Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 10:05

On ne reste nullement

à sa fenêtre

aussi longtemps,

pensive,

absorbée,

hors de soi

sans quelque motif

d’inquiétude.

Je regardais

tes longs cils bleus

lissés de khôl,

je les croyais enduits

du givre d’un hiver proche.

Mais l’hiver

n’était-il simplement

en toi,

avec son gel,

sa froidure,

sans même que ta conscience

pût s’enquérir

du ténébreux motif

qui l’installait

en cette basse saison ?

 

Etais-tu parvenue

à une sorte d’étiage

qui t’abandonnait là,

au seuil d’un illisible futur ?

Ainsi sont les frêles esquifs

qui flottent indéfiniment

sur les eaux grises

 des lagunes,

que personne ne voit,

ils sont trop seuls

et leur solitude

ne projette nulle ombre

 sur le monde,

 juste un balancement

pareil au souci logé

au cœur de l’indicible.

 

Tes lèvres,

le beau motif

de tes lèvres,

j’en devinais le dessin,

 ces deux éminences souples

que fardait,

dans la discrétion,

un rouge assagi,

une teinte rose-thé

qui semblait si bien convenir

à ta venue en présence,

le vol à peine marqué

d’un argus

dans l’indécision de l’aube.

 

Et ce cou, si long,

 il me paraissait infini

comme le sont les voluptés

longuement attendues.

Il jouait avec les ombres,

se teintait tantôt de corail,

tantôt de bleuet

ou de pervenche.

 Indiquait-il la variation

de ton humeur,

un rai de plaisir

que voilait, aussitôt,

l’ombre portée

d’un chagrin ?

 Et ce collier de perles

du plus vif éclat,

un rubis illuminant

son écrin,

était-il le signe

d’une élégance réservée,

 d’un désir couvant

sous la cendre ?

 

Combien,

 depuis mon refuge,

ces arbres,

ces touffes de tamaris,

ces lotus qui dépliaient

leurs corolles blanches,

combien je savourais

 la délicieuse vision

 que tu m’offrais,

certes à ton insu,

mais ma gratitude

n’en était nullement réduite.

 

Attentive

 à la douceur

des choses,

 

voici le modeste poème

que j’ai écrit

 au titre de ce qui fut,

qui, jamais,

ne s’est reproduit.

Tous les jours

 je visite ta rue,

 interroge tes volets

sagement repliés,

 le voile de tes rideaux

qui, parfois,

flottent au vent

dans l’air semé

d’effluves printaniers.

 

Jamais je n’ai eu le loisir

de contempler à nouveau

ton si beau profil.

Il se perd aujourd’hui

parmi les caprices

de ma mémoire.

Je te sais là, cependant,

dans cette maison

au crépi jaune,

à la haute façade,

au simple balcon de bois.

Tu es la scansion

de mon temps,

 l’intervalle

qui n’en cesse

de finir,

suspendu entre

chaque seconde,

 ourlant les heures

de mystérieuses arabesques.

 

De réalité,

 tu n’auras plus

que celle

de ces quelques mots

griffonnés à la hâte

sur mes feuilles blanches.

Tu seras mot toi-même,

tu sais ce mot

indéfinissable,

unique,

dont rêve tout poète,

ce mot qui, à lui seul,

résumerait

le tout du monde

et il n’y aurait

plus rien à dire.

 Non,

plus

rien

à

dire !

 

 

Partager cet article
Repost0
16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 10:00
Attentive à la douceur des choses (1° partie)

« Le collier de perles »

Kees Van Dongen

Source : Pinterest

 

***

 

Ce matin-là, sais-tu,

le ciel était d’ivoire

et de vermeil,

ces teintes

qui devaient dire

à ton oreille

la douceur du monde.

J’aurais pu marcher

jusqu’au bord

de l’horizon,

je sais que je t’y aurais

rencontrée.

Te confondant avec

 la simple dragée

d’un nuage,

glissant entre

 deux pellicules d’air.

 

Les rues étaient désertes

et l’ou aurait cru

à une sorte

de renaissance.

C’est un sentiment de plénitude

que de coïncider avec la nature,

de marcher tout au bord du rivage

des êtres et des choses

sans faire plus de trace

qu’un flocon virevoltant

au creux de sa venue.

 

Cela coule infiniment,

cela n’a nul repos,

cela vient de soi

et s’éloigne

dans la juste mesure

du temps.

C’est si étonnant

cette chorégraphie

 si furtive,

ce chant proféré

par des lèvres muettes.

Comme une symphonie

intérieure

qui dilaterait la peau,

ferait se lever

l’écume de la chair.

 

Vois-tu, nous sommes toujours

ces marcheurs d’impossible,

ces minces aventuriers

qui ne vivent

que de sensations

et d’amours promises.

Nous les souhaitons

fructueuses,

emplies de ce nectar

qui façonne nos âmes

du plaisir du doute.

 

J’existe, vois-tu,

 mais tu ne le sais pas.

Tous les jours

je passe dans ta rue.

Une seule fois,

ce matin-là,

 j’ai pu t’apercevoir

accoudée à ta fenêtre,

faisant, dans l’air

qui frissonnait,

des volutes bleues

 

La vision a été courte

mais d’autant plus belle.

Oserais-je seulement

te décrire,

 toi qui n’as guère

que la consistance

d’une vapeur ?

Tes cheveux noirs,

mi courts,

qu’une bande de tissu bleu

retenait,

pareil au flux

d’une vague marine.

Ton regard était

comme perdu

dans l’espace,

deux lentilles sombres

que le jour lissait

de son calme infini.

J’aurais pu demeurer

des heures ainsi,

immobile,

n’ayant plus

ni passé, ni futur,

figé dans ce présent

dont il me plaisait

qu’il se donnât selon

le mode de l’éternité.

 

Comprends-tu,

toi mon Esseulée,

ce curieux état

de fascination

qui s’est emparé

de ma chair

clouée à demeure,

de mon esprit

qui n’avait

guère plus d’agilité

qu’un lointain souvenir

un peu écaillé

 par l’usure du passé ?

Je ne sais combien

de temps

je suis resté

à l’ombre de moi-même,

en cette lisière

du parc crépusculaire

qui cachait à tes yeux

ma peu avouable

curiosité.

 

Certes, j’étais Voyeur,

 mais comment lutter

contre cet irrépressible

sentiment d’exil

qu’aurait été mon retrait ?

Plus même, une fuite,

une désertion de qui j’étais.

La belle clarté s’épanouissait

sur la plaine de tes joues,

y dessinant les broderies

du bonheur.

Mais à quoi donc pensais-tu,

toi l’Immobile,

 toi la Secrète

 qui semblais ne vivre

 qu’au rythme

d’une bien sombre joie ?

Car je ne pouvais douter

qu’elle ne t’habitait

qu’à te conduire au bord

de quelque abîme

dont ton existence

me paraissait être tissée.

 

Partager cet article
Repost0
15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 10:18
Hôtel de la Croix-Blanche et du Grand Pont

"Sans titre", bronze patiné,

 Milan 1987

Marcel Dupertuis

 

*

 

(Libres variations sur le roman « Les Chambres » de Marcel Dupertuis

L’auteur étant Artiste, toute interprétation sera nécessairement relative

 à cette condition qui, partout où un œil discret ne repère que du réel,

celui du peintre et du sculpteur aperçoit de l’art

Commentaires d’extraits)

 

***

 

 

   « Tous les soirs elle retournait à l’Hôtel de la Croix-Blanche et du Grand Pont, dans la nuit étoilée, S., de la fenêtre de la chambre encore imprégnée de son parfum, la voyait lui adresser un dernier salut. Ils travaillèrent ensemble pendant plusieurs jours, soudant, pliant, découpant des formes en tôle d’acier, le dernier travail qu’Inslein voulait présenter aux Beaux-arts avant son départ pour l’Angleterre, quand S. partirait pour Paris.

   C’est lors de l’un des derniers séjours qu’il passait à Université 10, qu’un soir on frappa à la haute porte grise. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il se trouva en face d’Inslein Longuières, élégamment vêtue, dame de la nuit. Mais comment était-ce possible ? Elle était parfumée comme elle l’avait été à la tannerie, S. la suivant dans l’étroit couloir vitré et aussitôt entrés dans la chambre, posant son sac à main verni sur la chaise devant le piano Mand, elle enleva son long manteau noir d’hiver et toute illuminée et sans parole, elle se déshabilla : « Je voudrais être à toi, ce soir, je me marie la semaine prochaine… ! »

   Calmement et avec une élégance aristocratique, grande et nue, elle s’étendit sur le lit avec ses bas fumés, l’attendant et le regardant, la tête posée de côté sur l’oreiller, sans rien dire, que sourire à travers les feuilles du géranium qui fleurissait le bord du lit. »

 

   De façon à ce que l’article qui va suivre puisse se rendre compréhensible, il est nécessaire de le doter d’un rapide avant-propos. L’extrait qui précède nous donne à voir l’espace d’une brève rencontre entre deux Artistes, laquelle rencontre, comme en de telles circonstances, se solde par un acte d’amour qui, peut-être, ne sera nullement reconduit, sorte de lumineux feu de Bengale procédant lui-même à sa propre extinction. Ce que nous souhaiterions montrer, à partir de ce rapide événement, la différence, la séparation, l’abîme même existant entre une donation charnelle dont ce récit est la mise en scène et une donation essentielle que seule la dimension ouverte de l’Art est en mesure de nous offrir.

