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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 09:38
Tout est confus qui vient à nous

***

 

   Voyez-vous, ce matin je me suis éveillé avec, en tête, le thème de la confusion. Pourquoi ce thème et nul autre ? Il me serait bien difficile d’apporter une réponse claire à cette interrogation. Connaît-on jamais la source de ses motivations, le lieu même où éclot une pensée ? Est-ce déjà trace de confusion que de ne pouvoir nullement nommer ce qui fait mon siège et ne trouvera nul repos qu’un début de réponse ne lui ait été apporté ? Comme à l’accoutumée j’ai pris un petit-déjeuner frugal, une pomme accompagnée de quelques noix, une tasse de thé. Me voici maintenant installé à ma table de travail. Le matin est gris en ce début Décembre. De gros nuages dérivent à l’ouest. Il pleuvra avant ce soir. Je suis bien dans ma tour emplie de livres, à l’abri des bourrasques de vent et de la visite des curieux. J’ai besoin de cet espace préservé afin que, reposé du monde et des autres, je puisse me livrer en toute quiétude à l’écriture de quelques mots sur le silence des feuilles. Tous mes manuscrits, je les écris à la main, certes d’une écriture nerveuse, pressée - nul autre que moi ne pourrait me relire -, ne voulant céder en rien aux sirènes de la mode. Je feuillette mon ‘Dictionnaire Encyclopédique’, m’arrête à l’entrée ‘confusion’. Je note avec soin la définition :

   « Fait d'identifier à dessein une chose à une autre jusqu'à les rendre indiscernables »,

puis je complète cette information brute par une citation de Paul Valéry extraite de sa ‘Correspondance’ avec Gide :

   « Demeurons, tous, dans la nuit verte où je vous convie, la main dans la main sans songer que nous sommes des autres, mais certains de notre unité, de notre parfaite confusion en une seule personne. »

    Je pense à la signification positive de ce mot alors qu’en mon for intérieur je la vêts des habits les plus sombres qui soient. « Rendre indiscernables … à dessein », « notre unité … notre parfaite confusion », voici que cette idée de confusion se pare des plus beaux attraits qui soient. Qui donc ne souhaiterait faire se confondre, en un identique creuset, le divers du monde pour en faire une harmonie, pour gommer les dissemblances, parvenir à l’extrême pointe d’une unité, là où plus rien ne diffère de l’autre, là où l’unique est enfin rassemblé en son être le plus intime ? Mais ceci n’est-il simple posture d’intellectuel davantage soumis aux lois de l’imaginaire que contraint par les règles du réel ? Cependant, ici, je n’ai abordé que la connotation littéraire de ce substantif. Il me faut donc en venir à sa valeur commune telle qu’elle ressort dans des expressions du genre : ‘confusion d’esprit’, ‘semer la confusion’ et aussi bien dans le titre du beau livre de Stefan Zweig ‘La confusion des sentiments’ qui met en scène les mouvements d’une âme tourmentée d’adolescent en bute à des problèmes d’identification. C’est en effet ce sens moderne du mot qui, aujourd’hui prévaut, que Maurice de Guérin traduit parfaitement dans sa ‘Correspondance’ :

    « Comment vous exprimerai-je le mélange de mon âme en ce moment, cette confusion de plaisir et de peine. Ce pêle-mêle de larmes joyeuses et tristes qui se poussent et roulent les unes sur les autres dans mes yeux ? »

   Oui, c’est bien d’états d’âme dont il s’agit, qui induisent en nous le trouble, instillent en notre esprit le poison vénéneux du doute. Plus rien n’est stable dans la confusion, tout part à vau-l’eau sans qu’il nous soit possible, au gré de notre volonté, d’en faire cesser le cours. La confusion est identique au destin, elle s’impose à nous quoi que nous fassions, elle est coalescente à cette vie qui flotte de Charybde en Scylla, dont les termes initiaux et finaux se déclinent sous les mots cardinaux, inéluctables, de Naissance, de Mort. Alors comment pourrions-nous éviter cette terrible confusion qui nous place, tels des fétus de paille, sur des flots agités dont nous percevons les funestes desseins à défaut d’en pouvoir maîtriser la force ? Qui n’a pas éprouvé ce désordre, ce chaos, n’est nullement vivant, seulement une idée au rivage brisé de l’être.

   Alors que je pose les brindilles noires des mots sur le blanc de la page, le jour a progressé. Il s’est débarrassé de ses restes de nuit, en a conservé quelques haillons que le vent pousse devant lui en direction de l’est. Parfois, m’accordant une pause, je laisse errer mon regard sur les reliures fauves des maroquins de mes livres, sur les feuilles éparpillées qui sèment ma table de leurs taches claires, sur un panneau de bois sur lequel je cloue quelques pensées rapides, quelques intuitions dont, plus tard, peut-être, je tirerai un texte. Par exemple :

 

L’amour a-t-il un visage ?

Le bonheur est un clair-obscur

La Vie ? Une illusion

Pourquoi avoir inventé la Métaphysique ?

Le Temps ? Le plus grand meurtrier

L’imaginaire nous aide-t-il à vivre ?

Ecrivons-nous autre chose que notre vie ?

Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde

 

   Ce sont de brèves sentences dont parfois le clignotement devient si impérieux que je dois apporter quelque réponse, sinon interroger à nouveau et ceci, sans cesse, car beaucoup de justifications ne sont que de rapides faire-valoir qui décrivent les choses mais ne les résolvent pas. C’est donc cette formule ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’ qui m’occupe aujourd’hui, à laquelle je consacrerai un peu de mon temps. Cet instant si imprécis, si confus qui sépare deux moments du temps, dont nous ne pouvons rien saisir, sinon constater sa fuite. Et, ‘charité bien ordonnée’, je commencerai par le Soi en son énigme la plus abyssale. Comment être Soi sans se mêler à l’Autre, aux Autres ? Le Soi n’est pas pur. Le Soi n’est pas autonome. Il suppose le mélange, la participation. Il implique une liberté relative, non le régime d’un absolu. Nous voudrions-nous exempts de toute dette par rapport à ce qui n’est nullement nous que nous ne le pourrions.

   Par notre chair intime, nous sommes attachés à d’autres chairs intimes, celles qui nous ont donné la vie, nous ont ouvert les portes de l’existence. Alors ici, la confusion est positive puisqu’elle trace la voie d’un possible avenir. Ceci se prolonge dans notre immersion parmi la foule des autres Existants. Nous ne sommes nous qu’en étant aussi autres. L’Autre est celui qui fait droit à notre propre parution, il nous sculpte par son regard, il nous dépose sur les fonts baptismaux des jours en nous fécondant de sa parole, en nous offrant l’écrin de son amour. Certes c’est parfois la haine qui se manifeste au travers de nos échanges : confusion négative, perte de Soi en l’Autre, délitement de sa propre conscience au contact d’une guerre qui ne peut que la précipiter dans l’abîme du non-sens. Donc l’Autre a déjà été abordé par le recours au Soi car il ne saurait exister d’Unique faisant abstraction du Multiple.

   Il reste le Monde en sa plus étourdissante polyphonie. Comment ne pas le percevoir en tant que cette masse informe, constamment chaotique, traversée des mille feux de la beauté en même temps que des plaies les plus terribles infligées à la Nature en sa dimension paysagère ou bien humaine ? Nous sommes si emmêlés, si liés à la marche du Monde que nous ne pouvons nous libérer de son jeu, que nous faisons partie de la danse, de la grande gigue qui parcourt les travées des villes, essaime ses cotillons sur les collines, poudre les vallées de son constant tourbillon. La confusion est originaire, de nature cosmique, elle vient de loin, va loin, trouant notre chair, en dispersant les lambeaux aux mille orients de la rose des vents. En réalité, en notre foncière aventure, nous sommes des êtres de l’éparpillement, des fragments de poterie assemblés par un lent travail d’une démiurge-archéologue dont jamais nous ne pouvons entrevoir la plus mince silhouette. Ce qui est confus en nous, en première instance, c’est bien ce flou de notre provenance, cet astigmatisme du futur, cette temporalité qui est simple vibration énergétique, puissance immémoriale dont nous sentons la marée sourde, soudée au rocher géologique, aux strates de sédiments, à notre corps aussi qui en ressent les étranges convulsions, les assauts parfois, la douceur pareille à la caresse d’une mère sur la joue de son enfant.

   Notre expérience existentielle est un constant enracinement-déracinement. A peine prenons-nous pied dans le sol d’argile que déjà nos sommes loin, en un autre lieu, en un autre temps. Ceci se nomme, tout à la fois, ivresse de la vie, angoisse face à l’ombre, appel de la lumière, ressenti de la joie, abattement en sa plus mélancolique figure. Nous sommes ces êtres en partage, un pied dans la physique la plus concrète, la plus rassurante, un autre pied dans la Métaphysique, les arrière-mondes, l’écume du rêve, les festons de l’amour. Vacillement binaire qui nous dit une fois l’exception d’être ici et maintenant, dans notre carlingue de peau, à l’abri de toute surprise et, l’instant d’après, nous dit le flottement, l’indécision du temps, le gouffre de l’espace.

   Nous sommes des Ravaillac, des êtres écartelés que le destin tire à hue et à dia, spectateurs muets de notre propre affliction. Mais nous sommes simultanément des êtres possédés de joie, porteurs des plus belles espérances, des êtres aux mains ouvertes qui reçoivent les offrandes du ciel et les déposent dans les sillons de la terre. Nous sommes des plénitudes, des cornes d’abondance qui semons les spores de la félicité partout où existe une conque disposée à en recevoir l’effervescence. Nous sommes des créateurs que visite la main rassurante de la Muse puis nous sommes hémiplégiques, aphasiques, incapables de prononcer le moindre mot. Nous ne faisons rien de moins que reproduire le geste immémorial du Monde, cette manière de sinusoïde temporelle et spatiale, de mouvement vers le haut, vers le bas, cette belle et étonnante ligne flexueuse qui est identique au rythme des saisons, à celui du jour et de la nuit, à celui de l’amour en sa scansion la plus propre. Êtres du balbutiement et des discours vibrants sur les agoras où se presse la foule des Curieux.

   Tantôt adulés, tantôt honnis. Jeu permanent de saute-moutons. Indifféremment et selon les jours, nous sommes Celui-qui-saute, Celui-qui-courbe-l’échine pour laisser la place à l’Autre. Pourrait-on mieux définir l’essence de notre condition humaine qu’à la dire ambiguë, flottante, équivoque, parée des guirlandes de la chance que vient abattre aussitôt un furieux vent contraire. Girouettes en haut de l’épi de faîtage, tantôt nous orientons notre face vers le froid septentrion, tantôt nous recevons les rayons solaires du généreux zénith. Alors faut-il encore s’étonner de ces orages qui nous visitent, de ces aubes claires dont nous sentons la belle lumière lisser le dôme de notre front ? Allégresse a-t-elle plus de valeur que Tristesse ? Ou bien la question est-elle mal posée ? Ne serait-ce pas le chemin de l’une à l’autre qui déterminerait le sens de la vie en sa plus effective vérité ?

   La matinée a passé avec ses rais de lumière traversant la brume des nuages, avec ses brusqueries et ses atermoiements, avec ses failles et ses sommets habités de clair calcaire. Mes feuilles maculées de lettres et de signes jonchent mon bureau telles les fleurs le chemin emprunté par la Mariée. Un beau désordre préside à leur distribution. Un peu de confusion parmi l’instance ouverte du jour. Ce soir, devant le feu de ma cheminée, je relirai ces mots vite posés sur l’écorce des choses. Qu’y trouverai-je que j’y avais mis ce matin ? Mes idées seront-elles identiques ? Mes passions fouettées au vif ? Mes tristesses poinçonnées du sentiment délicieux de l’infini ? Pourquoi sommes-nous aussi frivoles, nous les hommes, si inconstants ?

Un jour nous voulons être ce Casanova, jeune, fringant, dans la fleur de l’âge, seulement occupé de jupons et de jolis minois, un autre jour dans la force de l’âge, écrivant sa vie dans la plus grande sincérité, usant de toute la puissance de sa rhétorique libertine pour mener à bien un réel travail d’écrivain, sérieux, reconnu, érudit ? Le Vertueux succédant au Séducteur. A bien y réfléchir et eu égard à ce que peut nous apprendre la vie, nous ne pouvons que souscrire à l’assertion étrange : ‘Tout est confusion : Soi, les Autres, le Monde’. Confusion positive, confusion négative. L’une est le revers de l’autre. L’autre est le revers de l’une.

 

 

 

 

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 10:09
Elle-en-son-énigme

Peinture Léa Ciari

 

***

 

« Vous] devinerez sans doute l'énigme que proposent ces éperviers, ces scarabées, ces figures à genoux, ces lignes en dents de scie, ces urœus ailés, ces mains en spatule que vous lisez aussi couramment que le grand Champollion... »

 

Gautier - Le Roman de la momie

1858

 

*

 

   La peinture vient à nous en même temps que nous venons à elle. Mais venons-nous de la même manière ? Å elle seule la peinture est un monde avec ses méridiens et ses tropiques, ses zones d’ombre et de lumière, ses affirmations et ses mystères. Si nous nous attachons à elle, c’est bien en vertu des découvertes que nous avons à y faire. Découverte d’une esthétique, découverte de cette altérité qui ne cesse de nous interroger au motif que, pour nous, elle constitue une énigme. Si le personnage auquel est destiné le message émis par le Narrateur de Gautier semble doué des plus grandes capacités lui permettant de déchiffrer ‘ces scarabées … ces urœus ailés’, de se mouvoir avec facilité parmi le peuple secret des hiéroglyphes, nous ne pourrons nous-mêmes prétendre lire la toile avec autant de facilité. Toute œuvre rassemble en soi les sèmes aux termes desquels elle paraît, qui sont ses fondements, ses figures le plus souvent masquées dont nous ne pouvons guère qu’entrevoir quelques facettes, deviner la rhétorique qui s’y dissimule. Car toute œuvre parle mais en langage codé, crypté, et c’est la raison pour laquelle le Visiteur d’un musée demeure toujours silencieux face aux tableaux qu’il rencontre : pour lui ce sont des terres étrangères, sinon étranges. Ici le problème est posé de la compréhension d’un phénomène et de son interprétation.

    Comprendre en son sens étymologique de « saisir, prendre », nous oriente vers un acte de capture de ce qui vient à nous. Certes, capturer, mais quoi ? Une climatique, des formes, des rapports de couleurs, des références à des œuvres du passé, la projection de la psychologie de l’Artiste ? On s’aperçoit bien de la difficulté de l’entreprise. Nous ne pouvons comprendre que par défaut, choisissant ici cette chromatique, là cette esquisse générale qui nous plaît, plus loin la lumière adoucie d’un clair-obscur. Et, du reste, l’Artiste serait-elle à même de ‘saisir’ plus d’éléments significatifs que nous ne pourrions en recueillir nous-mêmes ? Ceci n’est rien moins que hasardeux. Prendre l’œuvre en soi, avec soi, supposerait que sa Créatrice fût informée de ses propres choix, de leur nature, qu’elle connût ses soubassements inconscients, qu’elle pût, de tout ceci, faire une synthèse qui ne laissât dans l’ombre aucune des racines sur lesquelles croissaient les linéaments de sa peinture.

   Quant aux herméneutes qui prétendent mieux comprendre l’œuvre que Celle qui lui a donné le jour, il ne s’agit, bien évidemment, que d’une posture de principe qui ne saurait trouver de réalisation dans le cadre du réel. Tout au plus pouvons-nous prétendre interpréter, c'est-à-dire, partant de notre subjectivité, élaborer une thèse qui soit la plus juste possible ou la moins fausse. Nous ne dirons pas la plus ‘objective’ car il ne saurait être question de déboucher sur quelque vérité universelle, seulement sur une estimation singulière d’un objet qui nous met au défi d’interroger son être et d’en apercevoir quelque ligne de fuite, quelque perspective. ‘Interpréter’, à nouveau en son sens étymologique est ceci : « expliquer ce qu'il y a d'obscur dans un récit ». Le terme ‘obscur’ nous renvoie à l’énigme, tout comme le cercle herméneutique est un jeu de perpétuels renvois d’un sens à un autre.

