Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 mai 2021 4 06 /05 /mai /2021 10:00
Une idée simple du bonheur

Bol japonais à cérémonie du thé - Chawan,

HAIUWAGUSURI, orange

Source : Ryokucha

 

***

 

Une journée dans la vie de Pierre Bazérac

 

*

 

   Ici le ciel est bas, poudré de gris. Le jour se lève avec lenteur, émerge à peine du large plateau de pierres blanches. Pierre Bazérac est dans la pièce unique, tout à la fois cuisine, salle de vie, chambre, coin pour la toilette. Son visage est enduit de mousse. Il se rase à petits coups de lame. La lumière traverse la fenêtre étroite, se pose sur les choses dans une manière d’indistinction. Tout paraît se confondre, le bahut de chêne, les objets de toilette, la teinte claire de la boiserie du lit, la table lissée d’une mince clarté. Pierre aime cette heure non encore venue à elle, ce genre de parenthèse habitée du linge de la nuit que décolore le premier soleil si pâle en ce début de printemps. C’est comme si les rêves nocturnes se dissolvaient lentement, portaient encore dans leurs plis ombreux les traces d’histoires anciennes, de contes pour enfants, de légendes venant buter tout contre l’étrave du réel. On est encore entre deux eaux, entre deux existences qui peinent à se rejoindre et qui, bientôt réunies, donneront le jour à la toile lisse et uniforme des tâches quotidiennes. C’est un peu un temps sans temps, un horizon sans horizon, un non-lieu ne pouvant dire son nom. C’est comme si l’on s’appartenait dans la distraction, dans l’à- peu-près du jour à venir.

   Pierre va au puits, en ramène une cruche pleine d’eau dont les flancs vernis apprivoisent les lueurs neuves, matinales, en voie de constitution. Un grain de lumière pousse l’autre. Une touche de clarté en appelle une autre. L’heure se décèle de sa bogue nocturne, bourgeonne et s’épanouit sur le bord attentif du monde. Le Potier s’assoit sur le banc de bois qui longe la table. Il étire ses longues jambes avec douceur, en chasse quelques fourmillements. Ses articulations craquent, identiques à ces vieux bois de charpente qui chantent sous la montée de l’heure. C’est bien de se sentir vivre ainsi dans le dépliement immédiat de ceci qui vient à soi dans le genre d’un don du ciel. Saturne, le chat gris et blanc, lisse sa fourrure longuement. Parfois la fente de ses yeux révèle, en un éclair, des gemmes couleur de résine.

    Il y a beaucoup de beauté vacante partout où l’on consent à porter ses yeux, pense Pierre, il suffit de s’y confier dans la sérénité. De son Opinel, Pierre coupe des cubes de pomme qu’il mâche posément avec la sagesse qui sied aux âmes simples. Puis il croque des noix de son verger qu’il associe à quelque tranche de pain cuite dans son four. Puis un verre d’eau claire. Quelques bulles y dansent pareilles à celles de la rivière qui serpente tout en bas dans la vallée. Cette journée, identique à toutes les autres, est l’endroit même où se dit la merveille d’exister sur ce coin de terre familier, unique, tellement connu, il s’insère en chaque pore de la peau, il s’immisce en chaque fragment de la chair.

    Voyez-vous, l’on est tissé de son propre pays. L’arbre du plateau, c’est l’arborescence de votre tête, le sentier sinueux c’est la complexité de vos pensées, la source entre deux pierres c’est votre inspiration quand, dans l’événement que constitue chaque minute, des mots s’inscrivent en arrière de votre front, des phrases se lèvent, un texte se déplie qui est l’essence même de qui vous êtes. La vie est poésie, doit être poésie pour qui se lève le matin en toute innocence, encore bercé des vagues imaginaires qui font le corps léger, l’esprit ouvert aux variétés infinies des choses.

   Dans sa remise, le Potier prend un grand seau, une houe au manche de noisetier, une lame de fer en guise de racloir. Saturne le suit de loin, sautant parmi les touffes piquantes des genévriers, débusquant quelque sauterelle endormie, encore saisie du froid de l’aube. Au-dessus de la mare, le talus est de glaise pure oscillant entre le jaune de mars et la teinte du blé mûrissant. Pierre, de sa houe, entaille les flancs du tertre en prélevant des cubes pareils aux mottes des tourbières. C’est si rassurant cette belle géométrie du sol qui s’offre à la manière d’un présent naturel, prompt à initier dans l’âme la flamme d’une joie libre, infiniment disponible, geste mille fois répété qui, jamais ne s’épuise. Comme d’habitude Saturne a saisi un mulot qu’il dépose, tel un modeste cadeau, aux pieds de Pierre. Le seau est lourd à porter sur le chemin qui monte vers ‘Bastide’, la maison du Potier que tout le monde connaît dans la région.

   Pierre s’installe sous l’auvent qui longe sa maison. C’est là son atelier. D’ici, la vue se déploie largement sur les collines crayeuses du Causse, sur les touffes vert-de-gris des chênes, sur les ‘cayrous’, ces longs tumulus de pierres bâtis par les ancêtres pour délimiter les parcelles cultivables. Souvent le vent d’ouest balaie le Causse qui ressemble alors à un océan traversé des embruns et des courants du large. Le Potier s’est vêtu d’un tabler de cuir. Ses cheveux en catogan, il les a retenus par une ficelle grossière. Après avois tamisé sa terre, l’avoir humectée à point, il pose une boule sur le plateau du tour qu’il actionne grâce au mouvement régulier, continu, de ses pieds nus sur la couronne inférieure qui tourne en grinçant. Le bruit est pareil à celui d’une berceuse, il rythme ‘les travaux et les jours’, il indique la nécessité de vivre ici, parmi les troupeaux de moutons, les cairns dressés sous l’horizon, les semis parme des ophrys abeille, les corolles jaunes des hélianthèmes, les étendues de pelouse sèche qui sont l’âme de la lande calcaire.

   Alors cela devient si facile d’imaginer le monde alentour depuis cette sorte de sphère armillaire que représente symboliquement le tour, sa rotation régulière, ses plateaux qui sont les équateurs et les pôles d’une mappemonde réduite mais combien douée de pouvoirs multiples, visitée d’étranges fascinations. Alors, entre le Potier, le Tour, le Monde, il y a nécessaire cohésion, il y a unité qui assemble en un geste immémorial les postures antiques des hommes depuis qu’ils créent et façonnent l’aire de jeu qui leur a été octroyée comme leur destin quotidien, un pas après l’autre sur le Grand Sentier de l’Espace-Temps. Sur la courbe infinie de ce vivant cosmos dont ils sont l’un des rouages essentiels.

    Peut-être le bonheur, est-ce simplement ceci : vivre au rythme de l’eau du ciel, de l’air qui plane longuement au-dessus du Plateau, du feu solaire adouci lorsqu’il féconde la peau, du contact avec la terre qui est, entre tous, l’élément constitutif de qui nous sommes. L’eau, l’air, le feu, on pourrait les ignorer un temps, les loger quelque part dans la tanière d’un repos. Mais la terre, comment pourrions-nous nous en absenter ? Elle qui porte nos pas, qui soutient le sol de nos maisons, elle en qui se tracent les sentiers que nous empruntons afin d’être conduits d’aujourd’hui à demain, elle en qui se façonnent les briques et les tuiles dont nous faisons nos abris. Elle dont le toucher est déjà gage de certitude, d’assise, de fondation pour les Egarés que nous sommes qui, toujours, sont à la recherche d’une mère.  La Terre est notre Mère à tous, aussi lui devons-nous reconnaissance, amitié, gratitude. Aussi devons-nous nous mettre en quête d’assurer sa survie, de créer les conditions d’un accueil favorable. De ceci nous sommes comptables que trop d’Existants ignorent comme s’il allait de soi que tout nous soit dû, à nous les hommes, au prétexte de quelque supériorité. Combien cette opinion est insuffisante qui place l’homme au sommet de toutes choses, tout devenant, alentour, superflu, périphérique, dénué d’intérêt.

   Entre les mains de Pierre, ces mains longuement exercées au façonnage de la matière, la boule de terre s’aplatit puis s’élève en une mince paroi qui se métamorphose au gré de ses gestes si habiles à connaître l’élément dont elles constituent, en quelque sorte, le prolongement.. La terre est alors pareille à une Amante attentive à combler son Amant. Lien d’amour qui se crée de l’homme à l’argile, de l’argile à l’homme en un flux continu, doué des plus belles inspirations. Ce qui n’était que boue informe, voici que cela prend forme, prend sens, dit quelque chose de son être. Prodige de l’artisanat qui est l’exercice plénier du geste juste, de la coïncidence entre Créateur et ce-qui-est-créé. Avant que l’acte ne soit entrepris, il n’y avait rien qu’un homme livré à une longue errance, aux caprices du hasard, il n’y avait qu’une substance amorphe, incertaine de soi, au seuil même d’un oubli. Il a suffi de quelques impulsions des pieds sur le plateau de bois, de quelque souple volonté des mains s’exerçant à modeler et, soudain, l’indéterminé, l’insignifiant, l’anonyme, les voilà pourvus de précieux prédicats qui les installent dans l’horizon éclairé d’un monde.

 

Là où il n’y avait que désordre,

il y a un cosmos qui s’organise.

Là où il n’y avait que mutité,

il y a une parole qui s’annonce.

Là où il n’y avait qu’immobile silence,

il y a naissance du rythme et chant du poème.

  

   Ceci qui éclot entre Pierre et ce corps de matière qui devient essentiel ce n’est rien moins qu’une fascination réciproque. Pierre n’existe que par cette terre ductile, cette terre n’a de réalité que par le modelage, la mise en forme, l’élévation de ce qui va devenir coupe ou bol ou encore cette poterie abstraite sans aucune autre utilité que d’être forme remise à son propre destin. Désirs qui naissent l’un de l’autre et s’actualisent au gré des manifestations successives des esquisses. Oui, la terre est désir d’être façonnée car la terre est vivante au motif que le Potier a projeté en elle sa propre climatique interne, l’orbe vif de ses sentiments, l’amour qu’il porte à la Nature en ses déploiements multiples, cycle infini des pluralités ontologiques, les ressources de l’être sont inépuisables.

    Le soleil a percé le fin voile de brume. Le soleil est blanc, vaporeux qui joue avec les pierres de calcaire du Causse, fait luire la cime des chênes, pique des étoiles à l’extrémité des épines des genévriers. Saturne s’est allongé sur le plan de travail du tour. Il sommeille et sans doute rêve. Ses yeux parfois s’allument, traversés du vol des premiers papillons. Au loin, se laissent deviner les craquements des arbres qui s’éveillent au jour nouveau. A intervalles réguliers, comme venues du fond du temps, les trois syllabes brèves de la huppe, trois motifs floraux qui installent de brèves clairières lumineuses dans le tissu serré du jour.

   Vivre ici, sur la garrigue solitaire, au milieu des tresses de vent et du passage des oiseaux dans le ciel, que souhaiter de mieux pour une âme modeste qui n’espère jamais prélever du réel que ce qu’il peut offrir d’immédiate et pure félicité ? Le monde est trop compliqué, trop sophistiqué avec ses facettes consuméristes éblouissantes, avec l’artifice de ses prouesses technologiques, avec les kyrielles d’images qui, tout le jour durant, s’allument sur de bien étranges écrans. Les hommes fascinés courent d’une hallucination à une autre, aimantés qu’ils sont par ces mondes mirifiques qu’on leur promet à défaut de leur en faire don. En réalité, rien n’est hors de soi, mais en soi, logé au plus secret de la niche de l’être. Toute recherche de prospérité et de faveur, c’est à soi de la créer en l’intime le plus accessible de notre conscience. L’en-dehors est toujours ‘miroir aux alouettes’, fable allumée devant nos yeux tachés de cécité, pirouettes de saltimbanque auxquelles nous feignons de croire pour nous rassurer. Toute fortune du destin ne peut résulter que de soi, au prix d’un effort continu, rien ne se donne dans la gratuité. Mais ce sont toujours, en priorité, les évidences qui sont les premières oubliées.

   Qu’en est-il d’une forme qui arrive à sa complétude ? Est-ce cette forme elle-même qui s’est constituée à l’insu de l’artisan ? Existe-t-il une volonté des choses de parvenir à leur être ? Et si c’est bien l’homme qui la fait surgir, comment ceci se produit-il ? Quel degré de conscience du créateur s’y trouve assemblé ? Ou bien est-ce la loi de l’inconscient qui a dicté sa mesure ? Nous voyons, dans l’horizon de ces questions, combien démêler le ‘bon grain de l’ivraie’ est difficile. Mais peu importe, jamais nous n’éluciderons le mystère de la création et c’est heureux car tout sentiment de beauté ne doit reposer que sur ce halo, cette aura, cette irisation sans laquelle une œuvre d’art ne serait qu’un objet vulgaire que nous ne prendrions même plus en considération. Ce qui est à saisir ici, simplement la manifestation d’une chose belle ornée des motifs de satisfaction qui accompagnent toujours le rare et le vrai. Le vrai car n’est beau que ce qui est vrai en soi. Toute le reste n’est que palinodie, dérobade. Pierre Bazérac (est-ce la force tellurique de son prénom qui le justifie ?), Pierre est un genre de menhir dressé dans le ciel, sa pointe est exigence de vérité ou bien n’est pas. Créer, pour lui, est se mettre soi en acte, s’immerger dans sa création au point de lui ressembler, à savoir ne nullement différer de son propos, livrer un fragment du monde en sa plus exacte figure.

   Pierre a tourné plusieurs formes qui, plus tard, deviendront des bols à thé selon l’initiale destination que l’imaginaire de l’artisan a forgé sans même prendre la peine d’en émettre quelque plan. C’est l’intuition, le ressenti de la pâte qui dictent les choses et non un projet qui viendrait les fixer à demeure. Car c’est bien l’instant qui est le moment formateur de l’œuvre, c’est la pulpe des doigts qui éprouve et palpe les volumes, ce sont les paumes des mains qui reçoivent les douces pulsations de l’argile en son premier foisonnement. Non que le conscient soit déconnecté de l’action qui se déroule tout à l’extrémité du corps, bien au contraire la conscience s’accroît de chaque nouvelle sensation et trouve le champ libre de sa prolifération. Plus le bol arrive à son façonnage, plus la certitude de saisir quelque chose du genre d’une authentique révélation s’amplifie. Entre le colombin de terre qui s’enroule sur lui-même en direction de son être futur et la présence du Potier à sa tâche il n’y a nulle césure, chacun se donne à l’autre dans la pure évidence d’exister, de sortir de l’indéterminé qui, jusqu’ici, les habitait.

   Car ni l’œuvre, ni l’artisan ne parviennent à leur nature propre tant, qu’en eux, dans le pli le plus profond qui les caractérise, ne s’est accompli le geste qui les comblera, leur dira le lieu et le temps de leur propre effectuation. Nul ne s’étonnera que chose et homme se situent sur un plan de parfaite homologie dans l’expérience qui les concerne de si près. Dès l’instant où entre en jeu un simple échange de formes, la matérielle rejoignant l’humaine, chacun est à identité d’intérêt, chacun est occupé à combler le vide interne qui le constitue. Lisser la terre, lui donner telle ou telle courbure, lisser l’âme du potier, lui attribuer ce supplément dont elle est en quête, ces deux mouvements, en leur signification profonde, n’ont nul écart : devenir œuvre, devenir homme = le Même. Les bols que confectionne Pierre sont de pure exigence, ils portent en eux la longue mémoire de ces ‘chawans’, ces objets rituels venant du plus loin du temps, qui signent la belle cérémonie du thé. Perfection de la Tradition lorsqu’elle aboutit à l’objet artisanal unique qui est porté, par sa sincère sérénité, à la grâce de l’art. Il fut un temps de formation, aussi bien technique que spirituelle, où le jeune Potier apprit en Orient, dans la proximité des élégantes maisons de thé nipponnes, à donner vie à la terre, à entourer l’âme même du bol du lieu unique de son recueil.

   Les bols sont maintenant parvenus à maturité. Les mains de Pierre peuvent vaquer à d’autres tâches. La terre, dans sa neuve autonomie, se confiera aux mains du vent océanique, cet air chargé d’une juste humidité, laquelle évite un séchage trop rapide mais procure la ventilation qui convient pour conduire les objets à leur consistance de cuir, prochaine étape de l’intervention du Potier. Pour ce dernier, voici l’heure venue de s’accorder une pause. Il fait halte au puits, actionne la pompe qui grince et délivre des jets successifs d’eau claire, fraîche. Il boit de longs traits qui font leur trajet vivifiant à l’intérieur du corps. Saturne profite lui aussi de la manne aquatique, lape le précieux liquide à petits coups de langue aussi précis que rapides. Repos de l’animal qui joue en écho avec le repos de l’homme.

   Mais qui a donc a dit que les bêtes portaient bien leur nom ? Ceci, cette confluence des minces joies, n’indique-t-elle, tout à la fois une intelligence de ce temps spécifique, la juste émergence d’un sentiment d’accord, d’harmonie ? Vivre en symbiose avec la Nature en son fond, c’est comprendre (prendre avec soi) ce qui, dans l’altérité fait sens et en rejoindre le secret le plus fécondant. Homme et animal communient en une unique destination : sentir en soi, en l’autre, le dépliement de la palme d’une joie, fût-elle inapparente. L’invisible est toujours doté de plus de virtualités que le visible. Le problème du visible est son usure, la banalité prend toujours le dessus, arase le beau, aplanit le vrai, métamorphose l’or en plomb, autrement dit inverse le merveilleux processus alchimique. Or, sans l’imaginaire des mutations secrètes, l’existence est un plateau désert où ne croissent que les vents mauvais de la désolation.

   Pierre Bazérac, au centre de l’heure qui monte au zénith, a poussé la porte à claire-voie de son jardin potager, suivi de près par Saturne. De beaux légumes s’y épanouissent déjà. Pierre cueille deux belles feuilles de blettes, quelques brins de persil. Aujourd’hui il confectionnera un seul plat, comme à l’accoutumée. Il est intégralement végétarien, par goût et par conviction. Pourquoi ferait-il le moindre mal aux bêtes, lui qui vit en intelligence avec elles, aussi bien les domestiques que les sauvages ? Dans une sauteuse il fait chauffer un peu d’huile, y fait revenir l’oignon coupé en minces dés. Il ajoute les côtes de blettes, une pincée de curry, de cumin et un filet de lait de coco. Il aime entendre le crépitement que font les aliments sous l’effet de la chaleur. Il aime les premières exhalaisons des odeurs généreuses. Saturne aussi les apprécie qui s’est posé sur une chaise à proximité, visiblement intéressé par ce qui se concocte. Puis viennent les pois chiches, un trait de jus de citron, les feuilles des blettes, un peu de sel. Du riz complet accompagnera le plat. Pierre descend dans la cave où règne une agréable fraîcheur. Il choisit une bouteille de Vin de Cahors, ce vin généreux, tannique, noir d’encre, puissant avec des notes de cerise et de cassis. Il lui faut cette touche alcoolisée, ce breuvage des dieux dont la libation quotidienne, en plus d’être un plaisir, est un geste destiné à fêter le travail dans la joie, une juste récompense après que bols, pots et autres objets en raku auront été portés au somment de ce qu’ils peuvent atteindre dont Pierre ressent les bienfaits parfois jusqu’aux limites de son sommeil.

    Saturne s’étire devant son écuelle, lèche ses babines. Le rituel est compris à sa juste valeur par Pierre qui lui offre une première ration de croquettes avant que le curry ne vienne compléter son menu. C’est un moment de juste repos, une halte qui libère le corps et l’esprit, les dispose à l’accueil d’une manière d’épicurisme. Non à l’exercice d’une philosophie naïve telle que considérée par la plupart, mais l’atteinte d’une ataraxie qui se prépare, se mérite, dévoile le sens de la moindre chose dans sa quotidienneté. Aussi le repas est-il une fête ou plutôt un genre de cérémonie initiatique. Chaque mets, il faut en apprécier les saveurs, les métaboliser, les archiver dans une mémoire souvenante, en faire des singularités qui, à l’occasion, resurgiront, se placeront en perspective. Ainsi naissent les comparaisons, les réminiscences gustatives qui sont, en réalité, bien plus des motifs esthétiques que de simples choses perdues dans leur souverain anonymat. Depuis la surface en clair-obscur de sa table, Pierre aperçoit, au travers de la porte ouverte, les horizons verts et blancs du Causse. Jamais il ne se lasse de ce paysage qui fait partie de qui il est, naissant à son contact, il nait à lui-même, il s’emplit de cet air vital qui le porte et le comble.

