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1 août 2017 2 01 /08 /août /2017 08:20
Difficile liberté.

                                        ICARE

               Œuvre :  Livia Alessandrini.

                      Villeneuve ©2007.

 

 

 

 

 

   Disperser les spores de la vie.

 

   Au début, il y a très longtemps, lorsque l’humanité était balbutiante, dans l’azur tissé de rien flottait un air de liberté. Un air seulement car les choses n’étaient encore nullement venues à soi et partout régnaient les vents contraires de l’irrésolution. Comme si le monde originel devait consentir à se déployer, à s’ouvrir ensuite pour accueillir la lente marche des humanoïdes. Ces derniers avaient, malgré tout, une impression de relative autonomie. Ils parcouraient les herbes jaunes de la savane, décimaient un troupeau dont ils faisaient leur quotidienne pitance, s’accouplaient bruyamment, dispersant les spores de la vie au hasard des rencontres, se couchaient, le soir, sur un lit de gravier, dans une ornière de terre ou sur une natte de feuilles.

 

  L’éclair de l’instant.

 

  La liberté ils ne pouvaient la concevoir du fond de leur existence archaïque et ce qui leur tenait lieu de pensée - quelques boules cotonneuses de sensations  amassées dans le réduit de la tête -, ne parvenait jamais à une réflexion qui pût excéder l’éclair de l’instant. C’étaient de brusques déflagrations, de menus orages mentaux, de minces éjaculations frontales qui s’épuisaient à même leur sombre profération. Un clignotement de lampyre dans la nasse étroite de la nuit. Auraient-ils eu accès à la vision du ciel et alors leurs cerveaux se seraient allumés à la beauté des choses, autrement dit auraient été imprégnés du luxe inouï de la liberté. Seulement leurs lourds bourrelets sus-orbitaux étaient des rochers qui mangeaient la moitié de l’éther. Se seraient-ils recueillis sur le bord d’un rivage, sur la lisière d’un lac, près d’un vaste océan et leurs yeux inondés de clarté eussent compris d’un seul empan du regard le libre écoulement des choses, à savoir le bonheur d’être là, inclus dans le paysage immensément disponible, manière de vis-à-vis d’une infinie conscience avec ce qui se donnait à voir.

 

   Abîme de l’aliénation.

  

   Seulement le lourd massif de leur corps, leur inclinaison en direction du sol, l’étroitesse de leur vue ne les distrayaient guère d’eux-mêmes et ils demeuraient ensevelis dans le sépulcre de leur laborieuse matière.  Cependant, tant qu’ils demeuraient dans le nid réconfortant de leur instinct grégaire - groupes de quelques dizaines d’individus -, ils avaient l’impression de posséder un refuge qui les exonérerait de bien des déconvenues. Le problème avait surgi des rencontres entre les différents groupes, l’esprit clanique avait alors enflammé les sangs et provoqué des affrontements sans merci, des luttes intestines, des guerres dont ils ne percevaient plus ni le début ni la fin. Ils avaient connu, sans pouvoir en formuler la nature, l’abîme de l’aliénation.

 

  Nœuds labyrinthiques.

 

   Que faire alors sinon donner lieu aux premières formes de la domesticité sur terre, à savoir élever des abris de boue et de branches, y loger la dalle d’un foyer et se protéger de la barbarie des autres ? Puis les progrès de la main, le façonnage artisanal, le génie de l’homme avaient abouti à la création de logis de pierre de plus en plus complexes avec leurs cellules distinctes, leurs couloirs, longues coursives qui couraient d’un bout à l’autre des édifices avec, souvent, des nœuds labyrinthiques, des complexités de dédales déployant à l’infini le sinueux dessin de l’habileté. Aux premiers temps de la mise en architecture du réel les habitants en avaient apprécié la dimension d’abri, le caractère fonctionnel, la commodité sans égale. La nature était loin qui faisait son bruit d’orage. Les autres étaient identiquement logés entre des haies de pierre et le monde tournait sans déranger qui que ce fût.

 

   Hiéroglyphes de la peur.

 

   Cependant, l’habitude étant mauvaise conseillère, les Existants eurent tôt fait de s’ennuyer. Certes ils connaissaient l’accalmie liée à toute protection mais, parallèlement, ils avaient renoncé à leurs mouvements hors les murs, à leurs longues déambulations sur la croûte d’argile, sous la verticale lumière du ciel. Ils avaient renoncé au peu de liberté qui s’était annoncée dès leurs premiers pas erratiques sur la courbe ascendante du destin. Alors on se mit à éviter les rixes, on se dissimula dans quelque sombre encoignure, on rongea son frein, on s’essaya à décapiter le temps à coups répétés d’imprécations, à griffures contre les parois de calcaire, y imprimant les hiéroglyphes de la peur, y incrustant les stigmates de l’angoisse. On ne pouvait le formuler faute de mots suffisants mais on était pris au piège, on était le membre d’une secte chtonienne, le matricule illisible d’un prisonnier assigné à demeurer dans son propre corps, à ne pas enfreindre ses limites. On était devenu son propre geôlier et l’on avait jeté au loin le sésame qui était le gage de sa propre libération.

  

   Etendards de la liberté.

  

   Tout espoir était-il aboli ? Certes non et ç’aurait été renoncer à l’essence de l’homme que d’en proférer la vibrante assertion. Dans la densité des murs, au milieu du fatras des ombres et des gorges étroites on s’affairait en secret. Icare et son père Dédale n’avaient-ils pas aperçu, planant au-dessus des meutes de briques, le vol aérien de grands oiseaux blancs, ces étendards de la liberté se déployant dans les courants sinueux du zéphyr ? Leur simple vue les avait illuminés et, dès lors, la clarté n’en finissait pas de faire ses remous dans la barbacane assiégée de leurs têtes. Il fallait sortir de cet enfer, gagner l’aire libre du ciel, il fallait devenir des êtres sans attaches, des égaux des mouettes et des goélands, des aigles royaux tenant dans leurs serres le disque aveuglant du soleil. Alors on n’aurait eu de cesse de réaliser l’artifice par lequel on échapperait à sa terrible condition. Des plumes éparses gisaient au sol qu’on tressa et assembla à l’aide de liens solides. On les enduisit d’une cire épaisse qui les tenait liées ensemble. On s’essaya à quelques volètements modestes, puis on s’enhardit et, un beau jour, on décida de prendre son envol.

  

   Toboggans d’écume.

 

   Les hommes dormaient encore, dissimulés dans les plis de leur inconscient. Seules des ombres denses tapissaient la complexité du labyrinthe. Les premières tentatives d’ascension furent timides, de simples frémissements de rémiges dans le jour qui naissait. Puis on arriva en haut des murs à partir desquels se dévoilait un large horizon : l’aire d’une totale délivrance opposée à la vie végétative d’en bas où s’épuisait la marche funèbre des souffles à la peine, des vies soumises à trépas. Quelle joie alors de s’immiscer dans les voiles d’air, d’éprouver la pente des toboggans d’écume, de rebondir sur le tremplin léger des nuages.

 

   Jusqu’à l’illimité.

 

   Le jeune âge d’Icare, sa fougue le tirent vers le haut. La perte de Dédale dans les remous d’un temps usé le maintient dans les basses irisations de l’atmosphère où la terre demeure à portée de vue. Icare est prévenu du danger qu’il y a à tutoyer les sphères supérieures du ciel, de s’exposer à l’intense rumeur solaire. Mais la jeune existence n’a cure des conseils et des préceptes d’un sage, celui-ci fût-il son père. Après la longue continence, après la privation de mouvements, comment résister à cette fascination de toujours agrandir les cercles de sa propre royauté ? Ivresse que de découvrir les fastes de sa puissance, pure félicité de se dire sans limites, de devenir l’égal d’un dieu qui possède tous les territoires jusqu’à l’illimité, l’infini.

 

   Péché d’arrogance.

