Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 12:48
L’unique trait de couleur

   "Sans titre", acrylique sur toile, La Mézière 2003

                  Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

***

 

 

Trait rouge attend trait rouge

Trait rouge reçoit trait rouge

Unique trait couleur

Simple être-monde

 

*

 

 

   Une question de lexique

  

   Afin d’entrer de manière adéquate dans cette œuvre exigeante, il faut se dépouiller de soi. Ce qui suppose, corrélativement, de ramener le langage à sa « présence nue » (H. Maldiney). Or, qu’est donc cette mystérieuse présence, si ce n’est d’avoir affaire au langage en lui donnant pour appui le Plein et le Vide des mots ? Oui, car les mots, selon leur ordre, se relient à l’entière densité expressive ou bien s’en retirent. Le lexique, malgré son unité, n’est nullement monolithique, taillé dans une forme qui, partout, serait indivisible. Le lexique est polymorphe et pourrait se métaphoriser sous l’espèce d’un relief karstique avec ses meutes de rochers blancs, ses chaos de lapiés ruinés, ses émergences mais aussi ses dolines et ses avens, ses réductions. Toute une dialectique, du creux et de la saillie, de la présence et de l’absence, de la donation et du retrait. Comme si l’enjeu était de jouer en écho avec l’apparition et la disparition, l’être et le non-être,.

   Mais occupons-nous maintenant du minuscule quatrain placé à l’initiale de cet article et donnons-lui une ampleur énonciative dont, à première vue, il paraît privé. Une réécriture donnerait approximativement ceci :

 

Le trait rouge attend le trait rouge

Le trait rouge reçoit le trait rouge

Un unique trait de couleur

Comme simple être-au-monde

 

   Si les variations peuvent sembler infimes, pour autant elles ne doivent nullement nous abuser. Un simple réflexe logique attribuerait plus de sens à cette deuxième forme en raison d’un accroissement lexical. Mais, en réalité, y a-t-il gain sémantique corrélé à  la multiplicité des signes ? Loin s’en faut et il s’agit, ici, de démontrer en quoi l’économie langagière décuple la force du quatrain.

   Le vocabulaire peut se scinder en deux : d’une part les mots qui seront qualifiés de PLEINS (substantifs, verbes, adjectifs) et les mots VIDES (déterminants, prépositions, conjonctions de subordinations, le plus souvent désignés sous le terme de « mots-outils). Bien évidemment, avoir affaire au Trait, au Rouge, à l’Unique, au Simple, au Monde s’investit d’autres valeurs perceptives et conceptuelles que la rencontre avec Le, Un, De, Comme, Au. L’on sent bien, avec cette dernière catégorie des « mots-outils », combien le dénuement se fait sentir, l’expression demeure pauvre. Ce ne sont que des mots-orphelins qui appellent et font signe en direction de mots-parents, de mots-racines qui les irriguent de toute la puissance de leur nomination. A eux seuls, les mots vides ne prédiquent le réel que par défaut. Ils sont dans « l’in-signifiance ».

 

   Une question de retrait en direction de l’essence

 

   Ce détour par le langage était nécessaire de manière à saisir le geste pictural en son essentielle décision. Entourons-le d’une fiction dont il pourra tirer le principe de son fondement. Le jour est à peine levé, enveloppé dans sa parure d’aube. L’atelier est ce plein mystère au sein duquel rien encore n’émerge. Sauf des virtualités logées au sein de l’ombre. Sauf des lignes potentielles celées dans le clair-obscur. L’artiste s’est habillé d’un vêtement dont la simplicité, l’austérité, font volontiers penser à la vêture du moine ou bien de l’adepte de quelque art martial, cintré dans son kimono blanc. Il n’y a pas de bruit encore, ils sont dans la réserve du monde, quelque part au loin, bleuissement d’une longue attente. La toile blanche est posée au sol, traversée d’une lueur originelle. Elle émerge tout juste de la terre qui la retient en son opacité, en son illisible rumeur. La pièce où va naître ce qui est en attente, ce qui depuis toujours existe et va faire effraction, la pièce est au secret, réservant son dire, retenant sa parole dans la teneur de son germe. Rien ne s’y anime que l’esprit du peintre cherchant l’esprit de l’œuvre.

La couleur est en attente.

Le pinceau est en attente.

Le geste est en attente.

 

  Triple suspens qui actualise un ancestral désir, celui d’être-au-monde dans la plus grande exactitude, dans l’authentique venue à soi du phénomène qui encore s’obscurcit, cherche la voie au terme duquel il sera objet singulier parmi les objets de la mondéité. Ce qui vient dans le recueil est toujours nimbé de sacré. Le poète, le peintre, l’aède en sont les intercesseurs. Cela vient de si loin, bien au-delà de l’Histoire, bien au-delà des civilisations fussent-elles égyptienne ou mésopotamienne, cela vient de la mince lueur pariétale qui fait sa vibration à Pech-Merle ou à Lascaux.

 

C’est un simple trait de sanguine qui porte en sa trace

l’éveil de la première conscience humaine.

C’est un trait d’ocre qui dit le combat pour la vie.

Ce sont des points au charbon qui sont les prémisses de l’art.

 

   Tout créateur réactualise l’entièreté de cette étonnante genèse dans le geste qui va maculer la toile, y poser le destin de l’être-humain ici, en ce lieu unique, en ce temps non reconductible, en cet acte qui sera pareil à une nouvelle naissance des choses.

 

Toute picturalité est éclosion :

 

d’elle-même d’abord en son surgissement,

de l’artiste ensuite qui en est l’initiateur,

du regardant qui la portera à sa complétude,

du monde enfin qui la recevra

 

   en tant que ce signe éminent qu’est toute empreinte décisionnelle, cette ouverture dans la nuit du néant. C’est seulement cela et tout cela. C’est l’humain en sa plus haute signification, en son mouvement touché de transcendance. Effusion de la chose muette en son éclaircie. Exhaussement de l’être de l’homme vers l’absolu. Réel qui pare sa cimaise d’un éclat nouveau venu.

  

Là, au foyer de ce qui va advenir, tout a procédé par effacements successifs.

 

La nature n’est plus,

la société une vague brume à l’horizon,

les compagnons de route des effigies sans nom,

les allées et venues des vivants une manière d’exténuation.

Le lointain est loin.

Le proche est loin.

Le sujet est loin dont la pierre de touche

s’est dissoute à même son projet.

 

   Là, au centre de la pièce nue, seule la rencontre d’un Da-sein avec son propre, avec sa plus haute possibilité, faire advenir ce qui demeurait voilé, autrement dit déceler l’hermétique, lui donner sens, y inscrire la lumière d’une vérité. Toute entreprise hors de cette exigence n’est qu’une façon d’anecdote, dispersion d’une existence renouant avec le crépuscule de l’indicible.

 

   Courir après un spectre.

  

  Être humain c’est parler-lire-écrire. C’est tout aussi bien peindre, façonner un vase, dresser un mégalithe qui regarde le ciel. Non avec les yeux vides des moaïs, ces étranges énigmes de pierre dont la vue se retourne vers le corps pour y connaître son sépulcre. Non, des yeux ouverts, immensément ouverts à la compréhension de ce qui est, à commencer par soi dont il faut sonder l’altérité - l’autreté selon Antonio Machado -, avant d’éprouver celle qui se déploie alentour et vous restitue l’entièreté de votre être. Quiconque a regardé son image dans un miroir - je pense au stade éponyme chez Lacan -, a vu son autreté et la poursuit comme cette ombre qui, constamment lui échappe, dont il voudrait qu’elle soit captive.

   Mais que font donc les artistes sinon courir après ce spectre ? L’actualisent-ils dans une œuvre qu’ils n’ont de cesse d’en éprouver à nouveau le saisissement dans une autre œuvre. Ils marchent sur un Ruban de Möbius, genre d’éternel retour du même où leur propre figure déroule son anneau tantôt de cette manière, tantôt de cette autre alors que l’unicité de leur être y est inscrite de toute éternité. Peut-être, nous les hommes, cherchons-nous ce qui depuis toujours nous a rencontré, cette énergie qui nous anime et vibre selon les changements du temps, les fantaisies de l’espace.

   Sans doute l’angoisse naît-elle de cette constante mouvementation qui nous fait perdre la face, qui nous « dé-visage » au sens strict, à tel point que notre image spéculaire se montre sous l’effet dévastateur d’un étrange clignotement. L’être qui nous habite est à demeure. C’est l’exister en sa facticité qui nous prive de sa perpétuelle « monstration ». Aussi nous enquerrons-nous d’en faire lever le phénomène dans ce qui, le plus souvent, ne sont que de pathétiques gesticulations. Parfois le Ruban fait-il halte pour nous délivrer l’éclat de son chiffre. Alors l’œuvre s’y dévoile en tant que marqueur insigne de toute présence, participant à l’emplissement de cette béance que nous pensions vacuité à jamais. Alors du Vide naît le Plein. Alors nous sommes comblés.

  

   Eclair de la donation.

 

   La lumière  est levée maintenant dans l’atelier, mais dans le rare, dans l’attentif. Elle est cette blancheur qui attend l’heure de sa délivrance. Car il faudra une couleur, car il faudra un signe qui inverseront l’ordre des choses. L’espace un instant clos trouvera son rythme. Le temps un moment suspendu se déplacera selon la scansion de l’œuvre. Ni localité, ni temporalité ne sauraient trouver l’aire où s’accomplir sans cette subtile métamorphose faisant basculer le quantitatif dans le qualitatif.

   Soudain l’éclair de la donation  est là qui frappe et inscrit dans la toile la marque indélébile de son destin. Trait rouge attend trait rouge - Trait rouge reçoit trait rouge - Unique trait couleur - Simple être-monde et voici une forme qui dévoile le monde selon l’une de ses nervures, jusque là inaperçue. Cette forme est maintenant autonome, concourant au soutien de son être dans la vastitude des choses. Cette forme est, à proprement parler, à soi, comme l’on dirait de sa propre voix qu’elle est à soi, voulant par là affirmer son double statut ambigu, d’identité avec elle-même, la voix est voix de soi ; d’altérité, la voix est autre, souvent ressentie comme une étrangeté car elle m’habite à mon insu sans que je puisse faire différer la nature de son être.   Parfois même, enregistrée, ma voix me revient-elle en écho sous le signe de l’insolite, de l’inouï au sens propre.

  

   Vibrato de l’être.

 

   Pour la simple raison que l’être est accordé au phénomène comme le revers de la pièce l’est à son avers, toute venue au jour porte en elle les traces d’une stupeur. L’être est toujours l’être de l’étant. Le vibrato d’une voix n’a d’autre explication que cette invisible présence. Au travers du chant, c’est l’être qui nous atteint en plein cœur, la modulation vocale n’est que le dévoilement de ce voilement. Nous sommes toujours à l’intersection des deux dont nous n’apercevons jamais que la partie émergée. L’essentiel se dissimule sous la ligne de flottaison de la conscience qui n’est nullement l’inconscient mais son contraire, la vigilance ouverte à ce qui doit être interrogé comme étant le plus digne d’intérêt, à savoir l’être.

   Ma voix me marque de sa singularité. M’en passer serait amputer mon exister de l’un de ses tons fondamentaux. Cet « à-soi » est le double visage qui fait tenir les choses debout. Je ne suis à moi-même que dans « l’à-soi » de ma propre parole qui vient y surgir et tracer la modalité qui me détermine. Car je suis langage par lequel rayonne l’essence de tout homme. La forme picturale, identiquement, se rend visible par la voix qu’elle profère alors que son être demeure en retrait. Occulté. C’est pour cette raison que son apparaître se donne tel l’éclair traversant et illuminant la nuée. Trait Rouge était en réserve de soi et  voici que son décèlement est cette surprise qui se nomme œuvre, qui se nomme art.

  

  

   Un trait du réel.

 

   Ce trait rouge n’est nullement une fiction, une projection de l’imaginaire mais un Trait du Réel avec sa propre consistance, sa tension par rapport à l’espace, son inscription dans le flux temporel, toutes significations au gré desquelles il dévoile les contours de son éclosion. Que des regards - du peintre, du regardeur, du quidam de passage - viennent s’y poser ou bien s’y soustraire n’en affecte nullement le coefficient de vérité puisqu’en son effectivité elle est cette indépassable évidence qui la tient à l’abri des vicissitudes de tous ordres. Elle est parce qu’elle est. Ainsi le recours à la tautologie, en dernière instance, vient nous sauver de bien des écueils. Comment, en effet qualifier ce qui, par nature, est inqualifiable ? Toujours sa valeur nous échappe à mesure que nous tentons d’en appréhender l’obscur phénomène.

   Son statut apparût-il contingent à des visions distraites, ce trait n’en conserverait pas moins le don d’une transcendance, cette beauté qui le fait rayonner à partir de sa propre assise. Le feu en détruirait-il la matérialité que rien ne serait changé quant à son degré de présence. Toute œuvre parvenue à son dénouement s’enquiert d’une irrépressible liberté. Elle demeure par le simple fait que son « événement-avènement » (H. Maldiney) est hors s’atteinte car aucune objectité n’en entame l’harmonie. Pas plus qu’une subjectivité - cet excès d’anthropocentrisme de la modernité -, ne pourrait en revendiquer la possession, en pratiquer le rapt. Elle est à elle indivisiblement. Tous les ustensiles de la vie quotidienne ont valeur d’usage, raison pour laquelle ils sont infiniment préhensibles. Bien évidemment Trait Rouge se situe ailleurs en une contrée où les entités se sustentent elles-mêmes, sans qu’aucune chose ne soit nécessaire à leur existence.

  

   D’une absence à une embellie de la présence.

 

   Il n’y avait rien à l’origine. Maintenant il y a, tout, simplement. Nul n’ignorera l’allusion à « l’unique trait de pinceau » dans la manière taoïste d’envisager l’univers, de lui donner forme. « Shitao ramène la peinture à sa forme la plus élémentaire et la plus humble un simple trait de pinceau ; mais un simple trait de pinceau est aussi l'Unique Trait de Pinceau, mesure universelle de l'infinité des formes, commun dénominateur et clé de toute création.» (Les textes chinois cités par Lacan).

L’unique trait de couleur

Shitao

Source : Wikipédia

 

 

   De Shitao à Marcel Dupertuis en passant par Pierre Soulages et Franz Kline, une seule et même exigence, tirer à soi ce Trait qui toujours se refuse et ne consent à paraître qu’au terme d’un combat. Le surgissement de l’œuvre est cet éclat qui déchire le monde, en modifie le flux tranquille, en perturbe la trame au long cours. Ne ferait-elle ceci, l’œuvre, procéder à un jaillissement, et alors son énonciation serait si basse, si voilée qu’elle se glisserait dans la cannelure du quotidien sans en affecter la trop immobile topique. C’est du sein même du Trait pensé en son essence que quelque chose de nouveau peut naître. Créer est introduire un coin soucieux dans les certitudes  paisibles de la matière mondaine. Créer, c’est se déranger soi-même et troubler l’ordonnancement des jours et des heures des autres, ceux qui verront et seront questionnés. L’art introduit une réalité distincte de l’arbre, de la colline à l’horizon, du nuage qui suit son cours dans la limpidité du ciel. Avoir rencontré une œuvre en son « avènement », c’est être marqué à jamais par sa présence.

