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22 novembre 2022 2 22 /11 /novembre /2022 08:53
Où commence, où finit l’œuvre ?

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   C’est du blanc en tant que fondement dont il nous faut partir, comme si un virginal champ de neige n’attendait que la chute de la brindille, le sautillement noir de l’oiseau, la plume cendrée, minces prétextes lexicaux qui initieraient le début d’une narration. Plus d’un de mes textes aborde cette heure aurorale de l’Art, là où rien n’est encore décidé, où la résille de la tête de l’Artiste est dans le flou, où sa main tremble encore du songe à peine évacué, où elle tremble aussi de ce destin de l’œuvre qui s’annonce dans une manière de retrait têtu, de parole silencieuse qui ne consentira à épeler les lettres de son nom qu’au prix d’une tension psychique, peut-être même d’une angoisse du Créateur exilé de soi, exilé du monde, tout le temps que dureront cette latence, cette indécision, car il en va d’une conscience de Soi à poser face à l’énigme de la venue en présence d’une chose éminemment singulière. Question de Vie ou de Mort.

   Vivre, pour l’artiste est inscrire sur la peau du Monde les stigmates, les scarifications, les traits et les signes qui donneront sens selon Soi à ce qui a priori n’en a pas. La toile blanche n’a nul sens, pas plus que le ciel vide de nuages, pas plus que le ruisseau d’eau claire qui ne coule que pour couler. L’Artiste est un Tatoueur qui grave de son stylet encré, au plein de l’épiderme, la marque qui est son essence la plus intime. Pas de plus grand désespoir, pas de mesure plus absurde que de demeurer la tête désertée, les mains vides face à ce qui attend d’être fécondé, ce qui attend que se lèvent en lui les indices, les empreintes d’un chemin existentiel, autrement dit le sillon de la présence humaine sur fond d’espace et de temps. Question de Vie ou de Mort, disions-nous. Oui, échouer sur le rivage blanc de la toile, sans possibilité aucune d’y inscrire son propre chiffre, s’annonce comme un trait avant-coureur de la Mort. Question de Vie ou de Mort.

   Nous regardons en silence, avec une sorte de fixité, sinon de fascination, ces deux Silhouettes Humaines seulement ébauchées. Nous y reconnaissons d’emblée, un visage d’Homme, un visage de Femme. Sans doute s’agit-il de deux œuvres juxtaposées dans le genre d’un diptyque ?

   Visage de l’Homme : cheveux courts et noirs, avec un reflet plus clair. Contour du visage : une ligne simple, à peine affirmée. Vêture : un demi col de chemise, le fin liseré destiné à accueillir le boutonnage.

   Visage de la Femme : cheveux mi courts avec des mèches en désordre. Contour du visage et du vêtement : une ligne presque invisible. Motif des lèvres : trois traits rouges. Certes, cette description au plus près est clinique, abstraite, pour la simple raison que nulle rhétorique ne saurait s’élever de si minces prétextes, sauf à vouloir broder des hypothèses au motif de quelque fantaisie. Nous, en tant que Voyeurs de l’œuvre, demeurons sur notre faim et si nous restons dans cette posture, c’est simplement en raison de l’unique  saisie de l’esquisse de surface. Mais il y a plus de profondeur et ceci ne se révélera qu’au prix d’un travail de déconstruction/reconstruction de ce qui nous est donné à voir, de façon à en scruter quelque perspective signifiante. Question de Vie ou de Mort.

   Ce qui, immédiatement vient à la pensée, c’est l’interrogation suivante : cette Œuvre est-elle terminée ou bien ne s’agit-il que d’un canevas qui trouvera son plein accomplissement dans un temps non encore déterminé ? Cependant, il semblerait que la signature de l’Artiste confirme bien qu’il s’agit d’une œuvre achevée. Donc pour l’Artiste, une totalité de sens était incluse dans ce face à face de ces deux fortraits traités dans une belle économie de moyens, ce qui leur confère clarté et élégance. Existe-t-il, dans le processus de création, un point de non-retour à partir duquel les lignes posées sur le subjectile se suffiraient, plaçant l’image dans une satisfaisante autarcie, tout trait surnuméraire en affectant gravement le contenu interne ? Sans doute y a-t-il un point d’équilibre dont la singularité affecte Celui ou Celle qui créent, ce point établissant l’instant de la touche finale. Alors le point qui clôt le geste est pure détermination subjective dont les tenants et les aboutissants sont bien trop complexes pour être évoqués ici. Il s’agit, en quelque façon, des climatiques affinitaires dont nul ne pourrait rendre compte spontanément, eu égard aux soubassements inconscients qui en animent la venue au jour. Question de Vie ou de Mort.

   De toute évidence, se révèle toujours chez nous, Spectateurs de l’œuvre, un sentiment de frustration au regard de l’abstraction qui ôte à notre vue des traits de physionomie qui eussent concouru à nous rassurer. Si belle, si active dans la construction de notre propre architectonique, la dimension des détails du visage :

 

l’éclat d’un regard,

le réseau des rides,

la personnalité d’un nez,

la mimique d’une bouche,

 

   autant de cailloux semés sur notre chemin afin que notre marche ne soit nullement hasardeuse. Et pourtant, les choses sont-elles si évidentes qu’il y paraît dans cette fonction de réassurance narcissique dont nous gratifieraient les signes attendus d’une épiphanie complète ? Non, il n’y a nulle certitude. C’est simplement une question de point de vue. Tel qui verra en l’œuvre considérée « inachevée », la plus pure liberté imaginative, tel Autre n’y entendra qu’une dimension privative, sinon absurde.

    Nous sommes essentiellement des êtres de REGARD, ce regard dont nous souhaiterions qu’il fût toujours immédiatement comblé. Le réel venant à notre encontre nous l’eussions voulu placé sous l’emblème de la complétude, contenant l’entièreté des caractères, des tournures, des apparences dont notre désir avait, de tout temps, tracé les sentiers de sa venue.  Mais c’est toujours du déceptif qui s’annonce en lieu et place de cet univers des délices avançant à bas bruit dans les replis de notre âme, cet idéal que nous plaçons si haut et qui, la plupart du temps, s’éclipse. Question de Vie ou de Mort.

   Mais raisonner de cette manière n’est qu’une approximation du réel de l’Art, non son essence intime. Si nous réclamons des traits supposés absents, c’est que, prioritairement, nous dressons ces portraits au titre de la quantité, nullement de la qualité. Or nulle réification, dans sa pullulation, ne nous assure de rien, bien plutôt elle nous égare dans une manière de chaos indescriptible dont nous ne ressortirons jamais qu’exténués. L’Art Minimal, puisque c’est bien ici ce dont il est question, loin de nous livrer aux affres de l’incompréhension, nous ouvre grand les portes de la clarté : clarté des signes, clarté des intentions, clarté qui est nécessairement à notre mesure puisque c’est NOUS qui sommes conviés, en une certaine façon, à poursuivre l’œuvre, c’est-à-dire à nous inscrire dans la constellation pensante de l’Art, sans doute l’une des plus belles inventions de l’Homme.

   Barbara Kroll, apposant sa signature au bas des portraits, ceci voulait signifier la fin d’une tâche, la clôture temporaire d’un sens à l’œuvre, lequel jamais n’arrête sa course, identiquement aux astres qui sillonnent silencieusement le ciel à une vitesse infinie. La mobilité est leur essence. La nôtre, l’essence intime qui nous fait qui-nous-sommes, est affectée d’une course plus lente mais non moins signifiante. Longtemps, dans le silence de nos corps, ces portraits traceront en nous les lois de notre propre devenir. Question de Vie ou de Mort.

   Peut-être le Lecteur, la Lectrice s’interrogeront-ils au sujet de cette lancinante antienne « Question de Vie ou de Mort », laquelle semble rythmer la venue du texte à son terme. Cependant, « nul péril en la demeure », faire face à une œuvre, quelle qu’elle soit, y porter un regard scrutateur, tâcher d’y déceler un possible sens, tout ceci n’a jamais lieu qu’à l’aune d’une Joie, et c’est la Vie, à l’aune d’une tristesse, et c’est la Mort. Toujours nous oscillons entre ces deux bornes, tout comme l’œuvre, depuis notre Naissance jusqu’à notre Disparition. Nous aussi sommes des œuvres dont nous ne possédons nullement la clé, un chiffre qui court et se noie parmi la multitude sans nom des autres chiffres. Ainsi va notre Destinée Humaine.

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19 novembre 2022 6 19 /11 /novembre /2022 10:14
« Au vent mauvais »

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. L’on se sait pourquoi, mais c’est ainsi, l’inquiétude suinte de chaque pore de la peau, fait ses flaques dolentes. Alors, tout le jour durant, l’on ne pourra se distraire de Soi. Alors, les heures passant, l’on sentira comme une ombre maléfique glisser tout le long de son corps, se donner pour le Soi lui-même, comme si, de toute éternité, une nasse d’inquiétude nous était tendue qui n’attendait que notre chute. Or, lorsque les mailles de la nasse sont serrées, je vous le demande, comment pourrait-on s’en extraire autrement qu’en déchirant son esquisse de chair, en réduisant ses propres membres à la dimension de l’illisible fragment ? Consentir, en quelque sorte, à rejoindre sa part de Néant, à s’immerger dans une Nuit sans bord, à connaître l’étreinte maléfique de l’Ombre. Oui, ce sentiment « d’in-existence » est éprouvant au plus haut point, mais « exister » n’est-ce point seulement au risque de mourir, de s’absenter de Soi définitivement, de rompre les amarres avec tout ce qui nous relierait à quelque chose de sensé : la feuille se détachant sur le clair du ciel, le visage aimé, le poème en son altière tenue, l’aura des dieux au plus haut de l’empyrée ? Tout est présent à quoi on s’attache comme s’il s’agissait d’un éparpillement du Soi, ici une main se levant dans l’azur, là un pied avançant sur la poussière du chemin, là encore l’étrave de notre visage s’enfonçant dans les couches d’air dense, on dirait la consistance d’une ouate et il faut se battre contre le Réel afin d’en distendre les liens, d’y creuser le tunnel d’un possible pour-Soi.

      Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude. Et ne croyez nullement que je me complaise dans cette redondance de l’énonciation qui, pour vous, sans nul doute, deviendra vite mortelle. Mais la Mesure de Thanatos, il faut lui tirer un pied-de-nez, l’affronter depuis la plus grande hauteur, l’acculer à n’être qu’une chose illisible parmi les choses illisibles. Car, vous le savez bien, tout est illisible qui vient à Soi, tout n’est qu’apparence, illusion, manière de théâtre où s’agitent quelques spectres qui ne sont jamais que les projections de nos singuliers imaginaires. Vous, Lecteur, Lectrice, que j’imagine penchés vers vos écrans bleus, déchiffrant ma laborieuse prose, pas plus que moi vous n’avez de consistance. Je vous adresse un mot que vous recevez dans la conque de votre tête mais il s’ensuit un étrange clapotis pareil à une goutte d’eau résonnant dans la gorge d’un puits lorsqu’elle atteint l’ultime de son trajet, cette nappe, cette onde qui ne sont qu’un miroir où échouent les songes, les mirages de l’humain. 

   Rien n’existe qui puisse trouver confirmation d’une quelconque présence. Å la rigueur, nous pourrions alléguer la mise en vis-à-vis de nos consciences respectives s’éprouvant dans une relation dialogique, chacune s’accroissant de la dimension de l’autre. Mais, à peine énoncées, nos consciences s’effacent de notre commun horizon comme si, jamais, elles n’étaient venues au jour. Au vrai, avez-vous déjà saisi votre conscience, avez-vous pu l’habiller d’une forme, l’entendre énoncer le moindre verbe ? Oui, je sais la fameuse « voix de la conscience », elle est identique à un château de sable qui s’effrite à mesure que le flux du monde vient en battre le socle. Seul le Rien se rend tangible à l’aune précisément du Rien qu’il est, qui creuse sa vacuité au sein de nos anatomies, vortex où tout disparaît sans aucun motif de retour.

   Il est des rencontres qui sont tissées d’inquiétude, dis-je pour la énième fois et ceci habitera d’une manière si insistante les circonvolutions de votre matière grise que, jamais plus vous ne l’en pourrez déloger. Là, seulement, vous éprouverez la possibilité de votre conscience au sein de laquelle un dard de feu la clouera sur la planche ontologique, laquelle, comme chacun le sait, est enduite de savon, ce qui, conséquemment, vous obligera, tel le bon Sisyphe, à « remettre vingt fois sur le métier » votre ouvrage de vivre, à hisser votre caillou tout en haut de la montagne puis recommencer jusqu’à ce qui constitue votre Infini, ce dernier souffle qui sera votre ultime manifestation, peut-être la seule qui aura jamais eu lieu! Et maintenant nous sommes parvenus au point où la rencontre doit se donner sous les espèces de l’image, ce « re-présenté » qui n’est qu’un avatar d’une supposée réalité.

   Je ne sais pas sur quoi « Tourmentée » fait fond. Réel, imaginaire, rêve éveillé ? Mais peu importe, le problème n’en demeure pas moins entier quel que soit le mode de donation de qui-elle-est. Imaginez ceci : un mur gris, indéfinissable, comme une aube traversée de brume dont on se demande si elle sera suivie de jour, de clarté, fût-elle faible, ou bien si elle retournera à la nuit. Donc un mur de format carré qui n’autorise nulle fuite. Pareil à un lopin de terre clôturé dont nul ne pourrait s’exiler. Tout est si serré dans le cadre étroit de cette troublante narration. S’enlevant sur ce fond, à moins que ce ne soit le fond lui-même qui en exsude la troublante effigie, l’image d’une Figure Féminine en sa plus austère manifestation, précédemment nommée « Tourmentée ». Une présence dont on n’aimerait qu’elle se révélât, un soir de décembre, dans le sombre corridor d’une étroite venelle. Le casque des cheveux est de rouille et de feu, comme si une combustion interne en animait la teinte. Une manière de « buisson ardent », qui, bien plutôt que de révéler le Dieu Éternel, en serait la haute négation, à savoir ces flammes rugissantes qui brûlent les âmes impies dans les coulisses du Tartare. Un visage, mais quel visage ! Un triangle de cire qui fait penser au masque mortuaire de ce très cher Blaise Pascal flottant entre deux infinis, le Grand, le Petit et menaçant de ne connaître ni l’un ni l’autre. Oui, c’est bien l’emblème de la Mort elle-même, de la Camarde, de la Grande Faucheuse aux altruistes dispositions. Combien cette épiphanie est tressée de la vannerie du Tragique le plus haut !

    Tout y est anguleux, tout y est destiné à ne connaître que les plis d’une prochaine disparition. Sourcils charbonneux, yeux de suie profondément enfoncés dans leurs orbites, reflets des plus sombres desseins. Le nez est droit, long, dépourvu de quelque atténuation qui eût pu en adoucir les traits. Nez en surplomb de lèvres étroites, biffées de noir, situées juste au-dessus d’un menton à la géométrie fermée. Quant à la climatique générale de la peau, elle est tout simplement un genre de terre amorphe, inerte, pareille à ces argiles mortes des tourbières, à ces lagunes des mangroves où ne clapote qu’une eau sans devenir. Et n’attendez nullement de la vêture qu’elle vienne tempérer le décor, a contrario, elle ne fait qu’en accentuer le drame. Un haut aux manches courtes à la teinte indéfinissable, un vert de nature triste si l’on veut, un vert de sombre désespoir tenant, tout à la fois, du vert d’Eau en sa longue monotonie, du Lime en son éclat assourdi, de Prairie avec ses zones d’ombre. Le tout cerné d’un liseré Réglisse qui semble n’autoriser nulle échappatoire, comme si le buste de Tourmentée était aliéné à même le linge supposé la protéger, la mettre à l’abri des dagues et des griffes de l’extérieur. Quant au pantalon, il se décline sous tous les tons du violet, du sombre Indigo à Lavande, faisant de longues haltes dans cet étrange Violine qui n’et sans évoquer les affres de la mélancolie, sans dresser la perspective du corridor vide de la solitude. Mais ce qui frappe le plus, c’est la posture de Tourmentée, tête posée sur le haut de son genou dans un geste d’abattement, la chute grise de son bras le long de son corps dont on suppute qu’il pourrait bien s’en détacher sous l’action du moindre souffle d’air.

