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9 juillet 2021 5 09 /07 /juillet /2021 08:35
Que laisse-t-on derrière soi ?

‘Traces’

Photographie : Christine Laroulandie

 

***

 

Trace.

Toute trace est belle

qui montre le chemin de la vie.

Toute trace est à recueillir

au sein de soi,

elle est signification,

elle est un signe sur le parcours

de notre destin.

 

   Trace ne peut jamais être que trace de vie : une fumée dans le ciel, le sillage d’écume sur la mer, l’empreinte du scarabée dans la poussière, la marque d’un doigt sur le miroir, le rouge à lèvres sur une joue, l’émotion au front de l’Aimée. Trace, jamais ne peut être l’indication de la mort. La mort est rien, néant, vide béant sur sa propre béance, intervalle que rien ne saurait combler.

Trace est toujours la marque mémorielle d’un vécu.

 

La feuille morte fait signe vers le temps de sa feuillaison.

Les rides se souviennent d’une jeunesse.

Les pas dans le sable sont ce qui reste d’un passage.

 

   Tous ces témoignages sont ineffaçables. Ayant eu lieu en un espace déterminé, un temps singulier, leur être est gravé au profond de l’admirable palimpseste humain. Tout signe est de nature archéologique, tout signe ne nous hèle qu’à être rattaché au sol originel sur lequel il prit appui de manière à fonder son être.

   Les traces, les empreintes, les traînées, les sillons, les vergetures, les cicatrices sont la mémoire du monde. Le problème qui nous affecte le plus souvent lorsque nous les rencontrons, c’est que nous voyons leur témoignage de surface à défaut de pouvoir rejoindre le lieu de leur apparition, de pouvoir suivre leur progression, de nous y reconnaître dans l’histoire qui leur est propre car, de l’existentiel, nous avons toujours une approche superficielle, notre naturelle curiosité ne creusant guère plus avant ce que nous rencontrons.

   Tel stigmate sur la peau, telle griffure, y compris sur la dalle de notre propre anatomie, nous n’en percevons plus le sens, notre souvenance de l’événement fondateur s’est effacée, si bien que le phénomène qui se montre devient pure énigme. Si, par extraordinaire, nous pouvions interpréter tous ces signes prolixes, alors les hiéroglyphes se décèleraient de leur mystère et l’univers nous deviendrait transparent et nous cesserions de nous alarmer lorsque notre regard rencontre du diffus, du complexe, de l’illisible.

 

Lire le visage du monde,

c’est procéder à notre propre exploration,

c’est ouvrir en nous la baie de la compréhension,

c’est éclairer notre part nocturne,

c’est nous mettre au défi de nous y entendre

avec qui nous sommes.

   

   Cette photographie de Christine Laroulandie est à la fois esthétique, à la fois porteuse de sèmes multiples qui ne s’accomplissent qu’à l’aune d’une curiosité intellectuelle ou de ce qui en est le corrélat, à savoir l’étonnement philosophique dont, nous les Modernes, devrions être saisis.  Au lieu de ceci, nous nous laissons abuser par le spectacle d’une représentation constante du monde sous les auspices d’une médiatisation croissante qui constitue notre environnement quotidien. La prolifération d’images est telle que nous sommes constamment submergés de visions qui se télescopent et s’emmêlent de telle manière que nous sommes aliénés par ce raz-de-marée que notre conscience, prise dans les rets du multiple et de l’indéterminé, finit par capituler, se contentant, la plupart du temps, de rapides hallucinations. Le regard est, aujourd’hui, dépourvu de profondeur, il erre indéfiniment le long de coursives vides de tout projet.

   Mais sans doute, maintenant, nous faut-il décrire, nommer ce qui se donne à voir, cerner le réel de plus près, puis lui ménager quelque espace de respiration. Le ciel est cette haute dérive, cet insaisissable qui nous questionne, nous les humains qui, rarement, levons les yeux en sa direction. Il se dissimule derrière cette lourde forêt de blancs cumulus que Julien Gracq, dans ‘Un beau ténébreux’, métaphorisait de la sorte : « comme des chevaux blancs, célestes, qui vont se perdre... » Oui, ce sont des chevaux qui se perdent au-delà des yeux, que la métaphore nous rend présents afin de combler notre regard d’une vision de quelque possible. Le ciel, les nuages sont trop abstraits pour que nous leur accordions une attention longtemps soutenue. Nous préférons butiner, ici et là, tels de primesautiers papillons, ici un rapide nectar, là un pollen qui se perd aux confins de nos sensations.

    Nous éprouvons toujours une manière de désarroi lorsque nous sommes confrontés à une forme que nous prétendons privée de signification : un tableau monochrome accroché à la cimaise d’un musée, le moutonnement des nuages dans le ciel. Aussi sommes-nous habituellement tentés de nous projeter dans le réel à la façon dont un enfant distille les formes concrètes qu’il rencontre dans une planche de test de Rorschach. Mais passer de la tache privée de quelque contour reconnaissable à sa possible identification sous les auspices du connu, c’est déserter l’immense pour gagner l’étroitesse confondante de ce qui, affecté de lignes concrètes, paraît nous rassurer au motif que nous nous y retrouvons avec ce qui est familier. Mais cette posture est totalement erronée qui postule le choix d’une forme unique alors qu’un empan était largement ouvert de figures à convoquer, dont les « chevaux » gracquiens n’étaient que l’une des possibles apparitions.

    Ce qui, dans la formulation de l’Auteur du ‘Rivage des Syrtes’ est précieux, c’est bien plus le « céleste » qui s’ouvre en infinie corolle, le « se perdre » qui fait signe en des directions multiples, infinies. Le pouvoir polyphonique de l’imaginaire confronté à ‘la porte étroite’ du réel. Si ce ciel est empli de quelques traces, il nous est enjoint de les faire nôtres, de leur donner bien plus d’essor que ne le permettrait leur naturelle mutité. Nous sommes des êtres de langage, au regard de quoi nous pouvons toujours créer une infinité de mots, les assembler en phrases, les combiner en textes, en faire d’infinies narrations. Là sont les traces vraies de l’être en sa merveilleuse pluralité. Seul l’homme sur terre est capable de ce prodige. Seul l’homme dont l’essence langagière le porte bien au-delà de sa seule esquisse corporelle. Toujours, à être parlée, une réalité s’ouvre et connait le déploiement de la clairière de l’exister. Il n’y a pas de plus grande joie que celle-ci.

   L’image connaît sa césure au milieu du parcours. Quantité égale de ciel, quantité égale de sable que l’horizon de la dune accomplit à la manière de l’ajointement du nécessaire tangible, (la mesure terrestre) et du libre déploiement (la mesure céleste) de ce qui se donne en tant que l’espace infini, ce ciel qui dérive en-lui, au-delà de lui en des contrées inaccessibles aux humains que nous sommes. Heureuse dialectique qui joue une fois sur la certitude du plein, une fois sur l’incertitude du vide. Allégorie, s’il était utile d’en décrire la présence, de ce qui se donne en tant que destin, cette aire de sable sillonnée, maculée des traces de l’activité humaine ; de ce qui se donne en tant que liberté, cette libre fuite du ciel vers d’infinis horizons.

   Bien évidemment, ces empreintes gravées dans le sol, comme l’on imprime un sceau dans une cire fraîche, témoignent de la réalité humaine, de ses contraintes, des ‘travaux et des jours’. Damer le sable afin d’en rendre la surface praticable, tout comme on le fait en hiver des pistes de ski. C’est ceci qui vient en premier s’imprimer dans le cadre de nos représentations. Les significations secondes, les interprétations singulières sont bien sûr dérivées et ne présentent de vérité qu’au yeux de celui, de celle qui s’appliquent à en faire varier la forme à l’infini.

   Et c’est bien dans cette oscillation, dans cette fluctuation de l’imaginaire que réside, pour les individus que nous sommes, la possibilité de transcender le réel, de lui donner des ailes, de l’exhumer de sa gangue de sourde mutité. S’il existe un signe attaché à la liberté humaine, c’est bien celui, en toutes circonstances, de disposer de cet étonnant pouvoir qui fait d’une dune un cétacé en partance vers le ciel, du ciel le recueil des pensées des hommes, ces colombes de l’esprit qui parcourent le monde afin de lui donner sens.

   Métaphores, symboles, allégories, tel se décline, sous de multiples et chatoyantes figures, notre patrimoine le plus précieux pour dire du réel, ce nuage qui envahit le ciel, ce sable qui ondule lentement, ce ciel qui attend de l’éternité sa plus belle confirmation. Tout, ici, est à penser dans une nouvelle dimension. La pureté de cet affrontement en noir et blanc, l’extrême économie des moyens, le dénuement en sa touche de parution originaire, tout conflue à nous placer là, au centre de l’image, en son foyer le plus essentiel.

   ‘Que laisse-t-on derrière soi ?’, tel est le titre de cet article. Il indique, bien évidemment, notre irrémédiable statut de mortels. Nous ne laisserons jamais que quelques images, quelques pensées, quelques postures existentielles dont le parcours futur, dans la mémoire de quelques Existants, sera l’équivalent d’une métaphore dans un texte. Notre corps ne sera plus. Il ne demeurera que des mots. L’essentiel !

 

 

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8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 16:51
Ce qui reste des jours.

Que restait-il des jours dans cet automne finissant ?

Sinon quelques feuilles sur le chemin ?

   

   C’était notre dernière rencontre, notre dernière promenade ensemble, notre ultime cheminement à deux. Novembre inclinait à n’être plus qu’une lumière basse glissant au ras du sol. Nous avancions en silence. A quoi donc auraient servi les mots, nous n’avions plus rien à nous dire. Mieux que nous, les arbres chuchotaient la perte du temps et le ciel se diluait dans des teintes d’eau. Rares étaient les passants à cette heure crépusculaire. Nous l’avions choisie, cette présence 'entre chien et loup', comme une métaphore de ce qui, déjà, nous fuyait et ne reviendrait plus.

    Nous n’étions plus que deux silhouettes que l’amour n’habitait plus, que deux ombres en partance pour plus loin que la conscience. Notre mémoire, plus tard, se souviendrait-elle de cette empreinte si peu visible sur la face des choses ? Une esquisse à peine plus perceptible que le vol blanc de la mouette dans la brume océanique. Longtemps nous avons marché sur le tapis de feuilles qui nous dissimulait aux yeux du monde.

    A nos propres yeux, sans doute. En nous, tout près de l’enroulement de l’ombilic, il y avait un genre de vrille qui creusait et semblait interroger le passé. Bientôt la nuit fit sa tache d’encre que la lune atténuait dans un glacis pareil à une écume. Nous nous sommes séparés sous les premières étoiles. Il n’y avait plus qu’elles pour témoigner de ce qui fut.

 

Que restait-il des jours dans cet automne finissant ?

Sinon quelques feuilles sur le chemin ?

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8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 08:36
L’essentiel est ici

‘Etang de Bages’

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   Pour voir ce qui est à voir, il faut s’être levé très tôt, avoir longuement marché au travers du plateau calcaire de la garrigue, avoir contourné ses ravines, évité ses avens, avoir longé l’odeur de miel des touffes de serpolet, celle plus acide du romarin, s’être frotté aux branches étiques des chênes kermès.

   Pour voir ce qui est à voir, il faut être passé tout contre les fentes où dorment les lézards, près des buissons où s’enroulent les couleuvres, devant les terriers emplis de renardeaux pliés dans l’écrin de leurs queues rousses. Il faut avoir senti, sur sa peau, la toile lisse de l’air, les embruns légers venus de la mer ; avoir deviné, loin là-bas, sur la côte brumeuse, la vibration intime des hauts palmiers qu’habitent les perruches au plumage multicolore. Il faut avoir deviné ce qui se trame de singulier dans l’immédiat accomplissement du temps. Avoir éprouvé la souplesse de l’heure, sa mesure si rassurante, elle ressemble à un fragment d’éternité.

   Pour voir ce qui est à voir depuis l’aube des temps, cette source originelle qui coule en nous et ne fait que chercher le lieu de sa résurgence, il faut s’inscrire dans le présent de façon heureuse, pratiquer le vol stationnaire du colibri devant le calice empli de nectar. Alors le nectar, ce précieux don du surgissement vient à vous et vous emplit de cette ineffable trace d’écume, elle dessine en vous le geste immémorial pareil à celui du vent qui souffle sur les hauts sommets pris de neige, figés dans leur gangue de glace.

 

La venue à soi dans l’exacte décision d’être.

  

   Pour voir ce qui est à voir, il faut ouvrir la meurtrière de sa conscience, déplier les paumes de ses mains en signe de recueil de l’oblativité du monde, dilater le globe de ses yeux jusqu’à la merveilleuse mydriase, elle qui chasse les ombres, dilue les ténèbres, illumine de joie tout ce qui fait phénomène à l’horizon des yeux.

   Pour voir ce qui est à voir, il faut être si près de son être que celui-ci ne projette nulle nuit inquiète sur quelque objet que ce soit. Tout doit se donner dans la clarté. Tout doit être de l’ordre de l’évidence. Vous avancez d’un pas si lent sur l’aire souple de la garrigue, à peine un effleurement et il s’en faudrait de peu que vous ne devinssiez pareil à ce zéphyr qui glisse de lieu en lieu sans même s’apercevoir de son étonnant voyage. Vous avancez, mais c’est bien plutôt à l’intérieur de vous que s’ouvre le chemin bordé d’herbes joyeuses, piqué d’étoiles, semé de mille fleurs qui vous saluent au passage.

 

Cela rayonne à la manière d’un tournesol.

  

   Vous êtes en vous, logé au plein de qui vous êtes, sans distraction aucune. Vous êtes vous plus que vous porté au seuil même de votre incandescence. Cela brûle en vous, mais d’une flamme si douce, elle est de l’eau, elle est du miel, elle est ambroisie familière aux lèvres des dieux. Cela s’éclaire en vous et votre corps est ce lumineux photophore à l’intérieur duquel vous pouvez lire votre destin tissé de cristal, ourdi de fils d’argent. Qu’attendez-vous de vous, sinon de simplement devenir semence initiale, graine que gonfle le prodige de votre essence, qu’attendrez-vous, sinon de vous connaître en votre plus intime secret, longer vos propres coursives, deviner l’envers de votre peau, disséminer, tout contre la texture de votre chair, vos pensées les plus fertiles ?

    Ce que vous cherchez, ici sur la garrigue semée des fleurs délicatement mauves des aphyllanthes, des fleurs discrètes des camélées, près des calices roses des chèvrefeuilles, c’est l’empreinte même que vous déposez sur le monde, la souple irisation de qui vous êtes, là dans ce qui vient à vous et vous confirme dans votre existence. Cela fait une musique légère, une manière de fugue ou bien de susurrement de fontaine, de clapotis d’eau verte sous le tunnel de frais ombrages.

Vous êtes en chemin pour vous,

en vous,

au plus près de vous

et cela fait d’ondoyantes spirales,

de subtiles ellipses,

d’aimables aimantations.

  

   Vous êtes en-vous, hors-de-vous, pareil à un satellite tournant tout autour de sa planète dans une délicieuse sensation de vertige. Ce n’est pas tant de narcissisme dont il s’agit que d’une réflexion spéculaire tissée entre votre propre univers et celui qui vous entoure, vous dépose dans la certitude d’un cosmos bienveillant. Le temps, cette mystérieuse arche du temps, vous en sentez les pulsations amicales, vous en suivez les flux et les reflux, ils sont à l’image de vos marées intérieures. Un simple va-et-vient qui scande le rythme de l’être-au-monde.

   Le jour n’est encore qu’une promesse irréalisée, un poème tissant le cocon de son premier vers à l’abri des regards, peut-être au-dessus de la corolle de tulle des nuages, peut-être dans les eaux vertes des abysses ou bien dans l’étonnante métamorphose d’une chrysalide devenant Sylvain Azuré longé de noir et blanc ou Tabac d’Espagne aux ailes tachées de points bruns. Vous laissez la garrigue derrière vous. Vous arrivez dans un village dont vous ne connaissez nullement le nom. Les globes des lampadaires sont pris dans une résille de fin brouillard, si bien que vous pourriez vous croire dans le décor d’un film fantastique.

   Les cubes blancs des maisons sont fermés. Vous devinez, sur les couches nocturnes, des anatomies pareilles à celles des gisants dans leurs sépulcres d’ombre. Elles n’ont nulle vie apparente et c’est tout juste si un faible mouvement soulève leurs étroites poitrines. Les coqs, vous les savez dormant dans leur berceau de plumes. C’est l’heure où les étranges dames blanches regagnent leur gîte dans le grenier de quelque maison abandonnée. Le long des trottoirs de ciment glissent les spectres gris de chats fantomatiques, ils se perdent dans la pénombre, ils s’égarent dans le dédale de leur propre fuite.

   Sous la rue circulaire qui ceint le village, vous devinez la plaque immobile de l’eau d’un lac. A vrai dire vous ne la voyez pas. Elle vient à vous au cœur même de votre intuition, elle dessine ses formes alanguies dans le curieux alambic de votre imaginaire. Vous savez, là à ce moment irréductible de votre existence, que quelque chose va avoir lieu, que quelque chose va se donner qui sera le déploiement même de votre être. En vous, poinçonnant les pores de votre peau, une très légère insistance, un à peine chuchotement, ou bien plutôt un silence plein de son énigme.

   Ce que vous attendez, vous le savez depuis le lieu même de votre intime conviction, c’est cet admirable KAIROS des Anciens Grecs, cet ‘instant décisif’, lequel s’accomplissant vous emplit vous-même jusqu’à votre ultime limite d’Existant. Vous êtes sur la margelle étroite, la limite extrême de votre être, le bord même de votre présence et, aussi bien, vous pourriez devenir un demi-dieu, un chêne cérémoniel sous les yeux attentifs et aimants d’un druide, un alizée au plus haut du ciel assuré de sa plus entière liberté.

   Vous êtes vous plus que vous et, en même temps, tout ce que votre regard féconde. Vous êtes cette nappe de suie qui vole au plus haut, sans doute un lambeau de vent accordé au rythme lent des étoiles, elles viennent tout juste de s’éteindre.

   Vous êtes votre propre obscurité que bientôt le jour surprendra et décolorera jusqu’à vous rendre transparent, à vous faire vous confondre avec une pensée libre, un sourire d’enfant, la fuite d’une chauve-souris dans l’heure crépusculaire.

   Vous êtes ce cirrus, blanc, soyeux, vous êtes ces filaments célestes que vous portez en vous, qui tapissent votre tête des songes infinis de ceux en partance pour leur singulière aventure.

   Vous êtes cette nappe d’eau si blanche, si merveilleusement maternelle, si accueillante, ce liquide lustral qui vous fait venir au monde avec le beau nom que vous portez et dit qui vous êtes parmi la multitude des hommes.

   Vous êtes cette ligne à peine courbe de l’horizon, ce fil ténu entre votre naissance aquatique et votre essor céleste en direction de ce qui vient à vous et vous détermine selon qui vous êtes, cette présence fugace, ce clignotement entre deux néants.

   Vous êtes ce buisson lumineux né des flots comme son enfant, Moïse fragile qu’il convient de prendre en garde, tant l’abandon de l’humain aux mouvements contrariés de son propre destin est une idée insoutenable.

   C’est bien la loi des espaces essentiels que de nous arracher à nous-mêmes, afin qu’ayant vécu cette expérience d’étrange déracinement, nous revenions à nous à neuf, ressourcés, baignés des larmes de félicité que fait couler en nous l’exception de la pure beauté. Il n’y a pas, sur terre, d’événement plus fort que celui-ci : la rencontre avec la beauté.

 

D’une œuvre d’art,

de la Nature en son vertigineux déploiement,

de l’Autre en sa vérité,

de l’Amour

qui nous fait être autrement que nous sommes

 au sein de cette insolite dyade,

une même unité de ce qui, d’ordinaire,

est dissemblable, divers, séparé.

  

   Voyez-vous, cette belle photographie dit ce qu’elle est en première instance : une œuvre vraie portée au faîte de son être. En seconde instance, elle nous dit l’unique essentialité des choses dont, toujours, nous devrions être en quête. Elle nous dit le Simple en tant que manière adéquate de rejoindre le monde. Elle nous dit le recueil en un lieu unique de ce qui doit faire sens : la compréhension que nous avons de nous en même temps de ce qui nous est habituellement ‘étranger’ qui, pourtant, n’est qu’un fragment de qui nous sommes car c’est bien notre conscience qui vise les objets et nous les rend visibles, doués de signification.

   Certes, cette claire évidence des motifs latents demande que l’attention soit disposée à l’événement relationnel que pose toujours notre regard lorsqu’il rencontre du différent, de l’inconnu, du non directement discernable. Si le monde est sans délai, sans intermédiaire, ‘toujours déjà là ‘ en sa nécessaire manifestation, il ne tient qu’à nous de nous le rendre visible avec sa charge de potentialités, de virtualités, lesquelles sont infinies.

   Ce que nous projetons et inscrivons au cœur du réel n’est rien de moins que ce que nous sommes en notre nature humaine, une façon d’agrandir les objets à la hauteur qu’ils méritent. Dépliant et augmentant ce qui nous fait constamment face, c’est à notre propre exhaussement que nous procédons. Nous sommes des menhirs qui, toujours, interrogeons le ciel alors que nos racines plongent au plus profond dans les ressources de ce qui est. Là est notre plus bel avenir.

 

L’essentiel est ici,

devant nous,

qui nous regarde.

Sachons à notre tour lui destiner

une vision en miroir.

Chacun en tirera profit.

Yeux : premier geste de la pensée.

Pensée : premier geste de la compréhension.

Compréhension : première nervure de l’être.

Être : Soi plus que Soi.

 

 

 

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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 09:42
Ce bol en raku qui vient à moi

Bol en raku rouge et noir

*

Bref dialogue entre un Questionnant

et un Questionné

*

 

   MOI :  « Ce bol en raku, je le place devant moi de façon à ce qu’il emplisse entièrement l’horizon de ma vision. Le bol est seul face à moi et au terme d’un processus de ‘réduction’, tout le monde autour est volontairement mis entre parenthèses afin que s’instaure l’unique dialogue de lui à moi, de moi à lui. Comme si nous étions à égalité de traitement, si ce n’est qu’il est dépourvu de cette conscience qui me permet d’en prendre acte. Il y a donc nécessaire confrontation de l’objet-qu’il-est au Sujet-que-je suis. Et pas uniquement confrontation mais polémique, combat, levée d’un mouvement dialectique qui le pose en son être, le situant face au mien dans l’exercice du regard que je lui destine. Il y a comme une sorte de fascination et mon regard est totalement inclus en l’être de la céramique. Mon regard y creuse un cratère. Mon regard s’y abolirait presque en quelque sorte si je n’étais qu’un vivant amorphe, dépourvu de mouvement et d’énergie. »

   « Le motif de la réduction ne porte que sur l’émergence unique de tel objet à l’exclusion de tout autre, elle n’efface nullement les prédicats que je porte en moi concernant les phénomènes qui sont venus à ma rencontre en matière d’art ou d’artisanat. Si bien que, visant le bol en raku, je projette en son sein, de manière consciente ou non, quantité de sèmes qui tissent la toile même de mon vécu, exhaussent les valeurs particulières des affinités que je destine aux choses. Je veux dire que ce bol ne sera nullement en régime neutre mais que, d’emblée, en lui se tresseront des choix, naîtront des images, s’élaboreront des comparaisons, se dresseront des œuvres particulières. Elles seront en quelque manière mes références, mes amers en matière de reconnaissance esthétique. Tout un arrière-plan éducatif, culturel, émotionnel, civilisationnel qui constitue le tissu même du goût que je projette sur les choses. Car aucune vérité n’est abstraite qui surgirait de nulle part et imposerait son décret au même titre qu’une loi éternelle. Non, toute vérité s’abreuve à des racines, développe un tronc et une écorce, lance en l’air ses ramures et son peuple de feuilles. Ce qui se dit est le fondement de ce qui se définit comme une vérité qui m’appartient en propre, sinue au plus profond de moi et contribue à dresser les esquisses signifiantes de qui-je-suis en mon fond. »

   LUI : « Il y a un ‘défaut de la cuirasse’ pour, à mon tour, employer un lieu commun. Si la vérité t’est cette vérité si particulière, uniquement subjective, je crains fort qu’elle ne s’exonère de la dimension nécessairement universelle de la vérité ! »

   MOI : « Oui, je comprends ta réserve mais n’y adhère nullement car ton point de vue laisse dans l’ombre un aspect de la vérité que l’on doit prendre en compte si l’on veut être dans l’exactitude des choses dites et constatées. En tant qu’homme doué de conscience, je ne vis nullement clos dans le monde de ma chair ou de mon esprit. Je suis, de facto, si tu m’autorises cette bizarre métaphore, ‘défenestré’, c’est-à-dire porté hors de moi en direction du monde. Mon univers propre touche le Grand Univers. Or qu’est-ce donc que la mise en relation de deux univers, sinon dire le dialogue ‘universel’ qui les réunit ? Mais ne crois pas à une quelconque pirouette verbale. Je m’explique. Doué de conscience, je suis capable de me détacher de moi, de considérer avec mesure ce qui vient à ma rencontre. Doué de conscience, je possède ce « sentiment intérieur qui juge ce qui est bien et ce qui est mal », ceci étant la valeur étymologique première de ce mot, autrement dit sa valeur essentielle en tant qu’originaire. Toutes les autres déclinaisons de sens ne sont que dérivées. Si je suis capable de juger « ce qui est bien et ce qui est mal », par voie de simple analogie sur le plan des Universaux, je suis autant capable de discerner le Bon, le Beau, le Bien. »

   « Le Bien, le Bon, le Beau constituent les trois piliers du triptyque au gré duquel, en tant qu’humain, je suis auprès des autres, des choses, du monde en leur vérité respective. Et il n’en peut être qu’ainsi au motif que le Mal, le Mauvais, le Laid ne s’abreuvent qu’aux eaux de l’inconscient, cette partie invisible qui nous détermine à notre insu, dont nous ne pouvons nous rendre maîtres puisque notre liberté ne saurait y accéder.  Si, d’une manière claire, ouverte, nous pouvons énoncer les valeurs humanistes et morales du Bien, du Bon, du Beau, alors chaque fois, qu’en notre subjectivité, nous poserons une chose en tant que vraie, elle sera le reflet de ces Universaux sous l’autorité desquels elle se place. Il y a une relation implicite d’essence entre notre propre humanité consciente et la notion ‘charismatique’ de vérité. ‘Charismatique’ veut dire qui rayonne ‘d’une autorité irrésistible’. Or la vérité ne peut être que ceci, cette puissance de rayonnement dont les transcendantaux la vêtent, que notre vie intérieure reconnaît au titre de sa vertu fondatrice d’un sens radical. »

    « Ceci suppose, bien évidemment, lors de l’émission de quelque vérité concernant telle ou telle chose, que j’en aie fait l’expérience suffisamment accomplie, que cette chose je l’aie prise en considération avec toute l’authenticité dont je suis capable, à l’abri de tout dogme, de toute influence qui en dénatureraient la signification en son ultime fondement. C’est, en quelque manière, un rapport du Simple au Simple en son dénuement le plus extrême, ceci se nomme également ‘essence’. L’émission d’une vérité est toujours échange essentiel ou bien n’est qu’une palinodie, une pirouette pour se désengager du problème du choix. Puisqu’énoncer une vérité revient à annoncer le choix définitif que j’ai fait après avoir éliminé quantité de scories et d’approximations. Vérité est acte de liberté. »

 

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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 08:06
En soi le monde sans débord

Narcisse

Mythologie Grecque

Source : Wikipédia

***

   Il y a le monde, le vaste monde en sa plurielle dimension. Ce vaste monde, pareil à un enfant devant sa friandise, nous voudrions le dévorer, le manduquer consciencieusement, le métaboliser au sein même de notre corps afin que, maîtrisé, il ne puisse nous échapper, qu’il devienne monde en nous, site d’inoubliable joie. Car notre désir de possession est immense, car nous sommes d’insatiables prédateurs dont nulle proie ne pourrait satisfaire les envies polychromes, les ‘multiples splendeurs’ dont nous sommes en quête. Notre forme humaine si singulière, notre esquisse à nulle autre pareille, nous voulons les parer des plus beaux atours qui se puissent imaginer. Ce que nous souhaiterions, au plein même de notre chair, la tapisser des mille merveilles particulières que nous avons élues en tant qu’indépassables, une sorte de feu dont nous voudrions nous saisir afin qu’il rougeoie sous la toile de notre peau et réchauffe la touche carminée de notre cœur qui n’est que le symbole de notre irrésistible passion. Oui car, nous les hommes, ne vivons que sur le mode de la passion.

Voyez cet Amant implorant la venue de son Aimée.

Voyez cet Esthète en pleurs devant cette œuvre d’art

qui vient à lui et le sauve de lui.

Voyez cet Archéologue porté à son propre ravissement,

il tient en ses mains terreuses, cette figurine en argile cuite,

cette pièce de monnaie frappée à l’effigie de quelque antique Empereur,

 il possède un peu de l’immense gloire de l’Univers.

  Nous vivons, chaque jour qui passe, au bord de l’abîme : la solitude et son bruit de rhombe, la maladie et ses griffes mortifères, la mort et sa blanche figure qui sourit à l’horizon, en attente de qui nous sommes, pauvres pêcheurs qui cherchons notre Eden à défaut de ne le trouver jamais. Notre Terre Promise, nous la voulons dans l’immédiateté de sa manifestation, nous la voulons sans distance, offerte à la manière d’un calice aux flancs duquel s’illustrerait une sublime ambroisie. Et nul refuge dans une attitude de retrait ou bien d’excessive pudeur. Que nous soyons des êtres de désir, ceci dépasse l’empan de notre simple volonté. Ceci est inscrit dans nos gènes depuis le premier matin du monde. Un peu comme si un facétieux Démiurge, depuis son invisible contrée, avait énoncé sur le ton de la prophétie :

« Toi, que j’ai fait à mon image,

tu seras l’officiant d’une liturgie désirante,

infiniment désirante.

Toi que j’ai nommé sur terre,

je t’ai désiré depuis l’impératif même

d’une verticale nécessité.

Ce désir dont j’ai été animé,

tu en es maintenant le récipiendaire.

A toi de l’assumer jusqu’en ta pointe extrême,

tout devra entrer en toi

 et y faire sens dans le luxe des choses.»

  Oui, cette mystérieuse voix, je l’entends, elle fait son étonnant vibrato tout contre la feuille souple de mon âme, elle y imprime une manière de Table de la Loi, elle y dépose un étonnant Décalogue dont les commandements sont les suivants :

« Fais aux autres ce qu’en toi-même tu ressens comme le beau.

En toutes choses, efforce-toi de ne pas te nuire.

Traite le monde comme tu te traiterais intimement.

Que la justice soit la tienne.

Vis ta vie dans la joie et l'émerveillement.

Cherche toujours à apprendre du nouveau qui te soit utile.

Que tes idées soient conformes à qui tu es en ton fond.

Que les autres soient en ton accord, voici qui est bien.

Que tes opinions soient celles que tu as choisies,

non celles qui te sont étrangères.

Remets tout en question,

à partir de ta propre sensibilité. »

 

   Disant ceci, cet étrange Zarathoustra, avait accentué tout ce qui confluait avec ce que je souhaitais entendre : « toi-même » ; « la tienne » ; « tes idées » ; « ton accord ». Le Prophète donc avait tracé, tout autour de moi, un cercle étroit dont j’étais le centre et la périphérie. C’était un peu comme si j’avais retrouvé un ‘Paradis perdu’ à la Milton, si j’avais été Adam en personne, en chair et en os, incarné jusqu’en son plus délicieux supplice, courtisé et fêté par une Eve déjà soumise aux pulsions de son inconscient et aux désirs polyphoniques de ce qui, en elle, était conscient plus que conscient. Comment, dès lors, pouvais-je me relever de ce rêve dont j’espérais bien, à la manière de Gérard de Nerval, qu’il s’épancherait « dans la vie réelle », y creuserait sa niche autonome, m’appellerait à célébrer, en sa présence, les noces de la joie.

Je voulais être joie en moi plus que moi.

   Cependant que je méditais ceci avec des lèvres gourmandes, pliée au sein de mon esprit, une nécessité me dévorait en même temps qu’elle me sublimait : il m’était intimé l’ordre intérieur

de faire de mon MOI un feu de Bengale,

de faire de mon JE, la transcendance

que nulle lumière, fût-elle scintillante,

jamais ne pourrait égaler.

 

   Hors cet étrange Zarathoustra et moi, il me paraissait évident que nul autre n’existait sur terre. Et ceci devint même une telle certitude que, poussant jusqu’à sa pointe la plus extrême le désir narcissique de figurer à la façon cartésienne « comme maître et possesseur de la nature », autrement dit comme le maître en toutes choses, y compris des destinées de ‘l’humaine condition’, je décidai sur-le-champ de sacrifier Zarathoustra et, corrélativement son idée de ‘Surhomme’.

   Mon naturel solipsisme ne tolérait guère quelque concurrence que ce soit. Me voici maintenant

seul sur cette terre

   sans que quiconque ne puisse contraindre ma liberté. Alors par voie de conséquence, si un Lecteur imprudent, une Lectrice téméraire, s’aventuraient à me lire, révélant en ceci une présence qui me ferait de l’ombre, ces Audacieux seraient en grand danger. Oui, en grand danger. D’abord au motif de leur propre existence. Ensuite pour la raison simple que ‘ce vice impuni, la lecture’, pour paraphraser le titre célèbre d’un livre de Valéry Larbaud, ne saurait demeurer plus longtemps sans le châtiment qu’il mérite.

 

On ne récolte jamais que ce que l’on a semé !

 

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6 juillet 2021 2 06 /07 /juillet /2021 16:50
Moins de Corps, Plus de Présence

Photographie : Roy De Cavara

*

    Pourquoi une telle image retient-elle notre attention ? Pourtant rien de plus banal que cette manière de nature morte géométrique, abstraite, placée sous le signe du clair-obscur et qui, aussitôt, pourrait nous conduire vers les toiles de Rembrandt. Mais après ?

  Sans doute convient-il, lorsqu'une question menace d'être irrésolue, d'en faire le tour, c'est-à-dire de la décrire. Cliniquement, afin d'éviter d'y amener, dans un premier temps, quelque chose qui lui serait étranger. Sur le rectangle cendré de la table, vers l'arrière, se dressent les habituels objets destinés au repas : bouteilles, poivrier, salière, serviette pliée, verre, assiettes. A droite, un veston posé sur le dossier d'une chaise. Tout autre contexte qui pourrait faire phénomène est noyé dans une ombre dense. Rhétorique nette, exacte, à la limite d'une figuration subliminale. Nous sommes confrontés à l'image dans toute sa rigueur, son dépouillement, sa confondante austérité. Rien ne s'y introduit de l'ordre de l'égarement, de la dispersion, de l'effraction. Mais alors, est-ce cette proposition quasiment ‘chirurgicale’ qui, d'emblée, nous pose question ? Ou bien existe-t-il un autre niveau de perception dont nous n'aurions pas conscience ?

   Car, dans notre face à face avec la photographie, c'est bien d'une absence dont il s'agit. Le malaise vient de notre relation objectale au tableau, lequel évacue, volontairement, la dimension humaine. C'est donc d'une vision sans Sujet dont nous prenons acte. Cette constante épiphanie à laquelle nous sommes, par essence, toujours conduits en direction de l'Autre, voici qu'elle fait défaut, voici que nous sommes SEULS et, déjà, c'est comme un abîme qui s'ouvre. Cet Autre par lequel nous existons et, en premier lieu les images archétypales du Père, de la Mère, tout ceci nous est dérobé, nous laissant face à notre propre angoisse, à nos questionnements. De toute évidence, c'est un manque qui s'inscrit en nous et notre être se met en quête d'un autre être avec lequel jouer en écho. Or ce fameux écho nous dit quelque chose de l'ordre de la métaphysique. Ce cri que nous projetons en direction de l'image, seulement la voix nous en est restituée, comme un fragment de nous-mêmes ricochant sur une falaise et revenant avec sa charge d'insoutenable solitude. Comment vivre, exister pour mieux le dire, sans ce rebond d'altérité qui vient nous donner appui et sens quant à notre cheminement ? Devant nous, nous n'avons qu'une ‘Cène’ désertée et le repas promet d'être plus que frugal puisque les nourritures essentielles, à savoir la puissance, le déploiement de l'altérité, sont absentes de cette communion sans âmes.

  Mais ce vide, cette transparence, nous mettent-ils en danger autant que nous le supputons dès l'instant où notre regard glisse sur la vitre de l'image sans qu'il ne paraisse possible d'en tirer un quelconque contenu signifiant ? Sommes-nous à ce point livrés à une perte, orphelins de nous-mêmes, de l'Autre ? La non-figuration de notre alter ego nous livrerait-elle au désarroi, à l'aporie et, alors, n'en serait-il de notre condition, qu'en termes de finitude ? Mais, à ce point de l'exposé, le recours à la métaphore s'impose afin que puissent apparaître quelques lignes faisant sens, quelques perspectives plus claires. Pour ce faire, faisons appel à la représentation de ‘L'homme de Vitruve’ telle que proposée par Léonard de Vinci et procédons, d'emblée, à quelques effacements.

 

Moins de Corps, Plus de Présence

Léonard de Vinci

L'Homme de Vitruve

            Gallerie dell'Accademia de Venise

*

    Ayant destitué le corps progressivement de ses attributs essentiels, nous parvenons à une manière d'image vide, cercle dépourvu de figure, la merveilleuse proportion humaine l'ayant désertée. Mais, pour autant, sommes-nous privés de compréhension de telle manière que seul un néant pourrait s'offrir à nous ? Nous ne le pensons pas et c'est à partir d'ici qu'il convient d'apporter quelque argument à l'appui de la thèse proposée dans cet article, thèse qui pose comme piste de réflexion : Moins de Corps, Plus de Présence. Ce qui, exprimé de manière moins elliptique, veut simplement dire que moins le corps est amené sur la scène du monde, plus le surgissement de l'être est convoqué. Si nous en revenons à la photographie qui nous occupe, cela consiste à dire que son Auteur nous offre rien de moins qu'une étonnante liberté de faire apparaître une pluralité de phénomènes, d'initier un chant polyphonique illimité, de mettre en mouvement une roue polychrome aux fragments infinis. De l'absence du personnage qui, rationnellement, serait censé y figurer, nous pouvons déduire quantité d'esquisses humaines plus signifiantes les unes que les autres.

  Par exemple : un homme se disposant à prendre son repas ; homme jeune, dans la force de l'âge ou bien âgé, blanchi par les ans, portant des lunettes d'écaille ou sans lunettes ; marginal ; artiste ; modeste parmi les modestes ; de haute destinée ; attentif ; méditatif ; égaré ; intellectuel ; pragmatique ; enclin à la rêverie. Mais aussi bien pouvons-nous y voir une femme (le veston ne signant nullement la pure ‘masculinité’), femme juvénile ; mûre ; coquette ; bourgeoise ; genre d'hétaïre attendant sa proie ; intrigante ; aventurière ; casque de cheveux au carré ou bien style ‘Belle Epoque’ avec coupe à la garçonne, cils charbonneux, béret incliné vers la nuque ; intellectuelle distinguée ; étudiante timide ; sauvageonne  farouche; ‘fleur bleue’  inclinant au romantisme, ou bien  ouverte  à la sensualité ou bien à la rigueur et aux exigences de la rationalité.  

  Et ce soudain accroissement de liberté, ce tremplin ontologique à partir duquel nous pouvons tracer quantité d'esquisses signifiantes, envisager l'humaine condition, selon son infinie variété, tout ceci n'est apparu qu'à l'aune de l'effacement de ‘L'homme de Vitruve’ dont nous retrouvons le parallèle dans l'image de Roy De Cavara, aussi bien que dans la mise en scène ci-dessous, où le dépouillement, le fauteuil déserté, la syntaxe neutre nous mettent en mesure, par l'imaginaire, de placer sur cette assise la figure signifiante qui s'ajustera à notre perception intime des choses.   Ici, alors que plus rien ne semble devoir paraître, un simple acte d'intellection nous livre, en un seul empan de la pensée, une pluralité de figures dépassant le cadre d'un entendement ordinaire.

Moins de Corps, Plus de Présence

Guillaume Toumi

Photographie de couverture

*

   

   C'est donc lorsque la figure humaine s'absente de la représentation qu'elle affirme sa présence avec plus de conviction, plus de perspectives, de puissance. Car, avant d'être de simples et uniques hommes du réel, nous sommes hommes attachés aux éploiements du symbole, à la multiplicité créatrice de l'imaginaire.

   Identiquement au Démiurge mis en scène par Platon dans le Timée, lequel se réalise au travers d'un acte ontocosmologique de création du monde et des êtres à partir des éléments, nous nous emparons de l'argile vierge qui nous fait originairement face, empressés que nous sommes d'y apposer notre empreinte, d'y graver notre sceau et de faire émerger quelques significations. Parfois l'effacement de ce que nous considérons comme premier, étant en quelque sorte affecté d'une précellence ontologique, à savoir la réalité, doit-elle céder la place à d'autres manières de regarder le monde, façon que le songela contemplationla méditation mettent constamment à notre disposition alors même que nous rivons nos pas aux pas qui nous précèdent, ne faisant que tracer dans le sol les ornières des conventions perceptives. Souvent, convient-il de s'en affranchir ! Toujours il y a mieux à voir que ce notre vision nous offre en première instance. Substituer à ce qui se donne comme ‘vérité’ première, cette ‘vérité’ seconde qui est sans doute approximative, singulière, mais qui est nôtre. Car comment pourrions-nous viser le monde par des yeux qui nous seraient étrangers ? Comment ?

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 juillet 2021 7 04 /07 /juillet /2021 15:04
Dans la marge d'incertitude

Photographie : Antoine d'Agata

***

   

   Placés devant cette photographie nous sommes intrigués, nous sommes conduits à une manière "d'inquiétante étrangeté", à partir de laquelle nous serons soit dans l'évitement de l'image, de son abrupte sémantique, soit dans la confrontation de ce qui s'y dessine. Mais que l'on se situe en-deçà de l'œuvre, ou bien au-delà, c'est d'un même sentiment de déréliction dont nous serons atteints. Il n'y a pas d'autre issue. Le tragique nous aura identiquement visités dont nous ne pourrons plus prendre congé.

  Ici, la force de l'œuvre résulte plus de son lexique limité à l'essentiel, - des murs, un matelas, un corps - plutôt que de chercher à s'inscrire dans les canons d'une esthétique plus conforme à notre habituelle vision du monde. Tout ici, dans le flou, dans l'approximation, dans le fragment, tente d'échapper à la figure du réel ordinaire afin que, d'emblée, nous puissions plonger dans une autre dimension, esquisse débouchant sur ces marges d'incertitude, slums, favelas, ghettos, chambres où se consument des fumées hallucinées, où agit en un tellurisme mescalinien quelque sombre et maléfique "noire idole", où se dessine la violence nue du sexe. Avec cela nous n'en avons jamais fini, quand bien même nous tenterions d'échapper à la dimension d'abîme que recèle toute aventure existentielle.

  Rien mieux qu'une photographie floue ne pouvait traduire l'égarement, la perdition, la voie sans issue à laquelle la figure humaine semble, par essence, destinée. Voyeurs distraits et inconséquents, nous assistons à une disparition. De l'autre, de nous. Le vortex est là qui fait ses sinistres ondes alors que la bonde en forme de néant ouvre le consentement du sujet à sa propre finitude.

  Rien de plus révélateur, de plus parlant, que ce lexique simple, dépouillé, cette économie de moyens, ce parti pris du noir et blanc, cette granulation, ces amas de ténèbres jouant en mode dialectique avec la blancheur du linceul livré à sa confondante nudité. Thanatos est là, sur le bord de l'image, cernant de toutes parts ce qui voudrait se dire de l'ordre de la vie, de son déploiement, de sa toujours possible aventure.

  La prostration du sujet, son vraisemblable accablement, sa solitude, son renoncement à s'inscrire comme question à la face des choses deviennent non seulement une réalité palpable, une vibration, une urgence, mais nous mettent en demeure, nous-mêmes, de nous précipiter tête la première,  dans cette aveuglante blancheur, dans cet étourdissant silence par lequel le néant nous apparaît afin que  nous puissions habiter ce qui jamais ne nous quitte, dont notre effacement, un jour, signe le dernier acte, à savoir cette temporalité finie. Cette photographie nous en livre, avec la force des évidences, la face incontournable.

 

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 15:05
 Le corps à corps de l'écriture

Source : Passage de Témoins - Caen

 

***

    "Oui, c'était un été admirable. Le souvenir en est plus fort que nous qui le portons... que vous, que vous et moi ensemble devant lui... c'était un été plus fort que nous, plus fort que notre force, que nous, plus bleu que toi, plus avant que notre beauté, que mon corps, plus doux que cette peau sur la mienne sous le soleil, que cette bouche que je ne connais pas. La question ne s'est jamais posée ainsi pour moi. Je n'ai jamais imaginé partir de vous. Je ne peux pas, vous comprenez, je ne peux pas sans vos yeux enfermés dans ces frontières-ci. Sans votre corps ici. Sans cette chose... vous savez... cette légère perte de présence qui vous atteint lorsque d'autres vous regardent et que je suis là parmi eux... vous savez bien... cette ombre sur le sourire qui vous fait si désirable et dont je suis seul à savoir ce qu'elle est."

 

MARGUERITE DURAS – Agatha

*

   Mais, Marguerite, jamais nous n'avons " imaginé partir de vous", de cette si belle écriture, - personne n'écrit plus comme cela de nos jours – partir de cette langue si songeuse, toujours à la dérive, sur le bord d'une révélation, cette langue savamment intellectuelle qui dit tout sans ne jamais rien dire, aux confins de l'effraction, cette langue suspendue entre deux nuages de fumée, avant le whisky, après l'amour, à contre-jour des lieux qui, toujours, furent la place de votre écriture, ces lieux étonnamment, indissolublement liés à cet événement qu'est constamment, pour un écrivain, la rencontre avec quelque chose qui le dépasse, - précisément le lieu - dont il fait la texture même de ses fictions, les personnages n'en étant que des émanations, des lueurs océaniques, des fuites pareilles à la courbe des galets, des horizons plats et infinis, des manières d'abstractions, - personnages rapportés à la réalité concrète, compacte, j'entends - concrétions littéraires perdurant dans le temps - cette matière dont est tissé tout surgissement écrit - et, Marguerite, vous lisant à l'aveugle, nous vous reconnaîtrions parmi la multitude des mots et des déferlements langagiers, c'est cela, un écrivain, d'abord un STYLE, et que ceux parmi les lecteurs qui ne l'ont encore compris renoncent donc à ouvrir vos livres, ils n'atteindront pas ce que vous avez à dire qui est de l'ordre de la confidence, sans doute, mais de celle qui habite les grandes intuitions littéraires.

  Point n'est besoin d'une savante herméneutique pour faire corps avec ce que vous écrivez. "Pour faire corps", car c'est bien de cela dont il s'agit, de corps, d'amour, de passion, d'érotisme. C'est avec votre corps que vous écrivez, avec votre bouche, vos hanches - vous aimez tellement danser -, votre sexe - vous aimez tellement le corps à corps, c'est-à-dire la LITTÉRATURE, car la littérature, ce n'est pas un simple assemblage de mots, une savante rhétorique, - tout le monde saurait écrire suite à l'exercice d'une propédeutique -  la littérature c'est une chair, des sens, des mains, des doigts, des jambes, des émotions, des bouleversements - vous avez toujours été une grande amoureuse, autrement dit un grand écrivain - et d'ailleurs comment aurait-on pu lire un seul de vos livres - le merveilleux "Ravissement de Lol V. Stein", par exemple - sans "tomber amoureux" de vos personnages, de votre écriture ?

  Car, en définitive, vous ne parlez que de cela, d 'ECRITURE, de cette obsession qui vous ronge, vous pousse à boire, fumer, passer des nuits blanches, faire l'amour jusqu'au bord de l'évanouissement. L'amour, l'écriture, l'événement littéraire sont une seule et même chose : "un ravissement". L'on est ravi à soi, à l'autre, au monde. Condition de possibilité de toute profération : cette abstraction de soi qui vous métamorphose en ces mots que vous extrayez de votre corps dans la douleur. C'est un truisme que de dire, en même temps, l'enfantement, la création. Tout le monde sait cela, mais tout le monde l'oublie, comme l'on oublie sa propre naissance. Mais quand donc comprendra-t-on qu'écrire et faire l'amour sont issus d'une même décision, d'un même élan dont la finalité est de porter l'œuvre à son effectuation ? Quand ?  Pourtant des milliers d'œuvres - les vraies, s'entend - ne disent que cela, cette perdurance de l'amour à s'inscrire dans la chair vive de l'œuvre.

  Avant d'être l'amant, Yann Andréa Steiner sera l'écriture en acte, ce par quoi vous, Marguerite, amante et aimante, donnerez d'essentiel à la littérature, votre corps sacrificiel. Tout écrivain authentique sait cela, ce tribut à payer aux mots. On n'écrit pas comme on fait une simple correspondance, dans la distraction. L'écriture est une attention de tous les instants. Un style : existentiel, une façon de fumer, de rejeter les volutes grises, de parler, d'aller dîner, de se promener sur la plage à Trouville, de regarder la mer. Le regard, surtout. On n'est pas écrivain si l'on ne sait pas regarder. La vie d'abord. Les pensées des autres, leurs sentiments, leur dérive esthétique, leur profondeur, leurs manies, leurs obsessions. Entrer en l'autre afin d'en extraire les mots dont il est tissé.

  Car les gens ne sont que cela : des mots. La preuve : vous pouvez les décrire, en faire le portrait, en créer des fictions. Les autres sont une pâte malléable, infiniment ductile. Vous, écrivain, savez depuis le manuscrit que vous raturez, qui n'est en définitive que vos personnages en train de se solidifier, que cela sera un combat, une polémique, un pugilat. Comme l'amour. Il n'y a pas de différence essentielle de nature. C'est constitué de la même essence, celle de l'altérité. Car c'est bien de l'autre, du différent, du décalé que vous tentez de produire, simplement à partir de vous. C'est difficile, ça se débat, cela se refuse, cela vous saigne à blanc. Comme l'amant exigeant, fuyant, qui glisse entre les doigts et que vous vous exprimez à saisir, sachant la fugacité de l'événement qui va se produire, qui, déjà n'est plus là, alors même que vous vous apprêtiez à le fixer sur le papier.

   Toute l'intensité du monde est là, dans ce point d'incandescence de l'écriture, dans cette pointe extrême, fusionnelle. Le sentiment de possession - en même temps que de dépossession qui lui est corrélatif -, fusionnel, disions-nous, chair de l'écrivain jouant en écho avec sa propre chair, comme une chair spéculaire, en réalité une manière de dédoublement - et ici, inévitablement se pose la question de la proximité de l'écrivain à lui-même, à l'autre, à ce qui le rattache au plus près de ce bourgeon initial de la fratrie (n'oublions pas, ici, le thème central "d'Agatha" : la naissance d'un amour incestueux entre un frère et une sœur), mais alors, l'écrivain ne serait-il pas, toujours, victime de sa propre obsession, enfermé dans une autarcie indépassable, la frontière de son propre corps, pas même celui du frère, de la sœur et alors l'écriture ne serait que cet essai de sortie de sa propre enceinte de peau en direction du monde, cet autre hautement insaisissable dont s'emparerait l'imaginaire afin de l'amener à l'éclosion dans une hypothétique fiction ?  Autrement dit une manière d'aporie indépassable dont l'œuvre serait la mise à jour. Le métaphysicien ibérique Miguel de Unamuno aurait dit ’le sentiment tragique de la vie’. Le livre n'est peut-être que cet aveu-là. Peu importe. L'art est toujours au prix d'un renoncement à soi de son créateur. Merci Marguerite Duras d'avoir autant aimé, pour notre plus grand bonheur. Rarement passion a-t-elle pu déboucher sur un si parfait accomplissement ! Vous nous manquez ! Nous vous aimons ! Avec vous, avec vos livres, aves vos personnages, nous ne pouvons qu’être en amour. Dire ceci, c’est comprendre la littérature en son essence. Dire ceci, c’est un peu écrire Duras en soi. La merveille ne porte d’autre nom.

 

 

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:37
Toute jouissance est cri.

« Le Cri » - Edvard Munch – 1893

Source : DigitaltMuseum

*

[Pour servir de commentaire aux deux phrases

sur la « jouissance » d’Hélène Henry.]

 

   « Entre plaisir et déplaisir constitutifs de la jouissance, elle se demandait si elle n'allait pas se mettre à "aimer" des hommes pour lesquels elle ne ressentait aucun désir. Une manière d'acter le déplaisir dans le jouir. » HH.

*

   Jouir est s’oublier soi-même en même temps qu’amener l’autre à paraître sous la figure de cela même qui comblera l’abîme de nos sens. Dans l’acte de jouir, c’est le jouir lui-même qui est porté à son acmé comme le point ultime d’atteinte de l’exister, sorte de non-retour car, jamais, l’on ne revient en-deçà de cette sublimation que, toujours, l’on veut porter à un exhaussement. C’est l’au-delà de la jouissance en tant qu’expérience limite de soi qui est en jeu. Pure dissolution des consciences dans l’atteinte de ce qui est pur absolu.

Soi dépassé.

L’autre, dépassé.

   Seul, l’objet au centre du désir : cette chair transcendée, cette pomme cézanienne dans le pur éclat d’elle-même, ce nu de Modigliani dans la rutilance de l’acte de peindre. Mais aussi bien cet objet rejeté, cette mise en scène du pur contingent réalisé par le truchement de l’arte povera. Mais aussi bien cette femme que nul ne remarque, cet homme ordinaire battant le pavé, que l’on rejoint dans la mansarde afin d’y conjuguer les flammes du désir.

   La jouissance est une telle démesure qu’elle suspend le jugement - la fameuse époché phénoménologique -, pour ne laisser place qu’au flux impérieux du « plaisir intense des sens », étymologie de « jouissance ». C’est un non-espace, non-temps qui s’installe comme une braise vive dans la chair des amants, écharde que, toujours, ils chercheront à retrouver sous les espèces d’une improbable éternité. Il n’y a guère de dissolution temporelle aussi efficace, d’expérience ontologique qui porte aussi loin les individus à la frontière à partir de laquelle seul le néant a lieu.

   Le jouir est cette phase excédant son propre objet, cette oscillation entre deux vertiges : celui de vivre, celui de mourir. Sous la figure rayonnante de la jouissance, la souffrance à l’état pur. Celle, précisément, de l’impossibilité d’un « éternel retour du même ». « Post coïtum omne animale triste ». Infinie tristesse d’un acte dont on sait qu’il ne se dépassera pas, qu’il est humainement déterminé par deux bornes infrangibles : naissance, mort. Thanatos s’agitant sous Eros. Jouir est le dernier cri avant la finitude. Pour cette raison, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ». Ainsi disait le poète, en termes choisis, ce que l’existence dit en mode prosaïque.