   Tout fait existentiel est toujours-déjà-là, nous voulons dire au passé, au présent, au futur, au simple motif que ce qui se produit est à entendre telle une nécessité qui voulait se dresser contre un hasard, une puissance qui vibrionnait dans le lointain, impatiente de surgir au plein de son acte. Reprenant une célèbre formule nietzschéenne et la reformulant selon une signification neuve, il s’agirait d’un « éternel retour du même », ceci voulant manifester, ici, ce qui ne pouvait qu’avoir lieu, dont hier était la préparation, aujourd’hui la demeure factuelle, demain le souvenir qui n’est jamais qu’un acte différé, remis à l’alchimie mémorielle. Ceci donc qui a eu lieu et temps ne pouvait que faire se conjoindre, en une unique fusion, deux destins humains réunis, par la grâce de l’amour, fût-il seulement tressé de motifs contingents et de désirs immédiats. Cet acte, qui brille telle une gemme dans la nuit noire et froide où les hommes avancent à l’aveugle, cette brusque pulsion qui trouve sa délivrance, son point d’acmé, sa résolution, on peut en suivre la trace apparente tout au long des événements qui ne sont que la répétition de l’épisode terminal. Tout ceci mûrit dans le silence, comme un fruit délicat parvient à sa plénitude sous quelque treillis protecteur.

   Le parfum est le premier signe visible, que suit le salut de la main que S. observe depuis la fenêtre de sa chambre. Chambre fantasmatique adossée à la ville réelle mais pleine de promesses, aussi bien de tentations, de désirs qui vivent à l’entour de l’imaginaire. Et que veut donc dire le travail en commun, la découpe et le pliage des tôles, leur soudure, si ce n’est, au fond des consciences, la lente et heureuse élaboration du patron de l’amour, l’assemblage anticipateur des pièces qui en composent le puzzle complexe ? Alors il y a un jeu de connivences croisées, de gestes compris à demi, peut-être de mimiques signant l’émoi, d’actions abolissant ce temps parcellisé qui ne demande qu’à trouver le site de son recueil. Peut-être des paroles à double sens, dont nul n’est dupe, d’allusions papillonnant, folâtrant dans un genre d’insouciance simplement liée au fait que ce qui doit s’accomplir, toujours s’accomplit. Etrange énoncé, certes qui, d’un côté promet la félicité, de l’autre ôte toute liberté puisqu’il semblerait que tout soit déjà joué, que tout s’emboîte dans une manière d’implacable mécanique. Oui, la vie, la mort sont déjà jouées, il nous faut en faire notre deuil !

   Tout ce qui se passe ici fait inévitablement penser à une scène de théâtre sur laquelle les acteurs répètent leurs rôles, puis le jouent à la mesure près, jusqu’à l’instant où le grand rideau pourpre se refermant, tout a été dit de ce qui était à dire. Et, ici, il nous faut revenir à cette notion de donation charnelle, à ces deux rocs biologiques qui s’unissent, figures destinales dépassées par l’événement qu’elles ont suscité. Tout est enchaînement de causes et de conséquences, tout est réglé avec la précision d’un métronome, tout est infiniment prévisible. Aussi bien les caresses de l’amour que la décroissance de la volupté, la tristesse consécutive au terrible coït, nul n’en sort indemne.  Peut-être est-on simplement lesté du poids supplémentaire d’une finitude qui vient de découvrir l’un de ses rouages, sans doute le plus efficient pour mesurer la hauteur du drame qui domine et contraint la condition humaine. Ceci ne peut être évité et l’explication en est que, quoique nous fassions, nous sommes des êtres matériels, des esprits réifiés, des âmes pesantes qui ne trouvent leur explication qu’à l’exactitude d’une logique, leur justification à la lumière de la raison.

   C’est là, au seuil du précipice, que nous entendons soudain la dialectique qui place d’un côté le logique, de l’autre l’ontologique. Décalons la scène, maintenons l’Artiste à sa place. Substituons à l’image de la belle, charnelle, matérielle Inslein Longuières celle de l’Art en sa parution, de l’Art en son irremplaçable donation. Dès ici se confrontent ce qui, déjà a été annoncé, donation charnelle contre donation essentielle. Dès cette permutation qui rebat les cartes, fait glisser le sens, nous sentons bien, d’une manière parfaitement intuitive, que nous ne sommes plus sur le même sol, que les valeurs se sont transmutées en des principes plus élevés, que nous ne verrons plus les choses d’un même regard. Si la relation de S. à Inslein s’inscrivait dans le cadre simplement « naturel » des liaisons « terrestres », voici que du « céleste » surgit  d’on ne sait où, que tout ce qui motivait la rencontre, qui pouvait se relier à des arguments logiques et à des références spatio-temporelles (tel lieu, tel motif  fondateurs de tel événement), à des explications de l’ordre de l’avoir (posséder ce qui, jusqu’ici, ne se donnait que dans la différence), à des contextes strictement existentiels (dépasser la contingence pour acquérir un simulacre de liberté), tout ceci se dissout afin de laisser place à cette diaphanéité de l’être, afin de surgir dans ce mystérieux monde des essences qui toujours échappe à mesure que l’on essaie d’en saisir la pulpe intime. Car s’il y a bien une énigme, c’est celle qui unit l’Artiste à l’Art, dont l’Artiste lui-même ne pourrait rendre compte pour la simple raison qu’impliqué dans l’acte qui le transcende il ne possède aucun moyen d’en évaluer la nature, de se constituer extérieur à l’œuvre qu’il édifie à même le foyer de sa propre subjectivité.

   Et il n’est guère plus facile, pour nous les Voyeurs, d’échapper à notre posture de simples méditants-contemplatifs. Bien plutôt, la loi d’exactitude exigerait que nous fussions des créateurs de concepts lucides que confirmerait aussitôt quelque vérité indépassable. Tout au plus pouvons-nous tenter d’apercevoir quelque chose au travers d’un troublant sfumato, autrement dit une irisation de la pensée aux indéfinissables contours. Car l’art a ceci de particulier qu’il se dissimule toujours derrière l’œuvre et n’apparaît que dans la trace cendrée de son clair-obscur. C’est ainsi, l’être-des-choses, surtout dans le domaine des fondements, est en permanent voilement de soi, en constant effacement. Pour cette raison, il est toujours demandé à celui qui est préoccupé d’esthétique, de creuser le sol de ses recherches, faute de quoi il ne pourrait découvrir qu’une vapeur, un tremblement, le sillage discret d’une comète mais non la comète pleine et entière, sa lumière, sa puissance.

   Si la liaison pouvait aisément se dire en termes d’existence dans le cadre romanesque, il devient plus malaisé de tâcher d’en dresser la possible topologie au cours des hypothèses d’une pensée théorique. Ceci trouve une claire explication au motif que nos paradigmes habituels de saisie du réel, temps et espace, n’ont ici, au cœur de la signifiance artistique, plus aucune valeur. Ils ne sont que de vagues fumées se dissipant dans le marais illisible d’un univers qui toujours recule et ne livre nullement le chiffre qui serait signifiant, ouvrirait quelque clarté dans la densité ombreuse de l’inconnu.

   Mais il nous faut partir de la seule dimension qui nous soit accessible, à savoir celle de l’Artiste. Toujours, jusqu’ici, et depuis des temps anciens, c’est la notion de génie qui a été mise en avant à des fins d’explication d’une possibilité d’existence pour l’Art. Or l’acception de ce mot possède un empan si vaste de signification englobant, tout à la fois « divinité, être surnaturel ou allégorique » et, d’une façon plus précise « ensemble des aptitudes innées, des facultés intellectuelles, des dispositions morales », que l’on se réfère à un pouvoir ténébreux dont certains humains seraient pourvus sans que l’on puisse en quelque manière en définir la qualité précise. Il y a, le plus souvent, confusion entre ces deux niveaux de sens, le génie apparaissant comme un être de l’éther pourvu de dons singuliers inaccessibles au commun des mortels. Mais le génie, en vérité est homme parmi les hommes, sans doute est-ce l’éclairement de son regard qui le rend différent.

   Il y a sans doute une approche possible du génie si l’on considère la nature même de la relation qu’entretient l’Artiste avec son œuvre. L’image qui vient en premier est celle d’un parallèle à établir avec la dyade Mère-Enfant, (peut-être ne s’agit-il que d’en reproduire l’exception ?), manière de nécessité fusionnelle qui lie, dans la pure passion, une chair née d’une autre chair, une chair ayant donné site à son propre prolongement, tout ceci vécu possiblement, au plan de l’inconscient, en tant que promesse d’éternité. Mais que serait donc une œuvre accomplie si ce n’était de transcender le temps humain pour en faire un temps « divin », ce dernier fût-il cerné, le plus souvent, d’immanence ? Il y a nécessité d’élévation de l’œuvre hors la mesure de la mondéité. Il y a nécessité, pour le Regardeur, de s’arracher à la pesanteur terrestre qui rabat toujours les choses dans une lourde gangue d’inconscience, sinon de stupeur.

  Que l’on pense simplement aux couples célèbres, Samson et Dalila, Faust et Marguerite, Hamlet et Ophélie, Dante et Béatrice, et surtout Orphée et Eurydice, certainement l’exemple le plus explicatif de ce que nous voulons donner à entendre, cette trace indélébile, cette empreinte ineffaçable de l’Art que l’on retrouve condensées dans toute poésie orphique, archétype du don et de la perte, couple irrémédiablement séparé par le Destin qui n’a voulu que n’apparaisse le terme d’une création, sans doute d’une filiation, d’un devenir. Une œuvre en suspens que la douloureuse mémoire d’Orphée restituera au foyer d’une chair meurtrie. Imaginons seulement la séparation des Amants avant que ne se produise l’acte ultime de leur rencontre, S. et Inslein mourant au seuil de leur désir respectif. Imaginons seulement l’Artiste interrompu, pour quelque cause, dans son travail d’achèvement d’une œuvre. Ainsi perdure une souffrance qui est logée au cœur même de la création. Nulle œuvre sans douleur, sinon la remise au monde d’un objet sans réelle valeur, simulacre d’une production qui n’atteint nullement son but, complaisance ou simple tromperie de soi.