   Cette représentation est, à l’évidence, enclose dans le plus haut tragique qui se puisse concevoir. La peinture est traitée dans un expressionnisme si radical que les couleurs, excédant la forme du Modèle, prennent le dessus comme son existence même est réduite à n’être qu’un combat, un affrontement de couleurs plus violentes les unes que les autres. Certes, nous ne connaissons nullement les motivations de l’Artiste lorsqu’elle s’est saisie de ses brosses et qu’elle a couché sur la face livide de la toile cette fulgurance colorée, ce tourbillon chromatique des plus funestes, ces cernes noirs qui sont identiques à des rayons venant en droite ligne du Domaine des Ombres, là où toute vie se résout à n’être plus que cendres fouettées par un « vent mauvais ». Et ce vent nous porte naturellement en direction de la mythologie mésopotamienne dans laquelle « les vents mauvais, aussi appelés imhullu, sont au nombre de sept. Il s'agit du vent mauvais, du tourbillon, de l'orage, du vent quadruple, du vent septuple, du cyclone et du vent incomparable. Ils sont souvent assimilés aux sept esprits mauvais. » (Wikipédia), et ce vent nous indique ce « Vent d’Automne » verlainien chanté de si belle et si triste façon :

 

« Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l’heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure.

 

Et je m’en vais

Au vent mauvais

Qui m’emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte. »

 

   Ce poème, paru originellement dans la section « Paysages Tristes » est une manière d’ode à la Mélancolie qui, sans doute, est l’un des thèmes de prédilection des Poètes de tous les temps, dont Edgar Allan Poe disait :

 

"La mélancolie est le plus légitime de tous les tons poétiques"

Cette note inquiète de la Mélancolie est très nettement perceptible dans l’œuvre de Barbara Kroll et, en ceci, son traitement, quoiqu’expressionniste à première vue, possède ce caractère saturnien affirmé qui pourrait l’amener à être interprété en tant que Poème s’inscrivant dans cette même veine. Alors, ici, comment ne pas citer « l’Épigraphe pour un livre condamné en 1857 » de Charles Baudelaire à propos des « Fleurs du mal » :

 

« Lecteur paisible et bucolique,

Sobre et naïf homme de bien,

Jette ce livre saturnien,

Orgiaque et mélancolique… »

 

   Mais, à défaut de « jeter » cette œuvre à la rhétorique aussi puissante que glaçante, image de l’Humaine Condition lorsque, renonçant provisoirement à ses certitudes, elle vacille sur son socle rongé par le temps et les assauts de la tristesse inhérente à tout cheminement sur Terre, nous illustrerons la fin de notre article par cette gravure d’Albrecht Dürer, si belle en sa vérité : « Melencolia I », qui certes « donne à penser », à penser profondément.

« Au vent mauvais »

Source : Wikipédia

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17 novembre 2022 4 17 /11 /novembre /2022 09:02
De l’Ombre à la Lumière, le clair-obscur

Peinture : Léa Ciari

 

***

 

    Si l’on regarde dans l’exactitude des choses, si l’on va droit au signe, alors une manière d’évidence surgit dont il faudra cependant creuser l’énigme, au motif que l’évidence concerne l’image, nullement ce qu’elle signifie en son fond. Å observer Cette Forme qui ne nous laisse nul doute sur le fait qu’elle vient en droite ligne d’une belle féminité, nous demeurons malgré tout dans l’incertitude de son être, nous nous situons sur la lisière à défaut d’en pouvoir franchir la limite. De là, de ce flou, de cette indistinction, provient notre intérêt. Qu’une chose se donne dans la clarté et, immédiatement, nous sommes abreuvés et immédiatement, pareil au papillon butinant successivement les corolles multiples des fleurs, nous nous éloignons de la scène afin d’en découvrir une autre. Å prendre en compte le réel, il nous faut la dimension de l’étonnement, cette sublime vertu philosophique au gré de laquelle le divers nous appelle et nous invite à en pénétrer le sens.

 

Ceci revient à dire

que l’éveil de notre curiosité

tient bien davantage du caché,

du secret, de l’en-voie de Soi,

de l’indéterminé si ce n’est

de la confusion.

 

   Oui, tout ceci paraît bien étrange et, néanmoins, chacun a fait l’expérience, au détour d’une rue, découvrant cet Être inconnu, crypté, étrange, d’en vouloir sans délai déchiffrer le rébus. Car ce que nous supportons le moins, que les choses se dissimulent et nous mettent en échec, car toute inconnaissance est de cet ordre. L’inconnu, ombreux, opaque, dense, nous souhaitons en traverser la matière, en éclaircir la substance, de façon qu’une lumière s’allumant, un feu se manifestant, nous ne restions soudés au fin fond d’une caverne qui ne serait rien de moins que la duplication du monde souterrain platonicien, une blessure de l’âme si vous voulez.

   Donc cette Forme nous intrigue et tout le temps que durera sa sourde ambiguïté, nous ne serons au repos, nous serons, en quelque façon, à côté de nous, déportés de notre être, orphelins d’un savoir dont nous pensons qu’il nous comblerait, ouvrirait grand les portes de la félicité. Nous voyons et nous disons ce genre de douceur pareil à la teinte d’une rose-thé, nous en humons la mielleuse fragrance, nous en estimons le velouté sur la plaine de notre épiderme. C’est un peu comme si un premier ciel de printemps se mettait à doucement vibrer sous les attouchements d’un air léger, aérien. Tout est si généreusement offert que nous devrions en être rassérénés mais l’œil que nous glissons sur la scène perçoit, en quelque profondeur, des motifs d’être alertés. Tout en haut de l’image, en tous points comparable à l’indécision d’un spectre, l’essor entre Beige et Grège d’une chair qui pourrait bien être celle de deux bras, en réalité le geste sommital de quelque chorégraphie, une élévation pour plus haut que Soi, peut-être le symbole d’un Idéal à atteindre.

   Nous voyons et nous disons cette ligne ovale si parfaite, elle tient du cercle sa belle plénitude, et de ses sommets un ineffable sentiment de liberté. Son contenu indéchiffré nous donne cependant accès à l’épiphanie humaine en son exception. Sommes-nous floués, dépossédés d’un savoir du visage puisque ses signes essentiels s’en sont absentés ? Image de la pure vacuité qui pourrait creuser en nous l’irrémédiable dimension d’un vénéneux pathos ? Sommes-nous frustrés ? Nullement car toute licence nous est donnée de dessiner, au plein de notre imaginaire,  selon nos plus vives affinités, la douce pliure des yeux, la simple éminence du nez, le naturel des lèvres et le mystérieux Langage qui s’y abrite. Le massif de la tête est incliné, non dans un genre d’inquiétude, bien plutôt dans une disposition à se conformer au vocabulaire de la danse, à exprimer peut-être la retenue, la modestie, l’inclination à considérer le monde depuis cette attitude toute en attente, méditative.

   Et voici que les deux effusions hors-le-corps, les deux lignes de chair aériennes, trouvent simultanément leur écho sous la figure d’un genre de nacelle dans laquelle le visage viendrait trouver son repos. Ce qui, jusqu’alors nous égarait, cet éparpillement au large de l’anatomie, devient le signe le plus patent du refuge, du recueil en Soi. Notre apaisement est au prix de cette confluence, de ce semblant d’unité, de cette émergence qui pourraient initier la belle narration humaine. Malgré le tremblé du dessin, malgré le tissu onirique qui le vêt, malgré que notre vue soit tirée à hue et à dia, quelque lumière commence à poindre à l’horizon. Le corps est mince qui se creuse du golfe des hanches, l’ombilic fait son feu discret, les jambes initient le début d’un chemin qui s’efface tout en bas de l’œuvre. Ceci constitue-t-il le symbole qui irait à l’essentiel, ignorant la dimension terrestre, là où parfois se dressent les sillons d’une peur, d’une angoisse primitives ?

      Nous voyons et nous disons ce qui, de prime abord, confondu dans la nuée du fond, n’apparaissait guère, ces bras qui longent le corps, mais dont nous ne pouvons affirmer qu’il s’agit bien de bras ou plutôt des plis d’une vêture discrète de Ballerine. Si notre première hypothèse se révèle adéquate, donc la présence des bras, corrélativement se montrera à nous la silhouette de la Déesse Kali, du panthéon de l’hindouisme, celle qui possède huit bras, celle dont il est dit « qu’elle détruit le mal sous toutes ses formes et notamment les branches de l'ignorance (avidyā), comme la jalousie ou la passion. » La simple et pure apparition de la Déesse Kali aura tiré l’illisible Figure de l’énigme qu’elle nous tendait à la façon d’un piège, ce qui aura pour conséquence immédiate de combler la vacuité de notre ignorance, de gommer les lignes d’une passion inexaucée. Ainsi, le motif de cette belle peinture, tiré de son étrange et inquiétant anonymat, vient combler l’incomplétude qui, habitant l’image, jouait en écho avec la nôtre. Bien évidemment nous ne serons sûrs de rien, mais rien n’est jamais certifié conforme dans le processus de quelque interprétation que ce soit. Une certaine Psychologie Analytique pourrait bien nous mettre sur la voie de qui-nous-sommes, elle dont la tâche est d’investiguer l’inconscient et de découvrir, dans toute psyché individuelle, la trace des Archétypes qui traversent l’âme et lui donnent son essentielle texture.

   Peut-être sommes-nous des Kali, des Sisyphe, des Œdipe qui nous ignorons et, ne prenant nul recul par rapport à qui-nous-sommes, vivons dans une manière d’éternelle confusion ou, à tout le moins, d’approximation. Mais peut-être cette dernière est-elle la seule marge de liberté à laquelle nous puissions prétendre : l’indéterminé nous conduisant, peu à peu, au seuil de notre propre détermination ou de sa banlieue proche, cette sorte de « chôra platonicienne » dont le concept flou plongeait Platon lui-même dans l’embarras. Mais citons la définition que nous en donne Wikipédia :

    « En métaphysique, se référant au premier sens de « place », Platon (particulièrement dans le Timée, 49 a - 53 b) utilise également le terme de chôra pour désigner un concept ontologique difficile que l'on pourrait très grossièrement traduire par le mot « espace » ; il s'agit en quelque sorte de la matrice porteuse de toute matière, responsable de l'aspect chaotique et indéterminé de celle-ci en dépit des efforts du Démiurge pour lui donner une forme idéale. » (C’est moi qui souligne).

   De cette définition de la chôra, nous ne retiendrons que cette valeur essentielle, énigmatique, cette matrice ombreuse, originaire, qui se donne dans le chaotique, l’indéterminé tous prédicats selon lesquels la Belle Figuration sur laquelle nous nous penchons se montre à nous et, conséquemment, nous plonge également dans l’embarras. Mais peut-être, à y bien réfléchir, toute œuvre d’art, en son naturel mystère, n’a-t-elle pour mission première que de nous précipiter dans la confusion, de nous faire longer l’abîme, tout le temps que son être nous demeurera inaccessible, puis les choses s’éclairant, se manifestant au grand jour ou, au moins, dans la lumière tamisée d’un clair-obscur, délivrés pour un temps de nos plus ténébreux démons, dans une soudaine éclaircie, le motif esthétique viendra à notre rencontre avec son évidente charge de sens. C’est à ceci, à cette conquête de l’œuvre qui est conquête de qui-nous-sommes, que toute contemplation d’une Image Essentielle doit tracer le lumineux chemin. Ne sommes-nous, constamment dans notre relation à la manifestation du réel, dans ce procès de constante perplexité, de doute, d’obscurité native, lequel, faute de nous donner accès à la certitude de Formes-en-soi, nous situerait, en vertu de notre essence, sur ces lisières de l’Être qui, pour être irrésolues, n’en sont pas moins belles.

 

En témoigne cette belle peinture de Léa Ciari

 

 

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14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 09:57
L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Entre sel et ciel…

Bassin de Thau

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Il faut se lever à la lisière d’un songe, longer doucement une brume, à la façon des gerridés, les pieds dessinent sur le givre du chemin des étoiles d’eau, respirer juste ce qu’il faut pour ne pas troubler l’air, ne nullement contrarier l’onde. Dans les villages alentour, tout est calme, les Dormeurs sont au repos, les animaux sommeillent dans leurs boules de poils et de plumes, les loutres glissent infiniment dans leur fourrure de soie. Le paysage séjourne en un immense linceul qui est le lieu même où l’être des choses se connaît jusqu’en son ultime profondeur. Alors, en cette sublime hésitation de l’aube à paraître, un mot, un seul, mais combien précieux, fait son éclosion presque inaperçue : BLANC. Nous disons « BLANC » et nous avons sans délai accès à ce « Monde Blanc » qui est pur mystère tout comme la naissance du Jour, de l’Enfant, de la Nature est pur mystère. Impénétrable. Dense. Opaque. Et c’est à nous les Hommes d’en percer l’énigme, d’en creuser le sens. Avant tout, le BLANC est silence, le BLANC est lenteur. Tout est immobile pareil au premier mot du poème par lequel se dit le Tout du Monde.

 

On avance, là en soi,

au creuset de l’intime.

On est léger,

tel la feuille dans le vent,

l’oiseau dans les plis d’air.

Le Temps n’est pas encore.

Le Temps est juste

une promesse d’avenir,

un à peine ébruitement

à l’écart de Soi,

à la périphérie sans doute,

on en éprouve le précieux,

l’inimitable,

on en attend la venue

de la même façon

que l’aube attend le jour

depuis le creux de

sa longue patience.

Le Ciel est plus que le Ciel.

Le Ciel n’a ni attache, ni contour.

Il vit en lui,

au plus profond

de son être.

La Ligne d’Horizon

n’est pas encore,

peut-être n’a-t-elle

jamais été ?

Elle essaie de se dire,

de prendre forme entre

deux espaces vides qui sont

ses affinités essentielles.

 L’Eau est plus que l’Eau.

Elle glisse longuement

en direction de son Destin.

Sans bruit.

Sans parole.

Sans flux.

 

Eau/Horizon/Ciel,

une seule et même présence

une seule et même harmonie.

Tout dans la simple nuance de Soi.

Tout en haut, des touches de Gris,

de l’Argent, du Perle, du Souris.

Ce Gris est du Blanc

qui se voile, se dissimule,

se plie au sein même de sa Blancheur.

De l’Albâtre, du Céruse, du Saturne,

une unité en de subtiles variations.

On pense à un vase de Porcelaine

sur une étagère de verre.

On pense à la poudre de talc.

On pense à l’écume,

à la neige, au fin nuage.

Un môle léger avance

dans la diagonale du paysage.

Planches de mousse et de lichen,

planches disjointes par où se laisse voir

 la belle sérénité de l’onde.

Ce qu’il reste d’une fugue.

Ce qu’il reste d’un adagio.

Une infinie mélancolie

que ne pourra jamais combler

que la Beauté en sa plus juste mesure.

Un rythme de pieux noirs.

Puis d’autres planches posées

au-dessus de l’eau,

un simple vol de demoiselle,

une opalescence,

un cristal inapparent.

  

Dans l’écume de sa tête,

ce ne sont que flottements,

effleurements,

susurrements

de mots délicats

qui se donnent

dans la facilité,

la pure grâce :

 

instant, diaphane, osmose,

affinité, lunule, écluse,

aube, glace, milieu,

passage, léger, velouté,

docile, clément, pastel,

esquisse, laineux, aimant.

 

Rien qui n’entaillerait la douce puissance du jour.

Rien qui ne détruirait la montée évidente de l’heure.

Rien d’autre à faire que se disposer

au recueil, à la contemplation.

Tout ce qui se dit ici peut se contenir

en un seul mot : BLANC.

Il faut y revenir tout comme l’on revient

avec une ferveur inquiète auprès de l’Amante qui,

à peine laissée, appelle et attend

qu’une plénitude lui soit offerte.

