sacré, ait choisi de faire se fondre les tons dans une palette nébuleuse, diaphane, irréelle, seule capable de rendre compte de l’inconnaissable. De ce sfumato il se dégage un tel pouvoir de fascination que nous pourrions bien nous y perdre si notre persistance à savoir se prolongeait hors d’une commune raison. Turner ensuite. Avec quelques variations de lumière, le procédé est identique à celui du Toscan. Seule la finalité diffère qui, ici, n’est plus le sacré, mais la vastitude du monde, l’inconnu que dissimule la ligne d’horizon, sans doute le risque de l’océan mais aussi sa charge abyssale d’énigme, également son degré illimité de poésie.

   Mais là se clôtureront les parallèles pour laisser place à quelques remarques sur la technique même du monotype qui, lorsqu’elle est bien conduite, aboutit à la création d’images remarquables. Conceptuellement considéré ce procédé porte en lui-même le déchiffrage de ses hiéroglyphes. En tout état de cause, lorsque l’Artiste souhaite présenter un paysage qui a éveillé son intérêt, choisissant le monotype, aussi bien sur le plan symbolique que réel, il procède à une totale inversion de cela même que son regard a pris en compte pour tenter d’en dresser une esquisse signifiante. Il y a, dans ce processus, comme une image en miroir, mais un miroir déformant. En effet, si les pigments qui sont posés sur la matrice se donnent en tant qu’éléments positifs, objectifs, observables, sur lesquels la volonté de l’Artiste peut apposer son sceau, il en va tout différemment pour l’estampe définitive qui en est la face inversée au gré de laquelle ne manquent jamais de surgir les surprises, les inattendus, les révélations qui apparaissent à la façon d’un jeu se déroulant entre le Créateur et sa « créature ».

   D’une manière générale, dans les modulations propres à l’estampe, les formes ont une tendance naturelle à se mêler, à devenir imprécises, les teintes à s’affaiblir, à exister sous un genre de camaïeu dont le terme « estamper » rend compte au sens d’empreinte, non d’une matière originelle qui en constituerait la texture plus charnelle, plus matérielle. En définitive, c’est comme si l’on passait d’un réel véritable, façonnable et modelable à volonté, à son écho, à sa réverbération, le papier ne conservant du motif source que son halo, sa capacité à rayonner mais en seconde instance.

   Ce qui fait l’intérêt du monotype au regard de la peinture, c’est, pourrait-on dire, son coefficient d’incertitude, de tremblement amenant cet étrange et beau sfumato qui est comme le corps astral de la matière lourde, homogène, impénétrable. Si l’on voulait, à tout prix relier ce mode de représentation au style d’une époque, c’est bien évidemment celle de l’impressionnisme qui se présenterait à nous. Ce n’est certes pas un hasard si des peintres de cette école et non des moindres ont commis des œuvres au travers de cette technique. Il n’est que de citer au hasard, Camille Pissarro, Gauguin, Edgar Degas qui pratiqua l’estampe d’une manière approfondie. Ainsi dans ses « Danseuses » aux tutus vaporeux, dans sa dormeuse enveloppée d’un véritable linge onirique dans « Le Sommeil », ainsi la vie floue, interlope des Prostituées dans « Au Salon ». Toujours il s’agit d’un reflet, d’un chatoiement, d’une résonance du réel, non du réel lui-même incarné en sa plus visible et préhensible substance.

   Ici, l’on se rend compte combien l’on est éloignés de la peinture documentaire, du témoignage au plus près de la vie en sa concrétude. Ici, on est précisément, dans cette marge d’irréalité où se croisent, indifféremment et dans un curieux ballet, fantasmes et imaginaire, fantaisies diverses et dentelles songeuses, représentations narcotiques et hallucinations visuelles dont l’essentielle et terminale valeur nous invite à traverser la vitre opaque du tangible afin de déboucher sur une transparence que l’on nomme communément « liberté ». Donc le monotype est libre de voguer où il veut. Donc le monotype est l’heureux résultat du hasard. Donc le monotype nous laisse, nous les Voyeurs, voyager dans l’image au gré de nos humeurs, fussent-elles chagrines, de nos émotions à fleur de peau, de nos désirs les plus secrets.

   Ce que le sfumato de la Renaissance Italienne nous offre, ce dont la brume de Turner nous fait le précieux don, que François Dupuis reprend dans son « Paysage du Beaujolais », c’est rien de moins qu’une « traversée des apparences » (pour reprendre un thème woolfien), traversée au terme de laquelle nous découvrirons, peut-être, l’être intime de la représentation, pareil au revers d’une pièce de monnaie, à la doublure de soie d’un vêtement, à l’invisible qui redouble toujours le visible. Le monotype est le lieu de ce tremblement, de cette voix à peine audible qui monte des choses et nous convoque à la belle tâche de témoigner de leur présence.  Nous serons des Regardeurs attentifs. Il y a tant à voir et nos yeux sont maintenant disponibles.

  

 

 

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4 décembre 2019 3 04 /12 /décembre /2019 17:58
Une fois, seulement

                Œuvre Dongni Hou

  « Ce monde, je ne le traverserai

                qu’une fois »

                  Stephen Grellet

 

***

 

   Toujours, dans le cours de notre vie, nous proférons quelques souhaits dont nous savons bien, par expérience, qu’ils ne se réaliseront nullement. Ainsi dit-on : « Je reviendrai sur les lieux de mon enfance, je reconnaîtrai ma maison, mon premier abri ». Ainsi : « Je ferai à nouveau ce voyage sur ces belles terres d’Irlande, elles sont, en quelque sorte, mon lointain écho ». Ainsi : « A nouveau je prendrai mes pinceaux, je peindrai ces natures mortes qui, autrefois, m’enchantèrent ». Emettant ceci, au moment même où se produit l’éclair du désir dans le massif ombreux de notre tête, quelque chose passe comme un voile qui en atténuerait le vif projet, en effacerait l’éclat à jamais. C’est un constant étonnement que de formuler et, d’un même geste de la pensée, de biffer ce qui vient de surgir dans le silence des promesses qui brûlaient tel un fanal vacillant dans la brume.

   Parfois, nous arrêtant sur cette inconséquence qui place d’un côté la lame de la décision que vient contredire la nullité de l’acte, nous doutons un instant de notre propre réalité. Si tous ces vœux n’étaient que le résultat d’une existence illusoire, la conséquence d’un marché de dupes dont nous serions les premières victimes, à notre corps défendant ? C’est toujours l’irréel, le non advenu en leur coefficient d’irrémissible perte qui bourgeonnent tout au bout de notre destin et le placent dans un tel porte-à-faux que nous sommes mis au pilori à seulement envisager le vide sur lequel nos jours se sont construits, le néant qui traverse des heures que, pourtant, nous pensions inaltérables. Tout ceci est bien évidemment lié à l’essence du temps elle-même non reproductible. Tel instant, qui a été, est définitivement aboli, s’ingéniât-on à en tisser à nouveau les fils de trame qui en soutenaient l’effectivité. Certes c’est une souffrance que de constater combien les événements sont fixés, lesquels jamais ne refleuriront tels les perce-neiges au printemps. Il n’existe nullement « d’éternel retour du même ». C’est pur fantasme, simple hallucination que de penser une chose pareille.

