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4 juin 2019 2 04 /06 /juin /2019 15:00
Désir-de-soi

          Œuvre : André Maynet

 

***

« Le désir des autres, posé sur elle, la souille,

et leur inattention la blesse. »

 

« Deux angoisses » - Jean Rostand

 

*

 

   Pouvait-on la voir, dans la lumière levante, autrement qu’elle était dans son intime nature ? Une fleur délicate que le jour effarouchait, une luciole luisant faiblement sur le bord de la nuit, une étoile qui faisait sa cendre dans le bleuissement du ciel. On n’avait guère à faire d’effort. Il suffisait de disposer ses paupières en meurtrières et de regarder au travers de ses illisibles fentes la venue à soi de la beauté, l’éclosion de la grâce en sa délicate fraîcheur, le grésillement de la présence lorsqu’elle se donne comme essentielle. Il y avait une évidence face à une autre évidence. C’est toujours ainsi, il faut déplier sa conscience avec confiance à cela même qui se dit à la manière du pur poème. Elle, Désir-de-soi, n’était là, dans l’accomplissement de son existence, qu’à paraître en tant que distraction de l’heure, palpitement de la seconde, brasillement de l’instant qui intime l’ordre d’un ici et maintenant exact, non reconductible, effusion d’une joie qui est le privilège du rare.

   Mais regardons, contemplons cette silhouette si pure, on dirait la clarté glissant, effleurant la bogue de cuir du scarabée, rebondissant en une pluie de claires gouttelettes. La lumière est de neige qui floconne tout autour, essaime ses milliers de gemmes irisées, ses perles de suif suspendues dans le miracle de l’air. Les cheveux sont une vague couleur de feuille morte que lissent le calme et la remise à soi du temps en son éternel suspens. Oui, le temps s’est ralenti et l’on entend encore, venant à nous, sa lointaine vibration, son écoulement dans la cannelure de verre d’une clepsydre. Si bien qu’il pourrait ne plus exister qu’au titre d’une curieuse éternité. Les yeux, ces grains qui ouvrent le monde, se sont dissimulés derrière un voile teinté de corail, il ressemble à la teinte aurorale, à ce devenir qui hésite, ne sait le lieu de sa venue, nuit, jour, jour, nuit, comme le jeu d’une balle enfantine frappant le mur du néant, ressortant victorieux dans l’arabesque étoilée d’une clairière.

   Et ce corps, cette argile claire que viennent poinçonner notre insatiable, notre irréductible impatience de connaître, notre doute le plus pulvérulent, notre désir qui fait la roue, notre solitude qui veut se parer des étincelles de la rencontre, ce corps, qui est-il, lui qui se dresse au-dessus de la savane de nos yeux et demeure en son fortin de chair sans qu’en aucune manière nous puissions en dire le premier mot, en dresser la plus orinigaire cartographie ? Ce corps qui fait sa voile blanche et ne cingle que vers son propre horizon, qui est-il pour agiter son inaccessible sémaphore ? Et ces bras, ce tissage si fin à contre-jour de l’âme, et les boutons des seins, cette friandise, cette menue collation dont nous voudrions qu’elle nous métamorphosât en enfants éblouis, que ne sont-ils le simple prolongement de nos doigts infertiles ? Que ne le sont-ils ?

   Et cette étrange vêture, ce genre de marbre avec ses plis si exacts, ce bouillonnement figé, cette stalagmite à l’assaut d’une chrysalide, que ne pouvons-nous en disposer, l’ôter et la remettre dans une sorte de flux et de reflux qui ne serait que le jeu que nous installerions tout au bord de notre volupté captive ? C’est si beau le ballet stupéfiant de l’apparition-disparition. L’effet de réel qui appelle le néant, puis le néant qui appelle l’effet de réel. Eternelle et inépuisable dialectique qui se situe à la jointure existentielle dont notre être est l’unique et singulière palpitation. Nous observons une icône dans son globe translucide et c’est l’image d’un cruel dessaisissement qui vient biffer la moindre de nos certitudes et nous reconduire en cette étrange contrée  où le désir vidé de son sens n’est qu’un drapeau de prière flottant au carrefour perdu des ciels.

   « Le désir des autres, posé sur elle, la souille », nous dit le savant en sa connaissance plurielle du monde. Combien il a raison. Désir-de-soi, nous ne pourrions ni l’effleurer, ni la déflorer qu’au risque de la perdre et de nous perdre nous-mêmes. On ne touche nullement à l’élégance lorsque, sûre de soi, elle avance telle une reine dans un palais des glaces, mille images s’irradiant de sa subtile présence.  « …et leur inattention la blesse », poursuit avec sagacité l’homme de science. Car, pour être étrangère, Désir-de-soi n’en attend pas moins qu’un regard la touche dont elle fera le site d’une intime reconnaissance. Nous, les regardeurs, elle la regardée, ne trouvons l’aire où habiter qu’à l’aune d’un éternel jeu de miroirs.

   Elle, notre reflet, nous qui la reflétons, ne sommes au plein de nos propres histoires qu’à demeurer sur cette illisible frontière qui partage et unit à la fois deux possibles égarements aux confins de l’univers. Elle l’indistincte, elle l’intouchable, elle le mirage vibrant dans les dunes du désert ne s’abreuve qu’à son propre désir car, toujours, c’est le soi qui demande son emplissement avant même que l’autre n’apparaisse et ne dise le nom qui le porte au-devant de lui. Toujours nous sommes incomplets, à la recherche de ce fragment qui nous éblouit au loin, pareil au diamant dans son écrin. Qu’il nous fascine, cependant, suffit à notre bonheur. C’est parce qu’il y a « loin de la coupe aux lèvres » que les lèvres articulent le son de l’amour. La distance est toujours la condition de son effectuation. N’existerait-elle que nous ne saurions ni l’amour, ni le désir qui en arcboute l’architecture ! Et nous serions remis au pire nomadisme qui soit, une errance sans fin ni commencement. Une solitude faisant écho avec sa propre solitude.

 

 

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1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 08:50
AUJOURD’HUI

                   Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

« Il n’y a pas d’avenir,

il n’y a jamais eu d’avenir.

Le véritable avenir,

c’est aujourd’hui.»

 

*

« Almanach des Lettres

françaises et étrangères »

 

Miguel de Unamuno

 

*

 

   Comment saisir adéquatement le temps autrement qu’à l’aune d’une « libre méditation » ? Car rien ne peut en rendre compte et la logique s’essouffle à en suivre les sinueux méandres. Alors c’est la pente intuitive qui se donne comme la seule « effectivité » possible. Alors c’est l’ouverture de l’imaginaire, sa longue fuite, selon les coursives inaperçues, qui rougeoient dans le silence. Alors c’est la seule vibration du songe en son éphéméride bleu. C’est comme vouloir happer un fragment du vol de la libellule, en regarder le trajet de verre, cette transparence qui dit son nom dans l’espace illisible du vol. C’est comme de voir le frémissement du colibri faisant son point fixe devant le calice empli de pollen, image de soufre, poudroiement à l’infini du somptueux mystère des choses.

   Mais Unamuno, venons-en à son assertion qui, d’emblée, nous confond et nous remet au « vierge, vivace et bel aujourd’hui » mallarméen. Ce que le poète dit en subtils attouchements, le philosophe l’assène dans l’implacable exiguïté d’un énoncé métaphysique, donc d’un tissage serré de l’impalpable, du bruit contrarié de l’inaudible, du bourgeonnement urticant de l’invisible. Unamuno, il faut le concevoir tels ces penseurs inquiets qui, en réalité, ne sont que les transpositions, à peine voilées, des thèmes existentiels de la tragédie antique.  Pensons prioritairement au « Phèdre » du génial Racine. Quel est donc « l’aujourd’hui » de l’épouse de Thésée, si ce n’est précisément que cet « aujourd’hui » est condamné par la volonté de la Moïra ? Cet implacable « Destin » dont on dit qu’il est « aveugle » et frappe au hasard ceux qui ont l’infortune de croiser sa route.

   Le drame de Phèdre est entièrement contenu dans sa propre fresque temporelle qui a connu la terrible césure de la passion. Lorsque l’Athénienne prend conscience de son désir incestueux  pour son beau-fils, c’est un écroulement de la temporalité qui l’affecte en son pli le plus intime. Dès lors elle n’a plus de passé : sans amour pour Hippolyte elle n’est plus. Sans projet pour un lendemain humainement envisageable, elle n’est pas davantage. Quant à la présence du présent dont est tissé le maintenant, l’immédiat représentable, l’instant faisant briller son étincelle, il a perdu tout sens possible, il brasille au loin derrière de ténébreux et fuligineux voiles. A la raison productrice de significations multiples et apaisantes succèdent la déraison, la folie hauturière, lesquelles ne peuvent que se solder par la mort.

   Chez Phèdre, le sentiment du temps a subitement disparu. Ce temps qui, habituellement, se bâtit d’instant en instant au gré d’une positivité, se décline par un assemblage des secondes, voici qu’il devient une simple entité nébuleuse sans un avant ni un après. Il est devenu ce bouton végétal replié sur sa propre confusion, n’attendant ni un retour dans les limbes, ni le surgissement que constituerait sa propre éclosion. Il est devenu une simple absence d’être, tout comme Phèdre est devenue une occlusion de sa propre histoire, une manière d’absence à elle-même puisqu’elle ne peut s’appartenir en totalité qu’à la hauteur d’un amour qui, par essence, est non seulement coupable, mais ne peut s’évoquer que dans la perspective de l’incontournable finitude. Autrement dit la figure de l’aporétique en sa plus insoutenable provocation.

   Si Phèdre peut encore « vivre » une certaine approche de l’espace : sa chambre, la chambre dans le palais, le palais dans Athènes, Athènes dans le monde, tout ceci à la manière d’une série d’emboîtements gigognes, par contre elle ne peut plus « vivre » les phases de la temporalité que d’une manière abstraite, désincarnée, autrement dit l’absence d’une absence. C’est bien là le drame de la durée lorsqu’un cruel événement vient en rompre l’habituel écoulement. Pour la reine, le  « vierge, vivace et bel aujourd’hui » s’est métamorphosé en son inverse, à savoir en cette dépouille, en cet abîme, en ce rien qui néantisent tout jusqu’à la forme même d’une existence. Le « vierge » a été offensé. Le « vivace » s’est enlisé, sédimenté dans un temps sans mémoire. Le « bel » a retourné sa peau et ne laisse plus paraître que les scarifications d’un derme meurtri.

   Mais reprenons la thèse du dramaturge de Salamanque d’une façon plus essentielle en la détachant d’une existence pour tâcher d’en percevoir l’essence. « Il n’y a pas d’avenir, il n’y a jamais eu d’avenir. Le véritable avenir, c’est aujourd’hui».  Mais « aujourd’hui » existe-t-il davantage qu’hier ou bien demain ? Quelle est donc la « certitude » dont nous pourrions assurer notre soucieuse condition afin que, libérée du poids trop lourd des contingences, elle pût enfin se percevoir comme cette « nécessité », sans doute finie, mais dont, un instant au moins, nous pourrions connaître une  liberté à nous provisoirement octroyée ? Le problème vient en droite ligne du fait que cette entité temporelle demeure à jamais intuitionnée et qu’y réfléchir est déjà en pervertir l’essence, y introduire les prédicats au terme desquels, chutant de l’intelligible, elle revêtira ses oripeaux sensibles qui n’en seront que les lointains reflets. Un genre de pantomime n’ayant même plus le souvenir de sa lointaine puissance.