 

   Le soleil est au milieu du ciel qui fait son immense tache blanche. Comment résister à la lumière, cette belle métaphore de l’être réalisé en totalité ? Seulement ceci, tracer en signes de feu sur le dôme de verre du ciel : LIBERTE - LIBERTE et l’accomplissement de soi est porté à l’extrême pointe de la conscience, dans la sublime effervescence qui, jamais ne connaîtra de fin. Mais voici que Dédale, découragé par tant d’audace et d’effronterie inconsciente disparaît à même la ligne d’horizon qui devient son tombeau. Mais voici qu’Icare condamné par son péché d’arrogance n’en finit pas de chuter en direction de ce labyrinthe dont il avait cru s’échapper, qui s’annonce comme le terme du merveilleux et trop bref voyage. 

 

   Tête dans le vertige.

 

   Oui, c’est bien le problème de la liberté que présentait cette fable ou bien cette fantaisie mythologique. Et, au terme de l’aventure, voici ce qui s’annonce à la manière d’un simple et évident postulat philosophique. Tous les hommes, depuis les premiers balbutiements préhistoriques jusqu’aux modernes délibérations posant l’individu en tant que son maître absolu, toutes les postures donc ont établi la liberté essence indissolublement humaine. Sans doute cette assertion se vérifie-t-elle mais d’une manière fragmentaire non comme vérité une et définitive. Existant au sens propre, c'est-à-dire échappant au néant, nous nous affirmons autonomes dans l’acte de vivre. Mais notre pouvoir s’arrête à cette extraction. Ne pas être, puis paraître et tout est dit de notre affranchissement du réel. Comme si le geste de notre venue au monde s’affirmait naïvement, identique à notre possibilité singulièrement étriquée d’un libre arbitre. Unique détermination qui, le reste du temps, nous laisserait les mains vides, la tête dans le vertige et le cœur scandant les pulsations de l’angoisse qui nous sépare de notre finitude.

 

  Etique liberté.

 

  Etique liberté. Peau de chagrin qui se rétrécit avec les inlassables assauts du temps. Notre naissance ne nous appartient pas, nous ne décidons pas du terme de notre vie et dans l’intervalle bien des déterminismes, des aléas, des contingences nous distraient d’une voie que nous aurions choisie, d’événements dont nous aurions infléchi le cours si la faculté nous avait été octroyée d’en décider ainsi. Si la possibilité d’une liberté existe quelque part - et sans doute faut-il la postuler afin de ne pas désespérer -, toute relative fût-elle, elle constitue un bien précieux. La seule certitude qui puisse nous être allouée comme l’offrande d’exister : la liberté n’est nullement une entité qui nous serait extérieure, que nous irions saisir en nous réfugiant entre les murs de hautes fortifications ou en gagnant les espaces éthérés à la manière de tous les Icare qui postulent un ailleurs peut-être afin d’éviter la confrontation avec leur propre présence. Dans la mince histoire ici proposée, Dédale-le-réaliste trouve sa propre issue en disparaissant dans la fente de l’horizon, sa mort si l’on veut être plus précis. Car, même s’il survit à son fils, il n’en devient que l’ombre portée, la survivance coupable après que l’inconcevable a été accompli : fournir à sa descendance l’objet-ailé par lequel celui-ci accède à sa perte.

  

   Pour te nommer Liberté.

 

   Icare quant à lui a voulu transcender son propre destin en le mesurant à la majesté sans pareille du Soleil. Péché de jeunesse qui le précipite dans une chute sans fin - elle rappelle la chute biblique de l’homme exilé de l’Eden. L’Artiste nous restitue Icare comme cette forme si semblable à l’airain - l’invincibilité -, alors que le visage est tétanisé - la perte de soi -, que le corps se rigidifie, que les ailes de l’émancipation infinie ne sont plus que les rameaux dispersés de la peur, l’annonce d’une limite ontologique qu’il faudra franchir, manière de rachat du péché d’orgueil. Vouloirs être libre, pour l’homme, revient aussi à réaliser les conditions de son aliénation. Toutes les tentatives de différer de soi s’équivalent. Aussi bien le saut en direction des étoiles, aussi bien la fuite dans la faille terrestre de l’horizon, cette image de la temporalité en son irrémédiable aporie. Pour cette raison d’un ténébreux dénuement face à l’innommable, le Poète Eluard a écrit ces mots éternels :

 

« Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté ».

 

   Seule liberté : coïncider avec soi. Demeurer en soi. La liberté n’a nulle extériorité. La liberté n’est pas une réalité : un sentiment à l’impossible, une inclination à ce qui pourrait être. Hors ceci, pure illusion par laquelle notre chemin avance sur une ligne de crête avec l’abîme pour seul horizon. Seule la Poésie, ce langage sublimé, cette parole quintessenciée peuvent nous ramener au centre de notre être, là où exister veut dire être libres. Là seulement. Nulle part ailleurs. L’art est liberté !

 

  

 

 

 

 

 

 

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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 14:19
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22 juillet 2017 6 22 /07 /juillet /2017 14:06
Temporelle.

                   Œuvre : André Maynet.

 

 

 

 

   Ceci-cela : le temps.

 

   Serrer les poings, faire de son abdomen un miroir concave, arquer son corps à la manière d’une voile et ceci échappe qui fuit toujours vers l’amont ou bien l’aval, constamment en déshérence de soi. Chercher à amarrer sa nuit au bois du lit, s’évertuer à enclore l’aube dans le pli des yeux, s’appliquer à assujettir le jour sur la falaise du front, aspirer à retenir le crépuscule dans l’anse des hanches et cela glisse infiniment dans l’espace libre que parcourt le vent de sa crinière indomptée. Captiver la lumière rasant le sol, fixer la tache d’ombre au contour de l’arbre, sauvegarder le clair-obscur à la cimaise d’une toile et ceci, cela n’est qu’une vapeur à l’horizon du monde. Une danse éphémère qui dévoile son chant léger sur la courbe infinie des choses. Ceci-cela : le temps en son éternelle présence qui ne se montre jamais qu’à n’être plus ce qu’il est dans son avoir-été, qu’à n’être pas encore dans son à-venir que la mémoire efface de son zèle assidu.

 

   Parution blanche.

 

   Temporelle était cette manière d’absence à soi, de nudité, de dénuement, de parution blanche dans la trame serrée de l’exister. Elle était si menue qu’un rayon de clarté eût pu la traverser, imprimant sa fragile silhouette sur un mur couleur de craie, la laissant dans un silence cotonneux, la déposant, en quelque sorte, hors d’elle-même, dans la lisière de l’inconnaissance. C’est tout juste si le buisson des cheveux faisait sa faible rumeur - cette teinte de réminiscence ancienne -, si le cou paraissait, si les épaules brillaient du luxe de la chair, si le bassin s’ourlait de cette flamme qu’on eût pensé y trouver, si le sexe signalait le doux renflement de sa bogue, si les jambes se donnaient comme ces deux colonnes soutenant l’armature de cette étrange cariatide.

 

     Cette seconde qui s’égoutte.

 

    Comme son nom semblait l’indiquer, Temporelle était en quête de cette illisible réalité dont on parlait toujours comme d’une fée ou d’une magicienne, cette journée qui s’écoule, cette heure qui tressaille au creux de l’âme, cette seconde qui s’égoutte telle les larmes d’un glacier. Si Temporelle, pas plus que le quidam qui attend sur le quai de la gare le train-allégorie qui l’emmènera dans la rainure de son destin, si Temporelle donc ne pouvait prétendre emprisonner l’instant dans une cage de verre, elle se sustentait de précieuses provendes qui avaient nom musique, peinture, à savoir l’art en son ineffable mais haute empreinte. C’est dans le lieu inconditionné et multiple des œuvres qu’elle trouvait à se connaître en tant que traversée de temps, ce langage qui nous construit à la manière d’une fable ou bien d’un conte avec son début, son milieu, sa fin, toutes séquences entrelacées avec le surgissement des évènements.

 

   Rythme somptueux des saisons.

 

   Ce qui lui parlait le plus le poème du temps, c’était le rythme somptueux des saisons, leur ample déploiement, leurs contrastes, leurs constantes dialectiques qui les signalaient telles de souples harmonies, presque des enchantements. Combien d’amplitude, de divergences mais aussi de connexions significatives entre la docile palme du printemps, la rudesse de l’été, l’inclination mélancolique de l’automne, la chute hivernale dans son abîme de néant, sa gelure de tout ce qui prétendait s’exhausser de soi. Comme une trace de finitude mais avec, toujours, dans la feuille givrée, dans le germe abrité dans l’humus l’espoir d’une renaissance, d’un temps de ressourcement.

