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17 janvier 2018 3 17 /01 /janvier /2018 09:33
Du sein même de la plénitude

                  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Ce qui est à faire, ceci : partir de l’angle le plus obscur de l’être, d’une retraite élue par exemple, en éprouver l’irrémissible destin, en sentir l’arête de glace fichée au mitan de la chair. Le jour est triste, la cellule déserte. Deux fenêtres seulement avec leurs cadres de bois. Lumière blanche qui ricoche sur le sol de pierre, l’abrase, le conduit à la plus entière nudité. Un homme est là dans son aube de craie (mais est-ce vraiment un homme, son absence est si grande dans la venue du jour ?), un moine en prière sans doute, aux confins du monde, dans la plus grande solitude qui se puisse imaginer. Est-il seulement à lui ? Ou bien est-il en son Dieu, ayant renoncé à paraître en quelque façon que ce soit ? Rien, dans l’étroite pièce ne fait signe en direction d’un autre lieu, d’un autre temps que celui, condensé, serré, de la contemplation. Le monde est si loin avec ses joyeux carrousels, ses manigances, ses esquives, ses continuelles confluences. Rien n’arrive ici qui troublerait, arrimerait le silence à quelque divertissement. Tout espace destiné à recevoir l’empreinte du sacré est, par essence, hors d’atteinte.

   Table de travail en chêne poli. Chaise aux quatre pieds étiques. Un poêle de fonte et son tuyau noir. Un lit aussi étroit que le corps auquel il est destiné. Cela seulement qui participe à l’isolement, hors ceci tout est à biffer. Ne rien entendre, ne rien voir qui écarterait de la mission salvatrice, du ressourcement de l’âme à même le sentiment de son immense vacuité. Oui, vacuité car il n’y a nul contour qui en fixerait les frontières, en cernerait le territoire. Ce qui est gagné un jour (une certitude, une mince joie, l’amorce d’une plénitude), ceci est remis à neuf dans l’instant qui suit car l’illimité de la félicité intérieure est cet inatteignable qui, précisément, en assure l’inestimable valeur.

   Maintenant, dans le jour qui point, cette à peine vibration du visible, cette émergence du néant qui grésille, voici un Quidam posté sur la rive du lac. Tout est dans une approche si floue, la ligne d’horizon, la présence impressionniste des nuages, la couleur non encore affirmée du ciel, l’immobile pellicule d’eau et c’est comme si l’on ne sentait plus ses propres assises, si l’on cherchait, au-dedans de soi, la partie manquante. Ce à quoi se destine le Moine en sa retraite, Quidam en éprouve l’inévitable tension dans la lame levée de son corps, dans la posture attentive de son esprit. Mais, en cette heure native, que viendrait donc faire Quidam en ce lieu isolé, sinon se mettre en quête de son propre accomplissement ? Au milieu de la foule des hommes, sur les bruyantes places des villes, derrière les vitrines des magasins, au spectacle, comment dans ces sites de réjouissance parvenir à combler son être de ce qui, toujours, demande à l’être, à savoir obtenir, fût-ce l’étincelle d’un instant, l’impression apaisante de la complétude ?

   Tous nous rêvons de totalité. Enclore en nous l’autre, le paysage, la connaissance, l’art en sa généreuse monstration. Toujours manque un maillon et la chaîne meurt de n’être point ce cercle parfait auquel, depuis une éternité, elle destinait sa propre existence. C’est une si grande perte que de ne nullement étancher sa soif alors que, face à nous, se dresse continuellement l’enivrante ambroisie du monde. Nous en sentons le goût de miel sur la margelle de nos lèvres, nous en déglutissons le doux nectar dans le tube de notre gorge. Comment demeurer insensible à tout ce rayonnement ? Comment ne pas éprouver de vertige sous le signe de l’ouvert ? Certes nous pourrions nous contenter d’explorer l’aire restreinte de notre corps, lui annexer quelques ilots de plaisir, une rencontre ici, un objet convoité là et ne rien demander que cette possession immédiate des choses. Mais se restreindre à cette attitude disponible au seul proximal constituerait un évident déni de l’aventure humaine. Tous nous sommes des explorateurs en puissance, des chercheurs d’or, des alchimistes sur le sentier de l’absolu. Tous nous voulons la cellule monastique, l’aire à peine posée du jour, la rive calme du lac afin de connaître, en soi, hors de soi, tout ce qu’il y a à appréhender dont nous supputons l’invisible trace : le Dieu insaisissable, la Nature en sa pleine profusion.

   Déjà, se livrer aux inventaires des phénomènes est sortir de son fortin, gagner le proche qui contient le lointain. Peut-être le rayon de la sublime poésie, le chant discret d’une présence, le souffle du vent, loin là-bas qui nous appelle à franchir ce que notre conscience retient et garde en sa possession. Toujours un plateau d’herbe que prolonge la vaste plaine qui se poursuit en longues vallées dont le cours ne s’arrête jamais, file tout droit vers l’océan au dôme de mercure et l’infini fait son immense courbe dont notre âme ne fait l’inventaire qu’à allumer la flamme de l’imaginaire.

   Le village, ce moutonnement de maisons claires, brille faiblement au jour de la première heure. Son reflet dans l’eau de l’étang, le clocher de l’église dressé dans l’ouate de son étrange silence. Quidam, depuis son poste d’observation, voit les dormeurs aux poings serrés, les femmes allongées dans leurs voiles blancs. Quelque chat en maraude dont il perçoit la fuite noire, parfois la plainte d’un chien au loin, pareille à un feulement. Puis tout retombe et se tait comme si ce moment était celui d’un long recueillement avant que la vie ne déchire les lourds filets du songe. La maigre végétation de la garrigue vient mourir au pied de l’eau sur un promontoire longé d’un liseré plus clair. L’empreinte d’un chemin qui monte vers les hauts. Puis, dans le flou de la vision,  les nacelles blanches des flamants, les tiges roses des pattes, les empennages frangés de noir, tout ceci encore ne se donne qu’avec parcimonie, bientôt l’arrivée de la lumière sera un envol coloré, une joyeuse agitation se détachant de l’anse gris-bleu du ciel.

    Il aura fallu ceci, cette distance, cette faille instaurée entre le réel et soi de manière à amener à soi précisément ce qui s’y refusait selon la simple loi de la Nature. « La  nature aime à se cacher » disait Héraclite. Dieu jamais ne dévoile sa face, constatation du religieux en sa profonde piété. 

   Rare Nature, Deus absconditus, toutes choses qui vivent dans l’éloignement de nous et nous questionnent d’autant plus que jamais nous n’en voyons les subtiles et pleines réalisations. Cette barque posée sur l’immatérielle surface d’eau, en chemin pour quelle Terre qu’elle n’aurait jamais abordée ? Poser la question est déjà être en voyage. En direction de l’île que nous sommes, vers ces espaces infinis dont Pascal traçait les lignes dans son  énigmatique remarque : «  Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ». Sans doute notre effroi est-il à la mesure de cet abîme qui, de toutes parts, nous environne, que nous redoutons tout en cherchant la voie qui y conduit. Oui, nous sommes, Quidam, Moine, Vous,  Moi des êtres de l’abîme. Pour cette seule raison nous cherchons la lumière. Elle va venir, oui elle va venir ! Le jour finira par naître, la clarté gonflera, le zénith brûlera. Est-ce cela la plénitude, l’heure de midi, alors qu’en nous, encore, bruissent les vagues nocturnes ? Est-ce cela ?

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 janvier 2018 2 16 /01 /janvier /2018 09:25
Eloignée de soi

                      « Loin d’ici »

                  Œuvre : Dongni Hou

 

 

 

  

   « Loin d’ici », tel est le mystérieux sous-titre de cette belle œuvre tout en douceur, tout en délicatesse. Alors il nous faut préciser l’ICI, définir le LOIN, faute de quoi les étamines de notre pensée demeureront encloses dans la rumeur des pétales et rien ne fera jour que nous puissions saisir. Il en est souvent ainsi des choses secrètes qu’il nous faut nous décider à faire effraction en leur enceinte, les bousculer gentiment et puiser le nectar à l’aune de notre naturelle curiosité. Toujours le clair illumine le sombre, alors tentons l’éclair.

   ICI pourrait aussi bien être un lieu sauvage, une garrigue par exemple semée du soleil des genêts, traversée des odeurs marines, iodées, courues d’essaims d’abeilles et de hauts nuages, une à peine présence bien au-dessus des hommes.

