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6 juin 2020 6 06 /06 /juin /2020 08:05
La douce cruauté du monde

                    Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

« Dans ce monde cruel, c’est courage

que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse » - DH.

 

*

 

   Ce qui, dans un premier geste de la vision, nous questionne au plus près, c’est cet étrange rapport d’une douce Jeune Fille et du scorpion qui lui fait face, queue dressée en signe d’attaque plutôt que de défense. D’abord, une telle rencontre nous paraît hautement improbable au motif que les scorpions se font rares en nos latitudes, ensuite parce que nous comprenons bien qu’il s’agit simplement d’une image, ou plutôt d’une allégorie dissimulant en soi quelque règle de morale ou de conduite en direction des humains que nous sommes dont, constamment, il faut déciller une vue décidément trop basse. La plupart du temps nous nous comportons à la manière des autruches dont on nous dit qu’elles enfouissent leur tête dans le sable, même si la réalité contredit cette pure décision imaginaire. Mais supposons vraie cette assertion. Combien cette attitude de fuite devant les problèmes du monde reflète exactement la marche de l’humaine condition ! Et l’exclamation n’est nullement de trop. Nous avançons dans l’existence tels des enfants gâtés qui ne supporteraient aucune frustration, ne voudraient voir, dans Noël qui approche, que de somptueux cadeaux accrochés aux branches du sapin, dont ils seraient les uniques destinataires. « Uniques », oui, pour la simple et confondante raison que la mesure de nos egos est si prégnante que rien ne pourrait y résister, même pas les digues les plus puissantes que pourraient dresser à leur encontre, les autres volontés présentes.

   C’est ceci, nous vivons dans un registre d’autarcie si plénier que nous sommes, à nous seuls, des continents qui n’en admettent guère d’autres. Pour cette raison, nombreux sont ceux qui sont à la dérive. Uniques en nos genres respectifs, nous sapons continuellement les fondements de l’altérité, dût-on, pour ce faire, n’en nullement reconnaître l’effectivité. Faute d’accomplir un devoir de morale, nous nous contentons d’en diffuser la douce fragrance à qui voudra bien en humer l’incomparable odeur. Cette fluence se fait à notre insu, manière de diffusion de phéromones pour attirer le ou la partenaire à moindre coût. En quelque façon une générosité, une oblativité distribuées à l’économie, comme quelque chose que nous produirions en excès, peut-être un filin de soie déroulé par un organe excréteur. En saisira l’invisible rayon qui voudra.

   « Innocence » (le nom attribué à cette surprenante vision), est cette belle apparition qui semblerait sortir d’un conte pour enfants, avec plein de délicates fleurs tout autour et de gracieuses frondaisons qui s’écarteraient pour laisser le passage à l’allure parfaite d’une Princesse. La nappe de cheveux est fournie, subtilement colorée d’un blond vénitien. Le visage est de claire porcelaine, identique à celui des poupées ou des Marquises du Siècle des Lumières. Sa main est fine, fragile comme un sarment, mais combien douée d’une disposition à l’accueil, elle qui montre du bout de son index, dans un geste amical, la petite brindille noire courroucée qui se nomme « scorpion » et joue, ici, le rôle symbolique du Mal en sa plus constante érection.

   La robe est bouffante, enveloppante, teintée de sang et de pourpre. La robe est l’étendard des souffrances humaines, le miroir du sang des Révolutions, de celui des pogroms, de celui des enfants qui souffrent et des adultes qui ahanent sous une charge trop lourde pour eux. En son temps, Franz Fanon les nommait « Les Damnés de la Terre ». Oui, ils sont là dans la sanguine, le vermillon, qui s’exaspèrent et rappellent au devoir de mémoire. Faut-il, encore une fois, énoncer ceci : l’homme est amnésique qui n’apprend rien. Ni de la petite histoire, la sienne, ni de la Grande puisque les mêmes erreurs sont toujours réitérées qui conduisent aux désordres irréversibles du monde. Voyez les atteintes léthales faites au climat. Voyez les guerres qui fleurissent ici et là. Voyez le dogmatisme et le fanatisme  politiques, religieux, ils déciment des populations entières et les réduisent à leur merci.

   Oui, cette robe n’est pas simplement une vêture ordinaire, une cosmétique pour dissimuler ou mettre en valeur une plastique humaine. Ne serait-elle que ceci et alors elle ne toucherait nullement sa cible. L’art n’a pas pour fonction première de dresser la stèle du beau devant laquelle des milliers de fidèles se prosterneraient. Non, l’art a aussi et surtout, notamment sous les régimes où la liberté est spoliée, la mission d’ouvrir les consciences, d’instiller en leur sein les questions fondamentales qui doivent percer la sphère anthropologique (l’ego en sa plénitude), l’amener à une vue authentique des choses afin qu’aveuglée par sa propre marche en avant elle ne pratique, lors de chaque saison qui passe, son propre génocide. Cette robe en son écarlate amplitude est une bannière, un cri, un appel à la révolte. On en conviendra, le message est feutré, subliminal en quelque sorte mais il n’en possède que plus de force.

   Certes, Innocence se tient à distance du Mal qui se dresse et la menace. Mais elle n’en tire aucune conduite qui ressemblerait au miroir inversé d’une violence qu’elle destinerait à son vis-à-vis. Bien à l’opposé, son attitude est de douce compréhension et de disposition manifeste à une possible hospitalité. « C’est courage que d’avoir un cœur tendre », nous dit l’Artiste sur le ton d’un humanisme voué à la compréhension de l’altérité. L’image est hautement dialectique qui met en rapport la guerre et la paix, l’affrontement et le partage, la violence et la douceur. Innocence est le contre-type de la factualité humaine originaire, laquelle s’annonce depuis toujours sous les traits de la faute, du péché et de l’idée de pénitence qui lui est associée. Dès le départ les dés sont pipés, l’homme frustré et il n’aura pas de trop de sa vie entière pour réparer le destin dont, en tout état de cause et ceci depuis sa plus tendre enfance, il estimait qu’il lui était redevable des plus précieuses faveurs qui se puissent imaginer. Ainsi, sur cette source fondamentalement négative, tarie en son principe, se bâtit le Principe de l’Ego qui se décline selon les beaux mots « d’égoïsme », « d’égocentrisme », « d’égotisme », auxquels on pourrait adjoindre au titre de quelque néologisme, ceux « d’egophile », « d’egomaniaque », « d’egolatre », et ainsi de suite jusqu’à extinction du lexique.

   Car le problème ne saurait résider en quelque fatalité historique qui déterminerait les hommes jusqu’en leurs actes les plus quotidiens. Il est simplement question du Sujet en sa plus exacte particularité, du Sujet en ses actes déterminés par sa propre volonté. Il n’existe pas d’eschatologie universelle qui porterait en elle les modes selon lesquels l’humanité progresse et s’illustre au cours des civilisations. Non, c’est en l’individu lui-même que se trouve le foyer de toute explication, c’est dans la posture qu’il a face à sa conscience, c'est-à-dire que tout est principiellement question d’éthique et rien que ceci. Cessons de nous dissimuler derrière le paravent de nos inconséquences. Cessons d’affirmer que tout vient de l’autre, de l’ami, du voisin, des institutions, de l’état. Non, tout vient de nous au regard de la pollution, du climat, des luttes fratricides, des mises à l’écart, des discriminations, des exclusions, des ostracismes. C’est au sein même de notre conscience que doit se passer le colloque nécessaire avec notre libre arbitre. En ce XXI° siècle, comme en bien d’autres, mais le mouvement s’amplifie, le régime de la subjectivité gomme tous les autres, si bien que la Vérité, bien plutôt que d’être universelle, son état naturel, est devenue affaire d’individus, de singularités aveuglées par de fallacieux raisonnements. Voyez l’irrationnel qui se diffuse exponentiellement dans la galaxie protéiforme et labyrinthique des nouveaux médias. Ceci est plus qu’affligeant. Il y va, en quelque sorte, de l’essence de l’homme et de ses missions les plus hautes, affectives, culturelles, intellectuelles.

   Bien évidemment telle lecture d’image peut entraîner des significations aussi multiples qu’opposées. Face à une œuvre il ne saurait y avoir une quelconque prémisse interprétative qui jouerait au détriment des autres. Face à cette toile de Dongni Hou, on peut se satisfaire de son contenu immédiatement esthétique et ne percevoir qu’un genre de fable telle celle du Petit Chaperon Rouge rencontrant le loup. Certes, mais limiter l’image à cette posture d’Epinal ne saurait suffire. A preuve la belle citation de l’artiste qui se donnera en conclusion de ce rapide article : « Dans ce monde cruel, c’est courage que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse ».

   Ne serait-ce pas, aujourd’hui, l’exact inverse qui constituerait la trame même du réel ? Mais poser la question ne saurait la résoudre. Sans doute une longue méditation à ce sujet est-elle nécessaire. Suivie d’actes concrets, il va de soi. Tout est là qui attend ! « La douce cruauté du monde » est à nos portes. Mais attention, sous tout énoncé oxymorique, tel le visage à double face du Janus de la mythologie, dorment toujours deux significations contraires, l’une n’étant jamais exclusive de l’autre.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 08:20

J’étais venu en voyage en Irlande afin de voir ce qui, depuis longtemps, hantait mes rêves. Ces paysages teintés de gris, ces landes couchées sous le vent, ces étendues d’eau à l’infini, leur beau miroitement sous l’appui du ciel, ces grèves de galets sur lesquelles ricoche la lumière. Un genre de symphonie s’étendant jusqu’à l’origine des choses. Peut-être y percevait-on l’aube du monde, son initiale clarté ? Toujours j’avais été fasciné par ces paysages matinaux, sereins, modestes, qui, le plus souvent se donnaient dans une biblique blancheur. Je ne sais, il y avait comme un air sacré qui entourait, nimbait les collines, leur conférait une noble douceur en même temps qu’un genre de sévérité, de belle tenue. Rien ne pouvait altérer cette sensation de pure beauté. Ici, il fallait le souffle régulier du Noroît, les murs de pierres sèches à l’infini, les moutons à la laine hirsute, à la tête noire, on devinait à peine la prunelle brune de leurs yeux. Il fallait la touche à peine affirmée des nuages, plutôt une trainée de poudre au plus haut de la vision, un ciel lactescent, des monts au loin, presque invisibles, sur lesquels se détachait la silhouette décharnée d’une ligne d’arbres. Il fallait les touffes d’herbe rase, des affleurements de roches que l’air ponçait continûment.

   Ici, il fallait être en harmonie avec cette sauvage nature. Elle ne pouvait tolérer quelque écart que ce soit. En quelque manière il fallait être soi et en même temps cette Fillette au visage taché de son qui interrogeait le Passant, être ce calvaire où était cloué le Christ, un oiseau planait longuement au-dessus de la croix, décrivant de larges cercles. Être cet arbre mutilé, plié par la force du vent, il semblait dire le tragique de toute condition lorsqu’elle rejoint la mutité de la pierre, son harassante lourdeur. Être ces dalles quadrillées, trouées en maints endroits, elles rampent jusqu’au rivage d’un lac aux belles teintes d’argent. Il m’arrivait parfois, à la lueur d’un crépuscule de plomb, d’entrer dans un pub, d’y boire une Guinness, noire, chocolatée, à l’écume abondante, une amertume que voilait une grande douceur. Sans doute la pensais-je le simple reflet des personnages d’ici, des taciturnes, des mélancoliques oubliant leur peine parmi les nuages de tabac, les complaintes de l’accordéon, les plaintes du violon. Mais des hommes au grand cœur, à l’inentamable amitié. Ici l’on est contraint à la solidarité, sinon l’on meurt. Seul face à soi, l’on ne saurait relever le défi permanent de ce pays rude, austère qui met les nerfs et les cœurs à rude épreuve. Non, décidemment, je n’étais nullement de cette race de Vikings que rien n’effrayait, ni les travaux des champs, ni la consommation d’alcool, ni la lutte corps à corps si l’occasion d’une confrontation leur était offerte. Néanmoins je me sentais en confiance même si certaines mines rétives paraissaient m’examiner longuement avant d’entamer quelque relation.

   J’étais venu en voyage et étais resté une année pleine, louant une modeste bergerie au toit de chaume, aux murs de moellons blanchis à la chaux, à la porte étroite, aux croisées de modeste dimension. Ici il faut faire face à la violence des éléments, leur offrir le moins de prise possible. En réalité, je m’étais alloué une sorte d’année sabbatique. Je continuais à travailler à mes manuscrits, j’envoyais des articles régulièrement à mon Journal, j’en profitais pour relire ces magnifiques écrivains Irlandais, Joyce d’abord et ses ‘Gens de Dublin’, qu’il dépeint avec ironie et lucidité, sans complaisance aucune ; puis Beckett et ses fameux Vladimir et Estragon, les vagabonds de ‘En attendant Godot’, les deux paumés du Théâtre de l’Absurde. Rien ne m’était plus agréable alors que de parcourir ces livres, pipe bourrée d’un Amsterdamer à l’odeur de miel, âtre rougi par le feu des bûches. Parfois des rafales rabattaient les flammes et une senteur de bois vert envahissait la pièce. Je crois bien que tout ceci faisait partie d’une mince dramaturgie que j’avais bâtie tout autour de moi, non pour me protéger du climat rigoureux, mais pour m’abriter de moi-même et éviter que mes pensées n’errent sans fin.

   A l’exception du cabinet de toilettes qui était muni de cloisons, mon logis consistait en une seule pièce de dimensions modestes. En fait, je retrouvais à ma manière, laquelle était  poinçonnée d’urbanité, la vie rustique des bergers. Tout autour, la lande avec ses murets de pierres délimitant les parcelles, des cairns dressés ici ou là on ne sait par qui et pour quoi, une grève de galets, un genre de petite baie où venait battre l’eau de la mer. La maison la plus proche était située dans un hameau, à environ un bon kilomètre. Je ne voyais guère âme qui vive et il me fallait rejoindre Kilmurry pour y acheter mes provisions. Bien moins qu’un village il s’agissait d’une accumulation de granges et de bâtiments gris que traversait un chemin de poussière plutôt qu’une rue. Cependant j’y trouvais le nécessaire, y compris le pub que je visitais de temps à autre de façon à y faire des rencontres autour d’une ‘Murphy's’ ou d’une ‘Kilkenny’, ces bières au grand caractère qui revigorent et, parfois leur alcool semblerait dissiper les brumes qui, ici, sont tenaces.