   Est-ce tout ceci qui traverse « Les Chambres » de Marcel Dupertuis ou bien est-ce simplefantaisie interprétative ? Certes, il existe deux niveaux de lecture : un premier inséré dans le pur factuel et alors tout le contenu de cette méditation s’efface, ou bien un second niveau qui cherche à deviner le parcours de l’essence au milieu des afflux multiples de l’exister. Il ne peut y avoir de « voie royale » que celle que l’on détermine en conscience, au gré de ses propres affinités. Pour ce qui est du concept de génie, il nous faut sans doute le reporter à la haute figure d’Orphée, l’envisager tel l’amoureux passionné qui ne fait qu’attendre son Eurydice, souffrir d’une absence, souffrir aussi intensément d’une rencontre dont il ne peut savoir si elle aura un lendemain, aller jusqu’au risque de la perte sans possibilité aucune d’un retour. C’est à cette pointe extrême que l’Art trouve le lieu de sa belle et unique manifestation. C’est certainement à ce jeu éminemment existentiel-essentiel que se livraient S. et Inslein, le sachant ou non, redoutant l’épreuve ou touchant la plénitude à seulement en envisager l’infinie ressource.

   Si le génie est donc profondément de nature orphique, ce dont nous pouvons faire l’hypothèse, l’Artiste est celui qui, réactualisant dans son travail le double visage de la donation-perte nous enlève de notre sol nourricier pour nous transporter en un autre où nous demeurerons sous la pure puissance de la fascination et du drame qui tissent toute interrogation. Ni lieu de pure félicité. Ni lieu d’un mortel tragique. Seulement la distance de l’un à l’autre. Seulement l’intervalle qui nous situe au-dessus de l’abîme. Le rôle ontologique de l’Artiste, produire cet être hybride qui ne vit que de ses propres contradictions, ne se sent exister qu’au rythme de ses flux contraires. L’œuvre est toujours le lieu de ces tensions, le foyer de leur impossible résolution. L’Artiste est un passeur, un médiateur. Il soutient ce grand écart entre ombre et lumière. Il est à l’intersection dont il cherche à nous montrer que l’un cache l’autre, que l’un est toujours en demande de l’autre. L’Un : l’Artiste. L’Autre : l’Oeuvre. Car il y a toujours altérité. Car la fusion n’est possible qu’imaginaire. Sinon l’Artiste serait l’Art et n’aurait à éprouver cette lacune qui l’attire et l’aveugle. Car l’Artiste n’aurait nullement à créer puisqu’il serait la création elle-même.

   C’est à l’aune de ce mouvement incessant, de cette constante oscillation, de cette diastole-systole que tout s’anime et prend sens. Ce que le génie de tout Artiste a en charge, ouvrir notre intelligence à celle du monde, déployer en un seul et même mouvement la cime et l’abîme, l’impossible et le possible, faire se conjoindre le proche et le lointain, en un mot initier le suspens au gré duquel nous voudrons toujours regarder et savoir. L’Art ne présenterait nul intérêt s’il ne nous questionnait. Plus il nous interroge profondément, plus il atteint sa cible. Si l’Art nous laissait muets, alors que seraient les Musées sinon des genres de Musées Grévin habités de mannequins de cire, l’exact contraire de toute vérité, de castelets sans voix ni marionnettes, des espaces de désolation plus vides que des déserts ? Habiter une chambre n’est-ce pas ceci : y poser le silence d’une toile blanche, se dénuder, se dépouiller à l’extrême, tapisser de sa chair le seuil disponible d’un monde, tendre sa peau à la manière d’un parchemin, laisser s’y inscrire les signes au gré desquels nous sommes hommes, écouter son Eurydice, la sauver des flammes de l’enfer. Oui, ceci est possible et ne dépend que de nous. Nul ne nous empêche de nous lever !

Partager cet article
Repost0
12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 10:38
Université 10

« Trittico 1 » - 1999

Olio su tela

Marcel Dupertuis

 

*

 

(Libres variations sur le roman « Les Chambres » de Marcel Dupertuis

L’auteur étant Artiste, toute interprétation sera nécessairement relative

 à cette condition qui, partout où un œil discret ne repère que du réel,

celui du peintre et du sculpteur aperçoit de l’art

Commentaires d’extraits)

 

***

 

 

   « Comme à la Vallombreuse, jamais il n’avait pénétré dans la grande maison de maître sise devant son parc doucement incliné. Il suivait alors discrètement l’allée longeant les buissons de buis, puis pénétrait dans son atelier provisoire, attenant à celui de Miriam. » (C’est moi qui souligne).

   L’entrée dans ce texte se fera d’emblée à l’ombre d’une double figure dont est investie Miriam, celle d’une sensualité profuse que redouble l’image, peut-être inconsciente, de la Muse. Déjà, combien ce beau nom de « Vallombreuse », même s’il évoque un autre lieu que celui qui est décrit ici, nous situe dans les marges mouvantes du romanesque. A simplement l’écouter, à l’entendre chanter, nous pourrions mettre en scène les amours d’un écrivain et de sa belle égérie. Ou bien d’un artiste et de son inspiratrice. Sans doute est-ce de ceci dont il est question, en témoigne l’émotion, le bouleversement dont S. est atteint à la seule pensée de celle qui habite son imaginaire et paraît l’embraser. On n’est nullement artiste à demeurer à l’étroit dans la bogue de ses sentiments, à se dissimuler le trouble dont est chargé l’instant de la rencontre, une longue zébrure dans la nuit du doute, un soudain éclairement des ombres qui, toujours, se font pressantes, pour qui vit au rythme des matières picturales, des désirs qui s’y logent, des projets qui y prennent assise. Outre la connotation éminemment sexuelle du verbe « pénétrer », repris à quelques mots de distance, c’est d’une étrange « pénétration » d’un modeste portier d’hôtel - le gagne-pain du moment de S. -, dans un domaine qui n’est nullement le sien, qui crée quelque inquiétude mais aussi quelque visible fascination. Quant à la notation, « atelier provisoire, attenant à celui de Miriam », qui pourrait paraître furtive et dépourvue d’intérêt, elle révèle cette dépendance, cette remise de son propre sort entre des mains bien étrangères dont, sans doute, on eût souhaité d’autres gestes que ceux, plastiques, appliqués sur la peau vibrante de la toile.

   « Un soir d’arrière-automne où il travaillait à sa mosaïque, elle le conviait à visiter son atelier. Il y découvrait déjà de l’extérieur à travers la haute porte vitrée et dans le rayon d’une forte lampe suspendue, un chevalet à manivelle comme il en rêvait, sur lequel une grande toile ; une figure masculine assise et légèrement décentrée était déjà ébauchée. »

   Comment trouver climatique mieux imprégnée de sensibilité et d’affectivité, peut-être teintée d’un brin de pathos, que cet « arrière-automne » aux feux mourants, cette ténébreuse ligne plongeant déjà dans la froidure hivernale, métaphore s’il en est des choses finissantes, parfois les plus belles amours n’y résistent pas. Que S., entrant au vif de la lumière dans cet atelier où le chevalet portait une image d’homme ait éprouvé quelque pincement au cœur, si ce n’est une pointe de jalousie ne nous étonnerait nullement. Il y a là, comme une soudaine ambiance de tragédie antique où le héros, découvrant son rival, dévoile, en un seul empan de la vue, la verticalité d’un destin dont il faudra bien affronter la réalité. Laquelle, comme chacun sait, est « cruelle » !

   « Il se détachait sur cette toile verticale, une peinture brune, verdâtre et ocre jaune, comme aurait pu le faire, mais avec plus d’assurance Auberjonois, la haute figure de Miriam en blouse blanche, comme elle l’était toujours à l’école des Beaux-arts, sur laquelle croulait son abondante chevelure noire comme du jais, un pinceau brosse à la main. »

   Ici, nous ne pouvons plus mettre en doute le magnétisme, la troublante aimantation à l’aune desquels S. perçoit cette « haute figure », prédicat d’exception pour une Déesse, une femme certes de ce monde-ci, mais rehaussée par son statut social, cette bourgeoisie qui attire et, en un même mouvement, écarte ceux qui ne sont pas issus du sérail. Combien alors, il nous est facile de saisir cette attitude complexe entremêlée de « crainte et tremblement » pour parodier le titre de l’ouvrage de Kierkegaard, cet initiateur d’une des premières formes de l’existentialisme.

    Oui, c’est bien l’existence de S. qui se déroule devant nous avec ses zones d’ombre, la modestie d’une condition artisanale dont la réalisation de la mosaïque semble être l’emblème, ses zones de lumière avec cette femme « en blouse blanche », virginale et visage, tout à la fois, massivement érotique, voyez cet adjectif « croulait » qui n’est nullement une dénotation réaliste mais une connotation « lourde » de sens. On sent, parallèlement à cette vie enferrée dans ses inévitables contingences, un réel plaisir esthétique constitué par la dénomination des teintes, seusualisme visuo-tactile qui transparaît en maints endroits du roman. Et l’approche des sens ne se limite nullement au voir et au toucher mais couvre l’entièreté de la gamme sensible, l’auditive et l’odorante comprises :

  « Le quinzième quatuor de Beethoven le surprenait par sa puissance, à peine la haute porte entr’ouverte, ainsi que la bouffée d’une agréable et moite chaleur, les odeurs de la cigarette blonde et celle d’un parfum capiteux mélangés à celles de l’huile de lin et de la térébenthine. »

   Les sensations sont si clairement manifestées qu’il s’agit tout simplement d’une érotisation sans fard du monde environnant, dont le cogito pourrait s’énoncer de la manière suivante : « Je désire, donc je suis. » Je désire l’ivresse musicale. Je désire « l’agréable et moite chaleur » dont il n’est nullement besoin de tracer le transparent portrait. Je désire la fragrance du « parfum capiteux », identifié, en cet instant, à un seul être. Je désire les odeurs musquées de la peinture qui sont comme un second instinct pour qui s’éprouve en tant qu’artiste. Je « désire le désir » pour trouver une chute tautologique qui englobe cet univers de l’atelier. Et la polyphonie, la polyrythmie de cette scène sont si étonnantes, si complexes, si intimement imbriquées, qu’il faudrait créer un néologisme du genre « senxualité » pour faire se conjoindre vertige des sens et trouble d’une libido mise à rude épreuve. Se relève-t-on jamais d’un tel événement ?

