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12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 18:50
Alba couleur pastel

                          « Pour te faire rire »

                        Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Ce n’est pas qu’Alba détestait les couleurs. Non, en réalité elle ne détestait rien, sauf  l’incurie des hommes qui, parfois, dépassaient la mesure. Sa vie durant, Alba avait été en souci de la pureté, de la blancheur qui en était le symbole, du silence qui en ornait le bel épanouissement. Toujours elle avait trouvé refuge dans quelque lieu monacal où son corps d’androgyne s’ajustait à la juste dimension  des choses. Alors, lovée en elles, disponible au moindre signal qui allumait les signes de la joie, elle flottait infiniment entre deux eaux, pareille à une feuille d’algue que lissait la souple ramure des gouttes. Elle était comme en sustentation et rien ne trahissait la vie sauf le lent et appliqué mouvement de sa respiration. Sur les murs du songe elle déposait des feuilles vierges que de fugitives  images venaient caresser de leur empreinte légère. On pouvait y voir des photographies cernées de flous hamiltoniens, jeunes filles en fleur, blondes, dans un ruissellement de linge blanc ; des paysages chinois de facture Shanshui avec des poudroiements d’arbres, une jonque aux voiles abattues, un pêcheur immobile à sa proue ; une reproduction de « Galatée » de Gustave Moreau, cette nymphe à la peau nacrée, soyeuse, reposant sur un fauteuil fleuri, mythologie païenne ourdie d’une esthétique de l’effleurement.

   Oui, « effleurement » était son mot, le sésame au gré duquel le monde lui apparaissait à la façon d’une corne d’abondance, tout en plénitude heureuse, en douceur infiniment, telle celle teintée de vermeil qu’Hadès tient de son bras gauche où lait, miel et fruits diffusent une lumière délicate, irréelle. Elle était une fille des falaises immaculées - d’où son nom -, des hauts glaciers de cristal, des nuages aux ventres gris, des herbes fouettées par le vent, des plages de galets, la clarté y rebondissait en mille étourdissements.  Mais nul vertige à ceci. Une impression de haut ciel où glissent les vents alizés, où planent les grands oiseaux aux rémiges solaires, où se perdent les rêves des hommes dans un idéal qu’on ne pourrait même pas nommer. L’effleurement comme une éthique. Ne nullement violer l’intimité du réel. Être en osmose avec lui. Le laisser proférer à bas bruit l’éternelle complainte de l’univers.

   Ce avec quoi Alba, sans être en délicatesse cependant, avait du mal à trouver des correspondances, tout ce qui appelait à l’exagération, à l’amplitude incontrôlée, à l’opulence sans fin. Ainsi les plumes vives, rouges et bleues des aras ; les ocres sanguines du Minas Gerais ; les muletas tachées de tragédie écarlate, les eaux lourdes et sombres des abysses ; le ciel d’encre avant que n’éclate la tempête ; le tumulte coloré du Carnaval ; la luxuriance chromatique des caméléons ; les barres bariolées des néons de fêtes foraines ; les vêtements chamarrés des camelots et des saltimbanques. Toutefois Alba n’était ni dépressive, ni mélancolique. Son humeur était plutôt joyeuse bien qu’en touches subtiles. Son bonheur tout intérieur qui, parfois, exsudait d’elle à la façon dont une résine s’écoule de l’arbre à bas bruit sans que nul ne s’en préoccupe.

   Ce matin d’automne le ciel est uniment gris pâle, couleur de perle, à peine une parole s’élevant du silence alentour. Rien ne fait signe en direction d’une humeur plénière et cependant Alba étincelle d’allégresse contenue. Une eau de fontaine prête à jaillir qu’elle retient à la façon d’une révélation sur le point de se dire. Dans les plis de son corps elle sent que tout se dilate et veut se manifester avant que la bise d’hiver ne sème sa désolation. Cela bourgeonne, cela stridule au plein du bouton du nombril, cela fait ses joyeux brandons sur la pointe des aréoles, cela s’allume dans le golfe des reins, cela rougit dans l’amande serrée du sexe. Soudain, sur la toile de fond où paraît Alba, en lettres de craie, à peine visibles, nous devinons le mot « CIRCUS », mais il semble si léger dans l’air qui crépite pareil à une soie. Sur sa peau d’albâtre naissent, tels des losanges dessinés par un enfant appliqué, des motifs qui évoquent l’habit d’Arlequin. Mais des motifs pastel dont on penserait qu’à tout instant ils pourraient s’évanouir et regagner le lieu de leur origine. La chair « d’Arlequine » ? Une scène de la commedia dell'arte ? Le bout du pinceau cubiste du génial Picasso ?

   Nous sommes tellement déroutés par cette furtive apparition. Serait-ce nous qui aurions rêvé, projetant la pudique Alba sur l’écran de nos fantasmes ? Déjà la couleur l’érotise, la place sous la lampe de notre désir. Elle nous semble plus incarnée, plus saisissable, presque une amante venant à nous sur la pointe des pieds. Ce bustier roulé autour des reins ne nous dit-il la venue d’un futur plaisir ? Et ces mains érigées en chandelier - pose caractéristique de son Modèle -, ne sont-elles les signes avant-coureurs d’une fête de la chair ? La pulpe est là qui se cabre et exulte. Les cheveux sont de cuivre fouettés par le feu des idées. Nul retrait qui nous interdirait de nous approcher de cette vitrine luxueuse, d’y deviner nos songes de grands enfants, d’y projeter nos souhaits les plus secrets.

   Mais voici que l’heure tourne, que la lumière vacille. Là-bas, sur la lagune, les masques du Carnaval ont été rangés. Arlequin a ôté sa rutilante vêture. L’acteur enlève son masque de noir de fumée. Il est en justaucorps blanc maintenant. Ses traits sont tirés. Ses yeux cernés. A présent seulement il est redevenu l’homme vrai, celui qui ne joue plus, celui que, bientôt, le quotidien reprendra dans ses mailles abrasives. Combien il est éprouvant de donner le change, d’offrir aux spectateurs curieux cette image brillante, gaie, colorée dont ils voudraient qu’elle soit leur constante effigie. L’homme est insatiable qui ne pense qu’à l’apparence qu’il destine aux autres, qu’il veut irréprochable, brodée d’or et enluminée de lettres chamarrées, complexes, telles des caractères gothiques. Autrement dit une pratique de l’excès.

   D’Arlequin l’on nous dit qu’il possède des origines diaboliques, qu’il ne s’attache qu’à satisfaire ses besoins primitifs : boire, manger, faire l’amour et dormir. Et c’est bien ceci que le Voyeur, s’identifiant à l’Acteur, cherche à rencontrer. Dans l’obscur et l’anonymat de la salle, il peut tour à tour endosser tous ces rôles, être un bouffon, briller par son peu d’intelligence, se donner comme crédule et paresseux, se livrer à mille facéties, en un mot être libre d’endosser bêtises et absurdités sans qu’une fâcheuse conséquence ne vienne ternir ce moment d’insouciance juvénile. Nul n’a-t-il un jour forgé, dans l’enclume oblong de sa tête, le souhait de n’en faire qu’à son caprice, être émir ou bien vizir, porte-faix, balayeur, tenancier de maison close, apothicaire, magicien, de se vautrer dans la soue tel le porc, de faire la roue comme l’orgueilleux paon ? Un genre de Cour des Miracles où devenir tantôt Jean Valjean, tantôt les Thénardier, tantôt Esméralda aux yeux de braise ? Condition si proche du caméléon aux facettes multiples qu’elle nous ôte nos chaînes et nous conduit sur les rives de la folie, celle peinte par Erasme dont l’éloge consiste à la métamorphoser, cette folie, en art de vivre, d’en faire un violon d’Ingres. En quelque manière se livrer à la critique de la toute puissante Raison dont les jugements souvent erronés conduisent à l’état d’inquiétude et aux approximations qui faussent toute vérité.

