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28 mai 2020 4 28 /05 /mai /2020 07:38
Ce rai de lumière

Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Vois-tu, combien il est heureux que ce paysage nous parle le langage d’une claire esthétique. Ici, rien n’est à ajouter, rien à retrancher. Il suffit de se laisser aller avec confiance à cette parution qui est le jeu simple du monde, son inégalable position en cette heure en suspens. Voudrait-on tracer l’esquisse d’un sur-mesure à connaître, à habiter, que nous n’aurions guère fait mieux que de poser ici, tel ciel équivalent à celui que nous voyons, là telle couleur qui est peut-être la tonalité qui nous visite depuis notre plus tendre enfance. Car si nous aimons ceci même qui se montre, ce ne saurait être le fait d’un simple hasard, le croisement paradoxal d’une aventure en rencontrant une autre. Non, les choses ont, sinon une logique toute tracée, du moins un genre de nécessité dont nos affinités avec ce qui nous entoure ont tracé, de tout temps, pour nous, cette scène que nous vivons aujourd’hui comme une partie de nous-même qui se projette sur l’écran de notre conscience.

   C’est pourquoi nous n’avons nul effort à produire pour créer les conditions d’une rencontre heureuse, elle déplie ses voussures avec la plus grande facilité, genre de magie apparente qui dissimule en son fond des liens oubliés, des réseaux de significations que nous pourrions porter au jour si nous nous mettions en quête d’en faire surgir les invisibles linéaments. C’est ainsi, nous ne sommes nullement des comètes surgies un jour, sans motif, du plus loin de l’espace, nous sommes de curieux trajets dont une tâche d’archéologue viendrait facilement à bout, assemblant les événements anciens qui ont tissé notre existence, dont notre présent est la simple et unique résurgence.

   En réalité nous sommes l’addition et la conclusion de ce passé enfoui au plus profond de notre chair, au plus mystérieux de nos sentiments. Comment, sinon, pourrions-nous expliquer notre bouleversement devant le paysage sublime alors qu’un de nos compagnons de voyage ne ferait qu’éprouver un mortel ennui face à ce qui nous étreint au plus vif de notre ressenti ? L’émotion n’est que le témoin d’une plus ancienne qui attendait dans l’ombre qu’à nouveau se produise cette curieuse alchimie dont nous étions porteurs à notre insu, n’en pouvant nullement expliquer les lointaines sources.

   Alors nous ne savons pourquoi cette beauté-ci nous ébranle et ce secret en amplifie la portée, en accroît la dimension d’exception. Ceci indique que nous ne sommes nullement libres de nos emportements soudains, des cyclones qui nous traversent, des pluies d’équinoxe dont nous sommes parfois transis jusqu’au tréfonds de notre âme. C’est bien là la texture des passions, ces brusques mouvements qui font se retourner l’étoffe ordinaire de nos affects pour en faire cette toile convulsive qui nous emporte au loin, bien au-delà de ce que notre conscience aurait pu imaginer comme trame de nos comportements. Un bonheur actuel s’abreuve à un autre qui a disparu de notre champ de vision, nullement du registre de notre vie intime, profonde, lovée en quel endroit que nous serions les seuls à pouvoir reconnaître. Une ténébreuse climatique des lieux dont nous sommes les uniques à posséder la clé.

   Quelque part dans son essai de jeunesse « L’extase matérielle », Le Clézio dit :

 

« Le regard donne son mouvement au monde. Il le façonne ».

  

   Oui, c’est notre regard qui métamorphose le monde, lui donne son contenu, définit ses apparences, le porte devant nous en tant que cette irremplaçable unicité dont, par essence, il ne peut qu’être affecté. Ce monde-là qui vient à nous est notre monde, celui que notre conscience intentionnelle, notre mémoire, nos souvenirs ont élaboré de manière à ce que, possédant un amer pour notre conscience, nous n’errions inutilement à la lisière des choses sans jamais en connaître la substance plénière, la saveur à nulle autre pareille. Ce lien indéfectible du monde à qui nous sommes, de qui nous sommes au monde est la seule façon pour nous de ne pas perdre pied, de demeurer homme parmi la multitude des autres hommes, de porter notre lucidité au-devant d’elle, d’en faire cet éclaireur de pointe qui sera notre lumignon dans la nuit lourde de l’inconscient.

   Ce ciel de nuages sombres, ces strates de plis horizontaux, ces longues dérives célestes sont à nous, nous dialoguons avec eux de la façon essentielle qui est la nôtre.  Ce long rai de lumière, ce partage du jour et de la nuit, ce langage à peine proféré dans l’aube qui vient et, bientôt mourra, tout ceci nous est intimement coalescent. Les ferait-on disparaître et ils nous manqueraient soudain et notre intégrité perceptive en serait atteinte en même temps que notre humeur s’assombrirait de cette perte. Cette mer étale, doucement bombée, cette immense mare liquide qui bat au rythme de ses abysses, qui frémit à la cadence de ses courants, c’est un peu de notre cœur qui se répand là, un peu de notre sang qui fait ses longues stases et se désespère de ne pouvoir couvrir l’immensité des océans, de ne pouvoir connaître la plénitude des eaux, elles ressemblent aux premières marées qui précédèrent notre naissance, furent les originaires empreintes de la vie sur la membrane souple, ductile de notre psyché.

   Cette bande bleue du rivage, ce genre de miroir où se reflète la longue conscience du ciel, cette osmose eau/terre, ne disent-ils la confusion, parfois, des éléments multiples qui composent notre corps, le disposent une fois à la pesanteur de la terre, une autre fois à la souplesse de l’eau, à sa mouvance infinie ? Nous sommes nous-mêmes un fragment de ces éléments, un reflet de ce cosmos qui gire au-dessus de nos têtes et nous invite à la belle fête de la présence. Et cette ligne d’oiseaux, sans doute des goélands occupés à se nourrir, n’est-elle la réplique de notre propre aventure sur terre, naître, boire, manger, dormir, aimer, donner la vie puis recevoir la mort ?

   Placés à l’exacte jointure nycthémérale, individus successivement situés à la jonction de l’ombre et de la lumière, clignotement furtif entre deux infinis, aimant tour à tour puis perdant tout amour afin que le néant, enfin reconnu, nous  puissions renoncer à voir, toucher, sentir, humer, entendre, tous sens au gré desquels notre condition nous est remise comme la singularité qu’elle est, nous aiguisons nos pupilles, affutons nos doigts, exerçons notre ouïe dans un ultime geste de possession du monde. Oui, ce monde est à nous jusqu’à la plus ultime désespérance. C’est pour cette raison qu’il est beau, infiniment beau, infiniment éblouissant, pour cette raison qu’il nous fascine et ceci jusqu’au dernier jour de notre perte.

   Il y a tant à regarder partout et l’heure avance qui crépite et s’impatiente d’oublier la précédente, de faire surgir la suivante. Oui, la suivante ! Tel est notre avenir d’homme cloué à la temporalité. L’heure est donatrice qui vient.  L’heure est mortelle qui fuit. Nous sommes au mitan de cette polémique. Nous sommes, sans doute, cette polémique même puisque, vivant, nous portons en nous le germe de notre résolution finale. Et c’est en ceci que consiste toute joie : être et ne pas être successivement sans savoir vraiment le lieu et le temps de notre chute ! Ce rai de lumière, que ne pouvons-nous en faire le sésame d’une nouvelle vie ?  Oui, il y a tant à voir !

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 08:29

   Ma maison n’a de luxe que celui que la nature lui accorde, c'est-à-dire la simplicité même. A quoi donc lui servirait-il d’être sophistiquée, de faire un concours de beauté ? En elle-même elle est sa propre justification. Elle vit de sa vie de pierre, de sa vie de tuiles et ne rend des comptes qu’au soleil, à la pluie, au passage du vent qui vient, selon les jours, de la mer ou bien de la terre. Comment la décrire, elle la modeste qui rougirait à la seule idée de s’exposer en public, de montrer ses charmes ? Tout ceci est si discret, si intime. Toujours une maison a besoin de repos, de recueil en soi, c’est sa nature de maison, c’est son rôle d’abri que d’offrir une manière de cocon et d’y demeurer aussi longtemps que la foudre ne l’a pas atteinte, que la coulée de boue ne l’a emportée au loin de ses fondations. Toute maison a une assise, s’y tient, toute maison plonge ses racines au plein de la glaise, ce sont les amarres au gré desquelles elle affirme sa sédentarité, sa fidélité au sol qui l’accueille. Elle est tout le contraire de la tente de nomade, de la yourte que l’on monte et démonte selon le rythme des troupeaux et de leurs pâtures. Elle n’aime rien tant que reconnaître ses orients et donner à chacun la part qui lui revient.

   Au nord, ma maison regarde le village de pierres dorées, les plateaux qui se dressent contre le vent, les herbes jaunes où paissent les troupeaux de chèvres et de moutons. A l’est elle regarde les forêts de résineux qui sont encore dans l’ombre bleue d’avant le plein jour, bientôt le soleil en décolorera les crêtes et l’on croira avoir affaire à un océan vert agitant lentement ses vagues. A l’ouest elle cherche à percevoir, sur l’étendue sans fin de la garrigue, les projections des graminées lorsque le crépuscule les touche de ses belles teintes vermeil. Au sud ce sont les terrasses plantées de vieux oliviers aux troncs torses, le lit d’un ruisseau à sec, des sauterelles aux ailes rouges y bondissent incessamment, comme montées sur de fins ressorts.

   Ma maison ne dit rien, ne profère rien. Cependant parfois sa charpente craque comme si elle s’étirait, parfois ce sont les tuiles qui chantent sous l’insistante caresse du soleil ou bien susurrent sous la douce onction de la pluie. Ma maison ne demande rien, si ce n’est d’être maison, d’ouvrir ses yeux le jour, sur le paysage dont elle est un fragment, de les fermer la nuit afin que mon sommeil assuré, elle puisse se livrer au sien. Oui, une maison dort comme vous et moi, une maison respire, une maison rêve, j’en entends parfois quelques mots, quelques soupirs qui se perdent dans le tumulte des étoiles. Ma maison est locale, elle vit de ce chemin qui monte vers une cour de poussière où viennent jouer des enfants insoucieux. Elle vit de cette haie proche qui abrite les merles noirs, les gros-becs à la couleur de feuille morte, parfois les huppes qui pupulent puis s’envolent dans une chorégraphie en noir et blanc dès que quelqu’un approche.

   Ses pierres, elle les tient d’une carrière voisine. Ses bois viennent en droite ligne de ces pins distants d’à peine quelques centaines de mètres, ils font un cercle joyeux tout autour d’une lumineuse clairière. Ses tuiles ont été façonnées à la main dans la dernière tuilerie qui subsiste et exploite une carrière d’argile que ne visitent guère que les renards et les mulots. Ma maison est en plein ciel parce qu’elle est libre, parce qu’elle respire cet air qui est le sien, qu’elle reconnaît le large horizon, là-bas, qu’elle aperçoit le grand lac aux eaux bleues, les collines de terre rouge creusées de profonds sillons, une haute terre coiffée d’arbres, le vol allongé du héron cendré, celui erratique des martinets, leurs faucilles partagent le ciel, y laissent d’invisibles traces que la nuit reprendra en son sein.

  Ma maison est en pleine terre, c’est sans doute la vérité la plus exacte dont elle puisse témoigner. Parfois, en songe, je me plais à imaginer le monde secret sur lequel elle repose. Je descends par un sombre escalier en colimaçon, précédé du cercle blanc de ma lampe. Des roches humides qui suintent, quelques mousses étoilées y sont visibles. Des marches taillées à même le roc, elles luisent tels des visages sculptés dans le bois d’ébène. Des entrelacs de racines blanches, des tapis de rhizomes, fins cheveux qui me frôlent puis retrouvent leur immobile silence. Un bruit d’eau, une façon de clapotis, une lumière cristalline, le rond d’une mare d’eau, un plafond armorié de stalactites, des draperies translucides. Oui, ma maison est bien terrestre, soudée au ventre de la terre, elle en est un genre de concrétion.

   Ma maison est de modeste dimension. Mais à quoi me servirait donc un palais aux mille pièces, pourrais-je y vivre simultanément dans mille espaces à la fois ? Ma maison a un seul étage. En haut, un petit cabinet de toilette, sa fenêtre donne sur le chemin qui descend vers les champs semés de cailloux, tapissés d’herbe. Puis ma chambre avec un minuscule balcon. Il me suffit. J’y passe parfois de longues minutes à observer la découpe bistre des collines, le lac gris-vert des oliviers, l’empreinte noire de quelque faucon en chasse. Ma table de travail est légèrement en retrait de la fenêtre, je ne dois nullement me laisser distraire lorsque j’écris. Les murs sont tapissés de livres, si bien que l’on n’aperçoit leur surface blanche, crayeuse telle une falaise, que par endroits. Quand je travaille, il n’est pas rare que je pose, sur le lit proche, mes notes manuscrites et un ou plusieurs ouvrages que je consulte pour un article en cours. Le silence est souverain, ici, sauf la cymbalisation continue des cigales en été. Mais j’y suis habitué et leur bruit cesserait, je crois qu’il me manquerait.

   Au rez-de-chaussée, une seule pièce unique, de modeste dimension. Tout est badigeonné à la chaux. Un coin-cuisine séparé du salon par un buffet rustique en noyer, à la belle teinte blonde. Une cheminée d’angle dans laquelle, à la mauvaise saison, des bois d’olivier brûlent en dégageant une bonne odeur. Deux portes dont l’une donne à l’est, l’autre vers le sud. L’hiver, le soleil découpe, sur les tomettes rouges, un franc rectangle de lumière qui réchauffe la pièce. L’été, la porte semi-tirée laisse passer assez de jour et l’ombre, au fond, distille une douce fraîcheur. C’est l’heure rêvée, l’heure méridienne où tout dort sous le soleil, l’heure où nul ne passe et la pendule égrène ses minutes, pareilles au bruit de gouttes qui sombreraient dans la gorge d’un puits. Une seconde en appelle une autre, qu’une encore suit de sa belle impatience. Ainsi fuit le temps au-devant de lui dans une souveraine confiance. Rien ne pourrait venir troubler ce lieu abrité du monde, ce lieu de doux voyage à l’intérieur de soi. Dans le salon qui flotte entre deux eaux, celle de l’aube, celle du crépuscule, je me consacre à la lecture de mes chers livres, quelques anciens romans parfois sortis d’une étagère poussiéreuse et, surtout, de la philosophie, elle me tient éveillé et me tire à elle pour y trouver de substantielles nourritures. Lorsque l’heure a tourné, qu’elle vire au parme, que ni les oiseaux ne volent plus, ni les moustiques n’attaqueront, je m’installe dans la cour étroite clôturée de murs supportant un grillage et je poursuis ma lecture jusqu’à la limite du jour, à l’entrée de la nuit.

   Cette nuit qui tangue et m’appelle à la joie immédiate du repos. Je m’allonge sur mon lit, sur le dos, légèrement tourné vers la porte-fenêtre. La lune est en plein ciel. Elle fait sa large étoile blanche, écumeuse. Elle court parmi le peuple de la Voie Lactée, elle efface quelques constellations qui dérivent au loin et se perdent dans l’inaccessible cosmos. Sur les murs blancs, je suis la lente giration de la Terre, le bal des comètes, le passage, parfois, d’un oiseau nocturne, peut-être une dame blanche entreprenant son voyage hésitant. C’est l’heure sans heure qui précède l’aube. Ma maison est calme. Je suis en son centre comme elle m’habite totalement. Nous sommes une seule et même réalité. Je vis par elle qui vis par moi. Je ne suis moi que par elle, elle n’est elle que par moi. Dans la nuit qui déplie lentement ses flux, nous flottons tous les deux, attirés par un unique destin.

   Nous allons loin et ma maison ne le sait pas, mais je radiographie son âme, je connais toutes ses inclinations, je pénètre toutes ses affinités, je me loge au creux le plus secret de sa mémoire. Nous sommes de vieux amis qui naviguons de concert. Où elle va, je vais. Où je vais, elle vient du fond même de son immobilité, elle me suit en songe et m’appelle, me hèle à la belle fête de la rencontre, de l’échange, des émotions ressenties en commun. Nous sommes un couple, ma maison et moi. Un couple avec ses humeurs parfois sombres, avec ses moments de plénitude, ses confidences, là, au coin de l’âtre lorsque la bise souffle et que l’hiver serre les murs de ses mains de neige. Jamais nous ne nous séparons longtemps. Vite, je la sens loin de moi. Son absence crée un vide, une manière de néant qui fait son sillage d’ombre et qui m’égare en plein ciel, mais un ciel d’encre qui n’écrit plus rien que des mots sans signification.

   Lorsque je pars en voyage, beaucoup me disent qu’ils la trouvent triste, que ses volets fermés sont comme une longue plainte qui ne trouverait nulle oreille où verser sa peine. Voyez-vous, une maison, une vraie, une qui a planté sa racine en vous, vous ne pouvez plus vivre loin d’elle pour la simple raison que vous devenez orphelin et qu’il n’est jamais bon de se trouver seul sur terre, sans abri, ni ami. Je crois que, plus jeune, j’étais un nomade avide de découvrir des pays, de visiter des villes aux noms qui chantent, de voir des pics enneigés, des îles entourées d’eaux turquoise, des steppes battues par les vents, des vallées semées d’eaux claires. Maintenant, mes livres et moi, mon écriture et moi, ma maison et moi, nous ne sommes heureux que rassemblés. Pouvez-vous comprendre ceci, vous les infatigables qui parcourez les vastes horizons, pouvez-vous ? Avez-vous une maison, au moins, pour vous réconforter de retour au pays ?

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 mai 2020 3 27 /05 /mai /2020 08:00
Où ma présence en toi ?

           Œuvre : Barbara Kroll

 

***

 

 

Sais-tu le prix d’un égarement ?

Sais-tu le prix d’une douleur

quand le monde n’offre

nul point fixe ?

Une seule fois

 il m’a été donné

de te voir.

Une seule fois

et ton écharde est là

qui saigne

au creux de ma chair.

Non, jamais je ne l’ôterai,

ce serait me condamner

deux fois.

Plutôt périr que de renoncer

 à toi,

à cette vibrante image

qui vacille au loin

 et brûle mes yeux

d’une longue cécité.

 

Un horizon de cendre,

un ciel de suie

et pourtant je demeure

et pourtant l’espoir, en moi,

fait son bruit de luciole.

Tu ne me connais pas.

Comment d’ailleurs

pourrais-tu me connaître,

 toi qui marchais

 dans l’avenue du jour,

moi qui n’étais

que ton ombre,

 à peine le feu d’un galet

sur le parvis d’une grève.

Je n’avais guère

plus d’épaisseur

qu’une joie

et pourtant

je me sentais habité.

 Habité de toi,

 de ta souplesse féline,

du vert dont tes yeux

devaient être teintés,

de l’ébruitement

de tes hanches,

cette fascination à jamais.

 

L’heure était venue

d’une saison printanière.

Les arbres chantaient

du geste des oiseaux.

Le pollen poudrait l’air de cuivre.

 Les étamines s’ouvraient

sous la douce complainte

des âmes.

Oui, des âmes,

on ne voyait plus des corps

 mais leur simple forme éthérée,

 leur balancement

dans des ondes de lumière.

 

Tes escarpins,

sur le trottoir de ciment,

 battaient la mesure

que mon cœur reprenait

en silence.

Nous étions

deux au monde.

Non, j’étais seul

mais je te portais en moi

comme le rameau la feuille.

Nul espace ne nous séparait.

Vois-tu j’étais une manière

de passager clandestin,

d’hôte discret

dont les convives

n’aperçoivent nullement

la présence.

Au demeurant je n’aurais pu

m’élever de moi,

figurer au monde

avec la sotte prétention

des curieux.

Je me voulais captif,

semblable à ces nacelles

qui volent haut,

qu’un fil retient

sur la terre des hommes.

 Plus d’un aurait songé

à rompre le lien,

 à s’évader,

 à voguer

sur de blanches caravelles.

Mais moi, non,

je ne voulais nul exil,

je me voulais ton esclave

en quelque sorte,

aimanté par ton regard,

fasciné par ce corps

 que j’imaginais de jade,

un genre de vert sombre,

de tache de prairie

 parmi le suspens de l’heure.

 

De ton corps,

de tes seins,

de ton ventre,

de ton pubis

je voulais être

 le berger,

le gardien perché

tout en haut

 de son sémaphore.

Certes nul ne m’aurait connu

mais j’aurais connu la félicité

 au prix de mon étrange aliénation.

Ne pas être libre

afin d’être libre,

tel était mon souhait

le plus ardent.

A quoi donc m’aurait servi

la liberté

si ton image s’en était absentée ?

Rien n’est plus éprouvant

que cette fausse autonomie

que l’on traîne après soi

comme une malédiction.

 

 Au jour où j’écris ceci,

depuis la modeste chambre

où le Destin a pris la couleur du deuil,

ne demeure en moi

qu’une braise,

mais un feu

qui renonce à s’éteindre.

Ta présence,

 je l’ai cherchée partout,

au creux des sources,

sur l’épaule des vents,

 à l’ombre des arbres séculaires,

 dans la fumée âcre des tavernes,

dans la brûlure d’alcools vénéneux.

Je l’ai cherchée en vain

sur l’épaule d’autres femmes,

 mais jamais,

tu n’es réapparue,

Déesse habitée de clarté

 que la rue saluait.

 

Que me reste-t-il alors

qu’une capricieuse mémoire,

qu’une imagination distraite,

qu’une espérance usée

tel un vieux tissu ?

Mais peut-être

est-ce mieux ainsi ?

Je me nourris

 de ma propre indigence,

mon univers est empli

d’étoiles filantes,

de queues de météore

qui raient l’espace,

de bruits cosmiques

soudés de vertige.

Ils me disent mon esseulement,

ils entonnent ma tristesse,

 ils font se lever le blizzard

de ma mélancolie.

Mais, au moins je possède

quelque chose

et mes mains happent le vide

et retournent à moi

avec cet air de nostalgie

 qu’ont les arbres

en leur dépouillement

d’automne.

 

De moi, à ton corps défendant,

puisque tu ne me connais pas,

tu as fait un territoire sans nom,

 tu as prononcé mon repli,

tu m’as déposé sur un mont

d’où rien n’est visible

que de vastes plaines désertes

semées de la laine

de lointains troupeaux.

 Comme ces hauts plateaux

du Tibet

 usés par le vent,

quelques yacks

au pelage hirsute

y broutent une herbe rare,

des yourtes grises

fument dans le grésil,

des femmes barattent le beurre,

des enfants jouent

de poupées de chiffon.

De moi tu as fait

un nomade,

un homme sans terre,

un réfugié au cœur du rien.

 

Comment te dire merci,

toi l’Inconnue,

pour le don précieux

de ton absence ?

 Il se dilate en moi,

il amarre ma conscience

à des filets de brume,

il fait sa voix en sourdine

qui ne me quitte plus,

qui ne me quitte plus.

Ainsi s’annonce

mon éternité.

 Pourrais-je y renoncer ?

 

 

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26 mai 2020 2 26 /05 /mai /2020 07:55
L’à peine bourgeonnement du jour

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   Faut-il être distrait, au réveil, parmi le remuement discret de la brume, pour ne pas voir ce qui ne demande qu’à être vu. Le pommier en fleur avec sa nacelle de pétales blancs, l’oiseau qui traverse le voile d’air de son vol muet, les gouttes des nuages suspendues à la voûte du ciel. Je te sais attentive au moindre détail qui éclot, ici où là, avec son éventail de multiple beauté.

   Bien des marcheurs sont des égarés dans le fourmillement du monde. Leurs yeux sont des pierres sur lesquelles ricoche la lumière sans qu’elle vienne les atteindre en aucune manière. Ils sont perdus dans leurs rêves de songe-creux et nul événement ne les préoccupe qui ne soit lié à une fin, attaché à un gain, scellé à la  promesse d’un avoir. Mais qu’importent les distraits. Ils ne progressent que dans la flaque ténébreuse de leur ombre. Dans l’oubli du monde. Dans l’inconnaissance d’eux-mêmes.

   Ce que j’ai fait ce matin : simplement m’ouvrir à l’être des choses sans qu’aucune dette, aucun effort  ne soient liés à leur découverte. Sais-tu, il est si facile de s’absenter du rythme de la nature, d’oublier son immémorial balancement, de feindre de croire que la corne d’abondance est épuisée d’où plus rien ne s’annoncera que le vide.

   Ouvre ta main en toute innocence. Reçois le don d’une première pluie, la plume tombée du nid, le pollen que l’abeille t’envoie afin que ton visage rayonne de son éclat de miel.

   Distend la pupille de ton œil et s’y inscrira, tel un étonnant hiéroglyphe, le rameau semé de fleurs, bientôt de ces feuilles fragiles qui jouent en écho avec ta propre incertitude qui n’est jamais que ton doute foncier, ton avancée irrésolue sur les sentiers qui se perdent au loin. On n’en voit nullement le terme. Peut-être n’ont-ils pas de fin ? Peut-être sinuent-ils jusqu’aux limites de l’univers parmi la nitescence des étoiles ? Peut-être !

   Ce que j’ai fait ce matin : marcher au milieu des bois. Tout simplement. Connais-tu un autre lieu qui serait plus propice au recueillement, un autre site plus ouvert à la rencontre avec soi ?  Avec son propre, je veux dire. Non avec des formes hallucinées qui ne seraient que des faire-valoir, des miroirs aux alouettes, des décors en trompe-l’œil. Car, j’en suis sûr, tu es persuadée de cette vérité. L’osmose n’est que de soi à soi, sans distance, là juste au bout de la conscience. Sublime réversibilité du regard qui ne prend acte des choses qu’à mieux retourner en son antre.

   Les compagnons de route, les chemineaux de hasard, les nomades un jour croisés dans le clair-obscur de quelque caravansérail, tous sans exception ne sont que des miroirs qui renvoient les rayons au point focal que l’on sent là, posé avec la force d’une certitude, au centre irradiant de son propre corps. Toute autre considération ne serait que fallacieuse, périphérique, entachée de mensonge.

   Cette feuille qui, dans le frais de l’aube, faisait sa douce cantilène, son fragile déploiement, cette naissance qui me révélait son être, qui d’autre que NOUS DEUX en était témoin ? Qui d’autre, je te demande ? Un oiseau dissimulé dans le treillis de quelque futaie ? Un inconnu travesti derrière le tronc de tel arbre ? Dieu en personne depuis le Ciel où glissent les nuages ? Qui donc d’autre que nous échangeait cet événement à nul autre pareil : la confluence de deux êtres en leur unique ?

   Eût-il existé un témoin, cette singulière expérience en aurait-elle été augmentée en quelque façon ? Bien évidemment, non. La coïncidence est toujours de nature duelle, toujours conjonction de deux existences qui, l’espace d’un instant, fusionnent en une seule et unique réalité. L’amour entre deux amants est de même nature. C’est pourquoi il est si difficile de côtoyer cette véritable « monade sans fenêtres ». Tout visiteur est forcément de trop. Tout hôte jugé comme un intrus. Tout passant perçu indésirable.

   Sans doute as-tu éprouvé cet intense besoin de solitude lorsque, dans le secret d’un musée, telle œuvre te touche au plus profond de ton être. C’est alors vibration contre vibration. Energie insufflant sa puissance dans une autre énergie. Epanchement de soi à soi. Le soi de l’œuvre à la jonction de son propre soi. Aucune épaisseur entre la toile et la peau car toutes deux sont de même complexion et s’interpénètrent à la manière de deux tessons de poterie s’assemblant sous la figure du symbole. Une reconnaissance réciproque.

      Ce que j’ai fait ce matin : j’ai longuement déambulé parmi les chatoiements du peuple sylvestre, cueillant ici une écorce striée, là un gland avec son germe, une feuille dentelée, ajourée, qui me contait l’histoire du dernier automne. Il n’y avait nul étonnement à cela. J’étais UN parmi la communauté végétale et mon souvenir d’avoir été homme s’atténuait à mesure de ma déambulation.

      Pose ton pied bien à plat sur la motte d’herbe. Tâche d’en ressentir le continuel fourmillement. Pieds nus s’il te plaît, la seule façon d’être en contact avec la tribu des rhizomes qui parcourent l’humus dans la discrétion et l’assurance de leurs minces trajets.    

   Couche ta hanche tout contre la bille de bois. Tu en devines la vie cachée, ces cercles concentriques qui disent l’âge, la force, le vieillissement aussi, la texture en partance pour le long voyage vers l’inconnu.

   Soude ton ventre au bouquet d’airelles, à la touffe drue d’armillaires, tu seras immédiatement dans leur patrie. Peut-être y goûteras-tu les vertus soporifiques, hypnotiques des spores, identiques à l’impatience d’exister de tes propres fibres ?

   Plie la fente de ton sexe selon la volonté de la première hampe venue, cette crosse de fougère en son dépliement, jouis longuement de cette double possession. De la tienne, de la sienne. Ce n’est qu’une même chose. UN ressenti unique qui te déporte de toi, qui la déplace d’elle afin qu’un nouvel horizon soit connu, celui de l’Illimité.

   Seulement ceci a SENS. Seulement ceci vaut d’être vécu dans le plein d’une sensorialité qui chante et vibre au plus haut de sa modulation. En un mot : exulte à partir de toi, réjouis-toi, jubile, délire si tel est ton désir, si telle est l’emprise de la plante qui t’accueille comme l’un de ses rejetons. Tu n’auras d’autre lieu que celui-ci pour faire fructifier ton contentement, t’ouvrir à la promesse du jour. Lance ton être en avant de toi et rejoins-le en un seul saut, celui de ta délivrance.

   Ce que j’ai fait ce matin : simplement déclore le monde et m’y perdre,  tel le rameau lancé dans sa fragile existence. Lancé car rien ne l’y prédisposait sauf le dard aigu de la contingence. Suive-t-il son destin dans le grésillement de soi. L’espace est là qui attend !

  

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:59
Charlie le chevrier

Source : ‘PAJU‘ – RTS

 

***

 

   Charlie est un enfant de la ville. Il a toujours vécu dans le labyrinthe des rues, parmi la circulation des voitures, au milieu des mouvements et des bruits divers. Un peu malgré lui, il faut bien l’avouer. Mais que peut-on faire d’autre que de subir cette existence urbaine lorsqu’on est le fils unique de parents fonctionnaires qui ne connaissent de la ruralité que quelques images d’Epinal ? Ses parents, en son for intérieur, il les nomme ‘ronds de cuir ‘, nullement d’une manière péjorative mais un peu à la façon de Courteline, avec humour et amusement. Lorsque, tout jeune enfant, Charlie le pouvait, il quittait la maison familiale et allait se promener au bord de la rivière, passant de longues heures à regarder le miroitement de l’eau, la chute des feuilles qui flottaient telles de minuscules embarcations. Parfois il bavardait avec un pêcheur qu’il connaissait, mais ce qu’il préférait c’était la solitude, la communion avec la nature. Il lui semblait alors que sa conscience s’emplissait de mille sensations qu’il pouvait archiver au creux de sa mémoire comme des biens précieux qu’il lui était loisible de ressortir, plus tard, quand il en éprouvait l’envie, afin d’en admirer le chatoiement.

   Charlie était, tout à la fois, un rêveur romantique et un garçon pragmatique qui ne dédaignait nullement de se servir de ses dix doigts et il n’était pas rare qu’il sculptât quelque branche de noisetier, il en découpait l’écorce en forme de spirale blanche, laquelle courait du haut en bas de ce qui deviendrait son bâton de marche. D’autres fois, d’une tige de sureau dont il évidait le cœur, il fabriquait un pipeau avec lequel il improvisait quelque romance. Charlie, on l’aura compris, était un cœur simple, au caractère limpide comme une eau de source, attiré par les choses sobres et immédiates, celles que l’on connaît avec le sentiment plutôt qu’avec la raison. Son enfance s’était déroulée avec une certaine facilité, il travaillait bien à l’école, ne s’y ennuyait nullement, mais souvent son regard s’échappait au travers des fenêtres, allant se nicher dans les frondaisons des tilleuls de la cour où il suivait, en imagination, le vol doré et erratique des abeilles.

   Sa vie aurait pu continuer ainsi, dans une espèce de nonchalance douce, auprès de parents aimés qui lui rendaient son affection au centuple, s’il n’avait eu connaissance, un jour, d’une proposition qui devait chambouler son existence, de manière très positive, heureuse. Ainsi s’annonçait un destin qui devint rapidement lumineux. Dans les feuilles du journal paternel, il avait trouvé une petite annonce d’une Association humanitaire qui cherchait de jeunes bénévoles à des fins de restauration d’un village de montagne abandonné de longue date. Un esprit aventureux, associé au besoin de se rendre utile, décida pour lui de l’orienter dans cette voie. Il fit trois séjours successifs, des chantiers d’été au cours desquels, en compagnie de jeunes de son âge, il rebâtit des murs, consolida des poutres, dressa des appuis de fenêtres, pava de larges dalles de schiste les perrons de vieilles maisons, lesquelles retrouvaient leur âme. Le vieux hameau d’Alasonne se dotait peu à peu du visage qu’il arborait fièrement antan, un groupe modeste d’habitats de pierres qui abritaient, essentiellement, une population de bergers. Si Charlie témoignait d’une belle ardeur quant au métier de bâtisseur, cependant elle ne parvenait nullement à occulter cette étrange passion qu’il avait vouée, depuis son plus jeune âge, aux animaux, chiens, moutons et autres chèvres dont, parfois la nuit, il rêvait.  Son réveil, toujours, le laissait troublé de ne plus pouvoir caresser les toisons bouclées, les robes soyeuses, les museaux luisants tels des fruits dans la rosée matinale.

   Trois ont passé et le vieux hameau vient de retrouver des couleurs. Des artisans s’y sont installés : un potier, un menuisier, un forgeron, une jeune femme qui crée des sacs en cuir. Il ne manquait plus que Charlie pour que la famille soit complète, un Charlie berger qui a sauté le pas, abandonné ses études. Ses parents l’ont compris et ils ont financé son installation ici, à Alasonne, ce village renaissant qui n’attend que les bonnes volontés. Charlie habite une maison qu’il a en partie reconstruite de ses mains. De dimensions modestes, certes, mais il est seul et jouit de suffisamment de place. Le toit est en lauzes grossières que surmonte le bâti d’une cheminée, les murs de belle épaisseur qui protègent du froid et de la chaleur. Attenante à la maison, une bergerie où vivent les chèvres, ces chèvres qu’il adore, il les trouve si amusantes, si capricieuses parfois, toujours taquines, prêtes à en découdre gentiment, tête baissée, cornes en avant, puis se ravisant, grimpant sur une clôture d’où elles peuvent brouter une ronce, attraper quelques baies sauvages, elles en raffolent. Face à cette si belle montagne, parmi le flux d’une vie sans accrocs, il fait bon se livrer à des occupations qui emplissent l’âme d’une félicité inentamable.

   Souvent, lorsque le Jeune Berger arpente les sentiers qui courent ici et là, son troupeau cabriolant et poussant de minces bêlements de satisfaction, il pense à ses camarades d’autrefois qui, aujourd’hui, doivent travailler dans des banques climatisées, des magasins éclairés en plein jour ; il pense à ceux qui s’entassent dans les rames de métro, à ceux qui sont pris dans les embouteillages, à la lisière des villes cernées d’un nuage de pollution. Bien évidemment, Charlie n’est nullement heureux à simplement établir ces différences avec ses commensaux, il est heureux en lui-même, au plus intime de ce qu’il est, ici, un peu au-delà du monde, une manière d’île entourée des flots verts des pâturages, des vagues rousses des peupliers, des flammes des érables, des écus d’or des bouleaux dans cet automne qui rutile et résiste autant qu’il le peut, l’hiver ne s’annonce pas encore, plié qu’il est sous les écorces, abrité par les mousses, couché sous la meute dense des tapis de bruyère.

   Souvent le soir, après la journée de travail, tous les habitants du hameau se regroupent, chacun apportant, comme dans une auberge espagnole, ce qu’il lui plaît d’offrir aux autres, un pain fait maison, un plat de pâtes, une salade composée, une bouteille de vin, des crêpes. On est joyeux autour de la table improvisée, on est installés dans une belle et fraternelle amitié. Ici, l’on ne s’embarrasse pas des problèmes de la ville, on ne disserte nullement sur la comète, on ne projette nul plan illusoire, on ne brode de perspective utopique. On vit au plus près de soi, de l’autre, de la nature. Il n’y a guère à réfléchir, à se composer un personnage, à se grimer, à se montrer sous son jour le plus favorable. Tout coule de source, tout se lève comme des épis à la première lueur du soleil. Tout se donne avec facilité. Seules les rumeurs de la ville, les complexités des liens sociaux, les calculs, faussent les rapports entre humains. Ils sont biaisés, ils sont dévoyés de leur nature propre qui devrait s’abstraire de tout intérêt, de toute recherche d’une satisfaction personnelle.

   Bientôt, quand l’hiver sera là, que le flanc de la montagne opposée se poudrera de blanc, que les arbres dévêtus ne seront plus que d’étiques ramures fouettant le gris du ciel, Charlie laissera les chèvres gambader en toute liberté. Elles ne craignent ni le froid ni les efforts à fournir pour déterrer des glands, ronger une racine puis entrer ensuite à la bergerie et y déguster orge et avoine ainsi que quelques fruits qui proviennent du verger. Derrière sa fenêtre où les vitres sont tachées de buée, le Berger se livre à son activité favorite. A l’aide de son couteau de sculpture à la lame incisive tel un rasoir, il taille dans un bois encore vert des formes qui, petit à petit, dessinent les traits de ses chers animaux. Puis, une fois le bois sec, il appliquera des couleurs à la gouache car il veut que ses créations soient réalistes, cheptel en miniature qu’il posera ensuite sur les étagères de sa cuisine, là où il a tout le loisir de les observer à sa guise. Ainsi son troupeau sera constitué de Poitevines reconnaissables à la longueur de leurs robes, de Pyrénéennes au corps massifs, de Roves de couleur rouge avec des mouchetures blanches, aux cornes généreuses. Sur les chèvres, Charlie est incollable, aussi bien les autochtones que les plus éloignées, aussi bien les espagnoles, que les grecques ou les roumaines. Aussi bien les nubiennes que les naines, ces dernières pour lesquelles il éprouve une grande affection. D’où lui vient cette grâce, cette disposition, cette affinité avec le monde caprin, nul ne saurait le dire, à commencer par Charlie lui-même ?

   Toutes les fins de semaine, après avoir confectionné ses fromages, ses ‘cabécous’ aux arômes délicats de fleurs de montagne rehaussés d’une touche de noisette, il fait la tournée des villages avec son antique fourgonnette, elle lui suffit bien pour ce périple, elle connaît tous les virages, et tous les gens d’ici l’entendent de loin. Il est bien rare qu’il ramène des ‘cabécous’ à la maison, ils sont si crémeux, fondant en bouche, si généreux consommés froids ou bien chauds, sur une tartine de pain grillée, en accompagnement d’une salade. Un bon vin du Sud, tanique, bien charpenté, à la couleur de brique, voici un accord parfait, un régal pour le palais. Parfois ses amis de la ville, ses anciens camarades d’école ou bien de lycée, viennent lui rendre visite à Alasonne et cela fait un peu d’animation dans le hameau où les enfants courent et se chamaillent pour rien, ivres de cet air de la montagne qui les surprend autant qu’il les ravit.

   Bien sûr, parfois, c’est avec un petit pincement au cœur qu’il voit ses hôtes s’égailler, remonter en voiture et agiter leurs mains au travers des vitres ouvertes. Mais le nuage se dissipe bien vite et Charlie, occupé à nettoyer la bergerie, à récurer des seaux, à remplir des auges, à flatter des doigts les belles toisons de ses chevreaux, oublie tout et s’oublierait lui-même, se perdant dans une activité sans fin si son estomac ne criait famine. Les journées sont longues encore et les tâches nombreuses qui émaillent le quotidien de l’aube au crépuscule. Et quel bonheur que de rentrer chez soi, de faire chauffer un ‘cabécou’ sur une tranche de pain maison, dans l’âtre brûlant, alors que la montagne s’enflamme des derniers rayons du soleil, que quelques chèvres gambadent devant la fenêtre, réclamant leur dû, un trognon de pomme ou un quignon de pain dur. Oui, assurément, cette vie est vraie, cette vie est bonne. Charlie ne l’échangerait contre quoi que ce soit, surtout pas pour ces objets à la mode qui courent les villes et attirent les foules. Surtout pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 09:23
Là où surgit le sublime.

" De la beauté de nos tempêtes... "

 

« Elle souffle depuis bientôt une semaine

et je m'accroche... »

 

Jetée de Calais .

 

Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Loin, là-bas, sur la grande plaine d’eau.

 

   D’elle, la tempête, on savait la présence depuis plusieurs jours déjà. Cela avait commencé par une manière de rumeur, de sourd bourdonnement. Comme un essaim de guêpes ou bien une nuée de criquets qui auraient envahi le ciel, loin là-bas où n’habitent pas les hommes. En plein milieu de la désolation. Sur l’immense plaine liquide prise de hoquets et de soubresauts. Parfois une faille s’ouvrait dans l’onde et l’on voyait jusqu’au cœur de l’océan, tout près des abysses et les yeux des poissons aveugles s’illuminaient un instant puis replongeaient dans leur mutité native. De grandes lames d’eau couleur d’améthyste se mêlaient à des cataractes de gouttes blanches, à des tourbillons couleur de lave, aux cheveux des anémones et des algues qui se tordaient sous la meute hurlante.

 

   Puis plus rien n’avait lieu ni temps.

 

   Le vent s’était levé depuis le centre du ciel. Un vent gris aux arêtes tranchantes, un vent acide qui attaquait tout sur son passage. Ses tourbillons fouettaient l’eau tels des squales pris de frénésie. L’eau se mêlait à l’air qui faisait ses geysers, ses longues fumées pareilles à des solfatares. On entendait, parfois, entre deux rafales, des cris qu’on croyait être ceux des grands oiseaux à l’immense voilure, goélands, mouettes rieuses qui disparaissaient dans l’œil du cyclone. Longtemps leur agonie faisait ses remous dans un infini concert de bulles. Puis plus rien n’avait lieu ni temps que ce long hululement proféré à la face du monde, immense défi, intense conflagration des éléments qui semblaient écrire la dernière fable de la manifestation. La terre n’était plus qu’un limon illisible teinté d’effroi. L’eau avait la cruelle densité du plomb, sa forme de destin irrémédiable. L’air était cette dalle compacte qui se fissurait et on entendait ses feulements jusque sur les rivages peuplés de galets. Le feu ? Le feu tombait de l’éther en zigzags sulfureux, en éblouissants kaléidoscopes, en glaives rutilants comme l’acier bleui à la flamme. La surface des flots était parsemée d’une jonchée de racines arrachées au socle de la terre, d’écorces venues d’on ne sait où, de planches et d’éclisses de bois qui s’assemblaient en convois, étranges Radeaux de la Méduse que seule la peur semblait avoir réunis en bizarres liens siamois.

 

   Dans les chambres d’écho.

 

   Et les hommes ? Les Hommes étaient des lianes sombres réfugiées dans leurs nasses étroites. Leurs corps ? Des amas indistincts qu’on aurait pu sans peine rapprocher de l’indistinction des cordes d’anguilles tapissant le fond de quelque marais. Ils avaient si peu de mouvements. Ils n’avaient plus de paroles. Seulement, de loin en loin, des sortes de vagissements, des borborygmes dont on aurait pu supputer qu’ils étaient l’écho affaibli de leur vie amniotique, dans cet océan primitif que mimait l’immémorial balancement des contrées marines. Un désarroi contre l’autre. Destins croisés qui disaient, en termes de Nature, en termes d’Homme la douleur d’exister sous le ciel pris de stupeur. Son irrecevable anatomie on la dissimulait au creux des draps, rassurante toile d’araignée dont on occupait le centre afin qu’un mince fil de soie, un fil d’Ariane pût soustraire à la mortelle condition. On confiait ses membres disjoints à la natte d’ennui sur laquelle on gisait, insectes pris dans la glu incontournable d’un habile prédateur. On n’attendait rien d’autre que la mort. On en sentait le souffle délétère, on en pressentait l’étreinte définitive, le baiser glacé, le rire possesseur de qui était commis à servir ses basses œuvres. Morts ? On l’était déjà. Par les fentes sidérées des volets étaient entrés les mots définitifs qui prononçaient l’oraison funèbre des Vivants, leur dernier jeu sur l’aire ludique, leur ultime pirouette sur le castelet de l’existence. Déjà on démontait la scène. Déjà on pliait les tréteaux. Déjà les marionnettes de bois et de chiffon regagnaient le sombre logis d’un coffre anonyme qui éteignait toute prétention à paraître. Déjà le parc humain était vide de ses esquisses de carton-pâte, de ses épouvantails de chiffon. Déjà !

 

   Hissés du rêve.

 

   Du rêve ? Ou bien du cauchemar ? Dans le profond de leurs casemates de ciment les Curieux frottent leurs yeux desquels coulent des larmes de résine. Le reste des coagulations nocturnes. On s’habille chaudement. On boit un café brûlant. On dissimule ses mains dans des moufles, on cache son visage sous des cagoules de laine. On ouvre la porte avec précaution. Nuée de feuilles, danse des brindilles, gigue de la poussière qui frappe les sclérotiques, y sème une rivière de gouttes. Venues de l’océan, les rafales sont blanches, anguleuses. Elles pénètrent la forteresse de toile, s’insinuent dans les méandres du corps, y dessinent de cruels feux-follets. Cela vibre. Cela infuse jusqu’aux plis du sang devenus des congères bleues, des aiguilles de glace. On pourrait demeurer sur place, rivés à cette démesure qui percute et saisit. Mais non, on avance, pliés contre le barrage de l’air. On sait que tout est à voir, que renoncer à poursuivre sa course folle reviendrait à priver sa conscience d’une ouverture en direction de ce qui se manifeste avec la rareté des choses précieuses. Luttant contre les éléments, on se bat contre soi, on protège son intérieur d’un extérieur menaçant. Mais on sent bien qu’on n’est nullement isolés, que le dehors et le dedans ne sont que les deux faces d’une même médaille, que notre compréhension du monde ne peut faire l’économie d’aucune des deux perspectives. Vivre c’est déjà accepter d’aller au devant des choses. Exister c’est forer la coque du réel, pénétrer dans le dense et l’invisible, chercher à en décrypter le sens. Nulle pause dans cette quête fiévreuse, nulle hésitation qui nous déporterait hors de notre hâte à connaître, à étancher notre soif de savoir. Car nous ne vivons pas uniquement du métabolisme du corps, mais aussi de celui de l’esprit qui est peut-être encore plus exigeant, demandeur, impatient de soulever le voile du réel, mais aussi de l’irréel, de l’imaginaire, du magique, du fantastique.

 

   Ici est la demeure du Sublime.

 

   Fantastique. Bientôt, au milieu des larmes qui inondent les yeux, la Nature telle qu’en son étonnante présence. Toute-puissance qui ne saurait trouver d’équivalent. Le ciron humain face à la mesure immense du ciel, de l’eau, du vent qui envahit tout de son incomparable rage. La plage est lissée, poncée jusqu’à l’âme. Les grains de mica se percutent, s’enroulent les uns aux autres, font leurs écheveaux couleur d’argile qui criblent la digue de leurs milliers de trous d’épingle. Et l’océan ? Le spectacle est si beau de cette folie en acte. Gratuite. Immense. Nulle volonté d’un démiurge qui en armerait les flots. Image de la liberté en son déferlement. Oui, en sa confondante royauté. Ce que doit être toute liberté dès qu’elle atteint au rivage escarpé de l’Absolu. Oui, ici est la demeure du Sublime. Autrement dit de l’indépassable, du sans-référence, de l’incommunicable présence dont on ressent la force aveugle qui transcende tout ce qu’elle touche et nous place dans la position périlleuse de celui qui ne sait plus qui il est, où il est, quel est le sens de son cheminement, ici, tout contre le mystère de ce qui apparaît en son ombre énigmatique. Objet. Réification de notre être comme si la majesté du spectacle nous enjoignait de rejoindre la première immanence venue, simple copeau dont le vent jouerait à sa guise.

 

   Hommes esseulés.

 

   Hommes esseulés. Limités face à l’illimité. Fragments que toise la Totalité du haut de son regard surplombant, aliénant. Car nous ne saurions nous soustraire à son emprise. Nous sommes en sa dépendance. Elle qui décide, qui nous maintient en vie mais qui, au seul motif de quelque caprice, pourrait décider de notre effacement. Vision sublime de ceci qui ne peut être rapporté à aucune forme sensible comme si l’hiatus était infini qui se creusait entre elle et nous. Nous les Modestes qui devons faire acte d’humilité, accepter cette grandeur qui n’est rien moins que celle que nous visons dès que notre projet s’ourle de hauteur, d’anticipations justes, d’exigences reposant sur la précision d’une vérité. Que nous disent ces flots écumeux, ces barres d’eau qui pourraient tout emporter sur leur passage, sinon l’incroyable candeur de notre vanité humaine ? Nous qui nous prenons pour des rois et n’en sommes que les modestes sujets.

 

   Un autre monde est là.

 

   Jamais notre imaginaire, fût-il des plus fertiles, telle figure d’une nature agitée n’eût pu s’inscrire à la cimaise pensante de nos fronts. Or c’est bien parce qu’un tel phénomène est à proprement parler irreprésentable, non symbolisable qu’il nous émeut, nous bouleverse, nous dérobe à nous-mêmes pour nous remettre au bord de l’abîme qu’est tout sublime. Le sublime n’existe nullement en lui-même, telle qu’apparaît la montagne en sa massive évidence. Il n’est que l’histoire de notre rencontre entre notre esprit soumis aux règles habituelles de l’entendement, de la perception, de la sensation et cet inconcevable qui lui fait soudain face en tant qu’ultime limite des réalités terrestres. Incommensurable écart qui se creuse de notre conscience à ce phénomène qui outrepasse nos propres capacités de synthèse. Un autre monde est là qui nous place en situation d’êtres sidérés, sans voix, sans pensée, sans le moindre bourgeonnement qui viendrait manifester notre compréhension de cela qui nous affecte à la manière d’une vision apocalyptique.

 

   Le lieu d’une immense joie.

 

   Le ciel est immense, lavé, étendu. Pareil à la toile située derrière la scène d’un théâtre qui occulte à nos yeux de spectateurs les secrets des acteurs, la nature des intrigues qu’ils développent, le sens en filigrane de toutes ces gesticulations qui pourraient bien n’être que des parodies, de la poudre aux yeux, peut-être une simple hallucination dont nous aurions habillé leurs gestes. La digue est noire qui fait avancer sa proue en direction des flots, symbole d’une étrave destinée à connaître mais que la rumeur liquide recouvre toujours de sa chape lourde, inviolable. Le phare, haute silhouette noire et blanche qui pourrait bien se révéler en tant qu’allégorie de la présence humaine. Position de finistère qui toise l’immensité, s’essaie à scruter l’infini alors que l’absolu fait son continuel roulement de vague lointaine, d’insaisissable hiéroglyphe. Combien ce luxe offert aux Existants, cette confrontation entre ce que nous sommes et ce qui nous dépasse de sa haute stature devient le lieu d’une immense joie ! Le Tout nous serait-il connu et nous disparaîtrions à même sa densité, son mystère. Or un mystère mis à jour est toujours une désolation qui se substitue à une question. Nous voulons questionner ! Nous voulons voir la tempête, son déchaînement, son inaltérable puissance. A défaut de quoi l’ouragan sera en nous qui fera ses creux, ses dépressions et alors nous ne nous appartiendrons plus, comme dévastés par ce qui, de tous temps, s’habille de la vêture de l’inconcevable.

 

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24 mai 2020 7 24 /05 /mai /2020 09:51
Le Monde Blanc.

Photographie : Gilles Molinier.

 

 

 

 

   Approche du Monde Blanc.

 

   Paradoxalement, connaître Le Monde Blanc n’est nullement s’immerger en son sein du premier regard. Le réserver pour plus tard comme on le ferait d’une friandise. Certains territoires fécondés par l’immensité, glacés par le silence, visités par la lumière bourgeonnante ont besoin d’un repos dont, bientôt, ils se hisseront, tel l’iceberg, des flots anguleux de la banquise. Il faut cette attente, longue, précise, presque située dans l’exactitude d’une pensée orthogonale afin que se dévoile l’endroit singulier d’une apparition. Car le beau paysage, la nature sublime sont cette exception dont l’avènement demande que s’ouvre un regard empli d’une attention fondatrice. Car ce qui va avoir lieu ne naît pas seulement de soi. Car ce qui va entonner un hymne unique n’en trouve nullement les seules ressources en quelque pli intime de son être. Tout ceci, cette juste esthétique se situe à une intersection de notre désir de connaître, de la souple volonté des choses de se donner à voir selon des esquisses qui étaient inapparentes, sur le point de paraître dans la pente de l’heure.

 

   Imaginerait-on un Tristan fougueux ?

 

   Il n’y a jamais de consécration de quoi que ce soit à l’aune d’une hâte qui en détruirait le fragile équilibre. La beauté est cette exception qui mérite retrait en nous, recueillement et enfin dépliement de notre sensibilité sur laquelle s’imprimeront la teinte claire d’une aube, la ramure fine de l’arbre, le lacis d’un ruisseau dans le clair-obscur d’une frondaison. Imaginerait-on un Tristan fougueux s’emparant d’une Iseult convoitée sans même en avoir forgé minutieusement, au gré d’une longue patience, l’image intérieure, idéale, la seule qui convienne à l’expression de l’amour courtois en sa belle sensibilité ? Les mythes les plus signifiants sont ceux qui se bâtissent sur ce temps d’incubation qui est le ferment de toute fiction fondée sur la puissance de déploiement d’un songe. Surgir dans le réel sans ces indispensables prémisses c’est courir le risque de ne rencontrer qu’une réification sans autre valeur que son aveugle densité, son opacité sans langage.

 

   L’autre du Monde Blanc.

 

   L’air est dilaté, moite, qui fait sa tunique d’humidité autour des corps. Ses auréoles cireuses au sein des cerneaux de matière grise. Respirations à la peine, tempes serrées, gorges dans lesquelles se précipitent les flammes du jour. Sexes contraints dans leurs geôles de toile. Ventouses des pieds aspirant la dalle visqueuse du limon. Partout sont les racines des palétuviers qui s’entrecroisent, emmêlent leurs incompréhensibles complexités. Les crabes aux pinces levées coupent l’air avec des bruits de cisailles. Dans le quadrillage dense des rues chaloupent des reins que ceignent des pagnes arc-en-ciel. Les rumeurs s’élèvent des trottoirs de ciment, les hauts talons les percutent, les pieds les martèlent de toute l’impatience qu’ils mettent à posséder le moindre espace disponible. Les linges de chaleur battent contre les hautes façades anonymes aux vitrages étincelants. Tours immenses, Babels de la cupidité. Fusion de la lumière pareille à la gueule d’un four, à la béance d’un convertisseur en furie. Yeux dissimulés derrière les vitres noires, muettes, lourdes. La conscience a disparu. Les pensées sont soudées au rocher du corps, telles des patelles. Parfois un bruit de succion, l’émission d’un mot scindé en deux, poncé, usé, une syllabe aphasique, une chute verbale dans le vortex des déplacements, le concert des klaxons, les clameurs des colporteurs, les hululements des livreurs, les borborygmes des touristes aux visages curieux, aux yeux archivant des milliers d’images dans le puits sans fond des pupilles. Foule processionnaire, inaltérable chenille dépliant sa marche hasardeuse dans les boyaux des ruelles où s’amassent les boules de sons, où s’assemblent en meutes compactes les désirs. De manger. D’aimer violemment, là au coin de l’avenue percutée du bourdonnement violent des néons D’inventorier tout ce qui peut l’être dans le temps qui file à la vitesse de l’éclair. On bouge d’un seul et même mouvement de son anatomie multiple. On avance sur ses milliers de pattes siamoises, on progresse dans le temps avec ses sosies de hasard, on boit de longs traits d’alcool avec des claquements de langue et les palais sont habités d’un feu qui tient lieu de joie, se déguise en esthétique de l’insaisissable instant. Partout sont les déhanchements du monde qui n’avance qu’à faire du surplace, à initier une gigue mortelle dont on ne voit plus combien les assauts sont mortifères, logés dans l’invisible de l’événement, prêts à fondre sur toutes les proies consentantes qui confondent l’avoir immédiat avec l’être qui jamais ne renonce à sa belle verticalité, à son exigence de vérité. Tellement de choses inadéquates, de faussetés, de marches de biais avec l’arme des pinces prête à attaquer, saisir, livrer à la manducation tout ce qui peut l’être. Tellement de postures qui diffèrent de soi, de son essence en son irremplaçable présence. Tellement !

 

   Affinités avec le Monde Blanc.

 

   Monde Blanc, mais pourquoi donc avec des Majuscules ? Mais tout simplement parce qu’exister dans l’authentique, revient à créer un Monde, le sien propre avec ses perspectives, ses valeurs, ses positions relatives mais toujours placées sous la juridiction d’une Idée, de l’Absolu, ces irremplaçables feux qui tracent l’esquisse de la seule voie à considérer. Blanc en raison de sa neutralité, de son affiliation au Rien, au Néant qui l’installent immédiatement, cette voie inimitable, dans une origine, une capacité fondatrice de l’être. Jamais ce dernier ne saurait s’enlever à partir de la couleur, du bavardage, de la polyphonie dont les prédicats déjà affirmés s’exonèrent d’une nature, de la provenance d’une source à laquelle il s’abreuve comme à une fontaine de jouvence. Monde-Blanc telle une essence indépassable qui, certes, possède des liens avec l’exister dont les affinités sont les formes de passage, les médiatrices ouvrant l’espace du sensible aux belles aventures de la raison, du concept, des Formes qui constituent leur ossature, les tissent de l’intérieur, les disposent si près de nous les Distraits.

   Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ? Sous ces hautes latitudes la pensée pourrait être engourdie, prise de frimas et se réfugier dans l’antre du renoncement, se lover dans son propre creux, capituler, abandonner sa mission de déchiffrer partout où un signe est à débusquer, un hiéroglyphe à interpréter, un palimpseste à parcourir dont la trame nous dira quelque chose qui était en attente depuis des temps immémoriaux. Ici, la pensée est mobile, comme l’air est immobile dans sa parure hivernale. La pensée fulgure, creuse son œil de cyclone, fait souffler les vents impétueux de la connaissance. Car rien ne servirait de se figer, de ramener la taille de son intellection à la dimension de l’infinitésimal. Ici tout vit sous le régime de la grandeur, tout se mesure à l’aune de la majesté des glaciers, à l’intensité de la lumière qui peint d’un bleu profond le dôme translucide de l’extrémité du monde. Comme un symbole de ce qu’il y a de plus élevé à atteindre. Peut-être le rayonnement d’une étoile, la poudre scintillante de la Voie Lactée, le profond du cosmos en son lointain mystère. Il n’est que d’écouter, que de voir. Mais quoi donc ?

 

   Ce qui est à saisir.

 

   L’air est limpide, suspendu au ciel comme une goutte de givre. Il n’y a pas de bruit. Pas le moindre pépiement. Pas le plus infime souffle d’air qui dirait la sourde présence du blizzard, son appartenance à un monde déjà en partance pour une aventure, propice au surgissement d’une anecdote. Non, tout est calme, fixe, identique à l’instant qui précède le ravissement, la venue de l’Aimée, la parution de l’étoile blanche au-dessus du fil de l’horizon. Tout est esquisse, estompe, impression neige levante, diffusion d’une clarté suspendue entre ciel et terre. Vol stationnaire des arbres entourés d’un sarrau couleur de cendre. Invisible trame de l’éther qui unit, en une même nuée, des certitudes d’être, levées dans la justesse du temps. Plus de fuite fluviale héraclitéenne. Plus de chute dans la gorge étroite, meurtrie, du sablier. Seulement une clepsydre arrêtée où les gouttes, une à une, tressent l’onde d’une joie. En sustentation. Rien ne naît d’autre chose que de soi. Rien qui incline à différer de son être. Fuseaux des branches pris d’une souveraineté, d’une autarcie, autant de synonymes d’une inaltérable liberté.

 

   Sans-pourquoi.

 

   Et pourtant nulle solitude qui viendrait entamer la sensation d’exister selon l’exigence d’une belle esthétique. Tout est dans la liaison du simple, dans la limpidité du ressourcement, dans l’imperceptible parole qui court d’une réalité à l’autre comme l’essaim d’abeilles est un seul être rassemblé dans l’illusion de son éparpillement. Paradoxe inouï tellement contraire à l’oriflamme des foules bruyantes. Ici, entre les choses, une naturelle fluence que rien de fâcheux ne saurait arrêter. Tout simplement parce que nul ne peut interrompre le jeu de la nature procédant au déploiement silencieux de ce qu’elle est, un imperceptible mouvement qui vit de son propre battement, ne se questionne jamais, vit de sa vie, telle la Rose de Silesius qui est sans pourquoi. Alors nous sentons combien nous sommes proches d’une définition de l’art, ce sans-pourquoi qui transcende le réel à seulement exister pour ce qu’il est, dessin pour dessin, gravure pour gravure, musique pour musique.

 

   Vision septentrionale vs Vision équatoriale.

 

   Être au cœur des choses, c’est aussi être au plein des significations, au centre de l’être par quoi l’œuvre belle est la singularité qu’elle est, geste à jamais duplicable, gemme temporelle faisant vibrer sa goutte de cristal au lieu même où ça pense, ça goûte, ça brille dans la sensibilité, ça détoure le sentiment, ça orne le raisonnement, ça fait fructifier le regard. Il n’y a nulle autre exigence que de se doter d’une vision septentrionale, laquelle allant à l’essentiel, se vêtant de rigueur, vise la cible qui, de toute éternité, doit être la sienne : être au point focal des choses, non sur leur périphérie brillante, chatoyante. La pensée équatoriale, qui en est l’exact contraire, est trop dispersée, trop occupée à danser, à flâner, à se divertir de l’oiseau coloré qui passe, de la corolle de la jupe qui flotte, des allées et venues qui altèrent l’attention, la dispersent dans un éternel fourmillement. Vertige de l’œil qui se sait orphelin d’une vision juste. Car il est nécessaire de se méfier des clartés qui aveuglent et de conduire l’esprit au seul site qui convienne, à savoir là où règne l’extrême pointe d’un savoir universel qui fait foin de toutes les approximations, les aberrations, s’écarte des miroirs aux alouettes. Oui, partout sont les minces fragments de verroteries qui sont les leurres du réel, son déguisement, les artefacts selon lesquels il se présente à nous sous des oripeaux dont il convient de se débarrasser avec la plus belle des résolutions qui soit. Toujours une éclatante fantasmagorie qui dissimule la franchise d’une aurore boréale. Toujours une danse derrière laquelle découvrir le glaive de glace lumineux de l’iceberg. Toujours une gigue faisant écran devant la Grande Ourse, cette constellation circumpolaire dont on ne voit plus guère l’éclat alors qu’elle nous invite à la plus belle des méditations qui soit, la même dont Victor Hugo, dans Les Contemplations, nous invite à nous ouvrir à son incommensurable présence :

 

« Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes ;

Si nous pouvions passer les bleus septentrions ;

Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes,

Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,

Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,

Cette petite étoile, atome de phosphore,

Devenir par degrés un monstre de rayons… »

 

   Comment mieux clore notre méditation sur cette belle photographie empreinte de sensibilité et d’ouverture vers ce qui l’accomplit, que de placer en épilogue les inventions du génie poétique de Victor Hugo, à bien des égards indépassable ? Les bleus septentrions apparaissent comme la limite au-delà de laquelle s’ouvre l’infini, se montre l’éternité telle qu’en elle-même une poésie inspirée nous en fait l’inestimable don. « Magnitudo Parvi », (« Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature »), est ce sommet pareil à l’immensité polaire, à la solennité des immenses glaciers qui nous invitent à l’expérience ineffable de la contemplation de l’univers, cet inconnaissable puisque, tels les arbres de Gilles Molinier, ils enferment un mystère, un secret impénétrable auxquels ils sont les seuls, peut-être, à avoir accès. « Les arbres pensent-ils ? » (titre d’un autre de mes articles consacrés à cette même œuvre). Mais ici, nous sortons du cadre traditionnel de nos représentations pour embrasser la vastitude d’une métaphysique. Portrait d’un monde idéalisé, d’un cosmos qui attire en même temps qu’il questionne. L’art est cette étrange dimension qui relie l’homme à ce qui le transcende et le requiert comme celui, seul, qui pourrait apporter une réponse. La pensée septentrionale, que nous avons essayé de thématiser trop rapidement, serait-elle un essai de franchir ce qui nous contraint et nous conduit aux touffeurs d’une réflexion équatoriale toujours insuffisante à poursuivre l’objet de son illusoire quête ? Ceci mérite d’être médité plus avant. Le temps est devant nous qui montre le chemin !

 

 

 

 

 

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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 07:55
Île du bout du monde

A l'écoute...

 Réserve naturelle nationale du Mas Larrieu »

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

      Nazario avait longtemps parcouru les rues infinies de la Ville, longtemps il s’était frayé un chemin parmi la foule de La Rambla, cette voie bordée d’arbres séculaires, cette artère pulsionnelle qui charriait ses milliers de têtes hagardes, ses milliers de jambes percutant le sol du poinçon de ses talons. Cela faisait son cliquetis obsédant, cela cinglait la peau, cela criblait les cheveux d’une grêle de pluie. Descendre La Rambla était comme un vertige. La foule était dense, compacte, étrange hydre aux innombrables yeux, agitations de poulpes avec leurs longs flagelles qui battaient l’air. On était immergé totalement. On ne s’appartenait plus. Votre tête, aussi bien, votre commensal urbain s’en emparait comme il l’aurait fait d’un simple masque. Et vos bras, dont le balancement rythmé n’était plus vraiment le vôtre, mais ceux de vos partenaires anonymes, étaient-ils au moins dans le district de votre corps ? Ne vous avait-on pas, déjà, privé du sens du toucher, du prendre, de l’estimation digitale ?

   Là, au milieu de l’immense maelstrom vous n’aviez plus de mains, seulement deux étiques membranes qui s’égouttaient piteusement tout au bout de ce qui, encore, demeurait votre isthme dernier qu’une marée aurait tôt fait d’emporter. Les jambes de Nazario-Pierre-Javier-Adriana-Carmen - car il n’y avait nulle différence dans la grégarité -, avançaient tels les rouages bien huilés d’une étrange machine. Nul  n’en avait conscience mais  le cortège revêtait l’allure d’une nuée de mannequins d’osier à la De Chirico. En guise de regard, l’aberration de simples trous. Nulle bouche, nul langage conséquemment. Bras moignons-haltères. Coque de la poitrine à la sourde résonance de plâtre. Triangles et flèches partout en lieu et place des organes internes qui se donnaient à voir sous les espèces de la géométrie. Culottes de bois tenues par des fils. Jambes de pierre, sans doute de travertin poli. Rien que d’inaccoutumé. Rien que de métaphysique. On avait déjà traversé la paroi de cristal du monde. On n’existait plus qu’à titre de maquette ou bien de biscuits antiques reconstitués derrière quelque vitrine hallucinée d’un Musée Grévin. Singulière présence archéologique, simple témoignage de civilisations échouées au rivage de l’Histoire.

   C’est non sans mal, non sans avoir lutté vaillamment que Nazario parvint à s’extraire de la pâte visqueuse de ces erratiques figures. En lui, sur sa laborieuse anatomie, demeuraient encore des lambeaux de présence, des vrilles d’aliénation, des copeaux de servitude. Un long moment il hésita sur la direction à emprunter, franchit des confluences de ruelles et se retrouva finalement devant la Gare, cette belle construction de pierres claires que surmontait une immense verrière assemblée par un réseau de poutres de métal. Sans réfléchir le moins du monde il se précipita dans le premier train. Bientôt il n’aperçut plus, au-dessus du puzzle des toits, que les étranges campaniles de la Sagrada Familia chapeautés de leurs bulbes extravagants. Il fit quelques sommes entrecoupés de visions hallucinées. Des compagnies de crabes, pinces levées, gueules écartelées le poursuivaient dans la complexité végétale d’une mangrove. Encore ensommeillé il descendit dans une gare inconnue, dans une contrée sans nom. Il lui restait à redevenir homme, à se dépouiller des images fascinatoires dont son rêve l’avait généreusement gratifié.

   Il sortit de la gare anonyme. Un seul banc s’y trouvait, dépourvu d’assise. La marquise de bois n’était plus qu’une dentelle armoriée se découpant sur le lisse du ciel. Une allée de peupliers décharnés montait la garde de part et d’autre d’un chemin de castine aux multiples ornières. Il n’y avait personne dans cette contrée désertique. D’anciens poteaux téléphoniques faisaient leurs signes d’épouvante, fils arrachés qui battaient l’air de leur résille d’ennui. Il faisait chaud sur La Rambla. Ici, l’air était tendu, traversé d’éclairs de froid. Nazario remonta son col de veste, enfonça ses mains dans ses poches, se mit à siffler pour se donner une contenance. Certes, personne ne pouvait le voir, mais il tenait à demeurer en harmonie avec lui-même, seule compagnie désormais disponible en cette terre dénuée d’avenir. Il marcha de longues heures, franchit des talus et des ravines, contourna des haies, traversa des bosquets. Bientôt une rivière étroite, aux basses eaux couleur d’argile qu’il traversa, retournant ses pantalons. Une barrière de roseaux en longeait le cours. Elle paraissait infranchissable tellement la végétation était drue, véritable réseau entremêlé de cannes. Ici et là des peupliers noirs et blancs en renforçaient la défense.

   L’Homme des Ramblas avait beau chercher, nul passage ne se montrait dans cette inextricable jungle. Il huma l’air, devina la mer tout droit devant lui et se jura qu’il trouverait bien un passage. Rien n’est plus irritant qu’un désir mourant sur le bord de sa réalisation. Il progressa lentement, à la manière dont les renards se faufilent dans une steppe d’herbes sans que le peuple des graminées ne s’en aperçoive. Bientôt, sur sa droite, un trou dans la végétation, sans doute un chemin emprunté par des animaux nocturnes. Nazario se baissa, rampa, s’aida d’une reptation des coudes et des genoux.  Le tunnel était long, en clair-obscur avec, en maints endroits, des ocelles de soleil qui dansaient devant ses yeux. La sueur perlait le long de ses arcades et ses longs cheveux bouclés se nappaient de poussière. Parfois les lames des roseaux entaillaient la paume de la main, éraflaient l’arête du nez. Mais il aurait fallu de bien plus graves dangers pour freiner sa progression. Son sang de Catalan déterminé n’aurait fait qu’un tour si quoi que ce fût l’avait mis en demeure d’abandonner son projet. Il ne savait pourquoi, mais il pressentait que, de l’autre côté du rideau végétal, quelque chose de surprenant se présenterait à lui. Oui, il en était sûr. Jamais son intuition ne l’avait trompé.

      Voici, soudain, l’explosion de lumière, l’ouverture du vaste paysage, le sens enfin retrouvé de la présence. Tout un lacis de pistes blanches serpentant parmi les minces forêts d’érables couleur de feu. Des camaïeux de lueurs fauves, des écus d’or, des glaçures vermeil, des ocres pulvérulents, des sanguines avec leur belle teinte de brique cuite. Puis des bouquets d’aulnes aux feuilles luisantes, dentelées, aux écorces crevassées où logent quantité d’insectes. Une belle odeur de nature, une senteur de liberté. C’est surprenant combien l’air s’est subitement radouci, est devenu cette légère brise marine avec juste ce qu’il faut d’embruns pour rafraîchir la toile de la peau.

   La clarté danse partout, rebondit sur les feuilles, lance dans l’air ses aiguilles translucides. Elle est une fête. Elle est une communion de soi avec le monde. D’un seul jet, d’un seul, on est cet homme, là, sur ce bout de terre innomée et on est l’espace ouvert, le temps alangui en son exacte précision. Plus de différence qui abraserait le corps, ligoterait l’esprit. Une alliance commune, une participation avec tout ce qui vit, féconde, pullule sous le ciel aux mille chatoiements. Ça murmure à l’intérieur de la cage d’os, ça fait son rhizome de contentement dans le canal des veines, ça ondule et vrille dans la joie d’un ombilic atteint de plénitude. Ça fait ses flux de sérénité dans l’eau des cellules, ça grésille dans les boules des genoux, ça habite la plante des pieds et c’est un train continu de fourmis qui en caresse la plante éblouie.  

   Face à l’irréel en personne, Nazario est lavé de toute inquiétude, débarrassé du moindre doute. Certainement encore, en quelque endroit de l’âme, la pliure d’un souci, la coquille d’un remords ancien, la lézarde d’un chagrin. Mais c’est si atténué : vol de libellule, égouttement d’une eau de fontaine dans la rigole de pierre. Comment dire en mots ce qui ne se dit qu’en ondes de silence, en orbes de quiétude, en palmes qui s’agitent avec grâce dans le ciel nettoyé de ses larmes ? Plutôt demeurer en soi et devenir repère pour ce qui est, ici, alentour, dans l’évidence, la profusion. Avancer dans ce Pays du Non-Lieu, c’est remettre à neuf sa vision, poncer ses anciennes pensées à blanc, balayer d’un revers de main les signes illisibles d’anciens palimpsestes. Tout s’annonce de soi sans qu’il devienne utile d’expliquer, de démontrer, d’argumenter. Plus de concept, plus d’intellect, mais la libre sensation qui croît et démultiplie le sentiment d’exister.

   Il est si facile, ici, de s’adonner simplement à son être. Dans la frugalité, la survenue de l’immédiat, l’adhésion aux choses de la nature. Nazario avance lentement parmi les plaques de terre humide, les croûtes blanches du sel, les tapis de saladelles mauves, les cierges vert-clair des salicornes, les touffes d’iris jaunes, les étoiles blanches des renoncules d’eau. Parfois il cueille une branche de criste marine, en mâche lentement les tiges charnues  au goût de sel et d’iode. Et c’est une nouvelle saveur pour le palais, un nouvel émerveillement sur cet ilot du bout du monde, un refuge pour Robinson Crusoé.  

   Puis une dune de faible hauteur parsemée de quelques touffes de végétation clairsemée : boules étoilées des oursins bleus, surtout ; raisins de mer avec leurs feuilles plates et arrondies, telles des pièces de monnaie. Depuis l’éminence de sable se laisse apercevoir l’immense dalle bleu-vert de la mer. Claire par endroits, virant au bleu marine à d’autres, striée par les courants de surface, travaillée en son fond par l’immense flux liquide. C’est bien, alors pour Nazario, de faire face à ce mystère, d’emplir ses poumons d’iode, de sentir sur le tissu de la peau les milliers de grains de sable que le vent soulève, métamorphose en fin brouillard. Le sentiment de solitude est rivé au corps, semblable à la patelle amarrée à son rocher. Et, ici, nul désespoir, nul abandonnisme qui résulteraient d’une sortie du territoire des hommes. Bien au contraire, un faisceau de possibilités, un rayonnement de plaisir, la réelle disposition de soi au paysage, à la modeste aventure, à l’expérience nouvelle. Parfois le blanc trajet des mouettes raie le ciel puis tout retombe dans un calme souverain. Comme si le monde commençait, s’étirait, avant que de prendre conscience du prodige d’être.

   Maintenant, par un sentier poudré de blanc, Rozario vient de rejoindre la rivière. Des nuées de libellules tachées de noir et jaune s’envolent à son arrivée. L’eau est basse, couleur de terre avec, au milieu du cours, des amoncellements de cailloux, des touffes de joncs. Le silence est complet, sauf le bruit de ruissellement des gouttes sur les nappes de gravier, parfois la rumeur d’une vague mourant sur le rivage proche. Sur l’autre rive, posé sur une pierre, un lézard ocellé, robe bleu métallique,  monte la garde. Son goitre palpite doucement, griffes amarrées sur le minéral pour défendre le territoire. Dans l’escarpement au-dessus de l’eau, au milieu d’une paroi faite de gravats assemblés, quelques trous de guêpiers rythment la surface. Le Passager de l’indicible est ravi de pouvoir se fondre dans ce paysage si proche d’un état de nature. Rien ne trouble, rien ne distrait. Tout conflue en une heureuse harmonie. On pourrait bien vivre ici, à la rencontre de la rivière et de la mer, faire de ce modeste estuaire le lieu de son exister. On élèverait un abri de roseaux, on se laverait dans la rivière, on pêcherait poissons et crustacés que l’on ferait griller sur un lit de brindilles.

   C’est ceci qu’on ferait et on oublierait les allées et venues des hommes et des femmes sur la Rambla, les cris, les mouvements de la foule. On n’aurait plus à se frayer de passage au milieu des véhicules, à jouer des coudes pour obtenir sa place au spectacle, faire la queue à l’heure du déjeuner derrière la vitre d’un restaurant, s’impatienter des longues caravanes lors de la transhumance estivale. C’est en lettres de cristal et de feu que le mot divin de LIBERTE s’inscrirait sur la falaise du front et cette lumière gagnerait la nappe du corps avec la joie d’une marée d’équinoxe. A cette heure d’immense fraternité avec les éléments, quelle importance avait donc sa fonction de commis aux écritures dans un bureau aux hautes fenêtres grillagées donnant sur le tombeau d’une cour intérieure ? C’était un tel luxe que de pouvoir enlever ses espadrilles, se dévêtir, plonger dans l’eau bleu des délices. Le Paradis avait-il un autre aspect que ce qui se dévoilait devant ses yeux ?

   Maintenant il était à la confluence de la rivière et de la mer, en sa pointe extrême, cette digue naturelle de cailloux blancs. Quelques nuages légers dérivaient dans le ciel. Au loin la surface de la mer faisait un triangle sombre. Le voile léger d’une branche de tamaris bougeait lentement devant ses yeux. La ligne de rencontre des eaux se frangeait d’une écume claire. Oui, assurément, cette terre était une origine, un fragment du monde non encore parvenu à son éclosion. Ce refuge, il fallait le laisser demeurer en soi, n’être nullement touché par la curiosité des hommes. N’être offensé par les allées et venues des curieux. Trop d’endroits de la planète avaient été sacrifiés qui portaient les ineffaçables stigmates de la boulimie humaine. Mettre l’humanité à la diète, voici ce qui se signalait comme l’une des tâches les plus urgentes.

   Des territoires devaient demeurer vierges, à l’abri de tout regard, enclos en leur insondable mystère. Pareils à ces majestueuses forêts pluviales qu’aucun regard autre que celui d’une faune sauvage ne rencontrerait. Cela devenait une si brûlante évidence pour Nazario, qu’il se sentait un peu mal à l’aise d’être le témoin oculaire de toute cette neuve beauté. Avait-il au moins le droit de demeurer ici avec le puits de ses pupilles empli de ce secret ? Il ne savait trop. Partagé entre le désir de demeurer au bord de cette félicité et l’envie de s’en détacher. C’était comme une déchirure, une faille qui se creusait entre son corps et celui de la rivière, de la mer, de cette levée de pierres comme prête pour un envol.

   Nazario resta un temps qui lui parut une éternité à fixer le pur prodige. Ses yeux brûlaient d’avoir trop scruté, sondé l’impossible partage. Jamais on n’était maître et possesseur de quoi que ce soit, autre être, fragment de nature, objet, fût-il de prédilection. S’appartenait-on soi-même ? Rien n’était moins sûr car tout était continuellement en fuite, en perte, en disparition. Alors il fallait savoir se contenter de frôler les choses, de cueillir le calice d’une fleur ici, de humer l’odeur d’une épice là, de caresser le duvet d’une peau ailleurs. Avoir trop de lucidité entaillait l’âme, en accélérait la combustion. Souvent, il fallait renoncer à explorer le réel, à connaître l’ami autrement qu’à l’aune de son image, de la représentation qu’il donnait de lui. Bien des choses étaient pure monstration, occasion de spectacle, exhibition sur la scène du monde. Avions-nous au moins déjà aperçu en quelque endroit l’once d’une vérité, le fragment irréfragable d’une authenticité à l’œuvre ? Ceci était si rare donc digne du plus vif intérêt. Il ne s’agissait nullement de s’avouer vaincu, de déserter l’espace de sa propre vie. Seulement prendre acte de l’impermanence des choses qui, partout, parcourait l’épiderme des Existants  de ses mortelles vergetures. Oui le monde était cabossé. Oui le monde était sillonné de chausse-trappes. Oui le monde ne se donnait à nous que sous les auspices de l’affèterie, de la caricature, du faux-semblant. Toujours face à nous les portes en trompe-l’œil, les décors en carton-pâte, les masques dissimulant les nervures de la présence.

   Bientôt le soir arriverait, le crépuscule teinterait tout d’une couleur de cuivre. Bientôt les oiseaux rejoindraient leurs trous dans la falaise de sable, les lézards se retireraient sous leurs abris de roches. Bientôt le tamaris replierait sa dentelle, le jour ses membranes. Alors Nazario sut qu’il lui fallait partir, quitter le paradis, traverser les chicanes du purgatoire, enfin se retrouver en enfer et marcher à nouveau sur les braises. A l’aide d’un bout de bois, dans le derme fragile de la plage, il inscrivit en lettres bâtons les indices de son rapide passage :

 

NAZARIO

 

   Un instant il s’abîma dans la contemplation de son nom, cette empreinte singulière de qui il était sur cette Terre. Puis, du plat de la main, il effaça consciencieusement les traces de sa présence, les stigmates de l’homme sur ce rien qui était en même temps un tout, un cercle si parfait que nul n’aurait pu en imiter la parfaite courbe. Bientôt la nuit arriverait. Nazario fit demi-tour sans porter un dernier regard à ce qui s’était révélé à lui dans une manière d’éblouissement. Il gravit la dune, parcourut rapidement le chemin de blancheur, traversa la haie de roseaux, fut sur la route, fut près du banc sans assise, fut devant la gare à la marquise ajourée. Un train s’arrêta dans lequel il monta. Sans doute un train fantôme qui le conduirait aux portes d’airain qui ouvraient le sourd brasier de La Rambla. Déjà il en entendait les sombres rumeurs, déjà il en devinait les terribles ondulations. La chaleur était intense, se dépliait en lames cotonneuses. Ayant franchi le seuil du terrible Tartare il savait que jamais plu il ne connaîtrait la paix. Jamais plus ! Là était la seule vérité dont les hommes possédaient l’indicible secret.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 mai 2020 5 22 /05 /mai /2020 08:01
Rocheleau

                         Cala Estreta

                Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

   C’est une sorte d’enfant-fée, celui que l’on trouve dans les pages d’un livre. Un enfant né de la magie, qui y demeure avec la grâce qu’ont les choses innommées, les choses de rien. Comment l’appeler ? Baptise-t-on la brise qui court sur la garrigue et, jamais, ne s’arrête ? Attribue-t-on un nom à la lame d’eau claire qui sort d’une faille de terre ? La brume au-dessus de l’étang, quel prédicat lui donner sinon un genre de mot vide qui flotte entre deux temps, ne termine sa phrase que bien au-delà des habituelles proférations ? Autant dire l’impossible. Autant dire la couleur de l’amour. Autant dire la teinte de l’âme dans la lumière aurorale. C’est bien, c’est rassurant cette impression de flottement qui entoure les choses ou les gens de mystère et les soustrait aux incisives de la pure curiosité. Car, voyez-vous, il y a danger que la poésie elle-même ne s’effrite sous les coups de boutoir de l’indifférence ou bien les dangers de l’habituelle banalité.

   C’est un jour d’ouverture et de claire diffusion, un jour d’étendue. Tout part d’un lieu et y revient avec la certitude d’une vérité. Rien ne blesse, qui détruirait le corps, entaillerait l’esprit. Les choses sont couchées en elles-mêmes, sûres de leur parution. Il y a tant de beauté, ici et maintenant, et les soucis sont loin qui bourdonnent dans le ventre sourd des villes. La nature est entièrement à la nature et seule une existence discrète peut la visiter. Une arrivée sur la pointe des pieds, une chorégraphie légère, une ballerine qui effleurerait le sol, seulement, n’imprimant de son passage que ce sillage blanc pareil au vol de l’oiseau dans l’aire infinie du ciel.

   « Rocheleau », car ainsi est son nom, est un jeune garçon à l’âge indéfinissable, à l’habitat incertain, une manière de nomade océanique qui ne trouverait refuge qu’à l’intérieur de lui-même ou bien là, sur ce territoire qui n’est que son naturel prolongement. Sa peau infiniment basanée se confond avec la roche. Ses yeux immensément clairs trouvent leur prolongement dans le sombre éclat de l’eau qui bat le rivage, fait ses minces clapotis. Rocheleau, donc, est assis face au paysage. Il ne bouge pas. A-t-on besoin de s’agiter quand ce qui vient à vous se donne à la manière d’une offrande sans détour, sans calcul ? Ainsi : le don en tant que don. Le don en son essence plénière. Je te donne et tu reçois librement. Je te donne et le don est pure avenance de soi dans le jour qui paraît. Rocheleau, quel beau nom tout de même ! Qui unit la densité de la terre à la souplesse de l’eau. Ce nom, l’enfant l’a reçu en partage de la beauté. C’est la beauté qui, elle-même, du creux de sa chair, l’a nommé ainsi et pas autrement. La juste rencontre des éléments, leur fusion intime. Pouvait-il refuser ? Décline-t-on l’invitation aux épousailles du lac et de son reflet, du goéland et de son vol, de l’étoile et du drapé de la nuit ? Non, on s’accorde seulement, on unit en un même geste tout ce qui s’assemble et dit le jeu subtil de l’harmonie.

   Sur ce monde-ci, la lumière est à peine levée. Elle fait son murmure à l’horizon. Elle n’est qu’une ligne incertaine dont l’être tremble de ne pas être reconnu. Le silence est profond dans le genre d’une ouate noire qui, lentement, déplierait ses fibres. En lui, le ciel porte encore de lourds lambeaux de nuit, quelques secrets oubliés en ses plis, quelques songes effervescents qui voudraient dire le long voyage du sommeil, ses marges habitées d’inconscientes nuées. Il y a, parfois, tant de douleur à se hisser du rêve, à se glisser dans l’écoutille par laquelle le réel s’informe et dit le poids de sa nécessité ! La clarté glisse sur la peau satinée de Rocheleau, on dirait un bronze dans la lumière d’un clair-obscur, elle fait son imperceptible onction, elle gagne le centre du corps où s’allument les longs feux du plaisir.

   L’enfant de beauté regarde de l’entièreté de ses yeux innocents les grappes onctueuses des nuages, leur immobile avancée sur la chape céleste. L’enfant regarde l’ilot rocheux au large, on dirait un squale échoué qui aurait trouvé le lieu de son dernier repos. Mais cette pensée n’est nullement triste, elle s’inscrit seulement dans l’ordre des choses, elle assigne à la terre sa part de finitude. De part et d’autre du chenal aux eaux argentées, telles d’imposantes cariatides, les rochers sont là dans leur souveraine fixité, image d’une éternité qui, un jour, pourrait avoir lieu si l’enfant lui-même demeurait en son être et observait à l’infini le suprême jeu du temps. Il aime les failles, les vides, les lignes, les griffures  qui traversent ces blocs de pierre, lui donnent son rythme, lui confèrent le rare d’une esthétique accomplie.

   Si, quelque part, la perfection existait, nul doute qu’elle trouverait ici les fondements mêmes de son apparition. L’espace a soudain étréci à la taille du minuscule, le temps s’est assemblé en un germe qui semblerait retenir sa future éclosion. C’est ainsi, les moments d’immense félicité n’ont besoin de rien d’autre que d’eux-mêmes. Nulle effraction d’un temps qui serait de circonstances, d’événements particuliers, de menus faits d’un quotidien surchargé d’inutiles et oiseuses significations. De lois et de conventions qui fixeraient à demeure. Rien ne saurait faire signe vers une désespérance, mais plutôt son envers, l’attente d’une lumineuse clairière dans la carrière dense et parfois harassée des jours.

   Alors, quand Rocheleau a amassé assez d’images pour peupler son imaginaire diurne ou bien ses dérives nocturnes, ses voyages au long cours, il se lève, jette un dernier coup d’œil à cette minuscule scène du monde et part, sans se retourner, vers on ne sait où. Le sait-il lui-même ? Sans se retourner parce que, lorsque la vue est comblée, elle vit de ses propres images et porte loin le souvenir de ceci qui a été vu, destin imprescriptible de la rencontre.

 

 

 

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21 mai 2020 4 21 /05 /mai /2020 09:48
Un goût de prunes sauvages

 

Prunes d’ente

Source : Wikipédia

 

***

 

 

Ce matin, en cet avant-goût de l’été - la lumière cascade au plus haut du ciel -, je me suis installé sur la terrasse pour profiter d’un peu de fraîcheur. Ici, sur le Causse, dans la journée, les pierres chauffées à blanc cymbaliseront telles des cigales et il faudra chercher l’ombre des pièces afin d’y trouver un substantiel repos. Les chênes ont soudain verdi et les plaques de calcaire qui, habituellement, sont dénudées, n’apparaissent plus que par endroits, genres de ponctuations grises qui, ici et là, essaiment le large plateau qui ne connaît guère que le silence parfois troué par les cris nerveux des geais, alors je suis des yeux leur envol gris-bleu que rehausse la parure beige de leurs dos. Le spectacle est permanent pour qui sait attendre la chose simple, le vol léger d’un papillon, le tremblement d’une orchidée dans l’air qui se défroisse, le passage, au loin, d’un chevreuil dans sa parure d’acajou.

   Sur la table ronde en métal, ouvragée de trous figurant de minuscules corolles, j’ai posé ma théière, un pot en céramique contenant quelques sucres, une assiette avec des tartines grillées. J’aime flâner, laisser se déplier le temps avec douceur, feuilleter les pages d’une revue ou bien lire quelques passages d’un roman ancien oublié sur les étagères de ma bibliothèque. Un peu de vent s’est levé qui chante dans les ramures des chênes, soulève de la poussière de castine pareille à un nuage qui serait né du sol. J’étale sur une tartine une fine couche de confiture de prunes sauvages qu’une amie m’a donné. Elle a une belle couleur de miel qui fait plaisir à voir et annonce des saveurs sans doute généreuses. Ma première bouchée est un régal, j’y discerne nettement une présence biscuitée puis, dans un second temps, de délicats arômes de cannelle qui se déploient et tapissent le palais, le couvrent d’une soie infinie, le goût est long qui semble se renouveler sans jamais pouvoir s’épuiser. Ma deuxième bouchée est plus incisive, plus curieuse, pourrait-on dire. Maintenant c’est une onde savamment sucrée, parfois légèrement épicée, parfois amère comme si j’avais croqué l’amande contenue dans le noyau.

   « Allons, Pierre, je crois bien que je vais te préparer une autre tartine, gourmand comme tu es ! », susurre Grand-Mère Géraldine en souriant de toutes ses belles dents blanches. Tous les matins elle les brosse avec du bicarbonate de soude, elle m’assure que cela les fortifie et puis cela sert aussi pour la cuisine, elle en met dans ses haricots lingots. Je termine, avec un peu de regret, mon petit-déjeuner. Mais, maintenant, il me faut aller prendre l’air, et profiter de mon séjour à ‘Bareltou’, auprès de mes grands-parents. Le jeudi de congé passe si vite. Et demain l’école reprend. Je passe devant le puits où Grand-Père Charlin fait sa toilette tous les jours, torse nu, savon de Marseille à la main, se frictionnant puis se rinçant à l’eau claire, s’ébrouant comme le fait un jeune chien.

   Grand-Père est aux champs. En cet automne si radieux - la lumière ruisselle dans des tons de brique et d’or -, il laboure, avec une paire de vaches, le grand champ près de la garenne. Je m’assois au bout du rang et emplis mes yeux de cette scène, belle entre toutes. Elle me rappelle l’extrait du texte de Georges Sand, que le Maître d’école nous a fait lire, pas plus tard qu’il y a deux jours. Cela disait : « A l’extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir… ». C’était dans un livre qui s’appelle ‘La Mare au Diable‘. Maintenant Charlin arrive au bout du sillon. Son front est en sueur et, de ses moustaches en guidon de vélo, s’échappent de minces gouttes de sueur. Il m’appelle : « Pierre, va donc me chercher une cruche d’eau au puits, il commence à faire soif ! ». Grand-Père boit de longs traits d’eau claire et je m’amuse à suivre le trajet de sa glotte qui monte et descend à chaque goulée. Je reste toute la matinée auprès de lui, à chasser des vers pour la pèche, à faire des boules de glaise qui, durcies au feu de la cheminée, feront des billes qu’ensuite je peindrai à la gouache. Bientôt midi. Géraldine agite une clochette, c’est l’heure du repas. Son carillon est cristallin et il fait, dans la tête de Grand-Père et dans la mienne, son bruit d’oiseau des champs, peut être une alouette aux trilles joyeux.

   Je m’étonne, déjà midi, combien le temps passe vite, ici, sur ce Causse illimité aux couleurs d’éternité. Le carillon de la cuisine a égrené ses douze coups. Je déjeunerai dehors aujourd’hui pour faire honneur à cette fin de printemps qui se prend pour l’été. Quelques tranches de saucisson, un taboulé aux asperges vertes et petits pois, des oignons nouveaux, quelques feuilles de menthe, trois traits d’huile d’olive, des tranches de fromage, un verre de vin couleur de rubis et le tour sera joué ! Savez-vous, il ne faut guère plus d’ingrédients pour réaliser le menu d’une joie immédiate. Toujours des choses simples savourées aussi avec simplicité.

   J’ai beaucoup écrit hier et mes textes avancent avec un réel bonheur, aussi je m’accorde une pause. Demain sera un autre jour. Je vais aller faire un grand tour à pied sur la colline qui fait face à la maison. Le sentier est agréable avec ses montées et ses descentes, ses trouées au milieu des chênes par où se laisse voir le beau paysage vallonné, les vallées plantées de hauts peupliers, les sommets des ‘pechs’, ces plateaux ouverts à tous les vents, ces dalles de calcaire érodées qui sont l’âme d’ici, les amers au gré desquels nous nous orientons. Je marche longuement muni de mon bâton, un bambou chauffé au feu que mon Oncle m’avait offert en des temps déjà lointains. Je ne rencontre que quelques compagnies de passereaux qui ne s’effraient guère, ils volent de haie en haie, paraissant s’amuser de cette escorte improvisée. Je traverse un bois de chênes. Au sol, encore les feuilles mortes de la dernière saison. Elles craquent sous les pieds et font comme un bruit de métal, de tôles froissées. Je m’amuse à en soulever des gerbes brunes qui poudroient et retombent dans une pluie mordorée. Longtemps la poussière plane derrière moi, pareille à un feu d’étincelles dans le couchant qui vient.

   « Voyons, Pierre, cesse donc de traîner les pieds, tu ne fais que de la poussière et tu ferais mieux de m’aider à couper la litière pour les vaches ! » Grand-Mère Géraldine sourit pour atténuer la gronderie. Elle n’est pas méchante. Elle est travailleuse et n’admet guère que l’on joue quand une tâche est à faire. Je l’aide et coupe de petits bouquets de bruyère que j’assemble ensuite en fagots. Géraldine les attache avec de la ficelle de lieuse grossière qui est comme pleine de cheveux. Au travers des troncs, on aperçoit Grand-Père qui soigne les vaches, emplit les abreuvoirs, distribue du grain dans les mangeoires. J’aime bien l’odeur de la paille, celle aussi du foin qui pique les narines et me fait souvent éternuer. Charlin me dit toujours : « Si tu éternues de si bon cœur, ça veut dire que tu seras heureux en mariage ! ». Je ne sais pas où il trouve toutes ces expressions et si elles sont vraies. Mais en tout cas elles m’amusent.

   Grand-Père adore plaisanter et « nous sommes de vieux amis », comme il me le dit parfois. Je crois bien qu’il me manquera beaucoup quand il ne sera plus là, Géraldine aussi, bien sûr, mais elle est plus sévère et on ne rit pas souvent avec elle. Je crois qu’elle aime trop le travail et c’est devenu comme un défaut. Enfin elle a beaucoup de qualités et j’adore sa cuisine, ses soupes de fèves plates qu’on appelle ici des ‘geisses’. Elle en prépare de grandes marmites au feu de cheminée parce qu’elle sait que j’aime ça, « tu en  mangerais sur la tête d’un teigneux », elle me dit, en me servant de grandes louches dans mon assiette-calotte. Grand-Père, lui, quand il a fini sa soupe, verse un peu de vin dans ce qui reste au fond de son assiette, ici on dit « faire chabrot », c’est une coutume du pays. Tous les hommes font chabrot et toutes les femmes râlent parce que les hommes font chabrot. Morale de l’histoire, comme dirait Grand-Père, « il faut de tout pour faire un monde ! ».

   Ce soir, j’ai fait chabrot en souvenir de Grand-Père Charlin. J’ai terminé la journée comme je l’avais commencée, dehors, sur la terrasse, à me prélasser dans les lueurs crépusculaires qui embrasent le plateau, l’habillent d’une couleur de rouille. Le soir sera long à venir, la clarté lente à se dissiper. Comme si, soudain, la vie faisait du sur-place, ouvrait une clairière dans le massif sombre des jours, traçait en plein ciel le nuage léger d’une félicité. Mon dessert : un brin de confiture de prunes sauvages, ce goût est si délicieux et puis, en une seule bouchée, combien de merveilleux souvenirs s’annoncent et planent longtemps dans le tunnel de la mémoire. Une seule bouchée et c’est, dans l’espace d’une même offrande : ma jeunesse insouciante, mes premiers émois à la lecture des belles pages de ‘La Mare au Diable’ ; c’est Grand-Père Charlin, ses moustaches grisonnantes, ses yeux rieurs qui se plissent de plaisir ; c’est Grand-Mère Géraldine, sa générosité qu’elle cache parfois sous un air austère, mais le cœur est bon qui sait offrir des joies simples mais si utiles à celui qui les reçoit ; une seule bouchée, c’est encore la double rangée de pruniers longeant le chemin qui conduit à la ferme, quelques arbres sont redevenus sauvages, c’est eux qui donnent la meilleure confiture ; c’est aussi la garenne de chênes clairsemés où s’agitent, sous le vent, les brins mauves des bruyères ; c’est le pré entouré de clôtures qui descend en pente en direction de la mare habitée du concert des grenouilles ; c’est tout ceci, tous ces événements d’autrefois que la mémoire reconstruit, porte dans l’instant présent, faisant resurgir émotions et plaisirs qui ne sont jamais oubliés, mis en veilleuse seulement.

   Je viens de rejoindre ma tour d’écriture. Le silence est souverain. Quelques pierres, au loin, font entendre leurs craquements sous l’air qui fraîchit. La lune point à l’horizon, gros œil blanc qui rassure de sa présence tutélaire. L’ensemble du Causse est vernis de blanc et de gris. Quelque part, dans le sombre, le chuintement d’une dame-blanche. Je cherche dans les étagères où s’amoncellent des milliers de livres, un manuel ancien à la couverture parme usée, illustré de gravures en noir et blanc. Le voici enfin, c’est le ‘Souché’ qui accompagna ma jeune scolarité, qui m’initia aux beaux textes, qui dessina en secret le trajet que je devais suivre adulte, une vie entière consacrée à l’écriture. Je feuillette les pages avec précaution. Elles sont jaunies, tachées de points de rouille, mais le texte est parfaitement lisible qui, parfois, présente quelques coquilles d’imprimerie. Classés par ‘centres d’intérêt’ au chapitre ‘automne ‘, quelques textes retiennent mon attention, que j’ai lu et relu des milliers de fois.

   Inévitablement je choisis celui qui est intitulé ‘Tableau de labour‘, qui relate la rude et belle vie des paysans traversant les pages de ‘ La Mare au Diable ‘, sans doute mon œuvre préférée parmi les morceaux d’anthologie figurant dans le livre :  ‘Lorsqu’une racine arrêtait le soc, le laboureur criait d’une voix puissante, appelant chaque bête par son nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter ; car les bœufs, irrités par cette brusque résistance, bondissaient, creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se seraient jetés de côté emportant l’areau à travers champs si, de la voix et de l’aiguillon, le jeune homme n’eût maintenu les quatre premiers, tandis que l’enfant gouvernait les quatre autres. Il criait aussi, le pauvret, d’une voix qu’il voulait rendre terrible et qui restait douce comme sa figure angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce : le paysage, l’homme, l’enfant, les taureaux sous le joug ; et, malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses.’

   Je sais, là, dans l’immédiateté des choses signifiantes, que plus rien désormais ne m’échappera de ce passé qui clignote au loin pareil au pinceau d’un phare balayant la nuit. Successivement il s’efface mais toujours reparaît. Oui la lumière n’a jamais de fin que nos yeux fécondent, que notre âme appelle, elle est logée en nous au plus profond, elle n’attend que de resurgir.

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