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8 septembre 2018 6 08 /09 /septembre /2018 12:27
A l’ombre des Demoiselles

      « Ce soir...le Canigou rêve de son passé !!! »

                 à Orgues d'Ille-sur-Têt

                Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   J’étais arrivé en Roussillon, ce pays que je croyais béni des dieux, aux alentours de Pâques. Le temps était froid, uniformément gis. Certains jours de longues lames de vent trouaient les rues et les gens étaient rares qui s’y aventuraient. J’étais descendu dans un hôtel de Saint-Cyprien, bien décidé à faire avancer l’article que je consacrais à l’écologie, une idée neuve en ces temps lointains, bien que consuméristes. Le matin serait consacré à l’écriture, les après-midis à quelques randonnées en direction des Albères. Je voulais revoir Cadaqués-la-Blanche : un amour de jeunesse que j’avais délaissé depuis bien des années. Ma fenêtre donnait sur la lagune avec ses ilots de maisons écumeuses et la nappe claire de la mer. Lors des éclipses de l’écriture, je laissais mon regard planer sur le vol silencieux des mouettes, une voile dressée dans le vent, parfois des quidams tachaient l’asphalte de leurs minces silhouettes. Ta lettre, je l’avais emmenée avec moi, glissée dans le fatras de mes notes. De temps à autre j’y jetais un coup d’œil, lisant au hasard une phrase parmi d’autres. « N’oublie pas de rendre visite aux Demoiselles ».

   Ce matin le ciel est une belle aventure, une avenue libre de toute contrainte. Les oiseaux de mer volent en rafales, font mine de plonger puis rebondissent dans l’air qui crisse telle une feuille. On s’agite dans le damier des rues. On hisse les focs, ils faseyent de belle manière, invitent au grand large. Les toilettes sont plus claires, les rires plus visibles, les hâles déjà posés sur la plaine des épidermes. Mon article bouclé, me voici disponible aux « Demoiselles ». Les rencontrant, je n’aurai, sans doute, de pensée que pour toi. Peu de monde sur la route. A ma gauche la vitre brillante d’un grand lac, un essaim de maisons, des caves aux hautes façades. Puis, dans une sorte de brume diaphane, le dessin de l’irréel lui-même, la touche subtile de l’imaginaire, le dépliement du rêve lorsque l’aurore point. J’ai posé la voiture, emprunté un chemin qui sinue en direction des hautes falaises. A cette heure matinale tout repose encore dans son étole de nuit. On en devine encore quelque réminiscence, cette nappe grise en haut du ciel, ce frémissement qui attend l’heure de sa germination. Plus bas, l’espace s’ouvre dans le genre d’un cirque de lumière. La clarté rebondit, là-bas au loin, sur l’étrave du Canigou. Elle en détoure la géométrie, en accentue le caractère sacré. Vois-tu, c’est si majestueux une montagne, avec ses sentes vives, ses étagements, ses sources, le peuple de ses arbres qui ne gravissent jamais tout à fait les pentes. Là-haut, si près du ciel, est le domaine des grands oiseaux de proie, des vents solitaires, des plaques de neige immortelle, des plumets blancs des asphodèles, des chardons hirsutes au rose fuchsia éclatant, peut-être des sublimes édelweiss à moins qu’il ne s’agisse de notre désir de les voir couronner un pic si attachant !

   Au début, ce n’étaient qu’ombres longues et visions à contre-jour. Maintenant la lumière a tout gagné qui tapisse et débusque la moindre touffe de végétation. Les habits verts des chênes pubescents, les pistachiers lentisques dont les baies rouges doivent s’impatienter de paraître, les arbousiers et leurs fruits rouges en attente de mûrissement. Tout est là dans la rumeur disponible du jour. Tout est là et la fête de la présence peut avoir lieu. Oui, les Demoiselles sont visibles dans leurs robes d’apparat. Un blanc doux que rehausse le gris discret de leurs volants, ces belles strates qui nous disent leur âge et nous inclinent à la modestie. Et puis leur coiffe est si distinguée qu’on dirait tout juste confectionnée pour aller au bal. Au bal du temps, le géologique contre le nôtre, l’humain, qui semble si inapparent dans les rouages de l’heure. Puis les couleurs qui forcissent, déploient les ramures de leur être, ces touches qu’un pinceau délicat a à peine effleurées, une lueur d’argile claire rehaussée, semblable à un miel soutenu, à la teinte accueillante d’un poil animal, peut-être un chamois, le site pourrait si bien leur être dévolu.

   Cet étonnant paysage à l’allure de rideau de scène d’un théâtre fantastique, il faut l’archiver au profond de la mémoire, le mettre en sécurité, en faire ce précieux patrimoine qui se hissera de lui-même lors des journées tristes où la Tramontane balaie la plaine du Roussillon de son haleine glacée ou bien quand le Marin, porteur de brumes, limitera la vue, glacera les yeux de ses milliers de fines gouttelettes. On pourrait demeurer un temps infini à regarder ces prodiges du sol faire leur beau ballet. Le jour, avec l’infinie variation de ses teintes. La nuit, sous le vernis blanc de la Lune, cette lactescence qui irait si bien à ces altières figures tout juste sorties d’un conte de fées. Oui, elles sont d’abord, malgré leur grand âge, des images pour de jeunes enfants babillant à la seule vue de ces hochets géants qui agiteront leur bras de celluloïd sur l’ouate de leurs rêves. A simplement les regarder, nous redevenons des bambins insoucieux des atteintes de l’âge, nous applaudissons des deux mains, naïvement, comme s’il s’agissait d’un théâtre de marionnettes qui nous aurait conviés au spectacle, quelque part, peut-être sous les frondaisons du Jardin du Luxembourg.

   Tu apercevras combien les associations d’idées sont inouïes ! Les manuscrits de mes articles, j’ai pris l’habitude de les relire près du bassin de la Fontaine Médicis, je ne sais pourquoi. Peut-être ce calme des reflets d’eau jouxtant la turbulence de la grande ville. Demain je rejoindrai Paris. Je range mes dernières affaires. Quelques voiliers rentrent au port. Quelques attardés frissonnent dans l’air qui fraîchit. Avant de rentrer à l’hôtel, je suis allé faire un tour au bord de l’étang de Canet. Sur l’eau étale, le Canigou répandait son ombre claire, ses arêtes encore enneigées dépliant leurs nervures alors que sa base reposait dans une ligne de nuit. Une bande de ciel gris-bleu au-dessus, puis des nuages à la teinte d’acier à perte de vue. D’ici, les Demoiselles sont invisibles. Sans-doute dorment-elles déjà, emmitouflées dans les plis de leur âge ! A quoi rêvent-elles, pourrais-tu me le dire ?

