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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 10:22
« Miroir, dis-moi si je suis la plus belle »

Source : Amazon

 

***

 

   « Ce qu’il faudrait, c’est briser une fois pour toutes ces fenêtres du mal ; cacher, briser, souiller les miroirs, embuer les reflets du verre et du tain, et rester dans le spectacle sans témoin. Mais peut-on briser un miroir ? N’est-ce pas évident qu’ils sont indestructibles ? Qu’ils sont là, partout, autour de moi ? »

 

                                                   « L’extase matérielle » - J.M.G. Le Clézio.

 

*

 

   Oui, les miroirs sont là, présents en l’entièreté de leur être, partout visibles, infiniment visibles, animés de mille reflets, partout où un pan de mur est disponible, partout où la glace d’une vitrine hallucine le jour, partout, sur les faces brillantes des carrosseries, sur le luxe inouï des chromes, sur les verres des lunettes derrière lesquels se dissimule la fente inquiète et souvent désirante, infiniment désirante des yeux, partout ! Oui, les miroirs « sont indestructibles » et c’est bien ceci, cette invulnérabilité qui nous étreint et nous désespère. Et pourquoi donc ceci alors qu’ils ne semblent être là que pour paraître les serviteurs zélés de notre toilette, pour nous aider à mettre un peu d’ordre dans notre visage, en atténuer le chaos, le porter à la ressemblance d’un cosmos ? Fonction donc « cosmétique » du miroir, qui voudrait seulement mettre en ordre qui nous sommes, nullement fomenter à notre encontre quelque sombre dessein. Certes, mais comme toujours, les apparences sont trompeuses et il faut continuellement désembuer la vitre qui reflète notre silhouette afin d’en apercevoir les exacts contours.

   Oui, le miroir fascine, attire et nous nous perdons en lui, tel Narcisse contemplant sa pure beauté sur la face brillante de l’eau. Nul, face au miroir, ne peut demeurer en-deçà, pas plus que sur sa surface glacée, mais en un seul endroit qui se nomme « au-delà de sa présence ». Il faudrait une force de caractère hors du commun pour résister, plus que quelques secondes, à sa force d’attraction, d’aimantation. C’est le propre de toute étendue réfléchissante que de gommer notre être, de le dissoudre, de le porter hors de lui, dans un site étrange où il n’aura plus d’avoir-lieu, seulement l’espace élargi d’un immense flottement où il perdra jusqu’à son intime conscience. Simple reflet parmi la myriade des reflets du monde. La « traversée du miroir » est un voyage sans retour. Ou bien, si l’on en revient, ce ne peut être qu’au motif aberrant de sa propre anamorphose. Désormais on ne se connaîtra plus qu’à la manière de cet étrange voyageur au terme d’un éprouvant périple, voyageur qui n’a plus accès à lui-même ni même au pays dont l’événement l’a profondément chamboulé, lui a fait perdre son orient.

   Avoir trop subi l’épreuve du miroir est l’équivalent de la folie que l’on aurait rencontrée au détour du chemin, dont on porterait les oripeaux, n’ayant même plus accès à cette image de soi qui nous faisait homme parmi les hommes du monde. Certes, sans doute beaucoup rétorqueront-ils qu’il s’agit là d’une expérience limite, que n’y succombent que ceux dont l’horizon psychologique est déjà envahi du germe de la démence, que la simple observation d’une face sans doute lisse, éblouissante, ne saurait conduire à de tels états, que l’on possède toujours en soi les ressources suffisantes afin de se soustraire à sa soi-disant mortelle emprise, que ceux qui prétendent le contraire ne sont que des faiseurs de charme, des ordonnateurs de philtres ou bien de sombres manipulateurs de consciences.

   Soit. Mais alors, regardez-vous donc dans le miroir autant de temps que vous en supporterez l’épreuve, aiguisez la lame de votre pupille, forcez l’entrée de vos yeux reflétés dans le miroir, pénétrez donc dans ce corps illusoire qui vous est offert, tout comme une victime propitiatoire est remise à son dieu afin d’en obtenir la grâce. Prenez donc vos yeux, faites-en deux billes de porcelaine ou deux silex au carbure, projetez-les dans votre massif de chair, aveuglez-les tant qu’il vous plaira, enduisez-les de suie, perdez-les au fond de l’abîme de votre corps. Car vous savez bien que votre corps est faille sans retour, peuple inaccessible qui ne profère qu’un éternel silence, inconcevable mystère dont vous ne percevez jamais que les fluctuantes limites. Vous êtes constitués de cette obscurité, vous êtes soudés aux ténèbres, il est requis que vous sortiez de vous pour connaître le monde. Votre regard, c’est vers le monde qu’il est sommé de le porter, vers l’ouvert, le toujours disponible, la forme déployée de toute altérité.

   A ne voir que sa propre image dans le miroir on oublie le visage familier, la physionomie aimée, on oublie l’ami, on oublie le monde. Son propre regard capté dans le miroir est le point focal à partir duquel réaliser les conditions de son immédiate aliénation. Le fou, lui, n’a nul besoin d’un témoin visuel lui faisant face pour se reconnaître puisqu’il est, à lui-même, pour lui-même, en l’entièreté de son être, son propre miroir. Pourrait-on mieux dire la perte de soi en quoi consiste le reniement de ce qui est autre, de ce qui est différend et demande de nous de constants ajustements, quelques déports de notre pensée, la transitivité de nos sentiments, le glissement continu de nos opinions qui, pourtant, nous paraissaient frappées au sceau d’une incontournable vérité.

   Toujours il nous est demandé de conquérir un nouveau sens que nous n’avions perçu, de nous décider, en quelque sorte, à opérer notre propre métonymie, à changer de peau, à nous métamorphoser. Or, ceci, le phénomène de l’exuvie au cours duquel nous nous revêtirons d’un autre épiderme, nous ne le possédons nullement de l’intérieur, comme nous possédons un membre ou une fonction mentale ou autre. C’est de l’extérieur du miroir que vient ce qui nous réalisera en propre et nous portera au plus loin des possibilités de notre être. Avoir ceci en ligne de mire et déjà une partie du sentier est accompli qui nous sauvera de nous-mêmes, car c’est bien de ceci dont il s’agit, de notre salut qui ne dépend que de nous, l’Autre est un Passeur, un Révélateur, celui dont les yeux, nous visant, nous confirment dans notre irremplaçable et singulière nature. Tout ceci nous le savons du fond même de nos cellules. C’est une apodicticité qui, comme telle, ne demande aucune justification ni argumentation pas plus qu’une brillante démonstration. « C’est ainsi » pourrait se donner comme le seul constat dont notre esprit devrait âtre saisi. Le réel est parfois si compact, si têtu, qu’il ne sert à rien de vouloir en faire céder la cuirasse, elle est bien plus forte que nous, bien plus amarrée que l’est notre conscience intentionnelle, plus rayonnante que le désir le plus ardent.

   Si donc nous faisons l’hypothèse, et nous la posons comme telle, que la vérité est bien plus le fait d’une extériorité du miroir qu’une étincelle de son intériorité, à savoir la nôtre, nous n’aurons de cesse de dénoncer le miroir comme « ces fenêtres du mal » pour reprendre les mots de Le Clézio. Notre contemporaine société, qui est prodigue en inventions de toutes sortes, surtout de celles dont les Existants raffolent, à savoir ces « miroirs aux alouettes » dont ils pensent faire le centre de leur liberté alors que, bien évidemment, le don qui en résulte consiste dans le reflux pour des temps indéterminés, peut-être pour l’éternité, de tout esprit critique, donc sa propre remise en tant que personne humaine, aux apories de la civilisation technicienne. Se pensant heureux, lestés de leurs étranges machines, branchés en permanence sur le carrousel des images « sans feu ni lieu », adoubés au bruit assourdissant du monde, manipulés par la mode et sa servante zélée, la divine publicité, ils errent autour d’eux-mêmes, manières de bourdons ivres du pollen qu’ils produisent à l’envi à des fins d’enchantement.

    Un jour sans doute d’inspiration peu commune, un Narcisse doué d’une rare imagination, déposa sur les fonts baptismaux de l’humanité, une étrange boîte qui reçut le nom « d’Androïde », pour tout dire couteau suisse à tout faire qui, à y bien regarder, n’est qu’un robot soi-disant doué d’une intelligence artificielle hors du commun. « Hors du commun » en effet, car si le « commun » est l’homme, vous et moi en l’occurrence, Androïd en est le miroir si artificiel que l’on peut se demander en quoi peut bien consister son intelligence. Et puis, vous en conviendrez avec moi, l’intelligence est humaine rien qu’humaine, jamais elle ne saurait résulter de quelque artifice que ce soit. Donc la grande et étrange « Odyssée » humaine. Les divins Consommateurs eurent tôt fait d’amadouer la bête, de la mettre au pli, de l’incliner selon toutes les latitudes de leurs désirs polyphoniques. L’une de leur découverte les plus fécondes consista en l’invention de « Selfies », idiome anglosaxon oblige, genres de modernes autoportraits étonnants, à en faire pâlir d’envie Léonard lui-même, de Vinci, faut-il préciser !

   Voici donc « Le monde des Selfies », tout comme on a eu « Le monde de Sophie » pour la philosophie, mais en plus petit, tout comme on  a eu « Le monde du sexe » d’Henri Miller, mais lui au moins pensait, plus qu’il ne dépensait, tout comme on aura, dans un avenir proche « Le monde connecté » puisque certains esprits bien pensants nous promettent une vie d’araignée lovée au sein de sa toile cybernétique. Tout ceci est si affligeant que, sans doute, il vaudrait mieux en rire, peut-être jaune, à moins que « Le monde du Corona » ne nous ait tous décimés bien avant que cette époque tragique ne nous submerge et ne nous réduise à néant. Mais parlons donc un brin de l’incontournable couple Selfie-Androïde, un viatique irremplaçable pour notre présent. Avez-vous déjà observé combien cette houle des portraits en tous genres déferle sur les modernes diaporamas que nos amis ne se lassent nullement de nous infliger à longueur de temps au prétexte, sans doute, qu’ils sont les créatures les plus intéressantes du monde ?

   Quant aux réseaux sociaux, inutile de faire leur éloge, ils sont la caisse de résonance de l’intarissable faconde humaine, le plus souvent la plus affligeante qui soit. Combien il est en effet important de savoir ce qu’Untel prend pour son petit déjeuner, le dernier costume dans le vent qu’il affectionne de porter, la position qu’il adopte dans sa gymnastique intime avec la dernière élue de son cœur, ses petites et grandes manies, ses désirs obsessionnels rougeoyant à la simple vue d’un appareil photographique ou de ces stupides véhicules flanqués de l’acronyme « SUV », haut sur pattes, laids et polluant la planète sans vergogne. Mais enfin, être le procureur de ces temps hors du temps demanderait une durée qui ne serait que celle d’une pure perte.

   Le drame de l’humain, hormis son égoïsme foncier qui explique bien des malheurs du monde, est sa constante propension à confondre l’être et l’avoir. Mieux et plus justement dit, à transformer tout être en avoir, à tout réifier, à choisir la quantité plutôt que la qualité, à ne nullement s’étonner de la laideur alors qu’il se pâme devant les dernières inepties de la production consumériste. Un long chemin serait à faire afin d’ensemencer les consciences du germe d’une immédiate beauté. Elle court partout : sur les ailes mordorées d’un insecte, sur la feuille que visite la froidure hivernale, sur l’écume des eaux qui rejoignent le vaste océan dans de magnifiques estuaires. Mais revenons un instant aux Selfies, ces icônes des temps d’aujourd’hui, ces idoles de plastique et de métal auxquels les Vivants vouent un large culte. Avez-vous déjà vu comme leurs yeux brillent, combien leur bouche devient pulpeuse de désir, combien sans doute leur sexe-même est convoqué à la fête des plaisirs médiatiques ? Ils sont « aux anges » pour employer l’expression canonique.

 

« Miroir, dis-moi si je suis la plus belle »

   Et si j’emploie ce terme « d’ange », c’est à dessein. Observez donc la psyché baroque qui illustre ce texte, vous y apercevrez, tout autour de l’ovale du miroir, trois anges qui semblent les génies tutélaires du domaine dont ils ont la garde. Comment les interpréter alors ? En défendent-ils l’entrée au prétexte que s’ouvre un possible champ pour le péché ? Sont-ils l’exacte réplique du dieu joufflu Eros qui invite les Amants à la fête infinie des plaisirs ? Tiennent-ils ouverte la porte d’un Paradis Terrestre qui gît en filigrane dans le tain du miroir ? Peut-être tout ceci à la fois en une sorte de complexité joyeuse où se mêlent, pèle-même, malice, jouissance sous le manteau, curiosité d’un vice qui trouverait, ici, ses plus belles et plus vives illustrations ? Il nous plaît de penser que tous ces curieux sèmes courent immédiatement sous la pellicule fascinante et enchantée du miroir.

   Mais qu’y trouvent donc nos coreligionnaires pour y passer le plus clair de leur temps, jusqu’à s’oublier (?), à s’immoler jusqu’au profond de leur âme dans ces images d’eux-mêmes qui les mènent au vertige infini de leur étourdissant ego. Ils sont ici, au centre rubescent de leur solipsisme, ils exultent, ils se savent les biens les plus précieux du monde, ils se savent or et platine dignes d’enchâsser quelque couronne royale, à commencer par la leur, dans la plus verticale évidence qui soit. C’est bien ceci le risque majeur de la « Selfie-idolâtrie », être le centre et la périphérie du monde, ne plus apercevoir au large de la Terre que les satellites multipliés à l’infini d’un Soi immanent à sa propre figure, d’un Soi dont la pulsion magnétique éloigne toute présence qui, précisément, ne serait nullement leur Soi. Tout ceci serait du plus grand comique, une superbe farce à la Molière si les consciences n’étaient à ce point abîmées, érodées par cette « multiple splendeur » dont ils croient être atteints, comme le pôle est atteint des rayons fécondants de l’aurore boréale.

   Là, au centre absolu d’eux-mêmes, les producteurs d’images cybernétiques, les dévoreurs de représentations virtuelles, les grands ordonnateurs de la « société du spectacle » mise en exergue au cours des années déjà lointaines par Guy Debord, stigmatisant toutes les dérives de nos sociétés occidentales abreuvées de gains et de richesses faciles, les Grands Prêtes donc de la Messe Universelle ont dressé les stèles sur lesquelles ils procèdent à leur propre sacrifice. Se pensant libres, ils ne possèdent plus nulle autonomie, enchaînés qu’ils sont à la machine qu’ils vénèrent dont ils sont les esclaves, « servitude volontaire » eut dit La Boétie en des temps bien plus humanistes que les nôtres. Le nôtre temps, depuis au moins les belles remarques de Nietzsche, est marqué au fer d’un incoercible nihilisme qui ne reconnaît plus l’être, qu’on le nomme « Idée, « Nature », « Histoire », « Conscience », quel que soit le prédicat qu’on lui destine à condition qu’il le soit de façon essentielle et non adventice, la saison actuelle en est la figure la plus visible.

   Mais qu’ont donc fait les hommes abusés par la Technique, adorateurs de la Machine, sinon les désigner tels leurs bourreaux, leurs geôliers ? Ils ont édifié des ex-votos sur lesquels ils ont inscrit, en lettres de feu, les gestes de leurs propres sacrifices. Ils ont allumé, autour de leurs autels, dans le clair-obscur religieux de leurs chapelles, les cierges inextinguibles de leurs propres envies. Ils ont officié devant la foule des fidèles réunis au sein même d’un gothique flamboyant, « flamboyant » pris au pied de la lettre. D’eux-mêmes, qu’ils pensaient avoir porté au pinacle, il ne reste que des cendres fumantes, flèche de Notre-Dame s’écroulant sous le poids de sa propre vanité.

   Oui, le paysage est désert, la terre dévastée quand le sens du monde est aboli. Demain, pour les générations futures, en aient-elles le courage et l’envie, à charge de reconstruire l’édifice d’une civilisation fondée sur l’exercice d’un juste humanisme. Parfois le progrès n’est pas à regarder au futur mais au passé. Les siècles de la Renaissance seraient une juste source d’inspiration. Eliminant l’excès d’individualisme apparu précisément à cet âge de l’Histoire, il faudrait faire retour au beau classicisme de l’Antiquité, réactualiser le prestige de l’Art, faire aimer la Poésie, se pencher sur les textes de la Littérature, explorer le savoir de la Philosophie, ces sciences soi-disant « molles », selon une qualification rien moins que paradoxale, toutes disciplines qui sont le véritable et éminent fondement d’une pensée. Certes la tâche est immense. Certes penser un « nouveau monde » à l’aune d’une contradiction qui mettrait en défaut le paradigme technicien, son éclaireur de pointe, l’amusant Selfie, paraît être, sinon une gageure, du moins l’espace d’une simple provocation. Mais les choses sont bien plus complexes que cela. Il en va du sort de l’humain en son essence. Osons l’être. Mettons l’avoir sous le boisseau. Chiche !

  

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 15:10
Arbre originaire

 

Photographie : Blanc-Seing

 

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   Cet arbre est unique. Cet arbre est essentiel. Cet arbre est un arbre du commencement. Mais que veut dire ici « commencer » si ce n’est tracer la ligne d’une histoire qui n’en finira jamais, toujours se renouvellera, dont la flamme ne s’éteindra nullement ? C’est un peu comme un tour de magie. Dans le chapeau il n’y avait rien que le vide et l’inaccompli et voici qu’une colombe en sort, toute ruisselante de clarté, ivre de sa propre venue au jour. L’on peut marcher des jours et des jours, s’inscrire dans ce paysage que nous propose cette photographie, voir le moutonnement des collines à l’horizon, voir les grandes entailles blanches du Causse, voir cette cabane de pierres où le paysan remise ses outils, voir le rectangle de vigne avec son quadrillage régulier et ne nullement apercevoir cet arbre situé sur son éminence d’herbe rase qui toise le ciel et parle au nuages son beau langage d’immobilité, qui chante aux oiseaux l’étendue de ses ramures, dispose à la pluie les grappes légères de ses frondaisons. En effet, l’on peut passer à côté des choses, fussent-elles remarquables à plus d’un titre, avancer dans une manière de distraction brumeuse et ne retenir du réel foisonnant qu’une ligne de terrain ici, une élévation de pierres là, le bleu du ciel dans une déchirure de nuages. La plupart du temps, nous nous comportons tels des voyageurs d’un visible que nous avons élu par hasard, au seul caprice de nos yeux, à la seule fantaisie de nos intimes errements.

    Cet arbre est là, dressé sur sa colline, il ne demande rien, n’attend rien, il n’est rien d’autre que sa propre croissance s’ouvrant au domaine ouranien, que sa propre patience s’enfouissant dans les lourdeurs de la terre. Pourtant, il suffit qu’un jour, au hasard de nos divagations, de nos pérégrinations sans but apparent que de se distraire de soi, l’on fasse une rencontre décisive que n’oubliera ni notre mémoire, ni la dimension de notre être en quête de beauté. Il se fait alors un genre de déclic, de mince tellurisme comme si dans la sphère de notre tête enfin lézardée, pût s’inscrire, en nos grises circonvolutions, autre chose que la fuite du vent sur la butte de la colline, loin à l’horizon de notre vue. Mais au fait, une interrogation ne manquera de surgir : avions-nous au moins, une seule fois dans notre existence, vu un arbre en sa foncière constitution, autrement dit en son essence ? Sans doute, non. Nous avions vu des châtaigniers aux troncs fissurés au plein de la forêt, de vieux tilleuls pleurant leurs feuilles dans des cours d’école, d’antiques chênes promis à une prochaine coupe en vue d’un travail d’ébéniste. En réalité, nous n’avions aperçu que des prédicats, des mesures, prélevé quelque qualité qui suffisait à notre discrète investigation. Certes, tout ceci s’était fait dans la facilité, dans la possible marge d’erreur, dans l’approximation qui est le berceau de notre propre incurie à percevoir le monde en sa belle et admirable singularité. Voir l’âme d’une chose, interroger son esprit, sonder ses propriétés uniques requiert bien plus que ce regard amorphe que nous laissons traîner hors de nous, qui ne fait que faseyer et ne trouve que rarement le foyer d’une récolte féconde. Oui, l’arbre il faut le récolter de la même façon que l’on défriche un sol, le débarrasse de ses scories, le nettoie de ses impuretés, le fait se dresser dans sa candeur comme l’événement toujours remarquable qu’il est.

   Nous disions, à l’incipit de cet article, que cet arbre que vise l’image est l’arbre d’un commencement. Mais en quoi est-il ceci ? En quoi se différencie-t-il du peuple des autres arbres qui, soudain, paraissent s’abîmer dans un pesant anonymat ? Tous les arbres sont des événements, de divines surprises mais l’étroitesse de notre vue humaine ne peut en embrasser la présence que d’une façon successive, nullement simultanée. Pour l’instant c’est cet arbre-ci qui compte et mobilise l’entièreté de notre conscience. Son essence nous n’en connaissons nullement la nature et ceci est précieux afin que, déporté de sa particularité, il puisse de facto recevoir ce signe universel, le seul possible si l’on cherche à frayer un chemin en direction des significations essentielles qui s’y abritent.

    Le ciel est parcouru de fins nuages blancs que ponctuent quelques zones plus sombres. La colline est de calcaire, semée, çà et là de cailloux qui ressemblent à des ossements, usés par la pluie, poncés par le vent. Une herbe rare, clairsemée, laisse voir les plaques de terre. L’horizon est lointain que rien ne perturbe. Les habitations sont rares en ce lieu de pur dénuement. Un village de maisons serrées les unes contre les autres en contrebas. Une route qui se perd quelque part dans l’innommé, le silencieux, tout ceci qui pourrait être en vacance de soi, peut-être simplement un paysage de l’aube des temps, un paysage du commencement. L’arbre, ici, au sein de cette immense respiration ressemble à une jeune vie en train de s’éployer, à une vie qui ne connaîtrait ni ses limites, ni la perspective de son devenir, la dimension de l’aventure qui sera la sienne.

    Ces paysages qui méritent le titre de « primitif », de « constitutif », à savoir de cette nature plénière qui écrit sa propre fiction sur la page virginale, infiniment dilatée de l’apparaître, sont des entités remarquables au seul motif qu’elles nous reconduisent au seuil de notre vie, à notre propre naissance, aux fondements qui nous ont constitué tel cet homme-ci, cet homme-là cheminant parmi les hasards de l’être-au-monde. Voir cet arbre en sa plus exacte vérité, dépouillé de tous les artifices qui pourraient en assombrir, en ternir la silhouette, c’est voir le début d’une histoire, c’est se reporter, en un seul empan du souvenir, à ces instants fondateurs de notre propre identité, aux moments qui ont modelé notre psyché au point que cette dernière se confond avec les événements qui l’ont façonnée. Nous avançons dans la vie, nous proclamons nos actes libres, nos mouvements doués d’autonomie. Certes il en est sans doute ainsi mais, à l’évidence, jamais nous ne pouvons faire l’économie de ce qui nous a traversé et a sculpté en nous les motivations au gré desquelles nous progressons.

   Cet arbre ouvre une histoire, veut simplement dire ceci : il nous invite à cheminer de concert avec lui, il s’installe au plein de nos affects, il appelle nos réminiscences, tel autre arbre connu pendant l’enfance dont nous fîmes notre première cabane, ce puissant archétype de l’habiter sur terre, afin d’y construire une éthique, d’y déceler la parole chatoyante d’une esthétique. Désormais, si la rencontre a été décisive, nous aurons partie liée avec lui, il sera en nous comme nous serons en lui. Son écorce sera notre peau et corrélativement, notre peau sera son écorce. Bien évidemment la pierre de touche d’une telle affirmation s’abreuve au symbolique, non au réel  radicalement réifié, pris dans les mailles indépassables de sa propre concrétude. Mais nous sommes autant des êtres symboliques, le langage en témoigne, que des êtres de chair, la douleur mais aussi le plaisir en tracent, parfois, l’inévitable voie.  

    Cet arbre agit en nous à la façon dont d’autres choses ont agi en résonance avec notre être profond. En lui, au travers de sa beauté partout présente, c’est cette source de la petite enfance qui fait entendre son doux bruit de cristal. C’est notre premier et spontané élan pour les bras ouverts de la mère, la justesse de la direction choisie par le père, la tendresse d’un sourire dans les yeux des aïeuls, les premières amours pareilles à des lames de fond, les amitiés adolescentes fortes et inentamables comme des forteresses, la naissance d’un enfant, les émotions au bord de cette jeune vie, le luxe, la puissance de l’âge mûr, la joie d’être à son tour devenu cet homme, cette femme entamant le dernier chemin dans le rayon d’un crépuscule d’automne.

   Le commencement qui nous échoit dans le genre d’une surprise à toujours renouveler, d’un constant étonnement à manifester, ce sont aussi nos confluences les plus heureuses avec telle page admirable de Proust dans « La Recherche », telle autre intime et bouleversante du Rousseau des « Confessions », telle autre encore répercutée à l’infini de Senancour, de Chateaubriand ou de Hugo. Le commencement, c’est encore les éblouissements de l’art, les tableaux de la Renaissance Italienne, les subtilités des Léonard, la plénitude heureuse des  Botticelli, les clairs-obscurs pleins de profondeur du Caravage. Et, bien évidemment, la liste pourrait être infinie de nos émois littéraires, picturaux, musicaux que notre mémoire a archivés dans les rayons de notre « musée imaginaire ». Toute découverte vraie est commencement, c'est-à-dire qu’elle mobilise la totalité de notre être et en sollicite les multiples facettes afin que ces dernières se mettent en devoir de tracer de nouvelles esquisses, d’ouvrir de nouveaux chemins. Nous ne sommes réellement vivants qu’à la mesure de ces généreux croisements qui portent en eux bien plus que leur modestie pourrait nous le faire supposer.

    Avait-on jamais imaginé de telles ressources auprès de cet arbre levé dans sa propre solitude, exposé aux caprices du vent, menacé par la hache ou la scie ? C’est bien parce que l’arbre, cet arbre, avoue sa fragilité, qu’il nous touche au plus secret de nos sentiments. Désormais, l’ayant vu avec justesse, nous ne pourrons plus faire comme s’il n’avait jamais existé. C’est son être qu’il nous a donné en partage, sous ce ciel de lourds nuages, sur cette colline semée de vent, devant cet horizon illimité. C’est notre être qui vibre en écho avec sa présence, lui correspond au titre d’une existence parmi les existences, ni plus riche, ni plus pauvre que les autres. Une existence seulement qui ne s’accroît que de la proximité des autres, qui ne peut faire phénomène qu’à contre-jour des autres. L’arbre est entré en nous, nous avons fait saillie en lui.

 

 

 

 

 

 

 

  

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:27
Silhouette

                 Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

 

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. L’air à peine défroissé faisait son murmure d’avant le monde. C’est curieux cette impression d’une origine alors même que la terre se craquèle, qu’apparaissent, sur sa peau, les flétrissures du temps. On douterait même qu’elle ait eu un commencement, la terre, que de toute éternité elle était cette grande fatigue commise à sa perte, fût-elle lointaine, insondable en quelque sorte.

   Les rues s’éveillaient à peine de la pesanteur nocturne. Les murs tâchés d’ombre se réfugiaient dans un étrange anonymat. Auraient-ils été doués de langage qu’on n’en aurait perçu que le lent étirement pareil à celui d’un fauve exerçant ses membres engourdis dans la venue de l’aube. C’est toujours un mystère que ce passage du refuge de la nuit à la déchirure du jour.

   Vois-tu, toi, Silhouette (quel autre nom pourrais-je donner à une forme fuyant dans le corridor de la lumière ?) tu es cette onde à jamais, ce temps irréversible, cette feuille d’espace qui, un jour s’altérera car au printemps succède la saison et l’hiver souffle déjà sa froide haleine qui, de bise, deviendra simplement mortelle. Simplement parce qu’il en est ainsi du devenir, il ne s’adresse à nous depuis son site inaperçu qu’à nous immoler dans l’instant qui brille des derniers feux de la présence.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Dans le sillon qui ne menait nulle part nous étions deux. Deux solitudes en font-elles jamais une seule ? Ou bien chacune, solitude pour solitude, incluse dans son germe, soudée en la mince tunique de sa chrysalide ? Serions-nous un jour papillons, Uranie ou bien Sphinx,  voletant dans l’air poudré de pollen, deux existences insoucieuses de quoi que ce soit, dans l’unique du vol comme fin de nos êtres en leur singulier destin ? Peut-être le lieu d’une brève rencontre, le temps d’une accolade puis le souvenir poudré d’un bonheur diffus se perdant à même sa généreuse profusion. La fleur ne vit qu’à perdre ses pétales. Son subtil rayonnement n’est que le signe avant-coureur de cette chute.

   Vois-tu, Silhouette, toi dont je suis la trace, pareil à l’esseulé réalisant son rêve, qu’adviendra-t-il de moi dans la décroissance du jour, ombre parmi les ombres. Qu’adviendra-t-il de toi ne sachant que ton fanal était le point lumineux dont un inconnu avait décidé de faire la parole la plus apaisante qui fût ? Combien de solitaires croisons-nous que nous aimons jusqu’à la déraison, eux, elles, qui n’en sauront rien ? En sont-ils alertés au plein de leur sommeil, dans ce fruit écarlate, cette grenade éclatée aux mille pépins ? On n’en cueille que quelque suc vite bu et l’on demeure sur sa soif et l’écorce de l’heure en son retrait ne saurait nous consoler de cette perte. Oui, voir et ne nullement saisir est ce deuil inaccompli qui se loge au plus secret de qui nous sommes, des voyageurs en déshérence qui ne connaissent plus l’objet de leur peine. Ils marchent à côté d’eux, de leur propre corps,  sans même s’apercevoir qu’ils en ont un. Toute souffrance trop durement endurée efface jusqu’au réceptacle qui en est le point ultime.

   C’était un frais matin de printemps, je me souviens. Pourtant déjà il n’a plus que la consistance d’un miroitement à l’orée de la mémoire. Pourquoi faut-il donc que les choses les plus douces, que les plus grands espoirs chutent dans l’oubli, tels de grands oiseaux ivres de vents qui se perdent dans l’acte même de leur vol ? Une fatalité est-elle inscrite dans le parcours d’exister avec l’urgence d’une vérité à paraître ? Serions-nous perdus d’avance, condamnés à une cruelle cécité, sidérés d’une surdité qui gommerait tous les bruits du monde ? Pourtant nous voulons voir. Pourtant nous voulons entendre. Partout s’ouvrent les fleurs, partout jaillissent de blanches corolles. En elles nous voulons nous perdre. Seulement en elles !

 

 

 

 

 

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:26
De l'être à l'apparence .

Œuvre : Barbara Kroll.

De prime abord nous inclinons aux contingences de tous ordres. Nous disons : "Ceci est de telle ou de telle manière". Nous disons : "Ceci existe en raison de …". Nous fondons en raison et trouvons aux choses toutes sortes d'invocations terrestres, souvent inscrites dans une évidente présence. Nous voulons être rassurés par une logique de l'objet. Nous posons le monde devant nous - l'arbre, la montagne, la feuille, l'Autre - nous affirmons en tant que Sujets (cette "belle" invention de la raison discursive) et prêtons à tout ce qui nous entoure quantité d'esquisses que nous croyons signifiantes alors qu'elles ne mettent en jeu qu'une certaine habileté à occulter ce qui se dissimule juste au-dessous de la surface. Loin d'être une vue distale, laquelle prend recul et hauteur, notre point de vue sur les choses est partiel, partial et ne s'exhausse guère plus haut que les herbes de la savane que parcouraient nos ancêtres, les Homo erectus dont la vision proximale assurait la survie. Nous divaguons tout autour de nous comme l'abeille butine le nectar sans savoir qu'elle l'a vraiment fait. Nous sommes pures distractions de nous, de l'Autre, du monde.

Nous regardons et nous disons : "Ce sont de jeunes femmes dans un sauna." Nous disons encore : "Ce sont des danseuses avant la scène" ou bien : "Elles vont se vêtir avant de sortir en ville." Nous disons tout ceci et nous fabriquons une réalité qui, peut-être, n'existe pas. Mais qu'en est-il donc de ce fameux réel qu'à chaque instant nous évoquons, ne sachant trop en quoi il consiste. Mais, en tout état de cause, il n'est qu'un fragment de nous-mêmes en direction du monde, une configuration que nous lui prêtons, une esquisse que nous lui attribuons. Car, en-dehors de nous, pour nous, il ne saurait avoir aucun sens. Il s'agit toujours d'une question de face à face : moi face au monde et le monde en retour.

Nous regardons de nouveau et, avec une belle assurance, nous formulons : "Ce sont deux figures féminines face à face". Et nous nous pensons quittes d'autres justifications. Mais rien n'est moins faux que d'évoquer un tel face à face. Le seul face à face qui ait jamais lieu, c'est celui de soi avec soi. C'est seulement à partir de notre propre ipséité, à savoir de notre coïncidence avec nous-mêmes que le surgissement du monde est possible. En accord avec notre être nous dépassons le cadre de notre simple apparence, de notre figure lisible pour atteindre le seul lieu possible de notre liberté, transcender le réel, donner acte au monde, aux choses, aux Autres dans leur incontestable multiplicité. Ces deux jeunes femmes - situons-les dans l'atmosphère embrumée d'un sauna - ne se font face que de manière contingente. Là, sont-elles, dans cette posture, dans cette intimité propice aux révélations de tous ordres. Aussi bien auraient-elles pu se trouver dans un square ou bien assises à la terrasse d'un restaurant. Simplement de l'existence en train de dérouler ses anneaux, de tricoter ses mailles l'une à la suite de l'autre. Conversations, bavardage, confidences, mais jamais de l'être à l'état pur puisque celui-ci ne saurait exister en aucune manière. C'est nous qui lui donnons abri, c'est lui qui nous conduit vers ce temps dont il est tissé de manière si impalpable qu'il en est comme l'écho perdu dans quelque lande sertie de brume. C'est de l'indicible dont, pourtant, nous devons constamment nous assurer afin que notre cheminement dans la vie ne soit pas une simple hallucination.

Ces jeunes femmes qui devisent dans une apparente décontraction ont à se retirer, chacune dans l'antre ouvert de leur propre sérénité, à cet endroit où n'habitent que silence et coïncidence à soi, là où le battement de l'être devient perceptible comme peut l'être le bruit d'une source dans le sous-bois déserté. Car, pour que le bruit soit vrai, libre, assuré de sa propre parution sous les frondaisons du monde, il faut cette condition de possibilité du retirement, du silence, de la parole originaire se retenant jusqu'au bord d'un secret. La moindre effraction, le plus minuscule geste et tout serait compromis qui refluerait dans l'ombre fondatrice, dans le repli obscur du néant à partir d'où tout se révèle dans l'espace ouvert de la clairière. Ces jeunes femmes sont deux sources bruissant de concert dans la fraîcheur des ombrages. D'abord à l'écoute d'elles-mêmes en leur être, elles se déploient comme la crosse de fougère gagne l'éther, elles se déplient en direction de l'Autre, cet Autre dont l'étrangeté ne repose que sur le mystère de son propre être. Être contre être avant que l'existence ne fasse son pas de deux, voici ce que l'Artiste nous livre dans cette belle peinture pleine de réserve et de méditation en instance. Le sens est là, entièrement contenu dans la géométrie de quelques silhouettes fondues dans le jour, dans l'assourdissement de teintes venues nous dire la rareté de l'instant.

L'être, nous ne le voyons pas, car seulement "il y a être", tout comme il y a vérité, liberté, ces transcendances auxquelles nous nous devons de figurer sur l'avant-scène alors que dans les coulisses bruissent déjà tous les bruits du cheminement existentiel. Nous les entendons faire leur grésillement de flamme. C'est à une désocclusion de ce que nous sommes toujours, dans l'ici et maintenant du monde, que nous devons donner acte. La compréhension est dans le geste même qui se porte au-devant des choses, non dans leur chair muette. Dans l'oursin, c'est toujours le corail qui parle. Nous n'en voyons que la bogue aux épines violettes. Dans l'Autre, nous ne distinguons que sa bouche, ses lèvres, son corps, sa souplesse avenante. Figures de l'exister, modulations multiples, déclinaisons de ce que l'être, en retrait, nous livre de sa gamme infinie de possibilisations. Nous ne sommes jamais que cette vibration de corail, cette simple alternative du face à face de soi avec soi-même. Ce qu'est l'Autre en retour. Être est cette effervescence par laquelle nous nous donnons à nous-mêmes et à tout ce qui nous entoure, aussi bien cet Autre auquel nous croyons faire face alors que la dramaturgie humaine est entièrement contenue dans un jeu de miroir. Ego que le monde reflète, monde que reflète l'ego pour la plus belle fête qui soit : exister

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:25
Du côté du clair-obscur.

" Le ciel pleure sur les Hemmes..."

« Il pleut, il pleut

et le ciel verse encore des larmes

sur la plage des Hemmes

et, malgré tous nos nuages,

toujours toujours

je t'aime et je t'aime ».

Les Hemmes de Marck

Par Alain Beauvois.

On est quelque part, dans une chambre obscure, on ne sait trop où et l’on sent, loin, là-bas, le monde dériver. C’est au fond du corps que tout se passe, que tout s’amasse en pelotes confuses. La crypte du ventre est lourde que cloue le grain de l’ombilic. Le massif de la tête, sous le flux du songe fait ses grises circonvolutions et c’est comme un vertige qui imprime son bruit de laine. Le jour est si bas, la clarté si étouffée dans l’antre du cortex. Dans la spirale de la cochlée ricochent tous les bruits de la Terre avec leurs signes pliés tels ceux des hiéroglyphes. L’incompréhension est grande et le tumulte partout présent. Le tronc des jambes s’éteint sous l’écorce abrasive de la peau. La peau, ce parchemin sur lequel inscrire le chiffre des heures, graver les joies et les peines, tracer les vergetures du désir. La voilà orpheline du monde, égarée parmi la mutité dense de la chair, empêtrée dans les fleuves de sang, absorbée par les humeurs vitreuses. C’est un tel égarement que d’être là au centre de soi et de ne pouvoir émerger dans la clarté, de connaître le rythme joyeux de l’heure, la rutilance des secondes comme scansion de l’être ! Si confondant et l’on sent, dans l’isthme de sa gorge, la meute pressée des larmes, le hululement long des sanglots. Les pieds sont révulsés qui disent l’absence de la marche, l’infernal fourmillement du surplace, la lame gélive du jour faisant sa schize, coupant la presqu’île de l’exister en deux parties égales. Ligne de partage autour d’un raphé médian. De part et d’autre, l’immémorial affrontement de l’ombre et de la lumière, du mobile et de l’immobile, de l’amour et de la mort. Les mains cernent le vide. Dans leur creux de silence, des copeaux de souvenirs, des éclisses d’étreintes, et la sciure compacte de l’ennui partout répandu. On est comme exilé de soi, les yeux lancent des éclairs, les pupilles clignotent avec l’impatience d’un sémaphore, les sclérotiques font leurs feux de porcelaine. Où sont les mots ? Où sont les phrases ? Où l’incantation dont le poème est le beau recueil, où la contemplation qui fait la conscience brillante et l’âme éclairée ?

Quelque chose a bougé. Quelque chose a tressailli. A la manière d’un dépliement, du surgissement d’une eau claire dans la faille de la nuit. On sait que cela va avoir lieu, qu’il y aura des hommes aux longues silhouettes, des femmes aux yeux emplis de beauté, des enfants aux cimaises desquels brilleront des feux de comète. On le sait depuis le profond de sa chair, depuis le battement de son souffle, la cadence souple de son cœur. C’est comme un flux qui aurait traversé les océans, comme une houle venant faire son écume blanche sur le rivage de nos corps. C’est une aube qui nous sculpte de l’intérieur, qui gonfle nos viscères, inonde notre territoire et nous dépose bien au-delà de ce que nous sommes dans l’orbe d’un pur ravissement. C’est cela naître à soi et en éprouver l’incroyable mystère. Plus rien alors n’est caché. Plus rien ne se dissimule derrière des voiles d’obscurité. Tout rayonne et se déploie jusqu’à l’horizon agrandi. C’est là, tout près, c’est une infime musique, un craquement de cristal, un crépitement de fils sur la toile immensément libre du ciel. La langue d’eau est là. Luxe d’or et de platine pareille à un lac immobile en attente d’éternité. L’espace s’est arrêté. Le temps est suspendu. Le grand sablier de la durée a interrompu la chute des grains de silice. Alors on peut s’approcher de soi. Alors on peut se connaître. La plage de gravier et de moraines est une souple étendue dans laquelle lire son avenir. Pierre après pierre. Goutte après goutte. Car, maintenant, tout est uni par la lumière, façonné en signes dont nous reconnaissons le visage familier.

Certes, de loin en loin, encore, des taches d’incertitude, des amas de questions irrésolues, des points de suspension, des failles à combler. D’amour, de jeux, de rencontres, de hasards. On est si bien là, sous ce ciel de cuivre, tout contre la suie des nuages, sous la chute diagonale de la clarté, en attente d’être. Oui, en attente car toute existence est suspens, hésitation, marche syncopée sur les chemins de fortune ou bien d’infortune. Nous n’avons jamais qu’à avancer sur ce filin d’irrésolution, tels des funambules entre deux lignes de crête lumineuses alors que, sous nos pieds, s’étend l’immensité sourde des choses non encore advenues. Nous souhaitons demeurer. Nous souhaitons figer les rouages du mécanisme d’horlogerie. Le temps d’une attente. Le temps d’une respiration. Juste au point d’acmé, entre diastole et systole et notre cœur s’arrêtant un instant nous serons maîtres de notre passé, de notre avenir et nous ferons longuement halte dans ce présent que nous souhaitons éternel alors qu’il n’est que cette basse lumière à ras du sol que, bientôt, une autre lumière effacera.

Mais où sont donc les ardoises magiques de notre petite enfance, ces manières de petites madeleines proustiennes dont, à notre gré, nous jouions à nous inventer un futur, griffonnant et griffonnant encore puis effaçant les stigmates du temps, reconduisant le passé dans les limbes et inventant de nouveaux présents, de nouveaux dessins, nos propres effigies dans l’ornière impalpable des jours ? Où sont les ardoises ? Où est le gris, cette teinte du passage de l’ombre à la lumière ? Où sommes-nous, nous qui toujours disparaissons alors que nous nous efforçons d’apparaître, qu’une pluie, parfois, suffit à reconduire au tremblement du néant ? Où ?

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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 10:08
Au plus près de soi

« Rivage atlantique »

Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

   « L'atmosphère, ici, était d'une qualité équivalente (...). Jusqu'à cette moiteur de l'air, cette pureté du silence qu'il est impossible de trouver ailleurs que dans un couvent. »

 

                                      Georges Simenon - « Les vacances de Maigret »

 

*

 

   « Rivage atlantique », peut-être faut-il l’aborder au travers de cette citation de Simenon, l’accentuant, la lestant du poids si léger de la pureté. Puis redoubler cette manière d’apesanteur du luxe inouï du silence. Comme si l’une, la pureté, ne pouvait appeler que le silence, comme si l’autre, le silence devait s’envisager, uniquement, sous la figure de la pureté. Osmose des choses entre elles, fusion du beau en un seul et même endroit du monde afin de dire ce qui, ici, dans cette stance illisible de l’instant, devient l’essentiel, l’incontournable, le sens à l’infini réverbéré par le miroir de sa propre conscience. Dans cette expérience d’un minimalisme qui tutoie l’illimité, l’on devient transparent, invisible pour tout regard qui se mettrait en quête de notre propre silhouette, on perd jusqu’à son épaisseur, on est simple ligne confondue avec le fil de l’horizon, on est pâle rayon de soleil noyé dans sa mer de nuages, on est inapparence à la face de la terre, souffle d’un vent encore innommé, aube à peine levée dont nul pas ne pourrait tracer l’avancée sur la courbure inépuisable du réel.

   Alors, on s’est tellement allégé des soucis ordinaires, tellement abstrait de la sourde cantilène des villes, tellement éloigné des venelles agitées de mouvements multiples, que l’on vit dans une manière de délicieux vertige, on plie son corps dans la souple étoffe du songe, on s’enrubanne des flocons d’eau venus de l’océan, ces fines gouttelettes qui poudrent notre peau d’un baume si onctueux, on se croirait plongé dans un bain de jouvence au subtil parfum d’éternité. Voyez-vous, cette impression d’allègement me fait soudain penser à ces étonnants météores (Simenon ne parle-t-il de « couvent », dans sa belle évocation ?), donc ces météores de Thessalie, abritant tout en haut de leurs stalagmites de galets et de sable, ces « monastères suspendus au ciel », ces concrétions spirituelles dont on se demande si ce n’est notre faculté imaginaire qui en a tracé les contours.

   Et, par une immédiate association d’idée, je ne suis guère éloigné du Mont Olympe, de son sommet enneigé qui se découpe sur le bleu (la pureté ?) du ciel. Pur attirant le pur, silence appelant le silence. Genre de retraite ascétique où plus rien n’existe que la proximité de soi, où plus rien ne se dit que le corps du monde que rejoindrait le nôtre dans un geste d’ultime donation. Les dieux ne sont guère éloignés que rejoindrait notre propre mythologie personnelle. Les grands espaces océaniques, les étendues d’eau illimitées, lissées de vent, les hautes altitudes où glissent les longues caravanes d’air sont les portes au gré desquelles se connaître sans détour jusqu’en son fond le plus exact. Il n’y a plus de place pour la fuite, l’on est livré à l’entièreté de son être, conscience qui se regarde en tant que conscience.

    Mais, si l’on est devenu cet illisible signe, cette empreinte légère dans la trame d’un antique palimpseste, il ne faut nullement renoncer à décrire le réel, à le faire venir à l’horizon de nos yeux, le convoquer tout contre la conque de nos oreilles, le sentir frissonner sur la dalle attentive de notre peau. Réalité tout contre réalité. Du monde, la nôtre. Entre les deux, même pas la place d’un cheveu, le glissement d’une feuille d’eau, l’immatérielle présence d’un fin sentiment. Le ciel est infiniment levé dans sa parure d’ombre. Rien ne s’y dévoile que la mystérieuse vibration des ténèbres, faille à l’infini où se logent nos rêves. Une longue presqu’île de nuages cendrés flotte à mi-hauteur, médiatrice entre les hommes aux modestes destinées et les dieux immortels dont, parfois, l’éclair est la lumière, le tonnerre la sourde voix, la grêle la parole adressée aux Hésitants qui courbent l’échine sous le faix d’une existence devenue trop lourde, trop lente à se mouvoir, genre de toile percée en son centre de l’abîme d’une palpable tristesse.

   Une longue bande grise sous les nuages, elle est vision des hommes au sortir de leur torpeur nocturne, elle est espoir que la lumière vienne féconder leurs yeux, apporter l’amour, délivrer cette joie qui les fait tenir debout, parfois, en des manières d’étranges incantations, leurs mains se dressent vers l’azur pour en saisir quelques fragments dont ils pensent qu’ils sont habités d’esprit, traversés des ondes pulsatiles du bonheur. Inénarrable condition humaine qui confond, en un seul et même geste, symboles et réalités qui les portent, leur donnent essor !

   Pourtant les félicités terrestres sont si nombreuses que semblent dire, ici, cette belle et brillante dague de lumière, cette merveilleuse lame polie de clarté qui vient féconder le sable du rivage à la hauteur de son intelligence, de sa lucidité. Oui, la lumière est intelligente, lucide, elle qui fait briller nos yeux, elle qui nous révèle la profondeur du cosmos, la crête enneigée des montagnes, la grande bannière bleue de la mer, la hanche de l’Aimée à contre-jour de notre rubescent amour. Oui, belle est la lumière, elle est la vie en son plus beau déploiement. Et cette langue de sable ridée des attouchements subtils des flux et des reflux, ne nous dit-elle, en modulations graphiques, l’immémoriale geste humaine avec ses avancées et ses retraits, ses pleins et ses vides, ses célestes ascensions et ses terrestres chutes ? Notre vie même est cette constante dialectique, ce passage du noir au blanc, du blanc au noir qui se nomme ordinairement « actes du monde » dont nous tissons, jour après jour, le minutieux coutil. Il est la structure de notre être, il tend ses fils tout autour de nous à la façon d’un subtil cocon dont, habitude aidant, nous ne percevons même plus le luxe inouï de sa présence.

   Et cette première amorce de la dune - la dune ce joyau des rivages battus des vents, poncés d’eau -, cette plateforme si claire et si discrète à la fois, cette modestie qui pourtant part du socle de la terre et monte au plus haut du ciel, parfois sa douce forme féminine se confond, se fond dans la vaste matrice océanique de l’illimité. Etonnante unité du visible lorsqu’il s’ingénie à troubler notre vue, à jouer avec la plasticité de notre corps. A tel point que, parfois, pris de vertige sur l’épaule d’une dune, nous ne savons plus qui nous sommes vraiment, homme contemplant un paysage, paysage soi-même, chair de sable, d’air et d’eau dont la vastitude, pour un instant, nous donne cette étrange illusion de liberté, d’éternité. Et ces touffes de fins oyats, ils sont les antennes par où la matière respire et rejoint le dôme infini de l’espace. Ils bougent à peine sous la caresse du vent. Leurs multiples rhizomes connaissent tous les secrets des dunes, leurs galeries à l’infini où court le peuple du sable, les nœuds de la terre qui sont ses bourgeons, la lumière noire du sable plongé dans sa longue nuit, qui la métamorphose à petits pas, matière qui, bientôt pulvérulente, habillera les vents de cette belle teinte d’ivoire, de ce talc venu du ciel telle une énigme.

   Tout, ici, est de l’ordre de la confluence, tissé d’une souple et rassurante unité. Rien ne se disperse de soi. Rien ne fait fugue. Rien ne cherche l’en-dehors afin de rassurer l’en-dedans. Pour la simple raison qu’il n’y a ni dehors, ni dedans, comme l’on opposerait le sujet à un objet, l’esprit à la matière, le fini à l’infini, tout est en tout d’une seule pensée sans partage, sans distraction. Pour cette raison nous éprouvons un grand calme à être les Observateurs attentifs de ce qui a lieu devant nous. Avoir lieu veut dire trouver les assises les plus exactes de son être. Être en soi plus que soi. Être dans l’ultime qui rassemble et ôte toutes les fissures et les failles du monde. Plus de factualité ni de contingence puisque l’immobile, le donné pour sûr, la disposition immédiate des choses pour qui regarde, n’ont plus de justification à apporter, de légitimation à fournir. L’Amant, l’Amante que l’Amour unit en une seule forme indissociable ont-ils à chercher à l’entour d’eux-mêmes des raisons qui les expliqueraient, qui se poseraient comme d’indispensables déterminations à partir desquelles les rendre vraisemblables ? Non, dans cette heureuse dyade, tout se ressource à sa propre venue en présence, tout fait sens à l’intime même de l’événement.  Il y a un unique mot qui est central, tout le reste, tout le périphérique n’est que pur bavardage, fiction pour des regards non encore parvenus à maturité.

   La climatique romantique disait l’être du paysage aussi bien que celui de la passion sous l’égide du sublime. Certes, mais le sublime, par son illimitation, son immensité, écrase, broie ce qu’il porte en lui à la manière d’une mortelle ciguë qui appellerait le tragique bien plutôt que la joie naturellement attachée, par essence, à toute beauté. L’homme, en dernière instance, est victime du sublime, il n’en est nullement l’élu aux mains emplies de lumière. Il s’effondre sous la charge trop lourde. Il disparaît à même sa mortelle contemplation. A l’opposé, le paysage doux, unitaire, sans faille apparente, est doté de vertus balsamiques, émollientes, astringentes pour employer la rhétorique de la pharmacopée réparatrice. Peut-être ne sommes-nous que de fragiles plantes qui nécessitent des soins constants ? Il nous faut d’attentifs jardiniers penchés sur notre croissance, afin qu’isolés des atteintes du mal, qui ont pour nom « indifférence », « désaffection », « oubli », « nonchaloir », nous puissions connaître cette magique efflorescence au seul gré de laquelle quelque chose comme un cheminement ouvert sera possible. Oui, OUVERT ! Une Clairière ! « Cette pureté du silence » est à ce prix. Simplicité, bienveillance, sérénité ne veulent nullement dire abandon, désaffection de soi au prix d’un renoncement. Tout menhir n’est qu’un dolmen qui s’est redressé. Oui, redressé.

  

  

 

 

 

 

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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 13:05
Un monde flottant.

                                                        LA CIME DE L'EST.

                                   Œuvre de Livia Alessandrini.

                                            Villeneuve 2013.

 

 

 

 

   Nul ne pouvait plus voir.

 

  Le problème, car il y avait problème, c’est que nul ne pouvait plus voir cette scène de désolation. Sauf Voyante à la proue de son vaisseau de pierres, Sirène hautement tendue vers le ciel de l’improbable. Mais, d’abord, il faut parler de ceux qui sont absents, les Distraits, les Errants, tous les pauvres hères qui, tout au long de leur existence avaient fourbi les armes de leur étonnante destruction. C’est ainsi, les Vivants sont toujours en quête de leur propre mort comme s’ils voulaient hâter leur finitude et savourer les délices du Néant à même leur lourde inconséquence.

 

   Leur inextinguible curiosité.

 

  Ce qu’avait été leur cheminement sur Terre, voici : dès la pointe du jour alors que les herbes bleues s’éveillaient à la beauté du monde, que les biches buvaient l’eau limpide des sources, que l’épaule des collines frissonnait sous le premier vent, ils n’avaient de cesse de se répandre sur l’ensemble des territoires qui s’offraient à leur inextinguible curiosité. On les retrouvait partout. Tout au fond des vallées en longues caravanes pressées. Dans les nasses des villes, agglutinés tels des essaims de guêpes. Sur les plages de sable doré, corps mitraillés de soleil, vitre noires des lunettes pareilles à d’étincelants névés. Aux terrasses des cafés derrière des verres oblongs où dansait un soleil anisé. Dans les galeries marchandes et les Grands Magasins, à la queue-leu-leu, accrochés aux tapis roulants, telle une immense chenille processionnaire qui n’aurait même pas été consciente du nombre infini de ses pattes.

 

   Les éclats du paraître.

 

   « Inconscience », le grand mot était lâché, le sésame qui ouvrait à la compréhension de la condition humaine en son aveugle procession. Car vaquer à ses occupations, flâner le long des vitrines, être un chaland assidu à suivre le flot mouvant d’une rue, à se faufiler dans la foule dense des agoras, à mettre ses pas dans celui qui vous précède pour aller ici et là où se trouvent les éclats du paraître, ceci n’a rien en soi de répréhensible, à une condition, toutefois, que la conscience soit le moteur lucide des événements, non un simple accident parmi le flot agité d’une multitude.

 

  L’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Quelques esprits avisés avaient, à maintes reprises, tiré la sonnette d’alarme, montré le danger du moutonnement obséquieux, de la déraison singulière laquelle consistait à perdre sa singularité au milieu des confluences mondaines. Mais il y avait pire que cette simple divagation désordonnée. Oui, bien pire, toutes ces allés et venues les Humains les avaient accomplies en dehors du bon sens, semant ici une carcasse automobile rouillée, bâtissant là un viaduc enjambant l’écoulement du réel, abattant arbres et décimant terres pour y édifier les temples de la gloire consumériste. Sur Terre il ne demeurait plus un seul pouce carré qu’une herbe pouvait s’approprier, plus le moindre lieu capable d’accueillir l’ébruitement léger d’une fontaine.

 

   Partout le monde se fissurait.

 

   Cela a commencé une nuit dans le lourd sommeil des hommes. Comme un bruit d’orage, un roulement continu, le fracas d’un torrent sur l’étrave du rocher. De longues déflagrations qui faisaient leurs coups de gong jusqu’au centre bouillonnant de la lave. Parfois des hululements, des feulements pareils au supplice d’animaux entourés de feu dans les herbes jaunes de la savane. Dans les hautes maisons de ciment gris, dans les coursives des couloirs, dans les caves feutrées, le long du zinc gris des mansardes, sur les spires moquettées de rouge des escaliers, partout le monde se fissurait. Longues lézardes imprimant leur furie dans la matière torturée.

 

   Une invisible Conscience.

 

   C’était comme si une invisible Conscience s’était levée quelque part à l’horizon des hommes pour les ramener à la raison. Mais d’abord, il fallait le coup de semonce, la vigoureuse houle qui emportait avec elle la vanité, garrotait l’égoïsme, scindait la fierté, ligaturait la démesure, la folie expansive de ce peuple qui semblait privé de boussole et de sextant, livré aux gémonies d’une marche de guingois dans les ornières étroites d’une incompréhension généralisée. Oui, car errer de la sorte ne pouvait conduire qu’à l’éclatement, à l’éviscération, à la diaspora, membres épars sur l’ensemble de la termitière qui gisaient, maintenant, parmi les gravats et les éboulis de toutes sortes.

 

    Ramure en plein ciel.

 

   Mais ce paysage de désolation, ces scories de l’Ancien Monde, ces pierres richement sculptées en train de rendre un dernier soupir, ces portiques démantelés, ces échelles suspendues dans le vide, ces réseaux de fenêtres vides, cette ramure d’arbre en plein ciel, telle une plainte, ce clocher médusé tendant son cône esseulé en direction d’un dieu invisible, cette conflagration du réel, tout ceci était certes tragique, moins cependant que la mesure anthropologique décimée à l’aune d’une vision inadéquate de ce qui, pourtant, s’annonçait comme refuge et abri, possibilité de progrès et de ressourcement. On ne scie jamais mieux la branche sur laquelle on est posé qu’à la mesure du confort qu’elle nous offre, du luxe dont elle pare notre assise. Mais cette constatation n’arrive qu’à l’issue de la crise. Il est rare qu’elle la précède.

 

   L’exténuation des choses.

 

   Le jour vient de se lever. Le premier jour après le Déluge. Voyante est tendue à la proue de son navire hauturier. Les vagues sont de pierre. Le ciel de cendres. Le lointain de boue et d’argile. Autrement dit un genre « d’extase matérielle » qui cherche la voie de sa prochaine profération, le chemin d’un langage qui devienne compréhensible. Surgir de l’exténuation des choses, prodiguer une ouverture, entailler la densité de ce qui est afin qu’une voie soit possible qui dise l’incomparable présence de l’être.

 

   Le lieu de leur vérité.

 

  Loin, très loin, un triangle de pierre, une étrange météorite qui brille de ses facettes de mercure, de ses aplats de nickel, de ses arêtes de chrome. Un monde immensément métallique troué de cratères où se laisse entendre la voix du mérite des hommes car, ici, sur le rocher échoué en plein ciel qui vient de les accueillir, les Invisibles, les Silencieux ont gagné le domaine de leur exacte parution, soit le lieu de leur vérité.

 

    Sublime poésie blanche.

 

   Ils habitent mers et océans. Mer des Nuées, des Pluies. Ils n’ont cure d’eux-mêmes, seulement du temps qui passe en fin brouillard, en minces nébulosités. Mer de la fécondité. Féconds en leur esprit qui se suffit du luxe de penser. Océan de la Tranquillité. Nulle agitation, seule la palme d’une méditation, l’efflorescence d’une contemplation et la moindre fleur aperçue, la moindre corolle en son épanouissement sont des sources inépuisables de beauté. Mer de la Sérénité. Ils sont au centre de l’écume radieuse du lotus, ils en sont le dépliement, la sublime poésie blanche qui chasse la démesure de l’ombre. Sont enfin parvenus à la pointe avancée de leur être et leur regard s’ouvre immensément sur l’infini spectacle des phénomènes.