    Cette « Petite Madeleine » proustienne à laquelle, toujours, il faut se référer, qui est-elle en réalité ? Elle est l’autrefois de l’enfance à Combray et de Combray mais nullement le présent parisien du Narrateur en train d’écrire « La Recherche ». Tout au plus les petites friandises dont l’Auteur nous dit qu’elles « semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques », qu’en demeure-t-il, sinon le vague d’un souvenir, peut-être une intime sensation au creux du palais, un léger frémissement de bonheur, une onde de douce mélancolie. Ce ne sont qu’états d’âme qui se reconstituent, autrement dit de l’imperceptible, du non-saisissable, de l’éphémère dont sont tissés les rêves nocturnes ou bien éveillés. Mais Proust a décrit si brillamment la nature de ces réminiscences pour qu’il soit inutile d’y insister davantage.

   « Songeuse », cette toute Jeune Fille à l’âge aussi indécis qu’est le papillon sur le bord de la fragile corolle, nous la devinons à cent lieues d’elle-même, en quelque territoire aussi innommable qu’objectivement cernable de frontières précises. Elle est comme en sutentation dans le temps, seulement occupée à entretenir une manière de vol stationnaire, tel le minuscule colibri face au fascinant nectar, sans doute égarée dans quelque songe ineffable dont, peut-être, jamais elle ne pourra revenir. C’est si envoûtant le passé lorsque, en son sein, brillant à la façon d’une pépite dans son fourreau de terre, un précieux souvenir jette ses feux qui rayonnent et débordent la mémoire elle-même.

   « Rêveuse » est infiniment touchante en sa posture qui fait penser au Modèle - par exemple « La Dentellière » qu’un peintre, par exemple Johannes Vermeer, aurait posé sur la toile en 1670. Identique attitude de vive et vaporeuse passion attachée à la contemplation d’un objet : bouteille d’encre de Chine chez « Songeuse », motif de broderie et fuseaux de bois pour La Dentellière. Mais à quoi donc peut bien penser cette dernière dans le feu de sou ouvrage ? Est-elle si concentrée sur le tissage des fils que rien d’autre ne pourrait la distraire de sa tâche ? Ou bien fonctionne-t-elle sous le régime d’une attention diffuse, flottante ?

 

Une fois, seulement

                          « La Dentellière » -J.  Veermer 

                          Source : « Si l’art était conté… »

 

   Le vague sourire dont elle est atteinte, reflet de quelque joie intérieure, profonde, nous incline à croire que son corps est ici mais son esprit ailleurs. Peut-être dans un passé récent qui la combla et la porta au faîte d’elle-même. Bien évidemment toutes les hypothèses sont possibles, depuis la satisfaction d’un ouvrage antérieur témoignant d’un goût raffiné, jusqu’à la souvenance d’un moment d’enfance, en passant par la visite d’un Amant qui la laissa chamboulée, ivre d’un bonheur palpable. Tellement d’événements dans le cours d’un destin peuvent se hisser au niveau d’une telle joie ou bien ne s’agit-il, parfois, que d’un fait inapparent mais qui consone tellement avec l’être qu’il le magnifie et le porte à l’exultation. Certes, chez « Songeuse », s’ajoutant à une possible remémoration d’une circonstance ancienne, semble se superposer la lucidité d’un regard qui fore loin dans le derme complexe et diffus du labyrinthe psychique. Cette bouteille d’encre qu’elle tient de sa main gauche, si inclinée que des gouttes s’en échappent, ne saurait être considérée tel un objet adventice qui ne serait venu là qu’au degré d’un certain hasard. Non, il y a plus, il y a intention vivement métaphysique, laquelle ne saurait se suffire d’une vision en première instance, mais essaie, à l’évidence, de désoperculer le réel, le mettant au pied du mur, en demeure de dire son être véritable.

   Or l’être véritable de cette bouteille, en dehors de sa vocation commune, dessiner, écrire, est bien un genre d’allégorie nous intimant l’ordre de réfléchir au flux du temps. Oui, c’est ici la signification interne de la temporalité qui est mise sous nos yeux, en sa plus étrange composante, à savoir de qualifier l’instant comme cette matière impalpable qui, paradoxalement, nous comble d’une main, alors que l’autre nous retire ce que nous considérions tel un dû ou une possession. Si cette encre servait à écrire, voici que bientôt asséchée, non seulement elle ne pourra plus tracer de pleins et de déliés sur la face lisse de la feuille, mais elle sera dans l’incapacité d’établir une correspondance, donc de rejoindre un quelconque passé. Et puis, ce lent écoulement, goutte à goutte ne nous guide-t-il vers ce sablier temporel ou cette clepsydre qui, inexorablement, tel un collier de perles, égrènent chaque seconde sans possibilité aucune de retourner en arrière, de vivre à nouveau ce qui vient de s’immoler dans la lourde glaise du passé.

   Que le geste de « Songeuse » soit la résultante d’une volonté, ceci ne fait aucun doute et doit être porté au compte de cette lucidité dont il a été parlé plus haut, le scalpel le plus redoutable qui soit  pour disséquer le réel et le contraindre à affirmer la seule chose qui vaille sous l’horizon terrestre, cette vérité qui, trop souvent, ne traverse nos massifs de chair sans s’y arrêter vraiment. Seules quelques vagues plaies en témoignent, quelques stigmates scarifient notre peau existentielle. Qu’une telle proposition picturale, en plus d’une généreuse émotion esthétique, vienne creuser en nous l’abîme de quelque question, voici le motif profond par lequel une œuvre se donne à voir telle une chose essentielle. « Ce monde, je ne le traverserai qu’une fois », énonçait   Stephen Grellet en un temps déjà lointain. Gageons qu’aujourd’hui, en notre monde sujet aux mutations les plus radicales qui se soient jamais vues, dans le vertige d’un siècle ivre de vitesse, son assertion trouve en nous les échos les plus vifs. Comment pourrait-on en faire l’économie ?

 

 

 

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3 décembre 2019 2 03 /12 /décembre /2019 09:57
 L’immense face à soi

 

                             Illes Formigues

                         Palafrugell, Espagne

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Avons-nous jamais une réelle sensation de l’espace ? Avons-nous conscience, en quelque endroit du corps ou de l’esprit, de l’immense, de l’étendu, de cet ailleurs qui toujours nous questionne au motif que nous n’en connaissons ni les limites, ni la substance ? Le monde est si multiple avec ses milliers de montagnes qui se perdent dans le peuple des nuages, avec ses océans aux eaux illimitées, ses hauts plateaux semés de vent, ses larges plaines où ondule la meute serrée des épis. Notre curiosité est grande qui voudrait tout saisir, notre soif de connaissance inépuisable dont nous voudrions, qu’un jour, elle fût comblée au centuple de sa longue et anxieuse attente.