   LOIN ne peut que creuser la distance, installer l’étrange, semer l’inconnu, convoquer ce qui habille de bleu la mélancolie, poudroie aux yeux des Exilés, des Apatrides, sans doute des Poètes, ces perpétuels réfugiés qui n’habitent ni le proche, ni le lointain, mais seulement la vaste contrée de l’errance. LOIN pour cette hiératique figure ne saurait être le paysage de convention, l’image d’Epinal, la vignette sur laquelle repose l’innocent visage du commun. Tout exil demande l’exception, appelle ce qui se dissimule, bien en-deçà ou au-delà du regard des hommes. Nous penchant sur LOIN, voici ce qui nous apparaît à la façon brumeuse d’un rêve :

  * Le ciel est haut, pellicule bleu-céruléenne à l’invisible sommet. Des nuages au premier plan, des masses cotonneuses si lâchement tissées qu’elles paraissent irréelles, perditions anonymes en quête d’une terre d’élection. Deux buttes de rochers coiffées d’une sombre végétation s’élancent au-dessus du miroir de l’eau. Le lac est immense aux reflets d’argent. Des sillons en troublent la surface, des moirures y apparaissent tels des lavis sur le noir d’une encre. Une île est au centre de la ruche liquide, hérissée de quelques conifères battus par l’air polaire. L’air est si vif en cette Laponie finlandaise, si clair, si libre, il traverse le corps, y pose sa morsure boréale, y incise la peau de sa lame translucide. On remonte son col, on ligature son cou d’une écharpe de laine, on enfouit ses mains dans des gants épais, on prend l’allure des esquimaux, on souffle parfois sur les tiges bleues de ses doigts. Quelques larmes s’assemblent aux angles des yeux, on y devine, déjà, la naissance de minuscules glaçons, on enduit ses lèvres d’un baume apaisant, on devient stalagmite de givre face à l’ouverture sans retenue du paysage.

  * Et, soudain, voici une cabane de rondins, un genre d’isba à la solide ossature. Sa façade est baignée d’une douce lumière, celle d’une aurore sans doute, tant la couleur du bois est rehaussée d’un miel, d’un nectar. Cette image est si paisible qu’on pourrait demeurer sur le seuil, là, à l’abri du débordement de planches, se contenter de humer l’odeur de résine, d’éprouver la sérénité montant de toute cette assurance d’un logis protecteur. Au pied de l’isba, se frayant un passage au milieu de gros galets, une eau joyeuse, bondissante, on croirait des lutins échappés de la forêt proche, des génies sylvestres s’ingéniant à se dissimuler afin de se rendre plus présents à même leur absence. Le ciel est semé de gris et de blanc. Rien ne bouge que l’espoir, bientôt, quand l’air fraîchira, d’un refuge auprès de l’âtre, c’est si réconfortant un feu de bois à l’heure crépusculaire qui, ici, est si précoce et la surprise est toujours grande du rapide déclin de l’heure.

   * Ce qu’on aperçoit encore, ici, dans le LOIN même, le loin du temps et de l’espace, c’est cette silhouette si énigmatique, si troublante de cette Petite Fille revenue au lieu même de sa naissance. Bien du temps a rétrocédé, bien de l’espace a été parcouru depuis notre rencontre avec l’image. Notre imaginaire a comblé la faille ouverte que les heures avaient installées dans ce jeune destin, cette coupure, cet abîme que sont toujours la perte de ses racines, la distance par rapport aux lieux fondateurs, le deuil accompli en raison de la disparition d’une langue dont, encore, le babil vous hante pareil à une entêtante ritournelle. Peut-être est-ce ceci, cet abandon d’une mélodie, d’un rythme, d’une intonation qui constitue le déclin au plus haut point en son irrémédiable fuite ? Irremplaçable essence de la composante humaine, et voici  qu’on se détournerait d’elle, qu’on renoncerait  à peupler de sa voix la souple farandole enfantine, cette complainte à jamais perdue, ce fil de trame qui s’échappe du tissu infini des jours. Oh, bien sûr, dans le long égrènement des heures, parfois, quelques sons se laissent entendre, quelques couplets se disent à la façon d’une comptine. Le timbre d’une voix familière, de rapides interjections, des hymnes à la joie, des voix voilées de chagrin, des inflexions maternelles, des lois paternelles, des invitations d’enfants au partage des jeux parmi le peuple blanc des bouleaux.

 * Que pouvons-nous connaître d’elle, l’Attentive, si ce n’est la complainte muette qu’elle adresse à son miroir ? Une assise est au sol sur laquelle elle repose comme le font les méditatifs, les sages, les contemplatifs. Mais que peut-elle donc contempler si ce n’est la forme elliptique de son âme, cette façon de galet si poli qu’il glisse entre les doigts, n’y laissant qu’une vague empreinte, la trace d’une eau qui fut son accompagnatrice ? Sinon l’esquive de sa mémoire en ses sauts de carpe, ses touches à fleurets mouchetés, ses méandres qui plongent sous le sable ancien, il n’en demeure, parfois, que quelque résurgence, une impression d’avoir vécu, éprouvé, senti mais l’esquisse est si fragile, papier de soie dans le froissement sinueux du vent.

  * Et cette robe, ample, si sérieuse pour une enfant, que veut-elle signifier qui aurait trait à l’inéluctable deuil lorsque l’horizon est vide de présence, que le passé s’altère et se défait, que l’avenir est ce point insaisissable, là-bas, dans l’indéterminé, l’instable, l’hypothétique aventure d’une solitude ? La nappe grise des cheveux participe à ce drame de  la remémoration qui projette ses dagues au plein de la chair. Fluence si semblable à de funestes prémonitions, comme si le passé insouvenu, infécondé, étrillé, ne laissait plus  percevoir qu’une toile lacérée, usée, poncée à blanc sur laquelle ne pourrait plus s’inscrire le chiffre d’un possible bonheur.

  * Et ce visage diaphane que recueille le tain de la glace, quel est-il ? Celui de la présence, de l’ici et maintenant douloureux de ne plus accéder à l’actuel d’autrefois ? Est-il un reflet venu de ce lointain pays de vent et de froid, le rouge de la bise s’y dépose, la mimique d’une poupée d’enfance, l’empreinte des airelles rouges qui illuminaient les forêts  de trembles et de hêtres ? Et ce front poudré de blanc, pareil à un marbre, est-il le surgissement, à nouveau, du long tapis de neige hivernal, la couleur cendrée du poitrail du renne, la teinte assourdie de l’isba lors des aubes d’hiver ?

  * L’acte de souvenance est un effort si mystérieux que peuvent s’y illustrer toutes les facettes, tous les lieux, tous les temps, toutes les joies, toutes les tristesses. Attentive a fermé les yeux. Rêverie éveillée ? « Songe d’une nuit d’été » ? Projection au-devant de soi de ce qui fut et mérite d’être à nouveau tenté ? Tout est enseveli dans ces camaïeux de cendre et de neige éteinte, dans ces à peine vibrations du jour, dans ces touches savamment pastellisées, estompées. Pas plus que la chute d’une feuille, le passage du vent, la retenue du silence, le glissement de l’eau dans la gorge étroite du puits.

   Peut-être est-ce là la couleur du regret, de la brume nostalgique, de la langueur lorsqu’elle fait  ses atermoiements, ses bruits de congère, ses reptations sur les sols gorgés d’eau des tourbières ? Peut-être rien que ceci. Attentive le sait-elle elle-même ? En est-elle affectée en son fond ? Dérive-t-elle en de sombres pensées ? Fabrique-t-elle de nouveaux songes ? Tisse-t-elle les fils arachnéens de la présence ou bien de l’absence ? S’abîme-t-elle dans la construction d’un nouveau langage ? Il y a tellement de questions à poser. Céans, là-bas, autrefois, plus tard, bientôt, encore, ICI, LOIN, si loin que plus rien ne saurait avoir lieu que l’interrogation elle-même. Oui, l’interrogation !

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 15:48
Flamme dans la neige

           Photographie : Anonyme

 

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Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Depuis des jours le ciel était bas, poudré de gris, mêlé aux échardes de lumière, pris dans des masses filandreuses. Le vent venait du Nord, brusques bourrasques auxquelles succédait un soleil avare, blanc, anémique, si loin des hommes qu’il paraissait n’être qu’un simple fantôme bien au-delà des destinées ordinaires. Rien ne réchauffait que l’âtre incandescent, la tasse de thé brûlante, les couvertures de laine, le soir, sous la mansarde aux croisées givrées. Le chalet que j’avais loué - à vrai dire plus cabane que logis confortable -, était situé à mi-pente sur ce qui, à la belle saison, devait être une estive pour les bêtes. Le toit, coiffé d’une dalle épaisse de poudreuse, la porte encombrée de congères, le chemin envahi de blanc, tout ceci me condamnait à l’exil. Pouvait-on rêver mieux pour écrire, corriger des textes déjà anciens, mettre en ordre quelques idées, développer de nouveaux chapitres ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Le matin, dans le gris-bleu du petit jour, assis à ma table en cèdre - une odeur de résine s’en échappait -, parmi les volutes de fumée, mitaines aux doigts, je consignais dans mon volumineux manuscrit quelques impressions fugaces du présent qui allaient rejoindre les méditations du passé. Ce temps insaisissable, voici qu’il s’accommodait fort bien de ces teintes si douces, si inclinées à la pente de quelque mélancolie. Je n’avais jamais écrit que des histoires tristes, des fables envahies de pénombre, des récits imaginaires empreints d’une étrange gravité. Ceci m’habitait comme les nuages voguent au ciel sans même avoir conscience de leur appartenance à cette longue vacuité.

   Mes séances de travail ne s’interrompaient guère que pour laisser place à un frugal repas en compagnie de la radio qui égrenait sentencieusement quelques nouvelles du monde éphémère. La plupart ne faisaient que frôler mon attention, une manière de sourd bourdonnement qui disparaissait dans l’inconsistance des choses. Je dois dire, les informations ne m’avaient jamais passionné et je ne les écoutais que pour m’acquitter d’une dette envers la nécessité d’un possible présent. Combien, en effet, à toutes ces incursions mondaines, je préférais l’aire souple, mouvante, toujours infiniment diaprée de la rêverie. Il n’était pas rare que, stylo à la main, dans un mouvement de suspens, je puisse demeurer de longues minutes, comme absenté du monde, aussi bien de mon propre moi, dégustant comme une ambroisie l’instant délicieux d’un saut de l’imaginaire au-dessus du réel.