  

   Incise confidente.

 

   Je me souviens avoir été atteint au plein de mon être par la toile de Picasso « Confidence » dans une salle du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Etrange présence, soudain, qui gagne le cœur de votre être. Je me sentais regardé par l’œuvre, en quelque sorte « possédé » par la force de ces yeux au travers desquels je devinais ceux de Picasso, ce regard noir du génie qui vous foudroie, dont jamais vous ne vous remettez. En évoquer le souvenir est encore, bien des années après, de l’ordre du « trouble », du « frisson » comme si un nouveau paradigme de l’espace-temps s’était immiscé en moi, atteignant le centre pathique où tout résonne à la hauteur d’un accroissement ontologique.

 

   Réduire l’œuvre au trait.

  

    L’unique trait de couleur, l’unique trait de pinceau, un cri jeté au-devant de soi afin que s’ouvre la brume et se déclose l’éternel mystère de l’exister. Ek-sister : « sortir du néant » étymologiquement. Il n’est jamais question que de cela. Tous les autres projets n’en sont que les hypostases les plus visibles, sinon les plus pathétiques. Réduire l’œuvre au trait c’est s’assurer de l’essentiel afin qu’il rayonne, ce trait,  et profère à la hauteur de ce que nous en attendons, être sauvés, au moins provisoirement. D’un naufrage.

 

Trois conditions sont nécessaires à cette recherche :

 

le silence,

la solitude,

le simple.

 

   Pierre Soulages, ce connaisseur des vastes plateaux immobiles et silencieux du causse, dans son atelier de Sète, a fait édifier un mur derrière lequel se dissimule le vaste horizon de la Méditerranée. Peignant dans le plus exact recueillement il donne forme au monde selon ces traits de lumière qui l’habitent, qu’il fait jaillir du noir avec la force d’une chose révélée. Le lexique est simple qui nous fait penser à « Unique trait couleur ; Simple être-monde ». Pour lui la couleur fondamentale est le noir qui est bien plus un « champ mental », selon sa belle expression, qu’une valeur colorée qui ferait signe en direction du réel, de son penchant à la  contingence.

 

C’est une énergie que libère la toile,

c’est un esprit qui s’y dessine en creux,

c’est une âme diffuse qui en parcourt les sillons.

 

   L’ouvrage de l’artiste est toujours animé par le souffle d’une spiritualité. Comment pourrait-il en être autrement ? Car, s’il n’y avait ce souffle, de quelle manière différencier l’œuvre d’art de la simple exécution artisanale, laquelle pour remarquable qu’elle est, s’abreuve à des qualités techniques, à des apprentissages, à des actes mimétiques infiniment recommencés ?

   Le simple, le discret, le modeste, tous termes synonymes sans lesquels l’œuvre risquerait de sombrer dans le convenu, le lieu commun, l’ordinaire d’une vision usée à force d’être confrontée aux mêmes scènes. Tous ces prédicats d’une économie des moyens transparaissent dans la plupart des parcours esthétiques. Lesquels s’originant dans le figuratif et la multiplicité des teintes, aboutissent à une austérité dont l’abstraction constitue, le plus souvent, l’ultime pointe du langage pictural.

  

   Expressionisme abstrait.

 

   Le travail de Franz Kline est exemplaire à ce titre lui qui, parvenu au faîte de son art, à ce qu’il est convenu de nommer « expressionnisme abstrait », ne se réfère plus qu’à des figures quasiment géométriques jouant sur le seul clavier du noir et du blanc. Combien ces sèmes fondamentaux jetés sur la toile sont convaincants. Combien ses expériences plus tardives, mêlant des couleurs à cette exigence d’une bichromie, perturbent l’image, la conduisant à un inutile bavardage. Ce que le minimal portait à son acmé, voici que l’ajout, la surimpression, le lui retirent et la toile perd son bel ascétisme, et la clameur colorée obère la rigueur conceptuelle à l’aune d’une extériorité qui lui est infiniment préjudiciable.

  

   La vérité d’une rencontre.

 

   Sans doute faut-il avoir atteint, dans l’espace de la création contemporaine, la profondeur de la méditation taoïste d’une Fabienne Verdier pour manifester cette sorte d’état de grâce au terme duquel le " principe qui régit toute chose" se montre dans le filigrane de la toile comme son phénomène le plus patent. Peinture-calligraphie qui porte en ses traces l’empreinte même de l’être de l’artiste, tellement le souffle vital qui y sinue ne saurait guère différer de celui de sa créatrice. L’énergie qui y est actuellement présente et qui y demeurera est celle d’un corps inclus dans son œuvre, immense Rorschach disant en encre la vérité d’une rencontre, l’originelle, subjectile imprégné d’humain, humain traversé de cette présence autant ineffable qu’ineffaçable. Témoin d’un temps qui n’eut lieu qu’à se prolonger à partir de l’instant qui en actualisa la forme vers un intemporel qui l’attend et en reçoit le don.

 

   Un cercle qui revient à Trait Rouge.

 

   Il y a là comme un « cercle herméneutique » pour utiliser un terme cher aux phénoménologues. Un cercle où se fondent en un même creuset les sens éparpillés du réel. Comme si les vécus pluriels des artistes, partis de la périphérie, trouvaient à se manifester en un sens commun, là, au centre, identique temporalité dont leurs œuvres seraient la mise en ordre. L’exister humain est si partagé par tous (c’est un truisme que d’énoncer ceci) qu’il semblerait toujours y avoir des points de convergence qui en assemblent les expériences multiples et parfois divergentes. Une manière de sol indivis à partir duquel rayonner, émettre des significations, donner au monde une sorte de vision unitaire. L’énonciation « Trait rouge attend trait rouge » laisserait supposer l’existence de deux traits distincts qui n’attendraient que l’instant de leur fusion. En réalité c’est d’un seul et unique trait dont il s’agit, dont on perçoit l’origine alors que sa fin nous échappe tout en haut du cadre.

   Serait-ce ici la métaphore du destin dont la première borne nous est connue - fût-elle floue et lointaine -, alors que la dernière n’est nullement en vue puisque nous en ignorons le terme. Si cette interprétation est l’une des possibilités de l’œuvre, il faut bien lui attribuer la puissance d’une question existentielle à la limite du dicible.

   Le seul trait de pinceau. Autrement dit, si nous consentons à en accentuer les forces latentes, l’unique en son retrait, le seul en sa sublime et inquiétante autarcie. A partir d’ici les substantifs ne désignent plus que des choses sans contour, les verbes perdent leur forme d’action, les déterminants fonctionnent à vide, les prépositions et conjonctions ne coordonnent plus rien. Il ne demeure plus, sur la vaste plaine de basalte de la vie, que : UN, UNE, l’Indéterminé en sa fuyante esquisse. Image en acte de la troublante déréliction : UN seul trait de pinceau, UN SEUL !

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
30 mars 2018 5 30 /03 /mars /2018 08:34
De la pierre à l’eau

                  Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

C’était un homme qui errait

Immensément

Au bord de soi

Dans l’immédiate distraction

De tout ce qui venait à lui

 

Ici sur le dur rocher

Là dans cette faille d’eau

Ici dans la fermeté de l’être

Là dans la dissolution des formes

 

Traçait sa voie

 Hors des sentiers battus

Chantait le matin

Face au vent

Se couchait la nuit

Sous le frisson

Des étoiles

 

Qu’avait-il à dire

À la face du monde

Qui soit autre

Qu’une plainte

De l’âme

 

Car l’âme est toujours

En dette de soi

Car l’âme cherche

Son propre contour

Et jamais ne le trouve

 

Chemineau il était

Qui longeait

La douce mélancolie

Des marcheurs

De-ci de-là

Les êtres les autres

Il en devinait la présence

Mais assourdie

Mais lointaine

 

Des voix qui se perdaient

Dans l’ombre des collines

Et des frais vallons

Tout en haut

De la canopée

Du ciel

 

Parfois mettant ses mains

En cornet

Il poussait un long cri

Silencieux

Le cri ricochait

Sur la pierre

Le cri chutait

Dans l’eau

 

Chemineau Chemineau

Répétait l’écho

De sa voix de roche

De son friselis de pluie

Et rien ne venait

Et solitude frappait

La peau de ses tympans

Enclume marteau disant

La désespérance du son

Dont nulle paroi

Ne relevait

Le dire

 

Un jour de grand vent

Un jour de grand froid

Dans l’heure neigeuse

Chemineau s’est allongé

Tout contre l’eau

Tout contre la pierre

Qu’il essayait de réchauffer

Du souffle de son corps

 

La pierre a tressailli

S’est levée tel le menhir

L’eau s’est dilatée tel le lac

S’est agrandie

De milliers de gouttes

Tous la pierre l’eau

Plus vivants que la ruche

 

Chemineau s’est étréci

À la taille de la modestie

Qui le vêtait de son étole

Depuis si longtemps

Qu’elle était

Une seconde peau

 

Nul n’a été alerté

De cette vie

En sa mortelle blessure

Nul ne connaissait

Chemineau

Seule la Mort s’est invitée

Au festin

Ici sur le bord

De la pierre

Là près du reflet

De l’eau

 

Chemineau

Chemineau

Répétait l’écho

Nul autre que l’écho

N’en percevait

L’ultime cantilène

 

Seule Dame à la Faux

Moissonna la tête de l’absent

Qui arrivé sur la pointe des pieds

Repartait sans laisser de trace aucune

Sauf dans l’escarcelle de la Mort

L’escarcelle

De la

Mort

 

En bas dans la vallée

Au sein des villes

Les hommes dormaient

Serrant leurs poings

Sur des rêves tout chauds

Rêvaient aux pierres

Rêvaient à l’eu

Nullement à Chemineau

Comment l’auraient-ils pu

Puisqu’il n’existait plus

 

 

Partager cet article
Repost0
20 mars 2018 2 20 /03 /mars /2018 09:07
Terre d’infini

                                               Ireland

                             Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

 

                        

                               Le 19 Mars 2018

 

 

 

                 A toi des terres du Nord.

 

 

   Que je te dise, ici, le temps si morne, si gris et cet hiver qui traîne en longueur. On croirait les autres saisons perdues en quelque coin du ciel, peut-être du côté de chez toi où le jour est si long à venir qui peine à s’extraire de l’ombre. Mais je ne vais longuement épiloguer sur la pluie, le gel, autant de manières d’être dont tu connais jusqu’à l’intime essence. Merci en tout cas de m’avoir soumis cette belle photographie que tu as saisie sur ton écran. A peu de choses près elle aurait pu être prise dans tes belles contrées, tellement tout ce qui est septentrional s’abreuve aux mêmes sources.

   Oui, l’Irlande, ce si beau pays que j’ai déjà longuement décliné dans plus d’un de mes écrits. Mais se lasse-t-on jamais de la beauté ? Il y a dans ces paysages géologiques une si profonde vérité que seul le silence pourrait l’exprimer. Mais nous sommes des êtres de langage et nous avons des mots pour témoigner. Alors il faut parler. Alors il faut écrire. Ou bien créer des images. Ou bien encore rêver, peut-être la meilleure façon de nous approprier le réel. 

   Le ciel est bas, parcouru de cet étrange gris-blanc qui paraît être la marque, l’emblème du lieu. Cette teinte est à la fois neige et vent, écume et vapeur comme si l’on se trouvait au bord d’un conte fantastique d’où pourraient surgir d’étonnantes présences telle celle des Alfes lumineux qu’on disait « plus beaux que le soleil ». Mais, Sol, comment pourrait-il donc y avoir quelque chose de plus beau que l’étoile blanche qui nous fait le don de ses rayons ? Bien évidemment, nombre d’énonciations ne sont que des métaphores, c'est-à-dire des figures sensées abuser nos sens et nous transporter dans un ailleurs dont, toujours, nous sommes en quête. Le nuage est si immobile, fixé à la roche noire qu’on le croirait distillé par celle-ci, simple émanation, peut-être érosion qui disperserait aux quatre vents l’esprit même du sable, l’éclat du mica, la fragmentation du quartz dont la lumière jouerait à la façon dont un enfant fait voler ses bulles de savon irisé à contre-jour du ciel. Ce qui est franchement envoûtant, c’est ce mélange des matières, cette indistinction de la roche et du brouillard d’eau. De ceci se dégage une grande unité en même temps que se déplie un sentiment de paix, se dévoile la richesse de ces espaces solitaires.

   Toujours il y a confluence du rare, du simple, de l’originaire, de l’insulaire. C’est comme s’il fallait aller au bout de soi, à la pointe extrême d’un ressenti pour pouvoir en apprécier la dimension donatrice de sens. Vois-tu, une expérience identique naît de la rencontre avec l’œuvre belle dans le cadre d’un musée. Il est nécessaire de s’abstraire de la foule des visiteurs, de ménager un face à face avec la toile, la sculpture, la photographie. Ainsi s’installe un dialogue à mi-voix dont rien ne se perd. Ma voix intérieure rencontre celle du sujet qui me fascine et me métamorphose, m’invite à aller au-delà de moi, à transcender la matière sourde et obtuse pour déboucher dans la clairière lumineuse d’une pureté, autrement dit d’une dimension qui accroît mon être à la mesure d’une joie immédiate. Mais je te sais sensible à ce genre d’expérience. Ce n’était qu’une remarque en passant.

   A mi-pente, sur un lit de gravier noir, l’éclat assourdi - seul l’oxymore peut en répondre -, de deux lacs dont on ne sait plus très bien s’ils naissent de la terre qui les accueille ou sont un simple ruissellement du ciel dont ils tirent leur provenance. Belle allégorie qui semblerait vouloir indiquer : « vanité des vanités, tout est vanité », selon la formule de L’Ecclésiaste, inanité humaine se confrontant en permanence à la souveraine loi de l’absurde. Nous sommes tellement insignifiants mesurés à la haute montagne, à l’aire du ciel, à la durée éternelle de cette Nature qui nous accueille en son sein, tel ce grain de poussière qui connaît sa propre mort à seulement toiser l’infini.

    Tout est sous le sceau de l’infinité dans ce pays austère : aussi bien la branche nue faisant son triste sémaphore dans l’air coupant, aussi bien les murs de granit qui courent le long de la lande ou les  grèves de galets, l’écume bouillonnante où vient rebondir la lumière. Et encore je ne parle pas des hommes, de leur visage de pierre, des rides qui labourent leurs fronts, de leurs accordéons plaintifs dans la fumée épaisse des pubs, de cet air, parfois, d’égarement, on les dirait déjà partis pour cet absolu dont ils ne rejoindront jamais que l’inconstante silhouette, dont ils ne happeront que quelques images opalescentes pareilles à de la cendre.