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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7 septembre 2018 5 07 /09 /septembre /2018 12:33
Dans l’effacement de soi

          Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Cette esquisse, je l’ai trouvée, glissée dans un livre, en guise de marque-pages. Il s’agissait de « Julie ou la nouvelle Héloïse » de Rousseau. Cet ouvrage m’avait été prêté par une amie et je ne savais quoi penser de cette peinture qui semblait avoir été achevée avant que d’être commencée. Bien évidemment, je me demandais s’il pouvait y avoir un lien entre cette dernière, la peinture, et Julie qui était aussi le prénom de cette ancienne connaissance avec laquelle, depuis peu, j’avais renoué quelques liens. Je dois dire, les indices étaient flous et de cette image je ne pouvais tirer que d’hasardeuses hypothèses. S’agissait-il d’un autoportrait et, si tel était le cas, quelle était donc la cause de ce qui se donnait à voir comme un renoncement à paraître ? Je me souvins alors que Julie, en ses jeunes années, avait suivi des cours à l’école des Beaux-arts dont elle ramenait, le plus souvent, de rapides ébauches, quelques croquis, en tout cas jamais d’œuvre parvenue à sa conclusion. En ces temps déjà lointains je crois en avoir déduit les traces d’un caractère fantasque, sans doute un fond permanent d’insatisfaction, une hâte à terminer avant d’entreprendre à nouveau.

   Voici les quelques notes griffonnées à la hâte sur un carnet pour tenter de décrypter les significations latentes de ce travail : le bandeau des cheveux est cette manière d’arc sombre qui entoure le visage, en renforce encore le profond caractère dénigme. Cette représentation sans traits apparents laisse dans la perplexité si ce n’est sur le bord de quelque angoisse. Comment peut-on faire face à ce qui, précisément, n’en a pas ? Est-il possible de demeurer devant le masque d’un mime dont ne fait signe qu’un blanc livide, qu’un blanc taché de néant ? Certes non. Echange d’épiphanies. De toi à moi la fluence d’une relation, l’immédiate joie d’une possession sans reste. Réciproque. Sans apprêt. Nul autre détour qu’une neuve confiance. Les yeux dans les yeux et rien au monde ne vient en tarir l’abondance. Mystérieuse, tout de même, cette lunule carmin qui vient balafrer le bas du visage, telle une plaie dont la béance semblerait illimitée. Faut-il qu’une invisible souffrance en alimente la tragique tension ! Et cette robe ligaturant la chair, ce fourreau noir pareil au pelage de quelque animal triste, non encore parvenu à sa mue. Où est-il le corps qui y est dissimulé ? Vit-il d’autre sensation que cet étrange enfermement ? A-t-il déjà connu le bouleversement de l’amour, l’attente de l’Amant, le stylet cruel du désir ? On aurait de la peine à en informer les contours tant le dénuement est perceptible qui appelle la geôle d’une infinie solitude. Et ces mains sagement réunies sur le haut des cuisses : geste de défense ? Incapacité à communiquer quoi que ce soit de sa silhouette ? Attitude de prostration aux inavouables motifs ? Puis la perte des jambes se confondant avec le mur de plâtre, à peine la trace d’un lacet sur la pente de la cheville. Que reste-t-il de cette vision sinon cette sourde résonance comme venue de la gorge profonde d’un puits ?

   Aucune chance de résoudre le secret de ce portrait. Bien trop anonyme, trop avancé dans la fougue d’une perte de soi. Alors que me reste-t-il à connaître de ceci qui m’interroge et instille dans mon âme le poison de l’éternelle question ? Soudain, dans le blanc de neige de ma chambre, je suis privé de vision claire et les appuis me font défaut qui, sans nul doute, traceront sur le pavé de mes nuits les lueurs fauves de l’insomnie. Pourtant Julie est si loin de mon horizon présent. Seulement une flamme qui vacille dans le lointain, réminiscence de ce qui fut notre rapide et illusoire passion. Pour cette raison j’évoquais, plus haut, la question irrésolue de sa dette vis-à-vis d’une relation, le degré réel de son implication. Elle était si impénétrable, y compris dans ses rapides débordements ! Elle était sur un autre versant que le mien. Elle vivait sur les ailes du songe. J’existais à ne rencontrer que le réel, à en sentir l’épieu fiché au centre de mes jours. Le journalisme m’imposait sa loi, imprimait sa géographie aux quatre coins du monde et mes brèves escales à Paris ne suffisaient à entretenir un feu qui menaçait de s’éteindre, qui, un instant, brasilla, puis une gerbe d’étincelles finales, comme un feu d’artifice que le ciel dilue dans le bleu de sa toile. Alors, que sert-il de me torturer, de chercher à résoudre ce rébus, son emmêlement de chiffres, de dessins, de lettres muettes qui n’auront d’autre lieu que l’incertitude de leur silencieuse profération ?

   Je me souviens, maintenant, en mes jeunes années, avoir longtemps regardé dans la vitrine d’une petite librairie de l’Île Saint-Louis, la reliure fauve de « Julie », son dos gravé à l’or fin, le papier marbré de sa couverture, la densité de ses pages d’écume, la joie de ma propre vision en décuplant le prestige. Toujours j’avais été le témoin de la vie tumultueuse de Rousseau. Il me fallait connaître « La Nouvelle Héloïse ». J’achetai le livre, le feuilletai, m’arrêtant sur ses illustrations, « Le premier baiser de l’amour », où un amant rejoint son aimée sous la tonnelle riante d’un jardin édénique, comme si tout allait commencer qui n’avait encore eu lieu. Le livre est là, posé sur ma table de travail, en attente de lecture. Juste quelques passages picorés, ici et là, pour tromper les manifestations trop visibles d’une impatience intérieure. Me voici donc maintenant en possession de trois Julie : celle de chair dont je viens de rejoindre le portrait, celle du livre qu’elle m’a confié, enfin celle de l’ouvrage de ma bibliothèque. Alors comment me retrouver parmi cette confluence de figures diverses ? A laquelle m’en remettre qui ne soit la buée d’un simple souvenir, le noir et blanc d’une peinture, le trouble d’une envie ancienne de littérature dont nulle lecture n’était venue combler la faille ?

   Me voici dans les rets d’une intrigue qui ne cesse de m’interroger à défaut de m’apporter la quiétude à laquelle j’aspire. Je viens de relire l’argument de l’œuvre, pensant y déceler quelque explication. Ma vie ? La sienne ? Trouve-t-on jamais dans une fiction l’écho de son propre cheminement ? Ou bien ne s’agit-il que d’illusions, de poursuite de chimères ? Certes j’étais plus âgé que la Julie réelle. Certes j’avais été une manière de précepteur pour elle, lui donnant quelques leçons sur le Siècle des Lumières, faisant halte auprès des livres de Jean-Jacques, y cherchant le réconfort de quelques rêveries solitaires. Certes nous avions été amants l’espace d’un bref éblouissement. Et puis cette trame subite dans la fuite des jours avait-elle eu d’autre signification qu’un événement fortuit dont le temps s’était  empressé de gommer les traits ? Avait-elle été, au moins en pensée, Julie d’Etange ? Avais-je eu à ses yeux les prestiges d’un Saint-Preux ? Tout est tellement irréel depuis la rive où j’observe le passé de brume. Et quand bien même j’aurais été ce Jeune Homme modeste amoureux d’une Jeune Femme de plus haut rang, qu’en demeurerait-il à présent d’autre qu’un lointain mirage s’évanouissant au milieu des sables du désert ? Il n’y a pas de Monsieur Wolmar à l’horizon qui pourrait s’opposer à notre rencontre. Et puis ce prêt du livre comporte-t-il un message subliminal, une intention qui se réserve et n’ose dire son nom ? Je crois bien à l’énoncé de toutes ces supputations témoigner encore de cette insatiable âme romantique qui me fit pousser la porte de la librairie, acheter « Julie », la confier au secret de mes étagères puis l’oublier. Ce geste était-il le souhait d’une future résurgence ? Je ne saurais en dire l’empreinte infinitésimale. L’ombre avance sur les quais de Seine. Bientôt les lampadaires troueront le brouillard de leur globe d’argent. Il est temps que j’éteigne ma lampe. « Julie » veille dans le clair-obscur. Laquelle ? Le sommeil est long à venir qui joue parmi les spectres nocturnes. Long à venir !