    Il détaille chaque ingrédient à sa juste valeur. Il apprécie le croquant des feuilles de blettes juste à point entre le cru et le presque cuit. Il aime la fermeté souple du riz, la consistance pâteuse des pois chiches, la verdeur du persil, la touche exotique du curry, du cumin que vient renforcer la couleur astringente du citron. Le vin, de rubis sombre, vient rythmer chaque pause. Il est une manière de refrain s’intercalant parmi les motifs du chant. Il est l’alchimiste qui lie les goûts entre eux, en majore l’évidente unicité. Chaque goût joue pour lui, en lui et se majore des goûts voisins. Chaque analyse se dirige vers une belle et unique synthèse. Ceci est le plaisir sans pareil d’entrer dans le monde éblouissant des saveurs et de s’y accorder avec suffisamment d’attention. Tout repas, au sens strict, est une communion. Communion avec cette Nature si généreuse, si prodigue en dons multiples dont il faut savoir apprécier l’intime richesse, la rareté existentielle.

    Pierre Bazérac, après avoir complété l’écuelle de Saturne des reliefs de son propre repas, gagne la terrasse, s’assoit sur une chaise de paille. C’est l’heure de la lecture. L’heure du texte écrit qui coïncide avec celle du séchage du bol qu’il a façonné ce matin. Aujourd’hui il a repris la lecture du ‘Dit de Tian-Yi’ de François Cheng. Il avait bien aimé ce passage qu’il avait pris soin d’entourer d’un trait de crayon :

   « Un jour de février – comment l’oublier ? -, nous faisions une excursion jusqu’à une clairière, à une dizaine de kilomètres de la ville. Nous passâmes l’après-midi à visiter une fabrique de porcelaine, à regarder les artisans, absorbés corps et âme dans leur travail, actionner à l’aide du pied le plateau tournant et modeler des deux mains l’argile tendre et docile. Un après-midi entier, à admirer leurs gestes habiles et caressants, infiniment délicats et précis. Gestes transmis de génération en génération depuis toujours, depuis ce moment inaugural où, fixé sur un terroir, le Chinois a découvert le pouvoir magique de modeler et de cuire la matière pour la transformer en ustensiles propres aux humains. Un après-midi entier donc, à regarder ces façonneurs de bronze et de porcelaine. Un peuple à la parole brève et aux gestes longs, peu doué pour le discours, et dont le génie réside dans les mains et dans les pieds, mains et pieds sortis de l’argile, couleur d’argile. »

   Oui, l’écrivain décrit avec exactitude et un beau sens de l’observation la vie simple du Potier entièrement consacré à mener sa tâche à bien. Tourner une pièce oblige à ne nullement différer de soi. « Corps et âme » totalement immergés dans le flux de la création. On est là dans l’immédiateté du geste, dans le pur sensitif, dans l’instinct de la chose rejoignant celui, primitif, archaïque de celui qui façonne et donne vie. Le Potier est un démiurge. De la pâte qu’il dresse et modèle surgit une forme qui n’existait pas. Peut-être était-elle en attente depuis avant même la naissance de l’Artisan, sorte de nécessité existant « depuis toujours », inscrite dans « le génie des mains et des pieds » ? Etranges irisations corporelles qui sont la conscience en acte, le feu de l’esprit irradiant la matière.

   Lorsque l’artisan, dans le lieu unique de son atelier, focalise son attention sur la boule de glaise, plus rien ne compte au monde que ce geste immémorial dont il reproduit le rythme jusqu’à la limite de la fascination. Ce qui, jusqu’ici était inconnu, invisible, voici que cela se dévoile, sort de l’occultation, quitte le fond chaotique, mystérieux de la matière et se donne comme ce bol qui servira au rituel du thé dans la plus haute perspective, sinon sera le simple objet quotidien de l’homme se nourrissant. Entre les deux gestes, le sacré qui honore les dieux (sens profond de tout rituel) et l’autre, profane, de celui qui se nourrit dans les heures bleues de l’aube, il n’y a nulle différence de nature, simplement de degré. Le Méditant est en lui hors de lui, autrement dit se vit en mode extatique, alors que Celui qui déguste simplement son breuvage est entièrement en lui, pris dans la meute dense de son corps, centré sur le geste de satiété. Cependant chacun honore et remercie. Le premier le sachant, le second à son insu.

    Mais le travail, au sens d’une activité librement consentie, a malgré tout ses exigences, le tempo de sa temporalité propre. Sur des claies à l’ombre, des bols sont alignés qui ont dispersé toute l’eau qu’ils contenaient. Maintenant, parvenus à cette fameuse consistance de cuir, ils sonnent avec clarté sous la pulpe des doigts, ils affirment leur répondant, ils attendent de parvenir à cet état qui ne peut qu’être le leur, à savoir de devenir des objets beaux que l’on se contentera d’admirer ou bien que l’on destinera à la boisson plus ou moins exigeante du thé, ce breuvage si élégant, si raffiné. Le bol que Pierre a prélevé est dans sa forme approximative, plutôt ébauche grossière qu’objet fini. L’heure est venue d’amincir ses parois, de lui donner son galbe, d’affirmer son caractère spécifique puisque chaque objet est unique et c’est pourquoi le prédicat ‘artistique’ peut et doit lui être attribué.

   Chaque bol sera singulier en son être, pièce non renouvelable, atteignant sa personnalité définitive que rien ne saurait altérer. Le bol est posé sur une tournette de bois de la fabrication de l’artisan. Une règle de vie en quelque sorte : tout doit sortir des mains du Potier, rien d’extérieur ne doit venir entamer l’autonomie de la création. Un monde dans le monde. Les outils, couteaux, ébauchoirs, mirettes et autres estèques sont des objets faits-maison qui portent l’empreinte de qui les a amenés au jour de leur parution. Ceci seulement est doué de signification : rejoindre la simplicité et la spontanéité des artisans d’autrefois, se porter vers l’origine, là où réside la force première du vrai.

   D’une estèque découpée dans une lame de bois de cornouiller, Pierre retire de la matière. Sous le passage de l’outil la terre chante et crisse, livrant un peu de son secret. Des structures, des densités différentes apparaissent. Le grès brille par endroits. Sa texture est parfois poreuse. Un simple fil de fer recourbé tient lieu de mirette. Le potier s’applique à retirer les excédents de matière sur le bord du bol. Tout s’affine, tout s’oriente en direction de cette allure à atteindre, de cette figure à faire émerger du silence, afin que l’œuvre portée à la parole profère quelque chose de son être, livre des esquisses de plus en plus précises de sa destination.

   Saturne n’est guère éloigné de son maître. On dirait un observateur attentif, une manière de sage confirmant les progrès de l’œuvre, méditant sur l’aspect futur, anticipant couleurs et visage du bol. Comme si un double regard devait présider à la venue en présence de ce qui est en question : un regard animal, instinctuel, un brin primitif que doublerait un regard humain conscientisant tout ce qu’il touche de son rayon d’effectuation active. Objet à la confluence de la matière et de l’esprit, du sensible et de l’intelligible, du réel et de l’imaginaire. Toute chose travaillée à l’aune de cette binarité, de cette dialectique dont toute finalité est de disparaître dans la forme même qui les accomplit en totalité. Être, c’est ceci, oublier ses conflits archaïques, ses lignes de clivage, s’unifier autour d’une seule idée, se montrer en sa plus exacte dimension, en sa silhouette la plus digne d’intérêt. Tout un jeu raffiné qui gomme le superflu afin de parvenir à l’essentiel et à lui seul.

   Les bols ont atteint la forme ultime qu’ils peuvent présenter au titre de la terre crue. Bientôt l’étape décisive de la cuisson, celle qui décidera des œuvres, de leur qualité, de leur esthétique. Peut-être des biscuits éclateront-ils sous l’ardeur de la flamme ? D’autres révéleront des glaçures, des fragmentations, des climats imprévus, des géographies imaginaires. C’est là un des bonheurs les plus subtils du Créateur de forme : celui de la surprise, de l’étonnement qui s’actualisent au terme du travail. Conflit des sensations, regrets, tristesse, soudain enchantement de la découverte, vertige inouï de celui qui n’attend rien moins que le dessillement du réel, son éclosion, l’éclair d’une vision qui s’illumine d’une vérité belle, qui répand dans l’aire native du four ce qui ne devait venir qu’à son heure et se révèle selon sa nature propre. Moment de pur bonheur, il est une étoile brillant dans le sombre dense du firmament.

   Le four, cette pièce maîtresse, c’est Pierre qui l’a confectionné. Derrière la maison, à l’abri du vent d’ouest, il présente sa forme d’igloo. Il est bâti de brisures de briques réfractaires que lie entre elles une grossière terre crue. Une porte voûtée à sa base, un orifice circulaire sur le dessus, que vient occulter un épais couvercle de tôle. Pierre débite à la hachette des bûches de chêne qui proviennent de la garenne proche. Il les dispose sur un lit de sarments. Il glisse une feuille de papier journal enflammé. Le feu gagne petit à petit. L’intérieur du four s’illumine de teintes rougeoyantes traversées de jaune. La fumée se dégage de l’orifice, fait sa traînée blanche dans le ciel qui s’incline vers le couchant. A l’aide d’une forte toile de drap qu’il agite vigoureusement, le Potier attise le feu, lui donne de l’élan. Quelques flammèches sortent par le cratère, portant avec elles des volées de brillantes escarbilles. Au sol, le tapis de braise se constitue lentement. Il est d’une belle couleur carmin au milieu des nuées de cendre grise. Etrange fascination tout de même qu’induit le pouvoir rayonnant du feu. On pourrait passer une vie entière à en observer l’aimantation magique, sa faculté de renouvellement incessant, à sentir sur sa peau le bienfait de sa douce chaleur. Les braises sont arrivées à leur plénitude. A l’aide d’une paire de pinces aux longs bras de métal, Pierre dispose les bols à même les brandons incandescents. Il obture la porte de gros moellons de terre cuite qu’il enduit d’une couche de glaise. Il pose le couvercle sur l’ouverture, l’arrime au moyen d’une grosse pierre.

   Saturne n’est guère loin qui assiste à la scène. Il connaît parfaitement le rituel. Il sait que son maître, tout le temps de la cuisson, ira faire sa promenade sur les chemins sinueux du Causse, qu’il s’arrêtera, observant longuement le paysage, Qu’il fumera en rêvant. Lui, Saturne, sera le fidèle accompagnant. Il jouera à saisir des boules de gale du chêne, jonglera avec elles comme s’il s’agissait d’innocentes souris qu’il relâchera sans quelque dommage que ce soit pour elles. Le temps de deux ou trois cigarettes et ce sera le retour à ‘Bastide’ et ce sera l’heure du défournement, de la divine surprise, au moins celle-ci est-elle espérée. Une subite étincelle tout à la pointe du long processus. Parfois un éblouissement. C’est cette félicité de la chose révélant son être dont Pierre est friand, tout comme on peut l’être de quelque gourmandise épicée. Un plaisir anticipateur se montre, se tient tapi en quelque coin de la conscience, s’impatientant de son prochain jaillissement, une eau fossile se libérant soudain des lèvres de glaise qui la retenaient captive.

   Une naissance à soi de la pièce, une naissance à soi de l’artiste. La manifestation de l’art pourrait bien se résumer à ceci : une coïncidence des éclosions, une efflorescence simultanée des émotions. Ce même geste qui sera réitéré par les Voyeurs des œuvres, eux sans qui l’événement plastique demeurerait en sa bogue, ne connaîtrait qu’un mur de silence, une parole proférée ne trouvant nul dialogue. Oui, toute œuvre porte en soi cette nécessité dialogique, suppose une ouverture, implique un écho qui la conduira à qui elle doit être de toute éternité puisque l’art ne saurait avoir ni début, ni fin, au titre de son essence universelle. L’art se ressource toujours à sa propre étrangeté et c’est en quoi il nous attire et nous questionne si fort dès l’instant où l’on a saisi sa valeur constitutive sans laquelle une humanité ne serait pas ce qu’elle est, à savoir l’appel d’une transcendance qui l’arrache à sa terrible condition mortelle. Regarder une œuvre d’art avec l’application qu’il convient, c’est déporter sa propre finitude provisoirement hors de soi, c’est déchirer le voile de ténèbres qui nous environne, c’est décupler l’horizon de sens que les temps modernes ont contribué à singulièrement étrécir.

   C’est la Bastide tout entière qui se dispose à l’événement de cette fin de jour. Tout conflue ici en une étrangeté constitutive de la profondeur de l’être. Abîme donateur de l’être-paysage, dépliement de la sphère anthropologique de l’être-artiste, attente instinctuelle de l’être-animal, stances métamorphiques infinies de l’être-matière, vibration sensible de l’être-œuvre, surgissement phénoménal de l’être-art. Point de focalisation de l’être en sa donation-retrait puisque celui-ci ne saurait faire sens qu’à immédiatement se retirer.

L’art est une Idée à l’épreuve du monde,

l’art est un poudroiement à l’épreuve des yeux,

l’art est pur amour à l’épreuve des Aimants.

L’art, par nature, est insaisissable,

sauf à figurer dans le feu de l’éclair,

le coup de gong du tonnerre,

l’éruption de l’extase,

la fulgurance de la jouissance.

L’art est ce blanc chevalier

qui dompte la Mort aux naseaux écumants.

L’art est cette intime condensation de l’instant,

juste une pointe.

L’art est ce qui définit le mieux

le ‘kairos’ de la Grèce antique,

ce moment surgissant de lui-même

en tant qu’acmé de la signification.

Avant sa pure présence :

 le trivial en sa posture obscène.

Après sa pure présence :

le trivial en sa figuration désolante.

  

   Pierre a revêtu ses mains d’épais gants en amiante, a saisi la pince métallique. D’un coup vif il ôte le couvercle de tôle. De la fumée sort de l’orifice, semée d’étincelles. Une odeur âcre flotte tout autour. Tout au fond les bols sont encore dans l’indistinction, dissimulés dans une manière de buée cotonneuse. Un peu au hasard, les pinces cherchent puis trouvent un premier objet. Le bol est déposé à même le couvercle de tôle. La terre sublimée par l’action du feu est incandescente, pareille à une coulée de lave sur le cône d’un volcan. La pièce est éruptive, traversée de vives énergies, animée de forts courants internes. Elle est alizarine dans le vif de son éclat, garance expansive, vermeil dilaté, puis la teinte s’assombrit rapidement, s’atténue dans l’andrinople, vire à l’amarante, se perd dans la nuit approximative du rouge de Falun. L’intérieur du bol varie du jaune au blanc pour aboutir, lui aussi, à cette teinte indéfinie dont on pourrait penser qu’elle rejoint quelque sourde mutité. Etonnante involution alchimique de la matière connaissant d’abord sa soudaine dilatation puis déclinant dans sa presque disparition. Elle est maintenant ce dais nocturne, dernier état apparent de sa phénoménalité, comme si sa fermeture était l’épilogue de cette vie si brusquement sollicitée au cœur du feu rougeoyant, le dernier mot de son dire fusionnel. Elle a trouvé son repos. Elle en confiera le soin au Potier.

   Plongée dans un bain d’eau froide, elle dégage une vive fumée qui pique les yeux, fait tousser parfois. L’eau crépite, fuse dans toutes les directions, de grosses bulles éclatent à sa surface. Ici, en ce point focal unique, se révèle le jeu de la quadrité des essences. Sublimation de la terre qui prend en elle le feu, le fait sien en une étonnante fusion des principes d’habitude adverses ; puissance de la terre qui expulse l’eau, la vaporise, la désubstantialise au point de la faire renoncer à sa forme commune ; devenue principe immatériel, l’eau se métamorphose en cet éther chaud, infiniment volatile, qui finit par se confondre avec la transparence de l’air.

   Les quatre éléments ou modalités de leur être portées à leur essence, Terre/Feu/Eau/Air ont donné lieu (au sens d’une occupation spatio-spirituelle) à cette cinquième essence ou quintessence dont la définition canonique est la suivante : ‘Forme la plus raffinée, la plus concentrée d'un être ou d'une chose’, merveilleuse formule dont on pourrait aisément déduire qu’elle est aussi la définition de l’art. L’art est bien ceci, l’aiguillon le plus avancé d’un être (intelligible) ou d’une chose (sensible), point de jonction inimaginable de l’esprit et de la matière par une autre voie que celle qui demeurerait immanente à son objet, la substance rivée à sa propre substance.

   C’est bien dans la relation d’une essence à l’autre, dans leur intime processus métamorphique, dans leur donation réciproque, dans leur transitivité, leur forme de passage d’une identité à une altérité que se tient l’ouvert de l’art en sa clairière la plus manifestement exposée. Une œuvre d’art n’est jamais que ceci, le comblement de l’intervalle de la Terre du matériau, laquelle rejoint le Ciel de la signification. Placés face à l’œuvre, toujours nous sommes interrogés au sein le plus profond de notre matière charnelle alors que notre esprit nous hèle à de plus hautes aspirations et inspirations. Le travail qui doit s’accomplir en nous est l’homologie parfaite du processus au terme duquel une argile travaillée par un feu, se séparant de son eau, libérant son air, se donne en tant que cet accomplissement d’un impossible qui devient tangible, d’un invisible qui ôte son voile d’Isis pour nous livrer l’épiphanie de son être, cette cloison parcheminée diaphane identique à ces parois des maisons de thé. Elles sont sans doute la discrète métaphore d’un mystère au travers duquel transparaît une évidente clarté. Seulement ceci ne peut se traduire ni en mots ni en images, seulement par la grâce imaginative de l’intuition qui est aussi la marque insigne du génie artistique.

   Mais revenons au réel de Bastide, au lieu matriciel de Pierre, à l’espace d’une terre fécondée par la juste mesure qui est recherche de l’authentique au milieu des désordres du monde. Moment fascinant pour le Potier. Le résultat d’un travail assidu, la récompense ou bien l’échec, une joie suivant l’espoir, une tristesse succédant à une attente inquiète. Moment fascinant pour Saturne qui ne perd aucune miette de ce spectacle mais a sensiblement reculé à l’instant où rugissait le bol au contact de l’eau. Présentement toutes les pièces ont subi les phases de leur transformation. Dès qu’elles auront refroidi, Pierre les disposera sur sa table de travail. Apparaîtront les signes qui étaient les plus attendus, crevasses, légères fissures, irisations, glaçures, retraits épidermiques qui signeront l’unique de chaque pièce, affirmeront sa personnalité imprescriptible, inaliénable, inscription dans une manière d’éternité. Suivra un long travail de grattage, de ponçage, de lissage, d’application d’enduits de finition. Affirmation d’un tour de main singulier, aboutissement de longues années de métier et de patience. La gamme des œuvres du Céramiste s’échelonne selon une harmonie précise, règle infrangible fixée depuis toujours,

que le Simple est le Beau,

que le Beau est le Vrai,

que le Vrai est le recueil de la Joie.

  

   Les bols ? Gris rappelant la cendre des volcans, irréguliers selon certaines surfaces, de minces cratères y impriment leur discrète présence.

   Les bols ? De formes et de teintes homogènes, un blanc écumeux d’ivoire au sommet, on dirait quelque nuage posé sur la margelle du ciel, de fines arborescences brique et acajou pastels montent en direction de la zone médiane.

   Les bols ? Belle teinte unie dans des camaïeux de rose-orangé, ils font penser à la note claire de la pelure d’oignon sur laquelle joue la douce palme de la lumière. Ces objets sont l’élégance immaculée de qui veut coïncider avec la richesse d’une tradition, coïncider avec la beauté du monde ; coïncider avec soi dans la plus exacte valeur qui soit. Ceci est le chemin obligé de l’art. Ceci est le chemin obligé de la conscience aboutissant au pli même de son être.

   Soir. Les bols sont rangés sur leurs étagères, en attente d’une attention prochaine. Pierre, comme à l’accoutumée, a terminé son frugal repas. Il s’est installé sur la banquette près de l’âtre. Un feu y est allumé qui lance dans l’air serein ses notes fluides, vivantes. Des ombres se dessinent sur les murs, mouvantes elles aussi, qui disent l’exister en sa belle palpitation. Saturne est venu sur la banquette. Il ronronne doucement. Parfois ses pattes s’agitent comme s’il essayait d’attraper un insecte, de jouer avec lui. A quoi donc peut bien rêver un animal ? Son degré de conscience est-il assez haut pour tirer quelque satisfaction des images qui doivent traverser sa tête ? Tout est énigme qui ne peut dire son nom. Et Saturne ne peut dire que ses mouvements, cligner des yeux, onduler de la queue, gamme étroite des mots mais qui sait la vie intérieure, les émotions, les joies ? Existe-t-il une joie animale ? La joie, ce prédicat infiniment, spécifiquement humain. Qui donc, hors l’homme, l’éprouverait ? Le ciel libre de soi, la terre en sa chair la plus dense, l’oiseau en son céleste trajet, la feuille en sa mélodie automnale ? Fascination que toutes ces questions. Lorsque nous les posons, nous demeurons en notre essence d’hommes. Lorsque nous les abandonnons, nous acceptons, à notre insu sans doute, le statut de la pierre, cette immobilité pour toujours d’une forme qui a renoncé à être ! Elle demeure en elle sans autre sens que de demeurer.