   Et maintenant, il convient de s’arrêter sur ce long morceau d’anthologie qui mêle, en une seule et même unité, la passion de l’art dont la Muse est l’initiatrice, le Peintre l’officiant et les relations ambiguës de ce couple que d’aucuns jugeraient « illégitime », que les experts reconnaîtraient pour ce qu’elles sont, à savoir la fusion du mystique avec son dieu, de l’alchimiste avec sa pierre philosophale, de l’artiste avec sa toile, cette merveilleuse symbiose qui conduit les amants bien au-delà d’eux-mêmes dans des contrées mystérieuses, ailées, magiques dont, peut-être, jamais ils ne reviennent :

   « Concentrés sur la peinture qu’elle devait absolument finir au plus vite, ils échangèrent longuement des propos, et d’un avis à l’autre, encouragé par Miriam qui ne savait plus comment poursuivre ses reprises, il prit avec un certain plaisir un large pinceau langue de chat, pénétrant à son tour activement dans ce monde nostalgique qui imprégnait si profondément les peintres de la région romande, ne sachant plus, en ce moment de la nuit, s’il s’agissait d’un acte pictural ou amoureux. Si étroitement unis dans cette grisante ambiance passéiste et bourgeoise, ils ne voyaient le temps passer, et après un casse-croûte vers minuit, ils prolongèrent cette peinture à quatre mains jusqu’au matin à cinq heures. Lasse comme après l’amour, Miriam lui proposait de prendre le petit-déjeuner à la maison, comme s’ils étaient devenus en une seule nuit de peinture, un couple en parfaite osmose, oubliant tout ce qui les entourait. »

   Au regard des occurrences au travers desquelles se manifeste la « senxualité », nous ne soulignerons aucun lexique particulier, il faudrait tout mettre en exergue, nous contentant de conclure par ces quelques considérations générales et non définitives, il y aurait tant à dire ! 

   Il nous semble opportun de proposer l’équation suivante, en une manière d’équivalence absolue des termes, des valeurs ontologiques respectives :

 

AMOUR = ART = SENS = IN-FINITUDE

 

Nul Art sans Amour

Nul Amour sans Art

Nul Amour et Art sans Sens

Nul Sens sans Amour et Art

Amour + Art + Sens =

effacement de la finitude humaine.

 

*

 

(Le triptyque de Marcel Dupertuis figurant à l’initiale de ce texte

nous paraît contenir, en sa prose plastique, qui est aussi prose du monde,

cette très étrange « senxualité » dont, nous tous, les Vivants, sommes atteints

en notre chair intime. Nous en éprouvons le subtil foisonnement, la mystérieuse

et jouissive pluralité. Ainsi sommes-nous VIVANTS !

 

 

 

Partager cet article
Repost0
9 janvier 2020 4 09 /01 /janvier /2020 11:17
La chambre au nord

                                                                            Senza titolo

                                                                               Bronze

                                                                        Marcel Dupertuis

 

*

 

(Libres variations sur le roman « Les Chambres » de Marcel Dupertuis

L’auteur étant Artiste, toute interprétation sera nécessairement relative

 à cette condition qui, partout où un œil discret ne repère que du réel,

celui du peintre et du sculpteur aperçoit de l’art

« Psychanalyse » d’un extrait)

 

***

 

   « Au fond du couloir, la chambre inoccupée depuis bien longtemps se trouvait dans une semi-obscurité, la fenêtre s’ouvrant sur de larges feuilles d’un lierre humide et luisant, léchant les vitres, telle une présence fantasmagorique en pays nordique. On devait passer devant un petit évier en faïence craquelée pour aller vers elle, car S. avait installé un panneau de bois sur des tréteaux, l’indispensable table de travail, parallèle au lit et divisant l’espace, ne laissant la place qu’à deux étroits couloirs, l’un servant de recul pour la peinture posée sur un chevalet de campagne ainsi qu’à l’accès au lit, et l’autre pour entrouvrir la fenêtre ou dessiner à la table, imaginant un modèle étendu sur le lit. »

 

**

 

   L’art, tout art, ne se décèle simplement là, tout au bout d’un clair horizon dans la blancheur de la lumière. Toujours l’art se fait discret, l’art se fait chose innommable qu’il faut tâcher de nommer (mais y réussit-on ?), faille d’ombre qu’il faut porter au jour de l’entendement. Son lieu est, celui, hors du monde habituel, salle de musée où ne filtre qu’une clarté mesurée, le plus souvent habilement dosée par un œil exercé aux subtilités de la mise en scène que l’on nomme aujourd’hui « muséographie ». L’œuvre doit paraître douée d’une infinie liberté, comme si, naissant d’elle-même, elle n’avait nul compte à rendre à quiconque, ni à ses Voyeurs, ni à Celui qui l’a créée et doit, en quelque sorte, demeurer en deuil d’elle, l’exigeante, la plus forte que lui, la plus forte que tout autre, elle qui sort du lieu commun pour gagner l’altitude de la cimaise.    Pour cette raison d’un genre d’inaccessibilité à la fois de l’œuvre, à la fois de l’art, le chemin qui conduit à leur sombre mystère emprunte la voie étrange pareille à celle d’un fond de couloir qui cacherait, en sa mutique présence, ce qui jamais n’est visible, seulement sa manifestation, telle gravure au plein de son encre, telle peinture réduite parfois à une seule teinte, telle sculpture, enroulement sur soi du sens, tel ce bronze patiné « Senza titolo », le bien nommé car l’on ne saurait attribuer de réel prédicat à ce qui ne saurait en recevoir, manière de concept replié sur lui-même, sur l’indicible. Simple touche, fleuret moucheté, approche tactile sans autre motif qu’un frisson ressenti au centre de l’âme.

   Initier le procès d’une œuvre, c’est lui ouvrir le lieu d’une chambre inoccupée, autrement dit lui constituer un espace neuf à partir duquel, en une efflorescence virginale, elle puisse se reconnaître en tant que sa propre singularité. Que deviendrait-elle dans une chambre multiple soumise aux regards qui l’alièneraient avant même qu’elle ne paraisse dans sa forme ébauchée, puis dans sa forme terminale ? Déjà le regard de l’Artiste serait presque de trop, tant la création demande ce sublime clair-obscur que l’Auteur nous propose dans une semi-obscurité aussi rassurante que nécessaire. Le Centenaire Pierre Soulages ne disposait-il un galet devant la porte de son atelier pour signifier qu’une œuvre en train de se faire, ne tolérait nulle visite, nul regard inquisiteur qui auraient brisé le cercle des affinités électives instaurées de Celui-qui-ouvre, à ceci qui est œuvré ? Il y a comme un acte de nature profondément sexuelle qui s’établit de l’Actant à l’acté. Les « Voyeurs » seront pour plus tard lorsque la fièvre retombée, la libido canalisée, l’œuvre se donnera à voir tel le prodige d’une rencontre unique, dont le destin, scellé une fois pour toutes, ne retournera jamais à son état antérieur. Le depuis bien longtemps introduit par le Romancier (de sa propre vie) constitue le signe en direction de cette temporalité qui a été, unique instant si semblable à l’irruption de la semence mâle dans l’ovule qui l’attend afin que, fécondée, quelque chose puisse surgir dans le champ universel des signes.

   Et que dire de la Nature, cette Nature tant imitée par les Anciens, tant décriée par les Modernes dans leur quête du Mouvement Abstrait ? Elle est là, au large de la chambre, sous les espèces d’un lierre humide et luisant, léchant les vitres, acte si proche d’un désir, d’une sensualité, d’un appétit qui seraient à la limite d’une offense, d’une mondéité déplacée. L’œuvre d’art authentique est bien plus proche d’une ascèse que d’agapes entre carabins. Nous voulons ici parler des seuls motifs qui puissent s’installer dans l’intervalle situé entre l’Artiste et son œuvre, à savoir la simplicité, le dénuement, le libre lieu qui seront les assises mêmes de la création, sa pureté, son exigence, son authenticité. Un petit évier en faïence craquelée, n’est-il, ici, l’indication du modeste qui se donne comme la seule présence possible dans le silence de l’atelier, ce dernier consistât-il en une chambre anonyme, de simple facture, à l’écart des turbulences du monde ?

   Face à ce qui va surgir, bien plutôt que d’en appeler au concept, à la ressource intellective pure, il convient de se laisser aller avec confiance à ce que dicte en nous la pensée que nous pouvons qualifier « d’artisanale », bien évidemment à l’écart de toute notion péjorative. Un panneau de bois sur des tréteaux fera office de table sur laquelle tracer esquisses, dessins, sans doute préparer les pigments et broyer les couleurs. Il y a toujours un ressenti intimement sensuel qui relie la main de l’homme à la matière qu’il façonne et met en forme. Voyez le forgeron qui mate un acier porté au rouge. Voyez le potier malaxant sa motte d’argile. Voyez l’ébéniste qui flatte de la paume de la main la peau souple d’un noyer ou les nervures rétives d’un chêne. Être relié est ceci, ne faire qu’un avec ce que l’on façonne afin que, la dualité surmontée, ce morceau de bois, cette pliure de bronze ne vous soient plus étrangers mais fassent partie de vous au même titre que les organes qui vous accompagnent depuis votre naissance.

   L’indispensable table de travail, parallèle au lit et divisant l’espace. Pourrait-on mieux dire le vivant trait d’union qui attache l’Artiste à son univers propre, en quelque sorte son naturel prolongement ? L’espace, cette figure indépassable de notre attachement au monde, consentirions-nous que ce soit l’homme qui décide de sa division alors que cette tâche semble incomber à la seule matière inanimée de la table ? Serait-ce l’homme qui se réifie ou bien la matière qui se spiritualise ? De toute évidence nous avons à retenir la seconde partie de l’énoncé en tant que proposition s’approchant de quelque vérité. Il faut que le lourd devienne léger, que l’opaque se métamorphose en diaphane, que le corps serré consente à s’ouvrir.