Qu’un jour déplie son calice dont elle fera

le lieu de son épanouissement.

 

Perspectives quant aux œuvres d’Hervé Baïs

 

   Les Photographies dont il nous fait l’offrande sont le témoin d’une belle persistance à traiter l’inépuisable sujet de la Beauté, selon trois valeurs essentielles : NOIR/BLANC/GRIS, ce lexique si simple, si efficace qu’il dit l’entièreté du Monde en seulement trois notes. Prétendre créer des œuvres d’art est ceci : d’une économie de moyens, tirer une large sémantique qui épuise le sujet bien mieux que ne saurait le faire un cliché bavard. Le Simple, voici ce qui doit être maitrisé avec la plus belle assiduité qui se puisse imaginer. Je voudrais placer les Images d’Hervé Baïs sous la bannière du BLANC, comme il a déjà été dit, approcher ce « Monde Blanc », lequel, loin de s’abîmer en quelque formule facile, creuse un sens infini. En réalité Œuvre de Poète, œuvre d’une sensibilité exercée à extraire du Réel ce qui mérite de l’être et d’y demeurer, loin de l’agitation de notre société que Guy Debord, en son temps, nomma « La Société du spectacle ». Ses plus grandes audaces sont aujourd’hui dépassées en ces temps d’inflation où les célèbres « selfies » tiennent lieu d’identité, sinon d’emblèmes portés au-devant de Soi tels de brillants et irremplaçables oriflammes. Si le superficiel, si le contingent ont un nom, c’est bien celui-ci, « selfie » dont on ne pourra jamais tirer qu’un caprice sans réel objet, sinon de porter le Sujet là où jamais il ne devrait être, à savoir sur l’avant-scène, mais dans les coulisses, dans le trou du Souffleur où la modestie serait son visage le plus exact. Vraiment l’Homme ne connaît plus ses propres limites. En ceci qui paraît inessentiel, consiste un véritable danger, prendre sa propre image, cette pure illusion pour le Soi, pour la seule chose qui puisse nous déterminer en propre. Touté vérité est à cette aune.

   Il me paraît tout à fait pertinent de classer ce Photographe exigeant parmi les tenants du concept de « Monde Blanc » dont je vais essayer de tracer quelque sillage. Une large citation extraite du Site « Recours au poème », dans un article intitulé « Les territoires du blanc chez André du Bouchet et Kenneth White », commis par Christine Durif-Bruckert et Marc-Henri Arfeux, nous permettra de mieux saisir ce que recouvre cette belle métaphore :

  

    « L’œuvre importante du poète André du Bouchet (1924–2001) comme celle de Kenneth White poète né en écosse en 1936 relève de ce que l’on appelle les « écritures blanches » (« le monde blanc » selon l’expression de Kenneth White).   Le poète est dans la recherche d’un commencement, d’un recommencement qui aurait vocation de retour vers la matrice des choses, « en pleine terre », « dans le corps de la terre », au point originaire et muet (blanc) du monde et de la langue, tout en liant le langage à ce monde de l’élémentaire. »

 

   Les paysages qui figurent dans le travail d’Hervé Baïs, le choix méticuleux de LIEUX, au sens, précisément, de « lieux chargés de sens », la dialectique du Noir et Blanc, la posture méditative dans laquelle les Voyeurs de l’image que nous sommes devront se disposer, recueil en Soi, retour à une manière de terre vierge, originaire, seule dimension possible afin que puisse être rejoint ce que la Nature a de plus précieux à nous dire : sa dimension de terre nourricière des corps, mais aussi bien des esprits, ouverture à la claire donation du Monde. Les paysages donc qui viennent à notre encontre ont pour essentielle mission de créer en nous cette éclaircie par laquelle, par-delà le caractère esthétique, les sèmes inscrits dans les choses appelleront le recours à une éthique.

   Regarder avec l’exactitude qu’exige toute vérité ce beau paysage tout de blancheur, un flocon, une brume, le tissu d’un songe, vecteurs d’une naturelle fragilité, regarder donc au sens plein du terme consiste à ne nullement demeurer en Soi, mais à se porter au-dehors, tout près de ce môle de bois, de cette eau impalpable, de ce nu horizon et de les reconnaître comme parties de nous-mêmes car nous aussi, les Hommes, possédons une dimension de cosmos au gré de laquelle notre sort est intimement lié au sort du martin-pêcheur, du frêle roseau, du tamaris qui vibre sous l’amicale poussée du vent.

   Nous sommes Nous-plus-que-Nous, tout comme la Nature est plus-que-Nature, ces extensions d’être n’ayant jamais de sens qu’à se rejoindre, à cheminer de conserve sur les chemins de l’Avenir.  Contemplant cet éclat, cette splendeur de ceci qui nous est donné à voir, nous ne pouvons qu’éprouver, au plus profond de qui-nous-sommes, ce sentiment de sérénité, cette équanimité d’âme qui nous guérissent, au moins provisoirement, des événements d’une actualité le plus souvent totalement absurde.

   Mais, bien plutôt que de disserter longuement sur les évidentes vertus de ces images, voyons ensemble quelques horizons dévoilés par ce singulier et ô combien nécessaire « Monde Blanc » :

 

« bouillonnements blancs des vagues

                                    confusion des commencements

                        dissolution et amplitude

le vide est plénitude

 

et les goélands

                    font jaillir leurs cris spontanés »

 

« Un monde ouvert » - Kenneth White

 

   Extension - « Vague », « amplitude », « plénitude », « goélands », ce lexique rejoint, en sa valeur d’accroissement de la conscience humaine, celui dont il a été question plus haut dans le texte. C’est bien l’une des vertus charismatiques du Langage, c’est bien sa mesure de Totalité qui permet, au travers de quelques mots « d’anthologie » de nous placer, sans délai, dans ce Monde qui, pour être utopique, n’en est pas moins fécondateur pour notre esprit, multiplicateur pour notre imaginaire.

*

    « En jouant sur le mot et sachant que la blancheur est la synthèse de toutes les couleurs, j’ai tendance pour le moment, à nommer blancheur cette complète réalisation de moi-même et à traduire ces moments d’unité par des termes qui indiquent la blancheur ».

 

« Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde » - Michèle Duclos

 

   Extension - Le Blanc comme « synthèse de toutes les couleurs », ici se dit de fort belle manière Tout ce que le Blanc peut recéler en lui de significations multiples. Métaphoriquement considéré, il est pareil à ces jarres antiques venues du plus loin de quelque Péloponnèse, chargées des rumeurs d’une huile qui exhale encore les anciens mythes grecs, L’Iliade, l’Odyssée Homérique en leur excellente facture, fondements même de notre cuture occidentale.

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

 

Photographie : Hervé Baïs

 

 

« Monde Blanc

 

Ce monde d’arbres blancs

Il est là devant moi

Bouleaux dans le gel, nus

Présents, vivants, patents

Seul le feu peut écrire

Sur pareil fait ultime

Je réclame du feu

Du FEU pour détruire et créer

Du FEU pour brûler l’illusoire

Du FEU pour écrire le blanc »

 

        Kenneth White

 

   Extension - L’arbre, et singulièrement le bouleau, cette pure élégance, ce pur mystère planté au sein de la rigueur Boréale, lui en son exacte blancheur nous indique la voie de l’Essentiel, la voie de la Photographie belle.

Réserve. Unité. Rigueur,

 

  seul ce triptyque est créateur de ce qui aura pour nom « œuvre ». Et comment ne pas comprendre le sens de cette haute dialectique, laquelle plaçant ici le blanc Bouleau, demandant là, l’incandescence du Feu, la comprendre selon la belle complémentarité des Opposés :

 

la Glace suppose le Feu,

la Rigueur exige la Passion.

La Prose appelle le Poème.

 

   Pour appliquer ceci à l’Image, c’est bien l’apparent Dénuement qui porte en lui la mesure amplifiée de la Joie. C’est l’exigence de tout Art qui se dit en cette sublime manière. Rien n’existe de Beau qu’au prix de cette tension, laquelle est le tissu de toute Tragédie. Or la Tragédie, et la Grecque tout particulièrement, constitue l’Archétype du Beau au motif que L’Homme confronté à son Destin acquiert son ultime signification, liberté qui fonde toute éthique.

 

*

 

« Combien d’aurores, froides de son repos d’où naissent des

   ondes,

Les ailes de la mouette plongeront-elles, son corps pivot

   du vol

Répandant des cercles blancs de tumulte… »

 

                     Hart Crane

 

   Extension - La Mouette est ce « vol absolu », comme le désigne Kenneth White dans l’extrait ci-dessous, ce « vol absolu » donc qui répand « des cercles blancs de tumulte ». L’efficacité de l’oxymore, qui fait se confronter les cercles apaisés de blancheur au tumulte, tient sur cette fragilité même du vol qui est, analogiquement, la fragilité du « Monde Blanc ». Car, oui, les « aurores » sont fragiles, le « repos » est fragile, les « ondes » sont fragiles, les « ailes » sont fragiles car, toujours, une guerre menace la paix, car toujours une haine se lève à l’encontre d’une amitié.

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

Photographie : Hervé Baïs

 

*

     « …ce qu’il y a de difficile à réaliser, c’est que le coup doit pénétrer jusqu’au blanc, au moins en un endroit. »

William Carlos Williams

 

   Extension - Cette formulation de Williams C. Williams est d’une exceptionnelle teneur. Mais que veut donc dire « le coup doit pénétrer jusqu’au blanc » ? Cette formule n’est mystérieuse que le temps pendant lequel nous n’aurons saisi sa réelle profondeur. En réalité le Blanc n’existe nullement à l’état pur dans la Nature. Ni la neige, ni l’écume, ni la fleur de lotus, pas plus que les plumes du cygne ne sont blanches, seulement un reflet du Blanc, une apparence du Blanc. Afin de parvenir au cœur du Blanc, à savoir déchiffrer son Être, il faut le coup de foudre, la soudaineté de l’éclair de « l’exaiphnès » platonicien, ce changement subit du temps de façon entièrement qualitative, cette « nature étrange, stupéfiante, insaisissable » comme le dit lui-même Platon, ce saisissement au terme duquel, sans doute dans la plus grande stupeur qui se puisse imaginer, on est au cœur du BLANC, autrement dit dans une manière d’Origine, de Point Zéro à partir duquel tout pourra commencer à signifier.

   Ce qui constitue l’obstacle le plus évident à « pénétrer jusqu’au blanc », c’est bien évidemment notre commune et quotidienne disposition à nous engouffrer dans la première interprétation « mondaine » (au sens d’une réification de la pensée), à disposer d’un étant sous-la-main, tirant de son immédiate concrétude, sinon une vérité, du moins un semblant, dont, la plupart du temps, nous nous contentons. Le BLANC Majuscule ne s’obtient jamais qu’au travers d’une idéation, d’une intellection, d’une intuition et c’est pourquoi il brille au loin, telle la merveilleuse IDÉE Platonicienne, d’un éclat qui nous fait « cligner de l’œil », et nous rejoignons en ceci le Prologue de Zarathoustra où il est dit :

    « Amour ? Création ? Désir ? Étoile ? Qu’est cela ? » - Ainsi demande le dernier homme et il cligne de l’œil. »

   Si nous observons correctement ce que sont « Amour », « Création », « Désir », « Étoile », nous nous apercevons rapidement que ce ne sont nullement des formes réifiées dont nous pourrions nous emparer, mais des IDÉES flottant en quelque inaccessible Empyrée. Or « le dernier homme » est bien celui qui se précipité dans l’absurde, le nihilisme, tête la première, pour ne s’être jamais attaché qu’à de « terrestres nourritures », oubliant de confier à son Esprit la tâche de découvrir ce Blanc Originel qui est le fondement même de notre Humanité.

 

En ce BLANC : L’Art, L’Amour, La Philosophie, Le Langage,

 

   talismans qui nous indiqueraient notre chemin le plus précieux. Cheminer est déjà beaucoup. Le début d’une insondable aventure !

 

« Blanc, blanc, blanc comme

   une frontière s’avançant dans la mort

c’est ça notre vie, c’est ça l’amour

   ligne après ligne

déferlant dans l’éclat… »

 

   Robert Duncan

 

   Extension - « déferlant dans l’éclat », c’est dire, encore une fois, mais de manière formelle différente, la nécessité de rencontrer cet éclair qui va nous féconder, nous porter aux rives de la Beauté, cette Belle Peinture, cette Belle Musique, cette Belle Photographie.

 

*

   « Ce qui deviendra plus tard la notion, l’intuition, la philosophie, le mythe du monde blanc – dont les vagues prémonitions peuvent naître dans l’expérience initiale – est concentrée essentiellement dans le corps érotique au contact des choses et des éléments : les remous de l’eau, le vol absolu des oiseaux, le corps souple du lièvre, la terre humide, les fleurs qui s’ouvrent, le tronc mince et cryptique du bouleau argenté, les lourdes grappes des sorbiers des oiseleurs, les seins d’une fille… »

 

Kenneth White - « La Figure du dehors »

 

   Qui comprend les beaux mots de Kenneth White (son patronyme est prédestiné puisque « White » en anglais signifie « Blanc »), comprend aussi le BLANC dont il est question lorsque l’intuition, clairement conduite, délivre en un seul « coup », aussi bien « les remous de l’eau », « le vol absolu des oiseaux », le « bouleau argenté ». Le mot de la fin sera laissé à Gertrude Stein :

« Un blanc est un blanc est un blanc est un blanc… »

 

L’instant diaphane où le TEMPS BLANC

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9 novembre 2022 3 09 /11 /novembre /2022 09:32
D’un chaos originaire

Peinture Léa Ciari

 

***

 

   Quand tout va bien pour Soi, le tout du Monde vient au-devant avec souplesse et naturel comme si l’on vivait une existence, somme toute, sortie d’un Conte de Fées. Tout est joyeux. Les oiseaux pépient dans les haies semées des étoiles blanches des fleurs. Le soleil lisse votre peau d’une onde de clarté bienfaisante, maternelle. La mer bat au loin avec ses flux et reflux, on dirait un jeu d’enfants. La rue est pimpante, les trottoirs ruissellent de lumière. Les Passants vous sourient auxquels vous tendez un visage ouvert, accueillant. Tout dans l’évidence, tout dans le trait droit sans brisure aucune, tout dans la clarté épanouie du ciel. Entre Soi et le Monde, nulle distance. La rivière est là, toute proche avec ses lames d’argent. La montagne est altière qui se détache sur fond d’horizon. Les gens sont heureux, à l’aise dans leurs tuniques de soie, ils glissent infiniment en eux-mêmes comme visités d’éternité.

   Seulement, voici, ce qui se donnait dans le lumineux, le sans-retrait, s’obombre de bien funestes teintes. La rivière est boueuse, lourde, ses rives semées de noires racines. La montagne disparaît sous la taie dense du brouillard. Le soleil se voile, devient blanc, ses rayons repliés au centre de sa fournaise. Ceci est arrivé si soudainement, la nuit a succédé au jour sans même qu’un crépuscule ne s’interposât entre les deux dans la manière d’une transition qui en eût atténué cette brusque métamorphose. Et tout ceci, ce chamboulement a eu lieu à l’ombre des consciences humaines, à l’insu du savoir, au revers des lucidités. Le surgissement d’une aporie au plein d’une immarcescible joie dont on pensait qu’elle n’avait nulle limite. Partout l’on est saisis de stupeur. Partout l’on cherche un refuge, un angle de clarté, un mot visible dans le palimpseste confus des choses. Rien ne fait sens qu'un sentiment d'absurde rivé aux marges de l'infini. L'on se questionne sur la possibilité d’une involution du temps, l'on s'interroge sur sa propre place dans l’Univers, sur la finalité de ce qui vient, de l’avenir, sur Soi. Nulle réponse cependant, sauf parfois les borborygmes d’un langage devenu inconnaissable.