   C’est une plaie vive au sein de l’âme humaine que de vivre sa possession de l’univers selon son envers, une constante privation qui nous laisse au bord des choses avec un sentiment d’infini dont, jamais, nous ne pourrons imaginer la vastitude. Nous nous vivons tels des êtres fragmentaires envoûtés par cette totalité qui toujours recule au fur et à mesure que l’on poursuit son chemin têtu d’annexion de nouveaux territoires. Aussi, nous faut-il renoncer à découvrir ces terres australes qui flottent au loin dans un brouillard blanc, ce plateau de Mongolie étoilé de yourtes rondes, ces rizières d’Asie dont les terrasses étincelantes nous font signe tels de magiques miroirs. Certes nous avons l’imaginaire, la littérature qui nous racontent le monde à leur manière et peut-être est-ce mieux ainsi, notre liberté n’en est que mieux décuplée.

   Le poème, le roman, mais aussi la photographie qui témoigne pour nous d’un univers dont nous ne pouvions soupçonner l’existence. Le dépaysement, le rêve ne se donnent nullement à l’aune du lointain, du tropical, de l’exotique qui, le plus souvent, déguisent le réel sous les atours d’une facile beauté. Toute beauté, par définition, est exigeante, toute beauté se mérite. Il suffit de s’y rendre attentif par un travail permanent de la conscience. Démêler le vrai du faux, sous l’apparence déceler ce qui ne fait que nous abuser et ne brille qu’en raison d’une supercherie. Rien n’est plus précieux que les paysages modestes, exacts, logés au sein même de leur propre nature. Une feuille balancée par le vent, le cours d’un ruisseau dans l’étroit d’une gorge, la garrigue semée d’arbres dépouillés et parcourue de l’éclat blanc des pierres, un semis d’îles près d’une côte, la pure élégance de rochers qui flottent au ras de l’eau, pareils à d’étranges animaux antédiluviens qui n’auraient plus la mémoire de leur antique provenance.

   Le ciel est haut, très haut, il est cette inépuisable symphonie qui se ressource constamment à la lisière des vents, à la courbe des nuages, aux gouttes de pluie qui le festonnent de leur lumière de cristal. Le ciel est noir, profond, attaché au vertige de la galaxie, proche cousin des trous noirs gonflés d’énergie, traversés par la lointaine clarté des étoiles. Le ciel, ce ciel, est la ramure qui couvre de sa palme le front soucieux des hommes, il est la cimaise qui accroche nos regards lorsque nous sommes amoureux ou bien désespérés. Le ciel est un baume, une onction, raison pour laquelle nous lui confions nos secrets et nos peines. Sous sa mer sombre glissent, comme dans un lent ballet, les fines crinières des nuages. Les nuages courent, ici et là, et parfois l’on entend leur galopade pressée que cernent les coups de boutoir du tonnerre, que divisent les éclairs au dard rubescent.

   Plus bas, le ciel se décolore, vire au gris, cette teinte qui n’en est pas une, ce simple passage de la nuit au jour, cette tache d’acier dans l’œil de l’Amante qui se rend désirable autant que redoutable. Désirable en ce qu’elle nous trouble, nous enivre. Redoutable car nous pourrions la perdre et il ne demeurerait dans la grotte de nos mains que la poussière des souvenirs et la cendre des regrets. L’horizon est un simple trait, une parenthèse qui ne se serait ouverte qu’à nous convoquer vers cet inconnu qui nous happe et nous tient en suspens. Qu’y a-t-il donc au-delà de notre vision que nous ne pouvons percevoir : d’autres îles groupées en essaim, des Sirènes aux longs cheveux ruisselant d’eau, des caravelles aux voiles gonflées, des Conquistadors aux vêtures chamarrées, aux cuirasses luisantes ? Ou simplement le Rien dans son absolue plénitude ?

   Au-devant du mystérieux horizon, un ilot court au ras de l’eau, suivi d’un poudroiement de rochers qui fait penser à la queue d’une comète. Ressent-il la solitude ? Ou bien est-il heureux dans cette marche solitaire au gré des flots et des courants ? Comment savoir si la matière pense, si elle n’est que pure gratuité dans le vaste événement de monde ? Sans doute est-ce nous qui projetons notre pensée, appliquons nos raisonnements, poinçonnons le réel de nos fantasmes, de nos étonnantes divagations. Peut-être est-ce mieux ainsi, témoin d’une liberté toujours en mouvement. Puis la nappe claire de l’eau, écumeuse, lumineuse. C’est comme le bourgeonnement d’une parole qui viendrait des abysses et trouverait le lieu de son déploiement, là, au centre de la belle lumière, de ses éclaboussements, ses ruades joyeuses, ses cabrioles facétieuses.

   Y aurait-il quelque chose de plus beau, de plus vrai, qu’elle, la lumière, dans sa constante et souple effusion ? Regardez la lumière. Voyez ses bondissements, ses reflets, ses milliers d’échos, ses ondes qui frissonnent et deviennent semblables à une immense plaque de métal qui contiendrait le ciel, la terre et tout ce qui fourmille dans la variable et toujours renouvelée diaprerie humaine. Voyez sa force, sa puissance, ses éclats, mais aussi son incroyable douceur, cet onguent qui coule à fleur de peau, cette source s’abreuvant à même son constant jaillissement.

   Si, au moins une fois, vous avez vu la lumière avec l’œil de l’esprit ou de l’âme, vous n’en oublierez jamais la si belle texture et serez en demande de sa réitération. Car l’avoir vue, c’est être allé au cœur même de qui vous êtes, à savoir cette unique conscience autour de laquelle tout vit en orbite, aussi bien votre propre corps, que la bannière de vos sentiments, que le satin de vos émotions ou le coutil de vos chagrins. C’est pourquoi nous ne pouvons détacher notre regard de cette plaine lisse, fascinante, porteuse de tous les destins de la terre, du ciel et, bien évidemment des siens, de cette eau qui, ici, se donne comme lustrale car, aussi bien, nous pourrions y renaître et prendre un nouvel essor. Tout en bas de l’image, sont de larges taches d’argent qui sans doute, ne sont que les reflets des nuages. Fusion accomplie des éléments en un seul et unique creuset, tels Amant et Amante qui se donnent à la manière d’un être indivisible, inaliénable. Quelques fragments de rochers émergent de cette étendue de platine et d’écume comme pour dire la persistance de l’archipel avant que de rejoindre la « Terre des hommes ». Tant de beauté en un seul lieu recueillie et nous sommes comblés d’avoir vu. Ainsi se gravent dans la chair les images que nous avons rencontrées dans la pure joie d’être. Ceci est ineffaçable.

 

 

 

 

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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 10:03
Existe-t-il un futur au passé ?