   Pierre ne possède pas de télévision, cette aliénation à jamais de la conscience à la publicité, au langage à la mode, aux comportements stéréotypés, à la pensée formatée en vue de produire un citoyen en tous points conforme aux désirs et à la volonté des puissants qui dirigent le monde du consumérisme et de la politique. Il écoute la radio, celle qui est la plus neutre possible, la plus objective (si l’objectivité a encore un sens dans ce siècle d’intense relativité !), seulement les informations les plus importantes, les plus ‘vitales’, si l’on veut. Pas d’ordinateur non plus, dons pas d’accès à Internet et à sa mondialisation sauvage, à ses fausses informations, à ses clichés qui aplanissent les cultures et font d’Honolulu la sœur jumelle de Sydney ou de Tokyo, les modes de vie étant de simples facsimilés les uns des autres.

   Grande pitié que cette uniformisation des conduites qui créent de toutes pièces l’homo mondialis, nouvelle version d’une humanité qui a perdu ses propres repères, dont l’aiguille de la boussole est devenue folle, dont le sextant n’indique plus que des destinations tissées d’apories. C’est ceci que pense le Potier depuis l’âtre où se donne une lumière bienveillante, juste, modeste, peut-être ce qui reste d’une existence qui se veut authentique, éloignée du bruit de fond des communautés prises d’hystérie et, le plus souvent, d’une violence épidémique. La sagesse consiste-t-elle a tourner des bols à thé sur quelque coin du Causse dont le nom sur la carte est illisible ? Est-ce ceci, la sagesse ? A défaut de ne jamais le savoir, autant se livrer aux joies d’un artisanat spontané qui trouve en soi les motifs de son propre devenir.

   Pierre relit quelques pages de ‘La terre et les rêveries de la volonté’ de Bachelard. Titre énigmatique que celui-ci, porteur d’un étrange oxymore, comme si la rêverie, cette libre possibilité de l’imaginaire, se trouvait résulter du travail obligé, assujettissant, de la volonté. Une contrainte s’opposant à une liberté. La matière se dressant tout contre l’activité de l’esprit qui essaie d’en dompter la nécessité, d’en éclairer l’opacité, d’en traverser le derme de cuir obstiné. Puis méditation du Potier sur trois phrases du Philosophe : « C’est dans le modelage d’un limon primitif que la Genèse trouve ses convictions. En somme, le vrai modeleur sent pour ainsi dire s’animer sous ses doigts, dans la pâte, un désir d’être modelé, un désir de naître à la forme. Un feu, une vie, un souffle est en puissance dans l’argile froide, inerte, lourde. »

   Certes la perspective génétique est celle qui semble à l’œuvre dans toute activité de façonnage de l’argile. Lointain écho de la Genèse, réitération du geste démiurgique de la Création. Suivons Jean Chrysostome dans sa pensée : « Car l’argile et le potier sont d’une seule et même substance, comme il est dit dans Job :’Les habitants des maisons d’argile, dont nous sommes, nous aussi, faits de la même argile.’ »

    Rien d’étonnant alors que Pierre, insufflant la vie dans la terre qu’il pétrit et met en forme, ne s’éprouve en tant que façonnant-façonné, genre d’auto-constitution de soi et d’un monde dont il devient le centre, la condition de possibilité, le point focal à partir duquel tout rayonne et se donne comme réel. C’est sans doute ceci, l’attachement à une origine, à une primitivité qui motive sa vie solitaire à l’écart de tout ce qui pourrait le distraire de sa recherche. Chercher le tout autre afin de se trouver et de placer son soi au centre du jeu. Solipsisme ? Eloignement du monde et de ses tracas ? Refus de s’engager dans un réel sans but facilement repérable ? Peut-être tout ceci à la fois et, surtout, implication dans une manière de spiritualité athée qui tâche de sublimer la matière afin d’y trouver des motifs d’élévation de sa propre conscience. Tout ceci est suffisamment admirable et ne nécessite nul long commentaire. Être soi, au sein de soi, dans sa propre vérité. Mais qui donc pourrait trouver à redire à cette force verticale de l’âme, sinon les fâcheux, les faibles, ceux qui errent longuement à leur propre périphérie sans jamais coïncider avec qui ils sont, seulement vivre dans le désarroi d’être, sans même qu’ils consentent à se découvrir, à se connaître ?  Le bonheur du Simple est ceci : le plus court chemin de soi à soi.

   La nuit avance maintenant sur les collines de calcaire, les éclaire de longs souffles bleus. Nul bruit sauf, parfois, la plainte d’un oiseau nocturne. Saturne a commencé la traversée de son long repos. A intervalles réguliers il s’étire, arrondit son dos, lisse la tresse souple de ses moustaches. Par la fenêtre une douce clarté coule jusqu’au seuil de la cheminée. Les dernières bûches deviennent braises, les dernières braises deviennent cendres. Du bout du tisonnier, Pierre ensevelit les restes de feu. De minces explosions se produisent, de curieux solfatares se lèvent dans la pénombre. Bientôt il sera temps d’aller rejoindre son lit après avoir vérifié une ultime fois le travail du feu sur la terre. Métamorphose de l’argile qui n’est que la métaphore de celle de l’homme. A Pierre, en guise de reconnaissance de son beau travail, nous dédions cette poésie de Gérard L. Carrière, céramiste Canadien. Oui, le « signe d’homme » se laisse lire, avec toute sa beauté, dans la chair vive de la glaise :

 

« Je suis l'argile mystérieuse et souple

Et je dors sur ton tour

L'eau me pénètre

Je la retiens et elle me gonfle

Je suis fertile de mille formes

Je suis le rêve de mille mains

J'attends le flot de tes cadences

Je danserai entre tes mains

 

Tourne la roue de mille tours

Je danse et fuis comme la mer

Et je suis souple comme roseau

Caresse-moi de tes deux mains

Et que tes doigts soient doux et fermes

Je garderai ton souvenir

Ta forme et puis ton signe d'homme »

Partager cet article
Repost0
28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 16:49
L’Objet, de la représentation à l’abstraction

 

Still Life

Giogio Morandi

Source : Tate

 

***

 

 

   Nous ouvrons la fenêtre de notre maison et nous sommes rassurés de découvrir ce paysage familier qui est comme notre naturel prolongement. Combien, parfois, nous sommes perdus au seul motif de notre exil en quelque coin de la terre qui ne nous tient que le langage confus auquel nous sommes insensibles. C’est ainsi, le processus de connaissance, en sa posture logique consiste, à partir du connu à aller vers l’inconnu. Nous avons besoin d’une familiarité avec les choses, ceci est sans doute inscrit au profond de nos gènes. Depuis l’aube des temps l’homme est toujours sédentaire avant d’être nomade. Être sédentaire : connaître les choses en leur coefficient de proximité, qui est réassurance. Être nomade : connaître les choses en leur éloignement, qui est toujours source d’inquiétude. C’est un peu comme si l’être-de-l’homme ne pouvait progresser qu’à l’aune de conquêtes territoriales successives s’ordonnant à la manière d’ondes concentriques aquatiques créées par la chute d’une pierre. Nous sommes au centre et nous nous y trouvons bien, certes la périphérie nous appelle que nous souhaiterions rejoindre mais nous hésitons. Qu’y a-t-il là-bas qui ouvrirait un nouveau sens ? Il nous faut faire un pas en avant, franchir la frontière et décider de connaître un nouveau monde.

   Cette métaphore du proche et du lointain, du familier et de l’étrange, du connu et de l’inconnu n’a d’autre sens que de permettre l’émergence d’une ligne de partage dans le domaine de l’art, selon laquelle se trouverait, d’un côté le figuratif, de l’autre l’abstraction. Si le figuratif nous parle, c’est bien en raison des tournures usuelles qu’il nous propose, tel portrait, tel paysage, tel décor qui sont les diverses scènes de théâtre sur lesquelles nous jouons notre rôle, les Autres jouent le leur, le Monde le sien. L’abstraction, au rebours, nous déconcerte, elle qui semble avoir renoncé à convoquer les habituelles catégories au gré desquelles nous nous situons dans notre environnement immédiat. Une œuvre abstraite nous surprend tout comme nous étonneraient la vastitude et l’anonymat d’un désert ou bien l’étendue illimitée d’une steppe.

   Au mieux, à des fins de repérage, il ne nous est guère fourni qu’un nombre ascétique de lignes, qu’une évanescence de formes, une plage de couleur souvent monochrome. Le lexique pictural est si mince, la sémantique apparemment si étroite, que notre premier réflexe consiste à lancer quelque filin en direction d’une terre intime qui nous dirait le lieu de son être en même temps que sa nature profonde. Il n’est nullement rare, en ce cas, que les Voyeurs ne se livrent au jeu des analogies positives, trouvant ici une climatique océanique, là cette ligne d’horizon, là encore ce nuage flottant librement sur l’eau libre du ciel. Autrement dit, il est le plus souvent demandé à l’informel de nous apporter des justifications, de se vêtir de ce dont, pourtant, il souhaite se dispenser, à savoir de toute référence au réel, de toute allusion à ce qui croît sous l’horizon de l’objectivité et se donne toujours comme la seule et unique possibilité de se lever au jour de l’exister. Ce dont il est question dans la toile, nous voulons en éprouver la sensation vive, en apprécier la texture, en apercevoir le profil, en entendre le son, l’amener au contact de notre joue, le serrer au creux de nos mains. Or l’œuvre non figurative dans sa donation en retrait confisque toujours ce qu’elle semble offrir qui n’est que cet impensable, cet insaisissable fuyant toujours au-devant sans qu’il ne soit jamais possible d’en étreindre l’éphémère esquisse.

    Mais regardons cette nature morte de Morandi. L’expression même de « nature morte » cherche à calmer notre inquiétude en raison de cette fixité, de cet immuable que nous percevons, qui nous rivent ici, en ce lieu, en cette heure, possible effectif de notre présence que, peut-être, pourrait altérer le sentiment, sans doute irrationnel, mais d’autant plus opératoire, d’une fuite, d’une dissolution de ce qui fait le cadre de nos vies. Tout, ici, est exactement dessiné. Bouteille, bol, ramequin, moule se livrent à nous dans l’évidence. Il s’en faudrait de peu que nous ne fussions tentés de saisir l’une de ces représentations, la confondant avec l’objet même dont elle est la fidèle projection. Il y a alors si peu d’écart entre le phénomène réel et son « double », comme une singulière aura ontologique qui glisserait insensiblement de la forme concrète à celle, picturale, qu’elle autoriserait dont, en quelque manière, elle serait le fondement. A tel point que la peinture apparaîtrait ombre portée des choses, simple réverbération, la mimèsis étant le seul procédé au gré duquel faire venir au monde ce qui mérite de l’être, la pureté de cette porcelaine, la douceur toute domestique illuminant le foyer de quelque chose qui serait essentiel.

    Ici, nous sommes d’emblée chez nous, nous n’avons guère à nous poser de questions, nous sommes au centre de nous-mêmes. Cette esthétique de la parution suffit à réaliser l’emplissement dont nous sommes en quête, à savoir goûter la beauté simple de ce qui nous côtoie et ne rien chercher au-delà qui en altérerait l’immédiate profusion. L’objet est affecté d’une incontournable réalité. Il s’agit d’une existence pure en soi qui ne demande nullement que l’on s’exile à l’étranger pour en comprendre le phénomène. Seule est nécessaire une centralité du regard faisant émerger, tout au plus, un réalisme onirique ou bien utopique que suggère l’élégance de cette peinture, genre d’idéalisation de la matière gagnant la sphère d’une possible félicité.

 

L’Objet, de la représentation à l’abstraction

Cruche, bouteille et verre

Juan Gris

Source : Wikipédia

  

   Si, dans le tableau de Juan Gris, bouteille et pichet semblent faire écho à l’œuvre de Morandi, ces objets ne peuvent être rapprochés qu’à titre purement formel, homologie relative de lignes et de teintes, ces gris et gris-blancs qui jouent à la manière d’un brouillard nimbant le réel, ne le dissolvant nullement pour autant. Chaque chose, ici, est à sa place d’objet. Chaque chose, multipliée en sa forme, découpée en pans successifs, révélant sa pluralité d’esquisses, s’affirme au centuple de ce qu’elle nous donne à voir. L’objet est comme projeté en avant de lui, en même temps qu’il nous dévoile quantité de perspectives selon lesquelles le considérer, l’archiver dans la plénitude de notre regard. Le Cubisme, puisqu’il s’agit bien de ceci, ne postule nullement la dissolution du réel, son effacement, sa dispersion en quelque sorte, qui le conduirait de facto dans le domaine de l’abstraction.

    Picasso lui-même ne s’est-il vigoureusement défendu d’aller en cette direction d’une peinture, d’une sculpture qui eussent été simplement conceptuelles, substituant aux choses mêmes l’irisation, le reflet de leur idée ? A un entretien qu’il avait eu en 1928 avec Tériade, critique d’art et éditeur, qui faisait allusion aux soi-disant tendances abstraites du Cubisme :

   « On a prétendu alors que vous faisiez de l’abstraction », le natif de Malaga répliqua vertement : « J’ai horreur de toute cette peinture dite abstraite. L’abstraction, quelle erreur, quelle idée gratuite. Quand on colle des tons les uns à côté des autres et qu’on trace des lignes en l’air sans que cela corresponde à quelque chose, on fait tout au plus de la décoration ». Voici, le parallèle était établi entre abstraction et décoration. Cependant il convenait de faire la part des choses et cette brutale affirmation, sans doute, tenait plus au caractère abrupt de l’Espagnol qu’à une réalité énoncée en sa vérité.

   Ce qui frappe au premier chef dans cette œuvre de Juan Gris, et dans bien d’autres, c’est cette dimension d’objectalité, d’éminente présence, comme si, venus de la nuit des significations, cruche, bouteille, verre surgissaient soudain à la face du monde, dévoilant non seulement leur visage habituel, mais quantité d’autres selon la manière et le lieu dont ils pouvaient être considérés. Ce que nous pouvons alors énoncer, c’est qu’il y a une réelle profusion du réel, une phénoménalité en excès, un visible et irréfutable débord de la chose par rapport à sa forme en son habituelle orthodoxie. Le sens qui était monosémique, bordé de traits exacts, enclos dans un périmètre étroit, voici que tout ceci vole en éclats, que tout ceci s’auréole d’une véritable gloire polysémique. Nous pourrions dire que le réel est porté à l’acmé de son possible, qu’il exulte et nous appelle à la fête inouïe de la donation. Cela a autant de force que l’épiphanie d’un visage lumineux dans l’obscure avancée de l’humanité, de sa sortie des ombres primitives.

   Si les natures mortes de Morandi et Gris étaient des sortes de chorégraphies autour du réel, monosémique pour Morandi, polysémique pour Gris, il convient maintenant de faire un saut décisif qui ne sera rien moins qu’une révolution copernicienne. Si les œuvres précédentes pouvaient en une certaine façon, fût-elle distanciée, faire « allégeance » relative à l’idée ancienne de mimèsis, ce calque du réel sur lequel s’appuie la main du peintre, présentement, dans l’œuvre de Rothko que nous allons aborder, plus rien ne fait signe en direction d’une réalité. La toile flotte en apesanteur dans l’espace, elle ne conserve plus aucune notion de temporalité, elle n’est plus assignable à quelque référence ancienne, elle vit de soi et en soi, elle est la bannière d’une liberté immense, un vaste champ d’autonomie, le lieu sans lieu d’une autarcie. C’est comme si, soudain, l’aventure plastique, picturale, s’étaient affranchies de toute généalogie, répudiant jusqu’à la catégorie académique d’Ecole, inventant ses propres codes, faisant du médium l’aire ouverte d’un champ d’investigation renouvelé. Si l’Art, en son histoire, avait connu maintes ruptures, s’il s’était souvent essoufflé, s’il avait failli perdre la notion même de son essence, l’initiative osée de Rothko, sa confrontation avec le vide et l’envers du subjectile ouvrait non seulement de nouvelles voies mais créait à nouveaux frais l’espace d’un langage fondateur de sens.

    Tout Voyeur confronté pour la première fois à l’œuvre du Maître de « l’expressionnisme abstrait », classification qu’il rejetait du reste, l’estimant « aliénante », est confronté à l’abîme de son propre être.

   

L’Objet, de la représentation à l’abstraction

MARK ROTHKO

Untitled (Red, Orange), 1968

Source : Fondation Beyeler

 

  

   Le champ perceptif est totalement bouleversé. La toile n’est plus la toile. Elle semble située dans un outre-monde aux invisibles frontières, comme si elle débouchait sur l’Infini. Plus nulle place pour la mesure, plus de gradient spatial, plus de référence à quelque mètre-étalon, à quelque amer qui se donnerait comme l’antidote d’une angoisse foncière. On ne regarde nullement un Rothko comme on regarderait un quelconque objet de l’univers pour la simple raison que toute trace d’objet a disparu, que seule l’empreinte d’un Sujet inquiet y a tracé son ineffable passage. Bien moins qu’un geste de saisie artistique, il s’agit ici d’adopter une posture philosophique, de méditer et de contempler métaphysiquement cet être-là, cette présence qui sont étonnamment ourdis d’absence. On n’est nullement face au tableau, on est, à proprement regarder, DANS le tableau et en son envers, cet indicible qui nous toise du plus loin et nous convoque au jeu de l’interprétation. Mais « interpréter » ne veut certainement pas dire connaître une vérité, une apodicticité, une certitude à jamais. « Interpréter » veut dire se situer uniquement, totalement, au foyer de sa subjectivité, à savoir désubstantialiser le monde, lui ôter toute carrure matérielle, le dépouiller de tous ses prédicats, le porter sur quelque fondement originel dont l’on serait, tout à la fois, les créateurs et les destinataires, sans partage, sans médiation, sans autre horizon que SOI. Une liaison de SOI à SOI, condition même de sa propre liberté.

    Nulle fuite ici que permettraient une perspective, un objet, un paysage, un portrait. A toutes ces manifestations du réel on peut adhérer, se reconnaître en elle, lier un souvenir, attacher une mémoire, lancer un projet. Autrement dit s’en remettre à une altérité afin que, la nommant, elle nous nomme en retour et nous installe en quelque endroit du monde : une terre, un ciel, la confiance d’une amitié, la soie d’un amour. Le seul « face à face » envisageable avec « Rouge, Orange », c’est le nôtre, JE avec JE, en une seule et même visée, auteur, narrateur, lecteur si nous voulons ramener ces quelques considérations élémentaires au lieu même d’une écriture.  Nous sommes entièrement remis à notre confondante solitude, notre EGO ne connaît plus que ses propres frontières, c’est pourquoi sa liberté devient un piège auquel il ne peut échapper qu’en fondant cette étrange altérité de l’Absolu-Infini qui, toujours, se décline à la faveur de la dimension spirituelle, économie faite de toute trace qui serait contingente donc refermée sur sa propre stupeur.

   Si les œuvres précédentes avaient encore quelque lien avec le réel, Morandi avec un réel certes quintessencié mais un réel tout de même, si Gris fragmentait ce même réel pour nous le rendre tangible, sensible, sensualisme exacerbé, Rothko nous laisse les mains vides, le corps nu, la chair dans sa nuée de chair. « Inquiétante étrangeté » eût dit Freud en sa psychanalytique terminologie. « Vertige de la tonalité fondamentale » se fussent exprimés les Idéalistes Allemands. « Déréliction », « Souci » eurent pu renchérir les Existentialistes, pointant par là le fait assuré que, ne coïncidant jamais avec notre essence, nous ne sommes que des errances se cherchant à défaut de pouvoir se trouver.

   Ce qu’ouvre largement l’œuvre de Rothko c’est l’abîme creusé entre être et étant, cette différence ontologique qui nous traverse, pareille à une lame autour de laquelle nous bâtissons notre incontournable ambiguïté, nous tâchons d’élever notre esquisse existentielle poinçonnée de finitude. C’est à la découverte de ce vide que nous invite l’œuvre de Rothko au gré de sa belle et non reproductible abstraction. L’abstraction n’est que ceci, une frise, une buée nommant l’être, une symbolique sans pierre de touche réelle, un air qui parcourt le ciel à la vitesse des oiseaux.    

   Toujours nous sommes confrontés à cette face des choses, à ce Rouge, à cet Orangé qui nous invitent à franchir ce voile de la Maya, à franchir qui nous sommes en chemin vers qui nous pourrions être s’il nous était donné, une fois, une seule, la possibilité d’ourdir les fils de notre destin. Les fils sont là, dans ces champs colorés qui font écran, qui nous fascinent tout comme la mort peut nous fasciner en son énigme. Voir l’invisible, seul procès au gré duquel l’abstraction s’adresse à nous, demande une « conversion du regard » qui est la condition essentielle de notre complétude. Ou bien de notre incomplétude. C’est pareil, nous ne sommes que ce balancement entre les deux. Peut-être une simple abstraction !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 avril 2021 1 26 /04 /avril /2021 17:07
Intérieure beauté.

Walvis Bay - Vol de Pélicans Roses.

Photographie : Martine Fabresse.