   Qu’est-il advenu de l’Homme ? Ceci : L’Homme, la Femme, l’on ne sait plus très bien à qui l’on a affaire dans cette étonnante physionomie qui vient à nous depuis le plus éloigné du temps. Peut-être la figure de l’androgyne, peut-être la face de quelque mutant en son incompréhensible genèse. « Inquiétude » sera le nom attribué à cet être qui n’en semble nullement un, juste un métabolisme, un mouvement confus, une à peine sortie des limbes. Parler de lui, revient en quelque sorte à évoquer le Néant en personne. La broussaille des cheveux se dissout dans un fond de nuit. Ce qui tient lieu de visage (plutôt une épiphanie barrée), une sourde masse grise qui fait penser aux feuillets d’une ardoise, aux toits de zinc sous un ciel d’orage, aux boulets d’anthracite, enfin tout, sauf une note de bonheur, bien plutôt l’annonce d’une perdition en de bien obscurs abysses. Seul un œil dont on ne voit que la paupière close est visible. Une manière d’Oeil-Tombe si vous voulez, de vue scellée dans son douloureux cénotaphe. La barre du nez s’efface sous une ombre qui en envahit la racine. Deux mains (mais s’agit-il encore de mains, ces larges battoirs pourvus de griffes en leur extrémité, n’est-ce l’émergence de la pure animalité, l’emblème d’une sourde violence ?), les mains donc, encagent le visage, les barreaux des doigts sont la geôle dont nulle parole ne pourra sortir, nul cri émerger puisque le merveilleux langage semble être condamné à trépas.

    La vêture, dans le prolongement du non-visage, est de la même teinte lugubre de schiste, rien ne s’y distingue qui pourrait indiquer une possible sortie, l’éclosion du plus mince espoir. Å côté, le bon Sisyphe est exultation de joie, rayonnement de félicité. Vous pensez que je force le trait, que je noircis à plaisir la scène qui se présente à moi pour lui donner la physionomie d’une Tragédie Antique ? Eh bien, s’il en est ainsi, vous aurez raison au motif qu’en ce jour de Novembre, mois des feuilles mortes et des Morts dont on honore le souvenir, mon projet le plus immédiat est de dépeindre l’Humaine Condition, sous les auspices les plus fâcheux qui se puissent imaginer. « Qui aime bien, châtie bien », dit le proverbe et je ne veux pour l’humain que le Destin le plus heureux, que les joies les plus évidentes. Et, afin de brosser le portrait d’Inquiétude avec un souci de précision, je dirai qu’il pourrait être semblable, en bien des points, aux figurations tout en chantournement, anamorphoses diverses, pliures, chiasmes et autres fantaisies formelles qu’un Francis Bacon a peintes en son temps dans ses célèbres  « Autoportraits » dont chacun se demande bien quelles sombre motivations inconscientes l’ont conduit à produire autant de chefs-d-œuvres qui, en même temps, figurent l’Humain en ses plus navrantes et effrayantes représentations.

   Et maintenant va débuter une « Fable Biblique » dont bien des aspects seront à verser au compte du Réel le plus pur. Adam et Ève, tout juste chassés du Paradis après qu’ils ont mangé le fruit défendu de « l'arbre de la connaissance du bien et du mal », se retrouvant en de riantes contrées terrestres, vont de-ci, de-là, insouciants, grapillant ici quelques baies de délicieuses framboises, là des mangues à la chair odorante ou bien des mets inconnus qui flattent leurs palais, leur donnent un vif plaisir et finissent par fouetter au sang la lame de leur incorrigible désir. Aiguillonnés par une audace constitutive de leur état, poussés par leur gourmandise sans fin, ils se sustentent à toutes les fontaines et cormes d’abondance terrestres. Et, bien entendu, selon leur propre logique interne, un plaisir en appelant un autre, une curiosité s’ouvrant sur une autre, ils consomment à satiété tout ce qui leur tombe sous la main.

   Sous la férule d’un inextinguible progrès, ils n’ont de cesse d’explorer des territoires inconnus, d’extraire de leur sein tout ce dont ils pensent qu’ils pourront tirer quelque profit. Les années passent, les siècles passent, les millénaires passent et Adam et Ève, respectant à la lettre l’injonction divine :

   « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-là ; ayez autorité sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, sur tout ce qui est vivant et qui remue sur la terre. »

   Adam et Ève donc, crûrent et multiplièrent, donnant le jour à la ribambelle des Seth, Enos, Cainan, Mahalaleel, Jared, Enoch, Methuselah, Lamech, Noah, Shem, lesquels, à leur tour, enfantent et enfantent à nouveau, si bien que, sur la Terre, il ne demeure plus un seul pouce carré qui ne soit investi de la présence humaine. Et le « mal » se serait limité là si les descendants d’Adam et Ève n’avaient eu, chevillé au corps, un insatiable désir de « soumettre » la Terre, en effet, de la dépouiller jusqu’à l’os des infinies richesses dont elle était prodigue. Ainsi au cours de la suite interminable des jours, ils se livrèrent à un pillage en règle de cette généreuse Fontaine, la laissant à son étiage, un mince filet d’eau coulait entre d’étiques racines. Les Héritiers de l’Éden n’eurent de cesse de piller les Océans, de les vider de leurs poissons d’argent ; de mettre le feu aux forêts, d’incendier la moindre parcelle de garrigue ; n’eurent de cesse de rouler en tous les sens sur la Planète au volant d’automobiles qui crachaient leurs nuées de fumées délétères ; de manduquer la chair des animaux les plus divers ; d’inventer des machines qui foraient le sol jusqu’en d’insondables profondeurs, extrayant cet « or noir » qui les enivrait ; n’eurent de cesse de sillonner les vastes travées du ciel dans de puissants aéronefs aux sillages écumeux ; de pianoter des journées durant sur de minuscules écrans qui étaient leurs Nouveaux Dieux et qui, à la vérité, les rendaient FOUS ; de se presser selon des foules compactes dans des Parcs d’Attraction qui n’étaient que les Temples de l’Argent ; n’eurent de cesse de prendre la Planète qui les accueillait avec gentillesse et douceur pour un vulgaire agrume dont ils pressaient les flancs jusqu’à ce qu’ils fussent sur le point de se rejoindre. Enfin, en un mot, ils n’avaient cessé de « scier la branche sur laquelle ils étaient assis », si bien que leur Chute était un facsimilé de la Chute Originelle que, du reste, ils n’avaient plus en vue, s’interrogeant sur la raison de leur précipitation de Charybde en Scylla. Je vous avais prévenus, je voulais brosser un portrait de l’Humaine Condition en ses plus extrêmes valeurs, persuadé cependant n’y être parvenu que très partiellement, les mots, parfois, étant malhabiles à traduire la complexité du réel.

   Cette rapide épopée humaine se veut en tant qu’allégorie d’une inconscience généralisée, d’une manière d’hébétude dont la toile de Léa Ciari pourrait figurer un possible emblème. Rien de plus précieux, en effet, que le visage humain, ce magnifique porte-enseigne de la conscience des Hommes lorsque, porté à ses plus hautes qualités, il détermine leur Destin tel un lumineux trajet de comète qui illumine le ciel et lui donne sens. Certes, bien des vertus encore brillent au firmament : de Grands Chercheurs innovent dans tous les domaines, des œuvres d’art surgissent ici et là, des gestes d’oblativité se donnent à travers le Monde. Mais combien toutes ces vertus sont contrebalancées par des comportements inconscients qui mettent la Planète dans le plus grand danger : celui de mourir. Le Poète et Visionnaire Paul Valéry (mais c’est un seul et même état), disait en un temps qui n’est guère lointain :

 

« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »

 

   Toutes les civilisations, ou presque, ont connu leur fin sous de funestes figures. D’elles, ces sublimes créations des Hommes, que demeure-t-il ? Des Moais aux yeux vides qui scrutent énigmatiquement le ciel de l’Île de Pâques ; quelques fresques de la Civilisation Minoenne à Cnossos ; des temples Khmers envahis de végétation à Angkor ; quelque bas-reliefs Assyriens ; le Temple Maya des Inscriptions à Palenque au Mexique. Que demeure-t-il sinon des cendres, une fumée qui se disperse à tous vents ? Ceci est d’autant plus dommageable que tout ce que ces hautes Civilisations avaient crée en matière de connaissance, d’art, de manière de vivre, tout ceci a été balayé par on ne sait quel typhon dont, sans doute, l’Humain possède le secret au plus haut point.

   Alors, faut-il désespérer ? Faut-il enfouir sa tête d’autruche dans le sable et vivre d’inconscience ? Faut-il démultiplier les « prodiges » d’un Progrès sans fin qui nous aliène bien plutôt qu’il ne nous élève et nous place au faîte de notre Condition ? Ces questions sont par nature interminables, tout comme la Dimension Humaine semble illimitée dans la voie de son Destin ? Y a-t-il une fatalité, une Volonté abstraite, qui nous dépassent et nous intiment l’ordre de toujours plus avancer en direction de ce foisonnement qui nous fascine, dont nous sommes, à l’évidence, partie prenante ? Pouvons-nous demeurer en qui-nous-sommes, c’est-à-dire éprouver la profondeur de notre liberté à seulement nous situer dans un temps lent, à ne connaître que l’espace qui nous est proche, renonçant à nous approprier le Tout du Monde, cette mesure étant, bien entendu, pure illusion ? Aurons-nous la force d’évaluer les enjeux de notre fuite en avant et, en conscience, faire de la sagesse, du repos, de la sérénité les lignes selon lesquelles nous retrouverons les lois imprescriptibles de notre Essence ?

   Il en va de notre avenir, de ceux de nos Descendants, de l’avenir du Monde, du contenu de la Civilisation qui sera notre miroir. Certes, le propos est sérieux et comment ne le serait-il ? Il est question de l’Homme s’inscrivant ou non dans la perspective d’une éthique. La Belle Image commentée ici, de par son caractère inquiet, me fait naturellement penser aux Grotesques de la Renaissance, ces visages mi-humains, mi-végétaux versant en direction d’une minéralité quasi préhistorique, Grotesques qui ornaient les parties les plus secrètes, les plus ombreuses des jardins.  Est-ce ceci que nous voulons, perdre notre épiphanie humaine et sombrer dans quelque obscure grotte dont, jamais, nous ne ressortirons ? Est-ce ceci ? Non, nous avons bien mieux à faire, suivant la Voix de notre Conscience !

 

 

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5 novembre 2022 6 05 /11 /novembre /2022 09:24

 

     « De toutes manières, l'acte de réflexion, au lieu de se constituer en méditation athlétique où il ramasse ses forces pour les engager plus rudement, se dégrade alors en contemplation narcissique de ses propres formes. »

 

« Traité du caractère » - Emmanuel Mounier

 

*

   Sait-on pourquoi l’on entre soudain en contemplation ? Les motifs de contempler sont si rares. Et pourtant, qui n’a jamais contemplé demeure pour toujours sur le bord d’une évidente joie. Ce geste de retour sur soi est tellement empreint de pure grâce qu’à simplement vouloir l’évoquer, la plupart du temps, ne se présentent que de l’indicible, de la difficulté et son être semble se dissoudre à même son immédiate carence. Un genre de flottement infini qui nous disperse tant que nous n’avons plus de centre, que nous errons au large de qui-nous-sommes sans possibilité aucune de rejoindre notre propre logis. Exilés de notre singulière essence, nous ne savons plus, au juste, ce que sont les choses, comment elles viennent à nous, de quelle manière nous pourrions nous en saisir afin de ne demeurer dans ce sentiment de solitude abyssale qui, tout à la fois, est notre bonheur, tout à la fois la mesure d’une perdition dont nous pourrions bien ne jamais ressortir. Mais parler en termes généraux, s’il s’agit bien là du style le plus approprié à l’esprit même de l’acte de contempler, s’exprimant en allusions et en termes abstraits, nous laisse sur notre faim au motif que nous souhaiterions nous sustenter de plus substantielles nourritures. Pour cette raison, qu’il nous soit permis d’en approcher la forme à l’aune de trois variations qui en dressent la possible silhouette.

      Paysage - Vous êtes seul face au paysage dont il faut bien dire qu’il est « sublime », non au sens contemporain dévoyé au titre de la relativité ambiante, non bien plutôt dans sa connotation romantique ouvrant la dimension d’une poétique. A la manifestation de la contemplation, il faut ceci, la dimension d’une nature exacte, inentamée, libre d’elle, au sein de laquelle la liberté humaine trouvera sa propre mesure. Deux solitudes se faisant face dans une confiance réciproque, dans un échange du même. Nulle différence de qui-Vous-êtes à Qui-elle-est. Y en aurait-il une et ce qui prétendait à l’harmonie se trouverait projeté dans une manière de discordance si vive que le paysage s’annulerait à même sa propre vacuité, conduisant le Voyeur- que-Vous-êtes à sa perte. De façon à entrevoir un fragment de cette contemplation, nous ne disposons guère que de l’outil, toujours indigent, de la description, tout sentiment intime tremblant toujours de se voir découvert, donc trahi.

   Le ciel est clair, transparent comme s’il était le signe des espaces infinis, là où seule l’Éternité peut trouver lieu et place. Un nuage léger au plus haut, à peine la présence d’un flocon. L’horizon : une ligne brisée de montagnes qui s’efface au loin dans la plus grande douceur. Le soleil est une vague tache blanche, une lueur non encore assurée d’elle-même. Des collines d’herbe claire, rase, se prolongent en une ligne de conifères plus sombres. Puis, dans le demi-cercle d’une ligne noire, le miroir d’un lac où se reflètent, dans une sorte de mirage, les plus hauts sommets. L’eau est calme, lumineuse, elle porte, tout à la fois, la dimension du ciel, le mystère de l’inaccessible profondeur. Seules quelques racines aériennes émergent de l’onde comme pour en ponctuer le calme, le dire sur le mode mineur. Au premier plan, une courte forêt d’herbes aquatiques dresse ses herses pacifiques.

   De tout ceci vous êtes empli avec respect et pudeur. Jamais de hiatus entre Celui qui est droit et la Nature qui est donatrice de vie. Une unique respiration, un identique battement de cœur, une rencontre au sein des affinités. Vous-qui-contemplez ne le pouvez qu’à vous fondre en elle qui vous accueille au plein de sa vérité, de sa multiple et belle donation. Vous ne contemplez qu’à être à votre tour contemplé. Qui, mieux que cette Grande et Immémoriale Sagesse, pourrait s’acquitter de cette tâche avec plus d’amour, de gratuité, de générosité ? Afin que la contemplation ne se compromette en quelque vénéneux solipsisme, il lui faut cette profondeur d’écho, cette perspective d’entente, cette étendue d’écoute. Nulle autre alternative que celle de l’Homme-Nature, que celle de la Nature-Homme. Il y a des évidences, des truismes qu’il faut bien consentir à porter au jour, comme si la répétition pouvait trouver enfin son empreinte dans le morceau de cire malléable à l’infini de l’humaine condition.  

   Peinture - Quelle meilleure suite à donner au Paysage que de se porter sans délai, par exemple, auprès d’une œuvre de Paul Cézanne : « Nature morte à la mangue verte ». Pourquoi ce choix ?

Eh bien la description s’essaiera à en justifier la présence. Vous êtes dans la salle silencieuse du Musée, face à face avec l’œuvre sans que quelque chose que ce soit ne vienne s’y immiscer, pas plus un autre Visiteur, qu’un bruit ou une trop vive lumière, toute réalité qui s’interposerait serait de trop dans le dialogue que vous entretenez en silence avec la Nature Morte. Ce fond bleu où les traits de pinceau sont visibles, cette nappe grège aux multiples et harmonieuses variations, cette assiette nervurée d’une ligne de couleur, la mangue qui y repose, le citron en son éclat jaune, les trois pêches à la teinte chaude, lumineuse, tout ceci vous atteint au plus profond, en cet endroit mystérieux où, d’une façon quasiment alchimique, rien ne s’y résout qu’en une métamorphose qui est le lieu même de vos aspirations les plus pures, là où votre ardeur culmine, là où, prolongé au-delà de qui-vous-êtes, vous vous agrandissez d’une nouvelle dimension, vous vous déployez tout comme la plante sous l’amicale poussée de la lumière. Vous n’avez nullement quitté des yeux cette scène de fascination et de plénitude. Cette Nature Morte, en quelque façon, était la Compagne depuis longtemps recherchée, enfin trouvée, offerte par le Maître d’Aix-en-Provence. La contemplation portée à son acmé est ceci, fusion de Soi en cet Autre qui, au terme de la vision, sera partie intégrante de qui-vous-êtes, sans qu’aucune dette ne vous attache à elle, unique geste d’oblativité, de donation au regard de qui en sait recevoir la plurielle et indépassable obole. Et, maintenant, sans qu’un quelconque souci de gain hiérarchique en guide le motif, il nous faut en venir à l’image du Nu en sa plus belle figuration.