   Ce que l’amour dit en poème, la douleur l’énonce en prose. Nous ne sommes que ce battement entre deux impossibles : celui de renaître, celui de mourir bientôt. La jouissance est là comme seul recours pour tenir éloignés les deux bords de l’abîme. C’est pourquoi, avant tout, il n’est qu’un harmonique du cri. Cri primal par lequel nous paraissons. Cri dernier par lequel nous refermons la parenthèse. Il n’est temps que de jouir dans cet intervalle !

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1 juillet 2021 4 01 /07 /juillet /2021 16:26
Voyage en utopie

 Alfred Wallis

St Ives circa 1928
Oil and drawing on board
Presented by Ben Nicholson 1966

© The estate of Alfred Wallis

 

*

 

 

   Immédiatement nous sommes conquis et nous ne demandons même pas pourquoi. La rencontre a ceci de particulier qu'elle nous met directement en relation, en osmose avec l'Autre. Mais on objectera sans doute que ce fameux "autre" est ici bien peu présent. Deux ou trois silhouettes imperceptibles. Et les maisons ? Sont-elles le signe d''une altérité, d'un lieu où nous dépayser, celui d'une conque où trouver ressourcement ? Les portes sont vides et les croisées comme encagées, grillagées, peut-être semblable aux sinistres geôles dont Tommaso Campanella utilisa le cachot afin, à partir de l'obscur, d'écrire cette fameuse "Cité du Soleil", dans laquelle la Raison serait le principe souverain, les lois de l'astrologie en établissant le mode de fonctionnement. L'utopie solaire engendrée depuis les ténébreuses prisons du Saint- Office. L'utopie rêvée - il en est toujours ainsi, sinon l'essence même de l'imaginaire est détruite -, s'élevant d'une Cité sept fois fortifiée, alors qu'un Métaphysicien en assure l'ordre, et que les étoiles déclinent leurs mouvements naturels dont les Îliens doivent s'inspirer dans leur quête d'une société égalitaire.

  Et, pourtant, malgré ces doutes dont nous sommes soudain saisis - ne s'agit-il pas plutôt, de la condamnation sans appel de toute possibilité de liberté ? -, quelque chose nous attire que nous ne saurions définir. Sans doute ce bleu profond, moiré, comme animé de l'intérieur, puis sa fuite blanche derrière la probable île. Du moins le supputons-nous. Les bateaux semblent avoir hissé leurs voiles pour un voyage immobile, ourlé de mystère et les flots sont de neige ou bien d'écume, peut-être d'argent.

  Le bleu éloigne, couleur du ciel infini, de l'eau à la longue dérive par-delà le gonflement de l'horizon. Le blanc nous abstrait des choses qui sont posées à côté de cette soudaine virginité et nous n'avons plus de parole. La blancheur n'admet nullement la tache, l'ombre, le gris de la cendre où l'aile portée de la nuée. Le blanc nous intime l'ordre de demeurer au seuil des choses, dans leur réserve, à l'orée de leur irréfragable fermeture. Car le blanc ne peut être que stupeur. Voyez les étendues arctiques, voyez les mines de sel de Taoudéni, les collines de talc éblouissant, la dérive de la banquise alors que tout est givre et frimas. Et ce blanc du ciel au-dessus des terres, n'est-il pas la démesure de ce que le regard peut supporter ? L'astronomie prise à son propre piège : l'observation à l'œil nu de l'étoile blanche qui fait brûler son œil de Cyclope au centre des nuées aveuglantes comme du mercure, comme une mer de platine en fusion.

  Mais alors, le Métaphysicien se serait-il transformé en démiurge fou joignant ses actes au feu solaire, comme pour punir les hommes d'avoir osé tutoyer l'inconnaissable ? Nous ne parlons pas de Dieula Métaphysique a d'autres chats à fouetter avec sa profusion de causes premières, ses empilements d'arrière-mondes, ses pyramides d'outre-noirs, d'outre-vie, d'outre-ciel, toujours un(e) "outre" à remplir dont le fond est un absolu, donc infiniment hostile à tout remplissage, à toute idée de plénitude.

  La Métaphysique, c'est l'attrait du Vide, du Rien, du Néant, alors pourquoi demeurer autour de la Question, à girer à la manière des feux follets alors que le crépuscule gagne, lequel ne nous apportera que la prochaine noirceur et nos mains négatives grifferont la solitude, déchireront des voiles et la nuit muette pliera autour de nos corps égarés son suaire d'encre ? Pourquoi la Question alors que nous le savons depuis le pli de notre conscience, il n'y a d'issue qu'à convoquer l'impossible attente. De quoi ? De qui ? De ce toujours hypothétique Autre ?

  Mais nous ne le voyons pas, ou alors, comme sur le tableau, dans l'absence de lui-même, le retrait, la vacuité sans fin pareille à une bonde dans laquelle se déverseraient nos humeurs, nos maigres palinodies, nos silhouettes de carton-pâte. Car est-on jamais assurés d'être plus que cela, du papier mâché par un mannequin d'osier échappé de quelque toile de de Chirico ? Avec son outre-lumière de cul-de-bouteille, ses perspectives se fondant dans le soufre en fusion, ses cariatides aux yeux vides, ses arches polyglottes qui ne parlent que des langues d'effroi et d'existence chiffonnée, recluse sur elle-même, genre de poulpe aveugle s'essayant à déchiffrer les ondes des abysses.

  Mais, déjà, nous nous égarons. Déjà nous sommes allés trop loin, bien au-delà de notre mince utopie et la "Cité du Soleil" n'est plus qu'un point brillant au fond de la galaxie, une queue de comète terminale, des cheveux brûlant leurs derniers feux. Mais faut-il que le doute nous ait singulièrement étreints, le tragique nous ait visités, pour que, soudain, nous nous abandonnions à de telles noirceurs !

  Sans doute la faute du ciel, ou bien du blanc. Sans doute un étourdissement, un vertige. Mais, ce blanc que nous avions pris pour la couleur même du ciel, voilà qu'il entoure maintenant l'œuvre comme le ferait le cadre d'un petit chromo avec ses étoiles de neige floconnant le paysage, le laissant dans une manière d'innocence première. Nous nous étions égarés, emportés par la brise de l'imaginaire et nous voguions en plein drame alors que, devant nous, se tenait la petite miniature tellement semblable à un dessin d'enfant, à une peinture à la Douanier Rousseau voulant nous dire la simplicité des choses, la douceur de la Baie de Saint Ives, là, tout au bout de l'étrave de la Cornouailles, ce bout de ‘finistère’ , cette ‘finibus terræ’  venue dire aux vagues les derniers sillons du continent, l'adhésion encore au rocher, à la glaise, à la terre, ce bout du monde avant le grand saut dans l'inconnu.

  C'est alors, qu'avant de nous absenter du tableau, nous le voyons enfin, avec son village de maisons blanches badigeonnées de chaux, sa minuscule Place où, le soir, lorsque les bateaux rentrent au port, s'animent les conversations, courent les enfants dans une trille de bruits joyeux. Nous étions partis en utopie, ce non-lieu qu'on n'atteint qu'en rêve, en contemplant ou en griffonnant sur des bouts de papiers une infinité de cercles qui se mêlent les uns aux autres, faciles métaphores d'une insularité dont nous ne sortons vraiment jamais, sauf parfois à étendre notre corps de péninsule, à étirer nos membres de presqu'île. Car, à notre grand désarroi, jamais plus nous ne serons une île, totalement, nous voulons dire, comme la monade leibnizienne qui vit sans portes ni fenêtres, seulement reliée à l'idée de l'Absolu. La seule île que nous n’ayons jamais habitée, avec ses flots adoucis, ses battements souples, ses lentes dérives, c'était celle de la conque amniotique, alors que, déjà, nous voguions vers les rivages de notre existence. Sans doute ce souvenir hante-t-il nos mémoires, ceci, cette nostalgie expliquant cela, l'utopie.

  Cette œuvre touchante par sa spontanéité, sa fraîcheur, sa modestie, nous n'avions fait que l'alourdir du poids du concept, l'incliner à l'aridité de la raison, la ployer sous le fardeau d'une possible thèse du monde. Toujours nous serons les victimes des Lumières alors qu'en notre fond ce n'est que la nuit que nous cherchons, cet abri de la sublime Poésie !

 

 

 

 

 

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