   Tu vois, toi qui connais bien mes complaintes, c’est toujours d’insaisissable dont il s’agit, de fuite, de dissolution des idées dans la vaste lagune des connaissances. On est déjà tellement en peine de savoir quelque chose au sujet de son être ! Le monde est là qui oscille en permanence, fonce à toute vitesse dans le vide cosmique, forant son chemin au milieu des trous noirs et des nuages des galaxies. Autant dire de mystères. Nous sommes des fourmis accrochées à une vaste sphère dont nous ne ferons jamais l’inventaire qu’à en apercevoir quelques lignes emmêlées, quelque pelote dont nous ne pourrons tirer nul fil nous disant les choses en leur juste mesure.

   Nous nous accommodons d’approximations, nous lançons en l’air des ballons captifs. Depuis notre nacelle d’osier nous regardons ici un calvaire dressé contre le ciel que fauche un grand oiseau gris, là des pierres tombales se reflétant dans le miroir d’un lac, là encore des maisons à l’enduit blanc contre lesquelles des moutons à la laine hirsute, chahutée par le vent, tâchent de trouver un abri. Et, là-dessus, la chape de plomb de l’air qui déploie sa sourde lueur, allume ses faibles reflets alors qu’à l’horizon rien ne bouge qu’une immense et pénétrante solitude. Les Irlandais sont hommes de lande et de pierre, d’alcools forts pour terrasser cet immarcescible ennui, ce pieu fiché dans les têtes, cette dague qui creuse profond son sillon de mélancolie. Des chevaux à la crinière folle frappent de leurs lourds sabots le tapis de pavés. Ce bruit résonne longtemps sous la voûte d’airain des nuages. Vite sera la nuit, telle cette toile de suie du bas de l’image dont nous ne pouvons nullement deviner l’endroit de sa destination, la nature de sa fuite hors de notre champ de vision.

   « Vanité des vanités », nous voudrions saisir dans un large empan de nos yeux bien plus qu’ils ne pourraient contenir. Sortis du cadre de l’œuvre en noir et blanc - mais quelles autres teintes employer pour dire Eire ? -, il ne nous reste plus qu’à divaguer au gré de nos humeurs, à débusquer des mottes de tourbe rectangulaires, à parcourir d’immenses dalles fracturées par le temps, interroger la douleur des ruines qui veillent au bord d’un loch aux eaux muettes. Ainsi se décline ce pays de mégalithes où se dressent dolmens et menhirs à la hauteur de leur secret. Notre attachement à cette terre provient, sans doute, de cette obscurité. Là il y a matière à méditer. A l’infini !

 

          Ciel gris sur le Causse. Je crois bien qu’il va neiger. Une manière comme une autre de te rejoindre.  A te retrouver bientôt.

 

  

 

Partager cet article
Repost0
19 mars 2018 1 19 /03 /mars /2018 13:59
Je t’avais dit ces formes

    Photographie : Gilles Jucla

 

 

 

***

 

 

Je t’avais dit ces formes

 

Tu le savais

Qui m’obsédaient

Elles venaient la nuit

Pareilles à des symptômes

A de circulaires présences

Étaient-elles plus que cela

De réelles réalités

De féminines figures

Surgies au plein

De ma conscience

De possibles amantes

Taraudant mon corps

De la dague du désir

Avant que ne surgisse

Le plaisir en

Ses étonnantes banderilles

 

*

 

Partout cela fusait

Partout cela s’allumait

Longs feux de Bengale

Qui électrisaient mon dos

Lançaient dans les reins

Leurs meutes de folie

 

*

 

Je t’avais dit ces formes

 

Tu le savais

Qui m’inquiétaient

Peut-être l’ordinaire folie

Son pieu planté dans le derme

Et aucune manière d’en sortir

Autrement qu’à les halluciner

A nouveau

A les métamorphoser

En ce qu’elles n’étaient pas

De pures illusions

De simples images

Suspendues

À la margelle de mon front

 

*

 

J’en entendais le bruit

De source lointaine

Percevais la vacuité

D’une origine

Loin très loin

Au-delà des battements

Amniotiques

Dans un pli du Temps

Encore inaccompli

Dans un espace sans lieu

Dans un destin sans esquisse

 

*

 

Je t’avais dit ces formes

 

Tu le savais

Qui foraient mon âme

Jusqu’en son tréfonds

Peut-on jamais saisir

Le nu de ses phantasmes

Cette résille arachnéenne

Dont jamais on ne fait

Se rejoindre les fils

Vois-tu il y a tellement

De brume dense à l’aplomb

Des yeux

Un mur de cataracte

Et l’on ne voit plus

Qu’une image de soi

Recouverte

D’une taie d’oubli

Car le sais-tu

Vivre c’est d’abord

S’oublier

Eviter le jeu

De la fascination

L’EGO est ce danger

Qui toujours nous guette

 

*

 

Voyant ces sublimes rochers

Sans doute des blocs de granit

Ils s’ombrent d’une vaste solitude

Ils meurent dans le noir

Ils sombrent dans le gris

Nullement à l’aune

D’une volonté qui

Leur serait propre

Même la pierre de Sisyphe

Est sous le sceau des dieux

Seulement le silence porté

De nos propres errances

 

*

 

Que seraient donc

Ces diluviennes présences

Si nous ne les regardions

Avec l’œil du conquérant

Nous qui sommes les Bien-Nés

Parmi l’ensemble de la Création

Etaient-elles des symboles

Des puissances

Un élan dans le Ciel

Une poussée de la Terre

Qui n’auraient concouru

Qu’à notre éphémère gloire

Car je te l’avoue

Je me sens si petit

Et ces formes me disent

Ma finitude

A l’aune de leur éternité

Comprends-tu

Nous passons

Et elles demeurent

Entends-tu au moins ceci

Elles demeurent

 

*

 

 

Partager cet article
Repost0
16 mars 2018 5 16 /03 /mars /2018 09:35
NOIR et BLANC

Le N & B

Création : Michel Belisle

 

 

 

                                                                       Le 15 Mars 2018

 

 

 

 

                   Toi qui es ombre et lumière.

 

 

   Sais-tu, Solveig, tout le bonheur contenu dans l’événement de la rencontre ? Tu sors un matin de chez toi, encore dans les brumes du songe, sans motif bien précis que celui, peut-être, de humer l’air, de défroisser la toile de tes idées. Dans le matin gris, ce sera tantôt une fuyante silhouette, humaine ou bien animale, l’envol d’une feuille que le vent aura prise, un objet sur le trottoir faisant son ombre d’énigme. Il n’en faudra pas plus à ton esprit pour imaginer mille scenarii plus fantaisistes les uns que les autres. C’est là pure liberté faisant flotter sa voile dans l’indécision du monde. Oui, Sol, « l’indécision du monde ». Car, tu le sais bien, le monde ne veut rien, ne dit rien, c’est NOUS qui voulons à sa place, c’est nous qui orientons toutes choses, leur attribuons un destin. Tel arbre qui aurait pu demeurer sur le bord d’une discrétion, nous le métamorphosons en emblème de vie, nous accrochons à ses branches montantes la métaphore de la flamme. Et c’est comme si, à la seule force de notre volonté, nous le dotions d’un feu dont, plus jamais, il ne pourrait se départir. C’est incroyable, tout de même, cette puissance qui nous est octroyée d’animer tout un théâtre, d’y placer des acteurs, d’en décider les destins à la mesure de notre regard. Seul l’homme est capable de ceci, s’emparer d’une forme, la modeler à sa guise, en faire un genre de marionnette avec laquelle il jouera le temps d’un caprice, puis l’abandonnera au profit d’une autre figure à laquelle il attribuera d’autres prédicats.

   Mais combien ma prose doit te sembler abstraite qui ne parle que de généralités. Que je te dise ce qui a motivé mon propos. Ce matin, sur mon écran, parmi un fouillis d’images, une retient mon attention. Non grâce à son esthétique ou bien à l’attrait de son sujet. Simplement parce qu’elle m’interroge. C’est troublant une image qui, d’emblée, ne semble rien dire d’autre que le contour de sa propre présence. Un peu comme si elle proférait « Je suis parce que je suis ». Et ceci me fait penser à : « La rose est sans pourquoi » d’Angelus Silesius. Pour quelle raison nous attachons-nous toujours à donner une signification aux choses, les ramenant à une cause qui les justifierait ? Peut-être existe-t-il des générations spontanées d’objets qui ne viennent à notre rencontre qu’à troubler l’aire de nos certitudes.

   Comprends-tu, la plupart du temps, apercevant une silhouette indéterminée, nous la reportons à une analogie dont le réel nous fait le don. Telle ligne sera chemin. Telle tache l’image d’un lac. Tel rhizome de traits, taillis sur le rivage. Alors, pourvus d’exactes coordonnées, nous nous serons reliés à du connu, nous évoluerons en terre d’accueil. Sans doute, t’es-tu souvent prêtée au jeu des identifications ? Chaque forme trouvant son sens d’une projection, tel le Rorschach dont les  papillons, personnages mythiques et autres bestiaires étranges se dotent vite de figurations familières dont nous faisons l’agent de notre salut. Tel est rassuré qui voit dans l’éclaboussure qui, à tout instant, pourrait se muer en menace, une manière d’effigie bienveillante, globalement humaine, avec ses deux yeux en boules, son amusant couvre-chef, ses épaules anguleuses, ses bras écartés en signe d’accueil. L’installation d’une parodie qui nous exonère de bien des égarements, de bien des faux-pas qui nous eussent versés dans la fosse sans compromission du tragique.

NOIR et BLANC

Planche de Rorschach

Source : Le Figaro

 

 

   Maintenant nous aurons affaire à la photographie dont une copie a été jointe à ma lettre. Certes il serait tentant d’y déchiffrer, sans délai, les signes d’une réassurance dont notre être est toujours en quête. Nul doute que nous y verrions des tiges de feuilles avec leur vrille terminale, puis l’ombre chinoise d’un découpage imitant une carrosserie d’automobile, puis le plateau arrondi d’une table ou bien le sol sur lequel glisserait cette représentation fantomatique. Le réel en sa densité nous aurait tendu la perche de sa vraisemblance. Pour autant, aurions-nous accompli quelque progrès dans notre découverte de cet étrange vis-à-vis ? Nous n’aurions tracé que le cadre d’un possible avec, en tout état de cause, d’invraisemblables hypothèses. Comment bâtir l’architecture d’une vérité avec si peu d’éléments ? Alors il faut se libérer des simples apparences, inventer de toute pièce la rumeur d’une fable. Tu en seras d’accord, toujours nous sommes limités par la mesure d’une objectivité, l’étroitesse de règles, le carcan d’une convention. La plupart du temps nous cherchons un code, un alphabet, selon lesquels ordonner nos existences, leur donner des racines, établir un fondement. Mais la marge de manœuvre est si étroite que nous en sentons vite l’énergie aliénante, le poids d’une fatalité dont nous sentons bien qu’elle est étrangère à l’exploration d’une joie. Nous voulons sortir des sentiers battus, humer l’odeur du vent, happer ici une odeur de résine, là éprouver un frisson à l’approche d’un ravin, plus loin encore longer cette faille d’ombre où gît une aventure qui tremble de n’être point déchiffrée.

   Le soleil est haut levé, couronne blanche qui incendie le ciel. Au large de l’astre un poudroiement pareil à une dalle de sable. Des signes s’y devinent qui pourraient être de terre ou bien tracés par un peuple invisible. C’est toujours si troublant l’éparpillement de la vision au terme duquel le regard est livré à la pure contrée des mirages, à leur pouvoir de fascination. Serais-je atteint d’un début d’ivresse, ma vue se brouillerait-elle, elle qui ne distingue plus que le tronc d’un palmier levé dans l’air qui vibre ? Bien des lames ont chuté que le plateau du désert recueille à la manière de solitudes égarées. Ici l’impression est celle d’une vastitude que la chaleur amplifierait à l’aune de son insupportable blessure. C’est toujours dans la démesure, n’est-ce pas Sol, que l’âme s’ouvre à ses plus hautes valeurs ? Les ermites n’ont-ils pas choisi l’illimité des zones arides, sauvages, pures de toute empreinte afin que se révèle à eux les vertus transcendantes que ne leur offrait nullement un  quotidien tressé d’indigence ?

   Aperçois-tu, comme moi, cette levée de sable noir, cette dune qui se réverbère en écho sur l’épaule d’une dune voisine, seuls de sombres sillons en délimitent l’austère  forme, à peine un envol sous le ciel qui appuie de toute la force de son aveuglante clarté ?  C’est bien cette impression de dénuement face à l’insoutenable qui fait de cette photographie sa beauté en même temps que le lieu d’une inquiétude. Combien nous sommes éloignés des gentilles affabulations du Rorschach, combien vibre en nous, d’un identique diapason, la rencontre d’une pureté et la possibilité de tout effacement. Sans peine, au-delà de ce qui se montre, nous devinons des vagues de sable à l’infini, les anses d’ombre bleues des barkhanes que coiffent des croissants de vive lumière. Peut-être y a-t-il, au sein de leurs vagues, des dalles de calcaire creusées d’habitats troglodytiques, avec leurs cours parcourues de fraîcheur, leurs façades blanches, leurs jarres emplies de dattes et de figues sèches ?

   Tu vois ce saut à partir de l’image primitive, celle qui désignait quelques objets du quotidien, les imposait comme seule réalité possible. Là est notre lieu, celui qui détache nos liens et nous met en rapport avec une manière d’infini. Nous pourrions broder à perte de vue, rajouter à notre scène l’ample respiration d’une épopée, la doter de héros capables de hauts faits, porter l’imaginaire à ses limites. L’essence de la vision est ceci qui s’affranchit de l’immédiat préhensible pour gagner des espaces où les choses se donnent avec toute l’amplitude de leur être. Nous sommes si souvent pris au dépourvu, emmêlés aux divers événements, cloués sur la planche à la manière d’insectes dont on veut percer la fragile cuirasse. S’extraire de cette domination des choses est plus qu’un devoir, une nécessité. Nous serons toujours suffisamment assurés de l’affiche qui fait son éclat de couleurs à l’angle de la rue, de l’échoppe qui déplie son auvent de toile, de l’autobus qui, pour la millième fois, marque son arrêt à la station. Ceci devient si évident que nous n’en sommes pas plus alertés que de la course de l’aiguille sur le cadran de l’horloge, mouvement infiniment circulaire qui ne nous dit plus rien que sa manifestation récurrente, s’usant dans sa répétition. De là vient le mortel ennui que nous tâchons de réduire en ayant recours au jeu, au divertissement, à quelque ambroisie qui nous réconforterait. 

   Te livres-tu, toi aussi, à ce jeu de la surprise qui, chaque jour, peut amener son lot de bonheur ? Car c’est une telle ouverture que de tirer du simple, de l’inapparent, ceci même que l’on n’y attendait pas, une faille au large de laquelle l’esprit peut prendre son envol. Certes nous sommes des êtres du terrestre, de la glaise, du sillon. Pour cette raison nous avançons, tête basse, épaules courbes, et nos yeux, la plupart du temps, ne sont rivés qu’au sol de poussière. Sans doute pensons-nous y trouver, à défaut d’une vérité, une ligne qui se donne en tant que chemin possible pour l’humain. Parfois, vois-tu, je m’amuse à suivre d’une brindille la trace du scarabée déposée dans l’humus. Je pense à cette vie du peu, du modeste, de l’immanence. Elle ne s’élève que pour mieux retomber, de motte en motte, ignorante du monde qui, au-dessus de sa tête, devrait l’interpeller mais demeure constamment, définitivement muet. Décrit de cette manière, ce modeste coléoptère reste soudé à son statut d’insecte invisible que bien peu de nos contemporains remarquent.

