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16 avril 2019 2 16 /04 /avril /2019 09:47
Une barque à la dérive

                          Delta de L’Ebre

                   Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. Ceci nous le savions depuis le bourgeon de notre naissance. Mais nous faisions semblant de croire, pour ce qui le concerne, à une possible éternité. Fallait-il que nous fussions naïfs ou bien saisis d’un vif idéalisme ! Toute chose meurt qui, un jour, est née. Regarde donc la plante, te disais-je, sommes-nous si différents d’elle ? Elle croît, fait pousser la sève dans sa tunique verte, lance au loin ses rameaux et ses tiges, se couronne de pétales où reposent les étamines, où brille le pollen de la vie. Puis la chute est là qui reconduit tout au néant. Nous tenions un identique discours et pourtant nous étions deux êtres séparés que le hasard avait réunis afin que quelque chose soit dit d’une rencontre, d’une pullulation des sentiments, de la rougeur d’une braise, des cendres qui suivraient dont nous soupesions toute la gravité.

   L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. En ce printemps qui se cherchait et ne savait guère les contours de son être - le ciel était d’ardoise, les collines, au loin, mouraient dans leur étole d’ombre -, nous errions à même nos âmes sans bien savoir le terme de notre cheminement. Avions-nous, au moins, un but à atteindre, une œuvre à réaliser en commun qui eût constitué une seule et unique nervure ? Je savais, en mon fond, la solitude des anges et l’étrange « présence » d’un « deus absconditus ». Nietzsche n’avait-il décrété la mort de Dieu ? Ainsi toute force s’épuisait et son déclin ouvrait grandes les portes du nihilisme. Pouvions-nous, nous-mêmes, survivre à cette aporie ? L’idée de Dieu est si grande et nous sommes d’illisibles et d’illusoires images. Tu  t’étonnais de ces mots, pesant comme du plomb, dans la bouche d’un agnostique. Mais, en ces temps de lourde incroyance, pouvait-on encore espérer quelque chose qui fût autre que la corde vibrante du désespoir ? Tout fuyait à l’infini dans de si longs corridors, on n’en percevait que les ténébreuses enfilades et la peur mugissait à tous les carrefours.

   Nous marchions le long de ce delta de l’Ebre, en longions les touffes de roseaux que battait le vent venu de la mer. Entre nous, parfois, une « intermittence du cœur », une brève réminiscence proustienne, la perle d’une confidence puis le bruit continu des oiseaux disséminés au ras de l’eau, les cris aigus de l’aigrette, la fuite rapide du martin-pêcheur, sa tache d’émeraude dans le ciel pâle cerné de gris. Qu’y avait-il d’autre à faire que de marcher le long de nos vies respectives, de tâcher d’en deviner la perspective de soie, parfois une beauté surgissant face aux yeux, parfois le dais d’une tristesse, une nuée à l’horizon dans laquelle nous lisions l’écartèlement de nos destins, la perte du jour dans la nuit qui venait ?

   Là, parmi l’eau plombée du delta, là sous le ciel qui souffrait de n’avoir nulle attache, - il filait si vite vers l’horizon -, là au creux de nos existences qui se divisaient tels les affluents qui ne savaient le lieu de leur perte, tu m’as donné un dernier baiser. Il ressemblait étrangement à ceux des jeunes amants sur le quai d’une gare qu’un train rapide, bientôt, placera à des distances insoutenables, le cœur n’est illimité qui peut s’accroître indéfiniment. Toujours le possible surgissement d’une trahison. Toujours le possible d’une étreinte nouvelle, différente, qui effacera les anciennes, les relèguera dans un coin inaperçu de la mémoire. L’amour, m’avais-tu dit, est une barque à la dérive. Nous en éprouvions la légère ivresse dont le crépuscule paraissait être l’ordonnateur. Ta silhouette fuyait déjà loin de toi-même si ton corps se donnait comme cette belle statuaire antique qui brillait tout contre le miroir de l’eau. Demain arriverait avec son lot de brumes. Le printemps, soudain, ressemblerait à un automne. Les feuilles joncheraient le sol qu’il faudrait pousser du bout du pied. En aurions-nos la force ? Les gestes, parfois, sont si lourds à accomplir !

 

 

 

 

 

 

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5 avril 2019 5 05 /04 /avril /2019 09:24
IN-FINITUDE

                               « Pado »

                                Bronze

                        Marcel Dupertuis

 

***

 

 

   « Finitude » : le drame de l’homme se résume en cet unique mot. « Finitude », et tout est dit du berceau à la tombe. Ce mot est lourd de sens au regard du paradigme existentialiste qui en réalise l’insoutenable tension. Rarement nous l’énonçons mais il fait sa manière d’écho, en catimini, au revers de notre être. Il est un miroir où, Narcisse accompli, nous ne voulons voir que notre propre beauté, nullement la dalle de suie qu’il nous tend, que notre lucidité s’ingénie à congédier. Pourtant que serions-nous hors cette réalité crépusculaire qui définit notre essence et nous place au lieu exact que le destin nous a attribué depuis l’aube de la naissance ? Pourrions-nous jamais nous échapper de cette geôle si étroite que nous en sentons les grilles de fer plaquées à même notre âme ? De cette dernière l’on prétend l’envol, mais comment le pourrait-elle, elle l’enchaînée au corps, elle qui ne rêve que de déserter notre site afin de connaître l’ivresse de la liberté ? Est-elle infinie hors notre citadelle ? Dans cette cruelle hypothèse nous ne serions libres qu’après-vie. Sans doute l’affirmation la plus exacte.

