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18 juin 2018 1 18 /06 /juin /2018 08:38
Hommes de l’Ombre

                                               Patrick Geffroy Yorffeg

                                                 " Paysage rencontre"

                                          (Dessin aux feutres sur papier)

                                                       Provins 1986

 

*** 

 

[« Paysage rencontre » nous dit le titre. Ici que peut-on y lire sinon un brouillage des lignes et, sans doute, une perte du sens dans le fourmillement du monde ? Toute œuvre non-figurative porte en elle les sèmes inaperçus qui ont concouru à son émergence, signes dont l’auteur lui-même n’a peut-être guère saisi les protagonistes : éléments de la nature, objets, architectures, linéaments divers qui courent, ici et là sur le vierge de la page. Nous regardons et nous sommes inévitablement égarés. Cependant quelque chose s’annonce que nous ne renierons pas : l’incontournable figure humaine (comme chez Gaston Chaissac, chez Jean Dubuffet, une infinie récurrence) cette figure donc projette son ombre à l’horizon de notre vision. Voyez ces images hachurées cernées de noir, qu’ont-elles à nous dire qui serait hors de la condition humaine ? Puisque nous sommes hommes de conscience, tout est nécessairement en nous. Ces figures, cet homme en buste, de dos ; ces autres parutions en pied, ce sont les rhétoriques habituelles qui font leur bruit de fond un degré au dessous de la conscience. Inévitablement elles nous interrogent. Ouvrons-leur la scène d’une méditation.]

 

***

 

   Ils sont là les Hommes de l’Ombre. Ils sont là, gris, hachurés. Ils sont encore habités d’images mouvantes, pliures du rêve, écorces non ouvertes à l’entaille du jour. Ils demeurent dans l’enceinte de leurs corps. Ils y devinent, dissimulés à l’angle des ligaments, derrière la hampe translucide des os, des souvenirs anciens qui flottent tels des oiseaux ivres pris dans l’arrivée du jour.

Mais sont-ils au moins nés à eux ?

Sont-ils des êtres en attente d’une complétude ?

Ou bien meurent-ils à eux-mêmes ?

Sont-ils déjà vivants ou en instance de parution ?

Un feu s’allume-t-il dans le photophore de la conscience ?

Une lueur, fût-elle blafarde, tragique,

se manifeste-t-elle dans le golfe des reins,

dans le dard prolixe du sexe ?

Peut-être n’ont-ils que cette racine primitive

qui les relie à leur tellurique condition ?

  

   Nous avons tellement de peine à les imaginer sur la scène du Monde, bardés du luxe polychrome des vêtures, pleins d’allant, disposés à la rencontre au gré de laquelle connaître le déboulé de l’Autre dans la sombre caverne aux allégories. La sienne caverne,  la grotte de chair qui rugit et s’enclot dans un épais mystère, celle qui piaffe et s’impatiente de connaître. Les Autres aussi, ces « étranges étrangers » qui demeurent dans l’étoffe rugueuse des ténèbres et nous plongent dans une nuit espérée habitée de rêves féconds, privés d’une angoisse primordiale avec son pieu chauffé à blanc. Mais le pieu résiste et, dans notre sommeil, dans notre longue léthargie, sera-t-on au moins assurés de vivre, ne serons-nous pas, déjà, dans l’antichambre de l’outre-temps qui nous convoque à être hors de notre corps, simples buées flottant dans un non-lieu, un espace indéterminés ?

   Mais qu’est-ce qui fera donc sens si ce n’est l’ardent Soleil (réminiscence platonicienne) qui donne acte aux choses, allume dans les yeux des Existants la flamme de la Vérité ? Quoi donc ? Ici, dans le reflux de clarté, dans le boyau couleur de cendre, dans l’inapproché, sont les illusions. Ici les fantasmagories. Ici les étiques desseins que la proximité de l’Enfer alimente, l’Enfer qui souffle sur les braises du Mal, attise le virulent désir, plante dans la chair des Voluptueux la pointe  aiguë de l’envie, de la possession, de la puissance de soi qui culminent dans l’entière Volonté de dépassement de ce qui est, de violence souvent, de folie parfois.

   C’est depuis ce retrait teinté de nuit que se forgent les armes, que se façonne l’arc d’argent grâce auquel seront décochées les flèches en direction de la Terre des Hommes. Celle qui attire, fascine et, en même temps, repousse, contraint à plaquer la grille de ses mains sur le globe incendié des yeux. A demeurer en soi le plus longtemps possible. Douleur vacante du surgissement. Souffrance que de quitter les limbes, leur atmosphère de soufre, certes, mais elles enveloppent, mais elles étendent leurs membranes maternelles, mais elles maintiennent sur le bord du paraître, cette douce attente qui recèle toutes les surprises, les déclinaisons de ce qui, bientôt, sera Réel, tangible, proposé comme seule et unique Voie selon laquelle loger son cheminement, dire son être et le remettre au don du jour.

   Il y a tellement d’hébétude à osciller autour de son axe, pâle soleil qu’un souffle de vent éteindrait, à errer parmi les constellations vacillantes, à chercher la trace d’une possible comète dont on voudrait saisir les cheveux de mercure. Ils seraient chevaux ailés, rapides Pégase nous emportant dans une galopade ivre, bien au-dessus de cet abîme qui rougeoie et nous désespère d’être. Vivre est jouir, s’agripper aux voiles des fantasmes, ronger son frein, veiller sa proie, s’incliner, se soumettre, se rebeller, porter au plus haut son front de marbre, puis s’endeuiller de la feuille morte, se morfondre du trop rapide frimas, bourgeonner au printemps, devenir feu rutilant au plein de l’été.

  

Ô Amantes sur vos lits de braise !

 Ô vertes ambroisies !

Ô jouissives Vierges !

 

   Tous les peyotls, les absinthes, les opiums à la délirante vergeture, toutes les gorges dardées, les aréoles douces ou venimeuses, les failles par où s’appartenir jusqu’au sublime vertige, vous nous crucifiez en plein ciel. Goûter une fois vos ténébreuses puissances et s’ouvrent toutes les geôles, se déploient tous les tentacules sans fin de la libido rubescente, de l’addiction pubescente. C’est comme une tresse de cheveux, de fins rameaux qui nous habitent du dedans, poussent leurs ramifications au bout de nos doigts et seuls des crins de cristal disent le murmure intérieur. Intense, diabolique, arsenic semant son acide dans la demeure brûlante de l’être. Comment sortir de l’aporie autrement qu’en mourant de ne point vous posséder ? Vous les orphiques présences. Ou, plutôt, Absences avec une Majuscule à l’Initiale. Mais, hors le double consentement de la rencontre, de Vous, de Moi, ni l’Un, ni l’Autre ne parviendrons à la pointe extrême de notre être, cette consumation qui abolirait nos globes de chair, nous rendrait semblables à la liberté infinie du pur Esprit. Me reconnaissant, vous reconnaissant, ce double mouvement nous accomplit et nous dépose, solitaires, infiniment solitaires - LE Paradoxe -, hors de nous, là où vous n’êtes plus que la trace d’un souvenir, la douleur d’une rapide étreinte. Où je ne suis plus qu’un bourgeonnement sans éclosion, une résine mourant de sa propre densité. Jamais on n’étreint que du vide. Jamais on ne touche que la brume de l’Absolu. Du monde nous sommes orphelins. De Vous. De Moi. Orphelins !

   Cependant il faut continuer de cheminer. Que voyons-nous ? Un ciel embrasé, un reste de chaos, des parturitions célestes, des déchirures, les tiges des forceps.  Pour le monde, venir à l’être est aussi douleur, consentement à paraître dans la souffrance, tragique détachement de ce qui était connu dont il ne demeure que quelques lambeaux.  Loin est l’ordonnancement d’un cosmos qui sera le premier mot du concert universel. Puis d’étranges tours. Sémaphores qui agitent leurs pathétiques bras dans les lames d’air. Le sol est violenté, boursouflé ; du magma en fusion roule ses eaux rouges tout contre la croûte sur laquelle, quand ils seront nés à leur condition, les Hommes, les Femmes marcheront avec le dos courbe, l’échine raide, les os en fusion, mémoire primitive de cette appartenance à la roche primitive. Nul ne saurait renier sa filiation. De la pierre en nous, du feu, des gaz de soufre, des convulsions géologiques. Comment, autrement, légitimer ces subites danses de saint Guy, ces violentes colères, ces catapultes libidineuses, ces montagnes russes qui nous tirent à hue et à dia, nous écartèlent, nous laissent sur le bord d’une faille alors que la longue tectonique humaine fait son bruit de forge, son bruit de chaînes, son bruit de boulet attaché à nos pieds de forçats ? Voyez-vous, nous ne sommes nullement remis à nos propres décisions. Constamment nous sommes agités par des forces externes, joués par de pervers démiurges, clivés selon des strates que nous n’avons voulues. Qui nous contraignent à notre sort d’autistes. Nous sommes scindés, irrémédiablement scindés. Irréconciliables comme des peuples ennemis qui se fuient à jamais.

   Là, juste en dessous de la frontière, de la limite qui sépare (en théorie, bien entendu) la matière dense, ignée, intensément volubile et le domaine réservé aux Errants, des Formes, simplement des Formes, non esthétiques ou naturelles, mais déjà intensément humaines, dramatiquement humaines.

   A gauche de l’image (de l’allégorie ?), un homme est levé dans la presque totalité de son propre événement, privé de sa main droite, celle qui serre et accueille la main complémentaire, celle qui rassure et caresse, celle qui fait signe et fait parler la statue oblique du corps.

   Au centre une femme attestée par la barbacane de sa poitrine qu’annule sitôt l’absence de visage. Avant que de paraître, l’épiphanie est biffée qui mutile les sens de l’intime présence aux choses : voir, entendre, humer, goûter. Ne lui reste que le tact dont sa peau sera le possible réceptacle. Mais comment toucher sans visage ? Comment toucher ? Le sexe ne suffit pas. Il est un sépulcre.

   A droite, l’avenir de l’homme se termine par cette posture en buste d’un être dont on n’aperçoit que quelques nervures, quelques hachures. Que disent-elles d’autre que cette confondante incomplétude qui paraît le transir dans la nuit encore active du Néant ? Une rature qui n’a nullement trouvé le subterfuge qui en effacera la vénéneuse trace.

 

   Certes cette brève méditation n’a rien de rigoureux. Elle balance entre noir pessimisme (c’est pareil) et projection surréaliste. Etait-ce là le destin de cette œuvre que de recevoir si pathétique empreinte ? Oui et non. C’est selon le Voyeur. C’est selon l’état d’âme. C’est selon la fantaisie. Nous ne sortons jamais de cette contradiction constitutive du réel : nulle objectivité nulle part qui serait comme un Juge de paix équitable, un directeur de conscience rassurant. Embarqués définitivement dans les rets d’une efficiente subjectivité, fascinés par les productions de notre ego - insondables ténèbres -, nous voguons tantôt sur des Monts Joyeux, tantôt nous rampons dans quelque veine de houille noire tels les haveurs de Zola. Nous allons de-ci, de-là, au gré d’une navigation sans qu’il nous soit aucunement possible d’en maîtriser la destination. Notre boussole perd si facilement le Nord que notre progression à l’estime est rien moins que périlleuse. Immensément périlleuse. Telle est notre aventureuse destinée. Parfois des lagons bleus. Parfois tutoiement de gouffres, Charybde et Scylla. Et vogue la galère ! Il y aura bien une mer, une mère ouvertes à l’accueil. Il le faut autrement la désespérance sera notre ultime savoir des choses. Notre ultime !

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 19:29
Demeurer dans le bleu

 

           Photographie : Livia Elèna Alessandrini

 

 

***

 

 

   Ici, aux confins de l’eau et de la montagne, tout le monde l’appelait : B. Que signifiait donc cette simple lettre ? L’abréviation de Béatrice ? Le début de Bonheur ? La troisième lettre de siBylline ? Ou bien la cinquième de ténéBreuse ? En réalité nul ne savait à quoi se rattachait cet étrange et économe sobriquet. On disait : « Tiens j’ai aperçu B. se promenant au bord du lac » ou encore « B. est passée à vélo dans la rue » ou encore « Ce matin, B. avait sa boîte de couleurs et ses pinceaux ». Mais affirmant ceci, les habitants d’ici ne faisaient que dérouler les fils d’une intuition car le signe distinctif de B. consistait en son invisibilité. Il faut dire, dans cette bonne ville d’Etrange, rien ne se laissait voir que de mystérieux, d’amplifié, et le réel, constamment métamorphosé, se diluait dans l’eau du premier nuage venu. De ceci nul ne s’offusquait car chacun sait qu’une vision altérée des choses est bien souvent préférable à la préhension solide des phénomènes, à leur matérialité têtue.

   Donc, B. qui vivait en quelque endroit seulement connu d’elle - peut-être l’abri d’une grotte, la frondaison d’un arbre ou bien une hutte de sa fabrication -, B. ne se livrait que par fragments dont il fallait reconstituer patiemment le puzzle. Nombre de gens obstinés avaient cependant renoncé à en tracer les contours. Plus d’un, à Etrange, se contentait de l’apercevoir  - ou d’en prétendre la saisie -, dans le reflet d’une vitre, un miroitement du lac, les mailles d’une brume légère. Dire à quoi B. occupait ses journées serait une entreprise aussi fastidieuse qu’inutile. Qui croit saisir la feuille d’automne dans la rumeur du vent, demeurent, le plus souvent, les mains vides et l’esprit en déroute.

      A défaut de pouvoir la cerner, nous nous contenterons de tracer de B. une esquisse qui ne soit trop fuyante. Voilà comment cette sauvageonne occupait approximativement ses journées.

   Il y avait les jours Rouges, ceux où le soleil ensanglantait le ciel, où l’amour rutilait au coin de chaque rue, où la passion faisait ses rameaux complexes et ses circonvolutions, où la rose dépliait la soie de ses corolles dans une manière de don presque impérieux, une haute évidence, une autorité des choses à dominer, à s’épandre, à coloniser la moindre parcelle d’air. En ces jours d’exubérance, B. sortait peu, demeurait tapie au fond de son abri, attendant que tout revînt à la raison.

   Il y avait les Jours Jaunes, les jours champs de tournesols, les jours vangoghiens, ceux où le pollen tapissait les rues d’une teinte vernissée, pour un peu on se serait pris les pieds dans toute cette délirante effusion. En ces heures hautement rayonnantes, B. se dissimulait le plus souvent derrière le tronc d’un arbre, sous le treillis d’une marquise, enfin en quelque endroit qui assurât à son âme fragile un lénifiant repos.

   Il y avait les jours Verts, les jours d’épanchement de la chlorophylle, on aurait dit des fleuves d’émeraude s’écoulant vers la mer. B. aimait bien le vert mais dans ses teintes adoucies : amande, anis, mousse ou bien plus soutenues, sapin, impérial, viride. Les verts crus, citron, printemps elle en redoutait le penchant acide, cela faisait en elle un genre de creux où semblait se déverser le visage urticant des choses. Parfois, s’asseyant à la terrasse d’un café - nul ne la voyait -, elle sirotait tout doucement, dans des chalumeaux de verre, une boisson mentholée qui lui disait toute la fraîcheur du monde, la souplesse du bocage, les ruisseaux allongés sous le berceau des arbres.