 

« Je désire presser dans mes bras la beauté qui n a pas encore paru au monde ». Joyce - Dedalus.

 

Presser dans ses bras cette insaisissable beauté, comme nous le suggère Joyce, qui donc n’en a éprouvé l’irrésistible frisson ? En être parcouru n’est jamais qu’accomplir, par la pensée, ce trajet en direction du Beau transcendant dont nous participons, ce « rejeton du Bien », selon Plotin, qui inscrit en nous la braise de sa nécessité.  Car nous ne pouvons nous passer ni du Beau, ni du Bien, sauf à nous exonérer de notre essence humaine. Mais ceci est propos de métaphysicien et nous voulons demeurer dans l’orbe de la réalité. Ce réel qui toujours nous questionne, imaginons-le, dressons-en la métaphore, dessinons-en l’esthétique.

   C’est un matin, encore dans l’indistinction de l’heure, dans ce pli natif qui sépare d’un invisible trait la densité nocturne de la légèreté diurne. Loin, quelque part en Namibie, sur l’étendue de Walwis Bay, « baie des baleines », étrange territoire qu’habitent hypothétiquement ces animaux mythiques dont la beauté n’égale que  leur inconcevable taille. Le lieu, sa pureté, sa presque invisibilité semblent tracer l’impalpable quadrature de la grâce, de l’éphémère, de l’à-peine perçu, de l’ineffable dont s’entoure toujours la chose qui parle à notre âme le langage du rare, du poétique, du sublime. Être là ne peut s’accomplir que dans une manière de dénuement, de simplicité, de retrait en soi qui est l’empreinte que dépose en nous la majesté du paysage. Il faut regarder avec la pointe de l’âme, l’étincelle de l’esprit, l’effervescence de l’émotion qui fore l’ombilic de son dard inquiet. Oui, « inquiet » car toute Forme Majuscule, toute parution traçant l’esquisse d’une ontologie, d’une présence évidente, énigmatique de l’être, ne peut émerger qu’à l’aune de cette surprise par laquelle l’Existant fait soudain halte, ménageant dans ce suspens spatio-temporel, une place pour le recueil, une source pour la méditation, un sémaphore pour la contemplation. Alors le regard s’ouvre, les yeux se dilatent, la conscience se déploie jusqu’à l’incandescence des archétypes qui tracent en nous les nervures du sens. C’est toujours lorsqu’une chose se donne à voir comme l’exception qu’elle est que provient, jusqu’à nous, l’arche ouverte, brillante des significations. Et c’est en raison du fait qu’elles nous assaillent que nous faisons silence, que nous demeurons immobiles, en attente de l’événement qui, se révélant en sa nature fondatrice, nous portera en un lieu de félicité, celui de notre vie intérieure, cellule intime, creuset de la subjectivité par lequel donner libre cours aux fluences de nos affinités. Ce sont elles, nos affinités, qui nous mettent en rapport avec le monde et tressent en nous les cordes qui nous font tenir debout, assurent notre verticalité, autre nom pour la transcendance humaine se sauvant, au moins provisoirement, de ses chutes, excipant de ses apories.

   L’eau, l’horizon, le ciel sont une unique rhétorique, une sémantique à peine appuyée qui nous disent l’ineffable qualité de l’instant, ce trait modeste, cette mince déflagration de la seconde dont la suivante, harmonique discret, surgit à la façon d’un éternel retour du même, temporalité figée pareille à ces boules de verre dans lesquelles la neige suspendue feint de tomber sur une miniature de Noël avec la lenteur d’un sentiment en train de naître, de découvrir son sensualisme discret, son effleurement de duvet. Ou bien de plume, telles ces rémiges de pélicans, manières d’éventails noirs, denses, disant la présence, le témoignage de la vie, ici, si loin des hommes qui ne les voient pas, progressent en regardant le sol, occupés qu’ils sont de terrestres multitudes. Ces oiseaux jetés en plein ciel, qu’une conscience, une volonté arrêtent, images figées d’une éternité en train de s’actualiser, voici que ceci nous atteint avec l’exactitude d’une vérité.

   Ces pélicans sont là, dans la plus pure réalité qui soit, si près d’une Idée platonicienne, formes immuables s’alimentant à leur propre profération, modèles éternels dont le plus grand des artistes ne pourrait tirer que quelques images approchantes, icônes dans le meilleur des cas, idoles dans un  mimétisme seulement convoqué, effleuré, à défaut d’être jamais atteint. Cette impression de Réel est si forte que, de ces oiseaux, nous ne saurions guère tracer d’esquisse plus juste. Immobilisés dans le geste qui fixe, ce fameux « kairos » des Anciens Grecs, cet « instant décisif » qui, s’il porte bien son nom, et augurons qu’il en soit ainsi, extrait du divers, du multiforme, du polychrome, du toujours fuyant, cette indépassable représentation, comme si rien, désormais, ne pourrait s’approcher d’une proposition intellective de ces habitants des lacs et des marais qui semblent la pure émanation, peut-être la cristallisation des éléments, eau, air, dont ils tirent leur esquisse essentielle.

   Nous ne gagnerions rien à nous distraire de notre immobilité, sauf à interrompre la magie. Car de telles visions en portent l’indélébile trace. Tout comme le visage de l’Aimée trahit la tension qui l’habite et la dépose là où toujours elle a été, au centre d’elle-même, dans ce foyer qui rayonne et appelle. Car cette image nous entraîne où nous habitons avec le vœu d’y toujours demeurer car la beauté est ainsi faite qu’elle nous possède au foyer même de notre citadelle, s’y dissimule et n’attend que de surgir à même le phénomène que nous attendions sans trop y croire. Et le voici dans cette tension qui le fait être et le dépose devant nos yeux comblés. C’est bien l’exact opposé d’une illusion, c’est un rêve arrêté en plein vol, c’est un imaginaire qui, de toutes parts, outrepasse sa capacité à créer et nous plonge dans l’aire ouverte d’une immédiate compréhension. Du monde qui fait face. De nous qui l’interrogeons depuis la crypte secrète de notre désir.

   Les lieux d’évidente beauté, lagunes aux eaux cendrées, altiplano laissant flotter ses aériennes savanes, lacs de sel aux arêtes éblouissantes, colonnes bleues des glaciers, souple mouvance des dunes, tous ces lieux sont inévitablement situés aux limites, sur les lisières, aux confins dont notre regard s’informe comme parvenu à l’extrémité de sa pointe interrogative. La beauté est hors toute question, tout langage, toute sensation. Elle est de l’ordre d’une simple relation, d’un passage, d’une transitivité dont il faut se saisir comme on le ferait d’une feuille d’automne emportée par le vent avant qu’elle ne s’absente pour toujours. Ceci, cette indicible perception, cette épiphanie au bord d’un abîme, il ne dépend que de nous de l’amener au paraître. C’est NOUS qui lui donnons essor, seulement nous avec le tremplin déployé de notre conscience. Il n’y a pas de beauté en soi. C’est NOUS qui esthétisons le monde, lequel en retour, décèle en nous la beauté disponible, seul avoir que nous ayons jamais possédé. Beautés se reflétant en miroir, l’une nourrissant l’autre, s’abreuvant à leur inépuisable source commune. Tout sentiment esthétique est nécessairement spéculaire car la visée de l’objet de notre contemplation nous  renvoie le rayon de notre regard afin que, métamorphosé par la chose belle, il puisse à son tour nous féconder et nous assurer de sa lumineuse présence. Alors nous regardons et regardons jusqu’à l’épuisement du charme, jusqu’à la perte de ces oiseaux dans les mailles solubles du ciel.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 avril 2021 7 25 /04 /avril /2021 17:04
Temps du regard

  « Prendre le temps de regarder »

 

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

 

      Hommes distraits, la plupart du temps, nous longeons notre ombre sans même nous apercevoir de sa présence. Mais, après tout, il ne s’agit que de notre ombre qui ne fait que nous suivre et mimer tous nos mouvements. Hommes distraits nous cherchons au loin ce qui, de nous, pourrait nous divertir : la haute montagne couronnée de neige, le temple immense hissé sur ses colonnes, la pyramide constellée de l’aura des siècles. A ceci nous attribuons la valeur du sublime en raison même de notre finitude au regard de ces puissances infinies. Comment, en effet, ne pas douter de soi face à ces géants de pierre qui disent la majesté de la Nature, la dimension du Sacré, la profondeur abyssale de l’Histoire ? Toutes présences Majuscules auxquelles nous nous confrontons, fût-ce à notre insu. Toujours nous sommes fascinés par plus grand, plus haut, plus lumineux que nous. A vrai dire nous croulons sous la masse luxuriante des superlatifs, nous disparaissons derrière les qualités prodigieuses des événements du monde dont nous pensons qu’ils rayonneront à leur manière sur notre attente, nos désirs et qu’ils les combleront de façon à ce qu’une complétude puisse être atteinte. Constamment nous sommes en reste de ces figures que nous envisageons à la manière de briques dont notre citadelle donnerait l’image dégradée, attaques du temps qui saperaient nos pieds d’argile. Toujours nous regardons le lointain. Nous le croyons doué de pouvoirs régénérateurs. Toujours le proche nous échappe car il est trop familier que nous pensons connaître jusqu’en sa moindre ride, dans sa plus infime trace.

   La teinte a la douceur de l’aube et l’infinie finesse du céladon. Un vermeil avant même sa naissance, une surprise dissimulée dans des flottements de voile. L’heure est encore à venir qui ne dit son nom que du bout des lèvres, sur le mode du chuchotement. On ne sait plus très bien si son propre corps a seulement une texture, des contours, si sa peau est une limite, si les mains peuvent saisir, les oreilles entendre, le globe des yeux regarder. On est si près des choses et rien ne se montre que dans l’effleurement, la présence discrète, la sobriété d’une persuasion. Les choses de la nature n’ont pas d’effort à faire pour paraître à nos yeux. Tout naît de soi et coule de source dans le sillon neuf du jour. L’étonnement vient de ceci : la facilité des phénomènes à dissiper leur empreinte à même les fibres de notre chair sans qu’il y ait volonté, effort, levée d’une rigoureuse logique. Cet instant qui, là, juste contre soi, fait sa faveur est cet illisible qui nous atteint dans le genre d’une intuition, d’un sentiment amoureux, d’une fugue musicale à peine dicible au-dessus des nappes d’air. Ces ombelles sont nées de la rencontre du jour avec notre regard. Le temps du regard humain n’est nullement celui du regard du monde. Le monde a ouverture à l’immensité, à l’illimité, au cercle diffus du cosmos où se perdent les bouquets d’étoiles. Nous girons dans l’enceinte de notre corps et, parfois, les meurtrières demeurent occluses.

   Nos bouquets, à nous, humains, sont de plus modeste déploiement. Il suffit d’une infime brindille, de la tunique mordorée de l’insecte, d’ocelles bruns sur l’aile d’un Paon du jour pour que notre vue soit comblée, que s’ensuive l’infini carrousel de l’imaginaire qui, sans doute, est la vérité la plus approchante dont l’offrande nous est faite depuis la nuit des temps. Ces ombelles, donc, en cette heure de notre existence, pourraient se résumer à cette rencontre. Car il fallait que cela fût. Oui, le Destin existe. Il n’est nullement ce « fatum » tragique des Latins qui répandait son ombre funeste sur le parcours des hommes, en affectait chaque pas, imprimait sur leur front les stigmates d’une prochaine perdition. Le Destin en son essence est pure rencontre entre deux événements. Celui de la fleur dans son dépouillement, le mien qu’une déambulation fantaisiste a conduit ici, dans cette fissure du vivant où éclate la beauté. Dimension affinitaire du temps dont l’instant est le point d’incandescence. S’il n’y avait ce temps spécifique du regard humain, ni la fleur ne donnerait son être, ni l’Impétrant à une vision ne pourrait saisir quoi que ce soit des phénomènes. Il n’y aurait que le vide et ses éternelles turbulences.  

   Ombelles qui sont à peine une ombre. Leur radical est le même. Est-ce un hasard ? Certes non, le langage est tout, sauf gratuité. Toujours le sens est inclus dans le moindre fragment, la syllabe, le phonème, la prosodie. Ombelles, ombre, ombilical jouant la belle partition d’une naissance dissimulée aux yeux des Distraits et des Pressés. Ombelles qui sont tissées d’ombre, qui naissent du fond lointain, de l’inconcevable inaperçu. D’autres ombelles y sont en voie de venue à soi, en marche vers le proche qui en désoperculera le mystère.

   Du lointain au proche, du proche au lointain, espace dialectique qui se lit telle la distance entre deux mots, ce vide, ce silence, cette blancheur sans lesquels il n’y aurait que chaos et confusion. Sans doute faut-il répéter, telle une antienne, ce regard sans distance de l’Homme, ce regard distancié du Monde. Ils sont les orients à l’aune desquels inscrire nos destins. C’est parce que, ici, cette belle image en propose l’habile métaphore qu’elle nous atteint au plein de notre être. Effacez virtuellement l’ombelle du lointain, puis regardez. Puis faites un mouvement identique avec celle du proche, puis regardez.  Plus rien ne parlera que le silence. Le dialogue suppose toujours la dualité. « Quel est le bruit d’une seule main qui applaudit ? » Méditez ce superbe kōan et dormez sur vos DEUX oreilles. Elles ne seront de trop pour percer l’énigme de la manifestation !

 

 

Partager cet article
Repost0
24 avril 2021 6 24 /04 /avril /2021 10:31
Au Pays de mes Affinités

Source : french.peopel.cn

 

***

 

   Le Monde d’Aval est comme ceci : des créatures à l’invisible identité, des formes fuyantes que nul ne saurait reconnaître, des fac-similés noyant en une même image des milliers d’êtres devenus indistincts à force d’habitudes mille fois renouvelées, des destins soudés à leur terre, des avancées illisibles dans les gorges étroites de l’exister. En sont-ils conscients ? Oui mais leur chemin est tracé avec autorité, comme si une main les tenait en son pouvoir, comme si, d’une manière irréversible, ils étaient joués sur le Grand Echiquier du Monde sans condition aucune d’en pouvoir sortir. En sont-ils atterrés ? Non, contrariés seulement car leur lucidité, cependant, n’est pas complètement éteinte et ils savent que leur révolte ne servirait à rien, à seulement les renforcer dans leur conviction de l’inéluctable qui les domine, les enchaîne et les conduit à trépas avec la régularité infaillible de rouages d’horlogerie.

   Le Monde d’Amont existe malgré les dénégations et les moqueries de Ceux-d’en-Bas, malgré leur incroyance quant aux pouvoirs de l’esprit, quant aux puissances de l’imaginaire, aux gemmes précieuses du monde du rêve. Nul ne sait si ce Monde présente quelque réalité, s’il n’est inventé par quelque Alchimiste en manque de ses cornues, s’il n’est nuée inventive sortie de la tête d’un enfant. Mais peu importe, ce Pays des Affinités multiples je vais le poser devant moi et attendre qu’il fasse ses somptueux trajets dans le site ébloui de mon corps, qu’il ouvre ce qui est habituellement fermé, qu’il illumine ce qui, à l’accoutumée, ne se nourrit que de ténèbres. Peut-être ne s’agit-il que de postuler les choses pour qu’elles se présentent à nous avec suffisamment de présence et de lustre ? Peut-être faut-il faire droit au rêve éveillé, s’immerger dans une longue méditation, s’immoler dans la pure joie de la contemplation.

 

LE MONDE D’AMONT

 

   Parti de la ville, tout en bas, cela fait une bonne heure que je marche. Parfois, je me retourne afin de voir ce que j’ai vu pendant quelques siècles, toutes ces contingences qui ont alourdi ma vue, l’ont amenée au bord de quelque cécité. J’aperçois des hommes ou ce qui leur ressemble, milliers de trajets d’insectes, marée immarcescible à la recherche du tout et du rien, sauts de carpe hasardeux, saltos syncopés, doubles cabrioles et chassés qui ne sont jamais que le vertige d’être ici-bas, dans les ornières fangeuses d’un peuple égaré. Cela fait comme une étrange mélopée dans la nacelle de ma tête, j’entends des voix qui ricochent, des cris étouffés, d’étiques objurgations, de fanatiques prophéties, mais jamais je ne perçois de paroles de liberté. J’ai bien fait de partir, de laisser cette vie de carton-pâte, de m’exiler des méandres de cette constante commedia dell’arte, de m’extirper de ces étranges et souterrains boyaux au sein desquels végètent des Désorientés à la recherche de l’impossible. Leurs mains se tendent, crochètent des haillons d’espoir mais leurs doigts sont en deuil qui ne retiennent que quelques pellicules d’air, ne récoltent que vent et tempête. Laisser tout ceci derrière soi est paradoxale douleur. Ce que je quitte m’attachait. Ceux dont je m’éloigne lancent leurs grappins et j’en sens le geste de rappel tout contre la face nue de mes omoplates. Toujours on est plus attaché à ce qui nous aliène que libre de le renier, de le mettre à distance. Mais il me faut cesser d’argumenter, ceci est une fâcheuse tendance des humains. Non seulement l’inestimable don de vivre leur a été accordé, mais en plus, ils veulent l’expliquer, le justifier, s’amender de tout ce qui pourrait être émis comme un reproche, tout ce qui les remettrait en question et les conduirait aux rives inconcevables de leur propre disparition.

   Maintenant le chemin s’élève sensiblement. Il longe de Hautes Falaises de Marbre éblouissant, leurs arêtes pareilles au tranchant du canif. Tout ici est subtilement et esthétiquement architecturé, si bien que sont conjointement sollicités le Principe de Raison et son contraire, le Principe d’Imagination. Je suis à la rencontre des deux, ce qui m’autorise à voir aussi bien l’envers des choses que leur endroit. Cette façade de pierres nues, j’en saisis le revers de chair, j’en éprouve les douces fragrances, j’en dissèque tous les sucs jusqu’à la prolifération exacte de la sensation la plus insoupçonnée, la plus celée. Un monde est là qui en contient un autre, emboîtement gigogne des sens multiples toujours finement armoriés du visible dont la doublure d’invisible est le secret, la découverte la récompense. Se laisser aller dans la confiance à la brindille d’air, au gonflement du nuage, à la dérive souple du ciel.

   Je suis arrivé à un endroit où le chemin palpite, frissonne, ne semble plus connaître le lieu de son être. C’est toujours cette manière d’hésitation, de confusion qui se produisent à l’orée du surgissement de toute merveille. Je sais, en moi, au fond le plus intime de mon ressenti, que quelque chose va avoir lieu du genre d’un éblouissement, que quelque chose d’inouï va enfin dire son nom, que ce nom va se déployer selon tous les horizons, que je serai moi-même tous ces horizons, toutes ces perspectives flamboyantes, que le ravissement s’emparera de mon âme infiniment dilatée au bord du retournement de soi, autrement dit sur le seuil de la connaissance ultime de ce qu’il y a à connaître, un paysage dans la grandeur de son poème, un être dans le luxe de sa polyphonie, un sentiment parvenu à son acmé, cette infinie brillance qui habite l’homme dès qu’il se sent relié à la généreuse amplitude du cosmos.

   Les roches qui, jusqu’ici, étaient taillées à angles vifs, voici qu’elles se mettent à bourgeonner étrangement, manières de tubercules emmêlés les uns aux autres, chaos de pierres basaltiques criblées de trous en maints endroits. Il n’y a plus de chemin, seulement un genre de sentier tracé au vif de la conscience, pétri d’ineffables intuitions. Le chemin s’ouvre à mesure que j’en découvre la nécessité au plein de qui je suis. Et, présentement, je suis le chemin qui est moi dans une étonnante réversibilité des phénomènes. Je ne suis moi qu’à être la roche, elle n’est roche qu’à me rejoindre en ma feuillée la plus secrète. Mes pieds nus se posent amoureusement sur le lit de pierres ponces. Parfois de lisses obsidiennes tracent en moi la douce empreinte de l’accueil. Mystérieuses analogies, surprenantes correspondances, camaïeu accompli des sources confluentes, merveilleuse indistinction des ressources originaires. Je ne suis ici, en mon être, qu’à rencontrer cet autre en qui je deviens l’Unique, cet autre qui me visite dans l’abîme de ma propre nature. Combien alors l’ardeur à vivre devient facile, alimentée à toutes les genèses qui m’ont constitué et restituent, en ce temps, en ce lieu, les multiples efflorescences du passé, l’étendard des projets futurs, la lame incisive de l’instant dans son évidence de feuille de silex tranchant. Tranchant, oui, mais dans l’exactitude de l’être à coïncider avec lui-même, sans épaisseur, sans distance, avec la précision de ce qui est beau, de ce qui est vrai.

