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28 avril 2020 2 28 /04 /avril /2020 08:09
Force est à l’ombre.

                                (Encre de Chine 56x76).

                             Œuvre : Sophie Rousseau.

 

          "...La substance de l'ombre rejoint celle de l'encre.

                       L'ombre fait disparaître les détails.

                          Pourtant elle reste inépuisable.

                                    On ne peut l'achever.

                           On ne peut aller au bout de l'ombre.

        C'est sans doute pourquoi elle m' attire avec une telle force."

 

                                      Gao Xingjian.

 

                                               ***

 

 

 

 

   Ce massif de lumière noire.

 

   D’abord tout part du corps, ce massif de lumière noire, de formes enténébrées. Son mystère est cette densité, cette opacité qui ne sauraient se laisser pénétrer, se découvrir elles-mêmes tellement la complexité labyrinthique de sa structure est muette, sourde à toute profération venue de l’intérieur. Mais aussi bien de l’extérieur. Tout y est empli de nuit, de lourde incompréhension de cela qui s’y manifeste à la manière d’une étrange mécanique. Nul n’en perçoit le rythme intérieur, les flux et reflux de marée qui le traverse et le dispose toujours à être ce procès métamorphique sans devenir apparent. Seulement la bogue étroite d’un silence.

 

   Prisons de Piranèse.

  

  Comment l’imaginer autrement que sous les traits approximatifs, hachurés, charbonneux  des gravures des « Prisons imaginaires » de Piranèse ? Des voûtes sombres, des passerelles énigmatiques, des cordes hébétées auxquelles s’attachent les cercles des poulies, des murs tachés de suie, des silhouettes fuligineuses en fuite d’elles-mêmes. Voici comment, métaphoriquement, pourrait se donner à voir notre intérieur qui ne sera jamais que la mise en image d’un songe, que le rapide tracé d’une hallucination. Dans les si belles illustrations du graveur italien rien ne fait signe en direction d’un déploiement de la lumière. Les blancs y sont gris, les gris y sont noirs. Comme si, en abîme, chaque proposition lexicale s’éteignait dans l’instant de sa propre profération.

 

    Goutte noire de l’encre.

 

    Donc tout part du corps. Dans le silence de la création qui efface toute référence aux catégories du temps et de l’espace, tout est en suspens qui attend le signe premier qui dira la présence de l’art. Trois protagonistes dans le clair-obscur de l’atelier : l’Artiste, le papier, le pinceau. Trois notes fondamentales au gré desquelles l’œuvre viendra au jour. Simple partition en trois mouvements. Le bras, la main sont issus de la masse lourde, indifférenciée du corps, de la nuit d’ébène qui s’y inscrit comme sa réalité la plus propre. Cette nuit diffuse jusqu’à l’extrémité du pinceau où étincelle la goutte noire de l’encre. Pareille à une larme issue du tissu corporel, qui voudrait en dire la fermeture en même temps que la demande d’ouverture. Autrement dit la blancheur, le brasillement, le surgissement.

  

   Les oiseaux traversent l’éther.

 

   La main s’est déjà exonérée du massif de chair, déjà elle s’éclaire de la pure joie de la rencontre. Tout comme la voix qui blanchit au sortir de la bouche, le pinceau tient en sa pointe une parole qui va s’essaimer en une multitude de mots faisant se lever les signes de la parution. La pâleur du papier est l’espace du Rien, la vacuité immobile du Néant. Jamais on ne peut regarder longtemps cette « in-signifiance » qui ferait écho avec la nôtre. Oui, avec la nôtre car nous ne signifions que dans l’acte de parler. De porter la clarté de l’être au-devant de nous. En-deçà, au-delà, le halètement inquiet de la non-figuration. Exister est prendre figure. Prendre figure est se doter d’un visage. Se doter d’un visage procéder à son épiphanie par laquelle notre visibilité instaure son droit à exister. C’est de manifestation dont il s’agit et uniquement de ceci, le reste n’est que pure anecdote. Le ciel s’écoule, les nuages passent, les oiseaux traversent l’éther avec la rapidité et l’évanouissement propres à la contingence. Rien ne fait trace que cette fuite infinie dans le corridor du temps.

 

   Faire trace.

 

   Faire trace. C’est cela qu’attendent l’Artiste en son esprit, le pinceau en son égouttement, la feuille en sa nudité qui reçoit les stigmates dont elle était en manque. Alors quelque chose se met à parler, « la substance de l'ombre » se fait donatrice de forme, ce pur mystère de la vie esthétique dont Henri Focillon disait : « Le signe signifie, alors que la forme se signifie », voulant par cette énigmatique expression affirmer l’exception du geste artistique qui porte à la présence, donc à la dignité d’une vision ce qui ne pourrait apparaître qu’à l’aune d’une simple tache. C’est ce qu’indique la nature pronominale du « se » qui fait de la forme une totalité, un monde accompli, une unicité surabondant à même son essence. A l’opposé des signes qui sont légion, lettres, mots, représentations d’un objet, enfin tout ce que la quotidienneté prodigue à l’envi dans les avenues multiples du réel.

 

   Une dialectique s’est levée.

 

   Donc les taches, donc les ombres jouant avec la lumière, donc le noir avec le blanc. Force tranquille de l’ombre, force fluviale qui entraîne avec elle des copeaux de blancheur, des écailles de lumière. Une dialectique s’est levée qui met en relation mais aussi oppose, fait naître les valeurs, accorde les tons. Langage de l’encre qui efface les plages blanches, se mêle à la subtile médiation de l’eau, fait surgir l’immense palette des gris, se diffuse selon îles et presqu’îles, archipels, semis de terre sur la vaste surface de l’océan. Ainsi des continents apparaissent-ils, puis se défont, se croisent, s’osmosent, produisent leurs affinités électives, parfois éclatent en multiples diasporas, en peuples minuscules qui migrent vers les bords de la feuille on bien convergent sur les larges agoras où se laisse entendre l’inoubliable voix des choses secrètes enfin révélées.

  

   Car il faut trouver du sens.

 

  Alors les yeux des Voyeurs s’ouvrent, les pupilles se dilatent. Elles veulent voir tout ce qui paraît et annule le néant, biffe l’immémoriale angoisse, reconduit dans l’obscurité primitive la sourde déréliction. Car il faut trouver du sens, hisser l’oriflamme nous disant les voies par lesquelles accéder à nos formes humaines. Ici se glisse l’image d’un animal aux prunelles de jais, au museau effilé, aux pattes pliées le long du triangle de la tête. Là une main d’ursidé ou bien de félin et la litanie des représentations serait infinie qui ferait son bruit d’essaim en son urticante pullulation.

  

   Cette totale liberté.

 

   Mais, non, nous ne nous laisserons nullement abuser par cette joyeuse fantasmagorie qui ne traduit qu’un désir d’objectivation du réel, c’est-à dire d’une reconstruction des signes mondains. De ceci il faut se défaire, oublier les ombres du Rorschach, faire son deuil des projections personnelles, déboucher seulement dans cet espace de l’art qui ne possède ni limites, ni temps communs mais s’inscrit dans cette totale liberté sans quoi il ne serait qu’une duplication de la nature, une imitation dont les thèmes antiques l’avaient amplement affublé. Si l’art n’était qu’imitation, comment pourrait-il, en effet, se montrer sous les traits de cette transcendance qui déborde de toutes parts les objets qu’il est censé mettre en œuvre ?

  

   Forme coalescente à son dessein.

 

   « Mettre en œuvre », c’est bien de cela en effet dont il s’agit mais dans la plénitude d’une forme seulement coalescente à son propre dessein car on ne saurait l’inféoder à quelque volonté de puissance qui lui serait extérieure. Jamais l’art ne se soumet à une injonction, fût-elle celle pénétrante de l’Artiste ou de l’Amateur éclairé. Elle est forme parce qu’elle est forme, rejoignant en cela la nature à nulle autre pareille de la rose d’Angelus Silesius :

 

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,

N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? »

 

 

 Fondé en vérité.

 

  Mais voici qu’à l’épilogue de cet article nous sommes pris d’un doute.  La rose, tout comme cette encre, autrement dit les choses belles ne se questionnent-elles sur le fait d’être regardées ?  Ou bien s’agit-il, simplement, d’un travers de l’homme qui, souhaitant que l’on s’arrête sur son sort revêt, la plupart du temps, l’avenante physionomie de Narcisse ? Toutes les perspectives du réel ne font-elles sens à la mesure de notre regard ? Certes, mais encore faut-il qu’il soit fondé en vérité. Là est sans doute la seule exigence. Celle de l’art aussi bien que la nôtre !

 

 

 

 

 

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 12:15
Gaëlle du vent

Source : PAJU – RTS

 

***

 

   Ici, dans ce pays de vent et de roches brunes, dans ce pays que nul ne semble habiter, dans ce pays de légendes et de brumes grises, vit une petite fille du nom de Gaëlle. En réalité, on ne sait si c’est son nom réel, si du reste elle en a un, si elle est pure invention, chimère flottant au large de l’imaginaire. Certains disent qu’elle est née de la brume, d’autres qu’elle est née du granit et de la lave, d’autres encore prétendent qu’elle est fille de Poésie et qu’il ne sert donc à rien d’en vouloir saisir l’image. Elle est parce qu’elle est, comme « la rose est sans pourquoi » et parfois convient-il de laisser aux choses et aux personnes leur aura de mystère, ainsi peut naître le rêve qui, seul, peut nous aider à vivre et à oublier les corridors étroits de nos soucis.

   Disons que nul ne l’a aperçue mais qu’elle existe tout comme existe le menhir planté dans le ciel, la caravane de nuages au loin, le demi-cercle de l’arc-en-ciel qui pose sa ligne de couleur sur le bord du monde. Gaëlle, donc, doit devenir une simple évidence, un genre de concrétion du paysage, un bourgeonnement au-dessus des flots, peut-être une musique aérienne au plus haut de l’espace. Ce que fait Gaëlle, tout au long de ses journées qui, jamais, ne semblent commencer ni finir, c’est tout simplement de vivre au gré du temps qui passe, au rythme du vent, dans le grésillement des abeilles, dans les flocons de lumière qui essaiment l’azur de si belles taches blanches.