 

 

 

 

 

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 15:53
Ce signe blanc à l’horizon

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

    Seras-tu assuré, tout comme moi, de bien regarder cette belle image, d’y repérer les aventures signifiantes qui s’y dessinent sous la ligne de flottaison ? Toujours, l’œil, d’un seul empan de son mouvement, scrute l’ensemble du visible sans bien  décrypter toutes les lignes de force qui en animent la présence. Ainsi, d’un paysage, ne voit-on souvent que la courbe de la colline, le bouquet d’arbres à mi-pente, les flocons des nuages qui flottent dans le ciel d’azur. Identiquement pour celui-ci qui semble ne mettre en scène que ciel, mer, sable, genre de tripartition dont il faudrait se contenter afin que notre désir de scruter le réel soit rassasié. Cependant tu auras saisi que le déploiement des divers éléments n’y joue pas à parts égales.

   La scène se présente ainsi : tout en haut, le ciel est noir, profond, pareil à une pierre d’hématite avec, plus bas, des reflets d’argent que de légers nuages teintent de blanc. Puis la ligne d’horizon, ce double sillon sombre que traversent l’éclair d’un blanc vigoureux, l’incision d’un givre sur le crêpe d’un deuil. Puis la vaste marée de sable gris avec ses convulsions, ses dépressions, ses minces lignes de crête. Vois-tu, sans doute faudrait-il se contenter de cette lecture minimale, butiner tel le papillon, ici un voile d’air, là un pli d’eau, ailleurs l’effritement d’une dune que, déjà, le vent disperse. Je crois que, de cette approche immédiate, résulterait un bonheur suffisant et que rien ne serait à chercher hors cette manifestation exacte des choses. Mais tu sais l’impatience des hommes, la braise de connaître qui les brûle de l’intérieur, le fourmillement qui se saisit de leur esprit dès qu’une énigme se propose à leur entendement. Alors il faut déplier la rose, en explorer le bouton, y chercher pistil et étamines qui en disent le secret.

   Il faut viser un signe minimal au gré duquel un monde peut se lever et faire sens. Partir d’un vocabulaire simple, d’un seul mot peut-être plein de la vérité de ce qui est à appréhender qui, toujours, se recueille en quelque endroit mystérieux. Cette ligne blanche en position médiane, ce coup de scalpel dans le derme du réel, il faut en faire autre chose que le lieu d’une apparition. Il faut en dire l’inévitable loi, en tracer la figure ouvrante du jour. La chute de la nuit que l’aube métamorphose en parole. La fuite des ténèbres que, bientôt, le soleil dissoudra. Il n’en restera que d’invisibles limbes. Cette ligne n’est là qu’à nous questionner. Non seulement dans le genre d’une esthétique - ceci est pure évidence -, mais en tant qu’indice qui traverse les apparences et les incline à dévoiler plus que le regard ne donne à voir. Interroger l’invisible, voici la grande et unique question. L’arbre qui agite ses feuilles, exhibe son tronc, projette dans l’espace ses ramures ne nous fait jamais que l’offrande de son apparition. Ce que nous voulons percer : la vérité des racines, leur blanche plongée dans l’inconscient humus, leur cheminement parmi les tapis de vers, le peuple des amibes, la pullulation des bactéries.

   Ligne blanche, tu n’es seulement caprice d’enfant qui aurait dessiné sur la plaine de la feuille ce trait horizontal bordé de noir, simple jeu gratuit où bâtir, peut-être, châteaux en Espagne. Ligne blanche tu as le visage de la nécessité. T’ôterait-on à la vue que tout, de l’image, s’effondrerait. Tu es le méridien qui, de part et d’autre de son tracé, ouvre la voie  à l’exercice du monde : sans repère il tournerait sur lui-même, semblable à un toton fou. Tu es la médiatrice du Ciel et de la Terre, le point de fusion d’Ouranos et de Gaïa, la fécondation originelle dont, tous, nous sommes redevables mais feignons d’en ignorer l’empreinte native. Mais nos courtes mémoires ne sauraient remonter si loin. Il faudrait être des saumons migrant au leur lieu de naissance, nous n’en avons ni les nageoires, ni la force, ni l’instinct fiché au centre du corps.

   Ligne blanche tu es la belle et impalpable césure autour de laquelle le vers du poème déplie  son immémorial rythme. Tu es « le vide papier que la blancheur défend », cet espace mallarméen de la création qui ne saurait jamais s’élever que du rien nocturne qui en ceint l’être. Tu es « l’heure où blanchit la campagne » hugolienne, cette mélancolique contemplation où l’âme se mire dans son propre désarroi. Hugo parle d’absence, de celle qui n’est plus là, que l’écriture tente de combler. Hugo parle de l’absence dont toute création est le lieu d’émergence. A ce blanc qui sidère, à ce vide qu’emplit silencieusement la neige, André du Bouchet accorde une résonance singulière : « L'absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige ».

   Ici, toujours, et en tant qu’origine de tout, le blanc diffuse son énergie radiante, sa puissance qui ouvre l’espace libre du poème, résout les tensions extrêmes de l’ombre et de la lumière - ces deux marges du noir qui encadrent la ligne blanche de l’horizon -, en pénètre l’indéchiffrable vacuité afin que, les lèvres du réel écartées donnent enfin accès à leur essence qui n’est, en définitive, que le miroir de la nôtre, une vision à l’infini, une perte en abyme de tout car le doute s’instille dans la moindre de nos perceptions, dans la plus infime de nos sensations. Qu’est le monde pour moi ? Qui suis-je en regard du monde ? Quelle relation entretenons-nous dont, le plus souvent, nous ne percevons que les lignes de fuite ?