   Et pourtant, il suffit d’un léger décalage du regard pour le métamorphoser et accroître son essence. Ce que firent les Anciens Egyptiens, lesquels attribuèrent au bousier valeur sacrée : la pelote sphérique qu’il poussait devant lui, confondue avec la course du soleil, devenait objet purement cosmique. Dieu Khépri vénéré comme l’étaient tous les dieux de l’Antiquité. Passage de la réalité immédiate d’animal infinitésimal à cette autre réalité transcendée qui s’annonce en tant que figure de la déité. Voie qui s’ouvre depuis la terre afin de gagner un destin céleste, une réalité médiate que porte la puissance du symbole. Les choses, n’ont jamais que les attributs dont on les dote. Ainsi l’image dont il est question peut demeurer simple anecdote : silhouette d’une voiture qui avance au milieu d’une route semée de graminées. Sans doute est-ce le premier signal visuel qu’elle nous adresse et dont, le plus souvent, nous nous satisfaisons. Et ne va pas croire, Solveig, qu’un travail d’interprétation plus approfondi réponde au simple souci de développer quelque habileté. Ceci serait bien vain. Chercher dans la chose une autre perspective que celle qu’elle nous offre en première main, c’est seulement l’agrandir à la mesure de ses significations infinies que jamais n’épuisent nos projections, fussent-elles habiles. Non, le donné est doté par nature d’une telle richesse que, toujours nous pouvons ajouter une perle au collier, pour autant il n’en sera jamais terminé.

   Alors la fiction du désert, des dunes, des possibles habitats troglodytes constitue-t-elle un acte gratuit ? Non, seulement la visée de mes singulières affinités. J’éprouve un tel attrait pour les paysages désertiques, les savanes d’herbe, les hauts-plateaux battus par le vent, les landes de bruyère, les galets gris des grèves septentrionales, les miroirs des lagunes, les salines que parcourent les étincelles de lumière, les steppes boréales, les mesas de calcaire suspendues au-dessus du vide et, bien sûr, cet admirable Causse qui déroule à l’horizon de mes fenêtres la houle de ses chênes étiques, élève ses cairns de pierre blanche, attise les piquants de ses genévriers, agite les minces feuilles des buis. Ceci est mon quotidien. Je ne m’en lasse jamais. Peut-être est-ce dans le but d’en indiquer l’exception que, parfois, en imagination, je m’en éloigne ? Mais je n’ai de cesse d’y revenir, tout comme toi à tes forêts et à tes beaux lacs de Scandinavie. On n’échappe pas si facilement à ses racines. Ne crois-tu pas ?

 

        Mon seul souhait : que cette image te fasse voyager. Tu me raconteras. Demain est si proche ! 

  

(PS : Je ne sais si dans la « Belle Province », la création est de là-bas, on rêve de la même manière. J’y fus un temps mais mes songes d’alors ne sont plus que brume dans le lointain du temps.)

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 16:05
 Ciel - Encre - Noir

       "Paysage nocturne avec un ciel d'encre noir"

            Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

***

 

 

Souffle le vent de la peur

Sur ces terres étroites

Elles disent l’avenue

De la Mort

La venue

De la Mort

Oui de l’Invisible

Qui chaque jour nous étreint

Elle notre Amante

Elle notre Muse

Qui nous distrait de nous

Pour mieux nous surprendre

 

*

 

Ainsi en va-t-il de la marche

Du monde

Un enfant est né

Dans sa juvénile patrie

Sourit aux anges

Aux ailes de tulle

Babille et susurre dans

Son berceau de chair rose

Son visage brodé d’innocence

Comment pourrait-il être

 Ailleurs

Qu’en sa nasse d’amour

Qu’en son destin

Aux diaphanes portées

Ne diffère nullement de soi

Entièrement contenu

Dans son germe natif

Il est totalité

En son corps assuré

Il est infini

Dans le pli de son être

 

*

 

Vous gens de curieuse nature

Voyez donc combien sa grâce

Qui paraît immarcescible

Est ce fil de la Vierge

Qui toujours ne demande

Qu’à se rompre

Vie est ce miracle

En attente de sa fin

Ver est dans le fruit

Qui fait rumeur

Mortifère

Dernière

 

*

 

Alors n’aurez de cesse

Que de palper

Votre anatomie

D’y chercher

Ce grain mortel

Qui vous ronge de l’intérieur

L’avisé Montaigne disait

« La préméditation de la mort

Est préméditation de la liberté »

Apprenons donc à mourir

C’est là notre bien

Le plus commun

 

*

 

Plus d’un se croyait prémuni

Des atteintes

De la Noire Engeance

Et thésaurisait

Et régnait sur les Mortels

Et affirmait son invincible

Puissance

Tel qui disait ceci

Aujourd’hui dans son linceul

De pourpre

Dort du sommeil des Justes

Des Justes bons à rien

Qui par inconscience

Ou altière estime de soi

Avaient fait de la vie

Leur illustre gloire

Ne le sachant mais ceci

Est ultime vérité

Le Bon et le Juste

Le Méchant et l’Inique

Sont tissés d’une toile unique

Qu’un ver depuis toujours

A condamné à n’être

Que vêture mitée

Roupie de sansonnet

 

*

 

Vous mes frères

 Qui comme moi vivez

À débusquer toute trace

De la Vénéneuse

Dès que bubon ou bien gale

Se manifestent

Dites-lui à la Léthifère

Que nullement ne la craignez

La désirez même

Tant son baiser vous ôtera

Bien des tracas

 

*

 

Ce n’est que conseil éclairé

Si l’Humaniste parlait

De liberté

Vu que Mort

Des pieds de nez ferez

À votre percepteur

À vos créanciers

Enfin à toute forme commise

À vous empêcher de valser

À votre guise

 

*

Nul n’est plus au sein

De son royaume

Que le Mort en sa Léthé

Que le Vivant en sa geôle

Là sont des lieux

De repos éternels

Nul ne viendra

Vous y rejoindre

Sauf contre son gré

Sachez ceci pour votre

Plus grand bien

Vos plus empressés laudateurs

N’ont qu’une hâte

Vous dépouiller

De ce qui vous appartient

Or rien plus que la Mort

Ne vous appartient

Telle la certitude

Des cœurs vaillants

Vous dépouillant

Ils ne gagneront

Que le Rien

 

*

 

Tendez donc les bras

 À vos oppresseurs

Avec vous ils se jetteront

Tête la première

Dans le brasier du Tartare

Brûlant vous les regarderez

Se consumer

Au feu de la dernière vérité

 Ciel au-dessus de vos têtes

Est toujours encre noire

Commise à votre perte

Mais perte est toujours gain

D’une condition nouvelle

Mortelle

Peut-être celle qui enfin

Nous dira son secret

Qui n’est que le nôtre

Comme Michel Eyquem

Dirons

« Il n'y a rien de mal

En la vie pour celui

Qui a bien compris

Que la privation de la vie

N’est pas mal »

 

*

 

Pour l’heure vivons

Allons au bal

Encore faisons un pas

Le dernier

Il ne nous sera nullement donné

De l’admirer

Déjà il sera éternité

 

*

 

 

 

Partager cet article
Repost0
14 mars 2018 3 14 /03 /mars /2018 09:33
Demeurer dans le gris

Photographie : Bérénice Loyer

 

 

 

 

                                                                                                                                                    Le 13 Mars 2008

 

 

 

                  A Toi qui sors de la longue nuit.

 

 

   Tu sais, Sol, combien l’hiver est long, les journées courtes, la morsure du froid saisissante. Combien, en soi, le jour est souhaité, la démesure de sa lumière appelée, la boule blanche du soleil imaginée avec la diffusion de ses rayons. En réalité, une gaieté que l’on porterait en soi, qui ne se dévoilerait qu’avec l’arrivée des beaux jours. Ces effusions du printemps on les attendait depuis si longtemps qu’on les croyait seulement une vue de l’esprit ou bien une image rencontrée quelque part au hasard d’une rue, peut-être dans la vitrine d’un libraire. D’ici, je vois assez bien ces visages rieurs des Filles du Nord, tes compagnes. Je les vois avec des guirlandes de fleurs dans les cheveux, leurs joues tachées de son clair se donnant comme de brillants météores, vêtues de couleurs vives, un rouge alizarine ou bien cerise, un jaune de chrome éclatant, une parure imitant le lapis-lazuli de l’ancienne Mésopotamie. Enfin rien que d’ouvert, d’infiniment disponible, l’éclat d’une joie. Mais, sans doute, j’anticipe, je crée des fleurs qui n’existent pas encore, j’invente des chemisiers et des jupes qui dorment dans l’obscur d’une lingère. Mais il est si tentant de faire avancer la saison,  à la manière dont on pousserait ses pions sur les cases d’un échiquier !

   Cette inclination de l’âme à vouloir sortir d’une torpeur, cet appel de la peau en direction d’une clarté, cette impatience de la chair à fleurir, voici certainement ce qui anime chacun en son for intérieur. L’immobilité d’une eau souterraine qui brille dans l’obscur, fait ses lacs et ses remous, n’attendant que l’instant de sa résurgence. Vois-tu, chez moi, à des latitudes bien plus méridionales que les tiennes, cela commence à bouger lentement, les branches s’allongent imperceptiblement, les feuilles des chênes encore tachées de rouille frémissent sous la poussée des nouvelles, les pierres paraissent s’allumer de l’intérieur. La lumière n’est pas seulement ce bourgeonnement que j’aperçois depuis ma fenêtre tout au bout du plateau. Elle est entrée dans ma tour, glisse sur le maroquin de mes livres, rehausse le blanc des feuilles sur lesquelles j’écris, virevolte tel un papillon pris dans la pliure du vent. Elle semble n’avoir nul repos. Sans doute a-t-elle été trop contenue lors de la « mauvaise saison », sans doute a-t-elle hâte de pousser son être plus avant, de s’immiscer dans la moindre faille. Je la sens un peu à la manière d’un coin d’acier qui voudrait faire éclater une bille de bois. Non un genre d’entêtement. Non, une nécessité intérieure, l’obligation d’un déploiement, la poussée d’un métabolisme. C’est beau tout de même, tu en conviendras, toute cette énergie longtemps contenue qui ne demande qu’à se libérer et faire le don de sa présence.

   Cependant, sais-tu, j’en perçois aussi l’entaille au creux même de mon corps. C’est trop vif d’un seul coup, cela défroisse avec empressement de vieilles torpeurs qui ne demandaient qu’à demeurer dans un inatteignable lieu. C’est toujours ceci, le basculement de la saison : on s’était habitués à hiberner, à vivre sur d’anciennes provisions, peut-être à visiter une cité antique, à extraire de son sol quelque chose de précieux, un vase ancien, une épingle en or, une tablette d’argile avec son semis de signes cunéiformes. On vivait dans le clair-obscur d’une bibliothèque, on déchiffrait de mystérieux textes, on était l’un d’eux que rien ne semblait pouvoir atteindre. « Déchirure », vois-tu, c’est le mot qui me vient soudain à l’esprit. J’aurais pu dire « illumination », non dans son acception d’ouverture, à l’opposé, dans son pouvoir d’aveuglement. Oui, c’est bien ce sentiment étrange qui s’empare de moi, me dépossède d’une partie de ce que j’étais, cette solitude qui ne s’abreuvait qu’à sa propre source. Parfois il est si précieux de demeurer dans son enceinte et d’y trouver l’écume d’un contentement.

   Est-ce ceci la nostalgie, cet attachement à un passé qui nous retient tel la réminiscence proustienne ? Nous serions dans notre Combray d’autrefois alors que le jour se donnerait, ici et maintenant, sur cette lande du Causse qu’agite  le faible vent d’un renouveau. Je crois que toutes ces idées me sont venues d’une photographie aperçue hier soir qui, vraisemblablement, a semé mon voyage nocturne de bien des regrets. Ou, plutôt, d’un genre de langueur qui semblerait ne vouloir restituer l’entièreté de mon être qu’après que j’en aurai parcouru l’étrange monotonie.

   Le ciel est gris, uniformément, pareil à une lame de métal qui s’étendrait de l’horizon au zénith. De gros nuages blancs y flottent, dont un, au centre, avec sa large bouche que cernent des lèvres de plâtre identiques à celles d’un masque antique. Combien cette voix en suspens est fascinante, combien cet antre pourrait proférer de prophéties, faire tonner la voix de dieux disparus. Ils nous visitent si peu en nos temps de plaisirs immédiats, de gains vite acquis, d’incessants voyages qui ne sont que des fuites de soi. Puis, au centre de l’image, une ligne d’arbres sombres qui semblerait délimiter deux mondes : d’en haut, d’en bas, sans réel échange, comme si Ciel et Terre avaient conclu un pacte de non-agression, une aire pour les divins, une autre pour les mortels. Peut-être simple allégorie de notre existence, nous sommes de tels êtres de césure. Une fois dans l’acte transcendant, une fois dans la pure immanence. Une fois dans le monde lumineux des idées, une fois dans l’ombre des actes irréfléchis. Une fois dans la fulguration du poème, une fois pris dans les rets d’une insignifiante prose. Oui, Solveig, des êtres partagés qui ne savent plus tracer la route qui pourrait les conduire à leur orient.

   Puis, sous les arbres, une terre labourée, des haies, des sillons parcourus d’une neige rare. Tout ceci trace la beauté triste d’un hiver au cœur de sa longue halte. Le temps est si immobile qu’on le penserait figé. Rien ne bouge qui dirait la vie. Les quelques habitats que l’on aperçoit au loin sont plus de vaines hypothèses que des foyers regroupant des hommes. A vrai dire, penseras-tu que je viens de tracer ici l’esquisse d’une irrépressible désolation dont nul ne pourrait ressortir indemne ? Non, Sol, l’hiver en son dénuement, le jour en sa plainte, le paysage en sa lassitude, bien loin de conduire à un amer pessimisme, constituent le tremplin à partir duquel initier le site d’une esthétique. Et, par « esthétique », il ne faut nullement restreindre son sens à cet environnement qui nous visite, mais aussi à ce ton indéfinissable qui nous traverse et nous dispose à l’accueil des choses en leur permanente ressource.

   Il faut partir du GRIS, en faire la mesure par laquelle s’approprier ce monde qui toujours nous échappe dans sa multitude bariolée. Te rends-tu compte combien la polychromie nous égare, combien elle nous noie sous une bizarre pluralité de sens ? La scène que je viens de te décrire, imagine-la un instant avec son tissu bleu limpide ou bien intense pour le ciel, ses nuances de vert pour les arbres, ses jaunes et marron dégradés tapissant les mottes de terre. Une luxuriance qui ne peut que nous tromper car chaque chose se présente avec ses mille facettes qui sont autant de clignotements d’une fuyante présence. Comme si, brouillée, la vue ne pouvait plus rien ordonner des choses qui se donnent dans la multiplicité. Une façon de s’égarer parmi le réseau dense des complexités. Le monde nous apparaissant à l’aune de son tumulte.