   Gaëlle-du-matin, la voici qui se confond avec tout ce bleu sombre, ce bleu-marine qui envahit le ciel, se lève de la mer, peint tout dans une seule et unique teinte pareille à une mélancolie heureuse, à une tristesse gaie, à un lumineux désespoir. Car il en est ainsi de toute vie qu’elle se pare, parfois, de l’étrange clair-obscur de l’oxymore : une vive et éclatante lumière que recouvre le dais d’un vague à l’âme, que ternit le gris d’une lointaine réminiscence. Mais c’est précisément parce qu’il y a de l’ennui qu’il y a aussi de la gaieté. Tout ceci joue en duo la belle mélodie de l’exister.

   Gaëlle s’assoit sur ses pieds, le dos légèrement cambré, ses yeux sont deux minces fentes par où le monde se donne à elle dans une manière d’étrange beauté. Gaëlle voit les amas de gros rochers, on dirait des animaux antédiluviens, elle voit la longue clôture de pierres sèches, un plateau d’herbe couché sous le vent, une maison de granit au toit qui descend au ras du sol, quelques bâtiments épars moutonnent tout autour. Puis le bord déchiqueté du rivage, une île au loin émergeant de la brume, d’énormes vagues blanches qui se lancent à l’assaut d’un cap, puis explosent en milliers de fines gouttelettes.

   Gaëlle-de-midi semble se dissoudre à même la lumière de l’heure méridienne. Elle est fascinée par les mouvements qui ont lieu ici, qui vivent de leur belle énergie, jamais ne se renouvelleront et c’est en ça qu’ils sont précieux, et c’est pour ceci que Gaëlle vit avec eux, tout contre eux. Parfois elle sent cette meute d’agitations vriller l’intérieur de son corps et elle rayonne de beauté longtemps contenue, et elle sent les pliures de la joie l’envahir, faire gonfler des larmes tout au bord de ses paupières. Elle regarde le lent ballet des goélands. Dans leurs fortins de plumes ils paraissent hors de tout danger, maîtres de l’eau comme ils sont maîtres de l’air. Parfois ils la frôlent et alors elle voit leur grand bec orangé, leurs yeux clairs dilatés percés en leur centre d’une lueur d’obsidienne.

   Elle aime ces oiseaux, seigneurs de l’espace. Des fois il lui arrive de les chevaucher, de monter très haut dans l’air qui claque et fouette son visage. Alors son regard porte au loin, plus loin que la terre, plus loin que l’ennui des hommes et elle voit l’envers des choses, la fulgurance de quelque vérité, le long fanal de l’amour qui scintille en d’inatteignables contrées. D’autres fois elle suit de ses mains les joyeuses figures des fulmars, leurs cercles au-dessus de l’eau, leurs cris de gorge pareils à des claquements, à des voix rauques qui déchirent l’air, l’entaillent, en font des lambeaux qui, toujours, tardent à retomber.

   Gaëlle-du-soir aime à sa camper dans une posture toute méditative, tout en haut du plateau noir qui surplombe le vide. Là, le vent tourbillonne en longues rafales, il claque dans le genre d’une fronde lançant son projectile, il hurle parfois et ce sont ces longues plaintes qui lui plaisent le plus, qui scindent son corps, en font une sorte de presqu’île à la dérive. C’est bien de se sentir en partage avec le monde, d’en être une parcelle qui vibre à l’unisson, alors on n’est plus séparée, alors on communie dans un sentiment de plénitude. La lumière baisse maintenant, elle murmure au-dessus du gonflement de la mer, elle devient noire dans les grandes fosses marines. Elle est l’âme des choses, elle palpite tout contre l’étrave de la conscience, elle parle son langage de rapidité ou bien de lenteur.

   Gaëlle est entièrement à son être et rien ne pourrait la distraire d’elle-même. Quelques nuages bleu-gris, effilochés, traversent la plaine du ciel. L’eau s’est soudain assagie, comme pour gagner la nuit qui l’attend. L’immense rocher qu’elle nomme « Géant à la bouche ouverte » semble bien près de s’assoupir, seule maintenant, dans le jour qui décline, la fente qui le traverse, on dirait qu’il profère un secret avant même de sombrer dans un lourd sommeil. Le crépuscule bascule, encore quelques traînées couleur de lilas sur l’immense plaque d’eau. Les rochers se fondent dans la toile du ciel, ils s’évanouissent et seuls les yeux de Gaëlle brillent dans l’ombre à la manière de deux billes d’étain. Quelques étoiles s’allument au firmament qui viennent dire aux hommes l’heure de leur retraite, de leur parenthèse. Le temps d’une nuit ils n’existeront plus vraiment. Gaëlle s’enveloppe dans une houppelande de laine qui sent encore le suint des moutons. Elle se met en chien de fusil. Les étoiles allument sur son front quelques douces braises. Elle va dormir là, tout contre le vent, sous la bannière du ciel, face aux rochers ses amis, sous la veille des grands oiseaux blancs qui partagent l’écume céleste et lui ouvrent grand les portes du rêve. Oui, du rêve !

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:41
Dans le retrait de soi.

"Melancholia".

Photographie : Katia Chausheva.

De votre beauté, nul n'aurait pu douter. Votre visage si régulier, votre peau de soie, l'arrondi de vos épaules, la plénitude de votre gorge, les fines attaches, la taille souple, l'exacte cambrure des reins, le repos de vos hanches, le golfe de votre bassin, vos jambes si longues. Ceci que doublait une vive intelligence, une intuition de tous les instants. Vous étiez sensuellement attachée aux choses, disponible à la moindre de leurs manifestations. Vos affinités avec la "raison sensible" n'était pas moindre et chaque événement rencontré vous portait dans l'aire des réflexions, dans la vibration des sentiments. Peut-être trop. Vous étiez si sensible aux troubles du monde, aux frémissements de l'eau, au glissement du vent sur les plaines d'herbe. Vous étiez pareille à une fragile fleur des marais que le moindre courant d'eau aurait emportée vers d'illisibles rives. C'était étonnant la façon que vous aviez de vous recueillir en vous, de plonger dans les troublants remous de l'introspection, de disparaître aux yeux des autres. Il suffisait de l'évocation d'un poème, d'une séquence de cinéma, d'une pièce de théâtre sous les feux de la rampe. Mais je crois que les feux, les seuls qui vous atteignaient, étaient ceux, intérieurs, qui parcouraient votre globe de chair. A l'évidence, en vous, couvait toujours la flamme de la passion que le moindre souffle d'air ranimait. Cela se voyait dans le sombre de vos yeux, le creusement des pupilles, le retrait que manifestait votre visage. Non le paysage d'une austérité, plutôt le calme d'une eau de lagune et l'énigme toujours posée par cela qui vit mais demeure immobile. Comme une question posée ne trouvant d'épilogue.

Le bruit courait que vous teniez un journal intime, dans le genre de celui d'Henri-Frédéric Amiel, consignant par écrit ce qui, pour moins sensible que vous, eût été simple caprice ou bien objet d'un vide à combler. Comment pouvait-on passer ses journées à écrire alors que, dehors, la vie s'écoulait avec ses joies à portée de la main ? Pensant à cette volontaire exclusion d'une existence ouverte, à ce retrait en vous qui est, à l'évidence, votre empreinte, j'ai relu attentivement quelques passages de ce prodigieux travail du professeur genevois. J'y ai trouvé ce fragment que je crois pouvoir faire vôtre tellement les similitudes me paraissent frappantes :

"Le jour vient; il est 6 3/4 heures. Entre la lumière froide du jour qui traverse la vapeur des carreaux et la lumière chaude de la lampe qui reluit sur mon papier, il n'y a qu'un rideau léger et transparent. Lutte curieuse et symbolique : c'est le cœur tranquille dans la solitude et le recueillement, que vient assaillir le monde extérieur, pour l'arracher à sa paix, lui imposer devoirs, ennuis, dispersion tout au moins. On vivait tout en soi, il faut vivre au-dehors … Voici le jour, il faut mentir, disait Delphine dans sa belle poésie de la Nuit …"

Henri-Frédéric Amiel - Mercredi 17 novembre 52 - 5 1/2 heures du matin.

Lisant ceci, vous imaginant quelque part dans un pli d'ombre en partance pour le jour, je ne peux que vous rejoindre dans cette manière d'insularité. Vous êtes si bien, en arrière de la clarté, alors qu'en vous se fait, avec douceur, le flux de l'intime. Là, il n'y a nulle place pour ce qui pourrait entailler et ouvrir une possible immersion. De votre territoire, s'entend. Tout demeurant sur le seuil, comme l'aube, en attente de cela qui va advenir. C'est si beau cette irrésolution du temps, cette manière de pas de deux, cette sublime hésitation. Vous et le monde en suspens. Cette inclination des choses à demeurer dans leur enceinte, vous en ressentez le libre mouvement jusqu'en votre ombilic. Une mousse, une écume, une onctuosité trouvant dans leur repos le site même de leur présence. Vous résistez à l'encontre de la lumière qui vibre au carreau, cette froideur qui, bientôt, fera sauter l'opercule. Votre plaine de papier, sur laquelle courent les signes de l'exister, sera bientôt envahie de cette réalité qui en effacera la fragile empreinte. C'est si vulnérable, l'écriture, lorsqu'elle doit se confronter aux éclats de verre, aux angles vifs, aux mouvements désordonnés de la foule. Cela a besoin de la source assourdie de la lampe, du silence de la chambre, de l'immobilité du lac, de la longue patience des pensées. Vous le savez jusqu'à l'excès, vous qui noircissez les pages de votre chair, de votre sang, de vos humeurs. Car c'est de cette nature, l'écriture. Elle est crucifixion ou bien elle n'est pas. Oui, bien sûr, tout ceci paraît énoncé dans l'emphase, le lyrisme. Et, pourtant, qui n'a jamais fait l'expérience de la perte toujours possible des mots, ne peut guère en concevoir la dimension possessive. On appartient au langage plus qu'il ne nous appartient.

Vous observant à la dérobée, ce que je vois d'abord, sous l'avancée des cheveux, c'est cette vérité de la nuit qui vous visite sur l'étang de vos pages blanches. Illumination de l'intérieur, lent cheminement des idées, dépôt de la gemme noire sur le vierge du parchemin. La nuit, on ne peut la tromper. Il n'y a nulle distance de soi à soi. Pas même l'intervalle du doute. Tout coule de source et se présente dans la pure raison d'être. Vos plus belles pages sont nocturnes, j'en suis sûr. Avec un léger infléchissement que l'aube entraîne dans son sillage. Vous le savez, bientôt, alors que l'ombre décroit sous la poussée de la lumière, le mystère des mots s'effacera. Dehors, les bruits sortiront des failles de la terre, le ciel basculera vers des teintes de gris, puis les flocons de clarté, denses, qui allumeront dans les yeux des vivants les braises du désir, de l'envie, de la meute serrée des passions. Il sera alors temps de mentir avec Delphine, d'inventer avec l'inconnu de la rencontre, de dissimuler son visage alors que les hommes feront leurs trajets de fourmis pressées. Vous aurez tout loisir, sur la pente du jour, de demeurer dans votre méditation, mais alors vous serez inaccessible. Ou bien vous accepterez de vous laisser happer par l'action et c'est à vous-même que vous barrerez l'accès. Comme si la trop vive lumière dissolvait tout dans une même démesure.

Mais je dois vous laisser, là, sur le bord de votre propre territoire, une partie de vous immergée dans le songe, une partie dans la vacance de l'instant. Le temps décidera de tout et l'abîme sera grand qui vous séparera de la nuit, votre vrai domaine. C'est dans le retrait de vous que vous êtes la plus lisible. Comme ce journal que vous écrivez jusqu'à l'éreintement afin de mieux vous connaître. Les mots, sans doute, vous en éprouverez la chair pulpeuse, la longue dérive, les enroulements infinis. Mais, de vous, n'apparaîtra que cette couleur de verre éteint qui annonce la parution des heures claires. Jamais la tonalité ultime qui vous porterait au-devant de vous. Il est temps de baisser la lampe. Le rideau bat sous la neige des heures. Proche est la "melancholia" qui, le jour durant, fera votre siège afin que l'ombre venue, vous puissiez entrer en vous, le seul domaine dont vous assurer sereinement. Au moins le temps d'une parenthèse. Demain, à nouveau, sera le jour, puis la nuit et le jour encore. Ainsi passent les fleuves étincelants. Ils arrivent à l'estuaire et nous ne rêvons que de la source. Nous sommes une eau qui, toujours, se cherche. Et, peut-être, jamais ne se trouve. Je confie cette modeste pensée à votre journal. Prenez-en soin. Les pensées sont si fragiles !

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:39
Lumière, ce fanal de l’esprit.

 

                  " By night ".

 

          « Qu'allais tu faire là bas

            En plein milieu de nuit

              Que cherchais-tu ?

                De la lumière ?

                 Le sommeil ?

                   L 'oubli ?

Des rêves de nouveaux départs ?

Les âmes errantes des êtres chers et disparus ?

Ou tout simplement…un peu de fraîcheur ? »

 

                      A.B.

 

        Jetée de Calais.

 

   Photographie : Alain Beauvois.

 

 

 

 

   Lumière pariétale.

 

   Hommes de l’origine, ils se sont levés au-dessus de la savane, ils ont redressé leurs corps massif, ils ont porté leurs mains en visière sur leurs fronts bombés, ils ont dilaté l’humeur vitreuse de leurs yeux, ils ont découvert l’entaille blanche de la lumière, ils ont vu l’ébauche d’une vérité. Dès lors leur âme, leur esprit, fussent-il primitifs, seront marqués au fer rouge de la révélation. Ils n’auront plus de repos que leur regard n’ait embrassé la totalité du réel et aperçu les prismes réfractés des choses, la pluralité des sensations vibrant à la manière d’une brume solaire. Nul ne peut demeurer dans l’ombre et exister dans la plénitude de l’être. Il y a trop de courants qui sillonnent le monde, trop d’irisations à la face des marais, trop de beauté dans la pellicule d’eau, de joie dans la flamme qui éblouit en même temps qu’elle ravit. Et elle ravit à soi, condition première afin d’oublier sa cathédrale de chair et de découvrir ce qui la fait tenir debout, le sourire d’un visage, la lueur à la pointe de l’aube, la première ébauche de l’art dans la noire touffeur des grottes.

 

   Les signes de sa présence.

 

   Ça y est, l’homme a compris, ça y est l’homme a vibré sous les meutes de son infaillible instinct. Il s’est baissé, a saisi un fragment de charbon, un peu de terre sanguine, un brin de poussière de couleur ocre. Il a posé sur sa demeure pariétale les signes et les événements de sa présence. Il a gravé dans la pierre la figure de son humanité. Surgissent dans la matière ombreuse du devenir bisons et bouquetins, chevaux et aurochs, félins et mammouths, ramures paléolithiques et arbres-chamans, pointes de flèches et triangles vulvaires. Et, ici, il ne s’agit pas seulement de représentations qui mettent en scène le réel mais de témoignages qui en tracent l’émergence à même la paroi. Chaque signe est langage, chaque signe est lumière qui fait reculer la sourde nuit préhistorique.

 

   Lumière solsticiale.

 

   Mais la lumière ne naît pas seulement dans les boyaux de suie de la terre, elle rayonne également au centre des pierres bleues et des grès verts de Stonehenge alors que le soleil pénètre jusqu’au cœur du dédale de pierres lors du solstice d’été. Sans doute ne connaîtra-t-on jamais la destination de ce mystérieux édifice. Observatoire astronomique, culte solaire, temple dédié à des dieux lointains ? Notamment à la vénération d’Apollon dont Diodore de Sicile nous précise que « tous les dix-neuf, ans, quand le Soleil et la Lune retrouvent leur position l’un par rapport à l’autre, Apollon fait son entrée dans l’île ». Mais peu importe la vraisemblance de la mythologie, la valeur des légendes. Déjà élever ces mégalithes est une prouesse sans égale, un témoignage d’un accès à la transcendance dont on s’accordera à reconnaître qu’elle a quelque chose à voir avec la lumière, avec le cours infini des significations.

 

   Lumière zénithale.

 

   Cette belle lumière qui coule du zénith en larges bandes claires, en écharpes pareilles aux draperies boréales, combien elle a été vénérée par les Incas du haut du Machu Picchu, cette « vieille montagne » tutoyant les couches célestes de ses sommets érigés à six mille mètres d’altitude. Inti, le Soleil, y est vénéré en tant que divinité, mais aussi à titre d’ancêtre totémique. Ce Soleil adoré par l’ensemble de la tribu se reflète dans l’Inca lui-même qui en est comme le signe apparent sur Terre. Que font donc les prêtres chargés des rituels et des sacrifices sinon donner à la lumière l’aliment qu’elle réclame comme l’offrande la plus haute que lui font les habitants de la cité ? Leur âme en échange de la flamme céleste.

 

   La venue de l’homme à soi.

 

   Du pariétal au zénithal en passant par le solsticial, une seule ligne continue, une seule disposition des hommes au sacré et à ce qui les dépasse, qui les porte au-devant d’eux comme le ferait une parole surgie d’on ne sait où, annonce d’un Prophète qui dirait la venue de l’homme à soi, Zarathoustra retiré dans sa montagne, qui n’en sort que pour indiquer aux mortels la voie des vertus, du Surhomme, de l’éternel retour, des faibles et des forts, du bien et du mal, de l’exister en son étonnante pluralité. Toutes ces idées, toutes ces notions qui sont les points brillant dans la nuit sur lesquels l’homme devra méditer afin de devenir ce qu’il est, un être de savoir, de compréhension, un chercheur de sens parmi les enlacements du monde, ses nœuds de Moebius, ses arcanes multiples, ses cryptes muettes, ses chemins qui, parfois « ne mènent nulle part ».

 

   Lumière du fanal.

 

   Eté aves ses hallebardes blanches qui tombent du ciel. Eté et l’air se tisse de filasse, le corps exsude ses liquides, l’esprit se dilue dans la trame complexe de l’heure. Les idées sont lentes à se mouvoir, elles font leurs flaques dolentes, leurs minuscules marigots où même les sauriens sont ivres de peine et de sommeil. En ville les terrasses des cafés sont désertes, la poix qui tombe d’en haut est trop brûlante, pareille à une malédiction qui voudrait consigner les hommes à seulement dormir, à s’enliser dans les rets d’un songe aux ventouses adipeuses, aux buccinateurs suceurs d’énergie, aux trompes qui flagellent et assomment.

   On a de la peine à parler tant le massif de la langue est immobile, endolori.

   On a de la peine à entrouvrir les yeux que les éclairs de chaleur obturent et consignent à la cécité.

   On a de la peine à aimer tellement les rencontres sont impossibles qui assignent à résidence et les pales des ventilateurs ronronnent à la manière d’un félin épuisé par tant d’hostilité lourde, vacante, armée et l’arc est bandé qui n’attend que l’ordre de décocher la flèche inique qui décrira dans l’air épais la trajectoire, peut-être, d’un non-retour. Dans les cubes des chambres on invoque la fraîcheur, tout comme les Incas demandaient le bain salvateur de l’astre solaire. Le plâtre gonfle par endroits, les châssis des fenêtres se dilatent et gémissent, les gonds se vrillent sous la poussée du feu démentiel.

 

   Un drôle de chant.

 

   Soir. Soir d’été avec ses remugles de chaleur accrochés aux basques, ses aiguilles lancinantes forant le cuir des talons, ses mèches d’étoupe qui cirent le vestibule des oreilles, ses cordes de chanvre qui ligotent les mollets et alourdissent la marche. Cependant quelle libération déjà dans l’air qui crisse et vibre avec son bruit d’insecte. Se déplie en poussant devant soi les dernières volutes de tiédeur. Impression de mousson avec le claquement des premières gouttes d’eau sur la peau écarlate des trottoirs, les bubons noirs du bitume, les poussées d’acné des mottes de terre. Ce qui était dilaté se contracte et cela fait un drôle de chant pareil à une litanie qui se perdrait dans la touffeur des herbes.

 

   Scintille de sa pure présence.

 

   Là-bas, tout au bout du quai, pareil à un cierge planté dans la nuit, la hampe droite du phare qui scintille de sa pure présence. A simplement regarder son architecture de jouet d’enfant et déjà les alvéoles se déplissent et déjà le feu d’une joie couve sous la cendre du corps. Un mince lumignon, une braise discrète, un clapotis de source dans le silence cotonneux des grottes de calcaire. Dans sa cage de verre vit une lumière bleue si douce, si apaisante.

    Serait-ce une âme échappée de quelque vivant qui aurait trouvé sa nouvelle demeure ?

   Serait-ce la lumière de l’esprit qui perce la nuit de l’inconnaissance de son dard curieux, de sa flèche douée de savoir, de sa sagaie ornée d’une belle sapience ?

   Serait-ce simplement un geste d’amour qu’un Marin péri en mer enverrait à son ancienne compagne qui toujours l’attend sous le toit de tuiles brunes usées par le temps ?

 Serait-ce le début d’un poème qui déplierait ses subtils alexandrins, son majestueux symbolisme en direction des hommes, ces Terriens qui ne rêvent que de vastes océans, d’exil et qui demeurent rivés sur l’île originelle quelque part au centre du rocher de leur corps ?

  Serait-ce le témoignage de civilisations anciennes, la résurgence des populations paléolithiques occupées à sortir du cerne épais de l’obscurité ?

  Serait-ce la prière d’un Inca suspendue en plein ciel ? La complainte des adorateurs de l’astre solaire s’échappant des pierres levées de Stonehenge ?

  Serait-ce une parole levée au-dessus de l’horizon pour nous dire simplement la géographie de notre être toujours à la recherche d’un fanal pour la navigation, en quête des yeux des étoiles, des dessins exacts des constellations ?

  Tout ceci est di difficile à démêler dans l’écheveau embrouillé des perceptions, dans le tissage serré des sensations, dans la confluence des émotions. Si difficile et si exaltant à la fois. Nous n’existons qu’en raison de cela même : ouvrir les yeux et déchiffrer le monde. Oui, le déchiffrer ! Jusqu’à la dernière goutte de lumière.

 

 

 

 

 

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26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 08:24
« Au creux de la tendresse ».

« Au creux de la tendresse ».

Avril 2013 - Nadège Costa- Tous droits réservés.

C’était une à peine respiration dans la lumière levante, la translation d’un nuage contre le linge du ciel, l’envol du héron sur la rive du lac. Cela se produisait, pourtant, et le doute était là qui faisait ses confluences. Aussi bien vous auriez pu ne pas exister, être l’effleurement d’un songe, l’image reflétée par un miroir dont le tain aurait été lustré par le caprice de l’imaginaire. J’étais sujet, il est vrai, à me construire châteaux de sable et hallucinations comme si quelque peyotl eût troublé mon habituel breuvage. Le monde que je regardais était cette étonnante disparition des formes, leur troublant métabolisme qui les écartait d’elles, de leur propre réalité et les versait dans les remous de cristal d’un constant onirisme. Plus que d’un spleen baudelairien ou bien d’une blancheur mallarméenne butant contre le vide de la page, j’étais atteint d’une manière de transparence comme si choses et gens se fussent ingéniés à passer outre mon corps sans qu’ils en fussent alertés. A parler vrai, j’étais dans les limites d’une invisibilité qui ne dialoguait qu’avec elle-même et l’inaperçu dont j’étais une simple nervure ne m’affectait guère plus que la chute du temps dans la gorge du sablier.

Comment, dans le clair-obscur de cet hôtel de la Côte d’Opale, dans la brève lueur grise des galets, eussé-je seulement pu imaginer votre présence ? En tracer les contours ? En décrire la palme ouverte, ses battements infinis - diastole, systole - jusqu’à une manière d’affolement ou bien de vertige et alors, du monde, rien ne tenait plus que cette vibration indistincte. Alors l’en-dehors n’était plus que l’altération de mes sens brouillés et une brume native noyait la courbure de mes yeux jusqu’à la perte de la vision, sinon totale, amputée de l’entièreté des choses à paraître. Racines de l’arbre et ramures se perdant dans l’effeuillement du jour. Socle brun du rocher et bulles de gaz qui le trouèrent en un temps immémorial. Proue d’une barque bleue que le ressac fait clignoter au sommet de la vague. Vous étiez pareille à cette image tremblante oscillant sur la toile blanche du cinéma d’antan, brèves apparitions parmi les zébrures du film et brusques sauts à la limite de l’écran, autrement dit d’une possible disparition. Jamais l’on ne s’attache plus fort à une silhouette qu’à son illusoire et brève présence. Un passage de l’ombre à la lumière puis la fermeture du rideau rouge et la salle plongée dans un silence cotonneux. Voici, de vous, de votre éclair dans ce matin de brume, ce qui est resté et demeure comme une braise forant de l’intérieur une conscience que j’anticipe, bientôt, dans sa plus grande altération. « Ombilic des songes » et le spectre d’Antonin, livide et dépouillé de soi fait son mime sur quelque scène de théâtre vide. Mais a-t-il seulement joué pour autre que lui ? A-t-il existé en dehors de sa propre douleur, à l’extérieur de la camisole de son génie ?

Voici : le gonflement des lèvres au bord de la profération du poème ; l’ubac du menton que l’ombre du désir dissimule dans sa perte prochaine ; le glissement blanc d’une joue ; le pendentif et ses perles de corail disant la beauté de la parure, son élégance ; l’incroyable surgissement du cercle de l’épaule pareil à la plénitude après le reflux d’un chagrin ; la parenthèse de la vêture qui voile à peine ; la naissance de la gorge, son sublime renflement afin que, de l’amour, soit connu le vertige. Et, surtout, abrité par la corde étroite de la clavicule, ce « creux de la tendresse », creux à nul autre pareil. Ici s’origine tout ce qui chante et appelle, tout ce qui attire et s’éploie jusqu’à la limite de soi et annonce refuge et retour au sentiment primitif d’exister. Oui, ceci est la conque où trouver abri et ressourcement. Oui, ceci est la doline dont toute femme sur terre nous fait l’offrande à condition que nous sachions en déchiffrer le mystère. Voici, vous apercevant dans la fuite verte de la lumière, ce que j’avais compris : j’étais en deuil de cette pure forme d’amour qu’un jour enfant, je connus au contact de celle qui me confia au projet d’exister. Vous en étiez, ici, la troublante résurrection, le rythme alangui au seuil du jour alors même que je naissais à moi-même dans la complétude d’une révélation. Depuis, combien de Côtes d’Opale ont dérivé dans l’éparpillement infini des secondes, combien de dolines accueillantes bordées de la lueur éteinte des galets, de la brume de la Mer du Nord, du cri des oiseaux blancs se perdant dans la grande dérive hauturière, Combien ? Vous reverrais-je jamais, vous qui avez rendu la lumière à mon regard ? Vous reverrais-je, au moins en rêve ?

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Published by Blanc Seing - dans Microcosmos
26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 08:23
Cette pyramide qui nous fascine

Fuji Film 4x5"

Photographie : Gilles Molinier

 

 

 

कैलास

 

 

   C’est divin une montagne

 

   C’est majestueux, une montagne. C’est impressionnant, au sens premier, celui que nous donne le dictionnaire : « Qui frappe la sensibilité, l'imagination en inspirant un très vif sentiment de crainte, de respect ou d'étonnement ». C’est impressionnant au sens second comme on le dirait d’une plaque sensible photographique « impressionnée » par le flux des grains de lumière. « Impressionnée » veut dire qui en gardera la trace indélébile au creux même de sa mémoire de métal. Autrement dit expérience ineffable qui fera partie d’elle, la plaque, de la même manière que nous serons marqués au fer par l’étonnante vision de cette pyramide de matière qui nous toise du haut de son majestueux empyrée. C’est divin une montagne, cela renferme l’esprit du dieu, cela hante les hautes transcendances, cela survole le modeste habitat de l’humain sur Terre.

 

   Kailash

 

   Comment ne pas rêver, comment ne pas s’élever en direction du Ciel à seulement entendre le chant de ces espaces ouraniens ayant pour noms Fujiyama, Elbrouz, Sinaï, Thabor, Carmel, Kailash, Olympe ? Ces noms sont déjà de purs poèmes, des incantations, des chants tout disposés à la fugue de l’âme en son altière liberté. Entendre, par exemple, dans le beau mot de « Kailash », non seulement une harmonie phonétique, mais y faire surgir le sens de ce qui s’y inscrit à la façon d’une formule lapidaire au fronton d’un Temple. Mais d’abord écoutons les sons, jouons avec eux la subtile partition d’un savoir immédiat. [K] : vigoureux claquement de l’occlusive comme pour figurer en tant que prélude d’une attention à ouvrir, à rendre disponible ; quelque chose va paraître de l’ordre du rare, du précieux. [AI] (entendre « EY ») :

Pareil à un appel des cimes, à un écho qui vibrerait haut dans la chaîne transhimalayenne, près des lacs aux eaux translucides. [LA] ce début de lallation que l’on retrouve dans la bouche du jeune enfant pour désigner le lieu, l’espace qui s’ouvre à lui en tant que voie d’un destin à accomplir (Là). [SH] (entendre « CH »), cette belle chuintante qui se prolonge indéfiniment, image d’une vapeur qui se confondrait avec le rien de la nuée, le cristal de l’infini, la vibration de l’absolu. Oui, ici ne peut convenir qu’un langage de l’hyperbole, une hyperesthésie des sens, d’une dilatation de la pensée.

 

   Mont Méru

 

   Symboliquement, toute approche d’une montagne « impressionnante », nous fait faire un saut en direction de ce Kailash (कैलास) vénéré par les grandes religions orientales. Considérée comme le lieu du mythique Mont Méru, elle en aurait les hautes fonctions cosmiques, position éminemment axiale, séjour des dieux. Au-dessus sont les Cieux, au-dessous les Enfers, autour tout l’ensemble du monde visible. Le soleil tourne autour du Mont dans une sorte de rayonnement céleste. De ceci nous sommes imprégnés en la puissance des archétypes qui traversent notre conscience et en façonnent la forme à notre insu. Du reste, que ces images matricielles soient conscientes ou inconscientes importe peu. C’est l’empreinte qui se dépose à même nos corps qui en est la manifestation la plus singulière. La flamme qui percute notre chair, l’ayons-nous enfouie dans les plis de notre « oublieuse mémoire ».

 

   Géants de pierre

 

   C’est majestueux, une montagne. Alors on ne peut l’aborder que par paliers, par approches successives, en glissant, tel un Sioux, parmi les herbes des Grandes Plaines afin de se rendre discret, à la limite de l’inapparent. Puis gagner des hauteurs de sable, suivre le doux épaulement d’une dune, en épouser les sentes au milieu des touffes d’oyats et des buttes façonnées par le vent. Puis s’enhardir encore, gravir quelque pente plus abrupte, par exemple dans la chaîne des puys d’Auvergne, se mesurer au vaste paysage, observer ces monts érodés, ces cratères effondrés, en ressentir le sourd grondement, loin à l’intérieur, dans les fleuves de magma bouillonnant. Alors, à défaut d’être pris de vertige, l’altitude est si modeste ici, on vivra la démesure face au jaillissement de ses anciens feux, tout près des forges d’Héphaïstos, on entendra ses bruits d’enclume, on en éprouvera l’ancienne violence chtonienne, réponse, en quelque sorte, à la majesté Olympienne, au souffle de Zeus au foudre étincelant. Un voyage des dieux terrestres aux dieux célestes. Une indispensable transition avant que de se risquer à tutoyer ces géants de pierre qui nous dominent de toute la splendeur de leur immobile sagesse.

 

    Soulever des montagnes

 

   Mais alors, qu’en est-il de la belle photographie de Gilles Molinier après toutes ces digressions ? Où va-t-elle trouver à s’inscrire ? Eh bien, tout simplement, elle servira de lien entre ces anciens mouvements tectoniques, maintenant apaisés et le Kailash sacré autour duquel les pèlerins pratiquent leur étrange circumambulation, levés vers le Ciel, couchés à même la Terre et ainsi sans repos avant que le cercle ne soit refermé. Puissance de la Montagne infusant dans la foi des hommes. Et, ici, il n’est nullement question de porter un jugement sur des croyances, seulement de s’étonner du prodige de la foi. On dit, de cette dernière, qu’elle « peut soulever des montagnes ». C’est la vertu du symbolique que de métamorphoser le réel (la Montagne), d’en faire un objet de contemplation (pour la religion) et de le doter d’un possible pouvoir de magie, (la transcendance), de façon que les hommes pourvus d’un pouvoir quasiment céleste puissent s’exonérer un instant (la prière) des pesanteurs et des soucis de l’immanence.

 

   Voir l’essentiel

 

   Cette image si semblable au triangle du Mont Cervin (le Photographe n’en précise pas le nom) est douée d’un étrange pouvoir de fascination. Une description phénoménologique, à défaut d’en donner toutes les esquisses possibles, essaiera d’en expliciter le sens à partir de cette monstration en noir et blanc. Ce que le trilogue blanc-noir-gris nous donne immédiatement à entendre c’est, qu’ici, aucune distraction n’est possible, aucune évasion de l’imaginaire, lequel est toujours habile à se doter des ailes de la couleur pour fuir la dague aiguë du réel. La bichromie (le gris n’étant qu’une variation des deux tonalités fondamentales) a ceci de précieux, nous disposer à ne voir que l’essentiel. Cette réflexion ramenée à l’échelle des émotions esthétiques se traduira en un lexique simple : « Beau » - « Etonnement » - « Nécessité ». D’emblée seront évincées les considérations sous-jacentes, les valeurs atténuées vers lesquelles nous entraînent les notions « d’agréable », de  « goût », « d’impression ».

  

   Beau - Etonnement - Nécessité

 

   En effet cette composition est belle parce qu’elle nous place dans le domaine hors-sol d’une contemplation. Temps et espace y sont abolis pour l’Observateur qui, hors le cadre de l’image, ne perçoit rien du monde, sauf cette pointe qui s’élève vers le ciel.

   Cette composition convoque l’étonnement parce que le questionnement philosophique s’empare de nous à la manière de la belle formule de Leibniz : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Ceci n’est jamais le cas d’une image qui pêcherait par excès de bavardage, imprécision, motif futile.

   Cette composition appelle le concept de « Nécessité » pour la simple raison que rien ne peut lui être retiré ou ajouté sans que l’ensemble ne s’en trouve gravement affecté.

    Seul un Voyeur distrait pourrait en définir l’aspect agréable, le caractère de bon goût, la dimension de simple impression. On voit combien tous ces prédicats sont insuffisants à traduire la poétique du lieu, son traitement rigoureux, la perfection de ses formes.

 

   Dire la montagne

 

   On est là, sur le versant caillouteux de la montagne. Le silence est grand, presque assourdissant. On pourrait y deviner le bruit de carton froissé des rémiges du grand aigle royal flottant entre les volutes d’air. A l’angle de l’image des feuillées de schiste en suspension comme si, ici, les choses étaient arrêtées pour l’éternité. On devinerait presque le gel ancien de leurs lignes de clivage, le frottement immémorial des roches venant au jour du paraître. Ici et là, pareilles à des éclats solaires, quelques plaques de névé rythment la touche sévère du noir, ce deuil qui convient si bien à l’étrange, au retrait, à la crypte où le saint de pierre médite le temps dans le bel ambigu d’un clair-obscur. L’obscur est travaillé en sa profondeur par un levain qui fait encore gonfler la pâte de la roche, longue mémoire qui, jamais, ne s’éteint. Et cette si exacte géométrie qui déplie ses arêtes comme dans le miroir d’une eau cristalline. Là est le prodige du Deus absconditus, du démiurge façonnant les éléments premiers qui seront les paroles fondatrices de l’être-du-monde, la voix minérale au travers de laquelle faire entendre le chant ininterrompu de la Terre.

 

    Coutre humain

 

   Nous, les Modernes ne savons plus l’entendre. Nous qui la lacérons de nos outils tranchants. Nous ne sommes pas des dieux. Nous ne possédons pas le foudre de Zeus qui enflamme l’univers, le fait flamboyer, le rend immensément visible. Nous avons substitué au divin foudre le coutre humain qui creuse ses sillons dans la glaise. Geste d’exploration matricielle, de semence répandue, certes mais le geste originaire est perdu, mais la Terre est basse qui ne voit plus le Ciel. Mais la Terre est orpheline de sa lointaine pureté. Le triangle de cette Montagne est si parfait et l’on sait combien la géométrie était importante pour les peuples de l’Antiquité. « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre », telle était la devise inscrite au fronton de l’Académie de Platon.

  

   Géométrie musicienne

 

   Pour l’Auteur de « La République », la géométrie en son aspect d’abstraction permettait d’abandonner les sensations du monde sensible pour accéder aux Idées de l’intelligible, donc pour tâcher d’atteindre la Vérité et le Réel en son effectivité la plus pure. Mais ici il est nécessaire d’associer Géométrie et Musique pour avoir une claire perception de ces notions jugées complémentaires par les grands Philosophes Grecs. Déjà la conception pythagoricienne rapportait la musique à l’un des sommets d’un triangle dont les deux autres étaient assignés au cosmos et à l’architecture. Autrement dit à un Ordre du Monde. Cette dimension de cosmogenèse se retrouvait dans l’émission de la parole humaine conçue à la façon d’une vibration primordiale. Le cosmos apparaissait sous la forme d’une musique devenue visible.

  

   Le SENS

 

   Ce que cette pyramide sombre levée en plein ciel nous invite à connaître par sa belle exactitude, ce à quoi nous arrachent ses belles proportions, ce vers quoi nous appelle le rythme musical  de ses facettes multiples, tout ceci n’est rien moins que l’harmonie des sphères qui est celle du Monde, que nous devons nous efforcer d’entendre si nous ne voulons succomber aux atteintes de l’aporie. Le SENS n’est autre que cette perception des éléments qui s’enchaînent dans un langage enfin devenu compréhensible. S’y soustraire ou bien refuser de le voir et les yeux sont atteints de cécité. Mieux que cela, l’ouverture des yeux où s’inscrit avec un intense bonheur ce qui est à comprendre.

   Au dessus de la noire pyramide (les Egyptiens y sont présents en filigrane), les flocons des nuages qui font comme une cimaise, peut-être un écrin où recevoir un ineffable présent. Le don est toujours ceci qui se mérite. Seule une vision adéquate en déplie la majestueuse forme. Il suffit de regarder. Tout est offert qui dit le Simple et l’Essentiel.

  

 

 

 

 

  

  

 

 

 

 

 

 

 

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 09:17
Au lieu de notre désir ?

                 Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

   Le problème, le seul, c’est que nous coïncidons rarement avec l’espace de notre désir. Il est toujours trop en avant de nous dans une indéchiffrable figure ou bien en arrière et nous le sentons palpiter, faire son vol stationnaire tel le colibri face aux étamines gorgées de pollen. Le problème, encore, c’est que dans la présence de son être, dans le rougeoiement dont il est affecté, dans la turgescence de son verbe, l’éclatement de sa forme, nous sommes constamment dépassé et avons la plus grande peine à lui donner un nom, l’affecter de prédicats qui en livreraient le mystère, en dévoileraient le secret. L’essence du désir est bien ceci : se donner à distance, surgir brusquement puis décliner dans le lointain à la manière d’une éclipse dont nous ne comprendrions que les contours. Si vagues. A peine une lueur dans la coursive éployée de l’heure.

   Tout désir n’est simplement une arborescence charnelle dont nous meublerions notre corps afin que, rassasié, il nous laisse en paix et que nous puissions vaquer le plus naturellement du monde à nos occupations. Il demande bien plus et ne saurait se satisfaire de ce plaisir qui rutile au bout de notre union avec l’amante. Il voit plus loin. Il affûte ses pupilles, lustre le globe de sa sclérotique et s’enfonce dans cette nuit heureuse qui est le seul domaine dont il puisse faire ses aîtres. Il est à la lisière de l’ombre, sur la corolle qui vibre avant que l’aube ne paraisse. Il fait signe mais dans la discrétion. On dirait la transparence des ailes de la libellule. On n’en perçoit que les lunules de lumière, la frise de cristal, le mince liseré qui pourrait s’effacer au moindre souffle de la brise.

   Désir n’est nullement enclos dans les limites de sa propre présence. Il déborde, scintille, luit et voudrait se dire mais ne le peut. Désir n’est ni l’archer, ni la cible, seulement le trajet qui les sépare et les enjoint à la sublime fête de la rencontre. Désir est tension, rien que ceci. Amorcé et déjà il n’existe plus qu’à être renouvelé, ressourcé, immergé dans les eaux lustrales car le rite de la purification est le seul qui convienne à son accomplissement. Il ne saurait conserver le souvenir d’un événement qui l’a précédé et l’a marqué du sceau de ce qui a eu lieu. Chaque exercice du désir est naissance de soi par laquelle se marque l’empreinte de son exception. Comment pourrait-il trouver à paraître s’il n’était que renouvellement, histoire recommencée sur le mode d’une utilité empruntant l’herbe usée du même sentier ? C’est, à chaque fois un saut dans l’inconnu et de ce saut il fait sa moisson d’enivrements. Il est pareil à une épice rare qui développe sa fragrance dans le luxe d’un cabinet de curiosités où sont exposées des « choses rares, nouvelles, singulières ».

   Oui, c’est bien la curiosité qu’il faut fouetter jusqu’à ce que le regard, porté au plein de sa fonction, décrypte enfin cet inconnu qui le fascine et l’atterre tout à la fois. Ne pas connaître est supplice. Connaître est sombre maléfice car alors il n’y a plus de porte à ouvrir dont nous tremblons de ne jamais pouvoir connaître l’envers. Désir est ambiguïté, semis de fleurs aux pétales vierges qui distillent leur beauté dans ce ciel infranchissable dont nous attendons qu’il nous apporte une réponse, non une éternelle fascination. Nous sommes toujours en attente et savons que cette dernière est celle qui précède l’éclosion du jour. Beauté mais aussi danger. Parfois les yeux ne demandent qu’à être assoiffés. Comblés, ils sont sertis d’une vérité dont ils rayonnent mais ne souhaitent rien tant que la recherche de cette vérité ! C’est pourquoi ils sondent l’abîme pensant y découvrir le cercle de la joie. Oui, de la joie.

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 09:14
Tout au bord des choses.

Photographie : Patricia Weibel.

 

 

 

 

 

   Aigue-marine d’abord.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière. Puis un bleu électrique avec ses brisures vives d’acier. Puis un bleu céruléen déjà taché d’ombre, virant à autre chose que du bleu. Peut-être à un jaune avec sa luxuriante corolle de tournesol. Puis l’orangé et son rayonnement solaire. Puis la violence des rouges, crête de coq, coquelicot, brasier, flamme conduisant vers les blancs. Qui brasilleront une dernière fois avant de rejoindre l’ombre, sa mutité, sa singulière étrangeté.

 

   C’était le matin.

 

   C’était le matin et ses teintes d’aube, puis le milieu du jour avec son impitoyable flamboiement, puis ce sera l’inquiétude améthyste, puis à nouveau le bleu profond, outremer, impénétrable, puis le linceul noir, la suie, le reflet d’obsidienne contre lequel même la pensée la plus exercée s’étiolerait à décrire la dérive hauturière. Contre une pierre, une gemme lisse, le rayonnement d’un miroir, que peut-on sinon demeurer dans un état proche d’une cécité et attendre que le puits des pupilles soit à nouveau visité par le luxe inouï de la clarté ? Les hommes sont démunis. Leurs bras collés au corps tel des Cro-Magnon. Leurs lippes scellées qu’habite la surdité des mots. Leurs langues sont des excroissances de glaise collées au palais. Leur ombilic perclus d’immobilisme. Leur sexe un chiffon sec avec des larmes de résine blanche. Leurs pieds, des pieds-bots aux larges spatules, identiques à quelque manchot- empereur que les frimas polaires condamnent à l’hébétude depuis une éternité.

 

   Soir chape de plomb.

 

   C’était le matin, puis ce fut le midi et voici que le soir tombe à la façon d’une chape de plomb. On s’enroule dans les draps. On ressemble à des fantômes. On est chiens de fusil, boules de chenilles processionnaires, larves en attente de paraître. Longue est l’hibernation qui fait ses vrilles de congères autour des chevilles lacérées. On bouge si peu. Le noir est partout, serré autour des anatomies. On sent ses mâchoires. On sent son étau. On est aliénés mais on ne le sait nullement puisque la conscience est réduite à n’être plus qu’un mince quinquet dans les plis d’ombre. On meurt à petit feu. On s’immole à un dieu invisible. On s’offre en pâture à l’espace étroit du Rien. On accomplit le geste sacrificiel qui reconduit sa propre matière à la seule mesure de l’absence, à la présence insoutenable du vide, on se livre à l’aspiration délétère de la bouche édentée du Néant.

 

   Ça y est. Ça se déchire.

 

   Ça y est. Ça se déchire. On entend le linge de la nuit qui cède sous les coups de ciseaux de l’aube. Ça y est. Ça sort de l’ombre. Petit à petit, comme un escargot glisse hors de sa coquille avec des gestes baveux, infiniment précautionneux. Il faut atterrir en douceur. Déplier ses cornes avec une sorte de subtile délectation. Hisser le globe de ses yeux tout au bout de la hampe de la connaissance. Explorer. Prendre acte du jour qui vient. Le confier au creux de son hélice, là où ça parle, où ça susurre, où ça dit la douceur de vivre sous l’aile du jour. Ça va et vient, tel le geste immémorial de l’amour. Ça balance avec la prévenance de l’escarpolette. Ça souffle pareil à la brise s’élevant de la flûte andine au-dessus des herbes jaunes des hauts-plateaux.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère.

 

   Ça voit ceci qui est pur mystère de la parution après les assauts mortels : gris-anthracite tout en haut du ciel, comme un puits de mine qui livrerait la fade lueur de son dénuement. Puis cela brille, puis cela fulgure soudain, on dirait le zigzag de l’éclair annonçant la tempête, on dirait la brusque illumination des Lumières en pleine obscurité médiévale, on dirait l’évidence de l’intelligence parmi la gangue serrée de l’hébétude. Au plein de son corps de gastéropode on en sent les singulières vibrations, les reptations en forme de félicité. Cela rayonne depuis la spire interne jusqu’aux bords émerveillés de la coquille. On étire son pied visqueux. On attrape tout ce qui passe à la portée : une éclisse de jour, une once de beauté, le grain serré d’une certitude.

 

   Ça voit encore…

 

   Ça voit encore : une haute zone noire qui joue en mode alterné, qui souligne la pliure de lumière, en accentue les effets donateurs de sens. On étend son corps spongieux d’un bord à l’autre de l’ombre, on lance ses antennes, on saisit deux lignes qui descendent vers l’aval avec la confiance de qui connaît sa destination. Cette fois-ci rien ne menace, rien ne distrait de soi, rien ne reconduit à l’ornière de l’incompréhension. On sait la demeure de la beauté, là, à portée du globe ébloui des yeux. Cela fulgure, cela répand son nectar à l’entour de la tache d’eau, cela s’élève du miroir que scinde en deux l’incroyable présence d’un clair-obscur, cette métaphore existentielle à mi-chemin de la lumière, de l’ombre, de la vie, de la mort. On glisse longuement sur sa limite entre adret prometteur et ubac spoliateur. Mais on n’en a cure. Tout est devant soi qui fait sa trace brillante. La vie est cette mare luisante aux contours incertains dans laquelle l’on s’abreuve jusqu’à plus soif. Or nous avons soif. Or nous voulons l’ivresse.

 

   Tout en bas la fin du périple…

 

   Tout en bas la fin du périple pareil au trajet signifiant d’une allégorie. On quitte la dalle d’argent. On se retourne à peine. On fait pivoter ses yeux montés sur rotule. Tout est loin maintenant derrière et l’on ne perçoit plus que la silhouette de trois arbres à l’horizon. En eux se laisse lire le triple événement temporel du passé-présent-futur, immense ligne seulement sécable à l’aune de notre besoin de rationalité. Bientôt il n’y aura plus qu’un mince clignotement, un feu assourdi de fanal dans la brume crépusculaire. Alors, tout repartira en son cycle nocturne, puis l’aube, puis le jour, puis le soir, infini sablier dont nous comptons les grains chaque jour qui passe.

 

   Cela commence toujours ainsi : le bleu, toujours le bleu. Un arc-en-ciel de bleu. Aigue-marine d’abord avec son air d’océan perdu dans le vague. Puis un bleu-ciel pareil à l’aile d’un ange que lustrerait une céleste lumière…

 

 

 

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 08:17
Soyons en chemin !

Œuvre : Eric Migom

"Mon centre d'intérêt ... l'être"

L'être. Le point décisif par laquelle toute philosophie digne de ce nom s'annonce comme urgente à se manifester. Dès que ceci est compris, incessante est la quête. Il ne saurait y avoir de repos. Tout fait question. Tout s'ouvre en direction d'une clairière élargie du sens. Tout est constamment interrogé. C'est pourquoi l'on peint, écrit, photographie, c'est pourquoi l'on fait l'amour. L'amour est ce cri qui, croyant dire l'existence, ne dit que la forme indicible de cet être qui n'est ni mystère, ni figure d'un dieu, mais la simple réalité portée à son incandescence et que, constamment, nous temporalisons. L'être est cet instant, cette séquence de langage, cette illumination poétique, cette déflagration du verbe qui nous conduit aux limites d'une compréhension du monde. C'est pourquoi toute entreprise ontologique est affiliée à la pure beauté. Elle est origine et fin, fondement et projet, ombre et éclaircie. Elle est "passage", la seule médiation qui nous installe au cœur des choses. Apprenons donc à "passer". C'est imperceptible. C'est de l'ordre du tropisme. C'est une à peine vibration de l'âme, un grésillement de libellule, un tremblement de luciole. C'est l'unique raison pour laquelle l'être nous échappe constamment alors qu'il nous affecte en propre à chacun de nos souffles. Essayer de le saisir et déjà le chemin est ouvert vers plus loin que nous. Ceci s'appelle la "transcendance", ce que nous, les hommes, les femmes, nous sommes puisque nous nous détachons constamment de ce réel qui nous porte afin que nous puissions mieux nous en dessaisir. Nous sommes le tremplin et déjà l'au-delà du tremplin. C'est à nous de donner l'impulsion. L'être est cette juste mesure qui, nous extrayant de nous-mêmes, nous envoie vers le monde. La liberté ne porte pas d'autre nom. SOYONS !

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 08:16
Être néant.

Le fauve, va toujours seul.

Existentialiste

 

Œuvre : Dongni Hou.

   

   *** En termes de fiction ou de rêve ou bien d’imaginaire livré à sa propre fantaisie.

 

   C’était il y a très longtemps.

 

   C’était il y a très longtemps. Les hommes n’étaient pas encore des hommes. De simples tubercules à peine sortis du ventre de la terre. Végétatifs. Rampants. Sortes de racines complexes emmêlées dans la touffeur de l’humus. Le monde n’était monde que par défaut. La planète tournait sur son axe sans bien se rendre compte de sa rotation. Les végétaux étaient des excroissances de pierre. Les animaux étaient identiques à ces grotesques de la Renaissance qui habitaient les jardins tumultueux d’une vie de mangrove. C’était le début d’une histoire mais encore dans ses vagissements, ses balbutiements. Rien ne se différenciait de rien. Le jour succédait à la nuit, emportant dans ses vagues lueurs des haillons d’ombre, des glissures de ténèbres. Les heures s’emboîtaient les unes dans les autres, immense bobine de fil à l’inextricable parcours. Il n’y avait pas encore de langage et se laissait seulement percevoir le cliquetis des rouages de l’univers avec leurs bruits nécessiteux de bielles rouillées et leurs hoquets de cames laborieuses. Rien n’était arrivé à soi mais c’était un moindre mal. Il en est ainsi des cas d’illucidité qu’ils sauvent ceux qui en sont atteints des affres de la connaissance. Car savoir est pur bonheur en même temps que tragédie. Comme si un bambin dans la grâce de l’âge connaissait la fin du jeu qu’il vient d’entreprendre, en explorant les moindres arcanes, les plus minces secrets. Alors le désir s’étiole, alors la joie d’exister se métamorphose en son envers, une verticale angoisse qui se nomme indifféremment aporie, pathétique, ténébreux.

 

   Dès lors que…

 

   Dès lors que la contingence avait montré le bout de son nez, plus aucune possibilité de retour en arrière. Les dés avaient été jetés. Le fuligineux et versatile jeu de dupes montrait ses dents de requin et bien malin aurait été celui qui s’en serait soustrait au prix, seulement, de quelques égratignures. La plupart des attaques étaient mortelles avec bris de chairs et tissus sanguinolents. Certes, quelques rescapés, mais hémiplégiques, hébétés, genres de moignons qui traînaient pour l’éternité leurs bosses et leurs plaies derrière eux à la manière de contondants boulets. Car les boulets animés de hargne pouvaient se retourner contre leurs possesseurs et leur administrer une grêle de coups dont ils ressortaient meurtris, en proie à la souffrance profonde qu’inflige toujours le funeste destin lorsqu’il frappe de sa force aveugle. Tant que les Présents sur Terre n’avaient figuré qu’à titre d’une aimable diversion de la Nature, il n’y avait nullement eu péril en la demeure. Les choses allaient de soi, de guingois cependant, mais personne ne pouvait s’en offusquer pour la bonne raison que la conscience n’était pas encore née, mince lumignon qui ne s’éclairait lui-même que d’une si faible lueur que nul n’aurait pu l’apercevoir. Kyste replié sur sa propre nullité, en attente de paraître un jour, si telle était la Volonté qui semblait conduire l’univers avec une main de Maître. Une Toute-Puissance auprès de laquelle toute prétention à exister ne sonnait qu’à l’aune d’un éternel statut d’esclave, sinon de vassal promis à ne jamais s’exonérer de sa condition. Car, paradoxalement, le Hasard semblait procéder, non d’un simple coup de dés fantaisiste, mais d’une Volonté réelle, bien ancrée, bien déterminée à dominer le trop évident orgueil des Egarés-sur-Terre.

 

   Homo Rusticus et leur suite.

 

   Les premières manifestations de l’étant humain s’étaient illustrés sous la figure des Homo Rusticus dont il n’y avait rien à attendre, hormis une pierreuse présence à l’orée des grottes enduites de prosaïsme et d’archaïques illisibilités. On chassait, on dépeçait un bison, on mastiquait, on éructait, on s’accouplait avec des bruits de soufflets de forge, on mettait au jour des rejetons qui, eux-mêmes, dévoraient, s’accouplaient, puis se couchaient en chien de fusil dans l’antre de roches sans que la moindre pensée se manifestât en quelque perspective que ce fût. Dormir était penser. Marcher était penser. Forniquer était penser. Puis, un jour, à la guise d’on ne sait quelle fantaisie, le Rusticus s’était transformé en Erectus, puis en Sapiens, c'est-à-dire en un être pourvu de conscience, attentif au savoir, disposé à la culture. Or, ceci qui apparaissait à la façon d’un évident progrès, portait encore en soi les germes d’une consternante vicissitude dont on verrait bientôt que son épilogue était tissé des fibres du drame. Le problème était entièrement contenu dans cette faculté de l’homme que l’on nommait indifféremment esprit, intellect, entendement, discernement et qu’on aurait pu désigner aussi bien par les termes de servitude, aliénation, sujétion puisque c’était la notion même de liberté qui était mise en question. Possédant une conscience, du même coup l’homme se percevait sans avenir propre, genre d’esquif voguant sur des flots tumultueux, privé d’amer auquel vouer son regard, d’une bouée à laquelle attacher sa navigation hasardeuse.

 

   Les assauts du mal.

 

   Ç’avait commencé par de simples agressions semblables à des coups de fouet, à de minces déflagrations dont on sentait le crépitement sur la plaine de l’épiderme. Oh, rien de bien sérieux. Quelques contusions, quelques bleus (qui n’étaient pas encore des bleus à l’âme, il fallait attendre que le romanesque survienne, et ce serait pour bien plus tard), oh, rien dans cette nature encore grossière du Sapiens qui endurait les coups du sort à l’aune de l’immémoriale réminiscence des corps : il y avait encore un peu de Rusticus qui tapissait le derme de ses souvenirs d’écorce et l’heure n’était pas encore venue des subtilités de l’Humanisme et des florilèges de la Pensée. Cependant, bien que l’on fût assez insensible aux attaques sournoises de l’Impalpable, de l’Illisible, du Caché-sous-des-dehors-avenants, on sentait bien que les visites récurrentes des coups et des crocs-en-jambe n’avaient rien d’amical. On se terrait. On évitait de se faire voir. On restait dans le sombre des cavernes à dessiner à l’argile et à la sanguine des gazelles élancées, des pointes de lance effilées dont on attendait symboliquement (mais on ne savait pas encore la puissance du symbole, son efficacité dans l’aire du réel), qu’elles pussent soustraire à la fougue sanguinaire de hordes pléthoriques. Partout on dépeçait, partout on éviscérait et cela faisait de sourdes rivières d’hémoglobine pourpre qui envahissaient les vallées et teintaient les humeurs moroses des plus belles harmonies qui, jusqu’alors s’étaient produites, ici et là, sur les sites pariétaux où s’inscrivaient les premières figurations de l’art (mais on ne supputait nullement qu’ici, dans le tracé artisanal de mains grossières s’édifiait tout un pan de la culture de l’humanité future).

   Des attaques multiples et variées auxquelles on avait affaire, les plus terrifiantes étaient celles qui, animées par une armée de buccinateurs, de pinces ouvertes comme la gueule d’un four, de carapaces luisantes telles des glaives, virevoltaient en moissonnant au hasard ici des membres, là des bassins adipeux, là encore des têtes qui, pourtant étaient si virginales, si diaphanes, angéliques qu’on les eût plutôt vouées à l’exercice de quelque rite religieux couronné d’une juste gloire. En réalité la Toute-puissance était si aveugle qu’elle cognait au hasard (la bientôt célèbre contingence) et il n’était pas rare que les têtes des quelques exemplaires qui demeuraient des Sapiens ne fussent livrées à une étrange bataille, écrevisses labourant la fontanelle, crabes déchaussant le cuir chevelu, tourteaux déchiquetant la dure-mère, homards s’invaginant dans les scissures de Rolando ou de Sylvius avec des giclures pareilles à une purée livrée à une curée sauvage, démentielle.

 

   *** En termes de réalité philosophique ou contemplative.

 

   Oui, combien cette belle image que Dongni Hou nous livre d’une jeune existence semblable à celle d’un Chérubin contraste violemment avec cette sombre et funeste écrevisse qui semble avoir pris possession de son crâne à seulement vouloir le détruire. Le détruire. Certes, que pourrait donc faire d’autre ce crustacé juché tout en haut de la tête d’un innocent sinon vouloir en effacer l’existence dans un geste insensé de néantisation ? Abrupte dialectique au cours de laquelle s’affrontent, comme en un combat de Titans, la souple et docile volonté de vivre d’une Existence à l’orée de son aventure et l’incoercible violence à l’œuvre afin d’étouffer la vie en son déploiement, en neutraliser les projets, en clore le destin. Lutte archaïque du Bien et du Mal. Faust contre Méphistophélès. Est-on vraiment en mesure de choisir entre ces deux inclinations auxquelles tout homme est confronté dès l’instant où il pense, agit, délibère sur le monde ? Le problème de la liberté (opposé à la contingence) se pose ici comme le paradigme essentiel d’une connaissance de soi et du monde. Surgissement de la thèse existentialiste qu’énonce Sartre en termes de morale et de projet : « Sois ce que tu veux devenir ». Responsabilité de chaque destin qui a à se déterminer. « Le fauve, va toujours seul », tel est le sous-titre que donne l’Artiste pour justifier la valeur existentialiste de sa peinture. Immense solitude, telle celle du fauve lancé dans la jungle aveugle et foncièrement inhumaine. Toujours un prédateur qui terrasse un autre prédateur. Comme si la terrible contingence devait se lire en abyme, chaque existence contenant une autre existence qui lui est allouée comme ce qui, toujours, est à détruire puis à reconstruire. Dès lors que la machine est en marche, le processus est irréversible qui fait de la vie un éternel combat, l’horizon de la finitude. Un Existant est livré à l’imperium d’un crabe tout-puissant, lequel, à son tour sera la possession d’un autre crabe et ainsi jusqu’à l’infini. Ce thème du crabe est récurrent chez Sartre d’une façon quasi-obsessionnelle comme l’acte dernier par lequel la contingence reprend son dû et précipite tout ce qui paraît dans l’illisible Néant. Chez le Philosophe il faut faire l’hypothèse suivante : Crabe = Néant. Crabe = position antithétique de l’Être.

 

   Du Crabe (ou de quelques uns de ses avatars) en littérature et philosophie.

 

   C’est le riche thème de la métamorphose qui est à l’œuvre dans le site philosophico-littéraire pour présenter, sous la figure du crabe (ou de ses équivalents), les assauts dont les hommes sont les cibles au seul prétexte qu’ils sont entièrement et totalement libres et que de ce simple fait ils ne pourront faire l’économie de l’angoisse coalescente à toute existence. Vivre c’est être exposé. Vivre c’est risquer, à tout moment, de mourir. Vivre c’est se déplacer avec l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête.

 

   La Nausée.

 

   Dans le roman de Sartre la métamorphose est à l’œuvre comme par degrés, sans doute ceci voulant témoigner de l’amplitude inévitable de la facticité dès l’instant où le sujet se rend compte du piège dans lequel l’existence enferme tout individu. Pour Antoine Roquentin, vivre est synonyme d’une manière d’enfermement qui, petit à petit, rapporte l’homme à la simple nature d’un monde végétal ou bien animal. En réalité on n’existe que sur le mode des choses. « J’existais comme une pierre, une plante, un microbe ». Se rendant au Jardin Public de Bouville en tramway, voici que la banquette sur laquelle il est assis prend soudain une allure effrayante. Non seulement l’évocation du nom de « banquette » n’entraîne plus aucun sens, comme si le langage s’était vidé de sa substance signifiante, mais l’assise se dote d’une étrange présence pareille au grouillement d’une infinité de pattes : « Elle reste ce qu’elle est, avec sa peluche rouge, milliers de petites pattes rouges, en l’air, toutes raides, de petites pattes mortes. Cet énorme ventre tourné en l’air, sanglant, ballonné – boursouflé avec toutes ses pattes mortes, ventre qui flotte dans cette boîte, dans ce ciel gris, ce n’est pas une banquette ».

   Mais sans doute, là où la métaphore animale devient la plus inquiétante, c’est lorsque Roquentin ressent une impression de fragmentation de son propre corps, dont un des territoires et non des moindres se confond avec l’apparence d’un crabe mort :

   « J’existe [...]. Je vois ma main, qui s’épanouit sur la table. Elle vit – c’est moi. Elle s’ouvre, les doigts se déploient et pointent. Elle est sur le dos. Elle me montre son ventre gras. Elle a l’air e bête à la renverse. Les doigts, ce sont les pattes. Je m’amuse à les faire remuer, très vite, comme les pattes crabe qui est tombé sur le dos. Le crabe est mort : les pattes se recroquevillent, se ramènent sur le ventre de ma main. Je vois les ongles – la seule chose de moi qui ne vit pas. Et encore. Ma main se retourne, s’étale à plat ventre, elle m’offre à présent son dos. Un dos argenté, un peu brillant – on dirait un poisson ».

   Alors, ici, le phénomène d’intertextualité devient immensément visible qui établit un pont entre La Nausée de Sartre et La Métamorphose de Kafka.

   

   La Métamorphose.

 

   D’Antoine Roquentin à Grégoire Samsa, identique sentiment de stupéfaction lorsqu’ils se rendent compte, pour l’un que sa main n’est peut-être, finalement, qu’un objet aussi contingent que peut l’être l’existence d’un crustacé ; pour l’autre qu’il a été transformé en cette vermine informe avec laquelle, maintenant, il aura affaire.

   « Un matin, au sortir d'un rêve agité, Grégoire Samsa s'éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine. Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s'aperçut qu'il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de l'édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux ».

 

   L’absurde.

 

   Traversant les trois œuvres, la peinture de Dongni, le roman de Sartre, la nouvelle de Kafka, un thème identique se profile comme la nervure essentielle de ce qui est à dire, à savoir l’absurde (sans doute le nihilisme en contre-champ), dont contingence et facticité sont les résurgences les plus réelles.

 

   Donc ce sentiment de l’absurde, que manifeste symboliquement ce CRABE, comment se présente-t-il ? Seulement un rapide survol de ce thème inépuisable qui traverse la modernité comme l’une de ses caractéristiques essentielles.

 

   *** Chez Camus rien ne servirait de capituler face à une vie, fût-elle tissée de sombres présages. Ni le suicide, ni le recours à une transcendance par définition extra-humaine, ni le recours à une idéologie politique (marxisme) ou bien philosophique (existentialisme), ne constitueront de réponse valable. Seule une action collective au travers de laquelle la lucidité, la révolte seront les seules voies d’un humanisme en charge de lui-même :

   « Je me révolte donc nous sommes » - (L’homme Révolté).

 

   *** Chez Sartre. Conséquemment au vertige, à la nausée qui sont coalescents à la prise de conscience de la contingence et de la facticité, il devient nécessaire de dépasser cette gratuité en édifiant, au-devant de soi, le projet qui est l’aboutissement de toute création libre. Echapper à l’absurde à la hauteur de ses propres choix et engagements.

 

   *** Chez Kafka. La notion d’absurde vue depuis la personnalité de Grégoire Samsa, c’est l’accepter cet absurde pour dépasser sa propre réalité et échapper à l’incompréhension du monde, des autres, surtout de ses proches, de cette famille Samsa qui demeure sourde et aveugle au génie d’un jeune homme qui n’aura plus, comme ultime solution, que le choix de revêtir la figure du cancrelat et d’en assumer l’exténuation jusqu’en la mort. Echapper à la bêtise ambiante, peut-être la seule façon de parvenir à son être, au-delà de sa propre folie :

   « Les familiers de Gregor sont ses parasites, qui l'exploitant, le grignotent de l'intérieur. Ils sont en quelque sorte les sarcoptes du scarabée : c'est le désir pathétique de trouver quelque protection contre la trahison, la cruauté et la crasse qui a suscité la constitution de sa carapace, de sa cuirasse de scarabée, qui, à première vue, semble dure et sûre, mais se révélera, par la suite, aussi vulnérable que l'ont été sa pauvre chair et son pauvre esprit humain», telle est l’interprétation sans doute la plus adéquate qu’en donne Vladimir Nabokov.

 

    *** Chez Dongni Hou.

 

   La lecture d’image nous invite à penser l’absurde selon des qualités formelles et non plus en fonction de délibérations morales ou d’évitement d’un drame personnel. Ni révolte (Camus), ni projet (Sartre), ni acceptation orientée vers un but (Kafka), mais sans doute « heureuse inquiétude », oxymore voulant signifier cet éternel et irrésolu balancement entre le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, impénétrable oscillation qui est la mesure même de l’homme. Les belles valeurs de gris semblent en assurer la figuration symbolique. L’absurde est présent en tant que menace qui, pour l’instant, demeure à l’état latent. En témoigne une certaine sérénité, un calme qui rayonne du visage de ce Jeune Adulte au beau profil grec, confiant en son avenir. Danger diffus, apparemment inaperçu, pareil au Destin qui se dissimule et attend pour porter ses coups. Mais peut-être ne les assènera-t-il pas et, alors, se feront jour la possibilité d’un bonheur, le cercle d’un épanouissement.

   La force de cette œuvre est, tout en le convoquant, de laisser l’absurde en suspens comme s’il pouvait advenir comme s’abstenir de paraître, laissant la question posée de la liberté. Sans doute une vérité habite-t-elle cette peinture dont le point d’équilibre se situe de manière équidistante de l’Être et du Néant. Ainsi en est-il de toute destinée qui flotte infiniment dans l’espace et le temps. Nous voulons demeurer sur cette belle ligne de crête entre adret et ubac. Le jour est si beau qui se lève !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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