   Toujours nous avons la certitude de « posséder » le réel au seul motif que sa matérialité (« le réel est ce que l’on touche », ai-je l’habitude d’énoncer), se laisse déceler au travers d’une positivité de son être. Cet arbre-ci, cette maison-là, en une certaine manière, « s’ajoutent » à la neutralité de ma perception, s’y impriment en tant qu’image, s’y donnent tel un ballet qui fait mouvoir ses ballerines et flotter ses tutus de mousseline, ses robes blanches de derviches tourneurs. Plutôt que la « circularité » (cette abstraction, ce concept), notre esprit n’en retient que ce mouvement, qu’aussi bien nous pourrions rejoindre de façon à « entrer dans la danse ». Et ce qui nous exclut de la « danse » à titre définitif, irrévocable, c’est bien le temps qui en ourle la présence, dont nous ne pouvons rien dire, dont nous n’avons nulle possibilité de tracer quelque figure pour la simple raison qu’il « n’apparaît » jamais , ce temps,  qu’à la mesure d’une négation, donc d’un retrait.

   Demain n’aura lieu qu’à effacer aujourd’hui, aujourd’hui ne brillera qu’à éteindre hier. C’est bien ceci, cette négativité en acte (pas seulement hypothétique, hallucinée), qui nous désarçonne et nous remet dans les mains d’un démiurge qui ne bâtit d’éternels châteaux de sable que dans le même moment qu’il les détruit, en supprime l’être. Telle est la nature des phénomènes, (la partie visible de l’être) ils sont un flux continuel de signaux que vient reprendre un constant reflux, synonyme de disparition, d’extinction, de perte à jamais de ce que nous pensions indestructible. Inexpugnable forteresse qui se lézarde et ne laisse percevoir que ses barbacanes écroulées, ses mâchicoulis de carton, ses échauguettes de comédie. Tout un burlesque qui se dissimulait sous les traits de la quotidienneté mais portait, en son sein, les germes qui en détruiraient la fragile architecture.

   La sublime mise en musique proustienne du « Temps perdu » (heureux titre s’il en est !), trouve son point d’orgue dans le fragment d’anthologie de la « Petite Madeleine ». Il semble bien que la sensibilité exacerbée de Marcel soit, en quelque sorte indépassable, comme si, en cette réminiscence d’un jour du passé se tenait la totalité de l’essence temporelle liée à la « possibilité » pour l’homme d’effacer définitivement sa propre esquisse du champ mondain. Finitude de l’homme jouant en écho avec la finitude du temps. La « Petite Madeleine » n’existe plus, pas plus que le Petit Marcel irrévocablement remis aux oubliettes du passé, pas plus que le temps qui leur donna visibilité l’espace d’une limpide joie. Ce morceau de « bravoure » littéraire est aussi la compréhension ultime de la chair existentielle lorsque celle-ci, partant d’une sensation ancienne, devient le lieu d’une perception réactualisée dans le présent de l’entendement.

   Ici, dans l’espace de ces mots quintessenciés, se donne à saisir le germe initial de la présence en tant que lieu intime de l’être, dans un registre à la fois mémoriel et expérientiel qui ne demanderait qu’à se réactualiser mais ne trouverait le site d’un court bonheur, la mesure  d’un ineffable don, qu’à la manière d’une fuite éternelle de ce qui est. Dans cet « aujourd’hui »  du temps proustien de la remémoration se joue l’entièreté du « drame humain » : je suis irrévocablement dans cet hic et nunc qui me ravit et me désespère, me libère et m’aliène en même temps. Temps tragique de la conscience, dague  mutilante de la lucidité quand elle frappe en plein cœur la cible du sentiment criblée de toutes parts de trous, de manques-à-être qui sont les failles par lesquelles s’infiltre le doute et, en définitive, la fragilité constitutionnelle des êtres-que-nous-sommes.

   Notre cogito le plus immédiat n’est nullement l’assertion cartésienne qui postule le « Je pense donc je suis ». Ceci est déjà trop conceptuel, trop « philosophique ». « Je souffre donc je suis », tel pourrait être le cogito proustien, lequel révèlerait la grande affliction qu’est nécessairement tout « temps perdu » en son inconcevable renouvellement. Le temps n’est « circulaire » que considéré du point de vue de la Nature, non en tant que réalité pour l’Homme. En ce dernier, rien ne se régénère que la corruption vient atteindre au plein de l’âme. De là, sans doute, naît la grandeur de la condition humaine. Nous sommes « l’espèce » la seule entre toutes qui sait qu’elle va mourir. Là est toute la différence. Là est la dimension qui nous sépare définitivement de la vie végétative de la plante, de la locomotion animale qui ne marche que pour marcher sans jamais en connaître le but. Une destinée eschatologique (de l’Homme), contre une destinée assommée de lourde et obtuse matérialité (l’animal).

   Mais reprenons avec Marcel : « […] peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience ».

   Tout est dit, ici, dans le style d’une pure élégance, au travers du scalpel de la lucidité de ce qui fait tache sur l’humaine condition : les défaillances de la mémoire (voyez « Oublieuse mémoire » de Jules Supervielle), la survivance du rien qu’est toute désagrégation de formes, l’usure de la sensualité en tant qu’accomplissement mortifère de l’âge, le long sommeil de ce qui nous fut cher, l’inévitable torpeur qui engourdit aussi bien le corps que l’esprit, enfin ce douloureux constat d’une désertion de la conscience qu’effectuent les choses vécues, autrement dit cette irrémédiable fuite du temps qui est son empreinte essentielle. Tout ce qui fait sens dans l’horizon de notre regard (un visage aimé, la rutilance d’une fleur, la beauté d’une roche trouée), nous le consignons aisément et l’archivons dans notre récit personnel sans difficulté particulière.

   Il y a même une certaine jouissance passive à en être les acteurs émerveillés. Il en va tout autrement des concepts (or, qu’est-ce donc que le temps sinon le concept diastolique-systolique de notre présence au monde, cette illisible résille, cette trame impalpable qui nous traverse sans que nous puissions en déterminer ni le flux, ni en savoir la forme car tout est toujours en apparition-disparition de soi et il n’y a nul suspens qui nous autoriserait à en prendre acte ?), donc ces concepts qui sont les abstractions à partir desquelles notre entendement bâtit ses hypothèses et met en fonctionnement toute activité sémantique qui préside à définir notre position dans l’univers, nous ne les cernons que dans une manière de brume éthérée, préférant renoncer à les élucider car nous pressentons que le prix de leur désocclusion serait lourd à payer, peut-être même serait-il mortel ? Pourtant, sans la multiplicité des sèmes, leur inévitable redondance, leur pullulation, nous ne sommes que des égarés, des êtres privés de boussole, des navigateurs sans sextants.

   Comme le prétend Hegel, sans doute à raison,  la « vérité est totalité », alors nous n’avons d’autre lieu où exister authentiquement qu’à faire se conjoindre toutes nos intuitions eu égard au temps, ce tremblement inaperçu, ce murmure sous les eaux, ce chuchotement qui s’élève à peine du réel dont, pourtant, et avec force, il sculpte les innombrables facettes à mesure de son imperceptible chemin. Une « phénoménologie de l’inapparent », selon la belle expression du « dernier » Heidegger, reprise par Françoise Dastur qui pense repérer chez l’auteur de « Sein und Zeit » (« Être et Temps »), la poursuite d’une science du paraître, initiée par Husserl, laquelle devient, dans une manière d’étonnant oxymore, la « monstration de l’invisible » puisque la thèse soutenue par le philosophe est bien que le seul sujet de la philosophie est la quête de l’Être qui n’est elle-même que la quête du Temps puisque Être, Temps = le Même. Et sans doute a-t-il raison dans le cadre de cette ontologie fondamentale dont, toute son existence durant, il s’est fait l’ardent défenseur.

    Mais je disais « Vérité et Totalité », leur nécessaire coalescence au vu de l’argumentation hégélienne. Percevant le temps, pour nous, modestes chercheurs d’un absolu « à portée de la main », nous ne le trouverons jamais d’une manière plus subtile que dans la somme de nos vécus empiriques, dans l’éventail de nos différents percepts, affects, concepts. Ce sont eux qui travaillent à l’édification de notre propre architectonique. A ces derniers nous joindrons les propos éclairants d’un saint Augustin : « Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité ». Et que veut donc dire la logique augustinienne si nous la reportons aux propos de Miguel de Unamuno ? Comment, en effet, relier cette ponctualité présentielle, à savoir la présence du présent sans, de facto, en faire un infini, une éternité, donc une « chose » située hors du champ de l’humaine condition ? Certes, les concepts sont trop souvent arides ou bien trop éthérés pour qu’ils nous parlent « en situation » pour employer la terminologie sartrienne. Car c’est toujours de ceci dont il s’agit : de rapporter nos expériences quelles qu’elles soient à la factualité de notre être. En dehors du champ de notre conscience, en dehors de notre possibilité de connaître, les arguments intellectuels fussent-ils de « haute volée », ne nous apprennent rien sinon que nous avons toujours tout à apprendre.

    Le temps est une telle démesure, pour la simple raison de son intrication avec chacun de nos mouvements, le moindre de nos actes et le fait qu’il constitue, pour nous, ce terrible et merveilleux sans-distance  avec lequel nous n’avons jamais fini de nous interroger. Dès que nous pensons en saisir un fragment, le voici au loin, tel un enfant espiègle qui nous provoquerait à distance et ne nous destinerait que ses malicieuses et risibles grimaces. Le temps n’est jamais séparé des faits dont il soutient la venue, aussi, de nature strictement indissociable du phénomène apparitionnel, il nous est impossible de l’isoler sur la table de dissection de l’entomologiste au gré de laquelle nous pourrions débuter son inventaire. Par rapport au temps, lorsque nous voulons en dresser l’intime cartographie, c’est comme aux échecs, toujours nous avons un coup d’avance ou bien un coup de retard et c’est bien normal puisqu’il est déjà parti ou bien non encore arrivé alors qu’en suspens, nous éprouvons nous-mêmes, dans le creux le plus efficient de notre propre subjectivité, une brève éternité sans contenu effectif.

   Aussi nous sera-t-il demandé d’apporter, à « la totalité » que j’évoquais, en plus de ces ténébreuses perceptions, quelques sources littéraires ou poétiques dont je soutiens que, sans nul doute, elles nous éclaireront bien davantage que les finesses rhétoriques qui, en définitive, ne sont que prouesses de langage, non le réel tel que nous souhaiterions qu’il s’emparât de nous , si du moins, une telle chose est jamais possible. Si donc nous affectons une valeur temporelle au poème de Mallarmé, que pouvons-nous y trouver qui nous dise l’être de l’heure, la fulgurance de l’instant ?

 

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui

Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre

Ce lac dur oublié que hante sous le givre

Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui ! »

 

   « Le vierge » est ce qui n’a nullement encore expérimenté les stances temporelles selon leur habituel dépliement. Ici est donc imaginé ce temps originaire, ce temps des commencements, peut-être une parenthèse adamique, célestielle, paradisiaque, avant même que la faute n’entraîne la chute de l’homme dans les ornières de la quotidienneté. « Le vivace » dit l’éclair, la foudre de l’instant telle qu’éprouvée par l’artiste dans l’éclatement de son génie, la fusion du saint avec son idole, la dyade des amants au plus haut de l’accomplissement du désir. Temps fusionnel si proche de l’extase qu’il semble en être l’aliment essentiel. « Le bel aujourd’hui » se donne en tant que la synthèse d’un temps donateur de joie (temps adamique et temps extatique) et d’un temps tragique qui ne fait que « déchirer avec un coup d'aile ivre » la cuirasse à peine venue de l’homme en quête de son propre être. Car l’être-de-l’homme n’est révélé qu’au terme de son existence, lorsque sa « totalité » enfin réalisée il connaît cette Vérité qui le transperce et le condamne à trépas. Toute Vérité au sens strict est tragique. Voyez le cas de Phèdre crucifiée par son « déraisonnable » amour. Seule la mort l’en délivrera. « Ce lac dur oublié que hante sous le givre », n’est rien d’autre que la « Petite Madeleine » proustienne glacée dans les congères étroites du souvenir, les fontanelles de l’enfance y sont soudées comme avant toute naissance et la mémoire n’y est qu’un embryon sans devenir car jamais le phénomène originel ne refleurira, même au terme d’une ressouvenance. Le dernier vers du quatrain fait signe vers ce « transparent glacier », la nécessaire lucidité de la conscience qui n’a pu saisir que les « vols qui n'ont pas fui », cette guise d’éternité que nous tend tout « aujourd’hui » à défaut de pouvoir nous assurer de son être. Toujours avec le temps nous serons en délicatesse. Raison pour laquelle existent les arts de toutes sortes, la poésie, la brume de la métaphysique, le déploiement de la géniale phénoménologie. Ils ne sont là qu’à combler les vides laissés vacants entre les secondes, à néantiser les intervalles qui existent entre les parutions épisodiques du coucou dans la fenêtre d’ou il lance son cri à nul autre pareil.