   C’est seulement dans cette étrange opération de désubstantialisation que l’art peut trouver le lieu de son effectuation. Et il est heureux que cette mission insigne revienne à la modicité de la table. Investir tel objet de ce pouvoir, c’est tout simplement accorder place à une valeur thaumaturgique de la matière, elle qui s’évanouit pour laisser place, précisément, à de l’invisible. La matière ne serait-elle nullement investie de cette puissance, comment donc pourrait-on expliquer qu’une huile ou une gouache, un fer, un plâtre, une terre soient à même de constituer le tremplin des essences qu’ils libèrent dans la figuration artistique ? C’est certes une étrange alchimie, inexplicable, obscure, mais contentons-nous de constater la quintessence à défaut de pouvoir l’expliquer.

   Quant aux deux étroits couloirs, n’indiquent-ils cette condensation de l’espace qui résulte de la confiance, de la proximité de l’Artiste auprès de ce qu’il transforme et fonde, pour la première fois, parmi le peuple prolixe et indistincts des étants ?  Oui, paradoxalement, « étroitesse » se livre tel ses antonymes, « ampleur », « vastité », « déploiement ». car c’est bien d’une « étroitesse », du motif indigent du départ, peut-être le simple trait sur une feuille, la courbe d’une ficelle, l’ombre projetée sur un mur que croîtra la promise à son être, cette forme artistique qui est, à elle-même, son propre avenir. Et que nous disent ces singuliers couloirs ? D’abord que l’un sert de recul pour la peinture posée sur un chevalet de campagne. Que l’un est donc entièrement et uniquement voué à l’œuvre picturale dont il s’agit d’estimer l’état d’avancement à l’aune d’un recul. Spatial en première instance. Temporel en seconde car nul ne peut douter que dans cet acte de jugement oculaire l’Artiste ne fasse défiler, sur la sombre paroi de son inconscient, à la manière de la Caverne Platonicienne, tous les artefacts, les essaims d’images, les siennes et celles de ses prédécesseurs, Maîtres illustres, qui peuplent nécessairement l’horizon de son souci. Et la précision qui suit, ainsi qu’à l’accès au lit, doit être prise « au pied de la lettre », si ceci peut se dire, estimée à sa juste valeur à l’aune de la proximité qui est établie entre peinture et lit. Ceci  énoncé différemment : entre création artistique et sexualité. En effet, on ne peut innocemment associer la toile au lit sans que ne vienne à l’esprit du lecteur cette libidinale relation qui, certes, n’est nullement un fait nouveau mais qui, ici, est mise en lumière au gré de cette confluence de l’ouvrage à porter au jour et de la couche dont cet ouvrage paraît la nécessaire résultante.

   Ecoutons Léo Steinberg à propos des « Demoiselles d’Avignon » : « Ce tableau est tout entier une métaphore sexuelle. Picasso aura usé de tout son art pour en articuler l'érotique. Forme explosive et contenu érotique deviennent réciproquement métaphores l'un de l'autre. Pour Picasso, peindre et faire l'amour c'est la même chose. » (C’est nous qui soulignons). Pouvons-nous appliquer cette vigoureuse assertion à l’œuvre de Marcel Dupertuis et au roman qui en est, en quelque sorte, l’ombre portée ? Nous le croyons. S’il n’en était ainsi il faudrait reporter son écriture juxtaposant lit et peinture à l’expression d’un lapsus. Mais on le sait bien, depuis au moins l’invention de la psychanalyse, le lapsus est plus vif que la parole vive, en un mot il en est le substitut pour la simple raison qu’il est plus proche d’une vérité qui n’en devient que plus réelle au motif de sa dissimulation, ainsi se montre-t-elle sans apprêt, toute nue, ce qui est bien le propre de toute vérité. Et qui donc oserait nous contredire, prétextant une interprétation fallacieuse, alors que la touche finale de cet extrait nous livre son Auteur imaginant un modèle étendu sur le lit ? Il faudrait être vraiment de mauvaise foi ou bien dépourvu du sens commun, lequel, en toute parole, décèle souvent bien plus qu’elle n’a voulu dire.

   Le commentaire de ce texte placé à l’incipit du roman trouvera ici sa chute, sur cette note amoureuse qu’entendent aussi bien les amateurs d’art, les esthètes en tous genres que l’ordinaire des mortels. Tous s’endorment y pensant, se réveillent de même. L’intervalle n’étant qu’une identique sourdine dont, à l’état de veille, ils n’osent évoquer le contenu pour de nobles motifs de pudeur.

Lisez donc « Les Chambres »,

cela ne parle que de cela,

de l’amour de la vie,

de l’amour de l’art,

de l’amour des femmes.

Y aurait-il plus beau dessein

pour l’humaine condition ?

 

 

 

Partager cet article
Repost0
2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 09:50
 Le roman d’une Veuve Noire

                           Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

« L’aube d’une absence », avais-je pensé, vous apercevant dans le demi-deuil de cette terrasse ombreuse. C’était curieux cette forme de vous que vous adressiez au monde. Jamais, dans ma vie semée d’aventures, je n’avais vu pareille esquisse si proche de la disparition. La lumière n’était nullement lumière mais traînée fuligineuse, sans doute semblable à ces « Ames mortes », à cette sombre représentation de l’enfer existentiel décrit par Gogol. Etiez-vous réellement en enfer ? Pour quel péché, quelle faute que vous ne sembliez pouvoir expier ? Mon âme romantique eut tôt fait de dresser à votre intention une haute dramaturgie. Vous ne pouviez être qu’en proie au doute, au questionnement sans fin, peut-être abandonnée par votre Amant, manière de feuille morte bousculée par le vent.

   C’était surtout votre immobilité qui m’atteignait, comme si l’espace soudain étréci vous avait enveloppée dans une étroite tunique, une camisole pour tout dire, votre destin paraissant figé dans une manifeste impossibilité de vous affranchir de sa pesante diction. Tout autour de vous, rien ne pouvait figurer que le vide. Je pensais alors, d’une manière métaphorique, à ces taches d’huile irisées qui chassent au loin tout liquide, toute eau voulant s’inscrire dans leur mystérieux domaine. Aussi, à l’image de deux aimants de pôles identiques qui créent un irrépressible champ de répulsion. Tout le contraire de ces fameuses « affinités électives » qui rapprochent étrangement les êtres à leur insu, sans qu’aucune hypothèse rationnelle ne puisse se déduire de cette attraction passionnée. Une pure effervescence de deux cheminements appelés à confluer, à ne plus connaître leurs propres limites, à se fondre l’un dans l’autre comme s’il en avait été décidé ainsi de toute éternité.

   L’espace n’était nullement l’espace. Cloué qu’il était en ce lieu d’étonnante sidération. Une intime et profonde réflexion m’invitait à me tenir sur mes gardes, à ne nullement franchir la limite de votre domaine comme si un invisible magnétisme m’eût soudain placé sous votre domination sans qu’il me fût possible de jamais m’en affranchir. Et, du reste, tous mes essais de rationalisation, de logique, échouaient au rivage du cercle dans lequel vous étiez confinée. Insecte pris dans son bloc de résine, vous n’offriez au monde que cette forme glacée, hors de toute vision ordinaire, pareille à ces origamis japonais, pliure d’une figure de soi sur soi jusqu’au terme d’une déconcertante incompréhension. C’était bien ceci, vous étiez un genre de barbacane à l’angle de quelque forteresse, une tour ronde dont on aurait occlus les fines meurtrières, il ne demeurait que cette sourde puissance, cette énergie interne dont, parfois, je devinais l’impatience, comme un murmure qui enflait et devait se presser tout au bord de votre peau sans pouvoir en franchir l’écran opaque, sans doute douloureux. Nul n’aurait pu demeurer en cet état d’affliction qu’au risque de sa propre perte. En raison de ceci, je vous croyais personnage de fiction, un de ceux qu’à longueur de journée distillait mon cerveau embrumé, ce réseau illisible, y compris pour ma propre pensée.

   Mais n’étais-je en train de bâtir, de toutes pièces, une scène dont les tréteaux de fragile constitution ne pourraient longtemps soutenir l’épreuve à laquelle ils étaient soumis ? Il faut dire, mon champ de vision était si étréci et quoique m’étant hissé sur une chaise, la perspective que m’offrait la tabatière débordant à peine du toit, infligeait à mes yeux l’image d’un paysage tronqué, pareil à ces décors en trompe-l’œil d’un théâtre de chambre. Tout au plus s’agissait-il d’une réalité fragmentée, laquelle, chacun le sait, ouvre tout grand les portes de l’imaginaire et des fantasmes qui en sont les habituelles fascinations. Cependant, afin de rétablir en moi quelque sérénité et créer les conditions d’une vision plus apaisée, sinon exacte des choses, j’avais regagné ma table de travail dans ce galetas éclairé d’un jour sévère. Pour mon séjour à C., je n’avais guère trouvé à me loger que dans cette sorte de mansarde, certes poétique et rêveuse, mais refermée sur l’habituel spectacle du monde.

   Chaque jour qui passait me voyait penché sur le clavier de ma machine, gravant dans le papier, à coups répétés de fins caractères, une histoire qui semblait plutôt dépendre d’un simple hasard que d’une volonté qui aurait été mienne, soutenue par la nécessité de quelque raison. Comme au sein d’un somptueux mystère, les mots se déposaient sur la page blanche un peu à la façon dont un grésil voltige dans le blizzard ne sachant ni le lieu de sa provenance, ni celui de son étonnant périple, pas plus que de sa fin, sans doute une chute dans quelque ornière vêtue de rien. Autrement dit mon existence, ici, sous les toits emplis de brume, ressemblait davantage aux rivages incertains d’un songe qu’à l’accomplissement d’une tâche inscrite dans le chiffre impérieux du destin. Je dois avouer, j’aimais cette manière de subtil flottement, entre deux airs, entre deux eaux, ne sachant, à vrai dire, quelle terre recevrait l’empreinte de mes pas et si même, un jour improbable, il m’était donné de fouler cette argile dont mes pieds ne conservaient même plus le souvenir, juste une lointaine saveur perdue dans l’antique corridor de la mémoire.