   Regardant ce paysage que nous révèle la photographie, nous avons immédiatement affaire à trois climatiques du blanc : celle, céleste du nuage, cette vapeur, cette brume qui déjà s’évapore ; celle de la dalle de sable, cette terre immanente sur laquelle se pose la plante de nos pieds ; enfin celle de la ligne qui se montre comme possibilité d’actualisation des précédentes. Nos yeux sont comme aimantés, fascinés par ce trait qui ne semble tirer que de lui la mesure de son être. Devrions-nous procéder aux effacements successifs de cette représentation et ne demeureraient que ce continuum spatio-temporel, ce lieu à peine marqué, cette épiphanie délicate qui semblent n’avoir de présent qu’à être reliés à l’infini passé, au futur infini dont ils  paraissent figurer l’annonce. Pareils à un message prophétique nous disant  le ressourcement ininterrompu de ce qui, mince, inapparent, à la limite de l’inaudible, de l’invisible, porte en son sein l’entièreté des significations dont se dote le monde, auquel notre être puise comme à une mystérieuse source, la quadrature de son existence. Sans doute Vassily Kandinsky, ce chercheur d’absolu,  synthétise-t-il avec beaucoup de finesse et d’intuition ce qui se montre à nous, là au centre de l’image, qui en constitue l’essentiel rhizome :

 

« Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement. »

 

   Aussi, toute photographie en noir et blanc, - cette essentialisation de la figuration -, a-t-elle à se saisir de cette réalité-là : la ligne est l’initiale, l’esquisse, le premier geste dont doit se doter l’espace visuel afin que, déterminé, il puisse rayonner à partir de son centre. Les images les plus fortes - regardez « ce signe blanc » -, sont des images étayées à partir d’un fondement qui les restitue à leur force élémentaire, construire une géométrie ou poétique des lignes. Ainsi s’ordonne tout cosmos.

 

 

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:10
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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:08
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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:07
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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:06
S’aliéner en la solitude ?

                  Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Toutes les formes viennent à nous mais c’est l’humaine dont nous retenons l’image. Le ciel est haut, taché de gris, pareil à un voile qui dissimulerait à nos yeux l’autre côté du monde. Nous demeurons en-deçà et notre vue s’arrête à ces quelques effigies perdues en plein éther : un homme debout, le profil de trois arbres, un horizon subtil qu’une teinte de corail verse dans une facile nostalgie. Posture d’une cinématographie qui se voudrait existentielle en même temps qu’esthétique. Tenue au bord des choses comme s’il fallait les interroger, comme si elles, en retour, posaient le cadre d’une dramaturgie.

   Fascination, convergence de notre regard en direction de cette silhouette humaine trop humaine. Elle porte en elle la profonde ressource d’une énigme. C’est sa verticale solitude qui nous met en demeure de trouver une explication à cette présence. S’aliéner en la solitude ? C’est, ici, la prémisse qui se fait jour, laquelle semble découler du Principe de Raison. Postulat : solitude est un manque qui demande à être comblé. Mais le problème est-il si simple qu’il se clôturerait à même sa propre formulation ?

   L’homme ici debout semble pris de trouble face à la beauté partout présente : du ciel, de la couleur à peine apparue, de la douce vibration du lointain. Il ne peut nullement se déporter de lui-même, ni s’absenter  de cette vision qui le grandit et le comble. En toute hypothèse il ne peut y avoir que cette intime relation établie entre lui et ces choses qui le portent à son accomplissement. La contemplation de la beauté est le lieu d’un unique regard partant de soi, allant à l’objet beau, retournant à soi. Il ne saurait y avoir de trajet divergent, de présence annexe contribuant à l’énoncé d’une joie si entière qu’elle ne saurait admettre de chemin parallèle, de concert à plusieurs voix, de polyphonie diluant ce prodige de la relation de l’unique à l’unique. Le paysage beau est unique. Le Regardant est unique. Rien ne pourrait s’interposer qui porterait atteinte à cette union. Tout sentiment de plénitude découle d’une immédiateté de la sensation sans médiation. Ici toute altérité ferait figure d’une singulière étrangeté. Seulement dans le silence de la solitude parle le signe de la beauté. Nous regardons et nous sommes. Solitude est libération, non aliénation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 15:31
Le lieu où brille le cristal de l’être

                   Photographie : Bérénice Loyer

 

 

***

 

 

      Cette blancheur, d’où vient cette blancheur ? D’une étoile invisible tout en haut du ciel ? D’une éclipse du sombre dont il ne demeurerait que d’étiques arêtes ? D’une pureté venant soudain lisser l’horizon ? D’un immémorial silence faisant sa résurgence ? Vois-tu combien il est douloureux, pour les yeux, d’endurer cet éclat sans nom, pour l’esprit de n’en connaître la majestueuse source, pour la nostalgie de n’en happer que l’extrême floculation, cette poudre qui se dissipe au loin dans la contrée de l’inconnaissance. Cette image, il faut la connaître de l’intérieur, en éprouver la pulpe, s’immiscer là où une rumeur se lève qui nous dira le mot par lequel elle veut nous atteindre. Saisiras-tu, avec moi, l’espace de douleur que vient de constituer cet été brûlant ? Nous avons été réduits à la torpeur, nous avons « hiberné » au plein de la fureur solaire. Etrange paradoxe que ceci : l’excès de soleil, l’incessante coulée de lumière nous a condamnés au repos bien mieux que ne l’aurait fait un froid sibérien.

    Et les idées, ces gemmes, avaient tellement de mal à s’informer, à sortir de leur spirale, à proférer quoi que ce soit qui nous eût réconciliés avec le luxe d’une pensée, la beauté d’une réflexion. Tout se traînait, tout se liquéfiait et la force de sortir de soi nous manquait. Ah, vivement l’Automne et ses teintes de rouille et de glèbe, les mottes luisant au soleil, la première rosée sur les aiguilles des herbes. Tout comme moi tu sais la faveur inestimable de cette saison, la décrue des torpeurs estivales, le bourgeonnement, à nouveau, du concept, l’étoilement de la méditation lorsque tout est calme, que la nature s’assagit, que la raison se dispose à reprendre ses terres exactes, à semer ses points géodésiques partout où un signe mérite attention.

   Tu sais mon légendaire attachement au symbole, ma manie de décrypter, dans la chute de la feuille, l’image de la finitude, dans la bogue de la châtaigne la monade au sein de laquelle nous vivons, dont jamais nous ne sortons, sauf ces quelques piquants que nous lançons au monde afin qu’il nous assure de sa présence et que nous puissions signaler la nôtre, cette braise qui couve sous la cendre et, toujours, menace de s’éteindre. Tu vois, déjà la nostalgie automnale m’atteint de ses feux assourdis, déjà, à l’horizon, se profile la lame de la mélancolie en sa chute hivernale. Mais peut-on réellement concevoir, ne serait-ce qu’une rêverie un peu consistante, sans incliner à de tels états d’âme ? Je ne le crois pas. Jamais la comédie ne pose les questions essentielles, elle ne brosse qu’à grands traits quelques caractères singuliers, fait émerger des silhouettes, force le crayon et nous donne ces caricatures dont il nous appartient d’en faire autre chose que ces images d’Epinal dont, très vite, nous aurons oublié les esquisses.

   Combien, regardant cette belle photographie, la rudesse hivernale nous interpelle. Cette falaise, à l’angle extrême de l’image, s’est éloignée du domaine des hommes, déjà elle appelle un ailleurs dont, ici, nous ne savons quel est le lieu de sa destination. Et ce ciel blanc sans limite, on le croirait absent de toute chose, pareil à un geste d’amour, une promesse qui flotterait à l’infini du monde sans jamais trouver le lieu de son repos. Et cette eau océane, et cet horizon effacé et cette grève où glisse le flux du temps sans que l’on puisse en dire le début ni la fin, pas même son battement. Et cette grève de galets, sa mare brillante, qu’en tirer d’autre sinon l’énigme de son paraître ? Et cette passerelle qui avance dans la flaque lumineuse de la mer et du ciel - est-ce au moins un humain qui en occupe l’extrême pointe ? - et s’il en est ainsi, que scrute ce mystérieux personnage dans l’éblouissement du paysage, cette abstraction, ces traits d’encre parvenus à l’épuisement de leurs formes ? Sans doute cette épure est-elle le reflet le plus exact de l’essentiel, de l’unique, du rare. Autrement dit, juste quelques mots, pour dire en poème la racine du jour, l’étoffe de la nuit qui lui succèdera, la marche des hommes à la lisière du temps.