   « Tout à coup, le coucou (le temps) dans mon cœur se met à sonner, très fort, bien plus fort que lorsque je fais mes crises. Je sens mes engrenages (le temps) tourner à toute vitesse, comme si j'avais avalé un hélicoptère. Le carillon (le temps) me brise les tympans, je me bouche les oreilles et, bien sûr, c'est encore pire. Les aiguilles (le temps) vont me trancher la gorge ». (C’est moi qui souligne).           

  « La Mécanique du cœur » - Mathias Malzieu.                                                 

 

 

 

 

 

 

  

 

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20 mai 2019 1 20 /05 /mai /2019 14:00
D’où venais-tu, toi l’Eternelle ?

                     Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

   On m’avait dit la beauté de ce lieu, les montagnes violettes à l’horizon, ces étranges collines tachées de rouge que de larges canyons traversaient. On m’avait dit ces villages de pierre, leurs maisons serrées en grappes, les passages sous de sombres voûtes ou de mystérieux indigènes glissaient au pli même de leur secret. On m’avait dit le bleu vernissé du lac, ses golfes de roches claires, la cité fantôme qui bordait ses rives, c’était le refuge des chauves-souris, leurs ailes de carton bruissaient à contre-jour du ciel. On m’avait dit le jaune éclatant des massifs de genêts, milliers de minuscules soleils qui regardaient le monde depuis l’abri de leurs tiges vertes. On m’avait dit le souffle froid du vent Mistral, celui saccadé du vent Tramontane, puis celui encore du vent Marin, ses doigts poisseux qui s’enlaçaient au buisson des cheveux, on ne pouvait le fuir qu’à être dans le plus minuscule de soi, dans l’intime vastitude de son être.

 

On m’avait dit tout ceci,

mais on ne m’avait nullement entretenu de Toi,

Toi qui fuyais au long de l’exister

avec le simple grésillement de l’insecte

cloué dans son bloc de résine.

  

   Le jour, ce matin, est une simple nébulosité, un genre de voile qui flotte au large du temps et semble ne devoir jamais retomber. C’est tout juste si l’on parvient à la conscience de soi. Vois-tu, Toi, Toi qui te soustrais à mes yeux cernés de désir, sais-tu au moins combien la vision de ton corps fluet pourrait me rasséréner, constituer un môle auquel je pourrais fixer mon errance éternelle ? Je sais, la pensée des autres demeure toujours une énigme et, du reste, comment la mienne pourrait-elle te rejoindre, l’effet de réel que tu me destines est si ténu dans la faille qui s’ouvre et palpite - je veux bien entendu parler de mon âme, cette « chose » volatile qui toujours fuit et pourtant est le lieu même de notre destinée -, je dois dire, je suis si désemparé de ne pouvoir dresser ton portrait que dans la façon d’une estompe et c’est du gris qui demeure, de la cendre qui fait, dans la brume, son trajet hésitant.

   Le jour, ce matin, est une simple hypothèse et mon cheminement une suite de pas hasardeux qui me portent ici et là, encore ailleurs et plus loin, si bien qu’il m’est bien difficile de coïncider avec mon être. Connais-tu, Toi aussi, ce sentiment de flottaison entre deux eaux, entre deux airs et la terre n’est alors qu’une vague poussière qui file sous le corps et ne retient rien de ce qui passe sauf cette infinie tristesse qui, jamais, ne paraît avoir de fin, si ce n’est l’illisible présence des choses muettes ? Je regarde ces hautes bâtisses que le vent traverse, ces murs de pierres brunes, ces linteaux de fenêtre suspendus dans le vide, ces portes qui battent sous la poussée du vent, ces mares anciennes à la teinte d’infini et je t’imagine telle que tu es, un genre de feu-follet qui palpite tout en haut de sa nasse de chair. Mais laisse-moi te dire les contours de ta présence, laisse-moi t’évoquer, selon les traits de blancheur qui t’habitent, selon les harmoniques de silence dont tu es le sublime écho.

   Le linge plié sur le haut de ta tête est pareil au nuage printanier, il cherche sa destination sans encore pouvoir la trouver, seulement l’indice d’une voie puis le carrefour des songes et les falaises de cristal qui s’y dressent au hasard des vertiges. Et ton visage, oui, ton visage, cette figure de proue qui scrute l’horizon, en déplie longuement les strates, donne au monde sa raison d’exister. Oui, ton regard s’en absenterait que tout s’écroulerait et il ne resterait que les vestiges d’un château de cartes. Et tes épaules, cet à peine balbutiement, cette fragile sustentation qui te fait planer au-dessus du vide, et ta poitrine si menue, en encorbellement, on dirait une vigie inquiète d’être, et la presque évidence de tes bras, et cette jambe impudiquement levée - mais peut-être est-ce moi qui m’abuse ? -, et cette mince toile qui enserre l’amande de ton sexe - cet ineffable bonheur qui semble n’avoir nulle limite -, et cette autre jambe qui tutoie le sol avec une indiscernable discrétion, à peine un effleurement, tu aurais pu avoir la consistance d’une chrysalide demeurant dans  le cercle de sa propre métamorphose.

  

On m’avait dit tout ceci,

mais on ne m’avait nullement entretenu de Toi,

alors que me restait-il à faire

sinon à te créer, là,

au plein de l’air nimbé de rosée

et à attendre l’instant de ton éclosion ?

 

  Car, tu le sais, ton existence eût-elle la consistance d’un frimas, nous sommes SEUL dans le bruyant et multiple univers, c’est la raison pour laquelle il nous faut halluciner une myriade de présences et feindre de croire qu’elles sont là, à portée de main, tout comme un Amour est à portée de bouche, à caresse de lèvres, mais jamais ne prend corps, sauf dans une brève étreinte qui connaît sa nuit avant même que le jour ne s’éteigne. Oui, malgré les apparences, c’est un immense bonheur qui s’empare de nous à nous percevoir comme des êtres affectés d’une incertaine temporalité. La seconde qui précède s’est déjà effacée alors que se dessine le futur et que le présent, que nous pensions solide tel un roc, n’est plus, déjà, qu’une chute silencieuse dans l’isthme d’un sablier. Oui, je comprends combien ce romantisme désuet doit paraître étrange aux hommes pris de vitesse que notre époque fait s’agiter sur tous les coins du globe. Mais, pour autant, ils ne sont guère plus avancés puisque, pour eux, comme pour nous, une heure est toujours une heure qui s’efface à mesure qu’elle déplie son être.

   Peux-tu au moins savoir, Toi l’Eternelle - les entités du rêve ne sont-elles, toujours, un infini ressourcement ? -, savoir ce qui m’habite, là sur les rives de ce lac où battent les eaux noires du doute, combien, pour moi, tu es incarnée, aussi réelle que l’oiseau dans la feuillure de vent, que les grains de mica pourpre de cette colline ici présente, aussi précieuse que le galet poli par le temps qui glace la paume éblouie de mes mains ? Car, sais-tu, c’est notre conscience et uniquement elle qui bâtit le monde, lui donne ses couleurs, trace le contour de ses mouvements, édifie cette belle cimaise vers laquelle nous dressons notre stature d’hommes afin que, une fois seulement, nous puissions dire « Je SUIS », « Tu ES », « Nous SOMMES », et alors nous pouvons voir le lever du Soleil, en éprouver la lumière au centre même de nos corps, voir aussi le lever de la Lune et nous préparer à la belle fête nocturne. En tout cas, Toi l’Eternelle, ne prononce aucun mot qui risquerait d’être définitif, qui pourrait dresser les rives d’une possible histoire, de tracer les confins d’un événement.

   Le seul événement qui se puisse jamais concevoir, l’être en tant qu’être. Tout prolongement au-delà ne serait que pur bavardage, affairement mondain ou métaphysique de bateleur. Nous avons déjà perdu trop de temps à d’inutiles justifications, à bâtir des raisonnements fondés sur des riens, à chercher des significations dans de simples hasards qui nous effleuraient dont nous ne questionnions la factualité qu’à ne nous égarer au sein de leur singulier tumulte. Chacun, Toi en ton sublime empyrée - Tu es bien une Déesse, n’est-ce pas ? , moi en ma mortelle condition, ne traçons-nous pas les seuls chemins qu’il nous soit possible d’emprunter, celui d’un SENS à donner aux choses, fussent-elles tissées d’illusion ?

   On m’avait dit la beauté de ce lieu. Tu en occupais le centre. Oui, le centre !

  

 

 

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 09:58
Eloge du Simple

                                            Le Tibet

                                 Source : Caravaniers

 

***

 

 

   « Il est des lieux où souffle l’esprit », nous dit Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ».  Souvent ces derniers sont investis de cette « grâce » pour des motifs religieux ou, à tout le moins, sont touchés par une manière de mystique, de légèreté qui les soustrait à la pesanteur terrestre. Ces lieux sont magnétiques, ces lieux nous enchantent et nous transportent dans l’aire libre du songe. Aussi ne les quittons-nous qu’à regret avec la lame de la nostalgie glissée au plein de la conscience. Décalons la formule barrésienne et attribuons-lui une valeur équivalente dans le domaine de l’esthétique : « Il est des lieux où brille la beauté ». Oui, tous nous avons fait l’épreuve de la beauté, du saisissement dont nous sommes l’objet lorsque, au hasard des chemins, elle surgit avec la belle amplitude d’une vérité. Car toute beauté est vraie, n’est-ce pas ? C’est même ce qui constitue son essence, la raison pour laquelle elle nous fascine. La beauté serait-elle fausse, grimée, travestie, nous n’aurions de cesse de la fuir et de l’oublier sitôt entrevue.

   Beauté que celle, immense, lisse, ouverte, du Plateau Tibétain couché au pied du majestueux Himalaya. Les noms qui résonnent ici sont déjà de purs enchantements : « Népal », « Bhutan », « Mont Kailash » et cette sublime nomination de « Toit du Monde ». Comment ne pas être atteint par un sentiment de plénitude identique à celui qui se fait entendre en écho aux émerveillements des « Routes de la soie », voyage imaginaire en compagnie de Marco Polo dont les péripéties illuminent son étonnant « Devisement du monde » ? Mais demeurons au Tibet, ce plateau le plus élevé de la planète qui tutoie en permanence les cinq mille mètres. L’altitude, déjà, est prodigieuse qui dit l’exception de vivre en ces hauts lieux désolés, arides, souvent austères. Voyons les hommes et les femmes qui habitent ce site si près des nuages, si près du ciel où planent les grands rapaces, ces seigneurs des hauteurs, ces voltigeurs d’infini, ces libertés absolues qui, jamais, ne connaissent de limites.