    Je sors tout juste du boyau qui avait accueilli mon corps dans le même amour que met une mère à porter en sa chair la graine neuve de son enfant. Une naissance qui est ‘re-naissance’. Un rite de passage avec ses lourdeurs laissées aux ombres, avec ses essors confiés au ruissellement de la belle lumière. Tout s’espacie avec grâce. Tout se donne dans la corne d’abondance de la joie. De part et d’autre du champ de ma vision s’élèvent de Hautes Montagnes ciselées par la pureté neuve de l’air. Leurs faces tournées vers le ciel sont des miroirs de haute destinée qui ne communiquent qu’avec l’Infini, dialoguent avec l’Absolu. L’Infini, l’Absolu : la Beauté au sommet de qui elle est, la Raison et ses pierres aiguisées, l’Art en ses splendides donations. Une vallée s’ouvre infiniment entre les lèvres brunes des versants. Elle s’évase en allant vers le lointain. Un lac immense miroite, fait battre ses eaux, tantôt cendrées, tantôt de la teinte de l’émeraude selon les variations de la clarté. Des flocons d’ombre, parfois, courent au ras de l’eau, y dessinent des remous, y impriment des lignes de fuite. Des grappes de maisons habitent une anse, des coques de bateaux azuréennes flottent dans de minuscules criques, une île tout en longueur porte en son centre un château de pierres blanches entouré d’un jardin luxuriant. Des palmiers s’ébrouent au vent, de larges sycomores y étalent leurs ramures, des ifs-chandelles dressent leurs frêles flèches pareilles à des dagues célestes.

   Maintenant j’avance au bord du lac sur le sentier circulaire qui en fait le tour. Sur de hautes tiges les grappes des digitales, bleues et roses, s’agitent doucement dans le vent qui chante et musarde. Le silence est partout, parfois traversé des trilles joyeux d’oiseaux invisibles. Au loin est un fin brouillard qui enveloppe toutes choses dans un cocon de soie. Une barque de bois usé, d’un outremer délavé, est attachée au rivage par une corde. Il me semble, soudain, qu’elle m’attend, m’invite au plaisir infini d’une traversée. Je monte à bord. De minces vagues clapotent le long de la poupe, font osciller l’esquif, identiquement à ces gondoles de Venise qu’animent d’étranges mouvements de balancement à contre-jour des eaux plombées de la lagune. Je saisis les avirons et commence à me diriger vers le large. J’ai l’impression d’être seul dans cette immensité liquide que coiffe un ciel uniformément gris, pareil à une étoffe précieuse. Au loin, mais aisément reconnaissables, d’élégantes silhouettes se découpent sur le fond de l’air. Ce sont des femmes vêtues d’étincelantes tuniques blanches. Elles tiennent à la main des ombrelles de couleur parme. Un signe de distinction bien plutôt qu’une protection contre la lumière. J’entends parfois, selon la direction du vent, leur joyeux babil, on dirait une colonie de jeunes enfants s’égayant parmi les coulisses heureuses de la Nature.

   J’ai posé les avirons au fond de l’embarcation et je me laisse aller à la plus apaisante des rêveries. Un peu comme le bon Jean-Jacques sur le lac de Bienne. L’existence coule avec facilité de la même façon que le font les filets d’eau qui cascadent des montagnes et rejoignent la nappe immobile du lac. Puis la barque se dirige, sans que j’aie fait quelque mouvement que ce soit, en direction du sud. De grands cygnes au plumage d’écume, deux à l’arrière de mon navire improvisé, deux sur les flancs, un en tête, escortent le convoi avec toute la grâce due à leur rang. Ils agitent doucement leurs palmes noires, inclinent leur bec orange vers l’eau, leur œil de jais aiguisé comme le canif. Ils semblent conscients d’accomplir un genre de rite conforme à leur essence. Accompagner un Inconnu vers l’indicible contrée des mirages et des hallucinations diverses. Si bien que je m’attends, à tout moment, à voir surgir sur la plaine d’eau, la couronne des palmiers qu’agite l’Harmattan, une oasis émeraude, des grappes de dattes brunes couvrant le sol de sable. Parfois ces nuages de plumes poussent mon embarcation avec plus de vivacité, parfois ils ralentissent le rythme, souhaitant sans doute, me laisser tout le loisir d’admirer ce paysage aussi romantique que sublime.

    Et voici que des grèbes huppés se mêlent au convoi. Leur tête est vive et un brin espiègle, l’œil traversé d’une rapide flamme, des plumes orange qui flamboient, huppe de suie, ils sont un enchantement pour les yeux, des manières d’oiseaux oniriques, si irréels qu’on pourrait en traverser le massif de plumes sans même les toucher. Cette immense surface d’eau est le lieu de tels prodiges ! Puis les grands oiseaux s’écartent, les grèbes plongent pour ne ressortir que bien plus loin dans un arc-en-ciel de pluie. Le lac s’étrécit, semble parvenir à son terme. Un mince panneau de bois sur la rive droite porte l’inscription :

 

Les 6 Ecluses

Ici commence le merveilleux chemin

Des Métamorphoses

 

   Bien entendu ma curiosité est piquée au vif. Métamorphoses, certes, mais lesquelles ? La barque s’engage sur un étroit canal que recouvre un arceau de lianes, bougainvillées d’un rose soutenu. Je dois légèrement incliner ma tête, frôlé par les doux pétales, environné d’une fragrance suave, un genre de miel. Une eau miroitante clapote dans le clair-obscur du tunnel. Première écluse dans un tourbillon d’eau et de bulles cristallines. Etrangement, je sens mon corps animé de mouvements inhabituels, des courants s’y déploient, des métabolismes y sont à l’œuvre, des résurgences y trouvent à s’exprimer. Parallèlement, des images surgissent, tapissent les parois de ma tête. Un village blanc perché sur un promontoire. Des ruelles tortueuses pavées de schiste. Une large baie ouverte sur la mer. La façade uniforme de la Sociedad La Amistad’, ses joueurs de cartes, ses buveurs de bières, la Promenade envahie de touristes. Me voici, rajeuni de quelques années, en Pays Catalan, au centre de Cadaquès-la-Belle, ce genre de double paysager dans lequel, autrefois, je m’immergeais avec un si évident plaisir.

   Troisième écluse qui cascade vers l’aval géographique mais aussi vers ces temps qui furent, aujourd’hui nimbés d’une brume diaphane. Matin. Soleil radieux. Cousin Jo et moi remontons la Rivière Hérault, laissons derrière nous Agde-la-Noire, ses maisons de lave amassées autour de son vieux marché. Des lignes suivent l’embarcation, des mulets s’y prennent que nous déposons sur un lit d’algues et de mousses. Nous arrivons au grau d’Agde, dépassons le phare blanc couronné de rouge de La Tamarissière. La mer, vers le Fort de Brescou est une nappe d’huile étincelante. Les yeux rieurs de Jo s’emplissent de larmes sous la poussée de la lumière. Au large, nous relevons des filets habités par des rascasses, des maquereaux, des herbes marines aussi. Nous faisons une collation : tranches de saucisson, généreux vin rosé dans la bouteille qui sue et se couvre d’un fin brouillard. Dans mon anatomie adolescente, cette partie de pêche matinale fait son joyeux tumulte. Immense plaisir d’exister, ici, sous le ciel illimité, sur le champ d’eau bleue qui fait penser à l’infini, aux songes bien au-delà des choses qui résistent et se cabrent, parfois.

   Sixième écluse. Je continue à descendre les degrés qui ne sont qu’un retour amont, qu’une retrouvaille de lieux et d’amis ensevelis dans le lit profond du souvenir. De bois quelle était, la barque est devenue de tôle noire, munie de lourds avirons. Je suis sur la rivière de mon enfance, cette Leyre si plaisante, si rustique, bordée du rideau des aulnes, regardée de haut par les torches des peupliers. Je godille entre les touffes des roseaux, je franchis les minces détroits semés de cailloux, je serpente parmi le peuple des nénuphars. J’ai dans les dix ans et toute la vie devant moi pour explorer ce site qui m’appartient, avec lequel j’entretiens une filiale union. Sur la haute falaise, les premières maisons de Beaulieu, les touffes de lilas odorants, les jardins potagers où court l’eau fraîche qui abreuve les légumes. Le bruit des avirons qui heurtent la feuille d’eau à intervalles réguliers est le métronome de cette vie paisible, presque immobile, sauf les trajets syncopés des libellules, le cri parfois d’un pic-vert dérangé dans son labeur têtu, obstiné, devenu presque immémorial. La barque glisse parmi les noisetiers de la rive qui sèment leurs chatons à la volée. Elle dépasse la Grève de Talbert, là où le courant s’accentue, laissant la place à de rapides tourbillons.

    Des craquements dans la coque, des sortes de torsions, comme si le métal convulsait pris par une étrange danse de saint Guy. La tôle semble s’enrouler sur elle-même, donnant naissance à des volutes. La traverse de bois sur laquelle je suis assis devient plus souple. L’embarcation étrécit, si bien que je sens tout contre mon corps palpiter ses flancs légers, ses flancs de roseaux. Oui, de roseaux, il me faut me rendre à l’évidence. Ma barque est devenue ce genre de périssoire à la poupe relevée, à la proue animalière, pareille à celles qui flottent en Bolivie sur les eaux limpides du Lac Titicaca. Ma tête de jeune enfant s’est vêtue du ‘chullo’, ce couvre-chef tricoté pourvu de cache-oreilles, prolongé par une tresse de couleur foncée. En diagonale, autour de ma poitrine, un ample châle tricoté, retenu par un nœud sur le devant, un poncho fleuri armorié de broderies aux couleurs vives, large pantalon de toile beige.

   Mes mains sont tannées, colorées par la vive lueur du soleil, l’air vif de l’altitude de l’Altiplano, les éclats qui proviennent des miroitements intenses du Salar de Uyuni, là-bas au loin, mais infiniment présents dans ma neuve conscience. C’est comme si je naissais dans un nouvel ordre du Monde, façonné à la seule force de mon imaginaire, bâti au regard de mes affinités, élaboré selon la pliure de mes plus vifs désirs. Juste un Monde pour moi, un microcosme intime, un jeu de construction tissé des dentelles du rêve. Suis-je heureux ? Nul n’est besoin de poser la question, certaines évidences se lèvent d’elles-mêmes sans qu’il soit besoin de les solliciter, de les obliger à sortir d’une coquille qui les enclorait dans un vain mystère.

   Y aurait-il quelque chose qui soit plus empreint d’une juste félicité que de vivre au plein de ce que l’on aime, sans effort, juste un regard et ce que vous attendez vous sourit à portée de la main, à l’horizon des sentiments, dans l’exacte pliure de l’amour de ce qui est ? Voici la vie en sa plus belle donation. Je suis moi et le monde qui m’entoure en une seule et unique effusion de ma singulière présence. Plus même, c’est moi qui donne existence à ce paysage, qui l’apporte sur cette scène à chaque fois neuve, une certitude au plein de la chair, celle de connaître l’arbre, la terre, le flocon de brume comme l’on connaît la réalité de ses bras, les lignes de ses mains, les sensations de ses pieds lorsqu’ils foulent un sol connu, aimé entre tous.

   Après avoir franchi l’escalier d’écluses, me voici au-dessus d’un paysage qui s’étend largement devant mes yeux agrandis par une bien naturelle curiosité. C’est l’heure crépusculaire, l’heure du repos qui précède la préparation de la nuit. Tout est calme qui retourne à une sorte d’état premier, d’innocence originelle. Je dois mettre mes mains en visière tout contre mon front afin de m’habituer à cette lumière d’or et de corail qui tapisse la totalité de la scène. Tout, ici, se donne dans la pure beauté. Je crois reconnaître ces fameuses Rizières du Yunnan dont j’avais vu les images sur les pages colorées d’une revue. Des plans d’eau en escalier dévalent la pente avec des reflets de cuivre. Les lignes noires des digues les cloisonnent en des myriades de parcelles étincelantes. Mon esquif de roseaux se fraie un chemin parmi le peuple liquide, emprunte les minces chutes qui font communiquer les bassins entre eux. L’air est pur, fécondé par la surabondance de lumière, il monte jusqu’au ciel où il s’épanouit en gerbes qui me font penser à la couleur des pains au sortir du four.

    Je rencontre quelques paysans et paysannes. Tous coiffés de larges chapeaux de paille. Les hommes sont en habits vert-bouteille avec une tunique au col Mao. Les femmes sont vêtues d’étonnants saris noirs que traverse un bandeau de tissu clair cintrant leur taille. Leurs gestes sont aussi sûrs qu’élégants. Sans s’arrêter une seule minute, ils façonnent la boue des digues qu’ils travaillent avec de larges houes. Parfois ils sculptent de leurs mains de minces canaux chargés d’évacuer le trop-plein. D’autres fois, se baissant vivement, ils saisissent des carpes aux ventres lourds, lesquelles constitueront, avec du riz, leur repas quotidien. L’eau cascade de terrasse en terrasse avec un bruit léger, on dirait une clepsydre qui compte les heures de ce peuple heureux des rizières.

    Des gestes amicaux saluent mon passage. Des sourires éclairent les visages pareils à des terres cuites. La fin de journée progresse lentement. La lumière se teinte d’indigo. Mon esquif de roseaux navigue lentement. Je trouve un abri dans l’anse d’un bassin. Je me sustente de quelques fruits cueillis sur un pommier dressé sur une butte de terre. Petit à petit le ciel devient d’encre, quelques étoiles s’allument à l’orient. Elles font leurs traits lumineux pareils à des jeux d’enfants, des sortes de marelles tracées sur la dalle immense du firmament. Tout au fond de mon esquif, je me dispose en chien de fusil, couvert du long souffle des constellations. Les rêves en longs cortèges traversent le berceau de ma tête. Il n’en demeure, au réveil, que quelques fragments illisibles, quelques images qui fusent et s’étoilent en arrière de mes yeux.

   Le jour est levé. L’aube bleue est encore teintée de fraîcheur. Ma barque flotte doucement, avec de lentes oscillations sur une étendue d’eau que cerne un long rivage habité de cabanes de roseaux. J’aperçois quelques enfants vêtus de riches tenues colorées, chapeau de laine sur la tête, ils paraissent occupés à pêcher, une longue gaule de bambou au bout de leurs bras. Je pose pied à terre et j’entreprends de marcher en direction du levant, là où la clarté ruisselle, pareille à l’eau vive d’un torrent. Petit à petit je gravis les flancs d’une colline semée de gros coussins d’herbe jaune avec, dans la perspective du paysage, de drôles de vapeurs blanches qui fusent du sol, entourées d’une boue qui gonfle sans doute sous l’effet d’une lave terrestre remontant des grands fonds, lâchant ses bulles soufrées à la surface. Le point de vue est sublime.

   Dans un lac aux eaux translucides se reflète une montagne de couleur parme. De hautes graminées s’agitent sous la poussée d’un vent léger. Vers l’ouest une immense steppe court jusqu’à l’horizon. Des mares d’eau bleue en rythment la surface. Des troupeaux libres de camélidés broutent paisiblement. Des alpacas à l’épaisse toison lisse et soyeuse ; des vigognes au beau pelage orangé ; de grands lamas bicolores, gris et blancs, noirs ; d’autres couleur de café, certains avec des nœuds de laine rouge fixés à l’extrémité de leurs oreilles par des bergers. Eux, les bergers, je les vois bien plus loin qui viennent rejoindre leur troupeau. Je m’amuse à suivre leur trajet parmi les herbes folles de la steppe un long moment.

    Puis je me retourne et fais face à la pure merveille. Un Large Plateau est semé d’une eau claire, écumeuse, une neige par endroits, un soudain éblouissement. Mais qui ne blesse nullement, au contraire enchante. Plus loin la nappe d’eau est d’un rose soutenu, belle couleur florale, capiteuse et libre de soi, calmement étendue sous le dôme du ciel que traversent de gros nuages de coton. J’en sens la splendeur jusqu’au centre de mon corps. C’est si rassurant d’être là, au milieu de ce qui se donne avec une telle générosité. Pas de plus beau spectacle au monde que celui-ci en cette heure si singulière qui n’aura nul équivalent. Accomplie jusqu’à l’excès dans la figure inventive de l’instant.

    Au premier plan une immense colonie de flamants roses. J’entends le claquement de leurs becs, leurs cris, ces étonnants bruits de gorge pareils à celui des râpes sur l’écorce des fruits. Je vois leurs ballets incessants, le fourmillement de leurs longues pattes, chorégraphie de minces bâtons enchevêtrés. Je vois le dessin harmonieux de leur long col de cygne, la tache noire de leurs becs. Je vois leur envol, cette ligne infiniment tendue, le charbon de leurs ailes, le corail vif aussi, les rémiges largement dépliées, le cou étalé, l’éperon de la tête qui fend la masse d’air, les pattes dans le prolongement du corps qui semblent d’inutiles attributs. J’emplis mes yeux d’autant d’images qu’ils peuvent en contenir, je les engrange dans le musée de ma mémoire, j’en ressortirai des essaims de sensations lorsque l’hiver sera venu, que les journées seront longues, poudrées de suie, cernées de gel.

   Quelque chose encore rutile là-bas au pays des prodiges. Oui, c’est cela, je reconnais la vaste étendue entièrement blanche du Salar d’Uyuni, les polygones cristallisés qui animent sa surface, l’intense lumière prise au piège qui ricoche entre ciel et sel. L’horizon semble sans limite, se perdant à l’infini. Impression saisissante de solitude et pourtant je ne me sens nullement orphelin, habité de l’intérieur par toute cette magie qui ruisselle, fascine, appelle à la rejoindre. Pays des mirages certes mais qui ne saurait s’inscrire en pure perte. Ces vagues de clarté, je les sens en moi dont ma chair est fécondée, ma peau illuminée. On n’est jamais perdu lorsque la lumière est présente. Elle est ce message de paix intérieure, cet espoir qui chemine et ouvre la voie en direction d’un futur qui sourit de sa belle bouche étincelante.

   Des tas de sel s’impriment dans leur régularité de pyramides exactes, genres de cônes gris qui sont les signes du désert, sa conscience à peine soulignée. Ces tas, dans leur apparente stupeur sont, en réalité, fertilisés, ensemencés par le rude travail des hommes. A simplement les regarder et c’est tout un Peuple de l’immensité blanche qui surgit et ce sont des faces laborieuses tannées, usées par le soleil. Mais combien de symboles positifs y sont inclus : persévérance, foi en la matière simple, minérale qui est leur lot commun, la provende au gré de laquelle leur existence est assurée sur ce bout de terre à l’écart du monde.

   Le soleil a lentement poursuivi sa longue course arquée. Il est à présent à son acmé, intense boule blanche roulant sa couronne de flammes au zénith. Tout, sur le sol de sel demeure figé. Plus rien ne bouge et les insectes sont tapis quelque part dans une mince lunule d’ombre. Je marche sur la croûte de sel qui craque sous mes pas. Je sens la chaleur intense qui traverse mes semelles, irradie mon corps à la façon d’un rutilant feu de Bengale. En cet instant, je ne dois guère être différent d’une statue de sel connaissant le moment de sa gloire, un geste suspendu à l’éternité. Cependant je m’abaisse vers le sol. Une ouverture s’est faite dans le lac minéral, une anse d’eau turquoise que limite une montagne nue, pelée, aux flancs rabotés par l’aridité ici présente. Je saisis de larges dalles de pierre à la géométrie aigüe. Je les entasse avec une grande attention afin de réaliser un cairn en tous points semblable à la montagne qui me fait face.

    En quelque manière un microcosme dialoguant avec le macrocosme dont il n’est que le reflet, la modeste réplique. Un monde miniature imitant le Monde réel à l’illisible typologie, la courbure de la Terre est immense et, nous les hommes, sommes si petits, infinitésimaux, genres d’insectes amassant leurs brindilles au hasard des chemins. Mais me voici pourvu d’inestimables dons. Entre autres ils se nomment Hautes Falaises de Marbre, Rizières du Yunnan, Altiplano. Ils se nomment beauté et font leurs trajets dans le corridor des souvenirs. Comment pourrais-je les oublier ? Comment pourrais-je m’éloigner de cette si accueillante Nature, notre Mère à Tous que nous devons protéger et fêter à la hauteur de sa grâce, de son exception ? Tous ces paysages sont beaux, géologiquement façonnés par une longue patience, immensément étendus sous le ciel, ils requièrent notre conscience attentive, nous devons en avoir la garde, les protéger. Ils sont nos génies tutélaires. Nous sommes leurs fils et leurs filles aimants. Comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
23 avril 2021 5 23 /04 /avril /2021 16:58

 

L’aventure fictionnelle ou l’impossible réel
mardi 23 octobre 2012, par Jean-Paul Vialard 
 
©e-litterature.net

 

L'Aventure fictionnelle ou l'impossible réel.

 

 

 

  Le réel est une question. Une vraie question dont bien souvent nous ne prenons pas la mesure. Comment nous apparaît-il ? Comment nous parle-t-il ? Comment pouvons-nous le faire nôtre, le posséder en une certaine manière ? Est-il si facile à appréhender qu'il y paraît de prime abord ? Et puis pouvons nous en saisir la substance ou bien n'est-il qu'une pure illusion à l'orée de notre conscience ? Le réel est-il ce qui fait constamment phénomène devant nous et que nous acceptons aussitôt dans une manière d'évidence ? Est-il le même pour chacun d'entre nous ou s'illustre-t-il sous des figures différentes ? Une simple question de "point de vue" dont notre subjectivité nous assurerait d'une façon singulière ? Mais prenons un exemple concret seul à même de nous guider dans une connaissance qui, faute de s'appuyer sur lui, demeurerait une simple méditation intellectuelle.