   Il y avait les Jours Marron, les jours châtaigne et terre, les jours à la saveur chocolat. Elle aimait bien ces déclinaisons du sol, ces glaises lourdes, ces sables légers. Cette matière la rassurait, l’ancrait dans le réel, elle l’imaginaire imaginative qui ne se sustentait guère que de vols impalpables, les siens, mais aussi de ceux des oiseaux du ciel. Elle aimait la couleur onctueuse de la banane, celle duveteuse, qui avait pour nom chamois, elle  appréciait surtout la teinte approchée de la brique, ce poil de chameau dont, sans doute, elle tressait le tapis de ses rêves. Marron la voyait aussi bien sur une nappe de feuilles mortes dans un jardin public, près des chevaux à la robe bai, de la rive du lac où les vers dressaient leurs drôles de tortillons de boue, ou bien dans la proximité d’une brûlerie de café où se mêlaient, pour son plus grand bonheur, arôme et couleur. 

   Enfin il y avait les jours Bleus. Les jours où, assurément, elle était chez elle. Car entre elle et le bleu il n’y avait nulle frontière, nulle différence. Le bleu l’habitait tout comme elle se fondait dans le bleu. La presque entière palette de cette couleur céleste, fluviale, aigue-marine, la portait bien au-delà des habituelles conventions du vivre, de ses pesanteurs, de ses emmêlements compliqués. Avec le bleu elle était en osmose si bien que ses yeux aux reflets d’océan seraient passés inaperçus auprès des grands rivages où battait l’eau, surtout dans l’anse de ce si beau lac d’Etrange. Tout s’y donnait avec générosité et profusion. Selon l’heure du jour, l’inclinaison de la lumière, la gamme des tons variait sans cesse, chacun affirmant l’unicité de son caractère : l’indéfini du bleu-vert, l’évanescence du céleste, le soutenu du cobalt, le sombre du denim, l’ombré de gris du persan.

   Face aux cimes des montagnes, B. passait de longues heures dissimulée par des bouquets de gentianes aux ponctuations violettes, que traversait parfois le vol turquoise des libellules. Pour B., le bleu était assurément la couleur de l’âme, celle du ressourcement, de la plénitude. Tout ceci qui se dilatait et montait jusqu’au dôme translucide du ciel, se réverbérait sur les flancs des grands pics, ricochait  sur les toits des maisons de la ville. Et puis, son oiseau porte-bonheur, le martin-pêcheur, n’était-il paré de cet éclat de gemme, de cette phosphorescence si étonnante qu’elle disparaissait toujours trop vite de son regard, un éclair qu’elle aurait voulu suivre jusqu’à sa fuite, là-bas, au loin, dans les frondaisons majuscules du platane de l’Île de Peilz. Mais qu’y avait-il donc de plus beau que cette immense quiétude d’un paysage uni, sans faille, cette manière de camaïeu où tout se fondait dans une harmonie qui semblait immuable ? B. demeurait donc dans le bleu le plus longtemps possible. Lorsque le ciel commençait à se décolorer, que l’agitation se manifestait, que les allées et venues se faisaient trop pressantes, que de grandes flammes envahissaient l’air, B. quittait à regret sa cachette, regagnait son refuge : le Bleu d’où elle venait, où elle repartait.

   Bien qu’experts en enquêtes et filatures de toutes sortes - souvent des contrebandiers sillonnaient dès après le crépuscule les eaux bleu-nuit du lac -, nul ne vit jamais l’insaisissable B., seulement une petite musique dans le pavillon de l’oreille, un frisson se levant sur l’épiderme, le passage du vent sur le globe de l’œil, une fraîcheur au creux du palais, un égouttement de pluie sous la voûte des arbres, un pincement au cœur, l’ombre d’une nostalgie, le souvenir d’anciennes amours, un adagio se perdant au fond d’une ruelle, la plainte d’un violon, un sanglot d’automne. Ainsi coulent les heures à Etrange dans le carrousel polychrome des humeurs printanières ou estivales qu’atténuent les premiers frimas d’octobre, les neiges hâtives de décembre. Une suite de verts, de rouges, de jaunes, de marron avec, parfois, la surprenante résonnance d’un bleu. Oui, d’un bleu !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 07:51
Ils étaient là…

                    Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Ils étaient là et ne savaient

Le lieu de leur être

On les aurait crus arrivés

Au monde

Mais ils étaient encore

Bien en-deçà

Dans cette zone d’indistinction

Sans acte

Sans parole

Ils auraient voulu dresser

Leurs frêles esquisses

Contre la plaque du ciel

Dire des prières

Jeter en l’air des imprécations

Qui auraient étayé

Leur souci de vivre

Ils auraient voulu sculpter l’ombre

Y dessiner les branches d’un devenir

Mais l’ombre était dense

La nuit immense

Le futur un magma indescriptible

Leurs bras de simples ramures

Que leurs corps annexaient

A la façon d’inutiles territoires

 

*

 

Alors comment avancer

Sur ce sol hasardeux

On aurait dit une glace

Noire

Primitive

Sauvage

Enfermant des os de mammouths

De blanches défenses

Qui un jour surgiraient

Du sol nourricier

Pour délier les hommes

De leur volonté de vaincre

Leur hargne de dominer

 

*

 

Un très long temps

Il faudrait à l’humain

Pour sortir du marigot

Où sa condition le tenait

Empêtré

On ne sort si facilement

De millénaires d’abandon

De siècles de mutité

D’années de cécité

Car on tient encore

De la glaise collante

 De l’humus dense

De la racine qui toujours

Encombre votre ventre

A la façon d’un glaive

Dont on mourra

 

*

Terrible mémoire du corps

Qui jamais ne s’absente

La force est trop présente

Qui travaille le tréfonds

De la tumultueuse chair

Y trace les vergetures

D’un désir opalescent

 

*

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Ne sachant que faire

D’une vie qu’ils

N’avaient voulue

On avait décidé pour eux

Dans une nuit de violence

Et d’amour

De ce que serait leur sort

Une marche à l’aveugle

Sur les sentiers de la guerre

L’homme était né

Pour ceci

Guerroyer festoyer fossoyer

Partout étaient les stigmates

De l’errance mondaine

Partout les démences vulvaires

Les épilepsies phalliques

Partout la rage d’exister

Et les membres battaient le vent

Et les foules battaient le pavé

Harassées de désir

Suppliciées de plaisir

 

*

 

Oui car il y avait ivresse

De vivre contre vents et marées

Exister ou risquer de le faire

Tirer ici une bouffée de jouissance

Exhumer là une plainte tragique

C’était pareil

De toute façon les dés étaient jetés

On mourrait à petit feu

Avec ou sans Dieu

Avec ou sans Maître

Avec ou sans Soi

On ne s’appartenait même pas

 

*

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Larves dans leurs écrins de carton

On ne voyait ni leurs yeux

Ni leurs bouches

Leurs jambes étaient gourdes

Leurs cuisses torses

Leurs hanches bancales

Ici était l’eau gélive

Dont ils sortaient

Là le feu actif

Qu’ils rejoignaient

Cette éclisse de sang

Qui s’annonçait à l’horizon

De leur marche

Ils étaient pèlerins

Privés de culte

Acteurs d’une scène absente

Chemineaux cheminant

Dans leurs propres ornières

 

*

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

Orphelins d’un sens à bâtir

 

Ils étaient là

Au large d’eux-mêmes

 

*

 

 

 

 

 

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12 juin 2018 2 12 /06 /juin /2018 10:28
Porteuse de Lumière

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce qu’aimait faire Porteuse depuis toujours, ceci : se réveiller avant même que l’aube ne teinte de gris les collines, se passer un peu d’eau sur le visage, prendre une collation aussi légère que le nuage printanier, oublier sa robe et son chemisier, pousser ses volets sur le reste de nuit et regarder le noir au profond des yeux afin que son corps, teinté de sombre, s’impatiente de sortir et de connaître la lumière.

   Les rues d’Agathaé sont emplies d’ombre. Nul mouvement qui troublerait l’indolence des ténèbres, nulle clarté qui entaillerait ici la vieille façade rongée d’humidité, là le banc immobile depuis des siècles, ses pieds de fer lustrés de rouille. On dort dans Agathaé car il n’y a rien d’autre à faire dans cette antique cité que ne visitent même plus les noirs corbeaux. Ici est l’en-dehors du temps, le non-espace puisque tout repose en soi comme une cruche accepte l’eau qu’elle recueille sans chercher à connaître la raison de cet abritement. On sommeille depuis des siècles et, parfois, les nuits de pleine lune, quelques Revenants se hasardent au creux des ruelles, les âmes de quelques chats en maraude flottent dans des peaux mitées, leurs yeux scintillant à la façon des émeraudes.

   Autrefois la Ville était prospère, le port industrieux, le marché animé, les étals de poissons brillant de mille écailles. Mais les Mercantiles sont arrivés, ceux aux dents longues, aux mâchoires d’acier, ils brisent tout ce qui résiste et se dresse contre leur volonté. Ils ont asséché les marais où vibrionnaient les nuées de moustiques, dragué les étangs ourlés du bleu des lavandes de mer, abattu les collines de rouge pouzzolane, creusé des chenaux, éventré la terre, hissé les hautes tours de la désolation, convoqué ces marées de curieux qui envahissent les plages dans leurs habits chamarrés, on dirait les clameurs des criquets s’abattant sur les champs d’orge ou de mil.

   Agathéa est restée en retrait, pareille à une courtisane que son amant aurait répudiée. Alors elle s’est voilée, alors elle a scellé son sort de silence et de longues heures que le soleil brûlait de son inépuisable ardeur. On a tiré le grillage des moustiquaires, entrecroisé les lourds volets de bois, baissé les rideaux métalliques à l’aplomb des devantures, rangé les terrasses des cafés, biffé d’un trait les conciliabules au coin des places. On s’est immolés dans un immémorial sommeil. On est devenus aussi vivants que les momies sont grises et austères. On attend l’inattendu qui jamais ne se produit.

   C’est un matin comme bien d’autres avec le balancement, dans le terne, des écorces plâtreuses  et  vert-de-grisées des platanes, feuilles en carton qui résonnent du vide ici présent. On en éprouve la sourde attirance. On leur ressemble depuis les cubes immobiles des chambres où l’on est gisants de pierre pris d’éternité. Ce qu’on entend, là, ce glissement sur la dalle de ciment, c’est le pas léger de Porteuse, (nul cependant n’accède à cette réalité-là), son esquisse de cendre à l’horizon des mots. Un simple chuchotement, un ébruitement des lèvres, une peau de soie qui s’ouvre à la neuve clarté de l’heure.

   Ce que l’on voit, ici, au travers des fentes des contrevents, un phare avec sa boule de lumière blanche qui fait ses oscillations et ses éblouissements. Juste au-dessous, cela ressemble à une effigie humaine, à une Nubile à la recherche de son promis. Mais, on le sait bien, il n’y a plus nul vivant, ici, c’est sans doute une hallucination, une fascination de l’esprit, la grâce de quelque fantaisie. C’est plongé dans la brume, c’est diaphane, ça a la consistance de la chair, sa pulpe doucement gonflée, sa teinte de mastic Tout en haut, vers la tache de lumière, c’est drôle, on dirait un bras - sans doute un sémaphore qui indique aux marins la route à prendre -, puis, plus bas, deux boutons tel des aréoles - ce ne sont que des signaux ? -, puis une graine tel un ombilic - une mince ouverture par où voir la mer ? -, puis un genre de meurtrière - la porte par où entrer ? -, puis deux étais - on dirait des jambes reposant sur la semelle des pieds.

   Au-delà des digues qui canalisent la Rivière, là où la mer est rejointe, la plaque d’eau étincelle, allumée par la simple présence de Porteuse. Sa lueur est si vive qu’elle exulte et inonde la coupole du ciel. Des scories ignées retombent, des boules incandescentes traversent l’air porté au rouge. Des éclairs sillonnent les nuées. Des zébrures à la teinte de cuivre font leurs étonnantes déflagrations. Dans les hautes casemates de ciment, dans les cellules de béton, dans les ruches qu’habitent les Drogués du sable, les Adeptes du culte solaire, les yeux se révulsent, rentrent dans leur boule de chair, connaissent l’ombre absolue de la cécité. Leurs plaintes on ne les entend même pas tellement elles sont prises sous la juridiction impitoyable de l’auréole lumineuse. Lentement, doucement, inexorablement les pyramides hissées par les Mercantiles à coups de dollars, se lézardent, se fissurent, entrent en poussière. Cela fait une onde furieuse qui crépite et monte au zénith telle la trombe dans l’œil du cyclone. Bientôt, de la glorieuse « Odysséa », ne subsistent plus que gravures prétentieuses et icônes consuméristes flottant parmi  gravats et graviers, sables et limons. Les marais ont regagné leur place d’antan. Les moustiques distillent leurs chants aigus. Les lavandes de mer s’inclinent vers le sol avec souplesse. Les billes de pouzzolane ont reconstitué leur rouge tour de Babel. Les roches noires du Cap, nettoyées de leurs édifices prétentieux, montent en plein ciel pareilles à des menhirs d’obsidienne.

   C’est le soir maintenant avec la brume qui tombe sur la mer, le crépuscule aux teintes mauves, les touffes des bougainvillées qui éclairent de magenta le fond des ruelles. Partout où passe Lumineuse se révèle ici une tache de couleur, là quelque chose qui avait été oublié dans les arcanes de la mémoire. Les Momies se sont réveillées de leur longue léthargie. Encore un peu de poussière sur les traits du visage, encore une lointaine fatigue qui assombrit les yeux, encore une nostalgie d’avoir connu le calme et la paix infinis de ceux en partance pour le prolixe et fécond inconnu. Les rues étroites qui entourent le marché sont le lieu d’une belle agitation. On déplie des bancs où rutilent les poissons, on s’invective, on vante sa marchandise, on interpelle le chaland. Derrière les fenêtres grillagées on entend bruire le souffle des Revenants. Ils sont tout à la passion de leur nouveau regard. Ils emplissent leurs yeux de tous les mouvements, l’éclat de talc d’une robe, les sourires bordés de lèvres cinabre ou cardinal, une joie qui ruisselle, un bonheur qui fait son tintement clair, une promesse qui fuse d’une bouche à la manière d’un jeu d’enfant. Partout où passe Lumineuse, c’est comme une traînée d’or et d’argent qui poudroie. Les façades s’habillent de teintes de fête, les réverbères aux yeux éteints depuis la nuit des temps font leurs flocons de givre, les vitrines brillent à l’unisson, les boutiques font tourner leurs joyeux manèges.

   C’est en direction de l’Allée des Platanes que Porteuse dirige ses pas. Celle qui a connu son enfance, cette comète trop rapide qui ne laisse au souvenir des hommes qu’une tresse brillante puis tout s’éteint qui entre en silence. Cela bruit sous les larges frondaisons des arbres séculaires. Des enfants joyeux jouent à chat en se houspillant, en lançant dans l’air les trilles de la surprise, en faisant claquer les paumes de leurs mains sur l’épaule de celui qui, à son tour, sera chat et ainsi à l’infini comme si rien ne pouvait arrêter cette folle farandole. Sur le sol de boue séchée les boules d’acier des joueurs de pétanque font leurs rapides soleils, se choquent, s’écartent, se rejoignent dans la rumeur tendue des éclats de rire. On était consignés depuis si longtemps dans les boîtes oblongues des demeures vides, on piaffait d’impatience, on voulait la brûlure du jour, le pollen jaune du Casanis dans les verres qui suent. On voulait l’amitié, ses nattes ourdies au métier de la fidélité. On voulait le bonheur simple de vivre et voici que maintenant il bourdonnait à la façon d’un essaim de guêpes. Il y avait plénitude et tout le reste n’existait que par défaut, loin, très loin, bien au-delà du dôme bleu métallique de la mer, peut-être dans un pays qui n’existait pas.

   Lumineuse est parmi la foule des Joyeux. Son trajet de clarté est presque inapparent, son corps est cette vitre claire sur laquelle s’inscrivent les signes d’une félicité immédiate. Nul ne la voit, l’éprouve seulement dans le genre d’un frisson qui fait lever ses éminences sur le coutil de la peau. Maintenant Porteuse est assise à la terrasse du « Café des Allées », juste en vis-à-vis du Vieux Jo qui se confondrait presque avec sa façade, éternelle cariatide soutenant de sa légendaire bonté l’épreuve laborieuse du jour. Nul ne passe sans le saluer. Nul ne passe qui ne soit salué par l’ancien Pêcheur, celui qui est rentré au port, celui qui roule tranquillement ses cigarettes entre ses doigts jaunis. Il fume lentement, consciencieusement. Peut-être chaque bouffée est-elle une réminiscence du passé, tel jour de mer avec ses paniers regorgeant de maquereaux aux teintes d’acier, de sardines que le soleil allumait comme des lames de canif. Parfois la fumée lui fait cligner les yeux et des larmes coulent sur ses joues. Il ôte ses lunettes réparées d’un bout de sparadrap, il essuie la buée d’un revers de main, il assure à sa vielle casquette une assise plus confortable. Coulent ainsi les jours - c’est sa femme qui s’occupe du bar -, dans une belle continuité, sans hiatus, face aux ocelles qui jouent dans les rais de poussière blonde. Parfois, lorsque la Tramontane prend du repos, que le temps vire au beau, Jo prend son vieux bateau, va poser quelques filets en mer. Là est le lieu de son entière liberté, sans doute celle qu’il rejoue, sirotant son verre d’Anis dans la lueur composite du jour.

   Voici, Odysséa l’usurpatrice a disparu. Elle n’est plus qu’un mauvais souvenir dans le réseau usé des têtes chenues, un genre d’abcès qui aurait violenté la peau puis se serait dégonflé, ne laissant de trace que celle d’une brûlure, d’une démangeaison. Agathéa a ressuscité. Le grand parallélépipède de lave noire de la cathédrale fait entendre son bourdon tous les midis. Les fleuves joyeux des passants s’coulent vers la basse ville dans des habits de fête. Tout en haut, dans la nasse étroite du quartier gitan, on a retrouvé ses chants, ses coutumes, les robes bariolées qui virevoltent au son aigrelet de la guitare. Partout est la vie qui fuse, rayonne, s’enlace à la moindre touffe de centaurée pourpre, aux étoiles bleues des dentelaires, aux boules semées de piquants des panicauts. La nuit, bientôt, sera là trouée par la résille blanche des étoiles. Il sera l’heure pour Porteuse de Lumière de ranger sa boule de clarté, d’habiter sa couche avec le luxe de ceux qui ont œuvré pour le bien commun. Loin, dans la complexité douloureuse des grandes villes, les Mercantiles déroulent des rêves semés de labyrinthes, s’ouvrant sur de profonds abîmes. Ils ne trouveront le sommeil qu’avec le jour, ses balafres blanches, ses pièges aux gueules grand ouvertes. Ils dériveront longuement au-delà d’eux-mêmes ne sachant même plus le lieu de leur être. Ils n’auront plus d’amarre à jeter en quelque crique salvatrice. Plus de marais à combler, de tour à édifier. Seule la vue d’une immense désolation comme si le monde, encore, n’avait jamais existé. Demeure virginale du rien.

  

 

 

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11 juin 2018 1 11 /06 /juin /2018 08:53
Qu’est-il ici occulté

        Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

***

 

[Cette poésie se donne à comprendre

en tant que tentative orphique

de  saisie du Rien]

 

*

 

On regarde et on ne voit pas

 

On interroge et cela se ferme

Cela résiste et se cabre

Cela se réfugie dans la pureté

Du non-dit

Cela oblitère le sens

 La logique s’insurge

 La raison vitupère

Le langage s’aphasie

Les mots se révulsent

Et ne connaissent plus la forme

De leur usage

 

*

 

La forme s’informe

Se déforme

Se réduit à l’informel

Pareil au cristal

Qui vibre de l’intérieur

Et ne livre du secret

De son chiffre

Qu’un insoutenable éclat

 

*

 

On regarde et on ne voit pas

 

Il faut limiter la puissance des yeux

Il faut la fente de la myose

Juste un rai qui frappe la pupille

Un regard félin

 D’abord on voit une impossibilité

Que faire de cet affrontement

Qui ne soit jeu gratuit

Anneau girant sur lui-même

Enonciation vide

Chute

 

*

 

Ainsi se donne la folie

Qui mêle les formes

 Du réel

De l’imaginaire

 De Soi

Le dehors s’écoule

Dans le dedans

Le dedans plonge à même

Le dehors

Où la limite 

Où le moi en sa glaise durcie 

Où le réel en son silex tranchant 

Où la rencontre des deux

Où rugit le vent

De la démence

 

*

 

Le Rouge percute le Noir

Le Rouge expulse le Noir

Le Noir macule le Rouge

 Macula de la vision

Le Noir veut broyer le regard

L’aliéner dans sa plus profonde

Dimension

Car voir serait offenser

Ce qui toujours

Veut se dissimuler

Et pourtant se montre

Mais à bas bruit

Sous la ligne d’horizon

De la conscience

Sous les cils vibratiles

De l’esprit

 

*

 

On regarde et on ne voit pas

 

Mais au juste faut-il VOIR 

Faut-il entendre

Faut-il même espérer

Il faut se faire anti-Rimbaud

Se faire NON-VOYANT

Glisser sous la lame du réel

Briser les mots du poème

Il faut se faire Matière

NOIRE

ROUGE

S’éprouver en tant que taches

Sur l’aire immense de la toile

Là où le combat a lieu

Noir blessé jusqu’au sang

Ecume rubescente

Qui emporte la nuit

Au plein de son incandescence

Forges qui hurlent

Les loups sont entrés dans Paris

Noires les croix

Rouges les plaies

 

*

 

Lumière haute dans le ciel

Incendie zénithal

Œil bouillant verse

Ses scories

Arène Noire

Noire de monde

Rouge de passion

Pouces baissés

Foule exulte

Poussière vole

Poitrines hurlent

Acier a frappé

Garrot mutilé

Fleuve de sang

Robe de suie

Nuit de mort

 

*

 

On regarde et on ne voit pas

 

De l’infime myose

Il faut basculer

A la vertigineuse mydriase

S’ouvrent les abîmes

Par où marcher

Sur le bord des choses

Au risque de les comprendre

Et d’en mourir

Jamais œuvre ne nous est donnée

D’emblée

Jamais Aimée remise

Dans son écrin

Jamais Art à portée

De la main

Apporter quelque chose

Au-dedans de soi

Dans la Vérité

Est entailler le derme

Y verser l’acide

De la question

Ouvrir les portes

De Corne et d’Ivoire

Au gré desquelles Nerval

Connut le songe

Et la Folie qui y était logée

Comme le ver dans le fruit

 

*

 

Du NOIR il faut faire

Quelque chose

Rime à l’Initiale seulement

Nuit

Néant

Nul

Négation

Il est du destin de [N] de Néantiser

D’énoncer le Non

D’ouvrir la Nasse

Par laquelle le Rien s’annoncera

A la finale

Ce [R] uvulaiRe

Rocailleux

EchaRde

Comme ultime décision

Du mot

Roc de Sisyphe en surplomb

De l’Être

 

*

 

Dans le NOIR

C’est la NUIT qui veille

Coefficient d’ombre

A jamais imprenable

Dans la NUIT gît le NU

Que l’I pointe

Que le T observe

Du haut de sa potence

Tel Villon pendu

Clamant son épitaphe

Aux Frères humains

 

*

 

NOIR-NUIT

Dans leur dénuement

Le plus tragique

S’immolent dans la rivière pourpre

Des passions

Aurores de feu et d’incarnat

Teintées du sang des victimes

Que nous dites-vous

Qu’on regarde et ne voit pas

L’amour en son éclat

L’art en sa cimaise

L’être en son énigme

 

*

 

Nous sommes si démunis

Et de crier

Du Rouge au Noir

Du désir au deuil

Nos lèvres sont lassées

Vienne l’heure de Minuit

L’heure de l’entre-deux

Encore temps pour nous

De demeurer à la limite

Du Noir Hadès

Du Rouge Enfer

Ils sont le même

Et nos mains ne griffent

Que le Rien

Le Rouge

Le Noir

Le Rien

 

*

 

Que pourraient-elles faire

D’autre

Que griffer

Et griffer encore

Muets sont les signes

Plurielles les lignes

Perdues les couleurs

En leur insondable

Douleur

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 juin 2018 6 09 /06 /juin /2018 08:44
De quels lieux nos rêves sont-ils la couleur ?

 

            Couleur de rêve

         Œuvre : Dongni Hou

 

 

 

                                                      Le 8 Juin 2018

 

 

 

          A Toi, Soleil du Nord

 

 

   Comme chaque jour je suis allé faire ma promenade matinale sur le Causse. Le Soleil était cette nébuleuse blanche postée à l’infini qui diffusait sur la Terre une faible clarté. Les hommes dormaient encore dans leurs demeures de pierre. Pour moi, sais-tu, c’est l’heure du questionnement. Je ne sais si Dieu existe, s’il a, en quelque mystérieux empyrée, le lieu de son règne. Mais, assurément, s’il faut en bâtir l’hypothèse, alors oui, le Soleil est cet absolu indépassable, inconnaissable tant sa puissance s’affirme sans limite. Nous, les hommes, sommes-nous de blanches projections, des gouttes de phosphène qui témoigneraient d’un destin solaire dont notre conscience ne pourrait prendre acte qu’à l’éblouissement qu’il nous inflige ? Il est bien dit que nul ne peut regarder Dieu. Mais qui donc s’aventurerait à fixer la boule incandescente qui roule ses feux d’un horizon à l’autre ? Certes ceci n’est nul début de preuve, seulement la prise en compte de notre insignifiance dont l’ombre se dissout sous les coups de boutoir d’une énergie sans fin. Il paraît inépuisable. Nous sommes immensément friables.

   Ou bien l’astre du jour n’est-il qu’un fantasme de virilité que nous déploierions au plus haut des cieux, une manière de rêve incandescent adressé aux autres, à la nature, à l’ensemble de ce qui vit et cherche protection ? Un rêve, Sol, oui, un rêve. Cette nuit tu es venue hanter mes songes. Ah, la consistance de ces brumes, de ces buées qui se défont à mesure qu’elles nous visitent ! Eh bien, figure-toi, tu n’étais qu’assemblage de lignes, lesquelles entouraient trois valeurs fondamentales : Blanc, Noir, Gris. Sans doute est-ce ma marotte de l’insaisissable - tu sais mon attrait pour les poètes orphiques -, du toujours fuyant au lointain de l’être qui a présidé à cet assemblage minimal de formes et de teintes. Tu sais aussi ces non-couleurs que sont ces tonalités. On pourrait davantage les rapporter au Jour, à la Nuit, à l’Aube ou bien au Crépuscule et tout serait dit de l’existence en ses scansions temporelles. Mais je reconnais volontiers, ces assertions te paraîtront tout intellectuelles et n’éclaireront guère ta lanterne.  

   Je viens de prendre connaissance d’Onirique, cette pure diaphanéité émergeant à peine du fond gris de la toile. Comme si cette non-couleur l’avait fécondée, portée sur les fonts du paraître avec cette immense douceur des choses tout juste révélées. L’inscription sur le bas du cadre de cette mystérieuse présence hiéroglyphique nommée « couleur de rêve » semble venir confirmer mes intuitions. Le rêve se détache du sommeil qui lui sert de reposoir à la façon dont un invisible feu s’élève d’un tapis de cendres, dont une pluie intangible monte des nattes de sphaignes au pays d’Irlande, dont encore un frimas flotte au-dessus des rizières en terrasse du côté du lointain Sichuan.

   Vois-tu, le corps du rêve intimement mêlé au lieu de sa provenance, à savoir cette ténèbre sourde qui lui donne élan et le porte à nos yeux nocturnes avec la délicatesse que met une larve à s’extraire de son cocon de fibre. En réalité il n’y a nulle séparation entre la substance du songe et le sommeil qui lui est coalescent. En serait-il autrement, et nos visions nocturnes, au lieu d’être de simples chimères, des illusions, des châteaux de cartes, des décors en trompe-l’œil ne seraient, en fait, que des bouts de réalité détachés de nos corps, des objets d’expérience, des matières malléables dont nous pourrions faire usage comme d’un simple outil. Il n’y aurait plus cette floculation, cet éparpillement, ce flou, toutes traces témoignant d’une ressource invisible et impalpable du secret tissé en d’énigmatiques contrées. Celles-ci doivent demeurer inconnues, absentes de géographie, privées de repères, sans quadrature aucune qui nous permettrait de nous orienter. S’il n’en était ainsi, cette imprécision fondamentale, cette dispersion à jamais, cette ductilité, cette malléabilité sans faille, comment pourrait-on expliquer les phénomènes de déplacements, de condensations, de substitutions, ces cathédrales complexes du temps, ces strates infinies de l’espace ?

   Ô bonheur et supplice emmêlés du rêve. Sans doute en as-tu éprouvé les soudaines félicités, les brusques vertiges ? Telle qu’on croyait disparue, voici qu’elle revit et se penche comme une fée sur nos fronts emplis de lueurs. Tantôt dans le rayonnement d’une chevelure blonde, puis l’instant d’après avec un casque brun, très court, à la garçonne. Puis vêtue d’un sérieux sarrau d’écolier à la coupe austère, puis voluptueuse dans une robe qui virevolte et éblouit : l’éclair de ses jambes gainées de soie sur la scène d’un cabaret. Puis la pose appliquée de l’étudiante que l’opaline éclaire de sa tache diffuse. Puis la femme mûre entourée d’une ribambelle d’enfants joyeux. Puis la tête chenue, le sourire éteint, les commissures des lèvres attestant la fatigue de vivre. On n’en finirait jamais, on n’épuiserait tous les lieux, les situations, les repos, les rapides emballements, les gavottes soudaines, les marches alanguies, les cortèges infinis du temps, les joies et les blessures. Le rêve en son essence est cette libre disposition à la métamorphose, au renouveau, à l’inattendu, au revirement, à la volte-face, à la surprise qui surgissent toujours là où on ne les attendait pas.

   C’est pour cette raison d’un perpétuel ressourcement des formes et des êtres que les couleurs affirmées - rouge, vert, bleu, jaune -,  n’ont nullement le temps de faire effraction. Usées avant que de paraître elles demeurent dans cet état premier - Blanc, Noir, Gris -, dans l’indistinction de leur être, disponibles à un constant réaménagement de leur nature propre. C’est seulement à partir de ces tons cardinaux que les thèmes oniriques apparaîtront sur la toile de l’inconscient. Il leur faut cette sorte de réserve alchimique dans laquelle ils puiseront les matériaux de la pierre philosophale car ils ont pour mission de tutoyer l’absolu, de féconder le merveilleux mais, aussi bien parfois, de déployer le linceul du tragique. Tout songe est grand écart, corde de funambule, cornue de magicien, souffle de catacombes, salle d’écorchés et de suppliciés, poupées gigognes, puzzle gigantesque, facettes de cristal, fragments de kaléidoscope, éclats solaires, deuils lunaires. Et si, souvent, nous sommes hagards, comme égarés au sortir d’un rêve c’est bien pour sa capacité à nous retourner de fond en comble, à révéler la boîte de Pandore ou à ouvrir ces portes qu’évoquait si énigmatiquement le Poète Gérard de Nerval :

   « Le Rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. »

   Peut-être la folie consiste-t-elle simplement à franchir ces frontières du monde invisible. Ne sommes-nous pas fous l’espace de chaque nuit lorsque, pris dans l’œil du cyclone, nous sommes assaillis de ces images à la fois si irréelles et si vraies qu’elles nous enchantent et nous sidèrent en un même empan du temps imaginaire. Ecartelés, pris en tenaille, séparés, nous vivons en schizophrénie, nous sommes là et ne sommes pas là, nous sommes nous et ne sommes pas nous, nous sommes vivants et déjà au-delà de nos esquisses ordinaires. Nous sommes immergés dans ce grand bain cosmique au travers duquel se devinent encore les borborygmes et soubresauts du chaos. Nous sommes dieu et le diable, le bien et le mal, la beauté souveraine et la laideur totale, nous dérivons longuement dans nos voiles de peau dont nous ne savons plus si nous leur sommes extérieurs ou s’ils concourent à notre enveloppement. Le dedans s’enchevêtre au dehors, le sentiment s’enroule autour de la raison, la passion diffuse son feu, l’amour lance ses banderilles, l’ombre se mêle à la lumière dans cette étrange climatique que l’on nomme « clair-obscur », peut-être la « couleur » la plus patente de ce site qui n’a nulle assise où reposer. Nécessairement le rêve fait appel à cette confusion initiale, à cette réalité en forme d’oxymore qui profère la lumière en même temps que sa dissolution. Ô grande beauté des espaces intermédiaires, des passages, des transitions. Tout comme entre les lettres d’un mot, les silences, les blancs en éclairent le sens.

   As-tu remarqué, Sol, combien cette fillette de l’image nous interroge en son étonnante présence-absence ? Elle est là et se retire déjà du monde. Elle oscille constamment entre le fond nocturne qui la reprend en soi et le demi-jour - le demi-deuil ? -, qui l’accueille avec cette obscure injonction « Rejoins le lieu de ta naissance ». Ce lieu, évidement, nous ne le saurons jamais. Le saurions-nous et le songe n’aurait plus aucune consistance. Ce dont il nous faut faire notre nectar : cette advenue fantomatique dans l’ordre des choses qui n’est jamais que l’effacement même de la couleur, autrement dit du réel en sa plus vive manifestation. Ici la « couleur » est privative de l’être, elle le soustrait à l’orbe de nos conceptualisations, elle le remet au ténébreux, à l’hermétique, à l’aire du questionnement infini. Nous n’en saurons guère plus qu’à l’aune de cette palette à la vibration étroite, aux modulations si faibles que tout pourrait rejoindre le nul et non advenu sans que nous n’y prenions garde.

   Mais qu’aurait donc amené le carrousel des couleurs, sinon l’étrave aiguë et incisive de la seule réalité ? Cette insistance frôlant le banal à force de proférations récurrentes. Un bleu aigue-marine aurait fait signe en direction de l’eau. Un bleu maya se serait confondu avec les mailles de l’air. Un jaune mastic, chamois ou ocre auraient dévoilé les teintes de la terre. Un rouge cinabre ou incarnat auraient évoqué le feu en ses crépitements. Ce qui se serait donné à notre vision : eau, air, terre, feu, soit les quatre éléments du réel en leur incontournable densité. Loin aurait été le rêve personnifié par Onirique.

   La coiffe est d’étoupe, le visage de brume, la vêture d’écume. Seules les mains, ces postes avancés de la lucidité, émergent de la nuit de l’inconscient. En leur nature exploratrice elles commencent à se colorer dans une teinte de nacarat. De la rose elles possèdent la capacité d’effeuillement, de la cerise le suc inondant le palais de sa belle saveur. Osmose de l’irréel et du réel, limite à partir de laquelle le rêve abandonne sa demeure de sable et de cendre pour se vêtir des habits chamarrés, multicolores, du jour qui vient.

 

Il sera, Sol, ce que tu en feras, ce que j’en ferai.

Que bientôt vienne la nuit avec ses beaux reflets d’argent.

Déjà ton image s’y imprime dans des teintes de « corne et d’ivoire ».

Une joie m’étreint qui ne me quittera !

 

 

 

 

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7 juin 2018 4 07 /06 /juin /2018 16:07
Seul le Désert

                   Rivages03

        Photographie : Hervé Baïs

 

 

 

 

                                                        Le 4 Juin 2018

 

 

 

 

   A Toi qui vis en silence.

 

   As-tu, toi aussi, éprouvé la multitude étroite du jour ? Oui, je sais combien les termes paraissent contradictoires. La multitude, habituellement, convoque l’espace, demande son expansion, requiert son ouverture. Ceci dans l’ordre physique, certainement. Tu le sais, il en va tout autrement du lieu où évolue le psychisme, où confluent les affects, où vibre la lame de l’émotion. Alors le multiple, le divers, l’assemblé, tout ceci devient si dense, si cotonneux, si emmêlé que le sentiment que l’on éprouve devient proche de celui d’une claustration. Nous sommes assignés à résidence. Les murs blancs de la geôle sont ces parois de talc qui menacent de s’écrouler, les barreaux de l’imposte sont si étroits qu’ils font comme une haie infranchissable que le regard a bien du mal à percer.

   Partout sont les mouvements bigarrés, les piétinements sur place, les bruits qui enfoncent leur braise vive dans les tympans. Et les yeux sont débordés de toute cette lumière qui fait son étrange glu. Les yeux voudraient voir mais ils sont soudés, tels des bourgeons que la résine occulterait. Pourtant on sait le réel, là tout devant, à saisie de main, à saisie de parole mais les poings sont révulsés, mais la voix s’entoure de filasse et les sons se retournent et d’étonnants borborygmes résonnent dans la ruche de chair. Oui, c’est éprouvant toute cette profusion, oui cela taraude l’âme. Il n’en demeure, parfois, que quelques copeaux. Parviendra-t-on à les assembler de nouveau, à voir l’existence selon d’harmonieuses perspectives ?

   L’effacement du monde. Je te l’accorde, combien il est sidérant de proférer cet écroulement des choses, cette dissolution de tout et occuper le centre de sa vie sans qu’elle-même ne se réduise à un tas de gravats ou bien à l’éphémère de la cendre. Tabula rasa et plus rien ne paraîtrait que l’essentiel : l’arbre au sommet de sa colline, le ruisseau dans son lit de gravier, la Lune au plein du lac nocturne, la boule de feu du Soleil avec sa couronne vermeil.

   Certes, je n’ai nommé ni l’ami, ni le chemineau de passage, ni l’étranger qui demandent accueil et tendent au devant d’eux leur destin en forme d’énigme. Je n’ai nullement convoqué l’homme. La raison en est toute simple. Ce dernier est bien trop présent avec son fardeau d’affectivité, son commerce amoureux, les lianes invasives de son altérité. Trop d’autre. Il amène trop de vacuité et ne se présente, le plus souvent, qu’à être comblé de son attente. L’Autre, son regard te traverse et tu n’es plus libre de toi, tu es en dette. Comment ne pas entièrement disparaître dans le réseau de mailles qu’il tisse tout autour de toi ? Il te capture Sol, il te ravit, il te marque au sceau ineffaçable de sa quête infinie. Celle-ci : jamais il n’est en son entièreté. Toujours lui fait défaut cette partie douloureuse, toi en l’occurrence, moi, la communauté des autres, dont l’absence creuse en lui le vertige inouï qui le désespère et le dépose dans sa totale nudité au loin de son être.

   Car se trouver sans vis-à-vis, sans parole qui fasse écho est la porte grande ouverte à la folie. L’homme le sait qui s’accroche, lance ses filets, ouvre la nasse dans laquelle tu nageras comme si tu étais poisson dans un aquarium. Grande beauté, Sol, que cette aliénation qui se nomme Amour, te porte à la transcendance en même temps qu’elle te prive de tes mouvements. Tu seras à demeure, là, dans l’orbe du foyer, tu veilleras le feu des sentiments afin que, jamais, ils ne s’éteignent. Comprends-tu combien ceci est éprouvant : ne jamais parvenir à sa complétude sauf à lancer ses tentacules, se saisir d’une proie, en faire le mot qui te manque pour que le monde t’entende et consente à t’accueillir. Alors, vois-tu combien notre « amour » qui n’a nullement trouvé le lieu ni le temps d’un accomplissement véritablement charnel nous a sauvés de nous-mêmes, car, nous mettant en situation d’accepter notre solitude nous avons gagné une infinie liberté. Sans doute faut-il que l’être élu devienne cette virtualité au ciel du monde pour que, accédant enfin à la simplicité du réel une émancipation nous atteigne et nous mette à l’abri. Nous n’aurons plus à chercher puisque, d’emblée, nous aurons trouvé !

   Seul le désert. Puisqu’il faut parler en image, voici ce qui se donne à voir. Le ciel est haut, très haut, immensément déplié. Les nuages sont des voiles si légers qu’ils semblent venir d’un autre continent, peut-être d’une autre planète, lointaine, onirique, hors de portée en tout cas. Juste au-dessus de l’horizon, une ligne plus blanche qui pourrait figurer la crête de montagnes, mais ceci est pure illusion, nul mont n’habite ces flots du lointain qui sont de hautes solitudes, des balancements hors du temps et de l’espace, seulement des exhaussements des abysses. Puis l’étendue de la mer, une masse sombre ourlée de courtes vagues. Puis une grande déchirure blanche, là, sur le rivage où la plaque d’eau le dispute à la vaste plaine de sable. La lumière naît de cette rencontre, elle se réverbère, fait ses éclats, jette ses écailles sur ce chemin qui ne semble avoir pour terme que l’illimité, l’ouvert, la mesure inintelligible de l’infini. Puis encore des bandes de sable qui viennent à nous, rythment ce non-lieu de pleine solitude.

   Sans doute auras-tu aperçu, dans la nappe de clarté, la seule présence qui soit. Double présence : de l’animal, de l’homme qui se balance à la  lente cadence de sa monture. Comme si, soudain, le regard, le temps avaient fusionné en un même instant magique, celui du surgissement du sens au plein de l’irréel, de l’illusion, à la limite d’une perdition des yeux dans la brume du doute. Oui, nous doutons du paysage, de l’oiseau qui se fond dans le gris du ciel, du moutonnement de l’eau. Nous doutons même de notre existence puisque rien ne saurait en attester si ce n’est cette impression vague de faire face à l’immensité, d’en être la trace presque invisible. Percevras-tu, Sol, combien nous sommes exclus de cette scène, combien nous lui sommes étrangers, simple buée flottant à l’horizon des choses ? C’est la mesure des grands espaces que de nous gommer, de nous mettre à la taille de l’infinitésimal.

   Observant ce qui fait face, n’as-tu pas l’impression d’être métamorphosée en Voyeuse, de transgresser la loi du silence ? Dans les rencontres essentielles que l’homme fait avec le monde - celle-ci en est une -, il y a une telle fusion, une telle  osmose que tout élément rapporté - toi, moi -, est évincé à la manière de corps étrangers. Car rien ne saurait s’immiscer entre l’être de l’homme-nomade et l’univers qui l’accueille comme l’un de ses fils. Tout, ici, vient dans le naturel d’une donation sans reste. Il y a homologie évidente des éléments, symbiose du ciel, du nuage, de l’eau, du sable, de la bête, de l’homme dans une identique corne d’abondance dont l’autre nom est celui de « plénitude ».

   Nulle faille qui s’inscrirait à l’horizon, nul cri qui déchirerait l’air, nul mouvement qui perturberait l’agencement des choses en ce subtil cosmos. Tout est si lisse qui n’admettrait le commentaire superflu, la pièce rapportée, le détail devenant vite anecdote. Tout a la grâce du galet, sa teinte de cendre, son arrondi pareil à l’envol de la dune, à l’épaule de l’Aimée accueillant la caresse du jour. Rien n’est de trop qui affecterait le parfait équilibre. Tout repose en soi qui se dit à la manière d’un poème. Entier, sphérique, accompli. Prenant acte de tout ceci nous demeurons en confiance et gagnons l’abri où notre être sera en repos. Nous ne profèrerons de son, ne dirons de mot, n’esquisserons de geste qui mettraient en danger l’architecture de ce fragile équilibre. Autrement dit, nous n’ajouterons rien qui produirait de l’écart, de la différence. « Différence » que tu auras traduit par « altérité ».

   Vois-tu, nous rejoignons notre réflexion d’il y a peu. Nous parlions de l’Autre, de celui qui nous est indispensable mais aussi de celui qui nous distrait du paysage sublime, du don silencieux, de la palme de beauté qui exige retrait, silence et contemplation. Sans doute as-tu déjà éprouvé un sentiment de dépossession lorsque, dans la salle d’un musée trop fréquenté, tu ne pouvais communiquer avec l’œuvre élue que par défaut, par intermittence. Certes son existence te parvenait, mais d’une façon discontinue et son être t’échappait pour la simple raison que la préhension d’une essence est un acte unitaire, homogène, ne subissant nulle altération.

   Un être, le tien, passant au travers de l’être de l’œuvre que tu vises et, bientôt, il n’y a plus de différence mais une unique identité. Tu es devenue l’œuvre qui est à son tour devenue ta propre émotion, le lieu de ta joie, cette partie ineffable qui n’a pas de nom et qui, pourtant, profère haut et fort la gloire d’exister. « Être à l’œuvre » c’est ceci, cette double appartenance du Sujet et de l’Objet qui s’offre au regard dans l’unique phénomène d’une vision duelle. L’œuvre te regarde tout comme tu la vises avec attention car elle fait partie de toi, elle te constitue en cet instant privilégié de la rencontre.

   Mon propos sur l’art n’a d’autre visée que d’inscrire ce Nomade que nous apercevons sur cette belle photographie dans l’expérience commune qu’il vit au regard de l’immensité à laquelle il confie son destin et qui l’accueille sans réserve comme l’une des parties qui le constitue d’une manière indissoluble. Tout joue avec tout sans hiatus, sans brisure, sans souci qui viendraient remettre en cause les affinités présentes. Il ne s’agit nullement d’angélisme, d’attention bucolique ou romantique au monde. Il s’agit bien plus du REEL en son efficience la plus subtile. Seule l’intuition peut en connaître le miel, en apprécier le nectar. Bien évidemment une pensée logico-déductive aurait tôt fait d’échouer à s’emparer de cette évidence esthétique qui est aussi de nature profondément spirituelle.

   C’est l’esprit ici qui nous fait le don de sa belle effervescence au contact du simple et de l’immédiatement remis à la conscience. Le Nomade sur sa plaine de sable est aussi et sans délai la courbure du ciel, le chant des étoiles, le vent au ras de l’eau, le balancement de la plaque liquide, la feuille du nuage où se réverbère le miroir infini des sensations. Le Nomade est à lui-même sa propre altérité. C’est la raison pour laquelle glisse en lui le fluide souple de la complétude. Il n’a besoin de rien d’autre que cet espace uni, que ce temps d’évidence, que cette seconde qui afflue et le révèle comme unique au milieu du divers. Il n’y a nul autre secret. La félicité coule de source ou bien tarit. On ne la convoque pas, elle se donne de prime abord comme la chose qu’elle est : l’ineffable en sa réserve, le chuchotement fait langage intérieur, le subtil faisant son efflorescence de nacre.

 

             Entre toi et moi, Sol, de longues distances à franchir, l’infini ruban de bitume des routes, des forêts de résineux et les tapis de lacs où brille la clarté du ciel mais un unique et imminent chemin. Il nous dit le singulier instant de nos vies. Deux confluences pour toujours. Ce qu’on a connu une fois ne s’efface jamais. Il suffit d’y reconnaître la trace de la vérité.

 

Que ta prochaine nuit soit le lieu d’une beauté. Seul le Désert !

  

  

 

 

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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 09:04
In-formel

"Sans titre", 1999, eau-forte, aquatinte

et pointe sèche, cm 74x141

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

 

   « C'est en 1944 qu'isolé dans le nord de la France, j'eus tout à coup, à la suite de la lecture d'un ouvrage d'Edward Crankshaw, la révélation que la peinture, pour exister, n'avait pas besoin de représenter. Et c'est donc à partir d'une réflexion sur l'esthétique que je décidai d'entrer en non-figuration, non par les chemins formels, mais par la voie spirituelle. »

 

(G. Mathieu, Au-delà du tachisme, Paris, Julliard, 1963, p.12).

 

 

 

   Cherche le chien

 

   Combien d’enfants, autrefois, ont joué avec délice à ce jeu perceptif qui leur était proposé dans leur magazine favori. Un paysage avec nuages, arbres, haies, suffisait à dresser la scène propice au divertissement. « Cherche le chien qui se cache dans l’image ». La plupart du temps il fallait mettre la représentation cul par-dessus tête, exercer son œil à retrouver parmi le fouillis ambiant ce qui était à découvrir. Bientôt se montrait ce fameux chien qui émergeait du chaos, un assemblage de feuilles en guise de museau, quelques branches pour les pattes, un rameau pour la queue. A l’exception de la confusion initiale où l’emmêlement des choses ne livrait guère son être, le résultat était vite obtenu, le sujet rapidement repéré. On accédait au signifié (l’idée de chien) par l’intermédiaire des signifiants (feuilles, branches, rameau) sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours à la médiation d’un discours intellectif. Le tout se donnait dans ses parties selon une facile évidence. C’était en toute innocence que le dessin dévoilait ses secrets.

 

   « Sans titre » de Marcel Dupertuis

 

   Il en va tout autrement avec la peinture dont il est ici question. Pour la simple raison que ni le signifiant n’apparaît clairement, ni a fortiori, le signifié. D’emblée, le Voyeur est placé dans une sorte d’aporie dont le malaise est la réponse la plus immédiate. L’un des premiers réflexes consiste à s’adonner au jeu cité plus haut, à savoir tirer de la représentation suffisamment d’éléments formels identifiables de manière à ce qu’un sens émerge qui ne laisse dans l’indécision. Cependant rien ne vient au secours qui pourrait poser un cadre, y inclure une figuration familière. Tout demeure obstinément occlus.

   Alors l’esprit humain fait appel au principe des analogies car, dans ce domaine, les ressources sont inépuisables, notamment dans la catégorie de la nature et des paysages ou bien des effigies humaines et animales. On convoquera, indifféremment, la posture d’un corps de femme allongé sur un fauteuil de repos, la silhouette de quelque reptile en déplacement, un lacet dans la neige qu’entourent de curieux flocons rouges. Ici rien ne s’oppose à la fantaisie de l’imaginaire. On percevra aisément qu’aucune de ces justifications ne puisse rendre compte du réel car elles ne reposent que sur de vagues hypothèses. Infondées, elles demeurent en suspens, ne trouvant d’aire où reposer. Le problème vient en droite ligne du fait que, privés de signifiants stables (un arbre, un corps, un objet), aucun signifié (le sens manifesté par un signe) ne puisse émerger de ces tracés qui semblent vouloir affirmer la gratuité de leur parution.

   Il en est ainsi de l’abstraction qui ne dit rien de précis du propos qu’elle tient. Elle se présente telle l’énigme. Aussi bien pour l’Emetteur lui-même (le Peintre s’est-il peut-être laissé guider par son imaginaire ou son inconscient ?), que pour le Receveur dont le désarroi patent s’exprime, le plus souvent, par une incompréhension de l’œuvre. Le pouvoir de l’image excède ses propres capacités de conceptualisation.

    La difficulté, avec la proposition informelle, trouve sa source dans l’exigence de saisir le signifié en l’absence de signifiant stables, identifiés comme tels. L’être de l’œuvre est à percevoir immédiatement, sans recours à quelque substance, à quelque prédicat qui en cernerait la nature. Autrement dit l’essence ici posée vient à notre encontre dans le mouvement même de notre regard qui, en l’occurrence, est plus conceptuel, intellectif que lié aux habituels percepts avec lesquels on bâtit l’architecture du réel.

    « Entrer en non-figuration, non par les chemins formels, mais par la voie spirituelle», nous précise Georges Mathieu. C’est donc ici travail de l’esprit et de lui seul. Toute démarche sensorielle est largement dépassée car nous n’avons plus d’appui sur les objets auxquels nous nous référons. Sans doute, comprendre une œuvre abstraite, ceci s’inscrit-il davantage dans la genèse de cet art qui, de l’imitation de la nature jusqu’aux figurations contemporaines en passant par les règles de la perspective renaissante a subi une lente et profonde maturation qui en a déplacé sensiblement le centre de gravité.

   Toujours en arrière-plan du tableau que nous visons se glissent à bas bruit les paradigmes éternels au travers desquels toute esquisse plastique s’annonce selon des canons bien établis : règles de composition, lois perceptives, références à la nature et à son imitation, motivations du goût et racines classiques du beau, inscription inévitable au panthéon des références culturelles. Au sens strict nos attitudes esthétiques sont « formatées », ce qu’il convient d’entendre, non dans le sens frelaté actuel, seulement  en tant que « normativité » dont nos jugements sont affectés dès l’instant où une forme se présente à notre entendement. Nous lui attribuons, consciemment ou non, les prescriptions qui hantent nos mémoires à la mesure de leur prépotence. Nous ne sommes apparemment libres que de nous inféoder à leur régime, se crût-on à l’abri de leur toute puissance.

  

   En direction de l’abstraction

 

   Percevoir le propre de l’abstraction ne saurait résulter de l’examen d’une seule œuvre pour la raison plus haut citée de la présence diffuse de son signifié. La seule ressource pour en approcher la complexité se trouve dans l’examen de sa genèse au cours de l’histoire récente de la peinture. Dans ce domaine, d’une façon éminente, il est tout d’abord question de regard. Rien ne nous renseignera mieux que d’en saisir les émergences successives, lesquelles seront autant de critères explicatifs du schème qui en traverse l’évolution, en trace le sinueux parcours. « Ligne flexueuse » eut dit Léonard de Vinci qui, en son époque, s’adonnait au réel avec un rare génie. Sans doute plusieurs de ses œuvres, observées à la loupe, nous mettraient déjà sur la voie de ce non-figuratif qui pose tant de questions à notre époque en quête de sens. Pour les plus curieux des Regardeurs tout au moins.

 

   Monet ou le regard prismatique

In-formel

Le Bassin aux nymphéas

Musée d'art de Chichū (Japon)

Source : Wikipédia

 

      Pour les habitués des tableaux réalistes, un saut est à effectuer qui ouvre la dimension d’un autre monde. Prendre acte, par exemple, « Des Glaneuses » de Jean-François millet, ne nécessite aucune « conversion du regard ». Tout se donne dans le naturel qui convient à cette scène champêtre. Les personnages sont clairement identifiables, les plans sont étagés et différenciés. Les meules de paille sont des meules, le ciel un ciel, la terre cette matière que l’on pourrait toucher du bout des doigts. Ici la familiarité délivre une scène telle que l’on s’attendrait à la trouver au détour d’un chemin. Le regard est déployé dans toute son acuité, l’étendue est logiquement spatialisée, aucune zone ne relève d’un strabisme ou d’un quelconque défaut de vision. Le réalisme est cette configuration tellement en osmose avec ce que nous sommes, ce que le paysage nous offre que, d’emblée, nous nous trouvons de plain-pied avec son évidente formulation.

   Alors combien la picturalité initiée par Monet est troublante en son double sens d’astigmatisme et d’égarement introduits dans nos âmes. Nous sommes comme des enfants perdus en pleine forêt, bombardés d’ocelles mouvants dont nous craignons qu’ils ne menacent notre être. L’impressionnisme vertigineux du maître de Giverny nous arrache au réel rassurant du quotidien pour nous projeter dans un univers étrange où rien ne tient plus que cette infinie vibration qui gire autour de nous tel un essaim vibrionnant de couleurs, de matière diluée, à la limite, parfois de la fusion. De ce regard prismatique que nous adressons au tableau ressort comme une « inquiétante étrangeté ». Nous ne savons plus si nous sommes au monde selon les lois conventionnelles de la physique au bien si nos sens abusés ne nous ont pas déportés hors de notre raison en quelque lieu de magie opérante.

   Le plus troublant, sans doute, est ce décalage du point focal qui n’habite plus le subjectile lui-même mais son en-deçà ou bien son au-delà. En avant, en arrière, dans une spatialisation sans espace. Les nymphéas sont en sustentation. Ils sont ici et là-bas en une téméraire simultanéité. Ils créent une nouvelle profondeur. Ils décuplent la vision qui éclate selon des milliers de prismes dont aucun n’est tangiblement saisissable. Constatant ceci nous ne faisons qu’énoncer l’une des lois fondamentales de l’abstraction : l’entrelacs de ses signifiants, le brouillage des lignes, le gain de la couleur au détriment du dessin. Non avertis devant les « Nymphéas », pointant notre regard en un endroit précis sans autre référence que cette irisation des formes nous sommes sans amers, sans loi optique qui nous guiderait dans le sens d’une compréhension. Nous divaguons. Cette manière erratique est coalescente à la modernité. L’œuvre contemporaine nous dessaisit de nos fondations. En elle nous ne pouvons que nous perdre. Monet en a initié le prodigieux vocabulaire.

 

   Cézanne ou le regard kaléidoscopique

 

In-formel

La Montagne Sainte-Victoire

Musée de l'Ermitage - Saint-Pétersbourg

Source : Wikipédia

 

 

   Il suffit d’observer l’une des nombreuses variations au sujet de La Montagne Sainte-Victoire pour y déceler le bond qualitatif qui, depuis Monet, a été accompli dans le traitement du motif paysager. Ici ce ne sont plus des éclats colorés sortis d’un prisme diffractant la lumière mais d’infinies facettes se reconstituant selon l’angle de vision du Spectateur. Un œil collé à l’étroit orifice d’un kaléidoscope délivre de telles images d’une décomposition du réel qui, toujours en voie de ressourcement, n’épuise jamais la guise infinie de ses esquisses. Les détails du paysage s’effacent sous les traits du pinceau dont l’incision, la sûreté du geste plastique, substituent au relief la touche qui en constitue à la fois l’analyse intellectuelle et la synthèse représentative.

   Déjà se laissent deviner des réserves de blanc qui annoncent les non-couleurs de Mondrian. A la brosse tremblante de Monet qui fonctionne à la manière d’un sismographe, le Maître d’Aix substitue une brosse qui procède à de brefs attouchements  comme si les coups de pinceau tout droit venus d’un électroencéphalogramme voulaient déposer sur la toile, au plus près, l’intériorité mentale convertie en cette profusion sourde de sensations rehaussées des ressources d’un intellect aux aguets. L’inscription dans l’œuvre se donne à voir telle une tectonique cérébrale qui voudrait projeter au-dehors toute la richesse qui convulse et ne rêve que de fuser tel un magma hors du corset de la terre. Cette peinture est éruptive au sens où elle témoigne de forces internes se disant sous ces milliers de brèves impulsions colorées qui dessinent davantage un paysage mental qu’elles ne tracent la trame de la nature.

   La simplification des formes, les teintes contiguës que ne délimite nulle ligne, la souple continuité des motifs, la liberté de traitement, tout ceci configure les tendances de ce qui, plus tard, se nommera « informel », cet art qui exprime « des états de sensibilité » hors toute convention préalable. Ce sera au Regardant de construire dans le cadre de sa propre subjectivité ce pseudo-réel que l’artiste lui aura proposé comme possibilité à partir d’un traitement plastique situé en dehors de tout a priori.

 

   Le cubisme ou le regard polymorphe

 

 

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Le joueur de guitare

Pablo Picasso 1910

Source : Pinterest

 

 

   Tirant de Cézanne bien des leçons mais s’inspirant aussi essentiellement de l’art nègre, Picasso, créateur du cubisme, initie la révolution fondamentale qui bouleversera toute la conception des formes en peinture et en sculpture. Les célèbres « Demoiselles d’Avignon », les nombreuses esquisses qui en ont précédé l’émergence, constituent ce prodigieux laboratoire à partir duquel une vision du réel sera totalement métamorphosée. C’est comme si le regard, continuellement bombardé, devenait le lieu de constantes déformations, de ruptures, d’imbrications d’objets multiples, souvent indifférenciés, se posant tel un nouvel univers à déchiffrer. « Le joueur de guitare » de 1910 devient ce simple jeu de volumes, cet amalgame de figures géométriques, cette étrange mosaïque où la couleur devenue presque monochrome tend encore davantage à cette dissolution du visible, à cet entrecroisement dans lequel le signe devient quasiment indéchiffrable.

   Certes encore quelques physionomies d’objets apparaissent, vague tracé de la guitare que des éléments humains (bras, visage) entourent sans pour autant qu’une claire identité se dégage de cette représentation. Confronté à une telle image le regard se remodèle en permanence, devenant à son tour configurateur de formes à l’infini. Le prodige de cette peinture est son pouvoir de monstration qui ne semble guère avoir de limites. Une rotation de l’image d’un quart de tour dextrogyre livre un paysage où s’emmêlent des toits, où se dessine une sorte de village avec sa complexité architecturale.

 

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Le joueur de guitare

Application d’un quart de tour dextrogyre

 

   Le polymorphisme de l’œuvre est évident. Il contient en puissance une sémantique si étendue qu’elle peut s’illustrer dans quantité de registres différents. Si le Regardeur est décontenancé, il n’est nul besoin de chercher ailleurs la nature de son trouble. Multiplicité des mondes qui se croisent et tirent de leur rencontre une prolifération sensorielle proche du vertige. Grâce au cubisme analytique, à sa capacité d’éclatement, de dispersion, de pullulation, de fourmillement, Picasso ouvre la voie de ce que nous pourrions nommer « méta-figuration », voulant indiquer par là son inépuisable potentiel de ressourcement qui se situe autant dans le cadre de référence de l’œuvre qu’en dehors puisqu’un simple basculement de son espace ouvre de nouveaux horizons.  L’on perçoit bien que l’abstraction est proche, que le terrain de son apparition est préparé, le Malaguène se défendant cependant de faire porter son regard dans cette direction, lui le génie à la formation initiale si classique, académique. De toute façon le sol est ensemencé. Les graines muriront, germeront, les épis se dresseront qui sauront reconnaître l’endroit de leur provenance.

   S’il fallait apporter une preuve, une seule, aux Sceptiques, de la présence de l’informel, il suffirait de leur montrer cette Guitare du printemps 1913 peinte à Céret. Priver cette œuvre de son titre serait en montrer son caractère totalement abstrait.

 

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Source : Pinterest

  

   Robert Delaunay ou le regard rythmologique

 

   C’est à partir de ce qu’il est convenu de nommer « post-cubisme » que l’inflexion vers l’abstraction se caractérise de façon décisive. Comme s’il était nécessaire de se défaire du pouvoir d’attraction magnétique, du halo de fascination que le mouvement cubiste avait puissamment initié dans les sillages conjoints de Braque et de Picasso. Car si l’objet, la figure, le paysage demeuraient apparents dans ces œuvres, fût-ce à titre de trace, il convenait d’en abolir toute forme persistante afin de parvenir à une radicalité plastique qui ne s’affiliât à aucune source identificatoire. C’est souvent par un sursaut d’orgueil, une volonté de farouche autarcie que l’homme, s’arrachant à une trop lourde généalogie, trouve la voie d’une nouvelle liberté au terme de laquelle se fondent les voies novatrices d’un nouveau langage.

   Robert Delaunay est l’un des premiers jalons qui balisent cette voie exigeante. Considéré en tant que peintre cubiste, il n’aura de cesse de s’affranchir de ce pesant regard au cours de ses multiples expériences successives. Cependant son trajet en direction de l’informel fera l’objet de nombreux allers et retours, comme, du reste, tout artiste cherchant à s’extraire de ses propres recherches pour déboucher dans la pleine lumière d’un renouveau.

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Robert Delaunay

L'Équipe de Cardiff (1913)

Source : Wikipédia

 

 

   L’empreinte est encore visible d’un réalisme à l’œuvre dans des toiles comme celle de 1913, « L’équipe de Cardiff » ou bien ses « Tour Eiffel » de 1911 qui ne parviennent encore à se dégager de thèmes dont la vie fourmille et qu’il est tentant de transposer en peinture. Cependant un incontournable lyrisme s’y inscrit qui dit la puissance des joueurs, l’élévation majestueuse de la Tour qu’encadrent des immeubles aux allures bien trop « photographiques ». Or, pour bien comprendre de quoi il s’agit dans cette entreprise à haute valeur ajoutée intellectuelle, il faut s’enquérir de l’étymologie du terme « abstraction » dans son acception la plus matérielle, chirurgicale, donnée en tant que : « action d'extraire un corps étranger d'une blessure ». Or, dans le domaine plastique qui nous occupe, que s’agit-il donc d’extraire qui serait ce fameux « corps étranger » ? La réponse nous est donnée par l’Inventeur du simultanéisme qui se définissait tel un « hérésiarque du cubisme », le terme est assez vigoureusement connoté pour percevoir qu’il fallait du passé faire table rase afin que s’ouvre une ère nouvelle. Il devenait nécessaire d’abolir toute référence iconique, de poser à nouveaux frais une « perspective » radicalement différente en son essence. Le corps étranger était le réel lui-même. Dont acte !

   Delaunay accomplira cette tâche en deux directions significatives avec ses « Formes circulaires » et sa toile « Disque simultané », puis plus tardivement avec « Rythmes et rythmes sans fin » où rien ne paraîtra plus qu’une variation colorée en de multiples recherches chromatiques, où ne se montrera plus qu’une effusion de la lumière dont il traquera la moindre empreinte. Autant dire de l’ascétique, de l’impalpable, des grains de phosphène à l’état pur. Combien alors le Cubisme s’efface dans les brumes lointaines d’une figuration qui n’avait encore su faire son deuil de la représentation des catégories ordinaires de l’exister ! L’art procède par bonds. En voici un dont la nature essentielle ne saurait être remise en question. Le geste pictural a transité de la pâte lourde du réel pour se faire rythme, rayonnement de la couleur, fulguration de la lumière.

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Rythme (1932)

Source : Wikipédia

 

 

   Une habile synthèse nous est donnée de cet accomplissement qualitatif par Sonia Delaunay dans son Journal : " J'ai fini le livre de Dorival. À la fin de son livre il résume son premier volume en démontrant que toute la peinture de cette époque annonce une peinture s'éloignant du Réalisme, une peinture inobjective, toutes les peintures que nous connaissons ne sont que des balbutiements. Il est étonnant de compréhension et comme il est près de nous ! C'est la première fois que je vois quelqu'un de si loin et de si près. Dommage que Delaunay ne l'ait pas connu."

   « Peinture inobjective », la formule est décisive qui fait de l’objet un intrus, de la forme à l’état brut le lieu réel dont l’art doit se saisir afin de coïncider avec son essence.

 

   Vassily Kandinsky ou le regard cosmologique

 

   Il n’est que d’observer une des premières œuvres « abstraites » de Kandinsky pour deviner encore présents en elle des schèmes du réel dont tout créateur a bien du mal à venir à bout, tant les choses dont nous sommes entourées conspirent à nous rabattre sur l’environnement  qui nous est familier.

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« Avec l’arc noir » - 1912

Source : Le Spirituel dans l’art

 

   Certes ce tableau pourrait prêter à une savante argumentation sur la composition, les valeurs respectives des couleurs, l’architecture des formes, les correspondances musicales, les arrière-plans débouchant sur une optique spiritualiste de la peinture. Cependant, afin de retrouver l’une des évocations du début de cet article, jouons à nouveau à y découvrir quelque figuration signifiante. L’une des premières manifestations les plus visibles, comme bien souvent, consiste à décrypter des formes humaines. Ici, en rouge, un personnage dont l’arc noir représente la visière d’une casquette. Plus bas, à gauche, une autre silhouette coiffée d’un béret, qui pourrait nous faire penser à quelqu’un de craintif s’abritant derrière l’éventail de sa main. Son corps, dans le mouvement de la fuite ne pourrait que corroborer nos hâtives hypothèses. Quant au cercle rouge, comment ne pas y voir le soleil dans sa phase d’ascension zénithale ?

 

In-formel

Rotation du tableau à 180 degrés

 

  Une simple rotation de l’œuvre nous en aurait livré encore de multiples fantasmagories, à savoir deux faces aussi hilares qu’inquiétantes. Une colorée de bleu, diabolique, l’autre teintée de rouge sang délivrant la physionomie d’un pensionnaire échappé de quelque asile d’aliénés. Deux images d’une folie corrosive dont, bien vite, nous détournerons nos regards de manière à approcher l’œuvre de ce grand créateur avec un peu plus de profondeur.

 

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« Sur Blanc II » - 1923

Source : Centre Pompidou

 

 

   « Sur Blanc II » : Sans doute le titre doit-il en premier nous alerter. « Sur » indique une position par rapport à « Blanc » qui lui sert de support. Donc une résurgence de la vieille antinomie du fond et d’une présence qui y prend appui. Puis, de la toile, se montrent des forces à l’œuvre, des directions géométriques, des énergies telles celle cosmique ou bien de nature équivalente, ce désir si souvent mis en exergue par Kandinsky lui-même. Mais convoquer le cosmos ou bien le désir revient à convoquer le monde, ses figures physiques aussi bien que sexuelles ou spirituelles. Si l’effort du Maître du Bauhaus est évident quant à sa volonté de s’arracher à la force d’attraction terrestre, l’œuvre, quoiqu’exigeante, demeure en orbite, un œil rivé sur cette réalité qui partout lance ses filins et finit par dissoudre l’esprit dans une manière d’irrésistible fascination. L’abstraction est proche mais sa pureté demeure encore entachée de quelques règles « académiques », quelques canons anciens, quelques dogmes  qui la  retiennent de livrer l’entièreté de son être.

 

   Mondrian ou le regard essentialiste

 

In-formel

«Composition en losange avec deux lignes»

Source : Le Temps

 

   Ce que les autres peintres - Monet ; Cézanne et les Cubistes ; Delaunay ; Kandinsky -, avaient porté sur les fonts baptismaux de l’abstraction, Mondrian en accomplit la synthèse et en réalise la quintessence. Chez tous ses prédécesseurs dans l’ordre de l’informel, si l’intention était de dépasser tous les reliquats initiés par le naturalisme, l’imitation, la vraisemblance, l’esprit sans concession qui se nomme Mondrian le porte à son acmé. Dès lors plus de trace, fût-ce à titre infinitésimal de la courbe à connotation paysagère, de la teinte faisant signe vers la chair, du trait initiant un possible contour, pas même la tache de couleur pure, laquelle, interprétée à l’extrême, pourrait toujours rejoindre le rouge d’une lèvre, le vert végétal, le bleu céleste. Il faut donc partir de ce qui existait à titre d’essence - la vibration colorée des Nymphéas ; les motifs allusifs de la Sainte-Victoire ; la géométrisation du Joueur de guitare ; les Cercles rythmiques de Delaunay ; la cosmo-esthétique de Sur Blanc II -, afin de déboucher sur ce pur esprit qui dit la tension à la limite de l’épreuve picturale. Un autre pas eût été franchi et l’on aurait abouti à une œuvre peut-être encore plus radicale que « Carré blanc sur fond blanc » de Malévitch où encore, à titre d’empreinte, le jeu figure/fond joue, certes a minima, mais joue tout de même.

  

   Forme pour la forme

 

   «Composition en losange avec deux lignes» est cette épure de la vision qui a renoncé à tout type de représentation autre que la représentation elle-même, autrement dit la forme pour la forme. Comment mieux dire l’absoluité qu’à l’aune de cette exigeante et indépassable tautologie. Bien des principes philosophiques situés à la cimaise d’une pensée exigeante se résolvent par ce qui paraît n’être qu’une aporie, un tour de passe-passe, mais ne résulte jamais que des méandres d’une longue et fructueuse méditation. Car, avant de pouvoir formuler cette surabondance qu’est toute tautologie il est nécessaire d’en avoir étayé solidement les conditions de possibilité.

  

   Ascétique rhétorique

 

   « Losange » est cette pointe acérée tel l’Absolu qu’elle vise sans ambiguïté. Le carré repose sur l’extrémité de l’un de ses angles, subtil équilibre qu’un simple souffle pourrait compromettre. Le fond est ce blanc pur qui, loin d’attirer le spectateur à soi, le tient à distance. Le rapport des couleurs est cette dialectique sans concession qui n’admet nulle autre valeur que celle des opposés. Quant à la forme - si l’on peut encore l’évoquer sous ce vocable ambigu, chargé d’ordinaire de polysémie -, réduite à sa plus simple expression, ne figure que sous l’espèce de deux segments dont la jonction si périphérique disparaît presque dans son ascétique rhétorique. Tout ici est évacué des paradigmes qui fondent l’habituel pivot de toute picturalité. Nul recours au rassurant portrait, aux épanchements floraux de la nature morte, à la familiarité animalière, aux personnages mythologiques ou allégoriques, aux scènes historiques, aux concrétions de l’imaginaire.

  

   Univers monadique

 

   Tout ici est en tout sans qu’il soit besoin d’un addendum, d’une explication extérieure, d’une main étrangère agissant à titre de complément. Ici la complétude est atteinte d’emblée, ce qui veut dire que la forme est réalisatrice de son autogenèse (concept maldinien productif s’il en est), que nul regard venu d’ailleurs ne lui apporterait ou ne lui soustrairait quoi que ce soit. De quoi donc aurait en effet besoin la simple intersection de deux lignes, sa présence (non « sur » ce fond, qui serait encore spatialiser la perception, lui donner un point d’appui), mais « en » ce fond qui ne lui est ni support, ni réceptacle mais qui joue au même titre que ce qui vient en présence simultanément (nullement avant ni après, ce qui serait encore temporaliser, c'est-à-dire doter d’une existence alors qu’il ne s’agit que d’essences). Cette simple et rapide énonciation au sujet de l’œuvre lui attribue aussitôt une position singulière, la dote d’un univers monadique au sein duquel tout s’équivaut, tout tient en suspens, rien ne se crée ou ne dépérit, nul phénomène de corruption ne saurait s’y inscrire. On croirait avoir affaire au ciel des Idées Platoniciennes où la règle du fixe l’emporte sur celle du variable, du fortuit, du toujours renouvelé.

 

   Totalité close sur elle-même

 

    Evoquant cette superbe autonomie, de facto nous postulons une infinie liberté puisque chaque élément de la « composition » ou plutôt de la « manifestation » est un pur avènement de soi, donc inaltérable, inaliénable, son enceinte monadique la mettant à l’abri de toute hypostase qui en ruinerait l’essence. Totalité close sur elle-même elle ne nécessite nulle autre « conscience » que la sienne pour se connaître et rayonner à partir de son être. Pour cette seule raison, visée ou non par quelque regard elle n’en demeure pas moins identique à ce qu’elle est : une pure forme jouissant de soi. Elle a définitivement aboli le Tout Autre que soi puisque son principe autosuffisant lui assure sa propre éclosion, le surgissement de son épiphanie.

  

   Une manière d’autisme

 

   Si la notion de « cadre » s’avérait essentielle pour les œuvres dites classiques, isolant le sujet des tentatives de dissolution dans le réel proche (rejoindre le portrait, le paysage, le thème mythologique), rien dans l’abstraction ne court le risque d’une confusion par contiguïté en raison même d’une singularité qui les confinerait à une manière d’autisme. Peut-être, seul le sujet autiste est-il libre au seul motif que le Monde est Son Monde. Il n’y a nulle séparation mais seulement osmose, fusion, intégration simultanée des parties dans le tout. Il suffit de voir un artiste schizophrène à l’œuvre pour comprendre immédiatement que l’environnement proche sur lequel il agit, ses objets de prédilection, font partie de lui tout comme il fait partie d’eux. Bien évidemment, dans ce contexte, le terme de « « liberté » devra s’entendre sous sa connotation hautement ontologique, à savoir manière d’être et non position sur une échelle éthique.

 

   L’abstraction visée à l’aune de l’œuvre réaliste

 

 

In-formel

Des Glaneuses, Musée d'Orsay

Jean-François Millet

Source : Wikipédia

  

   Violence faite à la forme

 

   L’une des caractéristiques du tableau réaliste, c’est bien évidemment de se référer au réel. Et comment s’y réfère-t-on ? Tout simplement en sortant du cadre de l’œuvre et en rejoignant par le biais des motifs qui y figurent des équivalents situés dans l’expérience. Si la démarche de l’art abstrait se donne telle une pure intellection, un appel au concept, une épreuve d’idéation, le mouvement initié par le réalisme, tout imprégné d’empirisme plonge ses racines dans la plus entière concrétude. Complétude contre concrétude. On saisira ici combien ces démarches s’opposent dans leur esprit. L’in-formel (accentuons-en le sens grâce à l’interposition d’un tiret) est nécessairement une violence faite à la forme. Il faut imprimer une torsion à ce qui est connu, faire basculer ce qui tenait de soi sous la loi de la pesanteur, de la logique de l’horizon, des relations entre les choses, puis, à la faveur d’un chiasme introduire de l’inconnu, de l’étonnant, du déconcertant. Les polarités habituelles disparaissent, les ensembles signifiants éclatent en mille fragments, le spectre se décolore, les relations figurales se réalisent selon de nouveaux schèmes. C’est tout un univers qui se déploie avec sa mécanique propre, ses lois perceptives, ses rythmes et ses tempos jusqu’ici ignorés.

  

   Réalisme : solution de continuité

 

   Mais considérons le tableau réaliste de Millet. Il se donne à voir telle une scène de théâtre dont on aurait installé les tréteaux, ici,  devant nous. Aussi bien nous pourrions, à titre de glaneurs, y figurer sans que cette irruption pose problème car nous serions les égaux de ces femmes occupées à leur tâche. Le tableau réaliste est, par définition, ouvert. Il n’est nullement retranché dans une autarcie qui l’isolerait du monde ambiant. Tout fait sens qui peut être rapporté au monde extérieur et c’est bien pour cette raison que sa facture est « réaliste ».

   Nous voyons ces glaneuses et nous pensons à la demeure qui, bientôt, sera leur havre de paix. Nous saisissons les épis et déjà le froment se présente, la farine douce, le pain chaud à peine sorti du four. Nous observons les meules de paille au loin et ce sont les hommes qui apparaissent, « les travaux et les jours » qui se laissent deviner. Ainsi du paysage s’ouvrant sur d’autres paysages. Ainsi des ouvrages, du ciel, de la terre, de l’eau sans doute présente à proximité. Ce monde-ci de la toile, ce monde-là de la vie sont en étroite correspondance ; l’un appelle, l’autre qui lui répond. Un peu à la manière des poupées gigognes, un fragment de réel s’emboîtant en abîme dans un autre fragment. Jamais le tableau réaliste ne nous déconcerte. En quelque sorte il est notre naturel prolongement. Tant et si bien que la toile pourrait se confondre avec le réel à la manière d’un trompe-l’œil que nous ne nous en serions même pas aperçus. L’homme, l’œuvre : une solution de continuité, deux sites communiquant de plain-pied.

 

   « Sans titre » de Marcel Dupertuis - Seconde approche

 

   Si, à l’évidence, l’effort de cet article s’est préférentiellement porté sur les différences de nature opposant réalisme à informel, il convient maintenant d’en renforcer la compréhension à partir d’un parallèle établi entre « Des Glaneuses » et « Sans Titre ». (NB : « Sans Titre », combien ce « défaut » de nomination nous introduit, d’emblée, dans l’espace libre des inatteignables, ce qu’est toute abstraction en son essence).

  

   Ordre rhizomatique du réel.

  

   Chez Millet les significations sont données d’emblée à partir de la scène du tableau qui diffuse son être à l’ensemble des communautés homologues qui parcourent le quotidien. Nous avons déjà montré comment transite, de linéament en linéament, un contenu en direction de son analogon : l’épi, la farine, le pain et par voie directement extensive, le foyer, la famille, l’inclusion dans une vie sociale, l’appartenance à une présence universelle. Le sens, ici, progresse à la manière dont un tapis est tissé de l’entrecroisement de ses fils, une réalité entraînant une réalité contiguë. Jamais de rupture, jamais de hiatus, les sèmes s’enchaînent avec la même souplesse que met un glacis à unifier les éléments épars d’une composition.

   Cette constatation calquée sur le mode langagier nous oriente à y reconnaître l’effectuation même de la parole. Les motifs de l’œuvre communiquent sans césure, créant par leur rythme propre la fluence du discours verbal, lequel déroule sans interruption les associations lexicales qui relèvent de la pure logique syntagmatique. Observant « Des Glaneuses » nous pouvons facilement initier le parcours d’une fable prenant sa source dans le sol nourricier de la toile puis la transposer en d’autres lieux, en d’autres temps, sans qu’aucune contradiction ne vienne perturber la trame de notre fiction. Le recours à la métaphore végétale nous aidera à saisir ce fonctionnement interne.

   Les diverses textures de la toile se lient et se déplacent selon le mode du rhizome, à savoir ce réseau souterrain horizontal qui éploie son règne à même une profération continue. Il y aurait comme une symphonie mondaine initiée par la réalité même de la peinture, chaque point local trouvant sa correspondance dans un point d’univers qui constituerait, en quelque sorte, son équivalence.  Ainsi de la glaneuse qui, par-delà l’espace et le temps, rejoindrait la longue cohorte des travaux de la terre par lesquels l’homme se porte en avant de son être. Ce qui est à percevoir dans l’amplitude de ce mouvement ininterrompu, c’est la participation du singulier à l’universel. La toile ne demeure nullement dans son cadre mais l’excède toujours par un continuel élan qui la déporte de soi et ne l’accomplit qu’en raison de cette transitivité. Le réalisme justifie le réel qui, en retour, l’autorise à paraître. Autrement dit, c’est parce qu’il y a du réel que le réalisme peut se montrer en sa plus exacte manifestation.

  

   0rdre arborescent de l’abstraction.

  

   Le mode d’être de l’informel prend le total contrepied de cette donation mondaine dont le tissu paraît pouvoir s’étendre infiniment sans qu’aucune limite ne lui soit jamais imposée. Sans doute un problème de fond porterait sur le degré de liberté du réalisme toujours inféodé à une esquisse avec laquelle il jouerait en écho. Poser le problème de cette façon revient à faire surgir la question majeure de l’autonomie. Vue sous cet angle, l’œuvre de Marcel Dupertuis s’affranchit de toute contrainte - ce qui est le propre de l’abstraction -, et ne réfère à rien d’autre qu’elle-même. Son énergie, son vocabulaire plastique, ses décisions formelles, la manière dont elle se donne à voir, tout ceci rompt avec l’idée d’aliénation, tout ceci profère la dissolution de quelque entrave que ce soit. L’abstraction est jouissance de soi ou bien n’est pas.

  Si la parole était l’aspect langagier du réalisme, ici c’est la voix qui s’impose, par brèves émissions, par interjections, onomatopées, coups de cymbales résonnant dans le pur espace de l’accompli. Chaque son suffit à établir le cercle de sa profération. Chaque forme procède à sa désocclusion. Nul besoin d’une cantate à plusieurs voix, nul besoin d’une polyphonie. Chaque émission vocalique, une brève dans cet éclat rouge suspendu dans l’absolu, une longue pour ce fragment en forme de sinusoïde et tout est offert comme cet unique libre de soi, cette décision n’appelant nulle altérité, ce noyau de franc autisme affirmant la puissance de sa royauté.

   C’est bien pour cette raison intensément monadique qu’une œuvre abstraite ne se peut jamais comparer à telle autre œuvre abstraite. Viendrait-il à l’idée de mettre en relation le premier cri de l’homo sapiens (cette pure abstraction) et celui poussé aujourd’hui (cette autre abstraction) par l’homme archaïque du bush australien ? Comme s’il s’agissait uniquement de communication, de message lancé au-dehors de soi par ces concrétions minérales non encore totalement investies d’un mode de relation sociale ? Non. Chez le primitif le cri est pur cri de soi, extase de son être hors de la gangue matérielle dont il émerge à grand peine. Le cri pour le cri comme chez Munch. L’in-formel franchissant la barrière de chair, le son fendant la coque du réel, y traçant l’espace du tragique.

    Oui du tragique dont, à son corps consentant, toute œuvre non-figurative est le vivant et terrible emblème. Regardant « Losange avec deux lignes » ou bien « Sans Titre » à quoi donc se rattacher sinon à l’immense solitude humaine qui sonne le glas de l’être ? Orphelins de toute forme directement signifiante nous avançons dans la nuit de l’angoisse, nous progressons le long de l’abîme, autrement dit nous assurons notre liberté. Toute liberté est lutte, combat éthique contre soi, dépassement de cette bestialité originelle qui, encore, s’agite sous la ligne de flottaison avec ses assauts limbiques, ses entailles reptiliennes.

   Ce que l’œuvre réaliste nous tend à foison, cette terre, ce ciel, cet homme, cet objet, voici que l’abstrait nous le retire nous laissant seuls face à nous, face au monde, cet horizon de l’incompréhensible en son mystérieux foisonnement. Ce qui est paradoxal ici, c’est que nous sommes démunis en même temps que comblés puisqu’il ne dépend que de nous d’avoir les cartes en mains : c’est là le devoir de l’homme face à sa propre liberté. Il est SEUL à être en cause. Il est cri, il est forme, il est jet de soi en direction de l’être.

   Mais nous parlions d’arborescence. Oui, cri, forme, éléments cellulaires sans vocation particulière, sans horizon différencié (le réel, lui, est toujours différencié), tout s’élève de soi dans le ciel vide de l’œuvre telles ces flammes, ces torches gagnant l’espace, tels les fiers peupliers, tels les cyprès-chandelles (ces dagues de la Mort - une abstraction de plus), tels ces menhirs aux décisions verticales, ces indéfectibles et singulières présences qui ne vivent que d’elles-mêmes, pour elles-mêmes en relation sans doute lointaine, par nature, mais non en pensée, avec les cercles de Delaunay, les explosions cosmiques de Kandinsky, les éclatements blancs de Cézanne, les arêtes vives du Cubisme, les lignes orphelines de Mondrian.

   Tout ce qui transcende le réel est nécessairement affecté d’une rigueur abstractive, d’un ascétisme formel puisque le ciel qui attend est cet invisible tutoyant la massive concrétude terrestre. Si le réalisme pouvait envisager dans le champ de sa présence la lourdeur, la massivité du dolmen, l’abstraction elle, en apesanteur, ne pouvait que faire se dresser le mégalithe poussant son cri en direction des étoiles. En mode linguistique, tout ce qui faisait sens à se situer dans le syntagmatique du réel, s’allège ici de toute pesanteur pour gagner la spontanéité du paradigmatique. La phrase réaliste à l’ample période cédant la place à la cavalerie légère du mot isolé, chacun d’eux traçant dans le derme de l’œuvre ce sillon pareil aux cercles initiés par la chute d’une pierre dans l’eau.

   « Sans Titre » joue cette subtile et unique partition du surgissement paradigmatique, mot à mot, coup de cymbale après coups de cymbale, gouttes infiniment suspendues dans le cercle d’un puits. Ce n’est bien sûr que par défaut que nous convoquons ces métaphores sensibles qui ne feraient que nous égarer sur le chemin semé d’embûches du réel, lequel en raison de ses solutions toujours visibles, cette meule de foin, ces jupes brunes, ce ciel taché de blanc sursoit à nos propres décisions et nous installe dans l’infini verbiage du monde.

   Seul le silence peut proférer à l’aune d’une liberté puisqu’il est gros de réserves latentes que notre conscience actualisera afin de se connaître et de se porter dans le chemin de l’ouvert. Or, à le frayer, nous sommes SEULS, ce qui en fait la beauté et constitue une redoutable épreuve. L’existence est cette tension, cette position de non-repos qui nous met au danger de nous-mêmes si nous ne nous mettons en quête d’en déchiffrer la constante énigme.

 

   Position de « Sans Titre » dans la galaxie picturale.

 

   « Sans Titre » ne convoque ni le prisme visuel des nymphéas où les motifs floraux jouent en mode complémentaire ; ni la vision victorienne de Cézanne dont les motifs dissociés visuellement finissent par s’imbriquer ; ni l’éparpillent spatial du Cubisme au terme duquel un objet se donne comme la forme à recevoir ; ni le concept circulaire d’un Delaunay qui contient à titre de trace l’évocation de quelque réalité ; pas plus que la perception cosmique de Kandinsky allusive du microcosme humain.

   « Sans Titre » est foncièrement IN-FORMEL, c'est-à-dire détaché du réel sensible. A  l’instar de Mondrian et peut-être d’une façon encore plus radicale il vise un essentialisme dont la traduction plastique est ce qui émerge de l’idée, du concept, de la sphère intellective dès l’instant où le pinceau appose sur la matière du subjectile ces empreintes, ces mots qu’il faut bien consentir à prononcer - ils ne sont que des atténuations du cri -, si l’on veut donner à la liberté de créer quelque assise au terme de laquelle elle se rendra visible. Nous regardons « Sans Titre » et nous demeurons face à NOUS. Rien qu’à NOUS.

 

 

 

 

 

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8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 08:49
Egarée parmi les hommes

                     « Will finds the way »

                     Œuvre : Dongni Hou

 

 

 

***

 

(Version 2 sur une image déjà écrite)

 

 

***

 

 

  Oui elle nous émeut cette minuscule vie en partance pour soi. Où pourrait-elle donc se diriger sinon au lieu de sa propre patrie ? Que fait-elle ici, au cœur de la nuit, dans cette vêture si native qu’on la croirait tout juste sortie des limbes ? Pourrait-on être plus égarés, plus dénués qu’elle en cette flaque de matière noire qui refuse de dire son nom. Si obscur, si dense tout autour d’elle que l’on croirait avoir affaire au nul et non avenu en sa consternante dimension. C’est comme si le langage n’existait pas encore, que le poème était à naître, dissimulé en quelque coin secret de l’univers. La regarder simplement, cette Touchante Enfant, et déjà l’on habite son corps d’angoisse primordiale, archaïque.

   C’est un minuscule grain quelque part dans le vaste concert de l’univers, un secret qui pour l’instant ne saurait procéder à son intime dépliement, une voix serrée dans le tunnel de la gorge, une plainte si mutique qu’elle ressemblerait au sourd craquement des feuilles mortes dans la rigueur déjà automnale. A moins qu’il ne s’agisse des premiers signes du froid, des atteintes des frimas en leur commencement? Alors tout est gelé qui se réfugie dans des langues de glace, des étoiles de givre. On redoute la gelure, on anticipe la mort, on serre ses poings de chair dolente, on se fait minuscules tels la diatomée au creux de sa nacelle de perles, on évite de bouger. Se faire remarquer reviendrait à mettre en branle le combat immémorial du monde. Et l’on serait au risque de connaître une vérité, une terrible vérité.

 

Oui, LE COMBAT IMMEMORIAL DU MONDE

 

   Ouvrez donc vos oreilles aux couleuvrines partout dissimulées qui crachent leur poix visqueuse, boules ignées qui auraient tôt fait de vous reconduire au Néant dont vous provenez. Et ne faites donc pas les malins, pensant tout connaître des rouages complexes de la logique, des arcanes de la philosophie, de la magie des laborantins alchimistes. De la pierre d’or surgissant de la matière vile vous êtes bien loin. Regardez donc vos mains, vous les humains qui parcourez les chemins du Rien, elles ne sont que des battoirs de plomb qui vous disent, en termes métaphoriques, la lourde pesanteur du genre humain.

   Oui, c’est une vérité d’expérience, les hommes vivent sous le principe de la gravitation qui n’est que la mise en musique de la chute des corps. De leurs masses d’abord, lesquelles identiques à celles des risibles culbutos oscillant  sur leurs arrière-trains de façon si étrangement rythmique, ces masses donc, on les croirait éternelles. On peut toujours penser ceci, se rassurer à l’aune de sa fierté naturelle, en appeler au souverain principe de raison, faire des galipettes, des ronds de jambe et prendre ses singulières simagrées pour argent comptant. « Tu parles d’une rigolade », aurait dit mon Oncle qui ne croyait qu’à la bonne chère, à la pitance abondante et aux aventures amoureuses qui lui rendaient la vie douce telle une soie tout droit venue du fascinant Orient.

   Regardant le ciel criblé d’étoiles, lui le Viveur-d’immédiat et de contentement sans anicroche aurait tout juste pris le contrepied de ce bon Kant qui énonçait doctement :

   «Deux choses remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je les vois devant moi, et je les rattache immédiatement à la conscience ».  

   Eh bien, voyez-vous, pour mon Familier, la conscience c’était de la matière directement accessible, du comestible à proposer à ses papilles, du feu à allumer dans la cheminée pour y concocter quelque savoureuse grillade.

   Non je ne l’ai nullement oubliée la Petite Vie qui avance à tâtons sur le chemin ourdi de sombres manigances. Je l’ai d’autant moins reléguée aux calendes grecques que, pensant à elle, à son avancée parmi les ombres, j’ai, à l’instar de Kant, (mais non rationnellement, non intellectuellement), éprouvé cette profonde émotion, la vraie, la palpitante, celle qui serre le cardia, celle qui vous donne des arythmies, trempe vos mains de sueur, instille dans l’eau de votre corps, dans les marécages de votre lymphe, une brutale et bestiale envie de la porter au-dehors, toute cette énergie violemment contenue, pareille à la conscience qui serait devenue brusque raz-de-marée, irrépressible tsunami, qui déborderait le cadre de votre pensée, qui voudrait se dire en tant que la forme la plus aboutie de cette marche à l’aveugle, avec, au bout du bras, ce mince lumignon, cette si fragile étincelle que le moindre souffle de votre respiration pourrait réduire à néant tous ses vains efforts, ses infructueux sauts de puce afin de s’extraire de cet absurde qui, partout suinte et obombre les parois primitives de la grotte humaine.

   Le soir, avant de vous coucher, de confier votre destin à Hypnos, sortant sur l’aire lisse de votre balcon, inclinant votre nuque en direction du ciel, qu’y voyez-vous qui pourrait vous rassurer infiniment sur votre terrestre trajet ? Une pluie de comètes, une fulguration de météores, le sillage évanescent d’une nuée d’étoiles, les signes hiéroglyphiques des astres qui témoigneraient, pour vous, juste pour vous, de votre course parmi les vastes allées de l’exister ? Qu’y voyez-vous si ce n’est votre propre et inépuisable questionnement réverbéré par l’immense dôme glacé qui vous tient lieu de reposoir. Les étoiles vous fascinent. Les constellations vous appellent à entonner la belle et inépuisable Musique des Sphères. Andromède, Alpha du Centaure, Cassiopée, Couronne boréale et australe, Hydre mâle, Scorpion, Serpent, Microscope, Lyre, Lynx ne sont que vos propres yeux que vous avez lancés à la conquête de l’infini afin que cet infini vous rassure et vous dise les lignes de votre quadrature, ici, en tel lieu, en tel temps, de manière à ce que votre angoisse enfin arrimée n’erre sans cesse et vous fixe à demeure, vous attribue un foyer, vous fasse le don d’un point focal qui serait un baume pour votre âme, une sublime ambroisie pour votre esprit.

   Parlant de vous, parlant d’elle la Petite Perdue dans le corridor du monde, parlant de moi, parlant de tous les Existants nous ne faisons que brasser des volutes d’air qui se dissolvent à peine sorties de nos bouches serties d’angoisse. Car nous parlons POUR RIEN. Car nous ne proférons même pas pour nous puisque, condamnés par avance, nous ne pouvons propulser de chaînes de mots qu’à les projeter dans un puits sans fond dont même l’écho ne nous est pas perceptible. Déjà, du fond de sa conscience en voie d’efflorescence, la Petite Porteuse de Lumière tient au-devant d’elle le fanal qui dit la fermeture, l’occlusion à jamais, les cathédrales de ténèbres qui toujours nous cernent et nous reconduisent aux questions métaphysiques sans fin. « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », selon la célèbre formule de Leibniz. Elle qui avance dans l’épaisseur de la nuit, elle qui ne discerne RIEN  que sa minuscule lanterne, elle qui ne sait où elle va, elle qui demande à connaître mais ne connaît pas encore, elle fait la seule découverte qui soit : celle du NEANT.

  Léo Ferré disait : « A force d'en parler, le néant finit par avoir de la consistance », qu’on pourrait facilement parodier sous la forme « A force de le chercher, le néant finit par avoir de la présence ». Voyez-vous combien il est étrange de parler de Rien, de Disparition, de Finitude (avec des Majuscules s’il vous plaît !) alors que notre propos vise une toute Jeune Vie en train de s’épanouir. Mais c’est simple logique, simple principe biologique que d’énoncer un tel truisme. Toute graine porte en elle le germe de sa propre mort. C’est ceci et RIEN QUE CECI que nous dit cette belle image allégorique dont l’épilogue pourrait comporter l’énoncé lapidaire :

 

NE CHERCHE POINT TU NE TROUVERAS PAS

 

   Or, qu’est donc une quête sans objet sinon la rencontre du RIEN. Les chercheurs d’or de l’Ouest américain ne se munissaient de leur batée, de leur pelle et de leur courage qu’animés de la fièvre de l’or dont pas un seul instant ils ne doutaient qu’ils récolteraient les pépites de la gloire et de la richesse. De même l’amant sur la trace de son amante. L’action de chercher est toujours assortie d’un but, faute de quoi elle bascule dans le tragique du non-sens et s’annule à même son évocation. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître à nos yeux perclus de cécité, rien ne se donne jamais qu’au prix d’une perte. Que serait la valeur d’une quête, fût-elle amoureuse, artistique, intellectuelles, spirituelle dont on connaîtrait à l’avance les subtils arcanes ? Mais ce serait tout simplement donner à l’absurde ses lettres de noblesse. Se trouver immergé dans le lac de la nuit et, déjà, posséder le jour qui va suivre, en savoir la trame, non seulement ôte toute poésie à notre aventure terrestre mais la situe telle l’impossibilité de rêver, de s’agrandir de son propre imaginaire, de transcender le temps présent afin que quelque chose comme un futur se possibilise et vienne à nous selon les milliers de facettes de notre fantaisie, de notre invention, de notre ressource à créer du nouveau, à projeter des hypothèses. Ce qui rend notre mort à la fois gérable et intéressante consiste seulement dans le fait que cet événement est une pure hypothèse dont ni le jour ni l’heure ne nous sont familiers. Le seraient-ils et alors serait énoncée l’idée insoutenable de l’inadmissible, toute épée de Damoclès ne devenant possiblement réelle qu’à être le pur jouet d’une illusion.

   Le bonheur ne s’atteint jamais qu’à être le résultat émergeant du Néant, se hissant du Rien, se haussant une coudée au-dessus du Zéro. En serait-il autrement, le bonheur nous serait-il promis d’avance, tout entouré de faveurs, il ne serait qu’un vulgaire miroir ne reflétant que sa propre insuffisance. Il faut un effort, une douleur, parfois une souffrance de manière à ce qu’une joie se présente et illumine notre âme au sens le plus roturier du terme. Cet immense horizon qui débouche sur le plateau courbe de la mer, nous n’en tirons un réel plaisir qu’à l’aune de cette dune qui, jusqu’au dernier moment, en soustrayait à nos yeux la majestueuse présence. En serait-il de même pour la sublime Mort qui, jusqu’en notre dernière heure précédant notre trépas se réserverait pour l’ultime cérémonie ? Ne parle-t-on pas du « baiser de la Mort », bien évidemment  au second degré, avec la sérénité de ceux qui se pensent hors d’atteinte. Sans doute, mais notre dernière amante sera bien cette Noire Allégorie qui n’ôtera son voile que post-mortem. « Requiescant in pace », selon l’habituelle formule liturgique. « Le plus tard sera le mieux » aurait dit mon Oncle, dont tout le monde aura compris qu’il était un Adepte du Jardin d’Epicure et de ses friandises pendues comme des berlingots et des bêtises de Cambrai aux branches basses d’un terrestre Paradis.

   L’habile représentation de Dongni Hou nous livre cette Esseulée au mitan d’un noir de suie, portant avec toute la grâce que requiert la fleur de l’âge, ce minuscule diamant qu’est toute lumière, en robe de nonne ou bien de communiante, infiniment fragile, perdue dans cet immense chaudron nocturne qui résonne de tous les bruits d’une humanité aux abois, de tous les drames humains qui essaiment leurs rictus aux quatre horizons de la Terre, genre de noviciat ne pouvant se terminer que par la découverte effrayante du loup tapi dans la meute de buissons, repas assuré pour quelques jours. Mais où est donc Mère-Grand ? Mais où sont donc la galette et le petit pot de beurre ? Bientôt la charmante Petite Innocence tirera la chevillette, la bobinette cherra et le loup la mangera. De Perrault à Dongni Hou, toujours la même histoire éternellement recommencée. C’est toujours le Loup qui dévore la Fillette. C’est toujours la Mort qui boulotte la Vie. « C’est juste pour de rire », aurait dit mon Oncle, lequel avait plus d’un tour dans son sac, l’on s’en sera douté !

   « Au moins tu rigoles, au plus t’es triste », tel aurait été son épilogue, lui qui tutoyait volontiers le calembour provençal et son infatigable logique. Que sa philosophie cousue de bon sens repose en paix. Puissions-nous en saisir une once afin que, rassurés sur notre infinitésimale importance, le fait de nous absenter définitivement ne nous apparaisse qu’à la façon de l’ultime pirouette, du dernier saut comique faits sur une scène de théâtre, peut-être celle des « Trois Baudets » ou bien des « Deux Ânes ». Comme ces gentils équidés nous nous entêtons à avancer, tête basse, engoncés dans nos certitudes, ignorant le ravin qui, par delà la colline semée d’herbe verte, nous tend ses bras et ne rêve que de nous conduire dans la suite nuptiale ménagée à notre intention. Savons-nous, au moins, qui sera l’Epousée ? Nous avons tant de hâte à en rejoindre l’éprouvante volupté ! Tant de hâte !

 

 

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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 08:31
Trouver le chemin

               « Will finds the way »

               Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

Qui est-elle l’Esseulée

Perdue dans la toile endeuillée de la nuit

Qui est-elle

Le sait-elle au moins

Car jamais l’on ne connaît

Ses propres contours

L’on ne saisit la ramure de son esprit

Il fait si sombre dans les avenues venteuses

De l’exister

Le ciel a bu ses étoiles

Les montagnes sont couchées

Dans leurs massifs de pierre

Les océans au loin flottent

Dans leurs rumeurs marines

Au-dessus des abysses où dorment

Les grands poissons aveugles

 

*

 

Y a-t-il quelqu’un sur Terre

Qui saurait l’étrange de cette navigation

 À vue

L’on n’entend même plus le bruit

De sa propre respiration

Parfois cela fait comme un bruissement d’insecte

Le gonflement de carton d’une chrysalide

Puis tout retombe dans un mortel ennui

La Fille

La Petite Fille

L’Exilée Majuscule

Dans sa robe de communiante

L’Egarée si touchante

Vers quels horizons vogue-t-elle

Quel destin l’appelle donc

HORS de soi

 

*

 

Oui HORS

Car IL FAUT SORTIR

De sa monade

De sa ruche au riche pollen

De sa lumière de nectar

Du moins nous le dit-on

Parfois avec véhémence

Comme s’il y avait danger à la fréquentation

 De son propre territoire

Donc faire éclater ses murs de mâchefer

Etre au plein jour de soi

Dans l’immémoriale clarté de l’être pur

Du devenir en sa plus efficiente réalité

 

*

 

Le REEL le REEL c’est ceci qui nous vise

Comme l’on viserait un condamné à mort

Comme l’on viserait la gorge épanouie d’une Belle

La corolle de porcelaine d’une rose

Autrement dit d’inatteignables contrées

Le réel est une imposture

Il est toujours où on ne l’attend pas

Jamais où on le souhaite

 

*

 

Tout autour de la Petite Créature

 Qui se nomme Fille

Le lac de la nuit a étendu ses ailes

Reconduisant la minuscule forme

 À son plus touchant effacement

Effacement oui car

Tout toujours se gomme

Tout toujours subit l’érosion

Tout toujours endure les morsures

De la solitude

Les violences  du Mal

Qui sinue

Ici et là

Parmi les milliers de pattes du peuple hagard

Du peuple qui se rassure de sa consistance

De chenille processionnaire

Mais une patte n’est jamais

Qu’une patte

Non le millier d’autres qui s’agitent

Chacune pour son compte

Chacune jusqu’à son propre délitement

Il ne demeurera en dernière instance

Qu’un monticule indistinct

Une flaque

Un marigot

Que les crocodiles du Temps

Viendront dépecer

De leurs dagues blanches

Puis ils iront dormir sur la rive

Au creux de leurs rêves de sauriens

 

*

 

De SAURIENS

De SORS RIEN

Vois-tu Petite Vie en constate expansion

Parfois faut-il procéder simplement par homophonie

Afin que les choses s’éclairent

Tu ne SORS DE RIEN

Surtout pas de toi

En toi tu demeures

Le monde est autiste

Tu es autiste

Je suis autiste

Nous sommes autistes

Et ainsi à l’infini de l’exister

Chacun vit pour soi en soi à l’intérieur de soi

(Oui je sais les thuriféraires

Les moralistes à la petite semaine

Les bourgeois amateurs

D’une infusion de moraline

Les bien-pensants

Les tartuffes

Les calotins

Tous les ci-devant nommés

Qui ne vivent que d’aumônes

Et de prêchi-prêcha

Pesteront contre tant de mépris

du Genre Humain

« Voyez l’Autre existe

Voyez comment il vient roucouler

 Et manger dans votre main

Le pain de la générosité »

« Mon-cul la générosité vitupère Zazie

Y a que des intéressés

Des profiteurs

Des opportunistes

Y frappent à ta porte

Quand ils sont dans le  besoin

Et te la claquent au nez leur porte

Dès qu’ils ont leur aise

Leur fauteuil au coin du feu

Un gentil petit magot à la banque

Ou planqué sous l’oreiller »

 

*

 

Et du reste nul besoin de convoquer

La Petite Poupée du Queneau

La délurée de la langue

La diseuse de vérité arsenicale

Il n’y a nulle communication

 Sauf quelques comiques allégeances

À ce qu’on nomme avec une emphase certaine

ALTERITE

« Altérité-mon-cul eût dit Zazie

Proférant en ceci l’une des plus ultimes vérités

Qui se puisse jamais atteindre

Sur cette Planète au Bleu qui vire à l’arc-en-ciel

An boueux

Au jaune de chrome

Au dégénéré

Tant les hommes s’en moquent

De la gentille balle

Qui roule sous leurs pieds

 

*

 

Sais-tu gentille Chercheuse de Vérité

Il n’y a guère que ceci qui vaille

Sur cette coquille de noix

Qui vogue vers l’infini

Avec sa charge de badauds

Tu es pareille au bon Diogène

Qui criait à l’encan

Lumignon au bout des doigts

« Je cherche l’homme

Je cherche l’homme »

Or l’homme-en-soi

L’homme pur cristal

De lui-même

L’homme porté par

Sa propre transcendance

Toujours sombre dans la première

Immanence venue

Le corsage d’une Belle

Le lucre au bout d’une juteuse activité

Le jeu qui fait tourner ses boules d’ivoire

Et ses roulettes dans les Casinos

Qui sont la seule réalité

Qui nous soit accessible

LA SEULE

Nous sommes des matières

Fascinées de matérialité

Nous sommes  matérialistes jusqu’au bout

De notre logique la plus exacte

Nous sommes des paquets d’atomes

Cherchant d’autres paquets d’atomes

Afin que forniquant de concert

Nous puissions renouveler

L’engeance claudicante

En vue de sa possible éternité

 

*

 

Mais revenons au Casino

En sommes-nous jamais partis

Avançant dans la nuit de l’être

On dilapide ses jetons

Impair  Passe et Manque

Trois P’tits tours et puis s’en vont

On joue jusqu’au bout de la nuit

Celle oui pas tellement réjouissante

Du bon Céline

Le Voyage en Aporie

D’où jamais l’on ne revient

On laisse des bouts de soi partout

Pourtant on se croit entiers

Mais on est en charpie

Du reste comment pourrait-on en ressortir

De l’excursion à Cythère

Qu’est censé être tout séjour sur Terre

L’AMOUR est un piège Majuscule

Un jeu de Mantes Religieuses

Il est si bon de manduquer l’Autre

D’en disséquer la substantifique moelle

Tout ceci ce sublime entendement

Qui porte aux nues

Luxe Calme et Volupté

Ne se donne jamais qu’au prix

De l’absurde à payer

En monnaie de singe

En argent de dupes

En pièces sonnantes et

TREBUCHANTES

 

*

 

Alors sais-tu gentille Petite Apparition

Lorsqu’on a bu toutes les ambroisies du monde

Touché les atours multiples

Et bariolés de ces Dames

Flirté avec les Beaux Arts

Admiré les paysages en carton-pâte

Qu’on nous tend au coin de chaque rue

De simples miroirs aux alouettes

De la roupie de sansonnet

Eh bien vois-tu on ouvre

La porte dérobée

Il y en a une dans chaque Casino

Même à Las Vegas il paraît

On enjambe le bastingage

Et HOP tête la première sur les rochers

Qui vous tendent leurs gentils moignons

Certes c’est pas bien ragoûtant tout ça

Mais y aura bien un gentil piranha

Aux dents finement aiguisés

Qui vous découpera telle une dentelle

Des Dames du Temps Jadis

 

*

 

Alors Petite Fille disciple

de Diogène-l’Onaniste

Lequel n’en faisait qu’à sa tête

N’en faisait qu’à son sexe

Toujours SEUL parmi ce peuple d’Intouchables

Petite Fée Magique tu pourras moucher

La flamme de ta lanterne

Il fera tout noir comme

Dans la gorge du Néant

Nul n’y verra goutte

Pas la plus petite faille par où glisser

Le bout de sa sclérotique

Pas le moindre recoin dont les pupilles

Pourraient faire leur rapide gloire

Il n’y a rien

Définitivement rien

Le NOIR seulement

Qui appelle la lumière

Mais la lumière est aphone

Elle n’a plus de VOIX

Plus de VOIE

Pour venir jusqu’à nous

Puisque reconduits au NEANT

Nous n’existons pas

Bye-bye Diogène

Tu peux éteindre ta lampe

L’homme n’existe pas

L’homme n’existe

L’homme

L’homm

L’hom

L’ho

L’h

L

 

*

 

 

 

 

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