   « Pour te faire rire », déclare Alba, afin qu’avertis de son projet, nous ne nous méprenions sur la nature qui l’anime en profondeur. Peut-être, tel un jour radieux d’automne, dans l’espace heureux d’un dernier soleil, avant que les brumes hivernales ne posent sur nos yeux une taie contraignante, souhaite-t-elle nous inviter à la gaieté ?  Alba est-elle réellement sortie de son habituel quant-à-soi, se donnant à voir à la façon d’un personnage de cirque ? Mais, à l’évidence, d’un cirque métaphysique poinçonné à l’aune du tourment. Si elle adopte la posture d’Arlequin ce n’est qu’à titre provisoire avec, en arrière-plan, quelques questions fondamentales sur l’exister qui la ramènent à ses propres fondements. Alba n’est ni Cosette, ni Fantine, ni Eponine, ni qui que ce soit, pas plus qu’elle ne saurait endosser l’habit d’Arlecchino, ni de l’un des autres personnages de la commedia dell’arte. Alba est bien trop dans une posture de sincérité pour se livrer à une quelconque compromission au terme de laquelle son essence aurait à souffrir. Telle qu’en elle-même le temps la façonne pour nous la livrer nue. Oui, NUE. C'est-à-dire VRAIE. La voir autrement qu’en cette cariatide qui soutient l’Absolu serait la priver de son âme, substituer à la profondeur un bien pathétique flux de surface.

   Contrairement à Arlequin dont les empiècements sont vifs, clinquants, cousus d’hypocrisie et reprisés à la diable, la vêture symbolique d’Alba se pare des douceurs et langueurs d’une arrière-saison du corps, d’une climatique d’un esprit infiniment présent à lui-même. Des camaïeux d’alezan et d’ocre ; des bleus-dragée, horizon ; que jouxtent dans la paix des gris-étain, argile claire, dos de souris. Avec ceci l’on ne crée nullement une rhétorique dispendieuse qui éblouit et ressemble aux propos suffisants des sophistes. Il n’y a nulle fuite de soi, nulle attente d’un salut situé sur une scène, fût-elle adoubée par un large public. SOI EN SOI et les amers sont posés qui permettent la justesse de la navigation. Avec ceci, qui se dit dans la pudeur et la réserve, l’on brode l’exact lexique qui colle à soi et unifie dans les épreuves dont l’être a à souffrir, qui sont ses propres quadratures. Oui, Alba nous t’aimons telle qu’en ta simplicité. Demeure en toi. Ne t’égare pas dans la semblance. Les miroirs aux alouettes sont partout qui crépitent et rendent fous ! Mais d’une folie dont on ne revient pas.

 

 

 

 

 

 

 

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 10:16
Retour à l’essentiel

       « Le matin se lève aux salins de La Palme »

                   Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   ETE - Le soleil est haut dans le ciel, immense goutte en fusion. Il crépite, lâche ses milliers d’étincelles. Il coule avec un bruit de crécelle. Sur Terre sont les hommes, caravanes de minuscules fourmis aux trajets incessants. Ils abritent leurs yeux derrière des vitres noires. En arrière de la paroi de verre leurs sclérotiques virent au sombre et leurs pupilles sont de minuscules et illisibles grains. Parfois leur vue scintille pareille aux névés inondés de lumière. Parfois ils titubent pris dans l’ivresse du jour, dans le tourbillon de clarté qui ponce la plaine de leur peau. Cependant ils sont heureux. Cependant ils reçoivent l’obole solaire avec la joie d’enfants découvrant quelque trésor dont ils avaient perdu la trace. Partout la vie s’éploie, étend ses ramures, libère son nectar. Pareille aux grappes mauves des glycines pendues aux grilles des pergolas, cascadant sur les bois des tonnelles. Tout est couleur jusqu’à la démesure. Le ciel est aigue-marine avec de longues franges blanches. La pellicule des lacs est gris-bleu, que décolorent par endroits les plaques de sel. Parfois l’eau est teintée de sanguine, de rose, de rouge-orangé.

   On veut la couleur. On veut la griserie. Au nord, vers La-Nouvelle, au sud vers Leucate sont les foules bariolées des plages. Les corps sont identiques à des terres cuites anciennes. Les maillots lancent leurs éclats, tels de bavardes verroteries. Aux terrasses coule la menthe dans des verres glacés poudrés de sucre, pétillent les bières dans leurs vêtures d’or, fusent les limonades dans leurs lueurs minérales. Partout est la forêt pluviale avec sa vie exubérante. Les jaguars et leurs ilots d’ocelles bruns. Le puma et ses yeux de verre. Le chevreuil à la robe claire. Partout la canopée et ses bruissements, ses vives tonalités. Les perroquets aux plumes corail, topaze, émeraude. Le toucan au bec orange. Le caméléon aux éclats verts Véronèse et jaune de chrome. Partout les arcs-en-ciel, les prismes où la lumière se diffracte. Partout les conciliabules, les colloques, les palabres. Il semblerait que jamais ceci ne puisse avoir un terme, que le mouvement serait perpétuel, les sons infinis ricochant à la face ouverte des choses. Les hommes regardent les femmes. Les femmes regardent les hommes. Leurs yeux sont des diamants qui disent tout la beauté présente, l’union possible, la fusion de chaque chose en son réceptacle, l’assurance d’une plénitude au long cours.

   AUTOMNE - Subitement le temps a fraîchi. Les terrasses des cafés sont vides que, parfois, balaie la Tramontane, rafales où nagent des nappes de feuilles. Les plages sont désertes qui portent encore l’empreinte de pas, de griffures, d’objets égarés que, bientôt, l’oubli recouvrira. Des voitures glissent au loin. Leurs pneus font un bruit humide quelque part sur une route sinueuse de la garrigue. C’est alors comme si un lampion de fête avait troqué son costume bariolé pour une simple tunique de papier, à peine quelques teintes se fondant dans l’humilité du jour. Le ciel est étendu au large dans un voile soutenu de gris que traverse, par endroits, la dérive plus claire d’un nuage, que visite un pâle soleil. On dirait un phare perdu dans l’immensité, venant dire aux navigateurs leur progression à vue parmi les obstacles et soubresauts du monde. Plus bas, vers le trait noir de l’horizon, une frange plus soutenue, une hésitation entre l’ardoise et le plomb. Déjà, en filigrane, l’hiver s’annonce. On devine les bourrasques, la chute lente du grésil, les herbes prises dans le givre, l’âtre où flambe un feu jetant ses braises contre la plaque de suie. Des salins on ne distingue plus les montagnes blanches, ces cônes qui éblouissaient dans l’insolente lumière estivale. Tout a regagné son abri. Tout s’est mis en réserve afin que la saison connaisse quelque répit, que les corps se reposent, les yeux s’éteignent, les mains se fassent poings où le temps condense son pli intime, cette mesure de l’instant en-deçà et au-delà de laquelle plus rien n’existe du passé, plus rien du futur. Seulement ce point inlisible qui se confond avec l’être des choses, en dit le prodigieux secret.

   SAISONS - Les hommes, les femmes, sont rentrés au foyer. Dans la période qui végète et attend l’heure de son ressourcement. Il faut cette coupure afin que les clameurs cessant, l’âme puisse retrouver une sérénité à défaut de laquelle elle ne serait que fétu de paille chahuté par les flots. Il faut la césure. Il faut l’arrêt. Il faut le recueillement. Que serait donc une vie si elle ne ménageait ces haltes ? Un jet continu ? Une exubérance sans fin ? Une opulence dépliant à l’infini ses frondaisons ? L’on sent combien ceci serait artificiel, entaché de fausseté. Tout désir appelle le calme. Tout plaisir le retrait. Tout bonheur l’approche d’un répit. Ayant compris cette nécessaire alternance, on se plaît à regarder le modeste, à découvrir le menu, à se réjouir de la vue de cette eau de lagune que traverse une barre de terre noire. On n’est plus immergé dans l’image, ce que l’été nous imposait avec sa puissance. On est au bord de l’événement imperceptible, toute attente, toute patience. C’est de cette façon que se révèle à nous ce qui prend figure d’essentiel : cette souple modulation de blancs, de noirs et de gris, ces nuages si fins - ils pourraient disparaître -, cet horizon si bas, cette eau immobile dont nous n’éprouverons le fluide qu’à l’aune de nos yeux. Les corps viendront plus tard, régénérés par un souverain repos, une accalmie réparatrice. Ainsi se déploie le mystère de la métamorphose dont les saisons sont les belles et inaltérables scansions. Tout est rythme dans l’existence. Nuit, jour. Eté, hiver. Abondance, disette. Comment pourrions-nous nous exonérer de ce flux-reflux qui est le tempo même de ceux, celles que nous sommes ? Que vienne l’hiver. Il porte, en sa doublure, la fontaine claire au printemps ; la colline où chantent les étoiles vertes et blanches des euphorbes en été ; la bogue où dort le marron automnal. Tout ceci que nous accueillons sans même nous en apercevoir. Nous-mêmes sommes cette oscillation. Guère autre chose. Le gain de cette vérité, outre qu’il nous place sur le droit chemin, nous met à l’abri de bien des déconvenues. Hors ce cycle, plus rien ne fait signe. Que l’oubli !