    L’annonce du printemps, comprends-tu, c’est ceci, ce foisonnement de la nature qui, bientôt, éclatera selon ses milliers de bourgeons pressés, auquel succèdera l’ardeur solaire estivale au faîte de son flamboiement. Cependant ne va nullement imaginer que je hisse l’hiver sur un piédestal au détriment des autres saisons. Chacune a bien évidemment sa place dans le jeu continuel de l’exister. Ce que je veux montrer, c’est simplement les symboles sous-jacents au réel dont, le plus souvent, nous ignorons les messages. Et pourtant, ils ne sont nullement subliminaux. Ils se disent en gerbes de lumière, en arcs-en-ciel de couleurs, en farandoles de bruits. Seulement nous sommes des hommes distraits et n’archivons dans notre mémoire, dans nos sensations, que les événements hors du commun - un cataclysme, une éruption volcanique, la lame d’un raz-de-marée  -,  qui y déposent leur empreinte.

    Le gris, sa teinte de rien, son grain inapparent, sa « douceur angevine », nous n’en percevons même pas l’ineffable frisson. Nous faisons comme si ce n’était pas une couleur mais la plume tombée d’un oiseau, les poils d’un pinceau se dispersant, une simple poussière portée par le vent.  Pourtant le gris est la tonalité à partir de laquelle faire venir les autres qui n’en sont que des amplifications ou bien des effacements. Monter du gris perle, neutre, sans presque aucune vibration colorée, passer au gris acier, plus soutenu, plus « métallique », ajouter un peu de pigment, se retrouver dans la belle densité du plomb, puis connaître la feuille d’ardoise, son miroitement, enfin gagner le ton accentué de l’anthracite et bientôt s’annonce le noir de bitume dans son  absolue fermeture. Puis il conviendra de parcourir le spectre en sens inverse, de la perle à l’étain, de l’étain à l’argile, manière de voix se diluant dans son murmure. C’est ceci le gris, ce juste équilibre qui, tantôt oscille vers la valeur foncée, la couleur ; tantôt se perd dans sa valeur la moins affirmée, ce blanc qui dit le silence, s’abolit dans la neige du repos. C’est la qualité, par excellence, d’une force médiatrice qui ne fait que se dissimuler sous le visage de sa belle discrétion. Point d’effet qui se donnerait dans le tapage, la démesure. Point d’agitation. Le calme d’une lagune sous sa lumière de zinc.

   Tu te souviens, je disais la « déchirure » au terme de laquelle la nouvelle saison, le printemps en l’occurrence, surgit comme un « voleur dans la nuit ». Or cette faille ne s’ouvre jamais qu’à brusquer la juste mesure d’une clarté en devenir. Tout éveil, la nature ne saurait faire exception, est naissance, sortie du domaine nocturne, jaillissement dans le plein de l’être. Seulement, à l’être, il convient d’assurer son exact dépliement, telle la corolle de la rose qui ne part du bouton pour devenir fleur épanouie que dans la grâce de son éclosion. Telle la chrysalide qui ne quitte sa vêture de soie que dans le recueil, sans doute le pli du songe, peut-être une indolence qui préside à sa jeune destinée. Oui, je sais, tout ceci paraît bien méticuleux, peut-être affecté de quelque maniérisme, mais, vois-tu, il en est ici comme dans le domaine de l’art, on ne passe jamais d’un saut du classicisme renaissant à la verticalité du suprématisme sans avoir franchi, au préalable, les paliers de l’impressionnisme, du fauvisme, de l’expressionnisme. En tout il faut une gradation, des étapes, des stades de développement. La nature en sait quelque chose qui, le plus souvent, procède par sauts et tâtonnements, va de l’avant, puis régresse à un état antérieur. Alors que j’écris ces mots, l’aire du Causse est parcourue d’ocelles d’ombre et de lumière : ombre encore hivernale, lumière déjà sur sa pente estivale. Comme une hésitation, comme un nouveau-né qui n’ose encore confier le fragile de son corps au tumulte du dehors.

   J’en conviens, tout là-haut, sur les terres du septentrion l’on doit moins faire la « fine bouche », l’on doit confier généreusement son épiderme blanchi aux rayons d’un soleil si longtemps attendu. Les cultes solaires, en première estimation, en dehors de leur valeur religieuse propre, étaient sans nul doute ces intenses rituels offerts à l’astre régénérateur. Y aurait-il symbole de vie plus apparent ? La manière dont je vois l’arrivée du printemps ? La voici.

   Je suis quelque part en terre d’Ecosse, une latitude qui t’est familière. Le long du Loch Sunart l’eau est infiniment grise, semée de gros cailloux noirs, la lumière naît de l’eau, naît du ciel, elle s’alanguit avec une ardeur tranquille, elle tresse une fête pour les yeux. Mais dans la retenue, dans la diction du simple. Elle palpite, elle égrène ses mots comme l’on dit une prière, récite un conte, restitue la souple cadence d’une chanson de geste  infiniment humaine. Puis, en un seul essor de la pensée, je suis aux environs de Shielduig, des collines s’élancent vers le haut du ciel que des écharpes de brume voilent à la manière d’un mystère. Juste devant les yeux, une lande courte d’herbe couleur de suie, et l’anse d’un ruisseau qui trace sa faucille d’argent, et des empilements de rocs usés qui déplient leur route vers le nord, et le miroir d’un lac largement étendu parmi le peuple des bruyères, puis sur l’île de Skye avec ses arbres décharnés que le vent dénude.

   Comme moi, je le sais, tu apprécies cette économie du fruste, du clair, de l’austère à la limite du primitif. Immense satisfaction que de contempler ces paysages de l’origine, d’y déceler les traces d’une vie naissante, germinative, à partir de laquelle tout peut faire efflorescence. Aussi bien le flamboiement solaire, les couleurs qui se dressent pour dire la beauté des choses. Mais, vois-tu, Solveig, cette palette qui commence à allumer ses écailles multicolores à l’horizon de l’être, jamais nous ne nous emploierons à en user l’infini chatoiement. Loin de nous l’idée d’en gommer la belle vivacité. Et, du reste, que serait le monde s’il était uniforme, uniquement en noir et blanc avec ses biffures de gris ? Sans doute un paysage de cendre et de lave dont la monotonie nous lasserait vite. Mais, ceci tu le sais, au sortir des brumes et des neiges, des étoiles de givre et de la chute des flocons, notre regard s’est comme retourné, semble avoir gagné une ingénuité originelle dont il est bien difficile de se libérer. Tout s’y donne dans une telle harmonie ! Alors, assurément, il convient de se préparer à une nouvelle vision à laquelle vont s’adosser couleurs et formes, hautes lumières, éblouissements parfois. Nous ne serons nullement en deuil de la froidure et de ses cortèges de jours mourant au seuil d’une nuit avancée. Nous en attendrons seulement le retour en tant que cette irremplaçable esthétique de la  lueur crépusculaire, de l’aurore boréale. Tout est toujours à recommencer, nous sommes des êtres cycliques qui n’attendons que l’éternel retour du même.

 

                                   Que ton printemps soit le début d’une joie.

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
12 mars 2018 1 12 /03 /mars /2018 15:27
Lichtung

"Lichtung", lavis, Pontivy 2009

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

 

                                                                                             Le 10 Mars 2018

 

 

 

                            Ma Lumineuse.

 

 

   Que je te dise, aujourd’hui est le premier jour après ces rigueurs hivernales où la lumière me visite avec une belle et nouvelle ardeur. Lorsque, ce matin, j’ai poussé mes volets, j’en sentais déjà le flux vibrant tout contre les vitres. C’est un luxe à nul autre pareil que de sortir de l’ombre, de sentir la nature partout présente, disponible, vouée à toutes les floraisons possibles. Eh bien je crois même que les pierres qui parsèment le Causse de leurs éclats blancs se dilataient de l’intérieur. Il me semblait entendre leurs craquements, leurs subites élongations et ceci était d’autant plus réjouissant qu’il semblait n’y avoir nulle limite à leur sortie dans le monde. Oui, elles consentaient à franchir leur propre paroi, à ouvrir leur être, à se mêler à l’arbre, au ruisseau, au vent qui essaime ses écailles  dans ce pays du peu, du rien, souvent de l’inapparent, sauf aux yeux des indigènes qui en connaissent la courbure, parfois les sautes d’humeur lorsque l’orage s’annonce et que le ciel vire au gris. C’est dans ce pli singulier du temps météorologique que trouvent place les photographies les plus esthétiques, les dessins au graphite les plus exacts, les natures mortes à l’encre avec leurs sublimes hachures, leur quadrillages, leurs taches. Vois-tu c’est cette ouverture de l’espace à la manifestation artistique qui constitue l’un des phénomènes les plus émouvants de la rencontre de l’homme avec ceci qui l’accueille afin que, des choses, une parole soit dite. Connais-tu, toi aussi, ce genre de frémissement devant la pullulation des signes ? Car, oui, tout est signe et singulièrement les traces de la lumière au milieu des grains d’argent, les traits du crayon, les arborescences de l’encre qui viennent à nous afin que nous en saisissions la fragile réalité.

   L’arrivée du jour ce matin : une flaque claire dans la nuit, un grésillement presque inaperçu, une vibration à l’orée du bois de chênes-rouvres. C’était comme si, du sein de l’ombreux mystère, un cercle de présence s’était levé qui élargissait son onde, écartait les balais des ajoncs, poussait les épines des genévriers, ménageait sa place dans le concert à peine affirmé du tableau. Sans doute auras-tu pensé à cet espace privilégié de la clairière qui déploie son être au sein de la confusion. Et combien tu auras raison. Tout espace qu’enclot une végétation, qu’enserre une barrière, que délimite un pli de terrain et voici que se donne à voir un lieu de tension des opposés. Tout ce qui contraint et cloître apparaît sous la figure d’une servitude. Tout ce qui tâche de s’en distraire revêt aussitôt le beau visage de la liberté. Constamment, existentiellement, nous vivons sous le régime de cette double contrainte. Où bien nous connaissons l’enfermement, ou bien nous transgressons les obstacles et débouchons dans le vif de l’heure comme si, depuis l’éternité, il nous attendait de manière à ce que nos yeux soient fécondés, ne demeurent infertiles.

   « Clairière », à n’en pas douter l’un des plus beaux mots de notre langue. Et combien l’usage métaphorique de ce terme prend une majestueuse ampleur sous la plume  de Jules Renard dans son Journal : « Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt ». Magnifique proximité de notions confluentes, pour ne pas dire synonymes : « Clairière », « Pensée », « Être ». Si être est penser, comment penser sans l’éclaircie ? Ceci est une telle évidence. Sortir de l’ombre et tracer une voie. La sienne propre par laquelle seulement on devient homme afin de correspondre à son destin. Sans doute en es-tu consciente, Solveig, toi qui chemines, solaire - le secret de ton beau prénom -, certains mots portent en eux la marque d’une insigne beauté.

   Ainsi « Lichtung » - qu’on traduit habituellement par « clairière » -,  qui rayonne de lui-même, d’abord en raison de sa consonance germanique, ensuite à la force de ses deux syllabes claires, sans doute devrions-nous dire « cristallines », tellement une pureté s’en dégage, une légèreté y paraît. Mais quelle légèreté, sinon celle de l’être-même, des marcheurs que nous sommes qui, en forêt, ne cherchent jamais que l’espace ouvert de la clairière, le « lieu où se libère, où s'affranchit », nous précise Heidegger dans la Conférence « L'affaire de la pensée »,

« elle octroie la présence-même », précise le philosophe à propos, précisément, de la clairière. Une signification multiple s’y inscrit, celle de lumière, celle de légèreté, d’ouvert surtout dont on peut retrouver le pouvoir de fascination dans les pages de Rainer Maria Rilke. Ouverts en quête d’être sauf que la démarche rilkéenne est d’ordre subjectif, genre de forme « mythopoétique du narcissime moderne », selon les propos de Jean-François Mattéi, alors que pour Heidegger elle est plutôt d’ordre « objectif », l’être étant toujours déjà ouvert, ce qui suppose l’économie d’un passage du dedans à un hypothétique dehors. L’être est toujours auprès des choses, d’autrui, du monde. Mais nous n’épiloguerons nullement sur des notions, à proprement parler, « abyssales ».

   Nous nous en tiendrons à cette idée générale d’ouverture, d’éclaircie, de clairière, de lumière aussi qui en émane, qui s’y déploie, là où seulement il y a de l’être qui se laisse approcher. Non se rendre visible puisque seul l’étant supporte le phénomène en tant que se montrant au regard.  Le Dasein en l’homme se définit en tant que son ouverture aux choses comme telles. Et rien n’en sollicite plus la présence, du Dasein,  que l’œuvre d’art qui, instituant un monde,  fait séjourner dans l’Ouvert de l’étant. Le monde, en tant que clairière, s’ouvre, faisant « ek-sister » le Dasein, c'est-à-dire le tirant hors du néant, de l’obscur, d’une aporie constitutive même  de sa condition.

   Mais tu te seras aperçue combien la pensée circule sur une mince ligne de crête dès l’instant où la lisière même entre la forêt et la trouée devient ce fil ténu qui, à tout instant, menacerait de se rompre. Tout ce long et exigeant prologue pour amener une œuvre de Marcel Dupertuis dont le titre, précisément « Lichtung », contient en sa réserve tout ce qui vient d’être évoqué. Alors la question légitime à se poser maintenant : de quel type d’Ouvert s’agit-il ? Rilkéen, heideggérien ou bien sous la vision d’Henry Maldiney, tant cette notion d’obédience phénoménologique a fait florès. Il en est ainsi des mots dotés d’une certaine originarité - des mots de « naissance » en réalité -, que leur destin se décline nécessairement sous l’amplitude du « poly » : polyphonie, polyrithmie, polymorphie et la liste serait infinie des variations sur le mode du « multi », du « pluri », du « nombreux».

   Sans doute sera-t-il utile de s’orienter également vers une conception maldinienne de ce concept forcément vague. La nature même du mot « ouvrir », son empreinte étymologique dont je citerai trois occurrences suffiront à pointer son infinie polysémie : «faire que ce qui était fermé ne le soit plus» ; «déplacer ce qui empêche le libre passage» ; «donner accès à». Nul commentaire ne pourrait en préciser davantage l’évidente vastitude. A partir d’ici, il conviendra d’emprunter de larges citations d’un article de Jean-Pierre Charcosset, ancien élève de Maldiney, afin de décrypter une pensée majeure dans le domaine de l’art. Qui ne saurait être que le domaine de l’Ouvert.