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Mais pourquoi donc cette antienne brodait-elle, autour de ma tête, ce ténébreux cocon dont je ne percevais ni l’origine, ni le lieu de sa tenue, ni l’adresse à un quelconque destinataire ? Cela passait simplement, cela butinait, cela faisait son vol stationnaire de colibri, un calice par-ci, un autre par-là, puis plus rien que la vibration de l’air dans le massif douloureux des oreilles, dans le pli des cerneaux, la cabosse de la tête qui ne résonnait que de ses graines vides. Mais d’où venait donc cette incantation, de quelle source dissimulée dans un frais vallon, sous l’étoile discrète d’une mousse, au creux du chemin parmi les tiges d’herbe ? Voyez-vous c’est, soudain, tout un univers qui surgit, un flux ininterrompu de sons, une mystérieuse cantilène qui vous condamne à ne plus être qu’un diapason que dirige une main inconnue, peut-être seulement est-on SEUL au monde avec cette folie vissée au mitan du crâne, ces grelots qui s’agitent, dansent leur gigue dans l’antre bousculé de l’imaginaire ? Peut-être n’est-ce que cela le REEL, cette mêlée confuse dont rien de précis ne saurait se dégager si ce n’est ce maelstrom de gestes, ce chaos d’images, cette percussion constante de mots, cette résonance babélienne qui vous pousse au vertige et vous désolidarise de qui vous êtes ou croyez être ? Peut-être ceci et nullement de justification ailleurs.

 

   Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Ce matin le froid est moins vif, les volutes de vent plus souples, l’air plus accueillant. Certes pas une risée printanière, seulement une accalmie, un passage à gué au milieu de la banquise hivernale. Je n’écrirai pas ce matin. Il faut me distraire de cette meute obsessionnelle qui habite mon esprit, le métamorphose en une sombre crypte là où dansent les feux-follets de la démence. J’ai chaussé des Pataugas, ai entouré mon cou d’une écharpe, coiffé ma tête d’une casquette. La porte s’ouvre en grinçant. Partout sont les immenses collines de neige et ma voiture est une forme amusante à mi-chemin de l’animal fabuleux et de l’installation artistique. Plus de trace de chemin, le manteau blanc a tout aplani. Plus de bruits, tout a été remisé dans quelque étrange ouate et l’horizon est illisible. Où donc aller pour ne pas m’égarer ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Bientôt des empreintes partiellement recouvertes par une chute de flocons. L’air est dense, genre de brume grise qui court au ras du sol. Pas de visibilité si ce n’est à quelques mètres. Parfois une déchirure, un éclat plus vif de clarté, un espacement du paysage vite repris dans sa mutité première. Je dois ressembler à ces dykes de lave que recouvre une épaisseur de gel aux pays du Grand Nord. J’ai bien du mal à garder les yeux ouverts, à ne pas larmoyer et mes lunettes ne me sont plus d’aucun secours, recouvertes qu’elles sont d’un fin glacis de brouillard. Etonnant tout de même que cette avancée à l’aveugle, mains tendues vers l’avant, identique au somnambule dans sa dérive nocturne ! Peut-être ne fait-on que tourner en rond, revenir au point de départ, initier l’éternel retour du même, cette existence toujours recommencée qui a pour nom Nihilisme, pour prénom Absurde.

   « Absurde Nihiliste avancez jusqu’à la barre. Déclinez votre identité. Jurez de ne dire que la Vérité, toute la Vérité ! »

   Mais quelle autre Vérité qu’une errance éternelle sur des chemins de fortune, dépourvus de balises, cernés de haies mortifères, traversés des hallebardes du doute ? Cela fait bien une heure que je progresse, presque malgré moi, allure de farfadet à la consistance d’étoupe. Et rien ne vient à ma rencontre si ce n’est, par intervalles, ces marques dans la neige, ces amers d’une présence qui, jamais, ne consent à se donner, seulement à lancer un appel comme le font les cornes de brume des vaisseaux fantômes. Mais voici que le voile s’ouvre enfin, mais voici qu’une altérité se montre à l’horizon de l’être, qu’une forme monte de la neige pareille à ces filaments de fumée échappés au frais vallon.

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS que je vois, êtes-vous seulement réelle, incarnée, douée de pensées, envahie de sentiments, traversée de passions parfois ? VOUS connaître c’est seulement VOUS décrire, activité d’entomologiste se penchant sur la tunique mordorée du scarabée. VOUS au travers de la résille de branches. VOUS au massif de cheveux à la teinte auburn. VOUS au gilet noir, vous me faites penser au très sérieux Victor Hugo, portraituré par Léon Bonnat, dans des vêtements de deuil. VOUS, êtes-vous en deuil de l’exister, d’un Amant, d’une aventure qui s’achève ? Voyez combien il est curieux de constater le rapide débridement de la fantaisie, la brusque montée des  spirales de l’imaginaire, cela file, cela galope, cela fuse dans l’instant comme s’il y avait urgence à connaître au-delà de soi, à projeter dans une esquisse ses propres attendus, ses intimes désirs ? Pourtant, ici, dans ce luxe de paix et de silence, je ne suis en manque de rien, sinon peut-être d’une certitude relative à ma vie. Une attestation, un document sur lequel on appose un timbre. Une lettre que l’on frappe du sceau d’une cire. Indélébile, inaltérable, une image fixe semblable à la transcendance d’une Idée.

   VOUS, que je ne désire qu’à me prouver Existant, à me confirmer dans mon être, à imprimer à la cimaise de mon front, en caractères d’encre : « Je vis, j’existe », cet étrange cogito qui me prend au pied de la lettre et m’emporte dans cette phrase à la période infinie, celle  des rencontres, des lieux, des temps. Une fuite au loin de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’une manière de coïncider avec son intime substance. Enfin parvenu à un début d’accomplissement. Bien sûr, seule la Mort, diront les esprits chagrins ou bien les Hyper Réalistes, mais ne meurt-on à chaque seconde, à chaque souffle, à chaque battement de cœur ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Mais voici que VOUS m’échappez, que la brume me prive de votre belle apparition, que je sens dans les fibres de ma chair quelque chose qui s’en détache, des linéaments rouges, des marbrures, des moirages indistincts. J’allonge mon bras aussi loin que je le peux, j’étire mes doigts, mes ongles avancent telles les griffes d’un rapace. Ce que je saisis, une flamme dans la neige, une escarbille s’échappant d’une cheminée, la muleta du torero dans l’arène, une braise au chevet d’une bûche, un bâton de rouge à lèvres, un coquelicot de Monet, une tache de sang, des traces de sanguine dans la nuit de la grotte, la coulée rouge du crépuscule, la lumière de l’envie, l’éclat du rubis, une émotion portée au front, le flamboiement d’une cerise, l’emblème de l’interdit, un fil rouge qui déploie son cheminement bien au-delà de VOUS, bien au-delà de moi, dans une bien étrange combustion. Seriez-vous une « Fille du Feu » qui m’entraîneriez dans une ronde endiablée ? Une Angélique que je suivrais, errant à sa suite dans le Valois ?  Une brune Sylvie, une ténébreuse Adrienne m’invitant aux fêtes de Senlis ? L’anglaise Octavie me fixant un rendez-vous au « Portici » ? Une Isis disparaissant toujours sous ses voiles ? Ou bien, tout simplement une Chimère me déposant au-delà des portes d’ivoire, dans la folie nervalienne ?

   A l’instant même où VOUS ne m’apparaissez plus qu’à l’aune d’un vain songe, - la neige vous a repris dans son haleine blanche -, voici que me reviennent en mémoire, comme du plus lointain passé, ces mots si énigmatiques de Gérard de Nerval dans Aurélia : « Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS l’Inconnue, m’avez conduit au seuil de ces portes qui déjà me font frémir à l’idée de franchir la frontière du rêve, avant que de m’immerger dans les sombres arcanes du monde invisible. N’aurez-vous été que ce Passage, cette Médiatrice accompagnant l’Irraisonné que je suis, l’Obscur,  dans le seul domaine qui soit jamais le sien, celui de l’aliénation ? Vivre, n’est-ce point ceci, confier sa destinée au désordre, au chaos, à l’indistinction native ? Nous provenons bien du Néant, n’est-ce pas ? Il en demeure toujours quelques bribes attachées au revers de nos basques. Tous nous souhaitons le rejoindre, si peu l’avouent.

   C’est ceci qui s’écrit en ce moment sur les pages blanches de mon manuscrit que maculent de minuscules signes noirs, minces bâtonnets pris dans une éternelle tempête de neige. Toujours le blanc le dispute au noir. Toujours le non-sens polémique avec le sens.

   « Portes d’ivoire », tel sera le titre de mon prochain recueil. Grâce à VOUS, flamme dans la neige. Le souvenir que j’ai de VOUS puisse-t-il survivre à cette bourrasque ! Survivre, oui !  VOUS êtes la seule lumière dans mon exil. Peut-être la dernière. Demain il fera froid sur l’ensemble de la Terre !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 15:40
Cette flamme dans la neige

     Photographie : Anonyme. 