   Ici je veux dire, sans atermoiement, le rayonnement du blanc, le surgissement du silence, l’extrême attention à porter à ce combat du clair et de l’obscur, à cette saillie du questionnement dont la fragile silhouette est le point de convergence, le lieu focal, l’irréductible présence dont une signification doit être tirée, sans quoi cette vacance nous engloutira ne nous laissant plus jamais au repos. Ici, de toute évidence, au confluent d’une conscience humaine et d’une eau - l’air aussi bien  est une identique trace -, eau qui ne peut être que lustrale, s’ouvre l’espace où brille le cristal de l’être. Bien évidemment, on ne peut le dire en termes ordinaires qu’à lui ôter sa force insigne, à le réifier, à le soumettre au joug laborieux des contingences terrestres. Alors il me faut trouver des équivalents, tracer les routes d’une possible homologie, procéder par touches allusives. Jamais l’être ne se donne de soi tel le rocher qui affirme sa massive existence. Il lui faut un discours allusif, l’usage de métaphores, l’emprunt à des domaines où il se donne à voir sous les espèces de la Nature, de l’Art et de leurs riches déclinaisons. Il me faut convoquer des sites où une transcendance en fournit quelques esquisses, toujours ce mystérieux voilement-dévoilement, cette éclipse, ce clignotement où être et étant s’entr’appartiennent sans qu’il soit aucunement possible d’en démêler source et confluent puisqu’il est de leur essence conjointe de paraître - l’étant - et de disparaître - l’être -, en un même empan de leur donation.

   D’abord il me faut dire ces « lieux où souffle l’esprit », selon la belle expression de Maurice Barrès. A l’initiale, la Colline de Sion à la perspective si large, on croirait dominer le vaste monde, y voir se dessiner l’immense réseau de ses fleuves, les damiers polychromes de ses terres, les labyrinthes des villes, les porches emplis d’ombre, les ténèbres des froides venelles, le doux moutonnement des collines. Une impression si loin de cette consternante toute-puissance qui ronge au cœur, y compris « les hommes de bonne volonté », simplement un ravissement des yeux de telle sorte que, jamais, ils ne pourront parvenir à leur étiage.

   Ensuite faire venir ces hauts sommets du Gilgit-Baltistan, au nord du Pakistan, voir la pyramide parfaite du Pic Laila avec sa coiffe de neige immaculée, le gris soutenu de ses pentes, les flocons des nuages suspendus sur le bleu du ciel. Sentiment de vastitude autant que d’éternité qui porte au loin celui qui sait y voir autre chose qu’un bloc géologique, la surrection en plein azur du sublime. Comment pourrait-on qualifier ce pur prodige autrement ?

   Puis ouvrir Les Essais de Montaigne, au hasard, tout y est si exact, on ne prend le risque que de rencontrer le génie. « Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre. » (Livre II - Chapitre 10 - Des Livres). Peut-on mieux exprimer, en si peu de mots, la totalité de la vie, le plaisir, le savoir, le but de toute connaissance qui, avant celle de la science, est celle de soi ?  « Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire », disait aussi l’Humaniste bordelais. Cervin, Mont Kailash, Pic Laila, tous promontoires qui nous disent en sommets et en roches - leur naturel langage -, la nécessité de nous connaître autrement qu’à l’aune des mondanités. Il y a bien plus à connaître, dans le secret de sa librairie, afin d’être homme parmi les hommes.

   Puis feuilleter « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke et se plonger, dans l’ombre de la solitude au plein de cette prose poétique inépuisable qui fore au cœur de l’expérience et de la sensibilité humaines. Parlant de la « volupté de la chair » : « Elle n’est, pour eux (la plupart des humains) qu’un excitant, une distraction dans les moments fatigués de leur vie, et non une concentration de leur être vers les sommets ». Puis, plus loin : « En une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui en ont la grandeur et le sublime. Ceux qui se joignent au cours des nuits, qui s’enlacent, dans une volupté berceuse, accomplissent une œuvre grave. Ils amassent douceurs, gravités et puissances pour le chant de ce poète qui se lèvera et dira d’inexprimables bonheurs ». Toute œuvre artistique portée à sa plénitude est cet amour quintessencié qui prend sa source au cœur des amants, sachent-ils en percevoir l’inestimable don.

   Et puisque l’acte créatif vient d’être évoqué, je terminerai par un appel à la peinture de Mark Rothko, dont l’œuvre était classée par Robert Rosenblum, historien d’art, en tant que « Sublime abstrait », sans doute le seul artiste à figurer sous cette prestigieuse dénomination. Sa façon unique de déployer la couleur, de la rendre vibrante, douée d’une incroyable énergie, qualifiée de « peinture en champs de couleur », vise bien plus la dimension spirituelle que celle, plus modeste, d’un simple champ pictural. Les spectateurs avertis ne s’étonneront nullement que certaines de ses œuvres aient pris place dans la « Chapelle Rothko », centre d’art et de méditation, commande d’un couple de mécènes.

   Ce rapide tour d’horizon se donnait pour objectif de synthétiser, de rassembler sous une même bannière, la photographie placée à l’incipit de l’article - elle qui a donné prétexte à ces quelques réflexions -, la colline de Sion, le Pic Leila, les « promontoires » de Montaigne, les « sommets » de Rilke, le spirituel sensible de Rothko. Il ne s’agit nullement de surinterprétation pour la simple raison qu’un identique fil rouge traverse la trame de toutes ces œuvres. Toutes nous invitent à cette attitude méditative-contemplative au regard de laquelle le monde s’ordonne selon le cosmos rassurant qu’il est, dont nombre de facettes, tout comme le cristal, la lumière, reflètent la troublante présence de l’être-des-choses qui fait toujours écho aux êtres que nous sommes dont la tâche essentielle consiste à découvrir le mot de leur énigme. Le temps est ouvert qui est notre unique lieu !