   Finitude : certes nous ne sommes pas seul à en éprouver la chape de plomb. Les pierres meurent et aussi les oiseaux au blanc sillage et aussi l’arbre à la lourde toison, aux racines complexes qui se fondent dans la terre nourricière pour en connaître les secrets. Mais la finitude attachée aux choses nous l’acceptons telle une détermination de la nature à la farouche volonté. Elle nous révolte lorsqu’elle se penche sur les fronts aimés, les joues accueillantes, les yeux que nous appelons afin d’exister. C’est cette finitude d’une altérité qui nous est proche qui crée notre deuil le plus immédiat. A côté, notre propre finitude n’est qu’un détail dans un tableau, sans doute une anomalie, un accroc dans la toile. Mourant chaque jour à nous-même le ravage s’accomplit sans même que nous en percevions le lent procès. C’est à bas bruit que tout ceci se déroule dont nous ne percevons nullement la rumeur. Cependant la simple idée qu’un jour nous ne verrons plus l’amie, l’aimée, l’enfant, creuse en nous d’inaltérables et vertigineux sillons. C’est notre absence qui nous préoccupe, notre absence au monde, comme si, fragment d’un puzzle, notre disparition laissait un trou jamais comblé, un sens qui, dans le futur, ne s’achèverait.

   Mais que fait donc l’art pour s’opposer à cette aporie qui nous traverse et nous cloue sur la planche de dissection sans que nous puissions, en quoi que ce soit, nous exonérer de sa cruelle décision ? Eh bien l’art ruse, emprunte des formes insolites, parle son curieux langage, déréalise en quelque sorte notre vécu et nous illumine de sa charge d’efficiente utopie. L’art ne serait-il, seulement, poudre aux yeux, tour de passe-passe, astuce de prestidigitateur et nous feindrions d’en accepter la parole au premier degré renonçant, parfois, à l’usage de notre esprit critique ? Oui, l’art prend en charge nos rêves les plus fous et les fond dans le bronze, les grave dans la pierre, les mêle aux hautes pâtes ou bien au lavis légers. Ainsi « Pado » qui nous arrache à notre être et en propose un qui sied à nos convenances. Car, avec toute œuvre, la projection de notre ego en sa matière est patente, incontournable. L’instant de la contemplation est pure fusion. Il n’y a plus, dès lors, un sujet visant un objet mais une entité unique qui vibre à l’aune d’un identique diapason.

   Donc « Pado ». Qui pense pour nous et nous fait être différents de qui nous sommes. Qu’y voit-on qui pourrait tenir le langage inouï dont, depuis toujours, nous étions en attente ? Nous y voyons l’image fascinante de L’INFINITUDE. Oui, je sais, asséné ainsi, ceci ressemble à une pétition de principe ou a un énoncé apodictique qui n’aurait nul besoin de quelque démonstration que ce soit, vérité en sa plus haute teneur. Dans ce curieux emmêlement de cercles, en un premier regard, nous avons du mal à reconnaître une figure humaine. Et pourtant c’est d’elle uniquement dont il s’agit, qui nous convoque au lieu même de son être. Qui n’est que le nôtre puisque nous nous y projetons.

 

IN-FINITUDE

   Dans le visage, un affleurement du métal laisse supposer un sourire généreux. Certes dans une apparence torturée, mais le réel est profondément oxymorique. Bronze heureux en quelque sorte. Image de la plénitude - elle rime avec infinitude -, quand cette dernière se pose sur l’être avec la même grâce que délivre l’esquisse enfantine dans son ouverture confiante, spontanée, au monde. Tout, ici, transgresse les règles élémentaires de la logique, autrement dit sort du cadre étroit de la déréliction et se porte en direction d’une possible joie, fût-elle hypothétique, irréelle, faisant son orbe dans de nébuleux lointains. Toute joie est de cet ordre, immatérielle, fragile, résonnant comme un cristal, située dans un incommensurable qui brasille au-delà du corps, au-delà des yeux.

IN-FINITUDE

   Dans l’enceinte déployée des bras - ils n’ont ni fin ni commencement : INFINITUDE -, se creuse la dimension d’une clairière. Ici il ne s’agit nullement de la métaphore dont l’index serait cette brèche ouverte dans la forêt en tant que paysage. Ce qu’il faut y entendre, c’est bien plutôt le sens d’un allègement, d’un dégagement, d’une libération. Suivons Martin Heidegger dans « L’affaire de la pensée » : « Si la Lichtung en forêt [la clairière] est ce qu'elle est, ce n'est pas en raison de la clarté et de la lumière qui peuvent y luire; elle existe même de nuit. Elle veut dire : la forêt, à cet endroit, s'ouvre au marcheur. » Or, « s’ouvrir au marcheur », veut dire pour le marcheur - le Dasein humain -,  s’ouvrir au jeu de l’être qui, toujours, se dissimule dans la touffeur insondable du monde et des choses. De l’étant-bronze ainsi amené devant nous, nous faisons autre chose que ce qu’il est, une résistance de matière, pour que surgisse l’invisible offrande à laquelle nous sommes toujours conviés, le plus clair du temps, à notre insu. Nous sommes, d’un seul élan, le cercle qui gire infiniment et le centre qui lui confie son merveilleux rayonnement.