   Nu - Contempler ce superbe Nu que nous offre la photographie d’un Nu. Cette image décrit si bien la scène que vous attendiez que vous ne pourriez vous en soustraire qu’au prix d’un vif dépit. Sans doute, tout n’est-il sujet à contemplation et l’on comprendra aisément que la scène domestique cent fois croisée dans sa verticale contingence ne suscite en nous qu’un désintérêt sans fin, et ceci n’est rien que de plus normal. Si la contemplation demande l’intime, le discret, le simple, le repli sur soi d’une réalité cernée d’imaginaire, alors nous pouvons dire qu’ici, tous les ingrédients sont réunis pour que la magie opère. La pièce baigne dans un merveilleux clair-obscur. L’ambiance est feutrée, un genre de rumeur d’aube avant que le jour ne s’annonce. Juste un angle de fenêtre, c’est-à-dire, une visée du Monde sur le mode du clin d’œil, à peine un battement de cils. Dans le tamis de clarté, l’accoudoir incurvé du fauteuil, son pied de métal luit faiblement, les lames du parquet teintées d’une vaporeuse cendre grise. Sur le devant du fauteuil, sur une plaine de laine généreuse, l’empreinte noire d’une vêture. Au centre de la scène, pareille à une statue antique qui serait éclairée de l’intérieur, le calme surgissement de la chair d’ivoire du Modèle.

   Femme-Fruit. Femme-Mangue pour rejoindre la toile de Cézanne. Femme-Paysage pour jouer avec la montagne que reflète le lac. Femme-Monde pour dire la joie sans ombre, l’éclat qui nous submerge à apercevoir ce don de la Vie en sa « Multiple Splendeur » selon la belle expression d’Émile Verhaeren. Alors, serait-ce la dimension humaine qui serait à même de réaliser au-delà de toute parole le geste de contemplation au terme duquel nous serions comblés à seulement franchir le sans-distance de Soi à ce qui-n’est-Soi mais, soudain, se confond avec notre propre existence ? Oui l’Humain, en son inestimable valeur, plus encore que l’Art, plus encore que le Paysage nous saisit, nous transit au point de savoir ce qu’être humain veut dire en ces temps d’aride inhumanité. Seule la Contemplation peut encore nous sauver du désespoir ambiant. Si, de la place que nous occupons qui, parfois est si étroite, nous nous portons en direction du beau Paysage, de la belle Œuvre, du beau Modèle, en un mot vers la BEAUTÉ, alors nous pourrons nous inscrire en faux contre l’assertion d’Emmanuel Mounier, dépasser notre constitutionnel narcissisme et trouver en des Formes dignes d’être considérées des motifs d’espérer.

 

Que viennent à nous les Choses Belles,

leur accueil sera notre plus grand bonheur !

De ces choses, non seulement

nous en avons besoin sous la justification

d’un désir constitutif, ce qui, déjà,

serait tout à fait sensé,

mais bien plus au motif que

les sillons de Beauté creusés en nous

se donnent comme mesure vitale.

Oui, toute vie accomplie

est Contemplation.

 

 

  

 

 

 

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3 novembre 2022 4 03 /11 /novembre /2022 08:31
L’Aventure de l’Oeuvre

« Destin d’une Nature Morte »

Barbara kroll

 

***

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

   C’est à cette triple question qu’il nous faut essayer d’apporter quelque réponse, certes une approche seulement, quelques essais de compréhension. Cependant interroger ces trois thèmes revient, en définitive, à n’en interroger qu’un puisque, aussi bien, ces notions sont des notions-gigognes, de simples entités qui, s’emboitant, se déterminent l’une l’autre, pour aboutir à une sorte de Point-Source qui est celui de l’existence de l’Esthétique, sa condition de possibilité en quelque sorte. Pour paraphraser la célèbre formule de Leibniz, nous pourrions dire en une question saisissante :

 

« Pourquoi y a-t-il de l’Art et non pas plutôt Rien ? »

 

   Poser la question d’une œuvre, revient toujours à poser la question du fondement sur lequel elle repose, à savoir cette donation de sens qui se définit tel un Absolu au motif que l’Art ne peut qu’être de cette nature, sinon n’être Rien. Certes raisonner ainsi consiste à « placer la barre » si haut que nul n’en pourra franchir l’obstacle. Et pourtant, c’est bien une question de hauteur, d’élévation qui traverse toute œuvre, fût-ce de manière inconsciente. Il ne viendrait à l’idée de personne d’imaginer l’Artiste devant son chevalet ou son espace de création, accomplissant un travail de routine au cours duquel, nul arrière-plan ne se dessinerait qui viserait l’exigence la plus haute, la finalité la plus ambitieuse. N’est nullement Artiste celui qui, jamais, n’a rêvé de produire un pur chef-d’œuvre. Et ceci ne résulte ni d’une tendance à la paranoïa ni à la mégalomanie, ceci est inscrit dans le trajet même de tout Artiste. On n’est pas Artiste pour Rien.

  

   Dans le travail de création, c’est le Soi qui est totalement engagé et rien ne serait pire que de l’hypostasier, le réduire à l’exercice d’une fonction subalterne. Cependant qu’on n’aille pas imaginer quelque stature divine qui tracerait son aura tout autour de Celui-qui-crée. Celui-qui-crée, est, comme vous, comme moi, à la recherche de son être et sa conscience est entièrement tendue vers cet effort de dépassement de Soi qui est la condition même de l’atteinte d’une possible complétude. Or rien d’autre que le geste artistique n’est plus à même de répondre à une telle quête. La reproduction à l’infini d’une pratique qui, par bien des côtés, semble confiner à l’obsession confirme, s’il en était besoin, cette décision permanente d’être-Soi-plus-que-Soi. Aussi, lorsqu’on se penche sur l’œuvre finie de tel ou tel Artiste, nous avons l’impression que ce dernier, sous la conduite de son génie, n’a fait que tracer ce chemin lumineux qui, de toute éternité n’attendait qu’un geste, une main, un regard pour en actualiser la forme.

  

   Mais, bien évidemment, tout Artiste est « humain, trop humain », ce qui ne l’exonère en rien de subir les tourments liés à sa condition, de ne porter l’œuvre sur ses « fonts baptismaux » qu’à l’issue d’un itinéraire hésitant, parfois semé d’embuches. Mais notre tendance à l’idéalisme et notre sourde volonté de nous identifier en quelque manière à l’Artiste, nous incitent toujours à penser que la conduite de l’œuvre, depuis ses prémisses jusqu’à sa forme accomplie, s’est déroulée sous les auspices de la grâce ou, à tout le moins, d’une facilité qui signe l’inestimable valeur du don. Bien entendu cette attitude n’est rien moins que naïve et occulte tout ce qui se dissimule derrière le rideau, ne conservant que la partie visible de la scène avec ses vives lumières et le jeu bien huilé de ses Acteurs. Quiconque a créé, a ressenti en Soi les hésitations, les retournements, les renoncements, les brusques espoirs, les surprises, l’inquiétude, enfin toute la palette des états d’âme dont l’œuvre montrée au grand jour est la résultante sans que l’on ne puisse deviner, sous la pellicule de vernis, les reprises, les failles, sinon les abimes qui, à chaque coup de pinceau, risquaient d’en altérer définitivement l’avenir. Et il est heureux qu’il en soit ainsi afin que l’œuvre soit issue du plus profond d’une humanité. Rien ne serait plus dommageable que le soi-disant « chef-d’œuvre » exhibé par les « vertus » de robots sans âme, de simples machines, simple matière n’appelant que matière.

  

   Donc toute œuvre d’art, suppose en elle, à titre de traces, tous ces manques, ces imperfections, ces remises en question qui vont parfois jusqu’à métamorphoser l’œuvre au point que son terme ne se situe nullement dans le sillage de l’intention qui a été à l’origine de son motif de départ, parfois même une totale inversion du thème se produit-elle comme si c’était l’œuvre elle-même qui avait décidé de « prendre la main », d’orienter la recherche dans telle direction plutôt que dans telle autre. Ici, le titre de l’œuvre « Destin d’une nature morte », indique clairement que ce qui est placé aujourd’hui sous nos yeux, qui devait à l’initiale être « nature morte », s’est retrouvé sous la figure d’un « nu », ce qui ne laisse d’interroger  sur la nature du geste artistique, de sa relativité, de son avenir résultant d’aléas, de surgissements inopinés, de faits de hasard, si bien que cette marge d’incertitude remettrait en question jusqu’à la notion de génie, laissant le champ libre, en quelque sorte, à une manière d’indétermination située hors de la volonté humaine.  

  

   L’indication que nous livre Barbara Kroll est intéressante à plus d’un titre et une simple description de son œuvre nous permettra peut-être de repérer, sous la Forme Féminine, quelques éléments de la Nature Morte esquissée, comme si, de façon inconsciente, mais combien résolue, le pinceau avait été guidé par une force interne résultant des pulsions intimes de l’Artiste. Ainsi, chacun porterait-il en Soi, une invisible trame qui déterminerait aussi bien ses gestes que ses choix, ce qui veut dire qu’un Destin nous surplomberait dont la coalescence à notre être propre le dissimulerait au regard de notre conscience. Des trajets, inaperçus, des lignes de force, des aimantations, des flux, des remous, enfin toute sortes d’énergies imaginables nous guideraient sur la voie qui est la nôtre, qui, du reste, ne peut être que la nôtre puisqu’elle elle est le sol dont notre nature est constitué. Postuler ceci est, à l’évidence, amputer cette fameuse liberté humaine dont nul ne sait si elle existe à titre de réalité ou bien si elle n’est qu’une utopie flottant au large de nos yeux.

  

   Essayons donc de repérer quelques pistes et décrivons ce que nous délivre l’image, quittes à interpréter et à dépasser ce qui y était inscrit au départ, au motif que nous n’avons guère d’autre choix. La seule évidence figurale, ce qui demeure du « premier jet », seulement cette feuillaison verte, un fond noir sur lequel se détache l’aire d’une nappe blanche au travers de laquelle nous devinons des formes dont, cependant, il ne nous est guère possible de déterminer le tracé, de déduire la présence de tel ou tel objet.

 

L’Aventure de l’Oeuvre

Natures Mortes

Barbara Kroll

 

 

   Nous n’avons d’autre recours que d’interroger d’autres Natures Mortes créées antérieurement par cette Artiste afin de fournir à notre imaginaire les matériaux qui ont été occultés sur la toile qui nous occupe. Sous les effacements, il nous plairait de deviner la ligne simple d’un tabouret, un sac à main pendu au mur, des bottes fourrées, un siphon d’eau de Seltz, la ramure d’un arbre, le noir d’une paire de ciseaux, le jaune éteint d’une bouteille de soda, un récipient partiellement rempli d’eau sur lequel repose un pinceau. De prime abord, cette énumération tirée de l’observation d’autres toiles, ne peut que paraître arbitraire. Et pourtant, en raison du « principe des affinités » (ceci est une constante dans mon interprétation des Autres, des Choses, du Monde), dont chacun est porteur, le sachant ou à son insu, une logique singulière du sens pointe en cette direction plutôt que dans une autre. Comme tout un chacun, tout Artiste porte en Soi ce lexique particulier, cette constellation imageante qui nourrit son imaginaire et habite ses œuvres. Parcourez les créations de Barbara Kroll et vous y découvrirez bientôt des thèmes qui vous seront familiers, ces thèmes qui nervurent les toiles, les conduisent de telle manière, lui octroient sa personnalité, autrement dit c’est bien d’un style dont il s’agit, d’une façon de s’entendre avec la peinture, de la placer au-devant de soi sous une certaine lumière.

  

   De cette Nature Morte devenue Nu, tâchons encore d’en dire quelques mots. La coiffe est blond Vénitien qu’un nœud semble attacher tout contre l’oreille. Le visage est bleu de Nuit. Des lunettes de soleil dissimulent les yeux. L’ensemble du corps est une seule ligne bleue d’une sobre élégance. Traçant peu, elle dit beaucoup. La barre des lèvres est un rouge assourdi, identique à un désir en attente, celui d’y porter la drogue douce d’une cigarette. Cette cigarette, tenue au bout de la tige blanche des doigts, on la perçoit à peine. Le cou et le haut des épaules se confondent avec l’obscurité du fond. Puis il y a une violente césure, le corps scindé en deux territoires distincts : le haut versé à l’ombre, le bas ouvert à la lumière. Est-ce à dire, symboliquement, l’ambivalence de toute chose, de tout être, de toute création ?

  

   En un premier temps de sa présence, l’on veut la Nature Morte, ses fascinants objets, son réel plus que réel, l’assurance d’immuable dont elle est investie cette Nature figée, étroitement limitée à la géométrie de sa quadrature. Puis en un second temps, c’est l’Humain qui perce, s’impose de tout le poids de sa naturelle transcendance, de la conscience qui en détermine les contours. Alors, parvenus à l’aval de l’œuvre, en sa phase terminale, que demeure-t-il de ses prémisses, des premiers traits qui en avaient façonné le visage en amont ? Tout est-il soudain effacé, comme si rien n’avait existé que l’image de cette Femme Nue en sa perfection ? Non, en réalité, rien ne s’est effacé de ce qui a paru à l’initiale de la création. Un sens implicite continue son chemin. Paire de ciseaux, pinceau, sac, ramure des branches, tout est là bien plus que nous ne pourrions le penser. Ce phénomène est-il quasi magique ? S’agit-il d’une surinterprétation de ce qui se dit réellement dans la toile ?

  

   Non, ce qui est à postuler ici en tant que vérité, c’est la permanence du sens, son trajet inaperçu, son avancée à bas bruit dans la conscience des hommes et des femmes. L’image de la paire de ciseaux, du pinceau ne trouvaient leur propre sens qu’à être nommés, à être pensés.

 

Or toute pensée n’existe

qu’à titre de Langage. 

Or le Langage est un Universel

qui s’oppose au particulier.

Or l’Universel a un destin infini,

une valeur d’absolu.

Rien de l’Universel

ne s’efface jamais.

Rien de ce qui a été Forme

 dans l’œuvre de Barbara Kroll n’a disparu,

déjà dans le cercle de sa conscience,

dans la nôtre aussi puisque

notre cause commune est

cette co-originarité

qui est le miroir

à double face en lequel

Je deviens Autre.

Je suis Moi

et Moi-en-l’œuvre

et Moi-en-l’Autre.

 

Qu’en est-il de l’Art ?

Qu’en est-il de la Création ?

Qu’en est-il du destin des Œuvres ?

 

Tout est en Tout

Nature Morte en le Nu

Moi en tant que Voyeur

En sa forme accomplie

Qui a souvenance

De son Destin

Oui, de son Destin

 

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1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 08:24
Où en sommes-nous avec la beauté ?

Entre sel et ciel…

Plein soleil…

Etang de Pissevaches…

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

                                          Ce texte est dédié à Joël Moutel

 

   [Préambule : Le texte ci-dessous s’interrogera sur le phénomène toujours questionné de la Beauté qui demeure en soi l’un des plus redoutables de toute méditation esthétique. Existe-t-il un « en-soi » de la Beauté qui, du fait de son entière autonomie, nous priverait, nous les Voyeurs, d’en décrypter le sens interne ? Ou bien cette Beauté nous est-elle accessible à partir de qui-nous-sommes, au terme d’un procès essentiellement subjectif ? Peut-être, comme souvent, la Vérité est-elle bicéphale, « en-soi » et « pour-nous ». Cependant nul « en-soi » ne nous est accessible au simple motif que, différant de lui du tout au tout, son essence ne demeurera jamais qu’une abstraction, donc une réalité que nous ne pourrons jamais interroger que d’une manière totalement théorique et conceptuelle. Quant au « pour-nous », j’ai la ferme intuition que rien ne saurait davantage approcher le problème de la Beauté qu’à postuler un « principe des affinités ».

   Mes affinités sont mes points de contact privilégiés avec le Monde, l’inclination singulière selon laquelle j’accède à une partie de ses significations. C’est au motif de ce que je nomme « relations affines » que telle œuvre me parle un langage qui m’est familier et que je comprends aussi bien qu’il m’est possible de le comprendre. Le recours aux affinités permet de saisir immédiatement pourquoi, avec certaines œuvres, je suis « de plain-pied », alors qu’avec d’autres je suis en total « porte-à-faux ». Le-Monde-qui-est-mien, celui de mes goûts, de mes tendances, des jugements qui me sont habituels, cherche toujours la pente naturelle qui le conduit en direction d’un Monde-autre mais qui présente un visage familier.

   Bien évidemment ce concept d’affinités doit se poser en tant qu’a priori, sol originaire, exigence préalable de tout ce qui vient à l’encontre et ne peut l’être qu’à s’alimenter à la source

des Universaux, le Beau, le Bien, le Vrai, en dehors de laquelle nulle éthique ne pourrait se fonder. Or, trouver une chose Belle implique, tout à la fois, qu’elle corresponde au degré le plus élevé du Bien et du Vrai. En serait-il autrement et alors nous n’aurions nullement accès à la Beauté mais à l’un des succédanés dont notre Société contemporaine, relative et parfois peu sensible aux nuances et autres subtilités, est prodigue. Cet article est essentiellement destiné à répondre à une question de Joël Moutel formulée dans le Groupe Écriture & Cie : « Qu’est-ce que la beauté ? » Ceci est un simple essai de réponse car le domaine de l’art est si vaste que nous n’en saisissons jamais qu’un fragment. Et c’est déjà beaucoup !]

 

*

 

   Le ciel est haut, immensément haut, il flotte en son étole noire, ne demande rien à personne, il est le ciel en tant que ciel. On le perçoit, mais au plus loin de l’espace, fécondé de généreuse amitié cependant. Il glisse infiniment en direction de son éternité, son temps à lui qui n’est nullement le temps des Hommes. Il est le fond immémorial sur lequel tout vient se poser, aussi bien la brume de l’aube, aussi bien les yeux en quête de poésie, aussi bien la promesse d’amour que deux cœurs réunit. Il est le ciel de haute présence sous lequel, nous-les-Modestes, cheminons à la manière de l’invisible ciron. Ce qu’il parcourt indéfiniment, c’est sa propre mesure, c’est la pure élégance des choses légères, essentielles toujours, ceci qui a lieu, devait avoir lieu : ce ciel de pure beauté, ces cirrus dont le destin est d’outrepasser tout ce qui croit et végète sur les sillons de la Terre, les scarabées à la cuirasse de cuir, les laborieuses fourmis, le Peuple des Égarés qui court en tous sens ne sachant plus ni la direction, ni la finalité de son égarement. C’est du ciel, de son doux ombilic que naissent les nuages, ces paroles si fines, si diaphanes, on les dirait des murmures d’enfants dans les chambres où glisse le silence de la naissance, de la venue au Monde dans la discrétion du jour. Depuis toujours ceci existait, mais nous ne le savions pas, ce ciel en sa pure féerie, ce voile de cirrus, ces minces filaments, cette soie qui tisse aux yeux des Hommes la toile de leurs songes. Ce sentiment ineffable qui tapisse l’âme des plus tendres voluptés qui se puissent imaginer.

   Il y a tant de splendeur répandue ici et là, nous la longeons sans même nous apercevoir qu’elle nous fait signe et nous attend au pli le plus précieux de la rencontre. Le silence est posé sur les choses et rien ne vient ici qui distrairait, offusquerait la vision, la métamorphoserait en une indifférence, un détachement qui nous éloigneraient de notre tâche d’Hommes, donner sens à tout ce qui advient et attend toujours d’être fécondé par une conscience. Le vaste plateau de l’Étang est une surface d’argent, à peine une irisation, juste ce qu’il faut de mouvement pour que la grâce des choses immobiles vienne à nous et nous dise le lieu même de notre Être, ici, en ce moment qui ne se reproduira, éclat de l’instant en sa subtile parution. Ce qui tient du prodige, c’est que tout se donne dans l’immédiateté des sens, nul effort à produire, nulle tension, ce qui existe devant nous est coalescent à notre propre présence.

   La ligne d’horizon est un simple trait, l’invisible liaison de la terre et du ciel, de la matière et de l’esprit. Au centre de l’image, posé telle une évidence, un bâti de ciment gris se détache et focalise, aimante le regard. Il est à l’exacte jonction du ciel et de l’eau, comme s’il proférait une manière de vérité dont nul ne pourrait faire l’économie qu’à sortir de son être, à différer de Soi, à préférer l’inconsistance du mensonge à la certitude du paysage, à son inaltérable réalité, à son incontournable essence. Une ombre en forme de triangle reproduit sur le sol la forme simplifiée du bâti. Ombre portée, cube de pierre, massif végétal, amas de galets, brindilles levées dans l’air, tout ceci dessine le lieu d’une immédiate fiction qui, sitôt vue, nous devient familière, identique à une relation de voisinage (Définition même des « affinités »), qui viendrait de loin, du plus profond de l’amitié. Nous regardons la totalité de l’image et nous sommes auprès d’elle, elle nous appartient en quelque sorte, tout comme nous sommes en elle avec facilité, évidence même. Notre sentiment interne s’accroît de cette présence, si bien que cette présence nous serait-elle ôtée et alors il s’agirait d’un genre de dépossession, nous aurions perdu un point de repère, soudain le sens des choses aurait rétrocédé en direction d’une moindre valeur, une pièce manquerait à l’assemblage de notre complétude.

   Avec cette Chose Belle, nous pourrions dire que nous sommes en relation d’amour, comme nous pourrions l’être avec la Compagne hallucinée dont notre imaginaire aurait tressé la forme depuis bien avant notre naissance. Un point d’illisible désir qui nous précéderait et, sans doute continuerait son chemin, notre disparition survenue. Ce que je nomme ici, c’est le surgissement de la Beauté en nous, cette force mystérieuse, cette puissance de soulèvement, cet étonnant magnétisme qui font briller nos yeux, étinceler notre esprit, comburer notre âme. Tout phénomène de rencontre avec la Beauté est de nature quasi extatique, c’est-à-dire qu’elle provoque chez nous les conditions mêmes d’une sortie hors-de-nous, transcendance contre transcendance, conscience intentionnelle ouverte à ce qui la dépasse au motif que l’art en son accomplissement est toujours ce qui est hors, ce qui est haut, ce qui est lumineux.

   Nulle ombre dans la Beauté, elle est une arche de lumière qui, venant à notre encontre, nous féconde et nous porte bien plus loin que ne pourrait le faire un quelconque objet, fût-il prouesse technique. Ce qu’il faut bien comprendre lorsque nous faisons face à une œuvre d’Art, c’est que, si nous sommes atteints au plein de qui-l’on-est, c’est une véritable métamorphose qui trace en nous son sillage de comète. Raison pour laquelle nous quittons le chef-d’œuvre dans la pièce du Musée avec un pincement au cœur, que nous cherchons à en reconstituer, dans le silence de notre chambre, la forme à nulle autre pareille, l’architecture qui soutient la nôtre et lui donne direction et trace la finalité des choses justes, authentiques, lesquelles allées au bout d’elles-mêmes, nous invitent à nous inscrire dans la même courbe signifiante.

    Si, maintenant, nous revenons à l’œuvre d’Hervé Baïs, que nous cherchions à y trouver les sèmes essentiels qui l’amènent à la parution, nous pourrons dire ceci : cette photographie est Belle au titre de sa simplicité, de son exactitude, de l’équilibre parfait de sa composition, des valeurs respectives des lumières et des ombres, de l’économie de moyens, de sa présence qui est déploiement et, nous pourrions dire, située à l’exact milieu d’une « raison sensible », car rien n'est négligé des paradigmes de la raison (appel au sens commun, à l’entendement, au tact, au discernement), mais aussi de la sensibilité (appel au cœur, au sentiment, à l’émotion, à la finesse, à l'élégance). C’est ceci, cette fusion de toutes ces qualités  entre elles, cette confluence de réseaux complexes signifiants, cette osmose de la partie et du tout qui donnent espace et temps quintessenciés, lesquels font se lever en nous les flux qui nous ouvrent à cette dimension d’impalpable, d’indicible, d’inouï au terme desquels, la plupart du temps, nous demeurons « sans voix » car nous n’avons en nous, sur-le-champ, nul mot qui corresponde à notre ressenti interne, nulle cible sur laquelle décocher la flèche d’un jugement que nous penserions adéquat.

   La difficulté, toujours, par rapport à la définition de la Beauté, c’est que le langage dont nous disposons, fût-il l’essence qui nous détermine, se trouve parfois en difficulté pour dire l’épreuve que nous faisons face à la belle musique, au beau texte, à la belle peinture, à la belle photographie. Chaque domaine cité ici, possède en soi sa propre rhétorique, si bien que parfois, les passerelles signifiantes font défaut, l’œuvre enfermée en sa propre autarcie que les mots cherchent à atteindre, mais sans toujours pouvoir y parvenir. Et, pour prolonger cette brève méditation, lorsqu’un commentaire se porte à la hauteur d’une profonde poésie, par exemple, eh bien il n’a guère d’autre choix que la perfection, ce qui revient à dire qu’il lui échoit d’être œuvre lui aussi en son fond et même chef-d’œuvre si le commentaire porte sur un chef-d’œuvre. Ce qui, énoncé de manière différente trouve son équivalent dans l’assertion suivante :

 

Qui veut se porter à la hauteur

de la Beauté doit,

en lui-même, au plus profond,

ménager une place pour une telle Beauté,

c’est-à-dire devenir Beau lui aussi.

Entre ce qui est regardé

et celui qui regarde, il faut, au moins,

un suffisant degré d’équivalence,

sinon la différence est telle

que ne peuvent que se creuser

un hiatus, un abîme, un espace

de totale incompréhension.

 

   C’est parce que j’ai postulé la Beauté en moi, que j’ai préparé son lit, qu’elle consentira, peut-être à ôter quelques uns de ses voiles et à me faire le don de sa nudité. Je crois qu’il y a une évidente corrélation entre Beauté et Nudité, si l’on entend par Beauté ce qui est au plus Haut, par Nudité ce qui se donne sans réserve mais avec la pudeur des choses Belles.

 

Jamais la Beauté ne se peut

dissocier de la Vérité

 

   Le ferait-elle et alors ce ne serait qu’illusion, qu’apparence, que jeu de dupes, or quiconque se questionne à ce sujet ne peut qu’être saisi de cette nécessité.

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29 octobre 2022 6 29 /10 /octobre /2022 09:30
Au revers du Noir

« Portrait »

Barbara Kroll

 

***

 

   [En guise de préambule - Cet article, à l’image de beaucoup d’autres, est long, semé de complexités qui en rendent la lecture difficile. Certes, mais la perception du sens est toujours de cette nature, le réel est complexe, l’imaginaire aussi, quant aux concepts, ils s’entrelacent si bien, ils confluent tellement l’un en l’autre, qu’ils constituent une manière de mangrove où domine l’emmêlement des racines et bien d’autres mouvements étranges. Le problème de toute interprétation est modulé, en permanence, par un jeu de renvois où les pensées s’éclairant les unes les autres, se tisse insensiblement un long fil d’Ariane, lequel risque fort d’entraîner le Lecteur, la Lectrice en direction d’un labyrinthe, plutôt que de déboucher en un site d’évidente clarté. Mais c’est ainsi, toute traversée d’une forme d’art exige une pleine présence, une attention soutenue. C’est « le prix à payer » pour parvenir au lieu même où cela ressort, où cela parle et, dans le meilleur des cas, où cela chante.

   Les plus avertis (ies), éprouveront peut-être quelque difficulté à repérer certains concepts philosophiques abordés de manière libre, certains mêmes, au prix de certaines « torsions ». Mais lesdits concepts ne présentent de sens pour moi qu’à être soumis au régime de la singularité car il ne servirait de rien que j’imite en plus mal ce qui, par ailleurs, a été magistralement exposé. Nombre de grands Philosophes ne peuvent être abordés qu’à reprendre à la lettre près le lexique qu’ils ont inventé avec un infini talent. Le risque, en la matière, souhaitant les imiter, c’est de ne pouvoir prétendre s’habiller que des vêtures chamarrées de l’épigone.

   Rester Soi en écrivant, est sans doute la façon la plus précise de demeurer auprès de sa propre vérité. Fonctionnant sous le sceau des affinités, mes textes font le plus souvent appel à des ressources très diverses dont il est peut-être malaisé de suivre le cours. Je suis très orienté vers un syncrétisme qui mêle, d’une façon harmonieuse lorsque c’est possible, les concepts, les cultures, les approches diverses dont chacune peut éclairer les autres. Voici, ceci n’est nulle justification. Simplement une broderie, une rapide dentelle avant même que la méditation du jour ne porte, dans un genre de clair-obscur (voyez mon addiction à la triple entente Noir/Blanc/Gris en tant que symbolique des valeurs du réel, mais aussi de l’imaginaire, mais aussi d’une chromatique signifiante sur les chemins de l’esthétique), ne porte donc sa modeste contribution dans l’entente de ce-qui-vient à nous, dont, tout au plus, nous pouvons essayer d’ôter la pellicule qui en dissimule le sens. Le Sens est tout pour qui sait entendre.]

 

*

 

   Ce qu’il faut imaginer, c’est une Mystérieuse Présence à l’écart du Monde, là où les yeux des hommes ne peuvent nullement porter, là où leur voix devient illisible, là où leur langage tissé d’éther plane haut, sans souci de quoi que ce soit, sans possible conscience qui en anime la sublime Forme. Ce qu’il faut imaginer, une manière de passage infini n’existant qu’au titre même de son passage. Ce qu’il faut imaginer, la Relation entre deux Blancs, une immense zone de Silence parcourant le ciel sans ne s’y arrêter jamais. Ce qu’il faut imaginer, une libre décision du Rien, un flottement à Soi devenu son propre rythme, la scansion d’un Temps sans contenu, d’un Espace vide, incommensurable. Alors tout devient serein, tout devient transparent à Soi, tout devient Tout dans le souffle inaltérable d’un divin Cosmos. Mais, ne vous y trompez pas, je ne parle nullement de Dieu, Dieu est un étant comme les autres, fût-il unique en son genre. Je parle seulement de l’Être en tant qu’Être, ce qui veut dire que je parle du Néant car d’Être il n’y a qu’à s’épuiser dans le Rien. Pour autant la Majuscule à l’initiale pourrait tromper, faire croire à l’existence de quelque Entité Métaphysique sourdement liée à quelque secrète théologie. Nullement. Si l’initiale, ici, trouve le lieu de son effectuation, c’est de manière analogue à sa présence dans des mots tels qu’Infini, Absolu, Esprit, Âme. Des Universaux qui toujours nous dominent du haut de leur Essence, sous la coupe desquels notre sentier existentiel se détermine sans même que nous en puissions éprouver, de façon objective, la puissante énergie.

   En eux, ne pas chercher le cheminement d’une foi qui y conduirait au terme d’une ascèse. Non, c’est bien plutôt de Spéculation dont il s’agit, de Miroir dans lequel se reflètent imaginalement les Archétypes, autrement dit les Formes, autrement dit les Idées. Que les Idées en question n’aient nulle réalité, c’est bien ce qu’il faut penser, contrairement à la Tradition. Que les Idées résultent de l’invention de l’Homme envisagé comme « Theoros », relié à une theôría, à une contemplation, c’est bien ce qui est à postuler qui guidera notre séjour auprès de l’Irreprésentable, de l’Illimité, du non-figuratif, de l’épiphanie barrée. Une Idée simplement spéculaire, s’alimentant à sa propre ressource, moins qu’un souffle ou une vapeur, une Idée. Identiquement, si vous voulez, au Tao qui indique la Voie, le Chemin. Voie, vers quoi ? Chemin vers quoi ? Vers Soi car, dans la plus haute spéculation, ne demeure que cet écho, cette réverbération, ce point nodal qui assemblent le Tout de l’Univers en un non-lieu, en un non-temps, y compris le Soi-microcosme en lequel vient s’abîmer le Tout-Autre-Macrocosme.

   Oui, ceci est vraiment étrange. Oui, ceci est inenvisageable, infigurable, indicible et c’est bien là que, Ceci dont il est parlé, devient l’a priori à partir duquel tout pourrait se dire et faire sens en partant d’un Point-Origine qu’il faut bien amener à titre d’axiome si nous voulons nous-mêmes figurer en quelque façon au lieu de notre Finitude qui, toujours se reflète dans la vastitude, l’Infinitude, nécessité pour nous d’un répondant, d’un terme adverse, d’une courbe sur laquelle inscrire le signe de notre cheminement. Alors nous ne faisons que nous poser à titre de Question au sein d’une Question qui nous dépasse, jeu infini de renvois, fonctionnement dialectique des contraires, lourde immanence face à la subtile transcendance.

   Nous, les Theoros, les Contemplatifs, ne sommes jamais que des images flottantes, des trajets d’un Infini, d’un Absolu  (notre Naissance) à un autre Infini, un autre Absolu (notre Mort), et c’est bien au titre de cet étrange vacillement, de ce balancement ontologique permanent, de cet ondoiement à l’immense force giratoire qu’il nous est demandé, parfois, de mettre notre existence entre parenthèses, pratiquant une « épochè » au terme de laquelle, suspendant le cours des choses, il nous devient loisible de percevoir des dimensions qui, autrement, seraient demeurées  dans l’ombre, un rai de lumière illuminant soudain, pour une fraction de seconde notre conscience, lui donnant éclaircie et possibilité de dire et de voir le Monde d’une façon renouvelée. Ceci peut avoir lieu au cours d’une promenade au sein de la Nature, de laquelle, à tout instant, peut surgir le Sublime. Ceci peut aussi se donner dans l’admiration solitaire d’une œuvre d’art. Ici, nous prendrons appui sur une toile de Barbara Kroll, tentant d’en traverser la texture, de surgir « au revers du Noir », en une Terre célestielle dont, jusqu’ici, nous pressentions l’existence sans jamais en pouvoir atteindre, sinon le lieu exact, du moins créer les conditions d’une possible spécularité, autrement dit d’une effervescence intellectuelle nous extrayant du sol têtu des contingences. Notre ascension en direction des étoiles ne dépend que de nous et d’une rencontre avec cet autre nous, ce paysage, cette œuvre d’art dont nous sublimerons la matière en un processus quintessencié dont notre conscience, et elle seule, peut constituer le ferment. S’il y a miracle en quelque endroit, c’est bien dans la Relation qui, partant de notre regard, découvre à titre de complément harmonieux ce qui lui fait face, l’inclut en soi à la façon d’une ambroisie, le multiplie et le porte à la mesure de l’inouï, du fabuleux, du magique car nous ne sommes jamais que des enfants curieux en quête d’eux-mêmes et ceci, cette manière de solipsisme, loin d’être répréhensible est la plus sûre façon de nous ouvrir à ce qui n’est pas nous mais n’attend que de le devenir.

   Å partir d’ici, en toute quiétude, il ne nous reste qu’à procéder à quelques variations d’essence sur « Portrait ». L’économie du terme, aussi bien que l’économie des moyens picturaux nous placent d’emblée face à une chose essentielle. Certes cette Figure fait fond sur une terre. Cependant, nullement une terre ordinaire. Cette terre est fine, légère, aérienne, une sorte d’argile claire qui fait penser à ces lagynes de la Grèce Antique, vases de mariage à la forme parfaite, symbole de cérémonie, d’alliance, de fête. Å seulement observer cette teinte et déjà nous sommes ailleurs, en de belles promesses d’avenir, de génération, de descendance. Le buisson de la chevelure est noir, identique à la manche de la vêture située sur la gauche. Le Noir est dense sur lequel la vision ricoche sans réel espoir d’en traverser la compacité, d’en saisir le sens. Et pourtant nous savons, en une manière d’intuition, que ce Noir n’est présent qu’à être interprété. Nous ne pouvons pas demeurer dans l’inconnaissance de qui il est, sa présence est trop massive, son lexique trop visible pour qu’il ne nous dise rien de son être. Mais, envisagé seul, en effet il demeure dans son mutisme natif. Alors il nous faut en différer un moment et parcourir les autres variations de teinte, y prélever un sens qui, par capillarité, infusera le Noir, lui donnera des assises plus visibles.

   La main gauche est largement ouverte en éventail, lumineuse, évidente, qui porte en elle une plénitude de sens comme si l’on pouvait lire les lignes du destin sur le dos de la main. Elle ne dissimule rien, se donne comme l’ouverture même des choses, comme si l’index tendu montrait la dimension même d’un réel immédiatement saisissable. C’est ici, maintenant, qu’il s’agit de trouver le milieu, l’élément moyen, le médiateur qui permettront de relier le divers, de l’amener dans la présence d’une façon qui devienne compréhensible. Le vêtement du Sujet est une large plaine Grise qui occupe une grande partie du champ pictural. Comme je l’ai souligné dans nombre de mes écrits antérieurs, le Gris est, par essence, ce qui médiatise les opposés du Noir et du Blanc. Il est, en quelque sorte, l’opérateur de ces deux Signes auxquels il confère une pluralité de significations. Il occupe la fonction du « Theoros », de l’Homme-Contemplateur dont il a été parlé précédemment. C’est par lui, par sa conscience intentionnelle, laquelle transcende tout ce qu’elle touche, que se montrent des esquisses qui, jusqu’ici demeuraient closes, non perceptibles. Le Theoros se saisissant du Blanc (de la main, d’un fragment du cou), le métamorphose en force agissante qui réalise la désocclusion du mutique. Le Noir qui demeurait infranchissable barrière, obscurité fondamentale, voici qu’il se met à s’éclaircir, à proférer quelques mots au gré desquels une possible rhétorique se laissera deviner. Soudain, le Sujet, seulement vu de dos, dévoilera sa propre épiphanie et, éclairés par la valeur du Blanc, nous pourrons introduire, certes de façon entièrement spéculative (comment pourrait-il en être autrement ?), des traits de telle ou de telle manière, donner lieu à un sourire, à une mimique, trouver quelque ressemblance avec un autre Sujet rencontré jadis, ou bien projeter sur l’illisible le degré de nos propres désirs, jeter les fondements d’une esthétique singulière.

   Ce qu’il faut bien comprendre ici c’est qu’il ne s’agit nullement d’un procédé magique ou bien alchimique, que nous n’avons affaire qu’à des projections conceptuelles qui trouveront des correspondances sur le plan des affects, des ressentis, des jaillissements imaginaires. Et ceci sera déjà beaucoup, nous aurons échappé à une confondante aphasie, laquelle est abolition en l’homme de sa possibilité la plus propre, à savoir le Langage. Trouver du sens à quelque chose c’est toujours donner du sens au travers des mots, tout le reste n’est jamais que périphérique, second, dérivé. Dès l’instant où, devant « Portrait » nous proférons, d’une part nous nous assumons en tant qu’êtres-de-Langage, d’autre part, et ceci est corrélatif, nous donnons libre cours au sens du Monde car nous sommes Ceux qui conférons à ce-qui-est la valeur existentielle sans laquelle le Tout Autre demeurerait un insondable mystère.

   Considérant ce Noir en ses soubassements signifiants, comment pourrions-nous faire l’économie, au lendemain de sa disparition, du concept « d’Outrenoir » brillamment mis en exergue par Pierre Soulages, aussi bien dans la merveilleuse matière de ses toiles que dans la constellation pensante dont ce Grand Artiste (sans doute l’un des plus éniments du XX° siècle), a été l’immense découvreur. Car sa découverte, loin de se limiter à la mise en évidence d’un paradigme plastique est bien de l’ordre d’un événement ontologique, c’est-à-dire qu’il participe à accroître, de façon décisive, la sphère d’effectuation de l’être que nous rencontrons quotidiennement, que nous sommes aussi au sein même de notre aventure singulière. Ici, convient-il de citer les propos de l’Artiste au cours de l’une de ses interviews. L’analyse de la survenue de l’Outrenoir est faite de manière admirable, Soulages, non content d’être un grand peintre était un penseur véritable :

Au revers du Noir

Peinture, 29 février 2012 (181 X 162 cm)

Pierre Soulages

Source : ARTSHEBDOMEDIAS

 

 

   « C’est un accident plus « cérébral » que physique. J’étais en train de patauger dans une espèce de marécage noir et de racler un tableau. Ce tableau ne venait pas. Il était de plus en plus noir et à mes yeux de plus en plus mauvais. Je me suis demandé ce qui se passait. Je ne suis pas masochiste. Alors pourquoi continuer à travailler ? C’est donc qu’il y avait quelque chose en moi de plus fort que mon intention. L’intention était de faire un tableau comme ceux que j’avais réussis avant. Je suis allé dormir une heure ou deux. Puis je me suis réveillé et j’ai interrogé ce que j’étais en train de faire. Là j’ai eu brusquement une révélation. Je me suis dit que je ne travaillais plus avec du noir mais avec de la lumière réfléchie dans des états de surface du noir. Quand le noir est strié, la lumière est dynamisée. Quand le noir est lisse, c’est le silence, c’est le calme. C’est une autre peinture. L’outrenoir est une lumière reflétée, transmutée par le noir. C’est arrivé comme cela. Une forme mentale. Ma peinture n’avait pas changé mais mon regard avait changé. »   (C’est moi qui souligne)

   La sémantique est d’une telle richesse qu’il conviendrait d’interpréter mot à mot, mais nous nous contenterons de saisir l’idée générale. Regardons seulement ces purs morceaux d’anthologie et tâchons de leur donner sens.

   « quelque chose en moi » : ici, l’indétermination du « quelque chose » s’ouvre sur d’insondables dimensions. Bien évidemment, il ne s’agit plus, on l’aura compris, de la « chose mondaine » à laquelle nous sommes habituellement attachés, laquelle, le plus souvent, est le lieu même de notre aliénation à la matérialité. La « chose » est de pure essence, elle outrepasse (« plus fort que mon intention »), la mesure déjà transcendante de la conscience intentionnelle, elle est, en quelque sorte, un genre de transcendance au second degré, de sens sur le sens mais qui se trouve « en moi », à l’endroit le plus plein d’une intériorité manifestement fertile, fructueuse.

   « une révélation », ceci fait signe en direction d’un caractère sacré qui, bien plutôt que d’en appeler à la manifestation d’un Dieu révélé, pourrait s’inscrire dans la grâce olympienne du panthéon des Anciens Grecs.

   « une lumière reflétée, transmutée par le noir », la formulation est au moins alchimique, si elle n’est l’idée même de la transsubstantiation qui se donne à voir dans le geste eucharistique de métamorphose du « pain et du vin en la substance du corps et du sang du Christ ». Mais nous pensons qu’il faut demeurer dans les significations « laïques » et la symbolique générale du terme, ne lui attribuer nulle connotation religieuse. Pierre Soulages lui-même en confirme la réalité lors d’un entretien accordé à la « Revue des Deux Mondes » :

   « Autrement dit, je suis agnostique, naturellement et depuis toujours. Je sais que très souvent dans ce que je fais, on trouve du sacré. Mais le sacré n’implique pas le divin. Pour autant je sens, j’ai des émotions, des sensations, je vis là-dedans. Si on n’a pas cela, on est perdu. Sinon que serait l’art, si ce n’était que le confort ! »

   « une forme mentale » : qu’est-ce que l’Idée, si ce n’est, précisément une Forme Mentale ? L’Idée en tant qu’Archétype. (« Du latin idea, issu du grec eidos : « idée », « forme ». Représentation mentale d’un objet de pensée. »

   « mon regard avait changé », comment ici pourrait-on faire l’économie de la « conversion du regard phénoménologique » dont l’interprétation pourrait simplement être la suivante : le regard naturel vise la densité des choses présentes, le regard artistique vise, au-delà de ce fameux Outrenoir, la lumière de l’Idée, autrement dit le rayonnement du Sens.

   Mais, après ce laborieux travail de décryptage des paroles de Pierre Soulages, convient-il de revenir au titre de cet article « Au revers du Noir » et à l’œuvre de Barbara Kroll. Effectuant ceci, il sera nécessaire de garder à l’horizon de sa propre pensée, le concept d’Outrenoir en son lumineux destin. Nous, les Contemplateurs en position de Theoros, symboliquement, notre effusion nous projette au cœur de la médiation du Gris. Effectivement, nous sommes les Passeurs, les termes de la relation, ceux qui assemblent le divers de la Toile en une réalité vraisemblable qui, de facto, jouera avec une métaréalité que la « conversion de notre regard » aura opérée. Sous le massif ombreux de la chevelure, sous la tache d’obscurité de la vêture, déjà et avec soudaineté, se lèvera cette lumière blanche que la main indique, que le fragment du cou initie. Ceci même qui nous était dissimulé, ce visage en direction duquel nous étions en quête, cette épiphanie, cette dimension du visible que nous voulions atteindre surgiront d’eux-mêmes et, dès lors, ce sera le visage même de l’Art que nous rencontrerons de la même manière que l’observation des reliefs des « Polyptiques » de Soulages, par l’entremise de l’Outrenoir livrent cette belle et ineffable Lumière qui n’est autre que la manifestation de la Beauté en son aura la plus étincelante. Parution de la Beauté, autrement dit actualisation de l’Idée-Archétype, ce Rien qui devient le Tout au prix d’un renversement, à la mesure d’un chiasme qui nous fait passer dans l’instant (le fameux exaíphnēs ) platonicien), de la Réalité à l’Irréalité, de la Matière à l’Esprit, du Sensible à l’Intelligible. Ceci n’est rien de moins que le passage d’une temporalité ordinaire, banale, à une temporalité marquée du sceau de l’Illimité, autrement dit de l’Éternité. En termes gadamériens, c’est le saut effectué entre « temps vide » et « temps plein », raison pour laquelle on pourra parler de la « plénitude » dont l’œuvre d’art constitue la source. Afin de bien comprendre les nuances subtiles et pourtant abyssales qui placent la césure entre Temps de la quotidienneté et Temps esthétiquement transcendé, ces quelques explications lumineuses extraites d’un article commis par le Site « L’Autreté » :

   « Cette opération de jonction entre le temps et l’éternité met en jeu une notion singulière, inconnue des autres philosophes, que Platon nomme ἐξαίφνης, ( exaíphnēs ), l’« éclair » ou l’« instantané ». Selon les différents contextes où cet éclair apparaît, il marque une rupture brusque dans le tissu de la temporalité vécue, un jaillissement soudain ou une apparition surprenante venus de l’extérieur. »   

   Tout comme les Contemplateurs Antiques qui scrutaient l’Empyrée dans la crainte mêlée d’émerveillement de voir surgir, d’entre l’écume des nuages, l’éclair du foudre de Zeus, c’est ceci que nous avons à accomplir au sein même de qui-nous-sommes, ouvrir notre regard à la Beauté du Monde, traverser le noir mutique de l’œuvre de Barbara Kroll, se confier à la métamorphose opérée par le sublime Outrenoir de Pierre Soulages, ceci en un seul et même mouvement en direction de l’Idée. Plutôt consentir à être aveuglé par la lumière des Archétypes que d’accepter une cécité qu’une sourde Matière imposerait à nos corps défendants.