   Les populations autochtones semblent en avoir tiré la quintessence qui tisse leur être et les dispose à un agrandissement de leur horizon, démultiplie leur vision. Rien ne trouble, ici, qui serait de l’ordre d’une occupation mondaine ou bien consumériste. On vit au plus près de la Nature, au plus près de Soi avec cet étrange sentiment d’être comme en sustentation, de planer entre les strates d’air, de voguer dans le limpide et l’accompli. Mais, ici, il n’est nullement question d’effacer la rigueur de l’existence de ces nomades courageux sous les atours d’une poétique qui en atténuerait les effets. Rude est la vie sous ces latitudes où l’oxygène se fait rare, la nourriture chère à acquérir, le climat âpre qui lacère les visages, y creuse de profonds sillons. Mais rien ne servirait de s’attrister sur des destins qui, de toute façon, ne pourraient se dérouler ailleurs que sous la vastitude de ces ciels, sur l’aire déployée de ces terres parcourues d’herbes sauvages avec, en toile de fond, ces pics majestueux coiffés d’une couronne de neige éternelle.

   Aujourd’hui, sur le plateau, l’herbe se fait rare, les moutons ont faim qui tremblent sous leur meute de laine. Il faut trouver une nouvelle pâture, assurer la nourriture du troupeau, faute de quoi il y aura des pertes et les mères n’ont pas suffisamment de lait pour subvenir aux besoins de leurs agneaux. Yonten, le berger, est debout devant le lac Namtso, à côté du rocher du Tashido où des drapeaux de prière flottent sous la poussée du vent. Le berger met sa main en visière afin que, ses yeux protégés, puissent apercevoir l’essaim des îles où pousse une herbe neuve, drue, celle-là même que les animaux attendent afin de combler le vide qui les étreint et menace de les terrasser. Il fait froid au bord de l’eau et un premier gel atteint les rives qui s’ourlent de blanc. Dawa, la femme de Yonten, vient le rejoindre. Tous les deux ils savent qu’il faut attendre les premières vagues de la nuit, patienter le temps que la glace se forme et durcisse sur la surface liquide.

   Dès que le jour a basculé, que la ligne d’horizon n’est plus qu’une vague lueur violette, que la neige est phosphorescente sur les montagnes, eux et les autres nomades, une dizaine de personnes en tout, transporteront dans des seaux de métal la précieuse cendre qu’ils répandront sur la glace de manière à assurer leur propre progression et celle du troupeau, demain dès l’aube, avant que le soleil ne radoucisse l’atmosphère, que les cristaux serrés ne se transforment en eau. Beaux sont leurs yeux qui brillent à la façon de braises. Belles leurs mains tannées par l’astre du jour. Belle leur peau pareille aux vases antiques, basanée, tirant sur le bois dans ses teintes les plus foncées. Belle leur témérité, leur confiance en un avenir proche qui portera la palme d’une satisfaction immédiate. Combien sont éloignés les soucis des égarés sur terre, ceux qui ne jurent que conquêtes, biens matériels, jouissances faciles, avoirs succédant aux avoirs ! C’est la grande félicité de ce peuple que de se contenter de peu, de respecter le rythme de la Nature, d’éprouver une joie à la seule vue d’un sourire ami. C’est ainsi, le dénuement est leur bien le plus précieux, eux qui ne connaissent que l’herbe couchée devant eux, la plaque immobile de l’eau, l’ardeur du soleil dans son éblouissante couronne blanche.

   Voici, l’île nourricière a été atteinte. Non sans danger toutefois. Les glissades sont fréquentes, celles des hommes, mais aussi des animaux qu’il faut aider dans leur hésitante progression. Le troupeau a tôt fait de s’égailler parmi la courte savane, de brouter avec délice cette herbe qui les nourrit et les maintient en vie. A l’aide d’une pierre, Dawa brise une aire de glace afin que les moutons puissent s’y abreuver. Aujourd’hui le temps est calme, le vent dissimulé derrière la paroi de la montagne. Un soleil pâle est levé, il éclaire les hommes et plaque leur image sombre au sol. Yonten a cueilli quelques branches mortes, quelques brindilles qu’il assemble en fagot. Il fait tourner la molette de son briquet, une flamme en jaillit qui, bientôt, allume un mince brasier. Hommes, femmes, ils sont une dizaine en tout à se presser autour du feu, à tendre leurs mains roides vers la chaleur qui régénère, réconforte et leur dit la joie immobile qui les étreint et parfois les déborde sans qu’ils n’en laissent rien paraître d’autre qu’une mimique intérieure de satisfaction. Car, ici, sous le ciel immense dont on est les témoins quotidiens, rien ne compte plus que cette naturelle pudeur qui est leur empreinte légère sur le monde. La félicité qu’ils éprouvent au sein de leurs corps est communicative et les autres membres du groupe en perçoivent les battements subtils, la parole silencieuse qui fait son poème tout contre la toile libre du jour.

   C’est l’heure de midi et le soleil au zénith fait son étrangement gonflement. Les nomades s’assoient en cercle autour des braises qui crépitent. De leurs besaces ils sortent des boules de tsampa, cette sorte de porridge à base de farine d’orge grillée. Ils en mastiquent lentement la pâte consistante. Parfois ils intercalent quelques morceaux de fromage de brebis. Tout ceci ils en savourent la simplicité tout comme ils apprécient les gorgées de thé au beurre de yack qui les désaltère bien mieux que ne le ferait un alcool ou bien un vin. A la fin du repas, quelques hommes jouent à lancer des pierres plates qui ricochent sur la glace du lac en faisant des gerbes d’éclaboussures blanches. Les femmes, elles, parlent entre elles. De leurs enfants qui grandissent et deviendront bergers. Du tissage qu’elles pratiqueront à la saison froide. Des menus travaux qu’il faudra effectuer dans les maisons, chauler les murs, tendre une pièce de tissu dans l’unique pièce, repriser des vêtements.

   Le jour tombe vite, la lumière baisse. Le troupeau est rassasié, il faut le reconduire sur la rive. On marche sur la glace avec précaution, prenant soin d’inscrire ses pas dans la cendre qui trace son chemin gris. Le ciel vire au sombre, la montagne, derrière soi, s’ourle de teintes violettes que la couronne d’écume claire souligne avec force. On sait toute cette beauté : celle du froid, celle des fins nuages qui flottent pareils à de grands oiseaux, celle du plateau couché dans ses couleurs de cuir, les collines avec leurs croupes pareilles aux dunes du désert. On ne s’habitue pas à la beauté du simple, à la force de l’essentiel. Toute beauté est toujours surprise, étonnement, ouverture au plus profond de soi d’abysses où flottent les bannières d’un secret intime constamment  à déflorer, à conquérir, à abriter au plus sûr d’une justesse d’exister qui, jamais, ne pourra avoir d’équivalent. La beauté du simple est ce bien singulier qui habite chacun au plein de son être pour peu qu’il décille ses yeux et prenne le soin de regarder le monde en son inégalable unicité.

   On a regagné le lieu qui est accueil et certitude d’occuper une place exacte sur la terre. Les moutons, en file indienne, regagnent leur enclos tissé de branches. Bientôt ils ne seront plus qu’un peuple laineux en attente de son repos. On referme la porte faite de planches de bois. Les chiens dormiront devant, tâchant de flairer les traces des prédateurs : les loups, les panthères des neiges qui, parfois, rôdent aux alentours. La nuit recouvrira de son étole noire les dormeurs, la montagne au loin, le lac étincelant sous sa couverture de givre. Ici, se seront accomplis dans la simplicité, autrement dit dans la vérité, une partie de la vie des nomades, un fragment de la longue marche de l’humanité en direction de son destin. Ce jour, cette heure n’auront plus lieu que dans l’imaginaire des hommes. Puissent-t-ils admirer la vertu de ce qui vient à la présence avec modestie et beauté ! Sans doute n’existe-t-il plus belle possession.

 

 

 

 

 

 

 

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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 15:28
CADEAU

                                 Les Essais

                 Source : Superprof - Ressources

 

*

« La générosité incite à la jalousie.

Plus les cadeaux sont acceptés avec plaisir,

Plus on regrette de les avoir faits.

Ils vous éclipsent. »

 

« Malaisie » - Henri Fauconnier.

 

***

 

 

   Prenons un objet, un vase en céladon, un flacon de parfum, un livre. Ces objets s’évanouissent spontanément dans leur propre objectité. Ils demeurent enclos dans les frontières de leur être, ils n’en débordent nullement, ils vivent dans l’exacte autarcie que leur accorde leur monde : être des choses et simplement ceci. Ces objets du quotidien, nous en croisons constamment le chemin sans que notre attention à leur égard ne s’allume, en quelque manière, dans la meurtrière de notre conscience. Ils sont là, posés-devant, immobiles telles de lapidaires présences. On dirait de simples gemmes dont la clarté intérieure ne s’exilerait de ses propres contours. Sorte d’existence végétative dont nul ne pourrait les faire sortir puisque telle est leur nature : se manifester du-dedans et demeurer dans une opaque mutité.

   Une fête approche, un anniversaire se précise et l’on songe au cadeau que l’on fera à l’ami, à l’amie : tel vase à la belle patine verdâtre, tel parfum à la touche florale de jasmin, tel livre, « Les Essais » de Montaigne, par exemple. Et voici que ces objets, du simple statut de choses qui leur était conféré, se déplacent sensiblement pour se métamorphoser en des « objets-sujets », autrement dit, ils perdent leur sourd anonymat pour surgir dans l’aire ouverte des significations. Devenus signifiants, ils se dotent d’un étrange pouvoir qui n’est rien moins que totalement imprévisible. C’est, soudain, comme s’ils étaient animés d’une conscience qui leur octroierait une certaine marge de liberté. Si l’objet initial était indifférent, neutre, dépourvu de quelque volonté que ce soit, l’objet-cadeau se donne à voir en tant qu’entité douée d’une étrange puissance. Soit anticipatrice de bonheur, soit investie de pouvoirs maléfiques. Car, avec l’objet-cadeau, rarement se présentent les demi-mesures. Ou bien l’objet est encensé ou bien il est répudié sans espoir qu’il ne puisse jamais se réhabiliter. Pour la simple raison qu’il est tissé de ces sentiments humains complexes, multiformes, allant de la pourpre au blanc de givre, parfois au noir de suie où plus rien ne se voit que les coulisses d’ombre et les avenues désertes du néant.

   Certes, rarement nous analysons nos propres conduites, préférant nous réfugier dans une enfantine bouderie ou bien un dépit adolescent, si ce n’est l’humeur chagrine d’une confondante maturité. Toujours nous estimons que nous valons mieux que cet objet qui ne devait nullement se contenter de nous être remis mais dont nous souhaitions qu’il participât à notre royauté. Oui, « royauté », pour la simple raison que la texture intime de chaque ego est bordée de rangs d’hermine, armoriée de fleur de lys et qu’une couronne est promise à nos têtes afin qu’un jour, au moins, notre gloire fût assurée d’une brève éternité. Ceci, cet orgueil pulvérulent, nous en connaissons l’urgence, mais comme la vanité n’a guère bonne réputation, nous feignons d’en ignorer l’existence et faisons comme si notre dépit ne résultait nullement d’un paiement en « monnaie de singe » mais de l’humeur chagrine d’un temps maussade ou bien d’une maladie qui nous gagnerait à bas bruit. Mais, bien entendu, personne n’est dupe, à commencer par celui qui vient de vous offrir ce cadeau dont il espérait qu’il vous comblerait, au-delà de ses plus vives espérances.

   Qu’en est-il du présent qui rassure, pacifie, d’une évidente manière, aussi bien le donneur que le receveur ? Est-on quittes d’une identique joie ou bien quelques nuages obscurcissent-ils le ciel paisible qui se déplie au-dessus de la bannière de l’amitié ? Regardons l’assertion d’Henri Fauconnier qui postule l’existence d’une contrariété de celui-qui-donne par rapport à celui-qui-reçoit, lorsque le plaisir de ce dernier resplendit dans une manière d’évidence. On supputerait, pourtant, le déploiement d’une identique félicité. Mais ce serait sans tenir compte du terreau des conduites humaines dont la composition demeure, la plupart du temps, pur mystère et insondable confusion. Afin de mieux comprendre les enjeux secrets de tout acte d’oblativité, allons voir du côté de Simone de Beauvoir, dans « L’invitée », cette superbe et incisive réflexion : “Elle ne cherchait pas le plaisir d'autrui. Elle s'enchantait égoïstement du plaisir de faire plaisir.”

   Non seulement cette formule est habilement formulée,  dans le redoublement du « plaisir » qu’elle souligne, mais elle sonde les âmes en leur tréfonds, là où la vérité, enfin nommée, ne saurait se dérober. Ce « plaisir » qui résonne en écho avec le maître-mot « égoïstement » qui en renforce singulièrement la portée. En réalité, celui-qui-donne, lors de son geste d’offrande, se sert de celui-qui-reçoit à la façon d’un miroir dans lequel il ne veut voir briller que son propre reflet. « Ce qu’il donne d’une main, il le reprend de l’autre » afin que, comblé, puisse avoir lieu, en lui, ce processus d’emplissement dont il espère qu’il contribuera à réaliser sa propre complétude. C’est ceci être être-du-manque, demander la constance d’une obole qui effacera, au moins provisoirement,  la dette d’exister. Une « éclipse » a en effet bien lieu, laquelle est un visage à double face telle celle du mystérieux Janus : celui-qui-donne veut un éblouissement, celui-qui-reçoit veut la satiété d’une faim qu’il éprouve comme irrecevable. Je te donne pour recevoir en retour. Je reçois pour te donner en retour. Mais, outre que ceci est un jeu de dupes en raison de la dissymétrie des êtres en présence (il y a, comme dans les couples de jumeaux, dominant et dominé), jamais l’oblativité n’obture tous les pores du manque de celui-qui-reçoit, jamais elle ne lustre suffisamment les facettes de l’ego de celui-qui-donne, fragments du kaléidoscope qui s’unissent et se désunissent sans fin.

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2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 10:36
SILENZIA

             Œuvre (détail) : André Maynet

 

*

« Pour celui qui est très solitaire,

le bruit est déjà une consolation ».

 

« Œuvres posthumes » - Friedrich Nietzsche.

 

***

 

    Silenzia était son nom. Son nom de plénitude et de sérénité. Ce qu’aimait Silenzia, s’enfermer dans sa chambre et se pelotonner sur le moindre bruit qui se manifestait. Les bruits et elle c’était comme la chair et l’ongle, la brume et le lac, l’automne et la feuille rouillée. En réalité, il y avait une telle osmose que le corps de Silenzia se donnait à entendre tel le coffre du clavecin, les cordes de la harpe, la flute traversière où coulait toute l’harmonie du monde. L’on passait à côté d’elle et l’on entendait l’air triste de la fugue, la plainte de l’adagio ou bien les notes discrètes d’un luth baroque. Et nul ne s’interrogeait à ce sujet. S’étonne-t-on de la fuite du vent sur la courbe de la colline, du jeu insouciant de l’enfant, des cabrioles gracieuses du papillon dans l’air qui vibre de clarté ? Non, tout ceci est si naturel, aérien, tissé de juste mesure. L’on ne s’inquiète jamais que des choses qui font leurs aspérités et déchirent la toile lisse du réel.

   Jamais personne ne s’immisçait dans la solitude de Silenzia. Jamais personne ne la distrayait dans l’écoute des sons qui la traversaient et la portaient au plein de son être. Il y avait une telle concordance, une telle effusion, un jeu si subtil de vases communicants. Silenzia ne s’éloignait de son corps que dans la proximité car les bruits l’habitaient de l’intérieur et ceux du dehors étaient des voix blanches, des vols de phalènes, des pliures de soie dans l’air exténué de beauté. Sa beauté à elle était tout intérieure, pareille à la chair couleur de corail qui dormait dans la conque d’une nacre et ne souhaitait que ceci, être disponible au flottement infini des choses.

   Mais, ici, il faut dire la vérité de Silenzia en son phénomène le plus approché. Qu’elle ressemble aux murmures discrets qui animent sa chair, nul ne pourra en douter un seul instant. Ainsi le cuivre de ses cheveux est-il l’écho des notes claires qui se logent dans l’écrin discret de sa tête. Ainsi le teint vide de son visage ressemble-t-il à l’empreinte de pas sur un sol semé de givre. Ainsi le rose qui poudre ses joues est-il semblable à la chute des fleurs de cerisiers au Pays du Soleil-Levant. Ainsi la prunelle verte de ses yeux est-elle le souci émeraude qui susurre près des mares d’eau. Ainsi le pli de ses deux lèvres reflète-t-il la douleur améthyste qui, parfois, se laisse entendre lorsque les jours chutent, que la lumière baisse, que l’hiver s’annonce avec son étole de neige, ses glaçons suspendus aux rameaux. 

   Parfois, Silenzia, à l’affût du moindre son qui pourrait surgir au sein de sa retraite, se confie-t-elle au seul battement d’un métronome. Celui-ci, en son rythme alterné, lui dit-il le bourdonnement du jour, le chuchotement de la nuit ; le crépitement de la joie, le gémissement de l’affliction ; le babillement des heures claires, la plainte des heures tristes ; la mélodie de la beauté, le feulement de la laideur. Parfois, Silenzia laisse-t-elle s’échapper d’elle, aux alentours immédiats de son corps fluet, le babil à peine affirmé du vide, le pépiement léger du rien, le ramage impalpable du néant. Oui, ceci paraît tellement inconcevable, pour Silenzia rien n’existe hors de Silenzia. Rien n’existe que ce langage intérieur qui la parcourt à la manière dont un clair ruisseau se dissimule aux yeux à l’aune de son parcours sous les ramures des grands saules. Quelque fois le tintement de quelques gouttes mais que l’eau reprend en son sein tel le bien le plus précieux.

 Vous, qui lisez et vous questionnez nécessairement sur le sens du monde, le sens des choses, votre sens intime, faites donc l’expérience d’une plongée au sein même du site de votre chair. Cherchez à y percevoir le bruit rouge du sang, cette artère de vie ; le bruit bleu de la respiration, cette longue liane qui vous relie au rivage du ciel ; le bruit blanc des os, il est l’ossuaire définitif au gré duquel vous tenez debout et affirmez l’indéfectible levée de la condition humaine au-dessus des herbes de la savane originelle. Oui, nous sommes peuplés de bruits dont nous ne percevons plus exactement la signification. Provisoirement il faut se dépouiller de son intellect, ôter toute tentative de nommer les perceptions, plonger en apnée dans le derme vif des sensations et mener une vie instinctive, une vie d’amibe seulement préoccupée de ses propres mouvements, de son unique métabolisme. Déserter, en quelque sorte, la posture verticale et adopter celle horizontale, de la joue contre le sol, cette attitude des anciens Indiens qui auscultaient la terre pour en sentir l’intense énergie, pour assimiler quelques bribes de sa puissance, profiter de l’oblativité du sol qui nous attend comme l’un de ses multiples enfants.

   Le mot de Nietzsche qui dit le bruit, la consolation de la solitude qu’il réalise est un mot non seulement de bon sens mais d’expérience profonde de ce qui vient à la rencontre de celui, celle qui n’existent qu’à demeurer enclos dans leur être. Peut-être, alors, est-ce simplement le bruit de soi que l’on perçoit, qui serait le début du bruit du monde ? Tout bruit, en soi, est ébauche de parole, pour cette raison il entame la glace de la solitude qu’il métamorphose en esquisse de relation. Même l’autiste en son abyssal dénuement perçoit au moins une once d’altérité. Les mots qu’il répète en écholalie, ce langage cybernétique qui paraît totalement dénué de sens est, forcément, humainement, éprouvé comme une amorce d’un lien avec le l’univers hostile qui s’annonce à l’horizon. Nul ne peut endurer le silence total sauf au risque de la folie. Ecoutons nos propres bruits, écoutons ceux du monde. Ils se reflètent et disent, selon une multitude d’échos, notre présence, ici et maintenant, dont nous ne serons jamais assurés qu’à être des émetteurs de langage. Silenzia, confions-lui les mots que nous destinons à sa reconnaissance. Seule cette dernière autorisera la nôtre. C’est de cette gratitude polyphonique que naît cette inaltérable essence dont nous tissons l’autre, dont l’autre nous tisse en sa plus exacte manifestation. Bruits contre bruits.

  

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28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 09:10
BONHEUR

                                                            Photographie : Blanc-Seing

 

*

« Le bonheur est quelque chose de si vague

que nous sommes réduits à le rêver ».

 

« Pensées, Maximes, Réflexions »

Comte de Belvèze

 

***

 

   Nous regardons une horloge comtoise dans son beau bois d’acajou, nous écoutons le battement régulier de son mouvement, nous nous étonnons de son mécanisme si précis qu’il semblerait la métaphore même de la vérité. Nous éprouvons une évidente satisfaction.

   Nous regardons ce beau paysage du Pays Basque, nous voyons la crête de la colline qui fuit vers le ciel, la clairière largement ouverte et son bouquet d’arbres, son chemin qui traverse la diagonale du paysage. Nous sommes dans une sorte de ravissement.

   Nous regardons telle belle Fille, sommes fascinés par sa blondeur, la belle évidence de ses traits, l’arcade régulière de ses sourcils, le gonflement souple de ses lèvres, son regard qui flotte, au loin, tel le nuage poussé par le vent. Nous connaissons une vague euphorie qui creuse ses sillons dans le massif de notre chair.

   Nous regardons la comtoise, le paysage, la Fille et cependant nous ne connaissons du bonheur que son passage furtif, son bondissement, soudain, hors du champ de notre horizon. C’est comme une inquiétude qui s’empare de nous, nous traverse et nous pensons à un filet d’eau qui s’écoule vers l’aval de son être sans se soucier de nous, qui sommes sur le rivage, et voyons l’eau claire faire ses surgissements, ses retraits sans que nous puissions en rien modifier son cours, le destin qui le guide en direction de son mystérieux avenir.

   De ceci nous déduisons que le bonheur - ce mot est si usé dans sa gangue prosaïque ! -, ou bien n’existe pas ou bien qu’il est humainement impossible à atteindre. Alors on s’interroge sur le socle même de sa condition, on laisse son imaginaire voguer, questionner l’expérience existentielle, chercher à débusquer qui, parmi notre entourage, peut se targuer d’en posséder l’immense sentiment de complétude au-delà duquel plus rien ne demeurerait que le vide et le silence absolus. Voyez-vous, c’est une rude tâche que d’explorer sa propre vie, d’essayer d’y déceler l’indécelable et de poursuivre son chemin avec la certitude de ne jamais connaître cet état de parfait équilibre qui nous comblerait jusqu’en nos moindres désirs. Car, avant tout, nous sommes des êtres de désirs, des genres de gamins gâtés qui ne regrettent rien tant que leur petite enfance. Nous étions  des rois, avions toute notre cour à nos pieds et chacun s’ingéniait à broder une hermine, à tresser une couronne afin qu’au moins une fois, sur terre, le miracle se fût accompli d’un éternel rayonnement.

   Cependant l’enfance, comme toute réalité humaine, connaît des limites et il nous faut donc consentir à grandir. Et que veut dire « grandir », si ce n’est se doter des moyens de réaliser sa propre autonomie, d’avancer autant que possible vers une hypothétique liberté, de s’assumer selon la loi des vertus morales ? Que serait donc le fait de vivre s’il s’arrogeait tous les droits et jetait aux orties les règles de la bienséance ? Encore ici, comme toujours, se donne à penser la nécessité de se référer à une éthique. Notre conscience en est informée même si notre intellect rechigne parfois à en accepter les contraintes. Le plus souvent ce sont ces contraintes, ces interdits, ces limitations de notre liberté qui mettent le bonheur sous le boisseau et nous inclinent à une vie que d’aucuns jugent monotone sinon vide de sens. Mais, à bien y regarder, est-ce un destin sans foi ni loi qui réaliserait les possibilités de notre assomption vers cette félicité que nous appelons de nos vœux ? Le croire serait faire preuve d’une belle naïveté ou bien porter au-devant de soi un ego jamais rassasié de lui-même, de son éclat, de sa croissance.