IN-FINITUDE

      L de Vinci - Source : Wikipédia       « Pado » M. Dupertuis

  

   « Pado » fonctionne sur le registre d’une constellation de figures qui irradient en écho, respire selon la musique des sphères, convoque Parménide et ses cercles concentriques de l’univers, s’inscrit dans le dessin de Vitruve de Léonard de Vinci, assemblant ainsi en son lieu unique la perfection humaine dont l’humanisme et la Renaissance ont fait le foyer de leur réflexion, manifestation du rationalisme en sa belle exactitude.

   Mais il y a encore d’autres sèmes dans cette œuvre riche de multiples émergences. Ces dernières apparaissent dans le corps même de la matière qui vibre et exulte. Le bronze est travaillé au doigt, vigoureusement, car, en lui, il faut mettre le bondissement de la vie, sa prodigieuse exubérance.

 

IN-FINITUDE

   Le cercle qui représente l’univers, loin d’être l’image d’une  cosmogonie assagie est le lieu de bien des bouleversements, de bien des métamorphoses à l’œuvre. Le fer est travaillé au plus près de sa fusion, de sa malléabilité. Le fer se tord et souffre. Le fer parle et se dit en lexique formel parcouru d’assauts et de retraits, de tensions et de repos, de silences et de cris. Non, la matière n’est nullement paisible. Voyez Bachelard, cette matière qui se cabre et s’insurge, cette lutte des éléments pour arriver à leur figuration la plus propre. Le bronze, que précède souvent la terre, est le creuset où la main de l’artiste - son esprit - grave les décisions les plus avancées de l’être, les stigmates au gré desquels il fait phénomène.

   A vrai dire l’artiste se rend visible à même la trace du geste qui subsiste comme la forme ultime de sa substance. C’est toujours cette empreinte de l’homme-créateur, de l’homme-travail qui nous émeut et nous conduit au cœur vivant des choses. C’est bien évidemment un combat, au sens du « polemos » des anciens Grecs, qui se joue et trouve, dans le matériau, un espace mais aussi un temps d’actualisation. « Polemos » ne veut uniquement signifier l’intention belliqueuse, le conflit armé. « Polemos » renferme l’idée d’antagonisme, de différend, de collision. Cette dure réalité est la voie selon laquelle l’être se donne, qui n’est nullement accord et union avec le même mais affrontement de l’identique et du différent. Toujours ce qui est, est affaire de tension, de combat à résoudre, de conflit à dépasser.

   La nuit n’est nuit qu’à s’opposer au jour. Dans le secret de son atelier, le sculpteur s’affronte à la matière, la discipline, la plie à la farouche volonté de son désir. Car c’est de lui dont il est question avant tout puisque l’œuvre sera bien la résultante de son action. Corps à corps. Il est nécessaire, en un certain sens, que la matière soit vaincue, que l’esprit y ait déposé l’hiéroglyphe dont il est gros, qui doit être libéré, reçu par un support qui témoignera de cette douleur, de cette souffrance. Il n’y a d’œuvre réelle que rougie au fer d’un tourment. C’est ceci même que nous dit Emma Merabet dans « Rêver l’intimité de la matière » :

   « Ces dernières années ont vu germer des formes inventives dans le sillon creusé par la rêverie bachelardienne, composant avec les métamorphoses et la résistance de la matière. Une résistance au sens fort, impliquant que l’artiste participe de tout son être à l’acte créateur afin de jouer ou de déjouer les contraintes des états transitoires et des figures éphémères ».

« Etats transitoires, figures éphémères », demeureraient-elles, elles signeraient l’échec du sculpteur, annonceraient son renoncement, avoueraient son impuissance face à des forces qui l’anéantiraient.

   Ce qui, à proprement parler, est fascinant dans « Pado », c’est ce rythme qui s’y imprime. Fait d’allers et de retours, de rétentions et d’expulsions, de contractions et de dilatations, de retenues et d’élans. Toute une belle et subtile dialectique qui n’est jamais que l’exister en son flux et son reflux. Balancement somptueux du geste de l’amour. Dedans-dehors du mouvement respiratoire. Diastole-systole qui signe l’inépuisable fonctionnement de la machine humaine. Ici, l’esthétique n’est nullement de l’ordre du concept, elle est la simple effusion de la dimension sensorielle, de la pulsion organique, du tellurisme du corps. Et ce qui est vrai de la sculpture est également pertinent pour la peinture, le dessin, tous ces arts qui engagent l’anatomie humaine dans un combat qui la dépasse. En ceci consiste sa grandeur. En ceci reposent sa puissance, son énergie. Merci, « Pado », de nous incliner à penser la matière. Seulement à partir d’elle qui nous constitue en notre fond l’élan pourra être entrepris. L’élan pour ce domaine de l’insaisissable qui toujours nous questionne. Quelque part brille le beau qu’il nous faut rejoindre.

 

 

 

 

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4 avril 2019 4 04 /04 /avril /2019 08:23
L’Amour-la-Mort

             « A terra » 1998

           Tempera e pastello

             Marcel Dupertuis

 

***

 

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

Le rouge du plaisir.

Le rouge du désir.

Il est si facile de quitter son être,

de basculer dans la forme qui s’offre

et mourrait de ne point s’offrir.

L’amour est toujours question

par rapport à la mort.

Ne pas y succomber et l’on meurt.

Y succomber, on y meurt aussi,

de la « petite mort ».

 

Orgasme, évanouissement, syncope,

tous termes équivalents qui disent

l’arrachement à soi,

l’immolation en l’autre.

Immolation par le feu.

Braise contre braise.

Rubescence contre rubescence.

Gerbes d’étincelles

comme dans l’œil du cyclone

ou bien dans les cristaux

d’un kaléidoscope pris de folie.

 

A peine ai-je regardé

 

et déjà je ne m’appartiens plus.

L’autre m’a ôté toute liberté.

Je suis pris

dans la nasse de son regard,

dans le filet de ses mains,

dans la liane volubile de son corps.

 

Je suis moi en cet événement

qui va survenir

dont je ne sais rien,

dont je ne peux nullement

tracer la courbe,

envisager la rive

qui sera celle de mon destin

lorsque le plein de l’expérience

sera atteint.

 

Peut-être un point de non-retour.

Jamais l’on ne revient de l’amour.

Toujours un lambeau de chair

entre les dents de porcelaine de l’amante.

Toujours un fragment de conscience

qui demeure fiché dans ce roc adverse

traversé de mille tellurismes.

Toujours une limite franchie

dont on ne pourra évoquer

ce qui la constitue hors notre vue.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

Et je suis  « A terra », atterré d’être ici

alors que je devrais être là.

Là où est la vérité de la forme

en son urgente apparition.

Tête fichée au sol

- du moins le pensè-je -,

césure blanche qui entaille le cou,

qui aurait pu porter la mort.

Simple question d’une blancheur de l’espace

qui, traversant,  

moissonnerait l’invisible face.

 

Epiphanie si distraite.

Nulle femme ne peut montrer

son visage

dans le temps flagellé

de la jouissance.

Ou bien de l’attente.

C’est cousu du même fil,

serti dans le corps avec une trace

de vive brûlure.

 

Le toboggan du dos

est arrêté dans sa chute.

Il connaît la vive tension.

Il éprouve la crainte du saint

devant son icône.

Il vibre de l’intérieur

et appelle le sacrifice.

Le sang est là

qui fait son bruit de lave,

son bouillonnement intérieur.

Il piaffe et mugit.

Il est parfois cinabre-soleil-couchant,

parfois andrinople-seuil-de-nuit,

parfois amarante et c’est un nocturne

avec ses vêtures de deuil,

sa pathétique scansion temporelle.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

D’elle.

De moi.

Irrémédiablement.

Je fais l’ascension

de ceci qui me fascine.

Je glisse tout le long

de l’épine dorsale.

Je me pique à ses harpons.

Je me réjouis à son tissu de soie.

A ma gauche l’orient originel,

sa pure lumière,

premier saut du jour.

A ma droite l’occident terminal,

sa nuit, ses vices, sa perdition à jamais.

 

Je suis sur la ligne de crête

avec la rumeur solaire

qui joue à damer le pion

à cette ombre dense

pliée dans ses secrets,

perdue dans ses mystères.

 

Parvenu au sommet,

sur le silex luisant des fesses,

je ne suis plus vraiment moi

mais une modeste abeille-ouvrière

qui vient servir sa Reine.

Sujet simplement

alors qu’elle est l’objet sacré

qui brille au fond de sa grotte.

Mes ailes vibrionnent

à la vitesse des pensées.

Elles s’enduisent de rosée nuptiale

sur le bord nacré des pétales.

Elles se gorgent de pollen

au contact des étamines.

Je bois le divin nectar.

 

 Je suis au cœur du monde.

Je suis dans le réceptacle

qui m’accueille

tel celui qui était attendu,

peut-être le fils prodigue

qui revient au foyer,

dont le destin est de mourir, là,

au plus brûlant  de l’être,

dans cette fosse séminale

qui gémit d’être aimée

et me donne la mort en retour.

 

L’amour-la-mort,

un seul et unique geste.

Cette épreuve du feu

n’est jamais reconductible.

C’est pourquoi au futur

je n’en retrouverai le goût.

Tout amour est déchirement,

présent plus que présent.

 

A peine ai-je regardé

et je suis dans le rouge.