   [Pour conclure - Bien évidemment, il y a une importante distance entre l’œuvre de Pierre Soulages et celle de l’Artiste Allemande. Pour autant le rapprochement, je ne l’ai nullement voulu fortuit, plutôt guidé par une nécessité de relation formelle. Si, chez Barbara Kroll, dans nombre de ses œuvres, se joue la dialectique du Noir et du Blanc, bien évidemment chez l’Artiste Français cette préoccupation est constante depuis la découverte du désormais célèbre « Outrenoir ». Bien évidemment, le Créateur des grands « Polyptiques » s’est penché sur le Noir en priorité. Mais il ne s’agit jamais du Noir en tant que Noir, qui se limiterait à cette étroite autarcie. Le jeu des griffures, des stries, des scarifications ne vient entailler la matière qu’à en faire surgir l’être de la Lumière en sa valeur étincelante de Blanc dont, du reste, l’on pourrait commenter à l’infini l’échelle des valeurs, depuis la pureté, l’origine, le retrait, et enfin le silence qui précède toute parole, qu’elle soit humaine, qu’elle soit artistique. C’est toujours à partir d’un sol ontologique que les choses prennent leur essor et viennent à nous avec le souci d’être décryptées, car rien n’est plus douloureux, pour la psyché humaine, que de se heurter à un mur de hiéroglyphes muet qui le placerait, l’homme, face à l’aporie d’un impossible déchiffrement. Être Homme sur la Terre, c’est bien ceci, faire face aux signes qui nous mettent en demeure d’en saisir l’énigme. Nous voulons nous confronter au redoutable Sphinx, seulement pour en dépasser le mutisme minéral. Oui, dépasser !]

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26 octobre 2022 3 26 /10 /octobre /2022 09:49
Interpréter au risque de l’altérité

« Harlem, East 100th »

 

Bruce Davidson

 

Source : « Temps d’humanité »

Éditions La Martinière

 

***

 

   « Davidson a photographié une rue de Harlem, East 100th, entre 1966 et 1968. Son intention première était d'améliorer la situation du logement de ses habitants, dont beaucoup vivaient dans des immeubles en ruine. Bien qu'il ait d'abord rencontré de la méfiance - de nombreux photojournalistes étaient venus avant lui pour obtenir des clichés faciles de « pornographie de la pauvreté » - Davidson savait qu'il devait rester un certain temps et gagner sa part. Il a obtenu un « in » par le biais du Metro North Citizen's Committee, qui lui a accordé la permission de photographier s'il acceptait de présenter ses images pour examen.

   Davidson s'est rapproché et est resté plus longtemps, refusant un téléobjectif au profit d'un processus formel et collaboratif. "La présence d'un appareil photo grand format sur un trépied, avec son soufflet et sa toile de mise au point noire, donnait un sentiment de dignité à l'acte de prendre des photos", a-t-il déclaré. « Je ne voulais pas être l'observateur inaperçu. Je voulais être face à face avec mes sujets. » (C’est moi qui souligne)

 

Magnum Photos

 

*

  

   Rien ne servira mieux cette image que de la décrire au plus près. Les commentaires viendront en temps utile. Tout en bas de l’image, au centre, une Petite Fille visiblement d’origine Afro-américaine est assise sur le plat-bord d’un bow-window, seulement vêtue d’une petite culotte blanche, le haut du corps entièrement dénudé. Elle ne regarde pas l’objectif du Photographe, mais plutôt un point indéfini vers le bas. Elle ne paraît pas très à l’aise. Derrière elle, un cadre de fenêtre à demi grillagé, laisse supposer une protection face aux insectes, sans doute aux moustiques. La « ligne d’horizon » est constituée de deux immeubles gris dont les façades sont occupées par de nombreuses fenêtres, toutes identiques. Aucun signe de vie n’y figure. Un rideau relevé ne montre que sa partie supérieure. Eu haut, à gauche, un portrait du Président JF Kennedy. Au-dessous, posé sur une étagère, derrière sa grille de protection, les pales d’un imposant ventilateur.

   Commentaires - Cette image possède d’évidentes valeurs esthétiques et délivre, aux yeux des Spectateurs, nombre de qualités formelles. Rigueur de la composition, répartition équilibrée des différents volumes, exactitude de la lumière, jeu subtil du clair-obscur, belle présence des gris, claire lisibilité des plans. Sur le plan du fond, l’intention rhétorique se laisse deviner sans difficulté : mise en scène du dénuement dans lequel vit la Petite Fille, arrière fond social nettement perceptible au motif des deux immeubles austères, lutte contre la ségrégation raciale dont le portrait de Kennedy est l’immédiate et efficace icône, atmosphère lourde qu’est destiné à brasser le ventilateur. Tout est si exact dans cette photographie que l’on pourrait la laisser dans son équilibre, son harmonie, sans s’inquiéter plus avant. Cependant, quelque chose devient vite identifiable en tant qu’élément perturbateur. Ce bel ordonnancement, cette presque sérénité qui se dégagent de la scène, occultent un problème qui devient patent à mesure que l’on se livre à une investigation plus approfondie

   « Je voulais être face à face avec mes sujets », affirme le Photographe, sans doute avec sincérité. Mais que veut dire, en réalité, « faire face » ? Est-ce une simple position spatiale ? Non, ceci serait simpliste. Dans le « faire face », ce sont deux épiphanies qui se rencontrent, celle du Sujet qui « pose », celle du Photographe qui enregistre la scène. Et ce qui est problématique est inscrit à l’intérieur de ces simples mots : « pose », « scène ». Ici intervient le lexique du théâtre qui pointe l’index en direction d’une représentation au sein de laquelle figureraient l’Interprète d’une œuvre, le Metteur en Scène qui en règlerait le bon déroulement. C’est bien ceci, cette « mise en scène » qui vient perturber l’image, la rendant, en quelque manière, « artificielle ». Si Bruce Davidson n’est nullement tombé dans le piège de la « pornographie de la pauvreté » que pointe l’article de Magnum, loin s’en faut, et l’on sent une grande pudeur dans le traitement du sujet, néanmoins la pauvreté, le dénuement, la misère de Harlem sont si bien tamisés, si bien filtrés, qu’il n’en ressort guère qu’une sorte de convention, d’entente entre Celui qui a photographié et Celui qui regarde l’image. La pauvreté est fardée, si l’on veut et ceci, bien évidemment, la rend supportable. Bien loin que ce soit la misère nue qui vienne à notre rencontre, c’est plutôt son symbole épuré, son succédané esthétique, la forme selon laquelle notre conscience peut la recevoir sans risque de sombrer dans un immédiat et consternant pathos. Pour autant, il ne s’agit nullement de penser que la dimension éthique de l’art ait été mise fondamentalement à l’épreuve, qu’une lisière déontologique aurait été franchie. Prétendre ceci serait excessif. La critique ne peut qu’être mesurée et elle ne constitue, en définitive, que le prétexte à méditer sur le thème de l’interprétation-compréhension.

Ici, il convient d’amener une incise, de réfléchir au problème, nécessairement lié, de la compréhension et de l’interprétation. Si je pars de ma propre subjectivité, c’est bien à un acte de compréhension de moi-même que je me livre, au sens de « contenir en soi », au motif que le sens que je porte m’est naturellement, logiquement, coalescent. Il ne déborde nullement, il est entièrement inscrit dans les limites de ma propre monade. A l’opposé, interpréter, au sens de « trouver un sens à quelque chose », suppose bien évidemment une « chose » extérieure à qui je suis : un portrait, un tableau, un comportement. Si bien que l’on peut dire, en une formule ramassée :

 

« Je me comprends et j’interprète ce qui est autre. »

 

Ainsi, se comprendre est arriver à soi,

interpréter est arriver à l’autre,

 à tout autre,

à l’altérité en un seul mot.

  

   Donc, interprétant cette image, je dois arriver à qui elle est, en décrypter le sens. Ici s’explique le titre de cet article : « Interpréter au risque de l’altérité ». Ce qui veut dire que lorsque je tente une interprétation, je mets en risque cette altérité que j'interroge, à laquelle je donne une réponse de telle manière et non de telle autre. Tout est toujours question de sens, donc de vérité. Cet autre que je questionne n’est nullement assuré de quelque objectivité puisque c’est ma conscience intentionnelle qui le vise avec tout son contenu nécessairement semé d’affects, parcouru de préjugés, incliné selon la voie d’une culture, façonné par une infinie multiplicité d’expériences. Alors, il existerait bien une parade, laquelle consisterait à s’affranchir de son attitude naturelle, d’avoir recours à « l’épochè », à la méthode de la réduction phénoménologique, si ce n’est que ce fameux « moi pur » qui se montrerait au terme de l’exercice se donne le plus souvent, sinon toujours, sous le visage d’une nuée qui glisse vers l’horizon sans même y faire halte. Toujours un hiatus, un abîme entre l’abyssalité de mes propres désirs et ce réel têtu qui persiste et signe et n’en fait toujours qu’à sa tête. Le « moi pur » s’éloigne à mesure que j’avance. Alors, faute de posséder des vérités pleines et entières, la plupart du temps l’on se satisfait de demi-vérités, d’approches, d’approximations. Donc « au risque de l’altérité », à savoir mon interprétation sera toujours singulière, particulière, éminemment subjective, différente des autres Spectateurs de l’œuvre.

   Pour cette raison, toute interprétation est toujours relative, non libre, liée à qui-je-suis et donc, inévitablement, en position de porte-à-faux, de surplomb au-dessus d’une réalité qui toujours m’échappe, se reconfigure à chaque seconde qui passe. En l’instant d’une première vision, cette photographie, je la trouverai affectée de signes qui la déportent du message que, selon moi, elle devrait délivrer, à savoir un dénuement sans fard, nullement « mis en scène », un témoignage qui, peut-être, eût exigé sur le plan technique, le mode du reportage, sans que le Sujet de l’image ne pût savoir, en aucune manière, qu’il est photographié. Puis, dans le temps différencié d’une seconde vision, il serait fort possible que cette dernière s’exonérât des conditions de la première vision, s’appliquât surtout à y mettre en exergue les qualités esthétiques et plastiques, la trouvant « parfaite » en quelque sorte.

   Toute soi-disant « vérité » ne serait peut-être liée qu’à des questions de temporalités selon lesquelles une variation de ma visée autoriserait des jugements successifs ne présentant nulle analogie de contenu. Ainsi, pour paraphraser Pascal « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà », il me serait toujours possible d’asserter : « Vérité un jour, demi vérité un autre jour ». Et pour donner à cette affirmation un peu de corps, livrez-vous donc à l’expérience suivante : allez dans un Musée, repérez dans une de ses salles, une œuvre qui vous convient. Notez sur une feuille de papier ce que cette œuvre vous dit d’elle (en réalité un écho de qui-vous-êtes), puis attendez quelques mois et revenez dans ce Musée auprès de l’œuvre que vous avez élue. Notez à nouveau sur une feuille de papier, ce que cette œuvre vous dit d’elle (en réalité un écho de qui-vous-êtes). Revenez chez vous et, dans le calme de votre pièce, mettez en regard vos deux réflexions successives. Il y a fort à parier que l’une ne sera nullement le facsimile de l’autre, que des écarts s’y trouveront, peut-être même des contradictions, des antinomies se lèveront-elles de la confrontation des notes que vous avez prises.

   Morale de l’histoire, si je peux m’exprimer ainsi : si vous êtes bien conforme à votre essence, ce qui est le moins, si l’œuvre est conforme à son essence, ce qui est le moins, il n’en demeure pas moins que des variations d’essence se seront produites qui feront apparaître, successivement, une vérité, puis une autre vérité, nullement superposables cependant, sans doute des constantes s’y illustrant et votre constat ne sera rien moins qu’étonnant. Vous vous serez surpris en flagrant délit, sinon de mensonge, le terme serait exagéré et inexact, du moins en tant que fardant la vérité au simple motif que « Je est un autre », que le Je de la première vision ne coïncidera pas parfaitement avec le Je de la seconde vision. Ce qui veut simplement dire, qu’en vous se dessine, à votre insu, cette mesure d’altérité qui non seulement vous sert à vous déterminer vous-même par rapport à qui vous êtes en votre fond (vous n’êtes nullement un monolithe constitué d’une seule matière, d’une seule texture, mais, à l’évidence, une multiplicité qu’unifie votre identité), mais mesure d’altérité qui vous sert également à reconnaître toute altérité pour en avoir fait l’épreuve en vous, donc en avoir saisi l’essence.

   Et tout ceci, loin d’être une hypostase quelconque de votre réalité, une « trahison » de la vérité, est une infinie richesse qui vous habite, endosse mille vêtures successives au travers desquelles votre « ton fondamental » sinue selon cette belle « ligne flexueuse » si bien définie par Léonard de Vinci dans le continuel ruissellement de ses dessins qui ne sont jamais, au moment où il les trace, que le signe de qui-il-est sur le chemin de son propre accomplissement. En ceci, nous participons à la pluralité des Mondes évoqués par ce Génie de la Renaissance, nous sinuons de-ci, de-là, au milieu du cosmos qui clignote et nous convie à la joie du foisonnement, du déploiement, du surgissement, tout ceci qui brille à l’horizon de l’être et fait de l’exister une fête polychrome, polyphonique, une ressource dont nous n’épuiserons jamais le sens puisque le sens, par essence, tout comme le langage qui le traverse, sont inépuisables. Des mots, des caravanes de mots, font leurs feux au loin qui nous appellent, ils disent le langage que nous sommes, qui fait ses saltos, ses sauts de carpe, ses arabesques, ses chassés, ses entrechats, ses fondus, ses jetés, ses pas de deux. La vie, le langage sont d’incessantes chorégraphies, un jour ici, un jour ailleurs, et toujours ce fil rouge qui assemble, relie qui-nous-sommes le temps de notre existence.

   Ce qu’il y a d’exemplaire en tous ces phénomènes (et ici le « cercle herméneutique » se referme en boucle sur ce qui a été dit au début de l’article), c’est la convergence, la fusion qu’ils réalisent entre interprétation et compréhension. Interprétant le Monde sous une multiplicité de fragments, de facettes, tout s’accroît en moi d’une nouvelle dimension qui, corrélativement, ouvre l’horizon de ma propre compréhension. Il y a toujours un jeu, une réverbération, un écho entre ce que j’interprète du Monde, ce que je comprends du monde qui m’est singulier. Nulle coupure entre le Monde et Moi, ce sont les abus de la catégorisation, de la rationalisation du réel qui ont placé, en tant que signe de la modernité, ici le Sujet, là l’Objet. Nulle rupture, nulle scission de l’un à l’autre. « Nous sommes toujours auprès-du-monde », leçon admirable de la phénoménologie qui est, sans nul doute, l’une des voies les plus fécondes de la philosophie. Plus j’interprète et saisis le Monde en sa pluralité, plus je procède à la compréhension de qui-je-suis. Nul hiatus entre des Mondes qui confluent, chacun tirant de l’autre un accroissement qui le porte à l’être.

 

Être : être soi en l’autre,

être l’autre en soi.

 

   Nulle autre alternative que celle-ci. Je n’accède à mon propre ego qu’en accédant à celui du Monde. Merveilleuse réversibilité, mouvement dialogique ininterrompu entre des Formes qui n’existent que l’une par l’autre.

   Et si, après ce détour théorique, il nous faut en revenir à la photographie de Bruce Davidson

et à son traitement particulier de « Harlem, East 100th », sans doute convient-il d’en évoquer la réalité, d’en justifier le parti-pris, à l’aune de la métaphore du Kaléidoscope. Milliers de fragments colorés, autant de Mondes successifs qui disent leur être d’une façon alternée dont aucun ne parvient à énoncer la totalité du réel. Ce réel qui, bien plutôt que d’être figé en l’une de ses stances, ne peut jamais s’interpréter qu’à l’aune de la Relation entre ses parties, ce qui du reste est la définition du Sens.

 

Tout Sens est Relation.

On ne se comprendra jamais

mieux soi-même, du reste,

qu’à se concevoir sous

forme de Relation,

d’un espace à un autre,

d’un temps à un autre.

 

 

 

 

 

 

  

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