   Être dans le bonheur n’est pas nécessairement demander que rien, jamais, n’entrave notre chemin. Celui qui vit selon ses caprices n’étanche jamais sa soif d’en imposer d’autres à son entourage et de se réfugier dans la tour d’ivoire d’une domination permanente. Ceci constitue un cercle vicieux qui ne saurait avoir de frein. Combien il est plus rassurant de prendre une nécessaire distance par rapport au réel, de se détacher des biens matériels et de n’éprouver, vis-à-vis des choses en général, qu’un détachement positif, non une frustration qui assombrit l’âme et la convoque à des tâches subalternes qui ont pour nom « envie », « convoitise », « concupiscence ». Dompter ses propres représentations est la seule façon de lutter contre ses instincts primaires en les disciplinant, conditions mêmes d’un accès à l’ataraxie, cette belle équanimité d’esprit qui se satisfait de ce qui est ici présent et qui nous concerne comme le réel le plus accessible que nous puissions envisager.

   Certes, le stoïcisme n’a plus guère cours aujourd’hui dans une société occupée de profits, livrée aux démons de la consommation, fascinée et façonnée par le désir de paraître. Mais peut-être ceci constitue-t-il une chance à saisir en se conformant à des attitudes qui seraient des procédés inverses, des figures antinomiques. Opter pour le simple, réduire ses besoins, s’orienter vers la pratique d’une activité intérieure qui pourrait se rapprocher des exercices de méditation et de contemplation. Autrement dit, ce qui est hors de nous, que nous jugeons à l’aune d’une incomplétude, réalisons-le en notre propre for intérieur. Les richesses du-dedans sont bien supérieures à ces miroirs alouettes qui ne font que nous abuser et nous distraire de notre propre conscience.

   « Le bonheur est quelque chose de si vague que nous sommes réduits à le rêver », suggère, sans doute avec « bonheur » le Comte de Belvèze. Mais « le rêver » ne veut nullement dire nous réfugier dans le songe, échapper au réel afin que, devenu une utopie, un genre de paix puisse nous être octroyée. Le rêve dans son acception ordinaire est trop connoté telle une fuite, un refuge dans le seul imaginaire, l’activation du registre de l’inconscient. Au rêve freudien « pur et dur », substituons donc la pratique du rêve éveillé dont l’essence se rapproche de l’état de méditation auquel je faisais référence il y a peu. L’avantage décisif de ce type de rêve - que nous pourrions nommer plus adéquatement « conscientisation » -, c’est qu’il met en jeu notre propre volonté au gré de laquelle nous ordonnerons, à nouveaux frais, l’éventail faussé de nos perceptions, organiserons la hiérarchie de nos sensations. Une certaine façon d’opposer à nos « vices » les plus ordinaires, l’illumination de nouvelles vertus. Nécessairement, beaucoup, fascinés par les « félicités » immédiates de la jungle consumériste se gausseront de cette inclination présentant, par bien des aspects, le visage d’un rigoureux ascétisme. Certes, tâcher de capter une parcelle de bonheur engage la personne humaine dans la totalité de sa nature. Il ne saurait y avoir de bonheur gratuit, de pochette-surprise au fond de laquelle il nous attendrait comme les croyants le Messie. Le bonheur se mérite ou bien alors il n’est que piètre satisfaction, écorce d’un fruit dont on se débarrasserait après l’avoir mangé. Le bonheur, c’est identique à la joie du sportif à l’issue du marathon. Entre la fortune immédiate qui sourit et les souffrances qui en ont permis l’éclosion, il y a toujours une nécessaire tension, la valeur ne résulte que de ceci et serait bien fat celui qui escompterait l’octroi d’un délice qui n’aurait eu, dans ses fondements, la nécessité d’un effort à produire, parfois d’une douleur à éprouver dans sa chair ou bien son esprit.

   Nous regardons la comtoise, le paysage, la Fille, nous les soumettons à un long temps de maturation, à une alchimie dont ils seront, chacun à leur manière, la « pierre philosophale » que nous attendions dans l’ombre avec le secret espoir que la lumière, un jour, les atteigne. Jamais clarté ne se donne d’emblée. Toujours le temps est le médiateur de nos avancées les plus franches, de nos progrès les plus décisifs.

 

 

 

 

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 14:26
Plaisir de TOI

                    Photographie : Blanc-Seing

 

*

 

« Si les hommes souffrent tout aux femmes,

n’est-ce pas uniquement

dans la vue du plaisir

qu’ils en attendent ? »

                                                                                     

« Eloge de la folie » - Erasme

 

***

 

 

   Dans ce printemps qui bourgeonne et essaime  partout la corolle des plaisirs, ne sens-tu combien nos sens sont requis pour en cueillir la sublime ambroisie ? Nous n’avons guère à faire, sinon nous laisser aller à ce flux léger qui parcourt le glacis de nos peaux et nous tient le langage léger de l’être en sa sublime venue. Toujours nous sommes disposés à nous ouvrir au monde, à rencontrer l’Autre, mais peut-être notre naturelle paresse nous tient-elle éloignés de ce bonheur simple du lien que les affinités déclinent selon quantité d’harmoniques. Nous pensons que l’alliance, la confluence des hommes et des femmes, découlent d’un principe naturel dont nous ne décèlerions la cause. Pour le simple fait qu’il s’adresse à nos cœurs en sourdine et ignore le tranchant de notre raison. Bien des choses, qui sont inapparentes, guident notre conduite sans que notre lucidité en soit informée.

   Mais tu comprendras aisément que parler en termes généraux ne suffit plus et que l’explication est trop courte, genre d’esquive qui se déleste d’un poids suffisamment lourd à porter. Les questions essentielles, tu me l’accorderas, nous les plaçons dans l’ombre méticuleuse dont nous vêtons nos propres dérobades. Comment, en effet, pourrais-je te dire le soyeux plaisir que ta vue m’inspire sans que tu penses, en ton for intérieur, que ce mouvement d’âme qui est le mien ne puisse résulter que de la mise en exergue de cet égoïsme foncier qui est l’empreinte définitive de l’homme sur le monde ? Certes, il en est bien ainsi. Mais, TOI, celle que je vise avec l’intensité flamboyante de mon désir, ne tires-tu, aussi, de ce regard d’envie, une flamme intérieure qui, un instant au moins, flatte ton propre ego, le place dans la clarté d’une pure jubilation, parfois même s’y laisse deviner la lumière d’une joie ?

   C’est bien ceci, nous sommes des êtres en partage mais nous destinons à nous-mêmes la part du Prince et laissons à l’autre celle du Valet. Constante dialectique du Maître et de l’Esclave dont Hegel, un jour de génie (il en eut beaucoup !), se fit l’admirable colporteur, pensée féconde et juste qui, encore de nos jours, nous permet de comprendre les grandes et incessantes oscillations de l’Histoire. La Grande qui se traduit en Civilisations, la petite aussi qui écrit, en minuscules,  nos destins individuels. Oui, nous ne rêvons que de cela, étendre notre prestige, notre domination sur les terres environnantes et gagner celles au-delà de l’horizon. Nous sommes des Conquistadors, non seulement en puissance, mais en acte. Que nous faut-il tant de biens alors que la possession d’un unique amour devrait amplement suffire  à étancher notre soif ? Mais nous sommes insatiables et notre faim nous persécute, raison pour laquelle nous sommes de continuels cueilleurs-chasseurs en quête de leurs proies.

   J’en conviens, cette perspective du prédateur et de la proie n’est nullement réjouissante, elle a cependant le mérite de dire le réel tel qu’il est. Car à quoi nous servirait-il d’ignorer des choses qui sont claires, sinon à nous laisser éblouir, précisément, par cette clarté ?  Nous avons cette part en nous d’irréductible volonté ou bien d’instinct de survie. Nos actes les plus infimes en portent témoignage. Nos sentiments en constituent nos emblèmes les plus évidents. Mais allons à la métaphore, elle nous aidera à comprendre ce qui, le plus souvent, demeure incompréhensible. Une mouche s’est posée sur le pétale d’une fleur. Elle lisse ses ailes d’un plaisir anticipé. Elle aiguise sa trompe afin que celle-ci cueille, dans le calice ouvert, ce nectar qui la ravit en même temps qu’il la nourrit. Sa conscience, fût-elle infinitésimale, est emplie de cet acte salvateur. Le pourrait-elle, que cet insecte ne viserait nullement à créer le délice de son hôte, seulement à s’assurer du SIEN propre. Considéré du point de vue strictement subjectif, l’Autre - fût-il orthographié avec une Majuscule -, n’est que de surcroît, que chambre d’écho dont nous attendons que le mot que nous lui avons envoyé nous revienne, augmenté de la jouissance qu’y a déposée son destinataire.

   Cette situation, si elle se donne, au premier regard, en tant que négative, n’est pour autant nullement tragique. Elle est simple fait humain avec son adret ensoleillé, son ubac d’ombre, sa ligne de crête sur laquelle, la plupart du temps, nous cheminons sans bien apercevoir les versants qui en constituent les inévitables et indispensables revers. Imaginerait-on une nuit éternelle sans qu’un rayon de jour ne vienne en révéler la ténébreuse face ? Erasme dit si bien cette profonde vérité : regarder une femme, la flatter, est identique à une manière de marché de dupes. Je ne TE considère qu’à semer dans MA conscience les spores d’une beauté, laquelle, dans son éclosion, ME comblera et ME portera tout au-devant de MON être.

   Mais je crois la proposition infiniment réversible. Toute femme attend d’un homme qu’il LA comble et lui dise l’exception qu’ELLE est parmi la foule dense des anonymes. Homme, Femme, ceci s’appelle incomplétude dont il faut saturer le manque. Survivre est à ce prix ! Cependant feindre de croire qu’un humain se suffit SEUL serait pure forfaiture. Toujours regarder l’Autre et conforter sa propre présence ne peut résulter que d’une éthique. Je n’existe que par l’Autre qui me vise en conscience, l’Autre que je redouble à seulement le prendre en considération à l’aune de ma vision qui ne peut être que reconnaissance et remerciement.  Nous ne sommes qu’images dont les figures appellent un miroir « réfléchissant » aux deux sens du terme : renvoyer un train d’ondes visuelles, susciter une spéculation. Certes nous avons fort à faire. L’envisager est déjà le début du processus. Printemps, en ton majestueux déploiement, dis-nous qu’un jour, nous disposerons, comme toi, de cette belle prodigalité. Nous ne saurions formuler souhait plus exact. Que vienne le temps de la floraison !

 

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 15:36
Demeurer en vie

                Kees van Dongen - Maria - 1907

                           Source : Pinterest

 

*

« La femme de quarante ans cherche furieusement et désespérément dans l’amour la reconnaissance qu’elle n’est pas encore vieille. Un amant lui semble une protestation contre son acte de naissance. »

 

                                                                        « Journal » - E. et J. de Goncourt.

 

***

 

   Avant même de te rencontrer, j’avais cette intuition d’un temps d’exception qui nous réunirait. Vois-tu, comme la vie est bizarre en son cheminement. Parfois ligne droite exempte de soucis, parfois parcours tortueux qui s’habille d’ombres et nous conduirait au néant si nous n’y prenions garde. Mais, tous, nous avons cette manière de frisson, tous nous effectuons de rapides sauts de carpe lorsque nous sentons que le ruisseau que nous suivons s’étrécit et menace de nous laisser choir, ici, sur cette plage de galets écrasée par le soleil. Oui, je sais la limite des métaphores, leur effet de réel puis la plongée dans une existence qui nous contraint de tous côtés. Parfois n’a-t-on d’autre solution que d’y recourir, les événements sont si difficiles à relater dès l’instant où ils tutoient l’intime. Mais je te sais disposée aux confidences et ce savoir me susurre l’ordre, en sourdine, de placer au plein de la mémoire - la nôtre en sa confluence -, des faits si précieux qu’ils nous laissèrent égarés et heureux parmi le réseau des chemins du monde.