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11 septembre 2018 2 11 /09 /septembre /2018 15:50
Quel reflet de toi ?

      Œuvre : Assunta Genovesio

 

 

***

 

 

   Quelle était donc ta posture dans la venue du jour ? Dehors, déjà, l’air était chaud, promesse de brûlure et personne ne se hasarderait dans les rues avant qu’un peu de fraîcheur n’arrive aux abords de la nuit. La nuit aussi était une douleur, un passage à gué entre deux rives que la fureur habitait. Ces lames blanches dans le ciel, cette foudre qui habitait les nuages, ces nuages au teint de plomb, que ne se précipitaient-ils sur la terre afin de lui apporter ce repos auquel elle aspirait ? Cela durait depuis des jours, cela menaçait mais rien ne se produisait que cette étuve où chacun étouffait, cherchant un peu d’air auprès d’un ventilateur, d’une fenêtre ouverte sur un espoir vite déçu. Vraiment il n’y avait rien à espérer. Il suffisait de se calfeutrer, de faire de son corps le territoire le plus étroit, de se réfugier dans la pièce la plus obscure, peut-être une salle de bains et y demeurer jusqu’à l’infini du temps. Les choses, parfois, semblent n’avoir nulle autre fin que leur entêtement à persister dans l’absurde, à vaincre quiconque s’opposerait à leur soudaine splendeur, à leur rutilance, à leur toute puissance.

   De la maison que j’ai louée, à Port-Blanc, la vue est immense qui semble n’avoir nul horizon. Au premier plan, la masse claire des rochers, une arche de pierre qui plonge dans l’eau d’opale et d’écume. Au sommet d’une falaise, la ruine d’une bâtisse de granit découpe son étique silhouette. Quelques ilots au large qu’enveloppe une brume de chaleur. J’y viens dès l’aube, carnet de croquis à la main, traçant ici et là quelques lignes qu’ensuite j’emplis d’aquarelle légère, comme si ces touches à peine appuyées pouvaient atténuer cette impression de lassitude que procure l’ardeur solaire dès qu’elle déchaîne son envahissante houle. Invariablement, vers les dix heures, je range crayons et pinceaux et me hâte de regagner mon abri. Le jour durant, derrière les volets croisés, je tape à la machine les textes qui seront mes articles de rentrée au Journal. Parfois, à la limite de l’endormissement, je cède à un rapide somme, espérant un réveil plus lucide à sa suite. La nuit, à la faveur d’une mince fraîcheur, fenêtres grand ouvertes, sous l’œil complice de la Lune,  je termine  ce que le jour m’avait refusé. Il n’est pas rare que je gagne mon lit vers deux ou trois heures du matin. L’aube point qui me surprend au milieu de mes rêves.

   Le réveil, ce matin, est semblable à ce fin brouillard fiévreux - marque de cette haute saison -,  qui se voit renforcé par la présence de l’Océan. De fines gouttelettes en suspension qui talquent aussitôt le visage et y dessinent les minces ruisselets qui courent jusqu’à l’éperon du menton et font leurs gouttes étincelantes sur le sol de tomettes. Aujourd’hui je n’irai pas dessiner sur la falaise. Mon travail est en retard et la remise des textes à l’imprimerie est proche. Un petit déjeuner sur le bout du pouce. Juste une halte avant de me replonger dans l’écriture. Je prends mes jumelles et parcours la grande plaine liquide. Quelques voiles blanches au loin. Des promeneurs près de la ruine de granit. Ils édifient des manières de cairns qui regardent le ciel. De grands oiseaux gris décrivent des cercles au-dessus des falaises puis, soudain, obliquent vers l’intérieur des terres. Je les suis et en distingue les becs noirs, les rémiges tendues, le vol incisif, pareil à un coup de canif. Maintenant ils sont hors de portée et les deux cercles des jumelles sont vides de présence jusqu’à ce qu’ils se posent sur cette basse maison blanche que surmonte un toit d’ardoises. Les volets sont fermés à l’exception d’une pièce plus claire - une lumière y brille d’un vif éclat -, dont la fenêtre ouverte semble vouloir livrer quelque secret.

   Il me faut accommoder un instant, attendre que ma vision se règle, s’habitue à ce clair-obscur au sein duquel je te vois, Toi l’Etrangère, debout, appuyée au marbre d’une coiffeuse, entièrement dénudée, dans la pose alanguie d’une femme à sa toilette qui, sans doute, applique sur son visage les premières touches de maquillage. Vois-tu, cette image me fait étrangement penser au « Nu provençal » de Willy Ronis, cette ambiance si intime, cet abandon de la courbe du dos à tout regard inquisiteur, cette attitude si doucement disponible à être l’icône inoubliable dont je peuplerai le ciel de mes rêves. Sans doute ne te sais-tu pas observée, détaillée par une vue qui pénètre loin dans la meute ouverte de ta féminité. Du reste tu n’en sauras rien. Demain, j’aurai bouclé mes bagages, en route vers le ciel de schiste de Paris, occupé déjà à peaufiner mes articles que mes lecteurs liront bientôt.

   Alors, Toi la Survenue d’une longue nuit - celle de l’inconnaissance -, tu ne seras plus que cette vague couleur sur l’arête d’un prisme, peut-être un simple indigo, une améthyste dormant dans le feutre de son écrin. C’est pourquoi aujourd’hui, dans cet instant que je fais mien, je veux rassasier mes yeux, leur donner  à satiété cette nourriture rare que tu es. Ils sauront bien me dire la limite à ne pas dépasser, au-delà de laquelle je ne serais que le contemplateur d’une âme se livrant dans son plus total dénuement. Oui, laisse-moi encore ce genre de « permission de minuit, de midi ? » afin que, rendu à mon âme d’adolescent, je puisse rêver de ta féminité au-delà de la féminité, c'est-à-dire t’installer dans ce palais de cristal sur lequel tu règneras sans partage. Non, tu n’auras nulle concurrente. Pas même une Survenue de quelque gynécée d’Orient sur lequel quelque Prince exercerait son souverain désir.

   M’apercevrais-tu, dissimulé derrière le double foyer de mes jumelles, tu penserais avoir affaire à un Voyeur sans scrupule voulant dérober jusqu’à la plus infime parcelle de ta vie intime. Mais, je te l’assure, ma contemplation n’a rien à voir avec la pure curiosité ou bien l’intention licencieuse. Tu aurais été vêtue, je n’en aurais pas moins assuré mon tour de veille, en sauvegardant jalousement l’éternelle durée. Ceci, tu ne peux le savoir, je suis un incorrigible romantique qui lit sans discontinuer cette littérature d’un autre temps. Je m’évade dans les replis  de « Gaspard de la nuit » d’Aloysius Bertrand, je rêve avec Musset aux « Contes d’Espagne et d’Italie », je vole au rythme des songes de Gérard de Nerval, je vibre avec « Myrtho », « divine enchanteresse ». Alors le risque que tu cours n’est pas grand. Te retrouver dans l’un de ces poèmes que j’écris le soir, près de  l’Île Saint-Louis, face la Seine avec ses remous d’étain, ses longs trains de péniches, quelques promeneurs isolés à la pointe du Quai de Bourbon. Il me faut ma moisson d’images, ma collection de sensations. Sinon, comment pourrais-je sortir de moi, de cette geôle de l’ego qui, toujours, m’assigne à demeure ?, et je ne suis plus que Narcisse devant le désespoir de son propre reflet.

   Voilà le terme de mon intrusion. J’ai plié mes jumelles, prenant soin d’y loger cette saisie visuelle dont, peut-être, je bâtirai ma prochaine fiction. La plupart de mes lecteurs pensent que mes personnages sortent tout droit de ma tête. Mais il faudrait que cette dernière soit bien grande, bien fertile ! Le peuple de mes fantasmagories, dont maintenant tu fais partie, voici comment j’en assure l’existence. Voir sans être vu. Jeu de chat et de la souris. Mais, imagine, je ne sais plus, le plus souvent, du chat ou de la souris, qui je suis réellement. C’est le piège de l’imaginaire que de tout diluer dans un même creuset. De tout confondre et de ne rien rendre à soi qui dirait l’identité. Heureusement je dispose de quelques garde-corps ! La lecture, le songe éveillé, l’errance sans appui dans quelque toile découverte, au hasard d’une promenade, Rue de Seine, à la vitrine d’une galerie. Sinon la folie serait au bout avec ses habits multicolores et le bruit fascinant de ses grelots.

   Ma nuit a été illuminée des éclairs de ta chair. Des bistres se mêlant à l’acajou soutenu de tes cheveux, à l’ambre léger de tes épaules, à la terre d’ombre de ton sexe que j’imagine à la manière d’une feuille lancéolée dans la demi-nuit d’un sous-bois. Que demeurera-t-il de tout ceci qui refleurira au hasard des mots ? Je serais bien en peine de le dire tellement la confusion m’habite. Comme si j’avais bu à la fontaine de Léthé, comme si j’avais fumé du chanvre indien qui me laisserait dans l’indécision de moi-même.

   Me voici sur la route. L’air est frais encore qui coule sur la dalle de mon visage. Passant devant chez toi, j’ai pris soin de noter ton adresse. Ce poème que je ne manquerai d’écrire lorsque les jours chuteront, que les berges du temps ne seront plus que frimas, que les passants dans la rue mimeront des glaçons pendus aux branches, oui, ce poème, souvenir d’une toilette en train de s’accomplir - cette naissance -, je te l’enverrai. Tu ne sauras qui te l’a adressé. Un Voyeur est toujours un voyageur de l’ombre. Que l’ombre s’allonge donc, l’hiver est si long à venir où brasille l’impatience d’écrire. Le feu !

 

 

 

 

 

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11 septembre 2018 2 11 /09 /septembre /2018 08:48
Se hisser de soi

       « S’élever à son plus haut,

      seule la douleur le permet. »

         Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

   Comprendre le rapport de la douleur à l’être exige de s’exonérer du présent, de délaisser la sensation immédiate, de s’immerger dans la seule dimension qui autorise une compréhension, à savoir la généalogique qui puise, à même nos racines, l’origine des choses. Il faut faire un saut. Immense. Enjamber sa propre histoire, la grande aussi avec une Majuscule, l’Histoire donc, dépasser la protohistoire, survoler la préhistoire, aller bien au-delà des âges géologiques afin que la naissance du cosmos soit connue. Imagine donc cette soupe primordiale, cette immense dilatation de l’univers, cette mer chaotique où s’entrechoquent à une vitesse inouïe le peuple des protons, celui des électrons et des neutrons. Sans doute un beau spectacle pyrotechnique avant l’heure d’où tout allait découler, aussi bien la matière des planètes, aussi bien celles des animaux, des plantes et la nôtre même en gestation, minuscule étincelle dans la froide nuit cosmique. Oui, la clé est là dont encore le déchiffrement demeure pur mystère. Peu importe, c’est l’allure générale de la marche des événements qui nous importe.

   Imagine l’effort de la montagne, cette mer de magma, pour se solidifier, faire se hisser en direction du ciel ses pics altiers, ses arêtes, la belle géométrie de ses faces. Douleur que cela. Intense tellurisme, failles du sol, geysers fusant de la croûte terrestre, travail souterrain des monts qui ne se soulèvent qu’à être constamment façonnés de l’intérieur, métamorphosés puis poncés par des millénaires d’érosion. Notre vision éblouie du Mont Blanc ou de la superbe face sud-ouest du Makalu au Tibet réalise nécessairement cette synthèse inaperçue, reconstitue cette genèse au gré de laquelle ces hauts sommets nous font le don de leur pure beauté.

   Imagine le voyage de la graine, ce périple insensé, l’aventure qui la porte de noroît en suroît, la chaleur qui menace d’en faire éclater l’enveloppe, le froid qui en resserre le germe, puis le recueil dans le sol au risque de rencontrer le prédateur, puis la longue incubation, la sortie hors du sol, le rameau dont le premier gibier pourrait faire son ordinaire. Puis la tige si frêle, puis l’écorce si fragile, puis l’arbre que guettent les xylophages, puis la foudre qui, toujours, défie la croissance, puis la hache du bûcheron qui épargne ou bien condamne. Douleurs que ceci au travers desquelles il faut frayer sa voie.

   Imagine l’alpiniste, sa lutte de tous les instants dans la bise qui attaque, le gel qui mord les doigts (peut-être faudra-t-il les amputer ?), le bivouac, la nuit, pendu à quelques milliers de mètres sous l’avalanche des étoiles. Le réveil au matin dans l’engourdissement total de son être. Peut-on encore penser lorsque l’on diffère si peu de la stalagmite de glace ? L’amour peut-il sauver ? La foi porter secours ? L’art encourager la poursuite de cette folle équipée ? Et les frères qui ont dévissé, les cordées en perdition, ne font-elles le siège de la conscience lorsque, seul sur la paroi, il faut faire face à l’impossible ? C’est la douleur et elle seule qui fait reconnaître le courage de ces hommes, la vaillance de leur exploit, le mérite immense qu’ils déploient dans cette quête de l’inutile. Un bond en avant avec les mains tendues vers l’absolu.  Les cimes sont inaccessibles que prennent ces explorateurs de l’inconnu, du dangereux. Aussi, planter un drapeau à la pointe extrême du K2, est porter haut la flamme de la  volonté humaine qui, parfois, transcende les actes du haut de son étonnant prestige.

   Oui, belle Poupée de porcelaine, il fallait ce long épilogue avant que d’arriver à toi. En toi confluent tous ces courants qui viennent de si loin, le basculement du jour et de la nuit, les flux et reflux des marées, la lueur des étoiles dans tes yeux, la blancheur de la Lune sur la craie de ton front, la chute du vent dans la futaie de tes cheveux. Oui, Poupée, tu es Fille des Planètes, Héritière des lointaines galaxies, celle en qui vit la course du vent, court le sable du désert, chante la fuite du ruisseau, s’élève la force de l’arbre, grandit la sève de la montagne. Et ta robe rouge semée de fleurs, dit-elle seulement la nécessité de l’efflorescence, le luxe de l’épanouissement, la beauté des choses allumant dans nos pupilles cette inextinguible musique qui nous fait tenir debout ? L’incarnat de ta vêture est-il rouge-désir ? Ou bien rouge-sang dont a été tissée ta venue au monde ? Car, belle Princesse, tu le sais bien (ton visage sérieux, blême, vient en apporter la certitude), tu es image d’une souffrance qui te dépasse car elle vient de si loin ! Tes aïeux t’en ont fait le legs, tout comme tu en feras le don à tes enfants. Aucune vie n’est épargnée de tourment. C’est là la loi la plus évidente du genre humain. Mais, tu le sais, n’y aurait-il sur Terre que « luxe, calme et volupté », les hommes inventeraient le malheur afin que, rivé en eux, ils puissent, par simple effet de contraste,  appeler le bonheur, cette illusion qui toujours fuit à mesure qu’on en tresse la fable.

   Alors, vois-tu, c’est de notre propre souffrance dont il sera question dès l’instant où la belle figure que tu portes au-devant de toi, pareille à la proue d’une goélette, s’effacera de notre vue. Nous serons tristes, infiniment et n’attendrons que ton retour. Reviens-nous vite belle apparition. Toute douleur n’est acceptable qu’à connaître sa fin. Oui, sa fin ! « S’élever à son plus haut, seule la douleur le permet ». La tienne, la nôtre car toute affliction, tout chagrin se ressemblent. Ils sont les voies du dépassement. Il nous faut franchir. Sans délai !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 10:17
Une idée simple du bonheur

                    « Plus qu’une cérémonie »

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Bien des quidams dont je croisais la route me demandaient quelle était la raison de mon bonheur. La raison ? Fallait-il être distrait pour interroger de la sorte ! Comme si le bonheur - cette faille dans la lumière du jour -, pouvait jamais se dénoter en termes de concept,  d’argumentation logico-rationnelle. Sans doute mes coreligionnaires faisaient-ils  appel à un rapide syllogisme du genre : « Tous les hommes de raison sont heureux. Or tu es un homme de raison. Donc tu es heureux ». Je connais bien des « honnêtes hommes » habiles dans l’art d’argumenter dont les jours sont semblables à ces débuts d’automne badigeonnés de brouillard, que nul soleil ne vient visiter et l’âme esseulée se demande le lieu de son être. Vois-tu, c’est toujours ainsi, l’existentiel se rassure de maints raccourcis. Peut-être est-ce là une façon de se réconforter, de penser qu’une joie est toujours possible à l’aune d’un simple raisonnement. Sans doute ces hommes sont-ils heureux au seul motif de ne point connaître la mystérieuse alchimie qui conduit au ravissement.

   Ta photographie, la voici posée devant moi dans le demi-jour de ma mansarde. Que crois-tu qu’il soit advenu de cette rencontre ? Elle aurait pu être banale, identique à la vision d’une carte postale d’un ami perdu de vue depuis longtemps. On regarde, puis on est loin, déjà, derrière le moutonnement des toits de Paris où l’heure est grise, la pluie vacante qui ne tardera à poudrer les trottoirs de sa lente mélancolie. De l’anonyme où tu demeures, perçois-tu ces deux taches de lumière qui font leur grésillement dans le secret de mon antre ? Ce sont les gardiennes de mes nuits lorsque, visité par quelque intuition, je griffonne sur le papier quantité de signes illisibles.  Sont-elles, ces taches,  le simple écho à ces deux ampoules atteintes de dénuement qui correspondent si bien à ta blanche apparition ? C’est un peu comme si tu naissais d’elle, la lumière, genre de concrétion dans la nuit d’une caverne, offrande faite aux hommes au plein de leur sommeil. Ou bien surgissement d’image dans la soie de leurs rêves.

Combien cette cagoule de cheveux cuivrés encadre avec douceur la lame de ton visage, cette merveilleuse étrave qui ne s’avance qu’à être déchiffrée. Et le rose de tes joues, et le rouge de tes lèvres, ces clignotements étranges, ces flamboiements assignés à résidence, disent-ils le raffiné de ta présence, dont tout un chacun voudrait recevoir le don pareil à une grâce infinie ?

Tes épaules, oui, tes épaules taillées dans ce marbre de Carrare avec leur chute infinitésimale, comment ne pas être fasciné, comment s’en éloigner autrement qu’au prix d’une immédiate douleur ? Et ton buste ? Ce signal d’un brusque revirement, l’ombre y court qui, bientôt, soustraira à mes yeux la plaine de ton corps. Voilé, visible, mais au prix d’une dilatation de la pupille. Celle de l’âme, la seule pouvant officier, ici, dans ce qui s’annonce comme le pur cérémoniel.

   Es-tu prête pour quelque mystérieux adoubement ? Pour célébrer le fleurissement de ton âge nubile ? Pour passer un pacte avec la Mort ? C’est si ouvert à la pluralité, une cérémonie ! De la naissance à son contraire, tout peut s’y inscrire qui laissera trace dans les strates du souvenir. Mais j’allais oublier les bourgeons de tes seins, ces deux mots susurrés dans le menu, l’imperceptible, le creux de ta bouche en porte encore la douce saveur. Et la goutte de ton nombril sur laquelle s’imprime ce merveilleux bouton de rose, qui est-elle pour vouloir ainsi se soustraire aux regards ? Veut-elle retourner au lieu de son éclosion, n’avoir plus de lien avec la vie que par la médiation de la fleur, cette patience en attente de son destin ? Et les lèvres de ton sexe - cette permission de bonheur -, que ne les voit-on, elles cernées d’ombre qui se refusent à la liturgie, qui demeurent dans le mutique, le retrait, la continence. Cependant, belle icône, persiste en ta virginité. Nul ne saurait offenser ce corps dont l’oblativité, nul n’en doute, sera pour plus tard, lorsque automne et hiver seront passés, que la fête du printemps appellera la sève, que les hommes de raison danseront, délaisseront leurs théorèmes pour le chant, renieront les braises de leur entendement afin que paraisse au grand jour l’éclairement de leur amour.

   Connais-tu, toi l’Abandonnée - c’est bien cela, le jeu de ta résignation ? -, pur plaisir à te hisser au-dessus du sol anonyme, à figurer dans cet orbe de jour, à questionner ceux dont tu emplis le champ de vision qui, toujours, garderont dans la lanterne de leur tête cette vacillation de l’heure dont ils feront le lieu d’un rite ? Pas d’autre voie que celle de cette infinie errance. Oui, permets-nous de divaguer et de ne point nous arrêter. Bientôt sera l’heure teintée de nuit. J’éteins les deux halos de lumière si semblables à ceux qui dessinent ta forme. Deux longs rails de réverbères font leurs étranges sémaphores en direction de la Seine. Ma page est blanche qui attend le signe que tu es. Puisse-t-il me tenir éveillé jusqu’aux premières lueurs de l’aube !

  

 

 

 

 

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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 17:32
Ce vertige du jour

Photographie : Marie-Annick Guegan

   Septembre 2018

***

 

 Ce vertige du jour, est-ce toi qui en avais dessiné la forme, cette apparition sitôt désapprise que connue ? C’était comme d’être éveillé en plein songe avec une partie de soi absente, encore maculée des ombres nocturnes. Egarement que ceci, lorsque la vue du jour se trouble et menace de ne rien dire que sa nébuleuse empreinte. Alors, vois-tu, quelle autre ressource que de s’approcher du mur de plâtre - cette croûte du temps qui n’en finit de se dissoudre -, d’y planter les ongles afin que quelque chose de la réalité se montre qui ne mente pas. Quitte à ce que la cloison ne dise que sa consistance de rien - tu sais ces minces papiers huilés des maisons de thé -, sa transparence, le peu de son être, cette illisible fumée qui se dissipe dans l’aube naissante. Que sais-tu des choses que je n’aurai nullement saisi ? Sont-elles si mystérieuses que seuls des initiés pourraient en connaître la secrète aventure ? Non, ne parle pas. Toute profération serait entaille à la beauté. A ceci - cette profanation - nul ne peut se résoudre. Qui, une seule fois en a touché l’épiderme si délicat, s’arrime à des sommeils troublés mais tellement diaphanes. La pure vérité se donnant à voir, ici, près du vol blanc de l’oiseau, là, sur la frondaison chargée de ce blanc si vaporeux, une dentelle.

   Non, ne bouge pas. Demeure en toi comme la divine abeille sécrète son miel, en silence, sans que rien ne fasse signe d’une utilité, d’une fin qui pourrait la distraire de sa tâche. Seulement le geste pour le geste. Ainsi sera la plus belle apostrophe que tu adresseras au monde, le vœu d’être conforme à ce que la Nature, un jour, voulut pour toi. Et que désira-t-elle, si ce n’est de te confier à la multitude dans cette touchante et irréprochable image ? Etonnant, tout de même, cette confluence d’une vision trouble et du visage de la vérité, cette exactitude ! Peut-être ton irrésistible attrait vient-il de cette source un brin confuse dont tu joues tel un enfant faisant claquer la toile de son cerf-volant dans l’aire libre du ciel, sans que rien de son jeu ne soit trahi ?

   Ni ne parle, ni ne bouge. Vibre seulement. Vibre d’un amour pour toi, allume cette belle flamme de ton corps - bien des papillons pourraient s’y brûler les ailes -, fais-là étendard, fanal dans le soir qui décline, emblème dont le temps consumera les étincelles de l’instant, ces minces braséros qui s’allument au cœur des hommes et les rivent à demeure. Et cette pluie de cheveux, cette noire résille qui efface ton visage, laisse-là flotter pareille à la nuit qui réunit les amants et libère les passions. Elle est ton refuge le plus sûr. Tout est si emmêlé dans les joutes intestines ! Tout si dense qui trouble et fait perdre ses amers !

   Et cette chair vacante, ce luxe inouï, ce fruit à la douceur de conque, cette pulpe dont seul les dieux connaissent l’ivresse du haut de leur immense sapience, cette chair, que ne connût-elle son retrait dans quelque abri où, demeurant en sûreté, elle pût apprendre ses plus manifestes vertus ? Là serait sa présence la plus sûre, une musique si légère, les premières notes d’une fugue, les larmes douces d’un adagio, la plainte d’un violon dans le ciel d’une mansarde. Entends-tu, au moins, les mots que je t’adresse ? Ils sont des grains de sable dans le vent qui court et, jamais, n’a de halte. Une manière d’Harmattan s’emparant des âmes sans que nul ne s’en aperçoive. Et cette lumière, cette onde colorée au-dessus de ta tête, est-elle l’aura dont tu entoures ta légère venue ? Est-elle dissipation de ton esprit voulant féconder des objets aimables, une fable, la courbe d’une poésie, la naïveté d’une cantilène habitant les plis d’ombre ?

   Oui, je sais. Tu ne donneras suite à mes divagations. Comment le pourrais-tu ? Une chimère a-t-elle jamais tenu aux hommes - fussent-ils les plus attentifs à débusquer le rare -, un autre discours que celui d’un éternel mutisme ? Rien n’est à dire qui ne peut se dire en mots. Juste une irisation, un saut de ballerine, une poussière d’or au crépuscule, un nuage dans l’air printanier, des effluves poivrés sur le dos de la garrigue. Oui, demeure en toi dans cette indécision. Nulle autre manière de paraître. Oui. De paraître !

 

 

 

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8 septembre 2018 6 08 /09 /septembre /2018 12:27
A l’ombre des Demoiselles

      « Ce soir...le Canigou rêve de son passé !!! »

                 à Orgues d'Ille-sur-Têt

                Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   J’étais arrivé en Roussillon, ce pays que je croyais béni des dieux, aux alentours de Pâques. Le temps était froid, uniformément gis. Certains jours de longues lames de vent trouaient les rues et les gens étaient rares qui s’y aventuraient. J’étais descendu dans un hôtel de Saint-Cyprien, bien décidé à faire avancer l’article que je consacrais à l’écologie, une idée neuve en ces temps lointains, bien que consuméristes. Le matin serait consacré à l’écriture, les après-midis à quelques randonnées en direction des Albères. Je voulais revoir Cadaqués-la-Blanche : un amour de jeunesse que j’avais délaissé depuis bien des années. Ma fenêtre donnait sur la lagune avec ses ilots de maisons écumeuses et la nappe claire de la mer. Lors des éclipses de l’écriture, je laissais mon regard planer sur le vol silencieux des mouettes, une voile dressée dans le vent, parfois des quidams tachaient l’asphalte de leurs minces silhouettes. Ta lettre, je l’avais emmenée avec moi, glissée dans le fatras de mes notes. De temps à autre j’y jetais un coup d’œil, lisant au hasard une phrase parmi d’autres. « N’oublie pas de rendre visite aux Demoiselles ».

   Ce matin le ciel est une belle aventure, une avenue libre de toute contrainte. Les oiseaux de mer volent en rafales, font mine de plonger puis rebondissent dans l’air qui crisse telle une feuille. On s’agite dans le damier des rues. On hisse les focs, ils faseyent de belle manière, invitent au grand large. Les toilettes sont plus claires, les rires plus visibles, les hâles déjà posés sur la plaine des épidermes. Mon article bouclé, me voici disponible aux « Demoiselles ». Les rencontrant, je n’aurai, sans doute, de pensée que pour toi. Peu de monde sur la route. A ma gauche la vitre brillante d’un grand lac, un essaim de maisons, des caves aux hautes façades. Puis, dans une sorte de brume diaphane, le dessin de l’irréel lui-même, la touche subtile de l’imaginaire, le dépliement du rêve lorsque l’aurore point. J’ai posé la voiture, emprunté un chemin qui sinue en direction des hautes falaises. A cette heure matinale tout repose encore dans son étole de nuit. On en devine encore quelque réminiscence, cette nappe grise en haut du ciel, ce frémissement qui attend l’heure de sa germination. Plus bas, l’espace s’ouvre dans le genre d’un cirque de lumière. La clarté rebondit, là-bas au loin, sur l’étrave du Canigou. Elle en détoure la géométrie, en accentue le caractère sacré. Vois-tu, c’est si majestueux une montagne, avec ses sentes vives, ses étagements, ses sources, le peuple de ses arbres qui ne gravissent jamais tout à fait les pentes. Là-haut, si près du ciel, est le domaine des grands oiseaux de proie, des vents solitaires, des plaques de neige immortelle, des plumets blancs des asphodèles, des chardons hirsutes au rose fuchsia éclatant, peut-être des sublimes édelweiss à moins qu’il ne s’agisse de notre désir de les voir couronner un pic si attachant !

   Au début, ce n’étaient qu’ombres longues et visions à contre-jour. Maintenant la lumière a tout gagné qui tapisse et débusque la moindre touffe de végétation. Les habits verts des chênes pubescents, les pistachiers lentisques dont les baies rouges doivent s’impatienter de paraître, les arbousiers et leurs fruits rouges en attente de mûrissement. Tout est là dans la rumeur disponible du jour. Tout est là et la fête de la présence peut avoir lieu. Oui, les Demoiselles sont visibles dans leurs robes d’apparat. Un blanc doux que rehausse le gris discret de leurs volants, ces belles strates qui nous disent leur âge et nous inclinent à la modestie. Et puis leur coiffe est si distinguée qu’on dirait tout juste confectionnée pour aller au bal. Au bal du temps, le géologique contre le nôtre, l’humain, qui semble si inapparent dans les rouages de l’heure. Puis les couleurs qui forcissent, déploient les ramures de leur être, ces touches qu’un pinceau délicat a à peine effleurées, une lueur d’argile claire rehaussée, semblable à un miel soutenu, à la teinte accueillante d’un poil animal, peut-être un chamois, le site pourrait si bien leur être dévolu.

   Cet étonnant paysage à l’allure de rideau de scène d’un théâtre fantastique, il faut l’archiver au profond de la mémoire, le mettre en sécurité, en faire ce précieux patrimoine qui se hissera de lui-même lors des journées tristes où la Tramontane balaie la plaine du Roussillon de son haleine glacée ou bien quand le Marin, porteur de brumes, limitera la vue, glacera les yeux de ses milliers de fines gouttelettes. On pourrait demeurer un temps infini à regarder ces prodiges du sol faire leur beau ballet. Le jour, avec l’infinie variation de ses teintes. La nuit, sous le vernis blanc de la Lune, cette lactescence qui irait si bien à ces altières figures tout juste sorties d’un conte de fées. Oui, elles sont d’abord, malgré leur grand âge, des images pour de jeunes enfants babillant à la seule vue de ces hochets géants qui agiteront leur bras de celluloïd sur l’ouate de leurs rêves. A simplement les regarder, nous redevenons des bambins insoucieux des atteintes de l’âge, nous applaudissons des deux mains, naïvement, comme s’il s’agissait d’un théâtre de marionnettes qui nous aurait conviés au spectacle, quelque part, peut-être sous les frondaisons du Jardin du Luxembourg.

   Tu apercevras combien les associations d’idées sont inouïes ! Les manuscrits de mes articles, j’ai pris l’habitude de les relire près du bassin de la Fontaine Médicis, je ne sais pourquoi. Peut-être ce calme des reflets d’eau jouxtant la turbulence de la grande ville. Demain je rejoindrai Paris. Je range mes dernières affaires. Quelques voiliers rentrent au port. Quelques attardés frissonnent dans l’air qui fraîchit. Avant de rentrer à l’hôtel, je suis allé faire un tour au bord de l’étang de Canet. Sur l’eau étale, le Canigou répandait son ombre claire, ses arêtes encore enneigées dépliant leurs nervures alors que sa base reposait dans une ligne de nuit. Une bande de ciel gris-bleu au-dessus, puis des nuages à la teinte d’acier à perte de vue. D’ici, les Demoiselles sont invisibles. Sans-doute dorment-elles déjà, emmitouflées dans les plis de leur âge ! A quoi rêvent-elles, pourrais-tu me le dire ?

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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7 septembre 2018 5 07 /09 /septembre /2018 12:33
Dans l’effacement de soi

          Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Cette esquisse, je l’ai trouvée, glissée dans un livre, en guise de marque-pages. Il s’agissait de « Julie ou la nouvelle Héloïse » de Rousseau. Cet ouvrage m’avait été prêté par une amie et je ne savais quoi penser de cette peinture qui semblait avoir été achevée avant que d’être commencée. Bien évidemment, je me demandais s’il pouvait y avoir un lien entre cette dernière, la peinture, et Julie qui était aussi le prénom de cette ancienne connaissance avec laquelle, depuis peu, j’avais renoué quelques liens. Je dois dire, les indices étaient flous et de cette image je ne pouvais tirer que d’hasardeuses hypothèses. S’agissait-il d’un autoportrait et, si tel était le cas, quelle était donc la cause de ce qui se donnait à voir comme un renoncement à paraître ? Je me souvins alors que Julie, en ses jeunes années, avait suivi des cours à l’école des Beaux-arts dont elle ramenait, le plus souvent, de rapides ébauches, quelques croquis, en tout cas jamais d’œuvre parvenue à sa conclusion. En ces temps déjà lointains je crois en avoir déduit les traces d’un caractère fantasque, sans doute un fond permanent d’insatisfaction, une hâte à terminer avant d’entreprendre à nouveau.

   Voici les quelques notes griffonnées à la hâte sur un carnet pour tenter de décrypter les significations latentes de ce travail : le bandeau des cheveux est cette manière d’arc sombre qui entoure le visage, en renforce encore le profond caractère dénigme. Cette représentation sans traits apparents laisse dans la perplexité si ce n’est sur le bord de quelque angoisse. Comment peut-on faire face à ce qui, précisément, n’en a pas ? Est-il possible de demeurer devant le masque d’un mime dont ne fait signe qu’un blanc livide, qu’un blanc taché de néant ? Certes non. Echange d’épiphanies. De toi à moi la fluence d’une relation, l’immédiate joie d’une possession sans reste. Réciproque. Sans apprêt. Nul autre détour qu’une neuve confiance. Les yeux dans les yeux et rien au monde ne vient en tarir l’abondance. Mystérieuse, tout de même, cette lunule carmin qui vient balafrer le bas du visage, telle une plaie dont la béance semblerait illimitée. Faut-il qu’une invisible souffrance en alimente la tragique tension ! Et cette robe ligaturant la chair, ce fourreau noir pareil au pelage de quelque animal triste, non encore parvenu à sa mue. Où est-il le corps qui y est dissimulé ? Vit-il d’autre sensation que cet étrange enfermement ? A-t-il déjà connu le bouleversement de l’amour, l’attente de l’Amant, le stylet cruel du désir ? On aurait de la peine à en informer les contours tant le dénuement est perceptible qui appelle la geôle d’une infinie solitude. Et ces mains sagement réunies sur le haut des cuisses : geste de défense ? Incapacité à communiquer quoi que ce soit de sa silhouette ? Attitude de prostration aux inavouables motifs ? Puis la perte des jambes se confondant avec le mur de plâtre, à peine la trace d’un lacet sur la pente de la cheville. Que reste-t-il de cette vision sinon cette sourde résonance comme venue de la gorge profonde d’un puits ?

   Aucune chance de résoudre le secret de ce portrait. Bien trop anonyme, trop avancé dans la fougue d’une perte de soi. Alors que me reste-t-il à connaître de ceci qui m’interroge et instille dans mon âme le poison de l’éternelle question ? Soudain, dans le blanc de neige de ma chambre, je suis privé de vision claire et les appuis me font défaut qui, sans nul doute, traceront sur le pavé de mes nuits les lueurs fauves de l’insomnie. Pourtant Julie est si loin de mon horizon présent. Seulement une flamme qui vacille dans le lointain, réminiscence de ce qui fut notre rapide et illusoire passion. Pour cette raison j’évoquais, plus haut, la question irrésolue de sa dette vis-à-vis d’une relation, le degré réel de son implication. Elle était si impénétrable, y compris dans ses rapides débordements ! Elle était sur un autre versant que le mien. Elle vivait sur les ailes du songe. J’existais à ne rencontrer que le réel, à en sentir l’épieu fiché au centre de mes jours. Le journalisme m’imposait sa loi, imprimait sa géographie aux quatre coins du monde et mes brèves escales à Paris ne suffisaient à entretenir un feu qui menaçait de s’éteindre, qui, un instant, brasilla, puis une gerbe d’étincelles finales, comme un feu d’artifice que le ciel dilue dans le bleu de sa toile. Alors, que sert-il de me torturer, de chercher à résoudre ce rébus, son emmêlement de chiffres, de dessins, de lettres muettes qui n’auront d’autre lieu que l’incertitude de leur silencieuse profération ?

   Je me souviens, maintenant, en mes jeunes années, avoir longtemps regardé dans la vitrine d’une petite librairie de l’Île Saint-Louis, la reliure fauve de « Julie », son dos gravé à l’or fin, le papier marbré de sa couverture, la densité de ses pages d’écume, la joie de ma propre vision en décuplant le prestige. Toujours j’avais été le témoin de la vie tumultueuse de Rousseau. Il me fallait connaître « La Nouvelle Héloïse ». J’achetai le livre, le feuilletai, m’arrêtant sur ses illustrations, « Le premier baiser de l’amour », où un amant rejoint son aimée sous la tonnelle riante d’un jardin édénique, comme si tout allait commencer qui n’avait encore eu lieu. Le livre est là, posé sur ma table de travail, en attente de lecture. Juste quelques passages picorés, ici et là, pour tromper les manifestations trop visibles d’une impatience intérieure. Me voici donc maintenant en possession de trois Julie : celle de chair dont je viens de rejoindre le portrait, celle du livre qu’elle m’a confié, enfin celle de l’ouvrage de ma bibliothèque. Alors comment me retrouver parmi cette confluence de figures diverses ? A laquelle m’en remettre qui ne soit la buée d’un simple souvenir, le noir et blanc d’une peinture, le trouble d’une envie ancienne de littérature dont nulle lecture n’était venue combler la faille ?

   Me voici dans les rets d’une intrigue qui ne cesse de m’interroger à défaut de m’apporter la quiétude à laquelle j’aspire. Je viens de relire l’argument de l’œuvre, pensant y déceler quelque explication. Ma vie ? La sienne ? Trouve-t-on jamais dans une fiction l’écho de son propre cheminement ? Ou bien ne s’agit-il que d’illusions, de poursuite de chimères ? Certes j’étais plus âgé que la Julie réelle. Certes j’avais été une manière de précepteur pour elle, lui donnant quelques leçons sur le Siècle des Lumières, faisant halte auprès des livres de Jean-Jacques, y cherchant le réconfort de quelques rêveries solitaires. Certes nous avions été amants l’espace d’un bref éblouissement. Et puis cette trame subite dans la fuite des jours avait-elle eu d’autre signification qu’un événement fortuit dont le temps s’était  empressé de gommer les traits ? Avait-elle été, au moins en pensée, Julie d’Etange ? Avais-je eu à ses yeux les prestiges d’un Saint-Preux ? Tout est tellement irréel depuis la rive où j’observe le passé de brume. Et quand bien même j’aurais été ce Jeune Homme modeste amoureux d’une Jeune Femme de plus haut rang, qu’en demeurerait-il à présent d’autre qu’un lointain mirage s’évanouissant au milieu des sables du désert ? Il n’y a pas de Monsieur Wolmar à l’horizon qui pourrait s’opposer à notre rencontre. Et puis ce prêt du livre comporte-t-il un message subliminal, une intention qui se réserve et n’ose dire son nom ? Je crois bien à l’énoncé de toutes ces supputations témoigner encore de cette insatiable âme romantique qui me fit pousser la porte de la librairie, acheter « Julie », la confier au secret de mes étagères puis l’oublier. Ce geste était-il le souhait d’une future résurgence ? Je ne saurais en dire l’empreinte infinitésimale. L’ombre avance sur les quais de Seine. Bientôt les lampadaires troueront le brouillard de leur globe d’argent. Il est temps que j’éteigne ma lampe. « Julie » veille dans le clair-obscur. Laquelle ? Le sommeil est long à venir qui joue parmi les spectres nocturnes. Long à venir !

 

 

 

 

 

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 15:53
Ce signe blanc à l’horizon

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

    Seras-tu assuré, tout comme moi, de bien regarder cette belle image, d’y repérer les aventures signifiantes qui s’y dessinent sous la ligne de flottaison ? Toujours, l’œil, d’un seul empan de son mouvement, scrute l’ensemble du visible sans bien  décrypter toutes les lignes de force qui en animent la présence. Ainsi, d’un paysage, ne voit-on souvent que la courbe de la colline, le bouquet d’arbres à mi-pente, les flocons des nuages qui flottent dans le ciel d’azur. Identiquement pour celui-ci qui semble ne mettre en scène que ciel, mer, sable, genre de tripartition dont il faudrait se contenter afin que notre désir de scruter le réel soit rassasié. Cependant tu auras saisi que le déploiement des divers éléments n’y joue pas à parts égales.

   La scène se présente ainsi : tout en haut, le ciel est noir, profond, pareil à une pierre d’hématite avec, plus bas, des reflets d’argent que de légers nuages teintent de blanc. Puis la ligne d’horizon, ce double sillon sombre que traversent l’éclair d’un blanc vigoureux, l’incision d’un givre sur le crêpe d’un deuil. Puis la vaste marée de sable gris avec ses convulsions, ses dépressions, ses minces lignes de crête. Vois-tu, sans doute faudrait-il se contenter de cette lecture minimale, butiner tel le papillon, ici un voile d’air, là un pli d’eau, ailleurs l’effritement d’une dune que, déjà, le vent disperse. Je crois que, de cette approche immédiate, résulterait un bonheur suffisant et que rien ne serait à chercher hors cette manifestation exacte des choses. Mais tu sais l’impatience des hommes, la braise de connaître qui les brûle de l’intérieur, le fourmillement qui se saisit de leur esprit dès qu’une énigme se propose à leur entendement. Alors il faut déplier la rose, en explorer le bouton, y chercher pistil et étamines qui en disent le secret.

   Il faut viser un signe minimal au gré duquel un monde peut se lever et faire sens. Partir d’un vocabulaire simple, d’un seul mot peut-être plein de la vérité de ce qui est à appréhender qui, toujours, se recueille en quelque endroit mystérieux. Cette ligne blanche en position médiane, ce coup de scalpel dans le derme du réel, il faut en faire autre chose que le lieu d’une apparition. Il faut en dire l’inévitable loi, en tracer la figure ouvrante du jour. La chute de la nuit que l’aube métamorphose en parole. La fuite des ténèbres que, bientôt, le soleil dissoudra. Il n’en restera que d’invisibles limbes. Cette ligne n’est là qu’à nous questionner. Non seulement dans le genre d’une esthétique - ceci est pure évidence -, mais en tant qu’indice qui traverse les apparences et les incline à dévoiler plus que le regard ne donne à voir. Interroger l’invisible, voici la grande et unique question. L’arbre qui agite ses feuilles, exhibe son tronc, projette dans l’espace ses ramures ne nous fait jamais que l’offrande de son apparition. Ce que nous voulons percer : la vérité des racines, leur blanche plongée dans l’inconscient humus, leur cheminement parmi les tapis de vers, le peuple des amibes, la pullulation des bactéries.

   Ligne blanche, tu n’es seulement caprice d’enfant qui aurait dessiné sur la plaine de la feuille ce trait horizontal bordé de noir, simple jeu gratuit où bâtir, peut-être, châteaux en Espagne. Ligne blanche tu as le visage de la nécessité. T’ôterait-on à la vue que tout, de l’image, s’effondrerait. Tu es le méridien qui, de part et d’autre de son tracé, ouvre la voie  à l’exercice du monde : sans repère il tournerait sur lui-même, semblable à un toton fou. Tu es la médiatrice du Ciel et de la Terre, le point de fusion d’Ouranos et de Gaïa, la fécondation originelle dont, tous, nous sommes redevables mais feignons d’en ignorer l’empreinte native. Mais nos courtes mémoires ne sauraient remonter si loin. Il faudrait être des saumons migrant au leur lieu de naissance, nous n’en avons ni les nageoires, ni la force, ni l’instinct fiché au centre du corps.

   Ligne blanche tu es la belle et impalpable césure autour de laquelle le vers du poème déplie  son immémorial rythme. Tu es « le vide papier que la blancheur défend », cet espace mallarméen de la création qui ne saurait jamais s’élever que du rien nocturne qui en ceint l’être. Tu es « l’heure où blanchit la campagne » hugolienne, cette mélancolique contemplation où l’âme se mire dans son propre désarroi. Hugo parle d’absence, de celle qui n’est plus là, que l’écriture tente de combler. Hugo parle de l’absence dont toute création est le lieu d’émergence. A ce blanc qui sidère, à ce vide qu’emplit silencieusement la neige, André du Bouchet accorde une résonance singulière : « L'absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige ».

   Ici, toujours, et en tant qu’origine de tout, le blanc diffuse son énergie radiante, sa puissance qui ouvre l’espace libre du poème, résout les tensions extrêmes de l’ombre et de la lumière - ces deux marges du noir qui encadrent la ligne blanche de l’horizon -, en pénètre l’indéchiffrable vacuité afin que, les lèvres du réel écartées donnent enfin accès à leur essence qui n’est, en définitive, que le miroir de la nôtre, une vision à l’infini, une perte en abyme de tout car le doute s’instille dans la moindre de nos perceptions, dans la plus infime de nos sensations. Qu’est le monde pour moi ? Qui suis-je en regard du monde ? Quelle relation entretenons-nous dont, le plus souvent, nous ne percevons que les lignes de fuite ?

   Regardant ce paysage que nous révèle la photographie, nous avons immédiatement affaire à trois climatiques du blanc : celle, céleste du nuage, cette vapeur, cette brume qui déjà s’évapore ; celle de la dalle de sable, cette terre immanente sur laquelle se pose la plante de nos pieds ; enfin celle de la ligne qui se montre comme possibilité d’actualisation des précédentes. Nos yeux sont comme aimantés, fascinés par ce trait qui ne semble tirer que de lui la mesure de son être. Devrions-nous procéder aux effacements successifs de cette représentation et ne demeureraient que ce continuum spatio-temporel, ce lieu à peine marqué, cette épiphanie délicate qui semblent n’avoir de présent qu’à être reliés à l’infini passé, au futur infini dont ils  paraissent figurer l’annonce. Pareils à un message prophétique nous disant  le ressourcement ininterrompu de ce qui, mince, inapparent, à la limite de l’inaudible, de l’invisible, porte en son sein l’entièreté des significations dont se dote le monde, auquel notre être puise comme à une mystérieuse source, la quadrature de son existence. Sans doute Vassily Kandinsky, ce chercheur d’absolu,  synthétise-t-il avec beaucoup de finesse et d’intuition ce qui se montre à nous, là au centre de l’image, qui en constitue l’essentiel rhizome :

 

« Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement. »

 

   Aussi, toute photographie en noir et blanc, - cette essentialisation de la figuration -, a-t-elle à se saisir de cette réalité-là : la ligne est l’initiale, l’esquisse, le premier geste dont doit se doter l’espace visuel afin que, déterminé, il puisse rayonner à partir de son centre. Les images les plus fortes - regardez « ce signe blanc » -, sont des images étayées à partir d’un fondement qui les restitue à leur force élémentaire, construire une géométrie ou poétique des lignes. Ainsi s’ordonne tout cosmos.

 

 

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:10
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