   Mais que je vous dise, vous l’Enigmatique, vous l’Etrangère, vous la Mystérieuse, je crois bien que je commence à cerner vos traits, à deviner vos manigances, à saisir les desseins que vous poursuivez tout en feignant de paraître cette Touriste égarée attendant sur le quai de quelque gare le train qui la conduira en direction de son curieux et complexe futur. Mais, bien plutôt que de développer un discours allusif, elliptique, laissez-moi donc vous dire qui vous êtes, comment votre présence s’adresse à moi sur un mode que je pourrais qualifier de « fantastique », tant votre conduite tutoie le bizarre, l’inconséquent, le paradoxal. Voyez bien ceci : je suis assis derrière la table qui supporte ma machine à écrire, un cercle de lumière nappe les feuilles couleur de neige, les feuilles semées de fins signes noirs, tels des insectes portant dans leur logis les brindilles amassées. Parfois ma vue se trouble-t-elle de fixer ces minces errances, ces bribes de mots qui dessinent une curieuse Tour de Babel typographique.

   Maintenant, dans une manière de déplacement subreptice, à peine la translation d’une lame d’air dans le silence d’un corridor, vous voici derrière moi, je sens la vibration de votre corps, je devine la froideur de votre haleine, je perçois le moindre de vos mouvements, à la façon dont l’araignée est alertée de la présence d’un insecte pris dans les mailles de sa toile. Alors que je venais tout juste de taper, sur ma Remington, la phrase suivante :

   « Magda, au faîte de sa jouissance, exaltée du plein et beau sentiment d’exister, lissait sa peau souple du plat de sa main soyeuse, s’étirait longuement dans le jour qui naissait, trouvait mille raisons de se réjouir de qui elle était, de vivre intensément chaque instant qui passait, de transformer toute chose, fût-elle infime, en un événement hors du commun qui, désormais, métamorphoserait sa vie en un pur éclat, soleil d’une gemme dans la nuit du monde ».

   Alors donc que je m’apprêtais à inscrire quelque autre sentiment d’exaltation et de bonheur simple éprouvés par mon Héroïne, je te vis approcher, vêtue de cette sombre robe à carreaux verts et noirs, on aurait dit un vitrail ancien, je te vis encore poser tes mains jaunes aux longs doigts, des serres pareilles à celles des rapaces de haut vol, les ongles peints de rouge rubis, éclats de sang dans la pénombre de ma « garçonnière », poser tes doigts sur mes poignets afin d’en immobiliser la course, je ne pouvais plus frapper quelque signe que ce soit, je vis le compas de tes jambes s’ouvrir grandement, enserrer le contour de ma taille, ta robe s’écartant, j’apercevais la broussaille de ton sexe, j’y devinais tes lèvres humides et désirantes - Magda était bien loin, perdue dans sa mer de signes -, je vis l’antre de ton plaisir pris de sombres et étranges convulsions, tu ne disais mot, tes gestes suffisaient à te décrire telle celle que tu étais, cette Ombre habitant le clair-obscur des choses, peut-être leur unique émanation, à peine une vibration à l’entour du silence, je te vis saisissant ce verre d’absinthe jaune, couleur de soufre, je te vis y tremper le double arc de tes lèvres - était-il mauve, ou bien n’était-ce qu’un reflet, la teinte d’une éternelle affliction ? -, je te vis boire longuement ton breuvage, m’invitant à imiter ta libation, je vis, sur ma table transformée en guéridon pareil à une chair épanouie, un étui à cigarettes ouvert que jouxtait une boîte d’allumettes, tu saisis entre les brindilles raides de tes doigts une longue « Bridge » au filtre de liège que tu allumas, tirant de son tabac odorant de souples volutes de fumée, nous fumions alternativement et mes lèvres rejoignaient les tiennes, au travers de l’empreinte de ton rouge posé sur le mince cylindre de papier, je te vis entière ou presque, je vis le gouffre béant de ton sexe, tumeur arachnide, peut-être Damon Diadema au corps plat et triangulaire, peut-être Argiope Bruennichi à l’abdomen rayé de jaune et de noir, je te vis dans l’entièreté de ta monstruosité, incapable de faire le moindre geste pour me soustraire à ta gluante emprise.

Je pensais à Magda, à l’une de ses répliques les plus « brillantes » dans le livre que j’écrivais : « Les femmes te tueront, ce sera le prix de ta fascination pour les Veuves Noires ».

   En effet, mon Héros de papier était dans une quête permanente, quasi-obsessionnelle de ces femmes d’âge mûr, mais encore pleines de charmes, pleines d’attraits, ces femmes d’expérience qui font de leur sombre désir un violon d’Ingres, de leur rubescent plaisir une manière d’œuvre d’art. Boris, en effet, hantait les salles glauques des casinos où ces Belles jouaient à la roulette, comme elles jouaient leurs propres vies, misant tout sur le Rouge (l’Amour) ou bien le Noir (la Mort) car ces « Belles de nuit » étaient à la recherche d’un absolu qui les comblât, ce à quoi n’avaient pu les conduire leurs défunts maris. Plus d’une avait été soupçonnée, soit d’avoir fait ingurgiter une boisson léthale à son ancien compagnon, soit de l’avoir précipité dans le vide, lorsque, tel « Le Voyageur contemplant une mer de nuages », distrait du monde et des choses, il devenait soudain si facile, à l’aune d’une simple impulsion de l’index, de le conduire à trépas. Invariablement toutes les enquêtes avaient conclu à des empoisonnements volontaires des victimes, un suicide donc, ou à un vertige fatal qui aurait attiré sa proie, car en plus d’un vice fiché au plein du corps, ces Aventurières étaient douées d’une intelligence hors du commun.    

   Cette faculté tout entière, elles la destinaient à l’accomplissement de leur vice qui, somme toute, n’était que l’envers de leur vertu, de leur piété car, il n’était nullement rare qu’au détour de quelque forfait sanglant, ces Pieuses Destinées n’allassent prier dans quelque église ou sanctuaire à l’ombre desquels elles faisaient pénitence, leur acte de contrition le plus habituel consistant, dans le silence du lieu, à boire de longues rasades de Chartreuse ou bien à feuilleter quelque revue coquine où elles prélevaient les détails scénographiques dont elles s’inspireraient afin d’honorer dignement leu prochain martyr.

   Je te vis, mais te voyais-je encore, seulement le tour bleu de tes lèvres qui ressemblait étrangement aux plis ourlés de ta vulve, je te vis donc habitée d’un sourire qui en disait long sur la qualité de ta pulpeuse jouissance, tes chairs s’animaient d’étranges convulsions, ton regard de braise me touchait en plein cœur, je me débattais dans ton antre libidineux mais plus je m’agitais, plus je sombrais en de ténébreuses conques abyssales. Il y avait comme de curieux et doucereux flagelles qui butinaient mon corps, parfois je sentais la succion insistance d’une ventouse, parfois l’enroulement, autour de mon sexe, de filaments que j’imaginais être ceux d’une maléfique hydre commise à ma fin. J’avais beau me débattre, essayer de crier, les sons de ma voix, comme dans les mauvais rêves, éclataient sur mes lèvres telles de risibles bulles crevant l’eau lourde des marais.

   Oh, oui, alors, ma Geôlière devait bien s’amuser, se repaître de mon désarroi, jouir pleinement de la puissance terrible qu’elle déployait à mon encontre. Je me savais en sursis, mais, comme tout condamné à mort, tant que ma tête reposait sur le billot, qu’elle n’était pas tranchée, j’espérais quelque miracle qui m’ôterait des griffes de mon bourreau. Conservant encore un brin de lucidité, je me demandais pourquoi « bourreau » était du genre masculin. En l’occurrence le féminin remplissait son office à merveille. Je m’enfonçais doucement dans la grotte primitive, éprouvais des sensations évidemment inverses à celles ressenties par un nouveau-né. Je retournais à un lieu originel qui, peut-être, me dirait son mystère. Ce serait la contrepartie des douleurs qui m’étaient infligées.

   Bien près de disparaître de la surface du monde et des choses, dans un ultime élan d’énergie, pensant sauver ma peau du désastre, je m’entendis articuler haut et distinctement cette tragique supplique :

« Magda, je t’en prie, tire-moi donc de ce mauvais pas. Je te le rendrai au centuple ».

   Au-dessus du gouffre qui me retenait prisonnier, le visage hilare de Magda m’apparut, armé d’un sourire grinçant :

   « Boris, je te l’avais toujours dit que les femmes te perdraient. C’est bien toi, écrivain indigent qui m’as métamorphosée en Veuve Noire, le seul destin que tu aies remis entre mes mains tel le plus précieux des dons. Boris, ta fin est venue avant même que tu ne mettes un point final à ton roman. Le titre que tu cherchais vainement, le long de tes nuits blanches, le voici, je te l’offre en guise de viatique : « Douce sera ma mort ». Oui, Boris, tu as joué, tu as perdu ! Je fleurirai ta tombe au Père Lachaise. Un bouquet d’immortelles, Boris. D’immortelles, m’entends-tu ? »

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 10:02
Ce monde qui nous regarde

                       Photographie : André Maynet

 

***

 

 

Ce monde qui nous regarde.

 Oui, CE MONDE !

Tout être en soi est

UN UNIVERS.

Une planète, oui,

une constellation d’étoiles.

Tout ceci à la fois

et encore un nombre illisible

de choses.

Nulle existence ne suffirait

à en tracer le mystérieux événement.

Nous les Hommes,

sommes des dormeurs debout,

d’étranges congères prises

dans le froid polaire.

Nous, les Hommes,

sommes des aveugles

aux mains qui tremblent.

Nous avançons

sur un chemin de crête

sans bien percevoir

les bonheurs, les joies

de l’adret,

mais aussi les chagrins,

les tristesses qui habitent

l’ubac.

 

Nous sommes des êtres

en partage

 et notre face est solaire

qui brille

et notre face est lunaire

qui s’efface

et plonge dans le mortel abîme

de la nuit.

Nous sommes des êtres

du voilement,

de l’éclatement,

de la diaspora.