   Oui, Solveig, certains sujets méritent que l’on s’y penche, puisque parlant de nous, nous ne parlons, de facto, que d’ouverture, d’art, cette dimension quintessenciée en laquelle l’homme-artiste trace la voie d’une possible rencontre : de l’être-homme, de l’être-œuvre. Tout confluant dans le même sens d’une compréhension du monde. Mon propos, immédiatement, fera de l’ouvert cette étendue infiniment plurivoque se déclinant sous quantité de facettes. Tout comme un quartz que la lumière traverse, se diffractant en des milliers de signes dont nous serions bien en peine de faire l’inventaire. Le problème avec de telles notions soumises au « grand écart » conceptuel, c’est de se perdre soi-même dans des corridors qui, plutôt que d’être éclairés, se vêtent d’ombre à mesure qu’on en parcourt les dédales. Ici se pose la question sans doute fondamentale de la manière dont on doit aborder de tels sujets sans courir le risque d’un éparpillement, d’une production d’hypothèses invérifiables.

   Doit-on parler de l’Ouvert selon Rilke, Heidegger, Maldiney, ou bien selon soi ? Peut-être s’agit-il d’en réaliser une synthèse, d’adopter une attitude syncrétique qui emprunte ici une image, là une idée, plus loin une visée esthétique ou bien la pente d’une « vision du monde » ? Lorsque nous émettons un avis, développons une théorie, nécessairement elle ne peut être que nôtre. Qu’elle soit réaménagement d’une conception ancienne, nouvelle mouture provenant d’anciens matériaux recyclés, ceci importe peu. L’essentiel : que ce dépliement de l’Ouvert s’inscrive telle une vérité qui nous est propre, suite d’une intuition authentique, manifestation de ceci même qui nous concerne au plus proche et épouse les contours de notre être. Le plus souvent, et en toute solitude, mes écrits se placent sous le sceau d’une « libre méditation », seule empreinte sous laquelle je puisse  apporter une ouverture qui me soit propre

   Commençons donc, Sol,  par quelques phrases de Matisse (citées par Jean-Pierre Charcosset), relatives à la peinture de Turner :

   « Turner vivait dans une cave. Tous les huit jours, il faisait ouvrir brusquement les volets, et alors quelles incandescences ! Quels éblouissements ! Quelle joaillerie ! »

   Mais, afin de ne demeurer dans l’abstrait, reportons-nous à une toile de Turner, « Tempête de neige en mer ». Comment y inscrire les mots de Matisse, sinon à se livrer à leur commentaire, à entreprendre une brève description phénoménologique ? Pour l’auteur de « La Joie de vivre », l’Ouvert est initialement désocclusion de l’ombre, surgissement dans la lumière. Comme un phénomène d’abord optique, resserrement de la pupille en sa myose, puis brusque éclatement en sa mydriase. Autrement dit Ouverture est d’abord « éblouissement ». Pas seulement physiologique, lié à la sensation mais, sans doute, révélation subite d’une surréalité qui viendrait à la rencontre de l’artiste, phénomène mystérieux, inexplicable, dont le pinceau aurait à connaître de façon à ce que cette lumière vienne frapper la toile, la doter de ce rayonnement sans lequel elle ne serait qu’une anecdote.

Lichtung

« Tempête de neige en mer »

Joseph Mallord William Turner

Source : Wikipédia

 

 

      C’est bien là, du centre de clarté diffusant son onde, que tout s’ordonne et prend sens. L’Ouvert est pareil à un œil qui se trouverait dans l’épaisseur du médium, spiritualisant l’œuvre, l’amenant au paraître alors que tout autour girent des nappes d’ombre aux allures menaçantes. Donc ce phénomène de surgissement est lié à une inquiétude première, à une néantisation toujours possible dont les ténèbres seraient investies depuis la nuit des temps. Immémoriale polémique de l’être et du non-être. La toile ne tient ses ressources que de l’Ouvert, y déploie sa mesure, y inscrit son espace et son temps. « L’incandescence » dont parle Matisse est sustentation de l’œuvre au-dessus de ce qui pourrait bien être sa négation, à savoir que nul regard humain n’en visite la parution. Car voir, fondamentalement, est ouvrir, amener à la présence, connaître ce qui fait face au travers de sa manifestation. Quant à la « joaillerie », Sol, une gemme ne peut briller que délivrée de son obscur filon de terre.

   Mais suivons le décryptage de l’auteur de l’article. Dans « l’ouverture », il aperçoit ce qu’autrefois Maldiney communiquait sous le terme générique de « naissance », qu’il éprouvait selon « les directions significatives de l’habiter », notamment dans le mouvement que suggère le verbe « é-clore » (sortir du clos, du fermé). C’est ce que la poésie de Rilke montrait sous les espèces de la floraison de la rose, dans le chant de l’oiseau comme sortie au plein jour d’une mélodie intérieure. Regardons un extrait du poème « Les Roses » avec la juste vision qui convient à leur ouverture et accentuons-y ce qui est à retenir :

 

« Été: être pour quelques jours

le contemporain des roses ;

respirer ce qui flotte autour

de leurs âmes écloses. »

 

« C’est toi qui prépares en toi

plus que toi, ton ultime essence.

Ce qui sort de toi, ton ultime essence.

Ce qui sort de toi, ce troublant émoi,

c’est ta danse. »

 

   Le mouvement de l’éclosion est danse, mais quelle danse ? « L’ultime essence », « âmes écloses ». Comment pourrait-on mieux signifier l’essentiel en son indicible, l’être en sa pureté originaire ? Ce qui en atteste la présence, non une chose, un pétale, une corolle, mais une mobilité, un geste, l’orbe d’un déploiement. L’être est ceci qui accorde son ton à même son retrait. Jamais nous n’en pouvons saisir que le reflet, l’évanouissement, l’effacement dont tout étant n’est que le visible et préhensible écho.

   L’article, ensuite, cite un texte de Maldiney consacré à la peinture de Tal Coat : « Quand l’épaisseur de la forêt s’entrouvre comme une déchirure de l’espace, l’espace bien tissé de notre attente se déchire aussi en nous. C’est l’instant de la Réalité ».

   Merveilleuses notes du philosophe en charge de nous dire la singulière et inimitable rencontre d’une peinture (d’une œuvre au sens large), avec le Regardant. Sans doute, dans un premier mouvement de notre observation la figure de la toile ne nous fait signe que depuis l’énigme de son opacité. Toute relation est, d’emblée, chargée de cette non-manifestation, tout s’y tient en réserve, rien ne s’y décèle qu’une surface qui, aussi bien, pourrait réverbérer notre être, le renvoyer à « l’in-signifiant », autrement dit à quelque chose privé de langage. Métaphoriquement le sombre de la forêt qui ne livre de sa nature qu’un indéchiffrable hiéroglyphe. Il faudra l’éclair, la déchirure, un genre de foudroiement au terme desquels notre attente (notre angoisse de n’être point comblés), se dissoudra sous le frémissement de la clairière. Quelle clairière, est-on en droit de se demander ? Celle de « la Réalité ». La Majuscule à l’Initiale doit nous alerter. Nous ne sommes nullement en présence d’un simple fait contingent, lequel, en sa nature, aurait pu se produire ou non. Ici est la lumière d’une transcendance, la légèreté (les deux sens de l’ouverture sont présents), au terme desquelles confluent l’être-de-l’homme et l’être-de-l’œuvre. C’est là, au point de fusion que se situe l’évènement-ouvrant. Il n’y en a pas d’autre. L’homme s’ouvre par l’œuvre et ouvre l’œuvre à même sa destinée de Dasein. Être-le-là, c’est fondamentalement être ouvert. Hors ceci la réalité n’est plus humaine, seulement organisme vivant dénué de conscience.

   Alors, sais-tu, Solveig, pour terminer ce tour d’horizon philosophique, une fois encore, nous donnerons la parole à Henri Maldiney dans un de ses plus beaux textes, des plus significatifs sur l’entrecroisement de l’homme et de l’art, là où se donne l’Être sans doute dans une de ses plus hautes acceptions :

   «L’ouverture d’une œuvre d’art est une avec notre ouverture à elle. Elle nous ouvre l’Ouvert, qu’à connaître avec elle nous reconnaissons en nous. De l’Ouvert nous sommes passibles. (…) L’être-œuvre d’une œuvre d’art est une auto-genèse qui ouvre le où de son avoir-lieu. Elle ne s’énonce pas. Elle se montre. Sa signifiance est une avec son apparition. Son épiphanie ne va pas sans l’autophanie de celui en présence duquel elle « s’apparaît ». Surgissant en co-présence, cette œuvre et moi, tous deux uniques, nous nous rencontrons dans le où dont son moment apparitionnel est la révélation… »    (« Ouvrir le Rien »).

   Sans doute l’une des plus belles anthologies au sujet de l’œuvre qu’il nous ait été donné de lire. Tout part de l’œuvre, tout part de l’homme comme si une rencontre au sommet (Henri Maldiney était un alpiniste pratiquant) devait inévitablement avoir lieu. Concomitance des surrections. L’œuvre n’assure sa propre transcendance qu’à faire s’épanouir celle du Regardant. Hommes, nous avons à soutenir l’Ouvert, il en va de « notre salut ». Maldiney, ici, emploie à dessein ce lexique juridique de « passible », lequel semble résonner de consonances théologiques tellement le sens de « peine », de « châtiment » s’y dessine en filigrane. L’être de l’homme « riche en monde » ne saurait se dérober à cette haute tâche de l’Ouvert qu’à y perdre son âme. Il est le seul parmi la multitude qui en connaisse le prix. Ni l’animal, ni la plante ne déclosent leur être avec cette conscience aiguë en vue d’une fin à accomplir. Combien, aussi, ce concept « d’auto-genèse » appliqué à l’œuvre trouve de belles résonances. L’œuvre concourt à sa propre manifestation et c’est seulement en cela qu’elle peut rejoindre le projet d’ouverture de l’homme. Serait-elle inerte, dépourvue de faculté auto-réalisatrice et alors elle demeurerait en silence, au fond de sa terrestre matière sans pouvoir prétendre s’arrimer au ciel qui, seul, peut la délivrer de son originelle pesanteur.

   Superbe intuition dont la force  communique à la chose d’art son exceptionnelle valeur. « Son moment apparitionnel » coïncide avec celui de l’homme toujours déjà ouvert à ce zénith où deux épiphanies se reconnaissent en tant qu’entrée en présence de ce qui toujours se retient, ce ruissellement de l’être dont la « co-présence » témoigne à même cette fusion. L’ombre du matériau a soudain cédé sous la survenue de la clairière. Elle est devenue lumière légère, onde à peine visible mais qui rayonne depuis son intérieur. Un « où » s’est levé qui est cet espace sans lieu mais cependant ontologiquement révélé. Là où il y a art, il y a être. Sans doute ceci est ce qui se rend le plus visible dans le phénomène du face à face. Chaque épiphanie se dévoilant rend possible l’autre. Peut-être le Rien et nullement autre chose. Puisque l’Être est le Rien.

  « Une œuvre, dit Malevitch, doit sortir de rien. Elle ne procède d’aucun étant, même d’un néant étant, mais du rien qu’elle ouvre. Sa manifestation a lieu dans l’ouvert pour autant qu’elle s’ouvre en elle sous la forme du rien. »

   « Ouvrir le rien, l’art nu », tel est le titre de l’un des derniers ouvrages d’Henri Maldiney. « Ouvrir le rien », combien cette formule est ambiguë. Mais comment faire coïncider les mots du langage avec cette impalpable « réalité » de l’art. Toujours se pose le problème de l’adéquation du langage à l’objet auquel il s’applique. Il n’y a nul fac-similé possible qui ferait que l’ordonnancement des mots se superposerait avec exactitude à cette constante fuite de ce qui est à décrire, à penser. Alors, le plus souvent, nous nous saisissons d’un « rien », nous en faisons un sujet sur lequel dissiper notre angoisse. « La nature a horreur du vide » disait Aristote. A « nature » nous pourrions substituer « homme » sans que pour autant notre propos soit celui d’un sophiste. Une incontournable vérité. A voir avec quelle ardeur les plus grands artistes se sont précipités sur les œuvres à réaliser, nous pouvons comprendre combien ils meublaient de « rien » leur solitude existentielle. Œuvrer est méditer sur le rien puisque l’art ne saurait être un objet. Œuvrer : chercher l’éclaircie parmi les ombres. Y aurait-il une autre alternative à cette errance infinie ?

   Sol, tu te demanderas avec raison ce qu’est devenue l’œuvre de Marcel Dupertuis dans ce taillis qui s’est métamorphosé en forêt. Où la clairière ? Où la trouée par laquelle connaître ce simple et beau lavis autrement que parmi des layons qui nous égarent plutôt qu’ils ne conduiraient à la demeure ouverte du sens ? Certes. Le sens est toujours au bout du chemin. Ici peut commencer à s’annoncer avec quelque clarté un lieu signifiant.

 

Lichtung

   Cette œuvre, portons-là à nouveau au regard. Nous ne la verrons plus de la même manière pour la simple raison que toute une constellation de sens est venue en poser le soubassement. A nouveau il faut interroger, se questionner sur cette mystérieuse « Lichtung » dont nous avons fait le centre de notre vision. Une première approche consisterait à en réaliser une lecture formelle, à y deviner, par exemple, un cercle d’arbres en périphérie, lesquels cerneraient une clairière parcourue de sentiers. Une seconde approche y verrait des déclinaisons sur le mode plastique, la densité d’une encre que trouerait un aplat de jaune. Une troisième y inclurait des déterminations visuelles, une zone claire venant buter contre une zone foncée, le tout jouant à la façon de simples contrastes.

   Certes  aucun de ces points de vue ne serait faux, seulement inadéquat à rendre compte de l’œuvre en son essence même. Toutes ces démarches fondées sur la représentation d’une supposée réalité échouent à en saisir la nature. Tracer les traits d’une clairière, celle-ci en devînt-elle évidente, ne suffit pas à délivrer d’emblée sa Lichtung. Car la Lichtung n’est nullement une chose, mais un être. Alors comment faire paraître l’être puisque celui-ci ne saurait se montrer ? Ricocher par l’étant qui, seul peut en dévoiler la présence. La Lichtung ne relève pas d’une simple entreprise de monstration, elle ne peut trouver son fondement qu’à la lumière d’une ontologie. Ce qui veut dire qu’au travers d’un signifiant, ces traits, ces couleurs, ces formes, leurs rapports, leurs dimensions respectives, leur aspect en définitive, se lèvera, soudain, le signifié, l’être dont toutes ces nervures sont les différentes donations dans le monde des apparences, des prédicats concrets.

  

Lichtung

La Montagne Sainte-Victoire

Paul Cézanne

Kunsthaus de Zurich

Source : Wikipédia

 

 

    J’en conviens, Sol, il faut procéder par analogies afin que les choses s’éclairent mutuellement. Prenons le célèbre exemple de la « Montagne Sainte-Victoire » peinte par Cézanne, laquelle a donné  lieu à de savantes herméneutiques. Notre propos sera nécessairement plus modeste. Mais pourquoi donc le peintre a-t-il réalisé près de quatre-vingts œuvres de ce sujet ? Tu auras compris que la thèse psychologique obsessionnelle ne tient guère. L’art n’est jamais obsession mais « mise en œuvre de la vérité », selon la belle expression de Martin Heidegger. Or de lieu de vérité, il n’y a que celui de l’être. Tout le reste n’est qu’affabulation. La Lichtung, dont les déterminations essentielles se rapportent à « lumière, légèreté, ouverture », en quoi est-elle présente dans ce tableau de Cézanne ?