 

 

 

 

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3 avril 2019 3 03 /04 /avril /2019 09:59
Au revers de la faille d’ombre

                      Polyptyque C

                     Pierre Soulages

             Source : Centre Pompidou

 

***

 

 

   On est là, en avant, perdu dans le noir. Le noir presse les tempes, les ligature dans un étau qui enserre et contraint. On avance, on essaie d’avancer mais le chemin vers ailleurs se refuse, se rebelle, se cambre et consigne à demeure. On est vraiment dépossédé de soi et son corps échappe qui fuit au-delà de son être. On a beau lancer des filins, allumer des sémaphores, rien ne fait écho, rien ne s’ouvre qui viendrait offrir un lieu de possible reconnaissance. On ne sait plus qui on est vraiment, quel but on poursuit, si on en a un, on ne sait que son angoisse engluée de nuit, cernée d’ombre, tapissée de bitume.

   Bitume. Bitume. Deux fois asséné afin que notre lucidité s’en accommode et ne cherche nullement ailleurs une hypothétique issue. Les lianes noires, les lianes de suie, on en sent l’irrépressible présence, on en perçoit la perfide glu comme si les doigts de la mort étaient à l’œuvre qui guettaient dans la coulisse. Et le souffleur dans sa boîte que souffle-t-il sinon une haleine blanche qui pourrait nous consigner au silence pour l’éternité ?

   On est en-deçà du jour, en deçà de la lumière et le jaune solaire on n’en perçoit que quelques échardes, on n’en retient que quelques réminiscences. Plaque safran, Poussin ou bien soufre avec ses lacérations, ses incisions, lesquelles sont les passages où nous pourrions nous exiler de cette nuit et franchir ces « portes d’ivoire ou de corne» nervaliennes au gré desquelles nous quitterions une avancée somnambulique pour atteindre notre propre rivage. Il est si flou, si loin, pareil à une fumée grise qui se dissiperait dans le tissage dru d’un ciel d’hiver.

   Ce que l’on cherche, l’entaille, comme l’on chercherait le sexe de la femme sa douce saveur, la nuit qu’elle nous autorise à penser, pleine de promesse de lumière. On s’arc-boute sur les pieux tendus des jambes, on fouette son bassin, on creuse ses reins et c’est comme un avant-goût de l’éclair du désir, son subit surgissement qui nous déporte de nous, nous installe dans cette faille de l’être par laquelle nous sommes au monde. Pleinement. Entièrement. Sans reste. La toile noire du néant, on vient d’en franchir le mur dense, l’incompréhensible toison. On se débat un peu. Mais juste pour la forme, pour se trouver vivant. On a traversé le mur de sa chair, on est dans le mugissement de la clarté, on est dans l’expérience ultime de soi. Le noir compact, le deuil métaphysique de Soulages on l’a dépassé, on baigne dans « l’outre-noir », on sait la nature de la lumière, son écoulement blanc de phosphènes, la source diaphane de son dire, l’appel qu’elle constitue pour l’égaré que nous sommes, nous le bardé de la nuit de l’absurde et nous y débattons comme la diatomée dans son bain translucide. A peine un battement de cils, une onde vibratile et nous n’avons plus d’épaisseur que le pli de notre conscience. Elle nous regarde et nous invite à la fête de la contemplation. 

 

 

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 10:32
PIEDS

« Et puis je jouais avec mes pieds

C'est très intelligent les pieds

Ils vous emmènent très loin

Quand vous voulez aller très loin

Et puis quand vous ne voulez pas sortir

Ils restent là ils vous tiennent compagnie

Et quand il y a de la musique ils dansent

On ne peut pas danser sans eux ».

 

 Prévert - Paroles

 

***

 

   Pieds, combien vous êtes précieux, combien vous êtes rassurants. Pourtant si modestes, pourtant si dissimulés au regard. Qui donc, sur vous, porte son attention ? Vous foulez la terre et dans ce foulement c’est comme si vous disparaissiez, possiblement honteux de votre propre nature. Bien sûr, on est si près du domaine de la pure immanence et le ciel est haut qui vous condamne à n’être que d’éloignés fragments dont, en pensée du moins, l’on pourrait faire l’économie. Mais il convient de regarder autrement et, dans une certaine manière, d’inverser l’ordre des relations. Autrement dit de partir de votre apparente modestie pour découvrir, en vous, l’inestimable présence que vous destinez aux humains.

   Vous êtes une partie dont la noblesse n’est plus à démontrer, pas plus que votre fonction ne saurait être sous-estimée. Bien évidemment, si on vous aborde et vous compare aux autres aires du corps, vous faites figure d’enfants pauvres, sortes d’isthmes perdus en quelque marécage dont vous auriez bien du mal à émerger. Mais il faut vous décrire et circonscrire notre vue à l’aimable géographie que vous nous tendez.