 

   L’adagio automnal.

 

   Le plus souvent elle se saisissait de son violon et, des heures durant, faisait vibrer les « Quatre saisons » de Vivaldi. Elle butinait au son enlevé de l’allegro printanier ; elle faisait se soulever les hautes vagues du presto estival ; elle se laissait dériver doucement aux notes longues de l’adagio automnal ; elle se confiait à la plainte languissante  du largo hivernal. C’était alors comme d’être traversée par le chant des oiseaux, le clapotis de la fontaine, l’haleine du zéphyr. C’était se livrer entière au ciel balafré de blancheur, aux nuages tonnants, aux percussions de la grêle, c’était voir de ses yeux encensés d’orage la chute des épis, l’accablement des tiges sur ce qui, bientôt, brillerait du soleil du chaume.

 

    Sablier léger de l’air.

 

   C’était abandonner la symphonie des cigales, renoncer aux virevoltes de la danse, emplir ses poumons du sablier léger de l’air, se livrer sans atermoiement au sommeil que zébraient les rêves de leurs lueurs de météores. C’était livrer sa chair aux incisions de la neige étincelante, confier le velouté de son épiderme aux morsures du vent, courir à perdre haleine sur les congères nues, animer ses dents des claquements de la froidure. Chaque mince événement, chaque vibration du vivant étaient la trace indélébile, en soi, de cette cadence ininterrompue du jour qui faisait palpiter le cœur, mettait l’imaginaire au diapason du fleuve, de la goutte de pluie, du filet de fumée se perdant dans les tresses immobiles de l’éther.

 

   Vivre en tant que Temporelle voulait dire ceci :

 

   Dire le Printemps  faisant son éclosion originelle, là, au milieu du Paradis. On était tantôt Eve dans sa nudité innocente, tantôt Adam dans sa neuve virilité. On était la scansion du temps en son empreinte primitive, cet à peine ébruitement des choses dans le paysage infiniment maternel. On était entouré d’arbres aux frondaisons immenses dont chaque feuille était une seconde en suspens, un œil regardant les premiers pas de l’humain dans la contrée qui allait se déployer en destin. A long terme, mortel, mais nul ne le savait encore, le péché n’avait pas été commis qui pétrifiait le temps, le rendait minéral, cette dureté de silex contre laquelle l’homme, dorénavant, érigerait l’acier de sa volonté.

 

  Dire l’été avec son champ de blé rutilant, ses arbres répandant une douce fraîcheur, une montagne au loin coiffée d’une tresse de nuages, de riches demeures plantées sur une colline. Dire la misère de Ruth, la générosité de Booz qui  l’autorise à glaner quelques épis puis la prendra pour épouse dont il aura un fils qui aura un fils et ainsi de suite, installant  le temps généalogique, christique, qui sera le temps des hommes et des femmes sous le ciel souvent aveuglé de clarté. 

 

   Dire l’automne avec les envoyés de Moïse de retour de Canaan, la Terre Promise, dont ils rapportent les fruits pour attester la fertilité de ce sol mythique. Dire le chant biblique qui se dévoile dans toute l’ampleur de son mystère, cette magnifique lumière dorée qui s’épand sur falaises et collines à la façon d’un fabuleux nectar. La grappe de raisin est démesurée qui dit à la fois le sang du Christ, mais aussi la petitesse de l’homme à l’aune de la majesté divine. Dire surtout le ciel immense qui magnifie la nature, la porte au chevet d’une éternité, d’un temps immensément long qui sera la mesure à laquelle les Existants seront désormais confrontés. L’infiniment petit au regard de l’infiniment grand.

 

   Dire l’Hiver, le sens tragique qu’il inspire comme si le Déluge frappait de nullité toute parution au monde. Ciel couleur de cuivre sombre que zèbre une nuée blafarde. Lune voilée. Arbres à peine apparents dans la lumière si basse, comme venue d’une crypte. Dire la stupeur des naufragés que l’onde menace d’engloutir à tout moment. Temps de conclusion douloureuse, temps de finitude par lequel se dit la fragilité de toute vie. Temps qui tremble, saisi de son propre vertige comme s’il procédait à sa propre perte.

 

   En mode de peinture.

 

  Disant ceci, ces dernières quatre saisons de Temporelle c’était simplement dire les merveilleux tableaux de Nicolas Poussin sur le thème du temps qui passe. Car, si la saison est bien quelque chose de concret, de visible, de palpable, elle porte surtout en son sein la dimension ontologique qui est, en premier lieu, tissée de temporalité. Notre être ne devient qu’emporté hors de soi en direction de cet hiver que précèdent l’automne, l’été, le printemps en leur sublime donation. Temporelle dans le clair-obscur de sa nudité est cette ineffable langueur du temps qui nous saisit, nous transit et cependant nous invite à la gloire d’exister. Nous sommes un saisonnement  qui avance vers l’inconnu. Oui, l’inconnu, mais qui avance !

 

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Published by Blanc Seing - dans L'Instant Métaphysique.
13 juillet 2017 4 13 /07 /juillet /2017 08:37
Venue du ciel.

        " Derrière nos nuages... "

               Les Hemmes

              près de Calais.

    Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

  

   Ce ciel, ces nuages, cette eau.

 

   Le paysage nous « dé-visage ». C'est-à-dire qu’il nous dépossède de cette face que nous tendons vers lui en attente d’un événement. A trop vouloir percer le mystère de la manifestation nous nous annulons à même notre demande de connaître. Nous sommes réduits à subir ce qui nous environne de sa toute-puissance, ce ciel, ces nuages, cette eau, à devenir simple hypostase de ce qui nous dépasse et, toujours, nous interroge. Quiconque ferait halte devant ce rayonnement céleste n’aurait de cesse de l’attribuer à la présence divine, à la clarté de l’ange, au souffle des dieux sis dans l’Olympe. Autrement dit à la dimension d’une spiritualité qui nous enverrait un signal d’un lieu tenu secret depuis l’origine du monde.

 

    De transcendance il n’y a que l’humaine.

 

   Mais la qualité de transcendance dont nous prédiquons ce visible, c’est NOUS qui en avons décidé l’existence. Elle ne s’est nullement annoncée d’elle-même comme la réalité qu’elle serait supposée être, la vérité qui découlerait d’une simple évidence, la conséquence d’un acte performatif posant sa finalité dans le geste même de sa profération. De transcendance il n’y a que l’humaine, à savoir s’échapper du néant, lancer au-devant de soi le filet du Projet, se confier au dépliement du Temps et de l’Espace, s’accomplir dans l’Histoire, porter son regard aux cimaises de l’Art. Tous ces vocables à l’initiale desquels figure une Majuscule sont les points saillants de l’être qui vient à notre encontre telle l’essentialité dont il est la figure de proue : autant de sauts hors de la contingence pour déboucher dans le site sans limite des valeurs. Parlant de ceci qui assure la dignité de l’homme, nous n’avons procédé qu’à une digression, à un contournement de ce terme trop connoté de « transcendance ». Nous avons placé l’Homme au seul lieu qui puisse lui échoir : celui de donner sens à tous les signes de la rencontre, de les métamorphoser en cette parole qui nous dit la juste mesure de l’exister. Il n’y a d’invisible que ce que le regard ignore ou ne saurait savoir faute d’en posséder le code qui en déchiffrerait les hiéroglyphes.

 

   Nos fragiles fontanelles.

 

   Cette belle image porte en elle la lumière. « En elle » veut dire que tous les éléments qui concourent à son architecture en proviennent directement, telle l’eau qui sourd de la terre à la seule force de sa volonté. Oui, « volonté » comme si les choses douées d’une infime conscience décidaient de leur sort. Bien évidemment il faut entendre ce mot dans sa dimension symbolique. A défaut de ceci, nous retomberions dans le travers que nous dénoncions il y a peu, ouvrant l’espace d’un panthéisme qui serait celui d’un Dieu perçant sous toutes les formes de la nature. D’une manière continue, juste au-dessus de nos fragiles fontanelles, flotte toujours un parfum attaché à l’arche du sacré, à l’ombre portée d’une déité, à la silhouette d’un démiurge. Se détacher de cette emprise, c’est convoquer la liberté d’une pensée qui ignore les dogmes et les professions de foi. A cette aune seulement nous pourrons discerner avec justesse ce que le réel a à nous dire que nous confierons au filtre de notre raison.