   Avril déploie ses bourgeons telles des grenades qui éclatent et libèrent leurs belles graines gonflées de suc. Les abeilles vibrionnent, les rameaux bougent au milieu des frondaisons, les grappes de nuages blancs essaiment tout au bord de l’horizon. Toute cette agitation, tout ce joyeux tintamarre mettaient le cœur des gens en émoi. Les terrasses des cafés étaient visitées de chemises claires et de robes en corolles. On parlait beaucoup, on pépiait et tout ce jeu subtil et charmant poudrait les joues de carmin, jetait aux yeux le brillant d’un avenir radieux. Quelquefois une rafale de vent, quelques gouttes de pluie, puis une belle clarté nappant les visages. Il n’y avait vraiment aucun lieu sur terre où la tristesse pouvait semer ses ténébreuses nuées. C’était comme si une trêve s’était imposée dans le labyrinthe du monde, abattant ses parois de verre, s’immergeant dans la réalité avec l’identique confiance que mettent les enfants à poursuive leur jeu, l’orage menaçât-il de gronder.

   Je suis venu à Sauliac, petite ville de province, pour y débusquer quelque manuscrit ancien au sujet duquel je dois écrire un article. Il s’agit d’un obscur poète décadent dont nul ne connaît le nom et c’est bien cet anonymat qui me plaît au plus haut point. Dans ces temps de disette littéraire - le « roman de gare » est en vogue plus que jamais -, combien il est salutaire pour l’âme de se pencher sur une œuvre obscure, abyssale en bien des endroits, dont je doute même parfois qu’elle ait été intelligible pour son auteur. La bibliothèque de la ville est moderne, claire, une belle lumière fauve court sur le dos des maroquins reliés de cuir. Sous la tache blanche de l’opaline, j’ai posé quelques feuillets desquels j’extraie des notes que je consigne dans un carnet. Peu de visites en ce jour de semaine. Quelques lecteurs isolés, ici et là. Le silence surtout et le grattement de ma plume sur le papier.

   A quelques tables de distance, dans un coin propice au clair-obscur - cette si belle ambiguïté ! -, je t’aperçois, toi, Isabelle, qui as si peu bougé, plongée, sans doute, dans une lecture qui te passionne. Tu lis et feuillettes lentement les pages d’un volume, mouillant parfois ton index, le tenant en l’air pareil à un fragile insecte, puis le papier bascule avec un doux bruit de feuille morte. Je ne sais pourquoi, mais, soudain, ta personne m’intrigue et me distrait de ma tâche. Feignant d’être absorbé par ma lecture, je n’en lève pas moins les yeux de mes feuillets, à intervalles réguliers. As-tu surpris mon manège ou bien l’attendais-tu tel le dérivatif qui pouvait te distraire en cet après-midi qui n’en finissait de couler avec le flegme d’une saison bien hésitante. Parfois l’éclair d’un œil se glissant dans la pièce, m’effleurant et j’en sentais la douceur d’écume, le glissement tel celui de l’aile du papillon.

   Sans doute l’ombre te gênait-elle ? Tu as abandonné ta place, tu es venue dans celle qui, vis-à-vis de la mienne, bénéficiait d’une ambiance feutrée propice à la lecture, à la méditation qui ne manquait jamais d’en suivre le lumineux parcours. Tu lisais - ou feignais-tu de le faire ? -, avec une attention soutenue, parcourant de tes yeux, que je jugeais gourmands, les friandises dont je supputais que l’œuvre, t’absorbant, était parcourue à l’envi. Je dois dire qu’en cet instant suspendu, ce cher poète décadent ne tenait plus dans ma conscience que la place qu’il méritait, à savoir infinitésimale. Bientôt je connus le titre sur lequel tu avais jeté ton dévolu. Rien ne m’étonnait plus que de le connaître sous le nom prestigieux et un brin sulfureux des « Liaisons dangereuses ». Mais quel était donc l’intérêt qui te portait en direction de cette œuvre ? La littérature ? Il est vrai que ce roman excellait dans l’art épistolaire. La licence de mœurs de ses protagonistes ? L’éclairage qu’il portait sur ce XVIII° siècle florissant, sur les « Lumières » dont il se faisait le héraut ? Quelle diabolique aimantation se faisait donc sentir ? A distance, je sentais ton corps saisi de fièvre, tout au bord du vertige.

   Je ne fus guère maintenu dans mes doutes et mes questionnements. Alors que je rêvais à de possibles prouesses libertines, je te surpris, ébauchant un geste rapide de la main, traçant au rubis de ton bâton à fard un large trait qui simulait des lèvres entrouvertes sur une feuille blanche que tu avais sortie de ton sac à main. Bientôt un point d’interrogation s’y accola telle une énigme à résoudre. Bientôt tu te levas, mis le livre sous ton bras, contournant la table - notre table -, chuchotant à mon intention en un souffle à peine perceptible mais si chaud : « A bientôt, « doucereux Danceny ». Je ne pus rien répondre tellement la surprise me clouait sur ma chaise. Cependant je compris que, si je voulais pénétrer plus avant la vie de ma compagne de ce jour, il me fallait être prompt à réagir. Sans bien trop savoir où tout ceci,  cet étonnant manège, allait me conduire (nous conduire), je me levai et, pareil au somnambule, emboîtai le pas de mon guide dont je pensais spontanément qu’il ne pouvait s’agir que de l’incarnation de Madame de Merteuil, cette libertine sans scrupules née de l’imagination de Choderlos de Laclos. Alors, du siècle des Lumières le bien nommé, surgit dans mon esprit chauffé à vif, un extrait de la Lettre CXXVII  que La Marquise Isabelle de Merteuil adressait au Vicomte de Valmont. Je n’avais donc étudié patiemment « Les liaisons » en pure perte. Peut-être ma mémoire me sauvait-elle du naufrage ?  Donc Isabelle s’adressant au Vicomte :

   « Certes, vous êtes riche en bonne opinion de vous-même : mais apparemment je ne le suis pas en modestie ; car j’ai beau me regarder, je ne peux pas me trouver déchue jusque-là. C’est peut-être un tort que j’ai, mais je vous préviens que j’en ai beaucoup d’autres encore.

   J’ai surtout celui de croire que l’écolier, le doucereux Danceny, uniquement occupé de moi, me sacrifiant, sans s’en faire un mérite, une première passion, avant même qu’elle ait été satisfaite, & m’aimant enfin comme on aime à son âge, pourrait, malgré ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous à mon bonheur & à mes plaisirs. Je me permettrai même d’ajouter que, s’il me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment. »

   Ainsi ce « doucereux Danceny », du moins dans l’esprit de mon interlocutrice, n’était autre que ma propre personne. Si Danceny, ce jeune de vingt ans (nous avions le même âge), pouvait se superposer à ma propre image, je ne comprenais nullement la raison de ce bizarre sobriquet de « doucereux ». Madame de Merteuil, que je suivais comme mon ombre, dans les rues poudrées de soleil de Saulliac, devait aller vers ses quarante ans. Elle en avait la souple assurance, le mordant, la chair pulpeuse à souhait ; j’en devinais le luxe à son maintien qui pour n’être hautain n’en était pas moins bourgeois, mâtiné d’un brin d’aristocratie terrienne. Ceci n’était pas pour me déplaire, j’avais un lointain attachement viscéral à la terre et à ses propriétaires fonciers.

   Nous dépassâmes quelques terrasses où s’égaillait tout un peuple bariolé, les joues fardées de joie, les bras ouverts sur un riant futur. Nous longeâmes La Civette, petit ruisseau aux écailles claires, aux bondissements primesautiers. Madame de Merteuil simulant, parfois, de se repoudrer, tenait tout contre son visage un petit miroir dans lequel devait se refléter l’image du « doucereux Danceny ». Dans l’instant qui venait, après tout, il ne me déplaisait de figurer ce personnage un peu falot qui, j’en avais le pressentiment, tirerait bientôt son épingle du jeu. Après tout, cette  douceur fade, sucrée, pateline que me prêtait mon prédicat, peut-être m’introduirait-elle auprès de ma libertine mieux que ne l’auraient fait les sauf-conduits d’un matamore ou bien d’un Don Juan ? Elle voulait de la douceur, elle en aurait !

   Maintenant nous étions sortis de la petite ville et montions un genre de bref raidillon donnant accès à une colline que surmontaient les larges frondaisons d’arbres en fleurs. Je me tenais à distance respectable de Madame Isabelle de Merteuil, suffisamment près pour ne pas la perdre, suffisamment loin pour qu’elle ne se sentît l’objet d’une filature. Ses cheveux noirs en chignon étaient retenus par une écaille. Son cou était gracile, teinté d’un hâle couleur de résine. Elle portait un haut dont la gamme oscillait de grenadine à amarante. Sur les épaules, le tissu à claire voie laissait voir une peau généreuse quoiqu’habituée à être lissée, selon moi,  par la faible lumière d’un boudoir.

   Elle portait une longue jupe grise pourvue d’une fente latérale. Ses jambes, hissées sur de hauts escarpins, s’y révélaient tels les bijoux dans leur boîte raffinée. Le tissu pied-de-poule, tendu sur le globe infiniment mobile des fesses, jouait savamment selon un rythme cadencé du plus bel effet. Bien évidemment elle ne pouvait être ignorante du trouble qu’elle faisait naître dans mon âme. Je ne l’en blâmais point et ce spectacle m’eût-il été soustrait, j’en aurais perdu, dans l’instant, le goût de vivre. Je ne le savais pas, le supposais seulement, mon supplice allait bientôt cesser dans un embrasement semblable à celui d’un feu de Bengale.

   Dans l’écrin d’un mince bosquet, se dressait une demeure infiniment baroque. Elle tenait, tout à la fois, de la modestie des villas de banlieue, mais aussi de ces hautes maisons bourgeoises telles qu’on est habitués à les voir dans les villes d’eaux, près des squares à musique ou bien des blancs bâtiments des thermes. Sa façade était un puzzle de graviers et de galets, alternant avec de larges pierres de taille qu’entouraient des parements de briques. Aux angles, des gargouilles devaient cracher leurs filets d’eau les jours de pluie. De hauts toits d’ardoise couronnaient le tout, que sertissaient des feuilles de plomb et de zinc. Mon hôtesse contourna par la gauche le curieux bâtiment, non sans s’être assuré, auparavant, d’un rapide coup d’œil, que son chaperon la suivait. La façade arrière, qu’agrémentait un perron aux larges ferrures armoriées, donnait sur un vaste parc. Au loin percevait-on des grottes dans le genre des jardins de la Renaissance, des faunes courant après des vierges, des boucs au sexe vigoureux que des chevrettes empressées se disposaient à servir avec le plus bel  enthousiasme qui se pût imaginer.

   Un labyrinthe de buis taillés se développait, agrémenté de parterres fleuris. J’avais un peu de mal à suivre celle qui me précédait, qui en connaissait tous les recoins. Combien avait-elle amené, ici, d’innocentes victimes ?  Consentantes ou non ? Je m’apercevais avec délice qu’un brin de jalousie me pinçait le cœur et en escomptais le redoublement de mon désir. Car, maintenant, comment nommer ceci qui faisait son bruit de bourdon et vrillait ma matière grise avec insistance ? Un moment, je craignis de la perdre, tellement l’éclair de ses jambes, au travers de la fente de la jupe, se faisait pressant.