   Pieds d’enfants, ils sont émouvants, n’est-ce pas ? (Mais n’est-ce, ici, le sort de toute « miniature » ? Le jeune chiot nous est infiniment plus plaisant que le vieux chien aux yeux chassieux, à la lourde démarche). Emouvants car portés par un genre de fragilité qui témoigne de la difficulté d’accomplir les  premiers pas dans l’exister. Assez souvent ils sont amusants, potelés, patauds telles les peluches aux formes duveteuses. Ils avancent laborieusement et chaque mètre gagné l’est au prix d’une lutte avec la pesanteur, l’équilibre, la justesse du trajet à emprunter. Ils disent l’incertitude humaine originelle quant à la saisie de l’espace, à sa maîtrise qui est condition de la liberté.

   Pieds de femmes. Ils sont pareils à deux nacres sur lesquelles la lumière glisse infiniment. Ils sont toute douceur et n’ont nullement renoncé à la vulnérabilité du premier âge. Ils pourraient se briser comme un verre fragile si une trop grande pression s’y exerçait. Ce qu’ils demandent : la caresse, l’attouchement subtil d’un baiser, l’effleurement plutôt que le geste appuyé. Tout au bout luisent les éclats de rubis des ongles. Ce sont les premiers signes du désir. Ils jouent en écho avec le fard des doigts, avec la cerise écarlate de la bouche. Etonnant, tout de même, (une intention de séduction s’y loge en creux) ce sémaphore qui fait signe en direction d’une possible conquête. Les pieds qu’on eût supputés pleins de sagesse, de retenue, voici qu’ils se parent du luxe et du prestige de l’envoûtement. Voilà qui les rehausse, voilà qui les manifeste bien autrement qu’en leur rôle d’instruments de locomotion.

   Pieds des hommes. Ils sont plus robustes et empruntent au trapèze vigoureux leur forme habituelle. Chaque doigt est affecté d’autonomie et leur séparation est nette. Ils ne présentent nul caractère qui les orienterait vers une entreprise liée au rayonnement d’un charme quelconque. Ils sont là, dans l’indubitable de leur massive présence. Ils affirment volonté et puissance d’un seul et unique jet de leur sûre manifestation. Si les pieds du nourrisson, ceux des femmes, demandaient la caresse, ceux des hommes portent l’empreinte de réalité qu’ils plaquent sur le sol à la façon de téméraires conquérants.

   Pieds. Foultitude de pieds qui martèlent journellement les mille et un lieux de la terre. Pieds pressés qui répandent, sur l’ensemble du sol, leur fourmillement multiple.

   Pieds menus des geishas emmaillotés dans leurs étroites bandes blanches, on dirait deux boules de neige.

   Pieds larges, qu’on supputerait de fonte, du peuple des mineurs. Leurs lourdes chaussures en ont déterminé la forme.

   Pieds des mimes, ils effleurent le réel sans jamais en déflorer l’unique secret.
   Pieds des randonneurs, ils sont cambrés dans l’effort à soutenir pour franchir vallons, ravines et crêtes où souffle le vent.

   Pieds des danseuses, ils sont effilés, ils sont comprimés dans les ballerines aux longs lacets tels des lianes. Ils sont ce que leur art en a fait, les serviteurs d’une discipline sans faille.

   Pieds des escrimeurs, ils prennent leurs somptueuses assises sur le tapis qui les propulse vers l’adversaire, celui qu’il faut toucher ou bien être touché soi-même. Le jeu des pieds est, en ce cas, décisif.

   Pieds des fildeféristes, ils se creusent en leur centre, épousant la ligne de vie.

   Pieds des clowns, ils flottent dans de larges chaussures. Déjà leur simple aspect est tremplin sur lequel repose une partie non-négligeable de la dramaturgie du cirque.

   Pieds des derviches tourneurs, ils scandent le vertige circulaire de la rythmique spirituelle.

   Femmes du peuple de la Vallée de l’Omo, en Ethiopie, leurs pieds sont de grands battoirs qui se confondent avec la couleur de l’argile.

   Mythe du peuple Patagon vivant sur la « terre des grands pieds », on imagine le gigantisme à la hauteur des fantaisies et fantasmagories des légendes.

   Je ne saurais terminer cette brève incursion dans le domaine étrange du pied sans citer quelques phrases de J.M.G. Le Clézio dans « Histoire du pied », cet infatigable écrivain qui ne se contente nullement de composer des histoires mais de penser, geste qui devient si rare en notre époque contemporaine :

   « Cela s’appelle donc la solitude. Être seul comme un gros orteil. Bien sûr la compagnie des autres doigts, les deux pieds. Mais cela ne rend pas leur solitude moins pesante. Sans voir, sans parler. Si loin de la bouche. Si loin de l’âme ».

   Ceux, celles, qui sont habitués à ma prose reconnaîtront ma prédilection pour cet auteur, ainsi que ce thème de la solitude qui traverse bon nombre de mes écrits. Rien ne sert de nous berner, de nous raconter des sornettes. La solitude est certainement le fait majeur de la condition humaine. De là l’aporie qui lui est coalescente. Il faudrait être aveugle pour ne pas témoigner de cette vérité-là. Tout comme le gros orteil qui, tout seul, se dresse en haut du tumulte de chair, plus rien d’autre n’est visible à l’horizon, hormis soi, sa consternante limitation, ce genre de sémaphore qui gesticule dans la nuit pleine de ténèbres de l’inconscience. Non seulement les autres doigts n’y peuvent rien changer mais leur présence renforce le sentiment de solitude (voyez, en son temps, le titre génial donné par David Riesman à son œuvre-phare : « La foule solitaire »). Chacun, au milieu de la prolifération grégaire de la foule se rassure de la contiguïté des autres. Le problème est celui, précisément de la « contiguïté ».

   Et, encore, cette notion de « contigu » dont le dictionnaire nous dit : « Qui touche à, qui est voisin de (quelque chose d'analogue) sans qu'il y ait d'intervalle », cette notion nous trompe puisque, individu parmi les individus, il faut, nécessairement, qu’il y ait intervalle. Sinon je serais l’autre qui serait moi. Sinon il y aurait identité, principe du même et aucune altérité ne pourrait trouver le lieu de sa propre figuration. Oui, nous sommes SEULS (il faudrait enlever le « S », faire une entorse à la langue et écrire : nous sommes SEUL, la seule manière qui conviendrait pour affirmer l’essence de la solitude). Car être SEUL c’est être sans vis-à-vis, sauf à avoir affaire à des ombres, à des simulacres. Qui donc vous prouve que l’Autre existe, dût-on l’affubler d’une Majuscule afin de convoquer sa possible essence ? Qui donc vous prouve que vous existez, vous-même ? Toutes les formes de cogito sont usées, aussi bien le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes. Qui, aujourd’hui pense ? Ce qui s’appelle penser. C'est-à-dire donner un sens à l’exister, poser la question fondamentale amenée par Leibniz « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Qui se soucie de l’ontologie par laquelle nous nous questionnons sur la notion essentielle du fait d’ÊTRE ? Qui donc encore s’interroge sur la philosophie, la cosmologie, la musique des sphères, le clignotement étrange de l’univers aux confins de qui nous sommes en réalité. Car notre FINITUDE, là nous sommes fondamentalement SEUL(S), c’est ce au-delà de quoi nous ne pouvons rien étayer sinon de nébuleuses supputations. Mais qui sommes-nous donc pour être venus à l’être en ce monde ? Aurions-nous quelque chose à prouver ? Avons-nous quelque part, dans la vastitude environnante, quelque chose qui nous correspondrait, un genre d’écho, d’image en miroir, d’hallucination narcissique à laquelle nous pourrions nous raccrocher ?

   Nous sommes pareils au pied. « Si loin de la bouche. Si loin de l’âme » nous dit Le Clézio. L’affirmation est loin d’être sans conséquences. « Si loin de la bouche » veut dire privés de langage, n’être plus hommes. « Si loin de l’âme », veut dire réduits à la simple stature animale. A ce point de l’écriture, testez votre degré de solitude. Enfermez-vous dans une pièce, fermez les volets. Sur le mur de plâtre anonyme punaisez un miroir. Sur le miroir focalisez un rayon de lumière. Disposez-vous face à cette minuscule scène. Dites, en articulant chaque groupe phonétique, distinctement, « JE SUIS SEUL » (ou « SEULE », cela va de soi). Notez les modifications de votre expression. Le « JE » vous saisira en tant que sujet libre et autonome. Le « SUIS » vous installera dans l’existence. Le « SEUL » », vous ôtera toute forme de prétention à imaginer quelque présence siamoise dont vous auriez pu assurer votre solitaire cheminement.

    Lorsque vous émettez le « SEUL », observez donc le jeu labial. Occlusion d’abord, puis ouverture, puis vigoureuse expulsion. Ce que vous expulsez, en définitive, le « SOI » que vous offrez au Vide, au Rien, au Néant. SEUL, SEULE, après cette brève expérience vous en possèderez l’inoubliable saveur. Vous vous saurez SEUL, SEULE, au gré d’une intime conviction. Votre horizon, soudain dégagé de toute fausse perspective, se donnera à vous selon liberté et vérité, ces absolus, un instant, auront déserté leur haute citadelle pour venir à l’effectivité et affirmer leur puissance.

   Dès lors, vous assumant SEUL, SEULE, vous n’aurez plus de souci que de VOUS. Ce qui n’ôtera en rien ni vos angoisses, ni vos incertitudes, ni la crainte que vous aurez de disparaître à vos propres yeux. Vous n’aurez de cesse de fréquenter ces penseurs  tristes que, jusqu’alors, vous négligiez. Avec Hegel vous penserez la « conscience malheureuse », celle qui épouse le néant de la vie, doute de sa présence objective au monde et placerez au sein de vos hésitations une certitude enfin assurée, disant à qui voudra bien l’entendre (mais qui donc entendra ?) :

 

JE SUIS SEUL … JE SUIS SEULJE SUIS SEUL

 

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:34

Vision pénétrante de Rubens

 

