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16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 10:22
Corpus lucidum, corpus umbra

René Magritte, ‘Les Marches de l’été’, 1938

 

***

 

                                                                                        Ce samedi 14 Novembre

 

 

            Å mon corps

 

   Sans doute t’étonneras-tu de ma correspondance, nous sommes si proches l’un de l’autre, tellement liés par de multiples événements que notre différence finit par se dissoudre dans la toile unie des jours. Esprit, corps, si proches ? Non, beaucoup prétendent que nous ne sommes de même essence, que notre nature est clivée, matière d’un côté, âme de l’autre, à la manière des deux versants d’une montagne, l’adret solaire ne pouvant nullement rejoindre l’ubac ombreux. Mais vois-tu, mon corps, les choses ne sont pas si simples. Ne pourrions-nous envisager une avancée commune nous faisant forme unique, genre de ligne de crête qui regarderait aussi bien le clair que l’obscur. Sais-tu qu’il me plaît infiniment de nous situer l’un comme l’autre en ce lieu de convergence qui ne serait autre que le clair-obscur, que j’aime nommer ‘chiaroscuro’ à la manière Renaissante afin qu’ourlé de mystère il nous visite l’un l’autre en la guise qui est la sienne, qui est toujours œuvre de médiation. Non, mon corps, nul ne peut se confondre avec son esquisse de chair, nul ne peut se prétendre pur esprit. C’est toujours un excès de radicalité ou bien de dogmatisme qui joue le rôle de l’élément séparateur.

   Si je ne te possédais pour avancer, me nourrir, aimer, que serais-je sinon un vent dispersé à l’horizon du ciel ? Et toi, que serais-tu si tu n’avais un esprit pour te guider sur la bonne voie, pour dire à tes yeux le degré de leur ouverture, suggérer à tes mains les choses à toucher, les belles qui sont comme u prolongement de qui tu es ? Mon corps nous sommes un attelage à deux dont une image pourrait rendre compte : tu serais le cheval noir, dense, opaque, que nul regard ne pourrait traverser ; je serais un cheval blanc te faisant l’obole de sa transparence, de sa lumière, de sa lucidité. Ainsi, remarqueras-tu que je reproduis en un certain sens la ‘Parabole de l’Aveugle et du Paralytique’ située dans les Fables de Florian dont il me plaît de t’offrir l’extrait suivant :

 

« À quoi nous serviroit d’unir notre misère ? (dit le Paralytique)

- À quoi ? répond l’aveugle ; écoutez. À nous deux

Nous possédons le bien à chacun nécessaire :

J’ai des jambes, & vous des yeux.

Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide :

Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ;

Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.

Ainsi, sans que jamais notre amitié décide

Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,

Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

 

   Outre que cette fable est belle, elle est immensément humaine, elle met en exergue une mutuelle compassion, elle s’illustre d’une reconnaissance essentielle du motif de l’altérité, elle est la réponse éthique à tous les hérétiques qui ne professent que leurs propres valeurs et n’arborent jamais que l’étendard de leur farouche égoïsme.

   Car, tu en es persuadé, mon corps, on ne peut évoquer la moitié du réel et ignorer l’autre moitié. Je n’ai jamais vu de corps autonome. Tu n’as jamais vu d’âme voler de ses propres ailes même si, allégoriquement, le principe pneumatique se dote de rémiges afin de croiser au plus haut des Cieux. Certes, nous sommes, tout à la fois, des êtres terrestres pétris de glaise, des êtres célestes que traverse l’éther. Nous sommes à la confluence des deux, tout comme une ligne imaginaire, l’équateur par exemple, sépare les deux hémisphères. Pourrais-tu envisager, un seul instant, l’hémisphère Nord tournant en sens inverse de l’hémisphère Sud ? Existerait-il un Démiurge assez fou pour donner vraisemblance à ce qui n’est que phantasia, autrement dit œuvre d’un imaginaire débordé par sa propre fécondité ? Ceci est pur caprice, songe au large de la raison.

    Existe-t-il plus belle scène que celle de l’amour, de l’amitié, de la rencontre ? C’est bien notre souveraine amitié qui nous fait l’un l’autre ce que nous sommes en notre plus exacte vérité qui, en même temps, est notre entière liberté. C’est parce que je suis esprit au regard de qui tu es, mon corps, que je trouve le lieu de mon accomplissement. C’est parce que je suis le complément de ta visée que ta réalité est posée qui trace ton destin. ‘Notre commune destinée’, devrais-je dire d’une manière qui soit plus acceptable. Nous ne sommes que des miroirs qui nous réverbérons l’un en l’autre. L’être que tu m’octroies, je te le destine en retour comme la source vient de la terre, la terre va à la source. Sais-tu, le réel à ce caractère ineffable de ne pouvoir être scindé qu’à raison même de l’extravagance des hommes ou bien des motifs rationnels auxquels ils s’en remettent comme l’étalon de ce qui vient à eux.

   Ainsi ont-ils créé, en des temps antiques, les catégories en tant que prémisses de la connaissance du monde. Mais, tu le sais bien, rien de l’univers ne saurait être ramené au temps en sa singularité, à l’espace en sa présence, aux modalités dont se vêtent les événements pour apparaître. Tout est en tout et nous ne pouvons exister qu’à l’impératif de cette tautologie. L’ignorer est œuvre de sophiste et nous n’avons vraiment rien à faire avec ceux qui, en lieu et place de la dialectique raisonnée, ne s’en remettent qu’à une rhétorique qui masque leur incapacité à juger les choses en leur essence même. Sans doute me trouveras-tu bien sévère dans mes jugements, mais parfois dire les choses, faute de les réaliser, possède une inestimable valeur cathartique, aussi serait-il stupide de s’en priver !

   Mais je crois que je me suis égaré dans des considérations bien théoriques, lesquelles pourraient procéder à ton simple évanouissement. Il me faut en venir aux événements concrets que nous avons traversés ensemble. Parfois l’équipée fut rude, les ruades fréquentes qui te jetaient ici ou là, à la limite de la perception que j’avais de toi. Jamais je n’aurais pu penser que ta nature fût si fougueuse un instant, que l’instant d’après reprenait dans le calme le plus apparent qui se pût concevoir. Oui, mon corps, nous faisons une drôle d’équipée et il m’arrive de te percevoir à la manière d’un satellite qui girerait au loin, dans l’inconnaissance de qui je suis, esprit jeté dans le monde qui désespérerait de trouver un jour le sentier propice à sa propre venue à l’être. Mais rien ne sert de se morfondre, toujours en ce cas nous parlons dans le désert et il n’est personne pour nous entendre, sinon les mirages à l’horizon, les nuées de sable prises dans la touffeur de l’air, le souffle de l’Harmattan qui se joue de nous et concourt à notre perdition.

   Mon corps, t’en souvient-il de tes premiers faux-pas, de tes minces altérations qui prenaient vite la dimension d’un drame ? Certes ton jeune âge justifiait cette plainte infligée par quelque douleur qui te submergeait vite. On est si fragile dans la première éclosion de soi ! Ce que tu connus, qui te chagrina, cette floraison à fleur de peau, ce subit bourgeonnement qui semblait ne pouvoir t’appartenir que par défaut. Ou bien par excès ? La formule serait plus exacte. Donc ces verrues qui parsemaient tes genoux et dessinaient l’étrange territoire d’une terre avec ses excroissances, ses retraits. Pensais-tu alors au sol lunaire, à sa surface boursouflée de cratères, à ses reliefs sculptés par la chute des météorites ? Oui, vois-tu, j’emploie la métaphore pour introduire un peu de poésie dans le mal. C’est je crois, le recours essentiel dont nous disposons pour combattre nos peines, faire reculer les ombres. Je sais combien alors tu avais aimé tes longues ablutions dans ces eaux thermales qui sentaient le soufre. D’abord elles te déplurent, mais tu t’y accoutumas bien vite car ce bain de chaleur te régénérait - y retrouvais-tu la douceur amniotique d’avant ta naissance ? -, ce bain de tiédeur calmait tes démangeaisons et, petit à petit, le mal cédait du terrain, tu retrouvais ce lisse de l’épiderme qui était ta nature première.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette peur qui t’envahit, de ce froid qui te parcourut, paradoxalement, de la tête aux pieds lorsque, craquant une allumette pour allumer le feu dans la cuisinière, de retour de l’école, avant que les parents n’arrivent, un brusque retour de flamme projeta en ta direction mille étincelles plus vives qu’un soleil ? Tu ne dus ton salut qu’à la vivacité de ta jeunesse. Un bond en arrière t’évita le pire. Les cils et sourcils avaient pris l’aspect de broussailles léchées par un vif incendie. Tu en fus quitte pour une belle frayeur. Depuis ce temps-là, tu te méfies du feu, tu l’évites, sauf quand il est discipliné, qu’il fait son beau rougeoiement dans l’âtre où pétillent les bûches.

   Mon corps, t’en souvient-il de cette douceur maternelle - « la joie venait toujours après la peine », disait le Poète Apollinaire -, ce corps à corps dont tu rêvais qui était pareil à une ‘re-naissance’. Oui, retrouver la mère c’est renaître. Å soi. Å elle. Dans le geste unique d’une même félicité. Enfance de mon corps, tu n’étais que cette attente de recréer l’unité dont ton avant-naissance avait été le lieu. Un corps dans l’autre. Un être inclus à même un être plus grand. Le mystère d’une rencontre qui ne peut encore porter de nom. Toujours les choses essentielles indiquent la marque de l’indicible. On est soi plus que soi dans l’immédiateté du surgissement. On arrive à soi dans la présence attentive de l’autre. Alors il n’y a encore nulle fêlure, nulle faille par où disparaître et connaître l’entaille de l’angoisse, faire se lever la silhouette tremblante du doute.

   Mon corps, celui qui lui faisait écho, qui amplifiait son sens, j’en sens encore les étranges ondes en qui je suis, cet esprit qui, toujours, cherche ses attaches terrestres, fait l’inventaire des polarités au terme desquelles il trouvera un abri dans la vastitude de l’exister. Corps de la mère, corps-fanal dans la lumière duquel se déploie la spirale de mon propre destin. Jamais ne sont oubliés, cette onctuosité, cet amarrage narcissique, ce lieu immémorial qui dessinent nos contours les plus réels, les plus fondateurs de notre conscience. Toujours nous sommes en dette de ce qui illumina la bannière ouverte de nos jours.

      Mon corps, t’en souvient-il de cette proximité du père, rassurante, levée sous tous les horizons, sculptant à même ta ductile matière les lois du devenir ? Oui, tu étais infiniment malléable, disposé à accueillir la pluralité des formes dont, cependant, une seule te convenait, pour la seule raison que tu ne pouvais être multiple, seulement ramassé en ton être. Là était le rôle du père, de te servir de guide, d’orienter tes pas dans la jungle existentielle. La mère était existence de douceur, le père existence de nécessité. Déjà tu savais bien différencier les rôles, adresser tes demandes à l’un ou à l’autre selon leur nature. Tu te souviens de la douce rigueur du père, de sa bienveillance, de la braise qu’il dressait devant toi afin que, la reconnaissant, un signal te fût donné qui te servît à t’orienter dans la vie. Il y tant de courants, de desseins contraires, tellement de Charybde et Scylla dans lesquels, toujours, la chute est possible ! Tu aimais, mon corps, le contact un peu distancié du père. Tu aimais effleurer les picots de barbe de son visage, humer son odeur de tabac, sentir la force de sa précieuse présence. C’était un peu comme si une partie de son énergie fluait en toi au simple motif d’un mimétisme. N’est-ce pas étonnant ceci, cette belle complémentarité des êtres, cette osmose à distance, ce versement d’une conscience dans l’autre d’un fluide imperceptible, à nul autre pareil ?

   Mon corps, t’en souvient-il de ce que je nommai pour toi ‘L’expérience du Rocher maritime’ ? Car tu ne parles pas, du moins en mots. Tes mots sont des mouvements, des sensations, des tressaillements, des frissons que je tâche d’interpréter à ma manière sans toujours pouvoir préjuger de leur pertinence. Mais nous sommes un couple uni, n’est-ce pas ? Nous naviguons de conserve depuis si longtemps ! Je suis sûr que tu vas retrouver ton émotion d’antan, qu’un lieu va surgir dans tes fibres, qu’en elles tu sentiras se lever un soleil printanier, que ta nudité en plein ciel, sur ce tapis d’herbe tout en haut du Rocher, te sera familière, que rien ne te distraira de toi-même.

   C’est ceci la grande et ineffable beauté du ‘sentiment océanique’, lorsque, en toi, il dessine ses amples flux et reflux. Tu es en toi, hors de toi. C’est comme si ton regard, au terme de quelque vertu ascensionnelle te surplombait de toute la hauteur de son omniscience. Tu te vois regardé par ta propre vision. Tu es enveloppé en même temps que ta conscience procède à un étonnant élargissement de qui tu es. Tu es en toi, déporté de toi. Tu es rattaché à cette terre sise plus bas, à cette plaine d’eau qui ruisselle sous le soleil, à ce sentier littoral qu’empruntent de rares marcheurs, au vol blanc des goélands, à leur cri de gorge qui glisse infiniment dans les lames d’air. Tu es relié à la vaste émergence du ciel, aux nuages hauturiers pareils à des poèmes se levant de quelque origine inaperçue, enfin tu es relié à ton propre socle de chair, tu te fonds à même ton ombilic, cet œil archaïque qui indique le lieu de ta provenance, celle de tes ancêtres, et au-delà celle du peuple immense des hommes de la Terre. Oui, mon corps, je te sens frémir à des lieues de ce qui fut, à des distances temporelles indéfinissables. C’est là la force inépuisable de la réminiscence que de pouvoir faire se fondre en un identique creuset ce qui fut, sera et se donne comme présent, ici et maintenant, dans l’événement singulier qui m’octroie ma place à jamais dans le concert du monde.

      Mon corps, t’en souvient-il des originaires émois qui te portèrent sur les fonts baptismaux de l’amour ? Les premières rencontres, les premières liaisons, la découverte du corps autre en tant que ta propre complétude ? Oui, j’en suis sûr, tout ceci ne peut qu’être gravé au fer rouge en toi, dans le pli le plus secret de ta matière, mais aussi en moi dans les archives vives qui me tissent et me disent, jour après jour, les mots de ma fiction. Nous sommes, tous les deux, les motifs au gré desquels s’écrit notre histoire. Ton histoire de chair se décline-t-elle selon des prénoms aimés dont, par pudeur, tu tairas les noms ? L’Autre, l’Aimée qui te révéla à toi, n’est-elle encore présente dans tes gestes actuels ? Ce qu’elle aimait en toi : une façon de rêver, de parler en soupesant tes mots, une façon d’aimer et de donner acte au plaisir, de héler le désir, d’en faire le lieu d’une fête, parfois d’une cérémonie simple mais riche d’attraits multiples.