 

   Tout est lumière, tout est sens.

 

   La grande dalle de sable lisse est encore dans sa nuit, sans doute parcourue des songes lourds de la terre. En elle la lenteur des choses, l’obscurité dense, l’écoulement immémorial des réseaux lacustres et des filaments aquatiques dans le luxe inouï du silence. On imagine les infinies tresses des racines blanches qui serrent dans leurs étranges et complexes géométries des fragments de moraines, des tubercules diluviens, peut-être des sédiments ossuaires à la mémoire perdue.

   L’eau prisonnière dans sa geôle ovale semble animée d’un double flux de lumière. L’un venu de l’intérieur même de son étendue, l’autre simplement écho de cette énergie sans limite arrivée du plus loin du ciel. Eau irisée, semée de frissons, eau parlante située à l’exacte frontière du clair et de l’obscur comme si elle s’écoulait de la palette de Rembrandt d’Amsterdam ce génie de la lumière du septentrion que recouvre la nuit poétique d’où surgit toute œuvre. Puisque, en définitive, l’œuvre n’est que l’incarnation d’un songe, donc un simple battement entre jour et nuit, la figuration d’une aube, celle d’un crépuscule, l’intervalle entre deux mots, la pulsation entre la fermeture systolique, l’ouverture diastolique.  Existence en son éternel clignotement.

   L’horizon est ce mince fil, ce liseré de clarté assemblant en une même visibilité la légèreté du Ciel, l’épaisseur de la Terre. Médiateur des hommes au sommeil de plomb et des souplesses de l’air, de ses spirales discrètes, de ses volutes qui ne sont peut-être que des émanations des rêves éveillés de ceux qui dérivent bien au-delà de leurs corps dans l’avenue de l’immédiate beauté.

   Immense continent des nuages, splendide gonflement des cumulus dont une face, celle qui regarde la Terre est sombre, pareille à une cendre éteinte, l’autre tutoyant le vertige infini de l’éther est un blanc sillage d’écume, un immense éclat de rire, l’explosion de la joie, une symphonie qui fait vibrer ses cuivres et chanter ses cymbales. Que voit la face inconnue que nous ne discernons nullement si ce n’est le prodige de la grande étoile qui livre au cosmos la prodigalité des ses cataractes blanches ? Précieux phénomènes par lesquels nous éprouvons le bonheur simple et inappréciable de nous rendre visibles. Sans la démesure solaire nous serions aussi discrets que le ciron perdu sous l’empire de l’infiniment grand.

   Et le vertige maritime du ciel, sa couleur si changeante. Opale le matin, blanche sous les coups de gong du zénith, purpurine le soir lorsque les hommes fourbus regagnent leurs cubes de briques pour y goûter le repos qui adoucit, prépare l’avenue de la nuit. Et la nuit, la simple nuit étendue sous le dôme de suie et de glace, de laque et de bitume que trouent les yeux inquiets des étoiles. Oui, inquiets car elles sont les gardiennes du sommeil des Rêveurs, les génies tutélaires mettant en relation le cosmos humain et celui, universel, où bruit le souffle continu de l’absolu.

 

     Sous le signe de la verticalité.

  

   Tout, dans la longue nuit des hommes, se lit sous le signe de la verticalité. Menhirs dressés à la conquête d’un ciel qui les dépasse, les effraie et les attire également à la force de son étrange magnétisme. Hommes semblables à la surrection de pierre, à la draperie boréale qui déploie ses fastes quelque part dans le vaste univers sans que quiconque y prête attention. Tous ces phénomènes naturels, culturels sont les points d’ancrage au gré desquels se manifeste la transcendance humaine dont nous disions l’existence en guise de prologue.

   Cet exhaussement de soi trouve son effectuation réelle dans ces multiples donations que sont le grain de sable, la pellicule d’eau, la faille de l’horizon, les boules des nuages, les rais de lumière les traversant de leur dague acérée. Tout ceci nous dit en mode lexical le grand texte du monde. Il nous suffit de savoir en deviner les subtils arcanes pour assurer notre être des nervures qui le font tenir debout. Seulement ceci mérite le beau et énigmatique nom de « transcendance » ! « Venue du ciel », voici que s’éclaire sous un nouveau jour l’intrigue contenue dans le titre. Toujours une bogue à percer afin d’y trouver un corail. Toujours !

 

 

 

 

 

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12 juillet 2017 3 12 /07 /juillet /2017 08:24
Apparition confusionnelle.

        Œuvre : François Dupuis.

 

 

 

 

      L’océan du doute.

 

    Y a-t-il une seule vue du vaste monde qui soit nette, sans ambiguïté, dépourvue de fuyantes perspectives, assurant notre étrange parcours de sa validité, nous disposant à la confiance et nous remettant, en définitive, à la certitude que nous sommes réellement et non une fiction dérivant sur l’océan du doute ? Cela existe-t-il vraiment en quelque endroit de la Terre, fût-il secret ? Ou bien n’est-ce qu’une sorte de brumeuse utopie qui nous entoure de ses bras floconneux, de ses écharpes de songe tout comme sur les rives impressionnistes du Lac Majeur ? Alors nous n’apercevrions que le semis des Îles Borromées, leur étrange persistance rétinienne entre l’irréelle plaque d’eau bleue et le fin duvet des nuages, loin là-bas dans la perte du ciel. Oui, nous rêvons de découvrir un paysage-miroir, peut-être l’écrin d’une eau pure dans le cercle d’une doline avec, à l’intérieur de l’œil mystérieux, l’exactitude de notre visage, cet immédiat surgissement de l’être qui nous saisit, nous confère épaisseur et sentiment d’exister.

 

   L’espace du Rien.

 

   Notre visage auquel nous nous destinons sans délai comme si, de toute éternité, nous en étions l’infrangible possesseur. Mais qui donc d’autre que nous pourrait en revendiquer l’irremplaçable lieu ? Il domine notre effigie depuis notre naissance, il est l’emblème qui porte en avant de nous la juste mesure de notre destinée, se donne comme empreinte de notre caractère, brille de l’éclat des souveraines certitudes. De l’image d’une personne, par l’imaginaire, on peut s’amuser à tout biffer, les bras, les jambes, le tronc aussi et néanmoins la personne survivra à ce cruel démembrement. Elle aura encore un nom, une identité, peut-être un sourire, une mimique, un air de s’entendre avec notre triste facétie. Mais ne lui ôtez jamais le visage car, alors, vous n’auriez plus face à vous qu’un tragique culbuto aux syncopes mortelles. Autrement dit l’espace du Rien.

 

   La sublime éminence.

 

   Nous disions l’évidente appartenance du visage, son attachement au roc biologique, la sublime éminence, le bourgeon terminal, face éminemment visible tout en haut de Celui qu’on est, que les autres reconnaissent comme un des leurs, mais dans son unicité, mais dans son imprenable singularité. Et pourtant est-on si sûrs de ce portrait que l’on donne aux Existants comme étant le nôtre, sans partage ? N’éprouve-t-on une hésitation à en revendiquer le fief, à l’enclore de barrières, à le situer dans la joie suprême de l’inatteignable ?

 

   Le reflet d’un miroir.

 

  Or, justement, le problème c’est qu’il est toujours atteint et atteint en premier lieu par le simple jeu de l’altérité. Le Face-à-nous nous « dé-visage » - cruelle sémantique -, donc il nous prive de notre bien le plus précieux, il en jouit, lui seul en a la contemplation sans délai, sans médiation d’aucune sorte. Epiphanie adverse se faisant la seule capable de l’appréhension de ce qui me détermine en ma qualité d’individu un parmi la multitude. Le drame de l’humain est ceci : ce qui lui appartient en propre il n’en peut saisir que l’évanescente trace, la fuyante ébauche sur le reflet d’un miroir. Autrement dit une vérité seulement approchée, une réalité soumise au traitement déformant d’un artefact, une illusion en dernière analyse. Une fuite dans les corridors inépuisables et souvent illisibles du monde.

 

   Renaître à soi.

