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11 janvier 2021 1 11 /01 /janvier /2021 16:58
Longtemps habité de vous.

Photographie : Katia Chausheva.

 

   Deux longs jours à errer dans cette ville sans âme. Deux jours à demeurer en soi sans possibilité aucune d'en sortir. Décidément, toutes ces stations thermales étaient tristement semblables, images d'Epinal interchangeables jusqu'à la démesure. Décors de carton-pâte : la place ronde avec son jet d'eau, le kiosque à musique peint en blanc avec sa lyre en médaillon, le grand bâtiment des soins et ses baies ouvertes sur l'horizon, les allées bordées de palmiers, les belles collines vertes, le restaurant victorien avec sa terrasse sur la rivière, le casino, la meute des villas prétentieuses, un rien désuètes. Mais comment donc pouvait-on vivre dans un pareil non-lieu et demeurer sain d'esprit ? Ces deux jours, je les avais donc passés dans une manière de flânerie sans but, sinon d'inventaire à dresser sans qu'un seul fait saillant en atténuât la monotonie. Le soir était arrivé, glissant parmi les brumes, faisant sur la rivière ses feux éteints. Je longeais la Biève sur des pontons de bois aux passerelles de ciment imitant les écorces. Quelques rares passants abritaient leur vue derrière des verres noirs. Des curistes au loin, dans leurs peignoirs blancs, suivaient des coursives aux allures de brume. Il ne restait rien dans la trame du regard sitôt les images abandonnées. Comme un vin frelaté ne laisse au palais ni goût ni souvenir et s'enfuit sans laisser d'empreinte. J'avais dîné, de bonne heure, dans un petit café sans caractère comme on en trouve aux abords des gares.

Je projetais de regagner mon hôtel pour y feuilleter une revue lorsque j'aperçus une affiche sur une colonne Morris. Ce soir, au théâtre de la ville, on donnait "La ville dont le prince est un enfant" de Montherlant. Je m'étonnais fort de la programmation d'une telle œuvre dans un contexte si suranné. Comment une population, somme toute conservatrice, pouvait-elle assurer la réception de la thèse subversive d'amitiés, sinon d'amours "particulières" ? Sans doute le programmateur de la pièce avait-il manqué de discernement ! Situé au fond d'une avenue bordée d'arbres centenaires, le théâtre, tout de pierres blanches, avec son escalier à double révolution et sa façade à encorbellements était du plus pur style baroque. J'avais à peine franchi les deux étages habillés de moquette grenat que les lumières s'éteignirent et le brigadier frappait les trois coups. Depuis le balcon j'apercevais la salle dans la pénombre. Un public assidu et nombreux avait gagné la totalité des sièges. Il fallait bien trouver un dérivatif à l'ennui ! Mon séjour à Bajac-les-Bains avait été d'une telle banalité que je crus m'endormir. La lumière de l'entracte me tira d'un rêve qui débutait. Le parterre s'était vidé d'une partie de son public. Je laissai errer ma vue au hasard, du rideau de scène aux projecteurs.

Les loges, au-dessous, étaient partiellement remplies. Vous étiez la seule occupante d'une d'entre elles, votre silhouette en demi-teinte dans un jour incertain. Je ne sais pourquoi un léger sentiment de malaise m'envahit, comme celui qu'éprouve, sans doute, un voyeur surpris dans son geste de possession. Votre tête, doucement inclinée, ne révélait nullement la couleur de votre chevelure, pas plus qu'elle n'en indiquait la nature. Etait-ce un chignon relevé, une coupe courte, mi-longue ? Mais qu'importait la façon dont vous étiez coiffée. Cela qui demeurerait de vous, sûrement, ce pur dessin de l'oreille, l'aplat de la joue pareil à la lumière de l'aube, ce cou gracile - il faisait penser à l'écume du cygne -, ce bras gauche qui semblait surgir des ténèbres, porté avec discrétion et beauté au-devant de la pulpe de vos lèvres que je ne pouvais apercevoir mais supputais de nacre. Cet autre bras surgissant dans sa blancheur de la nuit de votre vêture qui paraissait de soie, ample, souple, aux plis voluptueux, que l'on devinait drapant votre épaule dans un inégalable et inimitable luxe. Simplement vous apercevoir entourée de pénombre confinait au bonheur et je souhaitais que, jamais, la lumière de s'éteignît. Elle eût ôté cette plénitude dont vous étiez le réceptacle en même temps que la dispensatrice.

Cela coulait en moi comme du miel, cela faisait ses mille irisations, cela gonflait la gemme du désir, cela portait à l'incandescence et à la volupté le corridor des jours qui n'avaient été qu'ennui et mélancolie. Cela me déposait bien au-delà de ce théâtre, de cette scène, de cette sombre dramaturgie qui, bientôt, inclineraient les existences à la suie et au doute. Je vous imaginais, volontiers, sous les traits d'une Jeanne Hébuterne, muse dont, incidemment, je devenais le peintre maudit, Modigliani vous tenant sous l'effleurement de mon tremblant pinceau, alors que l'œuvre de chair, la magique apparition submergeait tout, aussi bien l'esprit, aussi bien le corps. Comment dire, là, dans la peinture fondatrice, dans l'événement surgissant, la juste mesure de l'homme, son empan de compréhension, la demeure infiniment ouverte du sens, de son déploiement ? Parfois il y a danger à tutoyer tant de sublime poésie et n'en pouvoir saisir que la fragilité de cristal. Toujours une perte, une fuite sous l'horizon. La lumière n'est plus qu'un mince filet et la paupière du jour se clôt sur la densité de la nuit. Ne reste plus que l'insaisissable rêve et ses sibyllins filaments. Et l'on fouette l'air des songes et l'on presse l'inconcevable de ses doigts usés et l'on initie le vertige comme dernière demeure où habiter avant que tout ne finisse et ne s'éteigne. Où l'étincelle, où la braise sur lesquelles souffler et alors tout resplendit jusqu'à l'indicible ? Où ?

Des mouvements, en bas, dans le parterre, le balcon qui s'anime de passages, quelques loges que l'on regagne à la hâte. Des luminaires que l'on éteint, un rideau qui s'ouvre, une scène qui s'éclaire, des acteurs qui surgissent d'un passé antérieur. Tout se joue, là, dans ce rectangle de clarté, tout se focalise et le monde autour n'est plus qu'une feuille jouée dans le vent. Il y a si peu de réalité, soudain, même la vôtre, fluide, comme si vous n'existiez pas. Vous êtes si peu visible dans la trame des choses, vous êtes claire fontaine sous une voûte d'arbres, frêle bruissement, clapotis au fond d'une conque marine. Sur scène, on parle, on s'agite, on parcourt les allées du praticable, on invente une fable. Dehors, la nuit fait son lac de silence. La Biève luit sous les ponts que détoure la lune. Le ciel est haut, perdu dans sa rivière d'étoiles. Le vent a regagné les fissures lentes de la glaise. Quelques fenêtres seulement avec des signes de présence. Ailleurs on dort dans la grande dérive nocturne.

Il est temps de me lever, moi le passant anonyme, l'amoureux des formes sans nom, des visages sans contours, des corps sans attaches. Temps de regagner d'autres rives, de glisser sous d'autres horizons. Je me lève sans faire de bruit, frôlant des genoux attentifs, des épaules courbées, des âmes occupées à faire leur inventaire. Déjà, dans votre loge pareille à un désir incarné, rubescent, vous n'êtes plus que cette ombre en partance pour elle-même, cette perte d'eau dans le gisant de la terre, cette racine plongeant dans la touffeur des mystères. Comme il est urgent de m'éloigner de vous afin que vous demeuriez présente, que mon désir de vous rougeoie dans l'antre de ma chair, que vous occupiez la surface vacante de mon imaginaire, que vous fassiez halte parmi l'outre dilatée des perditions, que vous lanciez vos ramures à l'assaut de cette liberté que je chéris alors que je ne m'ingénie qu'à la maudire. Combien j'aurais aimé être votre esclave dans une de ces grandes demeures de pierres blanches et d'ardoises que votre singulière beauté doit habiter! Combien mon bonheur eût connu son comble à vous aimer de loin, derrière quelque paravent, votre corps en ombre chinoise, la forêt de votre sexe moussant dans l'inconnaissance et l'inatteignable ! Combien ma mort eût été douce, là, à vos pieds, dans la perte du jour. Je ne suis plus là, physiquement je veux dire, je ne suis plus qu'une idée au ciel du monde, l'efflorescence d'une pensée folle, l'extension d'une immémoriale lutte qui, un jour, vous inventa, afin de ne pas demeurer dans la solitude. Vous êtes là, tout au bout de mes doigts de brume et je ne vous atteins pas. Que l'on éteigne la lumière. Que l'on démonte la scène. Que l'on jette tous ces automates au néant. Il fait si froid lorsque les yeux ne voient plus, que les mains saisissent le vide, que la pensée s'effeuille. Il fait si froid !

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10 janvier 2021 7 10 /01 /janvier /2021 10:50
Aëly au plus haut de son destin

Reine de Méroé

 

Source : L’Accélérateur de Conscience Noire

 

 

***

 

[Prologue : Hommage à Rainer Maria Rilke]

 

*

 

Peut-on tracer l’orbite de ses rêves,

y dessiner les ineffables présences

qui y ont, un instant, fulguré ?

Il se pourrait que ceci pût s’accomplir.

Peut-on jouer avec la Rose des Vents,

devenir le Grec lui-même,

 s’immiscer dans la douceur estivale

du Libeccio,

incliner aux teintes hespériques

avec le Ponant ?

Il se pourrait que ceci fût possible.

Peut-on connaître la lumière boréale,

vibrer au sein de son écharpe d’émeraude ?

Il se pourrait que tout ceci trouvât

 à se donner pour vrai.

Peut-on planer sur la feuille d’eau du lac,

devenir miroir pareil à la subtile diatomée ?

Il se pourrait que ceci échût

 aux aventuriers et aux poètes.

Peut-on s’élever de terre,

être simple poussière

dans l’infini du temps ?

Il se pourrait qu’une telle réalité se montrât.

Peut-on connaître le glissement de l’ange

tout contre l’immense pliure du ciel ?

Il se pourrait qu’une telle image

 nous apparût.

Peut-on incendier sa chair

au point de lui donner

la consistance de l’étincelle ?

Il se pourrait

qu’une telle métamorphose

 fût envisageable.

 

***

 

C’est un Peuple d’au-delà des horizons,

un peuple sans lieu ni temps.

C’est un peuple que nul ne connaît

ni ne pourra connaître.

Les Hommes ont des yeux de diamant

où brillent les éclairs.

Leurs visages sont de cuivre armorié,

finement guillochés au contour des yeux.

Leurs barbes sont courtes,

taillées dans l’exactitude étroite du carré.

Les Femmes ont des yeux de lapis-lazulis,

des yeux profonds pareil

au chant des abysses.

Leurs joues sont poudrées de lumière,

étincelantes rivières

 où joue le tumulte léger du jour.

 

Les Hommes chevauchent

des montures aériennes.

 Des pur-sang aux naseaux écumants,

leurs robes sont d’argile pure,

leur allure celle des statues antiques.

Les Femmes tissent la laine,

font de longues toiles qui courent

sur les vagues de sable.

  

C’est un Peuple semblable

à la fuite d’une comète,

à la lueur d’un météore glissant

 aux confins de l’univers.

C’est un peuple de haute renommée,

un peuple de Héros

dont les Epousées fêtent le retour

dans la clarté mourante du crépuscule.

Du thé ambré coule

de leurs aiguières ciselées

dont l’argent est lustré

par leurs longs doigts,

des doigts de fée si diaphanes

on les croirait vols de colibris

à l’entour de quelque fleur merveilleuse.

Les Hommes boivent le thé,

 tenant leurs verres étincelant de pureté

Ils boivent par petites lapées

 et leurs yeux brillent  de connaître

 le breuvage précieux

et leur chair se dilate

sous la poussée amicale

de la douce et enivrante chaleur.

 

   Les Hommes, les Femmes sont cintrés dans de longues tuniques d’un blanc miroitant. Les visages des Hommes sont enveloppés d’un long turban que prolonge une traîne de filaments légers. Les gorges des Femmes palpitent sous la caresse de l’amour. De l’amour des Hommes, de l’amour qu’elles se destinent en propre comme leur bien le plus précieux. Le rituel de la boisson précède toujours celui de l’étreinte.

 

Les corps définitivement abreuvés s’enlacent

 telles des lianes dans le luxe

d’une forêt pluviale.

  

   On entend le chant d’amour se prolonger jusqu’aux lueurs pastel de l’aube. Le soleil escalade lentement les marches du ciel qu’encore se laisse deviner une fragile cantilène, ultimes broderies des corps avant que le jour ne dilue tout dans une grande mare liquide. L’or partout répandu glace le ciel de sa belle et unique insistance.

   Les Femmes sont au campement. Elles ont repris leur tissage. Ceci qui écrit l’histoire de leur Peuple. Les Hommes ont grimpé sur une haute colline d’où se laisse découvrir l’immensité des sables, leurs mirages se perdent à l’infini des yeux. Les Hommes se sont disposés en cercle. Ils se sont vêtus de leurs robes d’apparat. Elles ressemblent à la corolle blanche des Derviches Tourneurs.

 

Les Hommes psalmodient à voix basse

un chant seulement connu d’eux.

La lumière de leurs yeux éclaire le ciel.

 La palme de leurs voix s’enroule

parmi les fleuves de l’air.

La braise de leur esprit se mêle

aux confluences solaires.

Rien ne vit autour d’eux.

Tout attend.

Tout espère.

Tout est dans le souci

de ceci qui va paraître.

 

Que sera l’offrande résultant

de l’incantation montant des poitrines ?

Partout l’on retient son souffle

et les scarabées sont arrêtés

sur leurs monticules de mica

et les serpents sont dressés

sur leurs écailles de platine

et les oiseaux sont cloués à même l’air

et les feuilles des palmiers sont des dagues

 que leur fourreau retient.

Tout est dans la longue attente

dont surgira l’invisible

et inaltérable beauté des choses.

  

   Mais l’on doit sortir de sa naturelle distraction. Mais l’on doit se disposer à entendre ce qui vient depuis les immémoriales coulisses du temps. Mais l’on doit s’ouvrir soi-même à l’espace, le laisser apparaître dans l’entier déploiement de son être. C’est comme un grand silence qui, soudain, a envahi le monde, l’a saturé de son trop-plein de présence.

 

Les grains des secondes

 sont suspendus

dans l’isthme du sablier.

La clepsydre a immobilisé

la chute

de ses gouttes.

 

   Dans les chambres obscures des villes que la clarté n’atteint encore nullement, les poitrines sont arrêtées, les alvéoles dilatés au plus haut de leur dépliement. Les gestes d’amour sont suspendus, les Amants planent dans leurs corps de baudruche sans en connaître les limites. Venue des confins de l’être, voici qu’une voix polyphonique psalmodie les voyelles d’un nom étrange

AËLI

A Ë L I

A  Ë  L  I

 

Oui

A la manière

D’une pyramide

Reposant sur sa base

S’élevant au plus haut

Des contrées bleues du Ciel

Se livrant à la vision des hommes

 

   Nul sur Terre ne sait ce qu’AËLI veut dire, s’il s’agit d’un simple nom né de lui-même qui sillonnerait les larges avenues de l’éther. Nul n’a jamais entendu nommer qui que ce soit de cette manière. Quelques uns des plus curieux, des plus savants, prétendent qu’il s’agit du nom d’une Reine oubliée, retirée en son sépulcre de pierres, loin là-bas dans le mystérieux pays de Nubie, peut-être la Reine Candace Amanishakheto elle-même ou bien simplement la persistance de son être par-delà le temps, peut-être encore une icône qui nous livrerait son image à la manière de quelque réalité palpitant au-delà de la somme curieuse des yeux.  

   Mais peu importe, l’essentiel est de connaître, d’éprouver au fond de soi les vagues de cristal de la volupté. Oui, car il y a étrange volupté à écouter la musique des Voyelles

AËI,

au milieu desquelles vient s’immiscer, dans toute la splendeur de sa densité liquide,

ce ‘L ’,

cette apicale position de la langue qui vient symboliser

l’irrésistible ascension de l’être

en direction de ce qui le dépasse

et l’accomplit en totalité.

 

Nul ne peut entendre une telle litanie

A Ë L I, triplement proférée, ainsi

 A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I  -  A  Ë  L  I,

 

    sans en être éprouvé jusqu’au tréfonds de qui il est. Non ici, Lecteur, ne t’abuse point. Il ne s’agit nullement d’un décret prononcé par une bouche d’Autorité devant laquelle il conviendrait de se prosterner et d’obéir.

 

Non, AËLI

 est un nom sacré.

Celui-là même qui convient

aux Princes d’Orient,

aux Rêveurs aux mains de lumière,

aux Magiciens inspirés,

aux Créateurs d’utopie,

aux Mages qui tressent l’imaginaire,

 aux Démiurges qui établissent

les formes d’une éblouissante cosmologie.

  

AËLI

est une gerbe d’étoiles.

 

AËLI

 c’est la terre lorsqu’elle connaît

son règne le plus léger,

un genre d’argile souple

qui essaime l’air

de son illisible passage.

 

AËLI

 c’est l’eau lorsqu’elle se borde d’écume,

qu’elle se gonfle de bulles

et se rend semblable

à une goutte de verre.

 

AËLI

c’est l’air lorsque parvenu

au faîte de sa présence,

il devient chiffre si menu

qu’il se dit à même

la consistance d’une plume,

à peine le vol du papillon

sous l’aile du nuage.

 

AËLI

 c’est le principe du feu

lorsque son degré d’ignition est tel

qu’il se confond

avec l’indicible de l’esprit,

sa fuite à jamais

loin des frontières du corps.

 

 AËLI

 c’est l’enfant qui fait voler

son cerf-volant

 et essaie de capturer

des elfes.

 

AËLI

 c’est le poète qui hésite

 à la césure du vers,

se tient en équilibre

sur le versant du monde,

joue avec les mots

que lui dicte sa Muse.

 

AËLI

 c’est cette petite fille vêtue

de son habit de soie

qui attend la venue

de son Prince charmant.

 

AËLI

 c’est l’astronome fasciné

qui découvre

une nouvelle étoile.

 

AËLI

c’est l’alchimiste qui,

dans la blancheur de craie

de son laboratoire,

dans ses cornues de rêve,

fait se lever la très précieuse

Pierre Philosophale.

 

AËLI

c’est le philosophe

qui jongle avec ses concepts

et en fait surgir un

qui sera le miroir

où l’humanité

pourra découvrir

sa propre vérité.

 

AËLI

c’est le peintre qui,

tout au bout de sa brosse,

tient à la fois,

l’œuvre

dont il était en attente

depuis toujours,

 sa propre image fécondée

 par l’art.

 

AËLI

 c’est VOUS qui lisez

et vous interrogez

 sur le sens des mots.

 

    Ils sont si étranges, les mots, ils sont parfois dépouillés de réalité, ils flottent pareils à des voiles au large dont nul n’apercevrait ni la direction, ni la raison de cet étonnant voyage vers une Terre Promise. Mais laquelle ?

 

Chacun a la sienne,

 réelle,

symbolique,

imaginaire.

 

   Elle est l’orient au gré duquel avancer dans son destin, sinon avec l’assurance de qui croit tout savoir, mais avec cette marge de vibrante incertitude qui s’appelle l’existence, qui tantôt brille d’un éclat souverain, tantôt s’obscurcit des éclipses d’une tristesse.

 

AËLI

c’est moi qui écris depuis

l’immense solitude des mots.

Ces mots me requièrent

comme l’un de ceux qui,

inquiet de les laisser dans l’ombre,

essaie de les porter dans le rayon

d’une fuyante lumière.

 

AËLI

aime moi,

je t’aimerai

jusqu’à

l’Infini

du Temps !

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8 janvier 2021 5 08 /01 /janvier /2021 10:15
Aušra de Lituanie

 

   De la Lituanie, je ne connaissais presque rien, sinon qu’elle jouxtait la Mer Baltique sur sa face occidentale, que les hivers y étaient rigoureux, les printemps de courte durée, les étés assez chauds. Une sorte de plat pays en grande partie couvert de forêts où brillaient, telles des pépites, des milliers de lacs. M’eût-on interrogé sur ses villes que j’aurais seulement nommé Vilnius, ignorant aussi bien Mažeikiai que Kretinga. Vous aurez compris que mes lacunes l’emportaient de beaucoup sur mon savoir. En réalité l’écriture qui m’appelait dans ce pays d’Europe du Nord m’importait bien plus que la géographie qui, vue de Paris, semblait bien monotone. C’est Jalbert, le documentaliste du Journal pour lequel je travaillais qui m’avait informé de cette Résidence d’Ecrivains à quelques encablures de Klaipeda, ville du reste sans grand intérêt, quelques immeubles modernes, passage obligé de la mondialisation, un port illustré de quelques chalutiers attendant l’heure de la pêche.

   La Résidence consistait en un vaste chalet de bois teinté en rouge brique. Il était près du rivage de la Baltique. Cinq chambres pour les Résidents. Une salle commune avec une large cheminée. Une grande table où prendre ses repas en compagnie des autres hôtes. La restauration nous était livrée par un traiteur, chaque matin. Je dois dire que je ne raffolais nullement de cette gastronomie rustique. Les harengs aux betteraves, la soupe à l’oseille où flottaient des œufs durs, tout ceci ne m’inspirait guère. Je faisais cependant une exception pour les varškėčia, délicieuses crêpes accompagnées de quelques fraises et d’une coupe de fromage blanc. La plupart de mes collations, je les prenais dans ma chambre. Mes compagnons d’écriture, deux Russes taciturnes, un Biélorusse bavard dont je ne pouvais comprendre la langue, un Polonais mélomane qui chantonnait sans arrêt, tout ceci composait une faune certes des plus sympathiques, mais j’étais venu en Lituanie pour écrire, non pour me distraire au contact d’une foule cosmopolite.

   Si bien que je menais une vie de solitaire que ne venaient égayer que quelques rares sorties sur la côte. La plupart du temps j’escaladais le cordon de dunes, trouvais refuge dans un pli de terrain qui me permettait de m’abriter de l’air déjà frais en cet automne débutant. Là, tout à loisir, je pouvais rêver longuement, laisser venir les images de mon futur roman. Ce qu’il me fallait, ceci : la vaste courbure du ciel qui s’inclinait à l’horizon ; le passage, parfois, du moutonnement de nuages gris ; l’irisation blanche de l’eau, une végétation hirsute qui tapissait les flancs des monticules de sable. Ce que j’avais à faire, ici, au milieu du silence à peine troublé par quelque mouvement de la nature, tâcher de trouver l’âme de ce pays, celle de ses habitants aussi. Sans doute le Lecteur s’étonnera-t-il du simple fait qu’il m’eût été plus facile de comprendre l’esprit d’un peuple en le côtoyant. Certes, mais ce serait sacrifier l’imaginaire aux exigences du réel. Or chacun sait qu’un Ecrivain est bien plus déterminé par ses propres songes qu’animé du désir de rendre compte de l’évident, du tangible qui ne sont que les images concrètes de l’ici et maintenant. L’Ecrivain offre du rêve, n’est-ce pas ?

   Parfois, m’évadant du site immédiat dans lequel je me trouvais, je pensais au beau roman de Maxence Van der Meersch, ‘La Maison dans la dune’, j’y voyais une manière d’analogie de ma propre situation. En quelque sorte j’étais un Sylvain égaré parmi les brumes du Nord, peut-être une esquisse errante cherchant son double, une écriture, une compagne telle cette Pascaline du roman, simple et innocente, dont la spontanéité en faisait une personne rare, une jeune femme dont on ne pouvait que tomber amoureux. Et je crois bien que j’étais, en effet, ‘tombé amoureux’. Chaque fois que je venais au milieu des dunes, invariablement à la même heure crépusculaire, j’apercevais, se détachant sur les eaux grises de la Baltique, la silhouette d’une ‘Passante’ (c’est ainsi, de cette façon purement abstraite que je l’avais nommée), vêtue d’une longue cape beige, cheveux courts que dissimulait en partie un béret, marchant d’un rythme mesuré, comme si, par son allure, elle avait souhaité coïncider avec ce rivage, avec ses flux gris et blancs de si belle destinée.

   Comme à l’accoutumée, ce personnage surgi de nulle part, allant vers un ailleurs invisible, je DEVAIS le faire mien, l’inclure dans mon roman en tant que foyer de sens autour duquel tout tournerait, aussi bien les paysages teintés de brume, le vol blanc des oiseaux de mer, l’appel d’une voile tendue au large vers son immédiate aventure. Savez-vous combien il est irrésistible, pour un Auteur, de faire s’immiscer, dans le cours de son récit, telle image aperçue dans une rue de la ville, telle impression venue d’un sourire croisé au hasard d’une marche, tel flottement d’un regard que cernent des paupières fardées de khôl ? En quelque sorte une irréalité doublant une réalité, un songe se levant de la lumière, une palme se balançant tout contre le dôme souple d’une altérité. Il me fallait cette tonalité un brin mélancolique, une distance de qui-Elle-était, une inconnaissance des choses. Nulle tristesse excessive cependant. Juste une inclination à la poésie. Cette dernière, pour moi tout au moins, est élégiaque ou bien n’est pas. Comment faire se lever la brise du poème si ce n’est à l’aune d’amours chagrines, de soudaines disparitions, peut-être même de la douloureuse mort ?  Et ici je pense à la belle citation d’André Chénier dans ses ‘Elégies’ :

 

« M'ont séduit : l'élégie à la voix gémissante,

Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars ;

Belle, levant au ciel ses humides regards. »

 

   Mais ses ‘humides regards’, je ne pouvais les observer chez cette Inconnue que je n’avais aperçue que de loin. Je ne pouvais différer la rencontre. Connaître celle qui, au fil des jours lituaniens, deviendrait mon Héroïne, nécessité à laquelle je ne pouvais déroger plus longtemps. Un soir de brume diaphane, dissimulant ma propre silhouette derrière la sienne, presque illisible, presque hiéroglyphique tellement sa venue à moi était évanescente, sortant du dédale des rues, nous nous engageons sur le sentier qui conduit au village. Un chapelet de maisons basses s’égrène derrière le cordon dunaire. Le jour n’est plus qu’une vague hésitation à l’exacte pliure de l’âme, là où elle pourrait connaître sa fin dans les limites d’un corps. C’est fragile, une âme, c’est pareil à une papillote de papier de soie. Ça tremble infiniment. Ça n’est rien moins qu’un soi vacillant qui ne connaît ses limites. Ça a la consistance de l’air lorsqu’il s’auréole de perles de pluie. Ça fait son vol stationnaire de colibri, si bien que tout pourrait disparaître d’un simple coup d’aile !

   ‘Passante’ est entrée dans la seule auberge du village. Parfois j’y fais de rapides visites pour prendre une tasse de thé ou de café. La porte tourne en grinçant. Quelques feuilles poussées par une soudaine bourrasque franchissent le seuil. ‘Passante’ s’est assise à une table. Elle boit délicatement un thé à la bergamote dont l’odeur se diffuse tout autour d’elle, la nimbant d’une plaisante fragrance. Je choisis une table guère éloignée de la sienne. Visiblement elle ne prête nulle attention à ma présence. Sur la table, elle a posé un livre dont je peux apercevoir le titre ‘Élégies de Duino’ de Rainer Maria Rilke. Une phrase me revient en mémoire. Serait-elle prémonitoire d’événements à venir dont ni ‘Passante’, ni moi, ne pourrions halluciner la forme ? Les choses sont si fuyantes, ici, sous cet horizon si bas, sous cette lumière d’opale ! :

 

« Il nous reste la rue d'hier

et la fidélité d'une habitude

qui s'étant plu chez nous,

n'en est plus repartie. »

 

   Mais de quelle ‘habitude’ sommes-nous investis ? Mon ‘habitude’ est bien réelle, ancrée à la lisière des dunes, avec pour finalité cette image d’Elle qui grésille sur l’écran flou de mes songes. Mais Elle, quelle ‘habitude’ sinon de marcher le long de la côte, de respirer les embruns venus du large, peut-être de méditer sur les malheurs du monde ? Pour elle j’ai autant de présence qu’un phalène succombant à sa propre curiosité sur la vitre d’une lampe. La ‘fidélité’ ne peut jamais se montrer qu’entre deux êtres qui décident d’unir leur sort, de faire route commune. Des destins qui convergent. Les nôtres, par la force des choses, ne peuvent que diverger.

   Je souhaiterais tellement que ‘Passante’, par l’effet de quelque curieuse transmission de pensée, puisse capter le rayonnement de mon désir. Non de la désirer, Elle, en son corps de chair, non. La désirer en tant que personnage de fiction, cette manière d’éternité dont se parent tous les rôles dont le roman est le support. Vous le dirais-je enfin, au risque de vous paraître bien éloigné du monde, de ses préoccupations, mes personnages de papier ont bien plus d’importance que ceux des Anonymes dont je croise le chemin, jamais je ne connaîtrai leur vie, leurs secrets, le suc le plus précieux qui les détermine. C’est ainsi, nous frôlons continûment des êtres sans nous y attacher, sans même percevoir ce qui en fait le rare, l’inestimable parmi tous les tourments de l’univers.

   Si, Lecteurs, vous suivez bien ma logique, vous aurez déjà compris que je ne chercherai nullement à créer les conditions d’une rencontre plus précise. Je ne m’imposerai nullement auprès de celle qui deviendra ma Muse, sûrement pas ma maîtresse. D’ailleurs en aurait-elle éprouvé la simple envie ? ‘Passante’ a terminé sa tasse de thé, a réglé ce qu’elle doit, s’est levée, laissant les ‘Elégies’ sur place. J’esquisse un mouvement pour lui signaler son oubli. L’aubergiste m’indique qu’Aušra est coutumière du fait, qu’elle destine ainsi son ouvrage à un possible lecteur. Alors, que me reste-t-il d’autre à faire que de me saisir des ‘Elégies’, de les emporter dans la chambre de ma résidence, d’en lire quelques poésies au hasard. Ainsi, par le plus étonnant des aléas du destin, me voici en possession de son prénom, ‘Aušra’, dont je saurai bientôt qu’en lituanien il signifie ‘aube’. Un signe sans doute d’une logique du temps. Toujours la lumière succède à l’ombre.

   Etonnement que le mien de découvrir l’ouvrage en langue française. Aušra est donc francophone. Aussitôt je lui suppose mille occupations sans doute aussi fantaisistes les unes que les autres. Journaliste, correspondante d’une revue publiée en France. Ma sœur jumelle, en quelque sorte. Traductrice de romans lituaniens en français et d’auteurs français en lituanien. Peut-être romancière elle-même dont j’aurais souhaité que nos fictions respectives puissent se confondre en un unique creuset. Voici que le sujet de mon roman commence à s’étoffer. Voici qu’Aušra en devient le foyer rayonnant, le centre qui infusera à l’ensemble du texte cette mélancolie lituanienne teintée de gris, armoriée du jaune fané qui convient aux livres anciens oubliés dans le clair-obscur d’un grenier. Chaque jour qui passe reproduit le cycle toujours recommencé de la vision à distance, du parcours vers le village, du thé consommé à deux tables voisines qui demeurent séparées comme le sont deux collines par un vallon qui les isole chacune en son être. J’aurais pu prétexter la pratique d’une langue commune pour tenter une approche. Mais je sentais qu’une telle initiative serait contraire à l’intérêt du roman en cours. Il fallait que mon Héroïne demeure le personnage qu’elle était, autonome, libre de ses mouvements. Aurais-je décidé de l’annexer à la réalité que ma fiction, atteinte en son essence, ne serait devenue que journal prosaïque consignant le flux d’événements nécessairement contingents.

   Un autre jour, dans la salle à peine éclairée de l’auberge. Aušra lit méticuleusement un livre dont je saurai bientôt qu’il s’agit des ‘Sonnets à Orphée’ du même Rilke. Elle ne se distrait guère de sa lecture, comme si elle était fascinée par le poème, livrée corps et âme à la magie des mots. Elle paraît transparente à force de beauté. Il y a, tout autour de son front, une manière d’auréole qui la pare. Comme si une extase flottait à fleur de peau. Comme si la brume de son âme se dissipait, l’enveloppant dans un bain de douce clarté. Je la crois vraiment femme de lettres, oublieuse du monde, vibrant au seul rythme des vers, devinant par avance l’enchantement qui se prodigue à simplement les écouter. A peine rentré à la Résidence, je feuillette ‘Les Sonnets’. Je lis la page sur laquelle Aušra s’est arrêtée, laissant le livre ouvert sur le blanc de la table, cette virginité dont semblaient naître les signes noirs des mots.

 

« Où est sa mort ? Vas-tu composer ce récit,

avant que ta chanson ne se perde, engloutie ?

Où sombre-t-elle, hors de moi … Presque une enfant… »

 

   Les mots du Poète, je les adresse à l’Ecrivain que je suis. Le Poète me questionne sur celle qui est, avec le temps, devenue mon Double. Je suis interrogée sur « sa mort », c'est-à-dire sur la mort du roman que j’écris. Aurais-je au moins la force, tant qu’elle est vivante, certes à la manière d’une brume, la force d’aller plus avant dans le récit, de tracer son destin, d’ouvrir la clairière de son histoire ? Ou bien, lassé de ne pas la connaître, l’abandonnerais-je en chemin, acceptant qu’elle « sombre hors de moi », la perdant à tout jamais, tel Orphée privé de son Eurydice ? Redeviendrait-elle alors, Aušra, retrouverait-elle son enfance primitive, sa valeur originelle ‘d’aube’ ? Ce sont ces questions qui m’assaillent comme autant de sombres événements dont, bientôt peut-être, je ne pourrais plus me relever, enseveli dans les bandelettes de mes propres mots ?

   Que me reste-t-il alors que de faire avancer une écriture hâtive, fiévreuse, de produire une cantilène lituanienne se perdant dans un songe baltique ? J’écris sans arrêt, prenant mes repas dans la plus grande frugalité qui soit, ne vivant qu’au gré des visions des dunes que redoublent celles de l’auberge. Mon séjour arrivera bientôt à son terme. De la Lituanie, je n’aurai guère vu qu’une côte sauvage battue de flots d’écume, aperçu des oiseaux marins se perdant dans l’illisible contrée de l’air, deviné surtout ‘Elle’ qui traverse ma vie, tisse l’étoffe de mon roman. Mes commensaux, je ne les aurai guère fréquentés. Question de langue, d’affinité, question de littérature. Une voix venait de loin qui m’intimait l’ordre d’écrire. Seulement cette rubescente graphomanie maintenait ma tête une coudée au-dessus des flots.

   Dernier jour à la Résidence. Dernier jour en Lituanie. Dernière rencontre d’Aušra, je la sais fidèle à son rituel quotidien. J’ai posé le point final au bas de mon manuscrit. Aušra de Lituanieest maintenant une réalité, un texte tangible, des centaines de feuillets assemblés dans une chemise de carton beige, la couleur de la robe d’Aušra, celle qu’elle semble affectionner parmi toutes les autres. J’ai rangé le dossier dans un maroquin de cuir fauve. Depuis toujours il est le confident de mes écrits. Je le pose sur la couverture de mon lit avec d’autres affaires qui, demain, rejoindront Paris, le ‘Quai aux fleurs’. Nulle nostalgie. Le bonheur anticipateur du retour malgré cette présence féminine qui frémit tout autour de moi. Je marche parmi les buttes des dunes. Le vent fouette les touffes d’oyats, on dirait des cheveux fous, vrillés, sur le point de s’envoler. Mon pli de terrain favori. Mon ‘refuge’ en quelque sorte. Peu à peu la lumière décline. La silhouette d’Aušra à contre-jour. Un fin liseré de clarté détoure la minceur de son corps. Elle est en parfaite harmonie avec le mystère crépusculaire qui habite le paysage. Elle en est la subtile efflorescence. J’espère mon écriture suffisamment inspirée pour traduire cette atmosphère irréelle qui la cerne et la soustrait aux yeux des distraits et des curieux.

   Je suis Aušra de loin, comme d’habitude. S’est-elle un jour aperçue de mon manège ? Y est-elle indifférente ? Ou bien m’ignore-t-elle totalement, simple risée de vent parmi les feuilles d’air ? Mais peu importe le réel. Maintenant elle est une figure symbolique, elle vit de sa propre vie, elle s’est assurée d’une possible éternité. Les hommes meurent, le langage leur survit. J’entre dans l’auberge. Habitudes : places identiques, actes identiques. Elle lit, je la regarde lire. Elle boit son thé à petites lapées, je bois le mien en écho. Elle pose son livre et disparaît dans l’ombre qui grandit. Je prends le livre. ‘Lettres à un jeune poète’ - Rainer Maria Rilke. Je pense Aušra rilkéenne accomplie. Sans doute une Poétesse. Une Muse en même temps, vibrant aux voies voilées de l’élégie. Une infime trace de crayon entoure un extrait. Cet extrait, est-il le domaine d’une affinité particulière, le prétexte d’une hypothétique réflexion ? Je lis :

   « Il se pourrait qu’après cette descente en vous même, dans le « solitaire » de vous-même, vous dussiez renoncer à devenir poète. (Il suffit, selon moi, de sentir que l’on pourrait vivre sans écrire pour qu’il soit interdit d’écrire.) Alors même, cette plongée que je vous demande n’aura pas été vaine. Votre vie lui devra en tout cas des chemins à elle. Que ces chemins vous soient bons, heureux et larges, je vous le souhaite plus que je ne saurais le dire. »

   Non, l’adresse du Poète se fait en ma direction. Je suis l’apprenti Poète prenant acte des conseils de son illustre Aîné. « Renoncer à devenir poète », ceci serait sage attitude s’il s’avérait que mon roman, Aušra de Lituanie’ ne tienne nullement ses promesses. Or j’y ai jeté toutes mes forces. Bien sûr c’est Aušra qui a insufflé, dans le texte, sa divine présence. Ou, plutôt sa confondante absence, son orphique parution sur la scène à peine éclairée du monde. En réalité un roman ‘entre chien et loup’, des mots en demi-teinte, une esthétique de l’effleurement, si ce n’est de l’effacement. Aušra je l’ai voulue présente jusqu’en son absence même. Une manière de flottement aux confins du monde, un chant de luciole se perdant dans le mystère de la nuit.

   Je regagne la Résidence. Les Russes jouent aux cartes. Le Biélorusse écrit. Le Polonais chante. Joyeuse mélopée sur cette terre si sauvage, si déserte. Un peu de joie au milieu de l’austérité. Je regagne ma chambre, commence à plier mes vêtements, à les ranger dans un bagage. Mes livres, je les attache à l’aide d’une sangle de cuir.

   Mon manuscrit, je le poserai sur la banquette arrière de la voiture. Mon manuscrit ? Mais où est donc passé le maroquin ? Je suis sûr de l’avoir posé sur mon lit avant de partir dans les dunes. J’ai beau fouiller les moindres recoins, il faut m’en remettre à l’évidence, mon manuscrit a disparu. Je descends dans la salle commune, interroge chacun, dans un anglais approximatif, la langue qui nous sert de lien. Je n’obtiens que de ternes réponses, de vagues exclamations mais nul indice sur la disparition de mes feuillets. Quelqu’un s’est-il introduit à l’improviste dans la Résidence ? Je ne ferme jamais à clé, confiant en mon environnement.

   Je dîne de très peu, abattu par l’événement qui, pour moi, sonne à la manière d’une tragédie. Constat d’une triple perte. Du roman, d’Aušra qui avait connu son épilogue ; du temps consacré qui se donne maintenant en pure illusion ; peut-être d’Aušra elle-même qui, par l’effet d’un simple hasard, aurait pu partager ma vie. Je regagnerai Paris les mains vides, pareil à un nomade de retour à son camp, dépouillé de son troupeau, autant dire de son âme. Matin. La route est monotone qui me conduit de Klaipeda à Paris en passant par Varsovie et Berlin. Je fais une halte à Poznań où je passe la nuit dans un hôtel donnant sur une rue peu fréquentée. Quelques jeunes déambulent dans une sorte de mortel ennui que le gris des pavés semble refléter. Face à ma chambre, un immeuble au crépi rose, aux encadrements de fenêtres blancs.  Un large porche d’entrée s’y découpe qui ne semble conduire nulle part. Ma nuit est agitée, traversée de rêves qui me propulsent brusquement hors du sommeil. Rien de plus éprouvant, alors, que de voir surgir cette réalité dont j’aurais espéré qu’elle n’était qu’une dentelle de l’imaginaire.

   Traversée de Cologne sous une douce pluie. Traversée de la Belgique. Le jour a un air de coron et le ciel est de suie. Je suis impatient de retrouver le ‘Quai aux fleurs’, mon appartement. Un refuge ? Pareil à celui des dunes de Lituanie ? Ou bien une morne demeure désertée des motifs de l’écriture ? Je suis sur mon balcon. Je fume une cigarette. Je regarde les eaux plombées de la Seine, l’étrave de l’Île Saint-Louis, le minuscule Square Barye que n’égaie nulle rencontre amoureuse. Je me demande si Paris a encore une âme, s’il existe un endroit, une place secrète où se ressourcer, un jardin porteur de paix, dispensateur de plénitude.

   C’est toujours une grande douleur de perdre une création qui, en quelque manière, fait partie de vous. C’est votre chair qui est entaillée, qui se consume au feu de la tristesse. Je passe plusieurs jours à errer dans Paris, sans autre but que ma propre perdition parmi l’anonymat de la ville. Je traverse le désert du Village Saint-Paul, je vais m’asseoir sur les bancs de la Place des Vosges où j’essaie de me distraire en regardant l’architecture de brique des hôtels particuliers, Je longe le Canal Saint-Martin jusqu’aux premiers faubourgs de la Villette. Du sommet de Montmartre je m’immerge dans la brume qui monte lentement au-dessus du parvis de La Défense. Un itinéraire de nomade sans ses bêtes, sans but autre que d’espérer pouvoir se retrouver soi-même, se rassembler autour d’une flamme qui vacille.

   Lors de ces vagues déambulations, je ne fais que penser à l’écriture, au soutien quotidien qu’elle constitue, aux joies qu’elle me procure lorsque, l’inspiration aidant, les mots arrivent à la façon d’un lumineux grésil qui tomberait du ciel, couvrirait ma page blanche d’une autre blancheur, celle qui aperçoit l’infini au loin avec sa belle lumière, son subtil rayonnement. Reprendre l’écriture lituanienne, réécrire patiemment ce qui, déjà a été écrit ? Non, je crois que ce travail serait au-dessus de mes forces, qu’il ne se donnerait jamais qu’à la manière insuffisante d’un temps réchauffé, réaménagé, éternel retour du même qui inciserait ma peau bien plutôt que d’y appliquer un baume. La nuit, mes volets restent ouverts. Une clarté blafarde monte du ‘Quai aux fleurs’. Parfois le bruit froissé d’une péniche qui descend vers l’aval du fleuve. Mon voyage nocturne, comme toujours lors des périodes difficiles, est un récurrent clignotement, une forêt dense et obscure que traversent les éclairs du rêve. Longues séquences de songe éveillé, celles-là même qui, habituellement, constituent le creuset de mes futures écritures. Mais rien ne se montre vraiment que des pensées vides qui ne trouvent nullement le lieu de leur ouverture.

   Novembre est arrivé avec son cortège de feuilles. Ma fenêtre ne découvre qu’un paysage de désolation. L’Île Saint-Louis est à la peine. Ses toits de zinc gris se confondent avec le plomb du ciel. On dirait une chape de chagrin qui se serait abattue sur le monde. J’essaie de deviner, lors des rares éclaircies, un signal du destin qui ne soit nullement funeste. Je connais si bien les penchants de mon âme romantique, moi qui me nourris de l’écriture de Chateaubriand, de Rousseau, de Senancour, de Gérard de Nerval, de Charles Nodier, ces écrivains sont les images tutélaires, les sémaphores qui me guident sur les voies de la littérature. Je crois qu’ils ne peuvent me trahir, qu’ils existent toujours en moi avec leurs propres ressources, le privilège de leurs visions, la meute inouïe de leurs sensations. C’est en relisant une page de ‘La Nouvelle Héloïse’ que s’installe en moi l’idée qu’il me faut forcer le destin, me montrer à la hauteur d’une tâche qui me hèle au loin, complétude d’un manque infini :

   « …nos rendez-vous, nos plaisirs, ces foules de petits objets qui m'offraient l'image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. S'en est fait, disais-je en moi-même, ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. »

   Cependant je comprenais combien ces mots que j’empruntais au héros de Jean-Jacques étaient distanciés dans le temps, combien ils étaient en porte-à-faux avec le climat d’aujourd’hui. Et pourtant ces pensées je les faisais miennes comme si « nos rendez-vous, nos plaisirs », avaient été ceux d’Aušra, les miens, comme si, en quelque sorte, nous avions été amants, que ce temps ne reviendrait plus, comme si une noire taie de deuil avait recouvert nos itinéraires divergents. J’étais ici à Paris, en plein cœur de mon désarroi, elle était dans sa Lituanie natale, perdue sur les rivages de brume de la Baltique. Tout ceci était-il sans retour ? Tout ceci, mes rêves bourgeonnant à sa seule vue, ma hâte à l’écrire, Elle Aušra, sur le désert livide de mes feuilles, à l’archiver dans ma mémoire, tout ceci donc n’avait-il été qu’une illusion se dissipant à la façon d’une fumée dans le ciel d’hiver ?

   Parvenu là où je suis, je crois bien que j’ai été abusé par les pouvoirs de l’écriture que je croyais magiques, tout comme un jeune enfant imagine le Père-Noël à la hotte inépuisable, à la générosité sans limite. Sans doute était-il grand temps que je réagisse, que je sorte enfin des marges distantes d’une enfance heureuse, que je surgisse dans la force de l’âge et renonce à vivre dans la chimère d’une chambre close qui m’abriterait des événements du monde. Certes des lacunes, des stades non encore atteints, mais je connais, pour l’avoir souvent éprouvé, ma capacité de résilience. Je crois que je la dois à ma fréquentation assidue de la littérature. Certes je ne suis nullement le valeureux Ulysse triomphant de toutes les embûches mais mon imagination pourvoit à ce que la réalité m’ôte et je m’identifie à toutes sortes de personnages qui insufflent en moi des énergies dont je croyais ma propre nature dépourvue.

   Matin de novembre. Un soleil blanc s’est levé sur Paris. Je quitte le ‘Quai aux fleurs’ dans un poudroiement de brume. C’est tout juste si je distingue l’extrémité de l’Île Saint-Louis. Avec moi, j’ai seulement emporté quelques livres, des feuilles de papier, un stylo, un bagage de cuir fauve qui remplacera celui qui contient mon manuscrit, dont je me demande toujours en raison de quels motifs il a pu disparaître. Je marche sur les traces de mon chemin de retour. La Belgique, ce pays de petites dimensions, je le traverse sans presque m’en apercevoir. Une vague lumière d’étain règne sur Cologne.

   Je m’arrête à Poznań, demande la même chambre. Il me faut exorciser certaines images, déconstruire certains rêves qui étaient plutôt des cauchemars. En face, toujours l’identique façade de crépi rose. Le jour qui décline y imprime la chaleur d’une soie. L’image d’Aušra vient s’y poser comme le papillon sur la corolle de la fleur. Dans la rue, des groupes de jeunes déambulent, escortés d’une musique joyeuse. On dirait les préparatifs d’une fête ou bien d’un carnaval. La nuit est douce, baignée du chant des étoiles. Par la croisée j’aperçois le sourire de la Lune, il me tient éveillé jusqu’au petit jour. Et toujours cette image, vision persistante d’Aušra, faveur d’une étrange beauté qui se dit en brume, en songe, dans les mots de la belle poésie rilkéenne. Je viens tout juste de sortir des faubourgs de Varsovie. Maintenant le jour est haut dans le ciel, pareil à une éclatante bannière se déployant aux confins de l’horizon.

   Klaipeda, juste avant l’heure crépusculaire. Je gare ma voiture à l’extrémité de la route qui se termine contre le talus des dunes. L’air est doux, un genre de brise qui enveloppe et dispose aux confidences. Je suis tout en haut des collines de sable, dans ce pli du relief qui est mien tellement il me ressemble, lui le discret qui ne vit que du souffle de la Baltique. Une silhouette sur le rivage. Son effigie se grave dans l’étoile de mes yeux, y fait ses mille phosphorescences. Bonheur que d’être là, sur le bord d’une existence qui va connaître son dépliement. Une lumière partage les nuages, vient se poser sur les oyats avec l’infinie délicatesse des choses rares. La toile beige de la cape avance lentement vers le lieu de son destin. Un éclair de cheveux blonds. Peut-être l’ébauche d’un sourire sur des lèvres romantiques ? Oui, certainement. Je descends la dune dans le pur sillage tracé par Aušra. C’est pareil à la course d’une comète dans l’illisible et vaste ciel. Elle, Aušra, la vraie, la vivante, la réservée vient d’entrer dans l’auberge. J’y serai bientôt. Qu’y trouverais-je ? Un poème de Rilke ? Une nouvelle écriture dont je ne connaîtrais le nom ? Amour de l’écriture, écriture de l’Amour ?

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7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 16:41
Un territoire où trouver assise

" Brume, or et Mer du Nord"

C'est ainsi: les plages de la Mer du Nord

c'est mon trésor...

comme Aldo, sur le rivage des Syrtes...

 

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Il faut avoir parcouru beaucoup de routes, s’être arrêtés dans des tavernes, y avoir bu des vins rudes, avoir festoyé, être ressortis ivres. Il faut avoir croisé une Belle - sa beauté rayonnait jusqu’au ciel où sont les étoiles -, l’avoir perdue dans un recoin de l’imaginaire. Il faut avoir usé ses yeux aux vitres du monde, avoir fait de ses doigts de simples bâtons où s’égoutte la pure inanité de la perte. Avoir couru par monts et par vaux, avoir vu des œuvres d’art qui rutilaient et les yeux pleuraient des larmes d’inconsolable essence. Avoir vu le pollen couler des arbres dans le lumineux automne, avoir vu la fuite rousse de l’écureuil dans l’or du couchant. Avoir éprouvé, au fond de soi - cet abîme -, le tranchant cruel de la fuite, avoir lancé les lianes de ses bras dans le vide, avoir éprouvé la verticale solitude et ne même plus savoir si l’on a un être, quelle est sa figure, s’il nous précède ou nous suit, si on est assurés d’exister quelque part ailleurs que dans le massif brûlé de sa propre tête. Tout ceci il faut l’avoir éprouvé jusqu’aux limites du sensible, un pieu fiché dans le corps qui nous dit l’immobile, le silence et peut-être cette absolue voie du néant qui nous appelle et nous rive à demeure.

   C’est bien l’expérience du rien, de la limite, qui nous pousse vers les choses belles, un refuge s’y trouve donné de tout temps qui est notre plus sûr abri. Toujours nous voulons éloigner de nous ce qui ne se montre que sous les auspices du tragique. Et pourtant le tragique nous habite et nous sculpte de l’intérieur. Il est ce par quoi nous exultons. Ce par quoi nous recherchons l’aimée, nous désolons de son absence, nous ravissons de sa présence. Mais ce ravissement porte toujours en son envers les stigmates de notre dette existentielle fondamentale. Nous sommes en sursis et le savons. Même les animaux le savent, dont certains « se cachent pour mourir ». Car honte est de mourir alors que tant de choses nous convoquaient à la fête de la présence. Ici, dans ce que nous énonçons, aucune complaisance avec la douleur, aucune compromission qui ferait de la souffrance la voie qui nous rachèterait d’un hypothétique péché. L’explication est trop courte au gré de laquelle des siècles de judéo-christianisme - cette fable portée au rougeoiement d’une supposée vérité - exigeraient de nous un acte de rémission. La vérité n’est nullement religieuse pour le simple fait qu’un dogme n’en peut décréter l’émergence. La vérité est coïncidence avec sa propre essence et celle du monde, autrement dit sortie de soi en direction des Intelligibles. Le sensible est trop sujet à toutes les apories. Il faut partir de lui, en faire seulement le tremplin grâce auquel un soleil pourra se lever nous disant le lumineux, l’authentique  en leur venue essentielle. C’est pour cette seule raison d’un accroissement de sa propre conscience qu’il faut avoir connu la boue, s’être vautré dans la soue afin que, s’en étant exilés, quelque chose comme une certitude nous atteigne. Non celle d’une icône enchâssée derrière sa vitre numineuse. Non, une esthétique nous conduisant hors de nous vers cette éthique sans laquelle rien ne tient que l’approximatif, l’esquive, le faux-semblant.

  Admirer le beau paysage est déjà chemin qui nous rapproche d’une exactitude. De la nôtre. De cette nature dont nous sommes les rejetons, qui nous appelle à célébrer la fête des épousailles. L’épousée n’est pas l’aimée. Pour la simple raison que notre rencontre n’est scellée - certes au gré de l’amour -, qu’à l’aune du contrat qui en est la convention sociale. Avec la nature notre rencontre est d’une autre facture : nous sommes fragment de nature qui rejoint cette nature en totalité, notre seule justification au monde. Indépassable filiation. Chair de la chair dont nous porterons les stigmates jusqu’au seuil de notre mort. Lien indissoluble. Nous pouvons répudier l’aimée, nullement celle qui est notre génitrice.

   Toute réalité portée à son incandescence, à sa nudité, est vérité en son ultime manifestation. La vérité ne souffre ni confusion, ni polyphonie des voix, elle est événement silencieux parmi la rumeur mondaine. Elle est surgissement dans la pure présence. Toujours nous sommes surpris par sa venue, nous la pensions hors de portée de notre lucidité. Seulement une visée théorétique qui habitait les cimes, tutoyait les monts élevés où règne l’esprit de l’absolu. Mais vérité n’est rien que ceci : nature contre nature. Nature de la divine Nature s’enlaçant à notre propre nature, cette conscience qui ne vit que de sublimes rencontres. Dans le matin qui chante et s’éveille il n’y a plus la césure de l’altérité. Mon ego est l’ego du monde. Je suis cette vague de sable qui émerge des profondeurs de la nuit, en tresse encore l’ombre subtile, cette frange d’inconscient qui en traverse le lent processus. Oui, la nuit est présente dans le jour tout comme le vice se donne comme l’envers de la vertu. Merveilleuse ambiguïté qui tisse tous nos actes, nous faisant diables, nous faisant saints, d’une seule lancée  de ce qui est, nous questionne, se montre cendre, se montre braise.

   Mais ce que je vois, est-ce une plage encore dans le luxe de son demi-sommeil, une dune que lisse le vent du désert, l’océan d’un doute qui se vêtirait de ses plus beaux atours, afin que, distraits de nous-mêmes par tant de beauté nous puissions enfin dire l’espace de cette vérité qui n’est que notre propre figure confrontée à son écho, à son miroir. Je ne suis moi que, présentement regardant l’étendue d’or et de pain brûlé qui, en retour, me vise et me confie le soin de témoigner de l’indicible. Une chose était là en attente de son être et voici qu’elle demeure, là, à portée de la main, intangible dans l’éclair qui la déchire et me la remet en tant que légitime possession. En cette heure désertée d’hommes, vide d’oiseaux, hissée hors de tout bruit, il n’y a que l’unique en sa brève donation. Comment pourrait-il en être autrement ?

   Partout, sur la Terre, sur d’autres continents, dans la lumière verticale, dans les assauts de la blancheur zénithale, sont des vies qui se lèvent, des amours qui s’embrasent, des souffrances qui exultent, des crimes qui se commettent, du sang qui coule en de vains et exténuants sacrifices. Comment ne pas être, avec ce qui vient de loin, ce ciel d’encre, cette toile de scène illisible, cette ligne noire qui tient lieu d’horizon, comment ne pas être en harmonie, être, placé intimement à la jonction des choses, être chose soi-même que le réel sublime afin que soit remise à la garde de notre âme l’infinie beauté qui nous fait hommes sur cette Terre ? Ici, c’est plus qu’une simple dialectique qui s’installe, faisant métaphore, joignant la nuit et le jour, montrant la vie, montrant la mort. C’est de nous, dont il s’agit, interrogés jusqu’au tréfonds de notre être. Beauté est là qui nous dit l’urgence de sa mise à l’abri, en dehors des convulsions et des tellurismes de tous ordres. Il faut faire halte. Il faut ouvrir la paix. Il faut « se faire voyant » rimbaldien et demeurer le temps qu’il faudra sur ce « Bateau ivre » qu’est toute poésie, toute œuvre d’art, qu’est toute image dès l’instant où elle nous arrache à la contemplation de notre propre et démesuré ego. Être soi en son essentialité : s’arracher à soi pour mieux se rejoindre. Ici tout est dit en belles valeurs esthétiques de ce qu’est l’éthique, l’attention à l’altérité en tant qu’exception. Nous serons cette aube infinie qui est le temps d’ouverture par où connaître plus loin que nos yeux le peuvent ! Oui, assurément nous le serons. Qu’adviendrait-il de nous si nous étions tentés de faillir à notre tâche, de ne plus regarder, sinon de devenir de simples âmes errantes ayant perdu l’objet de leur contemplation ? Que serions-nous si le monde-pour-nous, soudain, devenait monde-pour-lui ? Que serions-nous ? Il n’y aurait que la fureur du silence et une attente infinie. Ceci que nous refusons de tout notre être.

  

  

 

 

 

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4 janvier 2021 1 04 /01 /janvier /2021 10:39
Filature de nuit

Béatrice (1895)

Marie Spartali Stillman

 

Source : Wikipédia

 

***

 

   J’avais quitté le ‘Quai aux fleurs’ à Paris dans une sorte d’été indien, les gelées n’avaient pas encore fait leur apparition et l’hiver était loin qui grésillait à la façon d’un insecte perdu parmi les hautes tiges des chaumes. Je n’avais emporté que quelques notes, quelques livres au titre desquels figuraient en bonne place, aussi bien ‘René’ de Chateaubriand, que ‘Les Nuits’ d’Alfred de Musset et ‘Méditations’ de Lamartine, car vous l’aurez compris, c’est le romantisme (ou du moins ce qu’il en restait en notre époque prosaïque) qui occupait le plus clair de mes journées. J’écrivais un genre de synthèse de ces ouvrages avec, pour fil rouge, le thème de l’émotion qui les traversait à la façon d’un leitmotiv. Parallèlement, je mettais une dernière main à un roman que, bientôt, je confierais à mon éditeur. Je n’avais encore choisi son titre définitif. J’hésitais entre ‘La Fille nocturne’ et ‘Filature de nuit’. J’espérais que mon séjour en Sicile m’inspirerait, que le calme que j’y trouverais en cette basse saison d’automne serait propice à faire émerger, aussi bien en moi qu’en mes personnages, cette nostalgie d’un temps passé dont le foyer était l’exaltation des sentiments, la noblesse d’une âme tout orientée vers l’amour de la Nature, tout encline à la rêverie et aux méditations.

   J’avais choisi, comme lieu de mon séjour, la petite ville de Milazzo bâtie sur un promontoire entre deux baies. Je logeais dans un hôtel situé au centre de la bourgade, sur la ‘Piazza Caio Duilio’. J’aimais bien son air baroque, ses alignements de façades roses qui contrastaient avec le blanc ivoire de ses immeubles classiques, sa fontaine de marbre clair où jouaient, avec la lumière, ses personnages et animaux Renaissants. Je me levais tôt chaque jour, bien résolu à m’installer à ma tâche dès les premières heures, réservant le reste de la journée aux flâneries diverses et autres variations imaginaires. Il me fallait ce genre de tension entre travail assidu et temps librement investi pour donner cours, lors de mes périodes de repos, à des genres de recueillements où se profilaient les esquisses de mes ouvrages futurs.

    Invariablement, l’après-midi, après avoir déambulé dans le lacis des vielles ruelles, avoir photographié quelque porte rustique, une façade colorée de teintes saturées, quelque détail architectural, j’empruntais un chemin de dalles de schiste, portant le nom de ‘Spiaggia Baia Del Tono’. Il descendait en pente douve vers la mer. Il sinuait entre deux murailles de pierres sèches sur lesquelles s’épanouissait la belle végétation méditerranéenne : bouquets de houx, têtes hirsutes des palmiers, agaves aux larges raquettes semées de piquants. Je débouchais sur une étroite plage de graviers qu’entouraient de hauts rochers tapissés de plantes. Deux ou trois maisons contemporaines de béton gis, désertes à cette saison. La plupart du temps j’y étais seul, en compagnie de quelques goélands qui jouaient avec l’eau. Cette longue et heureuse monotonie était le lieu favorable à ma méditation. Les heures s’écoulaient avec le bruit de gouttes chutant d’une clepsydre. J’aurais pu être le Dernier Homme sur Terre que rien ne se serait présenté différemment. Ma présence en cet endroit déserté était ponctuée de longues réflexions, parfois de brèves lectures des ouvrages de Chateaubriand, de notes prises à la hâte et, surtout, de regards qui planaient sur la plaine de la mer que, parfois, hérissait un vent venu du large.

   A certains instants, me retournant pour cueillir une pierre que je jetais dans l’eau pour y faire des ricochets (c’était l’un de mes jeux d’enfance préférés), il me semblait apercevoir, au milieu des orchidées et des touffes de genêts, l’éclair d’un visage sombre qui, aussitôt qu’aperçu, disparaissait. De nature imaginative, je n’attribuais ces rapides impressions qu’à une manière de persistance rétinienne dont ma mémoire devait être affectée. Mais, bien que persuadé du surgissement d’une illusion, ces ‘apparitions’ ne laissaient de m’inquiéter. Il fallait que je m’assure que personne ne se dissimulait en cet endroit sauvage, loin de toute vie. C’était moins la peur qui m’habitait que le sentiment étrange que quelqu’un aurait pu m’observer à mon insu.

   Cependant, il suffisait du passage d’une barque de pêche au large, du bruit d’un clapotis, d’une rumeur venue de Milazzo pour que le réel me reprenne dans son évidence et Celui ou Celle qui, un instant, avaient accaparé mon attention se dispersaient comme la brume sous le rayonnement solaire. Alors, après un substantiel repos, je gravissais en sens inverse le chemin de dalles pour regagner le village. Le soleil, hissé à la verticale, dessinait tout autour de moi un cercle d’ombres qui me faisait penser à une étrange présence, comme si les hallucinations qui m’avaient récemment visitées (cet homme supposé, cette femme imaginée) pouvaient à loisir trouver refuge dans la manière de clair-obscur qui ne se détachait nullement de mon corps, qui en était une sorte de halo.

   Avant de regagner ma chambre d’hôtel, j’avais établi un rituel, itinéraire parmi les ‘curiosités’ de la ville. Je passais à côté du château médiéval, observais avec un vif intérêt l’immense bâtisse de pierres grises, ses tours circulaires, puis je gagnais le site de la Villa Vaccarino, en admirais la manière Art Nouveau, la façade à colonnes et larges balustres de pierre blanche, l’imposante clôture de fer forgé style Liberty, les frondaisons du grand parc. Je terminais invariablement par une rapide visite à la Cathédrale : son haut campanile à la couleur de talc m’impressionnait par la pureté de sa ligne. Il ne s’agissait nullement d’un parcours ‘touristique’ mais bien plutôt d’un prélude à l’écriture. Et je dois avouer que, si mon attention se portait sur l’architecture de ces monuments, elle ne cessait d’être troublée. Je me sentais suivi par une ombre, sans doute épié et il n’était pas rare que je me retourne pour apercevoir l’intrus. Sans doute me prenait-il de vitesse car je ne pouvais guère surprendre que le lisse des pavés luisant de soleil, l’immense plaine du parvis, les barbacanes et les machicoulis de la forteresse. J’aurais pu m’inquiéter au sujet de ma santé mais j’étais bien trop absorbé par l’écriture de mon dernier roman pour prendre le temps de consulter un médecin. De toute manière les symptômes étaient davantage de nature imaginaire qu’ils n’auraient pu être liés à une quelconque maladie.

   Cela fait une semaine que je suis arrivé à Milazzo et mon roman est sur le point de trouver son point final. Je dispose donc de quelques loisirs dont mes flâneries sont l’expression. J’aime beaucoup me perdre au hasard des ruelles, y faire la rencontre de visiteurs, y découvrir une curiosité architecturale que nul Guide Touristique ne m’aurait indiquée. Ce soir j’ai dîné sur la terrasse de l’Hôtel, face à la mer, en compagnie d’un délicieux vin blanc. Ici la vigne est une seconde nature. Je parcours la ville et me grise de ces si beaux noms italiens : ‘Via Tre Monti’, ‘Via Giuseppe Piaggia, ‘Via Ipazia’. Les façades sont vives, gaies, colorées, aux larges balcons de fer. Une joie immédiate se donne à déambuler ici sans autre contrainte que de voir, de sentir, de s’éprouver vivant parmi les vivants. Les réverbères se sont allumés, ils diffusent une lumière d’aigue marine, ils grésillent doucement dans la nuit qui monte. Des gerbes d’étoiles courent dans le ciel, jouant avec la traîne blanche de la Voie Lactée. Je marche longtemps puis décide de gagner le quartier du Port. Les rues sont étroites, elles me font penser à un dédale dont, peut-être, je ne pourrais jamais sortir. Il suffirait d’un mauvais sort, d’une décision trouble du destin, de la perte de la mémoire et je tournerais longuement autour de moi sans en pouvoir retrouver le chemin.

   Quelques magasins d’alimentation sont encore ouverts. Les enseignes lumineuses des bars clignotent, barres de néon rouges et vertes. Je croise quelques passants, sans doute des habitués du quartier. Il me semble qu’ils s’étonnent de ma présence. Il faut dire les touristes sont partis et il ne demeure guère que des autochtones qui regagnent leur logis. Ça y est, cette impression d’être suivi se manifeste à nouveau, si bien que je me retourne vivement pour tenter d’apercevoir quelque individu en maraude, sans doute intéressé par l’argent que je suis supposé emporter avec moi. On me suit. On me surveille. On écoute le bruit de mes pas sur le trottoir. On devine le prochain de mes gestes. On anticipe mon futur trajet. Et toujours cette OMBRE qui fuit, se dissimule sous la première porte cochère, la moindre encoignure des murs.

   Oui, je le sais, l’ombre est là qui ne me lâchera plus. Au bout de la rue, une flaque de lumière mauve. Un bar. Quelques attardés sirotent un alcool. J’entre. Des têtes se tournent vers moi, m’interrogent silencieusement. Que vient faire cet Inconnu en ce lieu, à cette heure ? Je m’assois à une table, commande un ‘Campari’. L’ombre s’assoit face à moi, à la même table. L’Ombre est la nuit. Suis-je le jour ? L’Ombre est muette mais je ne parle guère non plus. Et puis, me viendrait-il à l’idée de parler à une Ombre ? Que feriez-vous à ma place, sinon consommer le plus vite possible, payer, partir dans la rue à la manière d’un prisonnier qui fuit sa geôle ?

   Mais je sens bien, dans le plomb de mes jambes, que ma fuite n’est qu’un rêve, mon refuge ailleurs l’utopie d’un enfant gâté. Ce à quoi m’accote mon destin : demeurer dans ma nasse de chair, faire face à l’Ombre, ne nullement chercher à m’esquiver. De toute façon on est toujours rattrapé par sa propre existence, cloué au pilori de ses propres jours, emmuré dans cette peau qui n’est qu’une guenille existentielle dont on ne se défera que mort. Alors autant se disposer à ce qui va advenir avec la certitude que tout ceci est inévitable, que tout ceci est gravé en vous tout comme les ex-voto sont gravés sur les pierres levées qui regardent la mer, là où ont péri tant d’infortunés marins. Les hommes du bar ont-ils aperçu l’Ombre ? Non. Sont-ils inquiets à propos de quoi que ce soit ? Non. Regardent-ils en la direction de l’Etranger ? Non. Ils boivent, simplement, leurs yeux rivés sur leurs verres, leurs cercles sont les limites de leurs propres vies d’égarés.

   L’Ombre : « Je te suis depuis si longtemps. Depuis l’aurore de ta naissance, si tu veux savoir. Et tu ne sembles m’apercevoir que maintenant, ici, dans ce bar paumé de ce quartier interlope du Port. Serais-tu distrait par hasard ? Ou bien tes sens seraient-ils à ce point usés que tu n’apercevrais des choses que leur silhouette, non leur contenu ? »

   Moi : « Mais qui es-tu pour t’adresser à moi de cette manière si cavalière ? Et quels sont les motifs de ta poursuite incessante ? Te crois-tu le Veneur d’une chasse à courre ? Je serais le cerf à abattre sous la meute de l’hallali, les sons des cors viennent jusqu’à moi qui percent mes tympans. Mais au nom de quelle loi t’arroges-tu le droit d’empiéter ainsi sur mon présent, d’en détricoter les mailles ? Faut-il que tu soies d’une engeance bien peu ordinaire ! »

   L’Ombre : « Mais pérore donc à ta guise, de toute façon tu ne pourras incliner en rien ton sort peu enviable. Dès l’instant où tu es, je suis et de façon immarcescible ! Tu vois, je manie le registre élevé aussi bien que toi et j’ai en réserve encore une infinité d’autres formules frappées au coin du rare et de l’infiniment reproductible. Alors je te conseille de ne pas jouer au malin ; ‘A malin, malin et demi !’ »

   Moi : « Donc je ne saurai rien de toi et puisque tu prétends que nos existences sont siamoises, je ne saurai rien de moi. Sais-tu, au moins, qu’il s’agit là de la douleur la plus vive auprès de laquelle le ‘supplice de la goutte d’eau qui chute sur le front du condamné’ est pur plaisir ? Le sais-tu, au moins ? « 

   L’Ombre : « Rassure-toi, je ne vais nullement te laisser désespérer plus longtemps, mais ta souffrance ne sera qu’amplifiée lorsque tu sauras la solution de l’énigme. Il est des vérités bien pires que des doutes. Leur acide te ronge consciencieusement, c’est le prix à payer de la lucidité. Celle-ci, habituellement, passe pour une vertu. Elle sera ton vice le plus ardent, elle constituera chaque station de ton Chemin de Croix ! Eh bien puisque ta supplique muette parle mieux que tu ne saurais le faire, écoute bien : JE SUIS TON OMBRE ! Es-tu vraiment satisfait d’entendre ceci ? Ou bien vas-tu te jeter la tête la première dans les eaux noires du Port ? Elles n’attendent que toi. Elles sont le reflet de ta propre nuit ! »

    Moi : « Chacun traîne derrière soi son ombre, chacun porte en soi sa part d’ombre. Qu’y a-t-il de condamnable à ceci ? L’ombre serait-elle écho de l’Enfer ? »

   Mon Ombre : « Oh, rien de bien répréhensible, sinon le fait que l’ignorance de ta part nocturne est coupable. Tu fais le fier, tu places ton visage dans le rayonnement de la lumière, mais tu trompes tous tes commensaux, d’ailleurs à commencer par toi. Tu es un Janus bifrons, tu es un Existant à deux faces, l’une de clarté, l’autre de ténèbres. S’assumer en totalité, c’est reconnaître cette réalité-là, sinon tu n’es que ce bouffon de la commedia dell’arte, un Brighella, lui qui affirme sans ambages, « Je suis un homme fameux pour les fourberies et les plus belles, c’est moi qui les ai inventées. » Mais serais-tu donc fier de développer de telles assertions ? Les livrant au Monde, tu crois en ton génie alors que tu n’es qu’un imposteur qui mériterait le cachot le plus sombre qui soit ! »

   Moi : « Mais cesse donc de moraliser, de te prendre pour la Vertu même. De qui tiens-tu cette morgue, quel démiurge t’a insufflé tant d’orgueil ? Te penses-tu souverain, bien au-dessus de la condition des hommes ? »

   Mon Ombre : « Ne ruse pas. Ne te défile pas. Tes esquives sont mortelles. Reconnais-toi en qui tu es vraiment et nous pourrons naviguer de conserve, sinon dans la plus évidente gloire, du moins dans une proximité permissive, tolérante. Accepte donc la part de noirceur que le Destin t’a allouée et tu verras les choses avec bien plus de sagacité. Et puis, crois-moi, moi Ton Ombre, je ne possède pas que des inconvénients, je peux même t’aider à progresser, à franchir des étapes. Sans les épines, la fabuleuse rose ne serait qui elle est, cette exception de la généreuse Nature. Mais, à partir d’ici, je vais te proposer un jeu. Toi qui te prétends Ecrivain, et non des moindres, pourrais-tu au moins me citer quelques noms célèbres, j’y ajouterai mon ‘grain de sel’ et tu comprendras que tout Poète dissimule en son Ombre les motifs les plus précieux qui soient, Celles qui veillent dans l’obscur, ces Muses sans lesquelles ils ne seraient, tes frères Ecrivains ainsi que toi-même, qu’un épouvantail dont les passereaux se moqueraient, les prenant pour des balourds. »

   Moi : « Dante. »

   Mon Ombre : « Béatrice. »

   Moi : « Pétrarque. »

   Mon Ombre : « Laure. »

   Moi : « Ronsard. »

   Mon Ombre : « Hélène. »

   Moi : « Racine. »

   Mon Ombre : « Mademoiselle Du Parc. »

   Moi : « Molière. »

   Mon Ombre : « Armande Béjart. »

   Moi : « Rousseau. »

   Mon Ombre : « Thérèse Levasseur. »

   Moi : « Chateaubriand. »

   Mon Ombre : « Madame Récamier. »

   Moi : « Hugo. »

   Mon Ombre : « Juliette Drouet. »

   Moi : « Baudelaire. »

   Mon Ombre : « Jeanne Duval. »

   Moi : « Apollinaire. »

   Mon Ombre : « Marie Laurencin. »

   Moi : « Aragon. »

   Mon Ombre : « Elsa Triolet. »

      Je dois dire qu’après l’évocation de tous ces Ecrivains illustres dans le secret obscur desquels s’abritaient leurs Muses, je commençais à mieux comprendre la valeur de l’Ombre en général, de la mienne en particulier, lui trouvant même les mérites les plus hauts que l’on peut accorder aux événements. En quelque manière l’Ombre se donnait à moi comme Lumière et j’aurais presque ri de ce curieux oxymore mais je préférais cacher mon contentement pour des raisons de fierté. Je n’osais avouer à mon Ombre que, jusqu’ici, je n’en avais perçu que les esquisses négatives. En réalité, il y avait tant à connaître de tout ce qui se dissimulait et ne rêvait que d’être porté à la révélation du plein jour.

   Cependant qu’avec Mon Ombre nous devisions, les habitués du bar avaient bu nombre de canons, si bien que, grisés, dans le petit jour qui se levait, Mon Ombre et Moi ne devions être pour eux, que des genres de falots brumeux se mêlant aux vapeurs de l’aube. Je percevais l’impatience de mon vis-à-vis à me révéler d’autres mystères.

   Moi : « Parle donc, je te sens prêt à me révéler quantité d’informations intéressantes. Quitte à avoir une Ombre, au moins que j’en tire quelque profit ! »

   Encouragé par mon attitude d’ouverture, Mon Ombre assura son assise, se campant confortablement sur son siège de bois :

   « Ecoute-moi bien Celui-par-qui-je-suis. En réalité je suis la part que tu as oubliée sans même que tu t’aperçoives de cette perte. Je suis aussi bien ton inconscient que tes rêves, je suis ta mémoire profonde, celle que tu as abandonnée aux caprices du temps comme l’on se débarrasse d’une babiole encombrante. Je suis le réservoir de tes souvenirs, le vase où reposent les images de tes jours les plus fastes. Tu en es amnésique et c’est bien ceci qui ourdit ta peine, tresse les mailles de ton affliction. Rester vivant, c’est assumer sa part d’ombre mais à condition d’y introduire un lumignon qui, sans dissiper les ténèbres, les métamorphose en clair-obscur. Sais-tu la valeur immense du clair-obscur ? C’est la zone de passage du mensonge à la vérité, c’est le lieu de la vie qui s’oppose à la mort, c’est le site de la connaissance qui fait reculer la sinistre inconnaissance. »

   Je ne voulais interrompre le flot de paroles de mon Cicérone. Il paraissait parti pour pérorer durant des heures. Dans le bar qui se teintait des eaux bleues de l’aube, les Buveurs s’étaient arrêté de boire, fascinés par les propos que tenait mon interlocuteur. Sans doute espéraient-ils dévoiler quelque chose d’importance dans ceci même qui se disait avec tant de belle ardeur, tant d’enthousiasme. On n’est nullement porté si haut hors de soi pour rien !

   Moi : « Mais qu’as-tu donc à me communiquer qui pourrait changer le cours de ma vie ? Je t’écoute, mais, de grâce, sois bref ! »

   Mon Ombre : « Depuis la nuit relative dans laquelle je me trouve et te surveille, je vois bien mieux que tu ne pourrais voir toi-même. C’est à partir des ténèbres que le jour peut délivrer ses secrets. Tu es toujours dans la lumière, comment pourrais-tu discerner lumière sur lumière ? Non, il faut des contrastes, des oppositions de valeurs, des noirs et des blancs afin que de leur différence surgisse quelque évidence. Mais je vais rendre mon discours plus clair, plus concret. Sais-tu, au moins, pour quelle raison tu as tant d’affinités avec le Romantisme, d’où te vient cet intérêt ? Non, ne cherche nullement à me tromper. Sur toi je connais bien plus de choses que tu ne pourrais en découvrir. Je m’explique. Les Romantiques, dont tu parais être une lointaine survivance, sont positivement fascinés par tout ce qui touche au thème de la nuit dont l’ombre est la composante la plus réelle. Pense par exemple au peintre romantique Caspar David Friedrich dont je sais que tu admires les œuvres. Il a peint nombre de ‘nocturnes’ remarquables par la faible clarté lunaire qui nimbe les paysages d’une touche aussi poétique que mélancolique. Un peu à sa manière, Carl Gustav Carus nous livre de sublimes ruines gothiques empreintes de mysticisme. Et toi qui te targues d’être un fin connaisseur de la littérature, tu ne saurais ignorer le culte rendu à l’ombre (à moi-même si tu veux bien excuser ma vanité) par les grands poètes et écrivains du XIX° et du XX° siècle. Mais je vais te rafraîchir la mémoire en te citant quelque pièce d’anthologie :

  

   De Hugo, ‘La légende des siècles’ :

 

« L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

 

   Du ‘Journal’ d’Amiel :

 

   « Sortir de son cadre est une convoitise ; sauter hors de notre ombre nous tente les uns et les autres comme la plus délicieuse des espiègleries à faire à notre destinée. (...) on rêve l'impossible. »

 

   Des ‘Contemplations’, Hugo de nouveau :

 

« Les formes de la nuit vont et viennent dans l'ombre ;

Et nous, pâles, nous contemplons.

Nous contemplons l'obscur, l'inconnu, l'invisible. »

 

   Ici, tu saisiras bien en quoi moi, Ton Ombre, suis ton indéfectible double, en quoi je te complète, en quoi mon absence serait bien pire que ma présence dont je suppute à l’instant, que tu commences à être lassé. Pour te débarrasser de mon encombrante existence, tu pourrais prétexter une grave maladie m’affectant. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Mais vois-tu, d’un seul coup tu perdrais le ‘nuptial’, ‘l’auguste’ et le ‘solennel’ et je crains fort que tu ne survivrais à un tel événement. Et puis, je te conseille surtout de méditer la belle réflexion d’Amiel. Tu pourrais toujours tenter de sauter hors de qui je suis, pensant ainsi te libérer de tes fers. Mais cherchant l’impossible ton destin aurait tôt fait de te rattraper, te mettant face à ta propre nuit. Il n’y a nul jour qui puisse faire l’économie de sa nuit. Il n’y a nul Existant qui puisse renier son Ombre. »

   Ceci sonnait comme une ‘Fin de partie’ à la manière de Beckett. Le rideau descendait sur la scène qui s’emplissait d’ombres. Les Buveurs sortirent à la queue leu-leu sans mot dire. Mon Ombre sortit et je la suivis. C’était la première fois que je voyais ceci. J’avais soudain trouvé le titre de mon roman : ‘Je SUIS mon Ombre’. Ce qui voulait dire, d’une façon polysémique, que je la SUIVAIS, elle qui maintenant me précédait, en même temps que j’ETAIS elle, Mon Ombre !

   J’ai regagné mon hôtel le cœur en joie, marchant avec la grâce d’une ballerine sur le lisse du parquet. Un air doux embaume, venu de la mer. Les oiseaux s’éveillent et s’essaient à leurs premiers trilles. Je viens de passer une nuit blanche (ce qui ne m’était arrivé depuis fort longtemps) et je n’éprouve le besoin de nul sommeil. Je prends mon manuscrit qui jonche, telles des feuilles mortes, la surface de ma table. Tracées en belles lettres calligraphiées, sur la page de garde, le titre a le charme d’une évidence :

 

Je suis mon Ombre

 

   Le téléphone sonne. Je décroche. C’est mon éditeur qui s’inquiète de l’avancement de mon dernier roman. Je le rassure : « Vous savez quoi Bermont ? Je viens de trouver le titre ! » Un long blanc au téléphone. J’y devine la perplexité de mon interlocuteur. « Oui, et c’est quoi votre fameux titre ? », reprend Bermont avec une certaine ironie dans la voix. « Interrogez donc votre Ombre, Bermont, elle en sait bien plus long que vous ! » On raccroche au bout du fil. Je vous dis, certaines évidences demeurent des mystères pour qui n’en a éprouvé l’étrange profondeur ! Oui, des mystères !

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 09:22
Le retournement du monde

Source : POTION

 

***

 

     « Puis vient le jour des révélations de l'Apocalypse, où l'on comprend qu'on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu'à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

 

‘Sur la route’ - Jack Kerouac

 

*

 

   Bien que ceci soit difficile à concevoir, que ceci apparaisse sous les espèces d’une pure fiction ou bien d’une fantaisie de l’imaginaire, ce qui est à voir, ceci : Adam (son nom est original, sinon originel) avance sur une portion de terre étroite, un genre de piton suspendu au-dessus du vide, sorte de plateau de l’Altiplano duquel l’on aurait soustrait, comme par un coup de baguette magique, aussi bien les crêtes montagneuses, que les cônes fumants des volcans, aussi bien l’étendue fixe et immuable du désert, duquel l’on aurait fait disparaître les croûtes de sel étincelantes du Salar de Coipasa. En réalité, il ne demeure à peu près rien du visage ancien de cette haute terre que même les vigognes à la laine onctueuse ne parcourent plus de leurs pas légers. Autrement dit le terrain d’aventures que foulent les pieds d’Adam s’est réduit à la dimension d’une peau de chagrin dont on ne pourrait revêtir, en s’appliquant à la tâche, que le plus minuscule des ouvrages du monde de jadis. Oui, Lecteur, Lectrice, ne vous étonnez pas de mon étrange formulation de ‘monde de jadis’. Pour vous, je suppose, du moins dans le luxe de votre matière grise, sans doute avez-vous conçu le monde telle cette vastitude habitée d’éternité. Eh bien, s’il en est ainsi, vous vous trompez et peu s’en faudrait que vous ne demeuriez dans votre ignorance si ce bon Adam, dont maintenant vous allez entendre l’histoire, ne contribuait à déciller votre vue, à la rendre plus objective sinon tragique car les nouvelles d’ici sont, pour le moins, inquiétantes.

 

Histoire d’Adam

 

     Comme tout le monde, Adam était né d’un père et d’une mère aimants qui avaient veillé à sa plus stricte éducation, inculquant en son jeune esprit, ici la valeur de l’amitié, là le respect du vivant sous toutes ses formes, là encore les motifs d’une disposition heureuse vis-à-vis de cette Terre qui était son berceau, dont il devait assurer le destin de la plus belle manière qui fût. Adam dont l’amour filial était exemplaire, droit et juste, avait avancé dans la vie de manière adéquate, semant le bien autour de lui, récoltant les approbations de ses coreligionnaires. Adam était apprécié, tout comme il était disposé à répandre, dans son immédiate proximité, les lianes d’une exacte relation. Donc tout allait de soi « dans le meilleur des mondes possibles », comme l’affirmait le Philosophe Leibniz dans ses ‘ Essais de Théodicée’. Pour notre héros, le problème du Mal ne pouvait résulter que d’un excès d’imagination des hommes. Mais qui donc, sur la ‘Planète bleue’ pouvait tirer des plans sur la comète pour nuire à autrui ? Bien évidemment vous aurez deviné la posture pour le moins candide de sa jeune existence.

   Malheureusement, la suite des événements devait infirmer les certitudes de notre Optimiste. Bien avant que son âge adulte ne soit atteint, Adam devait faire l’expérience de quelques vices humains sous les espèces de la fourberie, du mensonge, de l’infidélité, de l’égoïsme, bien entendu cette liste n’étant nullement exhaustive. Vous dire que ces révélations de l’existence d’une âme humaine perverse l’affectèrent serait peu exprimer. A la toute fin de son adolescence, il passa par des épisodes si sombres qu’il croyait venue sa nuit définitive. Mais une certaine rectitude naturelle lui fit redresser la tête et il poursuivit son cheminement cahin-caha, comme tous les humains, tâchant autant que possible d’éviter de chuter de Charybde en Scylla.

   Mais faisons un grand saut dans le temps et portons-nous dans l’âge adulte d’Adam, celui que, par convention, l’on nomme ‘force de l’âge’. Vous vous apercevrez vite que cette supposée ‘force’ est atteinte en son plein, qu’elle ne peut que décliner, consentir à sa propre perte et s’incliner vers la lueur à peine visible d’une hespérie. Ainsi meurent toutes choses qui, un jour, ont commencé ! Constater ceci au cours d’une conversation entre amis autour d’un verre de vin et en accepter la vérité, deux postures opposées, la Vie, la Mort, qui peuvent se résumer en tant qu’affrontement du Principe de plaisir et de celui de réalité. Certes, nous voudrions ne connaître que des aubes claires et ignorer les angoisses crépusculaires. Mais avons-nous le choix ? La réponse est dans la question même.

   Donc Adam parcourt ce qui reste de l’Altiplano, ce genre de désolation, cette manière de croûte de pain que la mie a désertée. C’est bien le creux, le vide, le rien qui s’annoncent à lui et le contraignent à mesurer l’amplitude de ses pas, à en diminuer la foulée et la consistance, de peur qu’une soudaine pression ne vienne le précipiter dans le premier abîme venu. Lecteur, Lectrice, avez-vous mesuré la fosse abyssale qui sépare Adam-en-sa-jeunesse et Adam-en-sa-maturité ? Ce malheureux Adam est condamné au grand écart, comme si l’une de ses jambes se situait sur un mont éloigné, alors que son autre jambe reposerait sur le vestige de ce sol lunaire, à quelques lieues de distance. En quelque sorte un écartèlement digne d’un Ravaillac. Autant dire la déchirure qui traverse son être, corps archipélagique dont aucune partie ne semble reliée à une autre. Morcellement du corps, comme chez le schizophrène qui ne sait jamais où il habite. Un fragment ici, lourd, compact, opaque, un autre fragment au loin, aux confins de l’éther, une buée flottant au large de la conscience.

   Et, croyez-moi bien, je ne force pas le trait, je ne noircis nullement la scène, je me tiens au plus près de cette réalité qui sonne le glas de l’humain, le cloue à même sa propre effigie, comme autrefois on clouait les chouettes sur les portes des masures pour effrayer les braves gens. Quand je vous le disais (par la bouche d’Adam, certes) que l’humaine condition est badigeonnée de ténèbres, que la lumière y figure cependant, mais comme dans la cage d’une lampe-tempête, la flamme est fuyante qui, à chaque instant, peut connaître sa fin ! Et ceci, cette assertion ne consiste pas à jouer les Cassandre. Regardez donc autour de vous voler ces nuées de suie, planer ces compagnies de lugubres freux, ils sont les postes avancés de la Mort, ils viennent à nous afin de nous rendre lucides, de nous incliner à plus de modestie.

   Mais, tout comme Adam, entendez-vous résonner dans les hauteurs de l’éther cette voix tout droit sortie du Néant ? Si vous l’entendez c’est que votre présence est ‘pour le moment’ assurée sur cette Terre dont, bientôt, nul n’en doute, vous allez vous absenter définitivement pour rejoindre qui sait quelle étrange contrée. Cette voix dont chacun eût pu supputer la provenance divine au motif qu’elle envahit la vaste contrée du ciel, n’est ni celle de Dieu, ni celle d’un supposé démiurge, pas plus qu’elle n’est la profération d’un céleste aruspice, d’un Simon prêchant dans le désert. Non cette voix se hisse de sa provenance propre en direction de ceux qui furent présents ici et maintenant, dont ne subsiste plus qu’une vague lueur perdue dans la faille du lointain horizon. Car, Vous que j’interroge, Moi qui écris, ne sommes plus que de tremblantes mémoires perdues aux illisibles confins du temps, des consciences érodées, d’illusoires affections aussi réelles que le sont les momies dans leur lit de bandelettes. Adam SEUL a pu résister à la tempête métaphysique qui a moissonné toutes les têtes hormis la sienne, sans doute en raison même de son appartenance à l’Origine. Nous ne sommes que des témoins de l’inutile, des Voyeurs d’apories.

 

   Du Décalogue, la vive trahison

 

   Donc cette mystérieuse voix sans origine ni fin, cette voix sans lieu ni temps, énonçait tout le jour durant de simples injonctions dont le Lecteur, la Lectrice comprendront qu’il s’agit, tout simplement, de variations des thèmes abordés dans le Décalogue. Ici, pour l’Homme, afin que son destin ne soit nullement une errance parmi tant d’autres, une éthique est souhaitée, seule à même de pouvoir tracer devant lui ce chemin de lumière en dehors duquel aucun salut ne saurait s’annoncer. Ce qui est en question à partir d’ici, énoncer les ‘Commandements’ et interroger l’attitude de l’Homme par rapport à ces paroles de sagesse. Remarque en passant qui se déduit tout naturellement de l’histoire d’Adam : lui qui a été le premier, initiant le parcours humain, devient le dernier, celui qui, par sa probité au regard des paroles essentielles, méritait que son existence fût prolongée le plus longtemps possible. Au travers des commentaires qui émailleront la suite de l’histoire, transparaîtra dans l’évidence, l’esquisse d’Adam, SEUL parmi les hommes à avoir tenu aussi longtemps que possible les promesses faites au ‘Décalogue’. Face aux Commandements Originels, tout homme est faillible, infiniment faillible.

  

   « Tu respecteras la Terre qui porte tes pas »

 

      Au début, au tout début, alors que la Terre conservait en son sein la naturelle félicité du Paradis, les Hommes s’étaient comportés à son égard comme le fait l’Amant vis-à-vis de l’Amante. Les arbres étaient honorés telles des divinités, les fleurs étaient saluées comme des témoignages de la beauté, les prés étaient vénérés pour la simple raison qu’ils portaient la fierté des troupeaux, leur écume de laine blanche. Un air bucolique nappait les têtes des Promeneurs d’une douceur infinie dont la vie pastorale était la manifestation la plus accomplie qui fût. Puis la façon d’exister des Hommes s’était lassée de cette morne répétition. Les arbres cachaient d’autres arbres, les fleurs s’épanouissaient en milliers de bouquets dont nul ne humait plus la subtile fragrance, les prés déroulaient à l’infini leurs plaines de chlorophylle dont on ne percevait plus la teinte d’émeraude. Ce qui, en réalité, apparaissait comme tressant la nature humaine, une hâte à tout connaître qui avait pour inévitable corollaire de faire naître un vif sentiment de lassitude. Certes le Terre était la Terre avec tous ses phénomènes aussi fastueux les uns que les autres, mais un faste recouvrant le précédent, c’est de leur effacement dont il était question.

   Il devenait urgent d’innover. Alors, ce que la surface offrait à profusion ayant été expérimenté, il ne restait plus que de devenir ces fiévreux archéologues dont le rêve était de fouiller le sol jusqu’en ses moindres recoins. Sans doute de prestigieuses gemmes se dissimulaient-elles dans les veines d’argile. Il convenait de les extraire de leur gangue, d’en tailler les facettes brillantes, d’en faire des parures destinées à orner le cou des Belles. On se mit en devoir de creuser, d’ouvrir mines et carrières dans lesquelles les Hommes devaient connaître la misère de leurs conditions. Quelques uns, rares, s’enrichissaient sur le dos de pauvres diables, nombreux, qui ne recevaient pour unique salaire qu’une vague reconnaissance ourlée de la plus vive avidité qui se pût imaginer.

   Ainsi la Terre saignait-elle sous la lumière aveuglante du jour, perdait-elle ses eaux en plein ciel, douloureuse parturiente qui ne pouvait qu’assister à son propre désastre avec la conscience poncée à vif par tant de désinvolture, mais aussi de hargne gratuite déployée par ses bourreaux. Les richesses se nommaient charbon, pétrole, métaux rares, cornaline, chrysocolle, obsidienne, de si beaux noms pour un pillage qui ne voulait dire son être. Ainsi asséchée de ses plus nobles substances, la Terre avait l’allure sinistre d’un gant de peau que l’on aurait retourné, prenant acte de ses déchirures, de ses plaies, de ses usures. La Terre qui, en son essence la plus probable, ne pouvait que vivre sous le sceau de l’éternité, la voici contrainte à accepter ses mortelles blessures, à envisager sa propre fin.

 

    « Tu seras plein d’égards vis-à-vis de la source d’eau »

 

   Bien évidemment il serait fastidieux, à chaque fois, pour tel ou tel ‘Commandement’ de se livrer à décrire sa genèse. On retiendra seulement, en guise de rapide synthèse, cette formulation populaire éclairante : « Tout nouveau, tout beau ». Le dernier présent reçu efface par son effet de surprise tous ceux qui le précèdent. L’Homme en sa naturelle prestance est un joyeux fossoyeur ! Cependant, prenant conscience de ce fait, il ne s’en offusque nullement, préférant répliquer aux objurgations des Cassandre et autres empêcheurs de tourner en rond, la formule habile qui sonne comme une apodicticité : ‘C’est la vie !’, s’exonérant en ceci de verser davantage de pièces au dossier de leur procès.

   Donc l’eau, ils en avaient apprécié la douceur de source, ils en avaient fait leurs ablutions, ils l’avaient reçue en tant que l’eau lustrale de leurs baptêmes, ils avaient irrigué leurs champs, l’avaient entendu chanter dans la gorge profonde des acequias, dans la rumeur verte des oasis, sur les pentes aiguës des cascades. Mais ils l’avaient vite tachée en raison même de leurs fébriles activités. Les fleuves et rivières, les moindres trous d’eau disséminés dans la profondeur des campagnes, ils en avaient fait des cloaques où croupissait une matière noire indéfinissable qui n’avait plus nul souvenir de sa forme originelle.

   L’eau, ils l’avaient gaspillée, emplissant les bassins de leurs vastes piscines, arrosant inconsidérément les pelouses des golfs, y compris en plein désert, ils l’avaient méprisée tout au long de leurs douches sans fin alors qu’une rapide toilette eût été amplement suffisante. Souvenir de nos aïeux qui se toilettaient à l’eau claire de la pompe à la belle saison, nus devant un feu de cheminée en hiver, les pieds immergés dans une bassine d’eau tiède. Les défenseurs de la douche pléthorique : « Autres temps, autres mœurs » et la cause étant entendue, il revient aux conseilleurs de rejoindre leur tub antique, on peut toujours se baigner dans une coquille de noix !

 

    « Tu ne noirciras point le Ciel de tes funestes desseins »

 

      La fin de ce Commandement eût pu aussi bien s’écrire de cette manière « de tes funestes dessins », dont tout le monde aura compris que les dessins des Hommes sont ces infinies et toujours renouvelés traces des fumées qui badigeonnent le ciel de leur outrancière pollution, de ces chapelets de vapeur blanche que sèment derrière eux les voyages intercontinentaux. Le ciel, il faudrait le nettoyer de toutes ses scories, faire le ménage, le vider de tous les objets spatiaux qui en obèrent la pureté. Mais quelqu’un encore, sur Terre, lève-t-il les yeux en direction du grand dôme bleu pour y lire quelque présage, y décrypter les inscriptions de l’imaginaire, y retrouver les traces de la sublime poésie ?

   Ces ciels divinement dressés par les Peintres Impressionnistes, ces grappes de nuages blancs à la Eugène Boudin, ces bleus subtils traversés de touches à la consistance de talc de Claude Monet, ces ciels semés d’étoiles de Vincent Van Gogh, parlent-ils encore le langage de la beauté en dehors des têtes emplies de mystère des esthètes ? Non, le ciel est devenu une denrée comme une autre, un espace à dompter, à soumettre aux caprices de ceux qui ne voient que par l’économie, les équations, les chiffres. Humanité comptable se superposant à une humanité poétique. Là est bien le signe d’une réelle décadence.

 

   « Tu honoreras la Culture en ses plus belles donations »

 

    Partant de son origine rustique, racinaire, l’Homme avait mis des millénaires à lisser ses manières, à poncer ses aspérités, à amoindrir sa nature limbico-reptilienne afin que, devenu enfin présentable, il pût se confronter avec bonheur à la magnifique carrière de l’esprit. Ses ancêtres avaient inventé l’écriture, ces milliers de signes prodigieux qui traversaient les tablettes d’argile de leurs destins cunéiformes, mais aussi la multiplicité étonnante des langages habitant l’infinie Tour de Babel.  Ils avaient écrit des traités d’astronomie, découvert l’univers abstrait des mathématiques, ils avaient façonné toutes sortes de matériaux, lesquels avaient été amenés à illustrer les habiletés de l’artisanat, ils avaient porté sur les fonts baptismaux de l’exister une infinité de points de vue éblouissants : la perspective Renaissante, le lumineux Siècle des Lumières, ils avaient donné acte à la poésie, à la littérature, à la musique.

   Tout ce qui pouvait l’être à l’aune de l’imaginaire, ils l’avaient porté au faîte de son accomplissement. Tout ceci, ils l’avaient hissé au plus haut des espérances humaines. Tout ceci se nommait, écrites en lettres de feu, ‘Civilisation’, ‘Culture’. Sans doute l’humanité avait-elle atteint en maints stades de son Histoire une manière d’apogée de l’être. Or qui est au zénith ne saurait guère poursuivre son ascension en direction des étoiles. Qui a atteint un sommet, tel le fougueux alpiniste, ne peut que redescendre. Et cette constatation logique, l’humain n’avait voulu la battre en brèche mais, bien au contraire, lui donner ses lettres de noblesse.

   Les péristyles de marbre des Musées et des Bibliothèques ne virent plus, bientôt, que de rares passants franchir le seuil qui communiquait avec les salles où se diffusait la plus belle matière des choses de l’esprit. Seuls de vieux savants aux cheveux devenus chenus à force d’étude, seuls de fiévreux chercheurs d’infini hantaient de leurs silhouettes étiques les vastes salles de lecture. Un silence glacial y régnait, si bien qu’on eût pensé congelées les idées sublimes qui figuraient dans le luxe des pages. Les idées tournaient en rond comme les feuilles dans le vent, les pensées giraient lentement tout en haut de l’éther, dont on supputait qu’elles ne visiteraient plus guère les fronts soucieux des Lettrés.

   La beauté du langage antique avait été supplantée, chez les faiseurs de phrases sophistiques,  par une sorte de mélasse amphigourique, sibylline, dont plus rien ne sortait qu’une vague lueur de catacombe. Certains parmi les humains les plus atteints par cette lourde infirmité n’émettaient plus que des sons confus, des manières de plaintes qu’on eût dites animales, peut-être simples simagrées de primates. Quant aux espaces réservés à l’exposition de l’Art, ils avaient pris la figure d’une salle des pas perdus, telles qu’elles existent dans certaines gares, mais d’une salle ne connaissant plus ni son lieu, ni sa forme, ni sa fonction, vide d’âmes mais non point d’une vive inquiétude.  

   Des toiles jadis célèbres flottaient parmi les poussées de vent, pareilles à ces focs de bateaux que l’on affale lors des tempêtes. Seules quelques mémoires conservaient dans leurs archives les souvenirs des œuvres des Maîtres. On les pensait fous d’idolâtrer de si anciennes et inutiles icônes. Autrement dit il ne demeurait, dans le mystère levé du Monde, que de vagues silhouettes semblables à ces énigmatiques moais de l’Île de Pâques interrogeant le ciel de leurs yeux vides.

 

   « Tu tireras les plus édifiantes leçons de la marche de l’Histoire »

 

   Oui, l’Histoire avec sa Majuscule, conglomérat des petites histoires avec des minuscules, est une grande chose. C’est dans le derme profond de l’Histoire que s’écrit l’unique destin des Hommes. Certes, parfois chaotique, parfois sublimement harmonisé en un brillant cosmos. C’est bien là le sort de qui nous sommes, de pouvoir, tout à la fois, successivement et même parfois simultanément, nous porter aussi bien à la hauteur des étoiles que connaître le bleu de nuit des abysses les plus redoutables. Hommes-caméléons aux prodigieux pouvoirs. Hommes-sépulcres qui, parfois, confondent l’ombre et la lumière. Que ne conservent-ils en eux, au plus intime et au lieu le plus lucide de leur être, ces sublimes constellations qui ont traversé le ciel du temps : la beauté de l’âge Grec en ses œuvres inimitables, la dimension archéologique monumentale de l’ancienne Egypte, les étonnantes créations artistiques des Etrusques, les imposantes et mystérieuses pyramides aztèques, les couleurs hautement décoratives crées par le peuple Minoen ?  

   Malheureusement tout s’efface la plupart du temps pour ne laisser place qu’à de lointains mirages, à d’inaccessibles vestiges, à des ruines qui ne vivent jamais mieux que dans la littérature qui, parfois, célèbre le culte de l’Antique. Et non seulement disparaissent les créations matérielles des hommes, mais aussi bien leur patrimoine mémoriel. Qui, aujourd’hui encore, conserve quelque part dans un tiroir de sa conscience l’image des grands drames qui ont émaillé le parcours de l’humanité : la traite des Noirs, les périodes de famine, les tremblements de terre, les ravages des épidémies, le spectre affreux des guerres, les ténèbres des génocides, Hiroshima, la Shoah et la négation même de l’humain ? Qui, encore de nos jours, porte en lui cette plaie vive ? Trop de plaies se sont vite refermées qui ont mis un point final à ces tragédies. Erreurs toujours recommencées qui font penser que le fameux ‘état de nature’ rousseauiste porte en lui le germe de sa propre destruction. Certes l’on ne peut demeurer les yeux constamment fixés sur le nihilisme dont le caractère foncier traverse l’âme humaine. Ne pas le renier cependant, le laisser en veilleuse dans les coulisses, agir à le mettre en sourdine, autrement dit à éviter qu’il ne commette de nouveaux ses ravages.

 

   « Des Sciences et Techniques tu prélèveras le nécessaire, abandonnant l’idée que ces dernières sont des dieux »

 

    Oui, loin est le temps où l’homme sculptait le bâton qui lui servait à assurer sa marche, où il réalisait lui-même les outils nécessaires à son activité, à la lutte contre son asservissement. De l’homme à ce qui le prolongeait en direction de la maîtrise des choses, il y avait continuité, fluidité d’un seul geste qui unissait l’Existant à son environnement proche. Aujourd’hui l’homme est coupé de son milieu dont il ne prend acte, la plupart du temps, qu’à distance, les moyens modernes de communication médiatisant les termes de la relation, de Celui qui éprouve en conscience, de cela qui ne vit que dans l’inconscience, la chose manufacturée par exemple, l’objet consacré aux loisirs.

   En notre début de III° millénaire le statut de ce qui devrait, en tout état de cause, n’apparaître qu’à la manière de biens facultatifs (les gadgets de toutes sortes, le vaste et inépuisable catalogue consumériste), tout ceci devient l’indispensable et à tel point que la privation de la dernière invention génère toutes sortes de frustrations diverses qui peuvent aller jusqu’à un total sentiment de dépossession, porte ouverte à la dépression et la mélancolie. Trop de nos Contemporains s’aliènent à ces possessions qui sont bien plutôt dépossessions que réel pouvoir de dominer le monde de l’avoir. Truisme que d’énoncer que l’être disparaît au profit de l’avoir. Mais que fait-on pour contrecarrer cet état de choses ? Consomme-t-on moins et avec plus de discernement ? Accorde-t-on plus de place à la culture, à la connaissance, à son propre accomplissement dans l’ordre des idées ?

    Non, le constat est sévère qui témoigne d’un glissement progressif de l’humanité vers ce qui la fascine, cette techno-science à laquelle on prête tous les pouvoirs, sauf celui de nous conduire dans l’étroite geôle du conditionnement, c'est-à-dire créer la perte de notre liberté. Mais qui donc encore, en cette période immensément sécularisée, se risquerait à parler de ‘libre arbitre’, de valeur inestimable de la conscience, d’évolution ou d’intuition créatrice pour employer la belle terminologie de Bergson ? Le conflit éternel Matière/Esprit semble avoir pris son parti d’abandonner celui-ci au profit de celle-là. Partout où il passe, le matérialisme moissonne les têtes et ne laisse qu’un champ de ruines. On prête à Malraux l’assertion suivante : « Le XXI° siècle sera spirituel ou ne sera pas ! ». Assurément, en nombre de ses aspects, le Siècle n’est pas !

 

   « Tu feras de tes relations à l’Autre le lieu d’une fête »

 

   Oui, ce commandement dont l’application paraît si évidente (comment pourrions-nous ignorer la place de nos propres frères ?) devient caduc en raison même de l’individualisme chevillé au corps de nos soi-disant modernes sociétés. L’impératif du ‘chacun pour soi’, érigé en règle cardinale de nos comportements, relègue le phénomène de l’altérité en une lointaine banlieue de l’être, manière d’espace interlope dont nous ne percevons même plus la troublante réalité. De plus en plus l’homme devise avec son ordinateur, son téléphone mobile et le peuple des villes déambule, hagard, les yeux rivés sur cette étonnante machine dont ils n’ont plus conscience d’être les victimes, s’en croyant, sans doute, les maîtres. C’est le constat le plus alarmant que nous pouvons faire des retombées négatives du progrès. L’humanité s’enfonce dans sa nuit sans même s’en apercevoir, bien trop heureuse de s’affirmer dans ces conduites qui, faute d’être connues pour ce qu’elles sont, constituent de véritables aberrations que nous commençons à payer au prix fort.

   On n’a plus de considération pour Celui qui fait face. On n’essaie plus de deviner, dans un regard croisé au hasard, les motifs d’une joie ou bien d’une tristesse. L’homme moderne est totalement immergé dans ce que Bruno Bettelheim nommait la ‘Forteresse vide’ qui dit l’enfermement schizophrénique de l’individu dans sa carapace de peau. Leibniz en son temps eût évoqué une monade sans portes ni fenêtres, un genre de non-lieu où pratiquer le culte de soi, où faire briller son ego, Narcisses éblouis par leur propre image dans le miroir du paraître. Ce dernier, bien évidemment, en lieu et place de l’être réduit à la portion congrue. On regarde au travers de meurtrières le monde avancer en direction de son inévitable nihilisme. L’homme n’est plus, sauf à de rares exceptions, cet humaniste, cet héritier des Lumières dont la conscience éclairée illuminait le destin des Existants. On a, en ceci, perdu les soubassements qui nous font être des individus que les Autres accomplissent à la seule force de leur regard. Le phénomène de la vision s’est altéré. Nous sommes devenus myopes qui ne savons guère que retourner notre regard vers qui nous sommes. Dans cette perspective nous devenons si peu, nous sommes amputés d’une partie de nous-mêmes.

  

   « Tu ne mangeras nullement de la chair des animaux, tes semblables au regard de la vie qui

   les anime, tout comme elle t’anime. »

 

    Proférer ce commandement semblait affirmer que la Voix donatrice de sens vivait plus dans l’imaginaire que dans le réel. Pour le peuple des hommes actuels, la frugalité à la Rousseau - quelques fruits, dans le cadre bucolique des ‘Charmettes’ -, ne peut seulement avoir de réalité qu’en tant que témoignage d’une époque révolue, laquelle, tout au plus, prêterait à sourire. Actuellement le romantisme n’a plus de lieu où trouver sa place. L’élégie, l’idylle, le sentiment à fleur de peau, la disposition attentive à la Nature ne sont plus que de vieux chromos végétant dans leur globe de verre sépia, de charmantes fantaisies, des bluettes pour âmes tourmentées. Si la frugalité pouvait se définir en tant que l’un des caractères du romantisme, l’abondance, l’intempérance en constituent aujourd’hui la face opposée. La qualité l’a cédé à la quantité, ce qui rejoint le souci de soi et non de l’Autre comme évoqué ci-dessus. Partout les carnivores dominent. Partout l’on défriche des forêts primaires pour semer des céréales destinées à l’alimentation animale et à celle des hommes, tout en bout de chaîne. Comme quoi c’est toujours l’homme qui est « mesure de toutes choses » pour reprendre la célèbre formule de Protagoras. Certes « mesure de toutes choses », à commencer par la sienne qu’il regarde avec la plus généreuse indulgence qui soit !

   Cette exploitation effrénée des ressources de la planète est inquiétante au regard d’une surpopulation à l’horizon de ce III° millénaire. Il faudra donc choisir qui mangera et qui sera à la diète. Terrible décision lorsqu’elle est portée au comble de son ironie : existerait-il une hiérarchie des Vivants, des vertus reconnues aux uns, déniées aux autres ? Aujourd’hui chacun est informé des enjeux mais l’homme est obstiné qui, toujours, veut sacrifier le Principe de Réalité au Principe de Plaisir. Outre que cette alimentation carnée présente de nombreux inconvénients en termes de santé, c’et le respect de l’animal qui n’est plus assuré. Il n’est plus qu’une vulgaire ‘bête de somme’ destinée à combler les frustrations des humains.

   En effet il faut éprouver un manque important au fond de soi pour le combler de nourritures seulement disponibles au prix d’une exploitation vulgaire d’une espèce tout entière. Ceci s’appelle ‘éthique’, ce comportement vis-à-vis de toute altérité, c’est pourquoi il est urgent d’en redéfinir le contenu et d’en faire apparaître les plus évidents mérites. Tout ce qui est hors de nous est notre Autre, celui par qui l’on vit et prospère. L’oublier est faire allégeance à l’injustice. L’oublier est ouvrir la porte à tous les génocides qui se peuvent concevoir. Pourquoi ne pourrait-on parler de génocide de l’espèce animale ? Si la notion de génocide définit la seule espèce humaine, pourquoi n’en pas élargir le concept à la Nature, elle qui est notre Mère, notre nourrice la plus précieuse ?

 

   « Tu préfèreras le mode de vie sédentaire à celui des nomades »

 

   Être sédentaire c’est s’occuper de son sol, lui prodiguer tous les soins dont il est en attente afin de produire et nourrir les hommes. Le nomade, quant à lui, poursuit les mêmes buts mais en se déplaçant avec ses bêtes. Si les pratiques sont différentes, la finalité est la même : assurer la survie des Existants. Mais cette description canonique de la sédentarité et du nomadisme a vécu. Bien loin de nous les pasteurs qui guidaient les troupeaux vers le lieu de leur pâture. Aujourd’hui c’est un genre de nomadisme bien différent qu’a mis au jour notre société moderne. On ne se déplace plus pour des questions vitales, on voyage pour son agrément, pour satisfaire sa curiosité des choses lointaines, enfin en raison d’un conformisme qui devient de plus en plus la marque insigne de la globalisation. Les conduites qui, autrefois, étaient bien différenciées, voici qu’elles se banalisent, formatées qu’elles sont par un style de vie imposé bien plus qu’il n’autorise de libre choix.

   La ‘dictature du on’ (On va au cinéma, à la mer, au théâtre, on s’habille comme la meute, on pense comme la meute), a imposé sa loi, rabotant toute singularité mais n’aboutissant nullement pour autant à un universalisme qui eût été porteur de remarquables et hautes valeurs. On a tout nivelé, tout arrasé et les Tropiques ressemblent aux Pôles, qui ressemblent à l’ensemble des méridiens de la Terre accueillant la communauté des hommes. Le fameux ‘village global’ dont au siècle dernier on nous faisait miroiter la brillante image n’a de village que le nom car, en réalité, le peuple des hommes est scindé, manifestant peu d’intérêt pour les commensaux rencontrés au cours de leurs interminables périples.

   Ce que l’on cherche, dans l’optique actuelle des grandes migrations humaines, c’est avant tout le Soi en sa plus vive efflorescence. L’Autre n’est que de surcroît. Sillonnant la planète en tous sens, ce sont les cultures qui, petit à petit s’effondrent, les langues qui s’amenuisent au contact d’autres langues dominantes, les traditions qui périclitent lorsqu’elles ne sont uniquement le prétexte à des manifestations folkloriques qui sapent l’essence même de leurs ancestrales et originaires valeurs. Voyages qui riment, bien évidemment, avec pollution, les avions et navires de croisière demeurant rois en la matière. Et pourtant ils sont idolâtrés !

  

   « Tu privilégieras les idées par rapport aux actes »

 

   En ce siècle d’immédiates satisfactions, d’épicurisme facile teinté d’une touche fellinienne à ‘La dolce vita’, les Vivants, plus amateurs de bains dans la fontaine de Trévi que de longues méditations dans les salles silencieuses de la Bibliothèque Richelieu, s’adonnent en toute quiétude et sérénité aux occupations les plus innocentes qui soient, cueillir un amour de passage, déguster un Campari sur les rivages de la Riviera italienne, se divertir d’un spectacle léger, somnoler dans le clair-obscur d’une salle de cinéma. L’on aura compris que cette humanité-là, à défaut de cultiver les Belles Lettres et de se consacrer aux hautes cimaises de l’Art, préfère la douceur d’une existence exempte de soucis. La plupart du temps, ils répugnent à lire, parfois feuillettent les pages glacées des revues de voyage ou de décoration qui leur assurent un dépaysement bon marché.

   Les idées, ils les évitent autant que faire se peut, privilégiant une indolence intellectuelle qui leur tient lieu de baume pour un esprit qui, volontiers, demeure en friche. Certes, comme tout un chacun, quelque opinion vite faite traverse leur tête embrumée, quelque prêt-à-penser vibrionne un instant sur leur front, ne laissant guère plus de trace que le sillage d’un colibri sur la vitre de l’air. Cependant ils cultivent une haute valeur d’eux-mêmes au prétexte que leur aimable farniente leur sert de philosophie. Ce à quoi ils se consacrent avec le plus évident plaisir, commenter le brouet indigeste des médias à la mode, répéter à l’envi quelque formule bien frappée au coin du bon sens, dont la provenance tout droit issue de quelque Café du Commerce fleure bon l’assertion rustique, sûre de sa vernaculaire provenance. 

   De pensée il n’est jamais question. A quoi donc servirait-elle dans l’espace heureux du Paradis qu’ils ont créé à leur juste mesure ? A la rigueur, ils consentiraient à reconnaître la vertu d’une réflexion sur le monde pour tout ceux qui, sur Terre, vivent en Purgatoire ou bien en Enfer. Dans ce cas précis, méditer sur les choses est une sorte de salut, un viatique déployé en direction de plus hautes espérances. Partant du constat, affligeant, de leur propre point de vue, que toute pensée menée à son terme ne débouche jamais que sur du tragique, ils pratiquent l’indolence comme d’autres exercent leur esprit à lire Montaigne ou à comprendre Cioran.

   Contrairement à l’humaniste bordelais, jamais ils ne se seraient enfermés dans une tour, confinés au plaisir de feuilleter quelque incunable et à y commenter une somptueuse idée. Les chemins des idées qui, jadis, étaient de larges avenues, voici qu’ils se sont réduits à la taille de sentiers vicinaux que les broussailles gagnent petit à petit. A cette cadence, il ne demeurera bientôt que de vagues traces des méditations des Antiques et des Modernes. Une dilution homéopathique qui n’aurait même plus la mémoire de sa teinture-mère !

 

   Quand Adam surgit à nouveau

 

   Chacun aura compris ici que je me suis servi de la fiction adamique pour glisser, à son insu (mais sans doute aurait-il navigué de conserve avec quelques unes de mes remarques !), glisser donc des critiques qui, pour paraître sévères, n’en sont pas moins le reflet du réel sous son jour le plus sombre. Bien évidemment il ne s’agit de faire métier de procureur ou de censeur, seulement dresser, en quelques traits rapides, les grandes lignes d’une ‘apocalypse’ existentielle. Le réel dans l’une de ses définitions canoniques est ceci même ‘qui résiste’. Oui le réel est têtu. Oui, le réel en fin de compte, nous impose toujours sa loi. Sans cesse nous essayons d’en contourner l’irrépressible présence, de le modifier au gré de notre imaginaire, de notre pensée. Mais rien n’y fait, le destin en son essence est une forme géométrique tracée de toute éternité qui ne connaît jamais que le parcours de sa propre logique.

   Poursuivons un instant le périple du Premier Homme qui, selon cette fiction, sera le Dernier. Adam, parvenu à la toute extrémité d’un hypothétique Altiplano privé de ses habituels prédicats, ne fait en réalité que métaphoriser, allégoriser la marche en avant de l’humain en direction d’une destinée qui ne peut être rien moins que mortelle en son essence. Le problème qui se pose ici est de savoir comment l’homme peut envisager une eschatologie qui ne lui soit trop douloureuse. C’est donc sa nature, la valeur de son passage entre les points Alpha et Omega de son parcours terrestre qui se trouvent posées. Si rien ne saurait remédier à la fin des Existants, cependant il n’importe nullement que le séjour parmi les Hommes se fasse de telle ou de telle manière. C’est bien entendu à la manière éthique que cette fantaisie convie tout Lecteur en quête de sens. « L’homme est condamné à être libre », selon la belle et efficace assertion sartrienne, indiquant par là que nous sommes responsables de nos actes en chacun de leurs gestes, en l’entièreté du temps qui nous est alloué. Soyons libres en conscience. Sans doute la tâche la plus admirable qui puisse échoir à Adam et à sa suite !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2020 6 26 /12 /décembre /2020 11:08

 

Indispensable mydriase.

 

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Photographie : Blanc-Seing.

 

 

« Car c'est de l'homme qu'il s'agit, dans sa présence humaine; et d'un agrandissement de l'œil aux plus hautes mers intérieures.
Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l'homme ! »

 

Saint John-PerseVents.

 

Cité par : Paul Poule.

 

 

 

    Tous les jours nous cheminons, tous les jours nous nous égarons sur des sentiers qui, parfois, ne trouvent pas d’issue, ne débouchent sur nulle clairière. Et, cent fois, mille fois, nous nous obstinons à en parcourir le sol jonché d’aiguilles et de sable sans bien nous demander pourquoi nous le foulons de cette manière, vers où se dirigent nos pas, dans quel but nous effectuons ces incessantes allées et venues. Pourtant nous ne sommes pas dépourvus de lucidité et notre conscience est alertée par quantité de faits microscopiques dont, cependant, nous ne prenons pas la mesure. Souvent, nous nous arrêtons à la superficie des choses, inventoriant la fragile pellicule du réel dont nous supputons qu’elle suffira à notre bonheur, ce bonheur que nous invoquons par facilité ou bien faiblesse, simple euphémisation, seule métaphore visible, palpable, d’une existence plongeant ses racines dans une terre mouvante, spongieuse, semblable à celle gorgée d’eau, des tourbières.

  Sans doute ne pouvons-nous nous abstraire de nos assises et l’on eût été bien inspiré de prendre appui sur un lacis plus conséquent, large plaque rhizomatique diffusant ses milliers de radicelles dans la touffeur de l’inconscient, cette manière d’archétype qui nous attache à l’universelle condition des voyageurs de l’infini, ceux qui titubent, les mains tendues sur l’indéterminé, ceux qui progressent à bas bruit, identiquement à une maladie sournoise, sinon orpheline, tellement c’est consternant de ne jamais savoir où l’on va, de quelle manière, avec quelle finalité. Donc nous sommes d’abord des êtres de la terre, symboliquement attachés à la glaise originelle, à l’argile dont nous fûmes façonnés, peu importe le Démiurge, c’est de pensée dont il s’agit, non d’hypothétiques ontologies façonnant des arrières-mondes, d’outre-destinées, et du reste rien ne serait changé au problème qui nous occupe, car le Poète nous invite à un « agrandissement de l’œil humain », non à la célébration de quelque liturgie ou bien à l’adoration d’une idole.

  Or, ici, l’allégorie poétique est visible, hautement pourvue d’une rhétorique accessible, lumineuse et, soudain, c’est la conscience qui surgit en plein ciel – c’est bien son domaine, tout comme l’âme, et bien malin serait celui, celle, qui irait tracer d’une main de géomètre la ligne de séparation entre psyché et ouverture du regard intérieur -, c’est le ciel qui nous est offert en partage avec ses boucles de nuages, ses vents alizés, ses harmattan, ses confluences oniriques, ses arabesques imaginaires, ses pensées comme du duvet, ses éclairs d’intellection, ses fulgurances, ses mouvances, ses déflagrations, ses cathédrales de mots, ses infinies variations babéliennes. Tout cela, penser, percevoir la poésie, réciter des odes, chanter, moduler la voix, faire résonner dans l’espace les hymnes de la liberté, dresser des arbres destinés aux Muses, aller à la rencontre des dieux, dire la beauté du monde, tous, nous sommes en mesure de nous dresser au sommet de notre concrétion de chair et, menhirs existentiels, nous pouvons entonner la belle polyphonie humaine. Oui, nous le pouvons.

  Mais faisant ceci, parler au ciel, mais faisant cela, nous exhausser à partir de notre socle terrestre, nous oublions notre « mer intérieure », celle par laquelle nous venons à nous, en même temps que nous célébrons l’autre, celle par laquelle nous fécondons ce qui nous a été remis afin de témoigner. Et de quoi devons-nous témoigner, sinon de notre « présence humaine », ce qui veut dire de notre essence, de notre présence au monde. Et qu’avons-nous de plus précieux, de plus immédiat, de plus dicible que notre langage ? C’est par le langage que tout se révèle et fait sens, ce fameux « être » dont nous ne prendrons acte qu’à l’aune de l’injonction socratique du « Connais toi toi-même », puisque, aussi bien, notre alter ego, image en miroir de ce que nous sommes est à connaître par le même mouvement grâce auquel nous nous connaissons. Aussi bien le verbe « être » qui dit toujours, en mots simples, le tout du monde. Aussi pouvons-nous dire, sans peur de nous tromper, « le monde est », « celui que je suis est », « le monde est par ce que je suis », inaugurant ainsi une nouvelle manière de cogito infaillible. En effet, entre le monde et moi, une seule et même pensée, une seule et même conscience. C’est la même vague qui nous porte et nous soutient l’espace d’un destin commun. Je ne suis plus et le monde n’est plus. Le monde n’est plus et je ne suis plus. Manière de réversibilité siamoise, de gémellité existentielle, de cheminement réciproque. J’avance tenant la main du monde qui tient la mienne. C’est dans cette intime coalescence que notre cheminement prend sens, genre de pas de deux portant vers un insondable infini nos dérives hasardeuses.

  Les « hautes mers intérieures » ne sont, en langage poétique que ce que pourrait être en langage philosophique le « poème ontologique de l’être », lequel, parfois a été conjugué sous les auspices de ce fameux « quadriparti » heideggérien faisant s’ajointer en une sublime harmonie « ciel et terre, divins et mortels » dont, bien évidemment on ne peut faire une approche logique, simplement l’affaire d’une intuition, le lieu d’une recherche strictement herméneutique. Mais tâchons de nous approcher de cette « Mer » mystérieuse dont le Poète semble immergé jusqu’en son fond le plus intime et citons, à cet effet, la belle phrase de Saint John-Perse adressée à son ami en poésie, en transcendance, Paul Claudel :

 « Vous seul, sans doute, pouviez saisir, dans mon poème, la portée de cette «Mer au-dessus de la Mer» qui tend toujours au loin ma ligne d'horizon. »

Comment mieux dire cette essence de la Poésiequi, de toute part, déborde le réel, le transfigure, le porte bien au-delà de nos sens étroits abreuvés de matérialité, cernés d’immédiateté ? Car le poème est de cette nature qu’il nous transporte  bien à l’extérieur de nos propres limites, vers cette « Mer au-dessus de la Mer », en direction d’un horizon inaccessible qui, toujours, recule. Les contrées de l’art sont ainsi faites qu’elles se dérobent constamment à notre regard curieux, en quête de destins ordinaires, de connaissances directement préhensibles, de sensations aussi rapides qu’éphémères. Mais le regard du Poète est différent de celui, distrait, du Voyant ordinaire.

  Le Poète est un extra-lucide au regard inquiet qui fore la peau du monde afin d’y inscrire les hiéroglyphes de la beauté. Sans cette ouverture pupillaire constamment affairée à une ultime compréhension des choses, le poème se meurt, s’effrite, devient fragment incapable de rendre compte de la plénitude toujours en puissance dans le recueil des mots. Notre vue étroite les laisse à leur occlusion originelle. Car les mots ne résonnent et ne font écho qu’à être investis d’une mydriase, cette dilatation qui ouvre tout dans un geste d’éclosion infinie. Nous les hommes, les femmes, avons à nous doter d’un tel regard afin de témoigner de notre aventure humaine. « Se hâter ! Se hâter ! », ainsi nous invite le Poète à nous immiscer sans retard dans cette désocclusion en dehors de laquelle toute chose ne vit que de l’intérieur de sa propre réalité, nous faisant l’offrande de son apparente épiphanie alors que l’essence se dissimule dans ses replis internes.

  Et, une fois de plus, il nous faut avoir recours à la dimension explicative de la métaphore, cette puissance vive logée au cœur même de l’image, laquelle, parfois, veut bien consentir à nous accueillir auprès de son  foyer sémantique. Ainsi cette photographie placée à l’incipit de l’article nous invite-t-elle à regarder mieux, à regarder plus. Longeant tous les jours de semblables maisons, nous ne les apercevons pas. Elles se logent au centre d’une nébuleuse si peu accessible, dont nous nous absentons continûment. Nous ne nous questionnons pas à leur sujet. Nous contentant d’en prélever quelques indices, sans plus : taches blanches et bleues coiffées d’une toison verte. Vue de myope circonscrite à son aire étroite, approximative. Jamais nous ne pénétrons plus avant, dans ce qui voudrait se dire comme mince événement. La clarté de la lampe, l’aire accueillante de la cheminée, la disposition des chambres aux pliures oniriques, la table où se délie le langage, où se déploient les gestes de la convivialité, le bureau investi des efflorescences de la lecture, des arabesques de l’écriture venue dire aux hommes l’aire multiple des significations, l’âtre animé de flammes blanches, son destin hestiologique de rassemblement des affinités, d’alchimie s’ouvrant sur la merveilleuse compréhension du monde. Les distraits à la vue en meurtrière objecteront sans doute que toutes ces projections intellectuelles, ces dentelles mentales ne sont que pures fantasmagories, décisions de notre imaginaire. Et, heureusement, ils auront raison, remettant notre être dans la demeure unique et essentielle de la poésie, laquelle ne se révèle qu’à la mesure du regard intérieur. Nous n’atteignons jamais les « plus hautes mers » qu’à cette exigence d’un exhaussement du réel à la pointe extrême du langage. Là est l’incandescence et nulle part ailleurs ! Sans doute faut-il l’avoir expérimentée une fois dans sa vie pour aborder à de tels rivages semés de flux et de reflux qui disent à notre âme, ce Principe d’existence absolu, la belle présence humaine agrandie aux limites de l’indicible !

 

 

 

 

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25 décembre 2020 5 25 /12 /décembre /2020 10:44
Quel voyage t’absente ?

L’été

Son ardeur

Sa violence

Pareille à une écharde

Plantée dans la chair

Rien ne sauve de cela

Pas même

La volonté

Bandée tel un arc

Pas même

L’amour consommé

A la limite

De la Mort

Dans les chambres incendiées

De chaleur

 

Vivre est une angoisse

Mourir ne serait pire

Croire au bonheur

Serait une insulte proférée

Avec inconscience

A la face du ciel

 

Dans les cubes de ciment

Cloués de lumière

Blanche

On se dispose au meurtre

Du Temps

Autrement dit

On fume

De longues cigarettes

En forme de dagues

On boit de longs traits

d’alcool

Qui incendient

la poitrine

On fait l’amour

Sur le bord d’un

Evanouissement

On chante à tue-tête

Des blues noirs

On lacère son corps

Des traits de l’aliénation

 

On dessine sur sa poitrine

Les Fleurs du Mal

Ces vénéneux tatouages

Ces tresses ophidiennes

Qui ligotent les bras

Les jambes

Font du sexe

Une simple flaque

Humide

Sa peau on la traverse

Des clous de cuivre

Des piercings

On l’étire

On en fait un tam-tam

Sur lequel ricochent

Tous les bruits du monde

On danse

Saint Guy

On

Marche sur

Un fil

De funambule

On prend une douche

Froide

On sort de soi

Comme la chrysalide

Sortirait de son cocon.

On est quelque part

Dans le monde

On ne sait

La rue

Le vide

L’air comme

La percussion d’un

Absolu

Vertige des Vertiges

Peur de la Peur

Avancer

Pour ne pas

Reculer

 

Dans le port flottent

D’inutiles esquifs

Des coquilles de noix

En partance pour le

Rien

Les voiles sont affalées

Les cordages enroulés

Les étais vibrent

Dans le Vide

Les bômes

Oscillent

Les safrans

Godillent au-dessus

D’une eau grise

Plombée

Fermée

 

L’air est serré

Enroulé sur lui-même

Nœuds brûlants

Volutes qui étreignent

Goulets par lesquels

Se dit l’impossibilité

D’être

Autrement que dans

La douleur

La souffrance

La perte de soi

Dans les corridors

Etroits

De la

Contingence

 

Le milieu de l’anatomie est

Etique

Dans les tuyaux sanglés

Le sang est à la peine

Les nerfs en pelote

Les aponévroses

De simples linges blancs

Des drapeaux d’inutiles prières

Les os claquent

Dans le gris

La moelle glue

Les cartilages fondent

Les astragales

Hurlent

Les osselets

Claquent

 

Vides les agoras

Désertées les rues

Mornes les quais

Où flottaient

Les étendards de

La gloire humaine

Boutiques esseulées

Bancs sans occupants

Arrêts de bus

Sans passagers

 

Alors

On prend sa lampe

On y fait briller une étincelle

On y allume la flamme

D’une possible

Joie

On parcourt les avenues

On sillonne la moindre venelle

On fouille les recoins

On entre dans les tavernes

On se hisse tout en haut

Des volées d’escaliers

On gonfle l’étrave de sa poitrine

On distend ses veines jugulaires

On dilate ses joues

La voix s’élève

Hésitante d’abord

Puis plus claire

Plus insistante

Pareille à une incantation

A une supplication 

 Je cherche

L’homme 

 Je cherche

L’homme 

 

On est Diogène lui-même

On est sorti de son tonneau

On divague

Dans les rayons de clarté

On s’égare dans les meutes

De son propre esprit

Mais la lanterne ne révèle que

SOI

L’homme n’existe pas

Pas même un Bipède

Sans cornes

Sans plumes

Alors

On renonce à ses

Illusions

On mouche la flamme

On cache la lanterne

Dans une encoignure

Du monde

On revient à

SOI

Comme à sa propre

Condition

De possibilité

On est si bien

Dans le tonneau

Qu’écrase la chaleur

Demain il sera encore

Temps de sortir

 

Quel voyage

T’absente donc de

Toi

L’Homme

Qui prétends dominer

Les choses

Alors que ce sont elles

Qui te dominent

Puisque tu n’es même pas

Assuré de

Ta propre présence

Ceci tu le rumines

En silence depuis ce langage

Qui te fait tenir debout

Peut-être n’y a-t-il que cela

LE LANGAGE

Et rien d’autre autour

Rien d’autre

 

 

 

 

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 14:47
Le Blanc en son esquisse

‘L'atelier blanc’

Pastel crayon/ papier

Léa Ciari

 

***

     Qu’apprenons-nous du blanc en son esquisse ? Cette feuille à peine ombrée d’une discrète présence, comment la ressentons-nous en nous, que vient-elle nous dire que, déjà, nous avions perçu, sans doute intuitionné mais nullement porté à son accomplissement ? Certes, jamais nous ne parachevons quelque être que ce soit en sa posture définitive. Toujours des fragments d’une plus vaste fresque, d’une totalité que nos yeux sont trop courts à décrypter. Nous tentons de viser une chose jusqu’à en épuiser les infinies esquisses, mais l’apparaître est comme l’arbre, il ne nous donne jamais que la face qu’il nous présente, demeurant dans le retrait de sa posture. Nous n’en connaissons ni les racines, ni l’âme logée au plus intime de son exister. En réalité nous sommes orphelins de son être tout comme il l’est du nôtre. Ceci, serait-ce ce qui définit l’humaine tragédie ? Oui, ceci représente bien ce en quoi l’homme fini, tendant vers l’infini est pareil à ces drapeaux de prière tibétains faseyant dans l’air glacial des hauteurs himalayennes, ils sont ivres de leur propre stupeur mais ne perçoivent nullement les contours qui les définissent. Le tragique n’est pas la situation du héros antique écrasé par son propre destin, c’est bien plutôt la position de l’homme face à un univers qui le dépasse dont il ne peut guère deviner les secrets desseins. Ne pas comprendre le monde est la douleur la plus patente qui soit. C’est dans la marge d’incompréhension que le Malin se dissimule, c’est dans le fait qu’il voile l’essentiel auquel nous voudrions faire droit que consiste la confondante aporie. Les détails supposés dissimuler le Diable ne sont que de vulgaires coursives emplies d’ombre, nullement le soleil qui les fait exister.

  

   Ce que notre condition exige de nous en tant que la plus haute valeur : que nous comprenions ceci même qui vient à nous, de manière à cerner notre être, l’emplir de ces kyrielles de significations en attente de figurer au monde. L’écrivain Christian Bobin, intitulant l’un de ses livres ‘La part manquante’, place en celle-ci, la part, une conscience humaine incapable de rejoindre l’image de Dieu et tâchant de s’y reporter afin que, l’âme comblée, puisse advenir totalement à elle, c'est-à-dire connaître sa complétude. Mais, bien évidemment, ce qui s’applique au schéma religieux concerne aussi bien la sécularisation de tout Existant. Toujours nous sommes en dette. De notre enfance, de notre Mère, d’un souvenir, d’un événement classé dans les archives parfois illisibles de la mémoire. Ce qui, fondamentalement, dessine en nous les motifs d’une constante insatisfaction, c’est bien le fait de ne pouvoir nullement accéder à notre propre essence. Nous existons à défaut d’être. Ceci creuse en nous les sillons d’une incurable nostalgie. Ceci explique, tout à la fois, le romantisme, l’amour profond de la Nature, les sentiments exacerbés, les assauts de la grise inquiétude, les nuées sombres de la mélancolie. Comment, en effet, quiconque pourrait-il se satisfaire de n’être qu’une presqu’île, de ne jamais connaître la plénitude d’une vaste terre qui eût été sa justification ?

  

   Nous sommes, que nous en soyons conscients ou non, des chercheurs d’absolu. Mais l’absolu est trop loin, mais l’absolu est trop fort. Il se confond avec la Mort. Il est tissé de Néant. Voyez le héros de Balzac, Balthazar Claës cherchant dans la transmutation chimico-alchimique de la matière sa ‘part manquante’. Son génie en même temps que son geste sacrilège de se prendre pour le Créateur lui-même le conduiront à la folie, à la ruine et à la décomposition de son milieu familial. Mais, ici, il faut revenir à ‘L’atelier blanc’ et interroger ce pastel en sa blancheur native que nous donnerons pour la figuration de l’Absolu. Pourquoi donc ceci ? Eh bien pour le motif que le Blanc, cet autre nom du Silence est une archi-forme, une figure archétypique au travers de laquelle, en filigrane, pourront aussi bien se donner les plus hautes entités métaphysiques, les plus hautes valeurs de l’imaginaire et de l’Esprit. Mais disserter sur le Blanc demeurera pareil au trajet illisible d’une comète tant que nous n’en aurons pas dressé une possible représentation. Si le Blanc est Silence, ils tout autant le Rien à partir de quoi tout existe, passage de cet inaccessible virtuel à l’existentiel qui l’actualise et le rend visible. Mais usons de la métaphore et tâchons de repérer le Blanc dans deux activités humaines qui en sont traversées, qui en sont fécondées : le tissage et la poterie.

   

   Le tissage d’abord. Regardons un métier à tisser africain par exemple, qu’il soit Dogon ou Baoulé, peu importe la tradition. Le tisserand part du rien : quelques bouts de bois pour fabriquer le cadre, du fil rustique provenant du troupeau, quelques gestes simples et le trajet continu et lancinant de la navette construit le monde de la toile. A l’origine, il y a le blanc, le vide, le silence. A la fin il y a l’objet. Entre les deux, le passage du rien au tout de l’œuvre. L’autre nom du blanc ou du rien : l’Idée en sa libre énergie, en son effective puissance. Fils de trame et fils de chaîne qui dessinent le visage d’un monde ne sont que les rejetons de l’Idée, sa mise en acte, sa projection sur la scène de l’exister. L’Idée, le blanc, le vide étaient les virtualités, les linéaments en attente, les sources vives, les eaux de fontaine, les donatrices de vie. Les fils étaient les premiers signifiants dont l’entrecroisement aboutirait au signifié-toile : ce vêtement pour s’abriter du soleil, ce pagne pour danser et honorer les divinités locales.

  

   Ici, il s’est agi de rien moins que de crée du SENS, ce qui, en définitive est la mission pleine et entière de l’homme sur Terre. Tisser est donner du sens à l’aventure de telle peuplade nichée tout en haut des falaises de Bandiagara qui portent les abris de terre du Peuple Dogon, cette civilisation admirable tout entière versée dans les joies de la culture, la noble quintessence de l’art. Les Dogons, dans leurs vêtures, leurs portes sculptées, leurs danses nous donnent à voir leur âme dont le blanc était la forme originaire. C’est ce blanc qui encore témoigne dans leurs créations mais nous, hommes de peu de soucis, nous ne savons nullement le voir. Nous emplissons nos yeux de couleurs à défaut d’y chercher ce silence, ce rien qui en sont les prémisses. Nous arrivons toujours trop tard et nous nous plaignons d’avoir les mains vides ! Qui a connu le blanc, qui a rencontré le silence, qui a fait l’expérience du vide est bien plus chargé en dons précieux que celui qui projette hors de lui, en avant de lui, ses propres désirs, y cherche une matière dont il pourrait féconder sa vie.  Il ne saurait en saisir la fuyante substance puisqu’ils sont toujours au loin, ces biens que nous cherchons, mirages brillant de leur propre vacuité.

  

   Ce qui, ici, a été dit du tissage pourrait trouver son écho dans le geste immémorial du Potier. Tout comme le Tisserand part du rien du fil, le Potier part du rien de la terre. Fil, terre constituent les matrices premières à partir desquelles imprimer dans le monde de ces peuples simples la trace de leur passage. Si les humains sont appelés à disparaître, leur survivra cette vêture de toile, cette céramique cuite au four. C’est de l’extrême dénuement des choses, autrement dit de leur essentialité que peut se construire leur immédiate parure, le vase qui servira à accueillir les aliments. Jamais il n’y a rupture du Rien au Tout, du Silence à la Parole, du Vide au Plein. C’est seulement notre recours au système des catégories qui clive le réel, divise les choses, introduit une césure dans la nappe continue de l’exister. 

 

Le Rien est le tenseur

qui autorise le Tout à paraître.

Le Silence traverse la Parole tout comme

la parole est ourlée de Silence.

Le Vide se projette dans le Plein

qui à son tour l’accueille.

  

   Ceci, de façon ordinaire, se laisse expliquer par le recours à la dialectique, c'est-à-dire par une opposition terme à terme. Comme si chaque élément n’existait qu’à titre de contrariété par rapport à son antonyme. C’est bien plutôt d’amitié, d’affinités dont il faut parler. Le Silence n’est pas le contraire de la Parole au seul motif que, en dehors de sa propre présence, toute parole pourrait trouver le lieu de son effectuation. C’est parce que le Silence existe que la Parole prend sens. N’y aurait-il que la parole et alors le bruit de fond serait assourdissant. N’y aurait-il que le silence et alors nous serions saturés de sa confondante mutité.  Pour percevoir les relations incluses les unes dans les autres, de ces entités fondatrices d’un être-au-monde, sans doute faut-il faire appel à la notion de chiasme, ce subtil entrecroisement du réel qui se donne comme la forme de l’éternel retour, comme la possibilité d’une éternité enfin visible. L’image symbolique de cette pure abstraction (il s’agit d’espace, de temps en leur propre confluence) est réjouissante, lénifiante, elle nous apporte le repos dont chaque chose investie d’une haute valeur est porteuse pour notre existence limitée, clôturée en ses deux extrémités.

 

Le Blanc en son esquisse

   Nous avons toujours en ligne de mire ‘L’atelier blanc’, nous en préparons la venue. Mais revenons d’abord aux multiples significations qui naissent des affinités (bien plus que des oppositions) se révélant à la mesure des catégories que nous avons déterminées en tant qu’essentielles : Rien/Tout ; Vide/Plein ; Néant/Être. C’est le Blanc, sa lumière aurorale originaire qui enclot en soi Rien, Vide, Néant. C’est le Noir qui joue en écho et se détermine comme finalité au travers de Tout, Plein, Vide. Si bien que la totalité obtenue dans l’entrecroisement de ces présences pourrait figurer dans l’orbe d’un cercle parfait. Nous pourrions dire d’un ‘monde’ si l’on ramenait cette figure à ses conditions d’existence. Tous les éléments de cet ensemble sont nécessairement co-présents. Rien, Vide, Néant se donnent comme toiles de fond sur lesquelles reposent leurs homologues signifiants, Tout, Plein, Être. C’est le trajet incessant de la navette (nous rejoignons l’idée de tissage) entre toutes ces parties qui est l’opérateur du SENS à l’intérieur même du chiasme, ce point de fusion, ce foyer osmotique, ce lieu de rassemblement des pulsations énergétiques, vitales, créatrices de formes. De cet équilibre, de cette subtile harmonie, l’on ne peut rien soustraire. Ôterait-on le Rien que le Tout en serait immédiatement affecté, le Tout en lui-même troublant à son tour le Plein et l’Être qui lui sont nécessairement liés, non d’une manière logique, mais dans la perspective d’une ontologie. Tous ces êtres en leur essence même s’appellent et se répondent tout comme l’amphore appelle la Terre, les Mains du Potier, l’Eau qui permet de façonner et de produire une Chose. (Ici, tout le lexique est donné en Majuscules : référence à une Essentialité).

Le Blanc en son esquisse

Donnons place à ‘L’atelier blanc’, tâchons d’y trouver quelques uns des sèmes que nous avons disséminés au hasard de l’écriture. L’atelier est dans sa lumière aurorale, dans son orient natif, dans sa pure germination. Déjà il contient en soi les ferments qui l’actualiseront plus tard, en supposant, bien sûr, qu’une vie le traverse, le dotant des degrés des métamorphoses successives. La vue est encore prise d’approximation, le flou prédomine, se diffuse à l’ensemble de l’œuvre comme si cette dernière était ‘poudrée à frimas’ pour reprendre la belle formulation romantique. Rien ne se détache de rien. Tout est à soi dans la confiance. La plénitude, si elle n’existe réellement, est contenue à même la réserve du papier. Car, de toute éternité, toute chose porte en soi l’entièreté de son être présent, passé, futur. Sur cette Terre, c’est bien le temps qui détermine tout ce qui fait phénomène et l’on ne saurait amputer le temps de son essence qui est durée, passage, glissement, prélèvement en soi des lignes qui feront se lever un destin.

    Ici, toutes ces lignes estompées sont des éminences grises qui veillent dans l’ombre, elles conseillent le Prince qui viendra porter en pleine lumière, à son peuple attentif, les motifs encore cernés des effluves nocturnes, des rumeurs ténébreuses qui ourdissent le tissu du réel. Tout étant en tout, rien ne saurait être dissimulé. Le grand théâtre mondain se nourrit aussi bien du secret des coulisses que des évidences de la scène. C’est ceci qui est pure merveille dans l’orbe amplement ouvert de la compréhension : chaque chose à sa place jouant avec toutes les autres choses du monde. La chaise, le linge plié reposant sur l’assise et le dossier, les châssis des toiles placées selon leur endroit ou leur envers, le miroir au mur porteur de reflets, ceci est intimement relié par une douceur native et rien ne saurait être retiré qui créerait un vide, une dysharmonie. Mais aussi bien les figures se supposent l’une l’autre, aussi bien elles portent en filigrane leur propre avenir et celui du monde qui lui coalescent si la thèse que nous posons de la nécessité de chaque chose est fondée en raison ou bien en déraison car la passion est tout aussi bonne conseillère que l’est la logique formelle de ce qui se montre.

  

   Placés au centre même de l’œuvre, nous sommes portés au centre du monde qu’elle détermine, soit la totalité de ce qui est puisque la retirer du jeu du monde serait amputer ce dernier de l’une de ses esquisses. De celle qui hèle la beauté et veut rejoindre toutes les beautés du monde. Occurrence multiple des mots qui suppose l’occurrence multiple du réel. Nous ne pouvons nous abstraire du concert des choses présentes qu’à priver ces choses du regard que nous leur destinons, donc de les amoindrir en quelque sorte, de les faire autres qu’elles ne sont dans leur primitive assurance de rencontrer la multiplicité des êtres qui donneront consistance à leur être. Liens parmi les liens, ceux-ci dessinent les traits de la figure universelle où chacun parait à l’aune de sa singularité. L’universel n’est jamais que la rencontre des singularités, de TOUTES les singularités.

  

   Ce dessin ne tisse son être qu’à convoquer toutes les ébauches, tous les schémas dont il est porteur en puissance. Ainsi cette chaise est-elle ‘toutes les chaises du monde’ : la cathèdre sur laquelle siège l’évêque ; la caquetoire sise près du feu ; celle de paille peinte par Van Gogh ; celle, rouge, cannée, proposée par Picasso ; celle de Magritte, en pierre, monumentale ; celle de Dubuffet en résine noire et blanche ; celle, fragmentée, de David Hockney et la liste serait longue des métamorphoses de cet objet du quotidien. Et c’est bien parce que la forme du dessin est native, aurorale, qu’elle autorise toutes ces autres chaises, zénithales, crépusculaires, nocturnes qui ne font qu’illustrer la courbure infinie du temps.

  Certes un acte est venu interrompre la libre portée de la puissance primitive. Mais les choses sont-elles aussi simples qu’il y paraît ? Non, les choses sont complexes, aériennes mais aussi racinaires, rhizomateuses, tressant de larges nappes de présence au-dessous de la ligne de flottaison de la conscience. Aucune puissance ne saurait trouver le lieu de son propre épuisement. Pas plus que la lumière ne s’arrête, la puissance ne peut connaître son étiage. Identique au rayonnement de l’Idée elle trace son chemin d’immuable évidence et jamais ne retombe. Si, nous les hommes, avons la plus grande peine à concevoir l’éternité, l’absolu, c’est en raison même de notre finitude, de notre pesante relativité. Certes la conscience semble être sécrétée par le corps, engendrée par la chimie cellulaire, perdue en fin de compte au terme de notre terrestre voyage.

  

   De ceci, de l’autonomie de la conscience par rapport à son roc biologique, nul ne peut rien dire au motif que notre connaissance est limitée et que nous ne pouvons faire l’expérience du monde que dans le cadre de notre finitude. Je ne sais pas si l’éternité existe, si l’âme peut voler de ses propres ailes, si Dieu est une fumée se dissipant au large des yeux. Ce que je crois c’est que les manifestations de l’Esprit dépassent de beaucoup les corps qui leur ont donné essor. L’Esprit de Léonard de Vinci, celui de Hegel ou bien de Nietzsche, de Rilke, de Hölderlin habitent le ciel des hommes bien après que leurs corps aient rejoint la poussière. Pourrait-on fossiliser à jamais la dimension de la dialectique, oublier les ‘Sonnets à Orphée’, faire l’impasse sur le ton aussi sublime qu’oraculaire du ‘Zarathoustra’, décréter la fin de ‘L’homme de Vitruve’ ? Non, assurément l’on voit bien que l’Esprit est vivant, j’entends ici un Esprit sécularisé bien éloigné des dogmes de quelque religion que ce soit.

    

   Je regarde ‘L’atelier blanc’ et j’y devine, en transparence, dissimulé dans l’épaisseur même du papier, la pluralité des signes qui, toujours, viennent à nous « sur des pattes de colombe » pour utiliser une fois encore la belle formulation nietzschéenne.

 

J’y devine la pulsation inapparente du Rien,

l’oscillation constante de l’Être,

la dimension pléthorique du Plein,

le souffle imperceptible du Néant,

le rythme inouï du Vide,

la symphonie du Tout qui,

loin d’être achevée,

est l’invite la plus immédiate

à réaliser qui l’on est

en son intime,

la chambre d’écho

de toutes les musiques du monde.

Oui, du MONDE !

 

 

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23 décembre 2020 3 23 /12 /décembre /2020 13:23
Sous la nuit du ciel

"Village dans la nuit qui vient"

Photographie : Patrick Geffroy Yorffeg

 

 

« Dans un village déserté et sous la voie lactée, les mains levées au ciel, tu prononçais des paroles anciennes. Offrande du dedans pour le dehors si froid... »

 

***

 

 

   Il ne suffit pas de regarder, il faut imaginer. Car le réel, loin de se montrer tel qu’il est, nous appelle à sortir du dedans pour gagner le dehors. Les collines alentour sont arasées, leur argile rouge broyée, leurs buissons carbonisés, leurs arbustes calcinés. Etrange peau de sanguine que traverse, parfois, l’éclair blanc d’un calcaire, l’étrave levée d’une souche, les contorsions d’une diluvienne racine. Et ces arbres près de la rivière, ces fiers peupliers, flammes jaunes jetées dans l’espace, qu’en reste-t-il sinon une mince torche, quelques cheveux épars, quelques feuilles ajourées ? Et la fuite d’eau du ruisseau dans la rigole de glaise et d’humus tend si bien à son étiage que, bientôt, il n’en demeurera qu’un lointain souvenir, un glougloutis, une chute cristalline dans une faille de terre. Et le bosquet aux claires frondaisons, ce balancement sous le vent, voyez donc, soudain, ce dénuement de clairière, cette ronde conduite par des enfants invisibles, cette marelle sans joueur, cette partie échec et mat.

   Rien ne demeure de ce que nous pensions être la matérialité du monde. Tout se brise entre nos mains arbustives et ce sont des moignons que nous tendons aux choses, des supplications si étiques qu’elles ne peuvent franchir la herse de nos dents, seulement tourner en rond dans la grotte de la bouche en produisant des petits bruits semblables aux couinements plaintifs du rat. Eh bien, oui, il nous faut être dépossédés de nous-mêmes, laisser notre nasse de peau quelque part à l’angle d’un talus, nous saisir de notre bâton de pèlerin et gagner le vaste sentier qui, en-deçà, au-delà de nous, nous ouvrira aux infinies richesses du monde.

   Pour corps on n’a plus que cette guenille inconnaissable, cette voile épidermique gonflant sous le vent de l’absurde, ces claquements ossuaires qui disent la géométrie de notre finitude. Pour esprit cette simple absence, cette dilution éthérée, cette fumée se dissolvant dans les mailles soufrées de l’air. Plus de concepts, plus de simagrées intellectuelles, plus de théorèmes mais la sensation pure, ses palmes doucement agitées dans le tube vide de notre anatomie. Pour âme (non la religieuse qui n’est qu’une hypostase de l’autre, la Grande Âme, le Principe Premier par lequel nous sommes présents au monde), pour âme donc, la vitre du Néant sur laquelle, à intervalles indéfinissables, se posera la buée d’un ancien Langage, avant même le Babélien, l’émission originelle, sans doute une simple production de voix, un cri, une onomatopée, un [AAA], un [OOO], étrangement modulés, à la fois voix humaine et glapissement animal, peut-être même surrection minérale, en tout cas quelque chose de primitif, d’originaire, de si archaïque que l’on penserait à l’initial mouvement d’une diatomée dans une eau native, noire, profonde.

   Voilà ce à quoi il fallait nous employer, à régresser suffisamment afin d’accueillir en notre nouveau bourgeonnement la possibilité d’une Nature si résolument élémentaire que nous pourrions nous confier à la Vérité du Paysage qui n’est que sa forme désincarnée, violemment ancestrale par laquelle se dira la valeur première des choses. Convoquer la pauvreté, solliciter la disette, rencontrer le sol de la pénurie, telles sont les voies au détour desquelles un dévoilement consentira à s’offrir. Qui sera si éloigné des habituels mensonges que nous en sentirons la poésie naïve, sans doute grossière, certainement attachée à l’ombilic d’où tout naît et se donne à voir en tant que fondation du paraître. Partir de l’homo sapiens en quelque sorte, puis passer par l’homo erectus, puis l’habilis pour terminer par l’africanus et puis le singe est là qui veille dans sa posture limbico-reptilienne.

   C’est à peine sorti du ventre de la Terre, ça en a les couleurs de caverne, les sombres lueurs de grottes, la sourde densité de l’humus en sa fondatrice position. Les herbes sont courtes, une ligne sombre, une ligne plus claire, elles ne portent nulle graine, elles sont à la limite des plantes, à la limite du minéral, on les penserait fougères arborescentes naines, tubes coraliens, hydres ou anémones des abysses. Oui, des abysses. Ici tout est de l’ordre de l’abyssal, de l’indescriptible masse en sa secrète genèse. Confusion magmatique, croûte pachydermique dissimulant en son sein la violence même du monde. Nuit primitive en attente de sa propre manifestation. Ça bouillonne, ça s’impatiente, ça s’inquiète mais cela ne bouge pas encore car la montée est intérieure, levain poussant la pâte, forces multiples, arborescentes mais contraintes, mais réduites à demeurer en leur état dormant, gisant.

   Et au centre, là, au point de convergence du regard, ces inventions cubistes, ces formes synthétiques, à peine ébauchées, tout juste sorties des limbes du génial Picasso, ce primitivisme tout droit venu des Masques Africains, de leur Magie Noire. Combien de figures ancestrales s’y dissimulent que nous ne voyons pas, intuitionnons seulement, en éprouvons  le ténébreux rituel, fiançailles de la Vie et de la Mort, union du Réel et du Mystère en leur indéchiffrable énigme. 

 

Sous la nuit du ciel

 

Picasso. Maisons sur la colline à Horta de Ebro

  

   A peine maisons, plutôt abris de boue expulsés de la matrice tellurique, peut-être gîtes troglodytiques avec leurs boyaux souterrains affiliés aux flammes de l’Enfer. Ce sont des tubercules non encore détachés du travail de parturition. On suppose les eaux amniotiques, les liquides placentaires, les mares d’hémoglobine parmi le travail de mise au monde de ce qui, bientôt, sera. Alors la naissance se donnera en tant que prolongement de cette aventure nuitamment commencée. Premières collines si semblables aux roches volcaniques criblées de trous, noires par endroits, rouge sombre en d’autres, on y entend encore le bouillonnement de la matière, la dilatation du basalte, le gonflement de la ponce, on y perçoit la circulation des gaz soufrés.

   Tout ceci est si ancien, si soudé à la première généalogie de la matière, on croirait à l’avant-présence du Monde, à la préparation de ses prémices depuis quelque antre secret d’alchimiste. Une autre bande plus haut, encore arrêtée dans des marges d’obscur. Décidément rien ne se donne d’emblée, tout se tient en réserve, tout se distrait de soi à seulement végéter, retarder sa croissance.

   Puis, pour clore ce tableau antédiluvien, l’écharpe bleu-nuit du ciel, ce bleu tellement saturé, cette teinte sublimée du fascinant lapis-lazuli, cette pierre flottant entre l’azur (le Ciel) et l’outremer (l’Océan), comme pour nous dire la relativité de notre position humaine interrogeant toujours les deux pôles dont notre regard est en quête, cet Infini qui toujours nous échappe. De quelle manière mieux poser l’interrogation de notre ici et maintenant qu’à nous confronter, en définitive, à cette couleur qui, peut-être, n’en est pas une, simplement l’appel du spatial, du cosmologique en tant qu’ils sont les seuls vis-à-vis avec lesquels, en définitive, nous puissions avoir commerce. Et cet œil étrange de la Lune qui ne semble posé là qu’à accroître la profondeur de notre incertitude.

 

« Offrande du dedans pour le dehors si froid »

 

   Sans doute nous reste-t-il ceci, à prononcer face au Ciel et à la Mer cette manière d’incantation magique ? Suffira-telle à faire se conjoindre le dedans  et le dehors ? Il fait si froid sous la nuit du ciel. Si froid !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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