              « La dernière lettre »

              Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

   Le temps nous survole-t-il de telle manière que nous ne pouvons jamais en saisir que quelques bribes vite disséminées dans la toile serrée des jours ? Le temps de l’instant, celui qui brille et rougeoie au plein de notre cœur, dans le pli de notre conscience, que devient-il une fois qu’il a délaissé notre territoire de chair ? La mémoire peut-elle encore s’en emparer comme d’un objet vivant ou bien ne rencontre-t-elle qu’une manière d’étui gris et mort laissé par une chrysalide ? Rien n’est plus précieux que le moment singulier que les anciens Grecs nommaient « kairos », cette décision de l’événement nullement reproductible, cette moirure de la durée qui lisse la peau en y déversant la plus douce des onctions qui se puisse imaginer. Le « kairos », tout un chacun l’a éprouvé un jour. Dans la vision du paysage sublime. Dans le ravissement initié par la contemplation d’une œuvre d’art. Dans le bruit de cristal d’une source. Dans la lumière saisie au plein de la pupille de l’Aimée.

    Mais il en est du « kairos » comme de toute chose rare, c’est un éclair zébrant la nuit, la soudaine fulguration d’une comète, le bond du lynx sur sa proie, la note cuivrée qui frappe le tympan à l’endroit précis de l’émotion. Il n’y a d’autre façon, pour cet étonnant phénomène, que de surgir du néant, de tracer dans la clarté de l’esprit les tresses rapides de la joie et de retourner au lieu même de sa provenance dans la plus intime discrétion. Qu’en reste-t-il, au demeurant, qu’un brillant identique au tranchant de la lame, que la brume d’une larme dans des yeux dépossédés de vision ? Etonnante persistance de l’instant qui n’a de futur que le lieu même de sa parution, puis seul le souvenir en témoigne comme d’une chose si éphémère dont parfois l’on doute qu’elle ait même pu exister. Ainsi se trame la brume de la mélancolie. Ainsi se donne la soie de la tristesse qu’un simple vent pourrait déchirer.

   Pourquoi faut-il donc que, dans la nasse cruelle des jours, parfois, ne demeurent que vase et limon, quelques écailles d’argent et des remous qui témoignent d’une aventure, d’une rencontre, d’une découverte qui furent aussi précieuses que brèves ? Une illumination puis la dalle noire de la nuit qui recouvre de sa chape étrange les rêves les plus audacieux. L’instant qui fut, ce saphir bleu-marine qui, en lui-même, était l’écume, puis la vague, puis l’Océan tout entier que n’est-il là, face à notre réel, que ne nous métamorphose-t-il en cette pure pensée qui n’aurait cure ni des jours qui passent, ni des saisons, ni des frimas et des pluies ? Le déracinement de l’âme est une telle épreuve lorsqu’elle ne trouve plus son sol, qu’elle n’est en dette que d’elle-même, qu’elle n’éprouve ni l’ici ni l’ailleurs et se tourmente de son infinie vacuité.

   Certes, toutes ces considérations pouvaient paraître périphériques, presque à la limite d’un songe creux. Mais voici que la belle toile de Dongni Hou nous éclaire sur l’origine de ce mal infini qui ronge le corps et fore son trou jusqu’à la substance de la conscience. « Affligée » est là en sa douleur aussi belle qu’abstraite. Elle est la note exacte qui joue en écho avec l’irreversible perte de ce qui fut à la manière d’une gemme retrouvant son linceul de terre. Désormais elle n’aura plus d’éclat que sa mutité, que son sanglot intérieur, sa peine que nulle résurgence n’abolira.

   Sa coiffe est belle, pareille à ces apparences singulières de la Belle Epoque, une touche élégante s’enlevant sur un genre de retrait, de modestie. Blanc est le visage, poudré à l’ancienne, une neige à peine éclairée par la douce insistance du jour. Les yeux sont clos sur quelque secret que, sans doute, dévoilerait le contenu de lettres d’amour, fièvreuses, promesses d’une félicité. La bouche est scellée sur des projets qui furent puis parvinrent à leur étiage. Le cou est fin, pareil à celui de la gazelle. Le haut de la vêture est virginal, immaculé. Est-il le témoin de noces qui eurent lieu ou furent simplement projetées ? Le bras est souple, la main fine qui repose sur une table, tout près de cette tache rouge - est-elle sang ou bien signe de la passion ? -, alors que le stylo vient de poser sur le parchemin les derniers mots d’une correspondance.

   Mais « Affligée » convient-il comme prédicat pour souligner cet état de pure absence à soi ? « Résignée » n’eût-il pas été plus opportun ? Mais comment savoir ce que dissimule un visage, ce que vit un corps dont l’effacement est si total, on le dirait de brume et d’albâtre ? C’est nous, les Regardeurs, qui sommes décontenancés par l’attitude de cette Jeune Femme. Elle paraît si loin, dans un monde étrange où ne vibrent plus les trilles des secondes, où ne paraissent plus que des myriades d’instants à la faible lueur de luciole. N’a-t-elle donc rien d’autre à espérer que cette dépossession qui la met aux fers et lui intime l’ordre de ne plus connaître que l’humidité et la nuit d’une geôle ? Un désespoir peut-il être si profond qu’il confine aux rivages d’une perte de soi qui n’aurait plus comme recours que de s’immoler à sa propre peine ?

   La scène d’une tragédie ancienne, « Phèdre » par exemple, n’est guère si éloignée. Mais qu’a donc à se reprocher cette jeune existence ? Et d’ailleurs est-elle en faute ? Ne serait-ce son Amant qui lui a jeté un sort dont, jamais, elle ne reviendra ? Nous voici donc réduits aux conjectures les plus hasardeuses. En réalité, la raison profonde en est que nous sommes passés de l’autre côté de l’image, dans ce marécage de l’inconscient où grouillent toutes sortes d’étranges natures  qui, peut-être, ont aboli nos facultés de juger.

   Mais pourquoi cette encre rouge qui convoque aussitôt aux pires hypothèses qui soient ? Est-ce là le symbole d’une passion qui se serait mutée en son contraire, le désir de convoquer le sang à des noces funestes ? Nous demeurons là, cloués au seuil de l’image et l’instant s’éternise. Puisse la durée revenir ! Puisse le futur s’extraire de la lourde gangue du passé et nous offrir un présent vraisemblable ! Oui, de ceci nous avons besoin. Faute de cela, ce pourrait bien être nos derniers mots posés sur la margelle du monde. Le puits est si profond qui fait son œil noir tout au fond du secret !

 

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27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 14:54
Douleur paradoxale de la beauté

                   Font-Romeu, lac des Bouillouses,

                             Pyrénées-Orientales.

                     Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

 

   A Villefranche de Conflent on a pris le « Train Jaune ». Longtemps, dans la voiture ouverte, on a sinué parmi les ravins enjambés de hauts viaducs, on a traversé mille tunnels sombres et humides, l’air frais coulait sur le visage à la façon d’un fin ruisseau, on a pris des photographies pour immortaliser les lieux, on a frissonné parfois sous la lame de la bise, on a eu des vertiges, de courtes joies, des moments de flottement venus d’un lointain passé. On est descendu à Mont-Louis puis on a pris la route pour les Bouillouses. En cet automne déjà traversé des rumeurs hivernales, le Plateau de Cerdagne avait des airs de proche Sibérie. On s’était chaudement vêtu, solides chaussures au pied, un bâton de marche frappait en cadence le sol de schiste et de granit. Dans la tête carillonnait en mesure, pareil à une litanie, une formule magique : « Lac des Bouillouses - Lac des Bouillouses », comme si cette simple incantation pouvait, à elle seule, tracer la voie d’un bonheur immédiat. On voulait voir ce lac « qui fait des bulles » selon la version occitane de son nom, on voulait voir la plaque d’eau ou bien de neige et la double découpe triangulaire, sur le ciel, des Pics Carlit et Péric.

   Le paysage, tout autour du lac, était majestueux, poudré de blanc telle une Marquise des temps anciens, quelques flocons virevoltaient dans l’air sec comme le tranchant d’une faux, le ciel était gris, étendu d’un bord à l’autre de l’horizon tel un tissu soyeux, peut-être un drapeau de prière portant aux dieux de l’Olympe les visages des hommes, parfois clairs et insouciants, parfois embrumés par quelque infinie tristesse. C’était là une sorte de non-lieu qui, par son silence originel, sa pureté, sa blancheur, les contenait tous, les autres lieux du monde, les assemblait en un microcosme qui se suffisait à lui-même, le reste du réel n’étant là que de surcroît, peut-être au gré de l’action de quelque démiurge capricieux et distrait. On aurait pu demeurer là, à ne rien faire, à voir, simplement, tout le reste de sa vie. Il est certaines visions qui sont le tremplin d’une telle félicité, que, jamais, l’on n’en voudrait différer, demeurant tout contre le ciel, la terre, l’eau en leur plus belle conjugaison.

   Mais de l’essentiel, on n’a pas encore parlé, à savoir de cette étonnante sculpture d’un arbre décharné par le vent, couché contre un gros rocher, ses bras s’élevant dans l’air pareil à des stalagmites figées pour l’éternité. Existerait-il une beauté supérieure à celle-ci, simple et réalisée en totalité, à la fois ? Un lieu commun répété à l’envi - c’est bien là son sort le plus évident -, présente la « Nature comme une grande Artiste ». C’est là outrepasser son essence puisque poser le problème de l’art nécessite le recours à une volonté qui se serait manifestée dans l’œuvre. Mais peu importe, cette remarque est adventice et ne sera jamais résolue pour la simple raison qu’en l’esprit de l’homme traîne toujours une miette de panthéisme rendant un culte divin à toute représentation paysagère dont la hauteur excède les possibilités d’en connaître l’origine.

   Là, en plein cœur du froid vertical, face à la pure beauté, on demeure fasciné. Comment ceci est-il donc seulement possible ? Cette perfection qui paraît jaillir du sol à la manière d’une eau de fontaine que le froid aurait pétrifiée ? Tout y est exact, sans fioriture qui nuirait à l’harmonie de l’ensemble, tout y est reconduit à sa valeur essentielle : paraître en-soi et pour soi en tant que cette finalité à proprement parler indépassable. A la première vision, c’est toujours la beauté qui se donne en premier, telle la belle Jeune Fille rencontrée dans la rue qui aimante les regards et se soude, d’une manière indéfectible, au roc inaltéré de la mémoire. Oui, la beauté est une telle exception qu’autour d’elle tout s’arrête et se tait, tout se focalise en un seul et unique regard et ce dernier n’en quittera le prestige qu’avec le plus vif des regrets.

   Enonçant la beauté on ne veut simplement dire l’aspect, l’apparaître en leur sublime rayonnement. Bien sûr c’est eux qui, originellement, nous retiennent au bord de l’abîme, comme en sustentation. Mais il y a plus. Cette beauté qui rougeoie et étincelle n’est possible qu’en raison d’une beauté intérieure, d’une qualité éminente forgée au plus secret de l’intime. Ici, bien entendu, se donne à entendre la visée panthéiste dont on parlait il y a peu. Comme si cet arbre mort portait encore en lui, âme et esprit, sensations internes. Il y a fort à parier que ces branches, cette souche dorment du sommeil des pierres et que rien n’en troublera le songe de gemme soudé à sa propre surdité. Cependant, si l’on veut percevoir adéquatement le propos développé dans ce texte, l’on aura présent à l’esprit, à la façon d’un écho, la présence humaine perçant sous cette belle torpeur végétale. Peut-être l’image d’une présence féminine qui s’y imprimerait en creux

   Ce que la vision de la beauté occulte à nos yeux assoiffés de perfection et de délicatesse, c’est d’une façon qui pourrait bien se donner en tant que tragique, l’idée de la douleur, de la souffrance. Car ce que l’on voit ici est bien le résultat d’une sourde épreuve qu’a subi l’arbre et ce qui nous apparaît sous cette forme esthétique, c’est sa mort ou les traits qui en sont apparents. Il y a une constante dans les choses belles ordonnées par la Nature, c’est l’idée de dénuement, de spoliation de la matière, terre, bois, fer, au terme de laquelle elle, la Nature, nous rencontre sous le sceau d’un genre de sublimité. Voyez l’aridité des déserts, leurs vagues de sable, leurs roches érodées, striées par l’action du vent. Voyez les canyons, leurs larges entailles polychromes dans une terre violentée. Voyez les salins étincelants des hauts plateaux andins. Voyez les steppes désolées de Mongolie où ne court que le peuple égaré d’une rare végétation jaunie. Voyez les roches d’Eire usées par le temps, érodées par une lumière basse agissant telle une pierre ponce. En tous ces lieux, ce qui nous émeut et nous touche profondément, c’est bien cette atteinte des choses, lesquelles dépouillées jusqu’à l’âme nous font l’offrande de leur vérité. Or il ne saurait y avoir de beauté qui se dispense de vérité.

   Nulle beauté sans souffrance donc. Nulle beauté qui ne résulte d’une usure, d’un lent polissage, d’un geste mille fois répété qui supprime, écaille après écaille, le bavardage inutile, le copeau disgracieux, la barbe de métal qui fleurit au bout du tranchant de l’outil. Le travail de l’artisan est exemplaire à plus d’un titre, lui qui rabote, lisse, décape, polit, caresse le bois, au terme de son travail, d’une touche de généreuse encaustique. Comme s’il s’agissait d’oindre d’un baume régénérateur ce qui a été offensé par le tranchant de la lame. L’objet que nous voyons et admirons, tel ce bol touareg consacré à la nourriture, porte encore en ses flancs les blessures infligées par le maniement de l’herminette d’acier, laquelle a dompté la matière, l’a façonnée à des fins de domesticité. Rien n’est plus beau que ce travail de façonnage du réel qui procède par suppressions, entailles, incisions, scarifications, creusements, échancrures, lacérations qui ne sont, en définitive et symboliquement considérées, que des plaies vives infligées à la substance afin que, parvenue à son essence ultime, elle demeure en son être qui, par sa forme, participe aux belles manifestations de l’esthétique. Remarquable dialectique Nature/Culture qui trace les sillons de la civilisation à même la stupeur d’un réel transfiguré.

   Mais, sous la plastique matérielle et utilitaire, sous le bol et la souche, on n’a nullement oublié l’épiphanie humaine qui donne sens et direction aux actes du devenir. Donc, si le bol en son creusement, l’arbre en son déracinement, dévoilent une douleur sous-jacente, nombre d’œuvres d’art portent le témoignage, les stigmates à même leur visage, de ce travail identique à celui d’un enfantement, car toute portée au jour de l’être est toujours le résultat d’un tourment, le témoin d’une affliction.

   Regardez Mona Lisa en sa pure beauté. Est-elle joyeuse, assurée de sa condition, empreinte de félicité ? Assurément non. Son visage est un bois éteint sur lequel glisse la lumière. Ses yeux sont profonds, comme enfouis dans le massif de chair, inatteignables en quelque sorte. Sa bouche esquisse un demi-sourire qui ne dit qu’une tristesse vacante, une mélancolie à fleur de peau, un vague à l’âme dont, enjambant les siècles, l’on penserait qu’il est de la nature filandreuse, cotonneuse du spleen baudelairien dont « Les Fleurs du Mal » tracent le portrait mot à mot. Mona Lisa n’est pas arrivée à son être en totalité. Quelque part quelque chose lui manque que le célèbre sfumato du Maître Toscan - cet autre nom de l’affliction -, est habile à révéler. Mona est en dette d’elle-même, elle ne parvient même pas à se connaître. Elle demeure en-deçà de qui elle est, dans une zone d’incoercible fascination. Son regard, elle le tourne vers l’en-dedans et s’y perd comme un regard se perd dans la contemplation d’une eau de fontaine ou bien au contact de la lentille brillante d’un puits immergé dans les profondeurs de la terre.

   Elle est sa propre énigme et sans doute l’avisé Œdipe ne parviendrait-il nullement à en déchiffrer le contenu. Car tout est crypté chez Mona, tout est enfoui au plus profond de sa chair. Ce qu’il y a de patent, à regarder la Florentine, ce qui se donne pour sa propre vérité, c’est qu’elle est grosse d’elle-même, c’est qu’elle est tout juste avant la parturition, c’est qu’elle n’a encore nullement consenti à retourner sa peau de manière à surgir dans le réel. Certes sa souffrance n’est nullement visible, dira-t-on, et l’on aura raison et tort tout à la fois. Elle n’est pas sans évoquer le personnage féminin illustrant le tableau de Lucas Cranach l’Ancien dans « Allégorie de la mélancolie » ou bien l’attitude profondément retirée en soi, comme perdue dans d’inaccessibles songes du Modèle qui illustre la toile « La Robe rose » chez Henri Matisse.

   C’est ainsi, toute beauté que l’on penserait hors d’atteinte, rayonnant de son propre prestige, ne fait que s’acquitter d’une dette, peut-être à l’égard de la nature, des hommes, des choses, le monde est si complexe dans ses significations polyphoniques ! Voilà, l’on était parti bien au-delà du Lac des Bouillouses, bien loin de ses congères de neige, peut-être grisé par l’altitude des deux pics qui en constituent la toile de fond. Il n’en demeure pas moins que nous n’avons fait que quelques cercles autour de cet arbre mort, de sa cathédrale de branches, des dagues hérissées de ses anciens rameaux. Oui, souvent, les choses qui signifient sont dans la distance et nos yeux ne les perçoivent nullement. Nous prenons rarement le temps de regarder, d’interroger. Nous nous ruons sur le réel avec une telle précipitation que, d’ordinaire, nous en oublions l’exacte mesure. Cette nef de bois échouée sur le rivage est clouée dans sa pure beauté. Son voyage n’est nullement terminé qui se poursuit dans notre imaginaire. Nous penserons en avoir oublié l’étonnante présence, cependant, à la manière d’une comptine il continuera à habiter notre inconscient. Parfois, regardant l’un de ses frères d’infortune couché sur le sable d’une plage, nous aurons comme une sorte d’éblouissement, d’image en écho venant se superposer à notre actuelle vision. Bien évidemment nous n’en saurons rien, notre monde d’images est un tel carrousel ! C’est ce vieux compagnon rencontré un jour sur la hauteur neigeuse du Plateau de Cerdagne qui nous fera signe depuis sa retraite infinie. Les nuits d’hiver, dans sa parure de glace, piqué de la lumière des étoiles il poursuivra son lent cheminement vers l’infini de son destin. Aura-t-il au moins le sentiment de sa douleur depuis sa conscience de bois ? Peut-être, pour le savoir faudrait-il être arbre soi-même ? Peut-être !

 

 

   

 

 

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 15:20
Parfois l’on ne sait plus

                Edition : Léa Ciari

 

***

 

   Voyez-vous, c’est un matin lorsque l’heure est bleue, que les ombres émergent à peine de la nuit, que les bruits sont encore étouffés, que les hommes sont pris d’un lourd sommeil. On croirait le monde endormi, déserté par ses habitants. On croirait à un début ou à une fin des choses. On s’est levée tôt, dans le premier déclin de la nuit alors que les vagues de clarté rôdaient au sol, mêlées à une brume étrange, encore saturée d’ombres denses. On était à la lisière du rêve et de l’éveil, dans ce territoire sans nom et sans contours qui se nomme aube et hésite à se dévoiler.

On était à soi mais dans une manière

 de transition,

de passage,

d’inaccomplissement.

 

   Une partie de soi, on l’avait laissée sur les rivages brumeux de l’inconscient, là où rien ne faisait sens que dans l’approximation et l’inconstance. On avait du mal à se saisir, à rassembler le massif de son corps autour d’une nervure qui en assurât la parfaite cohésion.

 

On était disséminée en quelque sorte,

un fragment dans l’irréel présent,

une partie dans les strates invisibles du passé,

une bribe en sustentation dans un illisible futur.

 

   Comment vivre alors dans cette nébuleuse étroite qui distillait la lumière comme l’aurait fait une antique meurtrière, un oculus percé dans le ventre d’une lourde muraille ? On n’avait d’autre choix que de se poster, là, dans cette marge d’incertitude, juste en arrière de la fenêtre qu’un rideau de tulle voilait à la façon d’un sfumato vénitien.

 

Parfois l’on se sait plus.

  

   Certes, à adopter cette simple et naturelle posture il y avait comme une sorte d’immédiate satisfaction.

 

On se rassurait de l’immobilité de son être,

on s’abreuvait aux sources du silence,

on témoignait de soi dans la nuée de l’heure.

 

   Le temps, c’était comme si on l’avait réduit au vol d’un insecte transparent qu’on aurait tenu sous la fascination de son propre regard. Oui, ce temps constitutif de son intime destinée, voici qu’on le maîtrisait, du moins en avait-on la brève certitude. C’est ceci qu’il aurait fallu faire pour connaître le dépliement fabuleux de la liberté : s’ouvrir à l’existence dans la retenue, appréhender l’instant qui venait et le figer dans une glu, se munir d’une perche d’équilibriste et longer le fil existentiel en l’effleurant du bout discret d’une ballerine. Ainsi les choses de la vie, si peu sollicitées, se seraient inclinées à l’aune de cette délicatesse et nul danger ne se serait manifesté à l’horizon, seulement un genre d’onde infinie courant le long de sa propre mesure.

 

Parfois l’on se sait plus.

    

   On s’est distanciée du temps, de l’espace, autrement dit on survole son être comme l’oiseau du ciel survole la terre, le souci des hommes, leurs stalagmites de chair souvent inutilement dressées vers l’azur. Les dieux l’ont déserté, l’azur, il n’en demeure qu’un genre de coquille vide contre laquelle se heurtent les chercheurs d’impossible, les quêteurs d’une indicible joie. Alors on s’aperçoit devant son propre regard, placée sur la vitre d’un futur qui brasille et souvent réduit à la cécité.

 

On voit la sombre silhouette de la tête,

on suppose la chair duveteuse du cou,

on aperçoit le corps drapé dans son étole nocturne.

 

   On se surprend à se découvrir telle une terre du lointain dont n’aperçoit même pas la forme, uniquement un vague flottement parmi les écueils du monde.

 

Parfois l’on se sait plus.

 

Qui l’on est.

Vers où l’on va.

Quel est le but

de son cheminement.

 

    On a si peu d’assurance à être soi-même qu’on choisit le peuple étroit de la solitude. Rencontrerait-on les Autres que l’on tremblerait au seul fait de ne pouvoir que se fondre en eux, disparaître dans la masse confuse des discours, des gestes, des marches apeurées de la meute humaine.

 

 

Ce que l’on fait avec empressement :

 se rassembler autour de soi,

s’encoquiller,

revenir au germe fondateur,

se faire graine dans quelque pli inaperçu

d’un limon originel.

 

Là on est bien,

là on demeure,

là on se rassemble

dans la craintive avancée du jour.

 

Parfois l’on se sait plus.

  

    Là on a fait l’essentiel du chemin. Les choses de la vie sont oubliées, les objets loin, les obstacles dissimulés dans une réserve d’ombre, les soucis cloués au dais de la mémoire, les projets encore soudés à leur propre texture. Voyez-vous, l’essentiel se donne curieusement dans cette haute irrésolution. Ou bien l’on agit et se referme sur nous le piège de l’insatisfaction : jamais nous n’atteindrons cet idéal que nous postulons comme possible. Ou bien l’on reste à demeure et l’on se rassure du fait que rien n’étant décidé, tout se donne comme imaginable, virtuel, envisageable. On est là, au plus près de soi, non certes dans une coïncidence absolue, ceci ne se verrait que dans une condition qui n’est nullement celle des Mortels.

 

On s’imagine,

on pose sa propre hypothèse,

on sculpte sa statue d’ébène et d’ivoire,

on l’oriente vers le jour qui vient

et l’on attend. 

 

Parfois l’on se sait plus.

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 novembre 2019 2 19 /11 /novembre /2019 11:02
L’empreinte subtile de la joie

                Œuvre : Léa Ciari

 

***

 

 

   Existe-t-il une manière de regarder l’image qui serait totalement objective, son sens plénier apparaissant dans la lumière de l’évidence ? Alors une brève vision suffirait à nous donner la certitude que nous nous y connaissons en sentiments humains, que la profondeur mentale de nos alter ego ne nous poserait plus de problème, que nous verrions en eux comme le devin dans le marc de café. Nos coreligionnaires, nous les découvririons transparents et ils ne diffèreraient guère de la feuille de cristal n’ayant plus, pour nous, aucun secret. Qui donc n’a jamais rêvé d’être atteint de cette sorte d’omniscience qui, d’emblée, poserait devant nous le monde en sa naïveté originelle ? Il ne resterait plus qu’à le feuilleter comme un album, à lire dans ses pages les caractères clairs qui ne seraient plus hiéroglyphes mais simples mots rayonnant depuis la dimension ouverte de leur centre. Cette pensée est-elle de l’ordre du simple fantasme ou bien pourrait-elle recevoir quelque justification au motif que, nous connaissant mieux les uns les autres, la climatique humaine en serait apaisée, l’harmonie en devenant la figure de proue ?

   De temps à autre, dans les premières brumes d’automne alors que s’annoncent les frimas hivernaux, convient-il d’allumer, au foyer de nos consciences, quelque feu qui nous dirait la positivité de l’être, des choses, du monde. L’image que nous propose l’Artiste, c’est elle qui a déclenché ce vouloir savoir de l’Autre en son étrange configuration. Si nous parlions, il y a peu, de clarté, de cristal, de transparence, nous voici ici placés dans l’ornière étroite de l’énigme. Tout s’y donne dans le flou, tout y fait signe dans l’approximation. On dirait une forme humaine, dont nous ne pouvons décider si elle est masculine ou bien féminine, identique à la vision qui se présente lorsque nous tâchons de faire l’inventaire de quelque insecte logé au cœur d’un bloc de résine.  Image du doute et de l’interrogation. Nous voyons sans voir et ceci est la prémisse au carrousel infini des interprétations sur la nature de ce qui vient à nous, sur sa forme exacte, sur son identité.

   Mais peu importe, cet astigmatisme, ce dédoublement des formes ne feront que mieux fouetter notre intellect, lequel s’ingéniera à bâtir toutes les hypothèses imaginables. Cependant, il faut choisir mais laisser planer un certain air de mystère. Disons qu’il s’agit de la silhouette d’un quidam placé sur le seuil d’une maison. Il pousse la porte. La clarté est derrière lui. Le rectangle sur lequel il se découpe est le seul indice à partir de quoi il fait fond. Pour notre propos, contrairement au vœu exprimé plus haut, il demeurera dans ce coefficient d’imprécision, de mutité, de silence dont nous pourrons tirer, peut-être, quelque explication, sinon objective, du moins liée au plaisir de laisser flotter l’imaginaire, de lui donner une nourriture substantielle dont il tirera une fable à sa guise. En une première saisie de ce réel ourlé d’obscurité native, de nébulosité manifeste, nous disons que cette composition photographique, du moins pour nous, s’annonce tel le symbole de la joie, du rayonnement, de la coïncidence du Sujet avec lui-même et, sans doute, avec la présence d’une altérité qu’il vit comme son double. On ne franchit nullement le seuil d’une maison - on la suppose familière de qui s’y inscrit en tant que Visiteur -, sans éprouver quelque sentiment profond. Ici, l’image le donne pour précieux, unique, donation de l’instant en sa plus effective parution. Franchir un seuil est toujours action douée d’un sens profond, immédiat, s’inscrivant dans le pli le plus mystérieux de la psyché.