 

   Certes combien ces prémisses semblent diluer la présence de l’Artiste-en-portrait. Sans doute mais elles sont le fondement anthropologique sur lequel chaque signe fait son apparition à partir d’une réalité plus complexe qu’il n’y paraît, univers des archétypes qui traverse tout acte de création avant même qu’il n’ait lieu, dans le simple frémissement du projet pictural. Puisque, aussi bien, cette toile qui bientôt sera maculée a toujours déjà existé dans les strates oniriques de Celui qui en réalise l’actualisation. Pratiquer l’art de l’autoportrait c’est, en quelque sorte, renaître à soi dans l’épaisseur réalisatrice des pigments, dans l’onctuosité de la pâte, dans la matière colorée que triture la brosse dans l’événement du paraître. C’est étonnant, tout de même. D’abord il n’y a que le néant du fond, la blancheur continue du silence, le domaine qui s’étend et attend la profération.

 

   Elle parle le langage de l’être.

 

  D’abord il n’y a que le doute de soi, l’imprécision sur laquelle le Sujet, bientôt, guettera cela qui va surgir de l’ombre blanche. Des taches d’abord, comme si toute confusion se traduisait en première instance par un camaïeu coloré, une ambiance, une tonalité dominante posant les valeurs de la physionomie. Une brume, une cendre, des attouchements, parfois des caresses, la volupté se disant en notes d’essence, de fluidité, de dilution, d’atmosphère presque aquatique, cette matière de l’âme qui donne essor et assure l’envol de l’œuvre dans son vocabulaire premier. Un vert de chrome que viennent jouxter des nuances de terre de Sienne et d’ombre, quelques touches de gris, un rehaut de teinte chair et se précise déjà l’imprescriptible silhouette en attente de figuration. Ce n’est plus une ébauche, ce n’est pas encore un visage avec son modelé définitif, son luxe de détails, son réseau de signifiants identitaires. Et pourtant l’œuvre est arrivée à son terme, elle vit de sa vie autonome, elle parle le langage de l’être.

 

   Cette forme arrêtée en plein ciel.

 

   Peut-être les Voyeurs s’étonneront-ils de cette facture qui semblait en voie de devenir, que la conscience intentionnelle de l’Artiste a fixée pour l’éternité. Oui, car il n’y aura ni ajouts, ni retraits, seulement cette forme métamorphique arrêtée en plein ciel. Et nul ne doute que la décision semble fondée en raison ou bien en émotion. Autoportrait est là, figé tel qu’en lui-même, comme sur le seuil d’une parole qui tarde à venir, qui n’advient que dans l’espace d’un suspens. Assurément ici se dit l’intériorité, la méditation, peut-être la contemplation. Mais que peut donc contempler celui dont les yeux paraissent obturés ou, à tout le moins, ne sont nullement visibles ? Eh bien ils regardent l’être sous-jacent à la forme, le principe subtil et hautement insaisissable au travers duquel toute chose délivre son étantité à défaut de nous dévoiler le secret de sa venue au jour, la formule de son étrange alchimie, la nature de son chiffre. Ce dont il faut être conscient, c’est de l’urgence à faire figure, à donner visage à ce qui, sans cette ouverture, demeurerait menace, possibilité de destruction, fragmentation du réel en un illisible éparpillement.

 

   « Assomption jubilatoire ».

 

   Mais parler de fragmentation c’est aussi faire signe en direction de cette expérience unique du tout jeune enfant découvrant son image dans un miroir. Geste immémorial, geste insigne de l’accès à soi. A la stupeur première éprouvée, succède cette merveilleuse « assomption jubilatoire » si habilement décrite par Jacques Lacan. Le petit enfant qui, jusqu’alors, se vivait dans un corps morcelé, voici que son regard surprenant son image reflétée l’amène à la juste conscience de soi, valeur hautement symbolique et synthétisante du geste de la vision qui reprend en son sein les sèmes épars et les assemble en cette incroyable présence.

 

   Filigrane au-dedans de soi.

 

   Tout créateur attelé à la tâche de l’autoportrait - ne se voit-il dans l’image du miroir ? -,  réactualise cette séquence formatrice, unifiante des premiers pas dans la vie. Cette dernière, la vie, se transforme alors instantanément en exister, à savoir en ce projet, ce tremplin qui portera vers l’avenir les virtualités présentes au moment de la « révélation ». Dès lors les conditions seront réunies d’une entrée dans une temporalité concrète douée de sens. Adéquatement interprété, cet épisode fondateur se laissera deviner au travers des premiers dessins de l’enfant qui ne sont que la projection de son corps total sur l’espace de la feuille. Pourquoi en serait-il autrement de l’Artiste parvenu à l’âge adulte qui recherche assidûment dans ses créations les empreintes de ce qu’il fut jadis, une esquisse qui n’attendait que le temps de sa venue ? Oui, de sa venue. Sans doute n’y a-t-il guère de moment plus heureux que celui de la trace retrouvée qui gisait en filigrane au-dedans de soi. Ainsi se dit l’œuvre qui est aussi le dit de l’être. Rien au-delà qui vaille la peine d’être interrogé. Tout est là qui dévoile sa grâce ! L’épiphanie de l’humain est de cette nature. C’est pourquoi, toujours, inlassablement, nous la cherchons en-dedans de nous, en-dehors de nous. Partout où elle peut avoir lieu.

 

 

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 08:21
Cet air de tranquille obscénité.

      « Ma délicieuse sorcière ».

         Oeuvre : Eric Migom.

 

 

  

  

  

   Ces filles délurées.

 

   C’est étonnant tout de même cette posture qui pourrait sembler hautement désinvolte si elle n’était doublée d’une audace illimitée capable, à elle seule, briser à des lieux la fragilité d’un verre de cristal. Mais rien ne servirait de jouer les effarouchés, de se dissimuler derrière son petit doigt, nous les aimons ces filles délurées, aussi fières que des alezans sur un champ de course. Et même à Chantilly les plus fières pouliches ne supporteraient la comparaison, le trot le cèderait vite au galop impétueux. Prétendant jockey, il faudrait être bien calé dans ses étriers afin de n’être désarçonné au premier virage !

 

   Un héros légendaire.

 

   Mais éloignons-nous de ces trop faciles métaphores hippiques et voyons de quoi il retourne. Oh, bien sûr, la petite Lolita de ce bon Nabokov est reconduite à ne figurer qu’à l’aune d’une innocence de communiante. Car pour oser dévisager Sorcière, affronter son regard, découvrir son corps - c’est en grande partie fait -, il ne faut pas seulement être un nympholepte à la recherche d’une jeune et possible proie, mais se considérer à tout le moins comme un valeureux guerrier, un héros légendaire, un Ulysse dans la force de l’âge que même le Cyclope ne pourrait effrayer.

  

   Figure de la perversité ?

 

   La Dame est mûre, sans doute au sommet de ses pouvoirs, à l’aise dans son étroit justaucorps, avenante dans le croisement naturel des jambes, justement guindée dans la préciosité de ses escarpins. Pour autant pouvons-nous dire qu’elle est la figure même de la perversité ? Certainement pas car une telle inclination de l’âme - ou du corps-sexe -, se laisse lire comme un geste de subtile domination, comme un rapt dont la prédatrice jouira en secret. Il n’y a de perversité que voilée d’ombre, mystérieuse, fomentant dans une sorte de clair-obscur ses plans d’attaque alambiqués, ses projets d’étendre son empire à la face des benêts et des badauds.

  

   Métabolisme dont il est question.

 

   Ce qui, ici, nous nargue telle l’hyène derrière ses barreaux qui ne rêve que de nous dépecer, c’est la figure même, envoûtante, paralysante de l’obscénité. Car cette dernière ne saurait avoir de limite, ni sur le plan social, ni religieux, ni moral. L’intention dépasse son objet - à savoir la proie -, pour le phagocyter, le réduire à un simple nutriment qui sera l’ambroisie poivrée, pimentée dont la Belle fera l’ordinaire de ses repas. Car, plus que le sexe - dont une projection pourrait bien consister en cette veuve noire sise dans l’éventail des genoux -, plus que le sexe donc, cru et violemment anatomique, c’est d’ingestion dont il s’agit, de métabolisme dont il est question.

  

   Communiez avec la furie luciférienne.

 

   L’amant, l’ami, celui d’une rencontre, d’un hasard, il devient urgent de le réduire à la valeur d’un simple aliment. Vous pointerez bientôt, vous Lecteurs, Lectrices, la dimension inadmissible de cette anthropophagie que vous pensiez reconduite dans les vestiges des temps anciens, archaïques, où la chair humaine était signe de survie. Mais il faut vous défaire de vos réflexes anciens, de vos petites manies de catéchumène. Ici c’est de VITAL dont il s’agit. Obscène A BESOIN de tuer et de manduquer qui vient innocemment lui confier les parties les plus comestibles de son anatomie. Moraline à cent lieues et Sorcière instille son venin au milieu de l’incandescence des instincts. Balayez donc vos préceptes, brûlez les codes de la socialité, jetez aux orties vos sempiternelles manigances, vos manières édulcorées, communiez avec le débridement dionysiaque avec la furie luciférienne, avec la puissance démoniaque.

  

   Le ciel étoilé au-dessus de ma tête.

 

   Ce que, depuis une éternité, vous aviez gravé à la cimaise de votre front, cette niaiserie kantienne dont l’assertion bien pensante vous pesait mais que vous supportiez comme on accepte un bouton ou bien un bubon sur le visage : « Le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au fond de mon cœur », eh bien il faut en faire le deuil et en renverser la valeur, oubliant toute allusion à une quelconque transcendance, substituant à toute morale la satisfaction du désir immédiat, étalant partout la roue polychrome des plaisirs infinis qui ne résultent jamais que de la conquête de l’autre, de sa soumission et, en dernier ressort, de sa disparition.

  

   Au-delà du bien et du mal.

 

   Oui, c’est cela l’obscénité, offenser la pudeur adverse au seul motif que sa propre puissance vaut mieux qu’une faiblesse fût-elle constitutionnelle ou bien acquise. Juste une domination sans partage, un langage prosaïque, un comportement au-delà du bien et du mal puisque plus aucune valeur ne subsiste des catégories anciennes, des préceptes qui édictaient la bonne marche des hommes, leur inscription dans les pas de la vertu. L’obscénité est la vertu retournée, la possession de soi par l’entremise de l’autre. Nulle satisfaction qui serait solitaire. On ne peut être obscène dans sa cellule monastique. Pour l’être il faut être vu, entendu, estimé au trébuchet d’une irréprochable éthique. Il faut se mettre en scène, exposer sa face d’ombre, se dénuder et s’enduire des atours d’une nuit de sabbat, tutoyer l’antre sulfureux de Satan lui-même.

  

   La posture des Existants.   

 

   Mais voici que le discours s’est fait sentencieux, à la limite d’une réprobation, d’un jugement. Parfois faut-il forcer le trait, tracer au fusain la noirceur de l’âme humaine. Tout ceci n’était bien entendu qu’une pirouette, une manière de considération tragique de la posture des Existants. Dans tout parcours, dans toute action s’infiltre toujours un peu de cette transgression qui fait le sel de la vie : un brin de perversité, une touche de provocation, le piment fort d’une obscénité. « Ma délicieuse sorcière » n’est obscène qu’à la mesure des intentions que nous lui prêtons. Alors ce travers  ne serait-il simplement le nôtre ? Nous la voyions déjà sous les traits de cette diabolique Mantis religiosa occupée à brouter les génitoires de ses partenaires alors que, peut-être, simplement la chaleur la dénudait, en même temps que notre regard ourlé d’intentions mauvaises la déposait sur les fonts du vice le plus pur.

 

   Portes du songe ouvertes.

  

   Non Délicieuse Sorcière, nous ne t’accusons de rien qui pourrait troubler ton âme. Bien au contraire nous recevons ton corps comme une offrande, la flamme de tes cheveux à la manière d’un fanal salvateur dans la brume, le sérieux de ton visage garant d’une justesse des sentiments, tes bras croisés témoins de ton humilité, le compas ouvert de tes jambes à la façon d’une généreuse hospitalité, la finesse de tes escarpins, sceau de ton élégance. Nous t’aimons telle que tu es dans cette apparente volupté qui n’est que le reflet d’une joie de vivre. Viens donc hanter nos nuits et nous serons des anges qui volèterons tout autour de cette grâce infinie dont tu nous fais le présent. A bientôt donc. Les portes du songe te sont largement ouvertes !

 

 

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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 10:07
Présence.

                          « Approche ».

                Photographie : André Maynet.

 

 

 

 

  

   Perle de porcelaine.

 

  Là, devant soi, dans la lumière levante, le pur prodige de la rencontre. Présence est debout sur le seuil du jour, simple toile ceinturant les hanches, torse nu dans une teinte si douce, si éphémère qu’on croirait une perle de porcelaine, ruisseau noir des cheveux en suspens de son propre geste. Comme si le temps avait fait halte, ici, dans la savane d’herbes grises, contemplant le spectacle de la beauté. De la beauté pour la simple raison que les lignes esthétiques, dans leur simple évidence font signe vers ce qui est à voir dans cet incroyable mouvement d’une donation originaire.

  

   Tout à l’heure…

 

  Oui, nous sommes dans une origine, immergés dans une réconfortante innocence. La nature est dans le premier éveil qui précède son dépliement. Tout à l’heure, lorsque le ciel aura blanchi, que la morsure du soleil atteindra les arbres, que la clarté coulera au milieu des graminées, que la colline à l’horizon ne sera plus qu’un mince fil à peine visible, le luxe se sera éteint, les choses seront rentrées dans leur lourde contingence et il y aura beaucoup de mutité partout répandue. Le pré de regain sera vaincu qui regagnera sa part d’ombre dans  la haute dimension de la lumière.

  

    Tellement de sémaphores.

 

   Les chevaux, un blanc, un noir - serait-ce la mise en image hasardeuse du Bien et du Mal, de la Vérité et du Mensonge, de l’éclosion du Jour, de la longue parturition de la Nuit ? -, les chevaux donc sont dans la posture de l’étonnement, œil inquisiteur, toison de la queue immobilisée en plein vol. Il y a tant de symboles à décrypter partout, tant de signes qui clignotent sur la face de la Terre, tellement de sémaphores qui attirent la conscience jusqu’au bord du vide. Et le vertige naît de cette inconnaissance du monde, de cette situation sur la margelle du savoir et les questions fusent pareilles à des feux de Bengale qui s’éteindraient quelque part dans l’illisible cosmos.

  

   Nous nous tenons cois.

 

   Signe d’éternité que cet éblouissement qui nous retient à l’orée de l’image. Nous, les Voyeurs incrédules, demeurons enclos dans notre fortin de peau et nos yeux s’illuminent de curiosité, et nos mains se recueillent, prêtes à recevoir l’offrande de ce qui vient. Nous évitons surtout de bouger, nous nous tenons cois, emplis de crainte et de stupeur au cas où la vision viendrait à s’éteindre. Alors nous serions orphelins, nous errerions sans cesse à l’intérieur même de notre hébétude et nos bras seraient gourds le long du corps, pareils à des stalactites qu’une vive lumière hisserait, exilerait de leurs rêves nocturnes.

  

   Prémonition du paraître.

 

   Ceci qui se révèle devait advenir depuis la nuit des temps. Cette « approche » était requise quelque part dans le lexique du vivant, l’événement était en attente seulement, dans la prémonition du paraître. Cela flottait infiniment dans le corridor de l’espace, dans le cliquetis du temps. Cela se dissimulait et demandait, en même temps, la confluence, la jonction des affinités électives, l’ouverture de l’osmose par laquelle imprimer sur la toile de l’exister les signes qui portaient la mesure de la nécessité.

  

   Transcendance : seule de l’humain.

 

   Nécessité interne, autoréalisatrice de sa propre forme, parce que ceci devait paraître et laisser montrer son être. Nulle Transcendance, nulle causa sui d’un Dieu qui aurait insufflé dans l’âme la quadrature nécessaire d’une destinée. De transcendance il n’y a que celle de l’humain qui s’exonère du néant et se projette au-devant de lui, telle la marche silencieuse qu’il est. « A dessein de soi » selon l’heureuse formule d’Henri Maldiney, ce grand révélateur des esquisses et des aventures de l’art.

  

   Question de conscience.

 

  Présence dans sa si belle posture, c’est elle et elle seule qui donne lieu et temps à la manifestation. Question de conscience, question d’être qui porte les choses à leur éclosion. Ni les chevaux pris dans les rets de leur condition animale, ni le paysage  allongé dans sa passivité ne pourraient être les réalisateurs d’une telle prouesse. Seul le regard de Voyante en réalise les conditions de possibilité. Oui, Voyante, telle une poétesse qui féconde le réel à l’aune de son inspiration, en délivre les plus hautes valeurs de langage après lesquelles il n’y a plus rien que le convenu et le prosaïque.

  

 

   Illumination de la présence.

 

   Viser avec la braise des yeux, jusqu’à l’extinction s’il le faut, afin que l’avènement de soi coïncide avec celui du moutonnement de la colline au loin, avec le feuillage de l’arbre, la marée des herbes, les toisons immobiles, noire et blanche des chevaux, la perte du ciel dans sa propre clarté. Alors seulement pourra se dire « l’approche », alors seulement pourra s’énoncer la « rencontre ». A savoir cette invisible transcendance qui part d’un geste à peine esquissé de la pensée pour aboutir à l’illumination de la présence. Là est le Sens Majuscule dont il convient de se doter afin que notre chemin ne demeure pure errance mais joie en partage avec tout ce qui cherche et demande réponse. Oui : réponse ! Nous seuls pouvons la fournir. Nous seuls ! De l’approche à la rencontre l’espace inavouable d’un mystère. Seul l’indicible…

  

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6 juillet 2017 4 06 /07 /juillet /2017 08:17
Mille corps en UN.

               Photographie : Blanc-Seing.

 

 

 

 

  

   Présent.

 

   C’était étonnant tout de même cette vision confuse des choses. C’était comme si le regard, soudain, avait migré dans la boule pléthorique du Cyclope. Une grotesque représentation du monde, une aberration fondamentale de tout ce qui existait ici et là. Tout se focalisait en une seule image dans laquelle se superposaient des corps anonymes, s’emmêlaient les lianes pendantes des bras, progressait une forêt de jambes, surgissaient des maelstroms vestimentaires. On avait peine à suivre cette foule bariolée, indifférenciée, à se saisir d’une scène qui pût refléter une logique, à percevoir autre chose que cette sourde rumeur qui montait des êtres pareille au spectacle échevelé d’une fête foraine avec ses scenic-railways, ses montagnes russes, ses labyrinthes de verre, ses châteaux hantés où vous poursuivaient des monstres de carton-pâte et des araignées au ventre dodu hérissé de poils. C’était une sorte de Luna Park, de Tivoli avec ses carrousels, ses manèges volants, ses grottes ombreuses, ses dédales de verdure où l’on se perdait dans la touffeur des charmilles et les entrecroisements  végétaux.

 

   Passé.

 

   On avait perdu l’image du passé, les antiques palimpsestes étaient usés jusqu’à la trame, les manuscrits illisibles, les cartes et portulans avaient brouillé leurs lignes et il n’en demeurait plus que des amas de couleurs, des confluences de lignes, des percussions de signes. Du temps d’autrefois, du moins ce que « l’oublieuse mémoire » en conservait, c’étaient quelques fugaces impressions liées au concept de modernité. Il y a peu encore, sous l’irrésistible poussée de l’autonomie, l’individualisme avait produit ses gerbes irisées, avait jeté ses feux de Bengale dans l’espace des hommes jusqu’à les atomiser, les diviser, les placer dans des cellules étroites identiques à des geôles, leur vue devenue ombilicale ne percevant plus que leur propre anatomie que décoraient les fleurs vénéneuses des tatouages, que trouait l’acier des piercings, que lustraient les lotions du luxe à fleur de peau. Chacun vivait à part de l’autre dans les couloirs étroits de sa termitière. Son miellat on le gardait précieusement pour soi, uniquement pour soi, on le mettait en sécurité dans un coffre-fort de tôle verte, à la rigueur on aurait pu, à longueur de journée, lustrer ses mandibules sur cette thésaurisation sans différer de soi, de sa possession si précieuse.

  

   D’étranges boîtes.

 

   Dans les tunnels de boue et de brindilles des habitats insecticoles, pareils aux boyaux du métropolitain, on rivait ses yeux à d’étranges lueurs venues de non moins étranges boîtes sur lesquelles on pianotait la journée durant, la nuit venue et jusqu’aux premières décolorations de l’aube. Sur les feuilles charnues des oreilles on posait l’écrin d’un casque avec ses deux tiges noires qui faisaient penser à quelque insecte saisi d’une brusque mutation. On ne le voyait nullement mais on imaginait l’interminable train d’ondes qui forait le peuple gris du cortex, emmaillotait les blanches amygdales, ligaturait les plis du cervelet, corsetait les pendeloques du chiasma optique.

  

   Tant d’urgence à être soi.

 

   Dans les ornières des rues on progressait à la manière des somnambules, yeux révulsés sur soi, massif de la tête sans doute plié dans un songe creux. Les Termites adjacentes on ne s’en occupait guère. On ne les regardait pas, ne les saluait pas. Il y avait tant d’urgence à être soi jusqu’au vertige, jusqu’à l’ivresse. On était soi et l’ambroisie qui portait le soi à sa propre incandescence. On avait renoncé aux drogues de toutes sortes, aux alcools alambiqués, à toutes ces simagrées qui, somme toute, étaient extérieures, étrangères, manière de peuple diasporique perdu dans l’immensité du réel.

  

   Comme fin en SOI.

 

   A soi, on était tout à la fois son peyotl et son LSD, son haschich et sa Noire Idole, son absinthe et sa liqueur anisée. On voulait le goût de soi sans partage. On voulait l’intime conviction de son être. On voulait la monade celée sur son propre secret. On voulait l’ego comme seul principe, comme seule prémisse de l’exister, comme fin en SOI. On était début et fin dans un même geste de la pensée. On s’embrassait à même sa propre étreinte. On était le microcosme et le macrocosme, la totalité faite ultime projet de l’être.

 

 

   Futur.

 

   Mais voilà, c’est toujours pareil avec la condition humaine. Vérité un jour, fausseté le lendemain. Ainsi naissent et disparaissent, telles des comètes, les brillantes civilisations qui avaient essaimé sur l’entièreté du globe. Donc la logique était respectée qui retournait sa calotte et portait au plein jour ses viscères purpurins, ses grises aponévroses, ses glaires qui filaient le long de l’hébétude du monde. Voici que l’on était arrivés, sans coup férir, d’un bond d’un seul, dans l’éclatante galaxie de la postmodernité. Le problème avec les mouvements de l’histoire c’est qu’ils portent toujours en eux le tissu urticant de leur révolution, qu’ils secrètent l’invisible filière qui les aliène et les fait partir en sens inverse comme si le futur contenait toujours, en filigrane, les empreintes du passé.

  

   Le SOI aux orties.

 

   Donc on avait jeté le Soi aux orties, voué aux gémonies les petites manies individuelles, ligaturé les trompes du désir narcissique, aboli toute liturgie personnelle. Maintenant les Termites étaient au grand jour, antennes déployées, corps annelés disposés dans la pléthore d’un sens uniquement collectif. On avait banni les messes basses, on avait condamné les rituels solitaires, relégué les amours clandestines au fin fond d’une fondrière de la pensée, dans les rets d’un boudoir inaccessible. Jamais de Termite seule à la terrasse d’un café, dans les travées lumineuses des Grands Magasins, jamais de solitude, jamais d’individualité dont on aurait brandi l’oriflamme à titre de glorieux emblème. Jamais de présence ineffable dans la fuite d’une insaisissable esquisse, le grisé d’une estompe, la transparence d’un glacis.

  

   Mille corps en UN.

 

   On voulait du compact, de la masse, on voulait mille corps en un, mille esprits dans une même glaciation, mille âmes soudées dans une identique congère. On émettait une idée et elle se transmettait à l’ensemble du grand corps vivant, tel un tremblement de gélatine qui aurait parcouru l’épiderme d’une sensibilité unique. Voulait-on aimer et les copulations étaient libres et les vibrations de la pléthore sentimentale s’épanchaient ici et là en mares intensément volubiles.

  

   Singularité dans l’universel.

 

   Enfin le grand égarement anthropologique avait trouvé le lieu de son rassemblement. Enfin le monde parlait d’une seule voix, mettant à mal l’essai de profération multiple de la faune babélienne. Enfin l’antique et très chrétienne notion d’agapè, d’oblativité, de don de soi sans limite se lovait à merveille dans le site parfait de son actualisation. Plus de débats sans fin, de polémiques stériles, de diatribes contre l’autre. Un identique parcours qui fondait la singularité dans l’universel.

  

   On était SOI et L’AUTRE.

 

   C’était comme la confluence de mille ruisseaux qui s’étalaient en larges rivières, se multipliaient en fleuves, se dispersaient à l’infini dans le vaste delta des espaces infinis. Nul ne sentait plus son corps enserré dans des limites, cerné des liens de l’impossible, contraint dans d’iniques et incompréhensibles frontières. On était soi et l’autre, l’autre et le monde. Certes on avait l’apparence du chaos, l’aspect de l’emmêlement, de l’enchevêtrement  mais tout ceci n’était qu’aberration de la vision et projections de l’intellect à l’aune d’anciennes habitudes, de simples réflexes, d’attitudes rémanentes qui, ici et là, poussaient leurs inauthentiques efflorescences.

  

   Un immédiat et inépuisable bonheur.

 

   Toute autre était la réalité qui s’habillait des vêtures de nouveaux prédicats : harmonie, fusion, osmose, convergence des affinités électives, assemblage dans un même moule de métaux liquides, de liqueurs séminales, de fragrances associées. Empathie coulée dans l’empathie. Plénitude enroulée dans la plénitude. Effusion de soi dans l’autre, de l’autre en soi. Depuis des millénaires des générations de savants fous, de cosmographes éthérés, de mages étranges, de prédicateurs volubiles, de géomanciens avisés, d’astronomes étoilés, de philosophes intègres, d’alchimistes alambiqués s’étaient abîmés dans d’épuisantes recherches d’un immédiat et inépuisable bonheur.

  

   La pierre philosophale.

 

   Eh bien, voici, la pierre philosophale était maintenant à portée de main, la gemme précieuse avait été extraite des ténèbres terrestres, une comète brillait en plein ciel avec sa queue resplendissante et ses lueurs d’aurore boréale. L’impossible avait enfin montré l’envers de son visage et les virtualités s’ouvraient telles des grenades, les puissances dispensaient leur rayonnement, les ressources l’inépuisable validité de leurs prodigieuses prodigalités. Ainsi tout paraissait se dérouler « dans le meilleur des mondes possibles » et l’humanité était assurée d’un riche devenir au sein de cette boule compacte où il n’y avait plus de différence, où un homme égalait une femme qui valait un enfant qui équivalait à une personne âgée qui pouvait vivre le restant de ses jours dans une allégresse réjouie d’elle-même dans une équanimité d’âme que nul n’avait plus connu depuis la sagesse immémoriale des anciens Grecs.

 

   Ce qu’on voyait.

 

   Ainsi déambulaient, dans les rues des villes, des amas de chenilles processionnaires, des grappes de moules soudées à leur bouchot, des compagnies d’étourneaux dont nul n’aurait pu altérer la joie souveraine, entamer l’optimisme, scinder l’admirable unité. On devinait dans cette joyeuse résille quelques phénomènes d’antan, un body noir à bretelles sur un corsaire bleu, l’éclair d’un bustier blanc jouant avec la discrétion d’un jean délavé, une toile claire d’été, un short puis une forêt de jambes multiples qui faisait penser à une progression de quelque cloporte dans le secret velouté d’une ombre. Mais l’impression globale était surtout celle d’un seul organisme vivant habité par une cohorte d’individus tous assemblés dans l’exécution d’une cause commune, image soudée de révolutionnaires pacifiques portant à eux tous le poids d’une tâche commune. En réalité, plutôt que de percevoir un agrégat de formes et de matières diverses, la vue s’accommodait d’un flou élégant qui synthétisait l’image en lui donnant une valeur de système accompli dont nul ne se serait hasardé à rompre la belle communion.

 

   Epilogue.

 

   Voici, des temps ont passé, des quantités de temps non quantifiables, peut-être des siècles sous les meutes solaires, les gelures d’hiver, le basculement des arbres dans la rouille automnale, puis le renouveau printanier avec sa sève bleue, ses subtiles germinations, ses fleurs qui font des déflagrations roses à la cime des pêchers. Et voici que ceci qui était à craindre est survenu d’une manière si sournoise que même les esprits les plus avisés n’auraient pu en cartographier la confondante réalité.

 

   Les convulsions blanches de l’éther.

 

   Il y a eu au fin fond de la galaxie humaine un bruit sourd, un genre de big-bang qui a secoué la membrane de la terre, l’a retournée, ne laissant que ses racines apparentes, ses tapis de rhizome exsangues, ses radicelles convulsives et nues. Que voit-on en fragments, en éclisses, en copeaux disséminés, en bigarrures, en éparpillement polychromes, en dispersions archipélagiques, en ilots semés au hasard des océans bleus, en freux divisés au sein des courants aériens, en moutonnements d’altocumulus, bref en perdition d’eux, en miettes pléthoriques, en puzzles déconstruits, en feuillets aux signes éparpillés dans  l’immensité de l’espace avec une promesse de désorientation infinie, d’exode sans but, de migration privée d’amer, d’errance multiple, polyphonique avec des meutes de cris qui se perdent dans les convulsions blanches de l’éther ?

 

   Nul ne reconnaît ni Soi, ni L’Autre.

 

   Que voit-on sinon la longue procession d’un peuple insensé qui a perdu jusqu’à l’empreinte de sa propre identité. Nul ne se reconnaît plus en soi, ni ne reconnaît l’autre, le vis-à-vis, celui qui fait face, autrement dit qui offre visage et, au gré de son épiphanie,  parvient à sa propre présence alors même qu’il déplie la nôtre comme l’exigence d’être ce qu’elle est jusqu’à une compréhension complète de ce passage ici et maintenant, sur les chemins de poussière, sous la courbe nécessaire du ciel. Que voit-on sinon ces doryphores casqués environnés d’une bogue de silence, ces mantes aux crochets arboricoles qui fauchent l’air pour n’avoir rien saisi des beautés du monde pourtant à portée de la main ?

 

   Archive dévastée des têtes ?

 

   Que voit-on sinon ces oryx à la cuirasse luisante, corne furieusement dressée dans l’épaisseur du temps afin qu’aucune onde ne leur échappe de la rumeur mondaine, que pas une image ne fasse défaut dans l’archive dévastée de leur tête ? Que voit-on sinon ces étiques chrysalides embobinées dans leur tunique de soie qui n’écoutent que leur propre fugue à jamais privée d’un sens plus haut que le sien propre ? Que voit-on sinon la pose hiératique de momies millénaires enduites de l’ennui du quotidien et des tissages de bandelettes si étroites que le jour ne parvient même plus à proférer sous la dalle occluse du sarcophage de pierre ?

  

   L’hymne du sens retrouvé.

 

   Que voit-on sinon une longue désolation dans l’irrémédiable éparpillement des choses ? Mais où est donc passée la joyeuse foule bariolée qui, il y a un instant, comblait notre vue du luxe d’une incroyable apparition ? Où sont ces formes pleines de vie qui chantaient l’hymne du sens retrouvé, qui entonnaient le seul refrain audible, celui de la rencontre, celui de la fête de l’altérité, du regard de celui, celle qui viennent à vous avec le feu de l’espoir arrimé au milieu du corps ? Où sont-ils donc ces phares qui clignotent dans la nuit? Où sont-elles donc ces hautes lumières qui balaient l’horizon de leur faisceau rassurant, ces langages qui disent l’homme en son incommensurable présence ?  Où donc ? Je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas ? Elle existe bien encore la meute initiale, la fraternité canine, museau enduit de lait nourricier tout contre le ventre chaud de la mère ? Dites, elle existe bien ? Une réponse, vite, sinon tout ceci, cette existence, n’aura servi à rien et le monde sera désert. Oui, DESERT.

 

 

 

 

 

 

 

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