   Et puisque nous évoquions l’écorché, comment ne pas faire place à cette autre vision dantesque de Rubens, lequel gravant dans le métal les fibres, les tendons, les ligaments, les aponévroses, les faisceaux de muscles, nous livre en sa confondante posture ce qui n’est plus homme, qui n’est encore ce cadavre dont seuls les os subsisteront pour témoigner d’une existence parvenue à son terme. Et quelle technique autre que la gravure aurait pu en restituer l’insoutenable splendeur ? Oui l’effet est saisissant qui nous conduit à manier la figure contrastée de l’oxymore. C’est ainsi, toute douleur exacerbée, toute représentation d’une anatomie souffrante nous offre le luxe de sa  beauté. Or, par « beauté », il faut entendre ici le lieu d’une flamboyante vérité. Cet écorché dont la tension est extrême, résiste de toutes les fibres de son corps (ces hachures, ces croisements de lignes, le jeu du plein et du vide, la précision de scalpel du trait, de son exactitude, de sa rigueur, de sa monosémie)  résiste donc   à l’appel du rien, à l’invite du néant par lesquels faire se dissoudre la présence humaine. Or cet ultime héroïsme est beau à la manière dont une vertu habille celui qui en est le dépositaire  d’une auréole de clarté. Mais quel procédé hormis la gravure aurait permis cette précision chirurgicale, cette brillante dissection, cette turgescence des nervures qui forgent le corps en sa plus essentielle nudité ?

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:33

De ce qui se laisse voir dans la gravure

 

   Mais rien ne sert de disserter, il faut montrer. Geste de la monstration ou l’art en sa demeure fondamentale. Et, afin d’expliciter la thèse énoncée, rien ne sera plus parlant que de convoquer quelques gravures des Grands Maîtres de manière à y déceler le drame sous-jacent qui en parcourt les sombres feuillures et entaillures. Que l’on songe simplement  à Albrecht Dürer, à son autoportrait de 1493.

   Y devine-t-on l’espace d’une joie, fût-elle mince ? L’air est sérieux, l’attitude compassée, le regard enfoncé au creux des orbites, pareil à un signe avant-coureur de la mort. Longue mélancolie qui s’égoutte le long de la gouttière du nez, chute sans fin des lianes des cheveux indiquant la force inéluctable du destin, le non-sens que constituerait le fait de vouloir y résister. Peu de détails du visage qui en adouciraient les traits. Seulement quelques lignes de force, seulement quelques hachures disant la cruelle verticalité de l’existence. Nulle complaisance dans cet autoportrait qui est traité telle la rigueur d’une planche d’anatomie figurant la stupeur de l’écorché dans le jour livide d’une salle de dissection. Nous regardons cette image et elle demeure gravée en nous identique à son coefficient d’effroi.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:31

   Homme entre deux écueils

 

   Malgré tout un geste aura été accompli identique à celui du naufragé s’accrochant à son écueil. Peut-être ne s’agit-il jamais que de se soustraire aux eaux diluviennes ! Peut-être l’homme en sa condition n’est-il qu’un égaré flottant entre deux eaux, celles du Fini qui le taraudent, celles de l’Infini qui le condamnent à une révolution sans fin autour de sa propre énigme. Etrange parcours ontologique que cernent deux Néants identiques : celui d’une dissolution, celui d’une douloureuse incomplétude de l’être qui, jamais, ne peut faire se rejoindre ces perpétuels non-sens constitutifs de l’exister en leur angoisse  la plus patente.

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:30

   Gravures dans le tissu du monde

 

  Ici le geste d’agression paraît se constituer en cette insoutenable prose iconoclaste qui annonce la mort de l’art lui-même comme ultime essai de proférer ce qui jamais ne peut l’être, cet être insaisissable qui toujours se dérobe et qui, sous de multiples figures, portraits, paysages, natures mortes, abstractions est toujours en fuite pour un illisible destin. Le travail de Fontana est ce geste pathétique reproduisant la longue tribulation de la geste humaine sur des sentiers aux mille fascinations qui, toujours, demeurent imparcourus en leur entier. Seulement des fragments, des oscillations, des clignotements, puis la longue nuit qui se pose comme cet inconnu à déchirer, entailler, hacher (autant de gravures dans le tissu du monde) afin qu’au moins une fois, dans un brusque éclair de la conscience, soit aperçu l’au-delà métaphysique auquel l’homme se heurte depuis des millénaires sans pouvoir en dire quelque chose d’approchant, de cohérent. Au-delà de cet éclair, par définition aveuglant, ne demeure que l’homme en sa solitude, en son éternel questionnement

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15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:29

   Burri - Klein - Fontana

  

   Cette limite physique, mais aussi éthique (le meurtre n’est plus en acte mais en puissance), les artistes regroupés sous le vocable, outre-Atlantique, de « Destroy the picture », cette sauvage transgression d’un contrat passé avec le vis-à-vis qui est supposé recevoir la forme et la porter à sa lisible parution, des Artistes donc comme Alberto Burri avec ses sacs rapiécés, troués, Yves Klein brûlant ses panneaux au chalumeau, Lucio Fontana lacérant ses toiles, tous ces novateurs ont provoqué le réel jusqu’à le dissocier, le réifier à tel point qu’il n’apparaît plus qu’à la mesure d’une simple contingence, d’un objet du quotidien usé (voir Arte Povera), initiant en un seul geste la chute de l’objet esthétique transcendantal en sa pure immanence, autrement dit en son atteinte mortelle.

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