Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 octobre 2020 1 12 /10 /octobre /2020 08:26
L'Amour en cage

                                                                          Ce dimanche d’Octobre

 

 

 

                     Chère Solveig

 

 

 

« L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

 

   Tu sais combien ce type de ritournelle fait ton siège sans que, jamais, tu ne puisses en arriver à bout. Tu crois l’avoir chassée au loin, la petite phrase, là-bas au-delà de l’horizon, derrière la colline qui moutonne et se désespère de n’être que ceci, et la ritournelle te revient, habille ta tête des dentelles d’un évident bonheur alors que tu la pensais ennuyeuse, insistante, pour tout dire une éclisse logée au profond de ton oreille, une épine fichée dans ton cœur. Toi, l’avisée, sais-tu au moins la raison de cette persistance, la nature de l’intérêt qu’on lui porte, sa fuite pour plus loin que soi et, déjà, l’on regrette de ne plus l’entendre, de l’avoir perdue comme on a perdu un ami ? C’est curieux, tout de même, cette fixation sur de l’instantané, du mouvant, du contingent. On penserait avoir saisi quelque chose de l’existence, la corolle d’un sentiment, la douce chair d’une saveur, l’onctueux d’un souvenir mais l’on se rend vite compte que la petite antienne est brodée d’air, que jamais nous ne la retiendrons, qu’elle est déjà au passé alors que nous sommes, nécessairement, à l’avenir. Mais il faut que je te dise l’origine de ce qui pourrait passer pour simple caprice.

   Peut-être te souviendras-tu ? On prétend, d’ordinaire, que les femmes archivent mieux les souvenirs que leurs compagnons. C’était il y a longtemps. J’étais au printemps de ma vie, tout comme toi. J’en suis maintenant à l’automne. Mes tempes ont blanchi. Des rides traversent mon front qui disent, un jour, le souci de ne plus être qu’une illisible trace effacée par la confondante marée des jours. Souviens-toi, si tu peux. L’été est lumineux. Je viens tout juste d’arriver dans ton beau pays, cette lointaine Suède semée de lacs que cernent de tremblants bouleaux, leurs écorces sont d’argent, leurs feuilles des écus dorés dans l’air qui tremble. Nous marchons au bord du Lac Roxen dont l’eau frissonne, un genre de cendre dans le jour qui n’est guère encore assuré. Je te connais encore si peux, ma correspondante du Nord, mais je sais que des affinités nous réunissent, que des goûts identiques nous rassemblent. Je ne sais pourquoi, au détour d’un chemin, sortant de ton sac un amour en cage, son cœur orange brille d’une étrange lueur derrière sa résille blanche, tu me dis : « Toujours l’amour sera en cage, jamais il ne sera libre ! ». Je ne sais pourquoi cette phrase teintée de mélancolie traverse la barrière de tes lèvres, se dissout dans les remous de l’air. Aussitôt, peut-être sans cause réelle, sans quelque rapport avec ton propos, germe en moi, telle une herbe sauvage, cette phrase non moins étonnante : « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. »

   Oui, j’avoue, il fallait que nous fussions jeunes, naïfs, pour tresser ce dialogue digne du plus léger des vaudevilles. Tout ceci paraissait si convenu, lissé à l’eau du poncif, manière d’agaceries dont de jeunes enfants sont coutumiers, histoire de meubler le temps, de le placer sous le sceau du jeu gratuit. On jette une phrase en l’air, attendant qu’elle ricoche, fasse ses joyeux bonds dans l’espace puis disparaisse à la façon d’un papillon qu’effacerait soudain un pli de vent. Mais alors, s’il s’agissait vraiment d’un jeu, quelle était sa nature, poursuivait-il un dessein particulier, existait-il un message codé dont, peut-être, nous n’étions même pas informés ? Sur le moment je n’aurais pu répondre. On ne se précipite nullement sur la braise quand le feu couve encore. On attend l’œuvre du temps. On espère un éclaircissement, une justification, une liaison logique des événements.

   Sais-tu combien aujourd’hui, après que tant de temps a passé, tout devient limpide, pareil à l’eau tranquille d’une source ? Bien sûr, dans notre enthousiasme de la rencontre récente, les choses ne pouvaient être dites que du bout des lèvres, à ‘fleurets mouchetés’, si l’on peut dire. Cet amour qui naissait avait besoin d’ombre, de fraîcheur. L’aurions-nous exposé à une trop vive lumière que, sans doute effrayé il se fût résolu à s’en retourner de là où il venait, c'est-à-dire de l’illisible contrée des choses indicibles. Tu le sais bien, à l’amour il faut le temps de se déployer. Faute de ceci, il ne fait que flamboyer telle une gerbe d’étincelles, puis s’absente de la scène, souvent pour toujours.

   « L'amour est un piège dans lequel je suis tombé. » Je crois qu’aujourd’hui, à l’âge de la maturité accomplie, sachant la relation purement platonique qui a été la nôtre au cours du temps, jamais nous ne nous sommes revus, seulement occupés à une correspondance suivie des années durant, je crois que je pourrais la faire mienne mais dans la plus pure positivité qui soit. Oui, nous avons été amoureux à distance et notre amour s’est accru, précisément, de cette impossibilité. Autrement dit, il a été vrai du simple fait qu’il s’est soustrait aux événements de tous ordres, les plus heureux, mais aussi les plus fâcheux qui eussent pu ternir notre relation. Parfois, peut-être, la qualité des sentiments est-elle inversement proportionnelle à la distance qui sépare les amants. Plus loin, plus beau, en quelque sorte.

   Et puis, tu en conviendras Sol, pourquoi les pièges seraient-ils toujours entourés d’une valeur négative ? Je crois qu’il en existe, mon expérience de notre longue liaison épistolaire en témoigne, de doux, de satinés, une sorte de corail qui en atténuerait la possible rigueur. Pour moi, en tout cas, il prit l’allure de cet ‘amour en cage’ dont tu agitais la fragile cellule dans le vent du septentrion, un soleil brillait au centre d’une claie d’un invincible éclat, si bien que seul le rayonnement demeurait, la cage s’était perdue dans les mailles d’un temps d’immédiate faveur. Dire l’amour tel un piège, c’est simplement s’adonner au jeu primesautier des oxymores, c’est dire le feu qu’une eau aussitôt éteint. D’autres diraient : ‘Jeu de l’amour et du hasard’, mais il ne s’agirait ici, non de l’amour en son essence plénière, mais d’un simple marivaudage, d’un déguisement des sentiments où chacun, en guise de vérité, ne ferait que se donner la comédie. Solveig, je le sais depuis le plus profond de qui je suis, du plus sûr de qui tu es, jamais notre rencontre n’a été jeu d’acteurs. Un amour réel car l’amour ne peut être que ceci, sinon il peut, effectivement, devenir un piège. C'est-à-dire métamorphoser sa belle présence en ce qu’il ne sera jamais, un jeu de dupes, un rôle à la Tartuffe, un sourire qui dissimulerait la lame d’une trahison.

 

   Voici, remontant d’un lointain passé, une source réactivée qui, en réalité, n’a jamais cessé de jaillir. Puissions-nous encore la porter en nous aussi longtemps que notre chemin pourra tracer son destin ! Merci Solveig pour cet amour libre de lui. Sans doute n’est-il de plus grand bonheur ! Si tu vas te promener autour du Lac Roxen, si tu y penses, cueille donc une écorce d’érable, joins-là à ton prochain courrier. Ainsi tu seras présente à même sa douceur nacrée, ainsi que la forêt, ainsi que ce tout de l’être qui vibre dans toute chose essentielle.

 

Ton amoureux des lointains.

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 08:13
Exactitude blanche

‘Pado-Modular 7’

bronze patiné

Pietrasanta 2016

 

Marcel Dupertuis

 

***

 

   ‘Exactitude blanche’. Comment donner un autre titre à cette œuvre, infiniment présente, de Marcel Dupertuis ? ‘Exactitude’ en direction de cette Vérité qui l’habite. ‘Blanche’ au motif que la blancheur est le seul degré qui puisse, d’emblée, se porter vers une origine, tracer le signe d’une virginité, imprimer le chiffre d’une pureté. Nulle utilité de commenter l’exactitude-vérité, le sujet est trop ample, cette notion un absolu que le langage ne saurait atteindre qu’au gré de l’intuition. Mais la blancheur, ne la voyons-nous ruisseler depuis la crète enneigée des montagnes, surgir du miroir des rizières, venir à nous depuis les collines étincelantes des salins ? Certes, nous la voyons mais nous ne pouvons guère en fixer l’essence car, montagnes, rizières, salins nous échappent au moment même où nous les regardons. Déjà l’ombre les recouvre que la nuit enveloppe de son étole noire. Parlant de ‘Pado-Modular 7’, nous pouvons, par un simple jeu de métaphores, la dire de neige, d’écume, pareille aux plumes du cygne. Pour autant nous serons-nous approchés d’un iota de son être ? En connaîtrons-nous mieux la nature ? Apprendrons-nous les motifs au gré desquels cette œuvre vient à nous dans le tissu infiniment soyeux des affinités ? Certes non. Nous aurons raisonné par analogies, c'est-à-dire que nous serons restés à la périphérie de son être, sans parvenir à déceler le caractère qui la fonde et nous la présente en tant que remarquable. Il nous faut aller résolument du côté de sa signification interne, de sa plénitude. Là seulement est une possibilité de l’approcher.

   Alors il nous est demandé de procéder à une inversion du regard, de réaliser une manière de torsion de la perception, de passer par l’expérience du chiasme, ce retournement des choses qui n’est rien moins qu’une nouvelle optique, une nouvelle ouverture à ce qui se dit de l’être lorsque, exactement abordé, il consent, non à nous apparaître dans sa totale nudité (toujours l’être se voile derrière l’étant, disparaît derrière le phénomène), mais à nous livrer quelques lignes de son architecture secrète. Nous dirons ici, que, d’emblée, « Pado » parvient à sa forme idéale, accomplie, sans qu’il soit utile de chercher une complétude en un ailleurs du soi-de-l’oeuvre. Ce que nous voulons exprimer, c’est que cette forme est immédiatement douée d’autonomie, qu’elle manifeste, à même sa présence, ce qu’il ne faut pas hésiter à nommer sa ‘conscience’, cette marge d’illimitée liberté dont nul ne pourrait la déposséder. Affirmant ceci, nous ne voulons pas signifier l’existence d’une pensée magique, naïve, qui métamorphoserait chaque chose du réel, la pure matière devenant douée de vie, habitée des processus qui y sont associés, un métabolisme, une croissance.  Mais, afin de mieux comprendre ce dont il s’agit dans cette remise d’une conscience à la chose, il est nécessaire de passer par un nécessaire détour. Et de considérer deux strates différenciées. A savoir, première strate, les choses ustensilaires à visée pratique : la table, la chaise, le bol. Nulle trace d’âme en leur simple et refermée contingence. Leur rôle est d’usage, non de représenter une idée, de servir de support à une pensée. La chose ainsi faite demeure dans l’opacité de sa matière. Elle est une réalité amorphe, un adjuvant des activités humaines. Elle n’en est nullement le moteur.

   La seconde classe d’objets, ceux en qui a été insufflé le motif de l’art, possèdent d’une façon évidente un statut totalement différent. Elles portent en elles, de manière d’abord morphologique (elles ont été informées, soumises à une volonté, inscrite dans un dessein porteur de sens), puis de manière symbolique, une intention, la trace du geste humain, l’empreinte d’une sensibilité, le signe d’une existence qui se projette dans la matière, terre puis bronze. Ces nœuds de ‘Pado’, ses creux, ses oscillations formelles sont le pur recueil d’une conscience à l’œuvre, celle de l’Artiste lequel, à l’instant de la création (ce geste éminemment démiurgique), a transmis un fragment de sa propre substance à celle qu’il modèle et remet au soin de montrer la vérité profonde d’une stance temporelle maintenant écoulée mais qui, si nous l’entendons bien, témoigne de cette fusion, de cette osmose, de cette rencontre singulière, rare.

   Observant ‘Pado’, nous sommes invités à instiller en nos consciences le geste primitif, fondateur, qui fut accompli, c'est-à-dire à nous livrer, nous-mêmes, à une sorte de ‘re-création’ car nous sommes les témoins de cette belle temporalité qui fut qui, ici, se présentifie à nouveau. Rien de l’esquisse originelle ne s’efface jamais. En elle se sont créées des tensions, se sont levées des énergies, se sont constituées des lignes de force. Elles ne pourraient être abolies qu’à la destruction physique de l’œuvre qui, en même temps, serait son annihilation ontologique. De l’être s’était dévoilé, s’était donné dont nous déciderions, par un quelconque caprice, la simple annulation. Mais même dans ce cas de figure extrême, rien n’aurait été dissous de la subtile alchimie, elle poursuivrait son chemin dans l’inapparent, elle aurait eu lieu et temps, elle témoignerait encore dans l’esprit de l’Artiste à titre de réminiscence. Mais aussi dans l’esprit des Voyeurs qui en auraient pris acte.

   Rien ne peut être gommé de ce qui, étendue simplement facticielle, hasard des apparitions/disparitions a été porté au-delà de sa propre occlusion, pour rayonner, se déployer, surgir de soi dans le domaine des objets transcendants. Peut-être faudrait-il préciser un contenu de pensée qui risquerait de demeurer flou. Le concept développé par Le Clézio dans son essai ‘L’Extase matérielle’, de « conscience nerveuse de la matière » nous paraît suffisamment explicatif de l’enjeu à proprement parler existentiel de ce qui nous questionne. L’objet d’art se met à exister, tout comme existe l’homme qui lui a donné naissance. Nécessaire coalescence du créateur et du créé. Fluence de l’un à l’autre. Réversibilité des systèmes, des forces en présence. Si l’œuvre s’est trouvée grandie du geste de l’Artiste, l’Artiste, identiquement, a puisé, dans son geste de création, la pâte même de l’œuvre, sa chair, ce par quoi il se fait Artiste. L’oeuvre vient à paraître et sera connue en tant que ce qu’elle est : le prolongement de la belle geste humaine, la parution d’un mot signifiant parmi l’inépuisable lexique du monde. Dans cet horizon de la signifiance ne peut se manifester aucun état de déshérence, comme si, une fois l’objet créé, nous pouvions le laisser à son sort et il retournerait aux choses purement matérielles, s’abîmant dans les rets de son propre dénuement.

   Les modules de cette série font toujours intervenir une forme qui est le tenseur entre un espace qui se développe autour d’elle, la forme, et un vide qui en constitue la figure opposée, en quelque manière la sensation d’un vertige néantisant jouant en contrepoint des cercles de signification. Il existe, ici, une réelle homologie du processus plastique avec le fonctionnement situé à l’intérieur d’un écrit. La forme (si tendanciellement proche de la ‘ligne flexueuse’ à la Léonard) constitue le motif d’une énonciation où elle tient lieu de relation entre mots (dilatations et contractions comme autant de valeurs lexicales différenciées), que sépare, tout  en les assemblant, le vide, l’espace, la césure, tous éléments constitutifs du sens total qui en résulte. Sans doute, dans ‘Pado-Modular 7’, l’écart supposé entre les mots (la forme et le champ spatial en lequel elle s’inscrit) se trouve-t-il augmenté de la blancheur comme silence, de la blancheur comme intervalle. Cette œuvre foncièrement ascétique s’élève de sa propre terre, de son socle de matérialité à l’aune de cette limpidité d’une vision pouvant, aussi bien, recevoir le prédicat de ‘hiératique’. Tout Voyeur de ‘Pado’ est conduit au recueillement, à la méditation, à la plongée en soi, tout comme le lecteur attentif d’un beau poème se retient sur le bord de l’hémistiche qui scinde en deux parties, devenant soudain abyssales, le désir dont il est envahi de connaître enfin la dimension d’une complétude, sinon d’une joie. C’est toujours l’attente de, le sur-le-point-d’arriver, la presqu’immédiate livraison des choses élues qui crée ce vide anticipateur autour duquel gravite la spirale du bonheur. Tout sens exacerbé s’organise, précisément autour d’un exil, d’une faille, d’une lézarde qui traverse notre psyché tout comme les raphés médians réunissent les deux parties complémentaires de notre anatomie, les suturent.

   Si nous faisons une lecture plus concrète de ‘Pado’, incontestablement nous lui trouverons de fermes correspondances avec le réel, puisque ce large pied qui le précède et semble en annoncer la forme à sa suite, nous dit quelques préoccupations terrestres, sinon terriennes. Ce pied dont la figure prosaïque n’est pas sans évoquer le destin irrévocable des lourdes attaches qui nous rivent, telles des racines, à la glaise donatrice de vie, ce pied donc ne s’en développe pas moins selon des arabesques, une spirale dont l’aérienne finesse, l’envol vers de plus satisfaisantes hauteurs nous récompense d’avoir plié la nuque sous le poids des ‘fourches caudines’ des événements ordinaires. Cependant, en Regardeurs conséquents, nous verrons bien là où s’articule ce que nous pourrions nommer ‘l’esprit de la forme’. Il est à la jonction de deux mondes : le chtonien empêtré dans ses contradictions, ses tellurismes, ses lignes de faille ; l’ouranien avec ses ascendances, ses trous d’air parfois, ses horizons bleus ouverts sur l’infini. Nous sommes à cette intersection, entièrement inscrits dans cette pliure même de l’exister. Une spiritualisation de la matière. Une matérialité de l’esprit. Nous ne sommes, en tout état de cause, que cette confluence qui est aussi partage. Nous sommes deux en un et souvent nous ne le savons pas !

   Qu’en serait-il si ce pied était ôté de l’œuvre, que nulle attache ne le reliât à la forme à lui soudée ? Verrions-nous l’esprit même sous sa forme lisible ? Et qu’adviendrait-il de nous, les Regardeurs ? Serions-nous purs esprits pareils au souffle des vents ? Serions-nous ? L’être nous serait-il dévoilé comme le serait le ciel vide de nuages ? Une transparence sans horizon. Un vide occupé de soi. La chute inaperçue d’une feuille sur la margelle du monde. Verrions-nous les belles volutes de l’Art en leur plus ample signification ? Enfin, serions-nous parvenus à la pleine conscience de qui nous sommes ? Aurions-nous troqué nos habits d’Errants pour de plus exactes vêtures ? Il y a tant de questions qui se posent, résonnent contre le socle sourd de la Terre, contre l’immense plaque vide du Ciel. Tant de questions ! Ce que nous voulons, en réalité, l’Exactitude Blanche. Tout le reste est rature, redondance, illusion. Vérité Pure s’énonce ainsi. Qui donc pour nous la révéler ? L’œuvre, elle seule, en sa muette supplication !

 

 

  

 

 

 

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2020 6 10 /10 /octobre /2020 08:32
Peuple des Esseulés

   Solitaire calligraphe

  Œuvre : Marc Bourlier

 

***

 

 

   Ainsi, depuis longtemps, les Petits Boisés faisaient le tour de la Terre, observant ici le bleu foncé de la mer, là les pics de montagnes enneigées, ailleurs de vastes plaines où courait le peuple d’or des épis. Dire leur émerveillement ne se pouvait qu’à la mesure de leurs yeux ronds comme des billes qui roulaient de toutes parts car il s’agissait d’emplir la vision des milliers d’images qui se présentaient sans en omettre une seule. L’une d’elles eût manqué et, sans doute, un constant désarroi se fût fiché dans leurs corps de bois, telle une vive écharde. Il fallait donc être attentif, aussi bien au mouvement des marées qu’au vol des mouettes ou aux longs convois d’automobiles qui sillonnaient la planète selon tous les méridiens. Lorsqu’on est un être de l’espace doué de simplicité et de sensibilité, il convient de tout archiver dans sa mémoire pour le cas où, un jour peut-être, l’on se déciderait à rejoindre la « société » des Terriens.

   A bord de l’embarcation céleste, on s’était partagé les tâches. Certains vaquaient aux occupations telle la cuisine (on se sustentait de peu, un courant d’air, une mousse de nuage, quelque goutte de pluie cueillie au hasard de sa chute), aux divertissements tel le ménage (certains jouaient du plumeau, d’autres poussaient la poussière par-dessus bord), enfin aux loisirs studieux telle l’observation (quelques Boisés ayant affûté des tiges de sureau - oui, il y en avait au milieu du ciel ! -, vissaient leur œil rond sur l’orifice afin d’observer les allées et venues du peuple des Lointains). Et, comme ils pratiquaient l’art rare de l’observation, ils consignaient sans délai toutes leurs remarques sur des feuilles de bois qu’ils gravaient à la manière des picots du Braille. Aussi avaient-ils hérité du surnom de « Boisés-calligraphes », ce dont ils ne tiraient nulle fierté, classant tout le jour durant quantité de menus détails au hasard de leurs étonnantes découvertes. Ainsi apprirent-ils que les Humains avaient des mœurs bizarres : ils circulaient dans d’étranges boîtes qui semaient des nuages de fumée après qu’ils étaient passés. Ils stationnaient en longues files devant des vitrines où brillaient des milliers d’objets qui semblaient les fasciner. Ils se hâtaient dans des salles de restaurants enfumées, y dégustant mille denrées rares, mille vins qui brillaient comme des rubis dans des carafes de cristal. Ils s’agglutinaient dans des pièces obscures où défilaient des cohortes d’images animées et vivement coloriées. Sur leurs têtes, ils vissaient d’étranges casques dont, parfois, il sortait des myriades de sons incompréhensibles. A tout bout de champ ils pianotaient sur d’extravagantes machines, captivés, comme attirés par quelque vigoureux aimant.

   Et ce qui surprenait le plus la communauté des Petits Boisés, c’était le bizarre sentiment de solitude qui planait là-dessus, comme si chaque être sur Terre avait vécu enfermé dans sa petite boîte, muré dans son silence, au milieu d’une foule qui était composée de milliers de fragments semblables sans qu’aucun pût communiquer avec tel autre. Ils semblaient si occupés d’eux-mêmes que plus rien ne comptait que leur propre univers, l’île minuscule sur laquelle ils vivaient tel Robinson Crusoé. Ils pensaient qu’il s’agissait de mœurs bizarres, eux qui n’avaient jamais vécu que dans la concorde et l’harmonie. Il n’était pas rare que les discussions des Terriens pussent s’envenimer et qu’ils en vinssent aux mains afin de régler leurs vénéneux conflits.

   Alors une idée s’empara de leur assemblée. Un soir de clair de lune ils atterrirent en douceur dans l’ovale d’un golfe, posèrent pied sur une plage, firent la rencontre de bouts de bois flottés, leurs semblables mais non encore devenus l’un des membres de leur aimable confrérie. Ils avisèrent, dans le coin le plus reculé de l’anse, au milieu d’un tas de gravats et des lianes emmêlées de goémon, une Volige de bonne taille sur laquelle ils clouèrent une tête, ligaturant le corps au moyen d’un lien de coton, fixant sur le buste du Grand Etonné, une manière de résille de fer qui symbolisait sa supposée aliénation. Par là ils évoquaient l’immense solitude, ainsi que le virulent désarroi qui frappaient les habitants d’ici dont, sûrement, ils n’auraient voulu partager la précaire existence.

   Ils remontèrent à bord de leur vaisseau cosmique, arrimant leur effigie solitaire au centre de leur aérienne navigation. Ceci voulait dire qu’eux, les Petits Boisés, étaient unis par les liens indéfectibles de l’amitié, alors que le Peuple d’ici-bas (dont témoignait la Grande Volige) vivait dans le dénuement et l’esseulement que rien, jamais, ne pourrait effacer. Ainsi ils faisaient leurs milliers de révolutions diurnes et nocturnes, bien éloignés des tracas de la tribu des Séparés, s’estimant habités des plus belles faveurs qui fussent.

   Lecteur, Lectrice, si, un soir de pluie d’étoiles, observant le dôme du ciel, tu aperçois une étrange embarcation portant, en son milieu, un fétiche de grande taille faisant fond sur une nuée de visages soudés, alors tu pourras être assuré(e) de voir ce peuple heureux des Petits Boisés. Montre-les donc à tes semblables et qu’ils s’inspirent de tant de joie vacante. Peut-être n’attendent-ils que cela. Les hommes sont si bizarres en ces temps de grande incertitude !

 

 

Partager cet article
Repost0
8 octobre 2020 4 08 /10 /octobre /2020 08:32

 

L’Île Muséale.

 

l-im1.JPG 

Photographie : Christopher Broadbent. 

 

 

(Libre méditation sur un propos de

Milou Margot).

 

 

 « Avant toi, tout était sans couleur.

Soleil ! Soleil ! Fleur sans ombre dans cet ailleurs immobile, lumière de frissons, fluide gravité transparente, lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne, braise du jour consumé. Dans cette fine pénombre tiède, tu es la stupeur de cet espace solitaire que nous portions sans espoir.
Au musée, nous reviendrons ! »          

                                                                                                           MM.

                                          

 

  Franchir le seuil, c’est toujours aller au-devant de soi, comme si une clarté naissait des choses pour venir à notre encontre. C’est-à-dire pour que nous puissions surgir dans un espace de révélation. Lumière fécondée par le territoire singulier qui nous ouvre son site, lumière nous atteignant au plein même de l’intériorité. Dans la densité de la  chair, les ombres s’espacent, jouent dans une manière de demi-jour, les tissus relâchent leur maille, les fibres libèrent leur tropisme étroit, le sang se charge de bulles cristallines. Tout se rassemble, tout se médiatise dans un avant-langage, dans un pressentiment de l’œuvre à paraître. Il y a un silence accordé aux choses, à l’air, au sol où s’atténue la couleur, Gris dominant tout de sa stature permissive - le blanc est à venir, le noir est repoussé jusqu’à la limite de sa disparition -, Gris intimement immergé dans un silence fondateur. Métaphore du Gris, ce Médiateur - jamais on ne le dira assez -, qui tient dans l’espacement de son signe, aussi bien la lumière bourgeonnante que l’obscurité régnante. C’est de cette tension que naît tout dialogue, donc toute œuvre. Donc tout signe. La couleur est toujours de surcroît, identique à une aberration de la vision. Les couleurs mentent toujours qui magnifient le réel, le portant à sa parution dans un genre de gloire. Trois valeurs seulement jouant dans l’espace dialogique. Le Noir disant la fermeture, l’encre néantisante de la ténèbre. Le Blanc ouvrant les rémiges d’ombre afin de les porter à la claire lecture de ce qui veut bien proférer. Le Gris s’installant dans l’abîme entre les deux parois tendant toujours à se rejoindre dans une confondante occlusion.

  S’il n’y avait le Gris, alors tout s’effacerait et nous n’aurions plus de territoire où dresser nos urticantes questions, où faire bourdonner la scansion de la vie. Rien de lisible sans la discrète présence d’une pénombre, sans le clair-obscur vibrant dans les toiles de Rembrandt, sans le sfumato brumeux de Léonard - ce qui rend énigmatique le troublant sourire de La Joconde -, sans cette glaçure d’outre-noir qui sourd des bitumes de Soulages avec une étrange persistance à être. Que l’on comprenne ceci : le Gris est la respiration de l’œuvre. C’est par lui que le vase en raku obtient le gonflement qui le fait s’arquer autour de son vide, lequel est son expansion, son rayonnement, sa courbure contre le visage du monde. Le Gris est le souffle du poème, cette même absence entre les mots qui les installe dans la signification. Supprimez, par la pensée, ce rythme du noir et du blanc des signes et vous n’obtiendrez que le vertige de « l’in-signifié », autrement dit vous aurez remplacé un cosmos par un chaos. Le Gris est le rythme de la musique, le pas de deux ménageant la rencontre des danseurs, la distance ouverte par la flèche de l’archer en direction de la cible.

  Une fréquente perception des choses prête allégeance d’abord au réel, ensuite au temps. Comme si ces deux principes suffisaient à accorder à la totalité de l’existence les deux seules jambes requises pour la marche. Mais aussi bien le réel que le temps ne sauraient parvenir à leur être sans le recours à cet espace qui d’abord les sépare, ensuite les relie dans une indispensable sémantique. Le réel est toujours spatialisé, faute de quoi sa densité naturelle finirait par se confondre dans une nuit infinie. Le temps est, lui aussi, criblé d’espace, sinon il n’apparaîtrait qu’à la manière d’un jour sans limite, d’une clarté jamais refermée et l’on ne peut longtemps regarder une trop vive clarté. Donc, l’ayant reconnu pour sa valeur fondatrice, nous sommes dans ce Gris qui fait reculer aussi bien le temps que la réalité bien au-delà de l’enceinte des murs, du seuil que nous n’avons franchi que pour mieux nous en affranchir. Nous sommes dans le lieu à lui-même alloué comme sa signification ultime. Rien n’existe hors de cela qui nous  fascine et nous exonère de notre corps en même temps qu’il nous y ramène comme dans le premier espace, la conque originelle faisant sens avant même que notre cri primal n’ait surgi dans la densité mondaine. Le cri est un espace, de même que l’œuvre qui nous intime l’ordre d’une révolte intérieure. Révolte qui, bien évidemment peut aussi bien s’annoncer sous l’espèce d’une plénitude. Car toute plénitude est, par définition, excès. Mais ici n’est pas le lieu pour l’exercice d’un quelconque pathos. Il suffit seulement de se laisser aller à cette primordiale affinité qui nous attache à la nomination d’un site chargé de sens.

  Mais délaissons ce discours abstrait pour gagner les rives de la photographie et tâchons de voir ce qui y fait phénomène. Observant l’immense toile qui fait fond et aussitôt nous sommes dans l’évidence du gris. La religiosité qui s’y dévoile est éminent espace de médiation. Du séculier en direction du Transcendant. Les Pénitents blancs sont en prière alors que les ombres alentour - ce sont des personnes, mais qui ont valeur allégorique -, disent la toujours possible perte dans les séductions de l’exister. Cendres peccamineuses qui, souvent, entraînent l’homme dans l’aventure d’une chair oublieuse de sa dette. Car la chair, son impérieuse densité font oublier la lumière divine qui, seule, doit indiquer le chemin. Ici, dans le lexique de l’œuvre, dans ce site de recueillement, a lieu la confrontation de deux arts : celui en direction du Divin, celui dédié aux œuvres des Hommes. Vérité contre vérité. Car jamais nous ne saurons quel chemin conduit à un éclairement.

  Ici, dans la toile, tout joue en s’opposant, en se différenciant : l’Exil et la Grâce ; l’Angélique et le Démoniaque. Violente dialectique du Blanc et du Noir. Rythme immémorial du nycthémère, balancement du jour et de la nuit dont l’aube et le crépuscule - ces « griseries » - sont les points d’équilibre, les clés ouvrant la compréhension, les symboles portant bien plus de sens que leur caractère éphémère ne voudrait le laisser supposer. Mais l’affrontement est également de l’ordre d’une altercation entre vie intérieure et vie mondaine, entre essentiel et inessentiel. Mais la fable ne s’arrête pas là. Elle a son contrepoint dans les Voyeurs de l’œuvre. Qu’indique donc ce Magister que ses disciples  ne veulent pas voir ? Le geste est identique à celui de Platon dans le tableau de Raphaël et c’est pourquoi il faut procéder par analogie sémantique.

 

lilm2.JPG 

Raphaël.

La vérité rationnelle ou l’école d’Athènes.

Source : transmettre et réfléchirO. Jullien.

 

  Dans la fresque, Platon tient dans sa main gauche le « Timée », lequel met en scène le mythe cosmique exposant l’origine de l’univers, alors que son index de la main droite fait signe vers le ciel, tandis qu’Aristote portant « L’éthique » indique la direction d’une voie terrestre.  Voie qu’à l’évidence semblent préférer les Petits Canotiers, ainsi que les deux Visiteuses qui préfèrent  emprunter d’autres voies que celles du Seigneur. Les regards, clairement orientés vers la lumière, s’excluent de la scène religieuse par l’effet d’une pure délibération. Mais, l’objet de leur distraction étant hors-champ, le jeu des supputations demeure ouvert. Nous pouvons supposer des préoccupations rien moins que contingentes alors que tout incline à la piété, au recueillement et, à tout le moins, à une observation attentive de ce qui se donne à voir. Ici se manifeste, d’une manière métaphorique, ce que le concept laissait entrevoir, à savoir cette spatialité en bascule qui tantôt appelle la lumière, tantôt l’ombre alors que le juste point d’équilibre du fléau est cet équilibre du Gris, de la médiation, du passage d’une réalité à une autre, d’une vérité à une autre si l’on veut situer le débat dans le champ philosophique. C’est en tout cas toujours d’espace dont il a été question, de cet espace singulier auquel nous avons affecté le prédicat « d’Île Muséale », tant il est vrai que, l’habitant, nous sommes des Îliens entourés d’infini alors que la terre sur laquelle nous marchons nous relie au siècle, l’éloignant seulement le temps d’un ravissement. Pour cette raison, nous pouvons faire nôtre la parole du Poète qui dit en poésie ce que nous disons en prose, le Poète,  cette « lanterne qui nous éclaire dans la traversée de ce jour terne » avant que n’arrive la Nuit, son domaine, celui où, s’accouplant à la Muse, il nous délivre de notre sort inquiet. Nous buvons ses paroles !  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

Partager cet article
Repost0
7 octobre 2020 3 07 /10 /octobre /2020 08:41
                             Le tout du monde depuis ma fenêtre

***

 

      Depuis plusieurs années déjà je vis au Danemark, dans sa partie septentrionale, celle qui jouxte la Mer du Nord et la Baltique, le Jutland. Je suis correspondant de ‘Meridiens’, mon Journal sis à Paris. C’est bien là mon choix de solitaire que d’avoir élu domicile dans le ‘Råbjerg Mile’, autrement dénommé ‘ Désert du Danemark’, étendue sablonneuse située entre Skagen et Frederikshavn. Et non seulement la destination est osée, mais elle est portée au centuple en raison même de l’habitat qui m’accueille : un ancien phare maritime dont l’optique a été déposée, ce qui vaut au lanterneau d’avoir été élu pièce d’observation, celle où je passe le plus clair de mes journées lorsque mes articles sont bouclés, mes livres lus et que mon imaginaire se dispose à connaître les plus folles aventures qui soient. J’ai installé, dans la cage de verre, une longue-vue puissante qui me permet de découvrir tout ce qui s’illustre ici, sous le ciel changeant de cette contrée nordique devenue, en quelque manière, mon double, la muse à laquelle je confie mes états d’âme. Ma fenêtre est donc cette lumineuse coupole qu’armorient de discrets losanges, bâtis métalliques dans lesquels sont enchâssés les panneaux des vitres. Tout autour le balcon de veille entouré d’un garde-fou pareil à une dentelle. Vous dire le prodige de la vision ? Le presque tout du monde à portée de la main, à portée du regard.

   Le phare qui, autrefois, était dressé en bord de mer, s’est trouvé reporté à l’intérieur des dunes en raison de la mobilité de ces dernières que le vent du Nord ne finit de drosser, de faire reculer, sorte de lutte de Titans dont les collines de sable sont les constantes victimes. Ici, rien ne résiste au vent. Il souffle en maître, décide de la position des éléments naturels, de la vie des hommes aussi qui tâchent de s’en protéger. Il faut vivre avec lui, plutôt que contre lui. Aujourd’hui est jour de relâche pour moi, aussi ai-je décidé de contempler ce qui m’est offert avec une belle générosité. La Nature est prodigue lorsqu’on sait en saisir les multiples donations, en apprécier les minces événements, ici la chute d’une feuille, là une montagne de sable qui poudre le ciel de légère semence. Le temps, comme souvent ici, est très variable. De lourds nuages couleur de neige et de cendre flottent là-bas, sur la plaine liquide de la Mer du Nord. Quelques cargos se découpent sur l’horizon, jouets d’enfant oubliés parmi la rumeur des vagues. La marée basse a découvert l’immense territoire de l’estran. Des bulles s’en échappent, des cortèges de bernard-l’hermite escaladent les monticules de boue, des vers font leurs délicats tortillons, des mollusques émergent à peine des vasières. Des barges à queue noire picorent inlassablement de leurs longs becs toute la surface qui brille comme un miroir. Le contre-jour discret en révèle la beauté simple, la marche syncopée, une sorte d’hésitation à poser son empreinte sur le sol du monde.

   Tant de délicatesse, tant de pure venue à soi que nul ne voit, les hommes sont trop loin, abrités dans la ruche étroite des villes. Je demeure un long moment à regarder le long poème maritime, à contempler la danse des cheveux des oyats, la fine résille de sable qui court le long des crêtes, un genre de fiançailles de la Terre et du Ciel. C’est si émouvant d’être le témoin de cette vie plurielle, de cette respiration des éléments, de cette pulsation presque inaperçue de la Nature. Des prodiges à chaque seconde, des rayonnements, des éclats pareils à un étain, des bruits semblables à des paroles d’amour, des clignotements, des surgissements d’étincelles, des lueurs solaires presqu’éteintes qui nous disent la fragilité de nos êtres en cet ici et maintenant qui nous envahit du flux continu de ses sensations. Souvent les événements sont partis et nous n’en avons même pas perçu le précieux, le non-reproductible, le don inestimable. C’est ainsi, nous sommes des êtres de la fuite et de l’impatience, des genres de feux-follets s’épuisant à la contingence de leurs propres flammes. La beauté s’en est allée et nous l’attendons comme si elle était un dû. Mais il faut aller la chercher la beauté, la convoquer, la poser au creux de ses pupilles, l’inviter à visiter notre peau, lui confier la conque de nos oreilles, le tumulte de notre chair, se faire recueil attentif dans la levée du jour.

   La lumière, la belle lumière escalade patiemment les marches du ciel. Elle fait ses dégradés, ses points brillants, ses faisceaux de rayons qui, parfois, traversent les nuages, le fécondent et c’est un subit gonflement depuis leurs ourlets qui claquent dans l’air gris, s’auréolent d’étranges présences. On dirait des elfes venus les taquiner, peut-être jouer à saute-moutons. En effet, ils sont identiques à leurs frères terrestres, ces beaux animaux laineux qui parsèment la lande de leur lenteur blanche. Ils sont le contrepoint de la mer agitée, violente, ils sont image de paix que rien ne semblerait pouvoir altérer. J’aime leur douceur, l’application qu’ils mettent à cueillir des bouquets d’herbe, à en mâchonner consciencieusement le suc sans doute savoureux. Ils sont de calmes esprits de ces lieux reculés, ils sont à eux seuls une pastorale, ils disent la vie au ras du sol, la longue patience, ils disent les bergers silencieux aux silhouettes fuyantes effacés par la brume venue de la mer, ils ressemblent à des spectres dressés par l’imaginaire des hommes.

   C’était l’heure de la mer, voici venue l’heure de la terre. Je fais pivoter ma lunette. Je parcours les cimes de la forêt primaire, j’y rencontre la rareté de leurs essences multiples, les grands hêtres aériens aux feuilles claires, les immenses ramures des chênes, le sombre, presque nocturne des conifères, les majestueux érables, leurs feuilles sont de cuivre et d’or dans la splendeur automnale. J’observe patiemment. Je dispose en mes yeux des formes connues. J’en anticipe avec plaisir et émotion la venue qui ne saurait tarder. C’est d’abord la flamme d’un renard au ras du sol, sa queue tachée de blanc, sa disparition dans un fourré. Bientôt c’est une harde de daims qui montre, dans le clair-obscur d’un sous-bois, les grandes palmures des mâles, ces solitaires qui ne rejoignent le groupe des femelles qu’à la période du rut. Les daims sont rassemblés. Ils ressemblent à des peluches pour enfants avec leurs pelages biscuités semés de points blancs, leurs écussons clairs sur les fessiers, les lignes noires qui les cernent, leurs queues en perpétuel mouvement, balanciers du temps animal.

   Plus loin, dans une clairière, une laie couchée sur le flanc allaite ses marcassins. Ceux-ci sont gloutons qui se précipitent avec une belle ardeur sur les mamelles de la mère. Combien son calme est étonnant chez cette race fougueuse, volontiers agressive. Voyez-vous, combien il est heureux de se plonger dans cette vie naturelle que rythme seulement la nécessité de s’alimenter, de se reposer ou de dormir. Les observer est déjà substantiel repos. Ici, je ne pense plus à rien. Ni aux soucis épileptiques du monde, ni aux discords des peuples et mes manuscrits peuvent dormir en paix sur ma table de travail, c’est un peu comme s’ils n’avaient jamais existé. Ils vivent en dehors de moi, dans une zone d’ombre, ils sont aussi discrets que le vol du faucon parmi les flocons du vent. Plus tard, lorsque le crépuscule aura teinté de gris la toile du jour, ce seront les cerfs qui seront les maîtres du territoire, leurs bois claqueront contre les tiges des taillis, peut-être feront-ils entendre leur étonnant brame si la saison des amours est venue. Parfois, accoudé à mon balcon de veille, j’écoute cette sourde rumeur surgir des entrailles des bêtes. Je pense alors que leurs cris si puissants nous ramènent aux motifs archaïques qui habitèrent nos ancêtres de la préhistoire. Quelle devait être leur frayeur dans ces consciences qui n’étaient encore venues à elles-mêmes, de simples réflexes de fuite au profond des cavernes !

   Instinctivement j’ai fait pivoter la longue-vue. Je ne peux rester longtemps sans me replonger dans la sphère marine, sans en percevoir les effluves, sans en distinguer cette profusion de vie qui l’anime et la rend si fascinante. Sur la grève, une colonie de phoques s’ébroue lourdement. Les plus jeunes s’affrontent dans des luttes amicales. Ils sont touchants, gênés par leur naturelle maladresse, ils évoquent des culbutos qui auraient chuté et ne sauraient se relever. Sur un ilot, un groupe de cormorans bavards façonne un nid de branchages et d’algues. Les taches grises, floconneuses, des oies bernaches, têtes noires que traverse un golfe blanc, avancent à pas mesurés, suivies de leurs poussins, boules de plumes claires presqu’inapparentes dans l’air qui bleuit et se tache de parme par endroits. Maintenant c’est un vol éblouissant d’étourneaux qui balaie le ciel de sa somptueuse chorégraphie. Etonnant tout de même ce ballet si bien réglé ! Comme si une seule et même conscience reliait entre elles ces existences séparées, comme si un lien invisible commandait leurs mouvements, les synchronisait. Un grand moment j’admire leur spectacle, scrute leurs infinies draperies, essaie de deviner leur prochaine figure. Mais la troupe est si prompte à réagir qui gravit les degrés du ciel et les redescend à la vitesse d’un fouet lacérant l’air.

   Le vent fraîchit. La lumière baisse. Elle est un falot au ras du sol. Elle tache les bruyères d’une teinte indistincte, illisible. Je pousse le losange de verre de la fenêtre. J’entends la houle de la mer qui remonte et recouvre l’estran d’une écume lumineuse. J’entends le vent qui cogne aux vitres. J’entends le sable crépiter contre l’arrondi du lanterneau. La tête emplie d’images, le cœur léger, je descends les degrés de l’escalier qui me conduisent à la pièce unique, circulaire, qui me sert tout à la fois de lieu de vie, de cuisine, de bureau. Mes documents, mes livres veillent sur ma table dans la douceur de la pénombre. Je vais dîner de peu, lire quelques pages d’un livre en cours. Lorsque je serai couché dans mon lit étroit, je sais que je verrai le cercle blanc de la Lune s’encadrer dans le rectangle de mon étroite fenêtre. Je sais le bonheur qui sera le mien de regarder, depuis mon balcon circulaire, le vol d’une aigrette, d’entendre le roulis de la mer, d’écouter la chanson de la forêt, là-bas, dans son événement de feuilles toujours nouvelles, toujours ressourcées à leur prodigieux pouvoir. Je sais que le sommeil viendra « sur des pattes de colombe » comme disait le Philosophe. La nuit sera féconde, une ombre traversée de lumière.

  

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
6 octobre 2020 2 06 /10 /octobre /2020 08:58
Autoportrait : poser les contours de l’être

Croquis pour un autoportrait.

Huile sur arches, 45 X36 cm

François Dupuis

 

***

 

   Regarder une œuvre est toujours la prendre en soi, la soupeser à l’aune de sa subjectivité. Il n’y a pas d’autre ressource que celle-ci, nous sommes cloîtrés à l’intérieur de nos propres frontières, ces dernières fussent-elles poreuses. Cependant ceci ne veut nullement dire que nous devions porter sur les choses un regard purement subjectif, sinon tendanciellement orienté, irréductible à sa propre visée. Prenant acte de ce bel ‘Autoportrait’ de François Dupuis, nombreux seraient ceux qui pourraient l’interpréter en tant que simple valorisation de l’Artiste par lui-même montré, selon telle esquisse qu’il aurait choisie. Autrement dit, l’autoportrait, chez les Artistes, ne serait que pur décret solipsiste, mise en évidence d’une singularité qui, par son rayonnement, effacerait bien des choses alentour. Œuvre égotiste en quelque sorte. Je crois ce type de jugement entièrement fallacieux car il ne prend en compte qu’une perception au premier degré qui, toujours, est parcellaire, sinon partiale. A notre regard, il faut un nécessaire recul. Le réel correctement visé ne se donne que dans la mesure d’un écart, d’une faille à creuser entre ce qui nous fait face et notre propre conscience.

   Existe-t-il, chez l’Artiste, une différence fondamentale de nature entre le traitement d’une œuvre quelconque - nature morte, paysage, nu -, et celui qu’il destine au motif de sa propre représentation ? Si la réponse à cette question est affirmative, si l’autoportrait est valorisé, surexposé par rapport à l’ensemble de l’œuvre, alors on peut craindre, chez tel Artiste, une tendance à vouloir briller au détriment de toute autre chose qui végéterait dans l’ombre et ne mériterait que cette part nocturne. Bien évidemment, cette référence ne constitue qu’un cas d’école saisi à des fins de démonstration. Dans la venue au jour de l’œuvre, quelle qu’elle soit, il ne saurait y avoir de hiérarchie pour la simple raison d’une nécessaire analogie de valeur : toute création en vaut une autre car c’est la notion même d’Art qui est en question. Ecartons donc, d’emblée, toute commedia dell’arte, toute tentation de jonglerie contingente, toute falsification d’une matière qui ne peut se montrer que dans la perspective de son exigence. Mais regardons deux autres œuvres de François Dupuis et tentons d’y déceler ce qui y figure en filigrane, à savoir une même volonté de dire l’exactitude du monde aussi bien que la sienne. Ceci se nomme ‘Vérité’, demande une constance, appelle une éthique.

Autoportrait : poser les contours de l’être

La coquille, gravure de François Dupuis.

Plaque taille 5.9 ′′ x 3 ", 2020.

 

   Chaque jour qui passe, cet Artiste trace infatigablement les lignes et les formes qui constituent son œuvre. Cette belle régularité ne peut se fonder que sur une passion réelle, alimentée par un impératif de tracer un sillon qui ne déroge pas à une visée première, de fournir du monde, une image aussi précise, détaillée que possible. Donc un souci de réel qui est, de facto, souci de vérité. Une telle assiduité en est la mesure formelle. Nul ne peut longtemps demeurer dans la contrefaçon sans, un jour, ôter son masque, se mettre à nu.

   

   Les enjeux de la représentation : une coquille, un nu, l’autoportrait

 

   Ce que je voudrais monter ici, la nécessaire implication d’altérité qui traverse chaque œuvre de la même manière. Or, s’il y a altérité, y compris dans le traitement de son propre portrait, ceci signifie que l’Artiste place le tout de sa création dans une perspective unique au centre de laquelle l’épiphanie de son visage n’est nullement réductrice à un problème d’ego, qu’elle contribue à sa façon à la poursuite d’une même quête artistique, le souci premier étant l’Art et non ce qui pourrait en tenir lieu si quelque complaisance pouvait se déceler dans telle ou telle figure. Nous-mêmes, en tant que Voyeurs des énoncés plastiques, nous sentons bien qu’il y a une homologie de traitement de tous les sujets. ‘La coquille’ se montre à nous dans la pureté de sa forme qui est pureté de son être. Elle surgit de l’ombre de l’inconnaissance, vient à nous avec ses reflets de nacre, son bord finement ourlé, ses avancées, ses retraits, ses zones d’ombre et de clarté. Le plat qui la recueille n’est pas seulement un reposoir, il est un exhausseur de sa présence, il joue avec elle en mode de relation. Rien n’est laissé au hasard qui voilerait notre perception, nous conduirait au doute. Bien évidemment, ‘La coquille’ est le tout autre de l’Artiste, une chose du quotidien qui a croisé son regard, a jeté son appel afin d’être reconnue parmi la complexité du monde. Elle est cernée d’une évidence qui nous la fait adopter intuitivement comme un objet de notre propre univers.

   ‘Le nu’, en sa composante humaine est le presqu’autre de l’Artiste, une manière de décalque de son propre corps, une vibration à l’entour de son être, un satellite de son aura, une projection de ce qu’il pense, de ce qu’il est. Bien évidemment le coefficient de proximité est ici proche. Le nu pourrait être un nu réel tissant, dans la vie de l’Artiste, la trame pulsionnelle d’un amour, la résille dense d’une relation. Qu’il le soit ou non n’a aucune importance pour l’Artiste lui-même, pas plus que pour nous les Voyeurs puisque l’horizon est celui de l’Art, donc de l’universel qui s’oppose au singulier, au particulier. L’Artiste, traçant au fusain le geste flou du visage, la chute des épaules, l’éminence de la poitrine, la fuite des jambes, trace, en quelque sorte, l’écho de sa propre forme, il rejoint la grande marée des Existants, cette altérité complexe, multiple dont il est l’un des fragments. Toujours en lui, dans le moindre de ses gestes, l’immémoriale présence de la condition humaine.  

  

Autoportrait : poser les contours de l’être

Vingt Septembre

 

   Et, maintenant, qu’en est-il de lui-même ? Comment son Portait peut-il façonner, en quelque manière, la silhouette de l’altérité ? Ceci paraît si étrange. Soi comme un Autre. Oui, c’est bien de cela dont il s’agit, d’un déport de soi, d’une distance, d’un intervalle au sein desquels la conscience conduit à se percevoir soi-même en tant que différent. Se doter d’un regard qui ne soit nullement convergent, autocentré, mais d’un regard divergent, lequel passant par la figure de l’Autre vienne se poser sur lui et lui faire reconnaître son architecture intime, peut-être même le faire naître à qui il est, être d’éternelle incomplétude. Comme nous tous qui sommes fragmentés, divisés, en retard sur notre propre être. En quelque sorte une déclinaison du « Je est un autre » rimbaldien où il faut chercher à l’extérieur de soi les motifs d’une unité propre, d’un possible équilibre, d’une espérée harmonie. Car, si nous voulons nous inscrire dans l’essence de la vérité de ce qui est autre, cet autre, il faut en avoir fait l’expérience dans l’insularité qui est le don qui nous a été originellement remis. Un truisme qui est rarement aperçu, sinon jamais énoncé : ‘Jamais je ne verrai mon propre visage, pas plus que mon dos ou l’entièreté de mon corps. Seul l’Autre le peut qui me place sous la totalité de son regard’. Or nous savons bien, au moins depuis Sartre, que le regard de l’Autre, aussi bien me détruit qu’il me constitue et que je ne pourrais m’en passer qu’à me réfugier dans ma propre folie.

  

Donc soi comme un autre donc cet ‘Autoportrait’ de François Dupuis.

 

Autoportrait : poser les contours de l’être

De la même manière que l’Artiste trace sur le papier les figures de ‘La coquille’, du ‘Nu’, il projette sa propre image sur la surface de la toile. Résumons : tout autre de ‘La coquille’, presqu’autre du ‘Nu’, Soi comme autre dans ‘Autoportrait’. L’Artiste ne se voit pas lui-même, mais, à proprement parler, ‘son Autre’, cette image que lui renvoie le miroir, ce mirage, ce spectre identiques à ceux qui hantent les profondeurs de la ‘Caverne platonicienne’. Se peignant, que fait donc l’Artiste, sinon saisir de soi ce qui peut l’être, soustraire au Néant une figure qui en provient, y retournera dans cet illisible et inconcevable Absolu ? Tenter d’arrêter le fugitif, fixer l’instant, mettre un terme provisoire à la confondante impermanence. Au fond, le Peintre doit faire face à une réalité bifrons à la Janus : une altérité que l’on pourrait qualifier ‘d’objective’, les rayons renvoyés par le miroir ; une altérité ‘subjective’, celle dont il trace la figure sur la face du subjectile. Altérités en abyme, si l’on veut, chacune reflétant l’autre et leur synthèse s’abreuvant à la personne même du Peintre.

   Surgissement d’un être polyphonique, d’un chant à plusieurs voix, Sujet situé au carrefour même d’une parole ciselée par de purs cristaux kaléidoscopiques dont l’étrangeté aussi bien que la source sont bien difficiles à cerner. Esquisses composites dont toutes ont prétention à indiquer une Présence humaine, l’image joue en écho avec la peinture, avec le corps de chair. Sans doute y a-t-il prévalence du corps pour de simples notions physiologiques, mais le contenu ontologique, lui, est pluriel, hautement symphonique. Nous sommes aussi des représentations, des symboles, des allégories. S’il n’y avait ceci, notre propre statue se lézarderait sous les coups de boutoir de la facticité et nous ne nous distinguerions ni de l’animal, ni du végétal.

 

   Lecture lacanienne du soi comme autre dans cet ‘Autoportrait’

 

   Rien plus que la théorie lacanienne du ‘Stade du miroir’ (notion récurrente dans mes textes, au titre de son universalité), ne saurait mieux nous faire comprendre la dimension initiale de l’altérité en soi, puis de l’autre en tant qu’autre s’imprimant dans la conscience du petit enfant. Observant d’abord son image dans le miroir, il la prend pour la présence réelle d’un autre enfant dans sa zone de perception immédiate. Puis, petit à petit, il apprivoise cette image jusqu’à la faire sienne, décréter son Moi, entrer dans le principe d’individuation qui le conduira, en des étapes successives, jusqu’à la plénitude heureuse d’une conscience plurielle de qui il est, parmi le peuple des autres Existants.

 

Autoportrait : poser les contours de l’être

‘Stade du miroir’

 

 

   Or ce paradigme de la connaissance de soi, il faut en poser l’hypothèse, contamine d’une manière positive, non seulement le rapport que nous entretenons avec nous-mêmes, mais aussi avec nos semblables. Si bien que toute création de nature spéculaire, ici l’image de l’Artiste reflétée par le miroir, ne fait que réactiver ce processus natif par lequel une première visée du monde, de soi dans le monde, se donnait à même cette perception princeps, matrice réelle de toutes nos sensations futures d’ipséité. ‘Je suis moi, semblable certes à l’autre, mais dans mon unicité, mon essentielle non-reproductibilité, le foyer de mon être’. Superbe conjonction des esprits : l’interprétation lacanienne rejoint la sublime intuition rimbaldienne. Si l’autre de Rimbaud est la poésie, qu’il cherchera toujours fiévreusement à rejoindre, d’une identique façon, l’autre du tout jeune enfant est le premier nom qu’il portera, qui l’individuera, manière d’initiale inscription poétique au fronton du monde.

   Si nous reportons ce schéma ontologico-existentiel à la sphère de l’Artiste, nous n’aurons guère de mal à énoncer que l’Art en tant que son autre est ce qui mobilise toute son attention, toute son énergie. Bien plus que sa propre image déposée de manière singulièrement égotiste sur la toile, il s’agit de débusquer, à travers cette tension spéculaire, aussi bien spéculative du reste, les linéaments, les lignes de force qui traversent une esthétique et la portent aux cimaises d’une création. Toute une constellation de signes qui concourent à une identique présence, de l’enfant avec son univers à portée de la main, du Poète avec ses voyelles colorées, du Peintre avec son propre microcosme qu’il projette aux limites du dire. Tout, en réalité, est question de langage, au sens étendu de ce qui signifie, pour nous les hommes

   . Nous sommes des mots devenant phrases, devenant textes. Nous sommes des notes de musique sur une portée musicale. Nous sommes des touches de couleur sur une palette. Ainsi le monde se constitue-t-il de gestes d’enfants, de rimes et de vers, d’huiles et de fusains. L’Autoportrait est l’une des déclinaisons de ces modes d’être. Certes il n’en épuise nullement la perspective de donation. Il en témoigne. L’Artiste prend le premier modèle offert sous sa main, à savoir son propre corps. Ni tentative sacrificielle, ni exultation de quelque vanité personnelle, le portrait nous interpelle au plus profond puisqu’il met en jeu qui nous sommes, des incarnations au travers desquelles se laisse saisir l’esprit de l’Art. Une façon contemporaine de destiner une partie de son être à la figuration du monde est entièrement contenue dans l’art du tatouage, parent proche des stigmates et autres scarifications rituelles, il prend valeur sacrée, sinon religieuse et dit notre appartenance commune à la Terre et au Ciel.

   Merci François Dupuis d’avoir prêté visage à ces bien trop rapides méditations. Votre belle œuvre témoigne en permanence de ce souci de tout Artiste de rejoindre son corps éthéré qui, bien évidemment, n’est que celui de l’Art.

 

Partager cet article
Repost0
5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 08:24
 Dans le tumulte du jour

                                                       Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Pourquoi fallait-il

En cette fin d’hiver

Que les choses se donnent

À l’orée des songes

Dans cet inscriptible

Si flou

Si atténué

On aurait dit un rien

Sous des voiles

Dissimulé

 

*

 

Il n’y avait nulle certitude

À exister

Nulle empreinte qui eût dit

Notre évanescent passage

Seule une réalité tronquée

Un regard confisqué

Une plaie ouverte

Suppurant ses gouttes

Une sève oblitérée

 

*

 

Était-ce l’annonce du printemps

Une saison encore inconnue

Un temps indéfini

Une équinoxe arrivait

Une équinoxe partait

Flux reflux

Mortes-eaux

Vives-eaux

Âmes et corps ballotés

Jamais les vagues

N’en finiraient

De faire leur cruel

Va et vient

Tantôt le plein de l’onde

Tantôt le creux du ressac

Et les mains griffaient

Le vide

Que tressait une pluie

De brume

 

*

 

La cimaise de l’être

Etait comme dévastée

Vaste plaine balayée

Par le vent

Les yeux étaient

À la peine

Résilles blanches

À l’angle des paupières

On voyait et ne voyait point

On marchait et demeurait

On espérait et s’attristait

Dans le même instant

Dans le fléau de l’heure

Qui semait

Son  abrasive trille

 

*

 

Ô ivresse du jour

Qui ne s’abreuvait

À rien d’autre

Qu’à sa propre vacuité

Mais regardez donc ces arbres

Ces efflorescences du bois

Fouettées par leur propre finitude

De ceci qu’y a-t-il à dire

Sinon à pleurer

A enfouir son visage

Dans un tissu de larmes

Une pluie abondant

Dans l’abîme

Se révulsant

Dans le néant

 

*

 

Ces arbres qui puisent

À la Terre

Font offrande

Au Ciel

Que reste-t-il de leur puissance

Sinon cette affliction

Cette perte de soi

Dans les ramures d’air

Que reste-t-il

Ce ne sont que torches grises

Flammes consumées

Consternantes dérisions

Plus rien ne fait signe

Qui s’étoilerait

Au noroît

De la conscience

 

*

 

Où donc sommes-nous

Nous qui avons disparu

Car l’on ne saurait se montrer

Sous le dénuement de l’arbre

L’arbre cette lumière

Qui nous dit le luxe

De sa croissance

La force de sa présence

Sous les orages

 Sous les tempêtes

Image de l’homme

En ce qu’il voudrait être

Qu’il ne sera jamais

On ne se mesure

Nullement

À la Nature

À ses hautes dictions

L’arbre n’est arbre

Qu’à sa propre mesure

Étalon de son immense sagesse

Témoin de son endurance

Juge de sa longévité

 

*

 

Que sommes-nous

Nous les hommes

Pour oser nous confronter

À leur grandeur

À leur altière destinée

Nous les adorons

Leur dédions la branche de gui

Arbres de vie

Sources du sacré

Yggdrasil-arbre-du-monde

« Destrier du Redoutable »

Nous les honorons

Les abattons

 En un même mouvement

De l’âme humaine

Exemplaire

Faillible

Immensément faillible

 

*

 

Mais quelle sève nouvelle

Courra donc sous l’écorce

Un simple sang blanc agonisant

La ressource de vives-eaux

Arbre nous t’attendons

Avec confiance

Abaisse donc

Le tumulte du jour

Afin qu’y trouvant place

Nous puissions creuser la nôtre

Hors ceci nous seront absents

Immensément absents

 

*

 

 

 

Partager cet article
Repost0
5 octobre 2020 1 05 /10 /octobre /2020 08:16

 

Dune de terre et de ciel.

 

DUNE [1024x768]

                                             Photographie : Thierry Chiès.                                           

 

  C'était un matin de neuve lumière. Les arbres étaient levés contre la brume, leurs fragiles silhouettes noyées dans le plomb et la cendre. Les ramures de la Ville faisaient leurs circonvolutions d'ombre, leur densité de suie. Il y avait si peu de bruit et, cependant, on sentait tous ces mouvements tapis, ces gestes repliés sur leur ombilic, ces impatiences gagner les membres engourdis. L'heure native était là qui guettait, s'arc-boutait avant que ne déferle la grande vague humaine. Tout dans le repliement, l'attente, la disposition à l'éclosion. Le jour viendrait bientôt et, avec lui, les clameurs, les surgissements aux angles des rues, le clignotement des feux, la longue agitation polyphonique.

  On était un Existant ordinaire, on se confondait avec la ligne claire de l'horizon, la fuite du vent sur le marais, la longue éclipse grise des oiseaux migrateurs. On était un simple Passager, pareil à une brise, seulement occupé à se fondre, à faire osmose avec ce qui allait advenir. Il n'y avait d'autre alternative que celle de progresser sur sa propre ligne de crête, entre adret et ubac, là où tout pouvait arriver mais, aussi bien, se retirer dans une souveraine mutité. 

  Le sentier, parmi la reptation des racines, le tapis d'aiguilles jonchant le sol, serpentait selon de douces mouvances. Le vent faisait son roulement de houle dans le massif des pins, sorte de brouillard vert-de-gris, floraison d' odeurs épicées, alors que la clarté se diffusait en coulées pareilles à l'ambre.  Au-dessus des cabanes de planches des Résiniers montaient, dans l'air tendu, des filets de fumée grise. On devinait, dans le quadrillage des ouvertures, le grésillement des lampes à pétrole.  On supputait déjà le prochain affairement des hommes, dès que l'air se serait déplissé. On entendait la lame du hapchot faisant sauter les écailles des troncs, on voyait les larmes de résine glisser sur la tôle de zinc, le pot de terre cuite recueillant les gouttes tellement semblables à la pluie lente des stalactites.

  Tout cela on le voyait, en effet, mais avec l'œil  intérieur, celui de l'intuition, de la conscience, avec la vision  toujours affairée à débusquer dans l'ombre ce qui s'y dissimulait. En vérité, on n'aurait guère pu dire si, à tout cela, pouvait seulement s'attacher une once de réalité. Peut-être que ceci avait existé en des temps très anciens, peut-être que cela n'était que l'effet d'une illusion. Peut-être un simple mirage, la Dune était proche maintenant, qui faisait ses buées de sable, son murmure de mica, sa musique d'outre-Océan. Car, la Dune, l'on ne pouvait savoir si elle était de ce côté-ci de l'eau ou bien, à l'opposé, sur quelque rivage inaccessible, un genre d'hypothétique  Farghestan, un lointain "Rivage des Syrtes" qui  nous serait parvenu dans l'indistinct, l'indicible.

  Car, avec la Dune, le propos est toujours le même. Jamais nous ne nous y retrouvons vraiment. Tout y est affecté d'impermanence, de métamorphose, tout s'y décline selon la variation, la mouvance rapide, l'agitation perpétuelle. Tout y apparaît en même temps que tout y disparaît. Les nervures grises du sol ondoient pareillement à des ruisseaux de lave; les hautes falaises entaillées de vent s'écroulent sans bruit, dans un genre d'indifférence géologique. Le temps est si long qui décrit la dérive de la terre sous les clameurs insistantes du ciel. La Dune n'est que cela, un combat, un polemos, une guerre d'usure, une lourde insistance des éléments à faire se fondre la minéralité dans une simple évanescence. Constante dialectique d'une apparition-disparition, balancement immémorial, règne fluide du nycthémère, coulée des saisons, effilochement à l'infini de l'instant se perdant dans les mailles de l'écheveau existentiel. Comme si rien de tout cela n'avait jamais existé. C'est pour cette raison d'une entreprise tenace, méticuleuse, acharnée, durable que le sable nous apparaît, toujours, comme la métaphore ultime du temps. Magnifique sablier disant la longue épopée de la nature, de l'homme, de l'éternel écoulement, du passage continu dont nous sommes de simples fragments, de minces aventures.

  Si la Dune nous attire tellement, si elle paraît douée d'une telle force d'aimantation, c'est bien parce qu'elle nous met intensément en rapport avec nous-mêmes, dans un jeu complexe où se réverbère notre monde intime, notre microcosme confronté à l'immensité du macrocosme : cosmos contre cosmos. L'effigie humaine est si minuscule ramenée à la dimension de cette majesté pierreuse dont le lent effritement nous dit notre propre mesure, notre modestie à être parmi la grande dérive de l'univers. Avec la Dune, il faut accepter de se fondre, de sourdre en son intérieur, dans le réseau serré des linéaments ombreux, parmi le grouillement des rhizomes, jusqu'au profond de la silice où, sans doute, peut se lire la si belle histoire du monde, l'étonnante épopée anthropologique.

  Bientôt, apparaissent sur le fil entre le ciel et le sable les premières déambulations des hommes, des femmes, des enfants lançant contre le ciel les figurines de papier de leurs cerfs-volants. Mais, malgré le surgissement de la multitude, jamais la voix des Existants ne couvre la rumeur d'eau, de sable, de vent dont la Dune est tissée. Ainsi chaque chose reprend sa place, aussi bien la destinée humaine que le voyage au long cours de celle qui, toujours, nous toise de son impériale silhouette afin que nous, les Passagers, prenions conscience de ce que nous sommes. La  connaissance que nous pouvons avoir de nous-mêmes est à ce prix.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                              

 

 

     

Partager cet article
Repost0
4 octobre 2020 7 04 /10 /octobre /2020 08:14
Comme une terre de Sienne.

Octobre 2015© Nadège Costa.

Tous droits réservés.

« Te chercher Mais où Parmi les couleurs de la terre L’argile et les odeurs brunes La plaine allongée sous le vent Est mon corps rempli d’attente Un matin Tu me feras pousser sous le feuillage Déjà Je guette le premier vent ». Martine Roffinella.

Ta photographie, je l’ai dénichée dans le coffre duvieux grenier. Comme un souvenir exhumé d’une très ancienne mémoire. Emotion d’archéologue qui découvre au bout de son grattoir l’antique fresque, peut-être « Les petits chevaux de Tarquinia », cette belle déclinaison du cheval faisant corps avec son cavalier dans de belles teintes de noir, de sanguine et d’ocre. Oui, je sais, ton amour pour l’œuvre de Duras, mais ici, c’est de couleurs dont je parle, ces variations un peu usées, ces images qui inclinent doucement vers l’automne, vers ce qu’il y a de plus précieux, ces ors, ces rouille, ces bruns qui virent à la mélancolie. Un été finit, un hiver n’a pas encore commencé que déjà nous sommes en deuil de nous-mêmes, errants au bord de quelque vertige. Cela fait si longtemps que notre route commune s’est partagée en deux branches parallèles, lesquelles, bien sûr, ne se rejoignent jamais. Cela, cette impossible rencontre, depuis toujours je l’ai sue. Depuis le premier jour où, sur les bancs de l’université, nos regards se sont croisés. Une impossibilité d’être à deux dans le cadre étroit d’une même passion amoureuse. Ce à quoi nos corps se refusaient, la fusion dans l’unique, nos esprits le réalisaient dans cette littérature où se révélait le creuset de nos affinités. Longues étaient les discussions, enflammés les points de vue sur Proust, Baudelaire, Rimbaud. Nous nous divisions sur la nécessité de l’absinthe, de sa coulée verte dans la gorge du poète afin que, sublimée, la création parvînt à octroyer ce que jamais le réel ne dispense qu’avec parcimonie, la beauté en ses faces de cristal. Je disais l’alchimie de l’alcool, tu disais la plongée en soi dans la clarté et la pureté d’une méditation, l’exigence d’une contemplation. Ce sur quoi nous nous accordions, la persistance et le recours, y compris avec excès, à ces étonnantes « intermittences du cœur », à ces déchirements intimes, à toutes ces pertes des êtres chers qui, un jour ressurgissent et fondent les linéaments d’une œuvre. Jamais celle-ci ne s’exhausse du pur présent, fût-il singulier. Il faut à l’écriture l’espace d’une perte, le temps d’une longue incubation, la douleur d’une résurgence pour que s’annonce ce qui est rare, qui aurait pu être perdu et tire de cette éclipse sa force d’évocation, son caractère infrangible. Il faut l’imminence d’une turgescence, l’impatience de l’apaisement d’un désir : ici sont les conditions requises qui conduisent à une voie royale. L’art est la résultante de cette démesure. Oui, combien le poète est démuni lorsque, dans l’isolement de sa mansarde, venant tout juste de subir l’éblouissement d’une rencontre, une belle jeune femme au regard si troublant, il s’échine à poser sur la page blanche les signes de sa ferveur. Mais le temps est trop court qui sépare de la révélation et ne s’inscrivent dans la voyance du créateur que de fuyantes métaphores, des bribes de vers qui ne font nullement image, seulement le crissement incongru de la plume sur la plaine de papier.

Certes ces considérations sur la sortie de soi en direction de la signification sont bien oiseuses. Ceci est à une telle altitude que seul le silence, le retrait et le refuge dans le secret du corps. Cette photographie, je me souviens, je l’avais dérobée à ton insu lors d’une de mes visites dans la minuscule chambre de bonne que tu occupais sous les toits de Paris. Une manière de rapt de ce qui, jamais, ne m’appartiendrait, le luxe que tu étais dans le cortège étroit des jours. Mais à quoi bon mesurer le passé à l’aune du ressentiment ou bien du simple regret ? C’est si vain de croire que les jours anciens, tout comme le phénix, pourraient renaître de leurs cendres. Maintenant l’automne est là comme un point d’orgue avant que tout ne disparaisse dans l’ennui et l’anonymat des terres dénudées. Regarder ton image, ses teintes sépia, les tavelures qui, de loin en loin en altèrent la surface, c’est comme de parcourir le temps à rebours pour y retrouver la lumière initiale, la promesse du jour, l’arche de clarté que porte en soi tout sentiment de l’avenir. Mais laisse-moi seulement décrire cette feuille de papier avec laquelle tu te confonds à la manière des feuillaisons que leur chute reconduit à une ineffable présence. Dans le fond, je reconnais bien le mur de lèpre et de plâtre usé que tu sembles avoir rejoint dans une sorte de mimétisme. Je crois me souvenir de ton besoin d’unité, d’osmose avec le réel qui t’entourait. La laine de tes cheveux coule librement dans de belles clartés si proches de l’éclat de la douce châtaigne. L’ovale de ton visage, cette gemme qui reflète si bien ta vie intérieure, voici qu’elle est toujours un insondable mystère. Et ces yeux dont le cerne profond est comme un hymne à la joie, mais à une joie inapparente fêtant l’en-dedans des choses avec l’évidente souplesse d’une plénitude. Et cette bouche carmin à la limite de disparaître tellement l’ombre la préoccupe, la distrait au regard ordinaire. Il faudrait être bien égaré de soi et de la vérité ici présente pour n’en point observer la supplique muette, cette demande d’amour que tu adressais aussi bien au monde, aussi bien aux auteurs qui étaient tes amants de passage. Et ce creux de ta gorge, cette voix doucement retenue, ce poème lové en soi jusqu’à l’ivresse d’être et de sentir le bruit immaculé des choses. Et cette épaule dont la courbe se confond avec la douceur du vent sur quelque colline, du côté de Sienne dont la terre est précieuse aux peintres pour sa transparence, sa solidité. Cette même terre qu’utilisait Rembrandt dans la si belle texture de ses clairs-obscurs, ces infinies variations de l’âme. Celle aussi, sans doute, à laquelle avaient recours les artistes pour imprimer sur les murs de Tarquinia l’élégance et l’immortalité des chevaux chantés par Duras. Et cette gorge troublante que soutient une dentelle noire comme pour la soustraire au regard alors même que ses fruits étaient à portée du désir. Oui, pour moi, tu demeureras cette ardeur d’inscription à même le beau langage, cette subtile efflorescence que seule la littérature, le poème, la musique peuvent porter au-devant de nous avec la marque d’une fascination. Vois-tu, je crois que la vérité, la sincérité ne s’inscrivent jamais mieux que lorsque, retenues en soi, elles ne franchissent pas la frontière de notre peau. Et puis à quoi servirait après tant d’années mon signal pareil à un sémaphore perdu dans une mer de brouillard ? Ton image, je la punaise sur l’anonymat de mon mur et la confie au temps afin qu’il l’aménage selon son bon désir. Fût-il une reprise du mien !

Partager cet article
Repost0
3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 08:32
Nuit, là où brille le génie

La Nuit étoilée (1889) au MoMA à New York.

 

***

 

1889 - Saint-Paul-de-Mausole. Asile d’aliénés.

 

   8 Mai - Vincent quitte Arles. Il sait qu’il n’a plus d’autre solution. La démence frappe à sa porte, des hallucinations l’assaillent, des visions le harcèlent. Lui qui a tout peint, veut encore s’essayer à tenter l’impossible en peinture : peindre LA NUIT. Cette pensée de la représentation de l’invisible ne le laisse nullement en paix. Son sommeil, ou ce qu’il en reste, est zébré de la rapide lumière des étoiles qui se détachent sur la suie nocturne. Mais qu’est donc sa folie ? L’excès de lumière qui rongerait son corps de l’intérieur ? Ou, au contraire, s’agirait-il des impalpables mains de la nuit qui le saisiraient, menaçant de le conduire à trépas ? Lui seul pourrait le savoir mais sa conscience est altérée, sa raison vacille sous les coups de boutoir de la folie. Il sent cette ‘folle du logis’ tourbillonner tout autour de lui, menacer de le conduire à la cécité et alors plus rien n’existerait puisque la peinture elle-même - son oxygène - serait dissoute, partie dans l’illisible contrée de l’absurde dont il redoute tellement d’être la prochaine victime.

    

   S’appeler Vincent ?  Être possédé de la couleur, du rythme des formes. Tout simplement la vocation à une disparition prochaine. Vincent souhaite-t-il mourir ? A la vérité il ne pourrait rien dire sur sa propre disparition. En tout cas, ce qu’il voudrait, c’est une illumination, le pur jaillissement d’un feu de Bengale, un ruissellement de lumière plaqué sur l’ombre de la nuit. Comme l’éclat d’une conscience s’exilant du Néant, appelant la raison, la lucidité, la plénitude du regard face à l’incompréhensible destin du Monde. Il a une arme pour cela. Elle s’appelle PEINTURE. Elle est sa maîtresse la plus fidèle, mais aussi la plus exigeante. Se nommer Vincent, c’est peindre ou mourir. Sans ses tubes de couleur, sans sa palette maculée d’huile, sans son chevalet, Vincent est réduit à n’être qu’un spectre qui ne se détacherait nullement des ténèbres, s’y confondrait bien plutôt, les épouserait et alors il y aurait indistinction, Vincent serait la nuit, la nuit serait Vincent. Alors, avant d’en rejoindre la mortelle hébétude, il veut lancer un cri, faire flamboyer au plus haut du ciel l’étendard de l’Art. Il n’est Vincent qu’à cela : broyer des pigments dans l’huile, plonger ses doigts dans la pâte onctueuse, couvrir la toile de ces mille et un signes qui la révèlent, la toile ; le porte au jour, lui, le Peintre.

  

   Donc la nuit, non seulement dans sa nature opposée au jour, non dans sa fonction de nourrice des songes, non dans la parure qu’elle offre à la Terre. Non, la nuit comme dernier refuge de la Peinture, comme dernier flamboiement avant que les yeux clos ne puissent plus percevoir que l’infinité d’un chemin sans horizon, sans portée, sans avenir. Un chemin perdu, en quelque sorte, égaré dans le pluriel fouillis de l’Univers. La nuit comme obsession. Dernière, en réalité. Mais ceci il ne peut le savoir, son état de santé est trop altéré pour qu’il puisse prendre le recul nécessaire à une juste considération des choses. Comme toujours sa correspondance est soutenue. A ses correspondants il s’ouvre de ses derniers tourments, de ses constantes hantises. Il veut représenter ces fameux « effets de nuit » sans lesquels sa peinture n’aura trouvé nul aboutissement, un simple bégaiement de thèmes qu’il veut outrepasser, porter son œuvre à cette incandescence qui est la marque du génie, mais aussi sa souffrance, sa brûlure dont rien ne saurait venir à bout, sauf la création tutoyant des monts élevés, arrivant à son acmé, un indépassable en quelque sorte.

  

   Ecoutons ce qu’il faut bien considérer comme des implorations, des conjurations. Au travers de l’œuvre nocturne, c’est soi-même qu’il faudra dépasser, transcender sa propre nature, connaître la flamme, l’éclair, le coup de semonce du tonnerre, après il n’y a plus qu’un silence éternel puisque tout aura été dit du monde, que ses limites auront été franchies, qu’il se sera disséminé en millions de fragments plus lumineux les uns que les autres. Un Soleil étincelant sera la seule Réalité, la seule Vérité.

 

   Des lettres donc :

A son frère Théo :

 

« Il me faut une nuit étoilée avec des cyprès ou,

peut-être, au-dessus d'un champ de blé mûr. »

 

Au peintre Emile Bernard :

 

"Mais quand donc ferai-je le Ciel étoilé,

ce tableau qui, toujours, me préoccupe ?"

 

A sa sœur :

 

"Souvent, il me semble que la nuit est

 encore plus richement colorée que le jour. »

 

      

       Une nuit de Mai 1889

 

      Vincent est dans sa petite chambre de l’Asile. La pièce est blanchie à la chaux. Elle est de dimensions modestes, mais suffisamment grande pour que Vincent y entrepose ses dernières toiles, y dispose un chevalet, y range ses tubes, sa palette saturée de couleurs. Il est assis sur son lit étroit bordé de ferrures noires. D’une main distraite il éprouve le rugueux de son couvre-lit de coton, des franges retombent vers le sol de tomettes rouges. Vincent est en méditation. Il est planté au cœur du silence comme une épine serait fixée dans l’opaque d’une chair. Sa respiration est calme, mesurée. Elle paraît coïncider avec le grand rythme de l’Univers. Ce soir la nuit est plus un clair-obscur qu’une sombre étole. Vincent, de temps à autre, regarde par la fenêtre aux battants ouverts. La nuit entre en lui, tel un fleuve qui s’écoule dans sa rainure, sans peine, avec discrétion, mais avec la certitude que, bientôt, l’estuaire sera rejoint, que commencera la fête immense de la course maritime. Lui, Vincent, entre en elle, la Nuit. Il en sent la consistance d’étoupe, les douces fluctuations, les flux et les reflux, ils sont pareils à ses états d’âme, ses soudaines marées, ses retirements, ses étiages parfois quand l’angoisse frappe à sa porte, s’insinue dans les fibres serrées de son corps. La nuit, étrangement, il la sent fraternelle, disposée à l’accueillir, tout comme elle reçoit les rêveurs, les astronomes aux yeux inquiets, les jongleurs d’impossible, les elfes diaphanes, les esprits de l’ombre. La nuit est, en quelque sorte, l’écrin dans lequel sa folie, au moins provisoirement, trouvera à se poser, ultime exutoire avant que la tempête ne se déchaîne, qu’elle ne déracine le Peintre, signe sa dernière toile des stigmates de la souveraine Mort.

  

   Soudain, Vincent a quitté son lit, s’est approché du chevalet qui se trouve tout juste devant la fenêtre grand ouverte. Un instant il respire fort, s’emplit des effluves immenses de la nuit. Il en sent la belle fragrance cheminer en lui, une manière de serpolet odorant qui viendrait des hauteurs de la garrigue voisine, planerait infiniment, le féconderait de cette ablution florale infiniment délicate. Sous la clarté du ciel, le paysage s’ouvre à lui. On dirait l’illustration colorée d’un livre pour enfants. Du reste, Vincent habité de nuit, ne sait plus s’il est un enfant, un adulte, un fou en son Asile, un homme en prière, un saint en contemplation, l’architecte de ce monde qui s’offre à lui avec toute l’intensité des choses sublimes.

  

   Oui, c’est bien de sublime dont il s’agit. A la manière de l’effroi des Romantiques face à l’Insondable, à l’infiniment déployé, au vertige de l’abîme, chacun pourrait y disparaître, comme requis par le lointain cosmos. Où donc est la folie de Vincent en cet ici et maintenant prodigieux ? Existe-t-elle encore ? Ne se confond-elle avec l’acte même de peindre ? Est-elle l’envers du génie comme beaucoup le prétendent ? Qu’importent ici, la Raison et son souverain principe, la Folie et ses assauts meurtriers, ses coups de dague, ses essaims lumineux ? Ici, c’est de peindre dont il s’agit, de devenir, soi-même, ce fragment rutilant de l’Art, de devenir une brillante comète en quelque sorte. Ensuite, advienne que pourra. L’événement aura eu lieu, le phénomène aura trouvé l’écriture de son accomplissement.

 

    La nuit est ouverte, infiniment ouverte aux effusions lyriques des fous et des créateurs. Elle ne comprend, n’entend, que ceux-ci et les rêveurs d’impossible, les magiciens aux mains d’albâtre, les tout jeunes enfants qui rient aux anges, les Déracinés de la Terre, ceux qui dorment sous les étoiles et refusent qu’un toit leur serve de refuge. Ils veulent être des Sans-Abri dans l’essentialité de leur communion avec la quintessentielle Nature, la donatrice de tout ce qui est, vit, respire, chemine ici et là dans les cannelures fixées par le Destin, une fois pour toutes. Liberté de vivre sous le ciel malgré les décisions de ce dernier, le Destin, d’orienter les hommes de telle ou de telle manière. Liberté immense de Vincent de tutoyer la Nuit, cette ivresse, cet éthylisme, cette ‘Noire Idole’, ce narcotique puissant dont s’abreuvent les Amants au plus fort de leur passion, cette sublime ambroisie que ne connaissent que les esprits occupés d’Infini, puisant à la margelle fascinante de l’Absolu.

  

   Qu’importe la souveraine raison lorsque le feu et la flamme surgissent au bout du pinceau, que les yeux deviennent des diamants qui incisent l’inconnu, que le carrousel des mains, leur étonnante chorégraphie, posent sur la toile les signes les plus patents d’une Vérité ? Oui, d’une Vérité. Elle ne se montre qu’aux Aventuriers des formes, aux thaumaturges qui changent la cendre en braise, qui métamorphosent l’immanence en transcendance, aux esthètes qui décryptent dans le réel tout ce qui peut faire sens, tracer les lignes d’une esthétique. C’est là, au plein de la nuit, dans le creuset d’ombre que se créent les grandes œuvres. Elles sont tissées de silence en même temps que leur chant emplit l’univers de son ineffable splendeur. Vincent est en-lui, hors-de-lui. Vincent est le fils de la Terre qui vogue au Ciel. Vincent est une vive lumière inondant de son flot la gorge étroite des ténèbres.

  

   Le ciel est haut, très haut, le ciel est un tourbillon, une giration infinie. Le ciel appelle et fascine, le ciel est pur miracle, sustentation de l’esprit au-dessus des soucis immenses des hommes. Il oscille du gris de lin, aux touches turquin plus soutenues, en passant par la gamme aérienne des rehauts pervenche, des fluides glacis lavande. Sous les pulsations du pinceau, comme surgies du Néant, naissent des étoiles, des myriades d’étoiles. Elles font un étrange halo lactescent, les pleines pâtes jaunes, solaires - soleil, le signe le plus patent, l’emblème le plus affirmé de Vincent -, les pâtes donc vibrent de l’intérieur, flamboient, écument, irradient, traversent leur être pour rencontrer celui du Peintre, attiser sa folie, combler sa recherche de l’Illimité, du Sur-réel, de l’inouïe présence des choses. Les auréolins fusent, les orpîments crépitent, les pailles brûlent comme au milieu des chaumes de la Provence. Le croissant de la Lune, ce vif orangé, diffuse des ambres, des mousses, des vert-de-gris. L’immense champ du ciel est parcouru de la griserie, parfois du délire des Étoiles. Vincent est parmi elles, au centre même de la fusion corpusculaire, dans l’œil du cyclone, là où tout fuse à la vitesse des comètes. Sa folie s’abreuve à la nuit que la nuit étanche avec une belle fougue. Folie humaine contre folie nocturne.

 

    Les flammes vert-bouteille des cyprès gagnent le ciel, l’obscurcissent en partie. Sont-elles le symbole des maux terrestres, des insuffisances et des trahisons des hommes, ? Sont-elles le chiffre du Mal dont nul n’est encore venu à bout, dont vingt siècles de civilisation n’ont suffi à atténuer l’ardeur ? Vincent lui-même le sait-il ? Ou bien sa peinture outrepasse-t-elle sa capacité de savoir ce qui se loge au cœur même de son œuvre ? Ce qu’elle veut signifier en son fond, si elle est plus que la sombre métaphore de sa tragique condition existentielle ? Les montagnes violettes escaladent le ciel, couvertes, dirait-on, des lignes régulières de champs de lavande. Des boqueteaux vert-olive et bleu moutonnent au fond de la plaine. Des maisons se fondent dans le paysage comme si elles en étaient une simple émanation, une fable en quelque sorte, des logis sans âme puisque personne n’apparaît que la Souveraine Nuit en ce que l’on penserait être son ultime monstration.

  

   La flèche d’une église s’élance vers le haut, dans une manière d’inutile prière. N’est-ce pas nous, Spectateurs muets, qui nous abusons sur la signification de cette terrestre contrée ? Peut-être ne voulons-nous voir les maisons qu’en tant que maisons, les arbres qu’en tant qu’arbres ? Nulle indication de ceci. Le réel est aboli, usé jusqu’à la trame par le génie de l’Artiste. En effet qu’importe à Vincent l’olivier dans sa parure avec ses troncs tortueux, ses feuilles vernissées d’argent ? Qu’importent les demeures ? Qu’importent les hommes, eux qui ont condamné le Hollandais à la faible lueur de la compréhension de l’œuvre, la pensant celle d’un fou ? Oui, d’un fou, mais d’un fou au regard qui portait loin, bien au-delà des sentiers des Existants, là où brûle le pur magnésium de la création, là où l’alchimie connaît son oeuvre au Rouge, la transmutation sublime des éléments, la pierre devenue gemme rare dont l’éblouissement n’est supportable que pour les êtres de tulle du Ciel, les penseurs des profondeurs, les explorateurs d’abysses. ’Van Gogh, le suicidé de la société’, avait énoncé Antonin Artaud, un génie s’inquiétant d’un autre génie. Deux flammes qui se rejoignent par-delà le temps et l’espace, sous le verre de la lampe magique de la création.

  

   Le temps est venu d’abandonner Vincent à son sort, ce que, du reste, le Temps lui-même a amené à son entière complétude. ‘La Nuit étoilée’ est terminée. Le jour ne tardera à se lever sur l’Asile de Saint-Paul-de-Mausole où les Déshérités sont encore dans leurs rêves étroits, pareils à des camisoles de force. Ils ne savent rien du monde. Le monde ne sait rien d’eux. Ils sont quelque part, dans le recoin obscur de la mémoire des hommes. Leur part nocturne, si l’on veut. Ils meurent en silence sous le chant des étoiles, tout comme Vincent que son génie a consumé jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Il a lui-même cerné son tombeau, à coups de brosses vigoureux, à coups de pâte pareils à des flagellations du vivant, à coups de bleus-marine et d’orangés solaires, à coups de génie qui ne sont jamais que le cristal surgi des plis les plus ténébreux de la nuit. Un an plus tard survient la dernière ‘nuit étoilée’ pour le natif des Pays-Bas. Après avoir peint son ultime toile ‘Racines d’arbres’, Vincent se tire une balle dans la poitrine. Il mourra deux jours plus tard à l’âge de 37ans. Destin en forme d’éclair ! Son génie nocturne (qui n’était que l’envers de celui, solaire, que chacun lui connaît) l’avait reconduit là où il avait toujours été, parmi la rumeur immense des étoiles et la vibration invisible des comètes.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Blanc-seing.
  • : Littérature et autres variations autour de ce thème. Dessins et photographies.
  • Contact

Rechercher