 

    Le phénomène du paysage.

 

0 [1024x768]

 

                                             (Photographie de l'Auteur).

 

  Ce paysage, au bord de l'Océan, avec son ciel gris-bleu, l'écume blanche de ses vagues, ses barres de rochers inclinés, son sable parcouru de rides, les traces de pas, nous apparaît dans une forme qui ne peut témoigner que de sa réalité. Mais cette prétendue réalité est-elle vraiment à la mesure de ce que nous attendons : à savoir qu'elle nous assure de sa présence avec suffisamment de certitude ? Si le mot de "réalité" (du latin "res", la chose), désigne le caractère de ce qui existe effectivement, par rapport à ce qui est imaginé, rêvé ou fictif, nous ne pourrons que nous accorder, placé face à ce fragment de  nature, sur son existence effective. Il y a bien ces rochers sur lesquels nous pouvons marcher, cette eau dont nous sommes à même d' éprouver la fraîcheur,  ce sable qu'il nous est loisible de faire couler entre nos doigts. 

  Toutes ces choses ne sont pas seulement des sortes d'hallucinations, de sentiments que nous éprouverions à leur endroit, de fictions dont nous aurions établi les fondements sur le rivage à la seule grâce de notre imaginaire. Mais pour que ces choses du réel puissent nous atteindre avec une manière d'authenticité nous assurant bien de leur être, il faut à notre perception des assises suffisamment stables, immuables; à notre entendement un cadre intangible sur lequel il puisse établir quelques hypothèses vraisemblables.

Seulement, si le paysage considéré paraît assurer son règne dans une relative permanence, nous-mêmes, en tant qu'observateurs, ne sommes  jamais dans une position identique qui assignerait ce cadre de la nature à une sorte de vue fixe, indépassable, ni dans les limites de notre propre corps, ni dans le cercle de nos idées constamment soumises au nomadisme de l'exister. De ce simple fait, nous portons toujours sur les choses que nous rencontrons des vues constamment changeantes, nous les jugeons selon telle ou telle inclination passagère. Cette simple mobilité, cette disposition permanente à la plasticité installe le monde dans un jeu kaléidoscopique, dans une saisie pareille au tremblement de l'existence, lequel, parfois, ne nous propose guère de ce fameux réel que des esquisses floues, toutes proches du mirage. 

  Considéré de la sorte, le paysage dont les fondements nous semblaient assurés pour l'éternité, ne nous apparaît plus avec la même persistance, la même structure immuable. Or, toute réalité, pour faire sens, a besoin de s'installer dans une postérité l'assurant d'une forme stable.  Ce rocher devant nous, soumis au changement permanent et à une certaine forme d'érosion sinon de corruption peut-il témoigner de ce qu'il est vraiment alors qu'à chaque instant la vague vient lui ôter quelque fragment de sa substance ? Il n'est "réel" qu'à l'aune d'un temps figé de l'ordre du concept, non référable à l'essence de l'exister toujours soumise à l'impermanence, au renouvellement, au recyclage des éléments.

  Et puis l'homme n'est pas sans mémoire, sans vécu. Observant ces rochers, cette eau, ce sable, il ne reste pas dans une espèce de sidération qui le placerait vis à vis de ces choses avec une vue unique, des émotions stables, des idées définitives. Dès que l'acte perceptif s'ouvre, aussitôt surgissent mille perspectives, mille projets, mille foisonnements multiples faisant la richesse de l'individu, sa disponibilité au déploiement, à l'efflorescence, à la quintessence. Toutes ces conditions de la multiplicité du vivant ne pourraient lui être ôtées qu'à suspendre son essence, à le précipiter dans une manière d'hypostase le ramenant aux contingences les plus limitées. Sans tomber dans les excès projectifs de l'animisme faisons, l'instant d'une courte pause, l'étonnante hypothèse que les choses seraient douées d'une conscience, cette dernière fût-elle infinitésimale.

  Et inversons le cadre perceptif en assurant au rocher, à l'eau, au sable, quelque infime qualité de "jugement". Mais alors, l'homme que vous êtes, en train de regarder ces merveilles de la nature sera évalué à l'aune de ses manifestations changeantes et imprévisibles, de ses voltes multiples, de ses brusques retournements, de ses allers et retours primesautiers et bien malin serait, du rocher, de l'eau, du sable, celui qui pourrait tracer votre portrait, décrire votre image, esquisser les contours de votre singularité. Entre eau; rocher; sable il ne pourrait y avoir que polémique, chacun étant assuré d'avoir perçu votre propre réalité dont il ne saurait y avoir d'autre forme possible.

  Et cette réalité multiple que les choses percevraient théoriquement de votre apparence ne se distinguerait guère des réalités plurielles qui ne manqueraient pas d'apparaître aux yeux d'autres observateurs. Il est dans la nature de l'acte de saisie du réel de sélectionner, trier, classer selon sa propre inclination. Chacun s'inscrit dans cette visée à partir de ses expériences particulières, ses affinités, ses tendances et quantité d'autres menues considérations. Le rocher, depuis sa compacité, son opacité, sa densité, n'a rien à nous révéler du point de vue de sa réalité effective. Il n'est que mutité, cécité, surdité. Sauf à s'installer dans une forme de pensée magique, la pierre, le galet n'ont rien à nous dire de leur réalité, n'ont rien à prouver de leur matérialité. Ils sont posés devant nous avec la force de l'énigme et c'est bien nous qui avons à les pourvoir d'un langage, à les installer dans une parole signifiante. La réalité, c'est nous qui la leur conférons, chacun à notre manière, avec nos passions ou nos indifférences, avec nos certitudes et nos doutes. 

  Du réel nous ne prélevons jamais que quelques indices que nous réaménageons constamment pour en faire du vraisemblable, du possible, du palpable, de l'interprétable, du compréhensible. C'est une des raisons pour lesquelles nous nommons les choses : afin que, sorties de la densité matérielle, elles puissent parvenir à une désocclusion. Notre regard les en assure, notre esprit pourvoit à leur émergence, nos actes les mettent en jeu sur la scène du monde. L'arbre existe-t-il réellement à l'abri de la vision humaine ? Le désert a-t-il encore quelque signification quand le nomade l'a déserté ? La nappe liquide au fin fond de la forêt tropicale humide a-t-elle encore la moindre justification quand le peuple de l'eau l'a délaissée?  Le réel est une constante et infinie construction intellectuelle. Il n'est jamais sans l'œuvre de l'homme, jamais sans son concept, son imaginaire, ses émotions, sa capacité à créer, sa propension à assurer le vivant de son attention toujours renouvelée. Des choses réelles à notre propre réalité, de notre propre réalité aux choses réelles, il y a toujours constant réaménagement, changement de perspective, considération, en définitive, d'une toujours nouvelle réalité succédant toujours à une autre réalité de nature différente.

  De façon à rendre ce réel stable et interprétable avec exactitude, il faudrait aménager un suspens du temps, de l'espace. Ce qui revient à dire : sortir du cadre sensible dont nous sommes affectés tout au long de notre existence (les choses aussi, bien évidemment) pour se retrouver dans l'absolue certitude de l'Idée. On aura compris qu'une décision de cette nature ne saurait nous appartenir. Elle fait seulement signe en direction d'une visée théorique, d'une contemplation. Pour le dire autrement, le réel n'est qu'une pure virtualité s'actualisant toujours selon une subjectivité, en un lieu et un moment donnés jamais renouvelés. Le réel est toujours à construire. Seule la conscience de l' homme, de chaque homme, est en mesure  d'en poser les assises signifiantes.

 

    Prélever des fragments du réel.

 

  Non seulement le réel est changeant, protéiforme, mais il ne nous apparaît jamais en totalité. Le monde ne se livre à notre regard qu'avec parcimonie, selon une succession de facettes dont notre conscience cherche constamment à faire la synthèse. Le Philosophe Alain faisait remarquer que le dé à jouer ne se donne jamais à voir que dans une manière d'incomplétude, face après face, sa représentation globale résultant d'une activité constituante de l'esprit humain. 

  Ainsi, cette eau de l'océan, de proche en proche, fait-elle signe en direction de toutes les eaux de l'univers. Il en est de même pour les rochers et leur relation avec la terre, l'air et l'immensité de l'espace ouranien. Toujours un trajet du particulier à l'universel. Mais pour bien percevoir le monde en son déploiement, ses innombrables lignes de fuite, ses infinités d'interprétations il faut partir du fragment, du simple, de l'élémentaire et les rapporter à soi afin d'y faire surgir une première compréhension. Cette réalité du rocher qui me fait face, avant d'être idéelle et universelle est réalité-pour-moi; elle joue en écho avec ce que je suis en essence, avec mes préoccupations, mes affinités, mes souvenirs, mon imaginaire. Jamais le rocher-pour-moi ne peut être le rocher-pour-l'Autre. Ce rocher posé là, devant moi, s'il a bien été crée par la Nature, c'est toutefois moi qui lui ai accordé une réalité. 

  Le perçu avant d'être simplement une réalité purement subsistante est conçu, c'est à dire que j'en constitue l'origine, que je lui donne acte par une pure décision de ma subjectivité. Telle chose que j'ignorerai dans ma quête perceptive sera, au contraire, mise en valeur par un Autre que moi. Autrement formulé : le réel, nous lui accordons sa mesure à l'aune de nos intérêts, de nos tendances, de nos choix. Le réel apparaît donc comme le résultat d'une pure délibération de l'individu.

  S'il y a communauté des points de vue et accord réciproque sur ce fragment de paysage avec Celui qui, comme moi, contemple , il ne saurait y avoir fusion des mondes. Le monde-mien est toujours différent du monde-tien, tout simplement relativement au fait que nous n'habitons pas les mêmes frontières de peau et que la peau enserre, symboliquement parlant, des expériences différentes, des vécus s'alimentant à des sources distinctes. Ainsi le réel-pour-nous résulte-t-il d'une permanente dialectique avec ce qui est autre et toujours nous interroge.

 

    Réel, symbolique, imaginaire.

 

  L'exister, s'il se réfère aux trois registres fondamentaux du réel, du symbolique, de l'imaginaire, ne s'accomplit que sous l'autorité des catégories, lesquelles, au fil du temps ont acquis une souveraineté de droit. L'entendement humain a besoin, pour pouvoir s'exercer, d'opérer par fragments successifs, quitte à en réaliser une synthèse a posteriori. Mais scinder la totalité n'est qu'un pis aller en matière de compréhension du monde. Le réel semble toujours avoir droit de cité par rapport aux autres catégories, comme si le symbolique et l'imaginaire en constituaient des événements périphériques.

  Or, ce paysage, ne peut nullement revendiquer son appartenance à une catégorie plutôt qu'à une autre. Cette partie du monde offerte à mon regard, livrée au travail de ma conscience comporte, à l'évidence, sa part de réel directement perceptible, tangible, mais aussi sa charge d'imaginaire, de symbolique. De ce rocher je peux extraire la statue compacte, lourde, aux formes accomplies; mais aussi bien, ce rocher, je peux l'imaginer semblable au rocher de Sisyphe avec toute sa charge existentielle et métaphysique; aussi bien je peux, à partir de son apparition dans mon champ perceptif, l'assigner à une fiction telle celle de la Roche Tarpéienne à partir de laquelle, dans la Rome antique on précipitait les criminels, les déficients mentaux et physiques. Réel, symbolique, imaginaire s'ils n'apparaissent pas liés d'une façon indissoluble dans nos expériences de vie n'en constituent pas moins les trois attaches significatives dont nous ne pouvons jamais faire l'économie. 

 

    Le rocher perçu : du temps, de l'humain, du langage, de l'art.

 

  Mais revenons au paysage et tâchons d'y trouver quelques explications, quelques débuts de langage qui pourraient s'y faire jour; quelques perceptions dont nous pourrions être saisi dans le recueil de la vision.

  La temporalité ne peut manquer de surgir face à la symbolique qui est latente dans l'image. Au-dessus de l'horizon, cette opalescence, cette vacuité de l'air  n'est-elle pas une vue ouverte à toutes les interprétations, une fuite éternelle vers un infini qui ne peut que nous questionner du fond de son énigme ? Et cette eau bleue et blanche, semblable au pastel, au trait à peine esquissé de l'estompe, n'illustre-t-elle pas une réplique des eaux primordiales dont la terre est issue ? N'est-elle pas une eau purement temporelle promise à une érosion, une dégradation dont les rochers auront à connaître à la mesure de leur délitement, de leur lente décomposition sous la forme du galet d'abord, du sable ensuite, enfin de la poussière comme apparition ultime du réel ?

  L'humain  est aussi présent, non dans une visibilité effective, dans un questionnement seulement. Traces de pas métaphysiques, au sens premier s'entend, posant la question essentielle de ce qui pourrait se découvrir au-delà de la physique, de l'empreinte matérielle des choses, de leur contour dont nous ne sommes parfois assurés que sous la perspective de l'illusion.

  Le langage s'inscrit aussi dans le projet du paysage. Non en tant qu'énoncé clair et évident que pourrait proférer le rocher, de discours que l'eau viendrait murmurer à notre oreille. Ici, c'est le langage du monde en tant que présence dont il faut nous approprier. Bien au-delà des volutes d'air bleu, ce sont de très lointaines contrées qui viennent témoigner de leur appartenance à notre horizon humain, ce sont les tremblements de feuilles en haut de la canopée, les cris des aras, les mélopées de peuples soumis, les chants syncopés venus des plantations de cannes à sucre; ce sont les bruits circulaires de tours de potiers sur lesquels se façonnent les belles œuvres des civilisations, les poteries Nazca dans les Andes, l'écoulement froissé de l'eau dans les rigoles de pierre du Machu Picchu, le chuintement des joncs tressés par les tribus Tiwanaku pour en faire leurs barques végétales.

  L'eau n'est pas moins muette que l'air. Elle s'agite continûment dans ses remous de bulles, ses circonvolutions abyssales ; elle frappe le socle de la terre, érode les côtes, monte à l'assaut des rivages, des îles plates du Pacifique, attaque les glaciers qui s'effondrent dans le froid anonymat des banquises bleues. L'eau dit aux hommes leur belle aventure, leurs explorations, leurs conquêtes, leur inconséquence aussi, leur entêtement à ne pas écouter la grande symphonie des éléments.

  Les rochers inclinés nous font entendre leur longue généalogie, leur bruit de fusion, leur écoulement de lave, leur solidification au cours des périodes géologiques, leurs élévations en dykes que vient perforer l'air chargé de sable. Leur effritement est aussi perceptible dans les ressacs du sable, les remous de poussière. Mais le langage du paysage ne se contente pas de l'émission de quelque vérité primaire entrelacée avec le parcours de l'eau, le feu de la pierre, la fluidité de l'air. Il se mêle aussi de culture, fait naître en nous des images, des mélodies, des situations. Il convoque la figuration picturale, les grandes œuvres que les hommes ont disséminées sur la surface de la terre depuis des temps immémoriaux, à partir des premières manifestations de l'art pariétal jusqu'aux modernes créations de l'art contemporain.

  C'est bien là la force du réel, sa véritable essence que de mobiliser notre imaginaire, de féconder notre disposition au symbole, de nous mettre en demeure d'interpréter ce qui vient à notre rencontre. Le réel n'est jamais un objet compact nous faisant face dont nous ne pourrions que constater la face énigmatique. Nous pouvons entrer en lui, nous assigner à sa désocclusion, le mettre en demeure de nous livrer les clés de sa compréhension. Que seraient, en effet, ces masses d'air, cet océan agité, ces barres rocheuses, ce sable s'ils n'étaient présents pour nous délivrer des messages, pour nous disposer aux multiples interprétations qui saisissent l'homme depuis son premier souffle ? Toute perspective naturelle porte en creux l'empreinte des œuvres humaines. Ce paysage aussi bien que toute chose rencontrée au hasard de notre cheminement. Comment être face à cette manière de démesure sans que surgissent en nous les formes esthétiques qui jouent en contrepoint ? Tout est lié : il suffit de mettre en relation. Mettons donc en relation avec ce qui tient un langage commun.

  Observant les rochers face à l'océan, nous sommes en même temps saisis d'autres lieux, d'autres représentations. Ce qu'il nous a été donné de voir, dans un Musée, dans les pages d'un livre, nous le régurgitons comme un rapace restitue sa pelote nourricière. Nous sommes sur la crête vert émeraude de Courbet, tout près du ciel d'orage; nous observons depuis les rochers noirs d'Homer Winslow les vagues faire leurs assauts d'écume blanche; nous nous tenons en haut de la falaise édifiée par Arthur Hill Gilbert afin de jouir du spectacle des roches fauves que l'eau turquoise vient baigner de ses lames apaisées. Et il faudrait encore ajouter les merveilleuses estampes japonaises de la période ukiyo-e, surtout la Grande vague de Hokusai, avec, en toile de fond, le cône neigeux du Fuji Yama.

  Il faudrait s'entourer d'ambiances musicales comme dans "Les jeux d'eau" de Maurice Ravel; il faudrait hanter les hautes falaises de Bretagne ou d'Etretat; parcourir le sable des dunes tout en haut du Pilat; il faudrait convoquer en un seul lieu, un même temps, toutes les expériences, tous les souvenirs qui peuvent jouer cette partition existentielle si particulière. Une vie n'y suffirait pas. Mais nous n'avons nullement à restituer tous ces arrière-plans; nous n'avons aucune volonté à mettre en œuvre. Tout ceci se fait dans l'immédiateté de la saisie perceptive, presque toujours à notre insu. En effet, comment repérer dans l'émotion subitement ressentie face à cette meute de rochers levés vers le ciel, la situation ancienne qui en constituait les fondements : peut-être les premières pierres signifiantes dont notre enfance dressa le cadre ? Mais peu importe, l'événement qui nous mobilise tout entier dans notre contemplation de l'étendue océane n'a nul besoin d'être interprété pour faire sens. Sans doute avons-nous même oublié les minces aventures qui en constituèrent les prémices. La présence du lieu se suffit à elle-même.

 

    Le paysage réel considéré comme fiction.

 

  Ces quelques considérations nous permettent cependant de considérer d'une autre manière le fragment de nature dont nous faisons l'expérience. Cette eau, ces rochers, ce ciel écrivent une histoire, mettent en place les assises d'une fiction. Le réel n'est jamais une donnée pure qui pourrait s'abstraire de toute contingence. Le réel porte toujours avec lui quantité de significations associées, de menus faits divers, de digressions. Jamais il ne nous est donné comme un absolu, jamais il ne revendique de position objective, irréfutable. Bien au contraire il autorise toutes les fantaisies, il apparaît en de multiples esquisses se reconfigurant sans cesse.

  Faute d'être cela, privé de sa plasticité essentielle, il n'aurait plus d'espace où dérouler son jeu. Il ne serait alors qu'une eau morte, fossile, enfouie sous des strates d'incompréhension. L'intérêt du réel, dans la rencontre que nous faisons de lui, est bien de nous autoriser à l'interpréter à notre guise. Le monde-pour-moi n'est jamais une duplication du monde-pour-l'Autre. Et c'est, du reste, parce que nos deux mondes sont différents qu'ils sont compatibles et peuvent dialoguer dans l'ordre de la différence, de la comparaison, de la complémentarité. Rien ne peut jamais signifier à partir d'une fusion en miroir. Le monde n'est monde que parce qu'il porte en lui les conditions d'une dialectique, parfois d'un combat, souvent d'un accord. 

  Si nous avons pu émettre quelques idées sur ce réel en question c'est uniquement en raison de sa capacité à se constituer enparenthèse fictionnelle. Si, par nature, il avait été dépourvu de ce langage, il n'aurait pu nous apparaître que sous la figure de la mutité, de l'incommunicable, de l'incapacité à affirmer son être. Et l'être-réel-du-monde, c'est bien sa disposition à l'événement, son ouverture à l'histoire, à la narration, sa toujours possible inclination à projeter du sens, sa quête en direction de la fable, du poème, du chant. L'être-réel-du-monde n'a d'autre alternative que d'inscrire sa progression dans une ouverture polyphonique. Privé de voix, il ne serait plus. Il n'aurait plus espace ni temps où se déployer.

 

    L'exister comme fiction.

 

  Mais nous avons déployé assez de notions à propos du paysage et du sens caché que l'on pouvait y déceler. Il s'agit maintenant de se poser la question de savoir si l'existence en totalité peut se rapporter à la fiction. Qu'en est-il de notre propre réalité et pouvons-nous l'approcher avec suffisamment de pertinence ? De prime abord le problème semble être celui du recul nécessaire à notre propre jugement nous concernant. Et ici il ne saurait s'agir d'objectivité. Nous ne pouvons être qu'un Sujet en quête de lui-même : à savoir une pure subjectivité. Le recul se réfère plutôt à l'ampleur de vue nécessaire pour saisir, d'un seul empan, la totalité de notre existence. 