 

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Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Depuis des jours le ciel était bas, poudré de gris, mêlé aux échardes de lumière, pris dans des masses filandreuses. Le vent venait du Nord, brusques bourrasques auxquelles succédait un soleil avare, blanc, anémique, si loin des hommes qu’il paraissait n’être qu’un simple fantôme bien au-delà des destinées ordinaires. Rien ne réchauffait que l’âtre incandescent, la tasse de thé brûlante, les couvertures de laine, le soir, sous la mansarde aux croisées givrées. Le chalet que j’avais loué - à vrai dire plus cabane que logis confortable -, était situé à mi-pente sur ce qui, à la belle saison, devait être une estive pour les bêtes. Le toit, coiffé d’une dalle épaisse de poudreuse, la porte encombrée de congères, le chemin envahi de blanc, tout ceci me condamnait à l’exil. Pouvait-on rêver mieux pour écrire, corriger des textes déjà anciens, mettre en ordre quelques idées, développer de nouveaux chapitres ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Le matin, dans le gris-bleu du petit jour, assis à ma table en cèdre - une odeur de résine s’en échappait -, parmi les volutes de fumée, mitaines aux doigts, je consignais dans mon volumineux manuscrit quelques impressions fugaces du présent qui allaient rejoindre les méditations du passé. Ce temps insaisissable, voici qu’il s’accommodait fort bien de ces teintes si douces, si inclinées à la pente de quelque mélancolie. Je n’avais jamais écrit que des histoires tristes, des fables envahies de pénombre, des récits imaginaires empreints d’une étrange gravité. Ceci m’habitait comme les nuages voguent au ciel sans même avoir conscience de leur appartenance à cette longue vacuité.

   Mes séances de travail ne s’interrompaient guère que pour laisser place à un frugal repas en compagnie de la radio qui égrenait sentencieusement quelques nouvelles du monde éphémère. La plupart ne faisaient que frôler mon attention, une manière de sourd bourdonnement qui disparaissait dans l’inconsistance des choses. Je dois dire, les informations ne m’avaient jamais passionné et je ne les écoutais que pour m’acquitter d’une dette envers la nécessité d’un possible présent. Combien, en effet, à toutes ces incursions mondaines, je préférais l’aire souple, mouvante, toujours infiniment diaprée de la rêverie. Il n’était pas rare que, stylo à la main, dans un mouvement de suspens, je puisse demeurer de longues minutes, comme absenté du monde, aussi bien de mon propre moi, dégustant comme une ambroisie l’instant délicieux d’un saut de l’imaginaire au-dessus du réel.

 

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Mais pourquoi donc cette antienne brodait-elle, autour de ma tête, ce ténébreux cocon dont je ne percevais ni l’origine, ni le lieu de sa tenue, ni l’adresse à un quelconque destinataire ? Cela passait simplement, cela butinait, cela faisait son vol stationnaire de colibri, un calice par-ci, un autre par-là, puis plus rien que la vibration de l’air dans le massif douloureux des oreilles, dans le pli des cerneaux, la cabosse de la tête qui ne résonnait que de ses graines vides. Mais d’où venait donc cette incantation, de quelle source dissimulée dans un frais vallon, sous l’étoile discrète d’une mousse, au creux du chemin parmi les tiges d’herbe ? Voyez-vous c’est, soudain, tout un univers qui surgit, un flux ininterrompu de sons, une mystérieuse cantilène qui vous condamne à ne plus être qu’un diapason que dirige une main inconnue, peut-être seulement est-on SEUL au monde avec cette folie vissée au mitan du crâne, ces grelots qui s’agitent, dansent leur gigue dans l’antre bousculé de l’imaginaire ? Peut-être n’est-ce que cela le REEL, cette mêlée confuse dont rien de précis ne saurait se dégager si ce n’est ce maelstrom de gestes, ce chaos d’images, cette percussion constante de mots, cette résonance babélienne qui vous pousse au vertige et vous désolidarise de qui vous êtes ou croyez être ? Peut-être ceci et nullement de justification ailleurs.

 

   Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Ce matin le froid est moins vif, les volutes de vent plus souples, l’air plus accueillant. Certes pas une risée printanière, seulement une accalmie, un passage à gué au milieu de la banquise hivernale. Je n’écrirai pas ce matin. Il faut me distraire de cette meute obsessionnelle qui habite mon esprit, le métamorphose en une sombre crypte là où dansent les feux-follets de la démence. J’ai chaussé des Pataugas, ai entouré mon cou d’une écharpe, coiffé ma tête d’une casquette. La porte s’ouvre en grinçant. Partout sont les immenses collines de neige et ma voiture est une forme amusante à mi-chemin de l’animal fabuleux et de l’installation artistique. Plus de trace de chemin, le manteau blanc a tout aplani. Plus de bruits, tout a été remisé dans quelque étrange ouate et l’horizon est illisible. Où donc aller pour ne pas m’égarer ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Bientôt des empreintes partiellement recouvertes par une chute de flocons. L’air est dense, genre de brume grise qui court au ras du sol. Pas de visibilité si ce n’est à quelques mètres. Parfois une déchirure, un éclat plus vif de clarté, un espacement du paysage vite repris dans sa mutité première. Je dois ressembler à ces dykes de lave que recouvre une épaisseur de gel aux pays du Grand Nord. J’ai bien du mal à garder les yeux ouverts, à ne pas larmoyer et mes lunettes ne me sont plus d’aucun secours, recouvertes qu’elles sont d’un fin glacis de brouillard. Etonnant tout de même que cette avancée à l’aveugle, mains tendues vers l’avant, identique au somnambule dans sa dérive nocturne ! Peut-être ne fait-on que tourner en rond, revenir au point de départ, initier l’éternel retour du même, cette existence toujours recommencée qui a pour nom Nihilisme, pour prénom Absurde.

   « Absurde Nihiliste avancez jusqu’à la barre. Déclinez votre identité. Jurez de ne dire que la Vérité, toute la Vérité ! »

   Mais quelle autre Vérité qu’une errance éternelle sur des chemins de fortune, dépourvus de balises, cernés de haies mortifères, traversés des hallebardes du doute ? Cela fait bien une heure que je progresse, presque malgré moi, allure de farfadet à la consistance d’étoupe. Et rien ne vient à ma rencontre si ce n’est, par intervalles, ces marques dans la neige, ces amers d’une présence qui, jamais, ne consent à se donner, seulement à lancer un appel comme le font les cornes de brume des vaisseaux fantômes. Mais voici que le voile s’ouvre enfin, mais voici qu’une altérité se montre à l’horizon de l’être, qu’une forme monte de la neige pareille à ces filaments de fumée échappés au frais vallon.

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS que je vois, êtes-vous seulement réelle, incarnée, douée de pensées, envahie de sentiments, traversée de passions parfois ? VOUS connaître c’est seulement VOUS décrire, activité d’entomologiste se penchant sur la tunique mordorée du scarabée. VOUS au travers de la résille de branches. VOUS au massif de cheveux à la teinte auburn. VOUS au gilet noir, vous me faites penser au très sérieux Victor Hugo, portraituré par Léon Bonnat, dans des vêtements de deuil. VOUS, êtes-vous en deuil de l’exister, d’un Amant, d’une aventure qui s’achève ? Voyez combien il est curieux de constater le rapide débridement de la fantaisie, la brusque montée des  spirales de l’imaginaire, cela file, cela galope, cela fuse dans l’instant comme s’il y avait urgence à connaître au-delà de soi, à projeter dans une esquisse ses propres attendus, ses intimes désirs ? Pourtant, ici, dans ce luxe de paix et de silence, je ne suis en manque de rien, sinon peut-être d’une certitude relative à ma vie. Une attestation, un document sur lequel on appose un timbre. Une lettre que l’on frappe du sceau d’une cire. Indélébile, inaltérable, une image fixe semblable à la transcendance d’une Idée.

   VOUS, que je ne désire qu’à me prouver Existant, à me confirmer dans mon être, à imprimer à la cimaise de mon front, en caractères d’encre : « Je vis, j’existe », cet étrange cogito qui me prend au pied de la lettre et m’emporte dans cette phrase à la période infinie, celle  des rencontres, des lieux, des temps. Une fuite au loin de soi qui n’est, en toute hypothèse, qu’une manière de coïncider avec son intime substance. Enfin parvenu à un début d’accomplissement. Bien sûr, seule la Mort, diront les esprits chagrins ou bien les Hyper Réalistes, mais ne meurt-on à chaque seconde, à chaque souffle, à chaque battement de cœur ?

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

  Mais voici que VOUS m’échappez, que la brume me prive de votre belle apparition, que je sens dans les fibres de ma chair quelque chose qui s’en détache, des linéaments rouges, des marbrures, des moirages indistincts. J’allonge mon bras aussi loin que je le peux, j’étire mes doigts, mes ongles avancent telles les griffes d’un rapace. Ce que je saisis, une flamme dans la neige, une escarbille s’échappant d’une cheminée, la muleta du torero dans l’arène, une braise au chevet d’une bûche, un bâton de rouge à lèvres, un coquelicot de Monet, une tache de sang, des traces de sanguine dans la nuit de la grotte, la coulée rouge du crépuscule, la lumière de l’envie, l’éclat du rubis, une émotion portée au front, le flamboiement d’une cerise, l’emblème de l’interdit, un fil rouge qui déploie son cheminement bien au-delà de VOUS, bien au-delà de moi, dans une bien étrange combustion. Seriez-vous une « Fille du Feu » qui m’entraîneriez dans une ronde endiablée ? Une Angélique que je suivrais, errant à sa suite dans le Valois ?  Une brune Sylvie, une ténébreuse Adrienne m’invitant aux fêtes de Senlis ? L’anglaise Octavie me fixant un rendez-vous au « Portici » ? Une Isis disparaissant toujours sous ses voiles ? Ou bien, tout simplement une Chimère me déposant au-delà des portes d’ivoire, dans la folie nervalienne ?

   A l’instant même où VOUS ne m’apparaissez plus qu’à l’aune d’un vain songe, - la neige vous a repris dans son haleine blanche -, voici que me reviennent en mémoire, comme du plus lointain passé, ces mots si énigmatiques de Gérard de Nerval dans Aurélia : « Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

  

Cette flamme dans la neige. Mais quelle flamme ?

 

   Oui, VOUS l’Inconnue, m’avez conduit au seuil de ces portes qui déjà me font frémir à l’idée de franchir la frontière du rêve, avant que de m’immerger dans les sombres arcanes du monde invisible. N’aurez-vous été que ce Passage, cette Médiatrice accompagnant l’Irraisonné que je suis, l’Obscur,  dans le seul domaine qui soit jamais le sien, celui de l’aliénation ? Vivre, n’est-ce point ceci, confier sa destinée au désordre, au chaos, à l’indistinction native ? Nous provenons bien du Néant, n’est-ce pas ? Il en demeure toujours quelques bribes attachées au revers de nos basques. Tous nous souhaitons le rejoindre, si peu l’avouent.

   C’est ceci qui s’écrit en ce moment sur les pages blanches de mon manuscrit que maculent de minuscules signes noirs, minces bâtonnets pris dans une éternelle tempête de neige. Toujours le blanc le dispute au noir. Toujours le non-sens polémique avec le sens.

   « Portes d’ivoire », tel sera le titre de mon prochain recueil. Grâce à VOUS, flamme dans la neige. Le souvenir que j’ai de VOUS puisse-t-il survivre à cette bourrasque ! Survivre, oui !  VOUS êtes la seule lumière dans mon exil. Peut-être la dernière. Demain il fera froid sur l’ensemble de la Terre !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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6 janvier 2018 6 06 /01 /janvier /2018 09:31
A peine dans la levée du jour

Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

  

   A peine dans la levée du jour. Tu me disais toujours ton souci premier dans la lumière levante, cet enchantement de l’heure, cette douce présence à l’orée des consciences. Parfois, au milieu de la nuit, dans le lac sombre sans attache, tu quittais le voile léger de ta natte et, telle une déesse, tu gagnais les feuillées d’ombre là où tu savais que nul ne t’attendait. Il te fallait ce silence, l’accueil d’une clarté encore dans les limbes, le lourd sommeil alentour. Depuis le rivage de ma couche je regardais ta grise silhouette se découper sur le rien de la fenêtre, seulement une souple incantation se levant aux dernières étoiles. Souvent tu m’avais parlé de ta Bohème natale mais en paroles de soie, en brumes ineffables qui effaçaient l’inconsistance du monde. Il me suffisait de fermer les yeux, de lire, sur l’envers de tes paupières - qui n’étaient que les miennes -,  les signes de la pure émergence. Oui, car tout naissait de ta parole, tout se déployait dans l’aire libre de ta fantaisie.

 

   A peine dans la levée du jour. Ce que j’apercevais alors, un ciel lavé au-dessus de l’horizon, un ciel libre de nuages, intraversé par le vol des oiseaux, non encore biffé par l’acier des avions, non atteint par les cris sulfureux des hommes. Tout reposait en soi, eau calme d’une source entre les cailloux sertis de mousse, étoiles vertes que les Etranges ne connaissaient pas encore. Leur sommeil était lourd, traversé des comètes de l’envie, des traînées sidérales du désir. Tout flamboyait en eux, tout rutilait et ils ne pouvaient posséder le savoir de la chose en sa native présence.

   Puis, sous le ciel, une ligne qu’atténuait dans la douceur, le simple épaulement de quelques collines. L’arc sombre de la forêt, un peuple de mélèzes levés dans la confidence. Y avait-il, dissimulés en son mystère, la grue cendrée, le cingle plongeur à la gorge blanche, l’outarde au plumage tacheté de noir ? Qui donc aurait pu les apercevoir en cette aube qui confondait tout dans un même lexique, pas un mot plus haut que l’autre, seulement des points de suspension, des espaces entre les signes, une manière de typographie en noir et blanc avec des touches de gris, cette cendre en suspension dans l’air. Puis l’ovale d’un lac bleu de nuit, bleu d’abysse, on y cherche la trace d’un passage, seul le reflet de la Lune, parfois, avec sa faible lactescence, ce murmure si peu appuyé qu’il prend l’habit d’une complainte fluviale, une longue fuite dans la steppe des jours.

 

      A peine dans la levée du jour. Au-delà de la fenêtre, au-delà de ton corps de libellule, cela commençait à poindre et le silence, une à une, dépliait ses ailes. Cela faisait le bruit de la chrysalide avant que ne s’en libère le gracieux papillon, ce sublime individu à la vie si éphémère. Sur le globe de tes yeux - ces inimitables planètes -, je surveillais l’arrivée du monde. Dans le retrait, dans la marge afin de ne nullement te troubler, dans les coulisses d’où, aussi bien, j’aurais pu remplir le rôle du souffleur. Oh, alors, combien j’aurais aimé te susurrer le chant des étoiles, le dialogue inaperçu d’Andromède et de Cassiopée, la parade d’amour de Poissons et Bélier ! Un bestiaire de joie et d’harmonie à l’usage des hommes.

   Le fond de tes pupilles s’illuminait d’une douce insistance. J’y devinais la trace clair-obscur des ramures se détachant sur la taie unie du ciel. C’était comme un ballet, mais immobile, infiniment voué à l’égarement des Endormis. Combien ces Distraits s’exonéraient d’un des plus beaux des spectacles qui soit. Celui du surgissement du discret qui n’est jamais que la manière dont se vêt l’être des choses pour se dire dans la confidence. Une trop vive clarté le réduirait à néant, le reconduirait aux abîmes d’où il provient. Tout est encore dans le corridor des songes et le noir fait alentour son cercle de ténèbres. C’est au centre que cela commence à s’animer, à se montrer. C’est pareil aux facéties d’un enfant espiègle qui se retiendrait sur la pointe des pieds avant que de fondre dans la pièce où, déjà, somnolent les invités. Quelle joie alors de paraître, d’être la révélation d’un secret, de se trouver dans l’aire blanche du jeu, au point focal du spectacle.

  

   A peine dans la levée du jour. La Nature aurait-elle une prescience de ce type d’événement, qu’elle se retiendrait toujours et toujours plus, ne souhaitant rien tant que l’effet de surprise, le sursaut de l’étonnement ? La nuit, en Bohème, ton Pays, les Fées se lèvent-elles dans quelque clairière, allumant bientôt, de leurs baguettes magiques, le pur scintillement de ce qui vient à nous depuis l’origine des temps ? Oui, depuis l’immémorial car toute chose en réserve provient du plus profond de son fondement. Cela a mis des millénaires avant de se produire mais, maintenant, c’est là devant nos yeux qui ont bien du mal à contenir tout ce luxe de réalité plénière. Partout cela déborde, partout cela rayonne, partout cela s’ouvre et notre tête est bien trop exiguë pour en contenir les flux et les reflux. Et ces tiges si semblables à une calcite de grotte, ces efflorescences végétales, ces dentelles habilement armoriées, qui donc les eût imaginées avant qu’elles ne fassent leur immobile ballet dans ce demi-jour qui est leur parure, cette opaline à peine visible qui, bientôt, s’évanouira sous les coups de boutoir d’une trop vive lumière ? Il en est ainsi, les choses précieuses ne se donnent que dans la retenue, dans l’instant, autrement dit dans la fugacité du temps qui est la mesure humaine.

 

   A peine dans la levée du jour. Ô Fille de Bohème, pourquoi donc as-tu croisé ma route, toi qui y as semé les graines de beauté, mais aussi les graines de l’inquiétude ? Comment pourrais-je trouver un repos maintenant, tout en haleine constante devant ce qui pourra s’annoncer ? La Nature est si riche, si prodigue en toutes sortes d’émerveillements ! Attends encore, ne referme pas la croisée. Les yeux ont soif qui veulent se désaltérer à la source profonde des phénomènes. La soif est la plus terrible des malédictions. Oui, buvons l’eau du jour. Si pure est la destinée de celui qui sait trouver la fontaine. Si pure !

 

 

 

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3 janvier 2018 3 03 /01 /janvier /2018 08:54
Belle Endormie

                                  « Endormie »

                            Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

On est là au seuil de l’Amour

On est là au seuil de la Mort

L’Amour-La Mort

Quelle différence sinon l’ombre

D’une même Tragédie

A peine le devoir d’Amour

A-t-il commencé

A peine la tâche de la Mort

A-t-elle été entreprise

Tout sombre dans un même deuil

Celui du renoncement à être

Celui d’une perte infinie

Du Monde

Du Temps

De Soi

 

*

 

C’est un crépuscule

Pareil à celui des dieux

La lumière est si faible

Qui visite la chambre

Sur le lit défait

Parmi l’écume des draps

Le corps luxueux

D’une Belle Endormie

Cet emmêlement de lignes

Cette fusion des songes

Ce rêve encore à portée de main

Du moins le croit-on

Cette chair opalescente

Qui s’abandonne à l’insu de soi

Du moins le pense-t-on

Cette absence qu’habite encore

Le doux palpitement de la vie

L’attente du rien peut-être

L’attente

 

*

 

Le Vieux Eguchi a posé

Son corps fripé

Tout près de l’Endormie

La clarté traverse à peine

Le mur de papier

Une couleur de thé

Flotte alentour

Une odeur de bergamote

Effleure la pièce

Grand est le recueillement

Qui dit le précieux

De l’événement

Immense le silence

Qui traverse les corps

Immobiles

Sacrificiels

Perdus

Celui de la Belle

Non encore venu à éclosion

Celui du Vieux

Perclus de tristesse

Usé par la trame du temps

 

*

 

Au loin les notes cuivrées

D’un shamisen

Sans doute une Geisha

Enchante-t-elle son Prétendant

Le kimono est de soie rouge

Ondoiement du Désir

Le visage de porcelaine

Insigne de l’art

Les cheveux de jais

Les mains si fines

Innocence

Et caresse

En un même mouvement

Une brume dans le matin qui vient

 

*

 

Dans la pièce réservée

Aux Noces

De l’Amour

Et de la Mort

Le silence grésille

Pareil à un insecte pris

Dans le feu d’une lampe

Tout est presque éteint

Étrange scène de théâtre

Où se joue le dernier acte

D’un drame

Là est l’impossible mesure

Du temps

Là est la perte de soi

Dans la demeure vide

 

*

 

Il n’y a plus de lieu

Où habiter vraiment

Seulement une même déchirure

Qui traverse les êtres

De sa lame incandescente

Ne pas être arrivée à l’amour

En être déjà sorti

Et tout est déjà accompli

Et tout est déjà abîme

Faille par où surgit

La dette d’exister

 

*

 

RIEN ne se passe

Dans la chambre

RIEN ne passe

Sauf le scalpel de l’heure

Qui lance ses entailles

Sauf le destin des hommes

Qui ponce le réel

Avec assiduité

Le reconduit à

Une nullité essentielle

Perditions en miroir

Reflets en écho

De ceci qui n’a point lieu

Du Poème qui meurt

Dans la cendre de l’aube

 

*

 

Encore une nuit aura été franchie

Etrange gué où le corps encore à flot

Connaît la morsure

De son dernier voyage

Ne pas être arrivés au Foyer

Où accueille Hestia l’avenante Hôtesse

En être déjà éloignés

Deux irrémédiables contrées

Il n’y aura de halte

Que définitive

 

*

 

Vieux Eguchi

Belle Endormie

Un seul et unique voyage

La ténèbre est ouverte

Qui attend

Depuis

Toujours

Ici les signes de sanguine

Ont trouvé leur écueil

Tenter d’aller au-delà

Serait pure folie

Demeurons

Encore

 

*

Approche le but

Avec son rire amer

Il se pose sur les corps

Et leur donne l’ultime baiser

Par lequel ils auront été

Homme

Femme

Dans l’intervalle

A peine une imperceptible

Musique

Une plainte sur le bord étrange

Du jour

 

*

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25 décembre 2017 1 25 /12 /décembre /2017 10:30
Cette longue dérive

                 Photographie : Anonyme

 

 

***

 

 

Tu me disais la perte de l’être dans l’épaisseur du temps

Tu me disais la fragilité de l’être dans la venue des jours

 

*

Tu me disais cet événement sans nom

Cette longue dérive que rien ne pouvait abolir

Tu me disais cette infinie patience qui sculptait

Ta forme pareille à ces Explorateurs du Vide

A ces illusoires Figures

Homme qui Marche de Giacometti

Tu en avais la douce inclinaison

L’inquiétante étrangeté

L’allure martiale en même temps

Qu’une disposition à la Chute

 

*

Pourquoi te fallait-il être

En avant de Toi

Etrange figure de proue

Penchée sur ton Destin

Toujours tu regardais vers l’arrière

Comme si ton passé te suivait

Ton ombre

Voleur surgissant de la nuit

Pour mieux te captiver

Te ramener en une terre originelle

Étais-tu si privée de présent

Que seuls les jours anciens

Tressaient à ton front

Les palmes de la gaieté

Les mérites de vivre

Que seules les heures natives

Dépliaient les louanges

D’un possible avenir

 

*

 

Tu me disais la perte de l’être dans l’épaisseur du temps

Tu me disais la fragilité de l’être dans la venue des jours

 

Nous avancions en cet étrange binôme

Réalité duelle qui semblait

Sans avenir

Qu’à se perdre dans son propre mystère

Aussi bien Deux figures en Une

Une illisible fusion

Dans la fugue du Monde

Sans doute n’étions-nous

Que ce Voyageur contemplant

Une mer de nuages

Cette silhouette noire

Quelque part du côté de Rügen

Perdue dans un songe baltique

Cette efflorescence de brume

Cette germination d’indécision

Cette question sans réponse

A-t-on jamais pu interroger l’Invisible

Dresser la carte du romantisme

Peindre la volute d’un état d’âme

 

*

 

Le ciel était gris

Qui passait au-dessus de nos têtes

L’horizon une courbe éloignée

Un signe perdu dans l’illimité

Le rivage une étendue confuse

Une aile de corbeau à la noire glaçure

La mer un flux gris

Ourlé d’une tremblante écume

Une parole se perdant

Dans le pli d’un non-lieu

Le ciel était gris qui appuyait

Contraignait à marcher

Au large de soi

Bien au-delà

D’une commune prudence

Peut-être étions-nous  

Des êtres en perdition

De simples décisions

D’un temps insondable

Des errances définitives

Sans autre but

Que de se connaître

Mais le livre de notre odyssée

Était clos immensément clos

Et nous demeurions là

Deux points ambigus

À la lisière du jour

Déportés d’eux

Abolis

Plus rien ne se décidait

À paraître

Rien

Nous demeurions enclos

Inaccessibles

Nous n’étions même plus

Des êtres

Mais des silences plaqués sur les choses

Des dérives marines privées d’amers

Oui Privées

Il le fallait

Étrange Loi

Mutilante Vérité

 

 

 

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23 décembre 2017 6 23 /12 /décembre /2017 10:23
Désertion du jour

                      « Un cœur en hiver »

             Photographie : Katia Chausheva

 

 

 

 

   Rien ne s’informait

  

   Déjà il n’y avait plus que ceci, de longues barres de pluie qui rayaient le ciel, de tristes zébrures qui lacéraient le jour. On aurait cru à une perte des choses, à leur retournement dans une manière d’indicible, comme si, revenues à leur origine, elles en avaient revêtu le naturel emblème. Rien ne s’informait selon les esquisses de la raison, rien ne faisait parole, rien ne s’annonçait dans la perspective de l’habituelle mesure. On avait beau poncer ses yeux, affuter le grain de riz de ses pupilles, les écarteler jusqu’à l’insupportable mydriase, il n’y avait jamais que la dimension du vide, le bruit d’éboulis de colonnes antiques, la vision écartelée d’un territoire jusqu’à l’impossible. Ceci que l’on apercevait, était-on sûr qu’il ne s’agissait que d’une hallucination ? D’un vertige se faisant corps ? Devenant anatomie ? D’une folie avec, en son centre, l’œil cyclopéen où tout pouvait se fondre en un maelstrom d’images, une myriade de signes qui se télescopaient ?

 

   Fables de la vie ordinaire

 

   On pensait, pourtant, être un individu normal, un homme de simple constitution, un quidam marchant tranquillement dans une rue anonyme avec ses boutiques peintes, ses décalcomanies collées aux vitrines, ses tourniquets emplis de photos de paysages, ses revues rassurantes qui parlaient des fables de la vie ordinaire. L’aménagement d’un parc, une manifestation culturelle, l’annonce d’un mariage, la venue dans la Ville de quelque ancien cirque avec ses saltimbanques, ses clowns débonnaires, ses bonimenteurs à la face hilare. Rien que de bien normal, en somme. On pensait à toutes ces choses mais, cependant, l’on se doutait bien qu’il y avait l’envers du réel, sa gueule pleine d’incisives acérées, sa langue mortifère qui, peut-être, tel le dragon, crachait ses flammes. L’existence n’était-elle que pertes, chutes, autodafés des ouvrages auxquels on croyait, dont on fêtait la venue à soi, qu’on célébrait sur de hautes agoras où des paroles de divins Prophètes nous enjoignaient de devenir ce que, jamais, l’on n’avait été, des Hommes d’Honneur à la belle rectitude, des hommes de Bien dont le parcours dévoilait des chemins de Vérité, dont la peau était le miroir de toute Beauté.