Nos fragments sont épars

dont parfois

nous retrouvons

 quelques tessons,

ici sur le visage

d’un paysage connu,

là sur la nuque de porcelaine

d’une femme,

 là encore sur la clarté

d’une photographie

 qui se nomme réminiscence

et nous fait somnambules

de nos vies,

entre sommeil et éveil,

dans une manière

d’étrange léthargie

qui nous porte aux limites

de notre condition.

 

Il s’en serait fallu de peu

que nous ne nous prissions pour

« Des séraphins en pleurs Rêvant,

l'archet aux doigts »

dans une étrange

Apparition mallarméenne.

Eternellement, nous serons

 des êtres du songe,

des fumeurs de peyotl,

des buveurs d’absinthe.

Nous vivons en Poètes

et ne le savons pas.

Comment vivre en prose

parmi tous les malheurs

du monde ?

De si funestes images

en zèbrent à l’envi

 la chair dolente.

C’est une gageure

que de vivre

 en lisière de soi

et de n’en être point alerté.

Nous sommes en orbite

sur les effusions de notre aura,

comme si nous craignions

de rejoindre le plein

de notre conscience.

Une lame nous traverse,

une schize incise en nous

deux territoires :

l’un de glaise lourde,

de limon ombreux,

l’autre de rivières célestes

aux reflets de diamants.

Tantôt Matière,

tantôt Esprit,

nous naviguons à l’estime

parmi les écueils du jour,

les pliures des vents,

parfois les scintillements

qui font de nos yeux

des gemmes infinies.

 

Faisant ceci,

nous ne nous rencontrons

jamais,

ne croisons que des ombres

car nous vivons sur le mode

de la soif que jamais

nous n’étanchons,

de la faim qui, jamais,

ne parvient à satiété.

Il nous faut ouvrir les yeux,

les porter

 là où un monde se donne

comme la clé

de notre complétude.

 

Un boqueteau est levé

dans le ciel.

Le ciel est un souple camaïeu,

un subtil assemblage

de rose-thé et de myosotis.

 Une ampoule est vissée

au ciel.

On aperçoit son capot

de tôle noire,

le globe laiteux

de la lumière,

une pureté venant à nous

dans l’orbe du silence.

Ce monde qui nous regarde

EST LÀ

avec sa charge de sens,

avec ses bras couverts

d’encens et de myrrhe,

 avec les dons précieux

qu’il nous destine.

Un linge blanc festonne une table,

découpe un beau rectangle de lumière

parmi l’indécision des choses.

Deux sièges vides.

Attendent-ils deux Amants

 en quête de l’Autre,

d’eux-mêmes ?

Toujours il s’agit

d’emplissement,

deux êtres s’assemblant

en LUNIQUE.

Y aurait-il plus belle scène

que celle-ci ?

 

Emergeant à peine

d’un néant d’ombre,

ELLE qui vient à nous.

ELLE qui vient à ELLE.

Toujours mouvement en écho,

redoublement de l’être

que l’Amour assemble

comme pour des noces

célestes.

ELLE au visage blanc,

si doux, si effacé.

 

Effacement qui dit plus

que toute parole.

Signes du visage

à peine figurés,

 juste une touche,

 juste le glissement

d’une intuition.

Blancs aussi les bras.

 Jointives les mains,

on penserait à une prière

ou bien à la protection

de l’intime.

Une longue vêture noire

où se perdent les jambes.

Immobilité statuaire.

A quoi servirait-il de marcher

 lorsque la beauté est antiquaire

comme chez les anciens Grecs

qui l’ont inventée ?

Forme indépassable.

Forme en tant que Forme.

Essence parvenue

au faîte de sa parution.

 

Ce monde qui nous regarde

et nous confirme

comme étant présents

dans la toile de notre peau,

qu’attendons-nous

pour le connaître,

pour en entonner l’hymne,

pour réciter quelque louange

tressée d’air et d’eau lustrale ?

 Nous pourrions renaître de ceci

et devenir pareils à

un sillage de comètes

dans la plaine libre

du ciel.

Oui, nous le pourrions !

 

 

Partager cet article
Repost0
24 décembre 2019 2 24 /12 /décembre /2019 11:02
Passages simplement (Partie 2).

                       Oeuvre : Barbara Kroll

 

***

Oui, la pièce « est vide et blanche »

 et c’est cela même que vous prenez

 pour votre esprit qui, sans doute,

en a effacé la perspective existentielle ?

. Pouvez-vous, au moins,

supporter votre charge de Néant,

nullement vous dire Mortel

puisque votre existence

est encore plus réduite

que peau de chagrin ?

Que votre hypothétique vie

est tissée de Charybde,

ouvragée de Scylla.

 

 Exister, pour vous,

c’est endosser

cette dimension abyssale

au terme de laquelle

 vous ne pourrez découvrir

votre esquisse

 qu’à l’aune de l’intervalle,

qu’à la hauteur de la faille,

qu’à l’altitude du vertige.

Mais laissez-moi vous dire -

bien sûr vous ne pouvez m’entendre,

 mais quiconque parle et même s’égosille

ne fait commerce qu’avec le Néant,

tout au plus est-il ce bizarre ventriloque

dont les borborygmes ne façonnent

 que l’envers opaque

 d’une étique anatomie -,

donc laissez-moi vous dire

 comment je vous vois

et, ici, je consens à vous attribuer

quelque semblant de réalité

le temps de bâtir une rapide scène,

de dresser les tréteaux sur lesquels,

un instant seulement,

vous allez agiter votre corps

de pantomime,

votre silhouette d’acteur

de la commedia dell’arte :

sur un fond infiniment crayeux,

blême telle la Camarde,

on devine vos formes affligées

de Pénitents en méditation,

comme si la prière allait vous sauver

de l’Enfer,

des Autres

et de Vous

en dernière instance.

 

Mais vous savez que rien n’y fera,

que vous serez toujours

dans les coulisses,

 peut-être dans le trou du souffleur

ou bien logé au plus haut des cintres

regardant de vos yeux vides

 les pauvres hères,

les tristes emblèmes d’une vie

qui n’existe pas.

 Vous avez beau vous donner

des allures de dandy à la Baudelaire,

mimer quelque poème

des « Fleurs du mal »,

vous ne sortirez nullement

de l’ombre qui vous endeuille

 alors que vous n’êtes même pas nés,

nullement arrivés au premier signe

qui aurait pu manifester votre aube.

Vous n’êtes qu’un éternel couchant,

 un astre mort -

oui, tout comme moi, il va de soi -,

 un genre de choucas qui bâille aux corneilles

et n’en reçoit que le triste coassement

venu du plus loin d’outre-vie.

 

Quelqu’un aurait-il connu l’aventure

 d’un règne sur Terre,

 fût-il aussi prompt que l’éclair,

 aurait pu vous envisager ainsi :

forme double,

comme en écho,

genre de mirage d’astigmate,

à peine tremblement

sur la vitre dépolie de la sclérotique,

 pitoyable affabulation se prenant

pour l’Académie-en-personne,

spectre d’un passé révolu et amnésique,

chimère ayant perdu ses attributs mythiques,

simulacre cavernicole hantant

quelque phantasme platonicien.

 

Oui, vous êtes sans être,

vivez sans vivre,

existez sans exister.

Et ne croyez nullement

que le canapé fantoche

sur lequel vous êtes censé

 faire croître votre être nous abuse,

 non plus que le guéridon

- une table tournante ? -,

qui nous fait face ne délimite

quelque contour que ce soit.

Le Vide a-t-il des limites,

le Néant une enceinte,

le Rien des bordures,

la Déréliction une assise,

 la Folie une Raison ?

Allons, vous voyez bien

que vous n’êtes

qu’intervalle

entre deux mots ;

silence

au mitan de la voix ;

césure

du poème ;

élan pour le saut ;

apnée pour le souffle ;

 mouvement suspendu

de la diastole à la systole ;

point mort du balancier ;

point fixe dans le geste d’amour ;

espace entre cloche et marteau ;

 arpège arrêté du grave à l’aigu ;

 lumière au creux de la lourde matière ;

écart de l’Amant à l’Amante ;

 entracte, les acteurs se repoudrent ;

 pointes de danseuse dans le suspens du ballet.

 

Vous n’êtes

que PASSAGE,

oui, PASSAGE,

alors comment pourrait-on

vous fixer dans une existence,

elle qui fuit

au-devant de vous,

en arrière de vous,

 sans souci de qui l’a précédée,

de qui la suivra,

 elle qui s’évanouit constamment

dans ces mains que nous n’avons pas,

 que nous hallucinons,

alors que d’invisibles résilles de gouttes

chutent du bois sec de nos doigts

sans qu’on puisse, en quoi que ce soit,

en goûter la saveur,

en retenir cette pluie

 pareille à un sanglot.

 

Vous n’existez pas et pourtant,

sans vous,

les PASSANTS

comment saisiront-on

 ce qui est

ou feint de l’être ?

Sans PASSAGES

 et PASSANTS,

tout ne serait qu’illisible continuum

dans le chaos du Monde !

PASSAGES SIMPLEMENT

et pourtant si BEAUX !

Peut-être CE QUI EST,

n’est-il QUE CECI :

>>>>>>>>>

>>>>>

>>

Partager cet article
Repost0
24 décembre 2019 2 24 /12 /décembre /2019 10:55
Passages, simplement (Partie 1).

                       Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

La pièce est blanche,

hallucinée de blancheur.

On la croirait vide

ou bien située

dans quelque inaccessible éther.

La pièce est vide,

 cliniquement vide.

La pièce n’est nullement habitée

 et son essence même est invisible.

Sa propre nature est si loin,

bien au-delà d’humaines espérances,

bien au-delà des catégories

au gré desquelles nous nous orientons.

 

Ici, mais peut-on dire « ici ? »,

l’espace est réduit

à son illisible épaisseur.

Il est pareil à l’éclosion,

au bord du jour,

d’un bouton de rose

qui ne connaîtrait

ni son centre,

ni sa périphérie.

 

Maintenant,

 mais peut-on dire

« maintenant ? »,

 le temps est aussi mince

que l’aile de cristal de la libellule

et se confond avec ce point fixe,

 loin, très loin

dans le corridor immense

de la galaxie.

La pièce n’est pièce

 que parce que nous la nommons.

Cessons toute parole

 et la pièce disparaît

comme si elle était atteinte

 d’une maladie honteuse,

peut-être de la peste

dont on entendrait

 l’effrayant bruit de crécelle,

cette anonyme frayeur se vêtant

des oripeaux de la Mort.

 

La pièce,

 mais est-ce seulement

une pièce,

 savoir un lieu abritant

des hommes et des femmes ?

Un foyer, un lieu d’Amour

avec ses ribambelles de joie

et ses clairs éclats de rire.

Pensant au rire,

au simple motif de lèvres

en modelant les harmoniques,

 nous sommes comme transi,

 insecte volubile que, soudain,

quelque entomologiste cruel

 aurait cloué sur sa planche,

nous laissant pour l’éternité

au silence.

 

Regardant ce qui n’est à l’évidence

Rien,

on se prend à douter de soi.

On déplie ses ailes

ou bien ses membranes,

on étire son corps de filasse,

on fait craquer ses jointures,

on fait bouger doucement

les pièces de son buccinateur

 et, en lieu et place de mots,

 seulement une manière

de résine blanche

qui fait penser

à la liqueur séminale

qui attendrait le dépliement

de son réceptacle.

 

Ô pièce qui fais penser

 à la terrible métamorphose

du vivant,

que ne viens-tu à moi

avec des habits de fête,

jouant de la guimbarde,

agitant osselets et cymbales,

suppliant le jour de m’illuminer

 de l’intérieur ?

On m’avait dit l’existence

 farouche

mais, à cette amplitude,

jamais je n’en aurais pu former l’image,

jamais tresser le moindre mot

qui l’eût fait tenir debout.

 

« Existence est un délabrement pervers »,

m’avait dit un Sceptique,

qu’aussitôt un Epicurien avait transformé en :

« Plaisirs de bouche et jouissance de la chair,

voici les deux pieds sur lesquels nous dansons ».

Alors qui croire dans ce pas de deux

qui dit une fois

le bonheur,

 la félicité,

une fois leur contraire,

 la tristesse,

 la mélancolie ?

 

Voyez-vous, je ne sais vraiment

qui je suis.

Peut-être une simple vermine

à l’image d’un Grégor Samsa avec

« un ventre brun en forme de voûte

divisé par des nervures arquées » ?

Comment pourrais-je le savoir,

éprouver les contours de mon être puisque,

confronté au Rien du Néant,

je suis Néant-Rien moi-même.

Voyez-vous combien il est terrible

de n’avoir même pas de nom,

 bien plus terrible encore

que de ne disposer

ni d’une adresse,

 ni d’une maison

qui y correspondraient.

 

Mais approchez donc,

écoutez le bruit du silence

parmi mes élytres d’amadou,

 voyez donc ma transparence,

elle n’est que le reflet de la vôtre.

Croiriez-vous exister, par hasard ?

Auriez-vous le toupet

de dire comme le René :

 « Je pense, donc je suis » ?

Auriez-vous l’audace

 d’éprouver le doute

qui vous confirmerait

 tel l’existant promis à un bel avenir ?

Architecte, pourquoi pas,

ou bien Médecin ?

Architecte du Vide, certes !

Médecin des Absents, certes !

Mais auriez-vous la mortelle suffisance

de tracer de vous un autoportrait

avec tête, buste, bras et jambes,

puis quoi encore ?,

alors que vous n’êtes

qu’une guenille

 traversée de vent,

qu’un épouvantail soucieux de ne faire peur

qu’à votre irrémissible inconséquence.

 « La pièce est vide et blanche », dites-vous,

empruntant mes propres paroles.

 Mais il n’en peut-être qu’ainsi,

Vous-Moi,

une seule et même irréalité

flottant dans le vêtement

taillé infiniment grand

de l’aporie.

 

Partager cet article
Repost0
18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 09:39
Ceci et plus rien

                       Fleur de sel : entre mer et ciel -02-

                             Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   Parfois faut-il se détacher du réel, l’oublier, le remiser en quelque endroit de soi dont même la conscience n’est nullement informée. Ce pourrait être dans une manière de non-lieu, de site inaccessible aux sens, de monde étrange sis au carrefour des brumes, à la pliure des songes.

 

Imaginez seulement ceci.

 

Le ciel n’est pas le ciel,

seulement une pensée

qui volerait haut

dans le pur mystère

du non-advenu.

 

   Certes on peut en parler, mais juste du bout des lèvres, genre d’effleurement s’épuisant à même son essai de diction. Ce noir plénier, quel est-il sinon le suaire de la nuit qui ne s’est nullement effacé ? Donc la nuit mutique qui soude le jour à sa propre stupeur. Et cette effusion boréale en forme de nuage, d’où vient-elle, de quel étrange ailleurs dont nous ne percevons qu’un vol irisé ivre de sa foncière retenue ? Et cette bande plus claire entre argent et plomb, n’est-elle la survivance de quelque souvenir lointain, peut-être échappé de l’enfance ?

  

La terre n’est pas la terre,

 

   elle est seulement une bande de graphite, un trait de crayon séparant le clair de l’obscur dans une esquisse posée sur le blanc de la feuille. Sa présence est si discrète, ineffable, elle a perdu sa consistance lourde de glaise, elle n’est plus ce limon dont, autrefois, nous aimions apprécier la consistance mousseuse, y plongeant nos mains comme dans un bain d’argile régénératrice.

 

L’eau n’est pas l’eau,

 

   elle est miroir de platine étincelant, lame de glace sur laquelle glisse infiniment la belle et unique clarté.

 

Lumière n’est pas lumière,

 

   elle est principe souverain de présence, elle vit d’elle-même au centre de soi, n’a nul besoin d’être créée, existe de toute éternité. Son être se ressource à l’infini au gré d’une naissance toujours recommencée. N’a ni début, ni fin, ni temps ni espace, seulement cette parole fixe qui chante aux confins du monde.  

  

Donc, ni ciel, ni terre,

ni eau, ni lumière.

Quoi donc alors ?

Ceci et plus rien ?

Non, ceci et TOUT.

Cette image est

image de totalité.

 

   Elle déborde le cadre d’une simple présence, elle outrepasse toute détermination qui la confinerait en quelque endroit, elle s’exonère de toute effectivité, elle n’est nullement enchaînement de causes et de conséquences faisant droit au souverain principe de Raison. Elle est libre de soi, elle n’appelle rien, ne demande rien, vit de sa propre substance indicible. Serait-elle affiliée à quelque fondement, qu’il ne pourrait s’agir que de celui naissant au gré de

 

nos intuitions les plus intimes.

  

L’intuition, faute de pouvoir être définie, se reliera à de libres  métaphores

 

eau de source,

vent sur l’illisible crète de la canopée,

bulles éclatant dans le silence

de la mangrove,

fuite du sable sur l’épaule

des dunes au plein du vaste désert.

  

   C’est, face à cette pure beauté, sans doute le sans-parole qui nous saisira et emplira notre être d’une félicité sans limite. Regardant l’illimité, nous deviendrons illimités nous-mêmes, flottant dans ce genre d’étrange corps-esprit se déployant au sein du merveilleux cosmos. La force de cette photographie est de rayonner et de nous soustraire, en quelque sorte, à tout effet de pesanteur. Jusqu’alors nous étions terrestres, soumis aux lois de la gravitation, voici que nous abandonnons notre sphère de ballon captif pour gagner la libre circulation des espaces infinis. Notre vue devient panoptique, embrassant d’un seul mouvement cet univers qui, jusqu’ici, se refusait à nous, ne délivrait son être qu’au travers d’une étroite meurtrière. Sublime métamorphose du phénomène optique, subite translation du rien de la myose au tout de la mydriase. Et cette vue se décuple et embrasse ce qui, d’ordinaire, se réfugiait dans le non-dit, le secret, le pli de terre, le refus du nuage, la perte de la lumière, l’occlusion du réel. Dilatation, ouverture, manifestation des choses en leur énergie la plus définitive, en leur insoupçonnée puissance.

 

Ici se dit, de la plus belle manière,

le processus d’essentialisation

qui traverse la matière,

la féconde,

la rend transparente

 tel le cristal,

 légère telle l’écume,

lisible tel le poème

sous la clarté de l’opaline.

 

Qu’est-il donc advenu dont nos sens, notre intellect,

 n’ont sans doute pas été alertés ?

 

Simplement une spiritualisation du réel

qui a renoncé à se dire sous la forme

du ciel taché de bleu,

du nuage-cirrus,

de la terre-garrigue,

de l’eau-lacustre,

du filet de pêche,

du bâton planté dans la vase

qui lui sert de jalon.

 

   Tout processus de ce type part du réel-concret pour rejoindre l’idéel-abstrait qui s’est défait de tous les prédicats qui l’attachaient à ce ciel-ci, à cette terre-là, à cette eau sise dans l’ovale d’un lac. Tout acte de méditation-contemplation au gré duquel l’Esprit connaît son être, procède toujours par soustractions successives, phases de dépouillement dont le terme est le dénuement le plus accompli. Mais loin d’être une perte, cette désubstantialisation est un gain appréciable car l’homme qui en connaît le subtil rayonnement en est lui-même transcendé. C’est toujours en défaisant les liens qui nous attachent au réel, à cette possession, à ce bien, à ce môle spoliateurs de liberté que s’annonce, sur le mode d’une symphonie, la dimension d’une possible joie.

 

Nous regardons et sommes ailleurs,

dans un lieu sans clôture,

un espace infiniment  ouvert,

un temps qui s’épanouit à la manière

de ces belles corolles des « Nymphéas ».

 

Exister, alors, est si proche d’une œuvre belle

de la Nature et de l’Art,

que nous sommes ravis

à même notre insistance

et heureux de l’être !

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher