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19 novembre 2020 4 19 /11 /novembre /2020 09:02
Face à l'énigme

Terre de légendes...Le Gouffre...

Plougrescant...Breizh...

Hervé Baïs

 

***

 

   [On notera que le dialogue qui suit se déroule entre un Maître supposément naïf et un Elève précoce. Il s’agit d’un propos général sur la Beauté. Les paroles du Maître sont données en graphie normale, alors que celles de l’Elève sont en ITALIQUES]

 

*

 

La beauté existe-t-elle sur Terre ?

Oui, la beauté existe.

La voit-on toujours ?

Non, parfois seulement.

Pourquoi cette vue partielle ?

Certains hommes n’ont pas appris à la reconnaître.

Quelle en est la raison ?

Un regard insuffisamment exercé.

La beauté a-t-elle besoin de couleurs pour se manifester ?

C’est selon. Parfois du polychrome, du chatoyant, parfois le jeu du noir et du blanc seulement.

La beauté peut-elle se voir partout ?

Oui, sur le visage d’une femme, la corolle d’une fleur, parfois sur l’orbe du silence.

La beauté peut donc être muette ?

Oui, seulement une méditation, une contemplation du vide.

Un vide, un rien qui produisent eux-mêmes leur propre beauté ?

Non, simplement une parole que l’homme attentif leur prête.

Si je dis la beauté de tel paysage, cette beauté est-elle unique, singulière ?

Oui, singulière mais ouverte au titre de l’universel.

Elle communique ? Elle ne demeure enclose en elle-même ?

Oui, elle est infiniment reliée. Chaque beauté connaît toutes les autres beautés du Monde.

Mais par quel miracle ?

Celui des affinités. Une beauté en reconnaît une autre, qui en appelle une autre.

Est-il difficile de dessiner la beauté ?

Oui et non. Oui parce que la beauté est rare. Non parce que chacun porte en soi la source même de ce qui peut devenir beau.

Beauté rime-t-elle avec complexité ?

Non, ce serait une erreur de le croire. Le simple est souvent beau au titre de sa simplicité même.

Le simple est-il facile à mettre en œuvre ?

Non, le simple est l’essentiel, raison pour laquelle ne peut en saisir la forme que celui qui a longuement médité sur son essence, s’est exercé à la reconnaître, à en dresser l’inimitable esquisse.

La beauté est diverse, n’est-ce pas ?

Oui, tout peut être source de beauté. Je nomme ‘Une fille dans la fleur de l’âge’, ‘Le sourire sur la lèvre d’un enfant’, ‘Le ciel sans nuage’, ‘Des rochers’, ‘La blancheur d’une eau’, ‘L’abîme’, ‘Le Gouffre’.

Nommant ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, ne désignes-tu le contraire même de la beauté ?

Nullement, la beauté peut être triste, mélancolique. Y a-t-il quelque chose de plus beau qu’une Tragédie grecque ?

Oui, tu as raison, le plus souvent nous ne jugeons que la forme première des choses, non leur intention profonde. Donc ‘L’Abîme’, ‘Le Gouffre’, peuvent nous parler autrement qu’à nous précipiter dans l’angoisse et, conséquemment, entraîner la perte de qui nous sommes ?

Oui, ce sont eux-mêmes, ‘l’Abîme’, ‘Le Gouffre’ qui sont les plus aptes à nous conduire sur le rivage ineffable de la beauté.

Et pourquoi ceci ?

Pour la raison qu’une chose légère, du genre de la Comédie par exemple, ne peut jamais atteindre en son fond le lieu où se donne la beauté.

Mais encore ?

Pour que la beauté paraisse, il lui faut se confronter à notre finitude humaine. Là seulement elle trouve son répondant. Avant toute chose, la beauté est SENS, autrement dit compréhension de l’homme en l’être des choses, en son être propre. Le bonheur, ce genre si frelaté, est bien trop préoccupé de soi pour atteindre ce niveau de signification. Il ne s’arrime qu’au premier écueil venu dont il pense qu’il va le sauver. Erreur que ceci, le premier écueil nous cache la vérité d’un autre écueil, celui ultime auquel on ne pourrait déroger qu’à être immortels.

Tu veux dire que c’est notre mort qui crée les conditions mêmes de la beauté ?

Oui, c’est bien ceci. C’est seulement parce que nous sommes des êtres mortels que quelque chose comme l’Art peut nous sauver. Ne le serions-nous, l’art ne serait qu’une chose parmi les autres choses, sans plus ou moins d’importance.

Peux-tu me dessiner la beauté ?

Oui, je peux !

 

***

 

   Après cette rapide réflexion sur la beauté, que restait-il donc à faire, sinon en tracer les contours ? Pierre, l’enfant précoce, l’enfant troué du jeu incessant des meutes de questions qui l’assaillent, se met en demeure de provoquer la beauté. De provoquer ? Oui, c’est bien ceci que j’ai formulé. La beauté n’est pas là, d’emblée, au lieu où on l’attend. Face à elle il faut être comme l’Amant qui implore la venue de l’Amante. Et qu’attend-il l’Amant, si ce n’est l’Amour en sa forme actuelle qui peut avoir pour nom ‘Eve’, ‘Virginie’ ou bien ‘Lucie’ ? Mais vous aurez remarqué, j’en suis sûr, que ces nominations de l’Amour ne sont nullement gratuites. Elles disent l’Essence des choses en son être, certes inatteignable, mais dont nous devons tâcher de deviner la Forme unique, faute de quoi nous ne parviendrons même pas à la pointe de notre existence, seulement dans une sorte de banlieue brumeuse, de faubourg opaque qui sera notre geôle. Donc l’essence : ‘Eve’ en tant que préhistoire de qui nous sommes, nous les humains terrestres. ‘Virginie’ en sa blanche splendeur, une efflorescence d’elle-même, une germination dans l’aube du devenir. ‘Lucie’ enfin qui est la lumière dont notre conscience se dote afin d’éclairer cette nuit du monde qui nous oppresse tant que nous n’en avons fait refluer les ombres hors notre chair porteuse de quelque espérance.

   Pierre, dans sa boîte de couleurs, n’a pris qu’un bâton de Noir de mars. Appuyant fortement sur la feuille, il obtiendra une teinte profonde, nocturne, pareille à l’angoisse lorsqu’elle monte des profondeurs insondables de l’être. Par contre une pression légère se traduira par des gris de valeur moyenne dont il nuancera l’aspect selon la climatique qu’il voudra donner à telle ou telle zone, l’effleurement d’une joie, la souplesse d’une attente, l’hésitation du temps lorsqu’il oscille entre passé et présent.  Enfin le blanc montera du support, telle une neige première, un silence avant la parole, une immobilité d’avant le geste. Pierre n’aura besoin que de ceci : une présence monochrome pour traduire l’ensemble du réel et de ce qui y est attaché dont, nous les hommes, tissons notre quotidien.

   Tout en haut de la feuille, ce ne sont que touches légères, application d’un voile sous lequel le blanc transparaît comme s’il voulait regarder le monde tout en se dissimulant. Les teintes sont onctueuses, presque fondues en une même unité, une variation infinitésimale, un murmure au bord de la parole. Bientôt nous reconnaissons l’évidence d’un ciel, l’infinie douceur de sa lente dérive. Nous en devinons l’immense beauté vacante, nous en percevons la pente à peine affirmée, une avancée légère vers la ligne d’horizon. On dirait que tout se donne en suspens, que l’instant est celui de l’éternité, qu’aussi bien le tout du monde pourrait s’arrêter là et nous ne manifesterions nulle surprise. Nous serions dans l’immuable, sans effort, sans contrainte, seulement en osmose avec le Grand Tout, cette sublime Nature dont nous venons, vers laquelle nous allons.

   Puis Pierre fait glisser vers le bas son bâton de Noir de mars. Il le soulève maintenant, épargnant à la feuille d’être maculée, car il veut la pure blancheur, celle qui irradie, celle qui essaie de dire le rare, le primitif, l’originel. Ces essences se donnent à voir sous l’espèce d’une feuille d’eau infiniment présente mais infiniment silencieuse. Ce que l’enfant précoce a dessiné là, depuis l’espace lumineux de son génie, la pure beauté de la mer où ruisselle la lumière. L’eau est blanche, elle attire à soi, infiniment, tout ce qui vient à l’être, aussi bien le peuple des fins nuages, la voûte illisible du ciel, la terre et ses monticules, ses collines, ses gorges profondes où se recueillent les volutes d’ombre, où est tapi le mystère du monde. Puis quelques gestes rapides, quelques attouchements précis de la feuille. Surgissent alors quelques formes noires que l’on sent venues de l’abîme, effleurements, léger archipel, émiettement qui dit le destin des hommes, ces Éparpillés qui cherchent leur propre socle et, souvent, ne le trouvent pas, errent infiniment à leur périphérie, sans que leur centre leur soit réellement accessible.

   Est-ce un paysage que l’enfant prodige vient de dessiner, en traçant les premières esquisses ? Ne serait-ce plutôt les traits indistincts d’une Métaphysique, des Idées en quelque sorte, des Formes qu’il soumettrait à notre sagacité afin que, les prenant en nous, les mettant à l’abri, quelque chose pût se dessiner, sinon d’un pur entendement, du moins les prémisses d’une compréhension de cet étrange destin qui, tout autour de nous, tresse les fils de notre devenir et nous met au défi d’en saisir quelques bribes ? Le monde est si éloigné en son infinie complexité ! A peine nous approchons-nous de lui qu’il est déjà loin en avant de notre être, vague lueur bourgeonnant à l’horizon des choses. Certes, c’est tout à la fois un paysage réel, mais aussi un paysage mental dont nous devons nous approprier. Demeurerions-nous dans le réel, à la surface de l’image et c’est soudain sa valeur profonde, cryptée qui nous échapperait. Car toujours, sous une forme, se dissimule un vivant archétype, sous une couleur la moirure d’un sentiment, sous un contraste la vérité d’une dialectique, peut-être l’antique combat du Bien contre le Mal, de l’être et du non-être, de la parole et de la mutité éternelle des espaces infinis.

   C’est à tout ceci que Pierre songe en dessinant, en faisant venir à lui ce fragment de monde. Comment penser le Ciel sans penser le Puits ? Comment penser la chose transcendante sans en même temps convoquer la chose immanente ? Pierre sait que le sens est à la confluence des deux et c’est pour cette raison qu’il dessine le Jour, cette vérité, qu’il dessine la Nuit, cette même vérité, mais voilée, mais dissimulée. Ce que veut faire l’Enfant de clarté : donner l’ombre à la lumière, donner la lumière à l’ombre. C’est seulement dans cet incessant trajet que les choses existent. On dit la beauté d’une chose et c’est le jour. On dit la disgrâce d’une chose et c’est la pesanteur de l’incompréhensible ténèbre. Maintenant le bâton de Noir occulte toute une partie du paysage. De hautes formes se dressent de part et d’autre de la feuille. Pierre, dans cet obscur, ménage des jours, modèle des gris, sculpte des éminences et des retraits. Voici, ce sont des rochers majestueux qui sont près de nous. Ils se dressent face au ciel qu’ils interrogent depuis leur énigme. Dans l’échancrure qu’ils dessinent, une mince plaine de clarté, une émergence signifiante, on dirait de pacifiques créatures marines en attente de leur être. Peut-être méditent-elles sur le destin du monde, le sens vers lequel il se dirige, le sens aussi qu’il produit à seulement se manifester. Tout en haut, la belle voilure des nuages glisse tout contre la pure beauté du ciel. Diaphanéité qui vient nous dire l’incommensurable fuite de tout ce qui est, dont nous sommes les spectateurs heureux mais impuissants. Mais c’est bien là notre force d’hommes que de pouvoir regarder l’étrange et de nous interroger sur lui, de nous interroger sur nous. En réalité c’est la même chose. Nous sommes des Etranges parmi l’étrange.

   Pierre vient de ranger son bâton de Noir dans sa boîte de couleurs. Il regarde son dessin comme s’il faisait partie de lui. Et c’est bien de ceci dont il s’agit car créer est loger en soi le motif même de sa propre création. Pierre s’est agrandi de ceci qu’il a porté au jour. Cette image, il l’a tirée de son intime nuit pour en révéler la présence, laquelle vivra sans jamais pouvoir s’effacer. Les choses se dissolvent, les pensées demeurent. Le corps suit sa pente déclive, l’esprit brille au plus haut de sa nécessité : percer les mystères et s’y accorder afin de ne demeurer en exil de soi, en exil du monde. Merci infiniment à Hervé Baïs d’avoir créé cette belle photographie sur laquelle quelques idées sont venues déposer leurs festons. Merci à Pierre de s’être prêté aussi généreusement à ce jeu symbolique grâce auquel se sont illustrées quelques sensations, se sont levées quelques perceptions. Ainsi sommes-nous des êtres qui questionnons, c’est même le propre de notre essence. Merci à l’existence de nous avoir visité le temps d’une méditation.

  

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 08:56
Une lumière venue du ciel.

« Beauté convulsive ».

Photo No 27.

Photographie : Alain Beauvois.

 

« Voilà ce que j'écrivais après avoir pris cette photo ce dernier hiver :

Les Hemmes de Marck un matin de l'hiver dernier, près de chez moi...Divine lumière...le rai a surgi brusquement, je me suis assis sur le sable mouillé, j'ai regardé, je n'ai fait aucun bruit pour ne point brusquer les lieux et j'ai pris doucement une photo. On y reconnaitra en bas à droite la silhouette de la station radar des Hemmes de Marck, qui m'est très chère...la vie me déboussole tant...

Cette photo et son titre sont un clin d'oeil à André Breton dont l'étude de l'oeuvre, dans mes années estudiantines, m'a appris à voir la vie autrement, à ouvrir les yeux et m'a, ainsi, offert plusieurs vies et permis, devant toutes les beautés du monde et de « mon royaume », de verser, discrètement, des larmes. »

                                                                                           AB.

« Il est des lieux où souffle l’esprit », écrivait Maurice Barrès dans « La Colline inspirée ». Si l’écrivain se faisait le chantre des paysages de Lorraine, ici Alain Beauvois nous transporte en Côte d’Opale. Le terrestre opposé à l’aérien et à l’aquatique. Le paysan au marin. Mais y a-t-il opposition entre ce qui se relierait à la glaise, à l’humus et ce qui s’envolerait vers des espaces infinis ? S’en tenir à cette polémique binaire, à cette dialectique du sol et du ciel serait pure fantaisie de l’intellect. Il y a mieux à trouver et rien ne servirait de tergiverser. Ici, c’est de « sacré » dont il est question, de « Divine lumière », de surréalisme avec Breton, de « larmes » discrètement versées. Donc de sortie de soi en direction de cette « transcendance terrestre » si l’on peut oser ce curieux oxymore. Mais plutôt que de disserter, inscrivons-nous, dans une manière qui est la nôtre dans ce voyage que le photographe fit un jour d’hiver sur les Hemmes de Marck, dont il rapporta cette image au lexique si esthétique.

Le matin est là, comme posé sur la lisière du monde. Au loin les premiers bruits de la ville, les premiers mouvements mais encore dans la lenteur, le décillement des yeux, l’ouverture de la conque des oreilles aux murmures venus de l’ombre. Dans les tunnels de terre, les taupes au pelage soyeux n’ont pas encore commencé leur progression aveugle. Parmi la densité des feuillages, les oryctes à la corne levée dorment, leur carapace de cuir éclairée par une lueur venue dont ne sait où. Les oiseaux planent sur leurs amas de brindilles, leur duvet tout ébouriffé dans le glissement blanc de la lumière. C’est l’heure souveraine entre toutes, l’heure de l’aube où toute chose repose dans le pli entre la nuit accueillante et le jour parfois poli comme la lame. L’heure du doute fécond, du rêve éveillé alors que l’autre rêve, l’hôte de l’inconscient, commence à se dissoudre dans l’acide du réel. Si belle cette zone indistincte, cette inclination de l’âme à s’inscrire entre chien et loup, entre ce qui est familier et ce qui s’inscrit dans l’orbe du sauvage, de l’inconnu, sans doute du terrifiant. Dans le Grand Nord, sous les tentes en peaux de caribou, les tout jeunes enfants se serrent contre la colline douce et rassurante de leur mère. Sur les hauteurs de l’Altiplano, le vent de la première lueur glisse dans le duvet léger des vigognes, ondule parmi les herbes jaunes de l’immense plateau ouvert sur le ciel, l’espace infini, le chant de l’univers. Dans le demi-jour des mangroves, à l’ombre des longues racines, les crabes s’abreuvent à l’eau argentée parcourue de sillons et de lueurs sourdes.

Sur les Hemmes, sur la vastitude de la plaine de sable, l’eau est étale, infinité de canaux, de ruisselets, de méandres qui pénètrent la terre, la fécondent de leurs doigts liquides. Grand est le silence qui repose à mi-chemin du sol gorgé d’eau, à mi-chemin de la nappe de lumière qui vibre encore de l’intérieur, qui hésite à se dévoiler, à surgir dans une forme de certitude, peut-être de vérité. Il y a tant de choses à découvrir dans le mystère toujours renouvelé de la nature. Jamais le même bruit, jamais la même clarté, tantôt de cendre légère, tantôt à la lourdeur de plomb, à la luisance de zinc ou bien alors phosphorescente, irisée, chatoyante, parcourue des milliers d’étoiles des phosphènes, de ruissellements arc-en-ciel, de sources étincelantes comme le chrome, métal en fusion et l’on couvre ses yeux afin de ne pas être aveuglés. On n’en finirait pas de dire la joie de la vision, l’étonnement de la peau sous la piqûre incessante des épingles du jour, ou bien la douceur de l’heure couleur de galet gris, de baume blanc immaculé, de bleu lustré de nuit, de corail avant que le soleil ne débute sa course arquée en direction du zénith.

Ce matin est un matin parmi tant d’autres, une hésitation de soi dans le faible éclairement hivernal. Ce sont les lumières d’hiver qui sont les plus belles, entrelacement subtil de teintes proches, assourdies, liées entre elles par un genre de secret. L’éclosion est ce bouton inaperçu qui, issu de la nuit proche, serti d’incertitude, ne fait effraction au jour que sur le mode de la réserve, du retrait, comme s’il existait une nostalgie, un regret à se séparer de ces clairs-obscurs avant de se soumettre à l’éblouissement. Car sortir de l’inaperçu est toujours ceci, une irruption dans l’intime, une déchirure, une désocclusion avec le risque de porter au-dehors ce qui fait l’essence même de l’être. Au loin, la terre est brune, dense, encore attachée au socle nocturne. Frise de maisons qui émergent de l’obscurité à la manière d’ombres chinoises qu’éclaireraient une résille de torches, un brasillement de mèches d’amadou. Juste assez de présence pour suggérer, pas assez pour affirmer et porter au regard ce qui, encore, ne saurait se révéler dans la plénitude, dans l’accomplissement. En hiver, la lumière a besoin d’un long temps d’incubation avant même qu’elle puisse se reconnaître et habiter l’espace avec certitude. Le silence naît de cette stupeur oui, de cette stupeur d’être au monde dans l’aventure d’un jour nouveau. Prodige d’exister, ici, si près des hommes encore endormis, des bêtes au sommeil de roche, des insectes soudés dans l’acier de leur carapace. Prodige de l’œil, du gonflement blanc de la sclérotique, du dôme bleu ou bien couleur de terre de l’iris, du puits sans fond de la pupille où se rassemblent les milliers de fragments afin de signifier, de connaître, de porter à la conscience l’outre pleine des rumeurs du monde, l’arche si brillante de la compréhension. Alors il n’y a plus de distance. Du monde à l’homme, de l’homme au monde. Tous deux se regardent. Tous deux s’observent et brillent du même éclat, celui de participer à cette « beauté convulsive » dont parlait Breton, à cette beauté qui surgit à tout instant du brin de givre sur la tige d’herbe, de la gorge palpitante du lézard, de l’eau du vent glissant parmi la douce agitation des feuilles, de la source suintant ses gouttes de cristal sous les ombres bleues d’un mystère qui, jamais, ne s’épuisera. Mais voici que la taie du ciel, ce suaire noir montant à l’assaut de l’air se déchire et que des fuseaux de pure lumière cascadent jusqu’à terre, fécondant les habitations des hommes. L’étoile blanche, dispensatrice de vie est encore dans les limbes, faisant son chemin nébuleux, pareil à une nappe de glace surgie du ventre de l’iceberg. Tout est réuni, ici, afin que la parole du monde ne demeure celée sur une nuit qui ne serait que reconduction vers quelque néant, quelque abîme. Tout est là qui s’ouvre infiniment et invite à la plus belle des parades nuptiales, aux noces illimités du la terre et du ciel dont l’eau est la subtile médiation. Alors on regarde longuement et les cristaux de clarté se plantent dans la chair de la conscience pour n’en jamais ressortir. La « beauté convulsive » est une fièvre qui jamais ne s’oublie. Longtemps après sa première manifestation s’annoncent les répliques qui font naître dans l’argile de notre corps les fissures par lesquelles la reconnaître et la rejoindre. Longtemps après !

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 08:48
Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

    Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Je t’avais dit

Les cèdres n’ont nul éclat

Seulement une sombre dentelure

Et sous leurs larges palmes

Une ombre souveraine

Que nul ne peut franchir

Sauf au danger

    De sa vie

 

       Tu me disais

   Mon humeur fantasque

   Mes brunes exagérations

   Mon inclination à une éternelle rêverie

   Ma perte dans des eaux imaginaires

   Mon air éthéré en témoignait

   Ma fuite entre les pages des livres

Les poèmes que je composais

Sans rimes

Ni assonances

Sans début

Ni fin

Une divagation parmi les taillis de l’heure

Une continuelle errance dont je tissais mes jours

Afin de ne les voir passer

Les effleurer comme l’aile de l’oiseau le miroir du lac

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Pourquoi parler des cèdres

Ils sont si loin

Et devant nous

Seule la plaque liquide de l’océan

Pareille au vaste ennui qui assaille et

Le plus souvent

Reconduit tout

   Au Néant

Et la rumeur de la Terre s’efface

Et il ne demeure que ce vide immense

Où s’abrite toute désolation

 

   Les cèdres

Oui les cèdres

Aux vastes branches dolentes

Elles battaient l’air

De leur farouche irrésolution

Elles inclinaient vers le sol

   Leur égouttement vert-de-gris

   Leur symphonie de carton usé

   Leur émiettement dans le soir qui venait

Oui les cèdres qui entraient dans nos vies

Et devenaient les vivantes métaphores

De nos esseulements

 

Nos esseulements

Combien cette formule était étrange

Qui redoublait nos respectives solitudes

   D’un pluriel

   D’une multiplicité

   D’un faisceau de formes

Qu’une solitude jamais ne prend en sa garde

Sauf à renoncer

A l’Unique qu’elle est

La solitude en son essence

Une seule ligne continue

Qui se dissout

                      Loin là-bas

                             Dans la brume

                                       Des approximations

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Mais pourquoi donc fallait-il

Que tu me rappelles

   Cette lointaine présence

      Ce fin brouillard se dissolvant

Dans le tissé de la mémoire

La silhouette ombrageuse de ces arbres

Notre rencontre un soir d’automne

Dans la luminescence du jour

Les teintes étaient

   De feu éteint

   De terre usée

   De mare glissant

Sous un tapis de lichen

Une flamme orangée au loin

Faisait sa souple rumeur

Et les humains étaient au logis

Autour d’un feu de bois

Il faisait frais déjà

La lumière baissait

Il ferait nuit bientôt

   Bientôt s’éteindraient les lampes

   Bientôt se cloraient les lourds volets

Sur l’infini silence

Inconnu à lui-même

Scellé sur

 

   Plus rien

N’aurait alors d’importance

Que la dérive des âmes

Au plein de leur pliure

Plus rien ne ferait sens

Que l’absence de sens

Précisément

   Ce nul langage flottant au-dessus des hommes

   Cette poésie éteinte qui ne laisserait plus voir

Que

    Ses césures

    Ses hémistiches

    Ses rythmes figés

    Ses cadences mortes

Telles les feuilles

Jonchant le sol

Telles

   Des dentelles

   Des nervures

   Des résilles

   Dans le dormant du jour

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Ce fut le lieu

Non point

D’une aventure

Le mot en était trop galvaudé

Le contenu altéré

Une rencontre

 A tout dire

Dénuée d’intentions autres

Que celle de se sentir exister

                            Ici

     En ce point minuscule de la Terre

Où naissait le chant discret des étoiles

Nul baiser fougueux cependant

Nulle étreinte qui nous eussent

Précipités

Tous deux

Dans de bien étranges compromissions

Mais tout amour n’est-il jamais

             Que cela

  Tissu de compromissions

   Entrecroisement de mensonges

M’avais-tu dit

Dans cette étonnante langue

Qui habitait

   Tantôt le velouté de ta voix

   Tantôt ce frisson rauque

Qui montait de ta gorge

Identique à l’ourlet

     De la volupté

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

    Ce fut le lieu simplement

D’une parole

La seule qui pouvait nous réunir

Ce silence qui bourdonnait à l’entour de nos corps

Car nous n’avions aucun désir

   Le mouvement de nos yeux

   Le retrait de nos lèvres

   Le marbre de nos volontés

   Nous tenaient à distance

               L’un

               De

               L’autre

Dans cette si belle harmonie

D’une contemplation

       Sans objet

Car nous étions

Dans cet après-crépuscule

Des Sujets ayant renoncé

A quelque possession que ce soit

               De soi

            De l’autre

            Du monde

Oui nous avions franchi la limite

Des obscurs désirs

Nous flottions immensément

Au-delà de toute exigence

De tout essai de saisir

Quoi que ce fût

Aussi bien notre propre mesure

Que celle des étranges présences

Qui peuplaient la nuit

 

   Sous l’éclat des cèdres m’avais-tu dit.

 

   Oui la nuit des cèdres

En ses palmes demeurait

Ceci que nous n’avions su dire

     Qui

  En réalité

    Ne possédait de nom

    Cet en-deçà de l’être

    Cet au-delà de l’être

              Incis

      Entre les deux

Nous assistions à notre événement

Comme cette nébulosité

      Qui fuyait

       En-deçà

       Au-delà

Dispensait sa venue

Dans cet irréparable de toute chose

Porté sur les fonts illisibles

Oui illisibles

Toute source

S’épuise

Oui s’épuise

Dans l’intervalle même

De sa donation

   S’épuise

     OUI

 

 

  

 

 

 

 

 

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16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 10:22
Corpus lucidum, corpus umbra

René Magritte, ‘Les Marches de l’été’, 1938

 

***

 

                                                                                        Ce samedi 14 Novembre

 

 

            Å mon corps

 

   Sans doute t’étonneras-tu de ma correspondance, nous sommes si proches l’un de l’autre, tellement liés par de multiples événements que notre différence finit par se dissoudre dans la toile unie des jours. Esprit, corps, si proches ? Non, beaucoup prétendent que nous ne sommes de même essence, que notre nature est clivée, matière d’un côté, âme de l’autre, à la manière des deux versants d’une montagne, l’adret solaire ne pouvant nullement rejoindre l’ubac ombreux. Mais vois-tu, mon corps, les choses ne sont pas si simples. Ne pourrions-nous envisager une avancée commune nous faisant forme unique, genre de ligne de crête qui regarderait aussi bien le clair que l’obscur. Sais-tu qu’il me plaît infiniment de nous situer l’un comme l’autre en ce lieu de convergence qui ne serait autre que le clair-obscur, que j’aime nommer ‘chiaroscuro’ à la manière Renaissante afin qu’ourlé de mystère il nous visite l’un l’autre en la guise qui est la sienne, qui est toujours œuvre de médiation. Non, mon corps, nul ne peut se confondre avec son esquisse de chair, nul ne peut se prétendre pur esprit. C’est toujours un excès de radicalité ou bien de dogmatisme qui joue le rôle de l’élément séparateur.

   Si je ne te possédais pour avancer, me nourrir, aimer, que serais-je sinon un vent dispersé à l’horizon du ciel ? Et toi, que serais-tu si tu n’avais un esprit pour te guider sur la bonne voie, pour dire à tes yeux le degré de leur ouverture, suggérer à tes mains les choses à toucher, les belles qui sont comme u prolongement de qui tu es ? Mon corps nous sommes un attelage à deux dont une image pourrait rendre compte : tu serais le cheval noir, dense, opaque, que nul regard ne pourrait traverser ; je serais un cheval blanc te faisant l’obole de sa transparence, de sa lumière, de sa lucidité. Ainsi, remarqueras-tu que je reproduis en un certain sens la ‘Parabole de l’Aveugle et du Paralytique’ située dans les Fables de Florian dont il me plaît de t’offrir l’extrait suivant :

 

« À quoi nous serviroit d’unir notre misère ? (dit le Paralytique)

- À quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. À nous deux

Nous possédons le bien à chacun nécessaire :

J’ai des jambes, & vous des yeux.

Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :

Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;

Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

 

   Outre que cette fable est belle, elle est immensément humaine, elle met en exergue une mutuelle compassion, elle s’illustre d’une reconnaissance essentielle du motif de l’altérité, elle est la réponse éthique à tous les hérétiques qui ne professent que leurs propres valeurs et n’arborent jamais que l’étendard de leur farouche égoïsme.

   Car, tu en es persuadé, mon corps, on ne peut évoquer la moitié du réel et ignorer l’autre moitié. Je n’ai jamais vu de corps autonome. Tu n’as jamais vu d’âme voler de ses propres ailes même si, allégoriquement, le principe pneumatique se dote de rémiges afin de croiser au plus haut des Cieux. Certes, nous sommes, tout à la fois, des êtres terrestres pétris de glaise, des êtres célestes que traverse l’éther. Nous sommes à la confluence des deux, tout comme une ligne imaginaire, l’équateur par exemple, sépare les deux hémisphères. Pourrais-tu envisager, un seul instant, l’hémisphère Nord tournant en sens inverse de l’hémisphère Sud ? Existerait-il un Démiurge assez fou pour donner vraisemblance à ce qui n’est que phantasia, autrement dit œuvre d’un imaginaire débordé par sa propre fécondité ? Ceci est pur caprice, songe au large de la raison.

    Existe-t-il plus belle scène que celle de l’amour, de l’amitié, de la rencontre ? C’est bien notre souveraine amitié qui nous fait l’un l’autre ce que nous sommes en notre plus exacte vérité qui, en même temps, est notre entière liberté. C’est parce que je suis esprit au regard de qui tu es, mon corps, que je trouve le lieu de mon accomplissement. C’est parce que je suis le complément de ta visée que ta réalité est posée qui trace ton destin. ‘Notre commune destinée’, devrais-je dire d’une manière qui soit plus acceptable. Nous ne sommes que des miroirs qui nous réverbérons l’un en l’autre. L’être que tu m’octroies, je te le destine en retour comme la source vient de la terre, la terre va à la source. Sais-tu, le réel à ce caractère ineffable de ne pouvoir être scindé qu’à raison même de l’extravagance des hommes ou bien des motifs rationnels auxquels ils s’en remettent comme l’étalon de ce qui vient à eux.

   Ainsi ont-ils créé, en des temps antiques, les catégories en tant que prémisses de la connaissance du monde. Mais, tu le sais bien, rien de l’univers ne saurait être ramené au temps en sa singularité, à l’espace en sa présence, aux modalités dont se vêtent les événements pour apparaître. Tout est en tout et nous ne pouvons exister qu’à l’impératif de cette tautologie. L’ignorer est œuvre de sophiste et nous n’avons vraiment rien à faire avec ceux qui, en lieu et place de la dialectique raisonnée, ne s’en remettent qu’à une rhétorique qui masque leur incapacité à juger les choses en leur essence même. Sans doute me trouveras-tu bien sévère dans mes jugements, mais parfois dire les choses, faute de les réaliser, possède une inestimable valeur cathartique, aussi serait-il stupide de s’en priver !

   Mais je crois que je me suis égaré dans des considérations bien théoriques, lesquelles pourraient procéder à ton simple évanouissement. Il me faut en venir aux événements concrets que nous avons traversés ensemble. Parfois l’équipée fut rude, les ruades fréquentes qui te jetaient ici ou là, à la limite de la perception que j’avais de toi. Jamais je n’aurais pu penser que ta nature fût si fougueuse un instant, que l’instant d’après reprenait dans le calme le plus apparent qui se pût concevoir. Oui, mon corps, nous faisons une drôle d’équipée et il m’arrive de te percevoir à la manière d’un satellite qui girerait au loin, dans l’inconnaissance de qui je suis, esprit jeté dans le monde qui désespérerait de trouver un jour le sentier propice à sa propre venue à l’être. Mais rien ne sert de se morfondre, toujours en ce cas nous parlons dans le désert et il n’est personne pour nous entendre, sinon les mirages à l’horizon, les nuées de sable prises dans la touffeur de l’air, le souffle de l’Harmattan qui se joue de nous et concourt à notre perdition.

   Mon corps, t’en souvient-il de tes premiers faux-pas, de tes minces altérations qui prenaient vite la dimension d’un drame ? Certes ton jeune âge justifiait cette plainte infligée par quelque douleur qui te submergeait vite. On est si fragile dans la première éclosion de soi ! Ce que tu connus, qui te chagrina, cette floraison à fleur de peau, ce subit bourgeonnement qui semblait ne pouvoir t’appartenir que par défaut. Ou bien par excès ? La formule serait plus exacte. Donc ces verrues qui parsemaient tes genoux et dessinaient l’étrange territoire d’une terre avec ses excroissances, ses retraits. Pensais-tu alors au sol lunaire, à sa surface boursouflée de cratères, à ses reliefs sculptés par la chute des météorites ? Oui, vois-tu, j’emploie la métaphore pour introduire un peu de poésie dans le mal. C’est je crois, le recours essentiel dont nous disposons pour combattre nos peines, faire reculer les ombres. Je sais combien alors tu avais aimé tes longues ablutions dans ces eaux thermales qui sentaient le soufre. D’abord elles te déplurent, mais tu t’y accoutumas bien vite car ce bain de chaleur te régénérait - y retrouvais-tu la douceur amniotique d’avant ta naissance ? -, ce bain de tiédeur calmait tes démangeaisons et, petit à petit, le mal cédait du terrain, tu retrouvais ce lisse de l’épiderme qui était ta nature première.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette peur qui t’envahit, de ce froid qui te parcourut, paradoxalement, de la tête aux pieds lorsque, craquant une allumette pour allumer le feu dans la cuisinière, de retour de l’école, avant que les parents n’arrivent, un brusque retour de flamme projeta en ta direction mille étincelles plus vives qu’un soleil ? Tu ne dus ton salut qu’à la vivacité de ta jeunesse. Un bond en arrière t’évita le pire. Les cils et sourcils avaient pris l’aspect de broussailles léchées par un vif incendie. Tu en fus quitte pour une belle frayeur. Depuis ce temps-là, tu te méfies du feu, tu l’évites, sauf quand il est discipliné, qu’il fait son beau rougeoiement dans l’âtre où pétillent les bûches.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette douceur maternelle - « la joie venait toujours après la peine », disait le Poète Apollinaire -, ce corps à corps dont tu rêvais qui était pareil à une ‘re-naissance’. Oui, retrouver la mère c’est renaître. Å soi. Å elle. Dans le geste unique d’une même félicité. Enfance de mon corps, tu n’étais que cette attente de recréer l’unité dont ton avant-naissance avait été le lieu. Un corps dans l’autre. Un être inclus à même un être plus grand. Le mystère d’une rencontre qui ne peut encore porter de nom. Toujours les choses essentielles indiquent la marque de l’indicible. On est soi plus que soi dans l’immédiateté du surgissement. On arrive à soi dans la présence attentive de l’autre. Alors il n’y a encore nulle fêlure, nulle faille par où disparaître et connaître l’entaille de l’angoisse, faire se lever la silhouette tremblante du doute.

   Mon corps, celui qui lui faisait écho, qui amplifiait son sens, j’en sens encore les étranges ondes en qui je suis, cet esprit qui, toujours, cherche ses attaches terrestres, fait l’inventaire des polarités au terme desquelles il trouvera un abri dans la vastitude de l’exister. Corps de la mère, corps-fanal dans la lumière duquel se déploie la spirale de mon propre destin. Jamais ne sont oubliés, cette onctuosité, cet amarrage narcissique, ce lieu immémorial qui dessinent nos contours les plus réels, les plus fondateurs de notre conscience. Toujours nous sommes en dette de ce qui illumina la bannière ouverte de nos jours.

      Mon corps, t’en souvient-il de cette proximité du père, rassurante, levée sous tous les horizons, sculptant à même ta ductile matière les lois du devenir ? Oui, tu étais infiniment malléable, disposé à accueillir la pluralité des formes dont, cependant, une seule te convenait, pour la seule raison que tu ne pouvais être multiple, seulement ramassé en ton être. Là était le rôle du père, de te servir de guide, d’orienter tes pas dans la jungle existentielle. La mère était existence de douceur, le père existence de nécessité. Déjà tu savais bien différencier les rôles, adresser tes demandes à l’un ou à l’autre selon leur nature. Tu te souviens de la douce rigueur du père, de sa bienveillance, de la braise qu’il dressait devant toi afin que, la reconnaissant, un signal te fût donné qui te servît à t’orienter dans la vie. Il y tant de courants, de desseins contraires, tellement de Charybde et Scylla dans lesquels, toujours, la chute est possible ! Tu aimais, mon corps, le contact un peu distancié du père. Tu aimais effleurer les picots de barbe de son visage, humer son odeur de tabac, sentir la force de sa précieuse présence. C’était un peu comme si une partie de son énergie fluait en toi au simple motif d’un mimétisme. N’est-ce pas étonnant ceci, cette belle complémentarité des êtres, cette osmose à distance, ce versement d’une conscience dans l’autre d’un fluide imperceptible, à nul autre pareil ?

   Mon corps, t’en souvient-il de ce que je nommai pour toi ‘L’expérience du Rocher maritime’ ? Car tu ne parles pas, du moins en mots. Tes mots sont des mouvements, des sensations, des tressaillements, des frissons que je tâche d’interpréter à ma manière sans toujours pouvoir préjuger de leur pertinence. Mais nous sommes un couple uni, n’est-ce pas ? Nous naviguons de conserve depuis si longtemps ! Je suis sûr que tu vas retrouver ton émotion d’antan, qu’un lieu va surgir dans tes fibres, qu’en elles tu sentiras se lever un soleil printanier, que ta nudité en plein ciel, sur ce tapis d’herbe tout en haut du Rocher, te sera familière, que rien ne te distraira de toi-même.

   C’est ceci la grande et ineffable beauté du ‘sentiment océanique’, lorsque, en toi, il dessine ses amples flux et reflux. Tu es en toi, hors de toi. C’est comme si ton regard, au terme de quelque vertu ascensionnelle te surplombait de toute la hauteur de son omniscience. Tu te vois regardé par ta propre vision. Tu es enveloppé en même temps que ta conscience procède à un étonnant élargissement de qui tu es. Tu es en toi, déporté de toi. Tu es rattaché à cette terre sise plus bas, à cette plaine d’eau qui ruisselle sous le soleil, à ce sentier littoral qu’empruntent de rares marcheurs, au vol blanc des goélands, à leur cri de gorge qui glisse infiniment dans les lames d’air. Tu es relié à la vaste émergence du ciel, aux nuages hauturiers pareils à des poèmes se levant de quelque origine inaperçue, enfin tu es relié à ton propre socle de chair, tu te fonds à même ton ombilic, cet œil archaïque qui indique le lieu de ta provenance, celle de tes ancêtres, et au-delà celle du peuple immense des hommes de la Terre. Oui, mon corps, je te sens frémir à des lieues de ce qui fut, à des distances temporelles indéfinissables. C’est là la force inépuisable de la réminiscence que de pouvoir faire se fondre en un identique creuset ce qui fut, sera et se donne comme présent, ici et maintenant, dans l’événement singulier qui m’octroie ma place à jamais dans le concert du monde.

      Mon corps, t’en souvient-il des originaires émois qui te portèrent sur les fonts baptismaux de l’amour ? Les premières rencontres, les premières liaisons, la découverte du corps autre en tant que ta propre complétude ? Oui, j’en suis sûr, tout ceci ne peut qu’être gravé au fer rouge en toi, dans le pli le plus secret de ta matière, mais aussi en moi dans les archives vives qui me tissent et me disent, jour après jour, les mots de ma fiction. Nous sommes, tous les deux, les motifs au gré desquels s’écrit notre histoire. Ton histoire de chair se décline-t-elle selon des prénoms aimés dont, par pudeur, tu tairas les noms ? L’Autre, l’Aimée qui te révéla à toi, n’est-elle encore présente dans tes gestes actuels ? Ce qu’elle aimait en toi : une façon de rêver, de parler en soupesant tes mots, une façon d’aimer et de donner acte au plaisir, de héler le désir, d’en faire le lieu d’une fête, parfois d’une cérémonie simple mais riche d’attraits multiples.

   L’as-tu bien perçu, mon corps, nous sommes une généalogie de ressentis, un palimpseste d’actes vécus qui brasillent au loin mais jamais ne s’effacent, une pluralité de signes comme dans les pages d’un livre, le nôtre qui est le bien le plus précieux de notre bibliothèque. Est-il venu le temps de tourner les pages ? De redécouvrir qui nous fumes dont, aujourd’hui, nous sentons l’émergence dans les strates de notre mémoire, mais aussi en toi mon corps, toi qui portes sur la surface de ta peau les stigmates d’une souffrance, quelques plaies vives non encore refermées, mais aussi les empreintes d’un bonheur dont nul acide ne pourra dissoudre le rayonnement. C’est curieux, tout de même, la magie d’une existence, tous ces mondes que nous avons traversés qui, identiquement, nous ont traversés. Nous sommes au confluent de milliers et de milliers de choses dont nous n’avons même plus le souvenir. Pourtant il ne fait aucun doute que toi, mon corps, tu en as archivé le peuple immense des caractères quelque part dans la nuit qui t’habite. Si moi, esprit, je témoigne parfois, d’une certaine amnésie, toi tu n’as rien oublié. Aide-moi donc à être qui je suis en totalité. Sans toi je n’aurais nul à voir, nul à aimer et j’errerais infiniment sur ma périphérie sans en connaître le centre. Aide-moi à marcher, je t’aiderai à penser !

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:44
Bien plus haut que soi.

« Extase ».

Œuvre : André Maynet.

 

   L’air est gris, bas, comme tissé d’une indicible chaleur. Sur le sol de sable convulsé (des traces de pas s’impriment, pieds humains mêlés à des piétinements d’animaux), il y a une manière de clameur souterraine, une douleur fissurant le sol d’où rien ne s’élève qu’une parole confuse, une sombre mélopée. Est-ce la rumeur des esclaves dans les champs de canne à sucre ? Ou bien des chants venus de la terre, là où le bouillonnement de lave fait son feu continu ? Ou bien encore le songe d’un enfant voyageant, à fond de cale, dans le ventre du brick cinglant sous la plume du Capitaine Mayne Raid ? C’est une telle confusion que de tâcher de lire l’illisible, que de s’essayer à deviner ce qui paraît dénué de sens parmi les galimatias de la langue terrestre et les plis infinis du doute. Rien ne s’élève qui dirait le dégagement de soi de la meute des apparences, rien ne dissipe le mirage qui fait ses éblouissements dans le puits profond des pupilles. Alors on cligne des yeux, on met sa main en visière au-dessus des arcades des sourcils, on plisse les paupières et la vue s’étrécit et le regard n’est plus que cette fente sur l’œil du saurien, à peine une meurtrière feuilletant quelques images indécises du monde. Terrible, tout de même, de ne pouvoir saisir du paysage que quelques strates d’ennui qui, d’elles, ne disent rien que la fermeture et le proche néant. Le sable est semé d’empreintes pareilles aux écailles de silex, aux nucléus, aux échardes de pierre qui sèment les plateaux en bordure de la Mer d’Arabie. Un éparpillement qui ne dit le passé qu’à l’aune du délitement, du vestige, du fragment, mais ne dit rien du présent et, à plus forte raison, de l’avenir. Seule connaissance possible, ce genre de puzzle dont rien d’autre n’est à tirer que le constat de son absence. On est là, comme des archéologues impuissants, les mains en battoir et les yeux rivés sur un sol refermé sur sa propre indigence à être. Et l’on ne voit même plus, dans le brouillard de l’imaginaire, les animaux assoiffés près du puits à balancier, la poulie de bois usé, la ligne d’horizon que mange un ciel privé de lumière.

Voilà, on est sorti de l’enchevêtrement, on s’est hissé depuis l’incompréhensible jusqu’à une aire dont on sait déjà qu’elle tiendra un langage plus clair, ouvrira la possibilité d’une vision, inscrira un dialogue habillé de quelque clarté. Ici s’arrête le sable dans sa fureur de tout dissimuler à la saisie de la conscience. Une route de bitume file tout là-haut en direction du ciel. Elle nous dit la présence des hommes, leur volonté de figurer dans l’ouvert, de tracer dans l’inconnu les espaces heureux de la clairière. Les lames des palmiers flottent haut dans l’air chargé d’embruns, la mer est si proche dont on entend la belle symphonie. Ici et là des enclos où vivent les nomades avec leurs bêtes, leurs outils, les dromadaires aux larges pattes grâce auxquels ils sont les seigneurs du désert, puis les hommes fiers qu’entoure l’ample daara blanche pareille à un cercle d’écume. C’est à peine si l’on voit leur allure, leur progression tellement elle est confondue avec la dune, la brume solaire, les filaments des étoiles lorsque la nuit fait sa tache d’encre du nadir au zénith. Tout est si léger, si aérien et l’on croirait un souffle imperceptible de l’alizé ou bien la respiration de l’harmattan si près de basculer dans le sommeil.

On est arrivé au sommet de quelque chose, on ne sait pas très bien quoi mais, soudain, on se perçoit si éthéré et c’est comme si on vivait avec la simplicité de la jarre, pareil au col harmonieux d’une amphore, à la douceur d’un marbre antique dans la lumière d’un musée. Tout se déplie infiniment et l’on sent, à l’intérieur de soi, un immense flottement, on entend le chant d’une source originelle, on se perçoit comme sur le bord d’une margelle avec, au-dessus de sa fontanelle le glacis d’un azur. Mais qui est donc cette femme-oiseau à la vêture blanche immensément étendue, aux ailes telles un cristal, au bouquet de fleurs qui tisse l’air de ses notes parfumées, quel est ce tintement d’un songe qui parcourt à la vitesse de la lumière les contrées célestes ?

En bas, tout en bas de l’irréelle scène se tient Béatitude, Contemplative qu’à notre tour nous découvrons dans un genre de stupeur. D’elle nous pensions la consistance de rêve, la texture d’une gaze onirique, la fragilité d’une dentelle, jamais la possible réalité, le surgissement parmi le peuple des Egarés et des Incrédules. Pourtant Divine est bien là dans sa posture si naïve, si naturelle, si extatique que nous la croirions venue d’un outre-monde, d’une planète si éloignée que nos yeux humains ne pourraient même pas en envisager quelque esquisse approchante. De quoi est-elle saisie qui la porte au-dehors d’elle dans cette manière de figuration mystique, lieu ordinaire de la sainte, de la possédée ou bien de qui connaît la folie en son intime ? Les frontières sont si floues qui, du génie, basculent dans la chimère, dans la phantasia où souffle le vent délétère du néant. Et pourtant nous la sentons si proche de nous dans son éloignement. Insoutenable tension dont nous nourrissons notre espérance de la voir toujours, de ne la toucher jamais, de la deviner éternellement.

   L’ovale du visage est si beau qui nous dit la pureté, la noblesse du sentiment, la muette supplique en direction des étoiles, ces métaphores d’une connaissance à toujours faire sienne, réalité lointaine, impalpable, comme le vol du désir dans l’âme de l’amante. L’abri des cheveux, cette inapparente résille, ce voile discret effleurant à peine le masque blanc du mime ne fait son buisson de cendre qu’à mieux nous indiquer la nécessité du rêve, sa disponibilité, la demande de sa constante efflorescence par laquelle, sans doute, nous nous approchons de nous avec la plus juste visée qui soit. La bouche, ce feu atténué qui nous parle la belle langue de la passion. Les lèvres, cet arc entr’ouvert qui met en relation l’intérieur et l’extérieur, cette porte médiatrice du langage, il nous semble l’entendre adresser au ciel une incantation dont jamais nous ne percerons le secret, dont seulement nous devinerons la subtile harmonie, ce poème tendu dans l’aire souple du silence. La colline des épaules, cette falaise telle une Albion suspendue au-dessus du vide, nous en éprouvons la subtile courbe, nous y demeurons par la pensée, pareils au fier goéland glissant ses plumes blanches dans la démesure du ciel.     Plus bas, l’éminence d’une gorge si discrète, on en devine les aréoles qu’on croirait être de faibles signaux perdus dans la trame d’une brume. Insaisissable. Jamais nulle extase ne saurait s’enfermer dans quelque nasse que ce soit. Son essence est faite d’une admiration sans limite, mais aussi se devinent en elle, dans l’architecture de son être, aussi bien la peur, la stupeur, la transe, toutes dispositions grâce auxquelles échapper ou bien tenter de s’affranchir d’une réalité aux angles vifs, aux violentes morsures, aux attaques sournoises. Entourant le cou, ceinturant l’éminence du torse, un lacet de cuir est là pour seulement nous rappeler la lourdeur des contingences, la nature de geôle dont l’existence est la troublante allégorie alors que, levant les yeux au ciel, nous implorons la délivrance. Qu’y a-t-il qui s’inscrit sur le ventre des nuages comme signes de notre liberté dont l’extase serait l’incontournable véhicule : la foi ; le visage absent de Dieu ; l’art en ses multiples œuvres ; l’épiphanie de l’amour, ce mirage dont l’absence est une brûlure ; la persistance des Idées immuables et éternelles que notre âme contemplerait comme son propre reflet ? Il est si exténuant de penser dans l’opacité de l’heure et nos mains sont ouvertes sur le Rien, seule fin que la félicité nous promette en guise d’accès à un savoir immédiat. Celui-ci est-il envisageable en quelque manière ? Ne sommes-nous pas, en notre fond, que des quêteurs d’Absolu ? Mais qui apaisera donc nos tourments ? Il est di difficile de voir parmi les mirages du désert et les tempêtes de sable. Si difficile !

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14 novembre 2020 6 14 /11 /novembre /2020 09:06
Eloge de l’ennui

« L'ennui est après l'ambition le plus grand poison de la vie. »

 

Proverbe français

 

***

 

   Mercredi 11 Novembre

 

   Le plus souvent, lorsque rien de précis ne se profile à l’horizon, ni travail, ni rendez-vous, que les programmes de cinéma vous laissent indifférent, que vous êtes situé dans la zone d’incertitude sise entre la lecture de deux livres, vous n’avez de cesse, afin de vous changer les idées, d’aller faire une promenade au Jardin du Luxembourg. Le plus souvent, vous choisissez de vous asseoir sur l’une de ces chaises métalliques peintes en vert, sur le terre-plein qui domine le Grand Bassin, vous laissant aller à la plus douce des rêveries, celle qui, chez vous, chasse le spleen et ôte de votre esprit quelque chagrin qui aurait pu s’y loger. Certes vous êtes coutumier du fait mais, pour autant, vous ne souhaitez vous installer dans une routine qui serait contraire à la manifestation d’un facile bonheur. Toujours, dans votre imaginaire, l’espoir que quelque chose de nouveau surgira : une idée d’écriture, la concrétisation d’un rêve sous les espèces de la vision d’une scène inattendue, peut-être une rencontre qui orientera le cours de votre vie dans une direction dont vous ne pouviez soupçonner qu’elle pût exister.

   Disons, c’est un clair après-midi de printemps, la nature s’éveille, les frondaisons du Jardin, les charmilles bruissent de mille pépiements joyeux. Aujourd’hui c’est un banc qui a retenu votre attention, près du Kiosque à musique. Vous avez pris un journal que vous feuilletez distraitement, plus à la tâche de regarder les allées et venues des passants qu’à une lecture qui vous paraît fastidieuse, les événements sont si gris qui maculent les pages. Vous vous distrayez de tout et de rien, le vol d’un pigeon, le jeu d’un enfant, le travail d’un Jardinier. Après un long moment de flottement, vous êtes sur le point de partir lorsqu’une Inconnue vient s’asseoir près de vous. Certes vous ne souhaitez la dévisager, ce serait un manque de tact. Cependant vous tâchez d’élargir votre champ de vision de manière à l’observer discrètement. Il s’agit d’une femme aux alentours de la quarantaine, cintrée dans un tailleur gris élégant. Sa chevelure est courte, claire, dans les blonds cendrés. Elle lit un livre dont elle tourne lentement les pages comme si elle en savourait le contenu. Vous pouvez lire le titre : ‘La maison de Claudine’ de Colette. Alors quelques phrases se précisent dans votre mémoire. Vous retrouvez surtout les passages lyriques des descriptions de la nature, des scènes de la vie.

   D’évoquer ceci, c’est déjà comme si vous aviez entamé une conversation avec celle qui partage votre solitude. Au bout de peu de temps, vous devez vous avouer à vous-même ce genre de trouble délicieux qui vous envahit au seul motif de votre proximité d’une présence si discrète mais si rayonnante. Vous allumez une cigarette. Afin de vous donner une contenance ? Dans le but de tromper votre impatience ? Vous seriez bien en peine de délimiter l’essence de votre état d’âme. En tout cas vous vous sentez paradoxalement dans l’attitude de celui qui oscillerait entre optimisme et pessimisme, mais il faut le reconnaître, c’est bien là la marque de votre caractère. Peut-être est-elle accentuée par la situation qui vous installe dans la perplexité ? Que souhaitez-vous au juste ? Faire plus ample connaissance de l’Inconnue au tailleur ? Quitter ce banc et ne plus penser à rien ? Vous seriez bien incapable de le dire, ce genre de rencontre vous plonge toujours dans l’embarras.

   Faisant mine de vous plonger avec attention dans la lecture de votre quotidien, alors qu’en réalité vous n’êtes qu’en vous hors de vous, vous entendez une belle voix voilée vous demander si vous avez du feu. ‘Seule’, vous la nommez ainsi, c’est un jeu chez vous d’attribuer des noms aux passantes que vous croisez au hasard de vos déambulations, ‘Seule’ donc a tiré de son étui une longue cigarette au filtre de liège. Vous saisissez votre briquet dont la flamme vacille au gré d’un vent léger. ‘Seule’ entoure vos mains pour abriter sa cigarette. A-t-elle effleuré vos doigts ? Vous avez senti une brève pression et, simultanément, votre cœur a battu plus fort. Mais n’est-ce pas votre imaginaire qui vous abuse ? N’est-ce pas déjà un désir qui s’allume en vous et vous pousse à la déraison ? Le peu de temps qu’a duré la flamme vous avez eu le loisir d’archiver en vous, ce beau visage énigmatique, de détailler la pulpe grenat des lèvres, les yeux couleur d’acier, les cils longs et ombrés, les beaux cernes mauves qui semblent dire l’étrange volupté.

   Vous vous êtes énivré de ces fragrances de miel et d’ambre qui s’élevaient du tabac. Vous avez même pensé à un philtre d’amour. N’était-ce, dans ces feux illusoires du jour, une entreprise de séduction ? Déjà vous savez que vous êtes comme sous l’emprise d’un alcool fort, d’un puissant narcotique qui décidera de votre futur, abrègera vos nuits. Vous êtes un incorrigible séducteur, une manière de Casanova qui vous abreuvez à votre propre plaisir bien plutôt qu’à celui de l’Etrangère  qui est à la racine de votre trouble. Vous êtes un homme double. Vous êtes Vous qu’habite un Autre homme, celui qui est né au contact de ‘Seule’ dont, maintenant, vous ne pouvez qu’accomplir la nécessaire efflorescence. Avec ‘Seule’ vous avez parlé comme dans un songe. Vous avez papillonné autour de son esquisse florale. Vous avez butiné par avance ses pétales, sa corolle intime, vous êtes entré en elle par effraction, vous avez percé sa peau, avez colonisé sa chair. Vous ne pouvez douter que ‘Seule’ vous appartienne, qu’elle tisse sa propre vie au contour de la vôtre, qu’elle soit, en quelque sorte, un satellite dont vous constituerez un centre d’attraction. Le seul qui soit possible en ce lieu, en cette heure.

   Non, vous n’êtes nullement pervers, vous ne tirez nul plan sur la comète, vous laissez la liane de vos affinités capturer qui vous aimez dont vous pensez que l’amour vous était dû. Vous prétendez que nulle rencontre n’est le fait du hasard, qu’elle était inscrite de toute éternité dans votre propre tablette d’argile, dans celle de ‘Seule’ dont la trajectoire vous a enfin rencontré. Le rendez-vous pour demain à la terrasse du ‘Café Romain’, Place de l’Estrapade, est-ce vous ou bien elle qui en avez décidé ? Ou bien est-ce le motif de vos destins réunis ? Une confluence des cœurs anticipant l’osmose des chairs ? C’est si curieux une existence avec ses multiples événements dont il est bien difficile de démêler l’écheveau des causes et des conséquences ! Toujours un secret, toujours un mystère qui cryptent le réel, le rendent illisible.

 

  

   Jeudi 12 Novembre

 

  15 Heures - Vous êtes arrivé avec une bonne heure d’avance. C’est votre habitude. Elle résulte du souci de faire phosphorer le plaisir de la rencontre, de préparer un lit où elle pourra s’épanouir, prendre sens. Vous buvez en de minces gorgées un Canada Dry dont votre palais détaille longuement le pétillant des bulles, le goût tonique du gingembre. Chaque bulle, chaque touche épicée sont les signes avant-coureurs de ‘Seule’ dont, encore, vous ne connaissez le prénom. Elle a préféré vous réserver la surprise. Sans doute une façon d’aiguiser votre envie, de donner des gages à votre appétit. Dans la coursive étoilée de votre tête des prénoms se donnent au hasard comme possibles nominations : Claire, Hélène, Virginie, Eve. Aucun ne brille plus que l’autre. Peut-être ‘Seule’ est-elle une synthèse de toutes ces existences hallucinées ?

   16 heures - Vous regardez compulsivement le cadran de votre montre. 16 heures est l’heure ‘fatidique’ au sens étymologique de ‘fatum’, ce destin irréversible qui joue de vous comme le ciel joue des nuages. Votre regard se perd au loin dans la longue perspective de la Rue des Fossés Saint-Jacques. Vous chercher à distinguer la silhouette de ‘Seule’. Vous scrutez tout ce qui vient à vous, qui ne manquera de vous offrir cette haute silhouette, cette chevelure blond-platine, ce visage qui vous habite comme si vous le connaissiez depuis le plus lointain du temps. Elle ne tardera à arriver. On n’est nullement une femme d’allure si élégante pour ignorer ses rendez-vous. Et puis, vous êtes sûr, hier, cette pression discrète sur vos mains, c’était un signe. Du reste vous ne vous y trompez pas, une longue fréquentation de vos conquêtes féminines vous a pourvu d’un flair indéfectible. Bien sûr, parfois une simple illusion que vous aviez transformée en certitude, mais ces erreurs d’estimation ont été si rares. 

   16 heures 15 - Nulle présence, dans le prolongement de votre regard, dont vous attendiez le surgissement. Elle aura eu un ennui de dernière minute, une course à faire, une toilette à repasser, un paquet de cigarettes à acheter. Elle est si libre quand elle fume, si attentive aux volutes grises, un rapide nuage visite ses yeux qui dit le plaisir de vivre ainsi, au bord des choses, dans la pure surprise d’être. Cependant l’inquiétude naît en vous, fait ses étonnantes confluences dans les noeuds de votre chair, dans le dédale de votre esprit. Vous cherchez, consciemment ou non, à vous distraire de vous, à vous éloigner de vous, pensant que ceci vous sauvera du déluge. Jamais vous n’avez observé avec autant d’attention le monde immédiat qui vous entoure, les pieds ouvragés de la table derrière laquelle vous êtes assis, le bourgeonnement des arbres, le grésillement des abeilles dans le peuple lisse de l’air.

   16 heures 30 - Vous commencez à douter du réel, de vous, de ‘Seule’. C’est un peu comme si ce monde qui vous entoure n’était qu’une sphère de brume dans laquelle vous flotteriez immensément, ne percevant même plus les frontières de votre corps. Vous sollicitez votre mémoire, vous rejouez la scène d’hier à la façon d’une ‘scène primitive’ au gré de laquelle ‘Seule’ aurait été votre amante, l’unique amante de votre vie. Sa beauté, sa présence ont chassé toutes les autres. Les autres sont crucifiées, épinglées telles des insectes sur une planche de liège. Comment donc ont-elles pu exister ? Non, elles ne sont que l’ombre portée de Celle du Jardin du Luxembourg, elles s’évanouissent à son contact, elles brasillent dans l’illisible destin qui est le leur, un feu vite éteint dont nul n’aura même plus la souvenance, à commencer par vous, le ‘Solitaire’ de la Place de l’Estrapade, le « veuf, l’inconsolé », celui dont l’étoile est morte, dont Nerval traça dans le ciel de la littérature « le Soleil noir de la Mélancolie ». Les vers du Poète vous reviennent en tête et l’un d’entre eux, le plus incisif, se plante au plein de votre conscience à la manière d’un canif : « La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé. » Oui, la fleur s’est fanée avant même d’être cueillie et vous demeurez au centre de vous, éparpillé, fragmenté, oublieux de qui vous êtes.

   16 heures 45 - Jamais vous n’avez regardé les choses avec autant d’acuité, de pure lucidité. Les arbres, là sur la petite Place, vous en détaillez les amples ramures, vous en percevez chaque feuille, vous en radiographiez le tronc, vous en percevez l’âme dans sa substance la plus blanche, la plus virginale et il s’en faut de peu que vous ne perceviez jusqu’au cheminement de leurs racines souterraines. En réalité vous ne faites que tromper votre attente, détourner la dague qui menace votre peau, sans doute l’incisera bientôt. Vous laissez flotter la rayon de votre vision sur les longs capots des voitures noires, glisser le long des trottoirs de ciment, inventorier la moindre lézarde, puis rebondir sur la silhouette de cette passante dont vous pensez, qu’aussi bien, elle aurait pu être celle de ‘Seule’ venant s’asseoir tout naturellement à votre table, s’excusant du retard, elle a eu un imprévu de dernière minute, mais ce n’est rien, cela n’entame nullement la joie de la rencontre, cela ne compromet en aucune manière ce qui aura lieu après car chacun sait bien en son fond ce qui adviendra, qui est tout simplement irréversible au simple motif que nul encore n’a pu faire s’inverser un destin, que certaines choses doivent se produire, tout comme la nuit succède au jour et l’accomplit.

   17 heures - Déjà une heure passée à cette terrasse vide de la présence de ‘Seule’. Oui, pensez-vous, j’ai eu raison de lui donner ce nom ‘Seule’ qui, pour l’occasion, pourrait rimer avec le mien, ‘Seul’. C’est ce sentiment de longue solitude qui vous saisit ici et maintenant en cet instant mortel qui jamais ne se reproduira. Votre tête est cernée d’éclairs, de rapides fulgurations qui ne résultent que de votre dépit d’avoir été ignoré. ‘Seule’ vous la voyez nettement se profiler sur l’écran de votre imaginaire. Vous la voyez en discussion sur le banc d’hier avec un Inconnu. Ce dernier lui tend son briquet. Elle entoure de ses mains les mains de l’homme. L’homme sourit intérieurement. Cette pression sur ses doigts, quelle est-elle, quel mystérieux message se blottit au sein de ce léger attouchement ? Quel avenir se dessine ainsi ?

   Malgré vos facultés de projection qui sont grandes, vous n’arrivez à cerner le visage de cet Inconnu du banc. Cependant, vous lui trouvez quelque ressemblance avec votre propre personne. Une façon de parler en faisant des gestes, une façon de regarder ‘Seule’, de l’aimer déjà à la hauteur de sa beauté. Mais qui est-il celui qui parait être votre sosie ? Ne serait-il l’incarnation de votre propre présence, un léger décalage dans le temps, la persistance rétinienne d’un événement, la promesse, en même temps, d’un futur qui chante dont, peut-être, vous pressentez en vous le doux bruissement de source ? Les choses sont si étranges dans ce printemps qui traîne à sa suite les joies et les tristesses des hommes et des femmes : une fuite à jamais dans la fente du temps !

 

    Eloge de l’ennui - Quelques commentaires.

 

   Faire l’éloge d’une perte, d’une affliction, d’une aventure qui a sombré dans le non-sens, ceci paraît risqué pour la simple raison que notre pensée fonctionne sur le mode de la logique, du rationnel et que prétendre préférer l’absence à la présence semble être pure entreprise de Sophiste. Bien entendu si nous raisonnons au premier degré, dans l’immédiate décision de nos attentes légitimes, nous dirons bien vite que l’ennui est un état d’âme négatif qui entraîne toujours chagrin, tristesse et autres contrariétés dont chacun préfère faire l’économie. Un bonheur, fût-il léger et de courte durée, est toujours préférable à l’expérience du malheur. Cependant il ne nous est nullement interdit de tirer d’autres conclusions que celles qui sont habituelles dans ce cas de figure. Si nous consentons à faire l’éloge de l’ennui c’est bien qu’une telle attitude doit trouver quelque part son juste fondement, son évidente justification. Donc le personnage de la fiction, dans cette optique, tire des avantages de sa mésaventure. Et de quelle façon ? Pour quels gains ?

   Nous dirons que, de manière synthétique, ‘Seul’ a vu son niveau de conscience s’élargir de façon appréciable. Si tout s’était passé selon l’ordre des choses, que ‘Seule’ ait honoré son rendez-vous, que la ‘scène primitive’ ait eu lieu, que d’éventuelles rencontres s’en soient suivies, tout se serait déroulé dans la pure quotidienneté, tout n’aurait été, en dernière analyse, que banal, contingent, infiniment reconductible. Maintenant, si nous visons cette longue attente selon son versant positif, nous dirons ceci :

   ‘Seul’ a vu l’empan du temps s’accroître considérablement. Ce qui, dans le temps réel n’a duré que deux heures, de 15 à 17 heures, dans le temps fictif, imaginaire s’est vu octroyer un supplément temporel. Ce temps interminable dont la lenteur est la marque la plus évidente, pourquoi lui conférer un caractère seulement négatif ? Toujours nous nous plaignons de manquer de temps, de faire toutes choses à la hâte, de ne jamais pouvoir apprécier la densité de l’instant, de n’en jamais saisir que l’étincelle. Elargir la temporalité c’est lui affecter de nouvelles configurations, de nouvelles valeurs, la doter de significations qui ne peuvent que nous enrichir si nous prenons la peine d’y consacrer un examen véritablement objectif. Ici, bien entendu, il y a conflit entre notre naturelle impatience à voir se résoudre les problèmes et le don qui nous est fait de goûter le réel avec la méticulosité qu’il mérite. Cet ennui qui ne semble jamais en finir, n’est-il le sentiment ourdi par ‘le philosophe en méditation’ (voyez le tableau de Rembrandt), par le mystique en sa contemplation dans le désert, par le savant qui admire les constellations au-dessus de sa tête (voyez la belle assertion de Kant : « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. »). L’on se doute, regardant avec justesse la réflexion kantienne, que l’état conduisant à ‘l’admiration’ et à la ‘vénération’ ne sauraient résulter que d’une longue patience, vertu indispensable au penseur d’infini. 

   Et, parallèlement à cet accroissement du temps, c’est aussi l’extension de l’espace qui a eu lieu. ‘Seul’ qui, d’ordinaire, centrait son regard sur sa propre personne, sur son intériorité, voici qu’il le déporte de lui, longeant la longue perspective de la rue, interrogeant les frondaisons des arbres, fouillant jusqu’aux racines pour y conduire son exploration perceptive qui, en même temps, est examen, approfondissement de soi. Ce qui, aussi, s’est largement déployé, c’est l’interrogation sur l’attente, inséparable d’un questionnement sur l’amour. Si, en une première estimation fondée sur un naturel égoïsme humain, ‘Seul’ n’avait aperçu ‘Seule’ qu’à la façon d’une facile ‘proie’, si le thème de la rencontre ne s’illustrait que dans la perspective d’un opportunisme, eh bien l’angoisse coextensive à l’ennui, au sentiment de dépossession, projetait maintenant une lumière bien différente sur la possible relation. Elle devenait, non seulement plus essentielle, mais précieuse car l’envisager ôtait de facto cette cruelle épreuve de solitude où rien ne parlait que le souffle du vide.

   Or c’est bien la nouvelle disposition d’esprit relative à l’ennui qui a rebattu les cartes. L’ennui a réalisé les conditions mêmes au gré desquelles les choses peuvent se renforcer et prendre un sens nouveau alors qu’une relation éphémère et donjuanesque eût immolé l’amour à la possession d’un plaisir rapide, sans échange véritable, sans lendemain. Autrement dit un acte parmi tant d’autres d’une laborieuse quotidienneté. Le nécessaire retour sur soi de ‘Seul’ a constitué la quête selon laquelle, à la fois se découvrir en sa vérité, à la fois reconnaître ‘Seule’ en sa dimension de nécessaire et absolue altérité. En conclusion, c’est la nature profonde, l’essence d’une union des âmes qui a eu lieu au travers des singularités propres offertes par l’ennui. Et puis, en fin de compte, chacun, chacune, ‘Seul’, ‘Seule’ n’ont-ils trouvé dans cette singulière situation d’un temps se dépassant lui-même, d’un instant métamorphosé en éternité, le lieu de leur inentamable liberté ? Demeurés où ils sont de leur propre itinéraire, ils conservent la possibilité d’emprunter une autre voie, un autre chemin qui, peut-être, n’est que celui-là même du Soi en son plus lisible rayonnement !

   Peut-être l’ennui constitue-t-il, non la face inversée de l’allégresse, mais son indispensable complément ! Il n’est que d’en expérimenter l’irrésistible force !

 

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 09:21
Le rêve prémonitoire de Léna.

Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

  

   Léna-du-Lac.

  

   Le lac est grand, aux parois vertigineuses, pareilles au cône d’un volcan. Sur les bords la terre est craquelée, disposée en damiers aux couleurs de métal. Tout en bas l’eau bouillonne comme attisée par un feu invisible. Peut-être une forge mystérieuse. Peut-être des éruptions magmatiques qui font leurs sourdes traînées dans la roche semée de bulles. Des souches aux formes animales flottent par endroits, parfois se renversent, plongent dans la masse visqueuse. Bondes suceuses qui engloutissent toute manifestation d’être.

   De grands trous par lesquels la meute liquide s’écoule avec un bruit de râpe, d’inquiétants borborygmes, des clameurs sans fin. Trous dans la densité de la nappe. Tout demeure en suspens tout autour, gouffre laissant voir la désolation de l’abîme, la perte de la présence dans d’abyssales fosses. Parfois des geysers qui fusent dans l’air, précédés d’un sifflement lugubre. Rien ne tient. Tout se fragmente à l’infini. Terre-puzzle qui ne reconnaît plus sa topologie, qui acquiesce aux ordres impérieux venus d’on ne sait où comme si un outrageux destin en avait décidé la marche. Aveugle. Obstinée.

 

   Léna-des-vestiges.

 

   Village. Ancien. Vétuste. Isolé. Décor de cinéma ou bien de théâtre. Zones périphériques. Faubourgs lépreux. Murs lézardés, semés de crevasses, parcourus d’aires de ciment desquamé. Une rivière se fraie un chemin parmi les accumulations de galets usés. Des fabriques à moitié ruinées dressent ici et là leurs étiques châteaux de cartes. Murs de briques à claire-voie, volées de poutrelles suspendues dans la poussière grise. De grandes entailles laissent voir d’antiques métiers à tisser avec leurs porte-fils décharnés, leurs navettes inutiles, leurs peignes aux dents ébréchées.

   Par les fentes des vitres s’engouffre un vent maléfique qui fait bouger les cintres, se balancer les poulies, s’entrechoquer les cônes de tôle des anciens luminaires. Architecture de désolation et de mort qui ne laisse plus éprouver, de son ancienne réalité, que quelques nervures battant l’air, limbe au sol écartelé par l’implacable usure des ans. On croirait les restes d’une banlieue qu’une explosion aurait dévastée. Plus rien ne tient que ce squelette dressé le long de sa propre confusion.

 

   Léna-des-Ruines.

 

   Sous le ciel cloué de chaleur (de grands éclairs blancs rayent le ciel), l’immense rocher pyramidal qui porte la Citadelle est semblable à la physionomie d’une termitière. Des creux partout. De sombres excavations. Des trous comme dans une meule de gruyère. Quelques arbres rongés par la mousse, recouverts de lichen lancent dans l’espace leurs bras efflanqués. On pourrait aussi bien atteindre sa cime de l’intérieur, longeant les galeries humides, rampant le long de margelles étroites, contournant des résurgences liquides.

   Alors on arriverait au centre de la Citadelle. On la verrait du dedans avec ses enceintes découpant sur le vide ses pans chancelants, ses tours de guingois, sa chapelle ouverte à tous vents, son moignon de donjon, ses barbacanes aux merlons tailladés par les assauts du temps. Sa lourde porte de bois dont il ne demeurerait que quelques traverses, des clous forgés, des ferrures faisant leurs angoissants hiéroglyphes.

 

   Confluence des rêves de Léna.

 

   An centre de ce feu onirique, de cette déflagration d’images vides, chancelantes, constituées de trous et de riens, de pertes et de manques, de disparitions et de vertiges, Léna s’est tenue toute la nuit dans l’attitude d’une visionnaire. Elle n’était nullement présente au bord du lac, pas plus qu’elle ne visitait les vestiges des anciennes fabriques, ni ne hantait les pans de murs hallucinés de la Citadelle.

   Elle était extérieure à tout ceci mais nullement absente à ce qui s’y déroulait, s’y jouait en creux, pourrait-on dire, de la mesure exacte de la condition humaine. Car Lac, Vestiges, Ruines se donnaient comme écho des préoccupations et des angoisses de la Voyeuse. Toute cette présence-absence, tous ces manque-à-être des choses se superposaient aux siens, à cette étrange vacuité qui courait à bas bruit au-dessous de sa peau, gagnait les faisceaux de muscles, s’infiltrait dans les tubes creux des os. Toute une pantomime se déroulant sur une scène que les acteurs auraient désertée. Il n’y aurait plus que les tréteaux, les treillis des passerelles, les rangées de cintres, la toile de fond sans paysage, le rideau faseyant dans le vide, le trou du souffleur devenu mutique.

 

   Un jeu de miroir réciproque.

 

   Jeu éternel de renvois de la présence humaine au monde, du monde à la présence humaine. Hommes, Femmes toujours intégrés, corsetés, noyés dans le mouvement des choses, plongés dans leur lexique, entraînés dans leur sémantique. Aussi bien du sens. Aussi bien du non-sens. Hommes, Femmes, toutes présences toujours prises dans un mouvement spéculaire. Je reflète le monde comme il me reflète. Continuelle activité de projection, éternelle manifestation de mon égoïté en direction de cette altérité qui se donne à voir tout en me constituant, en m’accomplissant en tant que celle que je suis, envers et contre tout.

   Le vide que j’éprouve en moi comme une privation n’est jamais que la vacance mondaine qui se rapporte à mon propre questionnement. Je suis toujours auprès du monde, jamais séparée. Le Sujet faisant face à un Objet n’est que l’invention objectivante de la modernité. A moi seule je constitue un monde qui n’est « autre » précisément que ceci ou bien cela que je vois du monde, qui parle en son langage alors que j’emploie le mien à le mieux saisir.

   Mais quelle image donc nous permettrait de mieux cerner cette réalité relationnelle que celle du chiasme, cette « disposition en croix » qui ne doit pas se laisser lire seulement selon son aspect topologique mais en tant que signification interne d’une réalité que se donne à chaque fois entre deux entités et les unit en raison même d’une affinité, d’une rencontre, d’un univers communément partagés. C’est ici au sein du nœud, dans la confluence que surgit le point focal d’une mutualité, d’une coalescence des destins. Du monde. Du mien.

Le rêve prémonitoire de Léna.

Chiasme.

Encre de Chine.

Œuvre : Isabelle Antoine.

 

 

 

   Léna-en-son-miroir.

 

   « Miroir » est ici l’interprétation métaphorique-symbolique de cette plaque de métal auquel Léna fait face. Or, ici, « faire face » veut simplement dire « donner visage » à une chose. Aussi bien à cette surface qui me visite à l’aune de son étrangeté. Aussi bien à cette réification, à cette chose que je deviens moi-même, confrontée au monde nu, vertical, abscons de ce qui semblerait ne jamais pouvoir recevoir de signification ultime.

   Comment, en effet, faire coïncider deux univers aussi étranges sans tomber dans la subjectivation de l’objet, sans se précipiter dans l’objectivation du sujet ? Il faut se résoudre à penser en chiasme, à affecter aux deux représentations une valeur symétrique, à savoir que la présence de Léna en cet instant précis ne peut recevoir de réponse que de l’objet qui la toise, de la même façon que l’objet-plaque-miroir n’aura de sens immédiat qu’à être confronté à qui l’a en vue, à qui le détermine.

  

   LES ENJEUX ou les EN-JEU :

 

   Pour un instant devenons Léna confrontée à cela même qui la questionne en son fond, la trouble, la laisse dans l’indécision d’elle-même.

 

   « Je suis cette figure qui cherche et ne trouve point. Que découvrir, en effet, hors cet espace hostile qui se dresse à la manière d’une confondante énigme ? Y aurait-il seulement un reflet, une clarté, l’esquisse de qui je suis me revenant de droit, me disant la singularité de mon être. Mais non, tout est confusionnel, tout est brouillé, tout est illisible et il me semble retrouver ces images fuyantes, imprécises, déstructurées, fragmentaires des rêves qui ont fait de ma traversée nocturne une toile criblée de creux, tout existant sur le mode du fragment, de la parcellisation, du manque, de la disparition, de la déconstruction comme si, après l’épreuve, au réveil, ne devaient subsister de mon être-onirique que cette dentelle, ce réseau de fils lâches, cette tapisserie dans laquelle n’apparaîtraient plus que les lignes d’un plan, non la beauté achevée d’un édifice, non le rayonnement d’un temple avec, gravé en son fronton, la lumière d’une possible joie ».

 

   Méditations annexes. 

 

   Le désarroi de Léna est palpable comme pourrait l’être celui d’un individu en voie d’achèvement, dont le Démiurge n’aurait encore nullement façonné les outils devant la porter au monde : l’entièreté d’un corps avec sa belle autonomie, son harmonie inépuisable, sa grâce, son devenir empreints de lumineux projets. Ce qui est demeuré dans l’inaccomplissement, ceci : le métal-miroir, taché, parsemé de rouille, griffé à maints endroits ne pouvait « refléter » en toute hypothèse qu’une anatomie privée de ses prédicats essentiels. Une partie du visage, un buste s’effaçant à même sa présence.

   Le rêve, double halluciné de la vision spéculaire n’a reproduit du réel qu’un spectacle tronqué, inachevé, l’Artisan ayant remisé ses gouges avant que l’œuvre ne soit achevée. Conséquence : mortel ennui de n’être qu’une forme en devenir, non une réalité-humaine en possession de l’entièreté de ses attributs. Rêve-Plaque ont tout déstructuré. Rêve-Plaque se sont arrêtés en chemin, ne laissant qu’ornières et fondrières, nids de poules et crevasses par lesquelles faire se conjoindre, pour le Sujet, perte de soi et sentiment d’incomplétude.

   Léna, privée d’un regard synoptique qui l’eût conduite à la perception du Soi en tant que totalité se vit dans la forme d’un corpuscule, d’un éclatement auxquels il semble bien que son air résigné la condamne. Le visage n’a plus de place où croître, de projet à habiter autre que celui d’un tragique enfermement. De la confrontation de la chair et de la matière ne peut résulter que le mur hauturier de l’absurde, sorte de mythe se Sisyphe en acte. Ici la plaque têtue, hostile, intervient en lieu et place du rocher comme preuve irréfutable du nihilisme accompli. Après cela, sans doute n’y a-t-il plus autre chose à penser que l’espace du Rien. Ou du Néant, ce qui, bien sûr, revient au même.

 

 

 

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:06

 

Je cherche l'homme.

 

 jcl-h.JPG

 Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860,

 

Walters Art Museum (Baltimore)

 ***

 

  Diogène avait quitté les rues d'Athènes de bon matin, seulement vêtu de son tribôn couleur de terre, grand manteau dont il ne se séparait jamais, l'utilisant pour improviser le lit de  sa couche dans la jarre qu'il habitait, là où ses auditeurs venaient écouter ses discours. Il tenait dans la main gauche son habituel bâton de marche alors que sa légendaire lanterne l'éclairait d'un faux-jour dans la lumière neuve de l'aube. Les Athéniens, à cette heure matinale, dormaient encore dans le frais de leur demeure et la cité reposait dans le calme. Calme que Diogène s'ingéniait à troubler, criant à tout bout de champ, à qui voulait bien l'entendre une phrase qu'il tenait pour importante :

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Et, disant cela il frappait les dalles de pierre d'une façon aussi régulière que le battement du métronome. Quelques bons citoyens  tirés de leur sommeil par le vacarme du Cynique apparaissaient dans le cadre d'une fenêtre, visages hirsutes, puis disparaissaient aussitôt dans l'ombre de leurs demeures.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Diogène ne se lassait pas de ressasser son antienne, comme si sa vie en eût dépendu, s'éclaircissant parfois la gorge d'une goulée d'eau fraîche puisée à sa gourde. Diogène, en effet, ne se distrayait jamais de la tâche qu'il s'était fixée et, ce jour-là, il cherchait l'homme, avec le secret espoir d'en trouver enfin un. Car, vivant au fond de sa jarre, s'il rencontrait de nombreux spécimens de l'espèce humaine, il n'en trouvait aucun qui le satisfit pleinement. Mais sans doute son exigence était-elle démesurée ou bien demandait-il à ses pairs de témoigner d'un héroïsme dont ils paraissaient, pour la plupart, faire l'économie. Certains étaient égoïstes, d'autres pleutres, d'autres peu enclins à la morale ou à l'accueil de leurs prochains et en tant que Philosophe, il ne pouvait se contenter de confier le genre humain à de si piètres destinées. C'est pour cette raison qu'il battait la campagne afin de trouver le Sujetde sa quête.

  Le soleil commençait à faire sa course arquée dans le ciel et les collines  s'animaient de quelques mouvements. Bientôt il aperçut quelques Bipèdes qui se rendaient aux champs, une houe sur l'épaule. Il croisa des cultivateurs, il rencontra des bergers, leurs troupeaux de chèvres et de moutons; il croisa des pèlerins qui se rendaient sans doute à quelque temple; il croisa des porteurs d'eau, de jarres d'huile, des porteurs de pierre se disposant à bâtir une demeure; il croisa des mendiants une sébile à la main; il croisa des sourciers en quête d'eau; il croisa des meuniers portant des sacs de farine, des forgerons allant livrer des outils sortant de la forge, des potiers chargés d'amphores ventrues et de plats de cuisine; il croisa des charpentiers et leurs troncs mal équarris, des artistes dessinant des ramures d'oliviers; il croisa des citoyens sans métier identifiable, des chemineaux, de probables aristocrates, des poètes versifiant sur la beauté de la nature, des philosophes sans doute versés dans quelque panthéisme; il croisa donc toute une théorie d'Existants auxquels il demanda, sans coup férir et avec la même force de conviction:

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Il ne s'attira que des regards étonnés, des physionomies fermées, des attitudes interrogatives. Les hommes - car il s'agissait bien d'hommes de chair et de sang -, semblaient ne pas comprendre en quoi consistait la démarche de Diogène-le-chien. Hommes,ils l'étaient aussi bien dans leur anatomie que dans l'exercice d'un métier ou d'une disposition à la finitude. Certainement, ils ne pouvaient penser au sous-entendu philosophique du penseur de Sinope, lequel remettait en cause ce fameux "l'Homme" platonicien, cette Idée, cette Forme pareille à une essence brillant au firmament de la pensée; les hommes terrestres, inclus dans le sensible, n'en étant que de pâles copies. Par sa question itérative, Diogène voulait métaphoriser l'impossibilité de "l'Homme" - cette pure abstraction -, à figurer parmi "les hommes"concrets dans lesquels s'inscrivait, à tout jamais, la loi irréversible de l'entropie par laquelle leurs destins étaient scellés.

 

  Cependant qu'il marchait et qu'il commençait à gravir la pente qui l'amènerait au sommet d'une colline d'où se découvrait Athènes et le bleu infini de la Mer Egée, Diogène avait perdu le sens de sa question philosophique, ne cessant cependant de répéter son antienne aux quatre vents :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Là où il était arrivé ne soufflait qu'un air acide et froid, qui n'invitait guère à la contemplation ou bien au dialogue, fût-il platonicien. D'ailleurs, comment l'instaurer ce fameux dialogue, comment créer les conditions d'un colloque singulier, alors que l'on est seul, au sommet d'un monticule de terre, près du ciel, avec la mer immense à l'horizon la lumière intense du soleil et, tout en bas, le quadrillage anonyme de la cité, sa géométrie abstraite ? Nul homme n'était là, Majuscule ou bien minuscule, éternel ou bien mortel, sauf le flottement dans l'air du tribôn pareil à une voile échouée en plein éther. Le Philosophe de Sinope était là, au bout de la terre, tenant son bâton dans sa main droite alors que sa main gauche, hissant la lampe à hauteur de son visage, faisait son mince crépitement de flamme. Le jour baissait bientôt, portant avec lui des ombres déjà longues, virant à l'outremer. Diogène hissa la mèche de la lampe qui répandit autour d'elle un crépuscule hésitant. Il commença à redescendre les degrés de la colline, ne cessant de répéter la formule magique qui, maintenant s'était vidée de son suc :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  A mesure que Diogène redescendait les degrés de la colline, c'était comme s'il s'était obligé à faire sienne la dialectique descendante de Platon. Plus il progressait, plus il quittait les hauteurs de L'intelligible, là où le Soleil vivait encore d'un merveilleux éclat, pour plonger dans la stupeur sombre et étroite du sensible, de son étroitesse, de son absurde contingence. Les hommes qu'il avait aperçus lors de son ascension avaient subitement disparu, comme absorbés dans la toile d'encre de la nuit.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  La complainte de Diogène, parmi les rumeurs de la campagne, ne s'imprimait guère sur les choses qu'à titre d'une dérisoire brise existentielle. Les bergers, les potiers et autres forgerons étaient maintenant attablés autour de quelque repas qui leur restituerait l'énergie que le labeur leur avait ôtée. Athènes s'apprêtait à vivre ses derniers fastes à l'abri des façades que fermaient de lourdes portes de bois. L'agora ne bruissait plus d'aucun échange et les rumeurs sophistiques s'étaient éteintes comme des brandons recouverts de cendre. Déjà beaucoup dormaient, hommes malgré eux dans le sommeil qui étendait ses larges ramures. Sans doute quelques lettrés, ou bien des poètes faisaient-ils un tour du côté de l'Intelligible au terme de la dialectique ascendante que le rêve mettait en place à leur insu.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Diogène, maintenant, était arrivé au dernier palier qui le reconduisait à sa condition sombrement végétative, entouré de ses chiens qui, désormais seraient ses seuls interlocuteurs. Dévisageant sa lanterne comme il l'eût fait du plus fidèle de ses compagnons afin d'y trouver une once de réconfort, le Philosophe sut, tout à coup, irrémédiablement, que son sort était scellé à cette jarre qui constituait son univers, à cette absence définitive, aussi bien de l'Homme en tant que condition suprême, que des hommes considérés à l'aune de leurs contingences. Là, au pied de ce temple qui contenait l'image du dieu, sur les dalles de pierre, visibles métaphores d'un destin scellé d'avance, Diogène savait enfin qu'il n'avait jamais été que le seul homme sur terre, que les autres hommes n'étaient que des illusions reflétées par son esprit incandescent ou bien des ombres  que sa lampe projetait sur la mur de quelque caverne. Cette célèbre "allégorie de la caverne", il la portait en lui sans même en ressentir le travail souterrain qui traversait son âme à la vitesse des comètes. C'était comme une racine surgissant du sol qui vous emportait bien au-delà de vous. Diogène n'avait jamais brandi sa lanterne au hasard des rues, proférant sa phrase comme on élève un étendard, sans bien en saisir l'urgence. Chercher l'homme, n'était que l'amener à briser les chaînes qui le retenaient esclave au fond de la caverne, alors que le Bien souverain, sous l'espèce du Soleil, brillait des mille feux de la connaissance, diffusait la couronne de la vérité dont les hommes devaient se saisir afin de devenir cet Homme  universel dédié à la contemplation de la beauté.

  Diogène, fatigué par les émotions de la journée se sustenta d'un repas frugal, s'allongea dans les plis de son tribôn, entouré de ses chiens fidèles alors que la nuit coulait autour de la jarre pareille aux hésitations de la pensée avant qu'elles ne trouve son lit. Dans le ciel, les étoiles faisaient leurs trous d'épingle; la Lune sa traînée blanche. Les songes se répandaient partout sur l'ensemble de la terre, envahissant la moindre parcelle cédée par la conscience. Les hommes, endormis, avaient renoncé à tout questionnement et leur imaginaire flottait dans le ciel comme une voile portée par les ombres prolixes de la nuit.

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

     La supplique de Diogène parcourait l'espace infini du ciel en faisant ses étoilements libres dont on ne savait plus très bien l'origine. Peut-être était-ce l'homme qui, dans un sublime face à face se posait la question à lui-même, comme si, de toute éternité une telle question n'eût jamais trouvé d'épilogue ? Peut-être était-ce, simplement, le temps qui s'interrogeait sur la place de l'homme en son sein : fugacité de l'instant ou bien mesure de l'éternel retour du même ? Ou bien l'espace cherchant un lieu dans lequel faire sens ? Ou bien Ève en quête d'Adam ? Ou bien le langage cherchant dans l'Existant une possible assise ? Vraiment personne ne pouvait savoir et le ciel faisait tourner ses étoiles en attendant que le jour vienne clore cette éternelle énigme :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Considérations post-fictionnelles : Au terme de cette fiction philosophique, il convient de se questionner, ce qui est toujours la tâche de la pensée. Et ce questionnement, bien évidemment, nous concernera en propre, comme il s'adressera à l'ensemble des humains pour lesquels "il en va de leur être"sur la courbure de la terre. Ne serions-nous pas des Diogènedavantage attirés par l'immédiate présence "des hommes", à savoir une relativitéhautement préhensible, plutôt que de nous contraindre à nous saisir de cette image de "L'Homme", cette manière d'absolu dont nous ne percevons que quelques éclairs à l'aune de notre trop brève intellection ? L'absolu- cette chimère -, nous n'en aurons guère d'idée plus précise qu'en convoquant tout ce qui transcende les catégories habituelles de l'exister afin de se diriger vers une compréhension de l'Être. Mais que l'on n'aille pas se méprendre. La Majusculeà l'initiale de l'Être ne fait nullement signe en direction d'une quelconque divinité, pas plus qu'elle n'indique la présence de Dieu. Plus qu'une simple fantaisie typographique, les amateurs de philosophie y repéreront la trace du passage de la catégorie de l'ontique à celle de l'ontologique. Toute chose parvenue en son être est si proche de ses fondements, de son origine qu'elle ne s'illustre plus qu'à titre d'essence. C'est donc de sublime dont il est question.

  Et maintenant si l'on revient à l'absolu, on en trouvera les efflorescences dans l'Art et ses œuvres, dans l'Histoire lorsqu'elle porte les grandes civilisations, dans la Politique faisant de chaque citoyen un homme libre, dans les apparitions majestueuses de la Nature, dans les grandes conquêtes de l'Esprit, dans les hautes valeurs de la Conscience. Diogène gravissant les pentes qui le conduisent au sommet de la colline - cette montagne en réduction -, ne fait que franchir symboliquement les degrés qui l'amènent vers un rayonnement de l'Être, à savoir cet Homme idéal dont il combat l'idée à défaut, sans doute, de pouvoir s'en approcher. Mais, aussitôt entrevu, cet Être aveugle Diogène, lequel préfère amorcer une redescente vers de plus confortables assises, celles des hommes multiples et rassurants qui habitent les terres cultivées et les demeures de la cité. Perte de "L'Homme" afin de mieux retrouver "les hommes". Abandon de la Transcendance afin de mieux se confier à l'immanence. Du reste, il est un symbole dont Diogène est l'éternel porteur, qui illustre cette constante fuite d'une vérité apparaissant à l'horizon. Ce symbole est celui de la lampe dont la faible capacité  ne peut guère éclairer que les ombres alentour et révéler quelques présences proches, humaines, animales, végétales ou bien objets divers. Diogène eût-il confié sa vue à la puissance du soleil, alors se serait éclairée une vérité étendant son empire aux limites de l'univers. Le soleil illuminant la totalité, alors que la lampe ne mettait en relief que quelques fragments successifs. Finalement tout est question de regard. De regard de l'âme, cette belle disposition de l'être que nous sommes à embrasser bien plus que nos propres contours pour aller au-delà des apparences ordinaires chercher cet "Homme" que nous habitons et dont, souvent, nous nous absentons.

 

 

 

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11 novembre 2020 3 11 /11 /novembre /2020 08:55
Habiter, une nécessité pour l’homme.

« Assis devant la maison ».

Œuvre : Laure Carré.

 

 

   Avant toute chose, sans doute n’est-il pas nécessaire de dire que cette œuvre est belle. Elle l’est par son esthétique heureuse, par son thème, la vérité avec laquelle il est traité. Cette toile nous est directement familière, nous y sommes de la même façon qu’elle est en nous. Entre elle et notre conscience il n’y a même pas l’ombre du moindre doute, il n’y a pas la cendre d’une vision troublée ou bien inquiète. Le dialogue s’installe avec simplicité, naturel, spontanéité. Quoi de plus proche, en effet, de notre perception du monde que cette image apaisée nous livrant la plénitude de l’être assis devant ce qui l’accueille, le réconforte et lui assure luxe et pérennité. Oui, « luxe », car il y a luxe à habiter, ici et maintenant, sur ce coin de terre, face à l’immensité du ciel, à la démesure de l’abîme qui pourrait surgir si, d’aventure, la maison disparaissait de notre horizon. Comme à l’accoutumée, l’étymologie nous est d’un grand secours afin que se précisent les significations originelles d’un mot. « Habiter » : « occuper une demeure », puis « celui qui vit dans un lieu ». Ici tout est dit de l’essentialité du terme, lequel reconduit l’homme à « demeurer », autrement dit à se projeter dans son propre espace, à vivre dans ce « lieu » qui est la quadrature de son être sur Terre.

Habiter est l’essence de l’homme. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite et se terre, la pierre gît sur le sol, sans refuge, exposée à l’immensité qu’elle ne peut connaître. Toujours l’homme a habité. Depuis le dépliement de sa première aventure dans l’espace fœtal jusqu’à la dernière station dans le creux de terre qui l’accueille et le retient en son sein, en passant par la grotte, la hutte de branches, l’abri en torchis, le moderne appartement. Et, malgré les apparences, l’homme n’est jamais loin de son habitat, aussi bien le sédentaire qui demeure à résidence que le nomade qui emporte avec lui les ustensiles de son attachement à un lieu, la toile de tente au sein du désert, la yourte dans la vastitude de la steppe de Mongolie. Et que le contemporain voyageur ne se fasse aucune illusion, ses bagages, les « objets transitionnels » qu’il emporte avec lui, son téléphone mobile, un livre aimé, une photographie d’un être cher sont autant de fils d’Ariane le reliant au labyrinthe de son logis, à la coquille en spirale à laquelle il ne cesse de penser dès la pérégrination entamée. La soi-disant liberté du voyageur est un leurre, la vraie et seule liberté qui soit, celle de trouver abri et refuge au sein d’un foyer qui fonctionne à titre de signifiance et de repère spatio-temporel. Quant au symbolique dont l’homme est toujours en quête, fût-ce à son insu, c’est des mêmes fibres dont il est tissé. L’eau est un écho de celle, matricielle, dont il fit son premier élément. La terre le situe dans la mythologie de sa propre genèse, cette boule d’argile dont il fut façonné. L’air il ne le connaît qu’à la manière d’Icare, à savoir dans l’orbe d’une chute qui le reconduit à un sol premier. Le feu, s’il s’en approche parfois avec crainte dans les premiers balbutiements de l’humain, il le maîtrise et le place au centre du foyer, dans l’âtre rubescent dans lequel il se ressource. Et, non seulement l’homme habite, mais il est habité par nombre de prédicats qui le définissent comme la singularité qu’il est parmi la multitude. Ainsi Nerval était-il habité de mysticisme, Lautréamont de fantastique, Artaud de folie, Nietzsche de philosophie et de génie, Picasso de formes. Les déclinaisons pourraient être poursuivies à l’infini à l’aune des grandes figures qui ont traversé l’Histoire comme des météores.

Mais sans doute, ici, les motivations de l’habiter doivent-elles laisser place à une juste appréciation de l’œuvre. Qu’y voit-on, en effet, qui complète cette approche et parle la langue de l’art ? L’homme y est présent, mais en mode discret, comme si habiter ressortait tellement à l’intime que ceci s’énoncerait selon le mode du murmure ou de la discrète profération. Visage doucement teinté de bleu, cette eau, ce ciel, qu’un quadrillage de vert, cette herbe, cette forêt, vient rehausser de sa subtile présence. Le regard est au loin, dans un voyage qui dit plus le spirituel qu’une sourde matérialité. Le siège, assise du lieu, est plus évoqué que représenté en tant que motif. Il se relie à la maison dans la confidence, trait de sanguine à peine esquissé dont la fragilité nous dit le précieux de l’habiter, le lien indissoluble de l’existant avec le cadre de son exister. La maison quant à elle est simple émergence du fond, ce vert océanique où se dessine en une succession d’emboîtements (la transparence du dessin des jeunes enfants, cette transgression du réel qui cède sous les coups de boutoir de l’imaginaire), d’autres espaces, d’autres logis, la dimension de l’altérité puisque habiter est être présent au monde de ceux que nous côtoyons, avec lesquels nous avons affaire afin que surgisse du chaos originel le cosmos du vivre ensemble.

Tout ceci est dit dans une dimension se situant à mi-chemin d’un néo-impressionnisme (impression se levant à même la simplicité du dessin), à mi-chemin d’un résolu modernisme procédant par touches aussi économes que décisives, l’esprit de finesse côtoyant en permanence l’esprit de géométrie. Finesse et rareté de l’humain s’inscrivant dans la géométrie heureuse de la maison à la manière de notes trouvant leurs harmoniques à partir de leur singulière résonance. Pour nous, voyeurs de l’œuvre, est initiée la constante relation de l’homme à ce qui assure sa présence sur Terre, cette demeure sans laquelle il ne différerait guère de la marche hasardeuse de l’animal sur un chemin de poussière ou bien de l’anonymat et de la mutité de la gemme dormant dans le silence de l’ombre. C’est d’un agrandissement dont il est question, d’un déploiement. Observant « Assis devant la maison » et déjà nous sommes loin alors que, toujours, le proche nous interroge comme notre plus immédiate sensation.

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Published by Blanc Seing - dans ART
10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 09:10
Être de si peu et de presque rien

André Maynet

 

***

 

   Certains êtres, parfois, sont posés dans le monde de manière si singulière que l’on pourrait échouer à en préciser la figure, à attribuer quelque prédicat à ce qui se montre. L’on est réduit à accomplir de grands cercles autour d’eux, tout comme l’aigle parcourt le ciel de son vol qui paraît sans but, sans possible horizon. Tournoyer pour tournoyer et devenir ivre de sa propre giration. Donc cet être qui vient à nous sur ‘des sandales de vent’, quel est-il qui nous oblige à toutes ces précautions oratoires, à ces voltes à l’entour qui, peut-être, jamais ne connaîtront l’objet même de leur itérative obsession ? Il est si doux au sentiment de s’approcher dans le silence, de ne réserver sa parole qu’au corridor intime du Soi. C’est un peu comme de ménager un espace de transition entre l’Aimée et nous qui l’aimons mais n’osons l’affirmer qu’à demi-mots. Parfois est-il préférable de s’éloigner du Sujet de sa propre quête afin que, de cette nouvelle position, puisse surgir l’intervalle aimant, le seul qui ne puisse échouer à dire l’inestimable don que, bientôt, nous recevrons comme la partie absente de notre être. Car nous sommes troués, poinçonnés en maints endroits du corps et de l’âme, si bien que notre entièreté vacille, si bien que notre visage n’est qu’une buée triste sur le tain du miroir. Toujours nous avons besoin d’étayer notre esquisse de quelque certitude. Aussi cherchons-nous inlassablement ce qui, de l’Autre, pourrait venir combler la douve profonde de notre doute d’exister. Oui, nous sommes constamment remis au Néant, hélés de l’autre côté de nous, vers cet abîme dont nous savons qu’il est, tout à la fois, notre ultime chance, l’image sans fond de notre désespoir. Je ne suis moi que par l’Autre qui vient à moi. L’Autre n’est lui que par moi qui viens à sa rencontre.

 

Il y a, dans le ciel des yeux,

de grandes flammes

 qui disent la combustion

de nos âmes.

Il y a dans les nervures

de nos mains

des frémissements

qui s’agitent.  

Il y a, dans le secret de notre sexe,

une dague qui laboure

la hampe de notre désir.

Il y a, chez l’Aimée,

des vagues qui essaiment leur effroi

dans le creux d’amour

et c’est ceci être déserté de l’Autre.

 

   C’est ceci chercher jusqu’à la mort à étreindre la moindre joie, elle est le filin qui nous attache à l’exister, nous dispense de hâter notre perte, nous la sentons folâtrer tout près de l’étrave de notre nez, bourdonner dans l’entonnoir de nos oreilles.

   Ô combien Celle qui est loin, là-bas, hors la ligne de mes mains, je la dispose en moi au gré de mon imaginaire. Ne pouvant nullement la saisir, je l’enrobe de mes mots, c’est un peu comme si elle venait s’échouer sur le massif pléthorique de ma langue !

 

D’elle, je dis ceci :

 

Elle qui n’a ni temps, ni lieu,

elle est de l’ordre du ‘comme’.

Elle est comme

l’espace entre deux mots.

Elle est comme

l’avant-note de musique,

 l’arpège qui s’élance

et jamais ne retombe.

Elle est comme

le dernier souffle avant le Néant.

Elle est comme le vide

dans la peinture chinoise,

le blanc qui ouvre

le sens du poème.

Elle est comme la flamme

retenue dans la braise,

comme la cendre

avant sa dispersion.

Elle est comme le vent

si près de son envol,

l’hésitation de la brosse

 au-dessus de la toile.

 Elle est comme

 le divin mot avant son essor,

 cette graine,

cette semence en attente de soi,

cette pensée qui bourgeonne

dans l’illisible faveur du monde.

Elle est cette grise figure,

cet espace de médiation,

 ce halo de clarté

qui la fait venir à l’être

dans l’à peine éclosion

car venant trop tôt

elle détruirait sa chair même,

elle s’abîmerait

dans les allés étroites des ombres.

 Elle a à être

dans la fulgurance de soi.

Eclair.

Feu.

Flamme.

 

   Dire ceci est déjà lui octroyer une présence solaire que semblerait contredire une apparence lunaire. Certes. Mais la Vérité n’est ni le Soleil, ni la Lune, mais la confluence des deux, l’unité permissive du sens, la polémique affinitaire qui, effaçant tout, permet tout : la parole fondatrice doit partir du Rien pour gagner le Tout. C’est dans ce grand écart, dans cette distanciation que peut s’inscrire la haute dimension du Verbe.

   Regardez-là en sa posture d’énigme. Elle surgit du fond des choses sans même que les choses n’en soient alertées.

 

C’est une douce présence,

une illusion prenant corps

dans la manière de l’éther.

C’est une eau se vêtant de mystère.

C’est une lumière étayée d’ombres.

C’est une hésitation,

un geste arrêté avant sa profération.

 

Regardez l’archet,

il ne touche encore la corde,

il se réserve,

il veut la plainte et le silence,

il veut la joie et l’attente de la joie,

il dit et ne dit pas,

il tient en haleine

et polit la face cachée de son être

avant même de se frayer un passage

dans la sourde mangrove mondaine.

 

Qu’attend-on de cette musique qui,

à chaque instant,

pourrait surgir de l’instrument ?

La révélation de Soi ?

 L’effusion de l’Autre ?

La fusion de Soi en l’autre ?

La poésie de l’Autre en Soi ?

Qu’attend-on qui, encore,

 jamais n’a été dit ?

 

Pourtant tout a été dit du monde

mais les palimpsestes sont usés

que nos yeux ne savent plus déchiffrer.

 

Combien ce corps menu,

combien ces aréoles inapparentes,

combien cette frêle présence

nous disent, tout à la fois,

la grâce d’exister,

la disgrâce de la finitude.

 

   Pourtant nous ne serions Rien sans la Mort, cet Absolu qui nous appelle depuis l’horizon ténébreux de la Métaphysique. Nous sommes en instance, ce qui rend précieux l’instant qui vibre, l’Amour de l’Autre, la lecture au coin du feu lorsque l’impérieux hiver frappe à la porte.

 

Nous n’avons chaud qu’à ne pas avoir froid.

Nous ne sommes dans la félicité

qu’à ne nullement être tristes.

 

C’est là la grande beauté

de la tension dialectique.

Nous vivons de mourir.

Nous mourons de vivre.

Elle, l’Inconnue

(tout nous est irrémédiablement inconnu

au motif qu’en guise de totalité

nous ne happons jamais

 que quelques fragments aussitôt dissipés,

pliures de nos plus vives angoisses),

Elle nous échappe

 comme se gaspillent les jours,

fuient les heures,

se dissolvent les secondes

dans la nappe échevelée du Temps.

Du Temps, oui notre Être n’est que ceci.

Du Temps que nous essayons de retenir,

de suspendre.

Toujours l’archet que nous croyons immobile

 joue depuis longtemps la partition

de qui nous sommes,

de qui sont les Autres,

de qui est le monde

dans le grand carrousel

de l’Univers.

 

   Nous sommes de singulières planètes noyées dans les remous sans fin du cosmos. Nous sommes des chaos, des « infracassables noyaux de nuit » comme disait le Poète André Breton qui exprimait par cette phrase l’insondable continent des perversions et des tabous sexuels que les Surréalistes se promettaient d’explorer. Mais on ne peut traverser sans danger ce que des millénaires ont mis à l’abri afin que les hommes ne disparaissent à même la transgression des interdits. Toujours, ici, nous nous situons sur cette ligne de crête qui oscille sous nos pas. Nous voulons Eros afin de chasser Thanatos mais le réel en son ‘infracassable’ vérité en a décidé pour nous. Jamais nous ne pouvons prendre le Jour sans en même temps embrasser la Nuit. Cette belle image sise au bord du monde, en équilibre avant que ne débute le prélude musical, se retient comme au bord de l’abîme. La métaphore est aussi belle qu’opératoire. Nous savons que cette musique aura une fin, que notre dette de vivre, comme dans l’acte d’amour, se soldera par cette infrangible formule qui est plus un décret ontologique qu’un simple paradoxe :

 

‘Post coïtum animal triste’.

 

Qu’advient-il après l’Amour

que nous ne saurions nommer ?

 

 

 

 

 

 

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