  

   Décrire, une approche formelle de ce qui peut faire sens

 

   Accentuer le ‘principe de subjectivité’ devient nécessaire. Si je commente cette toile, c’est pour la raison simple que je détermine aussi bien mon monde propre que le monde autre et les objets qu’il contient. Ce qui est autre l’est toujours pour MA conscience. Cet énoncé en forme de paradigme revient à dire qu’il y a autant d’interprétations que d’Interprétants. Ce qui ne contrevient nullement à la notion d’altérité puisque toute altérité s’inscrit dans une réversibilité. Ainsi je suis objet visé par une autre conscience qui, par définition, est fondamentalement AUTRE. Regardeur de cette toile, c’est une subjectivité en regard de l’autre. Celle de Qui reçoit, celle de Qui émet, la toile jouant le rôle de médiateur entre deux consciences. Car le motif central de la recherche, son essence, ne saurait être relation du Voyeur et de cela même qui est vu, mais en sa plus vive effectivité, rencontre des pensées, des intuitions, de la sensibilité.    

   Décrire donc. Le fond est nocturne, dense, irrémédiable. En lui, nulle clarté qui pourrait faire signe vers une possible constellation de sens : présence d’une lointaine étoile, lumière crée par l’homme, trace d’une luciole dans le sombre d’un tapis d’herbe. Le noir, l’unique noir sans concession nous reconduit à notre propre nuit primitive alors que notre parution sur la scène du Monde n’était qu’une vague hypothèse au large du vivant, de l’existant. Mais que fait donc cette dalle fuligineuse, sinon nous clouer à notre condition de non-existant, de non-être qui n’est pas encore capable d’éprouver la moindre angoisse, de prononcer le moindre mot ? Manière d’illisible unité en sa plus étroite occlusion. Un genre de Néant qui, peut-être, ne pourrait être nommé. Quelque mot qui s’ajouterait à cette constatation aporétique serait pur bavardage. Le Rien pour le Rien.

   Mais nous ne pouvons demeurer éternellement dans les coulisses. Peut-être, en un premier élan, chuchoter à partir du trou du Souffleur, prononcer des mots sans consistance, des mots-flocons, des mots-brume et se disposer à regarder, comme au bord du premier matin du monde, le spectacle inouï de la présence. Oui, car il y a présence et, nécessairement, étonnement. Comment une chose peut-elle sortir de soi, déployer sa chrysalide, voler dans l’air qui la reçoit comme l’une de ses évidences ? Enigme. Comment cette forme humaine peut-elle s’affirmer au regard du Néant dont elle provient ? Certes, on dira : ‘exister c’est sortir du Néant, s’assurer de sa propre transcendance’. Oui, mais comment sort-on du Néant, par quel prodigieux mouvement du Monde, qu’y a-t-il donc qui préside à l’enfantement des choses multiples, inépuisables, constamment renouvelées ? Enigme. Pourquoi cette forme qui nous fait face et non une autre ? Enigme.

   La coiffe est rouge, un rouge d’Andrinople qui tire vers le carmin. Non un rouge éclatant, un rouge Alizarine qui déplierait l’oriflamme de son être. Non, une teinte qui se voile, se dissimule, ne dit rien de qui elle est. Nous sommes là, sur le bord d’une vision qui ne trouvera nulle réponse. Une interrogation à vide. Ce rouge ne répond pas, il se retire au plus près de la nuit bourgeonnante de sens, mais non perceptible, non humainement concevable. Il y a comme un genre de bruissement archétypique, un bruit de fond cosmique mais situé bien au-delà des fréquences dont nous pouvons percevoir le rayonnement. Une pure abstraction qui est le revers de l’être, un cercle dont on ne peut connaître le centre.

   Le front est de terre, de glaise compacte, d’argile neuve, genre d’effusion de soi venant de l’humus, sans doute se disposant à y retourner. Manière de Genèse inversée qui rétrocède en direction du lieu de son origine. Cette teinte est belle. Cette structure est belle. Cette essentielle beauté est due au motif même de son possible absentement. Nous voyons bien que, jamais, nous n’atteindrons cette douce falaise, cette éminence en forme de féminité. Tout nous est proposé sur le mode du retrait. Et ce qui se retire du jeu, c’est avant tout notre illusoire présence, notre virginale curiosité est biffée d’emblée car nous ne sommes venus au Monde que sur le mode du retirement, de l’effacement. Ferions-nous irruption en plein lumière et nous détruirions ce visage d’ivoire qui n’a nul besoin d’une quelconque louange pour apparaître.

   Toute beauté se lève de soi, en soi et pour soi. Autrement dit Beauté n’est que par la Beauté. Beauté n’a besoin de rien d’autre qui la justifierait, l’expliquerait, nous la livrerait de telle ou de telle manière. Beauté est totale, sans reste, sans excédent. Beauté est conscience de Beauté. « Toute conscience est conscience de quelque chose », telle s’énonçait l’une des sentences cardinales husserliennes. Certes, mais il parlait de la conscience humaine. Beauté est d’essence bien différente. Beauté est un absolu. Sans doute, parfois, trop rarement, irradie-t-elle sur la face de l’exister. Mais elle n’appartient pas à l’exister, elle pose sur lui ses prédicats et regagne son empyrée. Ses prédicats ne sont nullement définitifs. Ils ont la consistance de l’instant, la spontanéité de l’étincelle, ils bourgeonnent à la face des choses, ils émettent quelques signaux dans les ténèbres denses de l’invisible. Beauté a la consistance de l’infini. C’est pour ceci qu’elle est précieuse. C’est pour ceci que nous devons la regarder comme la merveille des merveilles.

   Les yeux sont voilés, retirés en eux-mêmes. Ce sont les yeux de l’intériorité, ceux-là même qui cherchent à résoudre l’énigme, à se savoir en tant que découvreurs d’un monde situé au-delà des sourdes contingences. On dit qu’ils sont ‘les fenêtres de l’âme’. Si l’âme existe, si ses fenêtres sont closes, c’est retour de l’âme à soi, c'est-à-dire essence en tant qu’essence. Il est difficile d’évoquer cette réalité autrement que par des termes généraux, abstraits et ceci est heureux. Il convient de laisser à l’âme, à l’absolu, à l’infini, leur charge de mystère. Ne le ferait-on, on les effacerait de notre conscience et nous n’aurions alors plus d’orient sur quoi régler notre marche, amarrer les filins de nos interprétations. Leur coefficient de vérité, jamais ne sera prouvé. Pour cette raison il nous faut les garder en notre vue.

   Les sourcils dessinent avec la courbe du nez, bien plutôt une forme qu’ils ne déterminent les contours d’une figure humaine. Belle représentation que celle-ci qui penche plus du côté de l’Idée que de sa réalisation effective. Cette ligne enclot un sens, non un particularisme qui ferait signe en direction d’une vie avec ses aventures, ses multiples événements, ses inévitables accidents.  La bouche, les lèvres qui émettent habituellement le langage, sont dissimulées par un geste de la main qui les met au repos. Ainsi sommes-nous dans l’empreinte invisible d’un silence originel avant même que les mots ne viennent différencier l’espèce humaine de l’animale, de la végétale. Elle-en-son-énigme ne profère rien qui pourrait être définitif.

   Bien des mots entaillent, lacèrent le réel, lui infligeant d’ineffaçables stigmates. Langage-fontaine, langage-source en attente de sa venue au Monde. Ne rien proférer est comme tout proférer. Le silence est la mesure première, la disposition fondamentale au gré de laquelle tout pourra être dit de l’homme, des choses, de l’univers. Il faut bien peser ses mots, les manduquer longuement, leur laisser un temps d’incubation suffisant afin que, portés à leur essentiel recueil, ils puissent dire, précisément, l’ordre du Monde, la beauté des choses, la venue à soi de l’être en sa plus exacte ressource. Elle-qui-est-énigme se retient sur le bord d’une énonciation qui la déterminera en tant qu’être parlant, l’essentiel motif qui la fera singulière parmi la fluence du divers, le bruit des agoras, les mouvements infinis de ce qui est.  

   La main esquisse le geste du retrait en même temps que celui du repos, de la longue et ténébreuse méditation. La main soutient et apaise. La main guide et questionne en attente de quelque chose qui pourrait s’inscrire sur le voile de la conscience, une impression existentielle, la venue d’un projet, la verticalité d’une certitude, la vibration contenue d’une angoisse. Cette posture est belle, elle témoigne d’un genre de classicisme, elle se pose comme allégorie de l’être livré à ses propres ambiguïtés. Comment surgir à soi dans la faille abrasive du jour ? Comment porter son feu à l’horizon du Monde ? Comment être soi à son propre regard et n’être pas soi au regard de l’Autre ? Ici, tout contre le fond serti de Néant, la dimension de l’exister est abyssale, ce que cette peinture rend dans la mesure essentielle du dire. Tout y est dit du drame humain avec une belle économie. Du tragique, certes, et de son ineffable beauté. Toute beauté est nécessairement affiliée au tragique. C’est parce qu’il y a du tragique qu’il y a beauté. Nous ne sommes des chercheurs de beauté qu’à renier notre finitude. Tant que la beauté nous habite nous demeurons en nous avec quelque motif de satisfaction et, parfois, avec des éblouissements de joie.

   Et ce cou à la Modigliani, ce cou qui plonge dans la nasse rouge du chandail, ce tesson qui porte témoignage de l’ensemble, que nous dit-il sinon la limite de l’être dont, jamais, nous ne pourrons embrasser l’entièreté. Un fragment seulement. Tout comme le statut de l’interprétation. Nous cherchons à savoir, nous cherchons à comprendre et, toujours, nous sommes aveuglés par notre quête comme le chercheur d’or est aveuglé par le métal jaune. Nous sommes des chercheurs de sens et nous nous apercevons de l’immense difficulté de la tâche. Nous assemblons quelques sèmes, en tissons la toile-Pénélope qui meurt de sa propre présence. Tout est toujours à recommencer. Le sens ? Des esquisses seulement, nous n’en percevons que quelques horizons, en saisissons quelques perspectives fuyantes.

   Notre conclusion, au regard de l’œuvre, n’est jamais définitive. Demain ne ressemblera nullement à aujourd’hui. Ce que, il y a peu, nous avions puisé, voici que, déjà, l’image s’altère, se modifie, s’entoure du luxe de la métamorphose. Oui, il est heureux que le sens soit pluriel, foisonnant, sujet au changement. Le sens est dynamique tout comme la vie qui lui sert de support. Elle-en-son-énigme, n’est énigme qu’en raison même de sa constante fuite, du réaménagement de son être qu’elle manifeste dans cette empreinte et non dans telle autre. Nos points de repère existentiels se nomment temps, espace. Elle-en-son-énigme possède son propre espace-temps. Nous possédons le nôtre. Coïncidence des deux, osmose, convergence, ceci veut signifier la Beauté en partage. Le temps d’une étincelle. L’espace d’un bonheur. Tout ceci est en vérité ou bien n’est pas. Nul autre chemin que celui-ci.

 

 

 

 

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6 décembre 2020 7 06 /12 /décembre /2020 08:43
Fragment de beauté, beauté du monde

 

   « Lumière d’automne »

      Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   Combien de pages sublimes ont été écrites sur cette merveilleuse saison d’automne, laquelle semble propice à tous les enchantements. La nature y est si belle, si profuse dans ses formes et ses couleurs, tellement ressourcée à son propre chant intérieur. Citer quelques vers de François Coppée et tout est dit de cette prodigieuse corne d’abondance :

 

« C’est l’heure exquise et matinale

Que rougit un soleil soudain ;

A travers la brume automnale

Tombent les feuilles du jardin.

*

Une blonde lumière arrose

La nature, et dans l’air tout rose

On croirait qu’il neige de l’or.

*

 

   Tout, ici, est exprimé qui dit l’exception de ce temps qui n’a pour durée que l’instant. Bientôt le soleil déclinera, se voilant de blanc, la brume se fera plus insistante, la lumière inclinera vers des teintes de plomb et de cendre, bientôt seront les flocons qui remplaceront la « neige d’or » automnale. A une expansion, à une explosion de la nature, succèdera le frimas hivernal, porte ouverte aux regrets, champ livré à la mélancolie, prières intimes afin que renaisse ce par quoi nous existons, à savoir l’aspiration à la clarté zénithale, cette fille du Ciel, alors que le nadir s’endeuille de la présence d’une Terre aux sillons profonds, cette métaphore des abysses. C’est un peu comme un Amant quittant son Amante sur un quai de gare. Bientôt ne demeureront que le feu rouge du convoi et une entaille à l’âme dont il faudra faire son quotidien.

   On a marché longtemps au revers des collines, on a aperçu, loin, là-bas, dans l’échancrure des arbres, les maisons des hommes, les villes où ils vivent à l’unisson, grappes compactes essaimées au hasard des rues. On a levé ses yeux au ciel, de longues zébrures le traversaient, les points brillants de coques d’acier les précédaient. On a entendu des chants d’oiseaux qui se perdaient au large de l’horizon. On a perçu le grondement d’un train glissant sur sa ligne d’acier. Sans doute, a-t-on été attentifs à des murmures de voix naissant à la confluence des rues, des terrasses de café s’y éployaient avec le rire sourd des hommes, celui plus mince, plus aigu des femmes. On a pensé à tous ces mouvements, ces éclats, ces couleurs qui se dissoudraient sous peu sous la poussée des premiers froids. On s’est levé de bonne heure. On voulait surprendre les dernières manifestations dont le paysage s’ornait afin de les archiver au plein de la mémoire. C’est si précieux le souvenir d’un bonheur éphémère. Cela tient si chaud lors des journées de pluie et de crachin, lors des équinoxes qui se déchaînent et obligent à se terrer.

   On est arrivé au bord d’une mare - simple souvenance de « La Mare au Diable », des belles descriptions lumineuses de Georges Sand ? -, on est arrivé au bord d’un monde dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Ce pourrait être une manière de Paradis sur Terre, un refuge pour amoureux, l’abri d’adolescents voulant confier leur âge ambigu au secret des feuilles. Le temps est si clair, le ciel si bleu, couleur de dragée. Les ramures des grands arbres font leur feston sur le recueil du jour. Ils dessinent, sur la toile de fond du lointain, les premiers signes de la beauté. Tout, ici, vient à soi dans la pure évidence. Nul effort nécessaire pour embrasser ce qui comble le regard. C’est de simple avenance à ce qui veut bien se présenter dont il s’agit, le pur paraître des choses en son effusion toujours renouvelée. Cela surgit de la feuille, de l’écorce, cela monte des ossements blancs des racines, cela flotte en fin tapis de rhizomes, cela vous amarre aux plaines d’humus, cela vous dit le lieu de votre présence, le rare de l’heure, le pli du mystère de ceci même qui, jamais, ne se renouvellera. 

   Et pourtant ce séjour existait depuis toujours mais on n’en savait rien, mais on voulait ignorer le simple, le minuscule, le discret. Il en est ainsi de tout éclat qui ne parvient à son être qu’à se dissimuler longuement. Fatigue immense des agoras profanes où cascade la meute des curieux et des pressés ! Il faut le retrait. Il faut l’oubli. Il faut la méditation que ne peut recevoir que le bouquet d’arbres, sa palette automnale si riche, le bouton d’or qui vire au beige, le sable, assourdi d’une teinte crépusculaire, le paille qui éclate et flamboie aux premiers rayons du soleil. Il faut être saison soi-même, en sentir le frémissement au creux des mains, en éprouver la souple texture contre la soie de la peau, en deviner les sourdes exhalaisons partout où naît la mesure d’une surprise. Sur le tissu cuivré des feuilles, à la surface du miroir de l’eau, dans ces deux motifs ovales qui en dessinent la figure, sur le liseré d’herbe verte qui encercle l’eau et lui donne son logis.

   Jamais on n’en finirait de nommer la belle parure de ce temps qui décline, les allées du Jardin du Luxembourg, les statues poudrées de rosée dans le matin qui fraîchit, les vignes se vêtant de soufre et de sanguine, les grappes de raisin que gonfle un suc inquiet, le revers luisant des champs labourés, leurs mottes brillant tel un métal, la terre qui reçoit l’or de la semence, le fin brouillard qui envahit les vallons, la tresse de fumée qui s’élève des fermes, le halo blanc qui coule des lèvres aux premiers froids. Bien sûr, la nostalgie est toujours attachée à l’évocation de ces tableaux qui résonnent à la manière d’un hymne pastoral. Mais c’est ainsi, malgré le progrès des Sciences et des Arts, une constante existe en filigrane dans la psyché qui trace l’empreinte de l’aventure humaine. Nul ne peut ignorer la voix de la Nature, surtout lorsqu’elle se fait nébuleuse, empreinte d’une belle gravité, voilée comme la parole d’une femme amoureuse dans le demi-jour d’un boudoir.

  La beauté ici présente n’est nullement isolée, elle joue en écho avec toutes les autres beautés du monde. Ce qui lui confère son caractère d’universalité. L’arbre d’ici appelle la lointaine et haute canopée, les fûts immenses de ses arbres, la meute d’oiseaux multicolores qui en sillonne la marée toujours renouvelée. Ciel d’ici (Le ciel vogue haut, bien plus haut que la joie ou le souci des hommes, à des altitudes que ne peuvent atteindre que les Idées, les machines terrestres en seraient bien incapables), ciel d’ici donc jouant avec tous les ciels de haute destinée, ceux du majestueux Altiplano, ceux des pics aux neiges éternelles du Kilimandjaro, des temples incas du Machu Picchu, des pitons rocheux du Massif du Gheralta éthiopien qui dominent la plaine parsemée des touffes vert sombre des acacias, ceux des hauts plateaux d’Arménie que surplombe le Mont Ararat couronné de neige, ceux des étendues libres de la steppe hazakhe avec son tapis d’herbe jaune, ses collines érodées par le vent. Eau d’ici et ses reflets jouant avec les infinités de reflets des eaux turquoise du Lac Baïkal contrastant avec les roches brunes du cap Bourkhan, jouant avec les falaises du plateau d'Oust-Ourt au bord du Lac d’Aral, jouant encore avec les berges gelées du Grand Lac de l’Ours au Canada, avec les motifs pourpre de ses maisons de bois. Le jeu est infini qui part d’ici, vogue au loin, puis retourne au lieu de son essor.

   Ce microcosme ici présent appelle un macrocosme absent mais, pour autant, ne l’ignore pas. En réalité l’un est la condition de l’autre. Le monde entier est un terrain de jeu dont l’homme ne prend possession qu’à la mesure physique qui est la sienne, une goutte d’eau égarée dans le vaste Océan. Mais il n’est nullement besoin de sillonner tous les ciels du monde, d’arpenter toutes les terres, d’inventorier tous les arbres de la planète. Nous avons, près de chez nous, toujours, un univers en miniature, une manière de castelet dont nous animons les marionnettes qui y figurent, avec ses personnages bariolés, ses figurines de carton-pâte. Nous regardons le spectacle et, déjà, nous sommes loin, dans quelque contrée mystérieuse où souffle le vent flexible de l’imaginaire. Nous ne sommes plus aux Tuileries devant Guignol ou bien Gnafron. Nous sommes au loin de nous et dérivons au milieu des traces fulgurantes des comètes. Nous observons une carte de géographie. Nous y suivons, par la pensée, ses routes et ses fleuves, le réseau dense des voies ferrées, nous nous enfonçons dans les canyons emplis d’ombre, volons au-dessus des chapeaux de fées tachés de sanguine, au-dessus des plaines d’herbe qui oscillent sous la force du vent, au-dessus du Mont Gang Rinpoché,  à 6 638 mètres d'altitude et longeons  la grande chaîne du  Transhimalaya.

   Nous sommes des genres d’hommes-oiseaux qui scrutons notre ombre portée. Elle court et épouse toute la splendeur du monde. Elle nous dit le précieux de notre appartenance à la scène d’un théâtre qui semble dressée à seulement nous éblouir, susciter notre étonnement, nous pousser à la découverte. De nous. De cet autre qu’est le monde en sa constante étrangeté. Partout, toujours, une frondaison aux couleurs chatoyantes, un ciel de porcelaine ou bien de corail, une eau limpide tel le cristal ou bien mousseuse sur un tapis de lichen. L’automne n’en est qu’une des facettes. Sans doute la plus colorée. Que nous réservera l’hiver, qu’encore jamais nous n’aurons observé ? Nous sommes attente au seuil de ce qui vient. En attente.

 

 

 

 

 

 

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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 10:13
Lire : une lumière parmi les ombres

***

 

“Chaque lecture est un acte de résistance.

Une lecture bien menée sauve de tout,

y compris de soi-même.”

 

Edmond Jabès - Le livre des questions

 

*

 

   Oui, combien Edmond Jabès a raison. Lire est un acte de résistance. Contre le monde d’abord, ce monde pris de vertige dont le seul viatique est la vitesse, le tout à portée de la main, la frénésie consumériste, l’inféodation au régime matérialiste qui présuppose, menée à son terme,  la disparition de la culture, la réification de la poésie en tant que simple objet, la mise au ban de la littérature, le renoncement à toute vie de l’esprit. Le ludique l’emporte sur tout travail en profondeur, l’iconique et la déferlante des images se substituent progressivement à toute méditation, le vite acquis tient lieu de contemplation. Nomadisme existentiel dont, sans doute, nous sommes les victimes consentantes. Je crois que la sédentarité, l’application supposée pour toute tâche de lecture vraie ne sont plus au goût du jour. Question de mode aussi. Le livre devient le parent pauvre de la toute puissante fièvre médiatique. Le livre lui-même, en tant qu’objet de passion, est supplanté par la liseuse numérique, le support papier s’en trouvant dévalorisé, seul témoin de la galaxie imprimée se diluant dans les lointaines coursives du temps.

   Lire est un acte de résistance contre les Autres. La force irrésistible des mass-médias nivelle les comportements. Il semble qu’il y ait une logique des usages qu’impose le mouvement en avant de la civilisation. Ce qui, hier, faisait le contentement de tous, feuilleter un livre et en lire les pages, est aujourd’hui considéré comme un acte étonnant, sinon héroïque. La fascination pour les écrans est de telle nature que tout ce qui se situe hors de leur périmètre est périmé, obsolète, ne témoignant plus que d’un attachement sentimental à une figure ancienne, dévalorisée. Lire donc, est œuvre de solitaire perdu au milieu d’une foule qui, consciemment ou non, se livre à un genre d’autodafé.

   Lire est un acte de résistance contre soi-même. Oui, car s’il ‘sauve de tout’, c’est bien parce que l’on aura lutté contre ses propres tendances primaires, à savoir une naturelle facilité qui nous eût portés en direction de quelque spectacle immédiatement investi de plaisir. Oui, lire est une exigence. Oui, lire implique le recours à une volonté. Oui, lire n’a parfois rien d’une évidence et ce caractère lui confère toute sa valeur.

 

   Quelques étapes sur un chemin de lecture

 

   Matin très tôt, fin d’automne. Adolescence. Le jour se montrera, bien plus tard. Dehors un fin brouillard poudre les réverbères du village. Personne n’est encore levé dans la maison. Nul bruit, comme si un silencieux tapis de neige recouvrait le paysage. Je suis descendu dans la cuisine, ai croqué une pomme pour faire la transition entre sommeil et veille. Un peu d’eau fraîche sur le visage. Sur la table, les trois tomes des ‘Confessions’ de Rousseau. Classiques Plon. Couverture grise, austère. En page de garde la reproduction d’une peinture de Latour représentant l’Auteur. A cette époque les pages réunies en cahiers ne sont pas massicotées, si bien qu’il faut se munir d’un coupe-papier avant de pouvoir lire. Plaisir renforcé que de se savoir le lecteur d’un ouvrage vierge. Mes livres d’alors je les commande d’occasion à la ‘Librairie Lardanchet’ à Paris. Toujours une belle émotion lorsque le facteur apporte un colis dont, par avance, je savoure le contenu.

   Cet amour des livres remonte à l’école primaire. Mon livre de lecture du Cours Moyen 2° année, ‘La lecture littéraire et le français’ est, objectivement, ce qui a assuré ce mouvement en direction des textes. Le niveau de langage était élevé qui nous proposait des extraits en version intégrale de Victor Hugo, Flaubert, Chateaubriand. Morceaux d’anthologie, en réalité, qui tracent, dans une jeune psychologie, les lignes ineffaçables des affinités, creusent le sillon des intérêts. Tout ceci est encore présent, quelque soixante ans après, avec une étonnante vivacité, eau de fontaine claire à laquelle se régénérer, retrouver ce ‘musée imaginaire’ fécond, plein de ressources infinies.

   Mail il me faut citer les premières lignes des ‘Confessions’, de ce qui devait constituer la matrice future du genre autobiographique dont l’héritage aujourd’hui est un bien pâle reflet, prétexte, le plus souvent, à des considérations solipsistes sans grand intérêt :

   « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. »

   D’emblée j’avais aimé le ton de sincérité de Jean-Jacques, je m’étais senti son proche, en une certaine manière, son confident. Pénétrer ainsi la sensibilité d’un Ecrivain, connaître les événements singuliers qui l’ont façonné, y deviner les empreintes formatrices de l’œuvre, tout ceci me convenait au plus haut point, si bien que poser le livre pour entreprendre une autre tâche équivalait à quitter un Ami cher, consentir à ne pas le revoir durant de longues et interminables journées. La lecture de Rousseau, son ton si singulier, ses idées sur l’éducation, la société, la nature ont imprimé en moi des flux qui, jamais, n’ont connu quelque étiage. Bien au contraire, ils m’habitent avec encore plus de force qu’ils ne le faisaient lors de mes découvertes adolescentes.

   Tout début de l’âge adulte. Je suis confortablement installé dans le bureau de mon Grand- Cousin, fin lettré, spécialiste d’histoire et littérature anciennes, pratiquant assidu des langues mortes, grec, latin et langues sémitiques, féru d’histoire des religions. Une large fenêtre donne sur la vallée. Une lumière douce glisse le long des reliures et des maroquins disposés sur les rayonnages de la bibliothèque. Milliers de livres courant du sol au plafond, étonnante Babel qui me fascine comme rien d’autre ne pourrait le faire. Avant de s’absenter pour la journée - mon Cousin donne des cours à l’Université -, il me conseille la lecture d’un livre qu’il vient tout juste de recevoir, dont il apprécie tout particulièrement la densité, l’anthologie de textes relatifs à la modernité, les commentaires riches qui relient les textes entre eux dans un souci rationnel d’unité. Parlant de cet ouvrage I.... est intarissable. Il le considère comme un livre majeur pour comprendre l’histoire des idées de notre temps. Stimulé par ce vibrant éloge, je ne tarde guère à feuilleter les quelques 800 pages d’écriture serrée de ‘Panorama des idées contemporaines’, textes rassemblés et commentés par Gaëtan Picon. Je me livre à un ‘jeu’ qui consiste à picorer, ici où là, quelques phrases, quelques mots, à butiner quelque étonnant concept, à engranger une subtile métaphore, activité qui ne m’abandonnera plus désormais, plaisir avant-coureur de la lecture proprement dite. Bien évidemment cette broderie autour du texte n’est pas sans faire penser au prélude amoureux, lequel en son temps, portait le nom de ‘flirt’, terme qui sans doute aujourd’hui prêterait à sourire en raison même de sa touchante naïveté.

Pioché au hasard dans ‘Panorama’, cet extrait de ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson dont, sans doute, j’avais dû faire le rapide inventaire :

   « L’existence dont nous sommes le plus assurés et que nous connaissons le mieux est incontestablement la nôtre, car de tous les autres objets nous avons des notions qu’on pourra juger extérieures et superficielles, tandis que nous nous percevons nous-mêmes intérieurement, profondément. Que constatons-nous alors ? Quel est, dans ce cas privilégié, le sens précis du mot « exister » ? Rappelons ici, en deux mots, les conclusions d’un travail antérieur. Je constate d’abord que je passe d’état en état. J’ai chaud ou j’ai froid, je suis gai ou je suis triste, je travaille ou je ne fais rien, je regarde ce qui m’entoure ou je pense à autre chose. Sensations, sentiments, volitions, représentations, voilà les modifications entre lesquelles mon existence se partage et qui la colorent tour à tour. Je change donc sans cesse. Mais ce n’est pas assez dire. Le changement est bien plus radical qu’on ne le croirait d’abord. »

   Maintenant, avec le recul de l’âge, j’essaie de remonter le temps, de trouver ces motivations qui me poussaient à lire ceci plutôt que cela, tâchant de repérer en chaque idée la source d’un développement futur. Sans doute puis-je faire les hypothèses suivantes : ce qui devait me plaire au premier chef, cette belle notion d’un subjectivisme teinté d’une profonde intériorité. Oui, j’éprouvais en mon jeune âge tout le degré abyssal qui était contenu dans une simple perception, une sensation, une idée. En effet, comment ne pas être bouleversé par des mots lumineux lorsqu’ils énoncent clairement ce qui, pour vous, se donne en tant que vérité ? Je dirais plus, il y a jouissance à ceci. Jouissance langagière, esthétique, conceptuelle. Votre vie s’éclaire d’un nouveau jour. Votre propre et intime intériorité rejoignant celle, charismatique, d’un grand penseur. Bien évidemment ceci ne veut nullement dire qu’il y avait homologie entre ma balbutiante pensée et celle du Philosophe. Ceci serait pure vanité.

   Non, confluence des affinités, convergence des ressentis. C’est cela même qui est précieux dans l’acte de lecture, partir de son propre ego et faire la rencontre d’une altérité, certes abstraite, éloignée, mais qui vous donne des clés de compréhension personnelles. Premiers jalons sur un chemin de la connaissance intime de qui on est, de la connaissance universelle de qui est le monde. Puis c’était la dimension existentielle qui prenait corps d’une manière à s’insérer dans le flux de la vie quotidienne. Bergson parlait du changement, il en faisait le centre de sa réflexion. A preuve cette phrase donnée plus loin dans le texte : ‘A ce moment précis, on trouve qu’on a changé d’état. La vérité est qu’on change sans cesse et que l’état lui-même est déjà du changement.’ J’étais alors un adolescent confronté à l’épreuve même du changement, période de toutes les métamorphoses, de toutes les expérimentations, de toutes les découvertes. Je présume qu’en moi se menait le bal des multiples oscillations. Je m’inscrivais, sans le savoir, de façon purement intuitive, dans ce beau flux héraclitéen qui était celui-là même de la vie. L’avantage de côtoyer de telles œuvres, fût-ce de de façon fragmentaire, permettait de sculpter en soi une manière d’esthétique de la pensée, l’un des biens les plus précieux qui soient.

   Âge adulte. Je suis dans la salle de lecture du rayon ‘Philosophie’ à la BNF François Mitterrand. Il est tôt et le public des lecteurs est clairsemé. Quelques étudiants studieux parcourent des livres, prennent des notes manuscrites, entrent du texte dans leur ordinateur. Ici, l’ambiance est chaleureuse, feutrée. Présence rassurante du bois blond, du tapis rouge éteint, de la douce lumière diffusée par les lampes. Comme à mon habitude, je parcours les rayons avec quelques titres de livres en tête et ne peux me retenir d’ajouter à ma liste, d’autres titres glanés ici ou là. Gourmandise de lecteur si l’on veut, que Valéry Larbaud avait si bien définie dans le titre de l’un de ses livres ‘La lecture, ce vice impuni’. Si bien que je regagne ma place avec une pile très honorable dont je vais parcourir les pages, espérant trouver une idée à retenir, une bibliographie à noter, un extrait à relever en vue d’une future méditation.

   C’est un grand bonheur que d’être ici présent, centré sur ce qui irradie et illumine la tâche de vivre. C’est un aliment, un nutriment que l’on confie à son métabolisme intellectuel, qui se modifiera - pensons à la leçon bergsonienne -, trouvera son fleurissement ou bien se fanera sur les contours oublieux de la mémoire. Ce qui est très motivant, dans cette recherche constante, c’est l’espoir de trouver une pépite qui, au sein de soi, deviendra un motif de plaisir toujours renouvelé. Ce matin-là, je parcours quelques ouvrages, m’arrêtant sur l’un d’entre eux qui me questionne depuis longtemps, dont je retarde la lecture de crainte que sa nouveauté, sa hauteur de vue, ne me tiennent à distance. Il s’agit de la ‘Phénoménologie de l’Esprit’ de Hegel. Le texte est ardu, presque impénétrable pour celui qui n’a pas étudié la philosophie de façon universitaire. Cependant rien n’est perdu. J’aborderai ce monumental ouvrage de la pensée contemporaine par l’intermédiaire du livre de Kojève ‘Introduction à la lecture de Hegel’ dont le propos est majoritairement centré sur la ‘Phénoménologie’. Mais ici, je donnerai simplement le ‘Texte de présentation aux libraires’, rédigé par Hegel lui-même en 1807 :

   « Ce volume présente le savoir devenant. La Phénoménologie de l’Esprit doit venir en place des explications psychologiques, ou encore des discussions abstraites sur la fondation du savoir. Elle considère la préparation à la Science à partir d’un point de vue par quoi elle est une nouvelle, intéressante et la première Science de la Philosophie. Elle saisit dans soi les diverses figures de l’Esprit comme des stations du chemin par lequel elle devient savoir pur ou Esprit absolu. Elle se décompose en conséquence dans les divisions capitales de cette Science, la Conscience, l’Autoconscience, la Raison observante et opérante, l’Esprit lui-même, comme Esprit éthique, cultivé et moral, et finalement comme [Esprit] religieux dans ses formes diverses. La richesse des phénomènes de l’Esprit, qui au premier coup d’œil se propose comme chaos, est amenée à un ordre scientifique qui les présente selon leur nécessité, dans laquelle les imparfaits se dissolvent et passent dans de plus hauts, qui sont leur plus proche vérité. La vérité dernière, ils la trouvent d’abord dans la Religion, et ensuite dans la Science, comme le résultat du tout. »   (Les accentuations sont de Hegel).

A cette Préface, j’ajouterai le point de vue synthétique tiré des ‘Philosophes.fr’ :

   « Cet ouvrage présente les figures successives que prend l'esprit dans son auto-déploiement vers le savoir absolu : certitude sensible, perception, entendement... et le processus dialectique qui mène d'une figure à l'autre. Il s'agit du premier ouvrage majeur de Hegel, qui a eu un retentissement très important dans l'histoire de la philosophie. » 

   Sans doute cet ouvrage trouvait-il sa place nécessaire après ‘Les Confessions’ de Rousseau, après ‘L’Evolution créatrice’ de Bergson. Si, jusqu’ici, c’est essentiellement du Sujet dont il était question du sein même de sa propre constitution, il devenait nécessaire de dépasser cette notion, donc de se doter du particulier pour aller vers l’universel. C’est ce que faisait Hegel  avec une sublime hauteur de vues dans sa ‘Phénoménologie’, livre pratiquement illisible selon l’opinion des Philosophes les plus éclairés, mais livre reconnu comme l’une des œuvres majeures de la philosophie des temps modernes.

   Ce que je saluais ici, c’était surtout la mise en ordre d’un chaos de l’Esprit qui se métamorphosait en cosmos à la seule puissance d’une pensée fondatrice des concepts les plus élevés. C’était aussi ce chemin semé de stations au cours duquel la Conscience, depuis son expression la plus naïve, gagnait degré par degré, les stades de la Raison pour aboutir au couronnement de l’Esprit absolu, Soleil qui illuminait le parcours humain jusqu’en ses plus hautes altitudes. J’étais fasciné par cette ascension incessante qui, petit à petit, abandonnait sa vêture matérielle pour se doter d’une autre vêture, diaphane, impalpable, limpide énergie spirituelle offerte au sans-limite, débouchant sur un possible Infini. Ce trajet était éblouissant qui faisait de la contingence, de l’immanence, de simples banlieues d’un lieu transcendant qui les accomplissait au gré d’un geste dialectique qui les reconduisait à une ombre native. Ce qui me plaisait aussi, cette idée de Science Philosophique qui, couronnant le tout, occultait une Religion dont je trouvais que, la plupart du temps, elle constituait une explication facile en ce qui concerne l’origine du Monde aussi bien qu’une interprétation trop dogmatique de ses vices et de ses vertus. La foi cédait la place à la Raison et tout était bien ainsi. Il y avait de quoi fonder de nouvelles perspectives. De quoi augmenter son coefficient de liberté.

   Âge adulte, suite. Grande salle de lecture de la BPI du Centre Pompidou. Ici, ce qui est à remarquer, c’est l’esprit différent de ce lieu par rapport à celui de la BNF. Plutôt que l’intime et le confort ‘douillet’, la BPI a privilégié un aspect de ruche livrée au plein jour par l’intermédiaire de ses larges baies vitrées. Le vaste espace n’est nullement cloisonné, tous les genres sont regroupés au même niveau. Impression d’agora, mais d’agora silencieuse, studieuse. Ce que j’aime bien, en réalité, cette alternance du ‘boudoir’ BNF et de ‘l’atrium’ PBI. Ce sont les contrastes qui, toujours, font apparaître les différences de nature, suscitent l’envie, un jour, de retrouver une ambiance feutrée que remplace, un autre jour, une atmosphère plus ouverte, davantage orientée sur la ville, ses mouvements. Comme à mon habitude, nombreux ouvrages que je compulse les uns après les autres, procédant par éliminations successives. Aujourd’hui, le titre que j’ai retenu : ‘Perpetuum mobile - Métamorphose des corps et des œuvres de Vinci à Montaigne’, œuvre de Michel Jeanneret, universitaire genevois. Livre d’assez grand format, abondamment illustré des figures métamorphiques que l’Auteur tente d’expliquer, d’interpréter. Ainsi y trouve-t-on des ‘Têtes grotesques’ de Léonard de Vinci, une ‘Carte de l’Amérique dans le Ptolemaeus’, ‘La Nymphe endormie’ et la liste serait longue encore de cette précieuse iconographie.

   Dès le début du livre, je suis attiré par ce récit mythologique que propose Du Bartas (1544 -1590), faisant de la création divine un poème de 6494 vers, donnant libre cours à sa fantaisie et à ce que l’on nommerait aujourd’hui ‘activité fantastique’. En effet, combien il est tentant de se substituer à Dieu, de se transformer en démiurge parfois facétieux, faisant le monde à sa main ! Ainsi son humeur joueuse invente-t-elle de nouvelles formes dont la Nature n’a pas eu l’idée, par exemple faire de corps inanimés des créatures animales. Mais écoutons Jeanneret :    

   « L’eau produit la salamandre, du feu sort un insecte, le pyrauste, et la liste des transformations, dans une nature où la matière est une matrice, s’étend aux enfantements les plus insolites » :

 

« Ainsi le vieil fragment d’une barque se change

En des Canars volans : ô changement estrange !

Mesme corps fut jadis arbre verd : puis vaisseau

N’aguère champignon, et maintenant oiseau. »

 

   On remarquera avec intérêt, non seulement que les mutations peuvent exister entre différentes espèces, les végétales devenir animales, les animales devenir humaines mais que ces changements affectent également la morphologie lexicale : ‘estrange’ devenant ‘étrange’ au fil du temps. Que le langage, essence de l’homme, soit sujette à de telles variations ne peut que nous interroger. Les mots attestent en leur forme même les constantes variations qui nous affectent, en même temps qu’elles modèlent les successifs visages du monde. Ainsi, à bien y regarder, si un fil rouge peut lier les différents ouvrages qui ont constitué la trame de cet article, l’on s’apercevra aisément qu’il s’agit du thème unique de la métamorphose :

 

Rousseau : métamorphose interne du Sujet

Bergson : métamorphose de la sensation

Hegel : métamorphose de l’Esprit

Du Bartas : métamorphose de la Nature

 

   Quant à supposer qu’il y ait une ‘logique personnelle’ réalisant l’agrégat de ces éléments divers, ceci me paraît évident et doit, selon moi, s’analyser selon les points de convergence de mes propres affinités. Immanquablement nous portons en nous une manière de boussole qui nous guide vers notre orient personnel. La plupart du temps nous n’en sommes nullement conscients, tout comme le nuage glisse dans l’éther sans connaître la cause de son déplacement. Parvenu à ce point du texte, il me semble opportun de reporter cette manifestation du changement, du passage d’un état à un autre, de la conversion, de la mutabilité d’un être en un autre qui le modifie et l’accomplit à la belle intuition hegelienne de ‘l’aufhebung’ (terme intraduisible en français), , laquelle, reposant sur le conflit dialectique inhérent au système du vivant, s’accroit d’un gain au bénéfice d’une perte, ce qui constitue en définitive le moteur essentiel de l’histoire personnelle au regard de l’Histoire universelle.

   Comme si chaque chose en soi portait, tout à la fois, le germe de son expansion et de son retrait, de son ombre et de sa lumière, de son passé et de son futur dont le présent serait la manifestation la plus apparente. Ainsi le Sujet Rousseau progresse-t-il par sauts et rebonds qui sont les certitudes d’aujourd’hui opposées à celles d’hier ; ainsi la conscience bergsonienne mettant en perspective monde intérieur de la subjectivité et monde extérieur de l’objectivité ; ainsi Hegel plaçant l’Esprit aliéné, sourd et aveugle face à l’Esprit absolu qui se sait lui-même ; ainsi Du Bartas qui libère les formes de leur carcan premier, les faisant passer d’une simple léthargie objectale à une préconscience animale ou à une conscience humaine.

   Prise dans cet ensemble compréhensif, la lecture ne serait que ce constant réaménagement d’elle-même en direction de son être toujours en mouvement. Ceci nous pouvons le comprendre aisément au simple motif que la lecture que nous faisions hier d’un Auteur comme Rousseau par exemple, sera aujourd’hui, dans notre âge adulte, bien différente de ce qu’elle était dans notre enthousiasme adolescent. En témoignent parfois quelques notes prises dans les marges du livre qui, à l’instant d’une relecture, ne coïncident guère avec notre perception actuelle des choses. Le temps qui passe est un extraordinaire convertisseur des sentiments, des opinions, des points de vue. Et c’est heureux ainsi. C’est le seul moyen dont nous disposons pour élargir la palette de nos sensations et éviter de chuter dans le moule d’une pensée monolithique. Si le réel n’était qu’un ‘éternel retour du même’, une reproduction à l’identique de ce qui a été, comment pourrions-nous  prendre plaisir à rencontrer à nouveau l’Ami, à relire le livre élu, à parcourir un lieu dont nous aimons le paysage ?

   Ce cheminement à travers quelques livres, quelques textes, je ne saurais le terminer sans citer une nouvelle fois l’Auteur de ‘Julie ou la Nouvelle Héloïse’, en le rejoignant dans l’une des plus célèbres ‘Rêveries du Promeneur solitaire’, celle où, parlant du temps en sa forme mouvante, il célèbre à la fois le prodige de la Nature, la richesse des sensations, la beauté de l’écriture lorsque, mêlant forme et fond accomplis, elle nous pénètre du sentiment d’une étrange beauté :

   « Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante & arrêtée, & nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent & changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le cœur se puisse attacher. Aussi n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le cœur puisse véritablement nous dire : je voudrais que cet instant durât toujours. Et comment peut-on appeler bonheur un état fugitif qui nous laisse encore le cœur inquiet & vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? »

 

  La lecture est un monde merveilleux dont, jamais, nous ne pourrons épuiser le sens. Pour cette raison, nous lisons et lisons encore !

 

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4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 13:07
Ceci que nous détruisons

                  

Ceci que nous détruisons, nous hommes de peu de conscience, jamais nous ne le reconstruirons. Les murs de Jéricho se sont écroulés, la Tour de Babel n’est plus qu’un vague édifice d’argile plaintive, Ninive a disparu que nul moderne empire assyrien ne viendra édifier à nouveau. Les choses sont immensément corruptibles et, pour cette raison, nous devrions les considérer avec le plus grand respect. Ceci serait à notre honneur et nous n’en tirerions que de grandes et renouvelées satisfactions. Le monde est fragile, pareil à une boule de cristal qui se briserait sous l’assaut d’ondes sonores. Toutes ces assertions sont autant d’évidences dont nul n’ignore la portée. Même un tout jeune enfant en comprendrait la signification interne. Cependant, nous les membres du peuple adulte, continuons notre cheminement au risque de nous perdre et de perdre, en un seul et même geste, cette terre qui nous accueille et nous nourrit, nous émerveille souvent, nous réconforte toujours.

   Pourrions-nous nous  imaginer, un seul instant, poussant notre destin devant nous, nous affranchissant de la colline à l’horizon, du pic de la montagne perçant le bleu, des vagues océanes qui, souvent, sont le lieu de nos rêves les plus féconds ? Pourrions-nous ? Bien évidemment, non. Pour la simple raison que nous ne sommes que des formes s’enlevant sur un fond et ce fond est cette planète qui nous a créés de toutes pièces. Aussi lui sommes-nous redevables d’un minimum de respect. A cet égard nous sommes en dette, mais beaucoup l’oublient qui, de l’univers, ne veulent apercevoir que leur propre silhouette. Narcisse éclipsant la terre dont il est le fils. Le fils ingrat, bien entendu. ! Mais Narcisse le sait-il au moins ? Ou bien feint-il d’oublier sa propre provenance ? Ou bien s’ingénie-t-il à s’aliéner lui-même au gré d’une cécité qui semble l’arranger, au moins provisoirement ? Se doute-t-il que les comptes seront soldés plus tard ? Et que, précisément, il sera trop tard pour faire machine arrière, réinventer le monde, le doter d’une virginité dont il n’a même plus le savoir.

   Ce qui, sans doute, est le fait le plus confondant de la condition humaine est cette propension des individus à ne tenir compte que de soi, à se placer dans la lumière (ce n’est nullement celle de la raison, il va sans dire !), à se donner en spectacle comme s’il s’agissait de la Divine Comédie dont ils seraient les uniques et merveilleux protagonistes, figurant cette Terre fixe au centre de l’Univers avec la ronde des neuf cieux les portant comme des visages d’exception dont tout autre ne serait que le pâle reflet. Certes, constater ceci n’est nullement résoudre le problème. Peut-être conviendrait-il d’en informer les jeunes générations à un âge où la plasticité psychologique et intellectuelle permettraient une perception adéquate du réel et une possibilité d’interaction intelligente avec l’environnement ?

   Faire prendre conscience d’une question, fût-elle essentielle, ne semble pouvoir s’effectuer que de deux manières opposées : soit en décrire les côtés négatifs, soit en décliner les aspects positifs et les situer en tant que manques, privations, possibilités de joie auxquelles l’homme renoncerait au prétexte d’une satisfaction immédiate. Car le proche, le proximal, l’à-portée-de-la-main sont toujours préférés aux brumes diaphanes des lointains. Comme si les humains, affectés de myopie, ne s’en remettaient qu’à du constatable imminent, à du préhensible, à du donné-pour-sûr, toute autre hypothèse non perceptible étant assimilée à un songe ou une fantasmagorie. Certes, être homme, dans la perspective existentialiste, c’est se constituer en tant que projet, à savoir développer une éthique et se donner pour motif permanent celui de la responsabilité. Devant les autres, bien entendu. Devant soi, ceci constituant la première pierre de l’édifice. Dans cette optique, il convient de renoncer à l’historique formule émise par les Français lors de la bataille de Fontenoy «  Messieurs les Anglais, tirez les premiers ». Parfois convient-il d’armer son mousqueton et de viser, le premier, la cible des valeurs. Ne pas attendre que quelqu’un, se substituant à vous, vous décharge d’une tâche dont, toujours, vous remettez l’exécution à plus tard.

   Mais voyons cette positivité dont l’homme paraît vouloir faire l’économie au regard de son comportement pressé. Il y aurait mille exemples à convoquer. Contentons-nous de nous reporter à la beauté, ce transcendantal qui est pure vérité que, cependant, l’on omet souvent de considérer. Peut-être la croyons-nous tellement coalescente à notre essence que nous n’aurions même plus besoin d’y faire référence. Elle irait de soi, en quelque sorte. La beauté, regardons-là faire ses belles irisations dans un paysage.

Ceci que nous détruisons

Soudan - Sahara oriental

Source : France-Culture

 

   Ce paysage, choisissons-le comme la nature en son exception. Dunes du Soudan qui sont une immense mer de sable aux étendues illimitées. Le ciel est d’or et de platine portant en lui la confluence de la rumeur solaire et du brouillard de particules en suspension. Le ciel, déjà, est pure magie. Seulement, sous ces horizons, il présente cette nébulosité où tous les imaginaires humains pourraient trouver à se loger. Au loin, les collines de sable orangé se perdent dans un étrange moutonnement. Quelles aventures s’y dessineraient dont nous n’apercevrions même pas l’once d’une réalité ? Plus proches, des ridules infinies, de sombres nervures qui parcourent la plaine en la dotant de la signification de l’air, sans doute des assauts d’humeur des haboobs, ces vents tourbillonnants qui sculptent ce qui reste de la poussière de roche originelle. Quelques coulées d’ombre se répandent sur les versants opposés à la lumière solaire, ils jouent avec les parties plus claires, ils dessinent les motifs d’une étonnante esthétique. Etrange pouvoir de fascination de ces reliefs qui, jadis, ont appelé explorateurs et découvreurs de nouveaux horizons, religieux en quête de spiritualité. Nul ne saurait être insensible à la perfection de ces espaces ourlés de silence qui sont les lieux de la rencontre de l’homme avec lui-même. Plus de distance. Plus de possible fuite. Tout est là, étendu devant les yeux, qui nous invite à la plus sobre des méditations. C’est toujours ce sentiment de plénitude qui nous atteint face aux paysages géologiques, aux majestueuses montagnes, aux larges plateaux qui courent librement sous la caresse infinie du ciel.

   Mais, à cette admiration, doit faire suite une réflexion. La beauté nous ne pouvons la faire nôtre sans reste, sans que nous nous interrogions à son sujet. Le problème qui affecte les vastes étendues sahariennes consiste en ceci que leur éclat est second, qu’il résulte d’une autre grandeur qui les a précédées. C’est à l’histoire d’un temps long que nous sommes convoqués, immémorial, préhistorique en un mot. Oui, aujourd’hui, combien il est difficile, pour nous hommes pressés cybernétiques, d’imaginer cette vaste étendue désertique riante tel un vert paradis, une oasis avec sa fraîcheur et ses mares d’herbe verte. Car, en cette époque si lointaine qu’elle paraît n’avoir jamais existé, en ce lieu aujourd’hui vide de présence, vivaient le peuple des éléphants et des girafes, celui des antilopes et des phacochères. Quant à l’environnement, il était constitué de lacs et de rivières, de forêts développant leurs épaisses frondaisons le long de vifs cours d’eau. Ce qu’il en reste aujourd’hui, quelques ossements, des céramiques, des objets de parure, de magnifiques œuvres d’art rupestre, des perles et des silex taillés devant lesquels nous sommes tels des enfants ravis. Prodige du génie humain lorsqu’il se projette dans d’inouïes inventions.

Ceci que nous détruisons

Pointes de flèches du Néolithique - Tilemsi

Source : Musée National de la Préhistoire

 

 

   Nous parlions de « beauté seconde » à propos du désert, ici nous devons parler de « beauté première » pour la simple raison qu’elle détermine celle qui la suit, obligation pour cette dernière de se remémorer le lieu de son origine. C’est un peu comme si les dunes de sable n’étaient que des réverbérations, à des millénaires de distance, des forêts, lacs et rivière qui tissaient la belle harmonie d’un monde vierge de toute trace de dégradation. Entre ces deux extrêmes, un facteur explicatif, celui du réchauffement climatique dont, en notre temps présent, nous parlons sans même bien en saisir tous les enjeux. Entre les deux, la grande marche cyclique du climat. Entre les deux, le  vertigineux emballement du progrès et ses inévitables conséquences. Actuellement, nous ne faisons qu’en payer les premiers excès, le pire sera pour plus tard, cependant dans un proche avenir car l’idée même du temps et sa marche ont subi une étrange condensation de leur être. Le temps court a remplacé le long qui était la véritable mesure humaine. Celui que l’on vit quotidiennement  est celui des machines et de la déshumanisation. La vitesse n’a rien de bon lorsqu’elle affecte les comportements des existants. Des vertus seulement pour quelques uns qui peuvent en embrasser la forme, des vices pour les plus nombreux qui n’en peuvent soutenir le rythme. C’est ainsi, en toute société, certains servent de variable d’ajustement et ceci, bien évidemment, ne peut que se nommer injustice. Nous ne sommes nullement égaux devant le réel, aussi faut-il s’ingénier à en combler les lacunes. Mais dans ce domaine la tâche paraît immense et nous en éprouvons la dimension proprement vertigineuse.

   Ici, sur cette terre martyrisée, vient d’avoir lieu « La marche du siècle ». Des centaines de milliers de jeunes consciences se sont levées pour témoigner de la grave crise du climat, attirer l’attention des gouvernants sur l’urgence d’une action à entreprendre car, bientôt, il sera trop tard. Ce « trop tard », voici des décennies que des scientifiques tirent la sonnette d’alarme dont à peu près personne ne semble entendre le son identique à celui du tocsin.

   « On a besoin d’un changement radical de société. Huit Français sur dix demandent qu’on taxe beaucoup plus lourdement les entreprises les plus polluantes. On est de plus en plus nombreux à être prêts », assurait le réalisateur et écrivain Cyril Dion lors de la marche de samedi. (Source : Le Monde).

   Oui, « besoin d’un changement radical de société ». Les coutures craquent, les équilibres sociaux deviennent fragiles, à la limite de la rupture. Ceci indique le drame d’une mondialisation à rythme forcé qui n’a cure des conséquences et poursuit son œuvre sans même se retourner. Le problème est extrêmement préoccupant et, sans doute, aucune civilisation, jusqu’ici, n’avait été victime d’un tel emballement. Les machines sont de plus en plus puissantes, les capacités de calcul exponentielles et c’est un monde atteint d’une forme de paranoïa qui se développe dont, cependant, la croissance pourrait bien être stoppée en plein élan. Les mutations sont trop rapides qui mettent en opposition la faculté naturelle d’adaptation de l’homme, selon un rythme lent, et la rapidité d’évolution des bouleversements sociaux, culturels, économiques qui agitent notre société infiniment consumériste. Si le siècle des Lumières était celui des lettres, le nôtre est celui du chiffre. Or la quantité n’a jamais bâti de grands empires mais constitué le fondement d’immenses désastres. Seule la qualité, l’attention à la nature exacte des choses, peuvent être source d’un progrès positif. Toute visée strictement établie sur la gestion des stocks et l’accroissement de profits toujours plus élevés conduit à une impasse. C’est ceci qui affecte les civilisations dont le caractère est d’être mortelles.

   Oui, « La marche du siècle » se pose comme une nécessité devant l’Histoire, mais ceci ne suffit nullement à assurer son succès. Il lui faut dépasser la valeur symbolique dont notre société est friande, instituant, tour à tour, une journée pour le braille ; l’éducation ; la mémoire des victimes de l'Holocauste ; la tolérance zéro à l'égard des mutilations génitales féminines ; des légumineuses ; des femmes de science ; de la radio ; de la justice sociale ; de la langue maternelle, et la liste serait longue, s’accroissant chaque année qui passe d’une dette vis-à-vis d’une nouvelle cause. Si le sujet n’était si grave, ceci prêterait à sourire, manière d’inventaire à la Prévert qui n’aurait d’utilité que précaire, si vite oubliée qu’elle ne laisserait nulle trace dans la mémoire. Est-ce pour se donner bonne conscience que l’humanité recourt à ces reconnaissances successives ? Les esprits sont-ils touchés en leur fond ? Ou bien tout ceci se fond-il dans l’air du temps ?

   « Huit Français sur dix demandent qu’on … », oui, la tribu des  « yaqu’à-faut-qu’on » est immense, mais ces Français s’interrogent-ils sur leur propre contribution ? Attendent-ils que les autres se mettent en marche ? («  Messieurs les Anglais, tirez les premiers »). C’est bien là le problème de toute revendication de masse, c’est d’abord de considérer cette masse comme devant agir,  avant que de se remettre soi-même en question. Certes les gouvernants ont une responsabilité, les dirigeants de grandes entreprises également. Mais nous, les citoyens ordinaires que faisons-nous pour tâcher de sauver le climat ? Consentons-nous à moins consommer ? A moins voyager ? A utiliser les transports en commun ? A recycler nos déchets ? A renoncer à notre consommation de viande afin que le monde ait enfin suffisamment de nourriture ? Mais la liste serait aussi longue que fastidieuse et chacun sait, au fond de lui, quelles sont les attitudes bonnes pour la planète. Nul besoin d’un guide ou d’un coach, ces entités superfétatoires et vampiriques qui prétendent penser à notre place. C’est d’abord de soi, de sa propre décision intérieure, que vient la réponse au problème du climat. Ceci s’appelle éthique et il convient de se remettre personnellement en question avant même de désigner quelque bouc émissaire.

   Mais, bien évidemment le problème est mondial, ce qui augmente considérablement sa difficulté de proposer des solutions adéquates. Comment lutter contre les grands propriétaires fonciers ? Contre la corruption ? L’usage de la drogue ? L’utilisation des pesticides ? Les déforestations à grande échelle ? La pollution des mers ? L’urbanisation à outrance ? L’envahissement du ciel par les avions de plus en plus nombreux ? Réduire l’usage des énergies fossiles ? Poser toutes ces questions complexes, en un sens, est prononcer leur évidente irrésolution. En réalité, au fond des consciences, chacun est amarré à ses propres biens, à son confort, ses habitudes, la possession de ses avoirs. Caractère d’une individualité qui, couplée aux ravages d’un ego pluri-dimensionné, détermine des comportements qui ne prennent en compte que l’aire étroite du soi. D’un soi tyrannique qui, du monde, ne voit rien d’autre que les propres satisfactions qu’il peut en tirer, assouvissement d’un éternel désir qui, jamais, ne parvient à étancher sa soif. Adultes, ou croyant l’être, nous nous comportons tels des enfants gâtés à qui tout est dû, jusque et y compris ces parcelles du monde que, chaque jour, nous phagocytons sans même percevoir combien notre conduite est mortifère.

   Statistiquement, les plus grands pollueurs sont les fameuses CSP+, autrement dit les catégories socio-professionnelles les plus favorisées qui possèdent résidences principales et secondaires avec piscine, roulent dans d’imposants 4X4, voyagent en avion, pratiquent le ski, consomment à tout va. Les autres, les plus démunis, polluent aussi, c’est une évidence, mais ils polluent plus « modestement » pour la simple raison qu’ils n’en ont guère les moyens et que leurs véhicules anciens dispersent les particules dans l’atmosphère. Afin de les brider, certaines villes d’obédience pourtant sociale, leur interdisent l’accès lors des pics de pollution afin que l’air devienne respirable. Alors que peut donc le pot de terre contre le pot de fer ? Que peut le pauvre contre sa pauvreté, si ce n’est l’assumer en évitant les coups ?

 

Ceci que nous détruisons

Un dessin humoristique, publié sur le blog de Gaïa, colibri

lanceuse d'alerte, et relayé par Demain l'homme. 

  

   Alors devant tout ce grand bazar, de géniaux économistes ont inventé le concept de « décroissance ». Sans doute, dans le fond, ont-ils raison. Mais qu’en est-il de la réalité ? Vous en connaissez, vous, des braves gens qui consentent à retourner à la case départ, à se serrer la ceinture, à substituer à leurs provendes habituelles les repas frugaux les assurant d’une bonne santé, en même temps qu’ils participeraient au bonheur de l’humanité ? Certes des écologistes, des vrais, autrement dit ceux qui fonctionnent selon une éthique, il en existe, certes des vertueux qui roulent à vélo, des généreux qui cèdent leur place pour la laisser à d’autres, certes des charitables qui ne se servent qu’après s’être assurés que leurs semblables y trouveront leur compte. Mais, à l’évidence le vice est bien plus répandu que la vertu et l’homme étant l’homme, c’est la condition humaine qu’il faudrait changer en sa totalité. « Qui est prêt à changer ? Mais à réellement changer ? ». Cette seule et unique question contient tous les possibles après lesquels l’humanité court depuis qu’elle est humanité. C’est comme la superbe rose. Il faudrait revenir au bouton originel et s’assurer de son déploiement exact afin qu’elle ne se fourvoie dans une prolifération anarchique qui lui serait fatale ! IL FAUDRAIT !

 

Ceci que nous détruisons

Source : A l’Encre de vos Mots

 

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3 décembre 2020 4 03 /12 /décembre /2020 11:17
 Fugue de terre

      " Fuga ", bronze, Milan 1987, coll.privée

          Œuvre : Marcel Dupertuis

 

 

***

 

 

                                                                Le 23 Mars 2018

 

 

 

 

                Toi à qui la terre va si bien.

 

 

   Ce qui m’a visité en songe, cette nuit, un signe avant-coureur du printemps, une fuite pour plus loin que soi, une allégorie venant me dire la trace de ma destinée ? Les questions sont si ouvertes que seul l’infini en serait la juste mesure. Sur l’écran de ma nuit, une forme en bronze, approximativement humaine, en marche vers on ne sait où. Le haut du corps est une manière d’ovale fermé qui semble vouloir figurer un torse dépourvu de tête et les bras sont inapparents, à moins que la représentation du buste n’en tienne lieu, La jambe droite prend appui sur un pied largement étalé au sol, écho, peut-être, d’un lointain Giganotosaurus dont nul ne doute que l’empreinte au sol devait être prodigieuse. Enfin la jambe gauche en partie repliée se terminant à la façon d’un pieu taillé en pointe du fait de l’absence de pied. Le tout dans l’allure de la course, silhouette penchée vers l’avant, dynamisme des jambes en mouvement. Voici pour la vision qui ne manquera de te paraître étonnante.

   Sans doute cette description de taxidermiste - comme on exposerait la forme de quelque vertébré dépouillé de ses principaux attributs -, te laissera-t-elle sur ta faim ? Mais, à défaut d’image il ne reste plus guère que la ressource des mots. Tu apercevras combien ce visage déroutant au sens premier  de « priver de route » nous place en vis-à-vis avec l’aporie des existants que nous sommes. « Qui déconcerte l'esprit », selon l’exacte définition de « dérouter ». Mais laissons là ces arguties lexicales et tâchons plutôt de découvrir quelque motif qui nous éclairerait sur notre condition humaine à défaut d’en donner l’exacte finalité. A savoir en fournir une possible sémantique. Car toute chose nous parle, nous adresse son langage secret à la verticale duquel nous demeurons la plupart du temps, incapables d’en bien saisir l’opaque effusion.  

   Toi-même, visitant un musée semé d’œuvres « inquiétantes » (je pense aux Muses éponymes de Giorgio de Chirico, ce si singulier artiste dont les œuvres me passionnent depuis bien longtemps), ou bien découvrant dans la nature telle rocaille anthropomorphe (je pense aux grotesques de la Renaissance, tels les jardins de Bomarzo par exemple avec leurs étranges divinités métamorphiques), ne t’es-tu jamais transformée en déchiffreur de ces codes complexes que nous tend le réel ?

   Mais je crois, « Sol », (combien ton diminutif résonne avec ceci qui se dit ici !) que, désignant « Fuga », nous conviendrons de ce nom d’un commun accord, le sens n’est guère à décrypter à partir de ce qui se présente, mais plutôt de ce qui est absent. Comme si, tout autour, à la façon d’un invisible aura, des magnétismes existaient, des confluences d’ondes, des réseaux complexes et diaphanes dont, jamais, nous ne pourrions saisir l’être qu’à en poser quelque hypothèse vraisemblable. Te serais-tu doutée qu’une partie de la clé de l’énigme semble reposer sur une vision des éléments qui sont supposés entrer comme principes  constituants des corps, dont, pour la plupart, ici, ne resteraient que leur songe éthéré, leurs nervures translucides. « « L’art ne reproduit pas le visible, il le rend visible.», selon la fameuse assertion de  Paul Klee. Et puisqu’il s’agit d’une œuvre d’art - ma vision en atteste -, où se situent donc, respectivement, visible et invisible ?

   Inventons donc une fiction. Affublons cet être logogriphique d’un patronyme étranger, « Hombre » (juste une réverbération de Fuga), celui qui me semble le mieux convenir à cette situation problématique. « Hombre », pour deux raisons au moins. La première réside en sa consonance exotique qui l’éloigne de nous tout en nous le rendant intéressant à titre d’intrigue. La seconde résulte de sa paronymie dont notre vocable français « ombre » joue à titre d’écho. C’est magique tout de même le langage. On dit « hombre » et on a, tout à la fois, un « obscur étranger » dans lequel se mire en abyme une « fugue » dont nous allons faire la figure d’une quête.

   Hombre a parcouru les hauts-plateaux où souffle le vent, parfois la brume d’eau a cinglé son visage, parfois le feu du soleil a tanné sa peau jusqu’à la rendre semblable à une croûte de pain brûlé. Hombre, malgré l’air, l’eau, le feu, progresse en direction de son destin. Son corps de corde de chanvre, de cep noueux, son corps de souffrance avancée il le dédie au seul dieu qui l’habite : être Homme jusqu’au bout de soi, à la limite de l’épiphanie humaine. Car Hombre, au début de sa genèse,  est pareil au très estimable Gilgamesh des Anciens Mésopotamiens : deux tiers divin, un tiers humain. Il porte dans sa haute stature la brillante icône du héros grec, la matrice des vertus qu’il faudra hisser haut avant que faiblesses et imperfections n’en viennent détruire le rutilant édifice. Héros, il voudrait l’être tel Persée en son courage, Héraclès en sa force physique, Ulysse ou Œdipe en leur ruse. Seulement des monstres sont toujours en chemin qui contrecarrent les desseins humains.

   Hombre chemine sur la longue mesa de poussière rouge, laquelle porte vers l’inconnu l’écheveau qu’il dévide à mesure de sa progression aussi naïve qu’inconsciente. Nul ne peut s’approcher des dieux, fût-il tissé pour une part de leur hiératique pouvoir. Car sur la terre où vivent les hommes tout se délite et se fragmente selon l’usure du temps. En réalité, Hombre ne vit que dans son ombre propre, cette part qui lui échoit en tant que mortel. Gilgamesh en fait la douloureuse épreuve dans la perte de son ami - son double -, Enkidou, Gilgamesh qui se croyait immortel, lui dont la plante que lui révèle son ancêtre Uta-Napishtim est subtilisée par le serpent et s’envole avec elle le vieux rêve immémorial de boire à la fontaine de l’éternelle jouvence. Seulement la fontaine est mythique, tout comme l’harassant parcours d’Hombre qui ne court qu’après son ombre, précisément. Qui, vraisemblablement, ne sait rien du tragique ou feint de l’ignorer. Tel Sisyphe qui roule continuellement sa lourde pierre tout en haut de la montagne. En dernier recours la pierre aura raison, immortalité contre mortalité.

   Je parlais des éléments, des principes premiers de la présence, l’eau, l’air, le feu, la terre qui nous font tenir debout le temps d’un passage. Mais, eu égard à la figuration humaine, ils ne jouent nullement à titre d’équivalence. Eau, air, feu, je les range dans la catégorie des invisibles, des puissances divines qui nous toisent depuis l’éternel empyrée. Seule la terre est notre élément réel, celui dans lequel nous inscrivons nos pas, celui qui, mythologiquement, nous constitue comme notre origine. Hombre a beau fouler de son pas de héros les hauteurs de quelque Altiplano, seule la terre demeure, pour lui, la force présente, toujours disponible, toujours matériellement constituée, hautement palpable, immédiatement préhensible. D’elle il est assuré, autrement dit sa mortalité se donne à lui comme cette intangible certitude, ce lent effritement que provoquent ses pas à mesure de son périple. Mais l’usure est contagieuse, elle se transmet du sol à celui  qui le sillonne. Comme s’il y avait dette commune, principe de réciprocité. Toi et moi faits de la même matière qui nous immolons à seulement nous connaître. Une immanence broyant l’autre, se nourrissant de la perte adverse, disparaissant à ne dévoiler que le même, non l’autre qui serait salvateur, planche de salut. Destin terreux contre destin terreux.

   Eau traverse Hombre, en accentue l’aspect, des larmes même peuvent emprunter le chemin de ses yeux puis s’en retirer tel le brouillard de l’aube qui blêmit et se dissipe en son secret.

   Air pénètre Hombre, coule dans ses rides, lisse le massif de son corps, dilate les soufflets des alvéoles, ce vide au centre de l’être qui ne se nourrit que d’un mouvement en attente de suspens. Bientôt le vent tombe qui ne profère plus rien.

  Feu illumine la pointe du désir, lance haut l’étincelle de la gloire, attise la flamme de l’ambition, porte à l’incandescence le métal de la passion. Puis l’ignition se calme, la brûlure rétrocède et s’efface.

   Air-Eau-Feu, tels de fulgurants passages qui emportent avec eux des briques de terre, déconstruisent la Babel qui se targuait d’exister, de répandre la culture, de hisser le majestueux emblème des civilisations. Au hasard des déluges, des rafales de vent, des incendies, la statue humaine qui dressait fièrement aux quatre horizons l’oriflamme de son humaine majesté, voici qu’elle vacille et tremble, voici qu’elle se désagrège, se déracine comme pour mieux rejoindre cette terre originelle qui est aussi son tombeau.  La tête, cette insigne signature a renoncé à paraître. Des bras, ces beaux outils artisanaux, il ne demeure plus rien que leur souvenir. Une faille s’est ouverte dans le tronc qui énonce le vide de l’être, le néant qu’il est puisque nul ne saurait en montrer la présence. Une jambe s’est repliée à angle droit qui a renoncé à posséder un pied, elle fouette l’inoccupé de son spermatique flagelle dont la descendance est absente. L’autre jambe, à demi fléchie, laisse s’écouler sa substance jusqu’à faire, au sol, son immense flaque d’ennui et de désolation.

   Les éléments invisibles, à statut divin, Eau, Air, Feu, dès leur désertion, sonnent le glas de l’être de terre, d’Hombre en son ombreuse matière, de Fuga en sa fuite essentielle. Comme un juste retour des choses, un cycle ontique s’initiant dans le façonnage d’une forme qui porte en elle le germe de sa propre destruction. Peut-être en est-il ainsi, Solveig, les puissances primordiales que sont Eau-Air-Feu, s’assemblent-elles pour assurer la surrection de la terre, ce menhir qui ne paraît indestructible que tant que dure son maintien. Colosse aux pieds d’argile dont l’obole à payer à ses géniteurs, cette corde d’eau, cette tresse d’air, ce tissage de feu, initient ce renoncement à soi que sont toute chute, toute dissolution, tout enterrement. Certes il n’est guère possible d’interpréter au-delà, ceci serait œuvre surréaliste ou bien saut dans une métaphysique aveugle. Mais ceci est, bien évidemment, une tautologie. Comment ne pas éprouver de réelle cécité pour ce qui, ne se donnant jamais à voir, ne saurait s’incarner dans la chair dense du phénomène ?

      Sur le plan formel mon rêve semble presque entièrement contenu dans ce miroir que semble lui tendre Alberto Giacometti dans « L’Homme qui marche » (encore !), cet à peine dégagement des pieds de la matière informe, opaque, dense, qui paraît faire signe vers le chaos originel. S’en extraire semble être condition de possibilité pour l’homme de transcender sa nature, en même temps qu’une lourde ambiguïté, une force magnétique l’attire vers le sol natal, immanence première à laquelle son sort de mortel le destine comme sa liberté la plus essentielle. Oui, liberté car rejoindre le lieu de sa naissance est se ressourcer aux eaux primordiales qui nous installèrent sur les fonts de l’exister. Nul n’échappe à la terre qui voudrait s’en exonérer. Le semblable appelle le semblable. Or nous sommes terre dont l’air, l’eau, le feu dressent la native dramaturgie. Alors, à quoi nous servirait-il de nous insurger, nous les terriens, nous les terrestres ? Nous êtres de pesanteur. Eux, êtres de rapidité, de vivacité, d’esprit. Visible contre l’invisible. Toujours le visible est perdant au jeu du paraître.

 

Que tes songes soient légers, toi la fille de l’air.

« Toi à qui la terre va si bien » : seulement ta beauté de jarre ancienne.

 

 

 

 

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2 décembre 2020 3 02 /12 /décembre /2020 15:13
La Terre n’était plus la Terre

"Voici des fruits des fleurs..."

Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

   La Terre n’était plus la Terre

 

   Partout où portait le regard, ce n’était que désolation. Ceci, cette physionomie dont on désespérait, on savait depuis longtemps, qu’un jour, elle ferait signe à la manière d’un chant dernier. Du cygne, précisément. L’inconscience avait été reine qui avait essaimé au grand jour les spores de la tristesse. Les arbres pleuraient, mais pleuraient vraiment. Les grands pins n’étaient que larmes de résine qui emplissaient le creux des vallons. Les hauts eucalyptus laissaient choir leurs feuilles à la manière d’étiques flocons qui ne connaissaient la raison de leur soudain dénuement. Le sommet des montagnes, poncé par le vent, faisait penser à la solitude du Mont Chauve. Les cônes des volcans crachaient leur soufre tels d’impétueux dragons. Les océans gonflaient leurs dos, on aurait dit d’immenses cachalots flottant, immobiles, à la surface liquide. Les forêts avaient étréci sous les coups de boutoir des flammes et il n’en demeurait, le plus souvent, que des troncs calcinés qui fumaient dans les rougeurs du crépuscule. Des caravanes de nuages fuligineux couraient d’un ciel à l’autre, obscurcissant tout, noyant le jour dans une sombre étole. Les rivières n’étaient plus que de minces filets d’eau cherchant le lieu de leur fuite parmi les meutes de boue sèche et les racines pareilles à des membres tors. Les clairières s’étaient agrandies à la taille d’immenses cirques dont la rare végétation ornait le cercle à la manière d’une couronne d’épines.

 

   Les Hommes n’étaient plus les Hommes

 

   Pris dans les remous de la Terre qu’ils avaient eux-mêmes provoqués, dont ils avaient été les insouciants pourvoyeurs, les hommes erraient comme des âmes en peine à l’ombre de rues qui avaient l’allure de décors de cinéma, chancelantes façades que retenaient de tomber une forêt d’étais et de poutres enchevêtrées. Le langage n’avait plus guère cours, sinon de minces grognements qui faisaient penser aux premières vocalisations des hominidés. On marchait le long des chemins, dos voûté, tête basse et lourde, sans bien savoir où l’on allait car le sens du monde avait déserté ses amers et de longues processions hagardes peuplaient les places labourées par le vent de la folie. Entre les vivants, il n’y avait plus aucun indice de politesse au bien de reconnaissance mutuelle. Chacun empruntait son sillon au mépris des autres car l’égoïsme avait hissé haut le pavillon de sa domination et plus rien n’importait que l’ego qu’il fallait faire briller à tout prix avant que l’extinction de l’espèce ne lui règle son compte de manière définitive. Que l’humain, en ces temps d’incompréhension, ressemblât à un archaïque tubercule, ceci était amplement confirmé par toutes ces silhouettes arbustives qui hantaient le creux des caniveaux, la nuit venue.

 

   Les choses n’étaient plus les choses

 

   Les choses, en ce temps d’impérieuse décadence, on les avait trop portées à l’insigne valeur d’une essence, ce qui avait eu, pour corollaire, une atténuation corrélative du caractère humain. Autrement dit, à force d’être sous le registre d’une fascination à leur égard, les existants étaient devenus choses eux-mêmes, à tel point que les dernières inventions de la technique étaient devenues leur naturel prolongement. Untel, au bout des doigts, avait vu bourgeonner une étrange boîte où s’allumaient de rapides images, où sortaient des sons comme pris de démence. Chez tel autre, un bizarre bouton métallique s’était greffé dans le pavillon de l’oreille, si bien que son hôte ne s’entendait plus lui-même, seulement  d’étranges mélopées scandées par des voix dont on ne pouvait connaître la provenance. D’autres encore, sous la tyrannie d’utopiques machines, couraient d’un bout à l’autre de la terre sans que cette course effrénée ne pût recevoir la moindre justification. Pour dire les choses simplement, il y avait eu comme une lente et insidieuse métamorphose qui avait inversé l’ordre des relations et les significations s’étaient évaporées, diluées dans le sombre lac des approximations et plongées dans l’obscur des forêts de l’impéritie.

 

   Uniment assemblée

 

   Dans tout ce concert dissonant, en quelque coin mystérieux qui, par miracle, avait échappé à la danse de saint Guy mondaine, autrement dénommée « chorée de Sydenham », se trouvait pour le plaisir des yeux et les convenances de la raison, une toute jeune femme aussi virginale que dénuée de quelque prétention que ce fût à étendre son empire sur la terre, les hommes ou encore les choses. Uniment-Assemblée, tel était son étrange nom, il faut en convenir, reposait sur une couche tissée de bonheur immédiat et d’évidence à être dans la plus belle esthétique qui se pût concevoir. Combien le regard du voyeur trouvait à se ressourcer au contact de cette manière de nymphe qui semblait posséder une nature si irréelle qu’on eût pu supputer qu’elle était pure production de l’imaginaire. Cependant son effectivité était bien réelle, il suffisait de lui adresser un indice discret de la main pour qu’elle manifestât sa joie d’être là, au monde, d’une façon si naturelle que les questions s’effaçaient sitôt sur les lèvres des curieux. Du reste il n’y avait nullement à interroger. Se questionne-t-on sur la présence du papillon dans l’air qui chante, du perce-neige dans son écrin d’herbe verte, du sourire primesautier de l’enfant encore dans l’innocence de l’âge ?

   C’était pur bonheur que d’en parcourir, par la pensée, la singulière présence ! Le fourré de ses cheveux, bien plutôt que d’être désordonné, était savante mise en scène de la beauté. L’ovale blanc du visage laissait venir au jour, telle l’esquisse délicate d’un fusain, les deux prunelles noires des yeux - des baies sauvages -, la courbe évanescente du nez et le pli de la bouche se fondaient dans l’écrin des lèvres qu’un léger appui des doigts portait à la vision pour mieux en suggérer le rare, l’accompli. Le buste était pareil à une plaine vaguement neigeuse que trouaient les deux éminences de larges aréoles, le grain du nombril émergeait à peine dans la lumière si discrète du corps, le dôme du ventre s’inclinait avec précaution pour donner sa place ineffable au mont de Vénus qu’ourlait avec délicatesse une toison claire alors que la fente du sexe glissait, presque par effraction, dans le triangle des cuisses. Là était le miroir d’une beauté qui se disait sur la pointe des pieds, qui susurrait pareille à l’eau d’une fontaine. Tout ceci était si rassurant, si gracieusement humain que l’on ne se serait lassé d’en admirer la figure parfaite. Avec Verlaine nous aurions pu lui dédicacer la quatrain suivant :

 

« Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers

Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête

Et que je dorme un peu puisque vous reposez »

 

   …là encore nous aurions été sur le bord d’une confidence, dans le premier geste de notre pensée. Nous aurions eu nombre de choses à lui dire de la plus grande profondeur, à savoir que terre, hommes, choses, devraient, sur elle, prendre exemple. Il y a encore place pour la sagesse et lieu pour la raison. Merci, Uniment-Assemblée, de nous montrer ainsi le chemin vers nous-mêmes, nous en avons si grand besoin !

 

 

 

 

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1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 10:04
Essence de la Volupté

Barbara Kroll

 

***

 

   ‘VOLUPTÉ’, le mot, en lui-même, est Voluptueux. Certes on parle de l’indétermination du signe linguistique, de son arbitraire, de sa gratuité en quelque manière. Mais certains mots sont gonflés d’une sève particulière, ils débordent leurs propres limites et viennent à nous avec l’évidence des choses sûres d’elles, avec leur pleine signification dont on ne peut rien retrancher, à laquelle on ne peut rien ajouter. Il y a là un rapport d’homologie avec la beauté. La beauté vraie n’a rien à nous dire, rien à nous prouver, se poser seulement devant nous et diffuser ses mille faveurs avec naturel, confiance. Qu’aurait donc à faire une belle personne ? sinon à vivre dans l’enceinte de son être sans y prêter particulièrement attention, une simple venue au monde identique au sourire de l’enfant, à la douceur du nuage, au souple écoulement de l’eau dans son sillon de terre. Mais revenons à la supposée volupté du mot lui-même. Articulons ses syllabes afin que leur valeur phonétique se transfère au sein même de notre sensibilité, de notre ressenti immédiat :

 

[v O] [l y p] [t e]

 

   [v O] par son resserrement labial dit la retenue avant la parole, l’anticipation d’une prochaine efflorescence, le précieux encore enclos dans l’arc buccal, ce lieu de toutes les saveurs.

   [l y p], ce que [v O] retenait en arrière de soi, [l y p] nous l’offre dans le motif généreux d’une ample projection labiale. Qui n’y reconnaîtrait l’élan du baiser pêcherait par une grave omission des valeurs symboliques primordiales du geste corporel. Ici est pure donation de cela même qui doit venir à nous sous la forme de l’obole, de l’irrésistible offrande, de la plénitude en son immédiat déploiement. Ce qui se retenait, cette pudeur avant-courrière de plaisirs plus ouverts, surgit du massif interne de la chair pour se révéler dans la lumière donatrice de joie.

   [t e] semble reprendre en soi ce qui s’était donné - ce bonheur, cette spontanéité -, mais dans le souci de paraître encore, de ne nullement s’effacer de la scène mondaine. Le large étirement labial est une invite de la sensation à demeurer visible, douée encore d’une belle effectivité. Un genre de crépuscule qui tient la nuit à distance, dissout les ombres à même l’énergie interne dont il est habité. Un reste de soleil y gît qui, toujours, peut ressurgir.

   Mais la morphologie de ce beau mot - car ce mot est une figure quasi-esthétique -, s’ouvre encore vers d’autres horizons d’attente dont, nous lecteurs, sommes investis, dont chacun ressent les harmoniques à sa façon qui est toujours singulière. La définition donnée par le Dictionnaire (CNRTL) nous invitera à d’autres perceptions :

   ‘Impression extrêmement agréable, donnée aux sens par des objets concrets, des biens matériels, des phénomènes physiques, et que l'on se plaît à goûter dans toute sa plénitude.’

   On notera le vocabulaire particulièrement laudatif employé : ‘extrêmement agréable’, ‘se plaît à goûter’. L’agréable plaît aux sens, le fait de goûter fait signe vers la sensorialité. Tout est donc ici focalisé sur le phénomène de la pure sensation. Ce que l’on pourrait critiquer de la définition précédente, c’est qu’elle ouvre le monde matériel, physique, mais fait omission de la dimension humaine. Car si l’objet peut être source des plaisirs, s’il peut illuminer notre regard, combien la forme humaine lui est supérieure qui contient aussi bien en soi la dimension du tragique que celle de la volupté la plus étourdissante qui soit.

   Nous poursuivrons notre voyage en volupté au gré d’une citation de Gide extraite de ‘Voyage au Congo’ :

   « Que l'air est pur ! Que la lumière est belle ! Quelle tiédeur exquise enveloppe tout l'être et le pénètre de volupté ! Que l'on respire bien ! Qu'il fait bon vivre. »

   Ici, un saut est accompli par rapport à la définition qui se cantonnait dans une certaine neutralité, dans une certaine distance par rapport à la perspective ‘charnelle’ de toute volupté. Gide franchit le pas qui sépare l’objet de l’esquisse humaine. Bien évidemment ‘l’être’ ne saurait garder ici sa valeur générale, abstraite. C’est bien l’être de Gide aperçu dans sa dimension psycho-somato-intellective qui est en jeu. C’est au carrefour de ces postes avancés de la sensation que se situe l’événement voluptueux. C’est tout ceci qu’il mobilise sans doute avec une prédilection pour le corps, une affinité avec la chair, c’est du moins la thèse que nous voulons soutenir dans cet article. Parvenus à ce point de la réflexion, il nous faut amplifier, exalter cette notion de volupté, l’arracher à l’immanence foncière qui l’attache au sol, à la terre, la porter vers une transcendance qui l’accomplira, manifestera son essence, imprimera dans une chair céleste sa nature la plus exacte. Alors nous ne pourrons faire l’économie de ce court extrait de ‘La Cité de Dieu’ de Saint Augustin :

   « Cette passion est si forte qu’elle ne s’empare pas seulement du corps tout entier, au-dehors et au-dedans, mais qu’elle émeut tout l’homme en unissant et mêlant ensemble l’ardeur de l’âme et l’appétit charnel, de sorte qu’au moment où cette volupté, la plus grande de toutes entre celles du corps, arrive à son comble, l’âme enivrée en perd la raison et s’endort dans l’oubli d’elle-même. » (C’est moi qui souligne).

   Bien évidemment les propos de Saint Augustin s’adressent à Dieu, ils sont le reflet d’une foi ‘chevillée au corps’, d’une piété qui colore chaque instant de la présence divine. Cependant, ce qu’il dit de la volupté nous paraît parfaitement coïncider avec cette manière de commotion qui s’empare de l’âme de tout un chacun lorsque, bouleversée par la vue d’une autre âme, homme ou bien femme, l’émotion est à son comble qui sature en un seul et même empan l’entièreté de la conscience donatrice de sens. Ce que Saint Augustin dit de son Dieu, dans le renversement qui le traverse et l’arrache à son être, l’Amant pourrait le dire de l’Amante dans des termes identiques, dans une émission mot à mot de la phrase du théologien. La passion y figurerait, le corps y serait comme transfiguré, mêlant dedans et dehors ; il n’y aurait plus de distinction entre principe pneumatique et charnel, l’un versant en l’autre, l’autre devenant effusion de l’un. Lorsque Gide dit : « Quelle tiédeur exquise enveloppe tout l'être et le pénètre de volupté ! », il faudrait être bien naïf pour ne pas percevoir dans cet énoncé l’image même de l’acte sexuel porté à son acmé. Car la volupté, si elle s’adresse au clavier général de l’humain, se trouve essentiellement quintessenciée dans l’orbe de la chair érotisée, là où la brûlure d’amour se situe à son plus haut point.

 

   Déclinaisons de la volupté selon l’ordre des choses habituelles

 

   Si la volupté avait une couleur, c’est l’ORANGE que nous lui attribuerions, sans hésitation aucune. L’orange est un intermédiaire entre un rose qui ne serait qu’une jouissance en demi-teinte et le rouge ardent, éclat trop vif de la passion qui, souvent, se retourne en son contraire, la haine. Dans l’Antiquité le voile de noces arborait cette belle teinte, or y aurait-il plus belle image d’une volupté promise que celle contenue dans cette union ‘sacrée’ ? L’orange a la réputation de stimuler les émotions, d’ouvrir les sens à une puissance accrue. Les plaisirs épicuriens de la table sont liés à sa présence. Sur le plan religieux, elle symbolise la révélation de l’Amour Universel. Songeons au safran qui indique la divinité, aux robes des moines bouddhistes qui rayonnent d’une belle énergie intérieure, certes contenue, mais d’autant plus effective.

   Si la volupté avait une odeur, ce serait celle, onctueuse mais non moins capiteuse d’un miel ambré qui nous ferait penser à ces sublimes résines abritant en leur matière la cuirasse brillante de quelque lucane ou orycte

   Si la volupté était une friandise elle serait macaron doucement dodu, recueillant en soi toute la gamme des saveurs souples, une belle suavité, une écume envahissant le palais, le portant à son fleurissement. Lire la définition de cette mince friandise est déjà plaisir avant-coureur de la volupté qu’il suppose : ‘Petit gâteau rond, moelleux, parfumé, à la surface légèrement craquelée, composé de pâte d'amande et de blanc d'oeuf.’

  

Essence de la Volupté

Si la volupté était une fleur, elle serait orchidée et plus précisément orchidée ‘Dracula’ cet emblème fastueux de ce qui se donne sans nulle retenue. Les pétales ont la teinte nocturne qui sied aux rencontres, quelques filaments d’argent en sillonnent la belle surface. Le labelle, centre géométrique de sa présence simule l’étrave d’un sexe masculin trouvant son recueil dans une vulve étoilée, rayonnante. Etonnant mimétisme végétal des amours humaines ! Ici, en quelques détails anatomiques, l’orchidée dit le tout de ce qui détermine la vie, l’oriente vers sa pluralité, assure la descendance, transit les Amants dans leur quête de l’Autre qui, avant tout, est quête de soi.

   L’orchidée, cette orchidée, possède un étrange pouvoir de fascination. Comme si elle était le lieu de la ‘Scène primitive’, l’accouplement royal disant l’exception de son être. Bien évidemment, chacun aura compris le rapport existant entre volupté et érotisme. L’érotisme est l’énergie primordiale qui traverse tout existant, la volupté en est le point d’orgue, cette extase psycho-corporelle qui emporte au loin le Sujet, le transcendant hors des communes mesures, ouvrant sa conscience aux limites d’une possible quintessence dont il pourrait bien ne jamais revenir. C’est pour cette raison d’une connaissance hors l’inconnaissance que l’Amant, l’Amante ressentent, en leur esprit, ce vide immense qui creuse leur corps, taraude leur âme. Comme si un fabuleux territoire avait été aperçu, vécu l’espace d’un éclair, puis aurait été soudain abandonné à son immarcescible mystère. Le gouffre d’une perte succédant à l’ivresse d’une entière possession de Soi, de l’Autre, du Monde. C’est toujours ce triptyque existentiel qui est mis en demeure de signifier au seul motif que nous sommes toujours reliés à une multiple altérité. « Omne animal triste post coïtum », nous dit le proverbe. Oui tristesse de l’animal post-coïtum, tristesse de l’homme dans sa part la plus animale, sans doute limbique-reptilienne à vrai dire, même si la greffe du néocortex a installé chez lui l’étoilement du concept.

   Mais tout ce qui affleure ici de significations plurielles est magnifiquement synthétisé par Maupassant dans ses ‘Contes et nouvelles’ :

   « J'entre le plus souvent chez les orchidées (...). Elles viennent, ces filles étranges, de pays marécageux, brûlants et malsains. Elles sont attirantes comme des sirènes, mortelles comme des poisons, admirablement bizarres, énervantes, effrayantes. En voici qui semblent des papillons (...) êtres prodigieux, invraisemblables, fées, filles de la terre sacrée, de l'air impalpable et de la chaude lumière (...). Les inimaginables dessins de leurs petits corps jettent l'âme grisée dans le paradis des images et des voluptés idéales. »  (C’est moi qui souligne).

   Nul commentaire aux observations de l’auteur de ‘Boule de suif’. Tout est dit de l’énigme de la fleur qui, à son tour, nous parle de la volupté, cet éblouissement des sens dont nul ne témoigne qu’avec des mots, alors qu’il faudrait laisser s’ouvrir la chair, l’écouter parler. La volupté, comme il a déjà été dit, est langage charnel, c’est seulement a posteriori que l’esprit, le langage, viennent témoigner de l’événement.

   Si la volupté était un toucher, elle serait celui d’une argile souple, immensément ductile, malléable sous la main du potier qui en façonne amoureusement la belle matière, un peu comme s’il voulait rendre hommage à l’Amante symbolique qui se coule dans les formes plurielles d’un élément originel par nature.

   Si la volupté était un paysage, elle serait cette mer de dunes à l’infini que caresse le soleil du crépuscule, un moutonnement avec ses vagues doucement mobiles, lissées d’un air reposé se disposant à la belle fête nocturne.

   Si la volupté était un fruit, elle serait pêche, telles celles contenues dans le tableau de Cézanne : ‘Nature morte avec pêches et poires’. La seule vision de ce fruit est déjà pures délices, on sent le velouté de la peau pareil à une soie, on goûte la chair à l’inimitable goût, le suc est éblouissement.

   Si la volupté était une peinture, elle serait le ‘Nu couché’ de 1917 de Modigliani. Son extase corporelle, son abandon total, son heureuse confiance en l’existence, le modelé plein de l’anatomie, tout ceci en fait le lieu d’une volupté sans pareille. Ces riches pigments devenus forme, devenus femme sont la figure la plus exacte dont l’autre face serait le célèbre tableau de Matisse : ‘Luxe, calme et volupté’.

 

   La toile de Barbara Kroll dans l’espace de la volupté

Essence de la Volupté

   Barbara Kroll nous livre ici une somptueuse image de la volupté. Attribuons-lui le prénom de ‘Joy’ dont l’arrière-plan sensuel transparaît avec évidence, doublé d’une disposition à une immédiate félicité. Le contexte de l’image, dans son abstraction,  nous laisse tout le loisir d’interprêter à notre guise le lieu dont elle occupe l’avant-scène. Elle fait fond sur un ciel bleu intense, sur une plage de couleur ‘sable’ qui pourrait aussi bien suggérer une plage réelle. L’attitude de Joy est alanguie, seulement guidée par un doux abandon au ‘monde comme il va’. Le bras droit, relevé, enchâsse doucement le beau motif de la tête. Le casque de cheveux platine est pareil à une rumeur solaire. Le visage, inscrit dans un ovale régulier, est teinté d’harmonie, habité d’un doux repos. Les yeux sont clos comme consacrés à un rêve éveillé dont on suppute qu’il se vêt d’un onirisme heureux. Les lèvres purpurines signent un érotisme discret entièrement contenu dans une sensualité à fleur de peau. Ce dont témoigne la teinte de chair saturée : un plaisir de l’âme qui ressort à même la surface des choses. La vêture est éminemment suggestive, parsemée de connotations galantes. Les gros flocons qui en parsèment la soie sont comme des rappels d’une chair qui s’impatiente de connaître la lumière, de se donner au plein jour.

   Mais que représente donc Joy si ce n’est la profusion carnée de la volupté dont les harmoniques parsèment sa belle silhouette ? A simplement l’observer, une autre image se surimprime à cette étonnante présence, celle des ‘Belles Endormies’ dont nous parle le roman de Yasunari Kawabata. Il nous suffira de citer un extrait de la 4° de couverture du livre pour y déceler cette luxueuse volupté qui, bien plus qu’une touche licencieuse, constitue une esthétique, sans doute d’ailleurs, de style oriental :

   « Dans une mystérieuse demeure, ils (les vieillards) viennent passer une nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’effet de puissants narcotiques. Pour Eguchi, ces nuits passées dans la chambre des voluptés (C’est moi qui souligne) lui permettront de se ressouvenir des femmes de sa jeunesse, et de se plonger dans de longues méditations. Pour atteindre, qui sait ? au seuil de la mort, à la douceur de l’enfance et au pardon de ses fautes. »

   Ici, bien évidemment, la volupté est à mettre en perspective avec l’innocence adolescente de Jeunes Filles ‘librement consentantes’, mais la morale est sauve qui les laisse endormies, seulement sous le regard de ces vieillards, ces existences sur le point de décliner, visitées d’une longue mélancolie, livrées à la saveur aigre-douce des réminiscences, il ne leur reste plus que la ressource d’une méditation sans fin qui les conduira au seuil de leur propre finitude. Car si la volupté est porte ouverte sur une manière d’infini, elle est tout autant le signe avant-coureur sublime de la finitude en sa plus exacte venue à nous.

   Joy est voluptueuse en soi. Elle porte en elle tous les signes de cette félicité intérieure : à la couleur orange elle emprunte sa belle empreinte solaire, au miel sa texture souple, au macaron sa consistance tout en douceur, à l’orchidée sa ‘multiple splendeur’, à l’argile sa plasticité, à la pêche son goût de fruit paradisiaque, au ‘Nu couché’ de Modigliani son indolente posture. Joy, nous l’aimons parce qu’elle nous dit la contingence transcendante de notre être, nous sommes des êtres de volupté qu’un retrait reconduit toujours au seuil du tragique. Cette ambivalence délimite les contours de notre essence. C’est parce que nous mourons un peu plus chaque jour que nous aimons à en perdre la raison. Toujours l’hiver succède à l’été. Toujours l’été revit sur les cendres de l’hiver.

 

 

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 11:17
Du chemin vers la finitude

« Massacre noir »

 Eau-forte, pointe sèche et burin, 40X30 cm

Œuvre : François Dupuis

 

 

 

   Toujours notre contact avec ce qui fuit, dépérit et finit par s’annuler est une épreuve pour notre être de chair aussi bien que d’esprit. En réalité, placés comme le funambule qui progresse à chaque pas avec l’effroi que celui-ci soit le dernier, notre certitude d’être est constamment remodelée par notre condition mortelle. Jamais nous ne pouvons tracer l’esquisse de notre prochain acte, dire notre projet comme définitif, nous assurer que demain sera tel cet aujourd’hui que nous saisissons en en connaissant le prix. Par destination, nous sommes des êtres-jetés, ce qui tresse la couronne de notre déréliction. Notre front que nous aurions souhaité habité d’une éternelle guirlande de lauriers, voici qu’il devient cette cimaise infiniment sujette à l’assaut du premier vent, à la griffure de la gelée, et, parfois, à la morsure de tel ou tel autre aux intentions contraires.

   Nombre de représentations artistiques en sont la mise en œuvre. Car rien ne s’efface qui conflue avec l’intime de notre essence. Cependant les formes sous lesquelles se donne à voir la « mortalité », sont variées, paraissant même parfois fort éloignées, mais c’est le même fil rouge qui en traverse le derme et qui pourrait se résumer en « être ou ne pas être », considérant, en effet, que se trouve bien là LA QUESTION. Toute attitude s’inscrivant au revers de ceci ne saurait être que mauvaise foi, esquive ou bien dénégation de la situation fondamentale de l’homme. Donc ce n’est que la FINITUDE qui se dit en un lexique polymorphe auquel on pourrait attribuer les valeurs de : « pléthorique », « anémique », « fatidique ».    

   Voyons quelles en sont les principales déterminations.

  

   Le mode pléthorique ou de la négation.

 

Du chemin vers la finitude

Femme nue couchée

Auguste Renoir

Source : Wikipédia

 

   Sans doute Renoir est-il l’un des peintres les plus indiqués en vue de dire le « pléthorique ». Le Modèle est voluptueux, la chair capiteuse, la teinte chaude de pêche et de blond vénitien. Ici rien ne paraît troubler qui ferait signe en direction d’une tristesse, d’une menace. Tout se donne et s’épanouit dans une manière de grâce que rien ne semblerait pouvoir entamer. Notre sentiment est tout de plénitude, de confiance heureuse, de disposition au souple et au paradisiaque. Nul angle qui pourrait entailler, nulle noirceur évoquant les sombres heures de l’existence. Nulle autre présence qui pourrait offenser cette solitude plénière, assumée jusqu’en son rayonnement solaire. Rien de moins qu’un air d’éternité se présente à nous, ce long flux de l’œuvre étirant indéfiniment la pulpe généreuse de l’instant. Tel un fleurissement qui n’aurait de terme, le nu ici couché semble totalement voué à une manière de contemplation édénique hors d’atteinte.  C’est un monde clos, auto-suffisant, un genre de cosmos au sein duquel nul chaos ne pourrait faire figure. Comment donc la finitude s’y repère-t-elle ? Simplement dans l’acte de sa négation.

 

   Le mode anémique ou de l’acceptation.

 

   «Il faut vous soigner, monsieur, vous soigner attentivement. C'est de l'anémie, de l'épuisement, pas autre chose. Ces accidents, encore insignifiants, pourraient, en peu de temps, devenir incurables. »  - Maupassant - Contes et nouvelles.

   « incurables », ici, nul besoin d’épiloguer longuement. A cet état ne peut succéder que la mort.

Du chemin vers la finitude

Bœuf écorché - Rembrandt

 

   A ces paroles « nues » de l’Auteur de « Boule de suif », ne peut correspondre, dans l’ordre de la peinture, qu’une toile abrupte, exempte de fioritures, une toile montrant la cruauté épileptique du vivant qui, ici, dévoile sa face de ténèbres. « Bœuf écorché » de Rembrandt, comment dire d’une façon plus incisive la présence de griffes lacérant notre réalité, d’entailles sous-jacentes à ce que nous croyons être - des conquérants -, alors qu’au dessous de notre ligne de flottaison les attaques sont déjà visibles, intensément à l’œuvre. Le naufrage est annoncé quoique non encore consommé.

   Cette toile est, à proprement parler « radiographique », elle fore la peau, se glisse dans le tissu de la chair, découpe les aponévroses, distend les fibres, fait éclater les ligaments. Déjà il n’y a plus de sang, ce fluide vital, ces artères qui sont la pulsation même de la vie. Et ce basculement du corps animal, son éventration, sa mutilation faisant apparaître le « sans-défense », donnant site à l’immolation et cette rupture des membres et cette corde enroulée sur un billot de bois pour nous dire, à nous humains, l’incontournable en son effroyable actualité. « Nous les hommes », car, Regardeurs, comment pourrions-nous échapper au parallèle, à l’homologie des situations, à la fascination de l’image qui nous positionne en lieu et place de l’animal. « L’homme est un animal doué de raison », disait Aristote. Mais où est la « raison » dans cette représentation de « l’écorché vif », il ne demeure plus que l’animal en sa cruelle posture, en sa dernière monstration. Un amas d’ustensiles carnés réduits à un éternel silence. Ceci est déjà une annonce du « massacre noir » dont François Dupuis a tracé la vigoureuse architecture dans son eau-forte.

   Cette touche mortelle, comment ne pourrions-nous pas la ressentir au centuple dans l’œuvre homonyme de Soutine dont la représentation violemment colorée - un rouge éteint pour la viande mutilée, un bleu marine et de France en opposition pour le fond -, nous livre au plus profond de l’insoutenable. « Comment vivre après Auschwitz ?» en serait le pendant, conscience historique confrontée à ses plus vifs abîmes. Car, ici, il n’y a plus de pas de côté, d’écart qui sauverait. Le saut a été accompli qui, de la négation à la Renoir, plonge dans les abysses soutiniennes. L’insupportable en acte, autrement dit l’acceptation sans reste d’une immémoriale condition dont le tragique nous transit dans notre stature même d’homme.

   Nous sommes cloués au pilori, écartelés, tel le bœuf ; nous sommes remis à l’écorché des salles de dissection - cette insoutenable vision de la corruption en son effectivité -, à cet autre tableau de Rembrandt, « La leçon d’anatomie du Docteur Tulp » qui en est la sévère illustration, la précision chirurgicale, le découpage au scalpel.  Il s’agit bien plus d’une sidération que d’une simple curiosité des Assistants du Docteur Tulp. Devant eux, à portée de main, se tient la Mort en ses basses œuvres, la Mort réalisant le lent travail de dégradation de la chair. La peau livide devient aussitôt aperçue, le cercueil du corps, là où se déroule une invisible, lente métamorphose.

   Et l’on pense à la cuirasse tachée de vermine - son propre corps -,  dont Gregor Samsa fait un matin la découverte dans le roman de Kafka. Ce sont les mêmes ingrédients qui courent tout au long des visions de Rembrandt, Soutine et chez l’auteur du « Procès », une modification est à l’œuvre qui travaille en profondeur, une alchimie inversée qui, partant de l’œuvre au rouge, transiterait par le jaune, puis le blanc pour finir dans le noir, ce signe de Saturne qui s’inscrit comme le tout dernier avant la disparition.

  

   Le mode fatidique ou l’accomplissement.

 

   Ici, il faut faire appel à l’étymologie du mot « destin ». Nullement le prendre  dans son acception grecque, laquelle constituant la part revenant aux hommes pouvait être bonne ou mauvaise. En choisir seulement la valeur de « fatum » des Latins, ce poids sans commune mesure posée sur l’épaule de l’Existant, une manière de fourches caudines sous le sceau desquelles tout cheminement dans la vie était la lourde métaphore. Or, comment mieux parvenir à la radicalité d’un destin, à sa touche extrême qu’en convoquant l’image la plus dépouillée qui soit, à savoir celle d’ossements qui sont la forme accomplie de toute corruption, autrement dit dépassée, portée à son point le plus haut. Là le « grand œuvre » est à son terme. Il n’y a plus de matière vile infixée. Tout est arrivé à son exténuation. Tout est dans l’immobilité éternelle. Face à ceci, il nous serait bien difficile de faire l’économie de « Crâne de Chèvre Sur la Table » de Picasso, peinture avec laquelle jouera, en écho, l’eau-forte de François Dupuis.

Du chemin vers la finitude

 

Pablo Picasso

Crâne de Chèvre Sur la Table

Source : Eloge de l’art

 

 

   Faire l’inventaire des traces de la finitude dans l’oeuvre de Picasso reviendrait à poser de constants jalons tout au long de ses polymorphiques créations. « Autoportrait » de Montrouge en 1917 où l’œil teinté de noir semble habité de tragique, jusqu’à l’ultime tableau du 25 Mai 1972 où se devine le regard du peintre mourant (retouché la veille de sa mort), en passant par « Le Baiser » de 1925 (de la Mort ?) et l’incontournable et violent « Guernica » où se consument les derniers feux d’une humanité parvenue au comble de son propre désastre. A l’évidence, l’on ne crée pas sans avoir, en arrière-fond de sa pensée, cet abîme toujours ouvert dont nous savons, qu’un jour, nous le rencontrerons. Que ceci se traduise par le biais d’une nature morte, d’un portrait, d’une reconstitution historique ainsi qu’à l’âge classique, peu importe, l’essentiel est sa permanence, sa focalisation quelque part, peut-être là où on ne l’attend pas, dans la pupille d’un œil, l’éclisse d’un sourire, le creusement d’une fossette.

 

Du chemin vers la finitude

   Donc « massacre noir », comme Picasso en son temps disait : « Massacre en Corée ». Il y a décalage dans la forme, non dans l’intention. Il s’agit de montrer l’insoutenable. Cependant un crâne d’animal mort, tout comme le squelette prélevé dans les sédiments anciens par l’archéologue, sont infiniment moins dévastateurs, plus recevables, pour la simple raison que la corruption ayant terminé son travail de sape, ne demeure que l’architectonique première, ce fondement ossuaire où s’arrime notre meute de chair. Ce qui est douloureux pour la condition humaine (une même chose joue pour les civilisations) est d’assister à la lente dégradation qui fait du visible ordinaire le lieu même de la désolation, du cataclysme. Nul ne peut endurer longtemps le spectacle d’une vie en son dépérissement. L’agonie est toujours une épreuve pour qui la vit, pour qui la voit. Une identique douleur s’empare des cœurs et des corps. Le rocher dont on croyait l’assise ferme, voici qu’il se met à trembler, qu’il nous engloutira bientôt, tel Sisyphe gagné par l’absurde de la pierre qui le reconduit au néant.

   Le beau travail de François Dupuis a su tirer parti et force du médium auquel il a fait appel. Combien alors le terme « d’eau-forte » est situé en référence. Une eau forte de son étrange pouvoir de corrosion. L’acide attaque le métal, le ronge, l’oblitère en maints endroits. Tout ceci renforcé par le geste qui manie le burin, qui guide la pointe sèche. La surface est entaillée, érodée, remaniée comme si une volonté aveugle (un Destin) s’acharnait à en réduire la prétention à exister. Tout un lexique de l’attaque, du délitement, de la destruction en dernière instance. Et ce qu’il fait bien considérer, ceci : la chair du métal est chair de l’homme. La chair de l’homme, chair du monde. De cette tragique équivalence nul ne peut s’abstraire qu’au risque d’y perdre son humanité puisque l’homme est le seul vivant se sachant affecté de mort. Dès notre naissance nous en sommes les naïfs et inconscients impétrants.

   Magnifique allégorie des funestes desseins qui habitent le ciel des humains. Souvent des nuages y déroulent leurs cohortes de gris et de noir. Ici, ce rôle est tenu, de façon extrêmement parlante, par les différentes valeurs de l’encre. Elles jouent la partition du clair et du sombre qui n’est jamais que celle de la joie et de la tristesse en un même endroit emmêlés. Manifeste jeu dialectique par lequel se font jour les oppositions, aussi bien les confluences, les retraits. Dans cette invasion sombre, fuligineuse, l’œil perdrait presque ses repères. Et c’est tant mieux. Qu’est-donc le chemin vers la Mort sinon l’aveuglante avenue du vide raturant soudainement la conscience ?

   « Massacre noir » le bien nommé. Jamais on n’en ressort vivant, fût-on adepte de l’humour « noir » ! Alors nous nous arrangeons de la vie qui nous est échue comme le seul don auquel nous pouvions prétendre. Nous savons le chemin. Nous savons le terme. Nous faisons semblant de l’oublier. Nous marchons les yeux levés au ciel sans égard pour les fondrières qui creusent le sol de leurs dents vindicatives. Nous boîtons parfois, sans vouloir en deviner la provenance. Nous marchons cependant. L’angle de notre bonheur est à ce prix. La mort serait-elle absente et alors, il n’y aurait plus de temps, de religion, d’art et sans doute plus d’histoire. Que servirait-il à l’homme de réaliser des conquêtes en quelque domaine que ce soit puisque, se sachant immortel, il serait à l’égal des autres hommes, un infini qui viserait l’absolu. Voyez-vous le chemin serait long à suivre. Demeurons en nous, déjà nous avons fort à faire !

 

 

 

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29 novembre 2020 7 29 /11 /novembre /2020 11:08
Filer la métaphore

« Le Démon des filets … m’a repris »

 Photographie : François Jorge

 

 

***

 

   Tu vois, il faudrait dire le tout du monde en quelques mots. Le tout. Autrement dit toi, moi, les autres, les paysages, les rides de  terre, le miroir de l’eau, la face de platine qui regarde le ciel, l’émotion, là, au creux du ventre. Il faudrait dire le rare de l’aube, l’immobile ligne du silence, les maisons blanches au loin, leurs yeux fermés - des hommes et des femmes y dorment, pliés sur la graine de leur sommeil -, le vent qui habite quelque creux, peut-être le corps d’une carpe enfouie sous le dais immensément liquide. Tu vois, il faudrait être ici au bord de l’étang où vibre la lumière, plus bas sur la côte, peut-être dans une anse marine. Il y aurait une grande bâtisse blanche nommée « La Amistad », des barques de pêche, des filets étendus sur des plages de galets, de vieux messieurs vêtus de noir sous les bouquets des arbres. Il faudrait encore poursuivre sa course folle, quelque part vers les pôles ou sous l’horizon de l’équateur. Puis revenir ici, ne pas bouger, surtout ne rien dire et attendre que les images viennent, corolles qui déplieraient lentement leur douceur dans l’immuable du temps.

   Vois-tu, la quiétude c’est ceci : l’attente d’un dépliement dans le jour qui s’annonce et rien ne compte plus que cet instant suspendu qui reconduit tous les autres à une nullité essentielle. Mais il faut dire le présent, ce point perdu dans l’immensité qui ne se reproduira, n’a nul équivalent, se grave dans la cire de la mémoire. Bien longtemps après, peut-être dans les années à venir, peut-être les siècles, il sera cette goutte suspendue dans le ciel libre de l’esprit, resplendissant du prestige de l’unique. Quel est-il le jour qui vient et profère ses premiers mots ? Il y a tant de discrétion à se soustraire aux rives de la nuit, à s’éployer jusqu’aux confins du monde. Toute venue furtive dans le sensible est cet événement qui vit de sa propre substance. Tout, en lui, est contenu. Tout fait écho, ricoche sur les parois du paraître et revient au seul lieu qui soit le sien, le lieu de la beauté. Alors une métamorphose s’opère qui dissout tout ce qui n’est pas elle. Les rues des villes s’effondrent. Les places se referment sur leur cocon. La mer devient un lac asséché. Les plaines immenses se couchent sous les vagues d’herbe. Les grands pics majestueux s’entourent d’une brume dense qui les ravit aux yeux des curieux. Les forêts aux essences multiples deviennent de simples taillis. Les marécages s’épuisent, absorbés par les tapis de sphaignes.

   Sais-tu ceci, mon compagnon méditatif ?, l’espace de beauté condamne tous les autres à l’exil. C’est comme d’être amoureux : l’on  ne voit plus que l’Aimée, l’auréole de sa chevelure, le rayonnement de ses yeux, l’arc doucement tendu de ses lèvres, sa taille si fine, ses longues jambes, on dirait une fugue sans attache ou presque avec le réel. Et ce qui est le plus étonnant, ce n’est plus la femme de chair qui hante nos rêves, mais l’image de la beauté parvenue au plein de son essence. La matière s’est faite esprit et croyant aimer Cécile ou bien Angèle, c’est en réalité leur ombre que nous fêtons, cette manière de vol du lointain qui devient si éphémère, juste un souffle d’air à la lisière des choses, une aura qui vibre et ne dit mot de son mystère.

   Calme est le jour, ici, sous la palme lisse de clarté. L’eau est pure réflexion d’elle-même. Comme si son principe nitescent provenait de son centre, irradiait et se montrait comme moment initiatique de sa propre genèse. Là est le miracle de toute manifestation. Pure présence que rien ne justifie, sauf le regard du Voyeur, celui qui, par sa vision de la scène, en accomplit l’exacte nature, lui donne acte et l’installe dans le lexique du monde. Alors il y a face à face du paysage qui se donne à voir et de la conscience qui en vise l’être singulier. Au large des yeux une frise brune que délimite une touche de couleur à peine affirmée, un genre de corail assourdi. Puis, immensément fascinante - on s’y perdrait volontiers tel Narcisse découvrant sa propre image -, la belle et insécable plaque d’eau, ruissellement qui n’est pas seulement de lumière - ce serait déjà un prodige -, mais effusion du lumineux dont on pourrait penser qu’il précède de peu le surgissement du numineux, ce caractère du sacré lorsqu’il envahit et déborde la conscience du mystique livré à l’épiphanie de son idole.

   Puis des ombres cendrées qui voilent la surface, lui apportant un « complément d’âme », une touche de nostalgie. Parfois faut-il que la clarté se dissimule pour que nous cessions d’en ignorer le caractère à proprement parler fabuleux. Le réel est une énigme de tous les instants. Formulé en termes leibnizien : « Pourquoi donc y a-t-il l'étant et non pas plutôt rien ? ». Question aussi belle  qu’inquiétante puisque ne débouchant que sur le vide et le néant. Sur la question questionnant la question. Ceci n’existerait-il et le monde nous apparaîtrait tel un être sans aspérité ayant divulgué, avant même son interrogation, le chiffre de ses secrets. Oui, le secret est ce qui fait avancer l’homme, pousse ses recherches, trouble le bel ordonnancement de ses nuits.

   Quel secret, ici, repose dans ce mince pieu de bois où s’attache le flottement de quelques bouchons de liège rouge ? Dans ce faisceau de filets, ces cercles de métal, la résille des cordes qui en tisse la trame ? Sans doute une existence de Pêcheur s’y trouve-t-elle inscrite en filigrane dont nous ne voyons que l’émergence, à défaut d’en connaître l’origine, d’en décrypter la fiction. Oui, la beauté est aussi ceci, apercevoir un objet doué de multiples virtualités, y déposer la semence de l’imaginaire, attendre que les épis lèvent, puis moissonner, autrement dit,  filer la métaphore (la métaphore des filets ?), et, de proche en proche, bâtir une sphère existentielle qui nous paraisse vraisemblable, aussi bien la nôtre que celle de l’Inconnu qui nous fait signe depuis la modestie de ce bâton, de ces filets qu’on croirait endormis pour l’éternité. Mais les choses ne dorment qu’à en ignorer la figure signifiante. Car tout est sujet à signifier aussi bien en soi qu’au-delà de sa propre enceinte. Bientôt la nuit viendra qui effacera tous les repères dont nous faisons les points obligés de notre connaissance. On n’en verra plus les indices formels mais ceux-ci continueront de nous habiter en silence. Oui, en silence. En ceci nous rejoindrons la belle remarque de Milan Kundera dans « Le livre du rire et de l’oubli » : « … la beauté, pour être perceptible, a besoin d’un degré minimal de silence ». Jamais « le bruit et la fureur » ne sont compatibles avec son émergence. Jamais.

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