   Certes ce mouvement peut être suivi d’une déception, d’une hésitation, déboucher sur un chagrin ou une tristesse. Mais ici, dans cette effusion dorée, subtile, de la lumière, dans la posture ouverte du personnage, dans cette sorte d’élan qu’il met à accomplir un pas, nous devinons une âme sereine, rassurée, l’exacte dimension d’une joie se donnant à quiconque, de retour au foyer - pensons à Ulysse -, retrouve les assises fondatrices de son être. C’est comme si un objet uni, subitement fragmenté - pensons à la forme ancienne du symbole -, retrouvait dans une sorte de juste euphorie les contours de sa propre présence au monde. Toute joie profonde est immobile, silencieuse, c’est simplement un glissement de l’âme, une buée s’élevant de l’eau de la lagune, le tintement d’une fontaine dans le jour qui bleuit. Cela s’irise doucement, cela se réfugie au centre de soi, cela fait son feu inapparent au plein même de la chair. Cela fait tout, sauf effraction. C’est pour cette raison que nous nous inscrivons en faux contre l’assertion de Simone de Beauvoir lorsqu’elle dit dans « Mémoires d’une jeune fille rangée » : « Je me laissai soulever par cette joie qui déferlait en moi, violente et fraîche comme l'eau des cascades ». A la rigueur nous pourrions garder la fraîcheur de l’eau mais ignorer le reste qui ressemble plus à la violence d’une passion qu’au doux remuement d’une félicité.

   La joie ne marche nullement au pas. La joie n’appelle ni rythme, ni cadence. La joie ne demande ni clairons, ni trompettes. La joie est la joie et pourrait se contenter de cette curieuse tautologie, « curieuse » pour qui n’en a jamais éprouvé la merveilleuse onction. La joie n’est nullement démonstrative et se refuse avec obstination à toute exposition, à toute forme de spectacle. La joie est une onde purement intérieure qui est le point d’acmé, d’effervescence, de la subjectivité lorsque celle-ci n’est purement considération de soi, exhibition de l’ego mais, au contraire, effusion de l’être dans la justesse de son en-soi. Voyez quelqu’un placé sous le signe d’une joie véritable. En quels signes reconnaîtrez-vous la beauté du sentiment intérieur qui l’envahit et le comble tout à la fois ? Seulement quelques indices aussi rares que presque totalement invisibles : une lumière dans la pupille, le battement d’un cil, un sourire à peine esquissé, une marche légère, printanière, pareille au pollen qui poudre l’air.

   Alors, maintenant, combien il est heureux pour nous de nous abreuver à la belle et exacte phrase de Vladimir Jankélévitch dans « La mauvaise conscience » : « La définition de la joie, c'est qu'elle est pure lumière sans ombre ». Oui, combien cette « pure lumière » bourgeonne et palpite dans cette image. Elle est attouchement sur le visage d’un nouveau-né. Elle est premier baiser ému entre deux amants. Elle est peau fragile aux premiers rayons du soleil. Elle est l’empreinte invisible du crépuscule, doux basculement du jour dans la nuit qui l’accueille et l’attend. Et la litanie des métaphores pourrait ainsi dérouler ses anneaux à l’infini, tressée des émotions les plus impalpables, des troubles les plus délicieux qui se puissent imaginer. Il n’y a pas à demander, à attendre la joie, encore moins à l’implorer. Demande-t-on au ciel la raison de sa couleur, la profondeur de son air, la limpidité de sa trace ? Non, tout ceci coule de source et vient à temps devant nos yeux, à nous les hommes.

   L’épreuve de la joie, jamais ne peut être envisagée en conformité avec un réel que l’on aurait sollicité, provoqué en quelque sorte. L’unique joie resplendissante n’est nullement celle qui peut s’expliquer par quelque détermination qui en justifierait l’apparition. Nulle joie n’est logique qui découlerait du souverain Principe de Raison, nulle joie n’est le résultat d’un enchaînement systématique de causes et de conséquences. Bien à l’opposé, la joie est libre de soi, libre d’un espace qui la cloisonnerait en son être, d’un temps qui lui allouerait un maintenant et nullement un autre. La joie est simplement libre d’être joie, c’est dire qu’elle est une manière d’absolu qui, jamais, ne peut s’enfermer dans l’étroitesse d’un dogme, dans la fantaisie de formules magiques, pas plus qu’elle ne peut être l’aboutissement de quelque projet. Il est accoutumé de prononcer la joie illuminant de rares et hautes figures : du saint contemplant son Dieu, du savant résolvant de difficiles équations mathématiques, du virtuose interprétant une sonate, du mystique en sa rencontre avec son corps éthéré, de l’artiste mettant au jour cette peinture qui, jusqu’ici, se donnait comme un inaccessible futur. Certes, ce sont bien là des joies mais, pourrait-on dire secondaires, dérivées, livrées clés en main au seul prestige des curieuses et désirantes destinées humaines. Or toute véritable joie est trop haute pour être ainsi bradée, remise au souci d’une matérialité, soudée au gré de la pesanteur terrestre.

   Nous sommes présentement arrivés au point où il nous faut faire se retourner l’image, l’amener à subir un genre d’involution, la soustraire à une première vision qui l’avait déposée sur les fonts baptismaux d’un ravissement qui n’aurait trouvé ses propres fondements qu’au regard d’une extériorité : la rencontre d’une altérité amie ou aimée, le retour au foyer, une sécurité éprouvée, un confort retrouvé. Mais, faisant ceci, nous avons biaisé la joie en la justifiant, c'est-à-dire en la faisant chuter de son essence pour la placer dans l’inextricable réseau des conventions et des drames humains, des désirs réciproques et des antinomies originelles. Tout ceci il nous faut le gommer. Il nous faut rétrocéder dans un temps antérieur de l’image où ni le seuil ne se donne comme support de sens, ni la maison n’apparaît comme accueil de ses hôtes, qu’ils y habitent ou y reviennent.

   Alors la joie dépouillée de ses possibles et aliénants artéfacts sera la joie en elle-même, parvenue au site de sa plus exacte parution : JOIE POUR LA JOIE. A partir de ce moment-là, la joie ne s’enlèvera qu’à partir d’elle-même et y retournera constamment, avec la plus belle des facilités, à la manière dont un cerf-volant sillonne le ciel à la seule force de son esthétique aérienne. Plus rien alors, ni la teinte d’or de la toile, ni la clarté du jour, ni les vitres enchâssées dans la porte à titre d’anecdote, ni la figure d’ombre n’auront plus de quelconque importance. De simples apparences s’affichant et s’effaçant au gré des secondes qui passent.

   JOIE EGALE JOIE, ainsi s’énonce toute création, soit-elle artistique en sa plus belle nature. Rien d’autre qu’une UNITE vers qui tout converge, dont part tout sens dont, nous les hommes, nous enquerrons au gré du temps qu’il fait, de la Belle qui passe, de l’or qui brille dans la confidence de sa matrice de terre. RIEN QUE LA JOIE !

 

  

 

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