   Finalement, après les quelques hésitations au début de mon installation - ici les tempéraments sont rudes, bien trempés, le climat rigoureux -, je m’étais accoutumé à ce genre de ‘ballade irlandaise’, j’y trouvais même des motifs de réjouissance au regard de cette manière de ‘solitude habitée’, l’oxymore disait, à lui seul, la joie et l’infinie tristesse attachées à ces nordiques contrées. C’est un genre de sentiment ineffable qui emplit le cœur et le déborderait presque et je crois bien que l’âpreté du climat y est pour quelque chose. C’est ainsi, souvent le plus grand bonheur est éprouvé, non aux contours de quelque joie mais, à l’opposé, à la rencontre d’une langueur, d’une tristesse qui, bien souvent, sont les attributs les plus vifs de ces zones interlopes des banlieues des grandes villes ou bien des campagnes lorsqu’elles paraissent vides et blanches, seulement traversées de lignes de cairns, de meutes de pierres usées, de lacs à la teinte de plomb, d’oiseaux noirs perdus en plein ciel. Alors, même si le vague à l’âme n’est nullement votre inclination naturelle, même si vous êtes constamment habité d’une belle ardeur, loin que votre cœur fonde comme neige au soleil, il battra la chamade en quelque sorte, peut-être à bas bruit, mais vous en serez alerté à l’aune de quelque signe discret, peut-être un battement de cil, peut-être une larme suspendue brillant tel le diamant dans l’air tendu comme une lame.

   Alors, comment connaître un sentiment plus plein que celui qui vous saisit, le soir au coin du feu, alors qu’un vent acide souffle, rugit parfois dans la cheminée, que la brume glace le toit de chaume, que vous imaginez, tout là-haut, dans un ciel blanchi de neige, les cercles noirs d’oiseaux perdus dans un lac translucide, leurs cris étouffés par les volutes d’air ? Ils vous arrivent telles des plaintes, telles des paroles serrées en pleine gorge, des cris qui disent l’infinie beauté de ces terres hauturières que ne connaissent que les poètes et les ‘peigneurs de comètes’. Alors, près de la cheminée, un ballet de flammes s’y anime, des braises y crépitent, quel bonheur, quelle ivresse de se sentir là, dans ce pays de pierres et de vent, visité par l’immuable douceur des choses. C’est comme un ventre souple et maternel, la caresse d’une main d’enfant sur la plaine du visage, la visitation d’un ange dans de fuligineuses ténèbres. On est là, plié autour de soi, immergé en soi, comme s’il n’y avait au monde de plus sûr refuge. L’âtre est la Mère, le feu le Père. On est le Fils qui vit, là, en confiance, si près d’une origine des choses. Tout le temps que durera la flamme, tout le temps du crépitement des braises, l’on sera un genre d’éternité, de temps immarcescible, de luxueuse parenthèse dans l’espace illisible, inaltérable du cosmos. On n’aura besoin de rien d’autre que de la flamme, du rougeoiement de l’âtre, du grésillent du feu.

   Ce sera comme de connaître un inextinguible sentiment de temps infini, d’espace dilaté, d’emplir ses yeux du foisonnement inouï des étoiles, de s’inscrire dans le sillage d’or des comètes. Oui, ce sera comme un chant lyrique, des voix cuivrées qui résonneront dans le cercle attentif des oreilles, de longs frissons courant sur la face de la peau. Tant et si bien que l’on évitera de bouger, de différer de soi, que l’on s’appliquera à demeurer en l’enceinte plénière de la chair multipliée par les lointains échos du monde. Un genre de caisse de résonance taillée à sa propre mesure. Un genre d’amande soudée au plus près de soi. Une semence enfouie superbement au centre de la glaise. Une feuille dans son bourgeon avant qu’elle ne se déplie. Un cristal de neige abrité au creux du froid. Une goutte de pluie en suspens au-dessus de la plaine des hommes.

   Oui, connaître un pays est ceci. S’y orienter depuis son pli le plus intime, le découvrir comme l’enfant le fait de sa pochette-surprise : les mains tremblent d’impatience, les yeux sont de cristal, la parole suspendue, en attente du jour, l’air magique qui se tend et attend. Quel immédiat bonheur alors que celui de la palpation qui hésite, tâche de deviner, progresse plus avant en direction de ce qui, encore, brille du secret longtemps contenu, du désir bridé qui ne saurait tarder à s’épanouir, à faire ses voltes, ses entrechats, ses sauts de carpe, ses divins saltos. Oui l’impatience est belle à voir lorsqu’elle s’anime d’une félicité anticipatrice. L’enfant se retient comme sur le bord d’un ravissement. Je me retiens aussi, l’adulte que je suis devenu, là tout au bord d’une désocclusion sublime des choses. Je suis soudain au passé, l’instant d’un rapide flamboiement, le petit garçon que j’étais il y a bien longtemps, celui-là même qui s’impatientait près de la crèche, sous le sapin où brillaient les mille feux du bonheur, la présence des parents aimés, leurs offrandes qui, bientôt, ne tarderaient à livrer leurs mystères. C’est cette même joie diffuse, belle, totale, que je ressens ici en cette terre d’Irlande, la même que celle de l’enfance qui, maintenant me rejoint, fait ses mille enchantements, ses pliures d’écume.

   Le feu, dans la cheminée se réduit, maintenant, à quelques tisons qui rougeoient. Le noroît s’est calmé. Il rugit encore parfois, traverse les brins de chaume, fait trembler la vieille charpente, on la dirait transie, repliée sur elle-même afin de rassembler ce qui lui reste de chaleur, du plus loin de sa longue mémoire. Je bourre une dernière pipe. Le fourneau est chaud, culotté, des senteurs d’Amsterdamer hantent encore ses parois. Les vrilles du tabac s’enroulent autour de mes doigts. J’en sens la belle consistance souple, mielleuse, disposée comme sait l’être une chose depuis le socle de son innocence. Du tisonnier, je saisis un brandon qui rougeoie faiblement, l’approche du tabac qui se déplie, s’enflamme, une fumée grise monte lentement vers les solives durcies de feux successifs qui les ont habitées depuis des générations et des générations.

   J’ai versé un peu de bière dans une chope irlandaise au verre épais, sur ses facettes brille la lumière du plafonnier. La mousse est odorante, généreuse qui fait deux traits d’écume sur le bord des lèvres. Je trinque en solitaire à cette terre celte qui m’attache paradoxalement à elle comme si j’était un natif d’ici, un descendant d’un lointain Viking qui voudrait rejoindre le lieu ancien de sa migration. C’est un peu comme si l’Irlande entière coulait dans mes veines, irriguait mon sang. En quelque endroit du corps, un fragment de roches millénaires, des étendues d’eau grise où se reflètent les nuages, ces montagnes noires qui plongent dans des lacs d’argent. Quelque part dans la tête, ces chemins qui serpentent et se perdent dans la lande, la géométrie régulière des briques de tourbe, les visages de ces hommes si appliqués à jouer de la flûte, à frapper le tambourin, à gratter les cordes de la harpe, à tirer sur le fourneau de leurs pipes recourbées. Quelque part, dans le souvenir, quelques vers du Poète William Butler Yeats. Ils disent, dans la simplicité, l’invitation à être au plus près de la terre, au plus près de l’eau infinie, de la tourbe séculaire, être soi, cet enfant qu’une fée accompagne afin que ses yeux désertés de larme puissent contempler la beauté éternelle du monde :

 

‘Viens, enfant des hommes, viens!

Vers le lac et vers la lande

En tenant la main d'une fée,

Car il y a plus de larmes au monde

Que tu ne peux le comprendre’

 

   Voici l’Irlande telle qu’en elle-même. Ma maison y est encore, dans le lointain du temps, dans le lointain de l’espace. Puissent les choses demeurer. Il y a tant à savoir du monde !

 

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 07:09
Grain de beauté.

Grain de beauté.

Tempera acrylique sur toile.

28.03.17.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

« A, noir corset velu des mouches éclatantes

Qui bombinent autour des puanteurs cruelles… »

 

(Extrait du sonnet « Voyelles »

D’Arthur Rimbaud).

 

 

 

 

   Mouche et corruption.

 

   Il faut commencer par ces zones obscures où se réfugient et l’immonde et l’inconcevable, à savoir les faubourgs que hantent les odeurs délétères de la corruption. Toujours est tenté d’adosser sa poésie à l’abîme. Seule voie d’accès à la beauté. Alors combien nous paraît paradoxale cette aventure qui pourrait bien être sans lendemain. Mais jamais beauté ne se décrète d’un simple geste de la conscience comme s’il s’agissait de dire la transparence de l’air, la teinte du ciel et nous aurions devant nous l’esthétique en son paraître. Autrement dit une image impérissable d’un bonheur immédiatement atteint. Tout est plus complexe.

   Evoquer la rose ne suffit pas. Ronsard le sait bien qui, sous l’apparat, montre le funeste dessein à l’œuvre :

« Las ! voyez comme en peu d'espace,

Mignonne, elle a dessus la place

Las ! las ses beautez laissé cheoir ! »

 

   Sous la « robe de pourpre » sommeille le ternissement, s’ouvre la gueule du Néant avec son haleine acide. Choir, telle est l’essence du vivant qui le cède toujours aux assauts du temps. Combien les deux vers de Rimbaud enfoncent dans l’âme leur cruelle lucidité ! La mouche est le vecteur de cette dissolution et peu s’en faudrait qu’elle n’en devienne l’origine et la fin comme si son « corset velu » était l’emblème même de la mort agissante. Puisque, en réalité, il ne s’agit que de cela. La mort que l’art a pour tâche de soustraire à notre vue en lui substituant la lumière infrangible de ses œuvres. Du moins cette résistance à la brisure définitive de l’être nous en fait-elle le don le temps d’un regard, d’une émotion, d’une pensée.

   Tout essai de profération, se montrât-il sous les espèces du beau poème, de la peinture fascinante, de la musique harmonieuse, s’affilie nécessairement à un principe dialectique. Le beau n’est que l’envers d’un mal à l’œuvre qui transparaît, ici ou là, sous l’écaille d’un glacis, dans l’intervalle entre deux notes, dans la césure qui, un instant, immobilise le vers et le tient en suspens à la façon de l’épée de Damoclès.

   De Rimbaud à Baudelaire, d’identiques « fleurs du mal » traversent la langue et la font être ce qu’elle est : cette tragédie oubliant pour un temps ses racines, offrant au lecteur un bouquet éclatant. En attendant…La beauté est universellement cette douleur qui a revêtu son masque de carnaval, endossé ses vêtures dorées, chaussé ses escarpins vernis. Alors on fait semblant, on feint d’être Celui, Celle qu’on n’est pas, on se joue la comédie. Mais lorsque la fête est finie, que le déguisement est tombé, que la poudre de riz a été lavée, ne demeurent plus que le revers des choses et les visages sont empreints de cette mélancolie qui est le prix à payer. En soi la beauté est scandaleuse, sans doute immorale, douée d’intentions maléfiques puisque, sous ses pétales, fleurissent les épines par lesquelles elle se révèlera en tant qu’incontournable destin. L’émotion esthétique devant le frêle et délicat bouton de rose n’est que la nécessaire biffure d’une anticipation qui serait l’image même de l’affliction.

 

   Métamorphose de la mouche.

 

   Donc cette mouche mortifère ne prospérant qu’à l’aune de ses basses œuvres, que devient-elle dans la peinture de Dongni Hou ? Logiquement nous devrions éprouver quelque effroi à sa seule vision. Or nous sentons bien qu’il n’en est rien. Ni la rose fanée de Ronsard, ni les puanteurs cruelles exhalées par la lettre A, dont un devine qu’elle évoque par son triangle la forme du ténébreux insecte, ne sauraient nous plonger dans quelque bouleversement. Cette mouche est d’une autre nature. Son rapport à l’art n’est nullement médiatisé par un mal nécessaire dont nous devrions nous enquérir avant que d’en goûter la chair exquise. C’est à une prise de possession sans délai de son être qu’il nous est suggéré de procéder. Non seulement ce diptère nous apparaît dans toute son innocence, mais c’est d’une grâce dont il s’agit, de quelque chose de précieux dont notre jugement doit être saisi. Bien plutôt que d’un possible deuil, c’est une réassurance qui nous visite, une simple et heureuse distinction qui nous effleure dans la délicatesse. A la vérité nous ne savons pas à quoi tient ce genre de fascination. Car, dès que notre regard l’a rencontrée, cette mouche devient indispensable tout comme l’air à la respiration. Seulement l’ôter d’un trait de l’esprit reviendrait à occulter le lexique de l’œuvre. Entre elle et l’Enfant qui lui offre le site de sa joue, il y a convergence, affinité, l’une devenant l’écho de l’autre. Comme si, de toute éternité, la rencontre s’était disposée de telle manière que sa réalisation devînt irrémédiable. Nécessité d’une présence en amenant une autre. Jeu de miroir dans lequel chacun s’agrandit d’une différence qui devient non seulement invisible mais trace le subtil chemin d’une harmonie. Elle est là à la manière d’une évidence et seul un étourdi se hasarderait à tracer une autre réalité que celle qui s’offre à notre curiosité.

 

   Les chemins de la métamorphose.

 

   Il faut s’interroger. Pourquoi la mouche habituellement amie de la putréfaction endosse-t-elle, tout à coup, des habits qui seraient de lumière ? Car, non seulement elle ne nous dérange pas, non seulement nous la trouvons convenable, mais nous l’appelons comme une clé qui ouvrirait un monde. D’elle part un invisible rayonnement qui fait de l’Enfant du portrait cette exceptionnelle présence, cette fragilité de porcelaine, ce précieux céladon que nous voudrions abriter des déconvenues et des toujours possibles fêlures. Elle est un point de fixation. Elle est la mesure par quoi survient la beauté. Mais non en raison d’un mal qui lui serait sous-jacent. C’est du contraire dont il s’agit, cet étrange diptère est beau en soi. La mouche est devenue parure. La mouche est devenue onyx. Eclat d’obsidienne. Perle rare en tout cas. Motif à porter sur soi comme le faisaient les élégantes du XVIII° siècle, collant une infime pièce de mousseline noire pour simuler un grain de beauté. Toute une symbolique y était attachée selon sa localisation. Ainsi trouvait-on « L'assassine ou la passionnée, près de l'œil ; la baiseuse, au coin de la bouche ; la friponne ou la coquette, sous la lèvre ». (Source : Wikipédia).

Grain de beauté.

François Boucher.

La Mouche ou Une dame à sa toilette.

1738.

(Source : Plume d’Histoire).

 

  Mais éloignons-nous de cette sémantique aussi riante que galante pour revenir aux cimaises de l’art. Et d’abord à ce sublime portrait de François Boucher dont l’heureuse plénitude, le teint incarnat, l’élégance du geste, la pureté du regard ne peuvent que nous éloigner des poétiques mais non moins étonnantes « errances » rimbaldiennes. Ici la mort est loin. Ici seule la radiance de la peau, le charme qui émane de cette douceur de fruit, la teinte dominante si proche de l’aile du flamant et cette inimitable touche près de l’œil qui vient apporter sa ponctuation signifiante comme si elle était l’ultime signe d’une volupté promise. D’abord à Celle qui en est l’heureuse manifestation, ensuite celle, supputée de l’amant qui saura en cueillir l’effleurement discret. A s’inspirer du code galant précédemment cité, le Modèle de Boucher serait « passionnée » ou bien « assassine », ce qui, on en conviendra, paraît pour le moins offenser cette réalité-là. La nature de cette Jeune Personne, tout en réserve et intériorité, semble s’inscrire en faux contre ces jeux de la séduction qui, effectivement, ne sont que des jeux.

 

   Grain de beauté en situation.

 

   Celle que nous nommons « Grain de beauté », elle, arbore une mouche dont on ne sait si elle est réelle ou bien résulte seulement du choix et de la virtuosité de l’Artiste. Mais peu importe son degré d’appartenance aux choses du monde. Ce que nous avons évoqué, il y a peu, sous la forme d’une parure en tant qu’attribut remarquable de la féminité, nous avons choisi de lui conférer la dignité d’un objet rare, sublimé. Mais quel est donc le phénomène qui la fait subitement passer du statut d’insecte ordinaire à celui de « bijou indiscret » pour parodier le titre célèbre de l’ouvrage de Diderot ? Car si l’intention n’en est pas obligatoirement libertine (mais connaît-on jamais les arcanes de l’inconscient ?), elle est de l’ordre de la séduction et emprunte donc un cheminement parallèle. Sublimation donc qui procède par étapes et références historiques. Comment, en effet, ne pas reconnaître dans cette admirable représentation de la pureté enfantine quelque belle influence artistique ? En faire l’économie reviendrait à considérer l’œuvre telle une peau de chagrin et la reconduire à la simple anecdote, au vol capricieux d’une mouche qui aurait fait escale sur l’aire lisse d’une joue.

 

   Des poupées à Vermeer.

 

   Sans doute, un premier coup d’œil nous inviterait à aller voir du côté des poupées vénitiennes en porcelaine avec leur teint de talc, leurs joues de vermeil, leurs grands yeux couleur de lagune. Mais, ici, le risque serait grand de demeurer dans l’orbe de la fable, de donner site à une mythologie d’essence provinciale, de confondre l’art et l’artisanat. Donc il faut poursuivre dans d’autres directions.

   D’abord se rendre dans la mythologie florentine renaissante, auprès de « La naissance de Vénus » de Sandro Botticelli. Combien le visage de Vénus et celui de Grain de beauté peuvent être superposables. Même douceur de l’inclinaison de la tête, mêmes yeux révélateurs d’une intense vie intérieure en même temps que porteurs de la fièvre d’une profonde mélancolie. Même ovale des physionomies, même arc de Cupidon qui semble s’éteindre dans un unique silence.

   Ensuite tâcher de retrouver toute la subtilité d’un Fragonard dans « Portrait d'une jeune femme ». Identiques teintes adoucies, identique sensibilité dont le XVIII° siècle savait si bien rendre compte. Coloration à peine affirmée du sentiment mais tout se dit dans l’attitude d’abandon générale, dans l’ambiance de sérénité et de confiance, dans la présence au monde comme don de soi réservé, comme naturelle disposition à être sur le bord des choses en même temps que sur sa propre lisière.

   Enfin se porter en direction de l’Ecole Hollandaise, chez un Vermeer dans « Portrait d’une jeune femme ». Le teint, sans doute une couleur plus affirmée que chez Grain de beauté, mais le même travail de la lumière jouant sur les joues, le menton ; volonté d’affirmer une solitude heureuse, impression de coïncider avec soi, de connaître une paix, de goûter une joie intérieure.

   Bien évidemment comparaison n’est pas raison et établir des parallèles est toujours prendre le risque de projeter ses propres visions, de les imposer comme référence. Jamais œuvres ne sont totalement superposables. Seulement une approche de l’ordre d’une homologie des formes, d’une coloration proche, d’une lumière, d’une façon de traiter le sujet, d’une « ambiance », ce lexique qui ne veut rien dire tant il emprunte aux idées générales leur ambiguïté. Parmi les trois œuvres citées en référence, aucune ne met en scène de mouche ou de grain de beauté. Mais là n’était pas l’objet de ce qui était donné à voir. Ce que nous souhaitions montrer, c’est que l’œuvre contemporaine de Dongni Hou laisse transparaître des motifs artistiques essentiels dont on peut trouver les sources d’inspiration chez des Grands Maîtres du passé. Cette seule filiation donne au portrait qui nous est proposé ses lettres de noblesse en même temps que ce dernier se situe en tant que ces manifestations de l’art qui courent au travers des âges. Bénéficiant de cette dignité, de cette reconnaissance implicite, tout ce qui touche l’œuvre est sublimé, aussi bien sa composition, que ses qualités formelles. Aussi bien les sujets qui s’y trouvent exposés. Aussi bien cette mouche qui y gagne son statut de motif d’apparat, d’objet de séduction, de témoin remarquable de ce qui se joue en sourdine et n’éprouve nul besoin d’être désigné. Alors combien nous sommes loin des « vénéneuses fleurs du mal ». Combien la distance est grande qui nous sépare des « noirs corsets velus » de cette médiatrice des desseins funestes. Nous sommes en pleine lumière. Lumière : autre nom pour l’art lorsqu’il nous soustrait aux mors du réel. Une de ses missions fondamentales.

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 juin 2020 4 04 /06 /juin /2020 08:48

 

  Tout ce qui existe et paraît s'alimente le plus souvent à une dialectique du plein ou du vide, du tout ou du rien. Cependant, les choses ne sont pas si simples qu'il y paraît et nous ne saurions nous ranger d'un côté comme de l'autre. A l'évidence, bien qu'issus du néant nous ne sommes pas une "tabula rasa". Que nous le voulions ou non, nous sommes "ensemencés", en attente de germination. De toute les façons quelque chose se produira dont nous serons les spectateurs ravis ou désabusés, c'est selon. Parfois se lèveront les vents mauvais sous lesquels nous inclinerons notre frêle anatomie; parfois tombera une douce pluie nous invitant à nous hisser vers plus d'azur. Tour à tour et selon les humeurs du temps, nous serons inclinés à être. Tantôt dans le manquement, l'absence à nous-mêmes.  Tantôt dans le fleurissement, l'accomplissement d'une plénitude. Il ne dépendra peut-être pas de nous qu'il en soit ainsi, qu'il en soit autrement. Entre ces deux pôles d'égale valeur - le Tout, le Rien -, nous oscillerons continûment, pareillement au balancement des jours, au rythme des marées, à la pulsation du sang dans nos artères. Ainsi va la vie par à-coups, syncopée, éternellement convoquée entre deux rives d'apparition, de disparition.

 

 

 

La Plénitude ou le sentiment de soi.

 

 

1-copie-2

Rembrandt - Le Philosophe en méditation.

Musée du Louvre - Source : Wikimédia Commons.

 

   "La plénitude" : évoquer un tel mot résonne, sinon comme une provocation, du moins comme un genre d'impossibilité, d'utopie qui se situerait hors de notre vision, loin de tout entendement, presque irreprésentable sur l'aire de la psyché. Peut-être pourrait-on l'envisager dans l'ordre des grandes intuitions philosophiques quelque part dans un tableau de Rembrandt, "Le Philosophe en méditation", par exemple.  Car, pouvoir seulement s'inscrire dans  la plénitude, suppose que l'âme ait atteint un état d'équanimité, l'esprit une zone de libre envol, le corps se soit détaché de sa pesanteur mondaine. Prononcer "plénitude" et , aussitôt, d'un même mouvement, nous avons "bonheur"; "épanouissement"; "totalité".

  Or ceci, lors d'un premier examen, ne paraît  accessible dans les limites d'un temps ordinaire, d'un espace familier. Surgir au plein de l'être est un événement d'une telle ampleur qu'il paraît ne pouvoir  se manifester que dans une rareté, une manière de parenthèse de l'expérience anthropologique. Nous disons "anthropologique" pour la simple raison qu'il y faut l'exercice d'une conscience attentive dont ne saurait faire montre l'animal fût-il hors du commun et, a fortiori, la plante livrée à la seule économie de sa photosynthèse.

  C'est donc bien de l'homme dont il s'agit. De l'homme lorsque, délaissant son implication mondaine, son affairement quotidien, il se dispose à accueillir l'ineffable, le transcendant, le sublime. Seuls sembleraient pouvoir  y prétendre, le Philosophe donc, le Saint illuminé par sa foi, le Savant découvrant un nouveau paradigme de la connaissance, le Paléontologue mettant à jour les vestiges immémoriaux de l'aventure humaine, le Scientifique s'approchant d'une vérité qui, jusque là était passée inaperçue, l'Artiste-démiurge créant à la force de son imaginaire une nouvelle vision du cosmos, le Spiritualiste totalement livré à la contemplation du sacré.  Des situations bien évidemment inhabituelles, confiées  à quelques  phares qui dresseraient leur haute silhouette au-dessus d'une nuit compacte affectant la presque totalité de l'humanité. Parlant des "grands hommes", le propos concernant la plénitude devient un genre d'évidence ou, à tout le moins, une condition atteignable.

  Est-ce à dire que, hormis ces  exceptionnelles figures, l'accomplissement d'un temps plein serait hors de portée des Existants ordinaires ? Que ne seraient "élus" que quelques privilégiés doués par nature ou bien destinés par vocation à connaître l'essentiel, sans doute après bien des sacrifices et un laborieux cheminement ? Y aurait-il, à côté de ces expériences existentielles rares, la place pour une plénitude procédant par une manière d'euphémisation du sens, une "approximation" de l'expérience totale? Bien évidemment, non. Du moins est-ce ce que nous formulons avec quelque hâte, pressés de reconduire un tel état à sa charge de beauté imprescriptible. La plénitude, si proche d'un absolu, ne saurait admettre une quelconque hypostase. Cependant, de telles entités ne peuvent se contenter de procéder par la catégorie de la définition. Si le dictionnaire, l'étymologie nous sont un précieux secours afin d'assurer la nécessaire rigueur d'une langue, ils ne sauraient suffire à graver dans le marbre une réalité dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle est sujette à caution. Mais demandons donc au dictionnaire de nous éclairer :

  Le Dictionnaire Larousse définit la plénitude comme l' "État de ce qui est à son plus haut degré de développement, qui est dans toute sa force, son intensité ; intégralité."

  Car, si la plénitude est bien un état, fût-il porté à son acmé, elle ne saurait revendiquer l'exactitude de la science, la précision orthogonale de la géométrie. Toute notion abstraite, par essence, n'accepte jamais de se plier aux lois de la nature ou bien à celles, rigoureuses, d'une physique. Nous sentons bien là, qu'avec de tels concepts, il devient nécessaire d'introduire un jeu grâce auquel tout Existant pourra procéder à une modulation personnelle d'une chose telle que la plénitude afin qu'elle puisse  s'adresser à lui dans un essai de compréhension. De prime abord, avant de nous confier à un telle condition, il nous est d'abord demandé de connaître au plus près, à savoir dans l'ordre de ce qui nous est intimement accordé, de nous saisir de ce qui nous est remis afin que notre relation au monde ouvre l'accès à un éclairement. Or, ceci nous ne le pouvons qu'à la mesure de ce degré intimement personnel dont nous disposons, de cette vue singulière, de cet empan de subjectivité dont nous ne pourrions faire l'économie qu'à renier notre propre essence.

  Parvenir à entrer dans le domaine psycho-affectivo-conceptuel que suppose tout essai de s'approcher de la plénitude nécessitera, sans doute, de procéder par analogie. La plénitude, c'est un état semblable à ceci, à cela. Procéder de la sorte n'obèrera en rien le contenu de ce que nous cherchons à circonscrire mais l'installera à notre portée, dans une manière d'expérience plus immédiatement accessible. Et, en la matière, une notion nous paraît essentielle, celle d'affinité, avec le monde, les choses, le vivant en général, l'homme en particulier. L'affinité est de telle nature qu'elle met en relation, qu'elle place en situation de voisinage philosophique, éthique, esthétique deux pôles qui, par essence, n'ont pas forcément vocation à se rencontrer - l'acide sulfurique et le gypse des "Affinités électives" de Goethe -, mais qui, mis en contact, vont constituer un troisième pôle distinct des deux premiers mais empruntant à chacun les éléments nécessaires à cette nouvelle formulation chimique, à cette nouvelle configuration humaine si l'on parle d'émotions, de perceptions, de ressentis, de vécus. C'est d'un véritable phénomène de participation dont il faudra alors parler : les deux pôles s'entr'appartiennent, partagent ce qu'ils ont en commun, vivent de la même substance, s'alimentent à la même source, s'élaborent sur des fondements identiques. Comment alors ne pas penser au croisement du spermatozoïde et de l'ovule, chacun gardant son autarcie, alors qu'un élément du "troisième genre", à savoir l'embryon fait son apparition à l'intersection des deux processus créatifs.

  L'Artiste, dans sa relation  à la matière se comporte identiquement à la fusion de la gamète mâle dans la gamète femelle, fusion débouchant sur une harmonie parfaite au cours de laquelle se réalisera la coïncidence des opposés, la mystérieuse affinité élective à laquelle s'attachera inévitablement ce sentiment de plénitude à nul autre pareil. L'embryon, l'œuvre, seront cette nouvelle réalité issue de deux ordres différents se confondant en un seul et même mouvement apparitionnel. La métamorphose résultera d'une exacte adéquation entre Sujet intentionnel et objet intentionné. C'est uniquement dans cette coïncidence de soi à soi que l'Artiste pourra donner lieu et temps à ce qu'il a porté au plein jour. Créant, l'Artiste parvient à suppléer au vide originel dont il est constitué - il provient du néant -, par un acte de remplissage de sa propre conscience, cet acte se soldant par l'émergence de l'œuvre, une telle connivence avec le phénomène  n'étant possible que par l'excès de sens dont le créateur est parvenu à se doter intérieurement, dont il fait l'offrande aux Regardants grâce au surgissement de sa "créature" sur la scène du monde, donc hors-de-soi. Mais c'est en-soi, dans le pli intime de sa compréhension du monde  que l'Artiste a réalisé les conditions de possibilité de l'œuvre.

  De plus modestes "créations" peuvent se révéler à tous les Existants dans un ordre d'apparition différent quand bien même les modalités formelles seraient plus modestes. Ainsi le jardinier se révélant à élever des arbres fruitiers, l'ébéniste sculptant sa corniche, l'horloger accordant ses rouages avec minutie, le sportif signant une performance, le jeune enfant façonnant sa première boule d'argile et livrant au monde l'ébauche d'un minuscule cosmos. Dans tous ces menus essais, aussi bien que dans les manifestations du génie humain, c'est parce qu'une conscience est allée jusqu'au bout d'elle-même qu'elle a pu trouver les moyens de projeter dans l'espace cet événement qui était en attente et ne demandait qu'à se déployer.

  Plus qu'une simple question d'amplitude, de quantité, de puissance, toutes notions mettant en jeu des jugements essentiellement quantitatifs ( "plus haut degré",…"toute sa force",…"son intensité" ) , il semble bien que la plénitude s'accorde davantage à n'être qu'une perspective qualitative intrinsèque à l'individu qui en fait l'expérience. C'est du-dedans de lui-même, en son for intérieur, qu'il l'éprouve et en ressent l'étrange pesanteur. Comme une faveur qui ne voudrait dire son nom mais pourrait aussi bien naître de l'inapparent que de l'exceptionnel.

 

2-copie-2

Les cent vues d'Edo - Printemps.

Hiroshige - Avril 1857;

Source : Wikimedia Commons.

 

 

   Par exemple de la contemplation du "Nouveau Mont Fuji à Meguro" tel que représenté par Hiroshige pendant la période de l'ukiyo-e ou "monde flottant" où il s'agit, pour "l'adepte" de "dériver comme une calebasse sur la rivière", c'est-à-dire de se livrer totalement à la beauté de l'instant, d'entrer en résonance avec ce qui fait face, de s'y laisser immerger dans un sentiment proche de celui de la fusion, lequel confond dans un même élan transcendant toute réalité, l'Amour, l'Amant, l'Aimée. Jamais plénitude ne saurait trouver de meilleure métaphore que celle de cette trinité rassemblant dans un même creuset l'ensemble des significations du monde pour ceux qui s'y livrent corps et âme et esprit rassemblés en une seule et même unité.

  Mais il semble bien que l'accession à une telle condition ne soit uniquement attachée à la nature des Sujets et objets mis en présence. La plénitude, en sa valeur universelle, peut aussi bien résulter d'une rencontre fortuite de deux catégories immanentes : la feuille d'automne tombée sur le sol, et le hasard  des pas accomplis par le chemineau qui, la rencontrant (au sens fort du terme) lui procure et se procure un sentiment proche de l'exaltation. La feuille est dans l'homme comme l'homme est dans la feuille : croisement des significations qui affecte, chacun, chacune, d'une soudaine transcendance. La feuille portée à l'incandescence, la feuille devenue beauté, œuvre d'art. C'est alors de ravissement dont il faut parler. La feuille est ravie à sa condition ordinaire, cachée, inapparente, alors que l'homme est porté au-delà de lui-même dans la contrée d'une pure esthétique. La plénitude est ce sentiment de soi avant d'être ce qui hors-de-soi ne joue souvent qu'à titre d'illusion  et que nous essayons de porter au-devant de notre conscience avec une exigence de vérité. Il y faut une intention doublée d'une éthique : notre regard ne sublime le réel qu'à l'aune d'une recherche, d'une authenticité, lesquelles ne vont jamais de soi mais, toujours, dépendent de soi.

   

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 08:35
De quel mystère étiez-vous le lieu ?

                          " Un visage sans mémoire "

                                  Collage papier

                           François-Xavier Delmeire

 

 

***

 

  

  

   Aller au hasard des routes

  

   Pourquoi donc, en cet automne finissant, mon errance m’avait-elle conduit dans ce pays de pierres brunes, de causses  blancs et de vent acide qu’une pluie fine collait aux choses avec une douce insistance ? C’est ainsi, un esprit fantasque n’a d’autres ressources que de se lever tôt, un matin de brumes, de se saisir d’une carte et, pas encore rasé, de laisser tomber, au hasard, son index sur cette image ancienne où courait le vert des bocages, se dessinait l’ocre des reliefs, se creusait le tracé bleu des rivières. Une ville s’y trouvait perchée sur un promontoire, tel un nid d’aigle. Après tout un choix en vaut un autre, tel est le destin ambigu des décisions qui n’en sont pas, seulement une manière de vagabondage pour faire du temps un usage qui ne soit celui d’une éternelle mélancolie.

 

    Gris des pavés

 

    Paysage blanc, comme pris de neige, air compact pareil au fog londonien. Parfois des sillages d’oiseaux en raient la sublime monotonie, faucilles noires qui se perdent dans la trame étonnée du silence. Des villages de maisons hautes, flanquées du guet sérieux des pigeonniers. Infinis murs de pierres sèches qui courent à l’horizon à la façon d’un illisible mirage. Bientôt le premier soleil, une surprise diaphane coulant du ciel, les premiers tons d’une vie en acte après ce suspens qui paraissait ne jamais vouloir finir. Des  faubourgs. De massives demeures aux moellons gris,  coiffées de toits d’ardoises. Une rivière en contrebas fait son chant monotone parmi les galets usés. Matinée ponctuée de trajets incertains. Une photographie d’arbres jaunis sur un ciel de schiste, là-bas au loin ; quelques visites de musées où ne figurent guère que des couleurs locales, d’anciens documents, des costumes régionaux ; une déambulation au cœur de la ville, cet emmêlement de tuileaux clairs, de poutres noires, de façades en encorbellement le long de rues étroites où court le gris des pavés.

 

   Vous, seule sur un banc  

 

   Une pause. Une place de petites dimensions. Un ilot dans le vaisseau de pierres. Quelques arbres en partie effeuillés. Rares les passants qui tournent rapidement le coin des rues, se fondent dans l’ombre des venelles. VOUS, seule sur un banc. Attentive. Comme en méditation. Vous lisez un ouvrage à la couverture de cuir. Lentement comme si son contenu était si précieux qu’il fallait n’en perdre le moindre mot, en saisir la plus mince signification, en faire le lieu d’une particulière recherche. Peut-être d’une découverte ? D’une joie ? D’un bonheur à venir  dans l’heure qui suit ? La raison d’une tristesse ? Comment savoir lorsque, en soi-même, ne souffle que le vent des incertitudes, ne s’allume jamais que la faible étincelle de l’irrésolution ?

 

   Si difficile d’être soi

 

   Voilà à vous, l’Inconnue, je dois confesser une bien fâcheuse habitude. Ou plutôt une plaie secrète de l’âme, une faille à combler, une solitude à laquelle fournir quelque aliment afin qu’elle ne meure d’inanition. Il est si difficile, ici, sous ce ciel de plomb - quelques nuages en ont obscurci la lente dérive -, d’être soi et, en réalité, de ne nullement se sentir entier, accompli, parvenu au bout de son être. Voyez-vous c’est une manière de joie triste, de combustion de la conscience sous un dais de cendre, un égarement que de demeurer dans cette contrée sans limites, sans horizon visible avec au centre du corps cette curieuse doline qui creuse sa manifestation au sein de qui vous êtes.

   Si bien que le naturel vertige qui y est attaché réclame une présence immédiate, juste, ouverte, le comblement d’un furieux désir. Oui, car il y a toujours une grande violence à vivre ce désert jusqu’à l’hébétude, à la dislocation parfois. Serais-je simple phénomène autiste dont la vie aurait partiellement assemblé les fragments, négligeant cependant de clore sa tâche, laissant le soin aux diverses vicissitudes de réaliser une synthèse approximative à défaut d’une harmonie. Bancale, vous devez vous en douter, l’effigie que je présente au monde, vous l’Esseulée qui êtes peut-être le miracle dont j’attends la survenue depuis l’enceinte ravagée d’une conscience qui ne fait que tourner en rond. C’est circulaire, la folie, ne croyez-vous pas ?

 

   Cet arsenic qui ronge

 

   Mais combien mes pensées vous paraîtraient étranges, peut-être empreintes de d’extravagance si, d’aventure, votre pouvoir était de lire mes pensées, d’y déchiffrer ce subtil poison, cet arsenic qui, depuis toujours, ronge ma meute de cuir et de bois. Voici, je suis rendu à l’état végétal, minéral, à la façon  primitive du paraître. C’est pour ceci que mon doigt, ce matin, dans l’indistinction de l’aube a « choisi » ce pays de pierres trouées, cette aire libre où souffle le vent, cette ville qui n’est que la duplication d’un étrange labyrinthe. Serez-vous au moins cette Ariane dont l’invisible fil me conduira, sinon jusqu’à vous - quelle singulière idée de me sentir élu en quelque manière ! - du moins en un lieu qui se donnera en tant que contraire du vide. Ce silence est insoutenable qui fait son bruit de râpe continu, son souffle de forge, sa chute de gravats dans le puits sans fond où seul le noir brûle de son horrible densité.

  

   Crucifié en plein vide 

 

   Voilà, vous vous êtes levée. Avez fermé votre livre précautionneusement, il contient, c’est sûr, une confidence, une révélation. Vous êtes si close en vous, si rassemblée autour de votre dague de chair. Nul ne pourrait s’y immiscer tant la soudure est forte qui vous plie sur votre centre, vous intime l’ordre de ne point différer de vous, de demeurer dans l’orbe qui vous tient droite, vous ôte aux yeux des Indiscrets et des Curieux. Ô combien je voudrais ne pas être classé au nombre de ces Insuffisants qui se croient les explorateurs de tous les continents que les autres leur offrent en toute naïveté. Si je vous suis, maintenant, dans le demi obscur des ruelles, ce n’est ni avec une intention précise, ni pour obtenir quoi que ce soit, seulement avoir de vous le don le plus précieux, celui de vous regarder simplement et combler cette fissure, au moins un instant, qui scinde mon être, cette lézarde qui n’en finit pas de s’ouvrir, de me démanteler, de réduire ma présence au rang de simple figurant. Scène vide. Le Souffleur dans sa boîte de métal ne profère plus rien si ce n’est quelque imprécation muette qui pourrait bien m’atteindre en plein front. Crucifié en plein vide : voilà ma vérité !

 

   Inconsolation à jamais

 

   La cathédrale est haute, hissée tout en haut de ses piliers de roches grises. La nef est immense, on s’y éprouve tel un insecte flottant sur le vaste océan. Sur le sol de larges dalles, des taches colorées, projection des vitraux qui font des Visiteurs - ils sont rares -, des silhouettes hallucinées, étranges métamorphoses, destins pluriels qui semblent ne se fixer en rien, sinon être les jouets d’un démiurge caché qui en tirerait les imperceptibles fils.

   Vous voici maintenant agenouillée sur la pierre froide du maître autel, près de la chaire. Êtes-vous en prière ou bien est-ce un simple recueillement dans un lieu de silence et de repos ? Comment savoir ? Parfois, levant les yeux vers la figure de la rose occidentale, votre visage s’entoure de motifs colorés, d’images de saints, de lueurs bleues telles celles des abysses, de changeantes tonalités.

   Vous êtes plus inaccessible que jamais. Comme si déjà vous n’étiez plus là, emportée  loin de vous dans un district sans âge, sans temps, un éternel flottement que rien ne saurait arrêter sauf la mort. Vous êtes de dos. Votre visage je l’imagine. Pur, traversé de lumière, des zones y allument de douces clartés, d’autres y creusent de luxueuses frondaisons d’ombre. Vos yeux sont fixes. Ils regardent au-delà du visible. Mais quel cosmos s’y allume-t-il ? Quel empyrée vous accueille-t-il ? Votre bouche est scellée. Elle fait penser à ces gisants qui, dans la lumière avare des cryptes, prient un dieu qui n’existe pas. Pour cette raison ils sont tristes et immobiles. Ils n’ont plus qu’eux-mêmes à attendre, cette inconsolation à jamais qui les cloue, là, au sein de la gemme silencieuse.

 

   A la proue de votre île

 

   Votre attention à vous-même - il s’agit bien de ceci, n’est-ce pas ?, le monde compte si peu parfois -, dure longtemps. Vous n’avez nullement bougé de votre reposoir. Un rien et vous auriez pu être changée en pierre, devenir la cariatide d’un étrange avenir, là dans la méticuleuse obsession du temps à vous immoler à votre propre présence. Debout maintenant. Seule à la proue de votre île comme je le suis dans mon fortin de chair que le jour entaille. Le livre vous l’avez abandonné, là sur le froid anonyme du basalte. Il luit faiblement. Il dépasse à peine la lueur des cierges, il s’inscrit tout juste dans l’embaumement de l’air, cette étrange fragrance de papier d’Arménie qui flotte longuement sous l’infinie hauteur du transept. Serait-ce ici « La Nef des fous » ? On veut canaliser la folie humaine, endiguer la carnavalesque engeance, enfoncer les racines du mal dans les profondeurs de la terre. Embarcation en route pour nulle part, privée de voile et de gouvernail. Infinie dérive qui n’a d’autre but qu’elle-même.

 

   Vide qui saute au visage

  

   Sommes-nous condamnés à errer, Vous l’Inconnue, moi le chercheur de rien, à ne nullement posséder la clé qui ouvrirait enfin la porte de notre voyage ? Vous êtes sortie sans qu’aucun sillage ne persiste. Tout s’est effacé à même votre éphémère contour. Je prends le livre. Le titre : « Un visage sans mémoire ». Le nom de l’auteur est effacé. Pages de garde illustrées des signes du temps, traces jaunes, pointillés ocres, vagues nervures inapparentes dans la trame du papier. Page après page : rien que le blanc et le silence. Aucun caractère, aucune typographie. Nul fleuron, nul cul-de-lampe qui viendraient en rompre l’ineffable monotonie. Le vide est là qui me saute au visage. Suis-je, moi aussi, nimbé des lumières du vitrail ? Ai-je une mandorle qui détoure ma face tels les personnages sacrés à l’indicible nature ? Oui, combien il est vain de chercher à s’y retrouver avec soi, avec l’autre, avec tout ce qui nous entoure dont l’image n’est, le plus souvent, qu’une illusoire fantasmagorie.

 

   Feuille d’automne

 

   J’ai repris la route pour chez moi. Mais « chez moi » existe-t-il vraiment ? On n’habite correctement une demeure qu’à s’y reconnaître, d’abord soi, à y tracer son image, à la déposer ici et là au coin des choses familières, des objets aimés qui sont comme nos doubles. Mais voilà où le bât blesse, je ne me suis jamais senti « à demeure » en quelque endroit de la Terre. Seulement un vagabondage, le dépôt dans telle ville d’une partie de qui je suis, d’un fragment qui me compose sans doute à mon insu, la chute devant tel paysage, aussi bien devant telle femme, d’une bribe de conscience, d’une once d’idée, la perte de quelque chose en somme d’indéfinissable. Décrit-on l’état d’âme de la feuille d’automne qui rejoint le sol de poussière sans que nul n’y prenne garde ?

  

   Amnésie salutaire

 

   Voilà, l’espace d’un court instant, Inconnue, vous aurez été ma partie manquante, la pièce d’un puzzle à jamais compromis, d’un roman esquissé que nul lecteur ne lira. Nous sommes des êtres du partage, de la dispersion, des individus de la diaspora humaine et nous avons beau nous agiter en tous sens, rien ne changera notre mortelle condition. Nous sommes des « visages sans mémoire », des épiphanies si distraites que nous ne saisissons rien du temps qui passe si ce n’est un effeuillement, une pliure, le zeste d’un fruit qui s’épuise dans l’espace ouvert. Immensément ouvert.

   Où êtes-vous maintenant Vous que je n’ai pu suivre ? De toute façon ce n’aurait été que suivre une ombre. Non, pardon, deux ombres. Vous. Moi. Deux ombres se précédant, se suivant. Combien tout ceci est étrange. Deux ombres. Celles qui, depuis l’éternité naissent des limbes, se dissolvent identiquement dans les limbes qui les ont portées au jour La nuit approche en cette parenthèse avant le long deuil hivernal. Que vienne le froid, la rigueur blanche des choses, le poudroiement des yeux dans la perte du jour. Oui, que vienne cette amnésie salutaire. Toujours, de nous, de l’autre, nous en savons trop ou pas assez. Jamais justement dans l’exactitude, jamais dans la vérité avec ses facettes brillantes. Que vienne l’heure d’une ultime parole. Ainsi il n’y aura plus quelque question devant paraître. Seulement le silence et la corne de brume du vide. Oui, du Vide ! Vous, « mon Ombre », vous n’attendez que cela !

 

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 09:55

   [DEFI - Je suis passionnée par le cerveau humain. Les rêves que nous pouvons avoir sont tout simplement incroyables. C'est pour ça que je vous propose le défi suivant : racontez-moi un de vos rêves. Cela peut être un rêve totalement banal, un rêve à moitié oublié...]

*

   Juin vient d’arriver et avec lui la chaleur. Vous savez combien ces premiers assauts de l’été, ce ruissellement de la lumière, peuvent être éprouvants pour l’organisme, aussi bien pour le psychisme qui, soudain, est envahi de sensations qu’il avait depuis longtemps oubliées. Ce matin, comme à l’accoutumée, je me suis levé assez tôt, sur le coup de sept heures. Je dois dire, j’ai eu un peu de mal à sortir de mon lit. Un étrange sentiment de torpeur, un poids dans les jambes, une vue floue comme si j’avais abusé de quelque narcotique. Certes ce n’était pas la première fois que de tels phénomènes se produisaient, cependant aucun n’avait atteint une telle ampleur. Maintenant je suis assis sur mon tabouret dans la cuisine, occupé à beurrer mes tartines devant un bol de thé qui fume et répand dans l’air une subtile odeur de bergamote. Puis voici que tout s’éclaire et c’est comme si un voile de brume se déchirait, laissant paraître le paysage qu’il dissimulait. Ça y est, je viens de réaliser, c’est mon rêve de la nuit passée qui a altéré ma vision, créé des distorsions dans ma saisie des choses, aboli mes perceptions si bien que je n’arrivais même plus à définir ma propre identité. Voyez-vous, de croquer mes tartines, de boire ce thé chaud me revigore et je crois que dans quelques minutes mes idées seront à nouveau claires, que mon visage, dans le miroir, me sourira. Alors je pourrai aller faire ma promenade favorite et aller griller ma première cigarette dans le Square guère éloigné de chez moi. Mais que je vous conte par le menu ce satané rêve qui m’avait envahi au point de me porter dans un véritable état de sidération.

MON RÊVE

   Ce matin, arrivant à la rédaction de mon Journal, mon collègue et néanmoins ami Charles Delmont me dit à brûle pourpoint, avant même que je n’ai pu prendre mon petit noir : « Mon cher Angel, je t’ai dégotté un sujet de reportage à la hauteur de tes ambitions, tu vas aller enquêter sur les Canuts de Lyon, tu sais ces artisans qui fabriquent de la soie à l’ancienne, il paraît que leur boulot est étonnant ! »

   Bien sûr, il me restait en mémoire quelques vagues notions concernant leurs révoltes successives et j’avais même en tête l’un de leurs slogans aux alentours de 1830, lors de leur occupation de Lyon : « Vivre libre en travaillant ou mourir en combattant ! » Bien sûr mon bagage les concernant était plus que léger mais je décidais de faire avec et d’aller sur-le-champ rendre visite aux descendants de ces Canuts qui, paraissait-il, faisaient survivre la tradition du tissage de la soie.

   Me voici donc arrivé dans la Capitale des Gaules, logé dans un hôtel du quartier des Traboules, ce lacis d’habitations où les maisons communiquent entre elles par des ruelles étroites, c’est à peine si le jour y pénètre. Je m’apprête à lire le Journal du coin pour me mettre dans l’ambiance lorsque quelqu’un frappe à ma porte. J’ouvre. Devant moi un homme de taille moyenne, il peut avoir dans les cinquante ans, vêtu d’un pourpoint de couleur rouille, d’une culotte s’arrêtant à mi-jambes, des guêtres blanches entourent ses mollets, il arbore, sur la tête, un bonnet de laine au bout duquel pend un pompon en forme de gland. Il s’adresse à moi sur un ton impérieux qui ne laisse nulle place à la négociation : « Suivez-moi, les Canuts vous attendent ! »

   J’obtempère et, du reste, je ne vois guère la raison qui me ferait me soustraire à la tâche qui m’est confiée. Nous nous engageons tous les deux dans l’étroite cabine grillagée de l’antique ascenseur dont les poulies grincent. Nous descendons les étages sans parler. Mon interlocuteur ne paraît guère loquace. Arrivés au rez-de-chaussée, m’apprêtant à descendre, mon accompagnateur me fait signe que nous ne sommes pas encore parvenus au lieu de notre destination. Je dois avouer que je ne comprends guère cette logique qui entraîne notre cabine en des profondeurs insoupçonnées. Irions-nous, en ligne directe vers le Tartare ? Je m’attends à voir, à chaque instant, des flammes surgir de l’Enfer, nous environner, rencontrer Satan en personne. Cela fait bien cinq bonnes minutes que les poulies se plaignent. La cabine s’arrête soudain brusquement. « Nous voici arrivés », articule mon guide qui, d’un doigt décidé, me pousse dans le dos. Nous débouchons dans une étrange bâtisse aux dimensions impressionnantes. Jamais de ma vie je n’en ai vu de pareilles. On pourrait y loger au moins deux théâtres antiques avec scènes et gradins compris. Il règne là un bizarre clair-obscur qui fait plutôt froid dans le dos. Tout est gris, ici, pareil au pelage lustré d’un rat. L’air est humide qui poisse les cheveux, fait coller mes vêtements à mon corps. Je dois avouer, moi qui suis d’un tempérament affranchi, me voici un peu inquiet et un brin de sueur commence à perler à mon front, faisant deux rigoles symétriques de part et d’autre de mon visage. Un courant d’air balaie par instants l’immense salle, entraînant avec lui un ballet de chauves-souris qui couinent et me frôlent en zigzagant. Je me demande bien ce que je suis venu foutre dans cette galère. Juste au-dessus du bruit de fond des pierres qui se délitent doucement, la voix de Delmont rugit à la manière d’un lion : « Mon pauvre Angel, te voilà foutu. Tu te croyais bien inspiré, l’an dernier, soufflant à ma barbe ma dernière Conquête. Tu t’es trompé mon vieux. Je ne rigole pas avec les Femmes. Celles qui sont à moi ne sont pas en partage. Le Socialisme a des limites vois-tu ! Parmi mes bons amis j’ai quelques descendants de Canuts qui n’hésitent jamais à croiser le fer ou bien même à trucider quelqu’un qui leur déplaît quelle qu’en soit la cause. Entre nous il y a comme un code d’honneur et de ce code, vieille Fripouille, tu ne sortiras pas vivant. Quand je t’ai confié ta mission, naïf comme tu es, tu n’as pas senti le vent de la vengeance, tu n’es guère perspicace. Depuis le rapt de Véronique, j’ai juré sur la tête du plus admirable des hommes que j’aurais ta peau un jour. Voici ton heure venue. Bon voyage, Angel. Avec le nom que tu portes, je te souhaite bon Paradis ! »

   Sur ces derniers mots, accompagnés d’un rire qui en dit long, la voix de Delmont se retire comme aspirée par une maléfique bonde d’évier. « Me voilà mal barré, je pense, et tout ça à cause d’une Fille. Faut qu’il soit un peu taré l’Ancien. Enfin, il va me falloir retrouver mes réflexes de Samouraï, sinon je crois bien que je vais me résoudre à fumer ma dernière cigarette ! » J’ai à peine fini de mouliner ceci dans ma tête que j’aperçois, ici et là, fichés sur des poutres, dissimulés derrière d’étranges machines, accroupis sur les volées d’escaliers, des dizaines de Sbires vêtus du même uniforme que mon ci-devant Accompagnateur. Je ne peux pas dire qu’ils me menacent vraiment mais c’est cette bizarre lumière au fond de leurs yeux, une lumière de félin en chasse qui m’inquiète. J’ai parfois l’impression que leurs rayons lumineux me transpercent et il ne serait pas impossible que ma personne se résume bientôt à une silhouette se découpant sur une frise de pierre. « Mais je crois bien que mon imaginaire me joue des tours et puis, Delmont, malgré ses menaces, c’est plutôt un bon collègue, alors je crois qu’il a voulu me faire une blague, plaisantin comme il est ! » A peine ai-je fini d’esquisser cette pensée que Delmont se manifeste à nouveau, mais vraiment sur le ton sérieux du type qui ne s’en laisse nullement conter. « Tu vois, il me dit, tu es transparent mon pauvre Angel, si bien que je peux lire dans tes pensées comme une cartomancienne dans le marc de café. Ah, tu veux donc faire le malin ? En bien mes Sbires vont s’occuper de toi de la manière la plus douce qu’il se puisse imaginer ! A bientôt, cher Collègue et néanmoins Ami, pour reprendre l’une de tes expressions favorites. »

   Il vient à peine de terminer sa péroraison que je vois surgir du plafond, à la manière de noires corneilles, surgir du sol, à la manière de noires racines, des machines pour le moins étranges dont je pense, je ne sais pourquoi, qu’elles ne me veulent pas que du bien. Alors, comme sorties des murs et du sol, des générations spontanées de Canuts bottés et casqués, masque sur le visage, déboulent tout autour de moi, pareilles à des nuées de moustiques faisant leurs grises escadrilles près des marécages. Je présume, rien qu’à leur mine patibulaire, du moins à ce que je peux en voir, qu’ils veulent en découdre et en un éclair je récapitule les gestes essentiels du Samouraï, à savoir le Seigan no gamae, le Hassō-no-kamae, le Jōdan no gamae, le Gedan no gamae, leWaki-no-kamae, « avec toutes ces gardes, je pense, ce serait bien le Diable si je n’arrivais pas à me défaire de cette bande d’importuns ! » Et, en effet, au début, au tout début, ça marche plutôt bien et bon nombre de mes agresseurs, en pièces détachées, gisent minablement sur les marches de pierre, les frontons armoriés, les échauguettes qui se teintent joliment de carmin, on dirait de la gelée de groseilles.

   Mais c’était sans compter sur la ténacité de Delmont. Pourtant, je lui ai plutôt rendu service. Oh, quoi, je lui ai raflé quelques unes de ses dernières Dulcinées. De fort jolies Filles, il faut le reconnaître. Mais il aurait dû me remercier au centuple lui qui trouvait toujours, grâce à moi,  une Fille plus jolie que la précédente. Moi, plutôt cossard en termes de conquête, je préférais lui laisser le boulot, me contentant des reliefs du repas, ils étaient plus qu’appréciables, mais pour autant il n’y avait pas de quoi fouetter un chat ! Donc la ténacité de Delmont. Voici de nouveau sa grosse voix qui tonne : « Sortez la grosse cavalerie et soyez pas tendres ! » « Pour ça, Maître, vous pouvez compter sur nous, il n’y aura pas de restes ! » « Ben alors, le voici Maître des Canuts, je me dis, je ne lui connaissais pas ce titre. Il faut dire, il a toujours le mot pour rire !» J’ai encore le « toujours » sur le bout de la langue que j’entends de nouveau la voix anciennement amie donner un ordre : « Chaise de Judas ». La chaise arrive. C’est un bâti dans le genre d’un haut tabouret avec le sommet en forme de pyramide pointue dont je devine l’usage, avant même d’en avoir éprouvé la « douceur de soie ». La « soie », c’est normal pour des Canuts, non ? Second ordre : « Fourche de l’Hérétique » dont les deux extrémités acérées et rouillées, comme il se doit, me font craindre le pire. Troisième ordre : « Araignée espagnole », vilaine pince à crochets de naja, j’en frémis juste à l’idée. Quatrième ordre : « Supplice du chevalet », l’engin muni de gros rouleaux de bois que relient de fortes cordes me fait l’effet d’une douche glacée au cœur de l’hiver. Cinquième ordre : « Supplice du Métier à tisser », « l’on ne pouvait s’attendre à moins en territoire de Canuts », pensais-je. Je vous fais grâce de tous les raffinements de la torture, des rivières d’hémoglobine qui coulent de mes bras et de mes jambes, grâce des giclures de cartilages, grâce de ma peau bleuie, tuméfiée, semblable à un antique parchemin.

   Juste un mot du « Métier à tisser ». D’abord c’est la navette qui fait ses allers et retours en sifflant comme une fronde. Elle entre par mon oreille droite, touille un peu la matière grise, ressort par l’oreille gauche et recommence son cirque si bien que mes hémisphères cérébraux sont emmaillottés à la façon d’un nouveau-né. « Flûte, je me dis, comment je vais penser, maintenant que mes hémisphères sont ligotés, on dirait des andouillettes ? » Et, pensant ceci, voici que je m’aperçois que je pense encore. Ça alors ! Puis ce sont les fils de trame et de chaîne qui font leur va-et-vient incessant, commençant par le bas du corps en remontant. Petit à petit, il faut que le supplice dure pour produire son effet, je me sens me métamorphoser en momie, un genre de Toutankhamon, mais au lieu de fils d’or, c’est du simple fil de chanvre qui serre au possible, et je suis soudé à moi-même dans une bien étrange embrassade dont, sans doute, je ne ressortirai pas vivant. Enfin j’entends à nouveau la voix du Maître qui semble s’être étrangement renforcée. « Suffit pour la mise en bouche, passez à la vitesse supérieure, ça calmera les ardeurs de Monsieur à faire le siège de mes Belles. Supplice de la goutte et que mort s’ensuive. Mais, avant le baiser final, il connaîtra la folie, mon Pote, personne n’y résiste. Porte-toi bien Angel, je vais aller sur la Côte d’Azur faire un tour avec ma Dernière. Tu la verrais, tu serais mort de jalousie. Remarque, pour la Mort, t’as pas bien longtemps à attendre. Ciao Bambino ! »

   « Le Salaud, je pense, il a osé. La goutte sur le front. Plutôt mourir de suite ! » Alors je tente une manœuvre désespérée de Samouraï, sauf que j’ai les bras pris dans le corset de chanvre et que ça ne me facilite guère la tâche. Soudain, alors que les premières gouttes font leur ploc-ploc mortel sur mon front, je vois une vive lumière, telle celle d’un arc électrique, des fusées dans un ciel nocturne, de brillantes queues de comètes, des gerbes d’étincelles, des feux de Bengale, des arcs-en-ciel, des corolles de fleurs, des roues de tournesols, des éclats blancs d’arums, des grappes mauves de bougainvillées, des crêtes écarlates pareilles à des coquelicots, des pétales de marguerites, des pétales de rose qui tombent de l’azur comme pour une jonchée de mariée. « J’ai dû tomber dans les pommes, je pense, d’ailleurs j’ai un étonnant goût de cidre dans la bouche ou bien c’est du Champagne, mais en tout cas ça fait un bien fou ! »

   Juste au-dessus de ma tête, comme des vierges Marie penchées sur le berceau de l’Enfant Jésus, parmi des boucles blondes, rousses, brunes, châtain, parmi les lacs de leurs grands yeux pervenche, myosotis, glaïeul, souriantes telles des Anges du Ciel, Véronique, Anaïs, Vanessa, Sophie, Alexandra, tout sourire au milieu de leurs dents éclatantes comme des névés en plein soleil, mes Dulcinées donc, qui étaient celles de Delmont avant moi, mes Très Chères oignent mon front de baumes apaisants, me frictionnent de chrêmes odorants comme le miel. Elles sont radieuses, leurs décolletés sont pigeonnants, leurs jupes de simples confettis, leurs escarpins des promesses de bonheur. Alors, toutes en chœur, sans doute pour me tirer de mon cauchemar parmi ces vilains Canuts : « Tu sais, Minou (c’est mon petit sobriquet, il paraît que je ronronne après l’amour), la Geneviève, la dernière Grande Bringue de Delmont, c’est pas une vraie en chair et en os, c’est tout juste un mannequin bourré de TNT qu’on lui a offert. Quand l’Autre Empressé va lui faire des mamours à sa dernière trouvaille, ça sera comme au bal du Quatorze Juillet, ça va péter, mais alors ça va péter et on sablera le Champagne, parce que celui-là comme empêcheur de tourner en rond ! Il ne nous a séduites que pour sa plus grande gloire. Gloire au plus haut des cieux, Delmont ! »

   Lecteurs, Lectrices, vous voyez, j’en sors tout juste de mon rêve loufoque. Rêver de choses pareilles, je crois bien qu’il faut être dingue ! D’autant plus que Delmont et toute sa clique, ses Poupées blondes et brunes, tout ceci ne semble avoir existé que dans ma tête bien chamboulée. Dutirieux, mon médecin de toujours, un Ami en réalité, m’avait dit lors d’une dernière consultation « Minou, oh pardon, Philippe, vous devriez prendre un peu de repos. Allez donc faire un tour du côté des traboules à Lyon, on y déguste de merveilleux grattons, des tartes à la praline, des coussins de Lyon, des bugnes et l’excellente cervelle de Canut. Et, à propos de Canuts, allez donc voir les anciens métiers à tisser, je vous assure ça vaut le détour ! » Oui, il raison Dutirieux. D’ailleurs, il faudra que j’aille le voir un de ces jours, ce somnifère qu’il m’a prescrit dernièrement, je sais pas pourquoi, je me réveille toujours tout bizarre. Oui, tout bizarre !

 

 

 

 

  

 

 

 

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2 juin 2020 2 02 /06 /juin /2020 09:12
Tout geste est signe vers un destin

Œuvre : André Maynet.

Ici, on est avant le geste, avant la donation, sur le bord de soi et peut-être même dans la boucle, la spirale de son être, là où les choses brillent de leur propre éclat sans que quelque chose soit requis pour que l’on commence à exister vraiment. Une pure présence, une autarcie dont on pourrait faire le site d’une advenue et l’en-dehors serait une simple virtualité, un feu-follet à l’horizon du monde. Tout ce qui vit et se déploie dans son intime géographie se sustente à l’aune d’une radicale immanence, système autoréférentiel que rien ne saurait atteindre, sauf à détruire ce qui se construit du-dedans et trouve sa première justification à ce jeu de miroir focalisé sur l’apparition de ce qui est. Conscience d’une conscience. Singulier pli de l’être faisant sa volte sur l’être et, ainsi, indéfiniment, tant que durera le corps, que s’allumera l’étincelle de l’esprit dans le corridor du temps. Ceci pourrait avoir statut d’éternité tellement le rythme de ce microcosme que nous sommes est coalescent à sa propre contemplation. Le globe des yeux se retourne, éclaire la forteresse intérieure. Les fleuves de sang font leur lacs carmin. La chair vit de sa luxueuse solennité. Les os s’allument en cadence à la lueur du phosphore. Les veines charrient le flux vital selon une infinité d’arborescences écarlates. Et la machine tourne, ronronne, circule librement avec l’aisance des astres à initier leur universel mouvement. On est si bien dans la conque abritante. Tellement lovés sur soi que rien ne semblerait pouvoir atteindre, rompre cette harmonie, entamer cela qui semble s’annoncer à la façon d’une inépuisable ritournelle. On est une noix inexpugnable, une sphère parménidienne scellée sur sa singulière profération, une unité indivisible dont on ne perçoit nullement qu’elle pourrait consentir à s’ouvrir, à répandre les spores au-dehors, là où souffle le vent de l’oubli. Mais on ne veut pas la dispersion. On veut le recueil dans ce qui ne saurait consentir à l’effraction.

Mais voici qu’au-devant de son corps, comme sur la vitre d’un lac dont on émerge à peine, se dévoile un bouton de rose, aux teintes si discrètes, qu’aussi bien il aurait pu ne pas paraître. On incline sa tête vers son étonnante présence. C’est donc une sortie de soi, un phénomène nouveau sur l’étrave des jours, une parole première par laquelle on se dit. Voilà qu’on n’est plus Seule au monde puisque l’on projette ce mot qui, bientôt, va s’ouvrir, déployer sa corolle, coloniser l’aire disponible. Oui, c’est cela, on n’est en-dehors de soi qu’à la mesure du langage, cette vapeur d’une chair lourde, dense, qui ne pouvait se satisfaire de son pesant silence. Les yeux, le sang, les rivières de lymphe, les lianes blanches des axones, tout ceci voulait s’exiler, connaître la périphérie, provoquer ce qui n’était pas soi à paraître, à constituer un espace dialogique. Alors on redresse sa nuque avec un mouvement aussi gracieux que celui du cygne sur l’onde et voici que son propre horizon s’éclaire d’une présence blanche, à la limite d’une parution. Sur la face infiniment lisse du silence se dévoile, soudain, le glissement d’un pied, s’installe la verticalité d’une jambe aussi frêle que le vol du bourdon, que se révèle la tête d’écume d’une fleur tenue par une main délicate. Voilà, c’est tout. L’instant est celui d’un colloque singulier qu’initient deux fleurs dans leur parure virginale. En réalité on ne sait rien de l’homme, de la femme dont le face à face est différé. Provisoirement. L’instant a quelque chose de précieux, de rare, identique au tout début d’un poème alors que le vers n’a pas encore trouvé son rythme, que les mots se retiennent comme au bord d’une césure. Tout peut advenir encore. La rencontre peut avoir lieu, l’amour brandir son carquois, la flèche métamorphoser un cœur en attente. Mais il faut demeurer là, dans cette sublime hésitation que constitue tout geste suspendu. Eve fera-t-elle l’offrande de la rose à Adam, indiquant par ceci le rougeoiement de la passion ? Adam, en retour, lui adressera-t-il la pivoine ébouriffée afin de conclure un pacte et initier le début d’une aventure ?

Mais l’on sent vite combien tout ceci est soumis au registre de la hâte, de l’impatience, du souci de ne pas se résoudre à une douloureuse immobilité. Et pourtant, à seulement dépasser l’apparence, c’est de joie dont il s’agit, mais tout intérieure, fécondée à l’aune de sa propre lumière. C’est une résine qui fait ses perles translucides sous l’écorce de la peau, qui, peut-être pleurera, livrera ses sanglots aux yeux des Existants éblouis. Nous ne savons pas et ne voulons savoir. Combien est heureux ce moment suspendu, cette manière d’irrésolution qui tient la scène en retrait et l’habille de tous les événements possibles, de toutes les occurrences qui pourront paraître ou bien se retirer dans la mutité des aubes grises alors que le jour ne viendra pas. Comme un pendule qui aurait suspendu son incessante oscillation afin que de cette pause résulte un sens nouveau, une promesse, le don d’une surprise. Dans cette image arrêtée, c’est toute la magie de l’illusion anticipatrice dont parlait Diatkine à propos de la jeune mère attendant la venue au monde de son enfant. De cet enfant porteur, par définition, de toutes les grâces possibles, de toutes les ouvertures, de toutes les virtualités contenues dans ce qui se retient et n’est pas encore. C’est cela, regardant le mystère avoir lieu, nous voulons laisser libre l’espace ontologique, lequel choisira les manières de son actualisation, peut-être rose-thé, peut-être pivoine claire de Chine. Ceci n’est pas en notre pouvoir, c’est pourquoi il nous faut consentir à demeurer dans l’ombre, à nous poster dans la cage du souffleur (nous pourrions suggérer, tout au plus), et patienter avant que ne commence la représentation. Nous ne sommes que des êtres des coulisses en attente d’un possible émerveillement. Tout geste est don qui porte sur la scène la pluralité des significations latentes du monde. De ces significations il sera toujours temps de s’emparer. De la belle photographie d’André Maynet à la peinture de Lucas Cranach l’Ancien faisant figurer la rencontre d’Adam et Eve, il y a le même décalage que celui qui existe entre l’illusion anticipatrice dont il vient d’être parlé et le réel fixant dans le marbre l’empreinte de son ordre. Autrement dit le passage d’une liberté à un irrémédiable destin dont, jamais, on n’inverse le cours si ce n’est par le truchement de l’imaginaire ou de la fiction. Chez André Maynet le geste ne peut qu’être évoqué, la réalité hallucinée. Chez Cranach le geste a déjà eu lieu qui attache Eve à Adam ; Adam à Eve dans un événement irréversible, lequel s’appelle exister et n’autorise aucune métamorphose quel qu’en soit le genre. Bien évidemment nous pouvons préférer le traitement du thème que nous propose le peintre de la Renaissance allemande. Cependant la vision contemporaine qui tient en suspens ce qui, pour l’instant, ressemble à un songe, combien cette perspective est belle. Tout comme l’est une idée habitant les hautes sphères de l’intelligible. Oui, c’est ceci que nous voulons !

Tout geste est signe vers un destin

« Adam et Eve ».

Lucas Cranach l’Ancien.

1530.

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1 juin 2020 1 01 /06 /juin /2020 08:33
Se hisser vers où

                           Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

Se hisser vers où

 

Voyez-vous il est si difficile

Déjà

De se tenir debout

De ne point chuter

Dans la première ravine

Venue

De tracer son chemin

Sur la ligne de crête

De jouer les éternels

Funambules

 

Le fil est sous nos pas

Si tendu qu’il pourrait

A tout instant se rompre

Nous envoyer à trépas

Nous n’aurions plus alors

Que le vide pour compagne

L’Absolu pour demeure

 

Se hisser vers où

 

Je divaguais au bord de l’eau

Le rivage me prêtait

Sa rassurante nacelle

Tout était si calme

On aurait dit l’aube

D’un jour nouveau

L’intranquille m’avait quitté

Du moins je le croyais

 

Homme du peu

Et du hautement dicible

Cette vrille du discord

J’étais assez naïf

Pour attendre des signes

Le don d’une vérité

Ils ne pouvaient que proférer

Une insigne parole

Et assurer mon être

D’une immanente joie

Aussi indestructible

Que le roc de granit

 

Se hisser vers où

 

Malgré cette belle assurance

La question était récurrente

Se hisser vers où

Comme si un mystérieux dessein

Inclus dans les choses mêmes

Leur conférait

Une ardeur sans pareille

 

Nous les Terriens

Nous devions quitter

Notre sol natal

Éprouver dans une sorte

D’ivresse

L’embellie des nuages

La sublimité de l’éther

Le délire du Ciel

 

Au Ciel

Je posais la question

De tout ce qui

Par essence

Vouait au dépassement

Au rayonnement

 

La Religion au premier chef

Le Ciel me répondit

Que la mienne me suffisait

 

L’Art ensuite

N’était-il pas là où

J’en décidais la présence

 

Puis l’Histoire

Où il me fut répondu

Que seules

 Mes aventures comptaient

 

Puis la Science

N’était-elle le savoir

Que j’avais construit

Pierre à pierre

Dans le secret

De mon esprit

 

Puis la Philosophie

En existait-il une autre

Que celle qui tressait

La mesure de mes jours

En déterminait le sens

 

Puis la Morale

En sécrétais-je une autre

Qui n’eût été en conformité

Avec mes intimes aspirations

 

Enfin la Poésie

Pouvais-je en éprouver

La texture de soie

Ailleurs qu’en cet ombilic

Qui me reliait à l’origine

 

Se hisser vers où

 

J’avais donc tout en moi

Depuis que le temps

M’avait visité

Et ne le savais pas

Sans doute ce non-savoir

Etait-il la cause

De mes tourments

 

S’élever en quelque manière

Dans la Science ou les Arts

La Religion ou la Philosophie

Revenait à puiser l’eau

A leur source

Qui se confondait

Avec la mienne

 

Je regardais au loin

Les montagnes faire

Leurs taches violettes

En enviant le curieux dessin

En scrutant les grandioses sommets

J’avais une colline ombrée de bleu

Au sein de ce corps mutique

Il s’élevait à bas bruit

Vers plus grand que lui

J’en ignorais

La « multiple splendeur »

 

Se hisser vers où

 

Ce rocher sur la côte

Il ressemblait

À un être pathétique

Tendant vers le Ciel

Sa lourde matière

Se savait-il traversé

De ces nuées de signes

Ou bien gisait-il aliéné

A la pesanteur de la terre

 

Il fait si lourd lorsque

L’orage gronde

Et que l’on n’en peut

Saisir l’Eclair

Toujours les dieux

Se retirent

Qui

Sont

Muets

 

*

 

 

 

 

 

 

 

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 17:02

 

[DEFI – Ma maison préférée – Ni genre, ni contrainte particulière. Décrire.]

 

*

 

   C’est curieux, tout de même, cette impression de fuite des choses à l’amont du temps. Pourtant l’on est sûr de son propre imaginaire, pourtant les paysages, les gens, les détails sont nets, avec leurs beaux contours de réalité. On se dit ‘je n’ai pas rêvé, il y avait bien ici ce modeste hameau avec ses quatre ou cinq maisons, blotties les unes contre les autres, tout en haut de la colline, après il n’y avait plus que les champs, les chemins de cailloux, l’horizon qui montait vers la ligne des pechs, ces plateaux élancés en plein ciel, ils avaient l’empreinte d’une belle liberté, on les croyait dressés pour un avenir sans fin.’ Oui, on dit ceci et l’on sent encore dans les plis de sa chair, cette haie semée de passereaux, cette sente d’herbe qui montait sans se soucier de rien vers les habitats des hommes, ce vieux four pour faire sécher les pruneaux avec sa gueule noire, ses tuyaux de fonte grise qui surmontaient le bâti, on aurait cru à une antique locomotive perdue au milieu des terres.

   On essaie encore de sentir leur densité, de humer l’odeur caramélisée des pruneaux cuits, leur peau granuleuse, ridée, gonflée par cette pulpe généreuse qui, pour un peu, sortirait à l’air libre, il suffirait d’appuyer légèrement du gras du pouce et alors quelle fête, quel suc s’échappant du passé, venant jusqu’à nous, dans sa parure mauve tirant sur le noir ! Oui, je sais, toute évocation d’un passé qui nous fut cher, outre qu’elle pourrait nous tirer des larmes, installe en nous cette manière d’incurable nostalgie, si ce n’est d’infini regret, ce sentiment d’un vide soudain et nos mains n’ont plus rien pour se raccrocher à quelque présence. Tout est toujours en fuite de soi, et cette antienne fait son bruit entêtant, cette assertion pointant, sans doute, en direction d’une légèreté humaine, d’un genre d’inconscience dont les hommes  seraient coupables au seul motif du progrès et du changement, sinon du bouleversement qu’ils impliquent. Les cartes sont constamment rebattues et ne demeurent guère, dans l’éventail de nos mains, que quelques figures éteintes, quelques chiffres qui n’ont plus cours, quelques sculptures usées dont nous ne reconnaissons plus le visage. Une vague forme y dessine sa fuite.

   Ce hameau des ‘Ardrieux’ a bien existé, oui et avec un rare bonheur. Mon Grand-Père maternel y habitait, dans une modeste maison grise accotée à un ancien Monastère, sévère bâtisse de pierres usées que découpaient des fenêtres à meneaux sans vitres, des pigeons en traversaient les croisées en faisant leur bizarre bruit de gorge. Ici, l’on était un peu en dehors du temps, en raison de l’éloignement du village, de la rareté des hommes. On percevait tout juste leurs silhouettes fuyantes plaquées sur le ciel de plomb. Bien évidemment, pour mon jeune âge - je devais avoir dans les dix ans -, le haut Monastère, son côté austère, son esseulement, son air déserté, renforçaient son aspect énigmatique, fantastique. On aurait dit une face de géant aux yeux vides et la petite maison de mon aïeul, plutôt que d’y trouver quelque protection, paraissait toujours menacée de possible disparition, quelques moellons de pierre se détachaient régulièrement des murs, éclataient en mille fragments, se répandaient sur le toit de tuiles brunes de l’auvent qui abritait l’entrée de la maison.

   La composition du logis était plus que sommaire. Une entrée en vieux carrelages à la teinte indécise, la plupart fragmentés, dessinaient des étoiles ou bien tissaient de fuyantes toiles d’araignée. Une chambre sur la gauche, avec son lit de campagne, un sommier posé sur un cadre métallique et le dos constitué de ferrures noires où se laissaient deviner des bobèches en cuivre qui n’avaient vu le chiffon depuis bien des années. Il faut dire, mon Grand-Père, séparé de ma Grand-Mère, vivait seul et le ménage ne le concernait nullement, son travail de commis agricole occupant le plus clair de ses journées. A droite, une cuisine que le qualificatif de ‘rustique’ ne désignerait qu’à l’aide d’un sympathique euphémisme. Au plafond pendait une ampoule surmontée d’une fantaisie en verre ondulé, sa clarté ne faisait qu’éclairer le centre de la pièce, les coins demeurant plongés dans la pénombre. Une table grossière, deux ou trois chaises au cas où des amis passeraient et l’indispensable cheminée dont l’âtre, la plupart du temps, ne montrait qu’un amoncellement de cendres froides et de brandons partiellement brûlés.

   Sur l’arrière, une pièce servait de débarras, le terme ‘embarras’ eût été plus indiqué. Ma Mère, souvent, confectionnait des plats pour son Père, plats que j’apportais plusieurs fois par semaine, empruntant un sentier aujourd’hui disparu. Montant la côte, j’étais toujours escorté par le chant joyeux des oiseaux et l’odeur un peu âcre des baies. Parfois je mâchais des prunelles vertes qui, à leur seule évocation aujourd’hui, diffusent sur mon palais ce nuage sauvage et rude que ma jeunesse se plaisait à goûter comme l’une des premières sensations brutes de l’existence.

   Le lieu qui me plaisait le plus, dans cette espèce de vide sidéral, était la terrasse recouverte d’un toit de tuiles, bordée d’un mur à mi-hauteur, qui courait tout le long de la façade orientée à l’est. C’était un genre de pièce à vivre, à la fois intérieure et extérieure, donnant sur un paysage largement ouvert. On voyait, au-delà de la rivière, le Château Des Tirieux, ses hautes tours, son grand corps blanc, ses dépendances, les ramures vertes de ses cèdres. Puis, plus loin, les carrés réguliers des vergers et, à la limite de la vision, la ferme de mes Grands-Parents paternels où je passais le plus clair de mes jours de congés scolaires, autrefois le jeudi.

   L’auvent était une sorte de bric-à-brac où venaient échouer, au hasard des activités domestiques, des paniers avec des légumes, des sabots de caoutchouc crottés de boue, des outils agricoles, quelques objets sans destination précise. J’aimais m’installer sur une chaise, face au jour qui venait de l’est, feuilletant à l’envi de vieux journaux poussiéreux, des numéros de ‘Sélection du Reader's digest’, mon Grand-Père, curieux d’esprit, y trouvait toutes sortes d’informations, un genre de condensé qui lui permettait de disposer, à domicile, du bruit de fond du monde. Il collectionnait aussi, pêle-mêle, ‘Les Cahiers du Communisme’, des livres sur Marx et Engels dont, sans doute, il ne faisait qu’effleurer les textes, piochant une phrase ici, une formule là, tant leur contenu était obscur pour un journalier agricole. Bien évidemment, à cette époque, je ne pouvais rien comprendre à leurs propos, mais de tourner seulement les pages, d’en lire quelques mots au hasard était un réel bonheur, comme d’entrer dans un domaine mystérieux sur la pointe des pieds et d’y surprendre quelque étrange formulation qui, bien plus tard, devait devenir familière. Mon Aïeul devait s’y retrouver bien mieux que moi malgré un bagage scolaire des plus réduits, ayant quitté l’école à l’âge de neuf ans. Cependant il écrivait de longues lettres à ma Mère lorsqu’il partait travailler loin. Etonnamment elles ne contenaient pratiquement jamais de fautes d’orthographe. Plutôt que d’être un communiste militant, il l’était plutôt de tempérament, un communisme ‘épidermique’ si l’on veut, toujours prêt à défendre la cause des pauvres dont, à l’évidence, il faisait partie, son sort cependant adouci par les prévenances de mes Parents.

   Pendant cette période de l’école primaire j’avais, parmi mes camarades, un garçon prénommé Antoine, fils d’immigrés italiens, qui habitait l’une des maisons du hameau. Notre joyeux binôme, non content d’explorer les haies et les champs, se rendait souvent dans le mystère du vieux Monastère dont il tâchait d’explorer le moindre recoin. Nous entrions par une porte de dimension modeste, dans une envolée de plumes et une bordée de roucoulements. A l’évidence nous dérangions le peuple colombin qui se dispersait dans une manière de nuage cendré, rehaussé de touches cuivrées. C’était un peu comme un jeu, peut-être même l’expérimentation de notre juvénile puissance, nous étions plus forts que ces volatiles que nous mettions en émoi. Antoine avait la fougue de son jeune âge à laquelle se mêlait une naturelle audace attachée à l’exercice d’une vie rude. A l’époque, être fils d’immigrés voulait dire être la proie des quolibets de ses petits camarades et être considéré, en quelque sorte, comme un marginal si ce n’est un fils du vent sans foi ni loi, un sauvageon livré à ses propres pulsions.

   Avec Antoine nous nous entendions bien. Je ne partageais nullement le vice rédhibitoire qu’il cultivait pour le goût du tabac. Il n’était pas rare qu’il se fît punir volontairement par le Maître d’Ecole pour une raison simple. Ce dernier jetait régulièrement, dans la cour, de longues cigarettes à peine fumées qu’il récupérait le temps que l’Instituteur mettait à fermer les volets. De la maison où j’habitais, parfois je m’amusais à l’observer. Il montait la côte qui conduisait aux ‘Ardrieux’, laissant s’échapper derrière lui de fins nuages de fumée. Toujours, sur lui, il portait un briquet de façon à ne pas être pris au dépourvu. Nous étions donc des Robinson Crusoé explorant leur île. Certes nos découvertes étaient plus que modestes, conformes qu’elles étaient à ce que livrent habituellement toutes les masures : vieilles bouteilles culottées de crasse, vieux journaux jaunis, cartons ondulés, planches, bûches de bois. Un jour parmi ces jours de modeste cueillette, à l’étage, dans un recoin de la pièce, un vieux pistolet à barillet, sans balles, heureusement pour nous. Le mécanisme fonctionnait et du fait de la trouvaille commune nous en avions un usage alterné. Je ne sais aujourd’hui ce que cette arme est devenue. Sans doute a-t-elle sombré dans un antique coffre, seule la mémoire en conserve l’inaltérable empreinte.

   De la pièce du haut, nous dominions un vaste horizon, guetteurs au sommet de leur nid-de-pie, vigies heureuses auxquelles nul ne pouvait soustraire le vaste paysage apparaissant au-delà des croisées à meneaux. Ces souvenirs d’enfance sont précieux parce que inentamables, ils brillent tel un sémaphore dans la nuit. Aujourd’hui, à défaut de retrouver le passé, j’ai voulu revoir les ‘Ardrieux’ ou bien ce qu’il en demeure.

   Eh bien, de cette colline plantée de quelques maisons rustiques surmontées de la bâtisse du Monastère, plus rien ne subsiste qu’un entassement de villas toutes semblables, affligées de ce vilain mimétisme qui caractérise si bien notre société actuelle, laquelle normalise les goûts, uniformise les conduites, fond tout dans un identique creuset d’où rien ne sort qu’une impression de confondante confusion. Comment s’y retrouver dans ce naïf ‘Legoland’ ? Tout est équivalent à tout, à tel point que je me suis demandé si les autochtones n’étaient des copies conformes les uns des autres, des facsimilés en écho, des Dupond et Dupont à la Hergé, interchangeables à l’infini, manières d’images se reflétant en abyme, un portrait en appelant un autre, puis un autre, ainsi sans qu’aucune différence, jamais, ne pût se donner comme signifiante. Telle cette ancienne publicité pour la peinture Ripolin que j’aimais regarder dans un agenda où mes Parents notaient tout, aussi bien leurs rendez-vous, que des recettes de cuisine ou des astuces de bonne femme. C’était en quelque sorte un genre de duplication de l’Almanach Vermot.

   Sauf que le réel que j’ai rencontré n’était nullement une illustration du célèbre Almanach. Une impression de déréalisation, de dépersonnalisation, un arasement des choses qui les laisse muettes, immobiles, serties dans des vêtures qui ressemblent fort aux corsets d’autrefois, les corps y étaient comprimés, dressés, violentés si l’on veut, afin que leur géographie se conformât aux préceptes de la dernière mode qui, le plus souvent, n’est que la duplication d’une autre qui a été oubliée et qu’il convient de ressortir des archives pour en faire une nouveauté. Le processus de la mondialisation à marche forcée est consternant. Maintenant, il faut que nous soyons tous conformes à une norme, passés au moule d’une mode dont d’autres ont décidé pour nous qu’elle devait être de telle ou de telle manière. Et ceci concerne nos anatomies, aussi bien que la façon de nous comporter, de nous vêtir, de nous nourrir, sans doute au final, d’aimer aussi puisque la subversion du réel peut aller jusqu’à aliéner  notre propre façon d’être, jusqu’en son plus intime.

   Les ‘Ardrieux’ façon moderne, c’est l’antonyme exact de la réminiscence proustienne, cette façon si subtile de retrouver le passé, d’en extraire le suc singulier, de le reporter au présent qui le décuple et le magnifie. Certains philosophes prétendent que la sensation vécue autrefois est plus vive, donc plus signifiante que le travail de mémoire qui s’y exerce, genre d’euphémisation de la rencontre première. Combien ils se trompent, combien ils réduisent l’expérience à une simple rationalisation, laquelle dilate l’événement princeps au détriment de ce merveilleux sentiment du ressouvenir qui exalte une nouvelle fois le passé pour le féconder de tout l’intervalle temporel qui en a accru la charge de bonheur. Autrement dit le souvenir de l’amour est peut-être plus fort que l’amour lui-même. Oui, cette assertion ne paraîtra étrange qu’aux yeux de ceux qui font de la rencontre un lieu ponctuel dépourvu d’avenir. C’est être volontairement amnésique et accorder à cette perte la vertu d’un talisman que croire à l’instant passé en sa foncière et définitive valeur. Pour la simple raison que la temporalité est un flux dont, jamais l’on ne peut dissocier les phases. Tout est lié qui vient de loin, qui va loin.

   Ce que j’ai vécu hier sur le mode de l’intensité ne s’est nullement arrêté à cet hier, aujourd’hui disparu ; hier a continué, se projetant dans le présent d’aujourd’hui, y déposant, telle une offrande, ce qui a eu lieu et trouve son naturel prolongement. Si l’événement originaire était le seul possible, cela voudrait dire, d’une manière strictement logique, que le temps n’existe pas, que l’instant est la seule vérité, que l’immuable et l’immobile sont les seules conditions de possibilité d’un vécu. Mais, bien évidemment, en un seul empan de signification, nous sommes, sans césure aucune, passé-présent-futur à la fois car il ne saurait y avoir le moindre hiatus se logeant au sein de nos esquisses, passées, actuelles, en projet. Pensez à la figuration en abyme du peintre de Ripolin - car il s’agit d’une seule et unique personne -, ces représentations sont de simples trajets faisant phénomène à des endroits différents du destin du peintre. Autrement énoncé : leur singulière temporalité.

   La mémoire est toujours accroissement, jamais réduction, jamais aboutissement de notre propre histoire à la réduction d’une peau de chagrin. Aussi, le jugement le plus souvent hâtivement porté sur l’attitude nostalgique, en faisant une faiblesse, un gentil radotage, la mise en musique mièvre d’un passéisme - le fameux ‘c’était mieux autrefois’ -, se trompe totalement de cible. Ce sont eux, les soi-disant ‘modernes’, les censeurs du passé, qui sont dans la plus verticale erreur. Enonçant ceci, cette assertion creuse, ils ne font que saper leurs propres fondements. Un homme, une femme, parvenus à l’âge de la maturité, peuvent-ils sans risques se couper de leurs propres racines, décréter en quelque sorte leur naissance oubliée, reléguer leur finitude aux calendes grecques, encenser l’instant qui bourgeonne et le définir comme celui qui est, dans une manière d’éternité ? Non, bien évidemment. Proférant la vérité de l’instant, ils sont déjà dans l’erreur puisque leur futur leur a ôté leur précieux instant à seulement prolonger son être au-delà de cet ici-maintenant qui, certes, a beaucoup de consistance, mais n’en a aucune au regard de la fuite éternelle des choses.

   Nous regardons dans le dictionnaire et voici la définition de la ‘nostalgie’ : ‘État de tristesse causé par l'éloignement du pays natal.’ Est-ce donc ce fameux ‘état de tristesse’ qui inquiète les défenseurs de l’instant ? Mais n’ont-ils jamais eu d’enfance, éprouvé plein de petites joies lors de rencontres anciennes, connu des Maîtres inoubliables, reçu des Autres qui furent, quantité d’offrandes qui, aujourd’hui, résonnent encore en eux à la façon d’une chanson, d’un refrain qu’ils ne peuvent oublier ? N’ont-ils nulle souvenance du sol natal, cette terre essentielle où plongent leurs racines, dussent-ils affirmer leur autonomie, leur liberté qui, cependant, ne saurait les exonérer de poser leurs pieds sur une assise qui les assure de leur marche ?

   Certes le temps ancien ne possède nullement toutes les qualités, loin s’en faut. Mais l’actuel ‘village mondial’, cette varlope qui nivelle tous les comportements à défaut de les rendre égaux en droit, cet outil donc ramène les consciences à un tel état d’indistinction que plus rien ne fait signe en direction d’une marque saillante faisant apparaître Pierre différent de Paul, une ville différente d’une autre, une banlieue d’une autre, une voiture d’une autre. Les automobiles actuelles se fondent toutes dans un unique moule indistinct, si bien que nous n’établissons entre elles nul contraste, le mimétisme étant la règle absolue de la consommation planifiée à l’échelle mondiale.

   Cet amalgame continu des genres, pour innocent qu’il paraît, n’en détermine pas moins une uniformité qui devient inquiétante au motif que notre propre liberté en est atteinte au plus profond. L’Histoire a-t-elle une logique, le cours des Civilisations un trajet depuis longtemps tracé ? Non seulement nul retour en arrière n’est possible mais le cycle des mutations successives risque bien de se renforcer au point que nulle culture, nulle tradition, nulle conduite ne se reconnaîtront plus dans ce qui adviendra comme existence aux humains que nous sommes. Humains, encore pour combien de temps ? Menacés par la tyrannie constante de la cybernétique, amoindris par les soi-disant succès de ‘l’intelligence artificielle’. Cette dernière dit bien le mode ‘artificiel’ au gré duquel elle croît, le mépris de la Nature qu’elle suppose, le règne sans partage de la toute puissante Technique. Oui, nous les générations d’antan nous sentons loin du compte, non que nous soyons incapables de maîtriser ces techniques, mais parce que nous comprenons du fond de notre expérience que le destin de l’humanité ne tient plus qu’à des séries de chiffres, que tout devient calculable, que bientôt, tracés, poinçonnés comme de simples cobayes, nous serons réduits à n’être que des objets manipulés par les puissances aveugles qui mènent le monde.

   Digression, certes, mais comment l’éviter ? Dans la glace miroitante de mon rétroviseur, alors que je redescends la colline, après un crochet par ce qui fut les ‘Ardrieux’, qui n’en conserve de souvenir que ce monticule de terre où s’amasse le groupe compact des pavillons, je n’ai plus d’illusion aucune sur la capacité de l’homme d’effacer ce qui constitue son bien le plus précieux, à savoir sa mémoire, son histoire, les mille allées au cheminement desquelles un destin se trace en tant que singularité inoubliable, ineffaçable. Bien sûr les murs ne sont que des réifications de nos sentiments, de simples concrétions élevées par certaines consciences, pour d’autres consciences. Les murs de Ninive, de Jéricho, les hautes Tours de Babel ont disparu ou bien il n’en reste que de simples témoignages ruinés, partant pathétiques. Quelques Touristes bavards et distraits en prennent acte, photographiant ici et là, tel fragment de pierre, tel témoin usé de ce qui fut et dort maintenant d’un sommeil profond déserté de songes. Comment pourrait-on encore rêver à quoi que ce soit quand vos fondations qui, en même temps, sont vos fondements ont été mis à bas, ne suscitant même plus un étonnement dont on eût pu tirer quelque leçon, donner le site à quelque interrogation ? Au rêve il faut l’espoir, au rêve il faut la liberté.

    Je n’ai pas revu Antoine depuis des décennies. Je ne sais ce qu’il est devenu. Verrait-il la métamorphose - non, je veux dire la démolition pièce à pièce - des ‘Ardrieux’, aurait-il au moins un pincement au cœur ? Songerait-il au vieux Monastère dont nous avions fait notre ‘Speranza’ pour rejoindre la mythologie de Robinson ? Ferait-il au moins tourner le barillet du révolver avec autant d’habileté qu’autrefois ? Introduirait-il, dans chacun de ses logements, cette myriade de beaux souvenirs qui tissèrent à notre enfance une toile qui fut de soie, qui n’est plus que de coton, des ajours s’y voient pareils à la fuite des jours ? Ce barillet qui tourne ne pourrait-il constituer l’allégorie du temps qui passe et caracole avec sa belle circularité, un éternel recommencement dont, jamais, nous ne souhaiterions interrompre le cours ? Je pense à ceci, à cette idée qui n’en est une, plutôt une manière de lubie. Maintenant je ferme les yeux, me livrant tout entier au carrousel des images d’autrefois. Se détache avec netteté la silhouette des ‘Ardrieux’ dont personne, jamais, ne me dépossèdera. Peut-être le seul avoir réel qui soit !

 

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 08:01

 

Erotique du regard.

 

 

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A propos de Zoï - Photographie : Ivor Paanakker.

 

 

 

   Evoquer ce seul mot, "érotique",  et déjà nos sens sont en alerte, et déjà nous frémissons pareillement au jeune chiot retrouvant, au bout de sa truffe humide, les mamelles ruisselantes de lait de Celle qui lui donna vie, lui conféra existence parmi la grande meute canine. Car, à défaut d'érotisme, n'en déplaise aux cagots et aux obséquieux, ni le cabot, ni l'Ecriveur-impénitent ne seraient là à dresser, devant vous, l'étendard de l'orgueil à nul autre pareil : être et savoir que l'on est. Mais, il est de bon ton de trouver érotisme partout, même là où celui-ci ne saurait paraître : dans la petite minauderie télévisuelle; dans la marque parfumée pour intérieur bourgeois; dans la chambre d'hôtel luxueuse avec vue sur  palmiers.

  Ici, l'on reconnaîtra qu'il ne s'agit que d'un érotisme de pacotille, lequel confond l'enveloppe avec la petite friandise qui s'y dissimule. Jamais chambre ne pourrait appareiller vers les somptueux rivages de la volupté, si cette dernière, la chambre, ne dissimulait deux âmes enlacées pareillement aux  promesses et étourdissements du "Lai du chèvrefeuille". Car, à défaut de baguette de noisetier, son amour, il faut bien le graver quelque part, afin que l'Aimél'Aimée, l'apercevant, puissent aussitôt, mis en alerte, convoquer la grande cohorte des sentiments. Car, si l'érotisme présente quelque vertu, c'est bien d'assembler deux êtres dont le destin doit aboutir à une symbiose, à une fusion des affinités dans un même creuset.

  Et l'érotisme, s'il devait recevoir pour image une attitude qui le résume d'un seul empan, eh bien nous dirions qu'il suffit d'imaginer une attente inquiète en même temps que fébrile et nous aurions ainsi une idée assez exacte de l'étrange alchimie qui l'habite du-dedans. Car tout ceci,"voyez-vous" - si nous pouvons nous permettre cette expression destinée au visible -, se joue à l'intérieur, en vase clos, comme pour une mystérieuse cérémonie secrète.

  L'érotisme, contrairement aux idées reçues, n'est jamais l'exposition au regard d'un objet du désir. Nul besoin d'un piédestal. Bien au contraire. C'est dans le silence de la vision, lorsque les yeux trop abreuvés de mondanités et autres facéties humaines, souhaitent se ressourcer à l'aune d'un regard neuf que tout se décline dans l'ordre de la divine surprise. Ainsi, l'érotisme est-il plus dans l'art de regarder que dans la vue qui bâtit de quelconques chimères. S'il en était ainsi, que l'érotisme soit simplement ce-qui-est-porté-devant-nous dans une manière d'évidence, d'extériorité bavarde, alors tous les objets de même nature seraient universellement considérés comme identiques, la même icône plastique recevant, en tous lieux, en tous temps, l'hommage appuyé de milliers d'Amants éplorés, de milliers d'Amantes dévorées de passion. Or, chacun sait qu'il n'en est rien et que la réalité du désir est tout autre. C'est du-dedans-de-nous que nous projetons sur l'Autre notre propre part d'incomplétude, cet Autre que nous avons élu, élue et qui réalisera notre essentielle assomption, assurera notre plénitude d'être par son rayonnement. Singulier. Chaque amour est unique, comme sont uniques les Amants qui lui donnent site.

  Mais, détournons un instant notre esprit des considérations abstraites et portons notre "regard"  sur la photographie. Énoncé de telle manière, il ne s'agit que de commodité car, en réalité, ce n'est pas de notre regard dont il s'agit. Nous sommes pris en charge par le regard du Photographe, nous sommes dans l'œil-même de son objectif. Nous sommes conviés à regarder par procuration. Mais, de ceci, de cette vision par défaut, nous ne sommes pas alertés. Donc nous croyons voir un cliché érotique et bien malin serait celui qui viendrait nous prouver le contraire ! Eh bien, soit. Erotisme, là, devant nous et rien d'autre. Sans doute sommes-nous fascinés par le Modèle; sans doute trouvons-nous sa posture affranchie, sinon provocante; sans doute une certaine beauté nous ravit à nous-mêmes alors que le désir laisse pointer son impatience. Certes nous ne pouvons renier les qualités esthétiques de l'image, de Celle-qui-pose, nous ne pouvons nous abstraire de cette lumière qui fait son mystère, de ce clair-obscur tellement incliné aux amours clandestines ou bien aux cérémonies orgiaques. Soit encore. Mais est-ce bien l'image qui nous dit cela, qui nous intime l'ordre de devenir des porteurs de désir en direction de la belle Effigie qui semble se détourner de nous ? Ou bien est-ce nous qui, de notre propre chef, avons projeté quelque sombre corridor nous habitant vers cette scène dont nous souhaitions, inconsciemment, sans doute, qu'elle nous permît quelque accomplissement de l'ordre du plaisir ?

  Il est toujours si difficile de s'y entendre avec l'imbroglio des sentiments, des envies rentrées, des jalousies, des fantasmes, de la lubricité, des pulsions et alors, cela fait, au centre de nous-mêmes, une manière d'infini maelstrom, de turbulence, jeu auquel nous risquons de perdre jusqu'à notre libre arbitre. Car l'amour et ses infinies variantes, des plus glorieuses transcendant l'Autre, à celles inglorieuses le métamorphosant en pur objet de nos désirs, la gamme est étourdissante des comportements, attitudes, impulsions, tendances, passages à l'acte et autres lapsus qui ne sont "révélateurs" qu'à l'aune de la formule indigente qui les anime. C'est encore pire qu'il n'y paraît et, afin de démêler l'écheveau des contradictions, tous les divans psychanalytiques du monde n'y suffiraient pas.

  Mais il faut préciser. L'érotisme, accordons-nous à cela, n'est jamais cette intention recevant une finalité précise : à savoir telle ou telle figure qui ferait phénomène à l'horizon de notre conscience sous telle ou telle forme particulière. Nous voulons dire que l'objet de notre visée ne sera ni cette Amante-ci, ni cette Amante-làL'Amour seulement avec son étrangeté, son nimbe de brume, son irréalité diaphane. A le dire plus précisément, un genre d'abstraction, sinon d'absolu. A tout le moins un inconnu dont il nous faudra bien nous accommoder en attendant la révélation. C'est exactement ce que nous dit cette image. Initialement nous pensions être les dépositaires de cet érotisme si tentant, alors que nous n'en étions que la lointaine chambre d'écho. Nous ne nous y disposions qu'à la manière d'étranges Voyeurs cachés dans les coulisses. Mais c'était sur la scène qui nous était offerte que se jouait la merveilleuse dramaturgie. La destinataire de l'événement érotique, c'est uniquement elle, L'ATTENTIVE, elle dont la frêle et élégante silhouette est entièrement tendue vers ce qui s'annonce, mais dans une manière de clandestinité, dans la réserve. Et c'est bien dans ce mouvement-là, de suspens, de doute, de souveraine ambiguïté, d'étonnement différé que s'installe la réelle figure d'un érotisme en voie d'accomplissement.

  Car l'érotisme est toujours en voie de…, en médiation, en passage vers plus grand que lui. Avant ceci, il n'y a qu'une attente sans objet; après ceci il y a surgissement dans le trop plein de l'amour et, alors, on ne parle déjà plus d'érotisme, mais de sentiments, de passion, de don de soi. L'érotisme est ce mouvement jamais accompli, comme hissé sur la pointe des pieds, cherchant à apercevoir ce qui se dissimule derrière le paravent mais qui, pour l'instant, ne s'y inscrit qu'à titre d'ombre chinoise. Jamais le Sujet occupé d'érotisme ne peut savoir la pure révélation de son désir. Eros possède dans son carquois une multitude de flèches. Jamais on ne sait laquelle sera élue par le Divin Archer. C'est seulement pour cela que nous vouons à l'érotisme un culte sans pareil. L'ATTENTIVE, dans une identique disposition d'esprit se poste sur le seuil de l'événement qui surgira de l'ombre, espérant y trouver étonnement et un genre de ravissement. L'érotisme est cette réserve de soi sur le bord de la révélation ou bien il n'est pas. Cela nous le savons tous mais notre naturelle hâte nous pousse toujours dans le dos, nous provoquant continuellement au faux-pas, à la chute dans la non-vérité. Cela nous le savons mais sommes volontiers amnésiques. Cependant la belle ATTENTIVE demeurera dans la conque de notre mémoire comme l'une des formes possibles de l'avènement. Nous ne saurions le lui reprocher ! 

 

7-copie-1 

Eros d'après Bouguereau.

 

Source : Eros. 

 

 


 

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