  Bien évidemment nous sentons aussitôt que nous butons sur un obstacle infranchissable de l'ordre de la métaphysique. Observer notre réalité entière implique notre finitude. Nous ne sommes "fini" qu'une fois mort, ce qui revient à dire que la tâche synthétique revenant à notre conscience apparaît aussitôt nulle et non avenue : une aporie. Seul le Néant pourrait nous servir d'issue mais nous savons qu'une telle hypothèse est absurde par nature. Et puisque nous ne pouvons nous-mêmes nous commettre à faire le récit de nos existences, d'autres s'en chargeront à notre place qui écriront une fable, faute de posséder toutes les clés de notre compréhension.

 

    Ecriture et réel.

 

Mais, l'espace d'un instant, laissons libre cours à une aventure existentielle toujours possible. Parvenu au terme de notre existence, nous décidons de nous lancer dans l'écriture de notre propre biographie. Nous prenons des notes, nous rassemblons des documents, nous cherchons des témoignages afin de cerner au plus près la réalité qui aura été la nôtre. Nous écrirons méticuleusement, chapitre après chapitre, par le menu, avec un noble souci du détail tous les événements qui auront tissé notre vie. Tant que nous serons occupé à les relater, le doute nous saisira peu. Nous vivrons à nouveau, par procuration, les jours passés, nous retrouverons des souvenirs que l'on croyait perdus à jamais.

  En fait, nous redoublerons notre existence, nous l'assignerons à rendre compte du réel. Seulement, dans cette activité d'archivage, il ne faudra pas introduire de césure, de pause. Faute de quoi le temps suspendu jouera contre nous. Bientôt nous nous apercevrons que cette réalité mise en œuvre est constamment livrée à l'approximation, à l'à-peu-près, que les faits trop anciens s'habillent volontiers d'une touche d'invention, que les épisodes occultés par la mémoire doivent faire appel à l'imaginaire, à l'improvisation, que l'inévitable jeu entre les épisodes vécus se pare vite des traits de la fiction; qu'en un mot, c'est d'une histoire dont il s'agit avec toute sa charge d'ambiguïté, sa disposition aux vérités tronquées.

  Alors, plus rien ne semblera tenir que cette vaste scène où se devinent, dans la pénombre, les poulies et les rouages de la machinerie; les perspectives de carton-pâte des personnages d'une très ancienne commedia dell' arte, les jeux de rôle et les faux-semblants. Il ne s'agira plus de nous, de notre empilement de chair et d'os. Il s'agira de nous en tant que langage. Nous aurons rejoint notre essence humaine tout simplement en renonçant aux artifices, aux ruses, aux esquives. Nous prendrons alors conscience, juste avant de refermer les pages de notre existence, que nous ne sommes qu'un genre de biofiction, d'histoire que le monde écrit à notre place afin de nous donner lieu et temps l'espace d'une vie. Dès lors, il n'y aura plus place pour une interprétation "vraisemblable". Nous serons dans la FABLE et nulle part ailleurs.

 

 

(Au sujet des implications littéraires de ce thème du réel et de la fiction,

on lira, dans ce même Site, l'article intitulé :

"Autobiographie : mythe ou réalité ?" )

 

 

 

 

Site de l'auteur

Partager cet article
Repost0
22 avril 2021 4 22 /04 /avril /2021 17:14
Le méta-visible, trois propositions

Source : Google images

***

    Qu'il s'agisse du célèbre tableau de Léonard de Vinci, d'une toile de Mark Rothko ou bien d'une œuvre totalement dédiée au noir de Pierre Soulages, nous demeurons sans voix, tout au bord de l'énigme comme si l'étrangeté de telles propositions nous renvoyait en-dehors de nous-mêmes, dans une marge d'incertitude que le réel ne pourrait atteindre. Mais le réel ne serait pas seul en défaut, notre imaginaire, notre capacité à symboliser se soumettraient à une manière d'éclipse et notre vision s'égarerait, portée en un autre temps, située en un espace sans nom. Un genre de dépossession dont nous sentons bien que notre entendement ne suffit pas à en circonscrire les contours. Car c'est bien d'un au-delà des mots, d'un au-delà de la représentation dont il s'agit, identiquement à l'ouverture d'une dimension habituellement inaperçue, dont le questionnement constituerait la plus vraisemblable des justifications. Car comment nommer cette étrangeté qui se fait jour et qui, jamais, ne trouve de réponse ? Mais alors, y aurait-il un lien, un genre d'affinité qui tracerait une lisière commune à des œuvres pourtant si différentes ? Mais il nous faut dépasser quelques apparences afin qu'il nous soit permis d'approcher quelques fondements, d'énoncer quelques intuitions.

Le méta-visible, trois propositions

Source : Musée du Louvre

  Si La Joconde nous interpelle si fort ce n'est pas en raison de l'énigme qui préside à sa réalisation mais, simplement, eu égard à ce sublime sfumato avec lequel Léonard a réalisé ce troublant portrait. Et si le tableau est "enfumé", c'est d'abord pour nous livrer une toile vaporeuse, imprécise, animée d'une certaine modulation, laquelle pourrait se comparer au vibrato d'un instrument à cordes. Il y a, en effet, comme une vibration de la lumière, un jeu avec l'ombre, un subtil tremblement qui entre en résonance avec nos propres affects.

"Les choses sont tellement plus belles lorsque l'ombre les ensevelit à moitié."

                                                                                   Léonard de Vinci

***

Le méta-visible, trois propositions

Source : Google images

     

   Maintenant, il s'agit de savoir si l'œuvre de Mark Rothko peut accepter une identique grille d'analyse. Mais d'abord il faut observer ses grandes toiles livrées à un étonnant bi-chromatisme où les couleurs, plutôt que de s'opposer selon une franche dialectique, entrent l'une en l'autre, se diffusent, traçant une invisible frontière, une zone d'indécision, écumeuse, presque pareille au floconnement de l'ouate. Ceci, cette osmose relative des formes, des couleurs dans une manière d'indistinction, cette émergence d'une zone crépusculaire, la réflexion suivante en est la vivante explicitation : "Ceci n'empêche pas Rothko de continuer, parallèlement, jusqu'à la fin, les couleurs vives et pâles, les frontières brumeuses. [c'est moi qui souligne] Cette évolution, ces changements traduisent l'évolution et les variations de la "vision intérieure".

                                     Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge                   

    "Vision intérieure" qui se traduit par cette peinture floue, en quête de spiritualité, là où les propositions plastiques semblent refléter les hésitations de l'âme à la recherche d'une possible vérité.

 

"La répétition d'une unique forme abstraite constitue l'une des énigmes les plus passionnantes du travail de Rothko. Il a trouvé ce qu'il cherchait depuis le début : sa peinture est une "poignancy " qui atteint droit la cible du cœur. Par-là, elle s'extrait des limites temporelles, atteignant l'esprit en même temps que l'émotion."

                                                               Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge

***

Le méta-visible, trois propositions

Source : Google images

 

   Pierre Soulages, enfin, dont les grandes toiles monochromes semblent participer du même mouvement d'apparition-disparition dans une radicalité picturale rarement atteinte avec une telle intensité. Ici, dans ces scarifications où se nervure la lumière, dans le glissement progressif du noir vers le blanc, de l'ombre vers la clarté, tout semble dit de ce que le tableau est en mesure de nous révéler, en même temps qu'il semble s'absenter dans un genre de pure évanescence du monde. Nous sommes au bord d'une révélation, nous le sentons bien, à la limite de ce que l'art a toujours tenté d'exposer selon des déclinaisons plurielles. La force de la peinture de Soulages consiste en ce suprême dépouillement de l'œuvre, en son indigence, son ascèse qui ouvrent comme un abîme. Comment passer adéquatement du noir lisse, compact, sourd à ce fameux "outre-noir", magnifique prédicat inventé par le Peintre voulant faire signe vers ce qui, dans la picturalité, nous est destiné en même temps que s'opère une fuite infinie de ce qui se phénoménalise ?

   Parvenus à ce point de l'exposé, comment ne pas citer la célèbre assertion de Paul Klee :

« L'art ne reproduit pas le visible ; il rend visible. »

    Bien évidemment, il est toujours tentant d'isoler cette phrase de son contexte. Et, alors, nous pouvons nous demander vers quoi tend cette affirmation, nous interroger sur ce qui est en question dans cette visibilité. La suite du texte de Klee nous fournit quelques éclairages. Le vocabulaire plastique doit s'ordonner en cosmos, c'est-à-dire en vision ordonnée du monde, afin qu'une signification puisse émerger des formes et des couleurs. Plus la représentation sera dépouillée, abstraite, plus le réel pourra aisément être délaissé au profit d'une dimension qui l'englobe et le dépasse :

   "En d'autres termes, l'art n'est fait que de signes. Mais ces derniers ne prennent sens - ne deviennent symboles, donc - que lorsqu'ils sont combinés de façon dynamique, à l'instar des différentes parties du monde s'associant en un Grand Tout. Le signe n'est qu'un outil dans la quête du spirituel."

(Extrait de "ART" - Paul Klee - Jeu de clés)

    Et, maintenant, si nous nous essayons à une rapide synthèse des œuvres précédemment citées, - La Joconde - Toiles bi-chromatiques de Rothko - Polyptiques noirs de Soulages -, nous nous apercevrons qu'un véritable fil rouge en autorise la mise en relation. Cette dernière instituerait une situation dialogique dont ces œuvres seraient, par-delà le temps et l'espace, par-delà les styles, les figures de proue. Il y aurait donc parfaite homologie entre le "sfumato" de Léonard, les flous créés par la "poignancy " de Rothko, les peintures monopigmentaires de Soulages. En réalité, ce que ces belles recherches plastiques mettent en exergue, n'est rien de moins que l'éternelle quête d'un invisible caché derrière le visible, rien de moins que le passage toujours fugace du signifiant au signifié, du physique au métaphysique, du séculier au spirituel. Or, aussi bien chez Léonard que chez Rothko ou bien Soulages, se devine une telle quête de spiritualité.

  Voici ce que disait, dans une conférence faite à Berlin en 1913, Rudolf Steiner, le fondateur de l'anthroposophie, à propos de Léonard peignant la Cène : " (…) et voilà comment il a quitté ce tableau sans en avoir été satisfait. Cela ressort de sa grandeur spirituelle aussi bien que de toute sa personnalité ; Léonard a laissé ce tableau avec l'amertume de s'être attelé à son œuvre capitale, sans que les moyens accessibles à l'homme puissent lui suffire à l'exprimer."

 Quant à Rothko, toute sa vie témoigne de cette recherche d'une voie empreinte de religiosité :

    "La répétition du même travail plastique ressemble à un rituel. Procéder à quelques gestes, délimiter un espace-lumière. Rothko cherchait une illumination, une extase, un ravissement; parfois, il y parvenait."

Geneviève Vidal - Mark Rothko, peintre de la nuit rouge

     Enfin, chez Soulages, l'impression d'un "outre-monde" pourrait se superposer avec assez d'évidence à son concept "d'outre-noir". A preuve cette citation de Françoise Jaunin, critique d'art : "Ses toiles géantes, souvent déclinées en polyptyques, ne montrent rien qui leur soit extérieur ni ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes. Devant elles, le spectateur est assigné frontalement, englobé dans l’espace qu’elles sécrètent, saisi par l’intensité de leur présence. Une présence physique, tactile, sensuelle et dégageant une formidable énergie contenue. Mais métaphysique aussi, qui force à l’intériorité et à la méditation. Une peinture de matérialité sourde et violente, et, tout à la fois, « d' immatière » changeante et vibrante qui ne cesse de se transformer selon l’angle par lequel on l’aborde." 

 

  Ce à quoi tout regard est exposé face à de telles œuvres d'art est une mise en question de ce que nous sommes, nous les hommes, face à la création, face au cosmos dont nous constituons un insignifiant fragment. Constamment, cherchant à comprendre cet univers que nous tissons et qui nous tisse, nous nous livrons à une tâche d'herméneute. Bien des significations du monde qui paraissent occultées sont constamment là, dans une immédiate donation que, souvent, notre naturelle impéritie relègue dans une gangue compacte. Habitués à ne lire, la plupart du temps, que les révélations évidentes, nous nous exonérons de bien des beautés. Pourtant les choses, autour de nous, font leur incessant ballet afin que nous les connaissions.

   Cela que nous désignons du néologisme de "méta-visible" (afin d'éviter le terme de "métaphysique" trop connoté dans ses rapports avec la théologie), nous cerne de près. Mais, toujours, les frontières, les marges, les infimes vibrations pratiquent l'art de la dissimulation, de l'esquive. Elles ne sont que l'intervalle existant entre l'ombre et la lumière, le continuel passage du sensible à l'intelligible, la trace s'effaçant à mesure que l'onde, sur l'eau, dissimule ses cercles. Elles ne sont que le battement subtil qui anime et maintient la tension entre signifiant et signifié, la multiplicité d'esquisses ontologiques dont nous sommes atteints, les menus tropismes que nous portons en nous et que nous feignons d'ignorer. Nous nous précipitons toujours en un en-deçà ou bien en un au-delà par rapport à notre singulière effigie de peur de coïncider avec une possible vérité. Nous épinglons le premier réel venu comme l'entomologiste le fait des insectes sur une plaque de liège, ce réel rassurant auquel nous demandons de contenir la totalité du monde.  Cependant le kaléidoscope qui nous occupe ne livre son entièreté qu'à soumettre ses fragments à une continuelle mobilité. Toujours l'art nous convie à une telle tâche. Ceci est toujours visible, de telle ou de telle manière. C'est à nous qu'il convient d'en faire l'expérience.

  Chacun à leur manière, Léonard, Rothko, Soulages nous invitent à poser la question centrale de toute métaphysique, à la suite de Leibniz : "Pourquoi y a-t-il de l'Être plutôt que rien ?".

    Question fondamentale s'il en est, dont Leibniz se défait par une pirouette de la raison : s'il y a des choses, c'est par la médiation de Dieu, le créateur suprême. Opposons à cette toute puissance divine qui, souvent, paraît indépassable, l'irraison humaine qui fait du regard, du visible, une simple catégorie anthropologique. Si la compréhension du monde passe par cette mesure de la vision, alors il faut bien, aussi, nous référer à ce qui l'excède, dont nous ne déciderons rien, mais dont l'art, les œuvres, le sublime, sont les facettes les plus visibles. Car comment prétendre, face au chef-d'œuvre, être entièrement contenus à l'intérieur même du cadre qui l'exhibe ? Déjà l'imaginaire, le rêve, la fabulation prennent le pas, lesquels, par essence, sont insaisissables. Toujours une aura autour de la peinture, une vibration émanant de la sculpture, un tremblement de l'image poétique. Sans cette manière de transcendance, l'art ne serait pas art mais un simple accident, une éphémère contingence dont nous ne serions pas plus atteints que par les gouttes de pluie qui, parfois, strient l'horizon de leur mince buée !

 

 

 

 

                     

Partager cet article
Repost0
21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 17:27
Toute falaise est fascination.

Œuvre : Kiryl Vasilionok

   

    Nous sommes au pied de la falaise, avec les vagues de galets gris et le vol blanc des goélands. La brume est si lente à se dissiper. Comme des boules d'écume qui fermeraient nos oreilles à la rumeur du monde. Et nos yeux ! Soudés ou bien alors une simple fente par où le jour ferait ses incisions, ses coups de scalpel. Images fragmentées, écailles de kaléidoscope. De notre vision, nous sommes si peu assurés. Le réel tressaute, se livre par bribes, taille dans la matière ses toiles colorées. Plaques de vert pastel, prairies; vert sombre des forêts; orangés éteints, puis solaires; beiges rosés pareils à une aube se dévoilant, à une lumière disant les choses dans sa rhétorique première, son lexique balbutiant. Nous sommes là, sur les pierres de lave usée et nous errons infiniment, à la recherche de nous-mêmes. Pourquoi cette polychromie qui vient nous visiter dans son énigme native et nous laisse seuls, sans rien qui puisse faire sens ? Pourquoi ?

Mais nos allées et venues parmi les boules de pierre ne servent qu'à davantage nous égarer. Le tapis gris, à nos pieds, la houle qui bat nos chevilles, les meutes serrées du sable, les minces lagunes qui glissent sous la dalle dure des talons, tout ceci n'est que fantasmagorie. Nous voulons une Mère, une terre d'accueil, un havre de paix où ancrer notre immense solitude. Des ailes de chauve-souris nous frôlent, des membranes huileuses d'oiseaux nocturnes s'emmêlent à nos cheveux, notre peau est poncée par la clarté lunaire, l'obséquieuse mesure du jour nous contraint à n'occuper qu'une île vide. Insulaires, voici notre condition, mais d'une île fantôme, sans attache, sans môle de pierre noire qui amarrerait notre esquif pour une route vers la mer libre. Les brumes alentour et la porcelaine des yeux qui fond sous les chutes du vent. Serait-ce la nuit qui nous visiterait et nous laisserait à nous-mêmes, plongés dans la pupille vide du désarroi ?

Alors nous relevons la tête, alors nous lissons nos sclérotiques de porcelaine de nos insistances digitales, alors se montre ce que nous n'avions aperçu qu'avec parcimonie : la Falaise en son être mystérieux, ses plages de fougères vert amande, ses forêts de genêts abrasées par les coulures de l'air, ses rochers escarpés s'enlevant vers le dôme du ciel. Cette belle géométrie, ce langage de roches et d'herbes, cette poésie de mouvances et de repliements, nous la portions en nous mais n'osions lui donner de nom l'installant dans le monde. Nous demeurions dans la cécité ou bien dans une myopie qui fondait le réel dans un genre d'approximation. Nous étions orphelins de ce qui s'annonçait à notre périphérie avec l'urgence d'un dire se retenant, se dissimulant à notre immédiate curiosité. Oui, enfin, sur la surface énigmatique de la toile, comme émergeant d'une brume insistante, les formes jouent entre elles, simples mouvances, retournements, sites colorés instaurant une manière de géopoétique. Chaque parcelle appelant l'autre tout en se différenciant d'elle. Chaque parcelle étant amorce de poésie, de chant, de polyphonie. Nous ne doutons plus de cela qui s'adresse à nous. Femme-falaise, Femme-voile infiniment tendue dans l'attente d'être dévoilée. Car cette effigie veut surgir dans l'espace de sa vérité, nous dire son essence constamment disponible, ce qui fait d'elle le but, la fin de notre quête fébrile. D'elle, nous voulons tout connaître, d'un seul empan de la conscience, d'un seul saut de notre âme en direction de la sienne. Âme contre âme, feu contre feu.

Mais comment se fait-il que, malgré l'arc bandé de notre volonté, nous demeurions en nous-mêmes, sans possibilité aucune de faire phénomène au-delà de cette Falaise, de mêler l'eau de notre inquiétude à la source par laquelle nous sommes alimentés ou souhaitons l'être ? Car c'est bien cette Falaise dressée face à la question que nous sommes qui nous taraude et nous ôte toute voix. Le jaillissement en elle, l'Énigmatique, nous le souhaitons de toute la puissance de notre désir. Mais voilà que les choses sont occluses et que seul le silence répond à nos appels soucieux, car nous sommes repliés sur l'ombilic étroit de notre angoisse fondamentale. Car la Falaise est sans issue. Nulle empreinte où poser nos pas de somnambules. Nulle faille dans la paroi dont nous ferions le tremplin d'une connaissance. Nous disons : "Cette Femme est un mystère; cette Femme est le linceul dressé contre lequel nous nous abîmons." Et ceci n'a lieu qu'en raison d'une immense mutité. Tout demeure en soi et les bandelettes enserrent la momie, cachant les ouvertures par lesquelles la monade eût pu ouvrir une clairière, instaurer un dialogue.

Le sexe eût-il été offert, semblable à "L'Origine du monde", et alors nous aurions pu faire effraction dans la grotte amniotique, nous ressourcer au contact des eaux primordiales, des eaux lustrales qui nous auraient reconduits à notre innocence première. La bouche eût-elle esquissé un sourire et alors, nous glissant dans la glotte, nous serions parvenus dans la rivière du souffle animant le langage, au contact de la poésie, de ses efflorescences, de ses myriades de sens. La pupille des yeux se fût-elle creusée et alors nous aurions franchi l'étrange chiasma optique, serions parvenus sur la toile polychrome de l'aire occipitale, là où le monde se projette en images souples, multiples, si proches d'une illumination de la conscience. L'antre des oreilles eût-il libéré son pavillon et nous aurions entendu l'incroyable bruit de fond du monde, les allées et venues des hommes, les paroles d'amour, le bruissement des comptines, les cataractes des fables, les murmures en coulisse, la boîte du Souffleur par laquelle se dit l'existence sur le théâtre de l'humain. La toile eût-elle été déchirée et alors nous aurions vu l'autre côté des choses, l'immense symphonie que toujours nous voulons entendre, les rouleaux de papyrus sur lesquels nous cherchons à déchiffrer les hiéroglyphes de Soi, de l'Autre, de tout ce qui vient à notre encontre.