 

   Etoile filante du tragique

 

   Seulement, voilà, l’étoile filante du tragique arrivait à sa dernière parution. L’on n’avait été Hommes qu’à demi, humains qu’à se saisir de son propre destin, dévoués surtout à sa cause égoïste, ignorant aussi bien le proche que le lointain. Le proche, le voisin, l’amical. Le lointain, l’exilé, l’expatrié. Soi, uniquement Soi. Dans l’étroit viseur de la conscience, l’on n’avait voulu qu’être Seul au centre du Grand Jeu. Soi face à Soi en somme. C’était alors le surgissement de ce qui n’avait nul sens. Dans le miroir, Narcisse était nu. Les reflets s’étaient métamorphosés. Ce qui, d’ordinaire, s’énonçait dans le vocable de l’aimable, allumait la lanterne de la sublime poésie, voici que tout sombrait dans le vert des abysses, la pliure insondée d’une inatteignable nervure.

 

   Un milan, un freux

 

   Ce qu’on voyait, à peu près ceci : le ciel était livide, empli de lueurs de soufre. Parfois quelques phosphorescences d’étain et de sombre émeraude. Une tour blanche à la consistance de cierge pleurait ses larmes le long de colonnes si étroites que l’édifice menaçait de sombrer à tout instant. Tout en haut, un chemin de ronde entouré de dentelles de fer. Des pattes de libellule, des filins de verre à la transparence inquiète. Un grand oiseau noir - était-ce un milan, un freux ? -,  semblait voué à une éternelle méditation, tant son vol était absent de lui, sorte de cariatide ne soutenant que l’once du Rien. Du Vide. Aussi bien il aurait pu être notre âme incarnée en étrange créature portant la malédiction, semant des dagues d’effroi du haut de ses rémiges glacées.

 

  Confondante dévastation

 

   Comment savoir qui nous sommes devenus, nous les Hommes de fragile constitution ? La margelle de notre front, tellement emplie des signes de la gloire - du moins en supputons-nous l’insigne présence -, l’équerre de notre maxillaire dépositaire d’une volonté à toute épreuve - nous y voyons l’affirmation sans équivoque d’un caractère bien trempé -, le purpurin de nos lèvres - qui signe, nous semble-t-il le rivage rubescent et majestueux de notre passion -, toutes ces manifestations que nous prenons pour la pure grâce, voici que tout s’écroule dans un fracas bien trop humain, bien distrait des desseins de la vertu, bien étranger à la dimension de la verticale éthique. Nous avançons malgré ceci, tous ces manquements au devoir d’être, nous nous résolvons à poser notre encolure sous les fourches caudines du désarroi, à faire de notre visage le lieu d’un éternel désordre, de notre imaginaire les limbes de l’Enfer avec ses replis comblés de lucre et de vice, de notre esprit l’espace d’une confondante dévastation.

 

   Angoisse primitive du Monde

 

   Mais nous n’avons nullement épuisé les formes qui viennent à nous dans la mesure de l’étrange : cette immense bâtisse grise - lieu de nos rêves écartelés ? -, ce long mur de briques brunes qui limite notre horizon - clôture de notre destin ? -, cette voile d’une embarcation dont on n’aperçoit que l’étrange gonflement, le mât dressé dans l’angoisse primitive du Monde, cette voile est-elle l’instigatrice d’une dernière navigation hauturière, d’une longue dérive en eaux profondes ? Combien ceci est égarant. Et cet échiquier au sol, ses cases blanches et noires, une pour le silence, une pour la Mort, ne clignote-t-il qu’à nous inviter à son jeu cruel, à ne nous donner le choix que de la mutité temporaire, du retrait définitif ? Et ces deux personnages drapés dans la suffisance étroite de leurs robes de bure, une couleur de suie, une autre couleur de sang séché, de passion éteinte, ces deux effigies pareilles à des spectres, que nous disent-elles de notre fulgurant passage, sinon la soudaine désertion du jour, l’abolition de toute présence ?

  

   Jour qui point

 

   Et cette figure féminine dont nous n’avons encore parlé, cette Interrogation levée dans la nuit du doute, qui est-elle, sinon la recherche de cet Autre que nous voudrions être nous-même, cette complétude, ce Soi en toutes les positions mondaines. Voudrions être Nous, d’abord, en son entièreté, cela va de Soi. Puis être le Jour qui point. La Nuit qui décline. Le Soleil dans son ascension. La Lune en son coucher. L’Arbre levé dans la brume solaire. Le Feu dans la cheminée. La Source, son écoulement dans les ombres bleues. L’Arc-en-ciel dans la pluie d’orage. Le Fruit dans le compotier du Peintre. Cette Trace sur la dalle de sable qui dit le Temps en son être-fuyant. Cette Goutte de rosée, ce diamant à la pointe de l’herbe, cette lucidité naturelle que nous voilons au profond de nos yeux. Cette Etoile qui s’allume et s’éteint dans la course infinie du ciel. Cette Terre façonnée par un habile potier.

 

   Sombres arpèges

 

C’est ceci que nous dit cette Figure-questionnante. Et elle ne nous le dit qu’à la mesure du tragique qui l’habite. C’est ainsi, toutes les choses Majuscules (Nuit - Jour - Arbre - Feu), toutes Choses Essentielles (Soleil - Lune - Source), se disent toujours en mode triste, en sombres arpèges, en dramatiques et nostalgiques adagios. La gaieté, le bonheur, le contentement, toutes manifestations la plupart du temps prises pour des déclinaisons d’une entièreté de Soi, n’en sont que les facettes brillantes, autrement dit, de pures illusions, de simples et déroutantes apparences qui, toujours, manquent leurs buts, elles sont trop courtes, nullement assez prises dans la vérité de leur être, pour se donner comme irréfragables présences. Toujours une fuite, toujours une dérobade, toujours une compromission dans la fête, la sauterie, la grande farandole.

 

   Errante - Aveugle - Somnambule

 

   Toujours un approfondissement de Soi dans cet air bleu, tremblant, dans ces scarifications qui traversent la photographie, dans ces vergetures, ces irisations, ces approches qui conduisent au seuil de toute expérience en sa belle réalité. Elle, que nous pourrions nommer « Errante », « Aveugle », « Somnambule », comment ne pas y reconnaître l’entaille que fait toujours en nous l’inaccessible, le déconcertant, le trouble, l’inattendu, le secret, le mystère, toutes manières dont ce qui est à découvrir depuis le creux même de notre Question - nous ne sommes que cela - s’annonce sous les traits d’une énigme ? Seulement ceci. Toute autre façon de paraître n’est que poudre aux yeux et activité fascinatoire.

   Creuser le réel est le chemin le plus immédiat pour connaître. Connaître est l’autre nom de la Joie. La Vraie ! Pour cette même raison, le titre de cette œuvre ne pouvait avoir lieu que dans l’énonciation d’un « cœur en hiver ». Cœur qui vit et palpite dans l’exacte rigueur du froid. Froid qui n’autorise nulle approximation, nulle légèreté. Vivre est, pour cet organe vital, endurer le froid, autre nom pour la Mort. Seule sa pulsation en diffère la venue. A nous de la soutenir avec cette belle insistance qui est notre seule planche de salut. D’autres jours poindront  avec leurs aubes bleues, leurs crépuscules teintés de vermeil. D’autres aubes, d’autres crépuscules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 décembre 2017 3 20 /12 /décembre /2017 14:55
Tout est brume qui vient à nous

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Tout est brume qui vient à nous

 

Si illisibles sont les contrées

D’où nous venons

Elles nous parlent

De si étrange manière

Elles nous hèlent depuis

Le fond douloureux du temps

Elles clignotent et s’effacent

Pareilles aux éphémères

Dans la brume solaire

Parfois une voix se laisse saisir

Qui vacille dans les lointains

Une voix amie

Nous y attachons une image

Nous y fixons un souvenir

Nous y cherchons

Une signification

Le pli d’une diction

Disant le rare et l’advenu

 

*

 

Ce qui un jour dressa notre effigie

En pleine lumière

Y inscrivit le chiffre de la joie

Mais qui donc était là

Dans sa simplicité

Qui nous faisait l’offrande

De sa présence

Aujourd’hui la brume

Est dense

Qui voile la mémoire

Eparpille aux mille vents

La feuillaison de ce qui fut

Pourtant nul évanouissement

N’a eu lieu

C’est là encore

Posé au centre du corps

C’est plus qu’une étincelle

Braise vive qui brasille

Et nous met au supplice

Nous incline sans délai

À percer la source

De cet étrange remuement

La source vive

À défaut de laquelle

Nous ne serons jamais

Qu’un exilé

Un chemineau

Fouetté de vent

Un voyageur

Sans boussole

 

***

 

Tout est brume qui vient à nous

 

Parfois nous nous retournons

Nous fixons ce qui a été

Avec l’aiguille acérée

De la lucidité

Oui il y a bien

Une faible lueur

Là-bas

Au bout d’un long tunnel

Sombre

Oui une germination de clarté

Un bourgeon déjà éclos

Un bourgeon déjà fermé

Car tout s’esquisse à même

L’œuvre achevée

Car tout se donne

À la façon d’un fusain

Qu’estompe le geste du destin

Cette fulguration qui nous étreint

Plante sa dague au plein de l’esprit

Nous en mourons de ne rien connaître

L’arche de l’exister est si vaste

Nous n’en percevons que

L’immense cercle azuré

Le rapide arc-en-ciel

Tout est dissous

En si peu

Tout

 

***

 

Tout est brume qui vient à nous

 

Les mains vides

S’esseulent

Les yeux infertiles

S’épuisent

En vaines larmes

A quoi bon questionner

Ce qui jamais ne répondra

Le ciel est vide

De signes

Sauf ces congères

De freux noirs

Qui dérivent  dans la banquise

De l’air

On n’en voit que la perdition d’ébène

Dans le pli du rien

Qui trace ses cercles d’ennui

 

*

 

Deux arbres sont là

Plantés dans le ressentiment

Du jour

Deux formes qui nous disent

Le lieu de l’impossible rencontre

Les troncs sont séparés

Qui se divisent

Dans le creux immémorial

De l’espace

Au loin des oiseaux chantent

Mais leurs cris demeurent

Un mystère

Mais leur mystère

Est une vive inquiétude

Pourquoi n’apercevons-nous

Jamais ce à quoi nous rêvons

Ce que nous désirons

Qui rougeoie devant

Le continent dévasté

De notre visage

Pourquoi

La brume

Qui vient à nous

Est si dense

Si drue

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19 décembre 2017 2 19 /12 /décembre /2017 09:56
Du creux de la Dune

         « Essaouira depuis les dunes de Diabat »

                    Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

  

   Flamme blanche

 

   Le soleil est haut dans le ciel, immense flamme blanche qui entame la vue, gerce les lèvres, incise la chair trop fragile. Il faut chausser ses yeux de verres noirs, longer les murs de chaux blanche, faire siennes les ombres décolorées, en vêtir son corps ourdi de chaleur. Mince ruissellement. L’eau est une immédiate aventure qui glace le dos, en fait une cohorte de fins ruisselets.

 

   Médina

 

  Médina en sa rutilante présence. Quelques hommes assis devant leurs échoppes. Rides profondes, solaires qui lézardent leurs fronts. Signes d’appartenance à la rudesse, à la verticalité, à la lumière qui envahit tout, déclôt tout ce qui se réfugie dans les recoins, les failles profondes entre les dalles de briques. Le Bleu monte des portes, fait ses clartés marines. Dures, abyssales, s’imposant aux regards fussent-ils les plus distraits. Murs d’ocre et de neige où crépite l’intense rumeur de l’heure.

    

   Mythiques contrées

 

  Tout autour la large enceinte de briques roses et de moellons gris, la plaque vert émeraude de la mer qui s’enfuit là-bas, loin, vers de mythiques contrées. Des pluies de goélands fous, des rafales de cris dans l’air qui file à la vitesse des comètes. Blanc vertige de ce qui se donne dans la joie, sans retenue aucune. Les yeux s’embrument, les lèvres sont humides, un fin brouillard colle contre les corps ses mains pareilles à un baume, à une dilution de l’angoisse dans les volutes infinies de ce qui est sans mesure.

 

   Flottille bleue

 

   Port. Eau tranquille. Abri. Flottille bleue aux étraves levées. Elles disent le pur bonheur de voguer sur les barres d’écume, de franchir le roulis, de gagner le large, là où frétillent les bancs d’argent des poissons. Lourds sont les filets où se débat le peuple multiple des nageoires, des queues brillantes, des dos semés d’écailles turquoise, les yeux sont de simples trous noirs. Des pertes que jamais l’on n’interroge. La mort donne la vie qui donne la mort. Eternel cycle des parutions/disparitions.

 

   Une grotte s’ouvre

 

   On est loin, maintenant, au grand large, sur les îles Purpuraires semis de rochers bruns flottant sur la dalle d’eau. Le vent souffle continûment, traverse les vêtements, fait sa petite musique sur la peau qui se hérisse de points illisibles. On est régénérés de l’intérieur. Une grotte s’ouvre avec son luxe de stalactites, de concrétions, de bourgeons de calcite. Ça y est. La lumière est entrée dans la nasse de chair. Elle fait son grésillement, elle ouvre ses ramifications, elle pullule tout contre le réseau du sang.

   Elle a déserté la couleur. Elle est monochrome, semis de noirs profonds, glacis de blancs duveteux, taches grises qui courent d’un bout à l’autre de la vision. Ce qui surgit alors : le mellah d’Essaouira dans les années usées d’un temps ancien. Des silhouettes fantomatiques, djellabas, murs lépreux, rigoles en pavés, fentes de lumière entre les abris de torchis. On n’est plus au présent. Seulement dans ce passé qui tutoie une origine. On se tait. Seul le silence. Murs éventrés. Colonnes supportant des ogives mauresques aux indéchiffrables motifs, fours de briques à la gueule largement ouverte.

 

   C’est un haschisch

 

   Là seulement on est prêts pour le grand voyage, celui qui, vers le Sud vous emporte au Pays des mirages et des somptueuses hallucinations. C’est un peyotl. C’est un haschisch. C’est un opium. Rien ne tient de ce que vous saviez. Peut-être êtes-vous-même étranger à votre propre existence ? Défenestré en quelque sorte.

 

Loin la mer

Loin les îles

Loin les mensonges

Des villes et des villages

Loin les affabulations

 

   Le réel est si loin qui fait son étrange clignotement. Ici une lentille noire, crépusculaire, qui dit le repos, énonce le silence, convoque la gratitude. Il est si heureux d’être là parmi le doux moutonnement des dunes, au creux de leur enveloppement maternel, cette quiétude qui se lève au centre de l’être pareille au déploiement d’une subtile corolle. Ici nul ennui qui ferait du temps une interminable hésitation au seuil du dire, nulle angoisse qui hisserait son dais devant la figure d’un imaginaire atterré.

  

 Lieu sans nom

 

   Le ciel est haut, infiniment gris, cette teinte qui aplanit, médiatise, unit dans la demeure féconde d’une harmonie. Jamais le désespoir ni l’angoisse ne sont gris. Noirs seulement. Inscrits dans une fosse de bitume, le sans fond d’une crypte, le sans fin d’une douleur. Au centre, une large île de clarté pareille à la promesse de l’Aimée : une aube se lève avec la venue du jour.  Autour est un cercle plus sombre, il délimite les bords d’une clairière et c’est en ceci, la proximité avec l’ouverture que cette ombre n’est nullement inquiétante. Seulement l’annonce de ce qui va venir, ici, depuis ce lieu sans nom, sans repère autre que celui de l’âme qui en contemple le site d’éclosion. A la limite de cet étonnant horizon fait de courbes et d’inclinaisons, d’ascensions et de chutes, la presque disparition de la Cité des Hommes, faible vibration toute d’extinction, d’exténuation, de silence. Parlent-ils les Hommes là-bas, les Invisibles ? Palabrent-ils ? Emettent-ils des serments ? Jurent-ils sur la tête de leurs enfants ? Tirent-ils des plans sur la comète ? Rusent-ils ?

  

   Immédiate liberté

 

   C’est une telle félicité d’en seulement songer, imaginer les actes. Ici, depuis l’éternel repos de ce monde minéral à l’infinie puissance, combien d’innocence, d’aimable puérilité à les placer, ces Lointains,  sur la scène de l’exister au simple motif d’un jeu, à la seule effervescence de l’imaginaire. Oui, voyez-vous, l’essence de ces espaces innommés - ces utopies -, c’est d’initier une immédiate liberté au terme de laquelle le relatif s’impose en contrepoint de l’absolu, du tenu pour sûr, du dogme érigé en principe. Là il n’y a lieu que d’être Soi, sans délai, sans tergiversation. Vérité que ce sable immaculé. Poésie directe que ce Simple de la dune aux blanches et grises déclinaisons. Sur ces monticules vierges, toute la belle cadence de la lumière pareille à une mélodie. Les rythmes s’y impriment avec la nécessité des choses exactes qui n’ont besoin que de leur propre présence : tout y est contenu dans l’évidence même. Rien à chercher qui serait dissimulé. Nul prédateur caché derrière un pli de terrain. Et puis, c’est si rassurant cette immobilité que le premier vent viendra métamorphoser afin que se dise sur un mode différé ce qui est à comprendre d’une Nature généreuse, infiniment renouvelée, cette inépuisable corne d’abondance.

  

   Lignes claires

 

   Beauté que ce croisement de lignes claires que viennent rencontrer d’autres lignes plus soutenues, mais toujours dans la concorde, nullement dans l’affrontement. Adret lumineux qui court d’un bord de la vision à l’autre. Une cimaise est là, en suspension, pour dire, sans doute, la proximité de quelque mouvement de cette matière qui n’est que pulsation retenue, hésitation avant que ne se dise une autre fable. Ici un cirque est creusé dans la blancheur qu’un cratère noir marque de sa curieuse ellipse. Infinies variations des clairs-obscurs, ces polyphonies lexicales en attente de profération.

 

   Devenir humains

 

   Jamais on ne quitte sans nostalgie l’épaulement de la dune, sa réserve de rêve, l’ineffable solitude dont elle couronne les êtres sensibles, les esthètes, les amoureux d’un univers livré à la seule royauté de cette Nature si généreuse dès l’instant où nul n’en entrave les généreux desseins. Laisser être les choses en leur naturelle propension à vivre selon la loi non encore écrite de cela même qui poudroie et se recueille dans l’invisible serment tacite dont nous les humains ferions bien de nous inspirer. La dune est là dans son immémoriale sagesse. Elle nous regarde « être humains », devenir humains en d’autres termes. Puissions-nous en imiter l’accomplie sérénité. De telles photographies nous y engagent. Qu’attendons-nous pour coïncider avec notre être ? Vraiment !

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