  

 

 

 

 

 

 

  

  

 

 

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28 août 2018 2 28 /08 /août /2018 08:43
Ce lieu qui nous requiert

                          « La comédienne »

                     Œuvre : Assunta Genovesio

 

***

 

   « Comédienne ». D’emblée ce titre nous installe dans un genre de fascination. Comme si l’on avait affaire à un personnage planant sur d’étranges hauteurs. En tout cas loin du réel, de ses habituelles affèteries. Pour beaucoup un inaccessible dont ils voudraient atteindre le lumineux chapiteau. L’image qui nous en est donnée nous renforce dans cette conviction d’une singulière posture hors des sentiers communs. N’est comédien qui veut. Il y faut un appel, un état d’âme, une inclination à la métamorphose. Avant toute chose le baladin est caméléon dont les écailles, à tout moment, peuvent faire varier leur chromogénèse à des fins de vraisemblance, à des sauts hors de soi (du moins en donnent-ils la sensation), afin qu’un personnage soit habité dont ils devront incarner la silhouette, la fonction sociale, le tempérament , les tics, enfin tous prédicats concourant à poser sur la scène cet étrange hybride qui est, tout à la fois, le soi en jeu du comédien, le tout autre que soi, cet être mythologique, cette fiction, peut-être cet Existant réel transposé dans l’espace du théâtre. Faire apparaître, tour à tour, les spectres de Caligula à la recherche d’un « besoin d’impossible » ; les pleurs de Phèdre dévastée par sa faute indicible ; la folie simulée de Frantz dans « Les séquestrés d’Altona », relève d’un si pur prodige qu’il faut bien postuler une distance de l’Acteur, de l’Actrice par rapport aux Sujets dont ils font le thème de leurs interprétations.

    Le rideau pourpre vient de retomber. La Comédienne est dans sa loge, assise sur un genre de sofa gris. Elle porte encore sur son visage le lourd maquillage de scène, les yeux charbonneux, pommettes rehaussées de carmin, lèvres peintes - il faut accentuer les signes afin que ceux-ci soient visibles -, ils sont les traits saillants d’un caractère, les nervures d’une volonté, peut-être d’un désir, les élans d’une volupté. En tout cas ils sont les stigmates au gré desquels un personnage prend effet, se rend visible aux yeux du corps, aux yeux de l’esprit des Voyeurs. Oui, des Voyeurs, car toute scène de théâtre est le lieu essentiel où s’accomplissent les non-dits de l’inconscient, où rougeoient les activités fantasmatiques des êtres de l’ombre que sont les Spectateurs. Manières de manducateurs qui, à distance, boulottent tout ce qui se donne à voir, à entendre, à saisir : un soupir, une plainte, le feu d’une jouissance. La flaque nocturne de la salle permet cette catharsis muette, laquelle se rejouera dans l’existence mais atténuée, décolorée, si peu reconnaissable et, pourtant…Le théâtre est une arène où se jouent en écho les drames - pouce vers le bas -, les joies - pouces vers le haut -, qui nous traversent et forment l’armature de notre destin.

   La masse de la chevelure est indistincte, se confondant avec le fond de la pièce. Le visage n’est que cette tache colorée où s’abîme la lumière. La chair est vibrante, sujette encore aux derniers soubresauts de la pièce : des rires, des pleurs, des cris, des exhortations, des célébrations intimes. La chair est langage de tout ceci qui porte encore le remuement de l’âme, l’effervescence de l’esprit, le trouble d’avoir été « autre que soi » - l’emblème patent de la folie -, le séisme d’une passion, le tellurisme d’une révélation. La cigarette est le peyotl grâce auquel faire se dissiper lentement l’altitude himalayenne ou bien la fosse abyssale tutoyées au risque de soi. N’y aurait-il distanciation et le moi serait envahi, débordé, qui ne se reconnaîtrait qu’à la mesure d’un cruel exil.

   Après être « sorti de soi » - dans la lucidité cependant - il faut « rentrer en soi », éprouver la juste mesure de l’instant, appréhender la texture de l’espace ordinaire, habituel. Le justaucorps incarnat est déjà voyage à rebours. Les habits de scène ont été quittés tels des oripeaux. Ils sont muets, ne profèrent plus que des froissements d’étoffe. L’âme qui les animait s’est retirée dans ce domaine secret où retrouver ses assises, où étayer son fondement. On a quitté son double provisoire, on a éteint l’aura d’emprunt, on a regagné le logis de sa peau. Certes, encore quelques bouffées, quelques flux et reflux. On ne quitte si facilement le rôle dont on a tissé sa conscience  durant un temps polarisé,  quintessencié. Il faut doucement redescendre, planer longuement, sentir l’air vif défroisser les rémiges du tragique, calmer les turbulences puis se poser sur le sol et avancer sans tituber, l’ivresse est si présente qui fait ses vertiges. Il faut se « re-connaître », autrement dit se connaître à nouveau, retrouver la vision de son paysage, habiter sa terre, faire couler entre ses doigts la poussière du prosaïque, du familier, laquelle restitue l’être à son propre. Il n’avait été oublié qu’à être mieux investi.

   Cette belle peinture dit tout ceci dans le mode qui est le sien, ces empâtements, ces vibrations, cette palette économique, ces effacements, cette réalité effleurée du bout de la brosse comme pour dire la fragilité du moment, son statut de passage d’un état à un autre, cette médiation placée à mi-distance du songe, - le spectacle - , à mi-distance du réel - cette incontournable pâte existentielle - dont il faut faire son profit afin qu’assumée, elle requière l’être dans le seul lieu qui, de tous temps lui est alloué : cet ici et maintenant hors duquel toute tentative de migration condamne l’individu aux inquiétudes mortifères de l’errance.

   Envisagée en mode linguistique, cette présence ici-devant, ce corps qui fait énigme, se donne comme le signifiant évoquant le signifié dont le Comédien, la Comédienne ont revêtu le blason, ce personnage fictif qui n’existe qu’à donner le change dont les Spectateurs sont en attente. En réalité une substitution de leur propre « in-signifiance » dont ils voudraient qu’elle donnât sens à leur existence. Ils souhaiteraient être ce Caligula, cette Phèdre, ce Frantz mais leur enceinte de peau n’autorise nulle transgression. Le vase communiquant, le convertisseur sont totalement imaginaires. Au sortir du théâtre, identiquement à la Comédienne, ils devront procéder à leur exuvie, laisser derrière eux ce fourreau de peau et d’écailles qui menaçait de devenir simple lieu d’une aliénation.

   Quitter le spectacle consiste à combler la faille, à emplir le clivage qui les aurait déposés en-dehors de leur territoire, leur ôtant toute possibilité de présence. Une manière de schizophrénie en acte. Soutenant l’indispensable césure devant s’instituer entre l’Acteur et Celui-qui-est-joué, le Héros qui occupe la scène, nous accréditons la thèse de Diderot dans le « Paradoxe sur le comédien », laquelle énonce la nécessité de différencier art et nature. Le corps du Comédien est nature. Le corps du Héros est art. Passer de l’une, la nature, à l’autre, l’art, n’infère aucunement une identité d’essence. Le corps sert l’art mais demeure en soi. L’art emprunte au corps mais se maintient transcendant par rapport aux objets qui le constituent. En conséquence de quoi, Celui-qui-joue tiendra ses émotions à distance, dans une forme de paraître qui ne l’engagera qu’esthétiquement, non ontologiquement. Il ne s’agira jamais que d’une forme jouant sa présence dans un autre registre, une autre catégorie du manifesté : le temps et l’espace de la scène.