   Reprenons la formule d’Henri Maldiney, dont je reconnais qu’elle sonne à la façon d’une supposée énigme : « L’ouverture d’une œuvre d’art est une avec notre ouverture à elle ».  Cependant l’énigme n’est patente que pour celui aux yeux desquels une ouverture fait défaut. Ceci fait signe en direction du trait éminemment subjectif  qui nous place dans l’œuvre ou bien nous y soustrait. Sans doute est-il nécessaire d’une longue fréquentation  des œuvres de manière à ce que notre familiarité nous ouvre le plain-pied de son accès. Ici nulle intellection ne saurait remplacer l’expérience esthétique unique en son essence.

   « Se laisser saisir par l’œuvre », voici, sans doute, la formulation la plus exacte qui soit. On ne décide nullement de son rayonnement auprès de nous. Elle rayonne ou non. Il n’y a d’autre subterfuge qui y conduirait. Eprouver en son être la Montagne c’est dire ce qu’en nous elle trace, les sillons qu’elle ouvre, l’espace qu’elle introduit dans notre propre chair. Efflorescence à la manière dont l’anémone de mer déplie ses tentacules, la rose épanouit la corolle de ses pétales. Seul le langage métaphorique peut nous tirer de ce mauvais pas car il possède l’épaisseur et le rayonnement de l’image dont notre langage est dépourvu. L’image, en quelque sorte, emplit les interstices laissés vacants par les mots. Tout le monde a éprouvé, un jour où l’autre, la difficulté de rendre compte de la rencontre avec une belle toile, une sculpture, la richesse d’une fresque.

   Dire la Montagne. Les nuages sont hauts, levés dans le ciel. Le ciel glisse derrière les nuages, infinie vibration qui les soutient, les porte au devant d’eux. Où s’arrête le ciel, où commence la montagne ? Tout est si léger dans la confluence des choses, dans l’emmêlement des êtres. Et la lumière, où est-elle la lumière ? Elle naît des choses mêmes, elle est leur nuance, leur dire au plus près d’une naissance, la voix de la nature. Oui, tout naît de soi et y retourne dans la simplicité d’une harmonie. Les boqueteaux, les maisons, les taillis sont tissés d’une identique texture. Tout est à soi et à l’autre. Rien ne se distingue de rien et l’unité partout présente est comme l’intime ruissellement de ce qui est. Une réverbération, un écho, une trille de notes claires qui se donnent sans affairement, sans brisure. Les motifs s’enchâssent les uns les autres et nul ne finit qui ne s’attache à la présence contiguë, la demande, l’attire comme sa propre effusion.

   Appliquer son regard, c’est déjà être soi-même partie prenante, c’est avoir fait le saut de son être à celui de l’œuvre. C’est nous qui espaçons, amenons les blancs, ménageons l’ouverture au gré de laquelle, de la Montagne à Nous, de Nous à la Montagne, la fluence sera inaperçue, simplement une mutuelle diction du monde. Alors le sans-distance s’établit. Dans la parole silencieuse du musée espace et temps ont basculé et les hommes sont loin qui font leur bruit d’orage. Ici est le temps en son origine, l’espace en son épiphanie la plus réelle. Car il y a deux espaces-temps : de la quotidienneté et du hors-mesure. Face à la toile nous produisons un temps singulier, nous déployons un lieu unique. Être-soi, être-œuvre, comment faire la différence ? La ferions-nous et nous serions évincés de la terre de l’œuvre, de son ciel aussi, des polarités au gré desquelles elle se manifeste.

   « Comprendre » l’œuvre c’est au sens premier la « prendre en soi » et la porter au lieu de son être, c'est-à-dire là où, brillant de son pur éclat, nous saisissons soudain ce que veut dire « ouvert, « clairière », « Lichtung », un ultime éblouissement au-delà duquel le Rien reprend en soi cela même qui lui avait échappé, cet être que nous invoquons désespérant de jamais pouvoir en étreindre l’illisible présence. Jamais aussi actuel qu’au moment de son retrait. Nous sommes nous-mêmes des êtres du peu et du tout. Nous sommes oscillations tout comme la Sainte-Victoire se donne dans l’effacement de sa profusion. Toute donation est perte au moment de son geste. Ceci se nomme « beauté ». N’est beau en soi que le rare, le disparaissant, l’ineffable. Quelques éclairs dans le profond des yeux.

  

Lichtung

« Lichtung » de Marcel Dupertuis, en termes plus abstraits, n’en pose pas moins les mêmes exigences que la Sainte-Victoire. L’abstraction n’est que l’affalement de la voile du réel dont il ne demeure que les lignes essentielles à sa compréhension. S’ouvrir en l’œuvre ne consiste nullement à se placer en vis-à-vis dans une relation sujet/objet. Cette attitude trop entachée d’objectité ne fait que réifier, raidir la représentation et la poser en tant qu’un inatteignable possédant son corps propre, son espace/temps, son lexique nécessairement fermé. Regarder « Lichtung » en lui demandant de nous faire le don de sa présence revient à l’investir du centre même de sa clairière, de sa pulpe originaire, ce signifié qu’elle est en son propre, dont elle ne porte au-devant d’elle que son signifiant.

   Pour chacun des Regardants le sens est toujours à redécouvrir à neuf. Chaque jour qui passe. Chaque fois que l’oeuvre est à nouveau rencontrée. Pour la simple raison que le sens est mouvement éternellement recommencé. Toute tentative, telle la lecture de la Thora par les religieux juifs, est réaménagement des significations dans un constant progrès qui en justifie la connaissance. Rien ne se donne d’emblée comme la chose qu’elle est. Tout est infiniment disponible à l’Ouvert, lequel se nomme « liberté ».

 

   Avoue, Solveig, qu’il ne saurait y avoir plus belle « clairière » au terme de notre cheminement.

                                                    

                                                                  Que tes journées soient claires.

 

Partager cet article
Repost0
10 mars 2018 6 10 /03 /mars /2018 09:49
Blanc-Gris,  mesure du suspens

" Dans le silence des vignes le temps est suspendu,

un autre royaume semble sortir

de la terre blanche..."

 

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

 

                                         Le 9 Mars 2018

 

 

 

 

               Ma Muse des lointains.

 

 

   Tu sais combien je suis intimement accordé à ces teintes du temps, à ce gris profond qui est déclin de la nuit, juste parution du jour. A ce blanc qui en est le contrepoint, pareil à un ruissellement qui appellerait le refuge d’une ombre. As-tu aperçu cette justesse, cet équilibre, ce genre de mélodie que rien ne saurait interrompre sauf à faire de cette vision l’espace clos d’une polémique, au sens de « combat » ? Or, ici, c’est la douceur d’une clarté qui s’annonce, c’est une fuite arrêtée, c’est l’instant en son diapason d’éternité. Dire la vertu du silence ceci pourrait-il avoir lieu en dehors de cette confluence de la paix et d’une lumière à peine levée ? Sais-tu, cette longue harmonie me fait inévitablement penser à l’origine d’un monde, à une possible ouverture, à une désocclusion du néant mais en attente d’un dire, à l’orée d’une parole qui chercherait les volutes de son énonciation, lisserait la gamme de ses sons, serait attentive à ne défroisser l’être des choses qu’à la juste mesure d’un événement espéré, d’une œuvre commettant sa possible floraison.

   As-tu perçu combien mon expression est circonspecte, presque voilée, avançant à pas comptés ? C’est si fragile une naissance, si empreint d’une grâce en même temps que marqué du sceau d’une gravité. Qu’en sera-t-il de ce qui va paraître ? En quoi consistera son destin ? En son sein se dissimulera-t-il la voie d’une conscience nouvelle, se dépliera-t-il la corolle d’un langage inconnu, se montrera-t-il l’invention d’une civilisation que le monde attendait ? On est toujours sur le qui-vive, c’est la commune aventure des hommes que de se porter à l’extrême pointe de la question, là où, par hasard, pourrait surgir, sinon une réponse, tout au moins le début d’une nouvelle fiction. Nous en sommes les acteurs attentifs et, depuis la scène qui accueille notre jeu, nous espérons une formule magique dont le souffleur, au profond de son trou, aurait été immémorialement investi, communiquant à notre marche hasardeuse la juste cadence qui affermirait nos pas.

   Vois-tu nous sommes des êtres de la déshérence et, le plus souvent, le cruel nihilisme nous atteint en pleine gorge et nos mots sont des objets souvent usés qui échouent à dire le réel. Le nôtre, celui des choses que nous côtoyons, celui du vaste univers où nous ne figurons qu’en tant que  ces laborieuses fourmis aux vies entrecroisées, hâtives, perdues à même la complexité du jeu qui les étreint et les conduit vers l’abîme. Mais tu me sais coutumier de ces oraisons intimes dont je suis le seul à percevoir le murmure, tellement disserter sur la courbure du monde est une activité à l’illisible finalité. Tout fuit dans un même désastre à l’horizon et nous ne sommes qu’au nadir, parés de sombre, alors que le zénith dont nous ne connaîtrons jamais l’étoilement file au-dessus de nos têtes à la vitesse des grains de lumière.

   Mais, discourant de ceci, avais-je perdu le fil de notre propos ? Il semble bien qu’il en soit ainsi, à première vue du moins. Cependant, ce paysage qui se livre à nous dans cette rigueur hivernale, pointe à l’évidence dans une direction éminemment mortelle. Certes, il paraît curieux d’utiliser tel vocable de « mortel » pour évoquer ces vignes prises de neige. Communément ce mot est destiné aux hommes que nous sommes, nous les uniques qui savons le chemin de notre finitude. Comment la nature pourrait-elle en être alertée, sauf à la douer d’une âme, à la projeter dans l’orbe d’un panthéisme ? Puisque nous sommes le prolongement de cette neige, de ce sarment, de cette terre, il doit bien y avoir, par la vertu de quelque corollaire, degré de parenté, partage de biens communs, esprit identique qui lèverait sa flamme aussi bien en nous qu’en elle, la nature en sa généreuse profusion. Une logique de la continuité en quelque sorte, une généalogie commune. Pourquoi, en vérité, serions-nous l’exception sans pareille, cette principauté sise au milieu du vivant sans commune mesure avec ce qui nous accueille et participe à notre présence ?

Blanc-Gris,  mesure du suspens

Chasseurs dans la neige

Pieter Brueghel l’Ancien

Source : Wikipédia

 

   Cette image ne fonctionne nullement seule. Rares sont les choses autonomes. Toujours un lien avec un lieu, un espace, un événement. A l’époque de ma vie estudiantine, logé dans une chambre d’un vieil immeuble où le chauffage parcimonieux parvenait à défroisser à peine le grain serré de l’air, j’avais placé en vis-à-vis de ma table de travail une reproduction  de Brueghel, « Chasseurs dans la neige », pensant sans doute être mieux loti que  ces infortunés braconniers dont je doutais fort qu’ils ne trouvent autre chose que la froidure et la désolation d’une neige sale, d’un ciel vert-de-gris pareil à une infinie tristesse. Les « Tournesols » de Van Gogh, toutefois,  eussent été déplacés. On ne mélange l’eau et le feu qu’au risque de les annuler l’une par l’autre.

   Maintenant, si l’on rapporte une image, celle du photographe, à l’autre, celle du peintre, les différences s’annoncent d’elles-mêmes, sans qu’il soit utile d’en solliciter le langage. Dans la première, le paysage est privé de ses habitants, comme si l’ensemble de la contrée n’était livré qu’à lui-même dans le tréfonds d’une indépassable solitude. Rien n’y fait signe, rien ne s’y annonce comme trace de vie et le ciel est ce plomb fondu qui évacue de son site toute trace de présence. Nul vol d’oiseau qui en déchirerait la trame, nul animal en maraude qui témoignerait d’un cœur battant, d’un sang peut-être figé mais empreinte d’une vie en son immobile léthargie. Possible renaissance en tout cas à laquelle la scène semblait avoir renoncé de toute éternité. De la peinture de Brueghel, selon toute vraisemblance, un mince espoir peut se détacher. Les chasseurs, immobiles, n’en sont pas moins des individus en quête de leur nourriture. Des chiens sont présents, des oiseaux inscrivent leur trajet noir sur le fond de neige, des patineurs sillonnent la plaque de glace.

   Certes l’atmosphère est celle des abysses, l’air une dague de froid s’incrustant dans la vallée des omoplates, ligaturant le bassin, faisant des jambes deux piliers roides dont on ne sait si ce sont des cariatides soutenant un destin en perdition ou bien des vecteurs de locomotion perdus à jamais dans un lourd gisant. Théâtre d’une vie rude, acte d’un désespoir qui, jamais, ne sembleraient parvenir à leur terme qu’à être continués avec l’obstination d’un déshérité, d’un apatride dont le sol se dérobe sous ses pieds. La grande force du tableau du Hollandais c’est, précisément, d’introduire de la vie, du mouvement, des jeux, des activités humaines et d’en arrêter le cours dans cette représentation d’abîme, de trappe, de vortex par où le tout du monde, le tout des hommes pourraient, d’un instant à l’autre, trouver le lieu de leur disparition. Tout est donné d’une main que l’autre pourrait toujours reprendre en raison de quelque caprice.

   Mais, sans doute, Sol, as-tu perçu combien ces deux œuvres sont convergentes. Sinon par leur forme, du moins par la verticalité de leur fond. Ces images sont, à l’évidence, sans échappatoire. Ces images condamnent d’emblée toute entreprise qui s’essaierait à se soustraire à leur force de fascination. Dans un cas comme dans l’autre, l’observateur est « fasciné » au sens de : « enchantement, charme », ce qui revient à dire que l’on ne peut échapper à leur pouvoir de séduction. Etat de catatonie par lequel correspondre au  suspens du temps qui nous affecte en notre propre. Nous sommes dépossédés, privés de liberté, placés sous la volonté des dieux qui n’en feront qu’à leur tête. C’est têtu, sais-tu, les hôtes de l’Olympe, ça se joue des hommes, parfois cela consent à naviguer de conserve, parfois à s’éloigner brusquement, à ne plus reconnaître en l’espèce humaine que de vagues sujets cloués de vices et destinés à ne savoir que l’impéritie, la divagation, la navigation à l’estime sur des flots contraires.

   Je crois que c’est exactement cela. A trop nous accorder à ces manifestations hivernales - qui ne sont, en tout état de cause, que le miroir de notre désarroi -, nous finissons par y engloutir le sens même de notre quête, à n’y découvrir que tempêtes, vents contraires, flux et reflux sur lesquels, constamment ballottés, nous perdons notre orient. Et ce qui, probablement, est le plus étonnant, c’est le fait que nous nous attachions à ces môles de granit que l’usure du temps a déjà compromis. Bientôt ils ne seront que gravats et poussière. Peut-être est-ce pour cette raison d’une possible disparition que nous nous attachons à les regarder avant qu’ils ne s’éclipsent. Tu le sais bien, Solveig, rien n’attire plus que l’impermanence des choses, qu’un état de fragilité ou bien une basse lumière, un trait de gris à l’horizon de notre regard que biffe une trace blanche alors que le firmament est cette lame de plomb où ne brillera nulle étoile avant longtemps. L’espoir ne naît que du doute ; l’avenir que d’un passé qui, déjà, a replié ses membranes ; le bonheur d’une mélancolie ayant amorcé son subit dégel. Nous sommes des êtres du suspens. De la nuit au jour, d’une saison à l’autre, d’une heure à la seconde qui la suit.  Ecrivant ceci depuis ma rotonde envahie des premières ombres, je ne sais plus très bien ce qui s’arrime au réel, ce qui ressort à la divagation de l’imaginaire. Ici, temps de giboulées. Lourdes congères de nuages anthracite qui font au ciel leurs inquiétantes boules. Parfois une averse. Parfois la course du vent parmi les chênes du Causse. Passant ma main par la fenêtre je pourrais presque en saisir les feuilles encore rouillées. Tu sais, ici le feuillage résiste jusqu’à ce que le prochain le pousse au bout de ses vrilles vertes. Suspens du temps que le temps presse. Tout est toujours à recommencer sous les volutes du ciel. Oui, tout à recommencer.

                           Que tes journées soient belles en cette renaissance du jour.  

  

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 mars 2018 5 09 /03 /mars /2018 09:48
Nudité

                 « Mariage de carnaval »

                  Œuvre : André Maynet

 

 

 

 

                                                        Le 8 Mars 2018

 

 

 

 

         A toi qui te vêts de lumière.

 

 

   Que je te dise qu’ici, en ce temps avant-coureur du printemps, les jours commencent à s’allonger. Petit à petit ils consentent à abandonner leurs vêtures de nuit, à apparaître avec leurs belles dentelles de clarté. Ce n’est pas à toi, la Septentrionale, que j’apprendrai la tristesse nocturne, la désespérance de l’ombre, la sensation de crypte des froideurs hivernales. Ô combien je comprends cette longue attente, combien je perçois la braise de l’impatience fichée au centre du corps, combien la rumeur de la chair doit se faire insistante sous les coups de boutoir de la mélancolie. C’est une réelle privation que d’être à l’abri du jour, enlisé dans une manière de gorge étroite où l’existence fait son grésillement de flamme sur sa fin. Peut-on au moins, dans cette claustration, trouver la consolation d’une écriture sous le cercle de la lampe alors que le lac de la nuit étale, tout autour, ses eaux illisibles ? Peut-être est-on empêché de créer pour la seule raison qu’une geôle distrait de soi dans l’acte qui demande l’éploiement, la sortie, le sens à diriger vers le monde alors que tout limite et contraint ? Mais, vois-tu, il serait vain de se lamenter, le mouvement des choses est un tel mystère. Nous y participons à la manière de somnambules, sans apercevoir ce qui le motive, le lieu de son voyage, la finalité vers quoi il se dirige.

   Mon propos, aujourd’hui, ne sera que question. Sur la nudité. Sur ce qui en voile la présence. Mais représente-toi, d’abord, une vaste plaine sur laquelle tu marches. Le jour est levé qui distille une lumière franche, sans équivoque. Le sol ? Une bande continue de tchernoziom,  cette terre noire riche en humus qui court le long des paysages d’Ukraine. Son tissage est si dense, sa texture si serrée que rien ne semblerait pouvoir atteindre sa belle intégrité. Par excellence, cette terre est l’image d’une étendue que rien ne semblerait pouvoir affecter. C’est ainsi, certains paysages tels les déserts, les salines des hauts-plateaux andins, les steppes, déroulent leur être dans une si belle unité. Elle en paraîtrait éternelle. Métaphoriquement, cette surface figure une peau à l’ombre de laquelle dormirait le derme profond, l’entrecroisement des vaisseaux, enfin la complexité d’une chair. 

   La parcourant, te viendrait-il à l’idée de dire que cette terre est nue ? Sans doute aurais-tu d’autres perceptions, telle sa couleur, son unité, la finesse de ses mottes, la douceur qui en émane à en fouler l’évidente présence ?   Oui, « évidente » puisque donnée dans l’entièreté de son être naturel sans qu’il soit besoin de quelque effort pour en déterminer le caractère. Peut-être t’interrogerais-tu sur sa fertilité, sa richesse en micro-organismes, ses vertus possibles,  jamais sans doute sur son dénuement, son dépouillement. Car, sais-tu, évoquer la nudité d’une être quel qu’il soit, ce n’est nullement en apprécier son côté immédiatement recevable, je veux dire son aspect. C’est bien plus que cette estimation formelle. C’est le confronter à des concepts qui en sont bien plus éloignés : celui de pauvreté, de délaissement, de sombre fatalité, parfois de détresse, de fragilité en tout cas. A nous, êtres vêtus qui nous érigeons toujours en modèles, combien Adam et Eve dans leur paradis nous semblent vulnérables, ouverts aux caprices du temps, à la vindicte de la foudre, à la pluie qui cingle, au froid qui entaille et, surtout, au regard qui juge à l’aune d’une impression première. Leur nudité est si constitutive de leur être qu’elle devient leur condition de possibilité même. Pour quiconque, évoquer le premier homme, envisager la première femme, et aussitôt se montre cette condition de dépossession qui les installe comme des existences bardées d’incomplétude, des individus du manque, des isthmes privés de continent.

   Maintenant, de la même manière, guide tes pas à rebours, sillonne la plaine qui vient de se recouvrir d’une mince et uniforme pellicule de neige. Tu en apercevras le grand tapis blanc, en sentiras le poudroiement glacé, l’atmosphère brusquement astringente. Mais, pas plus que dans ton précédent périple, tu n’en déduiras la nudité, seulement une longue monotonie déroulant son triste faste à la surface des sillons.

   Puis, à la suite d’un brusque dégel, de la neige il ne demeurera que quelques plaques éparses entre lesquelles perceront des ilots de tchernoziom, ceci dessinant les contours de quelques étranges territoires surgis du blanc. C’est à partir d’ici, seulement, que la notion de nudité s’installera. Ni la neige, ni le sol ne seront à proprement parler nus. C’est uniquement à partir du rapport de la neige au sol que se déterminera et se posera la notion de nudité comme existence réelle. La terre n’est nue qu’en raison même de sa confrontation au givre qui la recouvre. Une chose ne peut affirmer son dénuement que relativement à une possession, à une entité qui puisse en biffer l’apparition. C’est le voilement qui en est le révélateur. De la même manière que nous établissons entre nos ancêtres primordiaux, Adam, Eve et nous-mêmes, la différence qui les fait paraître dans cette non-vêture qui est le stigmate de leur bien étrange condition. Adam et Eve ne sont nus que parce que nous sommes habillés. Serions-nous sans voiles, imaginerions-nous un seul instant de nous étonner de la figure que nous tendent nos ancêtres ? Oui, finalement, tout est question de valeurs opposées, de décalages entre les contraires, tout se mesure dans la perspective d’une dialectique. La nuit n’est vraiment ce qu’elle est qu’au regard de la lourde chape qu’elle pose sur le jour. Le silence ne fait sens que rapporté au bruit. L’éclair ne brille que libéré des ténèbres. Certes, Sol, j’en conviens, la démonstration est complexe qui part de simples évidences naturelles pour en tirer la pulpe d’une compréhension. Et si mon détour est si long, il n’est là que pour mieux introduire une image dont le sujet est l’illustration de cette brève thèse.

   Regarde donc cette œuvre jointe à ma correspondance. Imprègne-toi de tchernoziom et de plaques de neige, autrement dit des matériaux faisant apparaître voile et nudité, et tu seras, d’emblée, sans distance, au plein de la signification dont la photographie, le dessin, sont les vecteurs essentiels. Nudité est là en sa belle présence. Plus présente en son dénuement qu’elle ne le serait si seule sa peau était visible, les ailes de son nez appuyées, les  boutons de ses aréoles faisant leur mince surrection au-dessus de la plaine du corps. Elle est là, plus nue que nue, offerte en son éclosion, immensément lisible pour la seule raison qu’elle nous dispense, dans un unique geste de notre vue, cette ombre - le voilement du bandeau, du bustier de dentelle,  - cette lumière - le dévoilement de la peau -, espaces aux termes desquels se livre toute syntaxe du monde.

   A la manière d’un livre ouvert nous faisant le don de sa feuille blanche - le dévoilement - que viennent recouvrir les signes - voilement - dont nous usons pour nous y retrouver avec le langage, cet étrangement clignotement - voilement/dévoilement -, qui dit une fois le silence, une fois la parole ; qui dit encore une fois le subjectile libre du parchemin, une autre fois la graphie qui s’y imprime en tant que ces caractères qui sont nos donateurs de sens, nos guides sur la terre afin que quelque chose y paraisse de l’ordre de l’humain. De l’humain, bien évidemment, puisque lui seul est capable de symboliser, autrement dit de mettre en relation du visible - le dévoilé - et de l’invisible - le non-dévoilé. Si j’écris sur le blanc disponible de la feuille un mot au hasard, par exemple « source », je donne acte à la source, je la dote de visibilité, je lui permets de couler, de diriger vers l’aval la résille de ses gouttes claires. Le signifiant « source » en sa teneur essentielle, en sa forme calligraphiée (voilement), aura fait signe en direction du signifié (dévoilé) dont l’idée de source est la nervure qui vient soudain au jour. J’en conviens, Sol, toutes ces arguties intellectuelles, à défaut d’être oiseuses sont, à leur façon, des voilements, des occultations  du réel. Mais comment rendre compte de la complexité des choses ? Nos aimables métaphores se révèlent de bien inconséquentes fables, nos inférences logiques des pelotes bien embrouillées. Nous n’avons d’autre alternative, au centre du foisonnement, que d’émettre des hypothèses, de lancer des plans sur la comète, de gesticuler tels les sémaphores qui dévoilent la brume afin de rendre l’océan apparent aux yeux des navigateurs. Nous sommes ces Magellan à la recherche d’une terre inconnue, sans doute le lieu de trésors dissimulés.

   Mais laisse-moi reprendre ici un propos - « Elle est là, plus nue que nue, offerte en son éclosion » - que nous allons tâcher d’éclairer. La simple nudité n’est jamais nue car elle n’a aucun espace de jeu où projeter, précisément, ce dénuement. Elle ne peut donc s’apercevoir en tant que telle. Elle demeure celée en son autarcie. Alors, puisqu’il faut introduire de la différence, susciter un écart, créer du « jeu » au sens mécanique de « faciliter le bon fonctionnement d'une pièce en lui donnant plus d'espace pour se mouvoir », voyons de quelle façon faire surgir une hétéronomie qui donne à la nudité son statut objectif, en quelque manière irréfutable, comme si, adossée à son contraire, le vêtu, elle en acquerrait soudain un accroissement de son être.

   Nudité, du moins celle que nous avons nommée ainsi, aurions-nous au moins remarqué son aspect dévêtu si elle n’avait eu nul voile où cacher une partie de son corps ? A l’évidence une allure si naturelle ne nous eût nullement interpellés. S’offusque-t-on de la nudité d’une pêche, du rocher qu’aucune mousse ne vient habiter, du lézard entièrement contenu dans son fourreau d’écailles ? Certes non. Notre regard « naturel » ne saurait se formaliser d’une attitude somme toute donnée d’emblée à toute créature vivante. Cependant, s’il y a étonnement, nous le devons à notre regard « culturel » qui, lui, extrapole bien des fantaisies à partir du simple réel, à commencer par l’idée biblique de faute qui en constitue le plus initial archétype. Comment mettre mieux en valeur cette pente de la condition humaine à fantasmer, à broder, à entourer chaque événement de la nature d’un genre de corset, d’artifice, qu’en songeant à cette phrase de Balzac dans « La Cousine Bette » : « Épouvantée de ses nudités, elle couvrit ses beaux bras de manches en gaze claire, elle voila sa poitrine et ses épaules d'un fichu brodé » ?  Ici, l’auteur de la Condition Humaine trace à nouveau les sillons dans lesquels s’était engouffré plus tôt le théâtre de Molière, dont Tartuffe était la sublime illustration : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir - Par de pareils objets les âmes sont blessées - Et cela fait venir de coupables pensées ».

   Clou enfoncé dans le bois des existants, qui ne dérobe une chose au regard qu’afin de l’y mieux conduire. Sans doute ceci mériterait l’étiquette « d’éternel humain », disant en ceci la propension de l’individu à dire le contraire de ce qu’il pense, de donner crédit à l’aphorisme de Pascal selon lequel « qui veut faire l’ange fait la bête ». Voulant se donner le visage de la bonté (le visible, le dévoilé), l’homme ne parvient, le plus souvent, qu’à révéler celui (dissimulé, voilé) de la noirceur. En réalité, les censeurs de tous ordres, biffant les traits de la nudité en y apposant quantité de voiles, ne font que la faire apparaître dans la netteté de son ruissellement. La nudité est pureté. Ce sont les vertus de l’homme qui, se retournant en vice, impriment sur le corps humain les stigmates dont il pense devoir le couvrir afin que son âme soit sauve. Tu reconnaîtras, Sol,  avec quel brio la fourberie de nos semblables, la nôtre aussi par voie de conséquence, emprunte des sentiers escarpés, toujours en regard des précipices dont elle longe en permanence le danger.

   Sans doute nous reste-t-il, maintenant, à dévoiler  avec exactitude ce qui figure dans cette belle image, sans fausse pudeur, sans complaisance. En tracer seulement les traits qui émergent à l’aune de ce jeu subtil du voilement/dévoilement qui n’est jamais que le miroir d’un érotisme bien compris qui, non seulement ne congédie nullement l’élégance, mais l’appelle comme son double. Ces cheveux d’acajou - vois-tu combien ils ressemblent aux tiens -, sont à leur façon une « vêture » dont la peau se sert pour rayonner, affirmer sa douce présence. Imaginerais-tu cette beauté sans cheveux ? A l’évidence il lui manquerait ce fourreau, cet abri grâce auxquels faire surgir sa propre féminité. La cendre des sourcils, la palme des cils sont autant de parures, de colifichets posés sur la plaine du visage. Ils ont la même valeur que ce bandeau derrière lequel le nez se soustrait à la vue. La même valeur que ce discret rose à lèvres qui, affirmant sa lumière, souligne la nudité, la quintessencie en quelque sorte. C’est là le rôle de tout artifice - toute vêture est de cet ordre -, que de ravir au regard afin de mieux montrer. Et puisque l’artiste a choisi le titre de « mariage de carnaval », pensons avec lui à cette étrange et double cérémonie : du mariage en tant que fête des corps dénudés, livrés l’un à l’autre dans le recueil de l’amour. Pensons aussi au spectacle du carnaval qui masque les corps sous des atours bariolés alors que les anatomies livrées au débridement de la fête nous sont donnés comme un présent : éclairs de nudité qui se montrent ici et là comme une manière de paradis.

 

   Demeure vêtue, le froid est si vif en tes contrées de l’extrême. Je te dédie mon amitié nue. Puisses-tu en faire bon usage.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher