Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:34

Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   UN LIEU et nul autre

   Souvent, au milieu des brumes de l’hiver, lorsque le Causse se couvre d’un blanc frimas, que les noires faucilles des corbeaux tournoient dans le ciel vide, que les collines à l’horizon dressent leurs tremblantes silhouettes, tu t’évades hors de ton cadre familier qui, pourtant, t’est si cher. Tu t’évades d’une contrée, mais nullement hors de toi. Bien au contraire, tu y plonges avec délectation. Pourquoi ? Mais parce que ton évasion te ramène, grâce à ton imaginaire, au lieu même de tes affinités, en cet endroit qui n’a nul correspondant sur terre, en un site que tu habites comme il t’habite à son tour. De toi à lui, c’est une seule et même onde qui se déploie. C’est le sans-distance qui te prend ici et te situe là-bas, au-delà des belles roches sauvages des Albères, dans ce village blanc, ce village aux mille et un prodiges.

   Le jour lointain où tu le découvris, ouvrit en toi le tremplin d’une réelle addiction. Dès lors, demeurer éloigné de Cadaqués-la-belle, de Cadaqués-la-fascinante n’était pas seulement une épreuve mais une quasi-impossibilité. Il fallait, qu’à intervalles réguliers, tes pas puissent te diriger vers son enclave. Oui, son enclave, son insularité, si vous préférez. Du point de vue de la topologie, Cadaqués est un cul-de-sac, parfois une impasse dont il faut partir à reculons à la saison fanatique du tourisme où les grappes de voitures s’échelonnent depuis les montagnes jusqu’à la baie, flot ininterrompu de curieux qui mettent à mal le calme, la beauté du lieu. Il faut y venir lors des feux déclinants de l’automne, dès que la lumière baisse, répand sa poudre d’or sur les façades chaulées, elles prennent la teinte sublime d’un corail, celui-là même qui tapisse la chair des nacres que leurs valves protègent des assauts meurtriers des vagues. Parfois, des vagues scélérates aux touristes pressés de tout voir, il n’y a guère que l’espace d’un cheveu !

    Donc Cadaqués, déjà ses trois syllabes qui claquent telle une toile au vent, sa consonance catalane, son air de dépaysement sont le signe d’un bonheur que confirment ses ruelles étroites, tortueuses, tracées pour s’abriter du vent, pour éviter que les bourrasques venues de la mer ne viennent altérer la sérénité du village, son image de refuge. Refuge pour les amoureux de beauté, pour les chercheurs de silence, pour ceux qui préfèrent au luxe surfait des villes de villégiature, la vérité simple et inentamable de ce qui se donne dans la pure évidence d’être. Cadaqués, parfois à défaut d’y être physiquement, tu la rendis présente au travers d’un léger décalage du réel, la nommant dans ton travail d’écriture, ‘Caldeya’ ou bien ‘Calentia’, simples appellations mythiques car rien n’est plus exactement addictif que cette légende, cette fable qui prennent sens dans l’imaginaire de celui qui en bâtit la forme souple, infiniment recommencée, ductile, fluctuante au caprice d’un état d’âme, ondoyante selon les flux et reflux de la création. Mais que cherchaient donc les dadas, surréalistes, opiomanes et autres mescalinophiles, sinon la rubescence d’une passion à offrir à leurs humeurs changeantes ?  Sinon à faire venir les lianes d’une folie passagère qui les distrairait d’un réel souvent obtus, scellé à sa propre mutité ?  Sinon ce libre poème à déposer au site de leur sensibilité exacerbée, au seuil de leur inclination à trouver dans la richesse des synesthésies la mouvance qu’ils attendaient du monde onirique dont ils privilégiaient la forme infiniment variable, infiniment gratifiante ? Oui, Calentia-Caldeya t’offrit tout ceci : une présence inestimable alors qu’une longue absence demeurait tapie, loin là-bas, derrière la muraille des Albères.

    Mais, ici, il faut décrire quelques aspects de cette bien étrange addiction, tracer le portrait de ce qui, sans doute, n’était que le reflet des vapeurs soporifiques de la divine absinthe, de la faiseuse de songes verts, de mondes aquatiques dans lesquels se perdaient les visions idéales et utopiques que l’existence ne distillait qu’avec parcimonie, une goutte par-ci, une goutte par-là, mais jamais de flux continu. Or, ce que voulaient les explorateurs de l’invisible, c’était bien ceci, la source à jamais tarie, la fontaine de jouvence synonyme de création éternelle, la Muse fondatrice du poème, du tableau, de la musique, toutes choses qui sont plus éther que matière, qui sont plus combustions célestes que fluide sombre au fond des abysses où la lumière se perd dans d’illisibles oubliettes. Dresser la capiteuse et voluptueuse clarté en lieu et place de ces ténèbres où tout se perd, où le poème devient prose lourde, où la musique n’est plus qu’un vague murmure, où l’écriture devient incompréhensible hiéroglyphe.

   Donc, pour toi, Cadaqués était bien plus qu’une image de carte postale, qu’une légende posée au bas d’une carte. ‘Légende’, oui, mais « récit à caractère merveilleux », tel que précisé dans le dictionnaire. ‘Merveilleux’ qui naît de lui-même, de la rencontre avec ce qui, depuis toujours, attendait d’être connu. Comme si, en quelque sorte, il existait une prédestination dont tel lieu, tel personnage (toi en l’occurrence), devaient actualiser la présence au gré d’une nécessité. Si tu n’avais jamais rencontré ce blanc village de Catalogne, ta vie en aurait-elle été différente ? Seule une réponse affirmative peut refléter la vérité. Nulle alliance n’est gratuite, dépourvue de sens. Et ceci est d’autant plus exact lorsqu’il s’agit d’une conjonction des êtres, ton être rejoignant celui du village qui se donne comme une personne ou, à tout le moins, à la façon d’une entité vivante.

   Oui, ce village a une âme. Oui, cette âme souffre des invasions estivales, des processions des promeneurs, de leurs longs pèlerinages profanes, un glissement contre les choses sans pouvoir jamais les approcher d’un iota. Les regards se posent ici et là, butinent rapidement un pollen frelaté puis partent pour un ailleurs avec la confusion gravée au centre de leur égarement. Mais ce constat ne résout rien, il n’est qu’une écume faisant ses bulles de cristal qui éclatent dans l’air tissé de mondaines apparences. Oui, ta vie en a été changée pour la simple raison que ce lieu s’est insinué au plus profond de toi, y a creusé sa niche, y a semé les spores plurielles des songes, y a répandu les graines qui ont levé en épis, qui se sont métamorphosés à leur tour en froment, qui ont produit ce pain à la mie odorante, à la croûte féconde, inoubliable.

   Octobre est arrivé avec ses matinées fraîches, avec ses brumes bleues qui flottent au ras de l’eau. L’air est limpide, traversé des cris, parfois, des mouettes qui virent dans la baie puis repartent vers le large. Hormis ce murmure de la nature, rien qui dérangerait, troublerait. Depuis la montagne qui domine le village, des écharpes de laine claire descendent vers l’eau, dissimulant en partie la végétation de la garrigue. Il est tôt et les passants sont rares à cette heure. Quelques autochtones vont acheter leur pain au ‘Forn de Pa’. Des chats noirs, ils sont légion ici, glissent au ras des trottoirs. Le grand café ‘L’Amistat’, lieu de rendez-vous de tous les locaux n’est pas encore ouvert. Quel bonheur alors de parcourir lentement ces rues de pavés de schiste noir que relie entre eux une bande de ciment plus clair. Ceci dessine une sorte de marelle où poser l’empreinte de tes pieds vagabonds. Les rues sont en pente, les façades envahies d’une végétation qui fait resplendir le clair-obscur des murs pareils à des falaises. Tu flânes, non seulement dans le corridor des venelles, mais en toi, là où se loge le précieux de la découverte sublime.

   Entre Cadaqués et toi, nul espace qui viendrait s’interposer et pourrait rompre l’harmonie. C’est comme un flux embaumé venu du plus haut du ciel. Il enduit tes joues, taquine ton esprit, pose dans ton âme une belle souplesse balsamique. Lieu pluriel des affinités, espace de ressourcement où tout se dit sur le mode d’une idylle, d’une poésie romantique qui paraît n’avoir ni début, ni fin, une unique parole portant avec elle, telle une nuée d’abeilles dorées, les noms de ces minces rues nimbées d’un fécondant mystère. Tu te plais à énoncer en toi, ces noms qui tapissent ta conscience, la fécondent, l’ourlent de mille faveurs : ‘Calle Bellaire’, ‘Calle Portal d’Amunt’, ‘Calle Llampec’, ‘Plaça de la Creu’, ‘Plaça Arti Joia’. C’est comme si cette litanie lexicale sourdait de toi à la manière d’une sève florale, envahissait non seulement le monde clos de ta chair, mais le portait hors de toi, dans les étranges et fascinantes contrées de l’imaginaire. Impression de flottement radieux à la cime ouverte des choses. Une corolle se déplie et te dit le rare qu’il y a à être ici et nulle part ailleurs. Le lieu de ton être, ô belle et pure addiction, est ICI dans le renouvellement incessant de ceci même qui fait sens à seulement exister, à être là dans la plus claire évidence qui soit.

   Dans la grande Eglise blanche ‘Santa Maria’, ce vaisseau qui fait face à la mer, tu as admiré le grand retable doré. Tu as gravi les degrés de la ‘Carrer des Call’, tu as marché sur son pavage de galets (il est la mémoire de la mer proche), tu as aimé ces jardinières d’où partaient les lianes élégantes des bougainvillées. Et toujours ces façades blanches, rugueuses, grossièrement crépies à la chaux, elles sont l’âme de ce lieu, les génies tutélaires protégeant les habitants des assauts du vent, des brumes du large lorsqu’elles viennent du rivage et nappent d’une fine pellicule toutes les formes, frappent aux portes d’un bleu si profond en même temps que curieusement phosphorescent. En cet instant d’exquis déploiement de qui tu es, y aurait-il un autre événement dont tu serais en attente qui serait affecté de plénitude ? Non, ceci tu le sais en ton intime même, toute union avec le singulier est unique, osmose de la feuille et de l’arbre, fusion de l’eau et de la cruche, emplissement réciproque de ce qui demande et de ce qui lui répond. C’est ainsi, des signes parcourent silencieusement l’univers qui font, ici et là, leurs belles gerbes d’écume, leurs brillants cheveux de comète.

    Longtemps, tu t’étourdis parmi la lumière sourde de la ‘Calle Bellaire’, longtemps tu regardes les grilles de fer forgé des balcons. Parfois un oiseau chante une étrange comptine venue d’une fenêtre, puis le chant cesse, comme recueilli en lui-même, sur le bord ourlé de quelque ravissement. Les portes peintes de bleu électrique sont muettes et c’est comme si personne ne vivait ici, comme si le village ne voulait témoigner que de son passé, effacer le présent, ne nullement penser au futur, il est trop loin, il est trop incertain avec l’oriflamme de son anarchique et illisible progrès. Du haut de la colline sur laquelle repose Cadaqués, tu emplis tes yeux de cette vue imprenable sur la baie. Les toits couleur chair s’inclinent doucement vers le miroir de la mer qui commence à lancer ses reflets vers le ciel. Des barques de pêcheurs dressent fièrement leur proue en direction des sillages qui, bientôt, blanchiront leurs trajets. Au loin, la langue sombre des Albères figure l’anatomie d’un gros animal se rafraîchissant au contact de l’onde si transparente, elle est semblable au vitrail d’une chapelle, une discrétion au creux d’une méditation.

    Cadaqués et son privilège : être le bout d’un sol, un finistère que n’arrêtent nullement les vagues pour la simple raison que la beauté ne saurait avoir de limites, que l’authentique lance ses spirales vers l’infini et se poursuit le long des immenses coursives du rêve. Libre émergence du Cap de Creus, tu admires sans réserve ses immenses roches diluviennes trouées de bulles, elles montent à l’assaut du ciel dans une manière d’envol aussi erratique que monstrueux. Mais, parfois, les monstres sont beaux, doués de pouvoirs illimités. Ici, tu pourrais envisager les exploits d’une mythologie, apercevoir le combat des Titans contre les Olympiens, mais un combat dont il ne demeurerait que les reliefs géologiques dont tout Solitaire apprécierait la puissance tellurique, la confrontation des éléments, l’eau battant la pierre, la pierre se livrant à l’eau. Parfois, tu vas jusqu’au phare, tu emplis tes yeux de sa lanterne à double galerie et tes songes t’emmènent loin, vers la mystérieuse Espagne avec ses corridas, ses femmes au teint d’ébène, ses jardins luxurieux d’Andalousie. Puis tu gagnes, à chacune de tes visites, ce bout de terre utopique, ‘Port Lligat’, minuscule baie abritée de la Méditerranée par ses deux iles, ‘Illa del Correu’ et ‘Sa Farnera ‘

    L’âme artistique de Salvador Dali ne s’était guère trompée en choisissant le lieu où implanter sa maison. N’avait-il exprimé une pensée qui, aussi bien, aurait pu être émise par ta propre bouche ? : « Lié à jamais à ce Portlligat - qui veut dire port lié ‐ où j’ai défini toutes mes vérités crues et mes racines. Je ne suis chez moi qu’en ce lieu ; ailleurs je campe. » Oui, être ailleurs que dans une terre d’élection est un exil, un parcours désordonné de nomade qui n’a nul espace où trouver de repos. Ceci incline en faveur de ce curieux concept ‘d’addiction’ à un village, à une terre, peut-être même à une maison, celle précisément qui recueille toutes tes attentions les plus vives, cette maison simple et blanche ouverte sur le territoire de la mer. Une fois, dans l’une de tes nouvelles, tu lui attribuas le nom de ‘Maison Bleue’ (en raison de la couleur de ses volets, cette nomination simple était la seule possible), située ‘Calle Port de Roses’, lieu d’un possible Paradis. Combien alors, logeant ici, entre ciel et mer, entre terre et soleil, tes fictions se seraient enrichies de tout ce nectar infiniment disponible ! Ce manque-à-être qui, parfois t’habitait, combien il aurait été comblé du vol circulaire des grands goélands, du chant des cigales dans le bouquet de pins proches, de l’odeur des pignes dilatées par la chaleur. Mais, peut-être vaut-il mieux être distant du lieu de son cœur, cette mise au loin attisant les braises de la dépendance. Comment savoir ? C’est quand nous avons faim que la nourriture devient précieuse, la satiété nous ôte tout désir, nous reconduit dans les sillons étroits de l’habitude.

     Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

    L’ART et nulle autre addiction dépassable que celle-ci

   Mais quelle est donc la nature du geste addictif, sinon élire une substance spécifique, la consommer tel un breuvage sacré, attendre avec impatience et bonheur anticipé que l’Olympe soit atteint, que la vie terrestre se mette entre parenthèse, ne laissant subsister rien d’autre que ce lien précieux qui fait du drogué l’égal d’un dieu et du reste du monde un flottement au loin, une irréalité, une poudre se dissolvant dans les bas-fonds des incertitudes ? Donc il faut avoir éliminé tout ce qui n’est pas la substance, faire corps avec elle, ne connaître que ses ténébreuses courbes, ses brusques éclairements, ses scintillements dans le massif sombre de la tête, ses déflagrations dans les fibres armoriées de la chair. Mais ce qui se dit du peyotl, de l’opium, du LSD, peut tout aussi bien se dire d’autres réalités qui, pour être moins connotés péjorativement, n’en sont pas moins des sources de fascination et de jouissance atteintes sans délai. Puisque cet article a pris le parti d’envisager les faits et gestes du quotidien pour sources d’une possible félicité, poursuivons sur cette voie du paradoxe.

   Matin de claire lumière. Une ville dans le monde. Peut-être Paris, Londres, Amsterdam ou bien Sydney. Peu importe le lieu, ‘pourvu que tu aies l’ivresse’. Façade d’un musée. Aspect contemporain. Immenses baies vitrées ouvertes sur l’extérieur. Hauts murs de béton gris. Vastes surfaces blanches qui jouent avec les bandeaux anthracite. Intérieur : éclairage zénithal, salles plongées dans un lumineux clair-obscur. Spots de clarté dirigés sur les œuvres. Tu es un observateur passionné de ces toiles qui viennent à toi sur le mode d’un pur mystère. Tu sais qu’à leur contact, il y a à gagner une zone indistincte entre conscient et inconscient, sur le mince liseré où les choses se donnent sur le mode d’une présence en retrait, dans la banlieue interlope d’une vision fantastique. Tout fulgure et se montre dans une sublime démesure, dans un flamboiement digne de figurer dans les cercles de l’Enfer dantesque. Oui, de l’Enfer. Dans la grande salle vide, il n’y a que toi et le tableau de William Blake, ‘Le Cercle de la luxure’. Nul autre corps, nul autre visage de visiteurs qui t’égareraient, te distrairaient du fascinant spectacle. Tes yeux sont grand ouverts, exorbités comme chez les fous et autres psychopathes pliés sous l’effet d’un violent narcotique, il faudrait leur imposer la camisole de force tellement la démence est plurielle, coruscante, incandescente.

   Sur le fond bleu marine de l’Enfer se détachent les grandes flammes de puissantes torches qu’incline le vent mauvais du Tartare. Ton corps, tu le sens se dissoudre, devenir liane, puis tubercule, puis racine qui plonge loin dans la fosse abyssale de la ‘folle du logis’. Tu n’es plus entièrement à toi. Tu sens tes membres se désolidariser, tu sens la graine de ton ombilic qui te tire vers le haut, de larges ramures s’y déploient, elles font une ombre immense où plus rien de toi ne se rend visible que cet aspect rhizomatique, tellement archaïque. Ça y est, tu es passé de l’autre côté, tu as traversé la vitre opaque des choses, tu en connais le rutilant envers. Ce corps qui, il y a un instant, te gênait en raison de son architecture végétale, voici qu’il vient de se métamorphoser dans cette sorte de gangue souple, infiniment malléable, mi-corps d’argile et de glaise, mi-corps de chair avec sa tunique de peau et ses réseaux infinis de sang pourpre. Tu es toi, autre que toi dans cet étrange présent qui fuit au-devant de toi à la vitesse des comètes dans le vide sidéral. Que redoutes-tu alors ? De connaître une autre terre que celle à laquelle tu es accoutumé ? De demeurer seul dans ce vaste réseau illisible ? Les pages que tu feuillettes au cours de ta singulière déambulation se couvrent de somptueux et attirants hiéroglyphes.  D’être une exception parmi la foule étrangère qui se presse autour de toi ?

    Mais cet étrange grouillement des corps, ces chairs grises qui sentent la Mort (juste un faible souvenir de la vie s’accroche à l’étendard flasque de leur peau), es-tu au large d’elles, es-tu fondamentalement autre ? Non, tu es phagocyté, à moitié boulotté, tu es toi et ces autres qui t’accueillent comme l’un de leurs pairs. Tu es sur cette ligne de crête paradoxale où l’ombre appelle la lumière, où la lumière appelle l’ombre sans que rien de lumineux ou de sombre ne puis être décidé. Tu es en-toi, hors-de-toi, sur cette arête si fine qu’elle ne peut recevoir de nom, être seulement un spectre parmi d’autres spectres à la recherche d’un improbable visage. Es-tu désemparé au motif de cette perte apparente ? Certes, non, ton voyage en cette terre, n’est ni exil douloureux, ni tragique vertical, bien au contraire il est pure félicité, pure liberté d’être là où bon te semble, au passé tissé de luxueuses réminiscences, au futur éclairé de gerbes d’étincelles, au présent arc-en-ciel qui auréole ton front des plus prestigieuses gloires.

   Tu es au centre et à la périphérie du tourbillon. Tu es toi et aussi, en un même empan charnel, Paolo Malatesta baisant fougueusement la joue de son aimée Francesca da Rimini, tu es Lancelot courtisant Guenièvre, tu es l’Amour Courtois en sa tragique destinée. Tu es Brocéliande, sa forêt enchantée, tu es Viviane la Fée et rien ne te trouble de connaître le règne féminin. Rien ne t’arrête. Tu es Dante écrivant ‘La divine Comédie’, tu es Virgile et ‘l’Enéide’, tu es l’épopée dont tu es le héros. Être soi et le monde tout à la fois. C’est de ceci dont tu rêvais avant même d’entrer dans ce musée, de découvrir l’œuvre étrange de Blake, d’y plonger comme l’on se précipite dans le flux d’une eau bienveillante, une eau lustrale dont on renaîtra à neuf avec le carrousel de la vie amplement ouvert devant soi.

    L’espace d’une brève éternité, tu t’es dédoublé, toi autre que toi dans un genre de surconscience qui a peuplé ta tête des météores identiques à ceux qui ornent les têtes des opiomanes et buveurs d’absinthe. En toi, en ton centre irradiant de beauté, tu sens comme une faille ouverte, quelque chose qui demande depuis un lieu auquel tu as eu accès, qui t’attend, dont tu ressens le curieux manque. Tu es pareil à un drogué abstinent qui sent le monde girer autour de lui avec, en son cercle, l’œil inquiétant du vide. Le tableau de Blake, cette immense évasion du réel, est devenu le stupéfiant qui, maintenant, sera ton obsession de tous les jours. Chaque heure qui te séparera de sa fascination, tu ne seras que l’ombre de toi-même, un genre de vibration dans l’éther, de vol hauturier ne pouvant trouver le lieu de son repos. Souvent tu prendras ton envol pour cette altitude où ne volent que les oiseaux de proie, où la lumière coule tel un océan, où les sens se dilatent à l’infini. Ce qui en toi s’imprimera avec la force d’une conviction, c’est que l’œuvre d’art peut être cet opium du quotidien dont tu seras l’obligé satellite. L’art adéquatement abordé est le lieu des plus beaux envoûtements, des magnétiques hypnoses, des extases portées au lieu unique de leur éclat.

   Voici, il est temps de reprendre pied dans ce réel qui, s’il se distend, se métamorphose, ne nous abandonne jamais totalement, sauf pour ceux, dépossédés d’eux-mêmes que sont les aliénés. Ce que j’ai tâché de montrer, tout au long de cette méditation, c’est la possible perspective positive qui pouvait s’attacher à la notion d’addiction, ce terme si négativement stigmatisé. Sans quelque addiction bien sentie l’existence serait trop triste. Fumer une cigarette, boire un alcool fin, demander à l’amour de nous rassurer, méditer sur un chemin de campagne, tresser sa toile imaginaire en suivant le trajet d’une Belle, déambuler poétiquement dans Cadaqués-l’exquise, se perdre oniriquement dans une toile de Blake, ceci se donne à voir à la façon inimitable d’un épicurisme que nulle ombre ne viendrait voiler. Cette liberté-là, cette souple mouvance de notre propre univers, cette efflorescence à portée de l’imaginaire, non seulement nous en sollicitions la venue, la subtile présence, mais elle éclaire d’un jour nouveau tous ceux qui veulent lui confier leur destin. Il n’est que d’essayer ! La vie, en sa confondante profondeur, est addiction ou bien n’est qu’une coquille vide. 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 10:32
Addiction à la vie (1° Partie)

Lever de soleil

 Baie de Cadaqués

 

Source : Wikipédia

 

***

 

« Accepter d'autrui qu'il subvienne

à des besoins nombreux et même superflus,

et aussi parfaitement que possible,

finit par vous réduire à un état de dépendance. »

 

Friedrich Nietzsche

‘Humain, trop humain’

 

**

 

[Propos liminaire - Le texte qui suit ne doit pas être lu tel une subversion de la texture du réel ou bien en tant que proposition simplement utopique. Son objet vise le problème général de l’addiction, ce phénomène jugé comme une aliénation de celui qui se livre à la consommation de quelque narcotique. Et sans doute se fourvoie-t-on gravement dès l’instant où l’on devient dépendant d’une substance qui, en quelque sorte, se substitue à la conscience, annihilant toute volonté. Cependant l’on s’accordera à penser que certaines addictions sont moins graves que d’autres, qu’elles laissent à l’individu une part appréciable de liberté. Ainsi, fumer modérément, boire avec retenue, jouer de temps en temps, se livrer au sexe sans que ceci ne devienne une obsession, toutes ces conduites sont plus liées à un épicurisme éclairé qu’à un vice rédhibitoire qui conduirait aux portes de l’Enfer.  Mon propos, loin de vouloir légitimer l’usage de la drogue

qui entraîne, de facto, une véritable dépendance, voudrait considérer certaines conduites telles des ‘addictions positives’ - le goût prononcé de la rêverie solitaire (Rousseau nous en a fourni l’admirable exemple) ; l’attachement à tel lieu brodé d’affinités ; le recours récurrent au mode de fonctionnement imaginaire ; un intérêt passionné pour les œuvres d’art ; addictions qui se donneraient bien plutôt à la façon d’un art de vivre, de la poursuite d’un but esthétique. Une question se glisse d’une manière inconsciente dans cette volonté de modeler le réel à notre main : ne serions-nous, hommes et femmes de désir, des toxicomanes de l’existence ? Pouvons-nous vivre vraiment sans recourir à quelque excès, sans entretenir certaines ‘manies’ qui, loin d’être des péchés, constituent notre part de Paradis sur Terre ?]

  

*

 

   Oui, Nietzsche a raison de placer l’addiction, la dépendance, dans son livre ‘Humain, trop humain’. Car c’est bien dans l’essence même de l’homme, dans sa tendance la plus foncière à chercher hors de soi, dans une altérité, le fragment dont il pense être dépossédé. Mais comment s’explique donc ce curieux phénomène de la dépendance à ce qui n’est pas nous, dont nous attendons d’être comblés, de posséder l’unique joie de vivre, de métamorphoser la mélancolie en bonheur, la perte en gain, la solitude en une terre seulement peuplée d’élus « selon notre coeur » pour employer une formule chère à Rousseau ? Il faut que nous nous sentions infiniment déshérités pour confier au tabac, à l’alcool, au sexe, la mission de nous sauver corps et âme. C’est pourtant ce motif inconscient qui hante le corridor sombre de notre psyché, y allumant cette lumière que nous désespérons de pouvoir connaître un jour. Car nous nous sentons orphelins, dépossédés de nous-mêmes, livrés aux mors de la finitude dès l’instant où notre esprit vacant vogue à la dérive et ne trouve nul écueil auquel raccrocher sa peine. Car, et c’est bien là la tragédie humaine, nous ne sommes qu’une réalité tendue entre deux néants : l’en-deçà de notre existence, l’au-delà. Cette position de funambule, nous nous ingénions à en vouloir rétablir l’équilibre, nous nous saisissons d’une longue perche au bout de laquelle nous assujettissons quelque colifichet - une rencontre, une ivresse, une fumée -, artifice supposé nous tirer d’affaire, nous doter d’une possible éternité.

   Mais notre songe est bien vite rattrapé par cette factualité têtue qui nous consigne ‘aux fers‘. Nous nous éprouvons non libres, aliénés par toutes sortes d’événements ou de choses qui, opposant leur résistance, font ployer notre nuque sous le poids des fourches caudines. Notre recours aux ‘drogues’ de toutes sortes, non seulement nous le savons vain, mais générateur de liens mortifères. Nul n’a jamais été sauvé par la pratique d’un jeu. Nul n’a échappé à un triste sort à avoir eu recours à un opium quelconque. Face à ces substituts d’une nécessaire harmonie, nous nous situons dans une ‘servitude volontaire ‘ qui n’est que privation de liberté, renoncement à faire face à ce qui nous rencontre dans les mailles ordinaires de la quotidienneté.     

   Bien évidemment, l’usage de drogues ‘douces’ n’a pas le même impact que le recours aux drogues dures qui sont autrement aliénantes. Le but de cet article n’est aucunement de se placer dans une perspective morale ou religieuse, seulement de considérer l’addiction dans le cadre d’une esthétique du comportement humain. Simple méditation sur ce qui pourrait être positif au sein même de ce qui est habituellement conçu comme pure négativité, esprit du mal. Certes, si l’addiction n’est pas l’image la plus parfaite du bien, cependant, replacée dans une visée plus ouverte, ‘créatrice’ en quelque sorte, parfois artistique (nombreuses les œuvres qui en témoignent), Satan pourrait bien reconnaître en sa noirceur quelque tache blanche qui annoncerait l’ange plutôt que l’enfer. Sans doute y a-t-il un constat réel à faire de l’attrait, parfois de la fascination qu’exercent sur notre esprit toutes ces substances dont nous pensons qu’elles peuvent nous dévoiler leur part de paradis sur terre. Mais allons voir de plus près !

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

   SOLITUDE - Parcourir les chemins blancs et ne plus voir que leur trace parfois devenant illisible parmi les sentes sauvages du Causse. N’être plus que chemin soi-même. Se livrer entièrement à ce silence sur lequel à peine faire ligne, faire trait, genre de pointillé à la face des choses. C’est un réel bonheur que de se sentir exister au contact du simple, être cette feuille morte qui, certes, ne connaît son destin, qui n’a de mémoire de son passé, de projet de son avenir mais que l’on croit heureuse d’être là dans son extrême nudité, son émouvant dénuement. Ëtre soi en soi dans l’immédiate satisfaction de ce qui se lève de la terre, cette infime poussière sans but, dans la proximité de ce qui glisse au ciel avec la discrétion du fin nuage, on dirait une écume, une mousse, le tintement d’un cristal. Oui, la Nature en son immédiate donation est pure joie, affinité infinie avec ce qui entoure et se donne comme la seule chose qui ne puisse jamais être connue. De soi à la branche : rien qui sépare. De soi à la butte de calcaire : liaison uniquement.

   Parfois le vent glisse parmi les épines des genévriers, entre les bouquets verts des euphorbes, parmi les troncs torturés des chênes. L’air me rencontre et chante à mes oreilles cette manière d’élégie, ce sentiment amoureux qui s’enlace aux herbes, se noue aux lianes, pénètre le cœur de celui qui écoute du murmure discret du monde, là en cette ile terrestre où ne se rencontre que la pure beauté. ‘Dépendre’ de la beauté, oxymore voulu au seul motif d’éloigner la beauté de toute dépendance, d’en faire la liberté choisie au sein du merveilleux paysage. Addiction non seulement assumée mais désirée. Quiconque a goûté à la source d’ivresse de la Nature n’en saurait se détacher. Poser le pied sur la trace du lièvre, sur l’empreinte du chevreuil, sur le sillon solitaire qui s’est imprimé dans la couche d’argile souple, c’est être en contact avec la poésie, c’est imprimer une touche aquarellée sur les choses, poudrer d’un juste frimas ce qui ne peut se dire que dans la confiance et le retrait. L’on pourra se demander si, flâner sur un sentier, peut être assimilé à l’usage de quelque drogue. Oui, ceci se peut car la privation du chemin, le dépouillement des sensations qui y sont attachées, entraîneraient un cruel sentiment de perte identique à celui que peut éprouver le toxicomane sevré de sa substance élue. L’idée d’addiction n’est pas uniquement attachée au recours à un stupéfiant, à un principe toxique. Aussi bien un élément noble peut procurer les mêmes effets, à savoir un détachement du réel, une modification de l’espace/temps sous la forme de la durée, une exaltation de la sensorialité.

    Voyez ‘Le Voyageur contemplant une mer de nuages’ de Caspar David Friedrich, il est emporté hors de lui par le sublime, cette belle catégorie du Romantisme qui n’a nul besoin d’un narcotique pour s’éprouver au seuil même d’une extase. Pour ce qui est de la notion d’accoutumance, je crois qu’il faut sortir du schéma tout fait d’une sorte de venin qui en réaliserait la condition d’apparition. Cette vision négative détruit, par sa seule signification, ce qu’elle serait censée porter de rare et donc de recherché, telle une provende accroissant le potentiel de la conscience. Certes, il faut bien reconnaître que le paysage est une toxine douce, l’inoculation dans la chair d’un baume, bien plutôt que d’un élément jugé dangereux ou, à tout le moins, nocif. Mais tout ici est question de totale subjectivité. Ce qui paraîtra à l’un objet dérisoire sera, pour l’autre, investi des plus hautes valeurs.

    Ce qu’il faut faire, par exemple, ceci :

     IMAGINAIRE - Déambuler en ville, flâner sans but bien précis. C’est la fin de l’hiver, les premiers rayons de soleil se posent sur les peaux fragiles, les hâlent doucement, genre de papillon qui butinerait la peau. On est heureux de cette survenue du printemps, l’air est embaumé d’une fragrance souple, les visages sont rieurs. Déjà les hommes sont en chemise aux terrasses des cafés. Déjà ils devisent joyeusement, font des projets, s’imaginent allongés au soleil sur quelque plage d’Andalousie, là-bas au loin où les filles ont le charme du Sud, où leurs yeux pétillent d’une touche maure, sombre, douloureuse et capiteuse tout à la fois. Les femmes sont gaies qui portent autour d’elles les corolles de leurs robes claires. C’est comme un poudroiement qui monte d’elles, un nuage d’immédiat bonheur, une tresse de volupté qui fait briller la pulpe de leurs lèvres. Celles-ci sont claires, incarnat ou bien plus soutenues dans le genre de la cerise, parfois brunes, à la limite de l’amarante. Ces apparitions sont sensuelles, inclinant presque à une touche libertine. Les Promeneuses savent ce rayonnement, cette aura que leur marche légère diffuse à la manière d’un pollen. Elles sont heureuses de vivre, d’être reconnues, d’être appelées à la grande fête de la séduction. Mais elles font mine de n’en rien savoir, ce qui ne fait que renforcer leur étrange pouvoir d’aimantation, de fascination.

     On voit une Belle ondoyer sur un trottoir, consciente de son étrange beauté. Elle voudrait être suivie, mais de loin, comme lorsqu’on se tient à distance d’une Princesse ou bien d’une Reine. Juste dans son sillage, non dans son orbe de lumineuse présence. C’est ainsi, les choses belles tracent, tout autour d’elles, des cercles qui les protègent en même temps qu’ils les désignent à l’attention de ceux qui passent dont le regard est comblé, étrange profusion de ce qui ne saurait se dire, la fulguration d’un amour, l’éclair d’une passion. Ce qu’il faut faire donc, s’inscrire dans la ligne de fuite de l’une de ces Belles, la suivre à distance respectable, jouir de sa présence sans qu’elle ne le sache ou bien le saurait-elle, elle n’en profiterait que mieux au motif de cette zone d’ombre dans laquelle elle se dissimule, qui contribue à la rendre infiniment précieuse. Eve - c’est le prénom qu’on lui attribue instinctivement - entre dans un salon de thé, s’assoit à une table dans le clair-obscur d’une pièce intime, des abat-jours diffusent une douce lueur. On entre à sa suite, on choisit une table d’où on peut l’apercevoir de profil, manière de biscuit délicat, de porcelaine blanche posée sur la feuille du jour.

   Eve sort une longue cigarette d’un paquet argenté. Elle fume amoureusement, par petites goulées gourmandes, par minces lapées songeuses. Entre deux ronds de fumée, elle trempe l’amarante de ses lèvres dans la tasse de Darjeeling. On la sent placée au centre de sa sensation, on la sent éprise d’elle-même, entièrement livrée à son propre désir. Soi-même, on se livre au plaisir de l’addiction imaginaire, sans doute la plus effervescente, la plus capiteuse qui soit. Certes l’image que nous offre Eve est délicieuse, mais il faut la doter d’autres attributs au terme desquels un monde pour nous se livrera dans son étrange alchimie avec le pouvoir illimité de ses cornues magiques. La pierre Philosophale sera-t-elle au bout ? Cependant on le souhaite sans jamais pouvoir en prévoir le subtil surgissement. Ce à quoi l’on songe, ceci : de son sac à main Eve a sorti un livre de petite taille orné d’un écusson dans lequel se laisse deviner l’emblème du dieu Eros. On aperçoit l’écume de ses ailes, son carquois et ses flèches brillantes. Entre deux gorgées, entre deux ronds de fumée, Eve lit avec une application rêveuse, on la sent infiniment présente en même temps qu’immergée dans un étonnant continent noir. Parfois, de son index qu’elle a humecté, elle tourne délicatement les pages, on entend le parchemin qui s’étire charnellement, pareil à une chrysalide qui connaîtrait enfin l’heure de sa délivrance. Alors, du fond le plus secret de l’Enfer de sa bibliothèque, l’on extrait ces quelques lignes de ‘Thérèse philosophe’ de Boyer d’Argens, ce roman de formation à l’usage des Filles de bonne famille. Mais écoutons la confidence, sinon la confession de Thérèse : 

   « Que de combats, mon cher Comte, il m'a fallu rendre jusqu'à l'âge de vingt-trois ans, temps auquel ma mère me retira de ce maudit couvent ! J'en avais à peine seize lorsque je tombai dans un état de langueur qui était le fruit de mes méditations. Elles m'avaient fait apercevoir sensiblement deux passions dans moi, qu'il m'était impossible de concilier. D'un côté j'aimais Dieu de bonne foi, je désirais de tout mon coeur de le servir de la manière dont on m'assurait qu'il voulait être servi ; d'autre côté, je sentais des désirs violents dont je ne pouvais démêler le but. Ce serpent charmant se peignait sans cesse dans mon âme et s'y arrêtait malgré soi, soit en veillant ou en dormant. Quelquefois, tout émue, je croyais y porter la main, je le caressais, j'admirais son air noble, altier, sa fermeté, quoique j'en ignorasse encore l'usage. Mon coeur battait avec une vitesse étonnante et, dans le fort de mon extase ou de mon rêve, toujours marqué par un frémissement de volupté, je ne me connaissais presque plus : ma main se trouvait saisie de la pomme, mon doigt remplaçait le serpent. Excitée par les avant-coureurs du plaisir, j'étais incapable d'aucune autre réflexion.  L'enfer entrouvert sous mes yeux n'aurait pas eu le pouvoir de m'arrêter : remords impuissants ! Je mettais le comble à la volupté ! »

    Certes, tout le temps qu’on a passé à relire dans sa tête les belles phrases du Marquis d’Argens, Eve buvait et fumait sans se douter le moins du monde qu’elle était au centre du luxueux boudoir où on l’a installée, dont elle est l’Officiante la plus précieuse qui soit. On se sait dépendant de l’imaginaire mais avec la plus épicurienne des joies. Une liberté qui en appelle une autre. On est soi, et l’autre, en sa plus étourdissante passion. On regarde Eve occupée à son propre plaisir. On voit les lianes longues de ses jambes se soulever en cadence au rythme d’une singulière multitude. On voit son bassin animé des plus souples convulsions. On voit sa forêt pluviale s’inonder doucement. On voit le feu de son ombilic d’où partent mille rayons lumineux. On voit ses lèvres happer la fumée comme s’il s’agissait d’une pulpe venue de son plus intime, de cet univers qui est sien, lequel n’est jamais en partage et c’est pourquoi nous ne pouvons ressentir d’ivresse à son sujet qu’à en faire l’objet d’une fiction qui sera tout aussi personnelle. Jonction de deux désirs qui ne connaîtront jamais que la forme de la chimère, le tissu de l’illusion, les mailles complexes de la fantasmagorie.

    Mais alors l’on peut légitimement se poser la question de savoir si une telle activité mythique est bien morale, si elle ne transgresse les limites de l’autre et, en quelque sorte, puisse être en mesure de l’aliéner. Certes, mais la question est aussi mal posée que de nature oiseuse. L’on peut arrêter un geste, le dévier de son but, contraindre un filet d’eau à emprunter une autre pente que celle qu’il a choisie, mais on ne peut immobiliser une idée, contenir une pensée en quelque sombre cachot, cloîtrer l’inconscient, canaliser ou contenir un fantasme puisque sa nature est bien de voguer librement où bon lui semble. Au contraire, merveille que cette invention, ce voyage en plein ciel, fût-il inspiré par quelque séjour dans un sombre marécage. Nous ne sommes nullement maîtres de toutes nos conduites, seulement des conscientes, celles qui, tels les fiers icebergs, ne livrent aux regards des curieux que leur partie émergée. Etonnante morale de l’histoire : c’est ce qui est dissimulé qui occupe la majeure partie de l’espace de son être !

*

[Incise - Quelle que soit la forme d’addiction à laquelle on ait recours - Solitude, Imaginaire -, toujours cette forme, étant donnée son caractère d’altérité radicalement hétérodoxe, joue en écho avec d’autres formes que l’on peut qualifier d’archétypales, logées au sein même de notre subconscient. Chaque mince drogue dont on attend qu’elle nous sauve d’un désespoir quotidien, n’est que la correspondante de substances princeps dont l’usage, au cours de l’Histoire, a constitué, parfois, l’univers des créateurs, poètes et autres artistes.

    Voyez Francis Picabia demandant aux opiacés de lui procurer ce dédoublement du réel au terme duquel nait une œuvre étrange, telle ‘Héra’ en 1929. Ne déclarait-il pas : « Je ne peins pas ce que voient mes yeux, je peins ce que voit mon esprit, ce que voit mon âme. » Voilà où l’ont conduit les thèses dada et surréalistes.

   Voyez Henri Michaux sous l’influence de la mescaline, il en décrit les effets aussi bien doués de prestige que nocifs pour la psyché. Ses tracés mescaliniens à la plume témoignent de cette étrange imagination qui se dilate au contact de la substance ‘magique’. C’est tout le corps qui est ébranlé comme au passage de quelque typhon ou à la suite d’un violent séisme. Bien évidemment, les réveils sont parfois douloureux mais l’artiste a voulu cette hallucination dont il attendait qu’elle lui communiquât les clés d’un autre monde, celui d’une création sans fin, toujours renouvelée, obsession permanente des démiurges que sont les poètes et autres saltimbanques. 

   Voyez Antonin Artaud aux prises avec le pandémonium auquel le livre l’usage du peyotl des chamans mexicains. Les autoportraits qui en résultent témoignent d’un profond et irréversible chamboulement de tout son être. Là se dessinent les premiers signes d’une folie qui, bientôt, deviendra envahissante dont ‘Les Cahiers de Rodez’ sont l’émouvante résurgence. Alain et Odette Virmaux précisent : « Artaud dessinant ou écrivant, c’est un univers en pleine ébullition. Il chantonne, il crie, il bouge sans cesse, il frappe et déchire le papier, il pilonne à coups redoublés ce qui se trouve là, billot, table ou lit : vingt témoins ont décrit ces scènes, cette mise en jeu de tout l’être, ce « théâtre total ». Certes « théâtre total » sur la scène duquel se joue la chorégraphie épileptique du corps de l’écrivain, du moins ce qu’il en reste après le raz-de-marée psychique qui l’a traversé.

    Voyez Oscar Wilde, Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Hemingway, Edgar Poe vouant un culte à ‘La Fée Verte’. Elle est leur Muse, celle par laquelle ils pensent que son envoûtement fouettera leur génie. Wilde remarque : « L’absinthe apporte l’oubli, mais se fait payer en migraines. Le premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre comme elles ne sont pas ; après le troisième, vous les voyez comme elles sont vraiment. »    

   Etrange formulation qui suggère que la consommation de breuvage vert aurait dû se limiter au premier verre, le seul qui puisse créer un univers conforme à l’exigence de l’artiste, à sa fantaisie, à sa singularité. Le troisième et au-delà ne font que confirmer l’exiguïté du réel, alors à quoi bon ? Charles Cros, dont on dit l’importante addiction au breuvage, lui dédie ce mince poème :

« Comme bercée en un hamac,

La pensée oscille et tournoie,

A cette heure ou tout estomac

Dans un flot d’absinthe se noie, … »

 

   C’est bien cette oscillation, ce tournoiement, ce vertige existentiel dont sont en quête ces chercheurs d’impossible, ces cueilleurs d’absolu. Mais voici, la parenthèse se referme. Les succédanés aux puissants psychostimulants que sont le recours à l’imaginaire ou au voyage en solitaire dans la nature ne pouvaient faire l’économie de leurs ombres tutélaires, ces peyotls, opiums, mescalines qui se dressent à l’arrière-plan, dont nous aurions aimé éprouver les étranges pouvoirs sans pour autant subir leur puissance cataclysmique. C’est la peur seulement qui nous retient tout au bord de leurs attirants maléfices. Un ange nous immobilise devant le  gouffre où veille le ténébreux Satan. Nous souhaiterions son étreinte, non le baiser de la Mort dont il est la redoutable figure !]

*

Partager cet article
Repost0
21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 17:28
Climatique de l’être

Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

 

   Vois-tu combien l’automne est cette saison à nulle autre pareille. Une fin qui s’annonce, un renouveau qui prépare son approche. Tout est dans la juste mesure de soi. Nulle clameur qui ferait dans l’âme ses tourbillons d’ennui. Nulle offense de la nature. Seulement une douce tempérance qui, ici et là, déplie ses ors, déroule ses verts pastellisés, à peine venus, ses teintes qui sont des esquisses en attente de leur effacement.

   Tu sais tout le bonheur qu’il y a à marcher sur la pointe des pieds, tel un enfant, à se poster à l’angle du crépuscule, à voir venir ces argiles sombres qui sont le signe avant-coureur de la nuit. Cependant nulle ombre n’est violente qui serait captatrice de soi. Seulement un effeuillement des choses, le dépliement d’un clair-obscur, un bruit de source dans le creux d’un frais vallon.

   Ce que j’aime, ceci : me déchausser, avancer nu-pieds - Ô sublime vagabondage -, emprunter un sentier, le premier venu, faire sur le tapis de feuilles se lever un mince bruissement pareil au grésillement d’un insecte contre le verre de la lampe. Alors, vois-tu, je ne suis plus à moi. Je suis au chemin solitaire qui s’enfonce dans le peuple de la forêt. Je suis à la terre qui fait le don de son humus. Je suis au bonheur simple d’exister dans ce temps qui me frôle et ne m’inquiète nullement puisque je suis en lui, puisqu’il est en moi. Il n’y a pas de différence. C’est, je crois, ce qu’on appelle « plénitude », ce sentiment d’accord avec la bogue souple des choses. On est là en toute innocence, identique au bourgeon qui va éclore, ne sait rien de son destin, attend l’heure de son déploiement.

   Mais laisse-moi te raconter la levée de cette symphonie. La terre est déserte et peut-être nul homme n’y imprime plus l’empreinte de ses pas. Une libre parution de ce qui vient à l’abri des regards curieux, de la pensée raisonnante, des jugements qui ne sont toujours que des approximations de la vérité.

   Le ciel est de cendre et de brume. Une palette si peu affirmée qu’on croirait l’avoir rêvée. C’est si heureux cette vision floue du réel - mais qu’en est-il de ceci qui fuit devant soi sans jamais aucune halte ? -, c’est si étrange cette manière d’astigmatisme qui dit une fois la présence, une fois l’absence. Qui dit une fois la pourpre de la passion puis, dans le même instant, le vermillon d’un désir naissant.

    Et les arbres, leur éclosion presque miraculeuse sur le dépoli d’une vitre, les voilà qui se mettent à vibrer et l’on entend leur voix cristalline faire ses trilles de notes tout contre la voûte du diaphragme, s’iriser de mille teintes dans le nœud du plexus, agiter leurs feuilles de papier tout contre le dessin des hanches. Oh ils n’insistent nullement, ils suggèrent seulement. Ils disent le pli de l’âge qui avance, qui fait ses vergetures à bas bruit, qui trace ses sillons sur la plaine de la peau. Il n’y a pas de souffrance à ceci. Chaque jour le miroir nous renvoie la même image avec des variations tellement infinitésimales qu’on n’en perçoit nullement l’irrémédiable sceau existentiel. C’est comme un ruissellement d’eau dans le frais d’une grotte parmi les tapis de mousse et le papillotement blanc de la calcite. A peine un battement dans la fuite de l’heure. Alors on vit sans le savoir. Peut-être n’y a-t-il que peu de mérite à être homme, à placer chacun de ses pas dans l’ornière des jours ?

   Au loin, là-bas, entre les fûts bistre des troncs, une frondaison de paille fait sa belle éclaboussure. Que nous dit-elle, sinon la joie d’être-arbre, ici, dans la chute de la saison alors que, bientôt, toute cette résille de franc bonheur s’éparpillera au gré du premier vent ? Seul le souvenir, ces branches dépouillées qui battront l’air de leurs griffes noires, pourra témoigner de ce qui fut et attend le cycle de sa renaissance.

   Puis ces deux taches, si proches de la garance, ne sont-elles la persistance de jeux d’enfants - une balançoire, un toboggan, une cabane -, des vies en éruption, des ébats pleins de cris joyeux, des sauts, des cabrioles, une neuve insouciance -, ces deux feux assourdis qui nous parlent comme si, un jour, ils devaient nous rejoindre dans cette force de l’âge dont le déclin s’annonce déjà dans l’épuisement du divertissement parfois, son extinction alors que les grilles du parc sont fermées, les volets clos, les feux allumés dans l’âtre pris de froid ? Ils sont pareils à des fanaux allumés dans le crépuscule qui flamboie de sa dernière lumière.

   Puis ce genre de tapis d’eau, à mi-chemin de l’amande et de la malachite, cette couleur inimitable de l’herbe en sa dernière fenaison - bientôt seront les frimas qui la couvriront d’un dais de silence -, cette étendue nous fait inévitablement penser au lac immobile des jours, à sa précipitation, parfois, comme si toute cette tendre félicité pouvait soudain refluer en quelque coin d’un passé dont le souvenir nous aurait échappé et il ne demeurerait, entre nos doigts  surpris, qu’un peu de poussière et les traces évanescentes de la mélancolie.

   Oui, je te disais, il y a peu, l’automne en son exception, ses lueurs de sable, ses clignotements entre la croûte de pain et la glèbe retournée dans sa vêture fauve que ponctuent les nervures de sillons plus sombres. Oui, tout est joie qui éclaire les yeux de cette infinie donation qui semblerait n’avoir jamais de fin. Seulement on confie sa chair au profond du sommeil, on se laisse bercer par une douce rêverie, on se réveille un matin entre chien et loup, on écarte le givre de la paume des mains, l’hiver est là qui, sans crier gare, a jeté sur la nature son linceul d’infinie tristesse. Automne n’est déjà plus qu’une lointaine blessure de la mémoire. En elle nos souhaits les plus vifs, les entailles de la lumière estivale, les prémices du printemps en son fleurissement de cristal.

   Sans doute la sais-tu, toi, l’Inépuisable, cette climatique de l’être, cette arrière-saison d’une venue au monde qui paraîtrait ne jamais s’épuiser cependant que tout s’évanouit dans les limbes du passé ? Sans doute en est-tu la gardienne, toi l’Insaisissable, toi dont on ne pourrait proférer le nom qu’au risque de te perdre. Automne s’est enfuie qui, peut-être, jamais ne reviendra ! Jamais !

  

 

 

Partager cet article
Repost0
20 février 2021 6 20 /02 /février /2021 18:06
En quel lieu la vérité ?

" Paysage d'outre-mémoire "

Œuvre : Patrick Geffroy Yorffeg

 

« Il ne peut pas y avoir de belle surface

sans une terrible profondeur »

Friedrich Nietzsche

 

***

 

    Toujours notre regard est convoqué par les formes. Telle ligne qui fuit à l’horizon, tel cercle refermé sur son étrange mystère, telle enceinte où se loge la figure humaine. Comme si les formes, schémas directeurs pour notre vision, contenaient à elles seules l’entièreté du réel. Sans doute le contiennent-elles, en une certaine manière, pour la simple raison que le regard s’égare dès qu’il ne peut plus en repérer la subtile géométrie. Certes les teintes viennent à l’appui mais, pourrait-on dire, de façon secondaire, dérivée, comme l’ombre qui n’est que le halo de la lumière, son tremblement, sa projection. Les formes sont belles car elles nous indiquent la voie à suivre afin que nous ne nous égarions sur des chemins de hasard. Les enlèverait-on de la représentation et il ne demeurerait que des glacis de couleurs, des irisations, des zones ambiguës dont nous ne pourrions rien faire, sinon les inclure dans la climatique de notre âme dont nous savons bien, empiriquement, qu’elle est sujette aux plus grandes variations. Nous l’attendons ici, alors qu’elle est déjà là, en fuite d’elle-même si cependant il est permis de penser qu’elle puisse sortir de son site afin d’en connaître d’autres.

   Lorsque les formes s’absentent, quittent le domaine habituel de nos perceptions dont notre sensibilité est le réceptacle, il ne demeure qu’une abstraction, une simple touche intellectuelle qui s’affilie à la nature même du concept. Toujours nous sommes désemparés lorsque notre conscience, en quête de repères, ne rencontre que ces surfaces colorées qui sont pareilles à un langage auquel nous n’aurions accès. C’est cette impression de flottement, d’absence de limites, de contours qui nous désespère et nous fait douter que, face à cette belle œuvre monochrome, un noir de Soulages, un bleu d’Yves Klein, nous puissions trouver quelque signification qui nous restituerait notre position d’être-au-monde. Si les formes assemblent, créent un foyer, une convergence, les teintes agissent a contrario, dispersent, se diffusent dans l’espace et font signe vers une sorte d’évanouissement. Si les formes se conjuguent pour créer de l’être, les couleurs s’annulent pour aboutir à du non-être. C’est pour cette raison que nous sommes toujours décontenancés par les propositions plastiques minimales qui jouent sur le registre d’une tonalité unique.

   Alors, ce " Paysage d'outre-mémoire " nous rassure, qui se donne sur les deux claviers complémentaires des figures et des coloris. Si, comme le suggère le titre, nous sommes hors la mémoire, ceci veut dire que nous nous situons entièrement dans la présence du présent, dans cette singulière et rassurante touche de l’instant qui nous reconduit au foyer de notre essence. Autrement dit, nous ne sommes nullement dispersés, nous sommes ramenés à un genre de position originaire où tout coule de soi, où tout se dit dans la clarté. Ainsi ce ciel au noir profond est le nôtre, tout comme ces flocons aériens subtilement colorés qui mobilisent la gamme de nos sensations immédiates. Cette terre qui porte des formes connues, nous pouvons aisément en appréhender la texture, en connaître le doux, en estimer le rugueux, en un mot l’annexer à notre propre territoire avec le bonheur que connaît celui qui retrouve un ami depuis longtemps perdu de vue ou bien un objet logé au creux de sa propre histoire.

   Les bouleaux, ces bouleaux aux troncs blancs telle une porcelaine, ces rameaux légers qui s’appuient sur le ciel, déjà nous en avons apprécié mille fois la souple densité, vécu le tremblement lorsque le vent se lève et en traverse la fine architecture. La colline au loin, le lac qui la jouxte, le rivage semé de sable clair, toutes ces visions sont pour nous habituelles et tissent la toile de notre quotidien. Les couleurs, ces camaïeux qui mêlent leurs visages dans la confiance, nous les portons déjà au-dedans de nous et ils ne font que se réactualiser à la mesure de notre présente vision. Un chemin est tracé dont nous suivons la trace parmi le peuple des bouleaux. Certes, il est déjà une échappée, sans doute vers notre avenir, mais il ne diffère en rien de notre nature, il en prolonge seulement l’instant qu’il métamorphose en durée. En une certaine façon nous nous vivons comme entièrement contenus dans ce paysage, nous nous l’approprions et, dans une sorte de panthéisme aussi naïf que spontané, nous n’avons guère de mal à nous voir figurer sous les espèces de l’arbre, de l’eau, de l’air teinté de poésie, de la colline noyée dans sa brume.

   A regarder cette image, ce que nous avons trouvé, bien plus qu’une simple réalité somme toute commune, c’est le surgissement d’une vérité, laquelle nous place à l’intersection précise d’un espace, ce paysage saisi de beauté, d’un temps, celui, essentiel, où nous avons coïncidé avec ce fragment de nature. Ce que veut signifier le bel aphorisme de Nietzsche offert comme commentaire de cette œuvre : « Il ne peut pas y avoir de belle surface sans une terrible profondeur », est sans doute à interpréter dans le sens suivant : sous les apparences, les faux-semblants, les approximations dont tout réel est affecté en sa manifestation, toujours se trouve la profondeur d’une vérité qui en constitue la saillie la plus éclatante. Quant au prédicat « terrible », n’indique-t-il le précieux de toute vérité dont jamais, nous les hommes, ne pouvons nous exonérer qu’au risque de notre propre altération ? Si une œuvre nous émeut et nous comble au seul gré de sa manifestation, ce n’est simplement pour des motifs de composition, des harmonies de tonalités, de belles symétries, mais au regard de cette authenticité sans quoi elle ne serait que pure affabulation. Regarder en vérité est remercier du don de la vision qui nous a été alloué afin que, nous connaissant mieux, nous puissions aussi connaître le monde et sa toujours étonnante apparition.

 

 

 

Partager cet article
Repost0
18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 18:08
Lieu d’une pure présence

« Vision du Salagou »

 

  Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Voir le monde. On ne peut être ici et là en même temps, avoir la falaise au bord de la Manche, les hautes steppes du Kazakhstan et cette nappe d’eau du Salagou qui fait sa lumière plombée, on dirait un métal,  sa lueur d’aube si étrange qu’on serait tout au bord d’une fable antique ou bien d’un conte fantastique, en tout cas dans une manière d’étrangeté. On ne peut avoir le tout du monde, procéder par sommations et posséder ce qui, toujours, se fond dans l’universelle profusion. Bien au contraire il faut effacer tout ce qui pourrait distraire notre attention, tout ce qui pourrait atténuer les phénomènes présents. Les paysages de ce type, les bords de l’océan lorsque baisse la lumière, la plaque sourde des lagunes, les rivages de la Mer d’Irlande avec ses amoncellements de granit gris, ces paysages, donc, sont de purs foyers de fascination. Ce qui veut dire que, lorsque le regard s’est posé sur ses grappes de lourds nuages, sur ses collines au loin pareilles à l’échine d’un squale, sur le bouquet d’arbres au sein de son ilot minuscule, sur la nappe d’eau parcourue de frissons de lumière, sur le rivage découpé à la diable, plus rien ne compte que cette intime liaison de soi à ceci qui n’est nullement soi mais ne saurait tarder à le devenir.

   C’est la force mystérieuse de ces lieux d’infinie solitude dont la présence rime avec beauté que de happer notre vision, gommant tout ce qui, du divers, du multiple, pourrait venir éparpiller notre intérêt. Soudain la totalité du monde est là recueillie dans cet étroit microcosme. Nulle autre signification extérieure ne saurait en amoindrir le caractère singulier, hors du commun. Par définition, ce qui reçoit ce prédicat étonnant de « hors du commun », nous entraîne inévitablement à sa suite, nous ôte toute référence qui ne serait celle de ce lieu, nous exile de tous les temps, de tous les espaces qui ne deviennent que de pures virtualités à l’horizon de l’être. Voir le monde est voir ce monde-ci que mon regard crée, dont il renouvelle sans cesse l’infini mystère.

   Mes yeux sont aimantés, ils lancent leurs rayons en direction de tout ce qui, ici, crée les conditions d’un fabuleux biotope. Un havre de paix pour celui qui entretient un dialogue avec la nature, parle à l’oreille des arbres, communique avec le poisson, vit dans la nacelle des nuages, glisse le long des racines jusqu’au socle de la Terre. Alors, devant ceci, que reste-t-il d’autre à faire qu’un genre d’inventaire à la Prévert, autrement dit de faire se lever une poésie écologique, peut-être même donner site, l’espace d’un instant, à une vision panthéiste de la Nature, ce prodige qui n’a nul égal, que nulle mimèsis ne saurait approcher d’un iota. Nous, les hommes, sommes entourés de dieux et ne le savons pas. Notre marche est trop hasardeuse, notre regard trop voilé, nos motivations trop matérielles.

   Mes yeux, regardez donc ces fiers peupliers, les pièces d’or de leurs feuilles, leurs écorces rugueuses parfois couvertes de blanc, ils ressemblent aux majestueux bouleaux, leurs souples racines qui plongent dans le limon humide, courent au fond de l’eau pareilles à de longues lianes. Regardez les saules aux feuilles argentées, les frênes, l’or de leurs parures en automne. Voyez les touffes d’iris des marais, leur forme d’animal exotique, leur jaune éclatant qui se reflète dans le miroir de l’eau. Mes mains, enlacez-vous au tapis des herbiers, glissez-vous parmi les tiges sèches des roselières, éprouvez le rugueux têtu des lichens, cueillez l’arôme généreux des coussins de thym. Mes jambes, frottez-vous aux étoiles piquantes des chardons, avancez parmi les panicules blondes des avoines, éprouvez le piquant des aiguilles vertes des genêts d’Espagne, laissez-vous illuminer par leur efflorescence solaire. Mes pieds, sentez la douceur de la fleur du coquelicot, son tissu si soyeux, on croirait une peau humaine.

   On est là, au bord du lac, on en est une manière d’hôte privilégié. Il s’en faudrait de peu que l’on ne se métamorphose en ses habitants anonymes. Alors on serait cette mante religieuse issue d’un bestiaire fabuleux, yeux globuleux en triangle, longues antennes flexibles, pattes ravisseuses repliées en crochet.  On serait scorpion au corps translucide semblable à un albâtre, au dard prêt à piquer.  On serait couleuvre de Montpellier faisant onduler ses ocelles brun-verdâtre dans le labyrinthe des pierres.  On serait brochet à la livrée irisée en embuscade au milieu des herbes aquatiques.  On serait grèbe huppé coiffé de ses plumes roux orangé, œil semblable à un rubis, bec fin pareil à la pointe du fleuret. On serait cormoran aux ailes étendues faisant sécher sa voilure,  goéland au poitrail blanc, aux ailes cendrées se confondant avec les eaux du lac.

    On serait au bord du lac mais aussi dans ses environs immédiats pour la simple raison qu’il ne faut jamais rompre l’unité d’un biotope. Immergé ici, au plein de la généreuse Nature, on n’en diffère pas. On est l’un de ses fils, on est de la famille des roches rouges, ces belles et insolites « ruffes » que l’érosion a ravinées, les transformant en falaises abruptes, en canyons, en gorges sèches que vient effleurer la Méditerranée si proche. Une immense mer intérieure venant jouer en écho avec une autre, plus modeste mais ô combien estimable ! Alors comment ne pas être cette vigne qui donne le vin aux saveurs de « pierre à feu » ? Comment ne pas appeler ces oliviers aux troncs centenaires travaillés par le vent, le soleil, ces arbres majestueux qui produisent les « lucques », ces fruits savoureux lorsqu’ils sont confits et cette huile aux vertus multiples, à l’inimitable couleur entre le vert anisé et le jaune canari ? Et l’amandier, cet arbre si modeste, ses fleurs roses au printemps, ses coques à la peau veloutée, ses fruits si généreux qui craquent sous la dent, on n’en pourrait faire l’économie qu’à ignorer cette terre qui l’accueille telle l’une de ses plus évidentes ressources.

   Et puis, nul besoin d’aller bien loin, demeurer seulement aux alentours du lac avec ses ilots de terre rouge, ses blocs de roches dressées vers le ciel et parcourir la garrigue proche, connaître ses sentes (ici on les nomme des « drailles ») où paissent les moutons, s’initier à une « immobile transhumance ». Pourquoi aller plus loin, en effet, lorsque le tout du monde nous est donné ici et maintenant dans un paysage qui, à lui seul, pourrait résumer l’ensemble des beautés de la Terre ? C’est à ce voyage dans le proche et la survenue du modeste que nous devons confier nos pas. Cheminer dans cette Nature riche de sa nudité, de son authenticité, voilà de quoi réjouir l’âme au plus fort des syncopes qui agitent le monde et font perdre aux hommes les repères dont leur conscience a besoin afin qu’un sens soit possible qui les écarte de l’abîme. « Lieu d’une pure présence » nous dit le titre. Oui, être présent, c'est-à-dire être infiniment disponible à ce qui nous requiert comme le sol où pouvoir affermir nos pas. Ici est le lieu apaisé au gré duquel la longue déambulation humaine trouve image et site à sa mesure. C’est bien parce que la violence de l’érosion s’est éloignée que nous admirons ces tapis de roches rouges, ces touffes végétales qui habillent la garrigue, cette eau si variable selon la lumière du jour, ces rives découpées qui sont comme le rythme du temps.

   Là, voyez-vous, au centre de ce florilège de la Nature rien n’a plus lieu que ce face à face d’elle à nous qui regardons, cette confluence des formes, cette osmose qui pourrait bien être le genre d’une symphonie intérieure, la sienne rejoignant la nôtre. C’est un grand bonheur que d’être là, à l’écart des agitations, de puiser à même l’arbre, la glaise, la pliure d’eau, le frémissement de l’air, l’intime pulsation des choses.  

   La belle image à l’incipit de cet article est traitée en noir et blanc. Peut-être certains s’étonneront-ils de ce parti pris alors que le Salagou est une fête des couleurs. Mais, ici, ce n’est nullement en termes de chromatisme qu’il faut raisonner, mais en termes d’essence. Le noir et blanc, en raison de son économie, va directement à l’essentiel, évite les inutiles bavardages, focalise la vision sur ce qui fait de ce lieu une exception : les lourds nuages traversés de rais de lumière, la colline qui décroît à l’horizon, le bouquet d’arbres, l’ilot presque illisible, la plaine d’eau que travaillent les remous d’air, le rivage qui fuit au-delà des yeux et ouvre les portes de l’imaginaire. Que dire de plus qui accomplirait l’image ? Tout, toujours, s’abîme dans le silence !

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
17 février 2021 3 17 /02 /février /2021 17:49
Glaive de sang

  Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Longtemps les hommes avaient marché dans la grande plaine blanche. De la neige, infiniment. Un concept immaculé avant qu’il ne vienne à sa formulation, qu’il ne déplie les rémiges du sens. C’était bien de marcher ainsi face au paysage lactescent, d’entendre le silence faire ses étranges circonvolutions. On avançait dans la radiance du jour, on dépliait ses doigts, une pluie de flocons pâles y trouvait le lieu de son repos. On posait les palmes de ses pieds sur des coussins d’albe et d’écume. Ô toute douceur qui gisait là dans son manteau brodé de lys, rehaussé d’hermine ! Assurément une royauté. Assurément l’élection d’un destin qui ouvrait ses eaux cristallines.

   Nul ne sait comment les choses sont arrivées, de quelle manière la surface livide, un jour, s’est déchirée, entraînant avec elle une teinte de sang dont personne n’aurait pu supputer la présence, ici, dans la dalle infiniment étendue de la paix. La plaine, l’admirable surface seulement agitée de la lente ondulation des herbes et des graminées portait en son sein les stigmates d’une douleur patente. Mais,  piège parmi les pièges, la souffrance affichait en son envers les insignes rubescents du plaisir, les marques singulières de l’immédiate joie. L’homme qui, le premier, avait découvert la faille, la ravine tachée de rouge, avait ouvert la voie à la marche chaotique de l’humain. Le glaive de sang, on ne voulait le voir et cependant on tendait son cou en manière d’offrande, on faisait de son corps un lieu de félicité-supplice, tout-en-un, la graine du bonheur portant en elle les germes de sa propre fin. Le problème, lorsque l’on avait découvert la faille était celui d’une immolation de soi dans un geste de généreuse présence, de donation jusqu’à l’impossible de sa chair, de turgescence sacrificielle de son sexe.

   Et ce saut du sexe dans le néant, pouvait-on l’éviter, lui substituer une aimable activité, la pêche à la ligne, la chasse aux papillons, l’occupation à un jeu de société ? On avait tout essayé cependant pour demeurer sur la grande falaise blanche da la poitrine, sur la colline des épaules, on s’était même arrimés au mince pertuis de l’ombilic, mais rien n’y avait fait. Il y avait comme une furieuse aimantation, un vortex qui appelait, une spirale qui hélait, invitait aux agapes festives, aux noces dionysiaques. La vendange était faite, le raisin pressé, le nectar carmin, tout à sa combustion, créait un doux vertige, diffusait une fragrance intimement narcotique. Alors, comment ne pas sombrer dans le jeu qui faisait briller ses milliers de facettes, lançait ses éclairs, projetait ses feux d’artifice ?

   Au début, ce n’avait été que de simples efflorescences du désir, quelques attouchements, un genre d’activité gratuite. On butinait, picorait, grappillait. Puis, bien vite, selon la pente exactement humaine on avait pris goût au festin, varié le menu, inventé toutes sortes de déclinaisons qui avaient grand ouvert les portes de la gourmandise, bientôt de la volupté. A tout ceci il n’y avait rien à redire pour la simple raison que la poursuite de l’espèce ne pouvait s’abreuver qu’à ce divin élixir. Ce qu’on ne savait pas toutefois c’est que l’eau de cette fontaine pour savoureuse qu’elle était n’en portait pas moins, en ses plis, les verts effluves de Léthé.

 

« Celle qui m’a mis au monde, aussi m’a tué ». JMG Le Clézio - L’extase matérielle.

 

   Ainsi la douceur d’Albion cache en ses falaises une porte de sang. Comme si existait un cogito génésique pouvant s’énoncer selon le couperet suivant : « Je nais, je meurs ». Glaive vermeil suspendu au-dessus de notre condition afin qu’avertis nous ne puissions nous exonérer de l’idée de la mort. Comme pour l’avisé Montaigne elle doit être notre éternel souci, le gage de notre liberté. Nul ne saurait s’affranchir de cette dualité liberté-vérité, l’une étant la condition de possibilité de l’autre. Seuls les pleutres se dissimulent dans les ombres de la caverne platonicienne. A l’aune de cette contemplation lucide, que reste-t-il à dire, sinon que l’acte d’amour est le premier crime que l’homme commet ? Cependant certains crimes sont délicieux ! Aimons la bouche d’ombre, elle est notre seul refuge. En attendant.

 

« L’homme en songeant descend au gouffre universel. »

 

Victor Hugo - Les Contemplations.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
16 février 2021 2 16 /02 /février /2021 18:08
A ciel ouvert

 « A Ciel -.ouvert »

      Photographie : François Jorge

 

***

 

 

   Toi l’Inconnue, que j’avais découverte sur le rivage, tu m’avais dit, spontanément, avant même que nous ne nous connaissions : « A ciel … ouvert », prenant bien soin de laisser, au centre de ta parole, s’introduire une césure où tout pouvait être dit, aussi bien les regrets, aussi bien un cœur vacant, le vol d’une tristesse, le sanglot d’une mélancolie, la rouge passion quand elle déborde le cœur et s’en vient moissonner l’amant de passage ou bien le livre et ses poèmes, la fleur et ses blancs pétales - on dirait une neige immaculée -, les grains écarlates de la grenade, on y planterait l’émail de ses dents et le jus descendrait dans la gorge avec son bruit de minuscule crécelle. 

   Combien il était heureux, pour l’éternel solitaire que je suis, d’entendre cette voix douce telle une mousse, d’écouter cette longue rumeur qui sortait de toi, telle une plainte ou bien un souhait, peut-être un regret armorié qui dessinait sur ton corps de sirène les subtils tatouages de ta présence. Sais-tu, au moins, la gerbe de glace que tu avais instillée en mon âme, ce froid souverain qui m’eût métamorphosé en pur stalagmite si, soudain, absente de mon horizon, je m’étais retrouvé transi, avec, au loin, les échos de ton souffle répercutés par le peuple sombre des rochers ? Oui, je sais, tu vas trouver ma tirade par trop lyrique, affublée d’un désuet romantisme. Oui, je sais, Hypérion est si loin, son Aimée la belle Diotima si fragile dans le temps qui frissonne, Hölderlin isolé dans son empyrée poétique.

   Mais qui donc encore se soucie donc de ces bluettes venues du fin fond des siècles avec la nostalgie des terres antiques : Le Péloponnèse, nommé « Argos » par Homère le plus grand des poètes de tous les temps ; l’Arcadie, patrie du dieu Pan ; l’Attique et ses sublimes céramiques ; des villes célèbres, Lacédémone, mentionnée déjà dans l’Iliade ; Olympie et son temple d’Héra ; Delphes où parle l’oracle d’Apollon à travers la Pythie ? Qui se soucie encore de l’Acropole, de l’Académie de Platon, de ses jardins, ses portiques, de la belle philosophie grecque aujourd’hui disparue ? Qui  de la statuaire parfaitement apollinienne ? Qui donc ? Oh, certes, à Toi l’Inconnue, ma plainte paraîtra bien futile, abstraite du réel, un genre de nostalgie antiquaire dont notre monde, aujourd’hui si friand de compacte matérialité, se gaussera comme l’on se moque du nain ou du bossu. Vois-tu combien mon âme vogue au large d’elle-même à seulement invoquer les sophismes dont notre présent est accablé !

   Car, vois-tu, parmi le labyrinthe et les complexités de l’existence, il est une immédiate consolation dont nos yeux sont abreuvés à simplement prendre acte de cette Nature si belle, elle, la seule qui puisse prétendre à une possible immortalité. Mais laisse-moi donc te donner quelque morceau d’anthologie tirés de la bouche  d’Hypérion :

 

« Ô toi, pensai-je, avec tes dieux,

Nature !

moi qui ai rêvé jusqu’au bout

le rêve des choses humaines,

je dis que tu es seule vivante ;

et tout ce que les âmes inquiètes

ont inventé ou conquis

 fond comme perles de cire

à la chaleur de tes flammes ! »

 

    Pourrait-on mieux dire que le Poète en direction de cette Nature, nous les hommes de faible constitution, nous les fragiles qu’un simple ris de vent disperserait à la face de la terre et il ne demeurerait, de nous, que des papiers épars dont même de savants archéologues ne pourraient rien tirer, sauf un vibrant désarroi de n’avoir nullement compris qui nous étions, nous les incrédules, nous les fossoyeurs des arbres, nous les assassins des mers, nous les démolisseurs de montagnes. Mais, parvenu à ce point dont je ne saurais jamais revenir, accablé par tant de lassitude à considérer les travaux d’Attila de l’humaine condition et ne voulant davantage t’affliger et t’infliger de plus lourd fardeau, tous deux nous allons nous pencher sur ce qui nous entoure avec sollicitude et bienveillance afin que nos âmes rassérénées puissent s’abreuver à de plus nobles pensées, se réjouir de plus délicieuses sensations.

   Toi l’Inconnue qui déjà m’es chère, à peine aperçue, regardons ensemble ce paysage. Il nous dit la singularité qu’il y a à être face à lui dans cet instant qui, déjà, est en fuite de sa propre présence. Regarde ce beau ciel  couleur de platine que de sombres nuages, bleu-gris, recouvrent d’une taie pareille à une promesse de félicité. Regarde les sillons qui le parcourent, les volutes qu’il abrite, les modulations qui en traversent  la fluide substance. Cette diversité, cette belle multiplicité ne nous disent-elles, en écho, les images multiples, bigarrées, des peuples de la terre ?  Car, vois-tu, cette polyphonie est aussi  belle que réjouissante. On en sent les courants fluides, aériens, jusqu’en son intime et, ce que nous savons, c’est que bientôt ils nous appartiendront, tout comme notre respiration est la nôtre, les battements de notre cœur nous sont intimes que nous abritons des soucis et des mouvements du monde.

   As-tu perçu, tout comme moi, le précieux de cette basse ligne d’horizon, cette « ouverture du ciel », pour reprendre ton expression si juste, elle est promesse d’avenir par où notre vie bondit et s’écoule vers son lumineux destin. Ce destin dont on dit souvent qu’il est lourd, difficile à porter, éprouves-tu, ici, sa légèreté de tulle, la souplesse de son satin, la richesse de ses projets ? Oui, il faut consentir à secouer nos habituels états d’âme - ces mortels poisons pour romantiques décadents -, et déceler dans la lourdeur des ombres, la clarté qui s’y dissimule et ne demande qu’à jaillir. En ceci, je crois, nous rejoignons les beaux tropismes des anciens Grecs, nous sommes entièrement auprès des choses, nous donnons essor à l’art, nous nous prosternons devant ces dieux qui ornent notre propre mythologie et dessinent l’histoire qui sera la nôtre, ce bien si précieux que, jamais, nous ne pouvons en faire le don, sauf à renoncer à notre propre existence. Tu auras perçu, j’en suis sûr, ta connaissance de ma personne fût-elle infinitésimale, combien un lyrisme débridé - oui, c’est un pléonasme voulu -, traverse l’outre de ma peau, la gonfle tel le foc qui cingle vers le large. Car tu le sais, la passion est le seul antidote à la misère, le seul contrepoison qui nous autorise à maintenir notre tête au-dessus de l’eau. Il est si affligeant de se laisser aller au morne, au rampant, à la langueur qui mine nos fondations et menace, à tout instant, de concourir à notre perte.

   Oui, ce paysage est beau au-delà de toute parole et il suffirait de faire silence et de contempler. Mais nous sommes essentiellement des êtres de langage et grande est notre impatience d’habiller notre bouche des mots qui la féconderont, tout comme ils contribueront, précisément, à ouvrir, à entailler ce réel sourd et muet qui s’obstine à vibrionner tout contre notre visage sans que nous puissions en rien en pénétrer l’étrange secret. Alors il nous faut parler, il nous faut écrire, inciser la toile muette des choses des milliers de signes  qui feront sens et nous installeront au sein même de la compréhension de l’altérité, au sein de la perception de qui nous sommes. Le paysage est un extraordinaire révélateur de notre propre conscience.

    Si tu demeures sans voix face au sublime, à ces chaos de rochers, à cette flaque sombre de la mer qui se devine à mi-distance, au triangle de la montagne, aux habitats des hommes à perte de vue, c’est que tu n’es nullement parvenue à inscrire dans les capacités de ton intuition les schèmes originaires par lesquels tu t’apparais à toi-même comme le prodige sans pareil qu’est l’étant en son surgissement, dont tu constitues l’indispensable et inamovible fragment car la Nature est un TOUT que tu habites quand bien même tu voudrais t’en exonérer. De ta propre personne à la Nature, de la Nature à ta propre personne, non seulement il n’y a nulle rupture, mais bien au contraire osmose, parfaite coalescence et c’est pourquoi il est si dommageable pour l’homme - et conséquemment pour la Nature - qu’une possible scission s’immisçât, entre deux êtres du monde à part égale. Il y a équivalence partout où il y a présence. Si bien que nous pourrions écrire l’équation suivante : un homme = un arbre = une terre = un amour et ceci pourrait se poursuivre à l’infini, la partie ayant besoin du Tout ; le Tout ayant besoin de la partie.

   Toi, qui dans l’instant qui précédait, étais une Parfaite Inconnue, te voici donc maintenant faisant partie de mon univers. Je suis en charge de toi comme tu l’es de moi, en une corrélation qui découle par simple logique, par simple humanité, de l’éthique au gré de laquelle tout Sujet est redevable de l’Autre et l’Autre redevable de Soi. SOI, L’AUTRE : une seule et même cause. C’est une règle commune qui existait de toute éternité, que les hommes ont continûment bafouée, si bien qu’en nos contemporains usages « l’homme étant devenu un loup pour l’homme », plus rien n’a d’importance que gloire et richesse avec, pour prête-nom, cet EGO qui ne brille jamais tant que par les vices qu’il initie bien plus que par les vertus qu’il porte au jour. Nul pessimisme dans l’énoncé de cette sombre assertion, bien plutôt la lumière crue d’une réalité qui, toujours, se confond avec la vérité dès qu’elle est dite en l’essentiel de ce qu’elle donne à voir.

 

Oui, toute vie juste est exercice de la vision.

Tout exercice de la vision est activité de la conscience.

Toute conscience est à la source de l’éthique.

 

   Belle Inconnue, par laquelle ce monde-ci du paysage est venu à moi, tu en fus l’une des parties les plus lumineuses, demeure en ma vue, demeure telle cette mer - à une lettre près cette Mère -, qui m’accueillis un jour dans le silence de ma profonde méditation. Tu es une vague qui toujours lèvera au creux du mystère, face à cet Orient où nait le Soleil qui, jamais, ne s’éteint !

   

 

 

  

Partager cet article
Repost0
14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 17:45
Le Paysage et Nous

 Photographie : Blanc-Seing

 

*

« Nous ne trouvons guère de gens de bon sens

que ceux qui sont de notre avis ».

 

« Réflexions ou Sentences et Maximes morales »

 

La Rochefoucauld

 

***

 

 

   Nous regardons ce paysage, avec un ami, avec la commune volonté d’en dire l’exception ou bien, au contraire, le caractère accidentel.

   * Je dis la beauté de la composition dont la Nature, elle seule, connaît le sublime secret.

   Je dis l’exact trajet du chemin qui file vers l’horizon.

   Je dis l’arbre, au premier plan, qui accentue la présence de tout ce qui est.

   Je dis la nécessité du bosquet, en haut de la colline, il sépare le royaume du ciel de la lourdeur de la terre.

   Je dis l’émerveillement qui me gagne à seulement viser cette pastorale simple et infinie au regard de cette facture si humble mais aussi si décisive.

   * Il dit le peu d’importance des plans qui s’étagent devant nous. Il en perçoit le signe d’un chaos encore présent alors qu’un cosmos tarde à venir.

   Il dit le hasard de ce chemin qui, aussi bien, aurait pu sinuer ailleurs et même s’absenter du paysage sans dommage pour celui qui regarde.

   Il dit l’horizon que masque le bosquet, dont l’absence aurait été préférable à cette dissimulation.

   Il dit le peu d’intérêt de ce fragment de nature, il y en a de très nombreux dont, du reste, il ne diffère guère. 

   Nous avons dit en mode contrasté, nous avons dit en opposition. Nous avons créé le cadre d’une polémique. Et, cependant, chacun a « raison », selon les estimations du lexique habituel. Mais poser le problème en termes de « raison » ou bien de logique consiste à biaiser la situation de chaque voyeur en lui appliquant une grille de lecture inadéquate. Autant peut-on juger « en raison » les termes d’une loi, autant fait-on fausse route en ce qui concerne le paysage étalé devant nous, qui se donne sur le mode naturel d’une manifestation particulière, laquelle ne saurait recevoir de justification au seul titre d’un enchaînement de causes et de conséquences.

   Si un mode d’approche peut trouver le lieu de son effectuation, c’est bien dans le champ intuitivo-émotionnel qu’il nous faut chercher à le faire surgir. Le paysage n’est nullement un espace indifférent, un objet technique par exemple, qui se laisserait cerner selon ses abscisses et ses ordonnées, autrement dit d’une manière géomètre. Si tel était le cas, il n’y aurait eu, pour mon ami et moi-même, nulle difficulté à nous entendre sur des appréciations  strictement convergentes. Car, dans ce cas de figure, l’imaginaire n’est pas sollicité, pas plus que la capacité d’invention ou de création ne se donnent en tant qu’outil privilégié de notre découverte. L’objet mécanique dévoile l’entièreté de son être sans qu’aucun mystère ne puisse en atténuer l’immédiate donation.

   Si l’objet se contente d’une saisie immédiate, la Nature, elle, demande la mise en place d’une médiation. Médiation : ce sont mes propres sentiments, ma faculté d’appréciation singulière, mon goût, mes inclinations qui se situent entre ma conscience et ce paysage qu’ils visent comme leur « propriété ». Le paysage je le fais mien, je l’inclus dans le corridor de ma psyché, je le rends malléable afin, qu’en partie métabolisé, ma sensibilité puisse s’en emparer et s’agrandir de cette nouvelle irruption qui n’est rien moins que fondatrice de multiples événements. Cette acquisition, correctement envisagée, aura procédé à une manière de métamorphose dont ma mémoire gardera l’empreinte en quelque partie de ses complexes circonvolutions. Et ce qui se sera accompli en mon for intérieur sera d’une nature identique au processus qui aura traversé l’esprit de mon ami. Dit d’une autre manière, nos expériences respectives nous feront croire que nous avons tous les deux « raison » alors qu’il s’agira, de manière bien plus radicale, primaire en quelque sorte, d’une inévitable singularité de nos sensations, lesquelles concernent bien plutôt nos rocs biologiques, nos massifs de chair que la clarté et la rigueur de notre esprit uniquement préoccupé de discursivité.

  « Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux qui sont de notre avis ». La Rochefoucauld, énonçant cette « vérité », se comporte bien plus en moraliste qu’en scrutateur soucieux de jouer sur le registre des sentiments humains et des émotions. Il suggère, chez l’Homme-Sujet, la permanence d’une exacerbation de la subjectivité qui ferait fi de toutes les évaluations, les calquant uniquement sur les siennes propres. Certes le vice est bien plus vite atteint que la vertu. L’on comprendra aisément que son assertion ne peut guère s’exercer que sur les conduites qui visent une action spécifique et la notion d’engagement qui lui est, par essence, associée. Cependant l’exemple du paysage serait mal choisi si nous le pensions en mesure de recevoir le même type de jugement que celui qui concerne un comportement à adopter face à tel ou tel événement existentiel, lequel impliquerait jusqu’à notre âme en son tréfonds.

   Le schéma projectif, face à la Nature, est essentiellement esthéticien, donc reposant sur une forme qui parle à notre réceptivité sensible et uniquement à celle-ci. Il n’y a, à l’arrière-plan, ni possibilité de loger une métaphysique, ni intention d’initier une morale, ni de faire place à quelque vertu. Le paysage s’adresse, sur-le-champ, à ma sensation sans que mon jugement ne vienne en altérer le caractère de pureté et d’originarité. Car le paysage est toujours le reposoir d’une lointaine origine dont il conserve la trace, les hommes pussent-ils s’ingénier à en pervertir l’immémorial cours. Chemin, arbre, ciel, terre, bosquet sont là en leur simple présentation. Ils ne s’inquiètent de rien, ne demandent rien, ne s’accroissent nullement de l’opinion que nous proférons à leur sujet. Mais il serait naïf et même coupable de penser que, vis-à-vis de leur présence, nous pourrions être quittes de toute dette morale. Si, au travers des âges, ils sont venus jusqu’à nous, c’est que les orages et la foudre les ont épargnés et que des hommes, dans le passé, les ont respectés et entourés des soins nécessaires à leur préservation. Pour cette unique raison, « gens de bons sens » et autres amis, à commencer par nous, qui devisons et contemplons, avons l’urgente tâche de placer nos « avis » dans une identique pensée, une unique préoccupation, un seul souci : ménageons-leur la niche au gré de laquelle le futur pourra les accueillir comme nous les recevons aujourd’hui, telle cette ineffaçable beauté. Il n’y a guère d’autre chemin à emprunter, sauf à préférer l’erreur et la fausseté à la belle clarté des évidences. Mais à ceci nous ne pouvons nous résoudre.

 

  

 

 

 

 

 

  

Partager cet article
Repost0
13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:37

   Le cas de Hölderlin

 

   L’histoire des génies nous apprend que la folie est nécessairement liée à leur acte créatif et, même plus, à leur existence même. C’est l’extrême tension, la constante dialectique qui se lève de l’une à l’autre qui autorise ce flux continu de poèmes, de textes, de peintures, de sculptures, de musiques. Tant que dure la coalescence de ces deux versants de leur personnalité, tant que le génie crée sous la férule de sa folie, tout est possible et nulle limite ne saurait venir entraver ce fleuve étincelant qui les traverse et les porte loin des hommes ordinaires. La doublure du génie est donc cette folie qu’il faut bien qualifier de pure transcendance, de folie-d’en-haut, elle est un aiguillon qui, à la fois sublime le génie et le met au risque de créer sans fin.  Un étiage des œuvres étant synonyme d’une invasion de la folie qui devient folie-d’en-bas, immanence, démence ordinaire qui relève de l’asile et non plus d’un palais de cristal où brille l’exceptionnelle lumière du don inouï, de l’inspiration sans limite. Sans doute Hölderlin est-il, parmi les génies, celui chez qui l’abîme de la folie a creusé ses plus profonds sillons dès l’instant où, chez lui, le réel a amputé la fluence de sa poésie. Ce réel, sous la forme de Susette Gontard, l’inatteignable amour qui précipitera l’auteur ‘d’Hypérion’ dans la folie.

   Lisons le bel article de Patrick Corneau, ‘Susette Gontard, la Diatoma de Hölderlin’, publié dans ‘Le lorgnon mélancolique’ :

   « Revenons sur cet épisode sentimental, noyau d’opacité où s’origine pour partie ce destin fulgurant et tragique.

   Le 28 décembre 1795, le jeune poète Friedrich Hölderlin devient le précepteur des enfants de Jacob Friedrich Gontard, un riche banquier de Francfort. Très vite, Hölderlin tombe amoureux de l’épouse de son employeur, Susette Gontard. Friedrich a 25 ans, Susette 26.

L’idylle naissante entre le poète et la jeune femme sera favorisée par des circonstances exceptionnelles : pendant l’été 1796, les Français assiègent Francfort. Le banquier envoie sa femme, ses enfants et ses serviteurs près de Kassel pour les mettre à l’abri. Dès lors, Hölderlin et Susette Gontard nouent des liens d’une intensité exceptionnelle. Dans le roman qu’il est en train d’écrire, ‘Hypérion’, elle devient Diotima, du nom de la prêtresse de Mantinée dont Socrate rapporte l’enseignement sur l’amour dans ‘Le Banquet’ de Platon.

   En septembre 1798, une dispute éclate entre Hölderlin et Jacob Gontard, qui ne supporte plus les assiduités du jeune précepteur auprès de sa femme. Le poète quitte brusquement son emploi, mais reste secrètement en relation avec Diotima. Lorsqu’il apprendra sa mort, en 1802, des suites d’une rubéole mal soignée, son deuil insurmontable lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux poèmes avant de contribuer au déclin de ses facultés mentales, jusqu’à la crise qui le conduit en clinique psychiatrique en 1806, avant son installation chez le menuisier Zimmer à Tübingen. »

   Ici, il est nécessaire de reconnaître l’existence de cette singulière triade Génie/Folie/Amour qui semble le paradigme selon lequel fonctionne l’entièreté du destin des génies. Tant que le génie demeure celui qui vit par et pour ses poèmes, la folie se tapit en quelque coin secret à partir d’où elle sert d’aiguillon permanent. Car c’est bien là le rôle de la folie, de se dissimuler, de fomenter dans l’ombre quelque plan démoniaque dont le Faust-Créateur est habité, sans doute le sachant (la lucidité du génie), mais aussi en redoutant toujours la possible survenue. Il sait, d’une manière raisonnée ou bien à la grâce d’une simple intuition, que son don est pur miracle flottant au-dessus du monde, qu’à chaque instant la chute est possible, l’abîme sur le point de lui tendre l’écart de ses funestes lèvres. Et si le génie témoigne d’un haut savoir des choses, et c’est bien là son paradoxe, il est naïf, ingénu, livré aux actes les plus puérils dès qu’il s’agit de s’engager dans la vie ordinaire, d’en suivre les accidentelles prescriptions.

   Il convient de se poser la question du statut de Susette Gontard-la-réelle par rapport à Diotima-la-fictionnelle. L’une est dans le réel ordinaire, le présent le plus concert qui soit, l’autre est dans l’absolu de la création, logée au sein de cette sphère parménidienne dont il a été parlé au début de ce texte, là ou rien de triste ne pourrait l’atteindre.  Alors, pour le Poète, est-il si aisé de passer d’une forme absolue à une forme relative ? Car tout amour, fût-il grand et noble, ne peut s’exonérer des habituelles conditions existentielles et, au demeurant, plus il est plein et passionnel, plus il risque de subir les atteintes d’un mal interne, d’un tragique qui, toujours, le menace. Sans doute faut-il faire l’hypothèse que le jeune Friedrich ne voyait en Susette que Diotima et en Diotima l’essence de la Poésie en sa plus haute valeur.

    Dès lors, comment concilier ces exigences contradictoires, comment projeter sur la vie réelle la lumière éblouissante des Figures Essentielles sans en euphémiser les contours, sans risquer de porter à l’abîme et les sentiments et celle en qui ils vivent en une étrange manière, sans se jeter soi-même, Hölderlin, dans les mors de sa propre folie ? Car il y a une aporie. Vivre sans Susette est inenvisageable, vivre avec elle procède de la même impossibilité : il n’y a nulle place pour le génie sur une terre ordinaire, seulement dans un ciel dont il ne peut descendre qu’au risque de sa propre existence. La figure féminine, en l’occurrence Susette Gontard, constitue l’altérité abyssale dont le surgissement dans le cercle du génie, le fracture et fait s’épancher la folie qui, jusqu’ici, était endiguée par la mare sans fin d’une sublime poésie. L’espace-temps du Poète se trouve métamorphosé à tel point que l’homme ne possède plus nul amer pour se diriger : seule la démence ordinaire le visitera maintenant. Afin de bien mesurer l’état de dénuement, de misère humaine dans lequel il se trouvait à la fin de sa vie, il n’est que de litre ces quelques notes émouvantes de Samuel-Henry Berthoud, journaliste et écrivain contemporain du pensionnaire du menuisier Zimmer :

   « Frédéric resta deux années dans l’hospice de Tubingen. Ce temps écoulé, quand sa guérison fut reconnue impossible, on le plaça chez un menuisier, qui, moyennant un léger salaire, le prit en pension. Là, pendant vingt années entières, dans un coin de la boutique et parmi les déchets de bois, on vit accroupi et vêtu de mauvais haillons le poète à qui Schiller avait promis tant de gloire ! Les enfants du menuisier s’étaient fait une sorte de jouet de l’insensé : il fallait qu’il leur chantât des chansons, qu’il dansât, qu’il fit des cabrioles… et il ne refusait rien de tout cela pour un peu d’eau-de-vie !

   Enfin, Dieu prit pitié de ce pauvre corps sans âme, et vers la fin de 1836, on trouva l’idiot doucement endormi sur les rognures de bois qui lui servaient de lit. Quand on ôta ses habits pour l’envelopper du suaire, on découvrit cachées sur sa poitrine, dans un sachet de soie, deux  boucles de cheveux et deux lettres. Ces lettres et ces cheveux étaient de chacune des deux Diotima. »

   Il n’est nul besoin d’un long commentaire pour saisir la nature même d’une démence se situant à l’exacte jonction des « deux Diotima », l’une charnelle, l’autre spirituelle pour parler en termes qui ne sont guère éloignés d’une mystique. L’une, charnelle, serait la figure de la prose, l’autre, la spirituelle, celle de la poésie comme ce qui dépasse tout et dont tout dépend. Une manière de Parole Universelle dont chaque discours serait la pâle et évanescente représentation. Transcendance s’abîmant en immanence. Nécessité se transformant en simple hasard. Quelques considérations essentielles peuvent être tirées de l’article ‘Hölderlin dans l’absolu romantique hors de lui’ de Marc Goldschmit :

    « Notre modernité est d’ailleurs sans doute insaisissable et peu compréhensible si on fait abstraction de ce projet d’absolutisation littéraire, qui a participé à tracer la limite de notre modernité, limite qu’Hölderlin a aperçue, et dont il a révélé la béance. (…) Et de citer Roland Barthes dans ‘La préparation du roman’ : « Écrire absolu devient une essence, l’essence à laquelle l’écrivain se brûle et s’identifie, dans une sorte de mystique de la Pureté de l’Écrire, que ne vient corrompre aucune finalité. »

   Oui, Hölderlin s’identifie à l’essence de l’écriture, autrement dit il devient écriture lui-même et, dès lors, tout ce qui se situe autour de cette quête quasi-religieuse est entaché d’une trop grande relativité. Sortir de son essence est se précipiter dans l’existence avec tous les aléas que cela comporte pour le Poète. L’Ecriture pour l’Ecriture, voici la règle dont l’on ne saurait s’affranchir. Pour cette raison et grâce à un saut métaphorique, nous pourrions dire que Susette, malgré ses brillants attraits, ne représente aux yeux du génie, que ce soit conscient ou non, qu’une ‘écriture’ adventice, à laquelle ne pourrait être attachée aucune ‘finalité’ car elle est hors du cercle des préoccupations de l’acte créatif. Penser à Susette c’est quitter les hauteurs de l’Idéal pour ouvrir la « béance » dans laquelle tout s’abolit, à commencer par la propre existence du Poète.

    Dans l’ouvrage ‘Derniers poèmes’ de Hölderlin, une rapide synthèse en trace le portrait :

   « Cet ouvrage rassemble une cinquantaine de poèmes de Hölderlin, poèmes dits " de la folie ", écrits entre 1807 et sa mort en 1843. Retiré dans la tour de Tübingen après que le monde se fut accordé à dire qu'il avait perdu la raison, il ne fait plus que regarder autour de lui et tente de rendre, poétiquement, le passage du temps sur le paysage qui l'entoure. Ces Derniers Poèmes sont d'une écriture limpide et d'un lyrisme extrême. »

   C’est par quelques événements de ces ‘Derniers Poèmes’ que nous allons débuter, attendant d’étudier de plus près un extrait tiré de son roman ‘Hypérion’. Mais, auparavant, nous lirons un texte éclairant de Bettina Von Arnim :

   « Simplement parce qu’il a aimé une femme pour écrire son ‘Hypérion’ et que, pour les gens d’ici, aimer, c’est se marier. Mais un si grand poète, sa vision illumine et transfigure tout : il s’empare de l’univers et le porte, dans l’éternelle fermentation de la poésie agissante, au lieu même où il devrait se dresser ; sinon, nous ne saurions jamais avoir conscience ou connaissance des mystères qui regardent l’esprit. Croyez-moi, toute la folie de Hölderlin vient de sa constitution trop exquise : pareille à cet oiseau indien couvé dans une fleur, telle est son âme ; mais à présent c’est la rude et grossière paroi peinte à la chaux qui l’enserre où on l’a enfermé avec les hiboux ; comment pourrait-il jamais recouvrer la santé ? Ce piano dont il a arraché les cordes, c’est en vérité l’image même de son âme, et j’ai voulu attirer sur cela l’attention du médecin ; mais on peut moins encore se faire entendre par un sot que par un fou. »

   

   Quelques commentaires

  

   L’amour réduit au mariage, autrement dit l’amour de convention auquel le Poète, en son exception, ne saurait envisager de saisir l’obole. Il lui faut un amour bien plus essentiel, celui des mots, qui se confond partiellement avec celui de Susette Gontard et, plus fondamentalment, avec celui de Diotima, cette pure essence d’une Parole si haute que seuls un Hölderlin, un Rilke, un Novalis peuvent contempler à la mesure de leur génie. Et le génie, c’est à la fois sa gloire et son drame, est tissé d’une laine si aérienne que le premier vent venu peut en déchirer la substance. Autre métaphore opérante, le génie est cet oiseau « couvé dans une fleur », là au plein du calice où il butine le pollen et nous livre le nectar qu’a produit son étonnante « fermentation ». Bettina von Arnim parle-t-elle du merveilleux colibri, cette pure vibration qui nous fait penser, aussi bien à la consistance éthérée de l’âme qu’à l’irisation toujours en fuite de l’être ? En tout cas elle parle, peu après, des hiboux enfermés avec le Poète dans une geôle de « chaux ». Il y a, du colibri au hibou, la même distance que celle qui sépare le génie de la folie. Celle-ci est immanante à sa forme, privée de liberté, alors que celui-là est figure même de la transcendance à laquelle s’abreuve la haute destinée du Poète.

    Et comment ne pas être émus par ce geste iconoclaste de l’écrivain maudit qui arrache les cordes du piano, geste hautement symbolique par quoi se dit, aussi bien le profond désarroi, la perte d’une harmonie du monde qui, jusqu’ici, guidait le Poète sur la voie ‘illuminante’ et ‘transfigurante’, que la perte d’un être précipite dans le sombre gouffre de la démence ? Ici l’on sent bien que nous sommes parevenus à la prise de conscience de la tragédie dans laquelle a basculé un sublime chercheur d’absolu.

   Donc les mots ultimes de Hölderlin.

 

« L’agréable de ce monde, je l’ai goûté

Depuis longtemps, longtemps !

Les heures de jeunesse

Sont écoulées.

Avril et mai et juin sont déjà loin

Je ne vis plus de bon cœur et ne suis plus rien. »

 

(Le Poète acculé au néant, autrement dit à l’impossibilité définitive de créer. Pourrait-il y avoir plus grand sacrifice pour qui ne vivait que par et pour la Poésie portée à sa plus belle expression ?)

 

« Lorsque, inaperçues, s’enfuient maintenant les images

De la saison, alors vient la durée de l’hiver,

Le champ est vide… »

« Les ombres des bois sont étendues alentour… »

 

(Métaphore de la période hivernale en sa plus étique parure. Ne subsistent plus des clameurs solaires, de l’étincellement azuréen dont la création était ceinte, que ce vide infini habité d’ombres, que cette perdition à jamais : un gouffre s’est levé par lequel connaître son atterrante finitude.)

 

« Quand l’homme vit de lui-même et qu’apparaît son reste,

C’est alors comme un jour qui diffère des autres jours,

Que distingué, l’homme se penche vers ce qui demeure,

Séparé de la nature et envié de personne.

Comme un solitaire, il se meut dans l’autre vaste vie… »

 

« Les poètes aussi s’endeuillent, ils paraissent

Abandonnés, et pourtant pressentent le futur… »

 

(« Séparé de la Nature », la donatrice de vie pour le romantique qu’est Hölderlin, comment n’en porterait-il les lourds stigmates, comment pourrait-il échapper à « l’autre vaste vie », celle qui, s’écrivant au travers des griffes de la Mort, absolutise dans la finitude le destin du génie ? Seule la disparition signe ce futur mille fois halluciné par le verbe poétique qui, maintenant, devient la seule réalité possible.)

 

« La Divinité nous guide, amicale,

Avec du bleu pour commencer,

Puis des nuages qu’elle arrange,

D’une forme arrondie et grise,

Avec les feux d’éclairs, les coups

De tonnerre, les champs, leur charme,

Et la beauté qui sourd aux sources

De l’image toute première. »

 

(La Divinité, celle qui surgit au travers de ses attributs flamboyants, tonnants, « éclairs », « tonnerre », c’est elle qui inspire le Poète, s’insinue en son âme, y dépose ces mots tissés de pure « beauté ». Mais c’est seulement « aux sources », dans l’origine « de l’image toute première » que s’accomplit le miracle de la donation. La Divinité est pur don de soi au génie qui l’accueille et la fait rutiler dans ses mots. Seulement le travail de la temporalité s’accomplit irrémédiablement que viennent renforcer les événements strictement existentiels, l’Amour par exemple qui surgit, puis soudain, s’éclipse. Alors les « feux célestes », la lumière fécondante s’amenuisent pour devenir ces « nuages » teintés de gris. Ils annoncent l’orage définitif qui abolira toute clarté, faisant naître, de ses membranes de suie, cette folie submergeant le Poète, le réduisant à n’être plus qu’un simple détail dans le chaos universel.)

 

« Quand il fait sombre dans mon âme :

Que depuis toujours art et pensée

Ont pris pour salaire de la douleur. »

 

(Dissolution de la pensée, perte de l’art disent bien le profond désarroi dans lequel a sombré ce brillant Poète. Certes le poème est beau. Certes le poème brille dans sa forme achevée. Mais il n’est que la partie visible d’un immense travail qui est l’homologue d’une éprouvante parturition. Mais ne nullement créer est une punition infiniment plus grande, elle est dévastation de l’âme au terme de laquelle plus rien de compréhensible n’apparaît que les orbes de l’absurde.)

 

« Chose donnée comme un bien aux plus dignes

Quand d’autres dans la misère et le chagrin se consument »

 

(Que veut donc exprimer le Poète par cette mystérieuse évocation des « plus dignes ». ?  Seraient-ils les autres Poètes dont il aurait été évincé de la brillante constellation ? Il ne demeurerait qu’une lourde et indépassable affliction.)

 

« Oh ! quel silence au long de la grise muraille

Par-dessus quoi se penche un arbre avec des fruits,

Des noirs, pleins de rosée, et son feuillage est lourd,

De deuil, mais les fruits sont si joliment pressés. »

 

(Plus rien ne parle dans la tour de Tübingen et seul un immense silence règne aussi bien à l’extérieur, dans la nature, qu’à l’intérieur de l’âme de Friedrich. « L’arbre avec des fruits » évoque sans doute les anciennes fructifications du poème dont ne subsistent plus que des fruits « noirs », ceux du deuil de l’œuvre passée. Une longue et accablante mélancolie fait signe en direction de ces « fruits joliment pressés ». Un rai de lumiére au loin dans l’actuelle grisaille des jours !)

 

    Lumière pour finir

 

   Ces poésies « d'une écriture limpide et d'un lyrisme extrême » comme il a été cité précédemment, sont d’une belle exactitude formelle, c’est seulement le fond qui porte en lui le mal dont est atteint le Poète, ce mal irréversible qui le transforme en ‘Fou du Roi’, amusant de ses pitreries les enfants du menuisier Zimmer. Pour clore cet article, nous souhaiterions mettre en perspective ces écrits du désastre avec ceux, tissés de lumière, tirés du livre ‘Hypérion’, dans une ‘Lettre à Bellarmin’ :

 

   « Alors — dans ce douloureux sentiment de ma solitude, avec ce cœur saignant, vidé de toute joie — Elle m'apparut ; gracieuse et sacrée comme une prêtresse de l'amour ; tissée de lumière et de parfum, délicate, immatérielle ; au-dessus d'un sourire empreint de calme et de céleste bonté, de grands yeux inspirés trônant avec une majesté divine et, comme les nuages autour du soleil levant, des boucles dorées, soulevées par le vent printanier, auréolant son front.

   Ô Bellarmin ! que ne puis-je te transmettre vivant, intact, cet événement inexprimable ! Où étaient dès lors les douleurs de ma vie, la nuit et la pauvreté de ma vie ? son affreuse précarité ?  Sans doute le moment où une pareille libération s'accomplit est-il ce que la Nature inépuisable peut donner de plus sublime et de plus pur ! Il compense des éons de vie végétative ! Mon existence terrestre était morte, le temps n'était plus ; délivré de ses chaînes, proprement ressuscité, mon esprit pressentait sa race et son origine. »

 

    Cet extrait, véritable pièce d’anthologie, dit en un seul élan lyrique de l’écriture toute la beauté dont le geste romantique est porteur. Le sentiment de la solitude y est exacerbé comme si, soudain, Hypérion était seul au monde, mais seul dans l’unité insécable avec Diotima, autrement dit réalisant la fusion de Hölderlin et de Susette Gontard. Susette-Diotima devient aérienne, pur être de lumière diffusant sa douce fragrance aux espaces infinis où ne vivent que les chérubins et les présences archangéliques à la vêture d’écume. « Prêtresse », Diotima est au cœur d’une liturgie dont le Poète est non seulement le témoin mais le grand ordonnateur. Sa matière est ce langage quintessencié qui métamorphose les choses en leur immédiate invisibilité, ce rien à partir de quoi donner sens à tout ce qui vient, aussi bien la nature en son « inépuisable » et « sublime » figuration. La « majesté divine » signe ici la royauté du sacré auquel s’abreuvent pensée et inspiration du Poète.

   Certes, entre les lignes, entre les mots, perce encore la lame d’une douleur ancienne. Mais celle-ci s’efface à la seule grâce de la rencontre. C’est ainsi, il est des êtres de pur cristal qui répandent autour d’eux les flammes de la joie, déploient les vrilles de la passion. Dès lors le réel avec ses mors aigus, ses dents aiguisées, rétrocède et disparaissent peu à peu les tristesses, les chagrins pour ne céder la place qu’aux effluves printaniers, qu’aux frondaisons du bonheur simple et entier. La nuit était partout répandue qui affligeait le Poète, la voici devenue jour lumineux s’affranchissant de toutes les ombres, s’exhaussant bien au-dessus des doutes, planant à une hauteur infinie qui semble ne connaître nulle limite. Ceci se nomme territoire transcendant de la Poésie, ce lieu simplement tissé d’imaginaire, traversé des éclairs de la somptueuse intuition.

   « Mon esprit pressentait sa race et son origine. » L’altitude la plus élevée est ici atteinte. La race est celle des dieux, l’origine est cette haute Babel dont le Poète supporte les parois, faisant, grâce à ses mots aussi uniques qu’inattendus, s’élever les volées de marches en direction du Ciel, le seul lieu qui, pour son génie, lui soit une habitation possible. Alors on conçoit aisément quel désarroi s’empare d’Hypérion de ne plus voir Diotima, quelle détresse envahit Hölderlin d’avoir perdu Susette. Car Diotima-Susette était cet être double, en un unique site assemblé, par lequel la Poésie trouvait sa source et son parcours.  Qu’un événement fâcheux survienne et c’est la Poésie qui s’effondre et c’est le Poète qui sombre dans la folie la plus noire qui se puisse concevoir. Ainsi sont les destins fulgurants des génies, lesquels ne vivant que d’exception, jamais ne peuvent supporter la chute dans l’ordinaire, le prosaïque, le commun qui sied à l’ensemble des Mortels.

    Par vocation et nécessité, le Poète est de la race des Immortels. Il est Olympien à défaut d’être terrestre. Il nous enchante au gré de sa pure Déité. C’est de cette manière que nous voulons le voir, pareil à ces mots rares qu’il nous offre identiques à une subtile ambroisie. Jamais nous ne pouvons étancher notre soif de beauté. Ce sont eux, les Poètes, sur terre, qui nous ravissent et nous font connaître le Ciel. En nous ils demeurent, telles des étoiles gravées au cœur de la nuit.

 

    Epilogue

 

   « Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais ». Cette assertion d’Oscar Wilde prend un sens nouveau après qu’ont été aperçues les perspectives de haute lignée dont les Poètes sont les emblèmes. Souvent, nous sommes tentés de transpercer ce ‘plafond de verre’ qui glisse au-dessus de nos têtes et nous contraint à de terrestres et harassants cheminements. Alors nous usons de soudaines transgressions du réel, nous l’incisons au scalpel de ce que nous nommons ‘folie’. Certes, folie mais si ordinaire que, toujours, nous retrouvons nos empreintes et reprenons notre hasardeuse pérégrination sur les sentiers de l’habitude et du morne enchaînement des actes coutumiers. Cependant, lors d’une brève durée, nous aurons connu quelque ‘illumination’ qui nous aura portés à l’orée du sublime et de l’extraordinaire en son sens premier, à savoir, métaphoriquement, ‘ce qui sort des sentiers battus’. Ces événements que nous jugeons prodigieux, au motif qu’ils nous arrachent temporairement à notre destinée, nous en mesurons certes la valeur mais nous en connaissons la consternante brièveté. Cependant ils auront eu le mérite d’exister sous la forme d’un voyage, d’un amour de passage, d’une lecture souveraine, d’une fragrance inoubliable.

    Alors nous n’aurons de cesse d’en vouloir reconduire le prestige. Seulement il ne dépend nullement de nous d’orienter notre existence à notre guise. Nous sommes, toujours, les jouets de notre destin. Ceci nous le savons mais nous le rangeons sagement dans notre ‘cabinet de curiosités’ dans lequel, au gré de notre mémoire, nous réactualisons le merveilleux, le fabuleux. Un instant seulement nous serons montés sur les pieds de ces Titans que sont les Génies. Leurs fronts étaient trop hauts, que nous ne pouvions atteindre. Un instant nous avons éprouvé l’ivresse de la pure Poésie, mais nous sommes restés sur sa margelle, regardant l’eau miroiter au fond du puits. Sa troublante fascination menaçait de nous jeter dans l’abîme. Alors nous avons pris congé rapidement, nous extrayant d’un charme qui menaçait de devenir funeste. Le tragique de toute condition tutoyant les Célestes, nous l’avons ressenti dans la fibre même de notre chair. C’était ce ‘mysterium tremendum’, ce tremblement face au numineux, la terreur qu’instillait en nous l’image du divin. Ceci, nous le savions, entrer en poésie se joue au risque même de notre brûlure. Celle-ci est un délice funeste, c’est pourquoi il convient d’y tremper les lèvres avec circonspection et respect. Les grandes choses ne se donnent que dans le rare dont le geste fragile est la condition même de leur émergence.

 

Partager cet article
Repost0
13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 11:33

   Le cas de Nerval

 

   C’est peut-être chez Gérard de Nerval qu’apparaît avec le plus d’évidence (exception faite de Hölderlin dont nous reparlerons bientôt) la relation du Poète à sa Muse, la perte de cette dernière étant le facteur déclenchant le saut abyssal du génie (Nerval) en direction de la folie (Labrunie), la chute de l’imagination pure dans le réel pur. Pour qui est habitué au contact avec les chimères, au luxe des visions utopiques, aux dentelles infinies et diaprées du songe, le réel en sa dureté, en son irrémédiable présence, ne se donne qu’au prix de la folie. Car les chimères ne sont négatives, dangereuses qu’aux communs des mortels, alors que leur substance quasi-divine est le lieu habituel dans lequel le génie évolue, se sustentant à leurs sublimes ambroisies. Car ce qui est essentiel au cours de cet article, c’est de toujours établir une ligne de partage entre l’humain en sa contingence la plus effective et l’essence divine de laquelle le génie tire sa puissance et sa singularité.

    Evoquer la démence de Labrunie implique le recours à deux de ses œuvres. ‘Aurélia’, d’abord en sa qualité de roman autobiographique, le poème ‘El Desdichado’ ensuite en son éminente valeur symbolique. L’histoire d’Aurélia est l’histoire d’amour de l’Ecrivain pour Jenny Colon, cette actrice qu’il adula, qu’il disputa à quelque rival, qu’il perdit à deux reprises, lors du mariage de cette dernière avec un acteur anglais et, définitivement, lors de sa mort. Puis le poème qui est le signe le plus profondément empreint d’un romantisme mélancolique, poinçonné à l’aune d’une longue et funeste plainte orphique. Nerval endosse la vêture d’Orphée, Jenny celle d’Eurydice. Incision de l’indépassable destin dans le corps d’une morte, dans l’âme d’un demi-vivant. Labrunie survivra de peu à cet événement mortifère. Il convient de donner ce poème en son entier, dans un double souci : d’abord celui de faire apparaître la pure beauté, ensuite d’en tirer quelques rapides interprétations.

 

EL DESDICHADO

 

« Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

 

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

 

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. »

 

   Le titre, qui signifie ‘le déshérité’, donc l’absence de possession de ce à quoi l’on destinait sa vie, prend les couleurs sombres du drame. « Ma seule Etoile est morte », le ciel du Poète était habité d’étoiles dont une seule les valait toutes, dont une seule était la Muse qui alimentait le génie de l’Artiste. La mort de l’étoile équivaut à la mort du génie, à sa précipitation dans la terre la plus lourde, muette, du réel. Ciel de la poésie se métamorphosant soudain en une prose incompréhensible. « Le Pausilippe » est le souvenir d’un voyage en Italie à Naples, à la suite d’un « amour contrarié », infinie mélancolie qui oppresse le cœur à la hauteur d’un impossible retour au passé. Il n’est pas indifférent de connaître la valeur de ce Pausilippe dont ‘Temporel’, Revue littéraire et Artistique, nous dit : « Le Pausilippe, cette longue colline qui surplombe à l’ouest de la ville le golfe de Naples, tient son nom du grec pausilypos, signifiant « qui apaise le chagrin ». Mais suffit-il d’essayer d’abolir la tristesse pour qu’elle disparaisse ? Ne l’amplifie-t-on au contraire à seulement vouloir l’étouffer ?

   Dès lors un problème se pose. Nerval eût-il eu Jenny Colon pour épouse ou maîtresse, son génie aurait-il davantage résisté aux ravages de l’amour ? ‘Ravages’, oui, si l’on considère l’histoire de ces génies auxquels il est fait allusion dans la Note Liminaire. Il faut faire le douloureux constat suivant : sans l’amour que réclame son cœur, le génie sombre dans la folie. Avec l’amour qu’il poursuit et réclame, le génie, tout autant, est perdu à lui-même car il ne saurait supporter cette différence introduite entre soi et soi. L’égotisme du créateur absolu ne peut trouver de place à d’autre qu’à lui-même.

 

   Le cas de Nietzsche

 

   Parler de Nietzsche est nécessairement évoquer l’illumination que Lou Andreas-Salomé a provoquée en lui, en même temps que le séisme dont elle a été le soudain surgissement. Certes, la thèse qui pose comme vraie l’origine de tous les maux de ce génie qu’est Nietzsche (comme tous les autres du reste) au travers de ses relations féminines peut paraître osée et, certainement, l’est-elle. La démence du Philosophe trouve aussi sa source dans cette syphilis qu’il a contractée, qui l’épuise physiquement. Mais sur le plan psychologique, nul doute que ses successifs échecs avec les femmes n’aient constitué pour lui une des épreuves les plus terribles qui soit.

    Eléments biographiques tirés de Wikipédia - « Lou a une santé fragile ; sa mère l'emmène faire un séjour au soleil, en Italie. Elle y fait la rencontre de Friedrich Nietzsche, elle a vingt-et-un ans, lui trente-huit. Avec elle, durant l’année 1882, le philosophe vit sa seule véritable histoire d’amour. Mais c'est une relation à trois, incluant Paul Rée, un riche philosophe allemand qui demande en vain Lou en mariage. La jeune femme propose de « constituer une sorte de « trinité » intellectuelle », et « pour sceller le pacte », ils se font photographier en mai 1882 dans une mise en scène qui fera scandale : « Nietzsche et Rée attelés à une charrette dont Lou tient les rênes », ce qui fera écrire à Nietzsche dans Zarathoustra : « Vous allez voir les femmes ? N'oubliez pas le fouet. » 

   Nietzsche, à propos de Lou : « Par la force de sa volonté et son intelligence absolument originale, elle était prédestinée à quelque chose de grand ; par sa moralité, la prison ou l’asile lui iraient mieux. »

   Citation extraite d’un livre sur le Philosophe, « Frédéric Nietzsche, ma vénérée lettre d’amour » :

   « De la quasi-épouse d’un jour Mathilde Trampedach à la relation platonique avec Louise Ott, du triangle amoureux avec Lou Salomé et Paul Rée à la passion pour Cosima Wagner : les amours que Nietzsche décrit dans ses lettres sont à la fois improbables et tragiques, décousues et légendaires. Le théoricien de la volonté de puissance s’abandonne à des élans de tendresse qui laissent entrevoir l’irréductible innocence de l’homme qui a fait exploser la pensée occidentale. »

    Pour mieux cerner la dialectique du génie et de la folie chez Nietzsche, il faut partir de ces divers documents et tâcher de comprendre ce qui s’y dissimule en filigrane. On comprendra aisément que les relations du Philosophe avec les femmes ait dépassé la seule difficulté de la rencontre et de la possible union. En réalité, de manière bien plus profonde, c’est l’intégralité même de sa personne qui est atteinte en son essence. Si son génie trouvait à se déployer dans la sublimité de ses œuvres, voici que le surgissement des femmes dans sa vie prend un caractère essentiellement cataclysmique. Elles sont des ‘Muses inquiétantes’ pour reprendre le titre célèbre d’une toile métaphysique de Giorgio de Chirico. ‘Muses’, certes car elles peuvent fouetter son esprit, le pousser à la création. ‘Inquiétantes’, surtout, car elles apparaissent tel un étrange continent noir antithétique de celui, lumineux, solaire qui est le lieu même du génie. Métaphoriquement pensée cette césure profonde, cette faille, cet abîme situent Nietzsche sur le versant de l’adret qui exulte et flamboie, alors que ses ‘Muses’ se perdent dans un ubac ombreux, fuligineux, d’où rien ne peut sortir que de « l’improbable », du « tragique ». Ici se laisse bien percevoir en quoi l’image féminine vient troubler l’égotisme du génie qui, à chaque instant, menace de s’effondrer sur lui-même, identique à une Tour de Babel qui, par un étonnant sortilège, se serait vidée soudain des paroles qui la faisaient tenir debout.

    Alors, s’étonnera-t-on encore que Friedrich menace du « fouet » ses amantes théoriques, qu’il condamne sans appel la « moralité » de Lou qu’il destine au cachot ou bien à l’asile ? Un génie ne peut consentir, fût-ce au prix de l’amour, à sacrifier l’univers qui le porte et le projette au plein du cosmos telle une brillante comète. Le génie est totalité ou bien n’est rien. Imaginerait-on, un seul instant, Léonard figeant son pinceau pour recevoir une ‘courtisane’ alors qu’il brosse à grands traits l’Art lui-même en son exception ? Imaginerait-on Victor Hugo suspendant sa plume au cours de l’écriture des ‘Contemplations’ pour se rendre à un rendez-vous galant ? Imaginerait-on davantage Chateaubriand perturbé par quelque aventure amoureuse pendant qu’il écrit fiévreusement les milliers de pages admirables de ses ‘Mémoires d’Outre-tombe’ ? Non, ceci est impensable au simple motif que le monde du génie n’est nullement le monde prosaïque où tout se justifie, où tout s’explique, où tout se lie invariablement à la chose connexe, à l’espace proche, au temps qui précède ou suit l’action de celui qui l’a entreprise. Temps et lieu du génie sont à ce point particuliers que, seul, il lui est possible d’accéder à ces hautes intuitions, à cet imaginaire qui vit de sa propre substance et jamais ne s’épuise.

    Maintenant, il faut apercevoir Nietzsche depuis la vue qu’en propose Lou dans son ‘Journal pour Paule Rée’, daté du Vendredi 18 août 1882 :

   « Il est étrange que nos conversations nous mènent involontairement vers les gouffres, vers ces endroits vertigineux que l’on a sans doute déjà escaladés seul pour plonger son regard dans l’abîme. Nous avons toujours choisi les sentiers de chamois et si quelqu’un nous avait entendus, il aurait cru surprendre la conversation de deux diables.

   Sommes-nous très proches l’un de l’autre ? Non, malgré tout ce que je viens d’évoquer, les idées que N. se faisait sur mes sentiments et qui le rendaient si heureux il y a encore quelques semaines, jettent comme une ombre qui nous sépare, qui se glisse entre nous. Et dans quelqu’une des profondeurs cachées de notre être nous sommes immensément loin l’un de l’autre —. Il y a dans le caractère de N., comme dans un vieux château fort, maints cachots obscurs & maintes oubliettes secrètes qui échappent à l’observation superficielle et constituent pourtant sa véritable nature. C’est étrange, l’idée que nous pourrions même un jour nous opposer comme des ennemis m’est venue récemment à l’esprit avec une force soudaine… »

    Cette lettre, plus qu’une simple missive, est une confession, le constat de l’abîme qui sépare deux êtres : un génie et celle qui en est éblouie, qui l’a sollicité, peut-être pour en comprendre l’ombrageuse nature, peut-être pour que, le côtoyant, il rejaillisse en elle et la porte à cette immense brûlure qui est la signature des âmes que semble toucher le divin. Lou, dans son étonnant parcours, a rencontré bon nombre de génies du siècle. Rencontres avec Rainer Maria Rilke, Sigmund Freud. Lisons la définition qu’en donne François Guery dans ‘Lou Salomé, génie de la vie’ : « elle est un génie de la sensualité, qui répand l’amour sans l’éprouver… »

   « Génie de la sensualité », certes mais un génie qui se restreint aux choses sensibles, immanentes, de la vie ordinaire, alors que le génie, en son acception plénière, ne connaît que la transcendance et l’amour absolus qu’il témoigne vis-à-vis de ses créations. Nietzsche eût-il connu la passion avec Lou que cette dernière eût été entachée de relativisme, d’incomplétude dont son génie, nul n’en doute, eût souffert jusqu’au sentiment tragique d’une cruelle dépossession. Là est bien le drame du génie dès qu’il sort de son orbe, il est voué à la chute, au « gouffre », à « l’abîme ».

    Nietzsche n’a-t-il déclaré dans ‘Ecce homo’ : « — Hélas ! mon Zarathoustra cherche encore cet auditoire [capable de le comprendre], il le cherchera longtemps ! »

   Là est l’enfermement du génie dans un cercle si étroit que nul ne pourrait l’y rejoindre qu’au risque de sa propre perte. Car si le Génie ne peut accéder à l’homme, par simple valeur de réciprocité, l’homme ne peut accéder au génie.

 

   Le cas d’Isidore Ducasse

 

   La vie d’Isidore Ducasse est une énigme et le demeure encore malgré les investigations multiples des chercheurs. Nous en sommes donc réduits à des conjectures, à plaquer sur Ducasse les propos du Narrateur des ‘Chants de Maldoror’. Il semble, en effet, qu’il y ait homologie entre Ducasse et Maldoror, ce qui n’est nullement étonnant en soi puisqu’aussi bien le personnage créé dans la fiction n’est, le plus souvent, que la projection de son Auteur dans le cadre d’une fable. ‘Les Chants’ tournent singulièrement autour de l’idée du péché lié aux débordements d’une sexualité subversive (ses rapports homosexuels réels ou fantasmés avec son camarade Dazet par exemple).

   La folie de Ducasse-Lautréamont-Maldoror semble s’originer à cette confusion identificatoire qui n’est pas seulement onomastique mais plus profondément psycho-sexuelle, intimement associée à un trouble général de la personnalité supposément d’ordre schizophrénique. Le lieu de cette faille interne est ainsi défini par Dominique Séjalon dans ‘Signe & Sens’ :

   « Tout ce qui concerne la sexualité est pour Ducasse voué au mal, au péché. Il y a donc d'un côté l'ange-enfant et de l'autre le diable-adolescent. Isidore Ducasse semble avoir arrêté le temps. Les portraits que nous avons de lui montrent un jeune adolescent aux traits féminins qui semble ne pas vouloir choisir sa sexualité, ni s'être inscrit dans la réalité temporelle. » (…)

   « Ainsi Isidore Ducasse s'est-il identifié à une sorte d'éternel enfant asexué proche d'un hermaphrodisme psychique. Il vit son adolescence comme un impossible passage à l'état adulte. Dès lors, il pose un déni et une forme de dégoût pour ce corps en mutation. »

    On ne pourrait mieux décrire cette psychose latente qui est la contrepartie de son génie, le prix à payer pour créer une œuvre inouïe dont nul ne pourra dire si elle s’affilie au surréalisme, dépassant de beaucoup les plus grandes audaces du romantisme, clouant sur place les descriptions naturalistes. Cette œuvre foisonnante de métaphores hardies, regorgeant des symboles les plus étonnants est tout sauf conventionnelle, elle déborde le langage de toutes parts, elle tire sur les coutures du verbe et déchire, pareil à un éclair, le ciel de la littérature. Sans doute la folie n’a-t-elle jamais trouvé interprète plus téméraire, plus impertinent, plus iconoclaste. Avec Ducasse ce sont les catégories canoniques qui cèdent de toutes parts sous les coups de boutoirs infiniment répétés des inventions lexicales étonnantes, feux d’artifice rhétoriques permanents, surprise à chaque page, à chaque paragraphe, à chaque mot.

   Si la biographie de Ducasse est trouée d’absences en maints endroits, il est cependant un événement important de sa toute jeune existence dont on ne peut faire l’économie si, du moins, nous cherchons des causes à son désarroi, des prétextes à une sexualité aussi troublée qu’imprécise, une manière de continent sombre que semblent ne visiter que les impertinences, les insolences de l’écriture qui en font aussi la surprenante magie, la fascination. Jacquette Célestine Davezac, sa mère, meurt dans des circonstances mystérieuses (on a évoqué le suicide) alors qu’Isidore a vingt mois. Ceci est bien évidemment une tragédie. Ceci, peut-être, ce décès prématuré explique-t-il cela, une difficile et impossible sexualité en raison du processus oedipien qui n’a pu être entamé et, par voie de conséquence, n’a pu être résolu, laissant plus tard le jeune adolescent en rase campagne, ne sachant que faire d’une sexualité qui l’encombre bien plutôt qu’elle ne participerait à son possible épanouissement. Elle est même un problème irrésolu qui hantera nombre de pages du texte maldororien. Au départ, c’est toute l’économie psychique du jeune Ducasse qui sera amputée de ses valeurs identificatoires formatrices du sentiment de soi en tant qu’être sexué. Dès lors ce ne peut être qu’un rapport ambivalent, une relation de type morbide qui réunit l’Ecrivain à l’image de la femme : « Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et mélodieuses, à l’audition de cette harmonie humaine, mes yeux se remplissent d’une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses, tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade. »

   Expression oxymorique dont le choix n’est qu’une mordante ironie, le surgissement du plus pur désarroi lorsque le thème de l’amour se profile qui ébranle les soubassements fragiles de l’être. Ce thème d’une sexualité inaccomplie ressortira avec une étonnante vigueur incestueuse au cours du bestiaire sauvage auquel a souvent recours Ducasse-Maldoror. L’insoutenable accouplement de Maldoror et de la femme de requin est ce cri lancé aux étoiles dont Ducasse voudrait qu’elles lui soient bénéfiques, au moins une fois dans sa misérable vie :

   « Alors, d’un commun accord, entre deux eaux, ils glissèrent l’un vers l’autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l’eau de ses nageoires, Maldoror battant l’onde avec ses bras ; et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde, chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant (…) au milieu de la tempête qui continuait de sévir ; à la lueur des éclairs ; ayant pour lit d’hyménée la vague écumeuse, emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant, sur eux-mêmes, vers les profondeurs inconnues de l’abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux !… Enfin, je venais de trouver quelqu’un qui me ressemblât !… Désormais, je n’étais plus seul dans la vie !… Elle avait les mêmes idées que moi !… J’étais en face de mon premier amour ! »

    Aucun commentaire ne pourrait dépasser cette violente mise en scène, cette pure dramaturgie qui, à des années de distance, vient réparer un accroc du destin, faisant l’offrande à Isidore de la mère qu’il n’a guère connue, possibilisant au gré de l’écriture la résolution définitive, orageuse, de l’acte inceste par lequel, symboliquement il aurait dû, par la grâce de l’amour maternel, procéder au ‘meurtre du père’ et gagner ainsi son accession à la Loi, condition essentielle pour échapper à la folie et réaliser les conditions de son insertion harmonieuse dans la société. Mais le destin en a décidé autrement : Isidore serait un corps totalement sacrifié à accomplir le culte du langage, à le porter à son point d’incandescence, là même ou le réel s’évanouit sous les coups de boutoir des mots pareils à des armes, à des projectiles lancés contre les apories définitives de la condition humaine.

   Ce qui, pour le génie lautréamo-maldororien se donne sous la forme du possible (l’homosexualité avec Dazet, l’ancien camarade de classe ; le statut d’hermaphrodite ; l’amour incestueux avec la Mère sous la figure de la femelle de requin), tout ceci s’inverse donc au sein de la folie isidoro-ducassienne (l’impossibilité de rejoindre l’Autre, la perte de soi dans un univers concentrationnaire dépourvu de toute correspondance, privé de quelque analogie que ce soit.) Du reste, ce monde infiniment clos, cette geôle existentielle n’est nullement le propre de Ducasse mais le bien commun à tous ces génies qui comburent en leur intérieur et ne connaissent que congères et glaciations funestes dès l’instant où un événement, une personne (le plus souvent figurée dans le visage d’un amour inexaucé) viennent perturber le fragile équilibre qui était le leur. Leur puissance n’est que l’envers de cette vulnérabilité qui les habite à la manière d’un Enfer tutoyant le Paradis. Pour eux et seulement pour eux, génie rime avec Paradis, tout ce qui existe autour est Enfer, folie-d’en-bas qui est à leurs yeux l’emblème même de la perte, du non-sens en sa plus totale absurdité. Beaucoup se réfugient dans la mort plutôt que de subir cette épreuve qui se situe au-dessus de leurs moyens.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher