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18 juillet 2022 1 18 /07 /juillet /2022 13:49
Vous, dans l’exténuation du jour

 

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

   Vous, dans l’exténuation du jour, pourquoi votre silhouette, pourquoi votre inquiète présence ? Je suis un homme des lisières, un homme tout juste apparent dans la clarté de l’aube, un homme tout juste visible dans la lumière hespérique. Comment vous ai-je aperçue, vous dont l’image se confond avec la sombre rumeur de l’heure ? Je ne saurais dire si vous émergez de la Nuit, si vous en êtes un fragment, si vous êtes la Nuit elle-même dont je n’apercevrais que le ténébreux symbole. Voyez-vous, parfois je doute de ma vision, mais ceci serait encore moindre mal. Ne vous est-il arrivé, à cette heure belle entre toutes, que l’on désigne sous l’heureux vocable « entre chien et loup », de ne guère distinguer que des formes floues, des manières de spectres dont vous ne savez plus très bien si ces formes ont une existence concrète, si ce n’est votre fantaisie qui leur a attribué un corps, peut-être une âme ? Cette aura qui vibre doucement à l’entour de leur chair, est-ce leur âme qui tente une sortie discrète ? Cette aura, est-ce leurs sentiments qui veulent connaître la lumière du jour, c’est si discret, les sentiments, lovés au centre du corps, parmi les fleuves de sang, les douces collines de chair.

   « Je doute de ma vision », vous disais-je à l’instant et ce regard si imprécis me fait douter de moi-même, si bien que j’ai toujours un miroir à portée de la main pour me rassurer de qui-me-fait-face, dont je présume qu’il s’agit de Moi, mais comment m’en assurer ? Une simple image dit-elle mon réel, me confirme-t-elle dans mon être ou bien n’est-elle qu’un « miroir aux alouettes », une apparence fuyante sur laquelle ne rien fixer de stable, de définitif ? Alors, étant si peu le Maître de-qui-je-suis, comment pourrais-je l’être, en quelque façon, de-qui-Vous-êtes ? Je suis sûr que ce flou existentiel vous a déjà questionnée, qu’il vous frôle incessamment de son aile de soie, vous déporte de vous, vous place en porte-à-faux, comme si, en une certaine manière, vous étiez double, chacune de vos moitiés se mêlant ou se séparant selon votre coefficient de bonheur, votre gradient d’ennui.

   C’est un problème que je me suis souvent posé, de savoir le lieu exact que j’occupe, non dans le Monde universel qui m’entoure, mais dans mon Monde propre, celui de mon corps, de mes pensées, des inclinations qui me sont singulières. Mais voici que je retombe dans mon travers, oh certes, je le partage avec nombre de mes Commensaux, je ramène tout à Moi, j’enduis ma peau de la glaçure du narcissisme. Mais, en réalité, puis-je être autre que celui-je-suis ? Puis-je différer de Moi au point de devenir simple abstraction, corps d’insecte radiographié par quelque soucieux entomologiste ? Non, certainement pas. Mais je crois que je peux essayer de me connaître par qui-Vous-êtes, puisque aussi bien, vous me servez de miroir, que votre regard m’accomplit en quelque sorte, me confirme tel ce Quidam que je suis pour vous, inévitablement, et vous aurez contribué à ma propre construction, certes à votre corps défendant, mais vous ne pourrez nullement reprendre la pointe de votre vision, elle est entrée en Moi, elle m’appartient, je suis Vous qui êtes Moi, si je peux jouer avec les mots et mêler ce qui, par nature, n’est nullement miscible.

    A moins qu’une curieuse alchimie ne nous relie à notre insu. Je serais votre visage, vous seriez mes mains, je regarderais par vos yeux, vous goûteriez par les papilles de ma langue. Ne trouvez-vous fascinant ce jeu de rôles interchangeables, ce « je te donne ceci, tu me donnes cela », tout comme le jeu d’enfants innocents dans une cour d’école. Je crois que, malgré vous, vous adhérez, qu’insensiblement vous devenez Moi, alors que je m’immisce en Vous.

 

C’est fort un regard,

c’est inquisiteur un imaginaire,

c’est perforant le feu du désir.

Du désir, oui, car je voudrais être Vous,

tout comme vous souhaiteriez être Moi.

 

   Des Vases Communicants, en quelque sorte. De gélatineuses méduses se fondant dans leurs robes souples respectives si bien que l’on ne sait plus qui est qui, si l’on a une âme, si l’esprit que l’on croit posséder n’est, en définitive, qu’une hallucination, qu’un écho de cette étrange gémellité qui, par la simple loi de l’usage, ne cherche qu’à nous confondre dans l’Unité ambiguë de l’Androgyne. Je suis Tu, Tu es Je, non dans une parfaite réversibilité qui supposerait encore quelque scission, quelque césure, non Deux principes fusionnant en Un Seul. Plus de conscience unique de Soi, seulement deux Soi qui ont confondu leurs contours au point de n’en faire qu’un.

   Vous, dans l’exténuation du jour, Moi dans la fuite de l’aube, Lui ou Elle dans le glissement du crépuscule, la sublime miscibilité, le principe d’identité, le solipsisme dissout puisqu’il n’y a plus d’altérité, plus de différence. Combien ceci est rassurant pour un intellect préoccupé d’harmonie, de perfection. Mais combien cette vision d’un Seul Germe renfermant le Tout du Monde est déprimante. Vous êtes Vous au motif de votre éloignement. Je suis Moi en vertu de mon espace-temps qui n’est nullement le Vôtre, qui ne le sera jamais. Le rêve lui-même, zone de liberté absolue puisque la conscience est mise en veille, ne produit guère de dyade, loin s’en faut. Les Êtres pullulent, se mélangent le temps d’une étincelle puis s’éparpillent en milliers d’étoiles dont chacune a sa singularité, dont chacune brille de son propre éclat.

   Les Êtres se divisent à l’infini, se métamorphosent, un corps en donnant mille, une pensée en sécrétant une infinité d’autres. Inépuisable beauté que cette profusion de formes, ressourcement inouï de Soi dans une constante polyphonie, chatoiement symphonique de ceci même qui, à chaque seconde, est flûte, hautbois, clavecin, luth, lyre ou cithare. Certes, l’Unité est belle dans sa simplicité, son immuabilité, sa puissance tranquille. Certes, la Pluralité est belle, elle qui multiplie les points de vue, ouvre les horizons, amplifie les perspectives.

 

C’est, comme toujours,

une Vérité

qui surgit

de la rencontre

d’une Ombre,

d’une Lumière.

Une Vérité

qui se donne

dans l’intervalle

du Ciel et

de la Terre.

Une Vérité

qui apparaît

dans la distance

du Proche

et du Lointain.

 

   Quoique nous fassions, Vous et Moi, nous sommes des Êtres de l’intervalle, de simples médiations installées entre Jour et Nuit, d’inquiets observateurs des hautes flammes du Soleil, des touches de cendre de la Lune. Constamment nous allons d’une réalité à une autre. Incessamment nous oscillons entre Flux et Reflux. Continûment nous nous inscrivons entre Esprit et Matière. Ceci n’est nullement une Loi du Hasard. Ceci est la Loi du Langage qui n’est jamais que la Loi de toute Signification. Le Sens n’apparaît jamais qu’à fulgurer entre Adret et Ubac ; entre la cime de la Montagne, l’abysse de l’Océan ; entre l’autorité de l’Homme, la douce présence de la Femme. Irréversiblement nous sommes des Êtres du Milieu, des Êtres ballotés entre le Vice et la Vertu, préférant le plus souvent le premier à la dernière, ce qui n’est « qu’Humain, trop Humain », mais pouvons-nous échapper aux motifs que trace notre Essence, qu’assume, souvent de guingois et de manière contingente, notre Existence ?

   Alors, Vous si différente de Moi, comment vous donner Sens, autrement qu’en vous nommant, en vous décrivant, en vous installant au centre de mon Langage ? C’est Vous que je dois figurer, vous par la grâce de qui je deviendrai visible à Moi-même. Car, toujours nous naissons de l’Autre, car, toujours, nous naissons en l’Autre. Nous ne pouvons, nous-mêmes, nous porter sur les fonts de l’exister qu’à faire fond sur ce qui n’est pas Soi, sur ce qui toujours questionne et nous fait être Hommes, Femmes, au Plus Haut. C’est toujours ce vertige qu’il faut viser, toujours dans une triple fascination :

 

de Soi,

de l’Autre,

du Monde.

 

   Cette « fascination » n’est ni gratuite, ni hautaine. Elle est ce par quoi nous nous trouvons au Monde, intimement reliés à ce qui pour l’Humain fait Sens : cette Histoire que nous écrivons sur le palimpseste des jours, il porte en filigrane la trace de nos Ancêtres, la Nôtre propre, les signes de notre Descendance, elle sera la bouche qui, après notre disparition, témoignera de qui nous avons été, ici, sur ce coin de Terre, sous l’abîme immense du Ciel, près des Nuages aux ventres de peluche. Oui, une tendresse s’élève à faire venir, par le truchement des mots, tout à la fois, notre Passé, notre Avenir, notre Présent, un Amour se lève, une Fin approche, une Certitude nous gagne, jamais nous n’avons été plus Vivants, les jours nous ont comblés de cette plénitude, elle n’est ni savoir, ni connaissance ultime, elle est simplement l’efflorescence de notre Chair, là au moins sommes-nous en terrain familier.

   Mais, voyez-vous combien je suis distrait, combien mon Moi me rassemble à l’intérieur de mes propres frontières (une pure Monade !) et me voici venant à Vous dans l’humilité, chargé de mes pauvres mots, ils trébuchent à l’envi, ils peinent à vous suivre, Vous « l’absente de tous les bouquets », vous l’Idée Majuscule dont je ne pourrai franchir le seuil qu’au prix de ma mortelle absence car l’Idée est si Haute que seule la Mort peut en embrasser le vaste Destin. De Vous je dirai peu et ce sera déjà beaucoup car comment peut-on dire de l’Autre alors que l’on n'arrive même pas à dire à propos de Soi ?

 

Petit Poème à destination

 de Vous, de Moi,

 de Qui lira ou ne lira pas

 

Vous, dans l’exténuation du jour

Vous êtes identique à

Ces sublimes Cariatides

Qui supportent tout

Le poids du Monde

Vous, sous le fleuve étincelant

Des cheveux de paille

Vous au front divisé de douleur

Vous au masque blême

Vos yeux noirs ravagent votre Face

Masque d’une antique Tragédie

Vous à la bouche ensanglantée

Sur quel secret, quel mystère votre

Parole s’est-elle refermée 

Avez-vous une énigme enfouie

Dans le puits d’ombre

De votre corps 

Votre corps a-t-il connu

 le Foudre du dieu 

Êtes-vous simple Humaine

 Ou bien Déesse aux

Impénétrables desseins

 L’albâtre de votre chair

Vous immole déjà bien plus loin

Que votre dicible présence

Êtes-vous un Être de l’Au-delà 

 Dissimulez-vous de nébuleux

Arrière-Mondes habités

De fantomatiques hiéroglyphes 

Êtes-vous anticipation

De la Camarde à laquelle

Nous abreuver

 Une dernière fois avant

D’arriver à Trépas 

Êtes-vous qui-je-suis en sa plus

Étonnante métamorphose 

Toujours la Division

Toujours l’Unité

Sa cruelle obsession

Je me sens bien Seul

Å être ainsi

Séparé de Vous.

Et Vous,

M’aimez-vous,

 Un peu,

Tendrement,

Å la folie ?

J’aimerais tant

Å la FOLIE,

 Elle seule peut nous

Sauver du Réel

Elle Seule peut nous

Sauver de Nous !

Le Plus

Grand

Danger

 

 

 

 

 

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28 juin 2022 2 28 /06 /juin /2022 09:54
Vous, la Rouge Tentation

Dessin : Barbara Kroll

 

***

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

Au sortir de ma nuit songeuse

Dans ma dérive bien hasardeuse

Vous avez soudain surgi

En une silhouette bien inouïe

Je demeurais hagard

Au matin jusque tard

Persuadé d’une pure illusion

Qui faisait se lever des frissons

Peut-être fouetter ma déraison

 

Mais laissez-moi maintenant

Vous écrire en prose

Il faut bien que j’ose

Mêlée de quelques rimes

Juste une question de rythme

Tout comme dans l’Amour

Que vous exaltez

Et qui me dispose

Å vous faire la cour

Ainsi rejoindrez-vous

 Ce lieu prosaïque

D’un corps lubrique

 

.Jamais, je vous l’avoue

Je n’ai vu femme

Plus abandonnée

Plus à son vif désir liée

Vous êtes là

Sur un modeste sofa

 Comme immédiatement livrée

Å l’appétit bien aiguisé

De quelque Curieux

Que je crois bien graveleux

Vous percevez-vous, au moins

En cette scabreuse posture

Pareille à l’Hétaïre livrée

Aux pensées les plus impures 

 

Car il ne peut s’agir que de cela

N’est-ce pas

Votre corps ne vous appartient pas

Il est le lieu de mille festins

De mille rumeurs

Qui incendient les cœurs

Votre corps, mais en est-il un

Ce désordre de lignes

Ce mélange de signes

Mais qui donc peut s’y abreuver

Qui pourra ressortir l’âme en paix 

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

Å votre égard

Je veux bien convoquer

Quelque sort du Hasard

Manifester de l’indulgence

Mais votre état ne serait-il

De simple indigence 

Savez-vous combien

Votre image est troublante

Combien vous visant

 Mes idées sont lentes 

 Êtes-vous un objet de la Nature

Un genre de démesure

Le résultat de quelque usure

Une dette à jamais soldée

 

Du bas au haut de votre corps

Quelle immense désolation

Vous vivez à ne jamais

Connaître de rémission

Pourquoi votre anatomie

Est-elle vide

Avez-vous été dépossédée

De sa note viride

Cette teinte qui dit la vie pareille

Å la pousse du végétal

 

Je ne sais si je suis

Votre unique Voyeur

Et d’autres yeux

Vous découvrant

Ceci serait ma terreur

Car, voyez-vous, lorsque

L’on est Courtisane

L’on se dispose à n’être

Dans la vaste savane

Que la proie guettée

Par mille appétits

Or d’appétit je ne

Veux que le mien

Je veux être votre seul lien

Oui, je vous place ardemment

En mon unique possession

Et ne plus vous apercevoir

Serait le lieu de ma perdition

 

Vous la destinée à la luxure

Me trouverez-vous porteur

D’idées bien impures

Mais le Mal attire le Mal

Le Vice attire le Vice

Tous deux sommes entrés

En un cycle infernal

Somme toute fatal

Dont nul ne pourra nous faire sortir

Alors, plutôt que de nous mentir

De quêter quelque repentir

Laissons-nous aller à la pente

De notre commun désir

Le vôtre, me soumettre

Å votre farouche volonté

Le mien : livrer mon âme

Au plus vil des péchés

Nous ne vivons

Que l’un par l’autre

 Vous en votre état vénal

Moi en mon sentiment

Définitivement létal

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

Oui, votre Vie contre ma Mort

 Oui, votre Mort contre ma Vie

Seules trois notes me crucifient 

 Le gribouillis de vos bas

Il est un fier appât

La résille mêlée de vos cheveux

Ceci me rend heureux

 La grenadine violente de votre bouche

Permettez que je la touche

 Jamais je ne connaîtrai de repos

Avant même le Grand Saut

Que je ne vous ai manduquée

 Jusqu’à la moelle de vos os

Oui, de vos os

 

Vous, la Rouge Tentation

Je ne vous ai nullement

Nommée par omission

Vous, la Rouge Tentation

Vous n’êtes présente

Qu’à être ma passion

 

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28 juin 2022 2 28 /06 /juin /2022 07:28
Le juste regard  à l’horizon des choses

« Matin calme sur le lac »

Photographie : Hervé baïs

 

***

 

Matin calme, si calme

Pour nous il déplie sa palme

Pour nous il est baume de l’âme

 

Le juste regard

Å l’horizon des choses  

Toujours est-il demandé

Une vision nuancée

Du monde

Le juste regard, sinon

 Les choses s’en vont

Pour ne plus reparaître jamais

Voir dans l’oblique

Dans l’ambiguïté est toujours

Au risque d’une perte

Le paysage

Au matin levant

Dans ses étamines de silence

 Le paysage en sa belle venue

Demande à être vu

En la singularité de son être

Dans l’exactitude de ce

Qu’il a à faire paraître

 

Ne le ferions-nous

Serions-nous

Des êtres distraits

Distraits d’eux-mêmes

 Distraits des choses

Alors tout s’effacerait

Dans une illisible nuit

Aux choses, au monde

Nous avons à être présents

De toute la dimension

Éployée de notre vision

C’est comme un devoir moral

Une exigence éthique

Aussi bien qu’un

Vouloir esthétique

Face à la laideur

Face aux insuffisances

De tous ordres

Face au désordre du monde

Nous pouvons oblitérer

Notre regard, poursuivre

Plus avant notre chemin

Sans nous soucier de rien

 

Matin calme, si calme

Pour nous il déplie sa palme

Pour nous il est baume de l’âme

 

Fermer ses yeux

Å la disgrâce du monde

N’est nullement faillir

Å sa tâche d’homme

Passer simplement

Ne nullement se retourner

Dissoudre dans les plis

De sa mémoire tout souci

Qui en altèrerait

 Le sublime miroir

Car aux réminiscences

Il faut le champ

Libre de l’émotion

 De la rencontre belle

 Le sentiment plénier

De l’exister

 Hors ceci point de joie

Qui viendrait se poser

Sur notre exacte pensée

Un pollen poudroie

Dont notre coeur

Se réjouit, se nourrit

 

 

Matin calme, si calme

Pour nous il déplie sa palme

Pour nous il est baume de l’âme

 

Matin calme vient à nous

Dans la pure discrétion

 De sa douce donation

Matin calme est cette

Eau de source claire

Cette frange d’écume

Venue du plus haut du ciel

Matin calme est à nous

Comme nous sommes à lui

Nulle dispersion de soi

Qui nous livrerait au bruit

Nulle angoisse qui nous

Jetterait dans la nasse du Rien

Nulle entaille qui ferait de

 Nos corps des fragments épars

 

Matin calme

Est joie arrivée

Dans la facilité

Dans la docilité

Nul effort à convoquer

Tout est corne d’abondance

Nos yeux pure émergence

Sont emplis de lumière

Nos mains en corolle

Reçoivent du ciel l’obole

Bras et jambes confiés

Au limon d’un marais

 

Matin calme, si calme

Pour nous il déplie sa palme

Pour nous il est baume de l’âme

 

On est là, au creux

Le plus secret de Soi

On est là dans l’immédiate

Et donatrice Nature

Soi et Nature : le même

Nature et soi : le même

Ô qu’il est heureux

De sentir en Soi

Le doux et généreux

Éveil du Monde

Tout se déplie

Dans la lenteur

Tout s’irise en

Une pluie légère

Le Ciel est comblé

D’être le Ciel

D’être si haut

En sa jeune

Et éternelle essence

Il est semé de gris

Une infinie tendresse

Le touche, le caresse

Le ciel vient de loin

Va loin, il est l’Infini

Que nos destinées

D’hommes finis

Mesurent tels

Leurs abîmes

Parfois si béants

Ils pourraient frôler

Quelque Néant

 

Gris, le Ciel repose

Sur un lys diaphane

Est-il symbole

De quelque pureté

Calme est le matin

 Léger est le silence

Des collines se lèvent

Å l’horizon

Dans des voiles de coton

Un relief assagi dort encore

Peuplé de rêves d’aurore

La Terre cherche

Le lieu de ses assises

Les dormeurs cherchent

Un refuge à leurs rêves

 

Matin calme, si calme

Pour nous il déplie sa palme

Pour nous il est baume de l’âme

 

Une ligne blanche

De pure beauté

Relie l’eau à la colline

Eau, Colline, Ciel

Trois mots pour dire

Une même réalité

Une même Unité

Tout est écho

Tout est reflets

Tout est au regard

Immédiatement donné

Tout est Beauté

 

 L’eau du Lac est un miroir

S’y illustre le nonchaloir

De plantes aquatiques

L’Espace est ici musique

Le Temps a déjà fui

Nos tempes ont blanchi

Et nous demeurons là

Pareils à des Veilleurs

De l’infini

Oui, de l’Infini

Cette si belle Poésie

 

Matin calme, si calme

Pour nous il déplie sa palme

Pour nous il est baume de l’âme

 

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25 juin 2022 6 25 /06 /juin /2022 10:14
Voilement, dévoilement

Image : Léa Ciari

 

***

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Å peine aperçue et déjà vous êtes

Pliée dans ces linges blancs

Ils disent envers vous ma dette

Ils disent la morsure du-dedans

Ils disent la pureté, l’irréalité

Que vous offrez à l’Étranger

Ils disent votre Ombre

Elle s’efface dans la forêt

Pour ne reparaître jamais

Pareille au jour qui s’obombre

 

Y aurait-il plus grande douleur

Face à ce qui vient à l’apparaître

Que de n’en jamais connaître

Que l’obscure et lente lueur

De demeurer à la lisière d’une révélation

Le corps en proie à une juste affliction

De l’angle fuligineux où mon âme végète

C’est à peine si votre fuyante silhouette

Y imprime sa trace, plutôt un haut vol

Pareil à celui des Aigles,

Seigneurs des hauts cols

Ils ont une unique règle

Rejoindre le souffle d’Éole

C’est terrible, savez-vous d’offrir

Ses yeux aux nappes du désir

Y glisse la clarté, simple feuille d’Amour

Que le silence éteint de ses doigts gourds

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Avez-vous éprouvé

Une fois dans votre vie

Cette lame éternelle du souci

Il est comme un objet

Auquel vous teniez

Il a rejoint l’abîme du passé

Votre peau en porte le stigmate

Votre mémoire la touche délicate

Que rien ne visite, une pluie est passée

Elle a la consistance de la rosée

 

Si la joie m’était donnée

De peindre de vous un portrait

Il serait l’unique vision d’une aquarelle

Un trait léger sur le bord d’une margelle

Un ruissellement dans la gorge d’un puits

Une sublime prière ne faisant nul bruit

Une indicible clairière dans l’œil de la Nuit

 

Il est naturel chez ces êtres issus du rêve

De frôler vos sentiments pour les mieux exacerber

L’on se réveille au matin la tête emplie de nuées

Peu certain d’avoir jamais existé

Tout se montre avec la fureur d’une fièvre

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

Votre portrait, n’est-il seulement un rêve d’enfant

Venu du plus loin, qui rejoint le présent

Il brille telle une icône enchâssée dans son or

Que puis-je faire pour qu’elle éclaire encor

 

Votre image, je l’eus souhaitée immobile

Sur le rivage d’un lac tranquille

Pouvant vous observer à ma guise

Comme on le fait d’une antique frise

Mais vous êtes si aérienne

Si bien que je suis à la peine

Et ma chair s’alourdit de pierre

Comme enserrée dans les mailles d’un lierre

 

J’ai tenté de m’immiscer près de vous

De vous surprendre au revers de vous

De m’inscrire au creux du tourbillon

Auquel vous vous donnez avec passion

Mais votre envol est celui du papillon

Å peine vos ballerines touchent-elles le sol

Et de vous ne subsiste que l’esprit d’un alcool

La part du Ciel

La passée d’un miel

Une pure et durable fragrance

Pareille à quelque pas de danse

Vous rejoindre ne se pourrait

Qu’à l’aune du songe, de l’imaginé

 

Å toujours vous questionner

Vous la brume d’un Musée

Ne serais-je jamais

Que la chimère de votre pensée

Ou bien cette chorégraphie

Dont vous n’avez joué

Qu’à me précipiter

Dans le cruel fossé

De ma propre folie

 

Voilement, dévoilement

Quelle est ma part de mystère

Sentiment d’avoir perdu une Terre

Et je suis tout dénuement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 juin 2022 1 20 /06 /juin /2022 13:48
Soi face à Soi

Image : Léa Ciari

 

***

 

[Du thème récurrent de la SOLITUDE

 

   Si la solitude est bien l’un des thèmes fondateurs du Romantisme et de ses états d’âme, si la solitude constitue le fond de toute littérature existentielle elle est, tout autant, la préoccupation constante de qui veut créer. On a coutume de parler de la solitude de l’Écrivain, dans le secret de sa chambre, face à ses personnages de papier. Certes cette solitude est réelle, tout comme elle est éprouvée par le Peintre face à sa toile, par le Sculpteur face à sa sculpture, par l’Amant face à son Amante, par l’Existant face à son existence. Autrement dit, cette situation est coalescente à notre condition mortelle et rime, bien évidemment, avec finitude. C’est au motif d’être des entités finies que nous éprouvons ce sentiment d’un vide qui nous entoure, d’un abîme qui, toujours, nous précède et dans lequel, un jour, nous chuterons, trouvant peut-être alors réponse à nos continuelles interrogations.

    Nombre de mes écrits, nouvelles, réflexions en forme de rapides essais, poèmes et autres méditations, vivent sous le souffle continuel de cette solitude qui les justifie et en nervure le sens. Å cette posture, plusieurs raisons : un penchant naturel en direction de la poésie orphique et du thème de la perte, lequel est l’âme même de cette manière de poétiser. Ensuite au regard d’une considération existentialiste de notre destin marqué au coin de la contingence, de l’aporie, de la déréliction, toutes choses s’annonçant comme autant de figures de l’isolement de l’individu dans le monde.

   Mais cette impression de vacuité n’est nullement la conséquence d’une attitude passive. Les Protagonistes de mes Nouvelles sont des Solitaires qui s’éprouvent en tant que tels, font « vœu de solitude » si l’on veut, cette exigence leur étant dictée pour la simple raison que l’Amour, l’Écriture, la Nature dont ils poursuivent inlassablement l’Être, ne se donnent jamais que dans la confidence, l’intimité, le silence. Silence s’établissant entre les corps et les âmes comme seul médiateur réalisant la manière de prodige en quoi consiste l’Union des Contraires, des Dissemblables, une Unité se crée en Soi au regard de l’Altérité. Deux solitudes qui se rejoignent, parviennent-elles à cette fusion dont la Dyade primitive, la figure de l’Androgyne traçaient le beau et irremplaçable portrait ? Nul ne pourrait y répondre qui n’aurait éprouvé en Lui, en Elle, cet essentiel vertige qui demande à être comblé. Deux Incomplétudes pour une Complétude ?]

 

*

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Å la périphérie en quelque sorte

Comme délié de son être propre

On se distrait de soi, on voyage

On aime, on écrit, on lit

On fait tout dans un constant

Éparpillement, une fragmentation

On se croit ici, bien campé

Sur ses deux jambes

Et on est là-bas, loin

Comme étranger

Å son esquisse

Manière de Nomade

Qui ne connaît nul repos

Attend de la prochaine dune

Du croissant de la Lune

Qu’ils lui disent sa propre vérité

Le lieu de son repos

L’espace d’une certitude

Peut-être.

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Mais les certitudes ont le corps léger

Que le moindre vent disperse à l’horizon

Mais la conscience de Soi est si diffuse

Qui s’égaille aux quatre coins des perditions

Tous, nous sommes des sourciers

En souci de notre intime beauté

Tous nous avançons sur un sol de poussière

Mains scellées sur cette branche de coudrier

Dont nous attendons qu’elle nous délivre de nous

Nous dise le chiffre de notre rébus

Traduise en mots clairs cette

Légende qui nous détermine

Issue de longues lianes millénaires

Nous en avons perdu la trace

Notre Présent si emmêlé au Passé

Notre Passé en dette du Futur

Notre Futur perdu dans son illisible figure

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Parlant, nous n’avons parlé

Que de Nous, que de Vous

Que de tel Homme, de telle Femme

De ce Quidam que toujours nous sommes

Qui traînons derrière nous

Le lourd boulet de l’Humaine Condition

D’elle, jamais nous ne nous échapperons

D’elle nous sommes les Rejetons

D’elle nous portons la pesante genèse

Parlant de Moi, de Vous

Nous n’avons proféré

Qu’au sujet de Qui, ici

Fait face au Miroir

Fait face à Soi puisque tout miroir

Toute représentation, ne sont jamais

Que l’écho de qui l’on est

Dont on poursuit sans relâche

L’image fuyante, floue

Cette flamme qui vacille et

Toujours, menace de s’éteindre

Et c’est bien cette menace

De disparition

Qui nous tient en éveil

Fouette notre sang

Incendie le massif de notre chair

N’aurions-nous cette épée de Damoclès

Suspendue au-dessus de nos têtes

Et nous serions dépossédés

De notre angoisse

Délivrés de notre finitude

Nous vivrions hors l’humain

Pareils à la plante, au rocher, à l’animal

Dans la plus pure inconscience

Dans la mutité la plus confondante

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

D’Elle qui apparaît dans

Le champ de notre vision

Nous voulons habiter le corps

Éprouver les sentiments

Ressentir les sensations

Du creux même du vertige

Qui est notre bien commun

Qui suis-je, en réalité, d’autre

Que ce corps exposé au miroir

Que ce corps qui exulte

De ne point se connaître

De ce corps qui interroge

Un silence blanc

Rien ne s’y imprime

Qu’une Question

Reflétant une

Autre Question

Tous les miroirs sont trompeurs

Nous y cherchons la réponse

Å notre propre énigme

Et ils ne nous renvoient

Que notre sourde matérialité

Ce réel têtu qui bourgeonne

Å même son apparence

Et ne dévoile rien de notre Être dont

Au moins une fois, nous eussions souhaité

Qu’il se manifestât à la hauteur

De sa singulière Essence

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Je suis Moi, je suis Vous, je suis

La vaste Communauté

Des Hommes et des Femmes

Cette houle existentielle qui ne se lève

Qu’à retomber aussitôt

Dans son lourd marigot

Car nous avançons tels

Des Somnambules

La tête ourdie de songes

Et les songes sont mortels

Qui s’effacent bientôt

Peut-être est-ce ceci que nous souhaitons

Être des Rêves qui flotteraient haut dans l’éther

Des Rêves libres d’aller où bon leur semble

Des Rêves seulement occupés de Liberté

De clairs horizons, de chemins tracés

Vers de pures félicités

Elle, l’Inconnue, qui est-Elle

Et nous-en-Elle selon notre

Souhait le plus ardent 

Elle, drapée dans sa vêture sombre

Vert de Hooker taché de nuit

Elle au dos nu couleur d’ivoire

Elle aux cheveux de feu lissés d’une moire

Elle au bras qui tombe le long du corps

Elle, qui est-Elle 

Le saurait-Elle et alors

En un identique mouvement

Nous saurions qui nous sommes

Et notre secret deviendrait transparent

Et notre mystère disperserait

Sa cendre sous le premier printemps

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Elle, dans son face à face

Qui donc interroge-t-Elle 

Les Autres qui, parfois, traversent

La plaine de son existence 

Le vaste Monde et ses bigarrures 

Ce Souvenir ancien

Qui brûle au centre de sa tête 

Qu’interroge-t-Elle 

Son visage est plongé dans l’ombre

Son immédiate épiphanie

Partie la plus visible de son Être

Nous est soustraite

Comment pourrions-nous la connaître

Elle qui demeure dans la plus

Sévère des occultations 

Et pourtant, qui mieux qu’Elle

Pourrait faire son inventaire

Pénétrer ses pensées

Sonder son imaginaire

Décrypter ses fantasmes 

 

Ne vivons-nous sur

Le mode de l’illusion 

Ne vivons-nous qu’à prier

Notre propre icône dont nous

Ne saurons jamais si elle

N’est affabulation

Si elle ne résulte que

De notre faculté à imaginer

Certes nous sommes esseulés

Et notre constante interrogation

Est le témoin de cette immense solitude

Si nous faisons halte devant le miroir

C’est bien pour nous donner le sentiment

Que nous ne sommes nullement

SEUL

Que d’Autres sont là

Qui nous tendront la main

Que nous pourrons aimer

Qui nous aimeront en retour

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

Nous sommes des lanceurs d’écho

Nous mettons nos mains en porte-voix

Nous visons la montagne

Sa paroi de noire obsidienne

Nous lançons notre voix

Nous attendons son retour

Cette confirmation de

Qui-nous-sommes car

Å défaut de toute altérité

Au moins voudrions-nous être

Confirmé en notre présence

Nous lançons un CRI et nous pensons

Å la terrible toile d’Edvard Munch

Et nous tremblons d’avoir

Perdu pour toujours notre voix

Dans quelque abîme

Cotonneux, illisible, hostile

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

 

« Ohhéeé, OOhééé,

Ohé, Ohé…»

 

Vous qui songez

Dans le tain du miroir

M’avez-vous entendu 

Vous à qui je rêve parfois

M’avez-vous entendu 

Vous qui ressemblez

Å une peinture

M’avez-vous entendu 

 

« OOhéé, Ohé,

Ohé, OOhhéé…»

 

Où est-il l’écho ?

A-t-il disparu 

L’ai-je inventé 

Si vous m’entendez

Vous-les-Lointains

Mettez vos mains

En porte-voix

Et CRIEZ

N’importe quoi

Des mots d’amour

Les vers d’un poème

Une chanson douce

Des mots-cigüe

Des mots-sagaie

Des mots-yatagans

Si vous voulez

Mais des MOTS !

 

On est là, dans le vaste monde

On est là mais absent à Soi

Mais absent aux Autres

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14 juin 2022 2 14 /06 /juin /2022 10:34
La grise Endormie

Image : Léa Ciari

 

***

 

   [Quelques mots avant-coureurs du poème

 

   La poésie est toujours un mystère, la poésie veut le secret, veut la faible lueur. Je crois que ce qui lui convient le mieux, en termes de lumière, cet ambigu clair-obscur où, d’un même mouvement, elle vient à nous et se retire. Oui, car les mots du poème, s’ils paraissent au jour, demandent la nuit, demandent l’ombre, demandent le repli. Les exposer à une trop vive clarté en détruirait le subtil équilibre, en obèrerait le rythme à peine venu « sur des pattes de colombe » pour paraphraser le subtil Nietzsche. Car il y aurait un risque réel à exposer sa douce chair au combat du jour, à la polémique dont les événements, toujours, sont tressés. Il est nécessaire que la poésie repose en soi, en une manière de crique qui la mette à l’abri des convulsions du monde et de ses tempêtes toujours en réserve.

    La poésie qui suit, que vous lirez peut-être, elle aussi demande la pénombre, une manière de recueil tout comme le Spectateur de cinéma demeure en retrait de l’écran où s’animent les fabuleuses images, elles sont tissées d’un pur onirisme qui rejoint l’imaginaire des Voyeurs. « Voyeurs » dit mieux que « Spectateurs » le genre d’acte subversif, toujours indiscret qui auréole le regard comme si, toujours, un secret allait se dévoiler dont les Quidams tireraient quelque fortune, peut-être un gain qualitatif quant à leur vision, peut-être une ivresse à enfouir au plein même de leur chair.

   « Toi la grise Endormie » se situe dans la pure veine orphique dont mes habituels Lecteurs et Lectrices auront reconnu l’empreinte, elle court à la façon d’un mythe fondateur dans la quasi-totalité de mes Nouvelles et Poésies. Orphisme : perte de Soi, perte de l’Autre. Orphée (entendez l’Auteur) cherche son Eurydice (entendez l’Écriture) comme sa quête obsessionnelle dont, cependant, il sait qu’il ne parviendra jamais au bout de son unique souci. Et c’est bien en ceci que réside la beauté de tout chemin créatif, il n’avance jamais qu’à être aiguillonné par cet abîme dont il essaie de combler la faille existentielle.

   Bien évidemment, le parti-pris d’un style orphique se traduit par l’allure de la plainte, du regret, une lente mélancolie poudre tout de sa dette immuable au passé. « Passéisme » diront certains, mais peu importe et le mode sur lequel l’écriture vient à elle et la phase du temps qu’elle convoque. Dans tout motif d’écriture, rien ne compte que l’usage du langage, la présence des mots à eux-mêmes car c’est bien de ceci dont il retourne, les mots vivent d’abord pour eux, dans une manière d’étrange autarcie, le Lecteur, la Lectrice n’intervenant, si l’on peut dire, que de surcroît. Contre ceux, parmi les Esthéticiens, qui affirment que l’œuvre n’est accomplie qu’à l’aune de sa réception, je prétends le contraire, l’œuvre, la prose, le poème sont tout entiers leur propre monde, ils sont un en-soi qui trouve sa propre justification une fois le point final posé par l’Auteur.

   Ne serait-ce ceci, tout autre point de vue ne ferait qu’affirmer la relativité d’une création puisque, aussi bien, elle serait dépendante de la présence, de l’activité de consciences intentionnelles extérieures qui en détermineraient l’être et sa possible postérité. L’œuvre ne peut être sa justification qu’à l’aune de son existence interne. La gemme qui repose au centre de la terre est gemme en dehors de quelque regard humain qui la transcenderait et lui confèrerait sa propre vérité. La haute canopée amazonienne n’appelle quiconque à la reconnaître comme telle. Elle est un genre d’a priori qui existait de tout temps à même sa nature singulière, existera de tout temps, vue ou non par quelque présence que ce soit. Donc poésie orphique. Elle est sa propre totalité, tout comme vous, Lecteur, Lectrice, êtes la vôtre. Parfois des mondes peuvent-ils se rejoindre avant de rejoindre, chacun, ce clair-obscur qui les constitue, qui est sans partage. Avant d’être des Êtres possiblement poétiques, nous sommes Hommes et Femmes. Avant de nous rencontrer, toute Poésie est avant tout Poésie.]

*

 

 

Toi la grise Endormie

Que j’ai suivie

Sur le chemin

De mon destin

Toi la grise endormie

Ô unique festin

O unique Poésie

 

Vois-tu l’Endormie combien

Il est plaisant pour mon maintien

De veiller à ton sommeil

Ce sublime sans pareil

De ne le point troubler

Mais de simplement l’encenser

 

Mes yeux sont grand ouverts

Qui font ton inventaire

Tu es sans défense

Image lisse de l’enfance

Sur toi veille l’inconscient

Gardien très omniscient

 

De moi ne viendra nul présent

Je serai une manière d’Absent

Ce que mes yeux verront

Mes souvenirs l’oublieront

 

Mon corps sera au repos

Dans son monde clos

Lui que le temps a flétri

Lui que l’âge a conduit

Au plus profond d’un puits

 

Je suis disposé à ta seule Beauté

Et nul trouble dissimulé

N’en viendra ternir la félicité

Te voyant ainsi abandonnée

Au luxe immédiat de ton corps

Il est luxe, il est or

Je ne peux m’empêcher de

Penser à ces « Belles Endormies »

Elles dorment alanguies

Un puissant narcotique

Empêche leur réveil

Le site d’un pur onirique

Les auréole d’un nonpareil

 

Je suis tel le vieil Eguchi

Homme remis

Au Crépuscule de l’âge

Tel un Antique Sage

Je passe des nuits à errer

Auprès de toi, l’Abandonnée

Je passe des journées

Cruelles à sonder le passé

 

Toi la grise Endormie

Que j’ai suivie

Sur le chemin

De mon destin

Toi la grise endormie

Ô unique festin

O unique Poésie

 

Ainsi me viennent en mémoire

Comme dans le médaillon d’un camée

Dans l’irisation de leur moire

De très jeunes et anciennes Aimées

Elles ne sont plus, dans le jour iridescent

Que quelques haillons agités par le vent

 

Oui, Toi la Grise Endormie

Depuis les plis de ton long sommeil

Tu ignores la douleur de mon éveil

Celui qui n’attend que le son de l’hallali

 Le sombre abîme

En sa passée ultime

Jeune, tout comme toi

Je n’exprimais que la foi

Aujourd’hui

Seul le déni

La roue du Temps est sans pitié

Elle moissonne tout ce qui est usé

Le Temps est sans indulgence

Il avance, il avance

 

Non, surtout, ne considère nullement ces mots

Tels de longs et tragiques sanglots

Te voir est déjà bonheur

Bien plus que simple faveur

Ne pas te voir ôterait à mes yeux

 Tout motif d’être uniment joyeux

Quand on a beaucoup vu

Entendu, touché

Que demeure-t-il sinon l’aperçu

Souple d’une courte félicité

Le sentiment de pouvoir à nouveau

Éprouver tel le Jouvenceau

La gamme inouïe d’un plaisir

De pouvoir vivre encore quelque désir

De tomber amoureux

D’un fruit charnu et duveteux

Des boules des nuages

Du sable d’une plage

 

Toi la grise Endormie

Que j’ai suivie

Sur le chemin

De mon destin

Toi la grise endormie

Ô unique festin

O unique Poésie

 

Tu es posée avec délicatesse

 Au milieu de tout ce gris

Tu as l’air d’une Princesse

Couchée dans l’écrin de son lit

La natte sur laquelle tu reposes

A la douce splendeur d’une rose

Ta robe lui répond

En l’éclat assourdi d’un rayon

Ta chair qui, par endroits

A la moirure d’une délicate soie

Émerge du néant

M’apparaît tel le chant

Dont tu parais tressée

Dans le genre d’une Fée

 

Ce que je voudrais ici

De toute la force de mon cœur

Du plus secret de mon ardeur

Te rejoindre en ce Paradis

Dont tu es l’alpha et l’oméga

Ce Pays au-delà des soucis

Ce pays que je ne connais pas

Cependant il est à Toi

Seulement à Toi

 

Alors que dire

Qu’éprouver

 Que souhaiter

Rien ne serait pire

Que de t’éloigner

Que vienne se dévoiler

Le secret qui, sans arrêt

Ne cesse de m’interroger

 

Que le jour meure

Que la nuit demeure

Que tes rêves m’apparaissent

Sur fond d’une étrange liesse

 

Que mon cruel désarroi

Soit l’ombre de ma croix

Que mon intime pudeur

Rime avec ton vif bonheur

 

Tu es le constant effroi

Qui me ramène à moi

Tu es la source vive

Par elle tout s’avive

Tu es la douce apparition

Agis telle une onction

 

Surtout demeures qui tu es

C’est ceci qui me plaît

Å simplement t’observer

Je suis un Roi couronné

 

Tu es ton long sommeil gris

Ton réveil sera mon dernier abri

Juste avant que ne vienne ma folie

Oui, ma folie

 

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12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 15:00
Vous dont la noirceur m’habite

Peinture : Barbara Kroll

 

***

 

       [Méditation pré-poétique -

 

« La vie de tout s’achève par l’âge et par la mort.

 Toute poésie a une fin tragique »

 

Novalis - « Autres fragments »

 

   La poésie ci-après (mais en est-ce réellement une ?) comporte à l’évidence un fond tragique que n’aurait nullement démenti le génie de Novalis. Mais, en soi, l’essence du Poème est-elle tragique ou bien d’autres prédicats, du genre de « lyrique », « épique », « satirique », « didactique » peuvent-ils s’y appliquer ? et l’on voit bien, ici, que l’on rejoint la loi du genre littéraire qui, aussi bien, est le reflet d’un état d’âme, d’une émotion, d’un ressenti intimes. Bien évidemment, si l’apparence de la poésie se vêt de polysémie, nul n’en saurait délimiter la forme définitive, pas plus le Poète lui-même, qu’une quelconque Autorité morale ou littéraire. Car, si c’est bien le Poète qui puise en son fond la substance qui donnera sa mesure à la Poésie, loin qu’il en soit le Maître et le seul Ordonnateur, il en est l’Obligé. Il ne dépend nullement de lui que ses vers soient « lyriques » ou « tragiques », sauf à envisager l’allégeance à quelque École Littéraire, ce qui ressortit bien plutôt à quelque dogmatisme qu’à une création produite en toute liberté.

   Je disais donc le « tragique » de ce qui suit. Pour autant en ai-je assumé le fondement, en ai-je déterminé la forme et le fond ? Nullement, et accréditer une telle pensée ne ferait signe qu’en direction de vertus démiurgiques dont la Nature m’aurait fait le don. En réalité, il en va bien autrement, et si je laisse mes doigts courir sur le clavier, loin de se diriger eux-mêmes selon la pente qui leur plaît, ils sont en quelque manière guidés par quelque chose qui les dépasse et leur enjoint d’écrire de telle façon et non d’une autre. Ce qui signifie que l’écriture n’est nullement libre, qu’elle obéit à des lois ou à des situations, à des contextes qui en modèlent l’expression. En effet, je ne peux nullement m’abstraire du Monde dans lequel je vis. Écrivant, je suis le reflet de ce Monde, des pulsions qu’il imprime en moi, des inclinations sentimentales de l’instant, des événements heureux ou malheureux que je rencontre. Tout ceci, lié à ma climatique propre, à mon ton fondamental, aboutit à telle prose, à tel poème. Tel un Test de Rorschach au travers duquel on interprète des taches noires sur la feuille blanche, chaque mot que j’écris est un indice de mon intériorité, de mes préoccupations, de mes affinités, des thèses que je projette sur le Monde. Ainsi, tel vers sera-t-il le reflet de telle guerre, tel autre la trace d’une rencontre, tel autre d’un amour transcendé ou bien déçu. Et c’est uniquement ceci qui tisse la Vérité d’une œuvre : coïncider avec sa propre essence, pénétrer l’essence des Autres, décrypter les significations du Monde.

   C’est au terme de cette pluralité signifiante que le poème nous apparaît, non seulement en tant que morceau de bravoure désincarné, mais comme partie intégrante de Soi face à ce qui n’est nullement Soi et pourtant pose sur notre visage telle ride, sur notre écriture telle tournure. Parfois parle-t-on à ce sujet de « style » et l’on aura raison. Notre style est notre identité, la signature que nous apposons sur les choses qui viennent à nous. Bonnes ou mauvaises. Heureuses ou malheureuses. Comiques ou tragiques. Vivantes ou mortelles. Ainsi va la vie, ainsi va le poème.

   Petite note cependant nullement fortuite. La belle œuvre de Barbara Kroll, au sujet de laquelle j’ai commis de nombreux textes, présente pour moi l’inouïe saveur d’énoncés métaphysiques, c’est pourquoi ma façon d’écrire à leur sujet comporte cette teinte en clair-obscur qui dit une fois la Vie, une fois la Mort.]

 

           ***

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous ai surprise au hasard

De vos errances

Qui sont aussi les miennes

Car tous nous errons

Telles des âmes en peine

Å peine sommes-nous ici

Que déjà là-bas nous appelle

Å peine sommes-nous

Dans la neuve lumière de l’aube

Que déjà nous cherchons

Le crépuscule et ses voiles d’ombre

Que déjà nous cherchons la nuit

Et son chaudron de bitume

 

La nuit, oui la nuit dont vous

Paraissez être l’incarnation

Vous êtes si ténébreuse que

Sans doute, la clarté ne visite jamais

Proférer à propos de

Qui vous êtes est ceci

Votre noire silhouette est chargée

De tous les soucis du Monde

Mais ils vous importent si peu

Vous ne les apercevez pas

Ils sont en vous comme l’éclair est à l’orage

Cependant vous déserteraient-ils

Vous ne seriez plus qu’une perdition

Au large de vous-même

 

Être perdue à vous-même

Être perdue aux autres

Voici ce qui vous détermine

Et vous conduit au-devant de vous

Vous êtes tellement habituée à votre condition

Qu’avec elle vous n’entretenez nulle distance

 

Le muriatique Souci, c’est Vous

La verticale angoisse, c’est Vous

Le cruel vertige d’être, c’est Vous

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

La diagonale de votre corps effleure

Å peine un siège de toile

C’est comme si vous entreteniez

Un différend avec les choses

Comme si votre contact avec le Monde

Ne se pouvait décider qu’à l’image du deuil

Qu’avez-vous donc commis de si grave

Qui vous tienne éloignée de la Ville

Ou bien est-ce volonté de vous singulariser

De demeurer dans l’enceinte de votre corps

De n’en nullement franchir la barrière

Est-ce obstination, sentiment d’être unique

Orgueil, volonté de ne ressembler à quiconque

 

Attablée à cette table de Café

Une coupe de glace posée devant vous

Si éloignée des alentours

Si énigmatique en votre pose

Quelle est donc la sémantique de votre attitude

Un Quidam pourrait-il s’adresser à vous autrement

Qu’au risque de vous rejoindre en votre immense Solitude

Oui, j’écris Solitude avec une majuscule au motif

Qu’elle semble répondre à votre essence

Il semblerait que vous fussiez convoquée

Hors de vous en direction de quelque Absolu

Dont nul ne pourrait tracer l’esquisse

 

C’est vague l’Absolu

C’est sans contours précis

Cela flotte loin, part loin

 

Est-ce cette longue dérive qui vous attache à son môle

Ne trouvez-vous sur Terre motif de satisfaction

Avez-vous au moins essayé de vous montrer Séductrice

D’attirer les regards ou bien les regards vous brûlent-ils

Jusqu’au centre de votre chair

Vous entourent-ils d’une geôle dont vous

Ne supportez les murs sertis de barreaux

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

Voyez-vous votre sombre magnétisme

Est si communicatif que je ne tarderai

Å vous rejoindre dans cette insularité

Sauf à me faire violence

Le goût de la maladie

De l’absence à soi

Et de la Mort, pour finir

Est-il si chargé de vertus

Qu’on ne puisse guère lui échapper

On le rechercherait même

Telle sa part manquante

 

Je ne vous connais pas plus

Qu’on ne connaît un oiseau de passage

Et pourtant déjà me voici contaminé

Possédé ou bien plutôt dépossédé de qui je suis

Vous préfigurez la Mort qui, un jour

Sera la seule Compagne

Avec qui j’entretiendrai quelque relation

Aura-t-elle le goût de l’Absolu

Connaîtrais-je grâce à elle

La dimension de l’Infini,

La mesure sans pareille d’un espace libre

La fluence du temps en son éternelle passée

 

Vous, La Veuve-Noire

Comment pourrais-je vous nommer autrement

Avez instillé au profond de mon âme

Ce poison au terme duquel je préfèrerai

Le Vice à la Vertu

Le Mal au Bien

La Maladie à la Santé

La Mort à la Vie

L’Enfer au Paradis

Vous aurez métamorphosé

Mon court Eden en un long Tartare

La Mort n’est violente que repoussée

Désirée elle devient une Amie très chère

Vous, La Veuve, me regardez maintenant

Dans le profond des yeux, étrange fascination

Vos yeux étincellent tels ceux du cobra

Je suis assis face à vous sur le siège de toile

Ensemble nous dégustons

Du bout de nos lèvres noires

Quelques copeaux de glace à la cigüe

 

Ah que vienne la Mort

Que votre bouche violemment carminée

Vienne clore la mienne

J’ai assez dit qui m’invite

Å me taire à jamais

 

Vous dont la noirceur m’habite

Je vous savais attentive à mon sort

Vous connaître, telle était la Loi

Vous aimer, tel était mon Destin

Me perdre, telle était la Voie

 

 

 

 

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11 juin 2022 6 11 /06 /juin /2022 13:28
Elle, Rêveuse en son retrait

 

Peinture : François Dupuis

 

***

   [Avant-texte

 

Quelle forme d’expression destiner à la Peinture ?

 

   Regarder une peinture n’est pas simple affaire de vision, de perception, comme si l’on observait une chose puis on l’abandonnait à son être de chose sans plus s’en soucier. Regarder une Peinture, en une certaine façon, c’est accepter de s’y immerger, de s’y immoler, de faire que notre être rejoigne son être. Car, identiquement à nous les Hommes, nous les Femmes, les choses ont un être dont jamais elles n’abdiquent qu’à l’aune d’un regard inadéquat les visant et les laissant tels de vulgaires objets. Le problème d’un langage dédié à l’Art est toujours celui de son adéquation à l’objet dont il traite. Ou bien l’on s’engage dans une prose dite « savante » et l’on bâtit des hypothèses sur l’œuvre, créant, en quelque sorte, une œuvre au second degré dont la pertinence, parfois, laisse à désirer. Ou bien l’on se contente d’énoncés prosaïques, quotidiens, si l’on veut, mais alors on risque de sombrer dans la première immanence venue. Ou bien encore, et c’est le parti-pris du texte ci-dessous, l’on s’essaie à « poétiser » et l’on risque, tout simplement, de se situer à côté de l’œuvre, d’en réaliser une copie qui ne soit nullement conforme à son essence. On voit combien ici, se pose une difficulté dont les termes sont de nature métaphysique. « Métaphysique » au sens d’un « au-delà », d’un « en-dehors » de ce qui est à considérer, telle Toile, qui ne pourra plus reconnaître son portrait dans les traits qui seront censés en représenter la réalité.

   La « réalité », voici où le bât blesse, car comment pourrions-nous parler de « réel » pour une œuvre qui, précisément, tâche de s’éloigner d’une simple mimèsis, d’une reproduction du visible pour témoigner de l’invisible. Oui, de l’invisible car si cette Peinture se donne à nous au terme d’un procès de visibilité, (il faut bien que la « chose » fasse phénomène afin que nous en apercevions le motif), elle ne peut pour autant prétendre demeurer dans ce statut qui la ramènerait à la condition d’une existentialité, par exemple à la fonction d’un outil et de sa mesure utilitaire. « L’Art est inutile », disait Ben en son temps, et c’est bien cette « inutilité » qui désigne sa grandeur et l’exception qu’elle est pour un œil qui sait voir.

   Mais revenons au langage et à sa forme. Un texte d’allure « poétique » convient-il pour rendre compte d’une forme plastique ? N’y a-t-il décalage, usurpation d’identité ? La soi-disant « poésie » se donnant en lieu et place de la Peinture dont elle est censée faire apparaître la nature ? Certes, sans doute la voie « poétique » paraît n’être pas la voie la plus indiquée. Mais, en vrai, nul commentaire d’une œuvre ne nous assure de sa parfaite cohérence. Et même un langage intérieur, né d’une contemplation de l’œuvre, est déjà interprétation, est déjà cette manière d’irisation, de tremblement, d’écho qui miment la Chose de l’Art sans en bien respecter la sincérité, la vérité.

Penser est déjà déformer

Ecrire est déjà métamorphoser

 

   Tout ceci pose le problème des « correspondances », si bien évoqué par Baudelaire. Les Choses se répondent-elles vraiment ou bien est-ce seulement une vue de l'esprit ?

 

« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ».

 

   Je ne sais si « Rêveuse » répond et à quoi elle répond, comment elle répond. En tout cas, pour moi, en ce matin estival, « Rêveuse » se donnait sous le vague intitulé de « poétiser ». Je ne sais si les Lectrices et Lecteurs répondront à ceci qui est pure subjectivité, affinité avec ce qui se présente et qui, au cours des jours, selon les inclinations du moment, se décline de telle ou de telle manière. Merci en tout cas à François Dupuis de m’avoir confié sa belle Peinture. Puisse-t-elle trouver un écho quelque part.]

 

***

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Elle ne pourrait nous laisser indifférents

Il en est ainsi des êtres de mystère

Ils nous interrogent bien au-delà

De nos minces effigies

Elle Rêveuse en sa discrétion

Comment pourrions-nous rester en silence

Ne pas lui faire face 

Elle est Elle à seulement nous mettre

Dans l’embarras de qui nous sommes

Elle est Elle au gré de sa simple présence

De l’immobile en Elle advenu

Elle est Elle, qu’un aimable Destin

A placée sur notre chemin afin que

De la Beauté nous connaissions la venue

Nous admirions l’irrémissible don

Alors nous visiterait à jamais

Une image dont notre mémoire

Ne pourrait se distraire

Qui se placerait au foyer

De notre juste souci

Bien des événements se présentent à nous

Dont nous ignorons la subtile valeur

Le plus souvent nous cheminons

Å la pointe de nos êtres

Insoucieux de ce qui autour de nous

Porte le signe de l’ineffable.

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Hommes distraits nous le sommes

Depuis notre naissance

Nos perceptions ne sont qu’illusions

Dont la Mort seule biffera la trace

Méconnaître la Beauté reviendrait

Pour les Antiques à ignorer les dieux

Mais peut-on longtemps

Se détourner de l’Empyrée

Et poursuivre sa route

L’esprit serein, l’âme tranquille 

Nous voyons bien qu’à ignorer ce qui fait Sens

C’est nous-mêmes que nous condamnons

Å nous égarer dans l’erreur

Å nous détourner de la Vérité

La seule Lumière qui allume au fond de nos yeux

La lucidité, la nécessité de vivre en accord

Avec notre conscience, nullement de la renier

 

Alors, sûrs de ceci

De l’impérieuse loi du regard juste

Nous nous attardons longuement

Sur Celle que nous nommerons « Rêveuse »

Car il semble bien que ceci se donne

Comme sa possibilité immédiate d’être

De faire face au Monde, de tracer son sillon

Parmi les vagues toujours renouvelées de l’altérité

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Nous nommions les Antiques il y a peu

Et ceci n’est nul hasard tellement Rêveuse

Paraît Trouver son écho dans ce portrait dit du « Fayoum »

Comme si Elle et son Antique Modèle illustraient

Ces « Demoiselles d’Antinoé », ces mythes féminins

Ces pures beautés dont on pense

Qu’elles sont issues du rêve

Que si nous voulions les approcher

Elles s’évanouiraient tels les fils d’un songe

C’est bien en ceci que la Beauté

Est rayonnante

C’est bien en ceci que la Femme

Est l’Inaccessible

Qui nous regarde depuis

Le plus loin de son énigme

Combien cette Toile est belle

Å l’allure d’encaustique

Cette matière si pleine, si chaude

Si rassurante, si maternelle

Elle a le lustre d’une patine ancienne

La lueur d’une résine, la douceur d’une argile

Elle vient à nous pareille au semis d’un pollen

Et l’air se tisse de soie et les mots improférés

Résonnent à nos oreilles

Å la manière d’une généreuse confidence

D’un secret à nous destiné

 

Oui, Rêveuse parle en Elle

Comment pourrait-il en être autrement 

Les êtres de pure intériorité

Ne peuvent entretenir qu’avec eux-mêmes

Ce colloque dont ils s’abreuvent

Comme l’abeille le nectar

Parler haut serait consentir

Å détruire ce trésor, cette richesse

Parfois les choses gagnent-elles

Å être dissimulées

Et les flammes mouchées

En disent bien plus

Que les impétueux brasiers

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

Le lit de sa chevelure est une cendre légère

Å peine une ondée sur un chemin de poussière

Le front est haut, lisse, bombé

Lui qui recueille les chastes pensées

Certes nous pouvons y lire l’inquiètude d’exister

Mais loin d’être une retenue, une menace

C’est l’enclin métaphysique qui l’habite

Qui fait son murmure de source

Comme si son origine même était

Sur le point de sourdre, de se révéler

L’arc des sourcils est une parenthèse

En laquelle les yeux s’enchâssent

Deux billes d’obsidienne

Qui disent la nuit du regard

Ce pur domaine d’un onirisme

Il est une nervure qui prépare le jour

Attend la lumière, suppose l’intelligence

Nullement un coup de fouet

Le témoignage d’une profondeur

 

Le nez est droit qu’effleure

Une ligne de clarté

La bouche est discrète

Les lèvres à peine visibles

Elles disent le silence

Le précieux qu’il renferme

La douce poésie qu’il recèle

Une joue reflète un jour économe

L’autre s’allume d’un délicat clair-obscur

Ici les minces reflets nous disent

La joie qu’il y a à vivre dans le simple

Dans l’immédiatement éprouvé

Dans la sensation alanguie

 

Une perle orne l’oreille gauche

Presque inaperçue

Métaphore de Rêveuse

En sa native modestie

Le cou s’orne d’une dernière

Vague de douceur

Un fin chemisier entre Coquelicot

Et Nacarat clot le portrait

Coquelicot, cette fleur si discrète, si éphémère

Nacarat, une touche de velours, une empreinte de satin

Ces souples étoffes, en une certaine façon

Parlent le langage de Rêveuse

 

Une brise court sur l’eau sans la toucher

Pas de deux de gerridé, vol de libellule

Ce qui, léger paraît, a une inoubliabe saveur

Å peine le goût en effleure-t-il le palais

Il n’en demeure qu’une illisible trace

Une présence a été

Pareille à la nuée

D’une encre sympathique

Nul effacement n’en guidera le destin

Ce qui, une fois seulement

A prononcé le mot « Beauté »

Se teinte d’éternité

 

Elle, Rêveuse en son retrait

Nous atteint au pli le plus secret

 

 

***

Épilogue

Elle, Rêveuse en son retrait

                                      « Rêveuse »                        « Portrait du Fayoum »

                                  François Dupuis                        Source : Odysseum

  

 

   Ici, comme indiqué dans la chair vive du « poème », j’ai mis en relation « Rêveuse » de François Dupuis et « Portrait du Fayoum » tel qu’apparu au IIe siècle après J.-C dans les parages de la cité antique « d’Antinoé ». Je crois à une évidence des « correspondances » faisant se rejoindre, au-delà du temps, au-delà de l’espace, deux œuvres fécondées d’une identique empreinte. L’encaustique sur bois de cèdre et doré, de la représentation antique, vient confluer avec l’huile tout en douceur, tout en nuance que nous livre dans son somptueux écrin la délicatesse habituelle de François Dupuis. Même texture, même palette de tons chauds, terriens, lustrés, pareils à l’argile d’un vase millénaire, même douceur songeuse du regard, même interrogation qui traverse les Siècles, traverse les Toiles et nous bouleverse dans notre essence d’Hommes, de Femmes.

    Ici se dit, en quelques touches savantes, une part d’éternité. Si l’Art a bien une fonction, nous conduire à notre propre oubli, transcender l’espace et le temps, nous déposer ailleurs que là où nous sommes sur une Terre de pure Idéalité, alors voici son but atteint, nous en sentons la magnétique puissance au creux même de notre chair.

 

Y aurait-il plus belle lumière que celle-ci ?

Qui donc répondra en premier ?

Qui donc répondra en Vérité ?

 

   Nous sommes ici si près d’une Origine, nous percevons son bruit de source, nous nous abreuvons à sa claire évidence. C’est là qu’il nous faut demeurer, immobiles tels des Gisants, mais des Gisants atteints de Passion, sans doute la plus belle chose qui soit sous ce Ciel sans limites, sur cette Terre dont un jour nous avons émergé pour dire quelques paroles et retourner au silence.

 

Ce qui dit le plus : le Silence,

à condition qu’il soit habité.

Silence

 

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10 juin 2022 5 10 /06 /juin /2022 09:28
Vers quel horizon

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

Son affliction

Nous sommes abandon

Nous sommes perdition

 

Le ciel est gris

Qui se perd tout là-haut

Mon âme est grise

Qui ne connaît que la bise

Le ciel est gris qui s’éclot

Dans l’espace infini

 

La terre mais est-ce la terre

Cette langueur gorgée d’eau

La terre est parcourue de sillons

Mon esprit se teinte de limon

 

Une ligne noire sépare

 Le ciel de la terre

Elle est comme

Un trait ultime

Tiré entre les choses

Mon corps se ferme

Sourde porte close

 

Y a-t-il quelque part

Une lecture à faire

Un point de lumière à la lisière

Une plage de clarté court

Là-bas dans l’insaisissable du jour

Mes pensées pourraient-elles

Encore avoir cours

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

 Son affliction

Nous sommes abandon

Nous sommes perdition

 

Nul n’est ici arrivé

Le temps en sa pliure couché

Nulle ouverture n’a trouvé son lieu

Les yeux sont en quête d’un dieu

Désertés de toute présence

Cruelle et irrésolue nitescence

 

Ce lieu de pure beauté

Que saurait-il proférer

Sauf cette longue solitude

Sauf cette réelle finitude

Car Beauté est tragique

Car Beauté est magique

Car Beauté est alcaïque

Porte en soi au plus haut

Le Verbe en sa Poétique

Porte en soi tout ce qui

Au cœur nous tient chaud

 

En ce lieu de prodigieux silence

Nous faisons belle présence

En ce lieu de sourde existence

Vient à nous notre cruelle déhiscence

Du paysage nous sommes séparés

Du Monde nous ne voyons plus les traits

De ce qui est Autre nous sommes mutilés

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

 Son affliction

Nous sommes en abandon

Nous sommes perdition

 

Que dire au sujet

De cette vaste lagune

Qui déjà ne soit point lacune

Qu’éprouver au sein

De la merveilleuse Nature

Qui déjà ne soit profonde déchirure

Car les Hommes sont mortels

Se fourvoient souvent

En des péchés véniels

Car les Hommes

S’ils sont amoureux

Chutent souvent

En des abîmes ténébreux

 

Pourtant il y aurait

Bien peu à faire

Pour nous concilier

L’obligeance de la Terre

Vivre avec elle en harmonie

Cependant nous ôter tout souci

La cueillir telle une ambroisie

L’accueillir telle une Amie

 

Vers quel horizon

Notre être porte-t-il

Son affliction

Nous sommes abandon

Nous sommes perdition

 

 

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9 juin 2022 4 09 /06 /juin /2022 08:42
De quel abîme ce visage est-il le mot

Image : Léa Ciari

 

***

 

Le corps, tout le corps

Est une énigme

Mais le visage

Toujours il nous questionne

Et nous restons sans réponse

 

Le jour est à peine venu

Il flotte dans une demi-teinte

Il profère son nom et se retire

En un même mouvement

Il dit la vie, il dit

Le repos et la fuite

Il dit le temps et

L’ombre métaphysique

Il dit qui nous sommes

Qui nous avons été

Il ne dit nullement

Qui nous serons

Le jour nous frôle

De son aile de soie

Il est déjà au loin et

Nous ne l’avons aperçu

 

La nuit aussi est présente

Elle est le contretype du jour

Son versant négatif

Avec elle les rêves, avec elle

L’angoisse du jour à venir

Quelqu’un est dans la ténèbre

Et nous ne savons qui

Est-il Homme ou bien Femme

Ou bien Androgyne

Les choses sont si ambiguës

Dans cet éther

Dans ce poudroiement

Un gris taché de bleu

A envahi la pièce

Et cette hésitation

De la lumière

Nous jette dans le trouble

Un Visage, oui, un Visage

Mais lequel

 

Le corps, tout le corps

Est une énigme

Mais le visage

Toujours il nous questionne

Et nous restons sans réponse

 

De quel abîme

Ce visage est-il le mot

 

Vers quelle faille nous entraîne-t-il

Est-ce notre perte dont il s’agit

Est-ce notre reflet en l’Autre jeté

Alors nous n’aurions plus de place

Dans le vaste Monde

Et nous errerions telle

Une âme en peine de soi

Nous ne pouvons que

Regarder dans l’instant

Et regagner notre coquille

De limaçon

Y trouver quelque réconfort

Å l’unisson

 

De quel tragique

Ce Visage est-il l’image

 

Que veut-il exprimer qu’il

Ne se soit avoué à lui-même

A-t-il commis quelque forfait

A-t-il assisté à la Scène Primitive

Et le deuil s’est inscrit en lui à jamais

A-t-il vu l’invisible, touché

L’intouchable, entendu l’inouï

Et la mémoire est une braise

Qui incendie le corps

A-t-il connu Œdipe aveugle

A-t-il aperçu Jocaste éplorée

A-t-il rencontré l’innommable

Qui l’a rendu muet

A-t-il vu Phèdre

Son existence tourmentée

 

De quel absurde

Ce Visage est-il le lieu

 

Est-ce la finitude humaine

Qui l’a terrassé

Une insoutenable

Scène de guerre

Qui l’a ravagé

Un terrible holocauste

Qui l’a accablé

Il y a sur Terre

Tant de contrées dévastées

Tant de famines annoncées

Tant de maladies disséminées

Tant d’amours contrariées

 

Le corps, tout le corps

Est une énigme

Mais le visage 

Toujours il nous questionne

Et nous restons sans réponse

 

Ce Visage nous le regardons

Sans bien le voir

Ce visage nous le traversons

Comme la pluie le ciel

Ce Visage nous l’appelons

Mais n’attendons nulle réponse

Quelle pierre de Sisyphe

En a-t-elle abattu l’épiphanie

Quel mauvais génie

En a-t-il aboli la magie

Blême est ce Visage, pareil

Å celui d’un Mime triste

Tout comme lui

Il ne profère nul mot

Il s’est retiré dans

Un éternel silence

Il ne nous tend que

Sa fiévreuse absence

Il nous désole à même

Son indigence

 

Les yeux, ces avant-postes

De la conscience, sont éteints

Les oreilles ouvertes sur le

Chant du Monde sont occluses

La bouche qui distille

Le subtil langage est scellée

Nous regardons et cette épiphanie

Ne nous renvoie nul écho

Et cette épiphanie

Nous précipite dans les limbes

Et cette épiphanie

Nous laisse orphelins de ce qui est

Et cette épiphanie

Nous dérobe notre être

Aussi ne pouvons-nous soutenir

Longuement son épreuve

Toujours à sa propre complétude

Il faut le Visage de l’Autre

Toujours à la plénitude de l’Autre

Il faut l’épiphanie de notre Visage

 

VISAGE contre VISAGE

 

Le corps, tout le corps

Est une énigme

Mais le visage

Toujours il nous questionne

Et nous restons sans réponse

 

 

 

 

 

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