Si cette toile nous a questionnés, c'est bien en sa qualité de Falaise dressant devant nous la paroi de son énigme. Tout Existant, par nature, est ce mur qui dresse devant nous l'interrogation, laquelle toujours, nous taraude et nous met en demeure d'apporter une réponse. Là est la dimension de l'homme. Nulle part ailleurs !

Partager cet article
Repost0
20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 17:30
Au Pays des Chimères.

                                              Photographie : Alain Beauvois.

 

                                              " J'ai retrouvé ta blancheur ".

 

                                             Telle une blanche splendeur

                                            Sa majesté le Cap Blanc Nez.

 

                                                                  A.B.

 

 

 

 

   Une aurore boréale.

 

   Au beau milieu de Juin la chaleur était arrivée pareille à l’éclair dans le ciel d’orage. On aurait dit une aurore boréale avec ses écharpes de lumière et ses vertes fureurs. Continûment cela tombait du ciel. Cela faisait ses boules incandescentes qui ricochaient sur le sol. Cela distillait ses gouttes laiteuses, cela dardait ses congères blanches qui éblouissaient. On mettait ses mains en visière au-dessus du front, de ses doigts on hissait une herse derrière laquelle contempler le chaos du jour. La scène était souvent insoutenable malgré les vitres noires qui abritaient les globes des yeux, malgré la brume d’eau qu’on projetait sur la plaine harassée de son visage. Bientôt les confluences de la sueur et les ruisseaux qui, partout, parcouraient la dalle du corps.

 

   On était ivre de soi.

 

   Aux terrasses des cafés s’épanouissaient les vastes nacelles des jupes claires, fleurissaient les chemises armoriées des hommes. C’était un luxe, une débauche de couleurs que ponçait bientôt la lame abrasive du ciel, réduisant tout à la pure évanescence, au mirage apparu tout en haut de la dune, puis plus rien que le vide. Dans les casemates de ciment on faisait la sieste sous les spirales lentes des ventilateurs. Les réfrigérateurs bourdonnaient tels de lourds insectes au ventre pléthorique. Les nuits n’étaient qu’une hasardeuse dérive, un océan sans bords, une flottaison sans buts. On était ivre de soi, on régurgitait de denses pelotes de chaleur dans les pièces gorgées du bruit de forge des poitrines.

 

   On flottait immensément.

 

   L’amour était de reste, laissé pour compte sur le bord du lit, telle une guenille ou bien une peau de reptile après l’exuvie. Son anatomie, on n’en saisissait plus les contours, éparpillée qu’elle était dans les mailles soufrées de l’air. Du ciel de plomb on attendait la brusque déchirure, la soudaine cataracte qui ferait venir la mousson, son déluge de pluie bienfaisante et l’on nageait par anticipation dans cette immense mer qui s’annonçait à la façon d’une prodigieuse libération. On était soi mais on n’en sentait plus la douloureuse périphérie. On était îles mais les rives croulaient sous les meutes d’un flux venu d’on ne sait où. On flottait immensément, quelque part dans un cosmos que la musique des sphères enflammait de son cotonneux silence.

 

   L’heure rêvée des poètes.

 

   Cinq heures du matin en Juin, autrement dit une clarté de commencement du monde. Long sera le jour qui dévidera son écheveau de laine brûlante. Les hommes sont au repos dans les immeubles de brique rouge que bientôt le soleil embrasera de son œil incandescent. C’est l’heure rêvée des poètes, des saltimbanques aux mains jongleuses, des cosmographes amoureux d’espaces irrévélés, des imaginatifs aux cheveux en broussaille, des photographes tout juste sortis de leur Chambre Noire où se lève la magie des images. C’est si bien de se vêtir d’un rien, de glisser dans les lames d’air encore frais, parfois de sentir le fourmillement du vent venu du Nord, de laisser s’immiscer dans les pores de la peau les aiguilles libres du jour. C’est comme une subtile respiration qui envahit le dedans et l’on devient cette outre ivre de liberté qui se gonfle telle la voile sous le vent. Loin sont les rumeurs du monde qui se terrent dans leurs boules d’ennui, dans l’étoupe serrée des heures, dans l’immobile silence qui glace le paysage de sa gangue immatérielle.

 

   Tout va de soi.

 

   On a beaucoup marché dans la souple indolence du temps et l’on n’a rien senti qui scindait l’esprit, oblitérait l’âme. Tout va de soi dans la plus évidente harmonie qui se puisse concevoir. Plénitude de l’instant ouvert à la manière de la corolle d’une fleur. Le paysage est placé devant avec l’évidence des choses simples, des plaisirs immédiats. On est à soi en même temps qu’on est au monde, dans un seul et unique flux. Rien qui partage ou bien divise. Je suis celui qui découvre la vastitude des choses en même temps que les choses me reconnaissent en tant que celui qui les vise et les révèle d’un même geste de la pensée dans lequel je suis immensément présent. Fusion si intense, si véridique que l’on pourrait demeurer là sans sentir ni l’écoulement du temps, ni la nécessaire quadrature de l’espace. Être découvrant l’être en son « il est », sans limite, sans condition qui présiderait à son apparition. Je suis là, le monde est là et, entre les deux, seule la certitude d’une communauté de destins, d’une nécessité ontologique attachant l’un à l’autre comme la feuille s’enracine à l’arbre qui la porte et la remet à l’inestimable spectacle des yeux.

 

   Déjà tout rutile et flamboie.

 

   Bientôt la grande brûlure blanche montera dans le ciel et ce sera l’éblouissement, le refuge dans la nasse des consciences, l’oubli dans quelque rêve porté dans une niche secrète du corps. Déjà tout rutile et flamboie. Dans l’intimité du sable encore l’empreinte de la nuit, ce lent remuement des grains de verre qui témoignent des rêves fous des hommes. Encore un repos, encore un répit avant que ne se lève la fureur du réel, sa large entaille dans l’hibernation des Dormeurs, des Songeurs d’impossible, des Chercheurs de « Fées aux miettes ». Il est si doux de se situer dans la zone de retrait qui précède immédiatement la survenue de la lueur, la déchirure qu’elle instille au sein d’une bienheureuse dérive qui semblerait n’avoir jamais de fin. Mais il faut déjà baisser les yeux, moucher la flamme car l’aveuglement est au bout du regard.

 

   Puis le ciel rejoint la mer.

 

   Telle une saline éclatante sous le soleil de midi le Cap Blanc Nez dresse son imposante falaise qui se meurt, loin là-bas dans le promontoire au revers d’ombre pareil à un regret nocturne. Puis le ciel rejoint la mer dans cette si belle teinte d’opale qui est le luxe de l’immensité, mais aussi des idées grandes qui font des hommes cette irremplaçable légende qui parcourt l’horizon d’un univers à l’autre. Encore quelques poches d’eau, minuscules lacs qui témoignent du flux et du reflux tout comme le basculement du jour indique la merveilleuse temporalité qui nous affecte et nous comble en même temps. Déjà il faut retourner au pays des ardeurs concrètes, des labeurs imposés. Pourtant nous aurions pu demeurer longtemps encore au Pays des Chimères. Nous immoler dans ce blanc immaculé qui est le signe pur, neutre, vacant sur lequel graver le chiffre des Passagers que nous sommes. Que nous serons tant qu’un Cap, une Mer, un Ciel, une Falaise nous seront offerts comme scène sur laquelle nous rendre visibles. « Sa majesté le Cap Blanc Nez » est cette exception que nous offre la Nature dans son immense prodigalité. Sachons en saisir la blanche apparition avant que la nuit ne vienne qui recouvrira tout de son aile ténébreuse. Seules les étoiles piquées au firmament nous diront encore l’événement d’une révélation à nulle autre pareille : nous existons vraiment et n’avons nullement peur de l’abîme. Toute nuit est cernée de reflets qui témoignent de l’être. Nous en sommes l’une des déclinaisons et attendons de devenir. De devenir celui que, toujours, nous avons été.

 

 

Partager cet article
Repost0
16 avril 2021 5 16 /04 /avril /2021 09:38
Esthétique du frémissement

Mise en image : Léa Ciari

 

***

 

   Déjà le simple mot ‘chorégraphie’ nous fait rêver. Déjà nous nous inscrivons dans le monde pluriel de ses figures et signes. Déjà nous avons troqué notre corps contre celui de la Danseuse. Infiniment aérien, infiniment mobile, alloué à la grâce pure d’être, cette si belle allégorie de ce qu’est la vie en son essence, un éternel passage, une constante transitivité. Le geste de la Ballerine ne nous entraîne nullement dans une sphère méditative/contemplative. Elle en constitue l’opposé en une certaine manière. L’observant sur le fond de la scène où elle évolue, ses fondus, arabesques ou jetés demandent notre participation active. Nous vivons à son rythme, vibrons à chacun de ses pas, nous mobilisons selon les plis et déroulés de sa sublime anatomie. En une certaine façon il nous est demandé de sortir de notre corps, de le projeter dans l’espace de jeu, d’en faire le double symbolique de Celle qui en a pris possession. ‘Possession’, oui, car totalement fascinés par ce qui nous est montré, nous ne pourrons nullement détacher notre regard de cette forme qui nous appelle à faire, avec elle, un magique ‘pas de deux’.

   De la Danseuse au Voyeur, une seule ligne continue, un identique élan en direction de ce qui s’origine aux sources même de l’esthétique. ‘L’esthétique’, ce mot si outrageusement galvaudé au motif qu’il n’indiquerait qu’une intention de produire et n’assurerait nulle finalité qualitative. Si, étymologiquement, il fait signe vers la ‘science du beau’, chaque tentative qui en revendique la présence n’est pas toujours synonyme de cette haute valeur que nous en attendons. Parfois ce beau est-il confondu avec une coquetterie, avec une décoration qui en tiendraient lieu. Ici, à proprement parler, la beauté se diffuse et parle d’elle-même le langage de l’exactitude, de l’authentique. Car il n’y a de beau qu’en vérité. Si la grâce est ce qui s’oppose à la pesanteur (voyez le titre du bel ouvrage de Simone Veil), nul doute qu’ici nous sommes en ciel de poésie, que la terre lourde et opaque se fait lointaine, que les rumeurs sourdes de la tectonique humaine ne nous parviennent plus qu’à la manière d’un antique chaos situé hors de notre mémoire, au large de notre vision.

   Nous devenons, par le mystère d’une immédiate cohésion, par la force d’une nécessaire coalescence entre cette altérité et nous, cet archipel battu par les eaux d’une généreuse félicité. Nous flottons immensément, pareils à des oiseaux des hautes altitudes, nos rémiges traversées du vent de la liberté. Oui, c’est ceci le paradoxe, l’étrange ambiguïté, notre fascination, bien plutôt que de nous aliéner est condition même de notre émancipation. C’est parce que nous sommes reliés à la pureté que nous connaissons l’harmonie et souhaitons en prolonger la douce manifestation.

   Maintenant il nous faut parler du style de l’image, en décrypter les significations latentes. Tout, ici, se donne dans l’approche, la suggestion, le frémissement, l’irisation du réel. Nous n’avons pas l’image de la Danseuse, mais celle de la Danse, de son caractère évanescent, jamais accompli en totalité (en ce cas il faudrait en suspendre le cours), toujours en devenir temporel et spatial. Après une figure en ce lieu, une autre ailleurs. Après une figure en ce temps, un autre temps s’en empare qui la modifie et amplifie le merveilleux processus de la métamorphose. S’il fallait nommer la vérité de la danse, lui donner un emblème, celui-ci ne serait nullement ponctuel (une illustration punaisée à un mur), mais s’identifierait à l’ensemble du trajet qui, partant de la chenille, passant par la chrysalide, aboutirait à la forme ultime, révélée à elle-même de l’imago : ce Machaon avec ses larges ailes bicolores, ce Paon du jour taché de feu et semé d’eau, ce Sphinx à la tunique orangée, à l’étonnant vol stationnaire. Donc une permanente mouvementation, une reformulation constante des formes, une réorganisation des fragments du kaléidoscope dont toute existence est l’illustration, intuition héraclitéenne du flux permanent des choses, jeu alterné des moments d’apparition/disparition.

   Ce qui est en tous points remarquable, le traitement de l’image dans ce genre de vibrato qui l’arrache à la mutité d’un réel figé pour lui donner l’envol lyrique d’une énergie interne, lui communiquer la puissance germinative d’une passion corporelle, lui attribuer l’efflorescence polyphonique du bonheur de danser, de la joie de faire de sa chair cet inépuisable étendard déployé, cet hymne toujours renouvelé, cette turgescence si proche de l’acte d’amour lui-même, cette scansion qui dit le jour et la nuit de l’être, ses peines et ses joies, ses abattements et ses exultations les plus subtiles. Cette représentation, tout en légèreté, tout en touches délicates, un lavis plutôt qu’une pleine pâte, un impressionnisme plutôt qu’un expressionnisme, une esquisse plutôt qu’un dessin achevé, tout ceci libère la silhouette pour lui donner son élan vital, sa force totalement persuasive, son étrange pouvoir d’aimantation.

   Seul le flou, le tremblé, le nébuleux, le vaporeux peuvent permettre ce prodige du détachement de soi de l’image, en même temps qu’elle est détachement de Celui qui admire, qui demeure en sustentation, tout le temps que durera le ‘spectacle’ ou bien plutôt l’hypnose. La force de ce qui est ici représenté tient en entier dans son pouvoir de captation. Ce qu’une photographie aux contours nets et précis aurait dit en l’espace de quelques mots brefs, prend ici l’allure d’une vaste période, d’un texte étoffé dont jamais le terme ne semble pouvoir survenir. Peut-être, pour jouir d’une scène, faut-il être arraché, ôté à soi-même, demeurer suspendu à l’énigme de la profération vibratile, enjamber une manière d’abîme dont les parois, jamais, ne se refermeront. Être en suspens et vivre de cette espérance de n’en jamais sortir, être fini en son être et connaître le ravissement de l’infinité, voici l’une des façons dont la création artistique nous rencontre telle une part de nous-mêmes. Peut-être la meilleure, peut-être celle qui s’ouvre sur la plénitude du monde.

   Car, autant de temps que durera le prodige, nous serons suspendu à cette arche lumineuse qui traversera notre corps, le rendra transparent en vertu d’une simple loi d’analogie, le portera aux limites de l’incandescence, l’allègera pour n’en laisser paraître que les nervures, autrement dit l’essentiel, le creusera jusqu’à la monstration de ses racines fondatrices. Oui, c’est l’être en entier qui est convoqué à sa propre fête, c’est l’esprit qui brûle de sa matière invisible, c’est le principe éthéré de l’âme à qui il est demandé de nous communiquer l’ineffable de tout phénomène.

Irréelle beauté de la Danseuse.

Irréelle beauté de la Danse.

Irréelle beauté du Beau en soi

 

   qui, parfois, consent à nous rencontrer, à descendre de l’olympienne altitude, à déposer sur nos fronts distraits les lauriers inouïs d’une ‘visitation’.

   Oui, le terme est religieux, sacré, à la limite d’une théophanie. Faute d’un autre lexique qui nous dirait la pure merveille du Simple à nous adressé en des moments uniques, si peu reconductibles, c’est bien là la marque de leur nécessité, de leur ineffaçable aura. Regardant dans la fascination, notre corps, soustrait à toute forme de causalité autre que sa propre présence se sera allégé de toutes les contingences, se sera libéré de toutes les apories. Ceci, en termes orthodoxes, se nomme ‘extase’, attribut exagérément marqué du sceau du divin, alors que quiconque peut en faire l’expérience dans la rencontre d’un amour, d’une altérité, d’une œuvre d’art, d’un paysage sublime. Certes ces moments sont rares, ils ne sont que des éclairs, des clairières que l’être creuse dans le dense et l’ombre des forêts, les marécages parfois houleux des nuits et des malheurs du monde. Nous sommes identiques à ces arbres des mangroves, ces palétuviers sur leurs hautes racines aquatiques, les pieds dans la boue, les ramures dans le ciel étoilé. (Cette métaphore est récurrente dans mes écrits, elle est selon moi, indicatrice de la condition humaine, de sa position toujours périlleuse entre deux réalités opposées, le Bien et le Mal, le Vice et la Vertu, le Beau et le Laid et le lexique serait infini des oppositions et contradictions).

   

   Du réel et de l’imaginaire

Esthétique du frémissement

 

Alicia Alonso en 1955

Source : Wikipédia

 

  

     De cette troublante et belle image tout en nébulosité, il nous faut nous distraire un instant pour en saisir une autre et faire se lever, par le biais d’une rapide dialectique, les forces convergentes ou divergentes qui se signalent dans telle ou telle œuvre. Cette photographie d’Alicia Alonso, danseuse et chorégraphe cubaine, retiendra notre attention en raison de son esthétique de la ‘précision’, laquelle pourrait, en tous points, s’opposer à cette autre esthétique du ‘vacillement’ que nous propose Léa Ciari. Ici donc la Ballerine native de La Havane se donne à notre regard d’une façon que l’on peut qualifier de réaliste. L’entièreté de sa signification est contenue dans l’image, sans reste, sans écho qui nous appelleraient ailleurs, en dehors du site déterminé par les contours du corps. Tout est évident qui coule de source.

    Tous les motifs qui viennent à nous, la position des bras en arceaux, la posture de la tête, la cambrure des reins, l’exactitude du tutu, la tension des jambes, tout est reporté à l’immanence de l’objet-corps, à la nature sans fard de la danse, au sensible qui en délivre la juste mesure. Nul élément additionnel dont il faudrait aller chercher la présence en dehors du cadre de l’image. Tout se situe dans l’orbe d’un comprendre immédiat, nous saisissons, prenons ce surgissement de l’humain en son essence la plus affirmée, nous ne doutons nullement de Celle que nous voyons, qui tient un clair langage. Nous sommes, pourrait-on dire, soumis au régime de la pure objectivité, au plus près de ce que nous attendions de la danse, à savoir l’immuable d’une figure gravée dans le marbre que rien ne saurait venir altérer. Nous sommes en territoire connu.

   Bien que la proposition de Léa Ciari ait pour fondement la danse, c’est bien d’un autre monde dont il s’agit. En tant que Voyeur nous sommes d’emblée confronté à un sentiment d’étrangeté. Si le paradigme de la connaissance de l’œuvre précédente reposait entièrement sur le mode de la compréhension, donc d’une saisie immédiate de ce qui nous était montré, présentement c’est le processus d’une ample interprétation qui commande notre vision. Celle-ci est soumise à un glissement du réel, à la perception d’une sensation sibylline, indécise, en constant réaménagement de qui elle est, sous le sceau d’une infinie transitivité qui la place toujours ailleurs par rapport au lieu qui lui serait logiquement et naturellement assigné. Un doute naît, fondateur d’une profuse et féconde irréalité. Le règne de la subjectivité s’instaure ici en maître, autorisant le déploiement transcendant de l’imaginaire et du rêve qui en constitue l’imminente facette.

    Nous sommes invité à nous situer dans les marges, sur le bord extrême du cadre et sans doute dans ce hors-champ qui nous exile de notre propre figure, en exige une autre, surréelle, augmentée, amplifiée par cette neuve liberté d’être ici et ailleurs, dans cet espace qui se dilate, dans ce temps qui se temporalise selon une ligne infinie.  Etonnante fluence qui, par définition, nous multiplie, nous ouvre d’autres horizons puisque l’être est toujours coalescent au temps qui en constitue la trame ontologique. Ce sentiment d’expansion est bien évidemment indissociable du ressenti floral, bourgeonnant d’une plénitude. Nous arpentons, tout au long de l’image, les travées ouvertes de l’axe syntagmatique, nous substituons au mot isolé de l’image ‘alonsienne’, l’infinie polysémie d’un sens qui varie et s’accroit au gré de notre caprice, de nos préjugés esthétiques, de nos affinités avec telle forme plutôt qu’avec telle autre.  

    Pour autant, bien évidemment, nulle esthétique n’est supérieure à l’autre. Chacune joue à sa manière sa partition du réel. Homophonie et principe d’identité pour Alicia Alonso, polyphonie et principe d’altérité pour Léa Ciari. En définitive, toujours se pose le problème du sens. Que veut dire chacune des œuvres pour nous ? Déjà chacune le dit à l’intérieur de soi, puis chacune l’exprime par rapport à l’autre. C’est cette pluralité des approches, du clair à l’ambigu, du fixe au fluent, du contingent au nécessaire, de l’immanent au transcendant qui effectue le réel en son ensemble. Aucune vérité qui se résumerait au fragment. Bien plutôt le tangible en son effectuation la plus bigarrée, chamarrée, en sa forme de totalité unifiante. Rien ne se donne tant pour vrai, incontournable, que cette Nature foisonnante dont notre existence témoigne comme de notre horizon le plus sûr !

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher