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29 décembre 2021 3 29 /12 /décembre /2021 09:18
Survenue d’un Nouveau Monde

 

   Depuis longtemps, sans doute depuis la nuit des temps, des prophètes de malheur annonçaient la fin du monde, anticipant, avec de sombres imprécations dans la voix, les pires malédictions destinées au genre humain. Ces ombrageux aruspices promettaient la fin la plus tragique aux Existants, au simple motif que, dans leur désinvolture coutumière, ils avaient consciencieusement scié la branche sur laquelle ils étaient assis, sans bien se rendre compte du fait que tout acte délictueux comportait nécessairement sa part d’imprescriptible dette : une vie vouée aux affres du dénuement ; l’accomplissement d’un long chemin de croix ; la rédemption des péchés dans quelque anonyme sépulcre dont nul ne connaissait les règles quasi monastiques, y pénétrer consistait tout simplement à remettre son âme entre les doigts ardents du Diable.

   Cependant, comme toujours, la réalité était bien autre et nulle vision d’apocalypse n'habitait les yeux des Impétrants, lesquels prétendaient bâtir un Nouveau Monde dont ils espéraient qu’il échapperait aux prédictions de cette funeste eschatologie. Ce qu’il y avait de bien dans tout ceci, dans cette vision d’une Ere Nouvelle, c’était qu’il n’était nul besoin, pour les humains, d’en déterminer la forme : tout se levait de soi dans une belle et inhabituelle lumière aurorale. Tout surgissait de l’ancien, faisait peau neuve, tel le reptile après la métamorphose de l’exuvie. Les Nouveaux Venus s’inquiétaient-ils de cette brusque survenue d’un état inusité, s’étonnaient-ils de percevoir des paroles inouïes, étaient-ils troublés de découvrir des paysages surprenants ? Non, en vérité, il semblait bien que ce Nouveau Monde fût agrémenté de tous les prodiges possibles.

   Il est habituel au comportement humain de s’empresser d’accepter tout ce qui flatte leur ego, repoussant dans les marges, le gênant, l’indocile, l’inflexible. A première vue, selon la belle expression de Leibniz, “Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ”, cette belle devise ils eussent pu la faire leur sans nulle arrière-pensée, le Jour Nouveau se levait dans une gloire de lumière, les oiseaux chantaient et pullulaient dans les arbres, les jarres vernissées débordaient d’une généreuse ambroisie. Dès lors, l’on pouvait en toute confiance lever les yeux au ciel, se détacher des lourdeurs de la glaise, flotter en soi comme la feuille légère sur les ailes du zéphyr.

   Puisqu’un Nouveau Monde s’annonçait, on se devait de l’accueillir dans la joie et jeter aux orties tout ce qui eût pu en différer la venue, en atténuer l’éclat. Donc, un soir pareil aux autres, les Humains s’étaient-ils endormis sur leurs nattes de tissu, couchés en chien de fusil, en boule, étendus de tout leur long, pliés dans les nasses ouatées de leurs rêves et ces mêmes Humains s’étaient-ils réveillés, dans l’aube qui suivait, avec une drôle d’impression logée au sein même de leur corps. Ils se sentaient plus légers, musicalement accompagnés, des refrains de cristal tintaient tout contre le pavé de leurs têtes. Jamais, au grand jamais, ils n’avaient été saisis d’une si belle humeur, si bien que leurs abris se fussent effondrés sans qu’ils en tinssent rigueur, ni à leur constructeur, ni aux manigances d’un destin s’annonçant sous de vénéneux auspices. Non, la venue à soi du monde se faisait identique au dépliement d’écume d’une corolle et nul ne se souciait de l’heure qui viendrait, de la seconde qui s’effriterait dans l’immense sablier du temps. C’était plutôt la sensation de la goutte d’eau suspendue tout en haut d’une clepsydre, laquelle s’inquiétait de ne la faire chuter qu’au motif du contentement de ceux qui en observaient le lent et appliqué écoulement.

   Mais, afin que le Lecteur, la Lectrice ne s’impatientent de tout ce long préambule, qu’il nous soit permis, maintenant, de proposer quelques vues de ce Nouveau Monde en ses plus belles déclinaisons. Bien évidemment, les sceptiques, ceux dont le doute est chevillé à l’âme, les pessimistes, ceux que les fables n’intéressent nullement, ceux pour qui les mythes ne sont que des inventions d’esprits fatigués, ceux qui ressentent la poésie comme une simple bluette, ceux enfin qui jugent le Romantisme parfaitement anachronique, toux ceux-ci et quelques autres encore pourront se dispenser d’entrer plus avant dans cette manière d’aimable comptine pour enfants, ce Nouveau Monde ne sera pour eux, non seulement une gentille utopie, mais une invention imaginaire, un simple miroir aux alouettes. Mais laissons les sceptiques à leur scepticisme !

  

Nouveau Monde et Paris

 

  

   Oui, c’est peut-être à Paris que la métamorphose de l’Ancien Monde en Nouveau est la plus étonnante, la plus aboutie, comme si le microcosme de la Capitale reflétait à lui seul l’image de nouveaux espaces, disait l’échelle illimitée d’une nouvelle dimension du temps. Mais il nous faut maintenant visiter et nous laisser porter par le charme irrésistible de la nouveauté.

   La Place Saint-André des Arts est devenue Place des Peintres et des Sculpteurs. Pas une once de terrain qui ne soit recouverte d’une œuvre. Pas un seul platane qui n’arbore fièrement, dans ses larges ramures, dans la rigueur de son tronc, l’éclat d’une sculpture, le classicisme d’un bas-relief.  Pas une terrasse de café qui ne soit le prétexte à exhiber un dessin, une eau-forte, un lavis. Bien sûr, des Visiteurs Nouveaux déambulent au hasard des rues, puis confluent sur la Place. Chacun veut voir l’Art en sa plus effective réalité. Chacun veut emplir ses poumons de la brise légère d’une aquarelle, chacun veut sentir, tout contre sa peau, le velouté d’une huile, la généreuse rugosité d’un collage, humer l’odeur d’une encre, palper la consistance d’un pigment. C’est un peu comme si l’air lui-même était tissé de façon artistique, comme si l’on en sentait les souples arabesques, les pleins et les déliés, toute une typographie, une sémiologie parlant aux Visiteurs la belle langue des signes.

   Mais écartez-vous légèrement, regardez donc au-dessus de mon épaule. Oui, tout comme moi vous êtes émus de voir de si près « Le Printemps » de Giuseppe Arcimboldo, d’en détailler la belle chromatique, de sentir, venant à vous, le luxe inouï de ces fleurs, leur épanouissement, leur subtile présence. Vous sentez, mais réellement, en une manière d’incarnation, les effluves discrets de l’églantine, la douceur des pâquerettes, la note plus affirmée des marguerites, l’odeur un peu fade, antiquaire, des roses. Et cette courge à la belle teinte qui oscille de gomme-gute à mandarine, elle tient, pour vous, le langage de la plénitude, de la chair venue au terme de son éclosion. Oui, c’est vraiment un genre de « miracle » que l’art, ainsi figuré, descende soudain de sa cimaise, se mêle à la lumière du jour, rejoigne le clair souci des Passants, ouvre pour eux les portes qui, jusqu’ici celées, leur interdisaient d’avoir accès à ceci même qui est essentiel pour l’homme : connaître la Vérité en sa plus juste mesure. Jamais l’art ne triche. Toujours l’art se donne en tant que cet objet fabuleux qui vous offre le plus précieux de son être. Il suffit de s’y disposer soi-même, de se constituer selon la forme d’une amphore en attente du précieux liquide qui va s’y déposer et en illuminer les flancs de l’intérieur.

   Le geste de réception de l’art consiste en son accueil, le dépliement d’une sérénité, l’attente heureuse. Nul effort à fournir, l’Art ne demande nulle peine, seulement un regard attentif soutenu autant de temps que l’œuvre est présente et au-delà, lorsque, absente, elle nous convoque à la belle fête de la réminiscence. C’est toujours dans le germe de soi qu’il faut réactualiser l’émotion première, la prolonger peut-être selon les beaux motifs du concept, en porter au loin l’efflorescence aussi longtemps que dure le désir de s’accomplir selon la loi de son essence humaine, laquelle est de comprendre le monde jusqu’en ses plus infimes donations. Seule la compréhension de ce qui est, est à même de nous combler. Elle seule nous exonère d’une terrible cécité, laquelle ne peut, selon sa nature, que nous conduire à l’abîme.

   Mais, ici, il faut avoir de plus légères pensées. Mais ici, il faut voir et encore voir, inonder son regard de la plus bienfaisante des pluies. Nulle rivière de larmes, cependant, nul sanglot retenu au profond de l’isthme de la gorge. Au contraire, le ruissellement d’une pluie bénéfique, le versement d’une eau lustrale qui nous portera au-devant de nous, au seuil de cette reconnaissance d’une altérité qui assure notre complétude et nous dispose à l’effectif rayonnement de qui-nous-sommes en propre.  Des nomades en quête d’un lieu où faire s’abreuver leur troupeau, d’une halte où trouver repos et arrimer son destin à la courbe de la dune, au bourgeonnent vert de l’oasis, loin là-bas, au titre de la distance, mais près au motif de la calme certitude qui enveloppe le simple et obstiné marcheur du Désert lorsque, parvenu au bivouac, toute douleur s’allège et devient gratitude, remerciement.

   L’art, donc, était là en sa sublime ouverture. Aussi bien le « Portrait de Nicolaus Kratzer », peint par Hans Holbein, dit « Le Jeune », du temps de la Renaissance nordique. Cette tempera sur bois de chêne est si généreuse dans ses teintes de beige et de terre de Sienne, si exactement belle que chacun, ici présent, penserait pouvoir saisir au creux de ses mains les instruments de cet homme-orchestre, de ce mathématicien, astronome et horloger bavarois, saisir donc ce compas, cette « horloge du berger », ce cadran solaire polyédrique sur lequel le savant exerce son art. Mais aussi des estampes japonaises telle « La Chasse aux insectes » de Suzuki Harunobu de la période Edo. Sublime tableau si finement livré avec ses rehauts de nacre broyée et de poudre d’or, le tout se diffusant dans un rayonnement subtil, comme si c’était l’estampe elle-même d’où émanait cette lumière parfaitement spirituelle, arachnéenne.

   Tout se laissait admirer avec naturel et rien n’eût étonné les Nouveaux Venus si certains d’entre eux s’étaient retrouvés sous la figure d’une peinture impressionniste ou bien d’inspiration nabi, tellement les œuvres instillaient dans l’esprit des hommes de soudaines efflorescences. Si bien que, dans la lumière déclinante, un homme venu sans doute du Grand Nord, là où la taille dépasse la moyenne, apparaissait telle cette infinie figuration masculine, longiligne, taillée dans le bronze, inoubliable effigie de l’Art Etrusque, nommée « Ombre du soir ». Ce qui était beau au-delà de toute parole, cet écoulement du symbolique et de l’imaginaire dans le réel, dont chacun tirait sa plus noble quintessence. Parfois, s’amusant à faire le tour de la Place des Peintres et des Sculpteurs, un petit char monté sur des roues de métal, avec à son bord deux oiseaux aux becs recourbés, tout droit venus de la Civilisation Villanovienne, projetaient en direction du futur ce que pourraient être les déplacements des Urbains dans les temps à venir. Nul ne quittait jamais cette place sans émotion. Nul ne la quittait sans porter en soi, au plus secret de son être, quelque projet de création artistique qui, peut-être, trouverait le lieu de sa réalisation au fond d’un atelier nimbé de la douce lumière d’un clair-obscur.

   Le visage de l’ancienne Lutèce se donnait aussi selon de nouvelles perspectives et la Place René Char avait été rebaptisée Place des Poètes. Ici, quiconque versifiait ou poétisait en prose, trouvait l’endroit rêvé de son élection. Le Lecteur attentif aura bien évidemment deviné que ce lieu situé dans le quartier Saint-Thomas-d'Aquin, accueillait, aussi bien sur les rotondes en ardoise des immeubles haussmanniens, que sur les bannes colorées des terrasses de café et le sombre bitume des rues, l’un des plus beaux extraits de l’anthologie classique, odes et ballades, sonnets et autres rondeaux. Il n’était pas rare qu’à l’écoute du poème « Enfance » de Guillaume Apollinaire (nul ne savait d’où venait la voix), plus d’un, ému aux larmes, se retrouvât soudain sur les rivages de ses jeunes années, songeant au milieu « des cyprès », oubliant tout de sa vie actuelle, Oubliant aussi bien les joies que les peines pour ne retenir que la douceur de l’âge ancien, ce merveilleux présent qui n’aurait nul retour :

 

« Au jardin des cyprès je filais en rêvant,

Suivant longtemps des yeux les flocons que le vent

Prenait à ma quenouille, ou bien par les allées

Jusqu'au bassin mourant que pleurent les saulaies… »

 

   Un soir d’été vit un Jeune Homme hissé tout en haut d’un balcon, déclamant dans une manière de fougue curieusement retenue dans son corps d’éphèbe, les vers d’Arthur Rimbaud tout droit venus de son poème « Sensation ». Etrangement, il avait, trait pour trait, la physionomie blême, triste, le regard flou comme retourné vers l’intérieur et faisait songer à la photographie du Poète à dix-sept ans, prise par Étienne Carjat. Tout comme lui, il arborait une chevelure désordonnée, une veste de toile grise, une chemise à boutons de tissu que venait fermer la moire d’un nœud papillon. Sa voix était voilée comme si elle était venue des confins du monde, peut-être du côté de Chypre ou d’Eden, ou bien d’au-delà du visible, depuis les lourdes portes de Harar, là où brille le mirage des peaux, du café, là où apparaissent les miroitements de l’ivoire, les éblouissements de l’or qui ne sont jamais que l’envers de la poésie, cette prose soudain si sombre qu’elle s’engloutit dans la nuit de l’incompréhension et du silence.

   Quoi qu’il en fût de la perception du natif de Charleville, ce qui était patent, c’est que les Amateurs de poésie étaient aux anges, quelque part entre « Une saison en enfer », « Les Illuminations » ou bien sur les traces erratiques de « L'Homme aux semelles de vent », eux aussi ils étaient partis pour un intangible royaume, ils planaient infiniment bien au-dessus de leur contingente figure, ils traversaient les espaces sidéraux, ils frôlaient des comètes de feu, ils tutoyaient les rugissements de la lave et il s’en fût fallu de peu, qu’au sommet de leur vertige, ils n’eussent la tentation d’Empédocle, se jeter corps et âme dans la gueule incandescente de bombes ignées afin d’y rejoindre cet Absolu dont ils rêvaient sans bien en saisir la foudroyante nature. On ne saute dans l’abîme qu’à en méconnaître la profondeur.

   Les mots du Poète, ils les buvaient, les syllabes ils les manduquaient, les voyelles « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu » entraient par leurs pores et bruissaient longuement, telles des « mouches éclatantes » qui butinaient la matière effervescente de leur imaginaire. Leurs « naissances latentes » trouvaient le lieu et la forme de leur effectuation et plus rien ne demeurait du réel en sa compacité, sa douleur patente, son obstination à demeurer ici tel l’infranchissable obstacle qui ôtait toute idée même de liberté. Mais écoutons avec eux la marche attentive et décisive du Poète, celle au gré de laquelle il vient à lui et gagne son essence poétique, bien loin de la chute qui se dessine à l’horizon, cumulus ténébreux qui effacent tout et reprennent tout en leur sein :

 

« Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :

Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

 

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :

Mais l'amour infini me montera dans l'âme,

Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la nature, heureux comme avec une femme. »

En ces temps de noble surprise, le champ de la nouveauté s’étendait selon tous les horizons et il semblait ne demeurer du passé que quelques haillons suspendus à l’oublieuse mémoire des hommes. C’est bien l’un des traits du changement que de fossiliser tout ce qui n’est lui, de plonger hier dans une brume et faire de demain un songe flou encore inaccessible mais vers où l’on tend irrésistiblement au motif que la mode qui vient dépasse toujours la mode antécédente. Ainsi, marchant au hasard des avenues, des rues et des places de Paris, pouvait-on découvrir, tels des enfants ravis par leurs cadeaux de Noël, un visage inconnu dont, bientôt, l’on ferait son ordinaire pour, un jour prochain, n’y plus prêter attention. Mais poursuivons notre périple, il est bordé d’or et semé de vertes émeraudes. Nous arrivons maintenant en vue de la Place Maurice Barrès rajeunie en Place des Ecrivains. Bien évidemment, il serait bien trop long d’énumérer la kyrielle des Diderot, des Montaigne, des Chateaubriand, des Ronsard, mais qu’il nous soit seulement permis d’évoquer ce beau texte dédié à la mémoire d’Etienne Pivert de Senancour, extrait tiré de son roman « Oberman », LETTRE II :

 

   « J’étais sous les pins du Jorat : la soirée était belle, les bois silencieux, l’air calme, le couchant vaporeux, mais sans nuages. Tout paraissait fixe, éclairé, immobile ; et dans un moment où je levai les yeux après les avoir tenus longtemps arrêtés sur la mousse qui me portait, j’eus une illusion imposante que mon état de rêverie prolongea. La pente rapide qui s’étendait jusqu’au lac se trouvait cachée pour moi sur le tertre où j’étais assis ; et la surface du lac très-inclinée semblait élever dans les airs sa rive opposée. Des vapeurs voilaient en partie les Alpes de Savoie confondues avec elles et revêtues des mêmes teintes. La lumière du couchant et le vague de l’air dans les profondeurs du Valais élevèrent ces montagnes et les séparèrent de la terre, en rendant leurs extrémités indiscernables ; et leur colosse sans forme, sans couleur, sombre et neigeux, éclairé et comme invisible, ne me parut qu’un amas de nuées orageuses suspendues dans l’espace : il n’était plus d’autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l’immensité.

   Ce moment-là fut digne de la première journée d’une vie nouvelle : j’en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main : les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient l’éloigner ; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j’ai mieux senti.

   Près de Nyon j’ai vu le mont Blanc assez à découvert, et depuis ses bases apparentes ; mais l’heure n’était point favorable, il était mal éclairé. »

 

   Adossée à l’une des colonnes corinthiennes  de L'église Notre-Dame-de-l'Assomption (on avait un peu de mal à en cerner la nouvelle forme, des grappes de raisin recouvraient les canelures de pierre), une Jeune Femme vêtue d’un ample péplos aux plis pareils à ceux d’une pierre antique ayant pris forme sous le ciseau d’un sculpteur, lisait avec attention (de belles inflexions dans la voix suivaient le rythme du texte, le rendaient vivant, presque palpable), les phrases teintées d’un beau lyrisme qui font la charme d’Oberman. Attirés par cette voix aussi mélodieuse que sensuelle dans ses sinuosités, quelques Personnes nouvellement venues convergeaient en direction de ce murmure littéraire lequel, mesuré à sa juste valeur, se donnait sous la forme d’une réelle incantation. Telles de légères abeilles, les mots de Senancour glissaient sur le lisse de la peau, y semant le trouble délicieux d’un pollen. Nul ne se fût décidé à partir avant que le point final n’eût été posé. C’était vraiment nouveau sous le ciel gris de Paris, cette ferveur des Quidams à se rassembler là où fleurissait l’émotion, là où la sensibilité brasillait avec discrétion à même le massif de la chair.

   Ceux, celles à qui était destinée la lecture percevaient-ils les messages codés qui y figuraient ? Ou bien, captivés par le son de la voix, n’étaient-ils ouverts qu’à l’esthétique du texte, à ses harmoniques soyeux, à ses subtils poudroiements ? Nul n’aurait pu dire à ce sujet, si ce n’est évaluer du dehors l’apparente fascination qui intimait l’ordre, immédiatement consenti, de demeurer en soi, là au pli le plus intime de la sensation. Nul ne bougeait. Nul cil ne battait. Nulle impatience n’activait quelque acte que ce fût. Ce qui était vraiment beau à voir, cette adhésion totale au geste du lire, cette écoute sérieuse, réfléchie, cette soudaine disponibilité à faire se lever en soi l’essence même du langage, à en faire déployer les élytres là même où le cœur battait et trouvait le lieu de sa pulsation.

   Sans doute fallait-il penser que ce texte n’avait nullement été choisi au hasard par la Lectrice et cette impression devenait d’autant plus vive lorsqu’on focalisait son attention sur les passages mis en relief par une habile diction. « Létat de rêverie » évoqué par le narrateur, n’était-il une invitation au songe qui, depuis bien longtemps avait déserté les têtes ? Et ces montagnes qui s’élèvent et se séparent de la terre, ceci ne voulait-il indiquer la nécessaire hauteur dont chacun devait se doter afin de ne nullement demeurer dans les lourdes contingences terrestres ? Quant à la belle énonciation posant comme seule alternative le fait qu’il « n’était plus d’autre terre que celle qui me soutenait sur le vide, seul, dans l’immensité », comment ne pas y entendre la totale solitude de la condition humaine toujours confrontée aux limites de sa propre finitude ? Comment ne pas y repérer le dard de la vacuité qui troue toujours la toile du réel, y ouvre de continuels abîmes ? Comment, enfin, ne pas y saisir que toute joie profonde, que toute découverte de Soi en son abyssale profondeur ne peut jamais résulter que d’un face à face du Soi avec sa propre dimension ? L’autre est toujours de surcroît qui, certes nous tend la main, nous réconforte mais au plus fort de la tempête nous sommes embarqués sur notre esquif solitaire que viennent battre les flots mauvais. Mais nous ne noircirons davantage le tableau, ce qui se passe est si admirable qu’il convient sans doute de rester au silence et de méditer longuement en soi les faveurs qui se donnent sans répit, sans compter.

 

Oui la Vie Nouvelle est une bien belle chose !

  

   Partout, dans les rues de la Capitale, se manifestait une curiosité, mais une curiosité saine qui touchait à la nature même de ce que nous rencontrons chaque jour comme la part de réalité qui nous est allouée, dont nous devons, à force d’opiniâtreté, déflorer le sens. Un lieu parmi tous brillait de son habituel éclat, mais rehaussé par le prestige de la modification. La Butte Montmartre, ce genre de Mont Olympe pour les Parisiens, semblait tenir en sa récente manifestation tout ce que promet habituellement de félicité une Mythologie digne de ce nom. Sans doute son nouveau nom n’était-il sans causer quelque étonnement. Ouránios Lófos (Ουράνιος Λόφος qui se traduit par « Colline Céleste »), tel était le récent toponyme qui désignait la Butte, les habitants de cette dernière ayant quelque mal à se définir tel les « Ouraniolofiens », mais il est maintenant grand temps d’aller voir de plus près ce qui, ici, se donne en tant que Nouvelle Réalité.

   Ce qui était tout à fait digne de regard, c’était la Nouvelle Configuration des lieux. En une certaine manière tout était semblable à soi mais dans la différence. Nous voulons signifier par-là que les rues étaient toujours les rues, les places étaient toujours les places mais c’était la notion de temps qui avait trouvé l’espace de sa métamorphose. Déambulant au hasard des sites  d’Ouránios Lófos, on apercevait bien des fragments de l’ancienne Butte, mais plongés dans une perspective historique qui ramenait en droite ligne à la splendeur de la Grèce Antique et il n’eût guère été étrange de surprendre, sur les agoras disséminées ici et là, une foule muette  attentive aux dires de quelque orateur Attique : Antiphon enflammant l’agora, Andocide faisant le récit de sa propre vie, l’éloquent Démosthène haranguant la masse des Curieux, leur exposant ses convictions politiques ou bien encore Isocrate tricotant quelque habile philosophème. Si la plupart des endroits avaient gardé leur aspect initial, seulement quelque détail architectural en changeant la façade (ici une frise florale, là un tympan richement armorié, plus haut le surgissement d’un somptueux triglyphe, le surplomb d’une corniche, le fût crénelé d’une colonne), c’est bien la partie la plus élevée de la Butte qui avait subi les transformations les plus visibles.

   En lieu et place du Sacré Cœur, de son étrange architecture byzantine, se dressait un édifice faisant penser au Temple de la Concorde d’Agrigente. Ses hautes colonnes étaient d’un blanc éblouissant, tympan, métope et triglyphes colorés d’un rouge ponceau, d’un bleu de France, teintes si douces qui se confondaient presque avec le gris du ciel de Paris. Ce magnifique Temple fascinait tellement les Ouraniolofiens que ceux-ci, en longues processions, venaient de tous les azimuts montmartrois, de la Place du Tertre, des Vignes du Clos Montmartre, du Moulin de la Galette et le Cabaret du Lapin Agile n’était nullement en reste. Tous étaient vêtus à l’antique, les femmes enveloppées dans de larges péplos de couleur safran, les hommes arborant des chitons blancs décorés de frises architecturales. Tous étaient chaussés de sandales de cuir à lacet qui conféraient à leur marche une allure à la fois souple et altière.

   Tout ce peuple joyeux convergeait en direction du Temple de la Concorde en de longues grappes qui, dans les rayons dorés du soleil, faisaient penser aux fruits mordorés de la vigne. Le but de la déambulation était l’ample parvis qui se développait sur l’ancien site de la Basilique, il figurait, en quelque manière, un proscenium sur lequel devaient se dérouler, pour le plus grand bonheur de tous, les « Anthestéries », fêtes de la fin de l’hiver dont on souhaitait qu’il s’achevât, l’hiver, sur une sorte de feu d’artifice et qu’il conduisît à une ivresse bien méritée. Là, sur la corolle de pierre blanche, allait avoir lieu, dans le plus festif des caractères, « l'ouverture des jarres », laquelle ouverture, habituellement, se déroulait près du Sanctuaire de Dionysos (mais les Ouraniolofiens n’étaient guère regardants et les détails importaient moins que l’extase qui succédait à ce rite païen).

    Les jarres couronnées de fleurs, emplies à ras bord du capiteux Vin Nouveau, allumaient des étincelles dans les yeux des fêtards et quiconque eût admiré la scène de l’extérieur, se fût toujours présenté trop tard. Des agapes, sur le parvis taché de vin, il ne demeurait guère que ces témoins d’une large exultation collective. Mais le culte de Dionysos n’était nullement le seul à être porté au pinacle. Ainsi pouvait-on voir indifféremment, selon les saisons, les jours et les heures, des manifestations dédiées à Zeus, à Héra, à Athéna, à Apollon, à Aphrodite, à Hestia, toutes ces divinités envahissant de leurs singuliers attributs le Nouvel Espace qui leur revenait de droit. Ainsi se mêlaient, en un joyeux tohu-bohu, sceptre et foudre, grenade et paon, chouette et olivier, arc et lyre, colombe et rose, feu et corne d’abondance. Si les Résidents du lieu avaient presque perdu la totalité de la mémoire des jours anciens, cependant, parfois, au milieu de leur étonnant pandémonium, surgissait le souvenir d’une fête religieuse dans la grande Basilique blanche, l’image d’un baptême ou bien d’un mariage, mais ce qui était évident c’est qu’ils n’auraient nullement troqué leurs Jours Nouveaux pour les Anciens. Cette ombre portée de l’Antique sur leur soi-disant modernité, ils l’avaient accueillie au sein même de leur communauté et l’avaient métamorphosée en une nappe de lumière permanente aussi douce qu’un miel. C’est ainsi que se déroulait la Vie Nouvelle, avec ses volutes de joie, ses flonflons enrubannés qui flottaient haut au-dessus de la Capitale. On eût pensé à de facétieux ballons dirigeables dont le Pilote, pris d’amour, aurait laissé voguer son aéronef au gré de ses caprices et des voltes primesautières de sa volubile humeur.

   Mais la nouveauté ne s’arrêtait nullement là et il nous faut poursuivre notre voyage en direction de quelque surprise dont on pourrait penser, à juste titre, qu’elle ne résulte que de l’invention d’un monde surréel, hors de portée des yeux, éloigné de tout geste de préhension. Or ne regarde avec justesse, on ne saisit avec bonheur, que Celui, Celle qui s’y disposent selon la voie de leur souple volonté, peut-être à la force latente et insoupçonnée de leur désir. Alors comment pourrions-nous omettre de parler de ces Edéniques Arcadies (en lieu et place des habituels espaces verts de Paris : Buttes Chaumont, Parc Monceau, Bois de Boulogne, Jardin des Tuileries, Jardin des Plantes, Jardin du Luxembourg, Bois de Vincennes - Un seul exemple suffira à fixer les idées, le superbe Jardin des Tuileries se nommait « EPIGEIOS PARADEISOS », ΕΠΙΓΕΙΟΣ ΠΑΡΑΔΕΙΣΟΣ, qui signifie, comme chacun sait « Paradis sur Terre »). Mais refermons ici la parenthèse. Tous ces jardins, qu’à peine l’imaginaire pouvait concevoir, étaient reliés entre eux par un réseau de « Chemins Verts » que les Nouveaux Citadins fréquentaient assidument au motif que la vie y était sereine, que la chlorophylle s’y étalait en larges nappes, que les abeilles y butinaient les immenses grappes de fleurs qui partout s’y épanouissaient. Tantôt les chemins s’élevaient au plus haut du ciel, semés des touffes mauves des glycines, tantôt c’était la vive couleur d’héliotrope des fleurs des bougainvilliers qui exultait.

   Parfois les chemins descendaient selon une pente vertigineuse, conviant leurs Passagers à une visite des anciennes carrières ayant servi à la construction de la Capitale. Des corolles de marbre s’y révélaient, des champs de blanche calcite lançaient les rayons brillants de leur cristallisation dans tous les azimuts. C’était, ici, le lieu des floraisons minérales que chacun admirait à la hauteur de leur étonnante pluralité. D’autres fois les sentiers se réunissaient en étoiles, s’enlaçaient à la façon de rubans de Moebius, se lançaient dans l’espace sur des passerelles vertigineuses, se démultipliaient en volées d’escaliers, enjambaient des boulevards depuis l’arche de leurs très hauts viaducs, d’autres fois flottaient au-dessus d’un canal, d’un port, au-dessus des toits gris des immeubles de Paris. Le Lecteur, la Lectrice auront compris combien cette Nouvelle Architectonique de la ville constituait, pour l’âme, un baume souverain.

   Mais, avant d’entreprendre ce périple, il nous faut observer combien ces Temps Nouveaux ont changé les mœurs des Humains aussi bien que des Animaux. Sur une petite butte de terre, de jeunes enfants, grimpés sur le dos de tigres et de jaguars noirs, jouent au bilboquet, la boule de bois, parfois, s’égaillant au milieu de la foule de macaques à queue de lion qui se font une joie d’aller la dissimuler à l’ombre de quelque bosquet. Un jeune caracal (ce félin-chat aux oreilles pointues à la diable), grimpé au sommet d’un rocher prend la pose devant le chevalet d’un Peintre, ne distrayant parfois son attention que pour émettre un rapide bâillement. Des panthères nébuleuses et des neiges glissent en criant de plaisir sur de longs et joyeux toboggans. Le ciel est bleu d’azur avec des trouées de blanc où se montrent de doux séraphins. De hautes falaises de calcaire d’une neige éblouissante sont couronnées de sapins aux larges ramures. Des nuées d’oiseaux colorés s’y posent en babillant tels de jeunes bambins. Un couple de Nouveaux Venus, rats des nuages perchés sur leurs épaules, devisent joyeusement avec un vieil Ermite vêtu d’une houppelande pourpre, les fils de sa barbe traversés d’une nuée de papillons.

   Tout, ici, se donne dans le naturel, dans l’immédiate simplicité. Rien ne demeure hors de soi. Tout conflue en tout et nulle différence n’isole plus ici tel homme, là tel autre qui lui serait hostile. A l’évidence, ce que le Peuple des Nouveaux a appris, la tolérance, le respect de l’autre en sa singularité, sa propre modestie à proposer plutôt que cette morgue hautaine qui, dans l’Ancienne Vie, était la seule et unique monnaie d’échange. C’est comme une Nouvelle Morale qui sortirait des tapis de fleurs, animerait le cœur des marguerites, comme une Nouvelle Harmonie qui ferait du loup le compagnon inséparable du mouton, du mangabey couronné avec sa touffe de poils de couleur rouille au sommet de la tête, avec ses oreilles bleues, sa frimousse fripée, ses yeux noisette, le double inséparable du merveilleux caméléon. Chacun, ici, serait le frère, l’ami de cette Belle Grande Fille à l’éclatante beauté, la modestie animale se reflétant dans l’exception humaine enfin mise à portée, enfin perçue tel un atteignable.

Des bouquets d’arbres à la toison vert bouteille arborent, dans la nuit de leurs feuilles, de somptueux fruits, à n’en pas douter des pommes d’or des Hespérides, ces pommes offertes par Gaïa la Terre, à Héra, afin de célébrer son mariage avec Zeus en personne. Oui, cet ancien Jardin des Plantes est fécondé par la riche Mythologie, on en sent l’empreinte mystérieuse à chacun de ses pas, à chacun de ses souffles. C’est ceci, être porté au Sacré, se glisser dans la peau céleste des Dieux et des Déesses, se vêtir de leur haute stature, insuffler dans son âme humaine, simplement humaine, ce nuptial zéphyr qui, d’emblée, relie à ce qui est Beau, à ce qui est Bien, à ce qui est Vrai. Demeurer sur Terre, c’est bien là le lot humain pour de simples raisons de pesanteur. Strictement physiques, la Terre nous attire tel l’un des siens. Strictement psychologiques, nous ne nous estimons nullement capables de dépasser notre frontière de peau, de transcender le réel, de nous immiscer dans quelque haute venue à nous d’Idées Sublimes, de plurielles Substances, de libres Esprits qui nous diront notre possible naissance à la fête plénière de l’exister. Non, ceci n’est nullement le songe flou d’une mystique. Non ceci n’est nullement un coupable égarement de l’imaginaire. Tous, nous portons en nous cette fleur qui ne demande qu’à éclore, à essaimer dans le luxe de l’air les spores d’une félicité. Ainsi aurait-on pu décliner à l’envi l’étonnante rencontre du cercopithèque de l’Hoest avec le chat angora domestique, contempler le surprenant commerce des Hommes en cols blancs avec l’orang-outang de Bornéo, se laisser surprendre par tous ces rapprochements qui étaient la vivante traduction de l’arc-en-ciel des affinités, des genres et des espèces diverses qui peuplent la terre.

   Mais maintenant, il s’agit de franchir un grand pas en avant, de découvrir ensemble combien cette fin d’un monde était tout à la fois tissée des plus belles surprises, ouvragée des plus beaux projets dont l’imaginaire humain eût bien été en peine de dresser le tout début d’un inventaire. Là où les choses prenaient une singulière ampleur, nous n’allons guère tarder à en découvrir les mystérieux arcanes. Mais, tout d’abord, ayez présente à l’esprit la majestueuse Cathédrale Notre-Dame de Paris avec sa large esplanade qui s’ouvre devant l’édifice. Représentez-vous ses deux tours carrées puissantes comme des rocs lancés en plein ciel, ayez en vous, en pleine présence, les trois portails du soubassement, faites venir, tout contre l’étrave de vos yeux, l’immense rosace portant la statue de la Vierge à l’Enfant, entourée de ses belles fenêtres géminées. Puis, soudain, à la façon d’une trombe d’orage, de la survenue d’un cataclysme, que vos yeux s’emplissent de l’embrasement de la flèche lors de l’incendie survenu en avril 2019. Vous assistez, avec stupéfaction, à son écroulement, à la chute des toitures de la nef qui entraîne la chute de la croisée du transept. Vous êtes sidérés comme le sont tous les amateurs d’art religieux, tous les connaisseurs d’architecture, tous les gens, croyants ou bien athées, il n’y a nulle différence devant l’atteinte mortelle d’un immémorial patrimoine. Puis, grâce à un saut dans le temps, retrouvez Notre-Dame totalement rénovée, sa belle flèche neuve trouant de nouveau le ciel gris de Paris. Voilà, vous y êtes entièrement, mais pour autant, vous n’êtes nullement au bout de vos peines, loin s’en faut !

   Avril 2025. Les travaux ont été terminés à temps. Sur le parvis se tient la foule des Notables que la foule entoure, située derrière des barrières. C’est le jour tant attendu de l’inauguration. Le parvis est constellé des robes pourpres des Hauts Magistrats, les Dignitaires de l’Eglise ont revêtu leurs vêtures d’apparat, les Corps Constitués s’échelonnent en grappes compactes. Chacun veut voir le spectacle en son entier, personne ne veut se distraire du moindre détail. Les yeux sont fixés, attentifs. A 18 heures 20, en souvenir de l’incendie meurtrier, au moment où le Président de la République, assisté de l’Archevêque de Paris, s’apprête à couper le ruban tricolore, doublé d’insignes religieux éminents, un grand bruit se fait entendre. Aussitôt les yeux des Curieux se portent sur Notre-Dame : l’incroyable, l’inimaginable se produit, la flèche que des armées de Compagnons du Devoir ont mis des années à édifier, la flèche qui porte tous les vœux des gouvernants, des ecclésiastiques, des passionnés d’Histoire et de Patrimoine, la flèche s’écroule sur elle-même à la manière d’un château de cartes, entraînant avec elle la presque totalité du bâti. Les lourdes pierres de la façade volent en éclat, rejointes par les arcs-boutants, les débris de la rosace, les éclats colorés des vitraux. Je vous fais grâce de tous les détails qui suivent cette Nouvelle Tragédie. Nombreux sont les inconsolables, les affligés, les désespérés. Mais inutile d’insister sur ce lourd pathos, il ne nous apportera guère qu’une ineffaçable mélancolie.

   Avril 2026 - Notre-Dame n’existe plus que dans le souvenir, dans les cœurs. Une armée mondiale d’Experts de tous ordres a décrété la fin de l’édifice religieux. Sur le plan de la réhabilitation de l’ancien monument, rien d’autre n’est possible que de procéder à son entière démolition. Durant une année entière, bulldozers, scrapers, excavatrices et autres grues travaillent sans arrêt. A l’issue du chantier, ne demeure qu’un trou béant, un large cratère qui fait penser à celui laissé vacant par la destruction des Halles en 1972-1973. Bien évidemment un Concours International d’Architecture est lancé simultanément afin que ne demeure visible cette immense cicatrice laissée dans le sol, en même temps que dans la psyché des Hommes et des Femmes de ce temps. A l’issue du Concours et bien que les Sommités Mondiales aient planché sur le projet, rien ne sort des plans que du conventionnel, des plats réchauffés : de hautes cathédrales néo-gothiques, des édifices étranges surmontée de bulbes colorés, pourvus de tours semblables à celles des minarets, de hautes élévations qui font penser au débridement architectural d’un Gaudi édifiant le monde imaginaire de la Sagrada Familia avec ses gargouilles en forme de bestiaire, escargots, grenouilles, salamandres, lézards, caméléons, enfin tout un musée surréaliste dont la rhétorique paraît inépuisable. Donc, au grand dam de ces peigneurs de comètes éteintes, seule demeurait la cendre poussiéreuse du passé, on lança un Nouveau Concours destiné aux enfants âgés de huit à treize ans dont on supputait que l’imagination ferait merveille alors que la tête des ci-devant Constructeurs n’avait accouché que de bien tristes projets. Comme l’on peut s’en douter, nombreuses furent les propositions des Jeunes Impétrants et le choix se fût révélé délicat, si au milieu de tout ce fatras de signes embrouillés, un plan ne s’était nettement détaché de la masse.

   Bientôt les savants experts furent unanimes à désigner le projet d’un enfant de dix ans, nommé Thávma (Θαύμα), nom qui, traduit du grec, signifie « Prodige ». Oui, Thávma était l’un de ces rares enfants qui essaimaient la planète, une manière d’enfant-fée si l’on peut s’exprimer ainsi, une fleur précocement ouverte d’où surgissait, à foison, le pollen luxuriant du génie. A son âge si près de sa propre origine, le Jeune Prodige avait lu la plupart des Grands Traités Philosophiques et les autres disciplines n’en étaient pour autant nullement négligées. Pour lui l’astronomie, la chimie, la physique, les mathématiques n’avaient plus guère de secret et il ne se passait de jours qu’il ne fit quelque découverte majeure. Ses interprétations, au piano, des oeuvres musicales classiques se donnaient dans la joie et les moins mélomanes des humains eussent été totalement conquis d’entendre une si sublime maîtrise des notes et des rythmes. Oui, je sais combien vous serez étonnés de découvrir cette Jeune Vie, un genre de mirage flottant au-dessus des dunes du Désert ! Parfois est-il urgent, parmi toutes les apories distillées par notre civilisation technique, de se laisser emporter par de tels surgissements, ils donnent à quelques uns le privilège de relever le socle de la condition humaine dont le marbre est singulièrement lézardé.

   Maintenant, sans délai, venons-en à l’exposé de la sublime nouveauté architecturale mise à jour par le très inventif Thávma. Donc il y avait, en lieu et place de l’ancien parvis, un immense trou dont il fallait combler l’insupportable vide. C’est ainsi, l’homme supporte le plein mais guère son contraire. Si, à partir d’ici, votre imaginaire peut suffisamment se déployer, alors vous allez vivre l’un des moments les plus intenses de votre existence. Pouvez-vous installer, au centre de votre psyché, une forme en tout point semblable à un obélisque ? Dans l’affirmative, nul doute qu’il s’agisse d’un facsimilé de l’Obélisque de la Concorde, ce pur chef-d’œuvre taillé dans un bloc de syénite, cette roche rose cousine des granits, dans laquelle sont gravés les merveilleux hiéroglyphes dont ceux, admirables, de Ramsès II faisant une offrande au dieu Amon-Rê. Mais ce qui devient aussitôt indispensable, vous détacher de cette image de pierre qui, malgré la finesse de l’ouvrage, lui donne encore trop de pesanteur. C’est en direction de la légèreté qu’il nous faut aller, en direction de la transparence, en direction de la diaphanéité. Car notre Constructeur de génie, en plus de posséder d’une manière innée, en soi, les clés de l’architectonique, est doué d’une conscience éveillée à la beauté de toute esthétique pourvu qu’elle soit conduite avec toute la finesse requise. Imaginez donc un Obélisque taillé dans le plus pur cristal, seulement parcouru de quelques lignes d’acier qui en nervurent la forme. La base de l’Obélisque repose tout au fond de la cavité laissée vacante par la disparition de Notre-Dame. Les premiers travaux dirigés par Thávma ont consisté à draguer le lit de la Seine, à disposer sur son fond des strates successives de pierres de granit et de treillages d’acier finement torsadés, de manière à ce que la structure dispose d’appuis suffisamment stables. Donc la base de l’édifice est entourée de larges plaines d’eau, une eau filtrée à la clarté étonnante. Y évoluent, en toute tranquillité, dauphins et autres cachalots ainsi que des poissons de toutes les sortes, si bien que les Visiteurs, lorsqu’ils gagnent le sous-sol de l’Obélisque de verre, peuvent s’installer tout à leur aise afin de voir les évolutions gracieuses et légères de cette belle faune fluviale.

   L’Obélisque (To vélos - Το βέλος -La Flèche) est incliné à quarante-cinq degrés, si bien que sa flèche se lance à l’assaut du ciel et que son extrémité, le plus souvent, se perd dans le ciel laiteux de Paris. Les nervures d’acier dont il a déjà été parlé, sont les liaisons qui assurent la jonction des pavés de verre. A la hauteur du Parvis (nommé présentement « Parvis de la Flèche »), situées de plain-pied, deux larges ouvertures permettent d’accéder à la colonne de verre translucide. La Porte Ouest est celle par laquelle les Visiteurs pénètrent à l’intérieur, la Porte Est étant celle que l’on emprunte pour sortir. Avant de poursuivre la description, il convient de faire entrer en scène les Protagonistes qui sont les acteurs de ce Nouveau Monde. La Porte Ouest est aussi nommée « La Porte Hespérique », celle qui se perd dans le labyrinthe touffu des ombres humaines qui envahissent les contrées occidentales.

   Ici, s’assemblent en masses compactes les Existants qui traînent derrière eux les boulets de l’existence. Il n’est pas rare de voir un Homme affublé de péchés qui altèrent son visage, ce dernier prenant l’allure de la suie. Il n’est pas rare de voir une Femme dont la vie dissolue lui confère des traits inquiétants. Ce qui est remarquable en tous points, c’est la longue patience dont les Ténébreux font preuve, attendant que leur tour vienne. C’est un peu une manière de pénitence avant l’heure. De part et d’autre de l’entrée, sur des tables juponnées de coutil neutre, sont posées d’amples chasubles blanches dont les Visiteurs doivent se vêtir avant de pénétrer dans l’enceinte inondée de lumière. Blancheur contre blancheur, pureté contre pureté. Mais ne voyez ici ni le clair-obscur de quelque mysticisme, ni l’ombre portée d’une religion. Mais il faut faire une parenthèse et préciser quels sont les concepts du jeune Prodige en la matière.

   La Flèche n’est nullement un édifice religieux. Bien plutôt elle est une synthèse de la beauté, une sorte de fusion en un seul lieu de ceci même qui élève les Hommes et métamorphose leur destin en un regard qui se hausse au-dessus du niveau de la triste factualité. Chacun, chacune s’interrogera à bon droit de savoir pour quelle raison s’est opérée la substitution du religieux en profane. Si Thávma connaît la valeur du fait religieux, pour autant il n’en tolère guère les excès. Tant que les religions vivent en mode unitaire, tant qu’elles demeurent en soi à l’intérieur de leur propre foi, rien n’est plus beau que cette pieuse ferveur, elle grandit les âmes et porte à la mansuétude. Seulement les religions sont rarement sages et le problème se pose dès l’instant où leur pluralité s’oppose, se confronte. Alors chacune revendique la justesse de ses propres vues. Alors chacun des Croyants prétend que sa religion est la seule voie d’accès à la Vérité. Ainsi naissent les dogmes, prolifèrent les intégrismes, se développe la figure insupportable de l’intolérance. Thávma a lu suffisamment sur les guerres de religion pour que son point de vue s’ancre à de plus objectives valeurs qu’à celles de l’opinion immédiate que l’on prend pour argent comptant. Non seulement la religion n’est pas à condamner mais elle doit occuper la place qui lui revient de droit. Hegel, en son temps, n’a-t-il postulé l’accès au Savoir Absolu après que la conscience a franchi les trois étapes ultimes de l’Art, de la Religion, de la Philosophie ? Thávma pense qu’il faut vivre en Esprit, aussi l’un de ses livres préférés est-il « La phénoménologie de l’esprit », cette immense œuvre hégélienne, sans doute l’un des sommets de la littérature philosophique mondiale. Parfois, dans le massif laborieux de sa tête, penché sur quelque plan complexe d’architecture, des phrases de « La phénoménologie » et quelques autres œuvres célèbres du Philosophe hantent-elles les coursives de son intellection. Par exemple ceci :

   « L'art, la religion et la philosophie ne diffèrent que par la forme ; leur objet est le même »

   Ou bien encore :

    « En disant que la beauté est idée, nous voulons dire par là que beauté et vérité sont une seule      et même chose. »

   Ou bien encore :

    « L'Art est ce qui révèle à la conscience la vérité sous forme sensible. »

      Ce qu’il méditait le plus souvent, la césure qui plaçait d’un côté le Sacré, de l’autre le Profane. Thávma établissait nettement la différence entre l’Esprit chrétien éternel, infini et l’Esprit humain infiniment mortel. Parfois, une note de Hegel tirée d’une interprétation du mythe évangélique, traversait sa pensée sans pour autant le distraire de sa tâche :

   « Ce n’est pas cet homme-ci qui meurt, mais le divin en tant que tel ; c’est précisément à cause de cela que ce divin devient Homme. »

   Subitement l’on chutait de la Théologie pour rejoindre le sol concret de l’Anthropologie.

 

De l’Homme on pouvait être sûr.

De Dieu l’on ne pouvait que douter.

 

    En réalité, c’est ceci que disait « La Flèche » : elle ne se hissait du sol humain en direction du Ciel que pour mieux rejoindre cette Terre dont elle était un simple prolongement. Cependant, ce qu’il fallait c’était que cette surrection fût poinçonnée à l’aune de la Beauté. Et, assurément, elle l’était !  

   Maintenant le temps est venu d’accompagner les Nouveaux Elus en direction de ce qui se donne tel leur lumineux avenir. Ce qu’il faut savoir, c’est ceci. Ce que les Hommes Nouveaux, les Femmes Nouvelles vont entreprendre, c’est la plus étonnante des métamorphoses ontologiques qui se puisse imaginer. Partis de la Porte Occidentale-hespérique, celle qui les détermine en tant que les Ombreux, les Peccamineux, ces lourdes destinées plongées dans le déclin qui les désigne tels les Automnaux, voici qu’ils pénètrent dans le vaste atrium où la lumière les traverse comme elle le ferait d’une boule de cristal. Si bien que la clarté entrée en leur corps les rend semblables à des photophores.

Survenue d’un Nouveau Monde

Au centre de l’aire de haute vastitude, un Parallélépipède de Pierre Blanche, sans doute une Pierre de Lune sur laquelle semble flotter, tel un nuage, une Sphère, sans doute de pure Agate. La Sphère, dite « Sphère de l’Harmonie » est si fascinante en soi que tout regard qui s’y accorde ne parvient à s’en détacher qu’au prix d’un effort surhumain. Tantôt elle paraît affectée d’une densité incroyable, tantôt elle s’allège de soi et paraît flotter une coudée au-dessus de la Table d’Offrandes qui en constitue le support. Oui, nous avons dit « Table d’Offrandes » car l’unité assemblée Table/Sphère ne fait que chanter la belle fête de l’Être. Tout ici est doué des plus hautes valeurs. Tout ici conflue en direction de l’Infini, tout se donne selon la verticalité de l’Absolu. Bien entendu, les Lecteurs, les Lectrices éclairés auront deviné la liaison de cette Sphère avec le bel imaginaire du Philosophe présocratique, pythagoricien, natif d’Elée. Oui, ici, il y a référence à la cosmologie platonico-parménidienne où le monde est donné telle cette « sphère à la belle circularité, étant partout étendue à partir du centre ». Et la raison en est simple qui se résume en ces quelques mots : « figure qui entre toutes est la plus parfaite et la plus semblable à elle-même ». Alors, vous étonnerez-vous encore que le don purement visionnaire de Thávma se soit porté sur cette figure géométrique qui dit en son entier, la parfaite coalescence Monde/Être en sa « multiple splendeur » ?

   Vous étonnerez-vous que les Nouveaux Elus entreprennent, tout autour de la Table d’Offrandes où règne l’éclat souverain de la Sphère, une très lente et très respectueuse circumambulation, cette pratique magico-rituelle chargée d’un hiératisme qui demeure incompréhensible pour qui n’est Pèlerin assidu à accomplir le rite de sa foi. Comment comprendre en effet l’événement du Tawaf, ces sept tours que les Musulmans effectuent autour de la Kaaba, adorant la fameuse Pierre Noire dont on ne sait s’il s’agit d’une météorite tombée tout droit du Ciel, d’une simple pierre de verre, d’une gemme non identifiée ? Comment comprendre l’énergie inépuisable que manifestent les Bouddhistes, se prosternant de tous leur corps, tous les trois pas, en faisant le tour de la Montagne sacrée Kailash, pensant obtenir au terme de la Kora, ce nirvana qui brille tout au bout de leur conscience tel un névé inondé de soleil ?

   Thávma a une intuition aiguë de la valeur du symbolisme, de sa puissance, de sa force d’effectuation des tâches les plus harassantes qui soient, lesquelles reportées aux lumières de la Raison, ne se donnent que sous la figure de quelque égarement aux racines plongées dans les veines les plus diffuses des mystérieux archétypes. Le but de Thávma, édifiant cette Haute Tour de Verre en laquelle brillent quelques étranges épiphanies, son but donc ne consiste nullement à convoquer un mythe contemporain tissé de la présence cachée de dieux devant lesquels il faudrait se prosterner, effaçant de soi tout libre arbitre. Non, ce que vise Thávma au travers de cette Table, de cette Sphère, de cet Obélisque, lequel résonne en écho avec la Pyramide de verre du Louvre, c’est bien de se ressourcer à d’anciennes fontaines, de s’abreuver à l’eau d’une Sagesse Antique dont nos frères humains, à commencer par nous-mêmes, semblons avoir effacé le chemin, restant, si l’on peut dire, en rase campagne. Ici est un horizon à ouvrir, une Voie Nouvelle à tracer parmi l’échevèlement du monde et sa diaspora selon des milliers de sentiers qui se perdent en de confus et d’illisibles layons. Ce qui est en tant que possible effectuation de l’humain, s’y retrouver d’abord avec soi, ensuite avec les Autres, enfin avec le Monde.  Pour le Jeune Prodige, il n’y a d’autre solution que de se placer face à de hauts Signifiants, de manière à ce que, de cette confrontation, émergent ces Signifiés qui impriment sens et orientation à chaque vie.

   Ce que ce périple accomplit au sein de ce monde de cristal n’est rien de moins qu’une prise de conscience qui doit aboutir à un seul et unique résultat : gagner sa propre liberté et s’y maintenir au gré de cette giration infinie qui pourrait bien ressembler, en son contenu intime, à la danse des Derviches tourneurs, cette pratique soufie si étrange pour nous Occidentaux figés sur nos biens matériels, ces Hommes qui suivent la Tariqa, la Route, faisant vœu de pauvreté et d’ascétisme, de simplicité en sa mesure première. La finalité : parvenir à cet état de conscience modifiée, à cette extase qui, pure expansion de l’être, le porte au plus haut de soi, devant son Dieu même. Si la démarche de Thávma peut bien être qualifié, au sens strict, de « religieuse », ce n’est nullement en raison d’une quelconque dévotion devant une figure divine, mais au seul motif d’éprouver cette expérience unitive au terme de laquelle, l’individu recentré, rassemblé en soi, se trouve disponible pour accueillie le tout autre que soi. Ce qui veut dire : parvenir à la pointe extrême de son être.

   La circulation des Elus (entendez élus par la Vie, non par une divinité), s’accomplit selon le sens inverse des aiguilles d’une montre comme s’il s’agissait de vivre à rebours le phénomène du temps, d’éprouver au fond de soi les étapes existentielles en leur valeur essentielle. Après la Porte Occidentale-hespérique, voici venue la « Porte Nocturne » ou « Porte du Nadir ». Le déclin qu’avait entamé La Porte Occidentale  en son automnale saison, voici que cette Nouvelle Porte en accomplit la tâche, faisant du déclin des Vivants, le cœur de son jeu mortifère. Ce que les feuilles d’automne symbolisaient au titre d’une sorte de dénégation de l’existence, ici, les feuilles trouées hivernales en reprenaient le refrain d’une manière quasi lugubre. La lumière, la belle lumière fondatrice des plus beaux émois, baissait à tel point qu’elle n’était plus qu’un vague tison qu’éteindrait bientôt la première bourrasque venue. Tout s’abîmait dans une glu compacte et les Elus, frôlant de leurs aubes blanches cette Porte Maléfique, se trouvaient soudain bleuis, comme saisis d’un froid polaire et leurs yeux soudés de givre se perdaient dans d’étranges corridors émettant des plaintes pareilles aux « sanglots longs / Des violons / De l’automne » et alors la mélancolie verlainienne était dépassée et c’est le souffle acide de la Mort elle-même qui s’imprimait sur le limbe tremblant de l’âme. Heureusement pour tout ce Peuple parti à la recherche de sa complétude, chaque passage n’était qu’une réactualisation symbolique du sens inclus dans les choses. Nul ne doutait, qu’au terme du voyage, ce serait la Félicité elle-même qui se présenterait comme Don Ultime.

   Cependant, on entend l’eau de la Seine battre les flancs inférieurs de l’édifice et ce clapotis est, en quelque sorte, la juste mesure qui scande la marche en avant de ces Inquisiteurs de l’Inconnu. Et voici que s’annonce, dans un heureux nimbe de clarté, « La Porte Orientale-Aurorale », celle qui se donne en tant qu’Origine, Printemps, Naissance, Éclosion, Germination. Cette porte rayonne sous le régime de l’adret, elle est solaire en son ascension mais non encore parvenue à sa maturité. Tout au long de leur montée le long de la Flèche, les Elus découvrent avec ravissement l’ineffable beauté de la ville. Cette dernière ne les distrait nullement de leur tâche, bien au contraire elle en réalise la lustration comme si, chaque nouveau degré atteint, était accomplissement baptismal de l’Homme en tant qu’Homme, le Féminin y étant bien évidemment associé. Au travers de la pellicule cristalline des parois, « Les Pèlerins » emplissent leurs yeux des pures merveilles de la Ville Capitale, de la Ville Magique, de la Ville Maternelle.  Ce que voient les Visiteurs : les coupoles blanches comme neige de la Basilique du Sacré-Cœur ; les hautes tours de la Défense identiques à des vaisseaux d’acier hissés sur l’océan du ciel ; les toits vert-de-grisés de l’Opéra ; le dôme doré des Invalides : la dentelle de fer de la Tour Eiffel ; les quatre livres de verre de la Bibliothèque Nationale de France ; le génie ailé de la Bastille brandissant le flambeau de la Liberté. 

   Et c’est bien vers cette Liberté que se destine la marche des Elus, que se déploie circulairement la progression attentive de leur avancée. Avançant dans le temps et l’espace, ils ne ressentent nulle fatigue, ils n’endurent nulle douleur, comme si leur marche, elle aussi, était ailée, comme si leurs pieds étaient chaussés des sandales d’Hermès, ces magnifiques talaria dont le sublime Homère disait : « [Hermès] noua sous ses pieds ses divines sandales, qui brodées de bel or, le portent sur les ondes et la terre sans borne, vite comme le vent. » Oui, c’est bien cette impression quasiment éolienne que ressentent en eux ces « Bienheureux », cette exaltante sensation qui les transcende et les rend légers tel le nuage.  « Les Bienheureux », s’il nous est permis d’user de ce terme aux connotations fortement bibliques qui fait signe vers une possible rédemption des péchés dont nul ne pourrait s’exonérer qu’au titre du mensonge. Mais, peut-être, inconsciemment, ne sommes-nous que des pêcheurs devant l’Eternel Souci du Monde ?

   Sans doute le Lecteur, la Lectrice s’étonneront-ils de cette référence constante à la sphère de la Grèce Antique. Le génie de l’Enfant Prodige s’y abreuve en permanence, s’y nourrit et c’est cette provende qui constitue, sans doute, le mystère le plus constant dont cette Jeune Existence est tissée. Thávma, en quelque sorte, est un Exilé. Il est foncièrement Grec et ce sont les linéaments de sa propre grécité qui infusent son âme et lui procurent de si belles réverbérations. Que Thávma médite, lise, écrive, trace des plans sur une feuille de papier et ce sont de Hautes Figures Grecques qui se profilent à l’arrière-plan de sa pensée. Avec Thalès de Millet il pense que l’eau est à l’origine de toute chose, avec Héraclite que le temps s’écoule sans fin, avec Parménide que tout a toujours déjà existé, avec Socrate que la maïeutique est la façon la plus adéquate de connaître, avec Platon que seules les Idées sont Réelles, avec Aristote que l’intellect s’organise selon le paradigme des catégories. Et pour tenter de cerner d’un peu plus près les traits essentiels de ce Virtuose, il faudrait encore citer les grandes prouesses artistiques et architecturales, faire venir à nous les superbes amphores à figures noires, évoquer la Terrasse des Lions à Délos, faire s’élever le Temple d’Artémis à Corfou avec son chapiteau richement orné, imaginer les hauts fûts de pierre du Temple d’Apollon à Corinthe. Et puis faire venir la divine Mythologie, parler d’Héra et du Mariage, d’Aphrodite et de l’Amour, d’Hermès et des Voyages, d’Apollon et de la Lumière (c’est à ce dieu solaire que Thávma vouait un véritable culte, il en était lui-même, tout illuminé), enfin d’Héphaïstos et du Feu.

   Bien évidemment, chacun aura compris que la littérature n’aurait pu être passée sous silence et que les Tragédies, ces assises fondatrices de la psyché humaine, devaient trouver leur place dans son panthéon : Sophocle et son Antigone, Euripide et son Andromaque, Eschyle et son Prométhée enchaîné. Et que, faire l’impasse sur les merveilles d’Homère, eût constitué un « péché » impardonnable. Sur sa table de chevet se tenaient, telles des figures tutélaires les deux volumes de « L’Iliade » et de « L’Odyssée » dont il eût pu déclamer de nombreux vers sans se référer à quelque autre source que ce soit qu’à la fidélité de sa mémoire toujours en dette de la période Classique. Ainsi pouvait-il évoquer sans peine quelques phrases issues de de la Rhapsodie XIII de L’Iliade, où il était question des aventures de Poseidaôn :

   « Et là, il attacha au char ses chevaux rapides, dont les pieds étaient d’airain et les crinières d’or. Et il se revêtit d’or lui-même, saisit le fouet d’or habilement travaillé, et monta sur son char. Et il allait sur les eaux, et, de toutes parts, les cétacés, émergeant de l’abîme, bondissaient, joyeux, et reconnaissaient leur roi. Et la mer s’ouvrait avec allégresse, et les chevaux volaient rapidement sans que l’écume mouillât l’essieu d’airain. Et les chevaux agiles le portèrent jusqu’aux nefs. »

   Mais aussi bien se fût-il empressé d’enchaîner avec un bel extrait tiré de L’odyssée, Rhapsodie III :

   « Hèlios, quittant son beau lac, monta dans l’Ouranos d’airain, afin de porter la lumière aux Immortels et aux hommes mortels sur la terre féconde. Et ils arrivèrent à Pylos, la citadelle bien bâtie de Nèleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poseidaôn aux cheveux bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf taureaux égorgés. »

    Chacun, ici, aura compris combien le Jeune Thávma vivait dans un culte permanent des Anciens, combien il cultivait les germes d’une obsession de tous les instants. Mais vous n’êtes pas sans savoir combien l’obsession nervure le trait distinctif essentiel du génie, combien sa fulguration lui est redevable de ses plus belles efflorescences.

   Cependant que nous devisions gentiment sur les mérites les plus apparents de l’antique civilisation grecque, les Elus poursuivaient leur hiératique cheminement. Les voici maintenant parvenus tout au sommet de La Flèche, à « La Porte Zénithale », celle qui trace la voie de la maturité, celle qui exulte au plein de l’été, celle qui, à l’acmé de toutes choses, se sent en soi comme l’un des rayons de l’Eternité, comme la force surpuissante, « L’Heure du Grand Midi », l’heure nietzschéenne portée à son absolu éblouissement mais il faut faire ici amende honorable et laisser la parole au Grand Zarathoustra :

    « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhomme, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau matin. »

   Oui, combien il est étonnant de constater que la route tracée par Thávma semble se superposer, à un iota près, à celle définie par le génie de Nietzsche. Rencontre des génies en un même point ultime ? Sans doute ce genre de coïncidence existe-t-elle. Toujours les hautes pensées rejoignent les hautes pensées, ce qui explique que le langage du génie soit si peu accessible au commun des mortels. C’est une manière de sémantique hiéroglyphique, laquelle demande une initiation suivie d’une longue maturation. S’exposer sans précaution aucune aux idées du génie, c’est prendre le risque de se confronter à la déflagration du tonnerre, à la brusque fulguration de l’éclair. Le génie, tout génie est de nature céleste et, peut-être, seul Zeus pourrait-il en faire l’épreuve sans dommage ?  Le livre « Zarathoustra » est de cette nature qu’il frappe en plein cœur et foudroie les âmes trop sensibles, cloue au pilori ceux dont la spéculation est trop courte.

   « Un livre pour tous et pour personne », est-il dit de cet ouvrage. Alors comment comprendre cette formule énigmatique qui sonne à la manière d’un oxymore ? Ce livre est en effet « pour tous », si « tous » l’abordent à la façon d’une simple narration, suivant Zarathoustra à la trace, éprouvant avec lui, au premier degré, la vie d’un ermite et sans doute d’un illuminé courant au hasard du monde. Mais ce livre n’est assurément « pour personne » tant qu’au Dernier Homme n’aura nullement succédé la haute figure du Surhomme, car c’est bien lui, le Surhomme, emblème de la surpuissance du génie, qui peut éprouver la totalité du réel et s’affranchir aussi bien des contraintes de la Morale que de la Religion, que de la Socialité ambiante. Être en tant que Surhomme c’est être libre, déterminé par son propre chemin, choisissant les voies autonomes au gré desquelles arriver à Soi par l’exercice de la Volonté de Puissance, laquelle a été définie, par Heidegger, comme « Volonté de Volonté ». Comment mieux dire ici l’effort « surhumain » d’autodépassement de Soi ? Véritable travail semblable à celui, mythologique, d’un Héphaïstos forgeant lui-même l’airain de sa propre sculpture ? Après avoir décrété la « mort de Dieu », véritable paradigme de la culture contemporaine, comment, en effet, ne pas s’en remettre à cet Homme du Devenir, s’affranchissant de toute contrainte, édifiant à « la force du poignet », les conditions d’une Vie Nouvelle ?

    Si les ambitions de Thávma ne s’abreuvent nullement aux sources nietzschéennes, cependant il convient de reconnaître une similitude des chemins empruntés. Il faut ci reprendre la phrase plus haut citée :

   « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhomme, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau matin. »

       Ici, j’ai évité de reproduire l’un des premiers brouillons de Thávma, pour la simple raison que le Jeune prodige, le plus souvent emporté par son enthousiasme, dont chacun connaît la belle étymologie : « avoir Dien en soi », délivre un travail qui souffre de bien trop de vivacité. Aussi, lui ai-je préféré un schéma clair (plus bas reproduit), dont j’espère que les Lecteurs, l’abordant en une manière de synthèse, parviennent à y voir plus clair dans l’étonnante perspective de ce Nouveau Monde.

   Mais mainenant, reprenons mot à mot l’énoncé nietzschéen, le reportant au schéma qui trace la progression dans le temps et l’espace spirituels de la quête des Elus. « le grand midi » évoque bien évidemment, sans l’ombre d’un doute, la Porte Zénithale qui est bien le « milieu de sa route », puisque nos Elus n’ont encore terminé les quatre trajets de leur circumambulation. Pour ce qui concerne la position « entre la bête et le Surhomme », comment ne pas la référer, quant à la bête, au chaos nocturne de la Porte du Nadir, quant au Surhomme à la transcendance qui se dévoile tout en haut de la Flèche sous les auspices de la Plénitude, du Déploiement, autres noms pour l’actualisation de la Volonté de Puissance ? Une Volonté de Puissance succède à une autre. Notre-Dame qui paraît maintenant si loin dans l’ordre de nos préoccupations, n’était-elle la mise en œuvre de la Volonté de Puissance des hommes qui, du reste, culminait symboliquement dans l’érection de la Flèche de Viollet-le-Duc ? Etranges polarisations. Etranges confluences. Jamais l’Homme ne sort du sillon de l’Homme. Telle est sa destinée. « son chemin qui mène à un nouveau matin »,  nous en suivrons maintenant les dernières sinuosités, parvenus au terme de notre recherche lorsque les derniers Elus, allégés de leur poids initial, franchiront la Porte Orientale-Aurorale pour connaître un Nouveau Jour, celui qui les arrachera aux lourdeurs de la Terre pour les remettre aux nuées légères du Ciel. Cependant il n’y aura eu dans la démarche des ci-devant, ni allégeance à quelque dogme que ce soit, aliénation à quelque religion, remise aux injonctions de quelque régime politique. Non, seulement une libre Venue de Soi à Soi sous l’effet d’une bienveillante volonté dont le caractère de puissance n’était relatif qu’à assurer son propre être de plus hautes valeurs ontologiques.

Survenue d’un Nouveau Monde

(NB : Pour des commodités de lecture du schéma,

celui-ci ne tient pas compte de l’inclinaison à 45 °

de La Flèche.)

 

***

 

   Alors que les Elus parcourent dans leur robes blanches telles des corolles leur pèlerinage circulaire, une haute lumière venue à la fois du Ciel, à la fois de la Ville, rend La Flèche aussi brillante, aussi phosphorescente qu’un vaisseau posé sur un océan d’argent, sous les traits d’une Lune bienveillante, sous les milliers d’yeux aiguisés des étoiles. Certes, les Urbains ont été décontenancés lorsque, pour la première fois, ils ont vu, surgissant de la terre, en lieu et place de Notre-Dame, ce pur cristal dressé au plus haut de l’espace. Puis, graduellement, leur vue s’était accommodée à cette nouveauté, tout comme ils avaient faite leur, en son temps, la Pyramide édifiée par Ieoh Ming Pei. En ce temps présent, beaucoup qui la critiquaient, se fussent offusquées si, du jour au lendemain, on les en avait privés. C’est ainsi, la pâte humaine est une pâte infiniment ductile, sujette à tous les changements, une nature-caméléon si l’on veut, c’est elle qui explique la multiplicité des idées et des formes, les périodes de l’Art, la mutation des Civilisations.

   La flèche d’argent on la voit de partout à la fois. Depuis les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, depuis le Mont-Souris, la Butte-aux-Cailles, Ménilmontant, Belleville, Montmartre, la Colline de Chaillot, la Butte Bergeyre, depuis Passy, Charonne, les Buttes Chaumont et Montparnasse. Mais on la voit aussi depuis les rives de la Seine, depuis le Jardin des Tuileries car la Flèche est partout présente et elle illumine la nuit de son index levé en direction de Sirius, d’Andromède ou d’Arcturus. Mais elle est aussi présente au creux des rêves des dormeurs, dans l’imaginaire des Artistes, dans les dessins d’enfants, dans les songes fous des Amoureux.

   Mais suivons la dernière ronde des Elus. Une ultime fois, ils ont dépassé la pointe de la Porte Zénithale, en ont perçu la totale plénitude. Une dernière fois ils ont descendu les degrés de verre qui conduisent à la Porte Occidentale-Hespérique (celle par laquelle entrent les Nouveaux Impétrants), ils ont écarté des ombres mais pour en retrouver la cruelle densité lorsque, parvenus au niveau le plus bas, ils tutoient la Porte du Nadir, y éprouvent un long frisson qui glace leur dos, le souffle mortel de l’Hadès est si proche, la Mort si incarnée qu’on pourrait la toucher du bout de ses doigts révulsés. Une dernière fois ils progressent le long du plan incliné qui conduit à la Dernière Porte, la dernière avant la Grande Délivrance, avant la Grande Joie Libre de toute attache. La joie en son absoluité. Chaque passage jusqu’ici réalisé les a métamorphosés en des manières d’entités si légères, c’est à peine si la plante de leurs pieds effleure les pavés de cristal. Ils ont acquis la consistance des éphémères, ces étonnants insectes qui viennent à la mort avant même d’avoir vécu. Mais regardez-les donc ces Elus franchir la Porte Essentielle, la Porte Orientale-Aurorale, celle qui préside à leur re-naissance, celle qui se donne dans la belle clarté de l’adret, celle qui dit la croissance de chaque existant sur Terre, aussi bien la végétale, que l’animale ou l’humaine, celle qui, en même temps, vous ôte à qui-vous-êtes et vous y reconduit mais avec l’assurance dédiée aux Belles Âmes.

   Mais regardez donc ces Natures portées au plus haut degré du Simple, immergées dans le lac luxueux de la Vérité. Elles connaissent la plus belle des allégies qui soient. Elles sont de purs songes au large d’elles-mêmes, des pluies d’argent, de fins brouillards, des nuées si hautes, elles se confondent avec le gris du Ciel, cette teinte qui n’en est une, cette teinte qui est la couleur même de la mélancolie lorsque, portée à son incandescence, elle confine aux vertus de l’Esprit. Oui, Lecteurs, Lectrices, vous l’aurez compris, ce que les Elus auront réalisé au terme de ce Voyage, un vieux et immémorial rêve de l’humanité, transcender la douleur profuse du monde, traverser son propre corps de chair et se retrouver de l’autre côté des choses, là où la Matière devient Esprit, où le Fini se transforme en Infini, où le Relatif s’agrandit aux dimensions de l’Absolu. Oui, ils ont gagné l’Autre Rive, celle qui ne connaît ni les imprécations de la Nécessité, ni les lois inflexibles du Destin. Ici, tout s’élève de Soi, revient à Soi après avoir parcouru des infinités de temps, des lieues et des lieues d’espace. Ici est le silence qui retentit tel une parole. Ici est la Conscience qui se connaît en tant que Conscience. Ici est le Libre à lui-même identique. Ici est le sans-distance qui place toute mesure hors de soi, dans un inimaginable lointain. Ici est le repos infini, celui par lequel accéder à Soi dans le plus exact rayon de félicité. Combien il est substantiel de pouvoir faire l’épreuve d’un fondement qui n’a nul besoin de fondement. La pure gratuité d’être allouée à la manière d’une grâce remise par la Nature elle-même en son inépuisable ressource.

   Ainsi, sur la face de la Terre, vivons-nous pareils à des somnambules fildeféristes privés de leur perche, ne redoutant que de sombrer dans les plis vénéneux de l’abîme. Toujours nous cherchons une échappatoire, nous dissimulons derrière quelque subterfuge dont nous pensons qu’il nous dispensera de sonder plus avant l’inconsistance d’une condition toujours aporétique en son fond. Toujours nous évitons de nous confronter aux angles vifs du réel, lui préférant la douceur d’une fuite vers d’autres horizons plus accueillants. Toujours nous voulons nous dépasser et, d’un seul bond, d’un seul, franchir la distance qui nous sépare de notre essence. Toujours nous armons notre volonté, décuplons nos forces afin de franchir sans encombre cette Porte Orientale-Aurorale dont quelque chose dissimulé au plus profond de nous nous dit qu’il s’agit de la seule Porte de Salut. Toujours nous évitons l’effort qui, partant de cette Porte, nous intime l’ordre de nous confronter à la hauteur de la Porte Zénithale, puis, descendant par degrés successifs nous demande de visiter la Porte-Occidentale-Hespérique, puis au prix d’un effort encore plus grand, de nous plier aux exigences ténébreuses de la Porte du Nadir dont, à l’avance, nous nous effrayons à l’idée qu’elle pourrait nous conduire jusque devant le cruel Tartare. Alors nous tergiversons, nous négocions avec notre couardise, alors nous mouchons le lumignon de notre conscience de ce chapeau de métal qui, la faisant vaciller, nous octroie encore quelques minutes avant que le Bourreau ne dispose notre tête sur le billot. Et ceci, nous ne le faisons qu’au motif que notre vue est trop basse, que nous refusons de regarder au-dessus des herbes de la savane tels nos lointains ancêtres de la préhistoire, que nous demandons à la Terre et encore à la Terre de nous serrer dans ses sillons de glaise. Mais regardez donc Ceux qui ont franchi tous les obstacles, mais regardez donc la grande beauté de cette Flèche de Verre qui nous indique la direction à suivre : elle est fixée sur le Grand Nord, sur la lumière bleue des Grands Icebergs (ils sont nos dieux les plus immédiats), sur la lueur verte des Aurores Boréales. Là, seulement, dans ces Hautes Latitudes se trouve le germe de notre bonheur. Puissions-nous le faire éclore à la mesure de la beauté de la Terre, de la vastitude du Ciel. Nous ne possédons que ceci, mais ceci est IMMENSE !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 09:24
Libre venue en présence

"Sibylle peut être..."

André Maynet

 

***

 

   Partout sont les grises venues du monde en leur patente douleur. Partout sont les crimes de sang, les cohortes des longues maladies, la pollution des fleuves, les myriades de comportements égarés à la hauteur de l’ensemble des continents. Partout la désespérance et ses mors mortifères. Alors on baisse la tête. Alors on courbe l’échine. Alors on évite que sa propre effigie ne soit la cible de quelque effacement. On se dresse contre tous les vents, contre toutes les scories qui nous atteignent en plein cœur et on lance au large de soi toutes les possibles clameurs d’un destin en voie d’être biffé.

 

Ô meutes d’incompréhension

qui lacérez l’enveloppe de notre corps !

Ö lames d’effroi qui, en nous,

semez le pli infernal du doute !

Ô apories multiformes,

vous essaimez en notre intime

les hordes de notre propre révolution !

Ô murs hauts et vides

contre lesquels nous lançons

les boulets inexaucés de nos têtes !

Ô cimaises de l’art, vous grimacez

 du plus haut de votre gloire

et nous réduisez

à la taille de la fourmi !

Ô peuple des faussetés,

vous lancez

parmi les sarments

de nos jambes

les faucilles de la peur !

Ô assemblée de bavards

des agoras humaines,

vous perforez la lentille

de nos tympans

et c’est alors le bruit

du vertigineux cosmos

qui enroule

 ses vrilles urticantes

tout autour

de nos misérables

existences !

 

   Et l’on n’est vivant qu’à éprouver en soi la stridence de la Mort en sa tragique venue. Oui, nous avions toujours rêvé de rejoindre l’Absolu, de nous fondre dans l’Universel, de ne faire qu’un avec l’Univers, mais voici que l’échéance approchant, nous devenons livide et ne s’égoutte de nos doigts qu’une peur verdâtre, elle fait penser à ces tapis d’algues des grands fonds qui ne peuvent jamais connaître que la lourde densité des eaux sans début, ni fin, un infini flottement hors de toute mesure.

   C’est ainsi, l’on s’était levé un jour au faîte de son désespoir et l’on ne reconnaissait même plus son image sur la face anonyme du miroir. On était un pitoyable Ravaillac cherchant désespérément à assembler les parties éparses de son corps. Mais dans le creux de nos mains abortives ne feulait que le néant en son abyssal vortex. Nous étions véritablement hors de nous, déporté de notre être, exilé dans un genre de pays inconnu aux frontières floues, dans une ville fantôme, au bord de quelque étang jouxtant la lumière grise d’une lagune.

   La lumière grise d’une lagune. Cette étrange phrase sonnait en nous à la façon d’un poème qui se lèverait et gagnerait les hauteurs de l’azur comme pour signifier notre possible résurrection, le regroupement de nos membres, l’unité de notre psyché lourdement grevée de non-sens. La lumière grise d’une lagune, oui la belle lumière grise fondatrice de l’exister, voici qu’elle surgissait du plus loin de l’espace, du plus mystérieux du temps. Toujours nous avions su la force médiatrice du gris, son pouvoir de porter au jour ce qui demeurait dissimulé dans les coulisses d’ombre. Mais notre vue était encore trouble de l’émotion qui en voilait l’acuité. Cependant, de la nasse productive du gris, se levait une Forme dont nous pensions qu’elle était humaine, admirablement humaine.

   Petit à petit le globe de nos yeux devenait lumineux, le puits de la lentille trouvait sa profondeur, les images commençaient à crépiter sur la toile ombreuse de notre cortex. L’émergence de toute chose est pur miracle et ce miracle s’accroît de sa charge d’énigme alors même que la Pure Beauté en constitue le point focal, le centre d’irradiation. Mais voyez ceci. Celle que, d’emblée, nous nommerons Libre-de-soi, nous la voulons surgissant, non d’un fond qui pourrait en justifier l’existence, mais de Soi uniquement en sa plus étonnante éclosion. Or, seule les Choses Grandes ont assez de force pour tirer leur propre substance d’elles-mêmes et non au motif de quelque action fabricatrice d’un possible démiurge. Seulement, provenir de-soi-en-soi-pour-soi et ne rien concéder de Soi à quelque phénomène d’altérité qui se puisse imaginer. Le Soi en tant que Soi en sa plus effective réalité. Et n’allez nullement penser que ceci est pure pétition de principe, plan tiré sur la comète, lubie de vieux savant perdu dans la contemplation de ses cornues de verre !

   Certaines existences, rares sans doute (ce qui en fait l’admirable parution), ne vivent que depuis l’unité de leur propre cosmos. Certes, beaucoup diront qu’il ne s’agit que d’une affabulation, mais alors, comment nommer le phénomène qui pose devant nous une Esquisse en sa plus radicale réalité ? Mais rien ne sert d’épiloguer, peut-être suffit-il de décrire avec suffisamment de conviction pour que le tableau s’éclaire. Nous souhaitons simplement montrer ce qu’a d’étonnant, mais aussi de beau, une éclosion à Soi advenue. Comme si la subtile manifestation de la métamorphose avait assemblé, en mode unitaire, l’ensemble de sa genèse, présence du présent et rien qui ne puisse excéder ceci. Libre-de-soi est à elle-même dans la posture la plus naturelle qui soit. Nullement une affèterie, une pose, une concession à quelque mode, non l’être-immédiat en son unique recueilli. Ceci est assez admirable pour que nous n’ayons nullement à en faire la démonstration. Moins on tisse de dentelles autour des évidences, mieux on s’en porte. Le réel est large qui mérite attention.

   Dire qui est Libre-de-soi ou bien tenter de le faire. Parfois la parole échoue sur le bord de quelque inaccessible pari. Mais en expérimenter l’épreuve est déjà pur prodige ou bien totale inconscience. La rivière des cheveux se situe entre acajou et auburn avec des rehauts de noir de fumée. Le visage (mais peut-on parler du visage, d’emblée, en toute impudeur, il est le lieu de tant de manifestations secrètes, Peut-on ?), le visage donc est entièrement blanc, mais un blanc qui se décline sous de multiples horizons : rutilance du blanc Argent, à peine coloration du blanc Argile, rusticité du blanc Écru, neutralité du blanc de Céruse, discrétion de l’Ivoire, éclat du blanc Neige, désert lisse du blanc Lunaire. Oui, tout ceci est entièrement contenu dans la belle physionomie de Libre-de-soi et ceci veut dire la pluralité de son être, la polyphonie de ses tons fondamentaux, la complexité, tout en nuances, de son âme. Le nez est délicatement retroussé comme pour saisir les subtiles fragrances du jour. Il est le signe d’une immédiate disponibilité aux choses, l’emblème vivant d’une disposition au frémissement, au tremblement. C’est étonnant tout ce que peut dévoiler un croquis humain dès l’instant où l’on prend le soin d’en décrypter toutes les valeurs, d’en sonder toutes les significations ! C’est un vertige qui s’empare de nous, le même qui nous visiterait si nous découvrions, en une terre lointaine de biblique figure, quelque parchemin nous disant le secret de la naissance du monde.

   La bouche est doucement purpurine, loin de la passion de la braise, près du murmure d’un feu éteint, quelque part dans un bivouac de bergers, dans l’illimité des sables et la stupeur de leurs frissonants mirages. Les lèvres sont tout juste entr’ouvertes. Que nous disent-elles du sein de cet étrange chuchotement dont nous voudrions capter toute la saveur, sentir en nous la délicatesse d’une fraise mûre, son ruissellement tout contre l’ogive éblouie du palais ? Oui, il nous faut demeurer sur le tremplin du désir en nous retenant de déclencher le saut qui, trop vite éclos, nous reconduirait à la nuit de notre native angoisse. Et le cou, cette tige si gracile, si fluette, cette illisible attache qui relie le bulbe des pensées à la pure germination du corps, ne doit-il nous éblouir au motif même de son ineffable présence ? C’est ainsi, parfois la réponse à nos questions se dissimule sous de l’inaudible, du passager, du fuyant et nous, êtres de frénétique impatience, nous nous précipitons déjà au loin, alors qu’une faveur nous attendait, là, à la pointe de l’herbe, dans ce diamant de rosée qui reflète l’entière beauté des choses !

   Le buste est menu qui nous ferait volontiers penser à la fragilité de l’insecte, à la faible résistance du verre, sans doute au tintement d’un cristal. Un fin bustier relevé nous livre l’aube d’une poitrine juvénile que viennent clore, à la manière de deux boutons de rose, les doux affleurements des aréoles. Elles sont de la même consistance, de la même teinte que les lèvres. Elles  jouent, en mode unitaire, la belle partition musicale de la féminité, une manière de fugue qui déjà s’absente de nous, de nous qui nous distrayons au premier vol du papillon venu. Et pour quelle raison ceci ? Eh bien parce que nous n’osons regarder avec insistance Celle-qui-nous-fait-face avec tant de sensibilité. Notre regard se pose sur elle avec avec la retenue du songe, la délicatesse d’une brume aurorale.

   Et les bras, ces menues brindilles dont l’une est convoquée au soutien de la tête, l’autre longeant le corps dans un genre de voluptueuse félicité, ils nous émeuvent tant leur grâce est infinie, à la limite d’un évanouissement. Empreinte d’une pure joie sur le contour serein de l’anatomie. L’abdomen s’incurve vers la cendre, se dirige avec confiance en direction de ce nœud de tissu taché d’un rouge de Falun, on ne sait s’il est passion éteinte ou bien déjà image de la Souveraine Mort qui réclame son dû. Le nœud, en sa libre chute, dissimule à nos yeux la blessure du sexe dont l’on devine la teinte bistre, le velouté, la feuillaison pareille aux frondaisons d’automne. Lieu de Vie. Lieu de Mort. Vie en son essor. Petite Mort en sa déflagration, elle dissimule la Grande, la Majestueuse en laquelle seulement nous trouverons notre éternel repos. La courbure des reins est enchâssée dans un voile noir qui ôte à notre vue les harmoniques du désir tels que nous aurions souhaité les apercevoir, un frisson sur la peau et notre âme se trouve en peine de vouloir et de ne nullement posséder.

   Et cette jambe à la licencieuse posture (mais ne profèrent la « licence » que ceux qui ont insuffisamment regardé, dont les fantasmes ont précédé leurs jugements), cette jambe souplement exhibée dans ses bas rayés de rouge et de gris, combien elle fait se lever en nous une kyrielle de questions, combien elle nous conduit au bord de notre propre abîme ! Elle lacère le tissu de notre conscience. Elle fait trembler notre sculpture de stuc, elle y imprime des lézardes qui, longtemps, feront leur sombre tellurisme à l’abri des regards. Visant d’emblée ce bas rayé qui ne dissimule l’aire luxueuse de la cuisse qu’à en manifester le plein élan, qu’à en formuler le précieux et l’irreplaçable motif, nos yeux se troublent, notre esprit s’embue, notre chair s’allume de bien étonnantes étincelles.

   Ce que nous pensons alors, ceci : nulle beauté n’est obscène pour le simple motif que, paraissant, elle anesthésie tout le réel qui n’est pas elle. Nous pensons aussi que l’érotisme vrai consiste en ceci : donner à voir une Forme identique à celle de nos rêves, la porter au-devant de nous dans la plus effective innocence, dévoiler puis voiler des territoires du corps à la mystérieuse sémantique, laisser tout ceci en suspens et plonger le Voyeur en sa jouissive stupeur. L’érotisme trouve son équivalent symbolique dans la figure rhétorique de l’oxymore, une ombre recouvre une clarté dont chacune trouve, en cette conjonction, l’accomplissement même de son essence. Libre-de-soi ne l’est qu’à se manifester dans la retenue. Toute retenue n’est jamais que le premier mot du laisser-être-soi en direction du monde.

   Sans doute, avant que de nous retirer sur la pointe des pieds, laissant Libre-venue à sa méditation, convient-il de dire un mot sur l’étonnante présence de la paire de lunettes qui vient obturer son regard. Souhait d’une dissimultion ? Volonté de voir sans être vue ? Recul à l’abri d’une énigme ? Peut-être une clé précieuse nous est-elle fournie par le titre que l’Artiste a attribué à son œuvre : "Sibylle peut être..."

 

Mais alors, qui est-elle cette Prophétesse,

qui est-elle cette Visionnaire,

que lui manifestent ses dons d’Aruspice :

l’illusoire et toujours fuyante beauté du Monde ?

La fuite à jamais du temps ?

Notre impatience de la connaître plus avant ?

Elle seule pourrait le dire

mais la fraise carminée de sa bouche

repose dans le silence.

 

Oui, le SILENCE !

 

 

 

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11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 10:11
L’été au coeur de l’hiver

Santo Stefano di Sessanio

Source : Italy This Way

 

***

 

                                                              Le 9 Décembre, depuis les hauteurs de mon Causse

 

            

                               Ma Chère Etoile du Nord

 

 

   Tu sais, il y a peu, j’ai vu un reportage sur ton beau pays de Suède. Laisse-moi te dire combien j’en conserve un souvenir franchement hivernal. Tout jute si, encore, je n’en ressens les frissons parcourir la plaine de mon dos. J’ai vu Stockholm, ses ruelles anciennes pavées, j’ai vu ses larges places où étaient installées des sculptures de rennes rythmées par les points brillants de milliers d’ampoules. J’ai vu, pour la Sainte Lucie, de toutes jeunes femmes arborant, tout en haut de leurs têtes, une couronne de métal surmontée de bougies allumées. Combien je comprends ce rituel de la lumière, il est une fête au milieu de la nuit, un appel de la joie, une torche bienveillante venant trouer la toile grise de la nostalgie. Dès trois heures de l’après-midi survient un crépuscule aux eaux stagnantes, un genre de lourde taie posée sur les choses, un éteignoir, en quelque sorte, qui annonce la nuit proche. En effet, à quinze heures trente la nuit est déjà installée, amarrée aux quatre coins du pays avec une obstination qui paraît sans borne. Ma chère Sol, tu as bien du mérite de vivre à de si septentrionales latitudes, pour ma part, tu t’en souviens, je n’en ai éprouvé que la traversée d’un rapide été, trop rapide sans doute pour toi et tes congénères.

   Et maintenant, voici le temps venu de faire surgir un peu de soleil dans toute cette grisaille. Aussi vais-je te raconter mon séjour automnal dans cette belle chaîne des Apennins, cette étonnante dorsale qui parcourt presque l’entièreté de la « botte italienne ». Comme à l’accoutumée, je m’étais rendu au-delà des Alpes à des fins de reportage. Je ne connaissais guère la région des Abruzzes et nombre de lecteurs de « Méridien », la revue pour laquelle je travaille actuellement, avaient formulé le souhait d’en apprendre un peu plus sur cette contrée qui, somme toute, n’est guère éloignée de la France. Mais je vais parler au présent, ceci rendra mon récit plus vivant, en même temps qu’il me permettra à nouveau, d’en parcourir les étapes essentielles.

   Octobre. Le ciel est haut, lumineux, étendu d’un horizon à l’autre sans quelque rupture que ce soit, un genre de lac immobile sous la douce insistance des yeux. L’air est si léger, à peine une buée et déjà il s’envole loin au-delà du paysage lissé de beauté. Le « Campo Imperatore » est un vaste haut plateau tel que je les aime, il me fait invariablement penser à l’Altiplano andain, aux vastes steppes de Mongolie. Il me faut cette étendue sans contrainte, cet espace illimité comme si mon inspiration était à ce prix. En ce moment, je poursuis de front plusieurs projets, dont un me tient particulièrement à cœur, un genre de roman-essai au foyer duquel se montrera l’un de mes thèmes de prédilection, la poésie des Romantiques lorsqu’elle se donne comme idéal de vie.

   Au cœur du village de pierres blanches de Santo Stefano di Sessanio (son nom est déjà prétexte au rêve), j’ai loué, pour une semaine, une petite maison à étage qui me fait penser à l’allure générale d’un pigeonnier de chez nous. La pièce dans laquelle je vis est pourvue d’une étroite porte-fenêtre qui donne sur un balcon en fer forgé. De là, s’ouvre une perspective (tu connais mon goût du simple et de l’authentique), qui vaut tous les sites touristiques dont la valeur, à mes yeux, est d’être de simples cartes postales, si ce n’est l’unique poudre d’une illusion. Ici, c’est une succession ininterrompue de collines apaisées au ton de miel et de feuilles mortes (ah, quelle saison luxuriante que l’automne, quel enchantement du ciel libre, quelle plénitude du regard au contact maternel de la terre, quelle effusion de la généreuse Nature qui vaut bien une Majuscule à l’initiale !), ici, c’est comme la condensation pastorale en sa plus exacte vérité.

   Tout en bas du village, dans une légère dépression que l’on croirait être une doline, un lac de modeste dimension, ses eaux bleues reflètent les motifs alentours, si bien qu’il se pare des couleurs de la noisette, de la consistance des glands, de l’adouci de la glaise qui l’entoure de toutes parts. Des collines plus hautes sont tapissées, sur la presque totalité de leurs flancs, d’une épaisse toison végétale, on dirait la laine des moutons revisitée par quelque Artiste au pinceau semant, ici et là, de discrètes fleurs équinoxiales. Plus haut encore, plus loin encore, la ligne parme de montagnes propose aux yeux une belle transition avec la batiste transparente du ciel. Sais-tu Solveig, toi l’habitante des forêts boréales, combien cette humilité, cette modicité du paysage sont un réconfort pour le cœur ? Il semblerait, qu’en ces contrées d’essence biblique, rien ne pourrait s’annoncer que sous la bannière d’une joie imminente. Tu connais mon attrait pour la Nature en ses plus belles présentations. Ici, mes yeux sont comblés de ce qui, depuis toujours, était en attente. Il n’est pas rare que, depuis mon refuge caussenard, je ne me laisse aller au songe, tissant sur la bannière de mon front mille lieux étoilés qui n’existent que pour moi, mais avec quelle amplitude, avec quel enthousiasme interne, un livre ne suffirait à lui seul à en rendre compte !

   Pas plus tard que ce matin, avec ma voiture de location (une antique Fiat qui peine dès la première côte !), j’ai parcouru le vaste plateau semé de courtes herbes jaunes. Un vent léger en couchait le tapis et tout ceci ressemblait à un lac presque immobile étendu sous la vitre aérienne du ciel. Il y avait là, dans ce sentiment d’immense solitude, comme une manière d’être pleinement à soi, de s’appartenir jusqu’au bout de son être. Sans doute connais-tu de telles émotions intimes lors de tes promenades dans la forêt boréale ? Après avoir parcouru quelques kilomètres, j’ai dû céder le passage à un long troupeau de moutons. Pour moi, l’occasion était rêvée de faire connaissance avec le Berger, de cheminer avec lui dans ce beau paysage tout empreint de la beauté simple d’une Arcadie. Dans le reportage sur la Suède, j’avais eu l’occasion de découvrir les moutons de chez toi, les moutons du Gotland avec leur robe anthracite et leur tête aussi noire que la suie. Les troupeaux des Abruzzes en sont presque l’exact contraire. Leur laine est si mousseuse, si tendrement onirique, qu’ils se confondent avec le sol dont ils sont issus. Une parfaite unité reliant les hommes, les bêtes, la terre sur laquelle ils vivent. C’est une étrange en même temps que rassurante sensation de voir, juste devant soi, un genre d’harmonie subtile réalisée dans ses moindres détails.

   Devisant avec le Berger, Alessandro D’Angelo (ces noms italiens sonnent d’une bien belle résonnance méditerranéenne !), cependant, je ne perdais pas un instant, photographiant à la volée tout ce qui voulait faire sens, le fleuve ininterrompu des moutons, les crètes parcourues d’une maigre végétation, le ciel décoloré à la limite des yeux, les chiens qu’on appelle ici Bergers de Maremme et des Abruzzes. Ils ressemblent étrangement au Patou des Pyrénées. Leur fourrure est épaisse, d’un blanc virginal, sur laquelle ressortent avec vivacité les yeux, la truffe, les babines noires. Ils ont un caractère bien trempé mais, pour autant, n’affirment leur autonomie que lorsqu’elle n’entrave pas leur fidélité à leur maître. Alessandro m’a raconté par le menu (je parle assez couramment l’italien, ce qui, bien évidemment, a facilité nos échanges), toutes les qualités de ces chiens, qui sont innombrables. Le troupeau n’est pas sans le Berger. Le Berger n’est pas sans ses chiens. Ils sont de généreux compagnons. Ils protègent les moutons des attaques des loups. Une meute vit sur les hauteurs, une cinquantaine d’individus en maraude que les Bergers des Abruzzes repoussent à la mesure de leur force de dissuasion. Ces gardiens portent en eux, depuis la nuit des temps, un instinct infaillible qui en fait de redoutables défenseurs. Alors que deux ou trois chiens se fondent au milieu du troupeau pour assurer leur protection, deux autres gagnent les hauteurs, l’œil constamment aux aguets, prêts à foncer sur le premier prédateur venu. Les loups, prévenus de l’audace des chiens, préfèrent se tenir sur leurs gardes et se rabattent, par dépit, sur quelque animal sauvage faible ou malade dont ils font leur ordinaire.

   Le soir, après avoir pris un repas frugal, je m’assois à califourchon sur une chaise, sur le balcon, laissant mon esprit aller là où il veut, une sorte de douce rêverie à la Rousseau qui m’isole du monde environnant et ne me place plus que face à ma conscience, sans doute aux problèmes qu’elle n’a nullement résolus, aux souhaits qui n’ont pas été exaucés, aux projets qui n’ont pas abouti. C’est un peu l’attitude du Marin qui vient de regagner son port, qui refait, par la pensée, sa journée en mer, ses joies et ses peines, ses dangers et sa certitude d’y avoir échappé encore une fois. Ma station face au paysage, face aux rues du village qui descendent doucement en pente vers le lac, ne trouve sa justification au seul motif du songe, de la contemplation. Figure-toi, qu’en ces contrées sauvages que parcourent les meutes de loups, vient s’ajouter, pour le plus grand plaisir des autochtones, la présence maintenant devenue familière d’une femelle ours accompagnée de ses quatre oursons. C’est eux que j’essaie d’apercevoir lors de leurs excursions crépusculaires dans les rues de Santo Stefano.

   Maintenant, ce que je vais te raconter là, ce sont les vieux hommes des Abruzzes qui m’en ont fait part, eux qui sommeillent sur quelque banc du village, leur attention cependant aux aguets afin d’espérer réactualiser un spectacle quasi quotidien dont ils sont friands. Lorsque la lumière faiblit, qu’une vague lueur habite encore les sommets environnants, que les rues commencent leur voyage en direction des ombres nocturnes, venant toujours du même endroit, la famille ours fait son apparition, sans peur apparente de rencontrer des hommes, seulement préoccupés d’assurer leur sustentation. La plupart du temps, les oursons curieux se dressent sur leurs pattes de derrière, titubant à la manière de risibles culbutos, bientôt invités par leur mère à poursuivre le but de leur quête. Habituellement ils escaladent les clôtures grillagées des parcelles de terre des Villageois, lesquels espéraient naïvement qu’elles les protègeraient des incursions des ursidés. Ceux-ci, attirés par l’odeur des cerises, n’ont de cesse de parcourir le jardin et de chiper des grappes dont ils font leur repas. Les agapes terminées, il ne demeure sur place que quelques branches lacérées, des troncs griffés, des clôtures affaissées que leurs propriétaires, pestant, devront réhabiliter jusqu’à la prochaine visite. Muni de bonnes jumelles, je n’ai pu, tout au plus, saisir que quelques ombres fantomatiques s’extrayant du tissu déjà serré de la nuit. Mon imaginaire, au seuil du sommeil, prendra la relève.

   Tu connais mon improvisation en ce qui concerne l’organisation (j’aurais plutôt dû dire « l’inorganisation »), de mon travail. Me levant le matin, j’ai déjà assez de difficultés à assembler mon propre divers, à tâcher de parvenir à un semblant d’unité, aussi la perspective d’un reportage structuré dans l’espace et le temps ne se propose-t-il à moi que sur le mode d’une hypothèse floue qui, le plus souvent, échoue à me rejoindre. C’est bien l’intuition, sinon l’attente pure et simple de ce qui pourrait survenir, qui me mettent en marche, pareil au somnambule qui cherche avec hésitation son équilibre, sans jamais le trouver vraiment. C’est en feuilletant une revue d’ici, que j’ai extraite d’un antique tiroir de ma maison de location, que j’ai découvert, au hasard des pages jaunies, essaimées de chiures de mouches et de traces de doigts, ce document faisant état d’un séisme déjà ancien, aux environs des années quatre-vingt du siècle précédent (les années refluent si vite en direction du passé !), livrant à mes yeux étonnés l’ancien village de Rovina abandonné aux morsures de la disparition. Je me suis mis en marche en direction de ce lieu hallucinant, de cette marée de pierres arrêtée en plein ciel, livrée à la violence du vent, aux criailleries lancinantes des meutes de corneilles. Tu comprendras, qu’approchant de ce village-fantôme, des images fortes aient surgi en moi, extraites du plus profond de ma mémoire. Alternativement se donnaient devant moi des scènes du film d’Hitchcock « Les Oiseaux », avec ses théories de volatiles dessinant d’inquiétantes portées musicales sur les fils télégraphiques, avec ses hordes de noirs corbeaux buvant toute la lumière du soleil. Et, parmi ces vols inquiétants et désordonnés, c’étaient « Les Prisons imaginaires » de Piranèse qui dressaient dans l’air gris leurs étiques volées d’escaliers, leurs lourdes passerelles de bois, leurs arcs de pierre en plein cintre, les lianes des cordes venant d’on ne sait où, leurs balcons suspendus sur le néant.

   Et cet étonnant mystère du lieu, cet improbable abri pour populations inapparentes se renforçaient de la position de Rovina perchée tout en haut d’une colline de pierres et de terre, visible de loin, émergeant tel un Radeau de la Méduse, au-dessus d’une plaine habitée d’infini, parcourue de quelques sillons poudreux se confondant avec l’air ambiant. A ma place, Solveig, qu’aurais-tu fait, sinon marcher au hasard des rues jonchées de débris, sinon progresser dans le lacis labyrinthique d’une immédiate et saisissante pauvreté, sinon t’étonner de ce « no man’s land » et imprimer dans les circuits de ton appareil photographique quelques témoignages d’un désastre déjà ancien ? C’est bien ceci que j’ai fait : rôder des heures durant, tel « Simon du désert » en quête de sa propre conscience. Oh, je n’ai nullement été dérangé par quelque importun. Plus personne ne s’intéresse à ce tas de vieilles pierres, à ces portes éventrées, à ces pièces fossilisées au-dessus du vide, à ces témoignages archéologiques d’un autre temps.

   Plus personne, aujourd’hui, n’attache d’importance à l’histoire qui se dissimule au cœur même de ces ruines, aux vies qui s’y sont déroulées, aux drames et aux courts bonheurs qui ont émaillé le cours, sans doute chaotique, de l’aventure du village. A présent, ce que cherchent les voyageurs pressés, ce sont de vivants tableaux hauts en couleurs, ce que cherchent les curieux, des terrasses bondées où il fait bon s’assembler pareils à des abeilles dans la ruche, ce que cherchent les impatients, de rapides clichés qui leur disent la félicité immédiate de vivre, en ce lieu, en ce temps, et la hâte d’oublier ce qui n’est pas le présent, d’ensevelir le passé dans des linceuls de pourpre aux plis immobiles. Oui, Sol, je ne sais si cela tient à ma progression dans l’âge, au grisonnement de mes tempes, à ma mémoire déjà ancienne des choses mais, souvent, l’existence ne paraît me rejoindre qu’au travers d’un étonnant labyrinthe de verre aux parois déformantes. Mais rien ne sert de rebâtir le présent à l’aune du passé, le temps en son essence est si fugitif, qu’à peine avons-nous posé une pensée, qu’une autre survient dont la nouveauté gomme la précédente.

   Que te dire de plus sur mon périple italien, sinon que les intervalles ménagés entre mes visites aux Abruzzes, aux moutons, aux villages, était empli d’un travail de classement de mes notes manuscrites, du visionnage des photographies, parfois à l’écriture, sur des feuilles de papier maculées d’encre, de quelques méditations sur le roman-essai dont je t’ai déjà parlé. Rien que de bien quotidien. Rien que de bien familier mais la vie est tissée de ces mille riens qui nous traversent à bas bruit, auxquels nous ne prêtons guère attention. Pourtant, ce sont eux, bien plus que les grands événements qui nous structurent et nous portent en avant. Je te sais attentive à ces fins tropismes que ne perçoivent que les attentifs, les inquiets, les éternels poseurs d’interrogations.

   Mais il est grand temps maintenant de revenir à mon Causse qui est comme un écho de ma propre nature, de revenir à ta Suède logée au cœur même de l’hiver en son blanc silence. De la pièce où j’écris ma missive, je vois les têtes des chênes immobiles dans l’air qui fraîchit et alors je pense à tes forêts boréales, à la beauté des grands bouleaux clairs figés dans la nuit polaire. Oui, je pense à tout ceci et un long frisson glisse le long de ma peau.

 

                                                     Amitiés amoureuses du Sud

 

                                                        Ton prolixe diariste  

 

   

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 10:05
Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

 

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   Il est des images dont on se demande si elles sont vraiment des images. Cette photographie à l’initiale de ce texte ne manquera d’interroger ceux qui en feront la rapide expérience. En effet, quoi de plus usuel qu’une bobine avec l’entrecroisement de son fil enroulé, lequel semblerait n’avoir nulle fin ? « Fin », en ce cas-ci, ne ferait-il signe en direction de quelque « finalité » ? Mais que poursuit donc cette représentation ? Quel intérêt peut-il se faire jour sous l’exposition d’une chose si simple ? Il y a, à défaut d’un réel étonnement (celui-ci rémunèrerait cette image à sa juste valeur), une manière de désenchantement provenant tout droit du fait que nulle magie ne visite le Voyeur, que nulle esthétique ne le convoque à la fête des yeux, nulle émotion n’empreint son front d’une bienveillante rosée. Quel intérêt ? Nous posons à nouveau la question de façon à faire émerger ce qui en constitue la trame. Celui qui observe veut donner à sa tâche un contenu qu’il puisse aisément justifier : plaisir, volonté d’en connaître plus, stimulation heureuse de quelque zone corticale dont il attend un bonheur simple, une juste rétribution. Mais poser la question en terme « d’intérêt » est déjà dévoyer le sens interne de l’image, la reporter à une notion de valeur, sinon de quantification, de mesure qui calcule et édifie ses plans sur le registre d’une « économie ». Ceci est, à l’évidence, la façon la plus inadéquate de regarder cette image. Cette dernière ne se veut nullement monétisable, seulement apparaître telle qu’elle est en son indispensable coefficient de présence.

   Mais disserter sur cette proposition plastique élémentaire ne prendra jamais sens qu’à la reporter à un cadre plus général du statut social des images dans notre société contemporaine. C’est l’ordre du contraste uniquement qui permettra de placer dans une perspective comparative le Simple par rapport au Multiple. Aujourd’hui, les images sont foison si bien que l’image détruisant l’image, on est en droit de se demander ce qui peut bien surnager de cette marée invasive qui paraît une manière de vortex auto-destructif de son propre édifice. A peine une nouvelle représentation s’annonce-t-elle à l’horizon du monde, qu’une autre vient la recouvrir de sa surface glacée, si bien, qu’au bout du compte, il ne demeure qu’un vague fourmillement qui égare les yeux, noie la conscience sous des flots de signaux divers ininterrompus. Si, jusqu’ici, notre mode de vie médiatique (« la Galaxie Marconi » décrite par  Mc Luhan venant se substituer à la galaxie des signes imprimés de  Gutenberg), nous plongeait dans un univers d’apparences multiples, la logique exubérante du « poly » (polychrome, polyphonique, polysémique) s’est métamorphosée en un véritable raz-de-marée dont témoigne à l’excès la mode devenue invasive, sur les Réseaux Sociaux, de rattacher le moindre de ses propres faits et gestes à l’exhibition photographique de l’événement le plus particulier et insignifiant soit-il. Cette prolifération de l’égôlatrie sur le mode du « On » a si bien envahi le champ de la conscience que s’estimeraient hors du monde ceux qui ne sacrifieraient nullement à ce rituel monstratif de qui-l’on-est en son irremplaçable singularité.

   Toute cette joyeuse mascarade jointe à l’usage intensif du bien nommé « selfie », ne fait que produire un concours permanent de beauté où il devient urgent de se montrer sous son jour le plus flatteur, application cosmétique continue qui, à défaut de nous délivrer la vérité d’une personne, ne nous fait le don que d’une apparence en attente d’une autre apparence. Le pur, le simple, l’immédiat ont troqué les vêtures d’un originel dénuement pour s’affubler des habits d’Arlequin aux mille pièces dont chacune le dispute à l’autre, l’éblouissement de soi est à ce prix qu’il ne saurait supporter de présence adverse plus chatoyante que sa propre présence. « Miroir, miroir en bois d'ébène, dis-moi, dis-moi que je suis la plus belle », est devenu le leitmotiv irremplaçable d’une foule d’individus qui, croyant se distinguer de la masse confuse alentour, ne fait en permanence que s’y mieux immerger. Mais il semblerait que la logique abrasive de la mondialisation, dont le motif le plus urgent consiste à ce que nulle tête ne dépasse nulle tête, où l’uniformisation des masses s’accomplit au titre d’une mode tyrannique, cette logique donc conduirait tout droit à une dépersonnalisation dont la tragédie indique que ceux qui y sont soumis ne font que s’aliéner davantage alors même qu’ils se croient suprêmement libres. Une façon de « servitude volontaire » inconsciente des enjeux qui la dominent et la contraignent à emprunter d’identiques ornières, nantis comme laissés-pour-compte, le programme est unique dont chacun paraît se réjouir à l’excès.

    Mais après la figue diaprée, ondoyante, pléthorique du réel en sa marche aveugle en avant, il convient de procéder à un pas inverse qui nous ramènera à l’examen de conduites bien plus apaisées, méditatives, contemplatives car, elles seules, peuvent nous permettre d’affirmer notre individualité, de lui attribuer des prédicats situés dans la proxémie, de faire à nouveau l’épreuve d’une façon juste d’habiter notre corps, notre espace, notre terre.

 

Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

  

   Et puisque cet article a débuté sur l’image d’une bobine de fil, nous allons pouvoir « filer la métaphore » plus avant au motif que notre regard se portera sur une pelote de ficelle à laquelle nous demanderons qu’elle nous éclaire quant à notre progression sur notre chemin existentiel. Si nous prenons cette pelote dans sa fonction même, si nous la considérons selon sa nature, nous dirons bien vite qu’elle sert, essentiellement, à attacher les parties éparses d’un objet, à lier du disséminé pour le rassembler en mode unitaire. Le simple exemple du fagot est éclairant à ce titre. Lui qui, avant de connaître l’événement de la liaison, n’était que rameaux dispersés, le voici maintenant en mode assemblé, comme si son être épars avait trouvé le lieu de sa confluence, le site de son accomplissement. Nous pourrions aussi bien dire son « destin » car, depuis toujours, il était déjà ce qu’il avait à être, conformément à son essence.  De l’être-éparpillé à l’être-rassemblé, il y a eu la force attachante du lien, non seulement symbolique mais bien réelle. C’est la main de l’homme qui aura été la médiatrice de la relation, insufflant en la chose assemblée une signification latente qui, un jour, devait s’actualiser. Le génie humain rejoignant la disposition de la chose à être ceci plutôt que cela. La belle et inventive praxis anthropologique s’appliquant au chaos primitif pour en faire un cosmos habitable pour tous.

  

 

Immédiateté  discriminante du Simple

Anonyme

 

 

   Par homologie signifiante, pelote de fil, ficelle, regardent en direction de toutes ces traces infimes, infinitésimales qui parsèment le monde de leur discrète rhétorique. C’est le peuple du menu et de l’inapparent, c’est le peuple qui, ne disant rien, profère beaucoup. Et ceci n’est nullement un paradoxe, tout discours n’est lisible que sur fond de silence. Combien heureuses sont ces empreintes posées sur la cendre du jour ! Comme un poème du Simple, une parole fondatrice de la justesse d’être au monde. Ce graphisme de pattes d’oiseaux, cette légèreté de la plume, cette souple ondulation du sable viennent nous confirmer dans notre être, tout comme ils posent devant nous la figure exacte du monde. De nous qui regardons à ceci qui est regardé, rien ne trouble, rien ne disperse, c’est un chant subtil qui s’élève des choses, vient à notre rencontre dans la sérénité. Plus d’incompréhension alors, plus de questionnement. Un motif nous relie à une manière de donation originaire de ce qui est, nous installant en un regard clair que nul trouble ne vient altérer.

   C’est bien en ceci que consiste la force du simple, du pur, de l’immédiatement saisissable, nous placer face à toute chose, mais dans la joyeuse acceptation, mais dans la liberté ouverte de l’instant de la contemplation. Le simple nous reconduit à notre propre simple, autrement dit il nous dispose à ne recevoir que l’essentiel, à écarter de notre regard ce qui pourrait en faire dévier la justesse car, toujours, en sa foncière présence, l’acte de vision veut le regard en tant que regard, effusion d’une vérité dont notre conscience s’empare avec le plus vif des plaisirs. Voir en sa plus directe efficience est un baume pour le cœur, une ambroisie pour l’âme, assurance que ce qui vient à nous le fait sur le mode du dévoilement, non sur celui d’une duperie, d’une figure dévoyée de sa propre réalité. Car le réel, dans son chemin d’approche de qui nous sommes, ne peut jamais le faire que sur le mode de la clarté, toute déviation est déjà mensonge, toute affèterie nous renvoyant, de facto, aux ténèbres d’une inconnaissance.

   Alors que nous visons dans un souci de clarté, cette pelote de fil, ce lacis de ficelle, ces empreintes de pattes d’oiseaux, partout, dans le vaste monde, les formes, les images, les signes pullulent, croissent et essaiment sur l’ensemble du visible leur chape d’incompréhensible multiplicité, diffusent à l’envi leurs déflagrations hautement colorées. Partout, d’Honolulu à Vancouver, de Hong-Kong au Cap, de Valparaiso à Santiago, des torrents de lumières tapissent les hautes tours de verre et d’acier, partout les foules diaprées tracent leur chemin de laborieuses fourmis, partout les allées et venues épileptiques tissent la toile invasive du paradigme contemporain qui ne paraît plus devoir s’énoncer que sous la figure du démesuré, du pluriel, du tissé serré en ses plus intimes recoins.

   Partout, y compris dans les parties les plus reculées de la planète, les Existants actionnent leurs obturateurs photographiques de manière à ce que rien du réel en sa polyphonie ne leur échappe. Des milliards d’images à la seconde tracent leurs trajets de rapides comètes, entourant le globe d’un réseau dense, genre de cotte de mailles dont beaucoup pensent qu’ils tirent leur propre liberté alors que le rapport s’est depuis longtemps inversé, que l’homme devient le motif consentant de la sphère iconique. On n’a de cesse, tout au long du jour, de consigner ici tel anniversaire, là telle rencontre, encore plus loin ces paysages de carte postale, d’immortaliser ce menu exotique qui dira aux autres, l’exception d’une expérience, l’extase d’un goût, l’ivresse d’un voyage au centre de soi-même.

   Le monde s’est lui-même pris au jeu de la vitesse, du nombre, de l’infiniment calculable. La qualité l’a cédé à la quantité. Le beau a régressé devant le joli. L’essentiel s’est vu reléguer par le superficiel. Cet usage du pléthorique et de l’acquisition insensée des figures du monde a métamorphosé les individus en robots cybernétiques que les machines dominent bien plutôt qu’ils n’en maîtrisent le fonctionnement. La Divine Boîte Magique sur laquelle ils pianotent, des heures durant, des messages récurrents qui ne sont que les projections de leurs propres fantasmes, la Divine Boîte donc leur tient lieu de conscience et assure leur libre arbitre des décisions les plus sensées dont ils peuvent être visités. Ainsi la Vérité n’a-t-elle d’autre voie de manifestation que celle en direction de cet étrange Objet Transitionnel qui les revoie à l’image d’une Mère protectrice dont ils sont les rejetons extasiés, infiniment reconnaissants.

   Depuis l’invention des machines, jamais l’imaginaire humain n’était allé aussi loin dans le domaine d’une réponse aux insatiables désirs humains, à leur immense appétit de jouissance. Désirs pris à leur propre piège. Jouissances abortives. Manière de retournement de la calotte du poulpe qui n’a plus guère qu’une encre noire à jeter dans tous les océans médiatiques et infiniment narcissiques du monde. L’idée de « modernité », n’a plus de limite. De modernité frelatée voulons-nous dire.

 

Où sont les Baudelaire, les Picasso, les Le Corbusier ?

Où sont les Rilke, les Novalis, les Hölderlin ?

L’horizon est vide qui interroge

et les abysses grondent de bien étranges rumeurs !

 

   Que dire, parmi toutes ces rumeurs, qui ne serait qu’une rumeur supplémentaire ? Dire dans la retenue, dans le souffle inaperçu, dans la douce incantation qui ne dit jamais que pour elle, afin que cette supplique lovée en son être-même ne subisse nulle altération, une éclosion sur le bord de l’éclosion. Ou bien alors, en sourdine, méditer ceci, tiré du poème de Hölderlin, « Mnémosyne » :

 

« Mais ce qu’on aime ! Un éclat de soleil

Que nous voyons au sol et la poussière aride

Et les ombres de nos forêts, et sur les toits s’épanouit

Paisible la fumée, tout près de la couronne antique

De hautes tours (…)

Les signes quotidiens

Car la neige comme les fleurs de mai

C’est noblesse du cœur,

Où qu’elle soit, son sens,

Luit avec les prairies

Verte des Alpes, tout là-haut. »

 

   Ce haut poème de Hölderlin (mais tous ses poèmes chantent la hauteur), pose en exergue ce que le titre de cet article nommait « Immédiateté discriminante du Simple ». En effet le Simple se donne d’emblée en tant que discrimination, limite, trait. En-deçà rien n’est encore apparu, rien n’est encore visible. Au-delà, tout s’englue dans une matière opaque dont le fourmillement constitue le signe d’un désarroi dont ceux qui en sont affectés ne prennent nullement la mesure. « L’éclat de soleil », « la poussière », « les ombres », « la fumée », ce sont là des signes immédiatement perceptibles dont notre vision s’abreuve comme notre bouche le ferait à la source limpide. Avec eux, nous sommes en confiance. Avec eux nous nous y retrouvons et la place que nous occupons dans le monde peut aisément se doter de prédicats si précis, dont le contour exact nous rassure et contribue à délimiter et poser nos propres assises.

   Quant à « la couronne antique des hautes tours », elle n’est là qu’à la mesure de sa prestigieuse présence, laquelle joue en mode contrasté avec la modestie des parutions contiguës. Toujours un mouvement dialectique s’empare des choses afin que, de leurs naturels contrastes, se dégage l’empan d’un sens. Mais c’est à nous, les hommes, de deviner le sens, nullement de l’attendre du réel comme si ce dernier nous en faisait l’offrande sans reste. C’est bien pour cette raison du Simple dont, constamment, nous devons analyser la nature, estimer la profondeur, juger la signification, que les hommes, par lassitude, s’en détournent, lui préférant le multiple, le polychrome, attendant de ces derniers une explication de texte qu’eux n’auraient nullement à fournir. Mais c’est exactement l’inverse qui est vrai, toute sémantique ne délivre son fruit, ne communique sa pulpe, n’ouvre sa chair qu’aux chercheurs infatigables d’essences.

   « Les signes quotidiens », les formes élémentaires de la présence, « la neige » en sa virginité, « les fleurs de mai » en leur éclosion, tout ceci emplit le « cœur » d’une félicité spontanée, laquelle trouve son « sens » à s’envoler au plus haut de la destinée humaine, là où « les prairies vertes des Alpes » ne tutoient que l’air de cristal, n’admirent que les edelweiss, ces fleurs éternelles symbolisant la pureté et l'amour, autrement dit la spontanéité de toute Vérité. Ici doivent s’illustrer, en leur plus exacte illumination, les yeux des Regardeurs, ceux qui pour qui « regarder » veut dire :

 

entrer dans le cœur vivant des choses.

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 10:16
Regarder, ouvrir le monde

"REGARD 9"

 

Photographie  :  Patrick Geffroy Yorffeg

 

***

 

   Il faut partir du particulier, aller à l’universel, puis revenir au particulier afin que celui-ci, fécondé en son être par l’éloigné et l’essentiel, puisse se connaître en tant que cette singularité qui est le signe le plus patent de la personne humaine. « Regard », déjà le mot est beau en lui-même, selon la frappe distincte et claire de ses deux syllabes. Elles disent bien plus que leur simple phonétique. [Re] et c’est un geste de retour qui est initié. [Gard], et c’est l’acte de garder qui est évoqué. Mon regard est, en quelque sorte, le gardien de ce qui m’échoit comme mon lot unique, celui avec lequel je dois édifier qui-je-suis dans la plus grande des solitudes puisque mon parcours ne ressemble à nul autre, que mon Destin en a déterminé l’infrangible voie. Nous ne sommes libres qu’à nous inscrire dans la trace de nos propres pas !

   Autrement dit, « regarder » est porter sa vue au loin et faire retour au plein de son être, en son intime, de manière à ce que le travail de la conscience, au terme de la dialectique du proche et du lointain, s’empare du monde avec suffisamment de bonheur et y dépose son empreinte qui ne peut jamais être que cette esquisse de Soi et non d’un Autre. Tout signe du regard se dispose, par essence, à une confrontation avec l’altérité. Et l’altérité est le tremplin par lequel j’arrive à ma posture de Sujet. Ce qui se montre à mon regard est la différence même, ce par quoi je me dispose par rapport à ce qui me fait face et m’intime l’ordre de m’y reconnaître avec moi-même. Le regard est ce rayon sensitif qui part de qui-je-suis, mesure l’espace tout autour, y prélève maints indices qui seront les médiateurs d’un sens interne, non partageable, jamais identique aux expériences de vision de mes alter egos. Tout regard ne prend sens qu’à retourner en Soi, au cœur de la citadelle, là où il pourra être décrypté selon l’originalité qu’il est, sinon son étrangeté.

   Chacun s’accordera à reconnaître la prééminence du regard sur tout autre mode de donation de la présence. Ce que chaque sens sépare, analyse, décrypte selon le mode des catégories, la vision le synthétise en une manière de totalité qui, seule, peut satisfaire le large empan dont nous voulons qu’il nous délivre bien plutôt le vase archéologique en son ensemble, nullement les tessons épars qui nous égarent et participent à notre propre éparpillement, à notre fragmentation, elle nous porte sur les rivages insoutenables de la schizophrénie. Le toucher touche chaque chose l’une après l’autre. L’ouïe ne perçoit les sons que dans la succession, non dans la simultanéité, laquelle ne serait, si elle devait jamais s’actualiser, que l’incompréhensible bruit de fond du monde. Le goût procède par division des saveurs. L’odorat établit une hiérarchie des fragrances. Seul le pouvoir de voir est panoptique, polyvalent, polychrome, polyphonique (et toute la kyrielle des « poly » imaginables) et les yeux qui explorent sont portés bien au-delà d’eux-mêmes dans chaque geste de la vision. Cette dernière, la vision, est le mode du connaître par excellence, le mode au gré duquel peut se lever le déploiement du concept, s’élargir notre préhension des choses. Tragédie de l’aveugle : il ne possède ce qui apparaît qu’à la mesure d’une sommation des sens dont le principal, le principe unificateur, lui échappe totalement. S’est-on déjà interrogé sur le paysage que l’aveugle « voit » ? Pour un Voyant, ceci est pur mystère qui frôle l’aporie. Peut-être est-ce ceci le tissu de toute aporie : se pencher sur le monde depuis son immense margelle et n’apercevoir jamais qu’un vaste océan noir parcouru du vent incalculable des abysses.

   Mais il faut laisser là la théorie et aller voir de plus près ce prodige de la vue, en citer quelques déclinaisons humaines. Ainsi nous approcherons-nous de l’âme dont on dit que les yeux sont le miroir. Cependant affirmer ceci est n’encourir aucun risque au simple motif que nul ne sait ce qu’est l’âme et donc proférer dans le vide revient à peu près à ceci, se réfugier sur de hautes cimes que le brouillard occulte aux yeux des Vivants. Je ne sais si l’âme existe, si les yeux en sont la porte d’entrée. Mais, en tout cas, il est une expérience existentielle des plus douloureuses qui soient, elle consiste en une radicale impossibilité : nul ne peut confronter bien longtemps le regard d’un Autre que soi, pas plus que sonder son propre regard dans le miroir n’est un acte sans danger.

   Mais d’où vient donc cette étonnante étrangeté ? Est-on, soudain, en vue directe de l’Être, ce Rien, ce Néant dont la seule évocation est vectrice d’une angoisse sans fond ? Où bien est-ce notre Esprit qui nous toise et nous met en demeure d’être conforme à une éthique ? Ou bien encore notre Conscience dont « l’instinct divin » nous effraie et nous renvoie dans le corridor le plus sombre de qui-nous-sommes ? Oui, les yeux sont un pur mystère. Oui, les yeux, nos propres yeux nous mettent au défi d’exister, hommes en tant qu’hommes. Oui nos yeux s’érigent en juges suprêmes, nous ne pouvons en soutenir bien longtemps la manifestation. Non seulement nos yeux dits « normaux », mais aussi bien les yeux des Autistes, ils sont vides et sondent le froid et lointain cosmos, pareils à ces Moais de l’Île de Pâques que l’Ether semble avoir soustraits à leur pesanteur de pierre. Ils sont là et irrémédiablement ailleurs. Or l’ailleurs n’a ni forme, ni contours, si bien que l’on peut s’y réfugier et longuement disserter à son sujet.

   Yeux des Existants, ils sont les perles translucides où s’illustre, de la plus belle manière, la vérité. Un regard de vérité est droit, non troublé et les paupières ne cillent nullement d’être confrontées à quiconque. Yeux des Existants, ils sont des lacs d’altitude, de claires ondes dans lesquelles se reflètent les nuages, parfois légers, heureux, parfois sombres, ils infusent en eux toute la tristesse du monde. Yeux des Existants, ils sont le prodige de la conscience, le feu de la lucidité, rien ne leur chappe qui fait sens et ouvre la marche de l’univers en son inégalable faveur. Yeux des Existants, ils sont les portes closes/décloses, elles nous disent l’épiphanie de l’Être mais aussi sa réserve, son refuge en des fonds inconnaissables. Yeux des Existants, ils sont le Chiffre Majuscule, celui de la centralité du regard qui efface toute autre présence, le reste du visage s’y abîme dans l’unique d’une simple joie. Yeux des Existants, ils sont l’aimantation suprême, le Dire en sa constante beauté, ils profèrent le langage le plus subtil qui se puisse imaginer. Yeux des Existants, ils sont à la confluence des signes, ils les fécondent, ils leur donnent espace et vie. Yeux des Existants, ils sont les braises vives au motif desquelles l’intelligence vient à affleurer, se révéler sur le mode de la discrétion. Yeux des Existants, ils sont le Tout de l’Être. Qui donc pourrait dire mieux que cette Parole silencieuse, elle est notre supplique la plus patente, celle que nous adressons à l’Aimée, à la fleur, au rivage de la mer, aux collines qui tremblent sous le vent ?

   Yeux de l’Art en sa plus belle cimaise. Yeux apaisés à la belle teinte cuivrée de Marie de Médicis peinte par Agnolo Bronzino. Yeux exorbités, terrifiés du personnage du tableau « Tête de méduse » du Caravage. Yeux vides qui sondent l’innommable de « Tête aux tresses », dite « La Nymphe », dans un grès mésolithique-néolithique de Belgrade. Yeux qui visent l’extérieur mais aussi retournent à l’intérieur du massif de chair chez « Homme et Femme enlacés », pierre et plâtre de l’art suméro-akkadien. Yeux doux, attentifs, altruistes tels que figurés dans « Deux époux de Pompéi », au temps de la Rome Antique.  Yeux clos soumis à une impérative rétroversion, ardente méditation du « Prêtre de Xipe Totec » au Mexique. Yeux de pure intelligence du portrait de Diderot par Charles-André dit Carle Vanloo. Yeux de Vincent Van Gogh où percent, en un seul et même élan, génie et folie, « Autoportrait de 1889 ».

   Nul ne peint mieux la climatique des sentiments internes que les globes des yeux, ils sont une sémantique anatomo-physiologique que redouble le ton fondamental de l’individu, la marque insigne qu’il attribue aux choses qui se posent devant sa conscience. Quiconque a vu le regard bouleversé d’une enfant triste, quiconque a vu le regard passionné d’une amante, quiconque a vu le regard plein de pénétration du savant, quiconque a vu le regard suppliant et vide du condamné à mort, rien de ceci ne saurait être oublié qu’à accepter sa propre perte dans les fosses carolines de l’indifférence, dans les douves sans fond d’une inhumaine condition. On pourrait longuement épiloguer sur les vertus des yeux, s’entraîner à interpréter leur taille, leur couleur, les signes qu’ils profèrent comme on le ferait des hiéroglyphes d’un Test de Rorschach et encore se présenteraient à nous mille détails dont nous n’aurions immédiatement aperçu la richesse.

   A vrai dire, tout regard est insondable en raison même du fait que, jamais, nous ne possèderons la clé qui nous permettrait d’en saisir l’ultime signification. Et il est heureux qu’il en soit ainsi, qu’une part de mystère demeure en ce siècle de technoscience où tout est étalonné à la mesure du calculable, de la précision arithmétique. Toujours, aux objets qui méritent notre plus grande attention, il faut ce halo de secret, ce coefficient d’énigme, cette ombre portée du silence. C’est ceci, cette marge d’incertitude qui fait de l’humain aussi bien sa grandeur que son exception. Devant l’inaccessible et l’abyssal des yeux, demeurons humbles et adoptons la seule attitude possible, celle de l’étonnement, ferment de tout questionnement. Regarder est ouvrir le monde à condition cependant que le regard soit droit et dénué de quelque intention que ce soit. Sans doute le motif des yeux est cela même qui se prête le plus à la marche souple de l’intuition. Ce qui est précieux ne se peut saisir que dans l’effleurement.

   L’image que Patrick-Geffroy Yorffeg a choisi de soumettre à notre entendement sur ce thème de la vision est une image tout à fait significative des nombreux sèmes qui s’y impriment dans la discrétion d’un soupir. La coiffe qui se confond avec le ciel de l’image nous dit, en termes retenus, l’abri nécessaire à apporter au regard. Tout regard, par nature, est fragile. Au simple motif que, confronté à l’extérieur, sous ses modes divers, grâce, amour, violence, haine, générosité, retournant en lui, il est chargé de ces lourds contenus qu’il lui est intimé de métaboliser car, jamais, l’on ne peut amener le réel en-soi, dans la violence ou la finesse de son dire. Constamment, il nous faut réaménager ce que nous saisissons du tangible qui nous fait face pour l’accorder à nos plus exactes affinités. Ce sont bien nos propres affinités, ces miroirs de-qui-nous-sommes qui nous déterminent en propre et nous livrent au monde dans la dimension de notre singularité. Nous sommes un particulier dans l’universel et ce n’est qu’ainsi, de cette manière souple, fluente, que nous pouvons nous inscrire dans le cours des choses : il est le nôtre toujours en partage avec la grande marée des flux du vivant.

   Le front est large, dégagé, lumineux. Il est le site dans lequel le regard s’inscrit. Il est, en quelque manière, prélude à la vision et c’est pour ceci qu’il lui est demandé de venir à nous dans la plus grande pureté, pareil à une neige qui effacerait toutes les imperfections du paysage. Les deux traits des sourcils, semblables à un signal, à un sémaphore, déjà attirent notre regard sur ce qu’il y a à voir : ces yeux homologues qui reflètent nos propres yeux. Deux consciences se rencontrent dans un colloque singulier qui ne peut être qu’émotion, saisie de l’être-présent au foyer même de sa présence. Notre propre présence s’accroît de celle de l’Autre et c’est cette fécondation qui se donne sous le beau nom « d’humanisme ». C’est bien notre caractère humain fondamental que de reconnaître l’Autre, de lui donner assise, de l’exposer comme ce qui, en soi, est le signe le plus haut. Or seul le regard peut ce prodige à la mesure de la lueur transcendante qui en traverse l’aire donatrice de sens. Voir est signifier en sa guise la plus élevée. Pour cette raison et pour nulle autre, il nous est imposé, en tant qu’hommes et femmes, d’apprendre à voir, de doter notre vue des qualités du cristal de diamant. Vue, sous mille facettes, qui déploie le tout de ce qui vient à notre rencontre comme la faveur à nulle autre pareille de l’exister en sa mission la plus essentielle.

   L’arête polie du nez, l’amorce de la plaine des joues, tout ceci apparaît sous ce même jour lisse, tranquille, sous cette lumière diaphane qui est l’émergence de l’âme en son image éphémère. Deux larges cernes gris entourent les yeux. Deux zones de transition entre le blanc immaculé où rien ne se dit et la tache sombre des yeux où tout se dit et se retient cependant sur le bord d’une parole. Car les yeux, au sens strict, n’articulent rien, demeurent dans une sorte de mutité. D’où leur force, leur puissance. Ce n’est nullement le bavard qui retient notre attention, bien plutôt le discret, celui qui, depuis la pupille de ses yeux, dit en mode crypté le souci de son être. C’est à nous, qui faisons face, de lire, d’interpréter au plus près ce langage tranquille, feutré, il est le gage le plus sûr de la personne en sa vérité. Ces yeux de l’image sont si doux, si rêveurs, empreints d’une généreuse sensibilité, aussi, d’emblée, sommes-nous enclins à penser celle qui en est la source à la manière d’une porcelaine rare brillant sur fond d’un rassurant clair-obscur. En tout clair-obscur, par essence, se donne la lumière, se réserve l’ombre. A nous d’avancer à la rencontre. C’est le mode même de notre avancée qui nous mettra en rapport le plus étroit avec la magie incarnée qu’est toute personne humaine.

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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 10:38
Fusion du Soi en Soi

Photographie  de Patrick Geffroy Yorffeg

" La Lectrice "

Vallée d'Aoste " - Italie 2017

 

***

 

   Soir. Le jour n’est plus qu’un mince fil sur l’horizon des pensées. Une simple élévation venant prononcer quelques mots avant que le silence ne recouvre toute chose de son aile d’écume. Dans les antiques demeures de pierres on ne bouge guère, on est en attente de ce qui va advenir qui dira son être sur le mode du retrait. Certes l’on n’est nullement seul dans ce paysage originel du Val d’Aoste. Partout des cœurs homologues battent au même rythme, partout des mains étreignent des copeaux de lueur, partout des attentes se lèvent qui ne sont qu’attente de Soi dans la trame usée du temps. Pas seul. Du plus loin viennent encore quelques hautes figures, elles disent ce qu’est la Nature en son inestimable fond. Elles sont le Grand Combin avec ses plaques de névés, ses arêtes d’ardoise grise qu’une fine brume recouvre. Elles sont Le Grand Saint-Bernard avec ses lacs aux eaux d’acier gris-bleu. Elles sont le Grand Paradis, ses bouquets de feuillus vert-amande. Elles sont le Cervin, sa haute pyramide poudrée de blanc. Elles sont L’Emilius, ses rochers bistres qui tutoient la course libre du ciel. Ce sont toutes des formes antécédentes du recueil logé au plein de la nuit germinative, de la nuit fécondatrice du songe des hommes. Ces formes, jamais l’on ne peut les ignorer, les remiser au fond de quelque puits mémoriel. Toujours elles viennent à vous avec leur charge de puissance, puis soudain, leur étonnante légèreté, lorsque le crépuscule les touche, les noyant dans une manière d’insaisissable aquarelle. Ombilicale liaison à ce qui est hors les murs, qui façonne en vous l’esquisse même de votre esprit.

   La maison est dans l’ombre, immergée de toutes parts en cette vague si sombre, on la croirait annonciatrice de quelque fin. Un vent léger glisse le long des arêtes des pierres. Quelques bruits encore de la vaine agitation des hommes. Quelques images venues du majestueux Cervin, elles habitent les Existants en toile de fond, en décor d’une scène intime, personnelle, dont on a oublié la présence, l’habitude est si forte qui ponce tout et reconduit l’arbre, le rocher, le fin nuage, le torrent à une sorte d’invisible conque aux limites si imprécises. La maison est dans l’ombre, comme retirée dans son sommeil le plus profond, le plus réparateur. Maintenant c’est le silence qui se donne comme la seule parole audible. Il y a un genre d’accroissement de l’être de la nuit, une amplification de son intensité, une pluralité de son rayonnement. Comme si le monde alentour n’existait plus qu’à titre de vague hypothèse, une nuée d’oiseaux dans le ciel gris d’automne.

   Une seule pièce sort de l’anonymat nocturne, une seule pièce dissout doucement le lac de ténèbres, l’éclaire en son sein d’un faible halo à peine plus haut que le doute ambiant. Les murs, les meubles, le décor sont de la couleur éteinte des feuilles mortes. Ou bien d’une terre située dans quelque mystérieux ubac. Une nuit insérée dans une autre nuit. Le globe blanc d’une ampoule, le rectangle d’une table, l’accoudoir d’un fauteuil, seuls éléments qui reçoivent la lumière, la réfractent alentour dans un genre de pure distinction, d’élégance économe de ses moyens. Une forme humaine, oui, une Silhouette Féminine, à contre-jour, se donne comme la seule présence. Le massif ombreux de la tête repose sur le bras gauche à demi replié. Un fauteuil est supposé. Une lecture imaginée. On devine l’angle d’un livre, son léger reflet dans la nuit qui avance.

   Lectrice est attentive dans sa posture soucieuse. Lectrice est entièrement peuplée des mots qui la visitent. Sa chair est identique à une amphore dans laquelle se seraient déposés, depuis des temps immémoriaux, une ambroisie, un onguent, une nourriture rare, le corps s’en trouve dilaté, agrandi, porté au plus haut de son intime manifestation. Mille ruisselets de joie, nullement perceptibles pour quiconque n’en a jamais éprouvé la subtilité, tracent leur voyage sous l’immédiate résille de la peau, dans l’épaisseur fécondée du derme. C’est un incroyable sentiment de s’appartenir en totalité, de s’accroître jusqu’aux limites extrêmes de son être, de vivre ce fameux « sentiment océanique » si bien décrit par Romain Rolland (il traverse nombre de mes écrits), semblable à une nervure hautement signifiante, existentielle, porteuse d’un destin ouvert, lumineux.  

   Mais, maintenant, il nous faut donner un cadre aux mots qui s’épanouissent et transportent Lectrice au sein même de sa propre vérité, là où la beauté est souveraine, là où tout conflue, là où tout s’assemble, si bien que l’ailleurs ne serait qu’une erreur de parcours, un genre de comète perdue à même son erratique giration, une course folle en dehors des limites du cosmos. Ce que Lectrice lit réellement, bien évidemment, nous ne pouvons le savoir. Cependant faisons-lui le don d’un texte de haute poésie au sein de laquelle elle retrouvera le secret même de ses plus belles affinités. Car toute beauté s’unit aux beautés homologues. Toute beauté particulière n’est que le reflet de la beauté universelle. Donc nous lui offrons un court extrait de « Neiges » de Saint-John Perse :

    « Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l'absence, sur les grands lés tissés du songe et du réel ; et toute peine remise aux hommes de mémoire, il y eut une fraîcheur de linges à nos tempes. Et ce fut au matin, sous le sel gris de l'aube, un peu avant la sixième heure, comme en un havre de fortune, un lieu de grâce et de merci où licencier l'essaim des grandes odes du silence. (…)

   Cette buée d'un souffle à sa naissance, comme la première transe d'une lame mise à nu...

Il neigeait, et voici, nous en dirons merveilles : l'aube muette dans sa plume, comme une grande chouette fabuleuse en proie aux souffles de l'esprit, enflait son corps de dahlia blanc.

   Et de tous les côtés il nous était prodige et fête. »

   Ce texte est, en effet, « prodigieux » de puissance manifeste, seulement à ceux et celles qui veulent bien s’y rendre attentifs. Ce texte est un texte de naissance qui, avançant dans la plus grande discrétion, atteint sa plénitude en seulement quelques mots simples. Nous allons en faire un rapide commentaire qu’ensuite nous attribuerons à Lectrice en tant que ses propres pensées. D’abord ne se donnent, qu’en se retenant, les nervures invisibles du rien, si bien que l’on pourrait penser le monde nullement venu en son être. Neige, ciel gris, ces poudroiements avant-coureurs du réel, ces tissages aériens du songe, sont des signes de virginité, de pureté insigne, de réserve avant même que quelque chose ne s’annonce de l’ordre de l’événement, d’une parution, d’une épiphanie qui bourgeonneraient depuis les lointains du temps et demeureraient dans le réticule serré, où, captifs, ils jouiraient de cette réserve même, de ce suspens infini.

   Puis tout viendrait à soi avec une manière de logique interne, de mouvement à peine perceptible, de douce opalescence. Quelque chose se lève du rien et c’est le souffle de l’esprit lui-même qui fait corps, qui fait chair dans le réel, mais dans le genre d’une effectuation prudente, de donation hésitante car tout semblerait, à chaque instant, pouvoir rejoindre la conque originelle, sans douleur, sans regret, à la manière dont un enfant abandonne son jouet sans même prendre la peine de se retourner. Mais si l’éclosion a lieu et elle a effectivement lieu dans le Poème de Saint-John Perse, la « grande chouette fabuleuse … enflait son corps de dahlia blanc », cette expansion de l’oiseau nocturne est liée à sa vision claire qui dissipe la nuit et fait venir la lumière, croissance de toute chose et origine de toute connaissance. Ce qui demeurait dans l’initial, le matinal, neige, absence, sel, tout ceci parvient au site même de son ouverture, tout se déplie et continûment se ressource en soi. Le dahlia ne s’ouvre qu’à se relier à l’empreinte primitive déposée en elle par la présence de la chouette. Processus métamorphique constamment renouvelé au cours duquel le ruisseau ne trouve sa justification qu’à s’alimenter à sa source.

   C’est ainsi qu’il nous plaît d’imaginer Lectrice, manière de totem nocturne, oscillant d’une forme accomplie (le dahlia) à une forme fondatrice (la chouette), et vivant de ce subtil mouvement, il est ce en quoi, là, au milieu de la nuit, Lectrice est ce qu’elle est : fusion de Soi en Soi et nul autre motif qui pourrait survenir au titre de prédicat. Lectrice, confondue avec ses plus efficientes affinités, ne déborde nullement de soi, occupe la situation exacte dont son être tire sa signification la plus profonde. Immergée au plein de sa lecture, Lectrice s’octroie un monde qui, non seulement lui est familier, mais bien plutôt un monde qui la constitue en son assise, dont elle ne pourrait soudain différer qu’au risque de son être. Ici, même la passion est dépassée puisqu’il y a cristallisation au sein même de la texture des mots, puisqu’il y a jonction avec le langage, puisque Lectrice est Langage, condensation de l’essence de l’humain en ce qu’elle a de plus singulier.

   Il y a ce qui demeure à dire sur le mode d’une compréhension sur-le-champ donatrice d’un indépassable sens. Ce qui est à voir ici, un phénomène de haute amplitude qui affecte Lectrice en sa chair même. Parfois, au tout début de la lecture du poème, il y a écart, creusement d’une faille et les mots ne deviennent nullement préhensibles d’emblée. Ils résistent, s’opposent de tout leur poids hiéroglyphique, ils pullulent, petits signes noirs qui nous mettent au défi de les saisir, d’en faire la provende dont notre esprit pourra s’agrandir et conquérir des terres de haute lutte. Lectrice en son intime posture est cette attente du dire en sa vocation essentielle. Sa conscience s’arrime à la matérialité des mots, à leur enveloppe externe. Il n’y a pas encore d’ouverture suffisante afin de traverser les signes, de les vivre du-dedans de leur être. Puis, soudain, tout s’éclaire, tout surgit de soi dans le caractère de l’évidence. L’intuition portée à son acmé a gagné le site interne du lexique : fusion de Soi en Soi.

   Les mots qui étaient pure matière, voici qu’ils se spiritualisent, l’esprit de Lectrice connaît une manière de réification comme si elle-même était mot en son mystère, mais aussi en son rayonnement. Auto-fécondation de l’être-lectrice de la Lectrice qui connait le poème de l’intérieur, dévoile son essentialité, s’instaure avec la Parole cardinale dans le sans-distance. Si neige, absence, sel, étaient initialement de simples abstractions, des motifs au large de Soi, les voici maintenant constitutifs de qui-elle-est, l’une des plus belles déclinaisons de la Littérature qui donne à l’humain sa brillance et trace le chemin d’une félicité sans retard. Alors plus rien n’existe, de ce qui est hors langage : le Cervin, le Grand Paradis, l’Emilius ne sont plus des amas de roches, des bouquets de végétation, tout au plus sont-ils des mots qui jouent en écho avec le « sel gris » du texte, avec la fabuleuse esthétique du Poème. Lectrice elle-même est poème en attente du jour. Y aurait-il destin plus heureux, trace plus lumineuse ?

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 10:33
Les Enténébrés

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Les Enténébrés, les Ombreux, les Nocturnes, c’étaient les noms synonymes que l’on pouvait adresser à cette race indécise qui hantait les corridors de l’exister. Bien évidemment, les nommer ainsi, telles des déclinaisons et des pertes d’une belle clarté, résonnait à la façon d’une euphémisation du réel. Combien, en effet, ces êtres de suie et de bitume ne pouvaient qu’être affligés des pires maux qui fussent, ceci était une certitude qui paraissait, en son fond, indépassable. Nous, Hommes et Femmes de droit regard, autrement dit assignés à une constante vérité, comment pourrions-nous nous inquiéter du sort de ces malheureux qui semblent condamnés à errer, leur vie durant, dans les catacombes obscures de la Caverne platonicienne ? Ils sont si éloignés de nous que leur coefficient d’invisibilité se renforce de cette distance et c’est tout juste si, déjà, ils ne se fondent dans les coulisses étranges du Tartare.

   Mais, préalablement à une plus profonde méditation, il convient de les placer devant nous à des fins d’exploration de leur propre site. Seulement de cette manière ils nous apparaîtront bien plus déterminés en leur fond et, nous-mêmes, pourrons-nous nous accroître, par simple contraste, de cette Entité Ombreuse dont nous espérons que notre geste nous arrachera aux inconvénients de ces zones pour le moins équivoques. Donc l’ombre est longue, portée au recueil d’elle-même. Donc l’ombre est étroite, si bien qu’en sa densité rien ne semblerait pouvoir prendre forme. Donc l’ombre est souveraine, excluant qui que ce soit ou quoi que ce soit, en elle arrivés. L’Ombre veut la plénitude. L’ombre veut la royauté. L’ombre veut l’effacement de tout ce qui n’est elle. Bien entendu, l’on ne peut que penser au Néant en personne, lui attribuer ce corps faisant si peu de concession aux couleurs. Hors le noir opaque, impénétrable, seule une teinte de marron assombri par l’obscurité d’un sous-bois, seule une lourde terre de Sienne inclinant vers sa propre hébétude. Et l’on pense, bien évidemment, à la climatique du Hollandais Rembrandt, à ses autoportraits ne sortant de l’ombre que pour y mieux retourner, anticipation du voile de la Mort posé sur un visage qui lui est destiné de toute éternité. Et l’on pense aux scènes bibliques du Caravage, à ses personnages à peine issus du ténébrisme ambiant, ils semblent apeurés par une trop vive lumière, ils semblent tellement tissés d’ombre, traînant derrière eux le fardeau de leurs péchés. Et les références seraient innombrables de la vassalité de la peinture de tous les temps à cette dimension refermée sur elle-même, un genre de sépulcre rappelant à l’homme la précarité de sa propre condition.

   Ce qui fait la force de cette image, c’est bien son pouvoir de révélation qui, en même temps, est pouvoir d’annulation. Une offrande nous est remise d’une main que l’autre ôte à notre naturelle curiosité. Ici se dit en mode pictural le principe même de la vérité selon les Anciens Grecs, cette sublime alèthéia, laquelle ne surgit jamais qu’à mieux se retirer. Désoccultation/occultation qui est le lieu même de notre permanente errance, de notre suspens tout juste au-dessus des formes, sans jamais en pouvoir saisir la matière toujours en fuite. Alors, est-ce pur dénuement que ceci, ce clignotement qui d’abord inonde notre vue, puis nous plonge aussitôt dans la cécité ? Est-ce privation à la mesure de laquelle nous ne serons que des êtres démunis, des nomades marchant de désert en désert sans pouvoir trouver le lieu de leur bivouac ? Est-ce malédiction et figure de l’aporie au terme de laquelle il eût mieux valu ne nullement exister, hanter seulement les coulisses, ne jamais entrer en scène ?

    Non seulement toutes ces questions sont inévitables, mais elles sont nécessaires. Si l’Ombre nous questionne si violemment et nous place face aux contradictions de notre destin, c’est bien au motif d’une symbolique analogique nous disant l’Ombre tel le deuil infini de-qui-nous- sommes, nous rayant, en quelque sorte du Monde, nous remettant en de profondes oubliettes où rien ne nous parviendra qu’une chute à jamais dans un vide sans fond. Oui, proférer ceci est remettre le sort des Existants au pur tragique que ne peut qu’alimenter un cruel désespoir. Mais cette pensée arrive-t-elle au bout d’elle-même ? N’est-elle obstruée dans sa marche en avant par un savoir de l’Ombre qui serait, non seulement insuffisant, mais déjà vicié en son principe ? Car ne considérer l’Ombre qu’en elle-même, à partir d’elle-même, constitue l’achèvement d’une méditation à son sujet. L’Ombre en tant qu’Ombre est une coquille vide, un oursin privé de son corail, une parole que nul mot n’anime.

   Ce qui est en tous points remarquable, dans l’ordre de la compréhension, c’est bien l’ambivalence du réel, son rythme scandé par le ton binaire, son visage à double face (Janus n’est guère éloigné), son clignotement, ses allers et retours entre des rives opposées, son passage constant de ce qui n’est nullement elle à ce qui elle est. Aussi est-il facile de postuler ceci : l’Ombre est le non-réel, la Lumière est le réel. Nous n’aurons alors énoncé que du factuel, que de l’expérience d’un sensible qui, tantôt nous plonge dans la nuit, tantôt nous fait surgir au centre du jour. Cette bi-polarité est si évidente qu’elle en devient franchement inconnaissable. Qui donc n’a jamais éprouvé la scansion du nycthémère, l’apparition du soleil puis celle de la lune, qui n’a donc jamais ressenti, en soi, le trajet de la lumineuse comète puis la nuit immense qui lui succède pareille à une taie ?    

   Mais rien n’est plus têtu que l’ordre des évidences. A trop avoir connu l’alternance des saisons, nous finissons par en oublier toute la richesse, le prodige qu’il y a à passer du bourdonnement estival au silence hivernal. Ce qu’il nous faut redécouvrir en nous, tous ces passages, ils sont la rhétorique de l’exister, ils trouvent leur analogie dans l’intervalle qui existe entre les mots, seules ces différences sont porteuses de sens. Etrangement, mais effectivement cependant, c’est bien l’écart qui est signifiant, lui qui met en relation, pose le processus dialectique, fait surgir les tensions, fait se lever la scène immense des signes et des formes. Ceci est inscrit en nous à l’intérieur des deux bornes qui délimitent notre vie : Naissance, Mort, sémantique minimale et terminale de tout cheminement terrestre. C’est donc dans ce pli discret, dans cette manière d’aube ou bien de crépuscule qui signent le basculement d’un mode de présence à un autre que se donne le motif de toute signifiance. Il faut donc être à la lisière des choses, sur ce genre de fil du rasoir si étroit mais si précieux, il nous dit le lieu de notre être.

   Seulement, méditer l’Ombre est en même temps penser la Lumière. Nulle rupture en leur venue, une seule et même continuité. Ce que l’esprit humain, par excès de rationalité, catégorise, le réel l’unifie dans l’immédiateté de son être. Ainsi n’existe-t-il aucun hiatus, nulle césure qui placeraient, à tel endroit la densité ombreuse, à tel autre l’ouverture lumineuse. Le réel, toujours, se donne en un geste unique dont nous ne percevons plus les traits que sous la forme de schémas, de tableaux, de limites, de séparations.

   Le phénomène de l’enchaînement des choses, de leur suite naturelle ne nous échappe jamais qu’à l’aune de l’insuffisance de notre regard. Ce qu’il faut imaginer, c’est le passage de l’ombre à la lumière sous la figure du chiasme ou, si l’on veut, métaphoriquement, du Ruban de Moebius. L’ombre qui s’étalait et proliférait, voici, soudain, qu’elle procède à son propre retournement (« renversement des valeurs », selon le lexique nietzschéen), que sa torsion se résout en lumière selon des gradients de plus en plus affirmés. Ceci, cette effusion de l’ombre en la lumière explique pourquoi toute vérité peut se métamorphoser en mensonge et tout mensonge en vérité. Comment, autrement, à l’exclusion de ce revirement, pourrions-nous expliquer le lieu même et la possibilité d’une ouverture des choses se donnant, aussitôt, en tant que fermeture ? Ce que l’ombre en sa léthé, en son oubli, retenait en soi dans la mesure de la négativité, le [a] privatif biffant cette négativité la fait se retourner en positivité, à savoir en a-lèthéia, en vérité, en pure lumière. Une constellation ténébreuse se connaît sous le visage d’une constellation de clarté. Ce qui était celé arrive à son propre décèlement. Ce qui n’avait nulle présence trouve son épiphanie et se met à rayonner.

   Ceci, nous ne le comprendrons jamais mieux qu’à faire porter notre raisonnement sur le couple vice/vertu. C’est lorsque nous renonçons à l’ombre de nos vices que peuvent s’éclairer nos vertus et c’est lorsque nos vertus régressent que nous nous adonnons à nos vices les plus singuliers. Nous sommes des êtres que, toujours, suture un raphé médian symbolique, comme si notre réalité somatique plaçait d’un côté, en pleine lumière, la face de nos mérites, plaçait de l’autre côté, dans la ténèbre, la face cachée de nos perversions. Qu’est-ce donc que l’éthique, sinon le fléau qui, n’oscillant plus de Charybde en Scylla, parvient à trouver son juste équilibre, là, au centre même du renversement, au foyer du chiasme, façon exacte d’habiter le monde ?

   L’ombre, nous ne pourrions la chasser de nos préoccupations qu’à renoncer à la moitié de nous-mêmes. La vigueur, la puissance infinie de nos archétypes, ces spectres de la nuit, nous déterminent en notre fond, tout comme la clarté de la conscience nous place face au monde en mode de désocclusion, d’ouverture, dans le plus pur surgissement de la lucidité, ce savoir de notre monde intime et du monde qui s’ouvre à l’horizon de notre regard. Le problème que pose la confrontation de l’ombre et de la lumière n’est rien de moins que celui, synthétiquement considéré, de l’altérité. C’est bien au motif que je suis seul, immergé dans ma propre nuit, que je recherche continûment ce tout autre que moi dont j’attends que sa flamme, me touchant, me délivre de mes habituels fantômes, me place en orbite autour de qui-je-suis afin que ma vue, devenue panoptique, le tout des choses vienne à moi, que mon propre éparpillement s’assemble en un lieu du possible, de l’accompli.

   Toujours les ombres sont présentes pour notre plus grand bonheur. Elles déterminent notre impatience de connaître, notre soif de savoir. Si le monde était immédiatement lumineux, si tout se donnait à découvert, nous n’aurions plus aucun motif de porter, au bout de l’étrave de notre conscience, tous les secrets et les mystères qui n’existent jamais qu’à nous hisser au sein même de leur être. Tout autant pour l’Amante qui ne demande qu’à être effeuillée. Se présenterait-elle à nous dans le plus simple appareil que nos yeux, spontanément, se détourneraient d’une esquisse n’ayant plus rien à nous apprendre que le lieu de sa nudité, de son propre dénuement. Toute avancée sur le sentier existentiel est constante défloration, geste sacrificiel par lequel l’ombre provisoirement terrassée nous fait le don de sa plénitude interne. La nuit est la mère du jour. La nuit est la parturiente d’où procède le jour. N’est jamais en voie d’accomplir le geste de mise au monde que Celle-qui-est-dense, opaque, retirée dans le silence de sa propre chair. La Genèse ne nous apprend-elle, qu’à l’origine, avant même que toute chose ne paraisse, c’était bien le règne de la Nuit qui était omniprésent :

   « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide : il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux… »

   Deux millénaires de civilisation judéo-chrétienne ont si bien gravé en nous cette nécessité d’une antériorité de la Nuit, que nul ne pourrait s’en dispenser qu’à biffer, en lui, toute trace de culture, c’est-à-dire à retourner dans la graine inféconde de sa primitivité. Oui, nous sommes des Nocturnes qui n’avons pu accéder à notre propre clarté qu’au terme d’un travail profond, sans relâche, véritable activité d’exhumation de ce qui, en nous, obscurcit notre âme, la laissant esseulée dans un univers sans mémoire.

   Le nocturne en nous : la partie immergée de l’iceberg de notre subconscient, mais aussi toutes ces sites du monde qui, pour toujours, demeureront ces « terra incognita » dont nous aurions voulu connaître la belle et juste présence. Le nocturne en nous : le secret que sont les Autres, mais aussi le secret que nous sommes à nous-mêmes car notre propre introspection ne suffit pas à réaliser un impossible inventaire. Le nocturne en nous : tout ce passé fossilisé, logé au cœur même des pierres dures, ces silex tranchants, polis, qui brillent de toute la force de leur mutité. Le nocturne en nous : toutes ces paroles en attente que jamais nous ne prononcerons, que nous enfouirons quelque part en un inaccessible endroit. Le nocturne en nous : ces sensations dont nous eussions souhaité qu’un jour elles pussent nous atteindre, qui flottent au loin, qui faseyent et nous disent le lieu de leur éloignement. Le nocturne en nous : le deuil des êtres chers, ils ne nous visitent plus qu’à la manière de clichés plongés dans le révélateur flou du temps. Le nocturne en nous : ce Soleil que nous découvrons au sortir de la Caverne, ce Souverain Bien qui nous aveugle et nous intime l’ordre de rejoindre les autres Prisonniers, ceux qui ne vivent que d’ombres et ne connaissent que leurs hallucinantes images. Le nocturne en nous ; le Soleil réel, celui qui nous dispense ses bienfaits et nous inonde de sa pure joie, ce Soleil qui brûle sa puissante énergie, qui sera un jour épuisée, alors il n’y aura plus qu’une étoile morte dispersant ses fragments dans la vaste et inhospitalière nuit cosmique, il n’y aura plus de regard lumineux visitant les hommes que déjà nous ne serons plus depuis longtemps.

   La belle image enténébrée de Léa Ciari nous dit-elle vraiment tout ceci ou bien ne s’agit-il que de « plans sur la comète » qui se perdent au large du monde ? Tout sens, par nature, est plurivoque. Pour nous, aujourd’hui, en ce lieu, en ce temps, voici le visage qu’il nous tend comme sa vérité la plus haute. Mais qu’est-ce qui vient à nous des profondeurs de l’image ? Qu’est donc la valeur symbolique de ces visages happés par la nuit comme s’ils devaient retourner à quelque antériorité de la Genèse, disparaître à même leur paraître. Biffure de l’être en sa venue même à l’apparaître.

   Mais approchez-vous, sondez de près ces énigmes. Ce que l’on peut déchiffrer de leur étonnante posture hiéroglyphique : de mystérieux masques africains, des apparitions de scènes bibliques, des attitudes christiques, des êtres en méditation, des orbites ouvertes sur un insondable espace tout comme ces curieux personnages de l’art suméro-akkadien, leurs yeux sont vides qui sondent le Rien, autrement dit qui interrogent le Tout par une étrange inversion du regard.

 

Qui sont-ils ?

 Qui sommes-nous ?

Seule la question

et rien d’autre au-delà !

 

 

 

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19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 09:41
A la confluence sidérante des signes

Image : Léa Ciari

 

***

 

   Les signes, les signes partout en grappes compactes, en essaims rutilants, en amas pluriformes. Et le Soi, là-dedans, immergé jusqu’au plein de son être.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

 ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Il y a toujours une grande souffrance à s’éparpiller ainsi parmi le tumulte de l’Univers, Soi visible dans l’invisible de l’Immense et du non-préhensible. On avance, on marche sur la liane étroite du chemin, on se dirige vers le plein et l’ouvert de la lumière, là où l’on croit se trouver, serti dans le logis même de sa certitude, plongé au coeur singulier de sa graine existentielle.

    On avance sur le chemin, on ne se retourne nullement en direction de son passé, on veut infiniment tracer, ouvrir, faire se déployer l’arche immense de l’Avenir, amener le futur au lieu de sa présence. Mais plus on progresse, plus le projet recule et ne se dévoile à nos yeux inquisiteurs qu’un Vide qui nous inquiète et nous intime l’ordre de retourner au lieu de notre Origine. Mais l’Origine est si loin, là-bas au-delà de la courbe des yeux, au-delà des frontières de la mémoire. Certes, on perçoit bien une vague lueur, un genre de flamboiement discret, une projection d’étincelles dans sa propre nuit primitive et sans doute est-on en deuil de ceci, mais jamais le temps ne s’inverse, jamais le temps ne rétrocède vers le passé. L’éternel retour du même est un curieux cycle qui ne profère rien que le présent, le présent, ici et maintenant, par lequel nous nous sentons approximativement exister un peu plus que le destin de la simple diatomée incluse dans sa lentille de verre.

    On progresse parmi la jungle des signes. On les écarte du bout des doigts. On les disperse devant soi à la manière d’un nageur qui fend l’écume de ses mains jointes afin que, son corps s’insinuant dans la travée ainsi ouverte, la chair puisse connaître la sensation qui la rend frémissante, impatiente de savourer la prochaine brasse, le prochain site d’une parenthèse de l’eau. On nage dans la Grande Mare Universelle, on s’ébroue parfois, on plonge dans l’eau tumultueuse des signes, on les veut, on les désire et les craint à la fois.

 

Les signes, ce sont eux qui ouvrent notre monde,

c’est l’alphabet par lequel tout vient à nous dans l’ordre du sens.

  

   Signes des mains qui saluent, étreignent, tracent sur la page blanche les mots sacrés de la poésie. Mains qui fécondent l’Amante et la portent à cette feuille d’Amour dont elle est la nervure essentielle. Je ne suis que le limbe fragile en attente de Celle qui va me révéler à moi-même comme celui que je suis dans la silhouette féconde du jour. Signes du corps, ils sont le morse au gré duquel nous appelons l’Autre et lui demandons de nous reconnaître, afin que, reconnus, nous puissions nous éprouver comme Forme réelle avançant sur le sentier de sa singulière humanité.

   Signes des pieds, ils arpentent avec conscience le sol de poussière où se déposent les traces de la belle archéologie humaine. Signes, déjà, de la Préhistoire, empreinte du pied humain dans le limon des grottes, dans sa nuit confuse. Un premier geste est posé qui ensemence le trajet des Erratiques Figures, il sera émaillé d’immenses joies, mais aussi taché des drames qui, partout, surgissent et terrassent la vie, parfois, la portent au bord d’un extrême péril.

   Le Ciel est très haut, impalpable dans son émail polychrome, assemblage subtil d’une touche légère d’aigue marine, d’un poudroiement céleste, de la nervosité d’un cyan, de l’éclat d’une turquoise. Ciel signe des dieux, Ciel signe qui nous convoque à la simple joie ouranienne, alors que Nous, les Terrestres, sommes plongés dans cette glaise dont, à peine, nous émergeons. Ciel de haute destinée, il toise les hommes que nous sommes pour nous dire sa propre vastitude, notre infinitésimale effigie parmi les interstices des jours. Ciel de haute venue, il voudrait nous entraîner dans le site de sa pure beauté. Nous le voudrions mais notre nature n’est nullement de l’ordre des Anges ou des Séraphins et notre vol, qui se voudrait hauturier, se solde toujours par une chute à la manière d’Icare.

   C’est notre fierté constitutionnelle, l’idéal que nous avons chevillé au corps qui prononcent les mots mêmes de notre condamnation. Nous voudrions la suprême envergure et nos rémiges, la plupart du temps, sont soudées qui nous maintiennent à la surface des choses, non au-dessus d’elles, là où l’Esprit s’anime à la manière de la Rose multiple des Vents. Nous voudrions devenir, par la simple grâce de notre souffle, cette vigoureuse Tramontane balayant le plateau des garrigues, ce Mistral érodant les cailloux de la Crau, ce Sirocco abrasant ce sable des dunes mais, le plus souvent, nos prétentions se résument à être un simple et tiède zéphyr qui lisse tout juste la batiste de la peau du monde, et s’éteint, quelque part, en un endroit innommé.  

   Le Ciel, peu à peu descend en direction des hommes, comme s’il voulait se mettre à leur portée, leur éviter de dresser l’échelle de Jacob pour rejoindre Dieu en personne. Car nul ne peut se rallier à que ce qui n’existe que dans l’imaginaire des Existants. Peu à peu, le ciel se décolore, devient aquarelle légère, à peine un gris perle et d’étain dans la brume des nuages, à peine une touche plus soutenue, dans le genre d’un gris acier, pour rejoindre le domaine des Erratiques et des Privés d’orient. Là, à la limite infrangible du Ciel et de la Terre, là où la lumière se fait plus vive, une Illisible Silhouette se cristallise, se fige comme si elle voulait signifier l’impossibilité d’une marche en avant, une halte là, un étrange suspens, à la manière du vers d’un poème s’arrêtant à la jointure de l’hémistiche.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Comme si, perdue en son être même, cette Silhouette cherchait ailleurs qu’en son intime, un Répondant qui lui affirmât la nécessité d’une route à poursuivre, l’impératif d’un désir à faire briller, l’obligation existentielle d’un Soi-hors-de-Soi, c’est-à-dire d’une manière d’Absolu pour lequel se mettre en quête afin de ne nullement désespérer, de ne demeurer sur le bord ultime de la faille. Elle-qui-hésite, elle clouée au centre du rayonnement de la lumière, elle qui semble dépossédée de tout, n’est-elle, plus que jamais, privée d’elle-même, sans réelle coïncidence avec son être propre ? Il en est ainsi des Egarés-sur-Terre, nous tous en réalité, la plupart du temps ne le sachant pas ou bien l’éprouvant dans une sorte de vertige flou, nous ne faisons que murmurer, en notre enceinte de chair, à bas bruit, telle une sournoise maladie, les mots essentiels du Poète des Cimes, Friedrich Hölderlin disant dans le poème « Mnémosyne » :

 

« Un signe sommes nous, vide de sens »,

  

   et ceci résonne à l’infini depuis notre naissance jusqu’à notre mort sans que, jamais nous ne sachions bien en résoudre la farouche énigme. C’est ceci qui alimente notre angoisse originelle, sape les fondements mêmes de nos certitudes. Nous ne sommes que des colosses aux pieds d’argile, des châteaux de sable que le flux, sans cesse, vient battre de sa langue mortelle. Que cela s’écroule en nous, certes nous le sentons, mais avançant avec le temps, nous ne possédons plus l’écart qui nous permettrait de connaître la juste mesure de notre désarroi. Nous l’éprouvons à la façon d’un fourmillement interne, toujours déporté de sa propre venue, nous l’attendons ici, dans ce pli de la chair, cette ride, mais il est là, dans ce bourgeonnement impérieux de l’âme qui ne connaît nullement le lieu de son assise. Tout est toujours en tumulte de soi et rien d’immuable ne vient jamais dont nous pourrions tirer quelque profit, quelque repos. Nous sommes des processus alchimiques qui, jamais, ne rencontrent leur Pierre Philosophale. Seulement un bouillonnement dans d’étranges cornues et nos oreilles sont saturées d’un ébruitement sans nom.

   De part et d’autre du chemin, le fouillis des ramures des arbres, ils sont les doigts que la Terre destine au Ciel en une sorte de supplique. Disent-ils la douleur du Monde en laquelle s’enchâsse la douleur des hommes ? Emboîtement gigogne d’un sens toujours à rechercher, il brille, loin devant, dans le genre d’un inatteignable arc-en-ciel, d’une pluie de météores, des cheveux d’argent d’un feu de Bengale.

 

Comment se retrouver,

tracer les limites de Soi,

ne nullement se disperser

parmi la foule diaprée

des choses et des mondes ?

 

   Le Soi, où est-il ? Ici, il y a peu, il y avait le fouillis inextricable d’une jungle, ici il y avait la belle et fourmillante canopée traversée de ses oiseaux de feu, de ses plumes d’opale et d’émeraude, parcourue du cri joyeux de ses primates aux bonds prodigieux. Du sol s’élevaient des lianes géantes, on les eût dites infinies, voyageant parmi le ciel et bien au-delà. Le Soi, où est-il ? La jungle s’est effacée. Les hautes tours de verre de la suffisance mondiale ont eu raison d’elles. Mirage des mirages, des nuages immaculés s’y reflètent, des désirs humains s’y abîment, des sourires, des espoirs y trouvent leur étincelante tombe. Où sont-ils les signes qui font s’élever les hommes à leur dignité d’hommes ? Que sont-ils ? Ces herses de verre dressées contre le libre azur ? Ces cabanes de tôles rouillées qui servent d’abri au peuple assiégé d’un constant dénuement ? Ces barres des néons multicolores qui rythment la nuit de leurs éclats syncopés ? Ces milliers de confluences d’automobiles, de cyclomoteurs, de véhicules de toutes sortes qui zèbrent les rues de leur étrange agitation ?

 

Où sont-ils les signes des hommes ?

  

   Il faut dépasser la nappe chatoyante des couleurs. Il faut s’extraire des mouvements désordonnés des immenses agoras humaines. Il faut passer outre cette immense désarticulation du Monde. Il faut s’immerger au plus profond de Soi et rejoindre ce qui, en l’homme, est ineffaçable, à savoir les fondations sur lesquelles il s’est appuyé pour prendre son essor. Il faut revenir aux signes premiers, ceux qui, encore nous parlent du plus loin, certes leur parole s’est affaiblie au point de devenir incompréhensible, mais jamais il n’est trop tard pour en redécouvrir le sens. En eux est entièrement contenue la pure merveille d’exister. Alors il n’est que temps de se vêtir de ses habits d’archéologue, d’essuyer la poussière afin d’en faire émerger ce qui est si près de nous mais que nous avons remisé en quelque sombre endroit de la mémoire, Les signes premiers. Il faut en revenir aux initiales inscriptions du geste humain déposées dans la matière.

 

A la confluence sidérante des signes

En revenir à la proto-écriture, aux traits élémentaires inscrits sur la nacre des coquilles : un ovale et un demi-cercle pour un œil ; deux lignes qui se croisent et une tache scindée en deux pour évoquer l’animal.

   En revenir aux caractères cunéiformes sumériens que le stylet imprime dans l’argile molle, tout un monde y figure en miniature, nous y compris.

   En revenir aux étonnants hiéroglyphes égyptiens. Ils nous disent la bouche, le pied, le cobra, le vautour, le roseau fleuri, ils nous disent le monde des Pharaons qui est aussi le nôtre dans ces glyphes aussi simples qu’immédiatement perceptibles.

   En revenir à l’alphabet phénicien, à ces signes aussi rudimentaires qu’esthétiques, ils nous montrent en quelques lignes à peine ébauchées, la maison, le bâton, le poisson, le crochet, le mur, la roue, la main, les premiers êtres du Monde que nous rencontrons de manière à pouvoir nous inscrire, précisément, dans ce registre existentiel de la Terre qui est notre originelle demeure.

   En revenir enfin à ces caractères primitifs Grecs, simples dessins d’une grande beauté à partir desquels s’édifiera l’écriture alphabétique, sillon originel d’une Civilisation qui sera aussi, en héritage, la nôtre, celle qui nous a portés à qui nous sommes, ici et maintenant dans le pli ouvert de notre destin.

   Nous venons de là, nous sommes de curieux palimpsestes qui avons biffé le lieu de notre provenance. Mais eux, les signes, n’ont oublié ni leur site d’origine, ni les hommes que nous sommes qui en figurons les nécessaires Répondants. Pouvons-nous faire autrement que de répondre à leur silencieux appel ? Nous n’avons guère le choix que de reconnaître, en ces signes modestes, notre propre ligne de vie. Ne les sentez-vous fourmiller en vous, vous qui lisez, s’agiter à la façon d’une meute joyeuse libre d’elle-même, enlacée à votre propre chair ?

 

 

 

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17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 09:47
Les Champs Phlégréens

"et puis, rester sans mots..."

Image : André Maynet

 

***

 

   Chacun le savait, la Terre était peuplée d’Erratiques Figures. Nul ne s’en émut jamais, au motif que vivre, exister, n’était qu’errer d’un bord à l’autre de l’abîme et tâcher de n’y sombrer que le plus tard possible. Ainsi, les Erratiques s’usaient-ils dans des tâches mondaines, piocher l’argile de son jardin, faire ses provisions, ravaler l’enduit de sa façade, aller au marché, faire un brin de causette au coin de la rue. Pour autant le monde n’allait pas plus mal et chacun cheminait cahin-caha à l’intérieur de son outre de peau sans se poser trop de questions. Tant et si bien, qu’après des siècles de routine et d’éternel retour du même, l’avancée des Existants paraissait fixée à jamais dans cette activité monotone, pareille au rythme de la respiration, aux battements du cœur. Comme si, au-dessus des Etranges Figures, un Destin avait posé une main impérieuse dont nul ne se serait défait qu’à s’extraire lui-même de sa propre condition. Or, bien évidemment, ceci était inenvisageable car personne ne souhaitait s’hypostasier dans le statut de l’animal ou celui de la plante. Chaque jour qui venait mettait ses pas dans les pas de la veille et la clepsydre faisait chuter son chapelet de gouttes dans le silence immémorial des grands espaces.

   Cependant les Grands Espaces, précisément, se donnaient aux hommes selon leur inclination singulière. La plupart d’entre eux, qui se nommaient « Les Ombreux », n’attachaient aux dits Espaces qu’une attention fugitive, pareille à celle que les Distraits portent sur les dentelles de fils de la Vierge disposées au bout des brins d’herbe en leur semence hivernale. Ceci aurait pu résonner à la manière d’une cinglante aporie si, en quelque endroit du monde, ne s’étaient levés des visages bien plus enclins à découvrir l’espace libre de la clairière, le trait brillant du rivage, l’écume des vagues, la phosphorescence de la Lune sur les toits d’ardoise. Ces deniers se nommaient, dans la plus grande simplicité qui fut, « Les Lumineux ». Certains prétendent que ces Lumineux étaient éclairés de l’intérieur, à la manière de lampions de fête et que, jamais leur lueur ne s’éteignait, toujours un Officiant se détachait du cortège pour ranimer la flamme et la douer d’une réelle éternité.

   Et comme les vertus de la dialectique consistent à mettre en rapport le différent et montrer les formes selon leurs plus visibles contrastes, maintenant le temps est venu de dire ceci à propos de la Terre et de ses plus estimables épiphanies : chacun la porte en soi, la Terre, certains dans l’opacité d’une vision, d’autres dans la transparence. Mais il faut, pour rendre notre propos plus parlant, devenir ces nomades aux yeux brillants qui, de pays en pays, découvrent les lieux qui leur sont destinés. Alors c’est ceci qui apparaît :  

 

Les uns voient, dans les vaches Ankole du Burundi,

dans leurs immenses cornes en forme de lyre,

 l’émergence même du Sacré ;

d’autres n’y aperçoivent

que les herbes folles de la savane.

Les uns visent, dans les pirogues fines, élancées du Congo,

le destin d’un Peuple ;

d’autres s’arrêtent aux reflets de l’eau noire au-dessous des coques.

Les uns devinent, dans les pitons parfaitement réguliers de Sainte-Lucie,

les motifs de l’élégance ;

d’autres ne sont sensibles qu’au piémont en son illisible présence.

Les uns sont fascinés par l’étincellement du Mont Kailash ;

d’autres demeurent en ses ébauches de pierres,

ses éboulis tout en bas de la pente.

Les uns se réjouissent à la vue des Champs Phlégréens,

aux brumes légères qui s’élèvent de la Solfatare ;

d’autres n’y devinent qu’une vague fumée sans nom bien précis.

  

   Maintenant il nous faut avancer avec le Peuple des Erratiques Figures, côtoyer aussi bien les Ombreux que les Lumineux. Ici est une grande procession qui va à la découverte du Monde. Ici, bientôt, le Peuple se divisera en deux parties inégales : l’une, la plus nombreuse, se perdra parmi le luxe clinquant de ce qui n’advient qu’à titre de décor, jamais ne se lève dans la mesure d’une Haute Parole. L’autre, vous l’avez deviné, tissée de la belle clarté des Lumineux, des Rares, explorera tous les recoins du visible afin qu’un Chant Poétique se hisse du réel qui donnera aux yeux leur brillant, à la peau son éclat, à l’amour son langage.

    Les Lumineux sont vêtus de la longue jupe des Derviches Tourneurs. A mesure qu’ils avancent sur le chemin de la Découverte, à mesure qu’ils laissent entrer en eux l’aventure mystique de l’Être, de grands cercles girent à leur entour dont ils sont le centre de rayonnement. Entraînés par l’irrésistible force de Coriolis, les Adeptes sont hors du temps, hors de l’espace, dans une région insaisissable où l’insaisissable précisément est leur lieu et la scansion subtile de leur âme. Le défilé des blanches jupes se découpe sur l’image d’un haut plateau, une manière de falaise qu’entaillent de profondes gorges. Toit autour d’eux, sur de vénérables pierres, la danse infinie du peuple des pétroglyphes, ils disent les vertus du Très Ancien, de l’Archaïque en son inestimable faveur.

  Progressant, les Lumineux savent qu’ils vont rencontrer la Pure Beauté, qu’elle sera là, devant eux, à la limite du tangible, longue irisation qui fécondera leurs yeux, les portera au rare du diamant, millier de facettes pareilles à un halo du jour, à une blanche écume, à un bouton de rose dans la stance unique de son déploiement. La Beauté est là, ils le savent depuis leur barbe courte taillée au carré, des fils d’argent en traversent l’heureuse toison. Ils le savent depuis le cuir tanné de leur peau, il est un maroquin mystérieux brillant dans le clair-obscur d’une bibliothèque. Ils le savent depuis la prunelle de leurs yeux qui prélèvent les gouttes intérieures d’une unique présence afin de la porter au-dehors, là où encore le secret est plus grand parce que trop ouvert, trop dispersé aux quatre vents de la curiosité.

   Ils pénètrent dans une profonde gorge. Une étrange lumière bleue zénithale coule du ciel à la manière d’une sourde résine. Ils chantent. Mais leur chant est intérieur, tissé en quelque pli reculé de la chair. Seules leurs lèvres entonnent silencieusement l’hymne qui les traverse dans le genre d’un feu follet. On en voit de rapides lueurs, elles détourent leurs visages, le présentent telle une effigie sur une pièce de monnaie. Portés par le chant, leurs pas sont légers, leurs bottes de peau touchent à peine le sol, lévitation symbolique avant la réelle, celle qui libère l’Esprit, le fait flotter au-dessus du corps, juste une plume, un duvet. De chaque côté, de hautes falaises de grès rouge veinées de jaune par endroits. Les Ombreux, on devine leur lourde marche harassée, loin, bien au-delà de la courbure des yeux. Ils ont si peu d’importance, une poussière que l’air reprend en son sein et disperse dans l’insignifiance des choses, dans le poudroiement de l’inutile.

   Un Haut Temple devant eux. Un vaste chapiteau à colonnes se perd, tout là-haut, dans le drap éclairé du ciel. Figurés sur le tympan, en signes aussi dépouillés que symboliques :

 

le Soleil,

deux Cornes,

des Epis de blé

 

   Le Soleil dit la haute présence du dieu Rê, les Cornes sont la figuration de la Puissance, les Epis disent l’abondance de la Moisson, son essentialité pour les hommes, le Pain qui en résultera, la mie blonde, la croûte dorée, tous signes d’une vie assurée en ce qu’elle a de plus riche, de plus prodigieux. Les Lumineux franchissent la Haute Porte. Ils savent la valeur du Passage, cette singulière et profonde signification qui les conduit du Profane de l’avant-seuil au Sacré de l’après-seuil. Ici, la lumière coule en longues gerbes marines mêlées à l’émeraude, à l’opale, au clair glacis des falaises pareilles à un miel. Les corolles blanches des Illuminés les portent au-delà d’eux-mêmes dans un genre de flottement aérien. C’est tout juste si leurs pieds effleurent le lac de calcite étincelante.

   Leurs beaux visages de terre cuite, identiques aux anciennes amphores, luisent dans la pénombre. Leurs poitrines cuivrées sortent de leur vêture avec des étincellements de métal. Les jupes girent infiniment, accompagnées des souples mouvements de tête des Adeptes. Les jupes assemblent, en cet endroit du monde, tout ce qui du monde est épars, disséminé : les boules blanches des nuages, les crins effilochés du vent, les filets d’eau des cascades, les éclisses d’air bleu, l’amitié dispersée au hasard du cheminement des Oublieux et des Frivoles. Les jupes magnétisent le réel, aimantent tout ce qui mérite de l’être : la mésange à la gorge jaune qui zinzinule, le chant d’amour des rivières, les roues à aubes des moulins avec leurs jaillissements d’eau limpide, le liseré de la montagne pareil à un éclair, les mots du poème qui tintent tout contre l’airain du ciel.

   C’est ceci que les Jupes relient en leur multiple rotation. Rien ne leur est extérieur, tout est entièrement contenu dans la densité pulpeuse de leurs plis, dans la noble étoffe qui se connaît comme celle qui assemble le divers, le dispose en une seule et même graine, un germe qui se lève pour un avenir radieux. Ce qui est le plus étonnant dans la quête des Illuminés, c’est cette subtile aura qui ceint leurs corps, cette radiance, cette manière de haute effervescence. Sans doute chacun s’étonnera-t-il de ces Cercles Infinis faisant suite à ces Cercles Infinis, comme si le mouvement était la fin en soi. Mais, assurément il l’est afin qu’un vertige se levant de sa réitération, un autre univers puisse surgir qui ait le pouvoir de les soustraire à l’ordinaire et désespérante pesanteur.

   Mais il serait vain de penser que, pour autant, les Intemporels s’absenteraient des promesses électives de la Terre. Non, s’ils tutoient le Ciel, c’est pour mieux s’immerger dans la pure présence de la Terre, y déceler ce qui y demeure en retrait et dit silencieusement le mode propre de son être. Ciel-Terre, une seule et même arrivée à soi de ce qui doit être regardé et porté en avant de soi, à la façon dont une Figure de Proue exhibe au monde les secrets d’une étrange et Pure Beauté.

   Pure Beauté ? La voici en son écrin de pierre retenue, mais pour autant libre d’elle, infiniment libre de paraître et de s’affirmer telle l’Unique dont elle est le porte-enseigne, le fleuron, l’héraldique hissée à sa plus haute venue. Dans une niche de calcaire, parmi le fourmillement de la lumière, dans le silence recueilli du lieu, une Jeune Présence défie les lois du temps. Nul ne sait si elle est de pierre éternelle ou bien de chair fugitive, labile, destinée à n’être passage et rien que ceci. Cependant une juste mesure se donne dans l’évidence, Beauté est là en l’étonnement qu’elle allume dans les yeux des Illuminés, dans les nôtres qui lisons-écrivons depuis la confidence de notre chambre. Pure Beauté est humaine plus qu’humaine et, en même temps, Déesse aux mille faveurs. Son casque de cheveux, dans le genre de la garçonne, elle l’exhibe avec une belle confiance. Son visage blanc, une neige, rayonne, bel écrin s’il en est pour les trois points à peine affirmés des yeux, du nez, des lèvres touchées d’un léger pastel. Le haut du corps est dénudé. Non dans une manière de provocation qui contreviendrait à l’équilibre général, juste un buste de plâtre enchâssé dans les revers de la veste couleur de nuit. La poitrine est si évanescente, le geste de la libellule prenant l’eau de sa minuscule libation. Deux boutons de rose qui hésitent à venir, à proférer, peut-être, les premiers mots de l’Amour.

   Dans le vaste atrium où est enclose la niche de Pure Beauté, les Rares tournent toujours selon leur immuable rythme. Ce que, de Pure Beauté, ils saisissent, ces brefs éclairs de vision décuplent en eux la dimension de recueil des choses belles. Un genre de clignotement qui, lors de chaque illumination, se métamorphose en source de joie. Peut être regarder la Beauté est-ce ceci, le surgissement de l’instant déjà en son rapide retrait ? Elle-qui-est-là, dans sa naïve et, à la fois, troublante posture, nous fait le don du bas de son corps sur le mode de l’effacement. Une jupe, certes des plus courtes, dissimile son intime féminité, dérobe à nos yeux et à ceux des Illuminés ce qui la fait prioritairement femme en sa première épiphanie. Nue, sa beauté s’en fût-elle trouvée accrue ? Ceci nous ne le saurons jamais et c’est de peu d’importance au simple motif que cette Effigie, nous la trouvons pleine d’une grâce juvénile qui nous enchante.

    La jupe noire, immobile de Pure Beauté, joue en mode contrasté et même opposé par rapport aux larges cercles blancs accomplis par les Derviches. A l’évidence deux beautés se font face, chacune s’abreuvant à l’autre, chacune exaltant l’autre. Certes, ici, existe-t-il d’une façon claire une antinomie posant le Profane face au Sacré. Mais la grâce, l’éclat peuvent aussi bien résulter des deux et, du reste, jamais nous ne pouvons décider du lieu et du temps de notre rencontre avec ce qui se donnera pour délicat, riche, pur. Ceci n’est nullement en notre pouvoir. Tout aussi bien pouvons-nous tomber en amour devant la ruelle tortueuse pavée de lourds schistes gris, tout aussi bien de cet Antique Monument dont le péristyle s’ouvre sur jardins et fontaines, aussi bien de cette Etrangère croisée au hasard des rues dont l’image hante longuement les couloirs de notre mémoire.

   Avant même que de nous absenter définitivement de Cette Apparition, nous jetons un dernier regard sur cet éclat de peau qui jaillit dans le domaine laissé libre par la jupe et les hauts bas. Alors, nous ne savons guère que décider du geste de notre vision. Nous le laissons volontairement en suspens dès lors où la rencontre de toute Beauté est juste émotion, frisson s’étoilant sur la nervure du dos. Soudain, nous nous retrouvons seuls face à nous. Les Illuminés se sont retirés sur la pointe des pieds, nous n’en apercevons plus que l’écume blanche au loin. Quant aux Ombres ou aux Ombreux, parfois entendons-nous leur longue marche claudicante sur les sillons de glaise ou le long des arêtes des trottoirs de ciment. Ils poursuivent leur route, tout comme nous poursuivons la nôtre. L’une vaut-elle plus que l’autre ? Et, du reste, la question n’est-elle mal posée si nous faisons l’hypothèse du Destin tout puissant qui oriente nos pas et, en quelque manière, décide pour nous ?

   Cependant un mystère demeure dont, peut-être ne lèverons-nous qu’une partie du voile. En arrière de Pure Beauté, à la façon d’un spectre, un Curieux Personnage, cheveux hirsutes, lunettes noires ceignant les yeux, bas du visage effacé, nous fait face et nous interroge. Ce qui nous étonne le plus, c’est bien cette mutité dont il semble cruellement atteint. Le langage, tout langage lui paraît interdit à jamais. Mais cette énigme ne se résout-elle à seulement entendre d’une façon exacte les mots de l’Artiste commentant son œuvre : « et puis, rester sans mots... ». Oui, devant Pure Beauté, devant les Illuminés, nous restons sans mots, peut-être la meilleure façon de leur donner la part qui leur revient qui se nomme « indicible », « ineffable » qui se dit, en définitive « Silence ».

 

Oui, « Silence ».

 

 

 

 

 

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13 novembre 2021 6 13 /11 /novembre /2021 14:39
En quête de l’origine

Entre mer et désert...Bardenas Reales -07-

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

Cet article est dédié à Raymond Farina,

Poète, ou l’essence du langage

 

*

 

   Il faut provisoirement s’exiler de soi, sortir à la rencontre du monde. Nullement le quotidien, il ne recèle que trop de fruits blets dont nous ne saurions faire notre ordinaire. Il faut aller ailleurs, cueillir le pollen d’autres fruits, goûter ce nectar qui fera de notre palais un « palais des merveilles ». En quelque manière il nous faut décupler l’arche de nos sensations, éprouver l’ivresse de la rencontre, cette incroyable fulguration qui naît de l’espace de l’alliance, l’amant s’immole dans les yeux de l’aimée, l’aimée se jette dans la chair de l’amant. Il n’y a que ceci, ce soudain surgissement à ce qui s’auréole du plus beau sens, qui puisse nous combler et nous intime l’ordre d’aller plus avant. Nous sommes des aveugles qui cheminons le long d’ombreux sentiers et nous ne rêvons que de découvrir la lumière, d’en tapisser chaque fibre de notre corps.

   Aller ailleurs est ceci : découvrir, dans l’intervalle d’une sublime joie, les hautes Steppes de Mongolie semées d’herbe courte, les taches brunes du bétail parmi l’océan des pâturages, apercevoir à l’horizon les montagnes cendrées se dispersant dans la brume du jour. Découvrir les vagues de sable du Désert de Gobi, leur fourmillement de jaune éteint, poudreux, à l’infini des yeux. Découvrir les hautes terres de l’Altiplano, les tapis d’herbe couleur de feuilles mortes, y deviner la mousse blanche des alpagas, les lacs d’eau bleue qui reflètent le ciel. Découvrir le site du Volcan Hrúthálsar en Islande, ses roches de lave brune, ses sommets érodés pareils à une croûte de pain brûlé, les plaques des névés qui en rythment les flancs. Découvrir, enfin, le Désert de Bardenas Reales, sa curieuse géologie, ses marnes friables, ses cristaux de gypse, ses plaques de calcaire, ses lignes de grès rouge. Bardenas Reales est, en quelque manière, près de nous, dans cette belle région de la Navarre, ce minuscule désert, sorte d’anthologie qui, à elle seule, résumerait toutes les autres beautés du monde. Si bien qu’on pourrait placer son paysage sous la vitre d’un chromo, épingler ce chromo au mur et nous aurions, dans le site immédiat et toujours disponible de notre chambre, un résumé de l’histoire de la terre, de ses éclats, de son élégance, de sa perfection. 

   S’il y a quelque raison de mettre en présence ces hautes figures géologiques, ces horizons si singuliers, c’est au titre même de leur beauté, de leur ancienneté, ces exceptions qui appellent l’œil humain à venir à leur rencontre. L’herbe courte de Mongolie, les dunes en forme de croissant du Désert de Gobi, la teinte délicate du haut plateau de l’Altiplano, les rivières de lave brune du Volcan Hrúthálsar, les marnes étonnantes de Bardenas Reales dessinent, tout à la fois, la mesure d’une entière esthétique, dressent à la fois la troublante dimension géologique, archaïque qui nous renvoie aux confins de l’histoire de la Terre, à son origine. Ici, dans ce beau mot « d’origine », vient se dire l’espace encore non aliéné d’une présence intacte, pleine, effusive, autrement dit le lieu d’une vérité n’ayant encore connu nulle érosion, qui demeure sauve, inentamée encore pour un temps prodigieux situé à l’écart des marécages d’une non-vérité, des falsifications toujours présentes en seconde main, de ce qui se donne ici à voir dans sa plus effective réalité.

   Si nous sommes fascinés par tant de simplicité originaire, et sans doute le sommes-nous si nous nous présentons en tant qu’hommes de vérité, si nous sommes ravis à nous-mêmes en une sorte de joie ascensionnelle, d’expansion continue, sans rupture aucune, c’est au simple motif que, reliés au principe, à la source, au germe de ce qui est, notre propre esquisse s’accroît de ces formes dont elle tire sa propre substance. Tout le temps que durera notre regard, tout le temps que se prolongera le miracle de la parution, nous serons indemnes de toute surprise qui pourrait ôter aux êtres que nous sommes la part infrangible qui nous tisse et assure la justesse de notre destin. Nous avons besoin de ces fondements, de ces donations essentielles. C’est bien parce que les hommes d’aujourd’hui ont perdu la vertu de retrouver ces entités formatrices de soi que leur angoisse se majore d’une dette qu’ils ont archivée au plus profond de leur mémoire, sans toujours en être bien conscients.

   Tout homme a besoin de pratiquer en lui, auprès des choses constitutives de sa condition, ce retour sans quoi un bonheur lui fait défaut, celui de ne point connaître ses assises, celui de renier les racines qui l’attachent au socle de sa propre existence. Certes, aujourd’hui le nomadisme a remplacé la sédentarité, le lointain a éclipsé le proche, chacun vivant son exil en tant que la seule voie possible d’accomplissement. Est-il si sûr que ceci soit un choix et pas seulement le fait d’une mode de l’exil ? Le voyage possède sa juste valeur que l’immédiat, le natal ne sauraient remettre en question. Mais, quelque part, faut-il parfois remonter le fil de sa propre genèse, se disposer à une tâche d’archéologie qui nous conduira en des lieux sans doute inconnus mais ordonnateurs, ô combien, de notre inscription dans ce site qui nous accueille, lequel trace en nous son invisible mais primordial motif.

  Bardenas Reales, alors, il faut l’héberger en soi à la manière d’un don immédiat dont nous ne pourrions faire l’économie qu’à nous priver d’une partie de notre être. Le ciel est très haut, mais si proche dans son éloignement. Le ciel, telle la vérité, fait son insistance d’écume, juste derrière la toison anthracite des nuages. Les nuages ne dissimulent qu’à mieux révéler ce qu’ils voilent à nos yeux. Car il y aurait égarement à faire surgir le véritable, le juste, le tangible, de cette manière un peu folle tout contre le globe de nos yeux. Bien plus que d’atteindre, dans l’instant, la demeure véridique du réel, la porcelaine de notre sclérotique se teinterait de suie, nos pupilles s’étréciraient à la taille infinitésimale de la myose, la toile translucide de notre conscience se perdrait dans l’opaque et plus rien ne se montrerait que de l’indécis, de l’indéterminé, une broussaille envahirait la clairière et, tel Œdipe, nous errerions les yeux vides dans les rues d’un Colone dévasté.

   Le ciel est posé sur un plateau de marnes. A la rencontre de la terre se lève un liseré plus foncé, il dit la limite entre le clair et l’obscur, il dit le risque qu’il y a toujours, pour les hommes, de renier la lumière, de se précipiter dans la ténèbre, de la prendre pour qui va les sauver en les immergeant dans les lourdeurs du sol, en leur faisant tutoyer l’abîme. Les marnes descendent en longues draperies, en toiles froissées que rehaussent de visibles nervures. On devine leur perte dans une sorte de gorge qui ne nous livre son secret, s’absente de nous. Puis, face à nous, comme montant du sol, une belle colline se détache dans la clarté. De minuscules ravins en creusent la pente, déterminant, de part et d’autre, de légers tumuli de roches friables. Des lignes horizontales, fortement structurées, laissent apparaître de longues strates qui paraissent symboliser, à elles seules, le passage du temps, son illisible chute, tout en bas, vers ce qui nous échappe et nous hèle, nous invite à la collecte d’une connaissance. De qui nous sommes, mais aussi de cette étrange altérité dont nous souhaiterions, la découvrant, qu’elle comblât un peu de nos douloureuses failles, qu’elle colmatât nos plus inquiétants tellurismes.

   Décrivant cette merveilleuse « enclave » de Bardenas Reales, nous avions, en toile de fond, tous ces visages précédemment évoqués, toutes ces belles présences du Gobi, de l’Altiplano, de Mongolie, de Hrúthálsar, souhaitant que d’évidentes affinités pussent les relier selon un mode communément originaire. Mais il faut aller plus loin et tenter de faire se rejoindre le particulier, ces beautés-ci et l’universel, la Beauté telle qu’en elle-même, tenter de relier le particulier, le tard venu et l’universel natif, l’originel, l’élémentaire. Observant cette belle image, notre entrée en son intime signification empruntera deux voies, celle d’une ontologie élémentale telle que formulée par la poésie de Saint-John Perse, celle de la voie tracée par les Paroles de L’Origine initiées par les Antiques Penseurs Grecs. Ainsi, revenant en quelque façon aux sources, saisirons-nous mieux ces émergences qui en constituent notre actualité. Parfois convient-il de partir du proximal et tâcher de rejoindre le distal, chacune de ces deux entités s’accroissant du mode d’être de l’autre.

   Ici, de toute évidence, nous ne pouvons que rejoindre les rives persiennes, ces fameux éléments « inhabitables » que sont, dans la poésie de l’auteur de « Pluies », sables, vents, averses, neiges et toujours la haute présence de la Mer. Bardenas contient tout ceci, ces signes de sable, ces signes de vent qui ont usé les marnes, ces signes de pluie qui ont permis l’émergence des strates, ce signe insigne de la Mer, inscrit dans le destin géologique de ce lieu immémorial. On est au plus près d’une naissance, au plus près des premiers pas de la Terre, de ses hésitations, de ses balbutiements. Tout se dit dans le discret, tout se dit dans le fragile et le malléable du sable de l’exister. Alors, faisant face à cette terre ravinée, si simple en sa discrète épiphanie, pouvons-nous encore longtemps faire l’économie des mots du Poète en direction du natal si simple en lequel son âme se reflète ? Non seulement nous ne le pouvons, mais ceci est une sorte de devoir à l’égard de ces mots essentiels que le Natif de la Guadeloupe sut si bien faire chanter :

   « Me voici restitué à ma rive natale…

   Avec l’achaine, l’anophèle, avec les chaumes et les sables, avec les choses les plus frêles, avec les choses les plus vaines, la simple chose, la simple chose que voilà, la simple chose d’être là, dans l’écoulement du jour… »

   Or que faisons-nous d’autre, au cœur même de notre fascination devant les Bardenas, qu’à éprouver en nous cette temporalité originaire qui nous traverse et nous relie au natal de toutes choses : le nôtre bien entendu, mais aussi le natal de la colline, du ciel, des marnes grises, du flocon des nuages ? Nous ne pouvons qu’être intimement reliés au destin du Monde, l’embrasser tel notre écrin dont l’offrande est bien plus que précieuse, elle nous remet à nous-mêmes, les Erratiques Figures, en nous dotant d’un irremplaçable orient. Avant la rencontre des Bardenas nous étions esseulés, maintenant nous sommes comblés, si bien que notre regard pleure d’avance au motif d’un détachement qui aura fatalement lieu, lequel nous dit l’angoisse d’être privés de racines.

   Dans notre quête d’une possible origine, sans doute croiserons-nous souvent ces Paroles de l’Aube que les Anciens Grecs surent porter au plus haut, ces termes au gré desquels tisser les formes de quelques êtres fondamentaux. Ils sont, en réalité, ces archétypes qui structurent notre psyché à notre insu, ils sont ces vents discrets qui nous modèlent de l’intérieur, dressent le socle à partir duquel nous figurons hommes en tant qu’hommes dans le pli enfin perceptible d’une vérité. Nulle tricherie avec eux, ils sont de trop noble ascendance, ils sont si près des dieux, pareils à leur souffle, ils sont la Langue en sa Dite première, fondation des êtres que nous sommes, nous hommes-de-langage en une seule énonciation formulés. Hommes, Langage, nulle différence, la coappartenance est si étroite que le raphé médian qui eût pu montrer leur union a soudain disparu pour laisser place à ce rayonnement unitaire, lisse, poli, site seulement de la belle lumière du verbe incarné. Nous regarderons successivement en quoi la nature dépouillée, exacte des Bardenas Réales pourra trouver une possible homologie dans ces termes premiers qui sont les fondations mêmes de l’être.

  

   Parole de l’Origine : Phusis, l’être en son initiale donation

  

   Ce que nous apercevons ici, les nervures des marnes, les strates horizontales, si elles ne se donnent que sous l’aspect de l’apaisement, du cosmologiquement organisé, du stable et de l’assuré, de l’apollinien parvenu à son équilibre terminal, cependant pouvons-nous apercevoir, dans ce repos, cette immuabilité, les mouvements initiaux, chaotiques, les pulsations indéterminées, les orages internes de la matière, les convulsions dionysiaques, la dimension abyssale, infiniment tourmentée, tellurique, magmatique des éléments livrés à la confusion, au discord, à l’informe, à l’irrationnel, à l’opaque, enfin au primitif en sa confondante dramaturgie. Oui, sous cette mise en ordre actuelle, nous ne percevons rien de moins que ce désordre hiéroglyphique, cet enchevêtrement sans fin comme si rien, jamais, ne pouvait sortir du néant.

 

    Parole de l’Origine : Alèthéia, naissance de la vérité

  

   [Ce seront nécessairement toujours les mêmes traits (nervures des marnes, évidence des strates horizontales) qui seront convoquées à des fins de démonstration ou, plutôt de monstration car il s’agit de montrer et non d’argumenter.]

    Les nervures, les strates donc sont l’émergence même de ce qui était dissimulé, de ce qui était clos, celé en l’opacité de la matière. Ce sont des Formes et des Mots de vérité qui viennent à nous pour nous donner l’être au plus près et ne nullement le laisser dans son cèlement originel, sa fermeture, son retirement. « Nature aime à se cacher », nous dit Héraclite-l’Obscur, une obscurité appelant l’autre. Oui, l’être est clignotement, constant voilement/dévoilement au terme duquel il livre son essence et seulement dans ce constant paradoxe. Au reste, comment pourrions-nous nous saisir d’une essence dont le destin est d’être volatile, si diaphane, toujours hors de portée ? Certes, nous les Errants, avançons sur le chemin de la même manière que Diogène, lanterne au bout des doigts, parcourait les rues de la ville à la recherche de l’Homme cet éternel en fuite qui ne livre jamais que son esquisse particulière, l’homme minuscule, jamais ne nous montre sa face universelle dont nous aurions aimé faire notre parangon.

   Ce que nous cherchons, certes les hommes que nous sommes, les autres hommes, mais essentiellement nous cherchons l’être en son éternel mystère.  Cheminant sur la ligne de crête, tout contre le ciel badigeonné de suie et la gorge profonde envahie de ténèbres, nous nous attendons à quelque émergence, la nervure d’une marne, la ligne claire d’une strate, afin que notre parcours, soudain éclairé prenne sens, exhume du fatras alentour un Mot exact, une Forme taillée à même un étalon d’airain, peut-être une Idée platonicienne fulgurant du haut de son empyrée. Progressant, nous décelons le celé, nous désoccultons ce qui vient à nous, nous ouvrons ce qui demeurait fermé, nous écartons l’ombre à la lumière de notre regard.

   Ce que nous voulons, la dimension de l’éclaircie, le cercle de la clairière que nous pensons être herméneutique, nous délivrant une infinité de sèmes qui demeuraient cachés depuis la fondation du monde. Seulement, derrière nous, les ombres se referment, les taillis poussent, les ronciers avancent, les futaies se haussent et l’Ouvert étrécit à nouveau, regagnant sa crypte ténébreuse. Alèthéia, décèlement du celé, désocclusion de l’occlus, désoperculation de l’operculé, certes mais l’éclair de la vérité est toujours pareil à l’orage du dieu, il éclate et ne laisse voir que de sombres nuées, jamais le dieu lui-même. Alors, bien plutôt que de nous acharner à faire du paysage posé devant nous un seul et unique réseau de nervures signifiantes, de lignes claires et convergentes, nous clignons de l’œil à la façon de Zarathoustra et ce clignement signifie, une fois le mensonge, une fois la vérité, une fois le mensonge. Cette vérité en demi-teinte qu’est, la plupart du temps, l’humaine nature.

 

    Parole de l’Origine : Khréon, la présence du présent

  

   Certes, ces collines si singulières, ces formes venues du plus loin de l’espace et du temps sont présentes à seulement paraître devant nos yeux comblés. Ces formes sont hautement présentes au titre des nervures qui émergent du désordre des marnes, de leur manifeste confusion. Les marnes sont comme absentes, ramenées à un simple coefficient d’invisibilité. Ce que, par nature, elles ne sauraient affirmer, les belles nervures, les strates levées l’amènent au foyer du regard, là où tous les temps s’abolissent, le passé se dissipe dans ses brumes, l’avenir fuit loin au-devant de lui, seul le présent s’affirme en tant que le seul événement possible. Le paysage, et donc la Nature, sont à l’acmé de leur manifestation, ils resplendissent d’un étrange et fascinant éclat, ils renvoient aux limites du massif ombreux tout ce qui n’est pas eux, tout ce qui végète et s’abîme dans les obscurs corridors d’une mémoire abîmée, tout ce qui, porteur d’un faible projet, s’écroule sous le poids même de son inconsistance.

   Et cet intense rayonnement du présent en tant que présent ne s’arrête nullement au paysage, il vient à nous, il poudre nos yeux d’une neige étincelante, il allume en notre chair le brasier du sentiment d’être à l’endroit exact de sa propre nature, en sa plus dicible vérité. Entre la présence de la chose et celle dont l’offrande nous est faite, nulle rupture, seulement l’arche ouverte d’une belle continuité. C’est au motif de l’infrangible présence de la chose, de son immuable persistance à être que nous, les Voyeurs de-qui-elle-est, arrivons à la pointe de notre propre présence. Coalescence des présents, convergence des affinités. Ce qu’il faut croire, afin de placer un peu de magie dans notre propos, c’est que la chose se sait présente, infiniment présente, que cette effusion déborde d’elle et vient à nous, nous fécondant, en quelque manière, et c’est au titre d’un juste retour que nous revenons à elle avec toute la charge accomplie de notre propre réalité. Aucune présence à soi n’est seule, elle demande une présence extérieure, une exactitude, une beauté, un rayon de plénitude et tout se donne dans la pure phosphorescence de l’instant, dans son vif éclat, dans les facettes infiniment précises de son cristal. Présence du présent.

  

   Parole de l’Origine : Moïra, la Dispensation

  

   Toujours nous nous demandons si notre existence est placée sous le signe du hasard, ou bien si quelque main invisible, sans doute celle de la Moïra, pointe pour nous son index vers quelque horizon, nous intimant l’ordre du chemin à suivre. Faisons l’hypothèse du Destin et, nécessairement, nous y verrons plus clair pour la simple raison, qu’ayant choisi, nous laisserons de côté bien des questions adventices qui ne pourraient qu’égarer un peu plus notre cheminement. Communément considéré, le Destin est celui qui se laisse lire dans les lignes de la main. En effet, si le lisse de notre peau se donne en tant qu’homologue de l’insignifiant, par contraste, ces minces lignes paraissent indiquer une direction, un sentier possible pour notre avancée. Bien évidemment, au motif d’une simple similitude, ici, ce sont bien les nervures et les strates qui apparaissent en tant que lignes directrices du destin de la matière qui est aussi le nôtre par projection, mimétisme, ricochet. Nul, en son fond, ne saurait faire abstraction, en lui, de ces arêtes, de ces saillies naturelles dont il constitue, à sa façon, le naturel prolongement. Si nous sommes des êtres naturels, nous avons à voir avec la Nature jusqu’en notre intime le plus singulier. Le temps de la Nature est aussi le nôtre, alors comment ne pas croire que notre destin nous a fait accomplir les pas qui étaient inscrits depuis la nuit des temps jusqu’ici, tout contre cette immémoriale présence des Bardenas Reales ? Il fallait, de toute nécessité, c’est bien là la loi de la Moïra, qu’existât une rencontre, que se réalisât une alliance.

   En ce moment de mon regard posé sur ces lignes géologiques, je ne diffère guère d’elles, elles dictent, en quelque sorte, les harmoniques selon lesquels mes sensations naissent, mes perceptions en synthétisent le cours, il sera celui qu’il devait être de tous temps, qui devait s’actualiser, ici et maintenant, dans ce genre de précision horlogère. Alors, ne suis-je nullement libre de mes actes ? Certes la question surgit tel le diable de sa boîte. Mais ne faut-il relativiser ? Que je sois atteint par la beauté et l’exactitude des choses de façon choisie ou déterminée, ceci importe peu dans la mesure où la beauté est toujours la beauté, la juste mesure toujours la juste mesure, quels que soient les critères singuliers de leur manifestation.  

   La Moïra, il faut la faire sienne comme son amante, avec ses vices et ses vertus, elle fait bien avec les nôtres et s’en arrange du mieux qu’il est possible. La Dispensation est notre part indivise, aussi convient-il de la prendre en son essence, à savoir comme une chose dont l’être ne pourrait être changé qu’à renoncer à ses propres puissances, or, nous les hommes, ne pouvons nullement infléchir la course céleste des dieux, seulement l’admirer depuis le socle d’humus sur lequel nous édifions, à grand peine, notre hésitante esquisse.

  

   Parole de l’Origine :  Logos, le Recueil

  

   Face à l’éparpillement originaire de la Phusis, face à son abyssale dimension, ce face à face générateur de notre juste angoisse, nous n’avons de cesse, le plus souvent ne le sachant nullement, d’organiser ce chaos primitif, de l’ordonner en un cosmos qui soit habitable. Mais de quels moyens disposons-nous à cette fin ? Nos actes ont peu de prise sur le réel, sinon de manière marginale. Nos avoirs appellent toujours de nouveaux avoirs sans que notre satiété ne soit pour autant satisfaite. Nos yeux happent des milliers de choses à la seconde, il n’en demeure jamais que quelque hallucination venue du plus loin de nos étroites pupilles. Nous sommes des êtres aux mains vides, lesquelles brassent beaucoup d’air et ne retiennent que quelques souffles passagers vite évanouis dans la dimension insondable du futur.

   Mais nous avons Le Langage. Lui seul peut nous sauver du désastre, au prétexte que, constituant notre essence, il ne peut que nous élever, nous faire grandir, nous déposer au plein de notre être. A cette différence près que sa qualité intrinsèque se divise toujours selon les modalités de l’authentique et de l’inauthentique. L’inauthentique est le langage dit « mondain », celui qui ne vit que d’expressions usuelles, de formules triviales ne valant guère que sur le mode de l’utilitaire et du rapidement formulé. Ainsi se définit toute prose qui n’emprunte au langage que sa forme extérieure à défaut d’en posséder sa chair intime, ce luxe à nul autre pareil. Mais, dans l’instant, il faut parler d’un Autre Langage, celui qui vise l’Essentiel, s’en nourrit et se montre alors comme le don le plus accompli qui ait jamais été fait en direction du Dasein. Ce n’est pas lui, le Dasein, qui crée le langage, c’est le langage qui crée le Dasein et le porte à la pointe extrême de son être.

Sans Langage nul Dasein,

sans Dasein nul Monde.

   Et maintenant, c’est ceci qu’il faut affirmer : plus un mot est exact, fécondé en son essence, plus il produit de présence, plus il rayonne et donne aux choses qu’il nomme cet éclat d’une juste nomination. Bien évidemment, de cet ordre, et de ce seul ordre est toute poésie. Prononcez avec le ton juste, avec l’accent tonique porté sur la première syllabe, ces deux simples mots « Bardenas Reales » et, en un seul et même geste de la parole, vous aurez, devant vous, en mode infiniment recueilli, dans la présence du présent, cette réalité ultime à laquelle vous ne vous attendiez pas, vous aurez les Bardenas à portée de la main, à proximité de vos yeux, tout juste contre l’étrave exploratrice de votre conscience.

   Vous aurez son ciel de suie, l’efflorescence du nuage. Vous aurez, surtout, la parution du langage en son étrange faveur. Certes, il y aura encore des mots inaccomplis, non encore parvenus à la plénitude de leur dire, des mots de marne, des fragments de matière cherchant leur voie, un lexique non affermi qui ressemblera tant aux discours mondains, aux bavardages des Egarés en leur hésitante marche vers un futur qui brille là-bas, dans l’indistinction et toujours échappe et cligne des yeux. Mais vous aurez aussi des mots primordiaux, des mots originels venus du plus loin du temps, des mots qui éclairent, des mots qui germent et fructifient, des mots infiniment déployés, des mots affirmés tel un airain, un platine, des mots qui, s’assemblant selon lignes claires et strates hautement visibles, traceront le visage du Poème, les figures d’un Dire initial qui vous fera remonter à votre propre naissance et sans doute bien au-delà, en direction de ce qui fonde et assure les assises de l’exister :

 

le Langage en tant que Langage,

autrement dit l’essence

en sa parution la plus exacte.

  

   Ce n’est pas vous qui regardez, écoutez, qui aurez créé l’espace ouvert du poème, pas plus que quelque poète pouvant recevoir tel ou tel nom. Non, c’est simplement le Monde qui, poématisant, aura assemblé, en ce lieu, en ce temps, dont vous êtes le témoin, ce Poème qui n’est jamais que l’union harmonieuse de ceci même qui était dispersé, que la Parole du Logos réunit dans la Phusis (l’être en son initiale donation), dans l’Alèthéia (naissance de la vérité), dans Khréon (Présence du Présent), dans Moïra (Dispensation). Car rien ne peut se dispenser dans le présent en vérité si l’être en son initiale donation ne s’est nullement manifesté comme le Répondant dont, nous les humains, sommes en attente depuis que les hommes s’enquièrent de quelque principe qui les détermine et les place en tant que les sujets qu’ils sont, face à l’énigme de l’exister, étonnement qui fonde la philosophie, philosophie qui s’exprime par le langage.

   Tout fonctionne assurément à la manière du cercle herméneutique dont il a été précédemment fait mention, un subtil jeu de renvois, un mot précédant ou suivant l’autre, chacun ne pouvant signifier que rapporté à la totalité des autres. Ce que font les grands poèmes, comme toutes les grandes mythologies, les cosmologies, c’est de rendre possible cet acte de totalisation au gré duquel, chacun des Lecteurs, des Voyeurs, abandonnant le site propre de sa singularité, se trouve soudain porté, au-delà de son être même, vers l’Être-des-choses qui surgit à même la transcendance du Langage, cette ineffable nervure qui donne à l’humaine condition sa stature verticale aussi bien que les motifs de sa présence.

   Cette puissance d’un Logos unifiant, qui signe la venue d’un grand poète, nous en retrouvons des traces insignes dans la poésie élégiaque d’un Rainer Maria Rilke, dans le dire élémental d’un Saint-John Perse, dans la dite fluviale de Hölderlin, Poète des Poètes qui a porté si haut les vertus de la langue. Voir les Bardenas Reales en la totalité de leur présence est une expérience homologue à celle que fit Hölderlin dans sa rencontre fictionnelle avec Diotima dans son roman « Hypérion ».  Nous citons, ci-dessous, un bref extrait du livre de Françoise Dastur, « La nature et le sacré chez Hölderlin » :

   « Dans la version définitive du roman, si le but d’Hypérion demeure bien l’union avec la nature, en un tout infini (…), ce but n’est plus visé dans l’impatience qui exige l’immédiateté du sacré, car l’unique totalité que recherche Hypérion n’est plus l’au-delà d’une identité idéale mais la présence actuelle d’une beauté qui se déploie dans le sensible. » (C’est nous qui soulignons).   

   Voici en effet comment Hypérion décrit l’apparition de Diotima :

   « Je fus heureux une fois, Bellarmin ! Ne le suis-je pas encore ? Ne le serais-je pas, même si le moment sacré où je la vis pour la première fois avait été le dernier ? Je l’aurai vue une fois, l’unique chose que cherchait mon âme, et la perfection que nous situons au-delà des astres, que nous repoussons à la fin des temps, je l’ai sentie présente. Le bien suprême était là, dans le cercle des choses et de la nature humaine.

   Je ne demande plus où il est : il fut dans le monde, il y peut revenir, il n’y est maintenant qu’un peu plus caché : je l’ai vu et je l’ai connu.

   O vous qui recherchez le meilleur et le plus haut, dans la profondeur du savoir, dans le tumulte de l’action, dans l’obscurité du passé ou le labyrinthe de l’avenir, dans les tombeaux ou au-dessus des astres, savez-vous son nom ? le nom de ce qui constitue l’un et le tout ?

   Son nom est beauté »

 

Beauté de Diotima,

Beauté de Bardenas Reales

= le Même

 

   Afin de poursuivre la même trace, de prolonger un instant trop bref les nervures et strates belles des Bardenas Reales, ce Poème si exact de Raymond Farina intitulé « Le feu vivant », extrait du Recueil « Eclats de vivre », Dumerchez Editions :

 

« Que serais-tu sagesse ?

Parole incandescente

qui calcine sans cesse

ce que l’on dit du monde

 

ou peut-être silence

Pas celui qui avoue

ce qu’on ne peut pas dire

ni celui qui sait taire

ce qu’on aimerait dire

 

Un silence qui veut se dire

& qui rend sensible l’effort

la force rare de se taire

lorsqu’on sait que l’on a dit tout

ce qu’on avait pouvoir de dire

 

& qu’on tente de se soustraire

à la tintante controverse

qu’est la trame de notre monde

 

Que serais-tu sagesse

pour ceux qui ont la guerre en eux

entre eux se font la guerre

voient partout la querelle

de la semence & de la mort

du songe & de la clairvoyance ?

 

Une parole toujours neuve

sans fin & sans commencement

qu’un monde vaste vésuvien

un monde toujours neuf suscite

 

une essentielle Duplicité

une sibylline Harmonie

dont chacun des fragments

est soi et autre chose

est tout en conséquence

 

si l’on réussit à penser

que sépare tout ce qui lie

& qu’unit tout ce qui divise »

 

*

 

« Une Parole toujours neuve

sans fin & sans commencement »,

 

ainsi est tout ressourcement

du Poème

qui s’abreuve

à l’eau inépuisable

de l’Origine

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