   Je redoutais de ne plus la voir et espérais en même temps qu’elle jouerait ce jeu du chat et de la souris assez longtemps afin que ma volupté, fouettée au sang, vint battre mes tempes et martyriser la hampe de mon sexe. Elle n’était plus que cette braise en attente d’une eau salvatrice ! Ô supplice de l’amour, toi qui te repais du flux et du reflux, du flux et du reflux, mouvement immémorial qui nous enchaîne, nous les hommes, vous les femmes, à un identique poteau sacrificiel. Mais le sacrifice est si heureux lorsqu’il est consenti, qu’il n’attend que l’étincelle qui le libèrera de son étroite geôle !

   C’est au moment où je la croyais absente définitivement qu’elle se révéla à moi avec une belle candeur que rehaussait un brin de perversité. Dans le demi-jour d’une gloriette - elle était semblable au Temple d’Apollon -, dans l’intervalle des hautes colonnes, son corps à demi dénudé m’apparaissait dans toute l’assomption de sa généreuse maturité. Elle n’avait conservé que son haut rouge, le bas de son corps était un marbre chaud que mettait en valeur un porte-jarretelles écarlate, alors que ses hauts escarpins terminaient cette bienheureuse scène digne des cercles du Paradis, dans la manière de Dante.

   Ayant ôté son mince colifichet, son sexe dont je percevais le sillon ombreux luisait dans la pénombre à la façon d’un étrange diamant. Vous dire que j’étais fasciné serait un simple et bien dommageable euphémisme. Un appareil photographique eût-il immortalisé mes yeux, sans doute eût-on pensé avoir affaire à deux brandons qui trouaient l’obscurité de leur insigne curiosité. Pour ma part j’étais assis, bien sagement vêtu, sur un banc de chêne qui, par certains endroits de ses nœuds, aimait à martyriser ma fragile anatomie. Mais le « supplice » n’était que le symptôme anticipateur de félicités dont je pensais qu’elles ne tarderaient nullement à se manifester.

   Mon intuition était si réelle que, ma réflexion à peine terminée, ma belle aristocrate, délaissant l’aire de son Temple, se donna à voir telle la pure beauté qui émanait d’elle : une coulée de lave incandescente sur la pente d’un volcan. Je n’étais nullement croyant mais priais Dieu que l’éternité tant désirée se manifestât enfin. Mon âme ne désirait rien tant que ce prolongement du temps que les obscurs corridors de mon être appelaient de tous leurs vœux les plus sincères.

   Voici. La Marquise, avance d’une manière chaloupée, élégante cependant,  fort seyante, faisant durer autant que son désir en est capable (le mien a de réelles limites), cet infini cheminement. A peine est-elle arrivée auprès de moi qu’elle entreprend de me dévêtir. Je sens la pulpe de pêche de ses doigts fourrager ma chemise, s’introduire dans la fente où mon désir a grand peine à se contenir qui, bientôt, s’épanouit à l’air libre tel un enfant espiègle qui quitterait sa cour d’école, jetant aux orties toutes les contraintes dont, jusqu’ici, il se jugeait l’innocente victime. A l’instant où j’écris ceci, bien des années plus tard, je sens encore le doux corps de Madame de Merteuil faire ses poses lascives, entourer le mien telle une liane savante connaissant le lieu de sa destination. Mais revenons au passé. Donc mon hôtesse, sans autre précaution préliminaire, se pose sur mon plaisir qu’elle guide vers le sien, d’une main si habile que j’en suppute une expérience consommée, raffinée, de ce genre de pratique. Mais peu importe comment je me situe dans la hiérarchie de ses nombreux amants (les débusque-t-elle dans la bibliothèque ?), l’essentiel est ici et maintenant dans ce temps qui bourdonne et rougit et fulgure d’être empli de fastes si naturels, si accessibles pour qui sait en goûter la suavité de miel.

   Je ne sais combien de temps ont duré nos ébats (n’étaient-ils atteints d’infini ?), en tout cas ils semblaient bénis des dieux. Notre amour (c’est ainsi que je le nommais intérieurement) se déclina en ce bel après-midi de printemps selon les lieux de sa douce et chaleureuse effectuation. Le parc était une miniature de ces jardins grotesques de la Renaissance dont j’avais le béguin. Eros, donc, nous l’avons fêté sous la figure de la Fontaine du berger, de la Grotte des animaux, de la Nymphe endormie, du Groupe de l’Hercule, de la Chute des Géants, du Géant Apennin et bien d’autres variations dont, aujourd’hui, ma capricieuse mémoire a oublié les noms, nullement la joie qui en sertissait les joyaux immédiats, les pépites logées au creux de cette manifestation impérieuse de nos corps. C’est toujours une grande douleur que de désirer et de demeurer en-deçà, au-delà, de l’objet de ce désir qui brille tel l’éclat de la perle dans la vitrine du joaillier.

   Il me revient, en ce moment, à l’esprit, cette dette de la chair qui devait animer Madame de Merteuil. Dette vis-à-vis de cette jeunesse dont elle ne parvenait à faire le deuil, les quarante ans atteints, devaient en amplifier la légitime douleur. Combien de souffrances endurées par ces êtres que la maturité comble en même temps qu’elle les désespère. En ce qui me concerne, mes vingt ans d’alors, je ne les sentais nullement comme un allègement, plutôt comme un empêchement d’aller de l’avant. Je pensais aux gains de l’âge mûr chez l’homme, la maîtrise d’un métier, le succès auprès des femmes, la conquête facile, les nuits brûlantes, le réveil dans l’aube qui chantait et se donnait en tant que promesse de rayonnement.

   Le chemin que ma compagne d’un jour effectuait en direction de sa jeunesse, je l’accomplissais en sens inverse, la seule façon de nous rejoindre, peut-être, dans un identique déploiement trentenaire. L’âge de notre amour commun était l’addition de nos âges réels que divisait en deux le lien de notre union, de notre partage. Etonnante situation qui nous écartelait et, aussi bien, nous rassemblait : elle était en quête de sa jeunesse, alors que j’anticipais cet âge mûr auquel je vouais une manière de culte. Alors, quoi de plus précieux, pour un « doucereux Danceny », que d’escalader les degrés du temps, pour Isabelle d’en descendre les marches ? Nous étions complémentaires et n’existions dans nos âges respectifs qu’à nous rencontrer. Deux solitudes qui n’en faisaient plus qu’une !

   Jamais je ne suis retourné à Sauliac. Les études sur le poète décadent je les ai offertes en pensée à ma Maîtresse. Aujourd’hui, sans doute, comme tout un chacun sur terre, la vieillesse a dû marquer son visage, flétrir son corps. Je n’ose en imaginer les stigmates. Combien elle avait eu raison de vouloir enrayer les offenses des jours par un corps qui exultait et vibrait au sein de sa mystérieuse puissance.

   Dans la fuite sombre des jours, il faut de tels souvenirs qui en illuminent les coulisses. Vivre en ce seul et unique jour qui nous concerne, dans l’instant que nous vivons, est trop lourde charge. Dans l’épaisse bâtisse que nous dressons autour de nous, pratiquons de simples meurtrières. Leur lumière nous visitera au moins le temps du souvenir. Et maintenant, comment devrais-je signer ma missive si je décidais de la faire parvenir à Madame de Merteuil : « Doucereux Danceny » ou bien, pour mettre un peu de gaieté dans son cœur « Heureux dans ce nid » ? oui, heureux dans le nid dont elle m’avait fait un jour l’offrande. Un bonheur qui, jamais ne s’effacera. Merci infiniment, Madame de Merteuil, vous avez été un éblouissement ! Que ne puisse-t-il ressusciter ?

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22 avril 2019 1 22 /04 /avril /2019 09:06
Nous perdons nos vies

                « Nous perdons nos vies

        avec la hantise de ne jamais connaître

           ce que nous voulions posséder »

 

                   Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

 

Elle, la Nymphe au corps attentif,

elle née de l’aube

à peine posée sur le jour,

comment pourrions-nous la connaître

alors que les choses sont si fugitives,

alors que tendre les mains devant soi

ne retient jamais

que des lambeaux de nuit,

quelques copeaux de mince vérité ?

 

D’elle nous aurions souhaité

la caresse inventive,

même le seul effleurement

eût été une onde

de rapide bonheur.

Mais voilà, notre destin

est toujours en arrière de nous,

en avant de nous

et rarement coïncidons-nous

avec notre être.

 

Cet être, cet insensible,

cet impalpable

nous lui demandons

de se manifester

mais il est fuyant

tel l’éclair  du ruisseau

et notre visage bruisse

de fines gouttelettes.

Que pouvons-nous faire

de ces pointes de diamant

qui brillent au bout de nos doigts,

sinon les regarder dans l’instant

qu’elles nous visitent,

et renoncer sitôt à leur éclat ?

 

Bientôt elles ne seront plus,

dans la brume de notre mémoire,

que choses ayant brièvement existé,

que mirages se perdant

dans les sables de notre propre désert.

C’est bien ceci, notre problème,

l’infinie solitude

et, tout autour,

la présence sidérante

du vide.

 

Nous tâchons de penser

le monde habité

et ce ne sont partout

que ruines fumantes

et colonnes antiques

vaincues par la dague

du temps.

Existons-nous vraiment ?

Telle est la question

qui gire sans cesse

dans le labyrinthe

de notre corps.

 

Serions-nous lézardés au point que

nous nous confondrions

avec l’amas de pierres

de la masure,

avec la dalle de ciment

qu’un lierre traverse

et reconduit à néant ?

 

Toujours nous rêvons

de pays lointains,

de contrées magiques,

de paradis ornés de fruits,

peuplés d’animaux gracieux,

abritant en leur sein

de merveilleuses chairs

dont nous pourrions user à satiété.

Mais les chairs palpitent au loin

telles des anémones de mer

et le peu de suc qui glace nos palais

dit la folle illusion dont,

le plus souvent,

nous sommes les victimes.

 

Nos yeux se dévoilent,

nos yeux se déplient

que nous lustrons

du bout de nos doigts

incrédules.

Une forme blanche,

toute de rigueur

et de silence assemblés.

Une Nymphe, disais-je,

 au seuil de l’ombre nocturne.

Elle vit dans l’oubli

d’elle-même,

ramassée autour d’un corps

qui paraît si mince, si fragile.

 

On dirait une Tombée du ciel

dans sa parure de nuages,

dans son éblouissement simple

d’écume.

Elle est recueillie

et se montre identique à la chrysalide

avant qu’elle ne connaisse le jour.

Son visage est porcelaine ancienne.

Ses longs doigts, pattes d’insectes.

Ses jambes sans fin, attente de l’heure

qui se retient sur le bord de son souffle.

 

Une gerbe de fleurs s’épanouit

sur la plaine de son dos.

Des linges transparents

voilent et dévoilent

une instinctive pudeur.

Elle doit être sans désir autre

que de s’appartenir

en sa plus réelle éclosion.

Elle se tient tout contre

la paroi du monde,

là où son rideau de scène

bat contre les vents du ciel.

 

Elle est apaisée

comme peut l’être

le jeune enfant

dans la primeur de l’âge.

Elle, l’Eloignée ;

elle, la Chose qui fascine nos regards

et façonne nos désirs ;

 lui, l’Objet  de notre unique attention

qui nous fait signe

comme notre « part manquante » ;

eux, les Sentiments que nous portons

à notre propre conscience d’exister ;

elles, les Passions

qui nous brûlent de l’intérieur

et réduisent notre pensée en cendres,

labourent le massif de notre chair,

comment répondre

à leur silencieuse injonction,

comment concevoir l’exister

autrement que dans la lame abrasive

du pur désespoir ?

 

Toujours une flamme vacillante

à l’horizon

que mouche, soudain,

le surgissement du vent.

Toujours un feu de la Saint-Jean

que cinglent les dagues de pluie.

Toujours une eau de source contrariée

qui se perd

dans l’abîme

épuisé

du sol.

 

 

« Nous perdons nos vies

avec la hantise de ne jamais connaître

ce que nous voulions posséder »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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