   L’as-tu bien perçu, mon corps, nous sommes une généalogie de ressentis, un palimpseste d’actes vécus qui brasillent au loin mais jamais ne s’effacent, une pluralité de signes comme dans les pages d’un livre, le nôtre qui est le bien le plus précieux de notre bibliothèque. Est-il venu le temps de tourner les pages ? De redécouvrir qui nous fumes dont, aujourd’hui, nous sentons l’émergence dans les strates de notre mémoire, mais aussi en toi mon corps, toi qui portes sur la surface de ta peau les stigmates d’une souffrance, quelques plaies vives non encore refermées, mais aussi les empreintes d’un bonheur dont nul acide ne pourra dissoudre le rayonnement. C’est curieux, tout de même, la magie d’une existence, tous ces mondes que nous avons traversés qui, identiquement, nous ont traversés. Nous sommes au confluent de milliers et de milliers de choses dont nous n’avons même plus le souvenir. Pourtant il ne fait aucun doute que toi, mon corps, tu en as archivé le peuple immense des caractères quelque part dans la nuit qui t’habite. Si moi, esprit, je témoigne parfois, d’une certaine amnésie, toi tu n’as rien oublié. Aide-moi donc à être qui je suis en totalité. Sans toi je n’aurais nul à voir, nul à aimer et j’errerais infiniment sur ma périphérie sans en connaître le centre. Aide-moi à marcher, je t’aiderai à penser !

 

 

 

 

 

 

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15 novembre 2020 7 15 /11 /novembre /2020 08:44
Bien plus haut que soi.

« Extase ».

Œuvre : André Maynet.

 

   L’air est gris, bas, comme tissé d’une indicible chaleur. Sur le sol de sable convulsé (des traces de pas s’impriment, pieds humains mêlés à des piétinements d’animaux), il y a une manière de clameur souterraine, une douleur fissurant le sol d’où rien ne s’élève qu’une parole confuse, une sombre mélopée. Est-ce la rumeur des esclaves dans les champs de canne à sucre ? Ou bien des chants venus de la terre, là où le bouillonnement de lave fait son feu continu ? Ou bien encore le songe d’un enfant voyageant, à fond de cale, dans le ventre du brick cinglant sous la plume du Capitaine Mayne Raid ? C’est une telle confusion que de tâcher de lire l’illisible, que de s’essayer à deviner ce qui paraît dénué de sens parmi les galimatias de la langue terrestre et les plis infinis du doute. Rien ne s’élève qui dirait le dégagement de soi de la meute des apparences, rien ne dissipe le mirage qui fait ses éblouissements dans le puits profond des pupilles. Alors on cligne des yeux, on met sa main en visière au-dessus des arcades des sourcils, on plisse les paupières et la vue s’étrécit et le regard n’est plus que cette fente sur l’œil du saurien, à peine une meurtrière feuilletant quelques images indécises du monde. Terrible, tout de même, de ne pouvoir saisir du paysage que quelques strates d’ennui qui, d’elles, ne disent rien que la fermeture et le proche néant. Le sable est semé d’empreintes pareilles aux écailles de silex, aux nucléus, aux échardes de pierre qui sèment les plateaux en bordure de la Mer d’Arabie. Un éparpillement qui ne dit le passé qu’à l’aune du délitement, du vestige, du fragment, mais ne dit rien du présent et, à plus forte raison, de l’avenir. Seule connaissance possible, ce genre de puzzle dont rien d’autre n’est à tirer que le constat de son absence. On est là, comme des archéologues impuissants, les mains en battoir et les yeux rivés sur un sol refermé sur sa propre indigence à être. Et l’on ne voit même plus, dans le brouillard de l’imaginaire, les animaux assoiffés près du puits à balancier, la poulie de bois usé, la ligne d’horizon que mange un ciel privé de lumière.

Voilà, on est sorti de l’enchevêtrement, on s’est hissé depuis l’incompréhensible jusqu’à une aire dont on sait déjà qu’elle tiendra un langage plus clair, ouvrira la possibilité d’une vision, inscrira un dialogue habillé de quelque clarté. Ici s’arrête le sable dans sa fureur de tout dissimuler à la saisie de la conscience. Une route de bitume file tout là-haut en direction du ciel. Elle nous dit la présence des hommes, leur volonté de figurer dans l’ouvert, de tracer dans l’inconnu les espaces heureux de la clairière. Les lames des palmiers flottent haut dans l’air chargé d’embruns, la mer est si proche dont on entend la belle symphonie. Ici et là des enclos où vivent les nomades avec leurs bêtes, leurs outils, les dromadaires aux larges pattes grâce auxquels ils sont les seigneurs du désert, puis les hommes fiers qu’entoure l’ample daara blanche pareille à un cercle d’écume. C’est à peine si l’on voit leur allure, leur progression tellement elle est confondue avec la dune, la brume solaire, les filaments des étoiles lorsque la nuit fait sa tache d’encre du nadir au zénith. Tout est si léger, si aérien et l’on croirait un souffle imperceptible de l’alizé ou bien la respiration de l’harmattan si près de basculer dans le sommeil.

On est arrivé au sommet de quelque chose, on ne sait pas très bien quoi mais, soudain, on se perçoit si éthéré et c’est comme si on vivait avec la simplicité de la jarre, pareil au col harmonieux d’une amphore, à la douceur d’un marbre antique dans la lumière d’un musée. Tout se déplie infiniment et l’on sent, à l’intérieur de soi, un immense flottement, on entend le chant d’une source originelle, on se perçoit comme sur le bord d’une margelle avec, au-dessus de sa fontanelle le glacis d’un azur. Mais qui est donc cette femme-oiseau à la vêture blanche immensément étendue, aux ailes telles un cristal, au bouquet de fleurs qui tisse l’air de ses notes parfumées, quel est ce tintement d’un songe qui parcourt à la vitesse de la lumière les contrées célestes ?

En bas, tout en bas de l’irréelle scène se tient Béatitude, Contemplative qu’à notre tour nous découvrons dans un genre de stupeur. D’elle nous pensions la consistance de rêve, la texture d’une gaze onirique, la fragilité d’une dentelle, jamais la possible réalité, le surgissement parmi le peuple des Egarés et des Incrédules. Pourtant Divine est bien là dans sa posture si naïve, si naturelle, si extatique que nous la croirions venue d’un outre-monde, d’une planète si éloignée que nos yeux humains ne pourraient même pas en envisager quelque esquisse approchante. De quoi est-elle saisie qui la porte au-dehors d’elle dans cette manière de figuration mystique, lieu ordinaire de la sainte, de la possédée ou bien de qui connaît la folie en son intime ? Les frontières sont si floues qui, du génie, basculent dans la chimère, dans la phantasia où souffle le vent délétère du néant. Et pourtant nous la sentons si proche de nous dans son éloignement. Insoutenable tension dont nous nourrissons notre espérance de la voir toujours, de ne la toucher jamais, de la deviner éternellement.

   L’ovale du visage est si beau qui nous dit la pureté, la noblesse du sentiment, la muette supplique en direction des étoiles, ces métaphores d’une connaissance à toujours faire sienne, réalité lointaine, impalpable, comme le vol du désir dans l’âme de l’amante. L’abri des cheveux, cette inapparente résille, ce voile discret effleurant à peine le masque blanc du mime ne fait son buisson de cendre qu’à mieux nous indiquer la nécessité du rêve, sa disponibilité, la demande de sa constante efflorescence par laquelle, sans doute, nous nous approchons de nous avec la plus juste visée qui soit. La bouche, ce feu atténué qui nous parle la belle langue de la passion. Les lèvres, cet arc entr’ouvert qui met en relation l’intérieur et l’extérieur, cette porte médiatrice du langage, il nous semble l’entendre adresser au ciel une incantation dont jamais nous ne percerons le secret, dont seulement nous devinerons la subtile harmonie, ce poème tendu dans l’aire souple du silence. La colline des épaules, cette falaise telle une Albion suspendue au-dessus du vide, nous en éprouvons la subtile courbe, nous y demeurons par la pensée, pareils au fier goéland glissant ses plumes blanches dans la démesure du ciel.     Plus bas, l’éminence d’une gorge si discrète, on en devine les aréoles qu’on croirait être de faibles signaux perdus dans la trame d’une brume. Insaisissable. Jamais nulle extase ne saurait s’enfermer dans quelque nasse que ce soit. Son essence est faite d’une admiration sans limite, mais aussi se devinent en elle, dans l’architecture de son être, aussi bien la peur, la stupeur, la transe, toutes dispositions grâce auxquelles échapper ou bien tenter de s’affranchir d’une réalité aux angles vifs, aux violentes morsures, aux attaques sournoises. Entourant le cou, ceinturant l’éminence du torse, un lacet de cuir est là pour seulement nous rappeler la lourdeur des contingences, la nature de geôle dont l’existence est la troublante allégorie alors que, levant les yeux au ciel, nous implorons la délivrance. Qu’y a-t-il qui s’inscrit sur le ventre des nuages comme signes de notre liberté dont l’extase serait l’incontournable véhicule : la foi ; le visage absent de Dieu ; l’art en ses multiples œuvres ; l’épiphanie de l’amour, ce mirage dont l’absence est une brûlure ; la persistance des Idées immuables et éternelles que notre âme contemplerait comme son propre reflet ? Il est si exténuant de penser dans l’opacité de l’heure et nos mains sont ouvertes sur le Rien, seule fin que la félicité nous promette en guise d’accès à un savoir immédiat. Celui-ci est-il envisageable en quelque manière ? Ne sommes-nous pas, en notre fond, que des quêteurs d’Absolu ? Mais qui apaisera donc nos tourments ? Il est di difficile de voir parmi les mirages du désert et les tempêtes de sable. Si difficile !

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14 novembre 2020 6 14 /11 /novembre /2020 09:06
Eloge de l’ennui

« L'ennui est après l'ambition le plus grand poison de la vie. »

 

Proverbe français

 

***

 

   Mercredi 11 Novembre

 

   Le plus souvent, lorsque rien de précis ne se profile à l’horizon, ni travail, ni rendez-vous, que les programmes de cinéma vous laissent indifférent, que vous êtes situé dans la zone d’incertitude sise entre la lecture de deux livres, vous n’avez de cesse, afin de vous changer les idées, d’aller faire une promenade au Jardin du Luxembourg. Le plus souvent, vous choisissez de vous asseoir sur l’une de ces chaises métalliques peintes en vert, sur le terre-plein qui domine le Grand Bassin, vous laissant aller à la plus douce des rêveries, celle qui, chez vous, chasse le spleen et ôte de votre esprit quelque chagrin qui aurait pu s’y loger. Certes vous êtes coutumier du fait mais, pour autant, vous ne souhaitez vous installer dans une routine qui serait contraire à la manifestation d’un facile bonheur. Toujours, dans votre imaginaire, l’espoir que quelque chose de nouveau surgira : une idée d’écriture, la concrétisation d’un rêve sous les espèces de la vision d’une scène inattendue, peut-être une rencontre qui orientera le cours de votre vie dans une direction dont vous ne pouviez soupçonner qu’elle pût exister.

   Disons, c’est un clair après-midi de printemps, la nature s’éveille, les frondaisons du Jardin, les charmilles bruissent de mille pépiements joyeux. Aujourd’hui c’est un banc qui a retenu votre attention, près du Kiosque à musique. Vous avez pris un journal que vous feuilletez distraitement, plus à la tâche de regarder les allées et venues des passants qu’à une lecture qui vous paraît fastidieuse, les événements sont si gris qui maculent les pages. Vous vous distrayez de tout et de rien, le vol d’un pigeon, le jeu d’un enfant, le travail d’un Jardinier. Après un long moment de flottement, vous êtes sur le point de partir lorsqu’une Inconnue vient s’asseoir près de vous. Certes vous ne souhaitez la dévisager, ce serait un manque de tact. Cependant vous tâchez d’élargir votre champ de vision de manière à l’observer discrètement. Il s’agit d’une femme aux alentours de la quarantaine, cintrée dans un tailleur gris élégant. Sa chevelure est courte, claire, dans les blonds cendrés. Elle lit un livre dont elle tourne lentement les pages comme si elle en savourait le contenu. Vous pouvez lire le titre : ‘La maison de Claudine’ de Colette. Alors quelques phrases se précisent dans votre mémoire. Vous retrouvez surtout les passages lyriques des descriptions de la nature, des scènes de la vie.

   D’évoquer ceci, c’est déjà comme si vous aviez entamé une conversation avec celle qui partage votre solitude. Au bout de peu de temps, vous devez vous avouer à vous-même ce genre de trouble délicieux qui vous envahit au seul motif de votre proximité d’une présence si discrète mais si rayonnante. Vous allumez une cigarette. Afin de vous donner une contenance ? Dans le but de tromper votre impatience ? Vous seriez bien en peine de délimiter l’essence de votre état d’âme. En tout cas vous vous sentez paradoxalement dans l’attitude de celui qui oscillerait entre optimisme et pessimisme, mais il faut le reconnaître, c’est bien là la marque de votre caractère. Peut-être est-elle accentuée par la situation qui vous installe dans la perplexité ? Que souhaitez-vous au juste ? Faire plus ample connaissance de l’Inconnue au tailleur ? Quitter ce banc et ne plus penser à rien ? Vous seriez bien incapable de le dire, ce genre de rencontre vous plonge toujours dans l’embarras.

   Faisant mine de vous plonger avec attention dans la lecture de votre quotidien, alors qu’en réalité vous n’êtes qu’en vous hors de vous, vous entendez une belle voix voilée vous demander si vous avez du feu. ‘Seule’, vous la nommez ainsi, c’est un jeu chez vous d’attribuer des noms aux passantes que vous croisez au hasard de vos déambulations, ‘Seule’ donc a tiré de son étui une longue cigarette au filtre de liège. Vous saisissez votre briquet dont la flamme vacille au gré d’un vent léger. ‘Seule’ entoure vos mains pour abriter sa cigarette. A-t-elle effleuré vos doigts ? Vous avez senti une brève pression et, simultanément, votre cœur a battu plus fort. Mais n’est-ce pas votre imaginaire qui vous abuse ? N’est-ce pas déjà un désir qui s’allume en vous et vous pousse à la déraison ? Le peu de temps qu’a duré la flamme vous avez eu le loisir d’archiver en vous, ce beau visage énigmatique, de détailler la pulpe grenat des lèvres, les yeux couleur d’acier, les cils longs et ombrés, les beaux cernes mauves qui semblent dire l’étrange volupté.

   Vous vous êtes énivré de ces fragrances de miel et d’ambre qui s’élevaient du tabac. Vous avez même pensé à un philtre d’amour. N’était-ce, dans ces feux illusoires du jour, une entreprise de séduction ? Déjà vous savez que vous êtes comme sous l’emprise d’un alcool fort, d’un puissant narcotique qui décidera de votre futur, abrègera vos nuits. Vous êtes un incorrigible séducteur, une manière de Casanova qui vous abreuvez à votre propre plaisir bien plutôt qu’à celui de l’Etrangère  qui est à la racine de votre trouble. Vous êtes un homme double. Vous êtes Vous qu’habite un Autre homme, celui qui est né au contact de ‘Seule’ dont, maintenant, vous ne pouvez qu’accomplir la nécessaire efflorescence. Avec ‘Seule’ vous avez parlé comme dans un songe. Vous avez papillonné autour de son esquisse florale. Vous avez butiné par avance ses pétales, sa corolle intime, vous êtes entré en elle par effraction, vous avez percé sa peau, avez colonisé sa chair. Vous ne pouvez douter que ‘Seule’ vous appartienne, qu’elle tisse sa propre vie au contour de la vôtre, qu’elle soit, en quelque sorte, un satellite dont vous constituerez un centre d’attraction. Le seul qui soit possible en ce lieu, en cette heure.

   Non, vous n’êtes nullement pervers, vous ne tirez nul plan sur la comète, vous laissez la liane de vos affinités capturer qui vous aimez dont vous pensez que l’amour vous était dû. Vous prétendez que nulle rencontre n’est le fait du hasard, qu’elle était inscrite de toute éternité dans votre propre tablette d’argile, dans celle de ‘Seule’ dont la trajectoire vous a enfin rencontré. Le rendez-vous pour demain à la terrasse du ‘Café Romain’, Place de l’Estrapade, est-ce vous ou bien elle qui en avez décidé ? Ou bien est-ce le motif de vos destins réunis ? Une confluence des cœurs anticipant l’osmose des chairs ? C’est si curieux une existence avec ses multiples événements dont il est bien difficile de démêler l’écheveau des causes et des conséquences ! Toujours un secret, toujours un mystère qui cryptent le réel, le rendent illisible.

 

  

   Jeudi 12 Novembre

 

  15 Heures - Vous êtes arrivé avec une bonne heure d’avance. C’est votre habitude. Elle résulte du souci de faire phosphorer le plaisir de la rencontre, de préparer un lit où elle pourra s’épanouir, prendre sens. Vous buvez en de minces gorgées un Canada Dry dont votre palais détaille longuement le pétillant des bulles, le goût tonique du gingembre. Chaque bulle, chaque touche épicée sont les signes avant-coureurs de ‘Seule’ dont, encore, vous ne connaissez le prénom. Elle a préféré vous réserver la surprise. Sans doute une façon d’aiguiser votre envie, de donner des gages à votre appétit. Dans la coursive étoilée de votre tête des prénoms se donnent au hasard comme possibles nominations : Claire, Hélène, Virginie, Eve. Aucun ne brille plus que l’autre. Peut-être ‘Seule’ est-elle une synthèse de toutes ces existences hallucinées ?

   16 heures - Vous regardez compulsivement le cadran de votre montre. 16 heures est l’heure ‘fatidique’ au sens étymologique de ‘fatum’, ce destin irréversible qui joue de vous comme le ciel joue des nuages. Votre regard se perd au loin dans la longue perspective de la Rue des Fossés Saint-Jacques. Vous chercher à distinguer la silhouette de ‘Seule’. Vous scrutez tout ce qui vient à vous, qui ne manquera de vous offrir cette haute silhouette, cette chevelure blond-platine, ce visage qui vous habite comme si vous le connaissiez depuis le plus lointain du temps. Elle ne tardera à arriver. On n’est nullement une femme d’allure si élégante pour ignorer ses rendez-vous. Et puis, vous êtes sûr, hier, cette pression discrète sur vos mains, c’était un signe. Du reste vous ne vous y trompez pas, une longue fréquentation de vos conquêtes féminines vous a pourvu d’un flair indéfectible. Bien sûr, parfois une simple illusion que vous aviez transformée en certitude, mais ces erreurs d’estimation ont été si rares. 

   16 heures 15 - Nulle présence, dans le prolongement de votre regard, dont vous attendiez le surgissement. Elle aura eu un ennui de dernière minute, une course à faire, une toilette à repasser, un paquet de cigarettes à acheter. Elle est si libre quand elle fume, si attentive aux volutes grises, un rapide nuage visite ses yeux qui dit le plaisir de vivre ainsi, au bord des choses, dans la pure surprise d’être. Cependant l’inquiétude naît en vous, fait ses étonnantes confluences dans les noeuds de votre chair, dans le dédale de votre esprit. Vous cherchez, consciemment ou non, à vous distraire de vous, à vous éloigner de vous, pensant que ceci vous sauvera du déluge. Jamais vous n’avez observé avec autant d’attention le monde immédiat qui vous entoure, les pieds ouvragés de la table derrière laquelle vous êtes assis, le bourgeonnement des arbres, le grésillement des abeilles dans le peuple lisse de l’air.

   16 heures 30 - Vous commencez à douter du réel, de vous, de ‘Seule’. C’est un peu comme si ce monde qui vous entoure n’était qu’une sphère de brume dans laquelle vous flotteriez immensément, ne percevant même plus les frontières de votre corps. Vous sollicitez votre mémoire, vous rejouez la scène d’hier à la façon d’une ‘scène primitive’ au gré de laquelle ‘Seule’ aurait été votre amante, l’unique amante de votre vie. Sa beauté, sa présence ont chassé toutes les autres. Les autres sont crucifiées, épinglées telles des insectes sur une planche de liège. Comment donc ont-elles pu exister ? Non, elles ne sont que l’ombre portée de Celle du Jardin du Luxembourg, elles s’évanouissent à son contact, elles brasillent dans l’illisible destin qui est le leur, un feu vite éteint dont nul n’aura même plus la souvenance, à commencer par vous, le ‘Solitaire’ de la Place de l’Estrapade, le « veuf, l’inconsolé », celui dont l’étoile est morte, dont Nerval traça dans le ciel de la littérature « le Soleil noir de la Mélancolie ». Les vers du Poète vous reviennent en tête et l’un d’entre eux, le plus incisif, se plante au plein de votre conscience à la manière d’un canif : « La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé. » Oui, la fleur s’est fanée avant même d’être cueillie et vous demeurez au centre de vous, éparpillé, fragmenté, oublieux de qui vous êtes.

   16 heures 45 - Jamais vous n’avez regardé les choses avec autant d’acuité, de pure lucidité. Les arbres, là sur la petite Place, vous en détaillez les amples ramures, vous en percevez chaque feuille, vous en radiographiez le tronc, vous en percevez l’âme dans sa substance la plus blanche, la plus virginale et il s’en faut de peu que vous ne perceviez jusqu’au cheminement de leurs racines souterraines. En réalité vous ne faites que tromper votre attente, détourner la dague qui menace votre peau, sans doute l’incisera bientôt. Vous laissez flotter la rayon de votre vision sur les longs capots des voitures noires, glisser le long des trottoirs de ciment, inventorier la moindre lézarde, puis rebondir sur la silhouette de cette passante dont vous pensez, qu’aussi bien, elle aurait pu être celle de ‘Seule’ venant s’asseoir tout naturellement à votre table, s’excusant du retard, elle a eu un imprévu de dernière minute, mais ce n’est rien, cela n’entame nullement la joie de la rencontre, cela ne compromet en aucune manière ce qui aura lieu après car chacun sait bien en son fond ce qui adviendra, qui est tout simplement irréversible au simple motif que nul encore n’a pu faire s’inverser un destin, que certaines choses doivent se produire, tout comme la nuit succède au jour et l’accomplit.

   17 heures - Déjà une heure passée à cette terrasse vide de la présence de ‘Seule’. Oui, pensez-vous, j’ai eu raison de lui donner ce nom ‘Seule’ qui, pour l’occasion, pourrait rimer avec le mien, ‘Seul’. C’est ce sentiment de longue solitude qui vous saisit ici et maintenant en cet instant mortel qui jamais ne se reproduira. Votre tête est cernée d’éclairs, de rapides fulgurations qui ne résultent que de votre dépit d’avoir été ignoré. ‘Seule’ vous la voyez nettement se profiler sur l’écran de votre imaginaire. Vous la voyez en discussion sur le banc d’hier avec un Inconnu. Ce dernier lui tend son briquet. Elle entoure de ses mains les mains de l’homme. L’homme sourit intérieurement. Cette pression sur ses doigts, quelle est-elle, quel mystérieux message se blottit au sein de ce léger attouchement ? Quel avenir se dessine ainsi ?

   Malgré vos facultés de projection qui sont grandes, vous n’arrivez à cerner le visage de cet Inconnu du banc. Cependant, vous lui trouvez quelque ressemblance avec votre propre personne. Une façon de parler en faisant des gestes, une façon de regarder ‘Seule’, de l’aimer déjà à la hauteur de sa beauté. Mais qui est-il celui qui parait être votre sosie ? Ne serait-il l’incarnation de votre propre présence, un léger décalage dans le temps, la persistance rétinienne d’un événement, la promesse, en même temps, d’un futur qui chante dont, peut-être, vous pressentez en vous le doux bruissement de source ? Les choses sont si étranges dans ce printemps qui traîne à sa suite les joies et les tristesses des hommes et des femmes : une fuite à jamais dans la fente du temps !

 

    Eloge de l’ennui - Quelques commentaires.

 

   Faire l’éloge d’une perte, d’une affliction, d’une aventure qui a sombré dans le non-sens, ceci paraît risqué pour la simple raison que notre pensée fonctionne sur le mode de la logique, du rationnel et que prétendre préférer l’absence à la présence semble être pure entreprise de Sophiste. Bien entendu si nous raisonnons au premier degré, dans l’immédiate décision de nos attentes légitimes, nous dirons bien vite que l’ennui est un état d’âme négatif qui entraîne toujours chagrin, tristesse et autres contrariétés dont chacun préfère faire l’économie. Un bonheur, fût-il léger et de courte durée, est toujours préférable à l’expérience du malheur. Cependant il ne nous est nullement interdit de tirer d’autres conclusions que celles qui sont habituelles dans ce cas de figure. Si nous consentons à faire l’éloge de l’ennui c’est bien qu’une telle attitude doit trouver quelque part son juste fondement, son évidente justification. Donc le personnage de la fiction, dans cette optique, tire des avantages de sa mésaventure. Et de quelle façon ? Pour quels gains ?

   Nous dirons que, de manière synthétique, ‘Seul’ a vu son niveau de conscience s’élargir de façon appréciable. Si tout s’était passé selon l’ordre des choses, que ‘Seule’ ait honoré son rendez-vous, que la ‘scène primitive’ ait eu lieu, que d’éventuelles rencontres s’en soient suivies, tout se serait déroulé dans la pure quotidienneté, tout n’aurait été, en dernière analyse, que banal, contingent, infiniment reconductible. Maintenant, si nous visons cette longue attente selon son versant positif, nous dirons ceci :

   ‘Seul’ a vu l’empan du temps s’accroître considérablement. Ce qui, dans le temps réel n’a duré que deux heures, de 15 à 17 heures, dans le temps fictif, imaginaire s’est vu octroyer un supplément temporel. Ce temps interminable dont la lenteur est la marque la plus évidente, pourquoi lui conférer un caractère seulement négatif ? Toujours nous nous plaignons de manquer de temps, de faire toutes choses à la hâte, de ne jamais pouvoir apprécier la densité de l’instant, de n’en jamais saisir que l’étincelle. Elargir la temporalité c’est lui affecter de nouvelles configurations, de nouvelles valeurs, la doter de significations qui ne peuvent que nous enrichir si nous prenons la peine d’y consacrer un examen véritablement objectif. Ici, bien entendu, il y a conflit entre notre naturelle impatience à voir se résoudre les problèmes et le don qui nous est fait de goûter le réel avec la méticulosité qu’il mérite. Cet ennui qui ne semble jamais en finir, n’est-il le sentiment ourdi par ‘le philosophe en méditation’ (voyez le tableau de Rembrandt), par le mystique en sa contemplation dans le désert, par le savant qui admire les constellations au-dessus de sa tête (voyez la belle assertion de Kant : « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. »). L’on se doute, regardant avec justesse la réflexion kantienne, que l’état conduisant à ‘l’admiration’ et à la ‘vénération’ ne sauraient résulter que d’une longue patience, vertu indispensable au penseur d’infini. 

   Et, parallèlement à cet accroissement du temps, c’est aussi l’extension de l’espace qui a eu lieu. ‘Seul’ qui, d’ordinaire, centrait son regard sur sa propre personne, sur son intériorité, voici qu’il le déporte de lui, longeant la longue perspective de la rue, interrogeant les frondaisons des arbres, fouillant jusqu’aux racines pour y conduire son exploration perceptive qui, en même temps, est examen, approfondissement de soi. Ce qui, aussi, s’est largement déployé, c’est l’interrogation sur l’attente, inséparable d’un questionnement sur l’amour. Si, en une première estimation fondée sur un naturel égoïsme humain, ‘Seul’ n’avait aperçu ‘Seule’ qu’à la façon d’une facile ‘proie’, si le thème de la rencontre ne s’illustrait que dans la perspective d’un opportunisme, eh bien l’angoisse coextensive à l’ennui, au sentiment de dépossession, projetait maintenant une lumière bien différente sur la possible relation. Elle devenait, non seulement plus essentielle, mais précieuse car l’envisager ôtait de facto cette cruelle épreuve de solitude où rien ne parlait que le souffle du vide.

   Or c’est bien la nouvelle disposition d’esprit relative à l’ennui qui a rebattu les cartes. L’ennui a réalisé les conditions mêmes au gré desquelles les choses peuvent se renforcer et prendre un sens nouveau alors qu’une relation éphémère et donjuanesque eût immolé l’amour à la possession d’un plaisir rapide, sans échange véritable, sans lendemain. Autrement dit un acte parmi tant d’autres d’une laborieuse quotidienneté. Le nécessaire retour sur soi de ‘Seul’ a constitué la quête selon laquelle, à la fois se découvrir en sa vérité, à la fois reconnaître ‘Seule’ en sa dimension de nécessaire et absolue altérité. En conclusion, c’est la nature profonde, l’essence d’une union des âmes qui a eu lieu au travers des singularités propres offertes par l’ennui. Et puis, en fin de compte, chacun, chacune, ‘Seul’, ‘Seule’ n’ont-ils trouvé dans cette singulière situation d’un temps se dépassant lui-même, d’un instant métamorphosé en éternité, le lieu de leur inentamable liberté ? Demeurés où ils sont de leur propre itinéraire, ils conservent la possibilité d’emprunter une autre voie, un autre chemin qui, peut-être, n’est que celui-là même du Soi en son plus lisible rayonnement !

   Peut-être l’ennui constitue-t-il, non la face inversée de l’allégresse, mais son indispensable complément ! Il n’est que d’en expérimenter l’irrésistible force !

 

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 09:21
Le rêve prémonitoire de Léna.

Photographie : Léa Ciari.

 

 

 

  

   Léna-du-Lac.

  

   Le lac est grand, aux parois vertigineuses, pareilles au cône d’un volcan. Sur les bords la terre est craquelée, disposée en damiers aux couleurs de métal. Tout en bas l’eau bouillonne comme attisée par un feu invisible. Peut-être une forge mystérieuse. Peut-être des éruptions magmatiques qui font leurs sourdes traînées dans la roche semée de bulles. Des souches aux formes animales flottent par endroits, parfois se renversent, plongent dans la masse visqueuse. Bondes suceuses qui engloutissent toute manifestation d’être.

   De grands trous par lesquels la meute liquide s’écoule avec un bruit de râpe, d’inquiétants borborygmes, des clameurs sans fin. Trous dans la densité de la nappe. Tout demeure en suspens tout autour, gouffre laissant voir la désolation de l’abîme, la perte de la présence dans d’abyssales fosses. Parfois des geysers qui fusent dans l’air, précédés d’un sifflement lugubre. Rien ne tient. Tout se fragmente à l’infini. Terre-puzzle qui ne reconnaît plus sa topologie, qui acquiesce aux ordres impérieux venus d’on ne sait où comme si un outrageux destin en avait décidé la marche. Aveugle. Obstinée.

 

   Léna-des-vestiges.

 

   Village. Ancien. Vétuste. Isolé. Décor de cinéma ou bien de théâtre. Zones périphériques. Faubourgs lépreux. Murs lézardés, semés de crevasses, parcourus d’aires de ciment desquamé. Une rivière se fraie un chemin parmi les accumulations de galets usés. Des fabriques à moitié ruinées dressent ici et là leurs étiques châteaux de cartes. Murs de briques à claire-voie, volées de poutrelles suspendues dans la poussière grise. De grandes entailles laissent voir d’antiques métiers à tisser avec leurs porte-fils décharnés, leurs navettes inutiles, leurs peignes aux dents ébréchées.

   Par les fentes des vitres s’engouffre un vent maléfique qui fait bouger les cintres, se balancer les poulies, s’entrechoquer les cônes de tôle des anciens luminaires. Architecture de désolation et de mort qui ne laisse plus éprouver, de son ancienne réalité, que quelques nervures battant l’air, limbe au sol écartelé par l’implacable usure des ans. On croirait les restes d’une banlieue qu’une explosion aurait dévastée. Plus rien ne tient que ce squelette dressé le long de sa propre confusion.

 

   Léna-des-Ruines.

 

   Sous le ciel cloué de chaleur (de grands éclairs blancs rayent le ciel), l’immense rocher pyramidal qui porte la Citadelle est semblable à la physionomie d’une termitière. Des creux partout. De sombres excavations. Des trous comme dans une meule de gruyère. Quelques arbres rongés par la mousse, recouverts de lichen lancent dans l’espace leurs bras efflanqués. On pourrait aussi bien atteindre sa cime de l’intérieur, longeant les galeries humides, rampant le long de margelles étroites, contournant des résurgences liquides.

   Alors on arriverait au centre de la Citadelle. On la verrait du dedans avec ses enceintes découpant sur le vide ses pans chancelants, ses tours de guingois, sa chapelle ouverte à tous vents, son moignon de donjon, ses barbacanes aux merlons tailladés par les assauts du temps. Sa lourde porte de bois dont il ne demeurerait que quelques traverses, des clous forgés, des ferrures faisant leurs angoissants hiéroglyphes.

 

   Confluence des rêves de Léna.

 

   An centre de ce feu onirique, de cette déflagration d’images vides, chancelantes, constituées de trous et de riens, de pertes et de manques, de disparitions et de vertiges, Léna s’est tenue toute la nuit dans l’attitude d’une visionnaire. Elle n’était nullement présente au bord du lac, pas plus qu’elle ne visitait les vestiges des anciennes fabriques, ni ne hantait les pans de murs hallucinés de la Citadelle.

   Elle était extérieure à tout ceci mais nullement absente à ce qui s’y déroulait, s’y jouait en creux, pourrait-on dire, de la mesure exacte de la condition humaine. Car Lac, Vestiges, Ruines se donnaient comme écho des préoccupations et des angoisses de la Voyeuse. Toute cette présence-absence, tous ces manque-à-être des choses se superposaient aux siens, à cette étrange vacuité qui courait à bas bruit au-dessous de sa peau, gagnait les faisceaux de muscles, s’infiltrait dans les tubes creux des os. Toute une pantomime se déroulant sur une scène que les acteurs auraient désertée. Il n’y aurait plus que les tréteaux, les treillis des passerelles, les rangées de cintres, la toile de fond sans paysage, le rideau faseyant dans le vide, le trou du souffleur devenu mutique.

 

   Un jeu de miroir réciproque.

 

   Jeu éternel de renvois de la présence humaine au monde, du monde à la présence humaine. Hommes, Femmes toujours intégrés, corsetés, noyés dans le mouvement des choses, plongés dans leur lexique, entraînés dans leur sémantique. Aussi bien du sens. Aussi bien du non-sens. Hommes, Femmes, toutes présences toujours prises dans un mouvement spéculaire. Je reflète le monde comme il me reflète. Continuelle activité de projection, éternelle manifestation de mon égoïté en direction de cette altérité qui se donne à voir tout en me constituant, en m’accomplissant en tant que celle que je suis, envers et contre tout.

   Le vide que j’éprouve en moi comme une privation n’est jamais que la vacance mondaine qui se rapporte à mon propre questionnement. Je suis toujours auprès du monde, jamais séparée. Le Sujet faisant face à un Objet n’est que l’invention objectivante de la modernité. A moi seule je constitue un monde qui n’est « autre » précisément que ceci ou bien cela que je vois du monde, qui parle en son langage alors que j’emploie le mien à le mieux saisir.

   Mais quelle image donc nous permettrait de mieux cerner cette réalité relationnelle que celle du chiasme, cette « disposition en croix » qui ne doit pas se laisser lire seulement selon son aspect topologique mais en tant que signification interne d’une réalité que se donne à chaque fois entre deux entités et les unit en raison même d’une affinité, d’une rencontre, d’un univers communément partagés. C’est ici au sein du nœud, dans la confluence que surgit le point focal d’une mutualité, d’une coalescence des destins. Du monde. Du mien.

Le rêve prémonitoire de Léna.

Chiasme.

Encre de Chine.

Œuvre : Isabelle Antoine.

 

 

 

   Léna-en-son-miroir.

 

   « Miroir » est ici l’interprétation métaphorique-symbolique de cette plaque de métal auquel Léna fait face. Or, ici, « faire face » veut simplement dire « donner visage » à une chose. Aussi bien à cette surface qui me visite à l’aune de son étrangeté. Aussi bien à cette réification, à cette chose que je deviens moi-même, confrontée au monde nu, vertical, abscons de ce qui semblerait ne jamais pouvoir recevoir de signification ultime.

   Comment, en effet, faire coïncider deux univers aussi étranges sans tomber dans la subjectivation de l’objet, sans se précipiter dans l’objectivation du sujet ? Il faut se résoudre à penser en chiasme, à affecter aux deux représentations une valeur symétrique, à savoir que la présence de Léna en cet instant précis ne peut recevoir de réponse que de l’objet qui la toise, de la même façon que l’objet-plaque-miroir n’aura de sens immédiat qu’à être confronté à qui l’a en vue, à qui le détermine.

  

   LES ENJEUX ou les EN-JEU :

 

   Pour un instant devenons Léna confrontée à cela même qui la questionne en son fond, la trouble, la laisse dans l’indécision d’elle-même.

 

   « Je suis cette figure qui cherche et ne trouve point. Que découvrir, en effet, hors cet espace hostile qui se dresse à la manière d’une confondante énigme ? Y aurait-il seulement un reflet, une clarté, l’esquisse de qui je suis me revenant de droit, me disant la singularité de mon être. Mais non, tout est confusionnel, tout est brouillé, tout est illisible et il me semble retrouver ces images fuyantes, imprécises, déstructurées, fragmentaires des rêves qui ont fait de ma traversée nocturne une toile criblée de creux, tout existant sur le mode du fragment, de la parcellisation, du manque, de la disparition, de la déconstruction comme si, après l’épreuve, au réveil, ne devaient subsister de mon être-onirique que cette dentelle, ce réseau de fils lâches, cette tapisserie dans laquelle n’apparaîtraient plus que les lignes d’un plan, non la beauté achevée d’un édifice, non le rayonnement d’un temple avec, gravé en son fronton, la lumière d’une possible joie ».

 

   Méditations annexes. 

 

   Le désarroi de Léna est palpable comme pourrait l’être celui d’un individu en voie d’achèvement, dont le Démiurge n’aurait encore nullement façonné les outils devant la porter au monde : l’entièreté d’un corps avec sa belle autonomie, son harmonie inépuisable, sa grâce, son devenir empreints de lumineux projets. Ce qui est demeuré dans l’inaccomplissement, ceci : le métal-miroir, taché, parsemé de rouille, griffé à maints endroits ne pouvait « refléter » en toute hypothèse qu’une anatomie privée de ses prédicats essentiels. Une partie du visage, un buste s’effaçant à même sa présence.

   Le rêve, double halluciné de la vision spéculaire n’a reproduit du réel qu’un spectacle tronqué, inachevé, l’Artisan ayant remisé ses gouges avant que l’œuvre ne soit achevée. Conséquence : mortel ennui de n’être qu’une forme en devenir, non une réalité-humaine en possession de l’entièreté de ses attributs. Rêve-Plaque ont tout déstructuré. Rêve-Plaque se sont arrêtés en chemin, ne laissant qu’ornières et fondrières, nids de poules et crevasses par lesquelles faire se conjoindre, pour le Sujet, perte de soi et sentiment d’incomplétude.

   Léna, privée d’un regard synoptique qui l’eût conduite à la perception du Soi en tant que totalité se vit dans la forme d’un corpuscule, d’un éclatement auxquels il semble bien que son air résigné la condamne. Le visage n’a plus de place où croître, de projet à habiter autre que celui d’un tragique enfermement. De la confrontation de la chair et de la matière ne peut résulter que le mur hauturier de l’absurde, sorte de mythe se Sisyphe en acte. Ici la plaque têtue, hostile, intervient en lieu et place du rocher comme preuve irréfutable du nihilisme accompli. Après cela, sans doute n’y a-t-il plus autre chose à penser que l’espace du Rien. Ou du Néant, ce qui, bien sûr, revient au même.

 

 

 

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12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 09:06

 

Je cherche l'homme.

 

 jcl-h.JPG

 Diogène par Jean-Léon Gérôme, 1860,

 

Walters Art Museum (Baltimore)

 ***

 

  Diogène avait quitté les rues d'Athènes de bon matin, seulement vêtu de son tribôn couleur de terre, grand manteau dont il ne se séparait jamais, l'utilisant pour improviser le lit de  sa couche dans la jarre qu'il habitait, là où ses auditeurs venaient écouter ses discours. Il tenait dans la main gauche son habituel bâton de marche alors que sa légendaire lanterne l'éclairait d'un faux-jour dans la lumière neuve de l'aube. Les Athéniens, à cette heure matinale, dormaient encore dans le frais de leur demeure et la cité reposait dans le calme. Calme que Diogène s'ingéniait à troubler, criant à tout bout de champ, à qui voulait bien l'entendre une phrase qu'il tenait pour importante :

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Et, disant cela il frappait les dalles de pierre d'une façon aussi régulière que le battement du métronome. Quelques bons citoyens  tirés de leur sommeil par le vacarme du Cynique apparaissaient dans le cadre d'une fenêtre, visages hirsutes, puis disparaissaient aussitôt dans l'ombre de leurs demeures.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

   Diogène ne se lassait pas de ressasser son antienne, comme si sa vie en eût dépendu, s'éclaircissant parfois la gorge d'une goulée d'eau fraîche puisée à sa gourde. Diogène, en effet, ne se distrayait jamais de la tâche qu'il s'était fixée et, ce jour-là, il cherchait l'homme, avec le secret espoir d'en trouver enfin un. Car, vivant au fond de sa jarre, s'il rencontrait de nombreux spécimens de l'espèce humaine, il n'en trouvait aucun qui le satisfit pleinement. Mais sans doute son exigence était-elle démesurée ou bien demandait-il à ses pairs de témoigner d'un héroïsme dont ils paraissaient, pour la plupart, faire l'économie. Certains étaient égoïstes, d'autres pleutres, d'autres peu enclins à la morale ou à l'accueil de leurs prochains et en tant que Philosophe, il ne pouvait se contenter de confier le genre humain à de si piètres destinées. C'est pour cette raison qu'il battait la campagne afin de trouver le Sujetde sa quête.

  Le soleil commençait à faire sa course arquée dans le ciel et les collines  s'animaient de quelques mouvements. Bientôt il aperçut quelques Bipèdes qui se rendaient aux champs, une houe sur l'épaule. Il croisa des cultivateurs, il rencontra des bergers, leurs troupeaux de chèvres et de moutons; il croisa des pèlerins qui se rendaient sans doute à quelque temple; il croisa des porteurs d'eau, de jarres d'huile, des porteurs de pierre se disposant à bâtir une demeure; il croisa des mendiants une sébile à la main; il croisa des sourciers en quête d'eau; il croisa des meuniers portant des sacs de farine, des forgerons allant livrer des outils sortant de la forge, des potiers chargés d'amphores ventrues et de plats de cuisine; il croisa des charpentiers et leurs troncs mal équarris, des artistes dessinant des ramures d'oliviers; il croisa des citoyens sans métier identifiable, des chemineaux, de probables aristocrates, des poètes versifiant sur la beauté de la nature, des philosophes sans doute versés dans quelque panthéisme; il croisa donc toute une théorie d'Existants auxquels il demanda, sans coup férir et avec la même force de conviction:

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Il ne s'attira que des regards étonnés, des physionomies fermées, des attitudes interrogatives. Les hommes - car il s'agissait bien d'hommes de chair et de sang -, semblaient ne pas comprendre en quoi consistait la démarche de Diogène-le-chien. Hommes,ils l'étaient aussi bien dans leur anatomie que dans l'exercice d'un métier ou d'une disposition à la finitude. Certainement, ils ne pouvaient penser au sous-entendu philosophique du penseur de Sinope, lequel remettait en cause ce fameux "l'Homme" platonicien, cette Idée, cette Forme pareille à une essence brillant au firmament de la pensée; les hommes terrestres, inclus dans le sensible, n'en étant que de pâles copies. Par sa question itérative, Diogène voulait métaphoriser l'impossibilité de "l'Homme" - cette pure abstraction -, à figurer parmi "les hommes"concrets dans lesquels s'inscrivait, à tout jamais, la loi irréversible de l'entropie par laquelle leurs destins étaient scellés.

 

  Cependant qu'il marchait et qu'il commençait à gravir la pente qui l'amènerait au sommet d'une colline d'où se découvrait Athènes et le bleu infini de la Mer Egée, Diogène avait perdu le sens de sa question philosophique, ne cessant cependant de répéter son antienne aux quatre vents :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Là où il était arrivé ne soufflait qu'un air acide et froid, qui n'invitait guère à la contemplation ou bien au dialogue, fût-il platonicien. D'ailleurs, comment l'instaurer ce fameux dialogue, comment créer les conditions d'un colloque singulier, alors que l'on est seul, au sommet d'un monticule de terre, près du ciel, avec la mer immense à l'horizon la lumière intense du soleil et, tout en bas, le quadrillage anonyme de la cité, sa géométrie abstraite ? Nul homme n'était là, Majuscule ou bien minuscule, éternel ou bien mortel, sauf le flottement dans l'air du tribôn pareil à une voile échouée en plein éther. Le Philosophe de Sinope était là, au bout de la terre, tenant son bâton dans sa main droite alors que sa main gauche, hissant la lampe à hauteur de son visage, faisait son mince crépitement de flamme. Le jour baissait bientôt, portant avec lui des ombres déjà longues, virant à l'outremer. Diogène hissa la mèche de la lampe qui répandit autour d'elle un crépuscule hésitant. Il commença à redescendre les degrés de la colline, ne cessant de répéter la formule magique qui, maintenant s'était vidée de son suc :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  A mesure que Diogène redescendait les degrés de la colline, c'était comme s'il s'était obligé à faire sienne la dialectique descendante de Platon. Plus il progressait, plus il quittait les hauteurs de L'intelligible, là où le Soleil vivait encore d'un merveilleux éclat, pour plonger dans la stupeur sombre et étroite du sensible, de son étroitesse, de son absurde contingence. Les hommes qu'il avait aperçus lors de son ascension avaient subitement disparu, comme absorbés dans la toile d'encre de la nuit.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  La complainte de Diogène, parmi les rumeurs de la campagne, ne s'imprimait guère sur les choses qu'à titre d'une dérisoire brise existentielle. Les bergers, les potiers et autres forgerons étaient maintenant attablés autour de quelque repas qui leur restituerait l'énergie que le labeur leur avait ôtée. Athènes s'apprêtait à vivre ses derniers fastes à l'abri des façades que fermaient de lourdes portes de bois. L'agora ne bruissait plus d'aucun échange et les rumeurs sophistiques s'étaient éteintes comme des brandons recouverts de cendre. Déjà beaucoup dormaient, hommes malgré eux dans le sommeil qui étendait ses larges ramures. Sans doute quelques lettrés, ou bien des poètes faisaient-ils un tour du côté de l'Intelligible au terme de la dialectique ascendante que le rêve mettait en place à leur insu.

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

  Diogène, maintenant, était arrivé au dernier palier qui le reconduisait à sa condition sombrement végétative, entouré de ses chiens qui, désormais seraient ses seuls interlocuteurs. Dévisageant sa lanterne comme il l'eût fait du plus fidèle de ses compagnons afin d'y trouver une once de réconfort, le Philosophe sut, tout à coup, irrémédiablement, que son sort était scellé à cette jarre qui constituait son univers, à cette absence définitive, aussi bien de l'Homme en tant que condition suprême, que des hommes considérés à l'aune de leurs contingences. Là, au pied de ce temple qui contenait l'image du dieu, sur les dalles de pierre, visibles métaphores d'un destin scellé d'avance, Diogène savait enfin qu'il n'avait jamais été que le seul homme sur terre, que les autres hommes n'étaient que des illusions reflétées par son esprit incandescent ou bien des ombres  que sa lampe projetait sur la mur de quelque caverne. Cette célèbre "allégorie de la caverne", il la portait en lui sans même en ressentir le travail souterrain qui traversait son âme à la vitesse des comètes. C'était comme une racine surgissant du sol qui vous emportait bien au-delà de vous. Diogène n'avait jamais brandi sa lanterne au hasard des rues, proférant sa phrase comme on élève un étendard, sans bien en saisir l'urgence. Chercher l'homme, n'était que l'amener à briser les chaînes qui le retenaient esclave au fond de la caverne, alors que le Bien souverain, sous l'espèce du Soleil, brillait des mille feux de la connaissance, diffusait la couronne de la vérité dont les hommes devaient se saisir afin de devenir cet Homme  universel dédié à la contemplation de la beauté.

  Diogène, fatigué par les émotions de la journée se sustenta d'un repas frugal, s'allongea dans les plis de son tribôn, entouré de ses chiens fidèles alors que la nuit coulait autour de la jarre pareille aux hésitations de la pensée avant qu'elles ne trouve son lit. Dans le ciel, les étoiles faisaient leurs trous d'épingle; la Lune sa traînée blanche. Les songes se répandaient partout sur l'ensemble de la terre, envahissant la moindre parcelle cédée par la conscience. Les hommes, endormis, avaient renoncé à tout questionnement et leur imaginaire flottait dans le ciel comme une voile portée par les ombres prolixes de la nuit.

 

 "Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

     La supplique de Diogène parcourait l'espace infini du ciel en faisant ses étoilements libres dont on ne savait plus très bien l'origine. Peut-être était-ce l'homme qui, dans un sublime face à face se posait la question à lui-même, comme si, de toute éternité une telle question n'eût jamais trouvé d'épilogue ? Peut-être était-ce, simplement, le temps qui s'interrogeait sur la place de l'homme en son sein : fugacité de l'instant ou bien mesure de l'éternel retour du même ? Ou bien l'espace cherchant un lieu dans lequel faire sens ? Ou bien Ève en quête d'Adam ? Ou bien le langage cherchant dans l'Existant une possible assise ? Vraiment personne ne pouvait savoir et le ciel faisait tourner ses étoiles en attendant que le jour vienne clore cette éternelle énigme :

 

"Je cherche l'homme … Je cherche l'homme…".

 

 Considérations post-fictionnelles : Au terme de cette fiction philosophique, il convient de se questionner, ce qui est toujours la tâche de la pensée. Et ce questionnement, bien évidemment, nous concernera en propre, comme il s'adressera à l'ensemble des humains pour lesquels "il en va de leur être"sur la courbure de la terre. Ne serions-nous pas des Diogènedavantage attirés par l'immédiate présence "des hommes", à savoir une relativitéhautement préhensible, plutôt que de nous contraindre à nous saisir de cette image de "L'Homme", cette manière d'absolu dont nous ne percevons que quelques éclairs à l'aune de notre trop brève intellection ? L'absolu- cette chimère -, nous n'en aurons guère d'idée plus précise qu'en convoquant tout ce qui transcende les catégories habituelles de l'exister afin de se diriger vers une compréhension de l'Être. Mais que l'on n'aille pas se méprendre. La Majusculeà l'initiale de l'Être ne fait nullement signe en direction d'une quelconque divinité, pas plus qu'elle n'indique la présence de Dieu. Plus qu'une simple fantaisie typographique, les amateurs de philosophie y repéreront la trace du passage de la catégorie de l'ontique à celle de l'ontologique. Toute chose parvenue en son être est si proche de ses fondements, de son origine qu'elle ne s'illustre plus qu'à titre d'essence. C'est donc de sublime dont il est question.

  Et maintenant si l'on revient à l'absolu, on en trouvera les efflorescences dans l'Art et ses œuvres, dans l'Histoire lorsqu'elle porte les grandes civilisations, dans la Politique faisant de chaque citoyen un homme libre, dans les apparitions majestueuses de la Nature, dans les grandes conquêtes de l'Esprit, dans les hautes valeurs de la Conscience. Diogène gravissant les pentes qui le conduisent au sommet de la colline - cette montagne en réduction -, ne fait que franchir symboliquement les degrés qui l'amènent vers un rayonnement de l'Être, à savoir cet Homme idéal dont il combat l'idée à défaut, sans doute, de pouvoir s'en approcher. Mais, aussitôt entrevu, cet Être aveugle Diogène, lequel préfère amorcer une redescente vers de plus confortables assises, celles des hommes multiples et rassurants qui habitent les terres cultivées et les demeures de la cité. Perte de "L'Homme" afin de mieux retrouver "les hommes". Abandon de la Transcendance afin de mieux se confier à l'immanence. Du reste, il est un symbole dont Diogène est l'éternel porteur, qui illustre cette constante fuite d'une vérité apparaissant à l'horizon. Ce symbole est celui de la lampe dont la faible capacité  ne peut guère éclairer que les ombres alentour et révéler quelques présences proches, humaines, animales, végétales ou bien objets divers. Diogène eût-il confié sa vue à la puissance du soleil, alors se serait éclairée une vérité étendant son empire aux limites de l'univers. Le soleil illuminant la totalité, alors que la lampe ne mettait en relief que quelques fragments successifs. Finalement tout est question de regard. De regard de l'âme, cette belle disposition de l'être que nous sommes à embrasser bien plus que nos propres contours pour aller au-delà des apparences ordinaires chercher cet "Homme" que nous habitons et dont, souvent, nous nous absentons.

 

 

 

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11 novembre 2020 3 11 /11 /novembre /2020 08:55
Habiter, une nécessité pour l’homme.

« Assis devant la maison ».

Œuvre : Laure Carré.

 

 

   Avant toute chose, sans doute n’est-il pas nécessaire de dire que cette œuvre est belle. Elle l’est par son esthétique heureuse, par son thème, la vérité avec laquelle il est traité. Cette toile nous est directement familière, nous y sommes de la même façon qu’elle est en nous. Entre elle et notre conscience il n’y a même pas l’ombre du moindre doute, il n’y a pas la cendre d’une vision troublée ou bien inquiète. Le dialogue s’installe avec simplicité, naturel, spontanéité. Quoi de plus proche, en effet, de notre perception du monde que cette image apaisée nous livrant la plénitude de l’être assis devant ce qui l’accueille, le réconforte et lui assure luxe et pérennité. Oui, « luxe », car il y a luxe à habiter, ici et maintenant, sur ce coin de terre, face à l’immensité du ciel, à la démesure de l’abîme qui pourrait surgir si, d’aventure, la maison disparaissait de notre horizon. Comme à l’accoutumée, l’étymologie nous est d’un grand secours afin que se précisent les significations originelles d’un mot. « Habiter » : « occuper une demeure », puis « celui qui vit dans un lieu ». Ici tout est dit de l’essentialité du terme, lequel reconduit l’homme à « demeurer », autrement dit à se projeter dans son propre espace, à vivre dans ce « lieu » qui est la quadrature de son être sur Terre.

Habiter est l’essence de l’homme. Seul l’homme habite. L’animal s’abrite et se terre, la pierre gît sur le sol, sans refuge, exposée à l’immensité qu’elle ne peut connaître. Toujours l’homme a habité. Depuis le dépliement de sa première aventure dans l’espace fœtal jusqu’à la dernière station dans le creux de terre qui l’accueille et le retient en son sein, en passant par la grotte, la hutte de branches, l’abri en torchis, le moderne appartement. Et, malgré les apparences, l’homme n’est jamais loin de son habitat, aussi bien le sédentaire qui demeure à résidence que le nomade qui emporte avec lui les ustensiles de son attachement à un lieu, la toile de tente au sein du désert, la yourte dans la vastitude de la steppe de Mongolie. Et que le contemporain voyageur ne se fasse aucune illusion, ses bagages, les « objets transitionnels » qu’il emporte avec lui, son téléphone mobile, un livre aimé, une photographie d’un être cher sont autant de fils d’Ariane le reliant au labyrinthe de son logis, à la coquille en spirale à laquelle il ne cesse de penser dès la pérégrination entamée. La soi-disant liberté du voyageur est un leurre, la vraie et seule liberté qui soit, celle de trouver abri et refuge au sein d’un foyer qui fonctionne à titre de signifiance et de repère spatio-temporel. Quant au symbolique dont l’homme est toujours en quête, fût-ce à son insu, c’est des mêmes fibres dont il est tissé. L’eau est un écho de celle, matricielle, dont il fit son premier élément. La terre le situe dans la mythologie de sa propre genèse, cette boule d’argile dont il fut façonné. L’air il ne le connaît qu’à la manière d’Icare, à savoir dans l’orbe d’une chute qui le reconduit à un sol premier. Le feu, s’il s’en approche parfois avec crainte dans les premiers balbutiements de l’humain, il le maîtrise et le place au centre du foyer, dans l’âtre rubescent dans lequel il se ressource. Et, non seulement l’homme habite, mais il est habité par nombre de prédicats qui le définissent comme la singularité qu’il est parmi la multitude. Ainsi Nerval était-il habité de mysticisme, Lautréamont de fantastique, Artaud de folie, Nietzsche de philosophie et de génie, Picasso de formes. Les déclinaisons pourraient être poursuivies à l’infini à l’aune des grandes figures qui ont traversé l’Histoire comme des météores.

Mais sans doute, ici, les motivations de l’habiter doivent-elles laisser place à une juste appréciation de l’œuvre. Qu’y voit-on, en effet, qui complète cette approche et parle la langue de l’art ? L’homme y est présent, mais en mode discret, comme si habiter ressortait tellement à l’intime que ceci s’énoncerait selon le mode du murmure ou de la discrète profération. Visage doucement teinté de bleu, cette eau, ce ciel, qu’un quadrillage de vert, cette herbe, cette forêt, vient rehausser de sa subtile présence. Le regard est au loin, dans un voyage qui dit plus le spirituel qu’une sourde matérialité. Le siège, assise du lieu, est plus évoqué que représenté en tant que motif. Il se relie à la maison dans la confidence, trait de sanguine à peine esquissé dont la fragilité nous dit le précieux de l’habiter, le lien indissoluble de l’existant avec le cadre de son exister. La maison quant à elle est simple émergence du fond, ce vert océanique où se dessine en une succession d’emboîtements (la transparence du dessin des jeunes enfants, cette transgression du réel qui cède sous les coups de boutoir de l’imaginaire), d’autres espaces, d’autres logis, la dimension de l’altérité puisque habiter est être présent au monde de ceux que nous côtoyons, avec lesquels nous avons affaire afin que surgisse du chaos originel le cosmos du vivre ensemble.

Tout ceci est dit dans une dimension se situant à mi-chemin d’un néo-impressionnisme (impression se levant à même la simplicité du dessin), à mi-chemin d’un résolu modernisme procédant par touches aussi économes que décisives, l’esprit de finesse côtoyant en permanence l’esprit de géométrie. Finesse et rareté de l’humain s’inscrivant dans la géométrie heureuse de la maison à la manière de notes trouvant leurs harmoniques à partir de leur singulière résonance. Pour nous, voyeurs de l’œuvre, est initiée la constante relation de l’homme à ce qui assure sa présence sur Terre, cette demeure sans laquelle il ne différerait guère de la marche hasardeuse de l’animal sur un chemin de poussière ou bien de l’anonymat et de la mutité de la gemme dormant dans le silence de l’ombre. C’est d’un agrandissement dont il est question, d’un déploiement. Observant « Assis devant la maison » et déjà nous sommes loin alors que, toujours, le proche nous interroge comme notre plus immédiate sensation.

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Published by Blanc Seing - dans ART
10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 09:10
Être de si peu et de presque rien

André Maynet

 

***

 

   Certains êtres, parfois, sont posés dans le monde de manière si singulière que l’on pourrait échouer à en préciser la figure, à attribuer quelque prédicat à ce qui se montre. L’on est réduit à accomplir de grands cercles autour d’eux, tout comme l’aigle parcourt le ciel de son vol qui paraît sans but, sans possible horizon. Tournoyer pour tournoyer et devenir ivre de sa propre giration. Donc cet être qui vient à nous sur ‘des sandales de vent’, quel est-il qui nous oblige à toutes ces précautions oratoires, à ces voltes à l’entour qui, peut-être, jamais ne connaîtront l’objet même de leur itérative obsession ? Il est si doux au sentiment de s’approcher dans le silence, de ne réserver sa parole qu’au corridor intime du Soi. C’est un peu comme de ménager un espace de transition entre l’Aimée et nous qui l’aimons mais n’osons l’affirmer qu’à demi-mots. Parfois est-il préférable de s’éloigner du Sujet de sa propre quête afin que, de cette nouvelle position, puisse surgir l’intervalle aimant, le seul qui ne puisse échouer à dire l’inestimable don que, bientôt, nous recevrons comme la partie absente de notre être. Car nous sommes troués, poinçonnés en maints endroits du corps et de l’âme, si bien que notre entièreté vacille, si bien que notre visage n’est qu’une buée triste sur le tain du miroir. Toujours nous avons besoin d’étayer notre esquisse de quelque certitude. Aussi cherchons-nous inlassablement ce qui, de l’Autre, pourrait venir combler la douve profonde de notre doute d’exister. Oui, nous sommes constamment remis au Néant, hélés de l’autre côté de nous, vers cet abîme dont nous savons qu’il est, tout à la fois, notre ultime chance, l’image sans fond de notre désespoir. Je ne suis moi que par l’Autre qui vient à moi. L’Autre n’est lui que par moi qui viens à sa rencontre.

 

Il y a, dans le ciel des yeux,

de grandes flammes

 qui disent la combustion

de nos âmes.

Il y a dans les nervures

de nos mains

des frémissements

qui s’agitent.  

Il y a, dans le secret de notre sexe,

une dague qui laboure

la hampe de notre désir.

Il y a, chez l’Aimée,

des vagues qui essaiment leur effroi

dans le creux d’amour

et c’est ceci être déserté de l’Autre.

 

   C’est ceci chercher jusqu’à la mort à étreindre la moindre joie, elle est le filin qui nous attache à l’exister, nous dispense de hâter notre perte, nous la sentons folâtrer tout près de l’étrave de notre nez, bourdonner dans l’entonnoir de nos oreilles.

   Ô combien Celle qui est loin, là-bas, hors la ligne de mes mains, je la dispose en moi au gré de mon imaginaire. Ne pouvant nullement la saisir, je l’enrobe de mes mots, c’est un peu comme si elle venait s’échouer sur le massif pléthorique de ma langue !

 

D’elle, je dis ceci :

 

Elle qui n’a ni temps, ni lieu,

elle est de l’ordre du ‘comme’.

Elle est comme

l’espace entre deux mots.

Elle est comme

l’avant-note de musique,

 l’arpège qui s’élance

et jamais ne retombe.

Elle est comme

le dernier souffle avant le Néant.

Elle est comme le vide

dans la peinture chinoise,

le blanc qui ouvre

le sens du poème.

Elle est comme la flamme

retenue dans la braise,

comme la cendre

avant sa dispersion.

Elle est comme le vent

si près de son envol,

l’hésitation de la brosse

 au-dessus de la toile.

 Elle est comme

 le divin mot avant son essor,

 cette graine,

cette semence en attente de soi,

cette pensée qui bourgeonne

dans l’illisible faveur du monde.

Elle est cette grise figure,

cet espace de médiation,

 ce halo de clarté

qui la fait venir à l’être

dans l’à peine éclosion

car venant trop tôt

elle détruirait sa chair même,

elle s’abîmerait

dans les allés étroites des ombres.

 Elle a à être

dans la fulgurance de soi.

Eclair.

Feu.

Flamme.

 

   Dire ceci est déjà lui octroyer une présence solaire que semblerait contredire une apparence lunaire. Certes. Mais la Vérité n’est ni le Soleil, ni la Lune, mais la confluence des deux, l’unité permissive du sens, la polémique affinitaire qui, effaçant tout, permet tout : la parole fondatrice doit partir du Rien pour gagner le Tout. C’est dans ce grand écart, dans cette distanciation que peut s’inscrire la haute dimension du Verbe.

   Regardez-là en sa posture d’énigme. Elle surgit du fond des choses sans même que les choses n’en soient alertées.

 

C’est une douce présence,

une illusion prenant corps

dans la manière de l’éther.

C’est une eau se vêtant de mystère.

C’est une lumière étayée d’ombres.

C’est une hésitation,

un geste arrêté avant sa profération.

 

Regardez l’archet,

il ne touche encore la corde,

il se réserve,

il veut la plainte et le silence,

il veut la joie et l’attente de la joie,

il dit et ne dit pas,

il tient en haleine

et polit la face cachée de son être

avant même de se frayer un passage

dans la sourde mangrove mondaine.

 

Qu’attend-on de cette musique qui,

à chaque instant,

pourrait surgir de l’instrument ?

La révélation de Soi ?

 L’effusion de l’Autre ?

La fusion de Soi en l’autre ?

La poésie de l’Autre en Soi ?

Qu’attend-on qui, encore,

 jamais n’a été dit ?

 

Pourtant tout a été dit du monde

mais les palimpsestes sont usés

que nos yeux ne savent plus déchiffrer.

 

Combien ce corps menu,

combien ces aréoles inapparentes,

combien cette frêle présence

nous disent, tout à la fois,

la grâce d’exister,

la disgrâce de la finitude.

 

   Pourtant nous ne serions Rien sans la Mort, cet Absolu qui nous appelle depuis l’horizon ténébreux de la Métaphysique. Nous sommes en instance, ce qui rend précieux l’instant qui vibre, l’Amour de l’Autre, la lecture au coin du feu lorsque l’impérieux hiver frappe à la porte.

 

Nous n’avons chaud qu’à ne pas avoir froid.

Nous ne sommes dans la félicité

qu’à ne nullement être tristes.

 

C’est là la grande beauté

de la tension dialectique.

Nous vivons de mourir.

Nous mourons de vivre.

Elle, l’Inconnue

(tout nous est irrémédiablement inconnu

au motif qu’en guise de totalité

nous ne happons jamais

 que quelques fragments aussitôt dissipés,

pliures de nos plus vives angoisses),

Elle nous échappe

 comme se gaspillent les jours,

fuient les heures,

se dissolvent les secondes

dans la nappe échevelée du Temps.

Du Temps, oui notre Être n’est que ceci.

Du Temps que nous essayons de retenir,

de suspendre.

Toujours l’archet que nous croyons immobile

 joue depuis longtemps la partition

de qui nous sommes,

de qui sont les Autres,

de qui est le monde

dans le grand carrousel

de l’Univers.

 

   Nous sommes de singulières planètes noyées dans les remous sans fin du cosmos. Nous sommes des chaos, des « infracassables noyaux de nuit » comme disait le Poète André Breton qui exprimait par cette phrase l’insondable continent des perversions et des tabous sexuels que les Surréalistes se promettaient d’explorer. Mais on ne peut traverser sans danger ce que des millénaires ont mis à l’abri afin que les hommes ne disparaissent à même la transgression des interdits. Toujours, ici, nous nous situons sur cette ligne de crête qui oscille sous nos pas. Nous voulons Eros afin de chasser Thanatos mais le réel en son ‘infracassable’ vérité en a décidé pour nous. Jamais nous ne pouvons prendre le Jour sans en même temps embrasser la Nuit. Cette belle image sise au bord du monde, en équilibre avant que ne débute le prélude musical, se retient comme au bord de l’abîme. La métaphore est aussi belle qu’opératoire. Nous savons que cette musique aura une fin, que notre dette de vivre, comme dans l’acte d’amour, se soldera par cette infrangible formule qui est plus un décret ontologique qu’un simple paradoxe :

 

‘Post coïtum animal triste’.

 

Qu’advient-il après l’Amour

que nous ne saurions nommer ?

 

 

 

 

 

 

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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 09:48
Fenêtre grise du monde

Le jeune homme à la fenêtre

Caillebotte

Source : Arts Pla

 

***

 

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! ", voilà la phrase obsédante qui, ce matin, fait son bourdon dans la mansarde de ma tête. Je ne sais pourquoi mais, depuis quelque temps, de récurrentes litanies m’habitent que je ne parviens nullement à déloger. Sans doute une question de tempérament. Sans doute une question de temps et le souci fiché à la charnière des deux. Non du temps qui passe, ceci est assez affligeant, mais du temps concret, quotidien, domestique, temps d’allées et venues des Existants sur les chemins du monde. Du temps dépouillé de son essence, comme si n’ayant plus cours que dans les allées étroites de la contingence il n’était devenu qu’un poisson réduit à ses propres arêtes, comme si ne subsistaient plus que d’étiques racines sous le chêne qui, autrefois, était admirable. Temps d’effroi et d’angoisse dont nul baume ne vient atténuer la rigueur. Temps de désolation qui glisse dans notre corps à la manière d’une lame acérée faisant son chemin parmi l’hébétude étroite de notre anatomie. Nous, les ‘Modernes’ sommes des hommes scindés, des esquisses dont les fragments sont éparpillés aux quatre coins de l’horizon. Aucune unité ne nous visite plus et nous voguons en direction du large sans boussole, nos voiles faseyent dans le vent du doute et de l’incertitude. Nous sommes, fondamentalement, des hommes d’après la Chute et ne pouvons rêver qu’à des ‘paradis artificiels’.

   Depuis mon ciel du septième étage je regarde la ville. Le peuple des fourmis humaines sillonne les rues, chargé des brindilles que, bientôt, il rangera au sein de sa fourmilière. C’est un genre de parcours erratique, de croisements incertains, de piétinements sur place, cela se déplie et rayonne, s’assemble et se disperse, si bien que, de cette chorégraphie, ne demeure que le sentiment d’une immense confusion. C’est un vertige, un étonnant pandémonium où chacun semble chercher sa voie sans vraiment la trouver. Je me demande si ces Egarés ont un logis, si une famille les accueille, si une tâche les fixe à demeure, si un loisir les accomplit, si une joie, fût-elle mince, les habite. C’est si étonnant de les voir ainsi, multiples, démembrés, hors d’eux-mêmes, ballotés tels des fétus de paille, Naufragés de la grande cité et nul navire à l’horizon qui les sauverait de leur solitude de Robinson, de leur constitutionnelle angoisse. Il faut être bien isolé dans la camisole de sa chair, être privé de pensées heureuses, être traversé de constants rayons d’effroi pour ainsi confier ses pas à ce rythme infernal qui, sans doute, ne connaît la raison de son être !

   Bien sûr, les jauger, sans doute les juger, ne m’exile nullement d’un regard sur moi-même. Si j’étais, en cet instant présent l’un des membres de cette foule, je ne me distinguerais nullement de chacune de ses composantes, je courrais au même rythme, je réfléchirais si peu et ma tête serait vide de pensées. Car l’on ne peut estimer les Autres en s’exonérant de figurer au nombre des participants. Je ne suis moi-même qu’à être-au-monde, à me confronter à l’Autre, à faire de la différence la pierre d’achoppement de ma propre conscience. Je ne suis nullement hors sol. Je suis attaché à la meute par un naturel atavisme, par un sentiment grégaire, par le langage, les mœurs, les échanges, les commerces divers. Nul ne peut prétendre vivre seul et demeurer au sein de sa propre citadelle sauf au risque de connaître l’autisme, de se déréaliser, de plonger dans le bain acide de la folie. Mais qu’est-ce qui m’importe le plus ici ? Être un homme normal parmi les hommes normaux ? Être fou parmi les fous ? Être anonyme parmi les anonymes ? Être homme c’est, sans doute, tout ceci à la fois. Un jour la belle lumière, un autre jour les ombres qui envahissent tout, un autre le rubescent amour qui allume son feu et se donne comme possible éternité. Nous sommes des êtres que visite l’incomplétude, nous sommes des manuscrits aux signes parfois effacés, des pinceaux qui ne tracent plus sur la toile que quelques points illisibles, si proches d’un néant !

   Voici les idées qui me visitent depuis cette altitude qui me tient lieu, métaphoriquement, de pensée claire alors que la rue, tout en bas, ne connaîtrait que les ombres et des réflexions souterraines, non encore parvenues à leur éclosion. Oui, toujours la foule semble se donner comme lieu d’une éternelle confusion. Bien plutôt que de présenter un visage d’universalité auquel elle paraîtrait pouvoir prétendre, c’est l’exact contraire qui se manifeste, un agrégat d’individualités, une grappe d’œufs compacte au sein de laquelle chacun vit en autarcie, de sa propre substance, sans même s’apercevoir que des présences homologues les frôlent, qu’elles ont aussi une prétention à exister, à espérer, à prospérer et c’est bien là le lot de toute humanité logée en chacun que de concourir à élever sa propre statue, à condition seulement que cette œuvre de sculpture individuelle se fasse dans la reconnaissance de l’Autre, dans la concorde. Car, bien évidemment, la vie suppose une éthique ou bien elle ne fait que végéter dans les sombres marigots de l’égoïsme. Tout ceci était à dire en tant que préalable à un exposé des motifs qui, au titre de la soi-disant ‘modernité’, traversent l’homme de telle ou de telle manière, avec des chatoiements, mais aussi avec de sombres et inquiétantes lueurs. L’humanisme est parfois devenu une telle abstraction que l’on se questionne sur son existence passée, sur les sédiments qui demeurent encore dans l’esprit et les actions des Vivants. Le plus souvent une simple empreinte se diluant parmi les complexités et les désirs multiples, bigarrés du monde.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Ma fenêtre, ouverte sur le paysage de la ville, m’offre de bien étranges spectacles. Les façades des immeubles sont grises. Les belles architectures haussmanniennes sont rongées par une lèpre inquiétante. Il faut dire, les pluies acides ne font guère bon ménage avec les blocs de calcaire. Peut-être, un jour, tout ceci ne sera plus qu’une manière d’effervescence pareille au fragment de gypse éprouvant sa dernière heure dans le bain corrosif qui en dissout la substance. Les balustres qui délimitent mon balcon s’amenuisent de jour en jour si bien que je ne m’y appuie guère de peur de chuter. Tout est si fragile dans cet air qui paraît devoir ruiner tout ce qui lui est confié, aussi bien les habitats, les arbres, l’eau des fleuves et des canaux. Ce sont les arbres, ces natures si généreuses, si disponibles, qui m’inspirent la plus vive inquiétude. Souvent je me rends au Jardin du Luxembourg pour y trouver quelque repos. La plupart du temps je m’installe sur un banc, sous les larges frondaisons, lisant, dans ce clair-obscur, les pages sans pareilles des ‘Promenades du rêveur solitaire’ ou bien quelques pensées humanistes contenues dans ‘Les Essais’ de Montaigne. C’est alors un grand bonheur de cheminer de concert avec ces grands esprits, de méditer tout en laissant ma vue se perdre parmi les frondaisons des arbres de Judée, des micocouliers, des ginkgo biloba, sous les voûtes séculaires des hauts platanes. Seulement ces géants végétaux font triste mine. Leurs écorces se délitent, de grandes plaques de moisissure couvrent leurs branches, certains de leurs rameaux se dessèchent, les racines, parfois aériennes, semblent torturées d’un bien étrange mal, comme si elles étaient les métaphores d’une existence toujours contrariée, plongeant dans le sol même de l’incompréhension.

   Qu’a donc fait l’homme à ces arbres pour que leur santé soit ainsi compromise ? Oui, je dis bien l’homme, son activité effrénée, sa cupidité sans borne qui le pousse à toujours entreprendre davantage, à condamner la Nature au profit des seules activités techniques, à édifier de vastes dalles de ciment qui couvrent la terre et la dépossèdent de ses biens les plus précieux : l’air, le soleil, la pluie. Qu’a donc fait l’homme que nul repentir ne semble atteindre, que nulle ‘conscience malheureuse’ ne paraît affecter ? Combien certains gestes seraient salvateurs qui mettraient, en lieu et place de cet affairement effréné, le chapitre d’un livre, les vers d’un poème, la profondeur d’un essai !

   Mais, je sais. Mes Amis me disent rêveur, idéaliste, sans doute, à leurs yeux, non des défauts, il en est de bien plus graves, mais une inclination à mettre le réel entre parenthèse, à lui substituer le ‘principe de plaisir’. Oui, combien ils ont raison ! Oui, combien il me plairait de vivre selon mes penchants, de cueillir ici une fleur, là de lire les vers d’une ode, d’écouter les arpèges d’une fugue, de goûter le nectar d’un ouvrage se donnant comme direction pour la conscience, comme esthétique d’une existence ! Penser ceci, à notre époque de relativisme absolu, loin de convaincre, passe bien plutôt pour une activité suspecte, un passéisme actif, le recours à une bluette romantique se diluant dans les eaux dolentes de jadis, ce temps qui fut, ne reviendra, entretient seulement en l’âme cette nostalgie qui l’englue en de bien tristes souvenances.

   Oui, c’est ainsi, une image d’un supposé ‘progrès’ postule la vitesse, ‘l’aller-toujours-de-l’avant’, les projets multiples, une ivresse d’être, une dévotion hystérique à la mode, un style de vie en lieu et place de la vie en son essence la plus conforme. Temps de certitudes faciles. Temps de surface où plus rien n’apparaît des choses en leur pureté originelle. Temps de ‘poudre aux yeux’ et de ‘miroirs aux alouettes’, temps qui pousse aux lieux communs plutôt que de chercher à inventer une règle de conduite qui, en même temps, soit orientation vers une réflexion en profondeur de notre condition d’homme. Ecrire ceci a-t-il plus de valeur que celle du constat pessimiste (ou peut-être lucide, réaliste ?), plus de sens que de mettre au jour un langage à visée cathartique, de faire fleurir au bout de la plume le bouquet d’une simple joie, celle qui ferait l’économie de ces conduites par trop grégaires, moutonnières ? Le groupe, par opposition à l’individu, a le plus souvent tendance à se contenter de ses propres insuffisances, au motif simple qu’une addition de petits manquements vaut plus que de grandes vertus.

       " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! "

   Oui, Voltaire a raison, cette haute conscience des Lumières qui disait, dans ‘Candide’, le danger de regarder à l’extérieur, la quasi-impossibilité d’être heureux, de s’accomplir, sinon dans la pure félicité, du moins dans une forme d’existence qui vaille la peine d’être expérimentée. Voltaire, certes homme mondain, mais homme de culture. Ici, la transition sera vite réalisée qui nous conduira vers la notion de culture ou du moins ce qu’il en reste. A la manière dont les arbres ont été attaqués par la violence du climat, les œuvres dites ‘culturelles’ connaissent une constante désaffection. Aux anthologies philosophiques, poétiques, littéraires, aux créations remarquables de l’art, on préfère le voyage lointain, le divertissement facile, le délassement télévisuel, la petite musique des Réseaux Sociaux, l’écran hypnotique de son Smartphone, la certitude vite acquise qui tient lieu et place d’information objective, rationnelle, longuement mûrie avant que d’être promue sous la forme de vérité qui lui convient, et celle-ci seulement.

   Nos temps modernes ont trop tendance à accorder une place excessive aux humeurs et variations multiples de la subjectivité, plutôt que de se confier aux exigences de l’objectivité. On en arrive ainsi à l’émiettement de ce qui est authentique pour n’en conserver qu’un multiple kaléidoscope, une fragmentation qui, ne parvenant plus à déboucher sur une synthèse appropriante, ne consiste plus qu’en de rapides opinions aussi légères qu’infécondes, quand elles ne sont dangereuses pour le fonctionnement de la démocratie. La rumeur, l’idée fausse, le ragot se positionnent en substitution des pensées raffermies par l’étude sérieuse de ses objets. On ne saurait bâtir une juste conscience des choses et du monde au gré de ces caprices, de ces fantaisies qui n’ont de valeur que la faible durée de leur clignotement.

   En matière d’éducation il devient chaque jour plus urgent d’adapter les jeunes psychologies à un exercice plus exigeant de leurs connaissances, faute de quoi la conscience végétant ne s’élèvera guère au-dessus des phénomènes qu’elle rencontre, les subissant bien plus qu’elle ne pourra être en mesure de les maîtriser. Ce ne sont nullement des paroles de Cassandre, il n’est que de regarder autour de soi les ravages occasionnés par l’inconscience généralisée, le peu d’attrait pour l’altérité, la paranoïa des egos aveuglés par leurs propres images. La mode des ‘selfies’ (recours nécessaire aux anglicismes !), témoigne de cet aveuglement du soi, de cette autoconstitution qui rayonne à l’entour des êtres comme leur aura la plus éblouissante. On n’est que ce que le ‘selfie’ dit de nous :  une simple apparence que le prochain ‘selfie’ effacera de sa terrible vacuité. La société médiatique est grosse de l’ensemencement qui, d’abord dessinera ses lézardes puis la détruira de l’intérieur, manière de logique implacable portant en elle-même les germes de sa propre destruction. Ceci est assez affligeant pour n’être pas développé au-delà de ce constat.

   Le présent est affecté de sombres silhouettes, le futur est illisible. Quant au passé il fait son faible feu au loin qui, bientôt, ne sera plus visible. « Oublieuse mémoire » disait le Poète. Oui, oublieuse au point qu’il semble qu’une amnésie partout effective ponce les souvenirs à blanc, il n’en demeure même pas l’épaisseur d’un regret. Ceci serait de peu d’importance si les enjeux de la mémoire ne devaient forger, à partir d’hier, les conduites de demain. Il n’est pas indifférent que des millions de combattants soient tombés au champ d’honneur. Les reconnaître, saluer leur courage et leur mérite, c’est tirer de l’Histoire les leçons dont notre conscience devrait s’armer afin que les erreurs de jadis ne puissent se renouveler. Les jeunes générations doivent se pencher sur ces destins sacrifiés, non seulement comme s’ils s’inclinaient devant d’abstraites idoles, mais comme s’il allait du futur de leur chair, de l’enjeu de leur âme de simplement les honorer. Comment, aujourd’hui, la Shoah, les pogroms, l’extermination programmée de tout un peuple, les images des corps décharnés d’Auschwitz peuvent-ils s’absenter des pensées ? Comment l’horreur absolue peut-elle se dissoudre dans les sombres couloirs de l’Histoire ?

    Comment peut-on vivre et demeurer dans sa posture d’homme sans que notre statue ne vacille et que ne s’effondre un monde prenant l’eau de toutes parts ? Oui, c’est d’un naufrage de l’humain dont il est question, de la condamnation irrémédiable d’une essence qui nous détermine et nous singularise parmi la constellation du vivant. Nous ne pouvons accepter que notre nature diffère de ce qu’elle est en son fond, ne devienne semblable au halo d’une pierre, à l’ombre portée d’un végétal dans le silence d’une combe emplie d’ombre. " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre’ et de regarder sans ciller notre propre visage. Est-ce le goût du risque ? Une affinité avec le tragique ? Un penchant pour la méditation métaphysique ? Peu importe le motif. Se mettre à la fenêtre et regarder le spectacle du monde est déjà une tâche presque surhumaine. Dénoncer les travers humains est ressenti à la manière d’une provocation. Il est si bon de s’enfoncer dans le duvet des certitudes, de se protéger du vent, de se recroqueviller dans le cocon de son amnésie. « Indignez-vous », disait le diplomate Stéphane Hessel et ceci ne signifiait nullement que cette indignation avait pour objet d’enrayer quelque mal personnel mais de se mobiliser contre le Mal Majuscule qui hante depuis toujours la conscience humaine, dont l’œuvre de Dante nous donne quelques aperçus effrayants, fussent-ils littéraires, atténués par les vertus de l’art. Nous souffrons d’un déficit d’indignation. Nous préférons nous ruer vers la première distraction consumériste venue plutôt que de faire face à ce qui mine en sous-sol la pierre levée de l’humain. Elle gîte dangereusement et menace de rejoindre la terre qui, peut-être, un jour, sera son tombeau. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », disait prophétiquement le Poète Paul Valéry. Depuis Rimbaud nous savons que le Poète est un Voyant, que ses visions se concrétisent toujours, que sa tristesse se transmue, le plus souvent, en effroi, celui des consciences lucides qui, depuis les Lumières, animent ceux qui savent ôter de leur regard la taie de cataracte qui obture communément les yeux des Existants.

   " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Oui, ceci il nous faut nous le rendre constamment présent et n’en nullement faire le lieu d’une agréable comptine. Si vivre est faire, alors il importe que nos actes ne restituent nullement sur la scène contemporaine les errements d’hier. Serait-il impossible, à notre époque, de vivre selon les préceptes de l’humanisme, d’accorder une place au savoir provenant des Antiques, de reconnaître la valeur des Lettres (plutôt que celle des Nombres de notre civilisation cybernétique), de redonner place au livre, d’améliorer le sort du monde, de réfléchir sur notre finitude ? Les Renaissants, déjà au XIV° siècle, en étaient capables, n’en pourrions-nous réitérer la forme aujourd’hui ?

   Notre monde actuel souffre d’un déficit de spiritualité, la place des religions régresse, un matérialisme partout présent envahit les façons de vivre. Par ‘spirituel’, je n’entends nullement une quelconque génuflexion devant un hypothétique Dieu que les hommes ont inventé. Je suis personnellement athée et ne supporte guère le dogme des religions, pas plus que je n’admets les dogmes philosophiques, politiques, sociaux et autres. Certains ‘philosophes’ médiatiques partent en croisade contre les religions. Ceci est une posture contraire aux missions de la philosophie. Qu’à titre personnel un ‘soi-disant philosophe’ ait maille à partir avec l’institution catholique ou autre, ceci est son problème individuel qui, en aucun cas, ne saurait avoir valeur universelle. L’attitude la plus conforme au statut de Chercheur consiste en une posture d’objectivité, non à brandir un quelconque anathème en direction d’une culture, d’une foi, d’une croyance. C’est une liberté essentielle que de choisir en conscience la voie qui conduit à soi. Elle peut emprunter le chemin d’une philosophie particulière, d’une gnose, d’un ésotérisme, de la raison pure, d’une croyance en ses multiples postures. Condamner ceci par avance n’est pas un acte d’Intellectuel, seulement la profession de foi reposant sur une opinion, à savoir le plus bas degré de la pensée. On ne peut établir une réflexion, fonder un jugement sur la seule foi d’un a priori, d’une subjectivité inspirée de motifs strictement liés à ses propres centres d’intérêt, si ce n’est à ses obsessions. Trop de vérités actuelles ne sont que des pétitions de principe d’un ego empêtré dans ses propres problèmes !

   Donc le Spirituel. Mais avant d’aller plus loin, qu’il me soit permis de citer une longue partie de l’article paru en octobre 2017, dans ‘Libération’, sous la plume de Roland Gori, Psychanalyste. Les idées qui y sont contenues traduisent avec exactitude, à mon sens, l’actuelle détresse qui affecte les hommes et les femmes de ce XXI° siècle naissant :

   « André Malraux avait eu cette intuition prophétique : « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connu l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » Non sans avoir précédemment écrit : « depuis cinquante ans, la psychologie réintègre les démons dans l’homme. Tel est le bilan sérieux de la psychanalyse. » Il semble qu’aujourd’hui l’homo psychologicus évoqué par Malraux, l’homme de la réalité psychique et de la relation symbolique, ne fasse plus recette. L’humain s’est converti aux données du numérique, cette merveilleuse innovation technologique chargée de ré-enchanter un « monde sans esprit », un monde désacralisé par la froide raison technique, instrumentale d’une société régulée par les seuls critères « légitimes » du marché et de la technique. »

   Tout est dit de ce qui affecte l’humanité en son errance extrême. Malraux, dans sa phrase devenue célèbre, ne dit nullement comme cela a été souvent prétendu : « Le XXIe siècle sera religieux », ce qui aurait supposé le recours aux religions et, en définitive à Dieu. Or il est important de bien saisir la nuance existante entre ‘Dieu’ et ‘les dieux’. Dieu fonctionne sous le régime du dogme, c'est-à-dire de la foi sans contestation possible de cela même qui y est inscrit. Quant aux ‘dieux’ (prenons l’exemple du Panthéon grec), si l’attitude envers eux peut être dite globalement ‘religieuse’, elle fait davantage signe en direction de la mythologie, autrement dit, selon la définition du dictionnaire de « l’Histoire fabuleuse des dieux, des demi-dieux, des héros de l'Antiquité païenne. » Ici il est aisé de comprendre qu’il s’agit de la narration imaginaire de faits supposément vrais ayant pour but, en réalité, de lier le destin d’un peuple autour d’une histoire dans laquelle il se reconnaît et peut se projeter dans l’avenir commun de ses différentes composantes. La mythologie agit donc à la façon d’une légende, d’un récit fantastique, d’un fait littéraire, patrimoine insécable d’une communauté qui le reconnaît en tant que son archéologie. Donc ici, c’est bien plus le versant spirituel qui est affirmé en tant qu’activité de l’imaginaire, que la croyance qui supposerait l’adhésion à un corpus de valeurs imposées. Formulé autrement, le mythe serait libre d’être reçu de telle ou de telle manière, alors que le religieux s’imposerait de facto comme la chose à penser qui ne tolèrerait nul écart. Ce que le spirituel donnerait dans la positivité, la religion le retirerait et traduirait le visage de la négativité.

   Non, l’intelligence artificielle (curieuse dénomination pour l’intelligence, ce fait hautement humain, de se voir attribuer le prédicat ‘d’artificiel’ !), la galaxie cybernétique, l’univers des Réseaux Sociaux, le déferlement des téléphonies virtuelles n’accroissent nullement la qualité des relations humaines, ni ne contribuent à l’édification d’une nouvelle voie de la connaissance. Bien à l’opposé, ces supports techniques pervertissent tout à la fois la spontanéité des échanges, la richesse du contact ‘naturel’, la chaude effusion, l’épiphanie sans distance du visage de l’Autre. Il faut être de mauvaise foi pour prétendre le contraire mais il est vrai que dans l’ambiance générale des ‘fausses informations’ les arguments rationnels ont bien du mal à se frayer une voie. En ces temps de disette intellectuelle, l’irrationnel, l’infondé, l’épidermique ont pignon sur rue à tel point que la nouvelle concoctée dans les arrière-boutiques des complotistes et autres conspirationnistes possède plus de valeur que les pensées émises par des experts en leurs propres domaines.

   Ceci est si affligeant qu’il convient de l’oublier bien vite et de relire avec le plus vif intérêt les grands noms des Lumières, Voltaire, Rousseau, Diderot, D’Alembert. Une seule page du ‘Neveu de Rameau’ vaut bien plus qu’une montagne d’opinions qui n’ont pour elles que d’être des non-pensées, des croyances primaires, archaïques, quand elles ne sont des entreprises de démolition de l’humain. Ceci il faut le dire avec force, surtout si les Complotistes peuvent l’entendre. Ils n’ont que la puissance des faibles qui répandent leurs propres ‘vérités’ au mépris de l’humain, préférant proférer des anathèmes contre tous ceux qui oseraient mettre en doute leur parole. Cette parole de pacotille qui distille son venin à l’envi à qui veut bien l’entendre. Être humain est être responsable de sa propre pensée, de ses discours, de ses actes. De quoi témoignent-ils ceux qui, par pure bêtise, profèrent à longueur de journée des rumeurs de songe-creux ? Existent-ils au moins ? Ne sont-ils de pures émanations de la galaxie virtuelle ? Peuvent-ils au moins se hisser une coudée au-dessus de leur propre chaos ?

    " Qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre et qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie ! " Bien vite je vais refermer la fenêtre. Non pour oublier le monde, non pour biffer la présence humaine. Seulement pour méditer à leur sujet et déplier, si possible, la bannière de l’espoir. Nous avons tellement besoin qu’elle se déploie et nous maintienne dans notre posture humaine, rien qu’humaine !

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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 09:12
Gris unité

                                                          « Ireland »

                                          Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

  

    Comment mieux dire

 

   Comment mieux dire l’Irlande que dans cette sublime empreinte grise ? Juste un voile, juste un effleurement. Un ton monocorde. Charme de ces voix au seuil d’un dire, en réserve de l’événement. Plus souffle que parole. Plus intention qu’action. Plus invite à la méditation qu’à la rhétorique bavarde qui annulerait tout au seul bénéfice de son paraître. Tout est compris dans le gris. Tout y entre. Tout en sort. Il n’y a pas de couleurs dans ce Pays nécessaire, dans ce Pays ultime au bord d’un vertige, tout près d’un évanouissement. Comment, du reste, pourrait-il y avoir diversion, divertissement sauf à annuler ce cœur de pierre, à abattre ces brumes, à effacer ce rideau de pluie, cette feuillure de l’âme, sa teinte originelle, sa tonalité essentielle ? Pourrait-on seulement imaginer cet immuable paysage fardé de rouge, poudré de bleu, maquillé d’un rose chair, déguisé sous les assauts d’une meute polychrome ? Pourrait-on y voir autre chose que cette belle et indéfinissable unité qui rassemble tout dans une même harmonie ? Il faut demeurer en soi dans la seule habitation possible, celle d’une fugue qui ne saurait se faire symphonie, se muer en verbiage au gré duquel rien de profond ne peut avoir lieu, établir son site, sauf le discours pour lui-même advenu.

 

   Trois unités

  

   A la rigueur nous pourrions convoquer la règle classique des trois unités dont la tragédie est l’exacte mise en musique : Action - Temps - Lieu. Et ce qui est remarquable ici c’est que cette ressource pourrait être portée à son acmé tellement la rigueur de la scène qui s’offre laisse peu de place à quelque improvisation qui viendrait en troubler la subtile harmonie. Une triple unité fondue en un creuset si étroit qu’elle finit par devenir transparente, coalescente au rocher, au nuage, à l’eau étale qui ne profère rien et demeure.

  Si peu d’Action : les nuages sont amassés dans leurs pelotes, on dirait des chenilles processionnaires au repos dans leur chrysalide blanche à la consistance de coton. L’eau glisse en elle-même pareille à une mélodie inaudible qui tutoierait le silence des abysses. Les rochers sont de mutiques pachydermes endormis pour l’éternité.

   Si peu de Temps : ici tout devient impalpable, immobile, tout se dissout dans l’instant, dans la pure présence. Ici le temps fait halte dans son immémoriale gangue géologique. Ici l’heure n’entraîne plus aucune chute dans la gorge étroite du sablier. Grains de mica en suspens, gorgés d’une lumière intérieure qui infuse dans le simple recueil de l’être en sa constante dissimulation. L’eau dans la clepsydre est cette lagune pareille à ce bras de mer échoué au rivage des choses sans même qu’en elle ne s’éclaire la conscience d’un tel attouchement, d’une réalité presque intangible à force d’immuabilité.

  Si peu de Lieu : pour la simple raison qu’un tel lieu de beauté comprend tous les autres. Voir ce paysage, c’est aussi voir l’arbre décharné, cette sculpture minérale, en haut de son mur de pierres à Ballyvaughan. Voir les damiers de rochers usés, ses profonds sillons sur les rivages de Doolin. Voir la presqu’île noire plantée comme une dague dans les eaux translucides de Port Magee. Toute l’Irlande en un seul lieu : voilà la magie !

 

   Juste harmonie

 

   Haut paysage dont l’esthétique paraît se conformer à une invisible injonction. Or la sublimité de toute règle consiste en son constant dépassement de telle sorte que, parvenue à sa plus grande amplitude, au déploiement de son phénomène, soudain elle consente à se dissoudre dans l’essentialité de son être, à savoir devenir principe indépassable, origine, pur lieu de rassemblement de ses différents sens en une prodigieuse apparence dont le silence est  fondement dernier. Ici, face à la vérité sans partage d’une évidence, d’une juste harmonie, l’on pourrait demeurer muets et regarder longuement, amenant en soi, dans le pli le plus intime de qui nous sommes, cette inépuisable source de joie. La Nature, lorsqu’elle transcende le réel en est, sans doute, la plus habile dispensatrice qui se puisse imaginer.

 

   Eprouver à haute voix

 

   Mais rien ne nous retient d’éprouver à haute voix, de chanter, de murmurer, de décrire. Les nuages sont haut placés dans le ciel. Ils glissent sur place. Ils font leurs lourdes congères de neige, leur bruissement d’écume. Quelques moraines noires s’y glissent pareilles à des ponctuations, à des voix menues qui dépasseraient tout juste du silence. Le temps est posé et son aile immense flotte à l’horizon avec la douce insistance d’une œuvre en accomplissement, une sortie des limbes sur la pointe des pieds, un cillement d’yeux au-dessus du mystère du monde. L’eau touche les nuages. Elle est une plaque de plomb lourd aux reflets de mercure, aux blanches oscillations, aux traînées de comète sur le ciel qui vacille et ne dit son nom que dans la retenue.

   Aux hommes qui sont loin il faut laisser la paix du sommeil, l’ouate légère du rêve, l’heure d’amour avant que le jour ne déchire les illusions, n’entame de son scalpel le cercle de l’imaginaire. Hauts, lourds, grands sont les rochers dans leur éloquence sombre, dans leur surrection au plein du discret et du demeuré vacant. Ils sont les figures tutélaires du lieu, leur mémoire, la puissance tranquille de leur nécessité. Nécessaires comme l’air pour respirer, l’eau pour se désaltérer, les yeux pour voir. Ôtez-les par la pensée et il ne demeure qu’une vaste désolation, un désert privé de sable, des dunes effondrées que balaie la violence de l’harmattan.

   Ils rythment. Ils ponctuent. Ils sont ceux qui déclament nuitamment en leur sein de lave et de furie ancienne. Ils sont les témoins d’une lutte immémoriale des éléments. Ils sont les bâtisseurs qui anticipent la terre, les modeleurs de glaise, ceux qui façonnent le paysage et lui donnent corps. Cependant ils sont échoués tels des animaux marins, des squales parvenus à l’endroit de leur retraite, au terme de leur navigation. Ils sont le cirque où, bientôt, résonnera la parole des Existants que le vent emportera bien plus loin que ne le laisseraient supposer leurs tremblantes silhouettes.

 

    Nature en sa royauté

 

   SEUL. Ne peuvent-être seuls que l’animal en sa tanière, le dieu en son empyrée, la Nature en sa royauté. Oui, Nature est Reine et n’a nul besoin d’une cour, de serviteurs empressés, d’une légion de courtisans assistant à sa toilette, à ses repas, à son endormissement. Nature est grande. Infiniment. Seule au sein de son royaume.

   Seuls les Hommes veulent être entourés, les Femmes choyées. Il en est ainsi de l’humaine condition. Toujours l’amitié, la camaraderie, l’amour à l’horizon de l’être. Jamais hommes et femmes ne peuvent demeurer sans entourage, faisant l’économie de l’amicalité, du sentiment qui réchauffe le cœur, de la main qui flatte et caresse, apaise et réconforte. Hommes, femmes dépendent les uns des autres. Nulle humanité sans communauté, sans instinct grégaire, sans regroupement au sein du clan, de la meute, du troupeau.  

 

    Essentielle minéralité

 

   Nature est seule, autonome, fondatrice de sa propre unité. Certes le rocher est en rapport avec le nuage avec l’eau avec l’air. Mais aucune volonté, aucune intention à ceci. Un juste cosmos qui assemble les choses, les désunit parfois, les relie toujours dans le chant inouï de la Terre. Ce paysage tire sa force de sa seule présence, de sa singulière manifestation. Tout y est assemblé avec précision comme si rien ne pouvait en être ôté qu’au risque d’y introduire une fracture, une faille par où se glisseraient le début d’une polémique, peut-être l’origine d’une diaspora.

   Sans doute est-ce le regard de l’homme qui synthétise le divers, le réunit dans une compréhension rationnelle, l’inclut dans un concept. Mais l’observation de l’homme disparaissant, y aurait-il, pour autant, césure dans le grand ordonnancement du monde ? Certes non, à condition que nous voulions bien sortir de la mesure anthropocentrique dont nous pensons toujours qu’elle est l’alpha et l’oméga de tout ce qui mérite attention sous toutes les latitudes.

   La grande force de ce paysage réside sans doute dans son essentielle minéralité que vient rencontrer la nappe d’eau, le libre parcours du ciel. Grand bonheur, ici, que nulle entreprise humaine n’en soit venu troubler le magnifique assemblage. Quelque objet fabriqué y apparaîtrait-il et alors tout serait inquiété et alors l’équilibre en serait affecté. L’unité est cette perspective si réjouissante du réel qu’elle ne saurait souffrir d’exception qu’au prix de sa perte. Ceci nous ne pourrions l’envisager qu’avec douleur. Il faut à la Nature des espaces vierges. Infiniment vierges. Il en va de l’être de l’homme à assurer pleinement son essence !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 novembre 2020 7 08 /11 /novembre /2020 09:09
Là dans la venue du jour.

Septembre finissait

Octobre tardait à venir

Dans le ciel

Une dernière lumière

S’attardait

Une manière de gonflement

De sève s’annonçant

Avant que l’ombre

N’arrive

 

Tu aimais ces couleurs

Qui n’en étaient pas me disais-tu

La terre était ton élément

Comme l’air le mien

Ses sillons t’attiraient

Les mottes luisantes

Que le coutre versait

Jadis

Dans les pages

De Georges Sand

 

La Mare au Diable

Me disais-tu

Et tes yeux couleur de souci

Étaient en partance

Pour ailleurs

Sans doute

Un Pays sans nom

Une île sans rivage

Une presqu’île qui n’avait nulle fin

Se perdait dans des nappes de brume

On n’en pouvait connaître

L’énigmatique destinée

 

Le diaphane te parlait

Le langage du discret

L’à peine arrivée de l’heure

Te trouvait en méditation

La plaque de l’étang

Aperçue depuis ta fenêtre

Ses vibrations

Sous la clarté diffuse

Ses irisations parfois

Ce glissement au loin

Vers les montagnes bleues

Ceci suffisait à te porter en un lieu

D’où il semblait que ton retour devînt

Une impossibilité

La matière insaisissable

D’un rêve

 

Le plus souvent

Dans ta maison

Aux volets à demi tirés

Au milieu de la pénombre

Tu lisais des pages et des pages

Du Grand Meaulnes

Un peu comme si ta vie en dépendait

Tu respirais à peine

Le soulèvement de ta poitrine si discret

On aurait dit le battement d’un cil

Songeais-tu alors

À ces promenades romantiques

Sur un lac de Sologne

Ou bien sondais-tu

Ce que le livre disait

Cet impossible bonheur

Qui jamais

Ne se laisse atteindre

Deux fois

 

Le dehors m’attirait

Le vent m’appelait

Parfois celui qu’ici on nomme

Le Marin

De mes promenades je revenais

La barbe criblée de brouillard

Les yeux laissant s’égoutter

Une poussière de pluie

Je t’invitais à me suivre

A te vêtir

D’une toile légère

A venir longer ces étangs si beaux

Que l’automne lissait

De sa palme douce

 

Mais non

A cette immersion

Dans l’espace

Tu préférais

Cet étrange confinement

Sans doute en raison

De ta nature rétive

De l’illisible peine

Qui t’habitait

Pareille à un voile posé

Sur le réel des choses

 

De longues heures

A sillonner la garrigue

Semée de l’odeur épicée

Des touffes de thym

Parcourue du vert clair

Des genévriers cades

Illuminée par les étoiles mauves

Des aphyllanthes

Et celles roses

Des cistes cotonneux

Souvent la Tramontane se levait

Portant avec elle

Les cris aigus

Des busards cendrés

Tu aurais aimé entendre

J’en suis sûr

Ces appels du ciel

Cette faune libre

Fière

Sûre de son trajet

Ailes largement éployées

Œil perçant forant l’air

De sa belle certitude

 

Mais rien ne servait de te dire

Le dehors

Alors que ne te tentait que

 Le dedans

La disparition aux yeux des autres

Le refuge derrière

Ces murs d’argile

Ils te protégeaient de la foule

Des curieux

Qui déambulaient encore

Dans les rues

Qui bientôt seraient désertes

Tu me disais souvent

Mais quand donc le silence

La paix enfin revenue

Le creuset d’une joie

Dans le fortin du corps

 

Parfois le matin

Lors de la première lumière

Ta silhouette

Que de rares passants

Pouvaient dérober

À ta naturelle pudeur

Ils n’emportaient de toi

Que

Cette allure ambiguë

Cette volte-face

Cette fuite encadrée

De blanc et de bleu

Tes couleurs fétiches

Tu les disais précieuses

Dans leur pâleur même

Leur effacement

Leur souple présence

Que l’ombre recouvrait

En même temps que tu t’y confiais

Avec une certaine délectation

Toi personnage des coulisses

Toi actrice

D’une scène sans voyeurs

Toi ligne éphémère

Dans le déclin

De ce qui se montre

 

Ton destin était ceci

La transparence

L’absence d’épaisseur

Le retrait en toi si discret

Qu’on n’en percevait jamais que

Le début

Ou bien

La fin

Autrement dit jamais la nature vive

Jamais la faille par laquelle te rejoindre

L’ouverture à la vacance de ton être

Tu étais cet indescriptible signe

Sur une antique tablette d’argile

Une simple et éphémère lueur

Sur le col d’une amphore

Un espace entre deux mots

Ce vide médian

Cette respiration

Du vide et du plein

Des Taoïstes

 

Ces blancs

Ces interstices

Ces lumières

Dont se vêt la peinture

D’un Cézanne

Afin qu’apparaisse

Comme en sustentation

Comme par miracle

Tout l’esprit que la Sainte-Victoire

Porte en elle

Qu’elle ne diffuse qu’aux yeux

De ceux qui les ouvrent

Et les emplissent

Des beautés du monde

 

Etait-ce ceci que

Tu cherchais

En toi

Rien qu’en toi

Dans la meute de solitude

Qui t’entourait

Dans la perte

A toi consommée

De cette réalité

Auprès de laquelle

Les Nombreux

Se ruaient

La prenant sans doute

En tant que la révélation suprême

Dont l’existence faisait l’inestimable don

 

Mais combien je m’aperçois

Que mes questions sont inutiles

Pour ne pas dire oiseuses

Comment te définir

Toi l’Etrangère

Puisque

A moi-même

Je suis

L’Etranger

Auquel je n’ai même pas accès

Cette image

Que le miroir me donne

Alors que le réel me l’ôte

Puisque jamais je ne serai

L’Observateur

De Qui-je-suis

Cette feuille d’automne

Qui déjà flétrit

Et s’absente

Des nervures

S’y dessinent

Qui signent

La perte de toute chose

Le non-retour

Du temps

Le non-retour

De l’être

 

 

 

 

 

 

 

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