   La scène n’est jamais la vie, la vie jamais la scène. Le mode qui les relie est pur artefact faisant naître deux territoires distincts dont jamais nul ne pourrait penser, qu’un jour, ils puissent devenir coalescents, échanger leur nature comme on change de vêture. La scène se donne à la façon d’un ailleurs du monde dont on aperçoit le rivage de brume, les flottements, les soudaines irisations, jamais le réel en son incontournable concrétude. Si nous aimons le théâtre, c’est pour cette seule raison qu’il nous exproprie momentanément de nos soucis pour nous remettre dans cette zone sans danger où nous figurons tels des personnages de cire, infiniment malléables mais dont la forme, toujours, demeure identique à elle-même. Seulement quelques élongations, quelques déformations puis tout rentre dans l’ordre naturel. Notre corps redevient le corps qu’il n’a nullement cessé d’être, une tentation seulement, une impression d’apesanteur puis la gravité originelle reprend ses droits. Si, entre l’Acteur et son Autre, il y avait possibilité d’une forme de passage, alors comment le premier se distinguerait-il du second sauf à verser dans la plus totale des confusions ? Les démences les plus ordinaires naissent de ce flou, de cet astigmatisme de la raison devenue déraison.

   D’un point de vue strictement logique aussi bien que perceptif, moi qui regarde cette œuvre ne suis point l’œuvre. Entre la peinture et moi, la même distance qu’entre le Personnage du théâtre - cet halluciné - et la Comédienne qui, l’empan d’une représentation, lui a prêté sa grâce, l’habileté de son jeu, ses postures, sa facilité de verser dans le mimétisme, sa prodigieuse façon de s’approprier de ce qui n’est elle tout en ménageant son site propre en tant que le bien le plus précieux. Les adversaires de Diderot s’en remettaient au motif en vogue de l’enthousiasme  pour inféoder l’Acteur au caractère qu’il était supposé endosser jusqu’à sa propre disparition dans son rôle. Mais outre que ceci n’est nullement réalisable, c’est ôter au Comédien toute la liberté dont il peut disposer. 

   Avant tout la scène est le lieu du JEU par excellence. Or « avoir du jeu » signifie installer un espace, ménager des lumières dans l’opacité du réel entre ce qui, source de Soi, ne saurait être, par le caprice d’une décision, source de l’Autre. Le corps de l’Artiste - Peintre ou Comédien - ne s’offre pas dans une sorte de joute sacrificielle au cours de laquelle il ne perdrait rien de moins que son âme. C’est au contraire à un accroissement de cette dernière que l’expose sa confrontation à la matière picturale - la toile - aussi bien qu’humaine - le Héros sur scène -, dont, toujours il a à sortir vainqueur, pour peu que son acte soit accompli en vérité. L’émotion éprouvée par le créateur de l’œuvre est son émotion en propre. Qu’elle fasse écho à celle qu’il insuffle,  par son élan imaginatif, au tableau plastique ou bien théâtral, ne témoigne pas que leur nature soit identique, loin s’en faut. Sans doute même, plus l’Inventeur d’un art le domine et le met à distance, plus son effectuation est pure, libre de contrainte et non soumise à quelque compromission.

   Jouer Tartuffe et se prendre pour Tartuffe en personne est, sinon pure coquetterie, du moins tartufferie en son sens le plus plein. Or la tartufferie est le comble du paradoxe : simple séduction se prenant pour l’art lui-même. L’émotion que l’Acteur éprouve en son for intérieur et ce qu’il montre de l’émotion de son personnage ne sont pas simplement superposables pour la seule raison qu’elles ne s’originent nullement à la même racine. L’une, de l’Acteur, est le reflet qu’il doit donner de l’Autre - du Personnage, pour que son jeu soit crédible. Il en est l’interprète (interpréter, étymologiquement : « expliquer ce qu'il y a d'obscur dans un récit »), autrement dit il doit faire venir à la lumière du Regardant ce qui serait demeuré occlus sans sa propre médiation. 

   L’œuvre ici abordée dans sa belle simplicité, son coefficient d’évidence, nous entraîne là où toujours nous devrions être, au centre de notre être. Souvent, pour y parvenir, une altérité est là qui fait signe, qui est requise pour nous dire le lieu où habiter qui ne peut être que le nôtre. 

 

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25 août 2018 6 25 /08 /août /2018 19:39
Piliers de la Nuit

                       Le temple du noir

             (série "Graphique par nature")

                Copyright Denis Davoult

 

 

***

 

 

   [Cet article sur cette belle photographie de Denis Davoult est à entendre comme faisant signe en direction de la relation signifiant/signifié en peinture. Elle joue en écho avec sa gémellité linguistique. Tout mot a deux faces : l’une qui nous regarde, qui est sa manifestation, l’autre qui est invisible, qui en est le signifié, autrement dit l’indéfectible miroir. Ces colonnes du « Temple noir » sont des mots qui appellent leur complétude, tout comme l’Amant (Orphée) attend de l’Aimée (Eurydice) le comblement de son être. Toute œuvre portée à sa cimaise est en souci de ceci : resplendir à partir de sa nuit afin qu’une lumière paraisse, initiant le jeu d’une désocclusion au terme de laquelle l’œuvre parlera et se laissera entendre telle la vérité qu’elle est. Une fois de plus il est fait appel, d’une manière complémentaire à l’image,  à l’art subtil de Pierre Soulages afin d’illustrer notre propos, lequel souhaite faire émerger un sens à partir d’une proposition plastique aussi singulière qu’esthétiquement lumineuse. Certaines Figues de l’art sont incontournables à la mesure du saut interne qui s’y accomplit. Alors, pourquoi nous retiendrions-nous de sauter ?]

 

**

 

   Piliers de la Nuit, vous êtes teintés de blancheurs océanes, de rumeurs d’étoiles. Tout en haut, le ciel est de suie, les nuages sont d’ébène qui dissimulent Céphée et Cygne, Véga est un point perdu dans la flaque bistre, la Lune un pâle reflet qui jouxte Capricorne. Nuit, tu portes au firmament la longue peine des hommes, tu déploies la bannière de leurs rêves si loin dans l’espace que, sans doute, ils n’y ont même plus accès et les images se brouillent dont ils ne saisissent que quelques haillons. Il faut dire l’extrême difficulté de tutoyer les « portes de corne et d’ivoire » (Gérard de Nerval), d’en franchir le seuil, de déboucher dans le monde invisible, dans le désert habité des perles périlleuses de l’imaginaire, des diamants de la folie aux fascinantes facettes. A peine ton œil, aventurier Rêveur, en a-t-il aperçu les inquiétantes icônes et, soudain, tu es perdu pour la communauté des Vivants et, déjà, tu vogues près du Tartare aux étangs glacés et, déjà, ton âme est esseulée qui n’échappera au marécage des émois, aux tourments et aux tortures.

   Piliers de la Nuit, vous êtes beaux parce que redoutables. Jamais l’on n’est attiré par la facile vision, l’objet à portée de la main, l’évidence, là, qui fait sa mince comédie et n’attend que d’être déchiffrée. Piliers de la Nuit, sur vos puissantes colonnes, encore quelques traces du jour, quelques reflets des désirs des Humains qui ne songent qu’à rejoindre la satanique alcôve où brûle l’alcool capiteux de l’amour. On dit la Nuit l’intercesseur des plaisirs, seulement parce qu’il y a mystère à s’enfoncer dans ses plis, à éprouver son bouillonnement, son effervescence au gré desquels s’approcher de l’ensorcelante Mort, en jauger l’attrait puis, tel Orphée, sortir des Enfers suivi de son Eurydice. Mais Eurydice meurt d’être seulement regardée. L’Amour est nocturne ou ne peut être !

   Dans le sein de la Nuit il faudrait demeurer de façon à ce que sa propre passion ne s’éteigne et l’objet sur lequel elle porte. Mais les Hommes sont curieux qui, toujours, après le baiser de la Petite Mort, veulent connaître l’embrasement du jour, la dague tranchante de la vérité. Alors ils sortent de l’ombreuse caverne, orphelins, privés de l’Aimée et l’infini vortex s’empare du centre de leur être et recommence l’éternelle quête de Celle-qui-manque. (Au regard de ceci, tout poème est d’essence orphique, lui qui cherche sa propre signifiance, cette perte à jamais). En réalité c’est leur vide constitutif que les Egarés veulent combler. L’auraient-ils accompli que leur incessante pérégrination nocturne prendrait fin car, en eux, au sein d’une multiple confiance, rougeoierait la gloire de leur plénitude. De ceci seulement ils sont affairés car l’Autre, toujours, est de surcroît. Car l’Autre est constamment présence destinée à obturer une absence. Oh, ceci, ils ne le reconnaissent nullement. Il y aurait indécence à en formuler la tranchante affirmation. Et pourtant, du fond de leur lucidité - cette lumière -, ils savent que l’enjeu fondamental est celui de la solitude dont, jamais, la condition n’est envisageable. Solitude est lieu du pur non-sens. Alors ils lancent des filins dans toutes les directions de l’espace, espérant, ici, dérober un flocon d’existence, là, l’écume d’un don.

   Tout ceci qui apaise et situe au plein de son être, les Esseulés l’entendent en tant que Jour venant dissoudre Nuit, Lumière effaçant Ombre. Les Artistes - ces consciences avancées -, en sont les habiles metteurs en scène qui font surgir du noir de la nuit la clarté qui pourrait les en affranchir. Ainsi Pierre Soulages qui édifie son Temple de « l’Outre-Noir », cet astucieux concept esthétique hissant de l’obscur cette lueur hautement signifiante, comme si la toile scarifiée tirait de sa propre matière l’essor nécessaire et suffisant permettant de s’abstraire d’un trop aliénant coefficient de réalité. Passage dans une manière « d’outre-monde », non péjoratif cependant puisque transcendé par l’art, il conduit aux cimaises qui n’ont plus d’attaches terrestres, seulement la fluidité d’une pure Idée. Ici, d’un coup de spalter vigoureux ou bien d’outil cranté, l’Artiste-Orphée se sauve tout en sauvant son Œuvre-Eurydice car c’est du Noir lui-même (l’Obscur, le Tartare) que se lève la grâce éclairée d’une sortie hors-monde (« l’Outre-noir »), là où même la Mort ne saurait frapper, elle qui manigance ses sombres desseins et affûte sa faux dans l’ombre portée des Condamnés.

   Si la Mort fomente ses basses œuvres afin d’atteindre un Au-delà, qui ne saurait avoir de nom, ni de sens, si ce n’est celui d’un dogme falsifiant la matière même du réel, elle ne saurait avoir de prise sur cet « Outre-noir » qui est tout sauf l’antre d’une métaphysique. Si cette dernière, la métaphysique,  clive d’une manière radicale la dualité Matière/Esprit et donc sans qu’il soit aucunement possible d’établir une continuité de l’une à l’autre (sauf par l’entremise du Saint-Esprit), la Matière Noire de Soulages tire de son propre événement les conditions mêmes d’une modulation de son être qui ouvre un nouvel espace de figuration. Il résulte de la translation du corps physique de la peinture en son aura spirituelle, ce nouvel « espace mental » - selon la belle désignation de son inventeur -, lequel, s’il semble se détacher de son fondement, n’en garde pas moins des attaches qui le relient au monde de la perception-sensation, ce que, bien évidemment, ne saurait faire la métaphysique en son idéologie offensant la réalité, lui faisant violence au prix d’une rupture de la signification habituelle attachée aux enchaînements rationnels des causes et des conséquences.

   Si « l’Outre-Noir » ne saurait pour autant se définir par un strict rapport d’influences communes entre la matière et son effervescence sous la forme lumineuse, cependant un lien existe entre ces deux états de la vision. Il est semblable au rapport du signifiant (le noir) et du signifié (l’envol lumineux) en linguistique qui, dans le cas qui nous intéresse ici, est la transformation de l’œuvre terrestre et matérielle en son sens spirituel qui en accomplit la totalité signifiante. C’est un peu comme si la face noire du tableau du Peintre était l’avers d’une pièce de monnaie qui épiphanise son être, alors que ce dernier serait son envers, là où il dévoile son essence, et la carnèle, cette mince lisière (les stries où vibre la lumière) jouant le rôle médiateur entre les deux faces de cette même réalité. Puisque, aussi bien, un étant ne saurait se priver de son être, vérité bien entendu corrélative.

   Souhaitant mettre en exergue cette insaisissable présence, Henri Focillon utilisait la métaphore du « halo » (tout aussi bien on eût pu lui substituer celle de « l’écho ») -, halo à l’aune duquel la forme plastique s’envisage à la manière d’une « fissure » qui autorise sa propre dissolution par laquelle physique et spirituel s’entr’appartiennent sans que l’on sache bien définir le lieu de leur rencontre. La chose essentielle demeurant ce sens qui se lève de la forme initiale, la portant à l’entièreté de sa présence. Seuls les Voyeurs des œuvres qui en appréhenderont cette étonnante dimension seront au foyer même de ce qui se dit dans ces énigmatiques polyptiques qui vibrent depuis leur centre d’irradiation.   

   « Piliers de la Nuit », médiateurs du dicible et de l’indicible, du signifiant et du signifié, du visible et de l’invisible, « vous êtes teintés des blancheurs océanes, des rumeurs des étoiles ». Voici, nous avons fait retour aux prémisses de cet article. « Blancheurs », « rumeurs » sont les manifestations à la limite d’une invisibilité de ces lourds piliers qui en falsifient la présence. De simples lueurs en irisent la surface, glissent, éclairent la matière dense, profonde, immuable, pachydermique à proprement la nommer. « Blancheurs, rumeurs », telles les incisions du signifié sublimant le signifiant, le portant à son être. Le hissant des ténèbres auxquelles sa nature opaque le destine tant qu’une parole ne s’est annoncée pour en effectuer la mise en relief. Tout est toujours relié à l’ouverture de notre entendement. Le monde ne se dévoile qu’à cette mesure. Se comprendre dans le monde, décrypter la forme qui y apparaît en tant que cette sibylline effigie, c’est devenir soi-même forme interprétante dont le sens est la figure obligée. Nul ne pourrait s’y soustraire qu’au risque d’une éternelle confusion.

   Cette image dans sa simplicité, dans le procès dialectique du noir et du blanc qu’elle institue, en actualise l’étonnante question. C’est pourquoi elle nous requiert telle notre ombre qu’il nous faut porter à la lumière. Ainsi est la voie de tout destin humain.

  

 

 

 

 

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