 

   Ecouter son chant intérieur.

 

   Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce simplement le peuple de notre imaginaire projeté sur l’écran du cosmos ? Est-ce la vertu du regard de Voyante qui les a fait s’accomplir là dans la dérive de la galaxie cependant que la Terre dort dans son linceul de pierres, dans son tumulus de gravats ? Est-ce … ? Mais rien n’épuiserait la question car le mystère de l’être est trop grand qui interroge celui du monde. Alors il faut demeurer en soi et écouter son propre chant intérieur comme le premier venu, celui qui nous guide dans cet univers flottant dont nous supputons l’existence mais que nous ne pouvons déduire de rien d’autre que de notre propre sentiment d’exister. Mais écoutons la belle parole de l’ukiyo-e nous dire en mode subtil ce qui nous hante à la manière d’un ineffable visage du temps, d’une impermanence qui, tantôt nous trouve ici sur Terre, tantôt là-bas sur ce Monde inouï qui nous questionne de son étrange présence :

 

« Vivre uniquement le moment présent,

se livrer tout entier à la contemplation

de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier

et de la feuille d'érable... ne pas se laisser abattre

par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître

sur son visage, mais dériver comme une calebasse

sur la rivière, c'est ce qui s'appelle ukiyo ».

 

***

 

   Vivre, est-ce simplement cela, dériver au fil de l’eau dans l’attention à soi, à la fleur, à la feuille, devenir calebasse que le courant emporte pour une étrange planète. Est-ce cela ?

 

 

 

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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 09:44
Don inouï de la solitude

Barbara Kroll

 

***

 

 

   A-t-on jamais été vraiment seul dans la vie ? Je veux dire seul dans une solitude infinie, sans recours à quelque altérité que ce soit. Une manière de Robinson Crusoé dépossédé de son Vendredi, isolé sur son île de Speranza avec, pour unique compagnie, le passage des vents alizés, la proximité des cochons sauvages pataugeant dans leur soue, le sillage blanc d’oiseaux de haute altitude. Au pied de la lettre, Robinson n’aurait connu la solitude totale car, être face au ciel et à ses chapelets de nuages, apercevoir la tanière d’animaux sauvages, suivre des yeux le vol des goélands, c’est, en quelque sorte, échapper à cette condition tragique, à cet exil de l’autre qui est toujours exil de soi. Nul homme sur terre ne peut vivre seul au sens strict. Toujours quelque chose le rattache à une présence, à un lieu, à un souvenir.

    SEUL le fou est SEUL, (étrange réitération du langage qui dit la solitude telle la tautologie qu’elle est, considérée en son absoluité), le fou qui demeure en sa consternante thébaîde avec la cruelle certitude de n’en jamais sortir. Car la folie est telle, son essence est si désespérée, que le tumulte est intérieur qui fore sa cavité sans que rien, de l’extérieur, ne puisse en modifier le cours. Le fou est à lui-même son propre monde. Sa raison d’être profonde est cette aliénation qui est plus aliénation de soi que contrainte qui serait venue du dehors et, en ce cas, pourrait trouver le lieu d’une possible résolution. Voyez le fou, il ne vous voit pas, son « regard » vide vous traverse et vous n’existez pas à ses yeux, vous n’êtes, tout au plus, qu’une illusion inventée par le monde, un genre d’objet qui aurait échoué, là, à la hauteur de quelque étrange contingence. Un simple caillou aurait sans doute plus d’importance que vous ou bien un ressort, une bille d’acier avec laquelle le fou est en prise directe, objet parmi les objets du monde. Le problème de la folie est bien cette perte de l’intime et féconde subjectivité, laquelle n’ayant nul lieu où s’accomplir, ne peut connaître que le monde paradoxal de l’objectité. En une confondante équation, la folie pourrait s’écrire tel l’équivalent de l’arbre, de la feuille sur le chemin, de la faille qui sinue et se perd entre les lèvres de la terre. Aucune issue qui pourrait ramener le fou en des terres habitables. Partout il est étranger. A ce qui n’est lui, à ce qui est lui aussi bien.

   On ne peut comprendre le fond essentiel de la solitude si l’on n’a reporté cette dernière à l’étalon absolu que pose, pour nous, la condition aporétique de toute aliénation. N’est nullement fou qui veut. Nul simulacre à ce désordre qui tourneboule la personnalité, la retourne comme le trappeur le fait de la peau de l’animal sauvage. C’est bien à cette métaphore ultime de l’inversion, de la catapulte, du saut inouï que nous devons nous reporter pour saisir une bribe de ce qui, nous l’espérons, jamais ne nous visitera. Ce qui serait rassurant, pour le schizophrène, (mais alors il sortirait de son état), ménager dans l’espace étroit de sa geôle une place, fût-elle infinitésimale, pour une altérité. Cruel principe : le fou est à lui-même sa propre altérité, ce qui, toujours le contraint à n’être ni ici, ni ailleurs, seulement dans un champ sans horizon, une aire sans perspective autre que la fermeture à jamais, graine germinative en éternelle attente d’une croissance qui jamais n'arrive.

   L’altérité est cet espace de jeu au sein duquel toute personnalité reçoit la confirmation de son être, sa singularité, sa différenciation d’avec les choses du monde. Cet élément de l’autre-que-soi, déjà il faut le porter en soi, l’avoir intégré comme le premier clavier sur lequel jouer pour dresser sa propre silhouette et la mettre dans la lumière de la raison. Qu’est-ce que la raison, sinon, en premier lieu, se savoir soi-même en sa nature humaine, laquelle est fondamentalement autre que celle qui m’est contiguë, dont je perçois la trace à l’horizon de mon regard. Particularité du soi faisant sens par rapport à l’universalité des différences, des contrastes, parfois des contraires, parfois aussi des similitudes. Mais c’est cette polyphonie du monde, ce concert dans lequel je m’inscris à titre de JE, en toute connaissance, mon JE ne pouvant jamais faire fond sur celui d’un Autre et en capturer l’unique effigie. Bien évidemment, les choses prises sous cet éclairage, qui du reste est le seul possible, pose la solitude en tant que la face inversée de toute altérité.

    Mais « face inversée » ne veut nullement dire que l’Autre sera définitivement absent de ma psyché, de mes préoccupations. L’Autre, en sa plus radicale acception, est toujours un problème.  De Lui je dépends car nulle existence ne saurait résulter d’une autarcie. Du regard de l’Autre, de sa conscience, j’ai besoin pour édifier cette étonnante sculpture humaine que je suis, toujours en constant réaménagement. Le fou, lui, n’éprouve nullement cette crainte infinie des variations, des Autres, de son propre moi. Les choses sont définitivement figées, le monde clivé, l’un d’un côté, le sien définitivement clos, l’univers de l’autre, immensément ouvert, gouffre inenvisageable pour l’autiste, abîme dans lequel il se perdrait si, d’aventure, l’idée lui venait de s’y confronter, au risque de n’apercevoir que le néant qui l’habite et le soude à son propre roc sans qu’une autre alternative soit possible.

   Rien ne bouge chez le fou que ses délires obsessionnels, le raz-de-marée d’un langage intérieur qui tourne à vide, le carrousel, sur place, des stéréotypies et des mouvements autocentrés, répétitifs, manière d’antienne  qui gire alentour et le prive d’un monde à sa mesure. Tout est inflation chez la personne atteinte de démence, le soi amputé de ses limites, le monde en son flou constitutif, le halo des Autres qui se donne comme illusion, spectre dangereux, piège dans lequel succomber immédiatement à la mesure de sa propre dissolution.

   Tout autour de nous, sur les bancs désertés de présence, dans les coursives vides des rues où ne souffle que le blizzard du malheur et de la mise à l’écart, sur les quais de gare où des regards vides semblent toiser l’infini, dans les transports en public où se tiennent d’étranges soliloques entre le Solitaire et sa Solitude, l’image de cette dernière est insoutenable car elle nous convoque, d’emblée, à la figure de notre propre dénuement s’il devait advenir et, ce jour adviendra forcément sous le visage de la mort. Mais le temps aura effacé de notre vision les dettes que nous aurions dû acquitter en raison même d’un séjour terrestre confit d’égoïsme et tressé des mailles de l’indifférence. Notre chemin aura été accompli en toute conscience, ce qui, bien évidemment, suppose des zones d’ombre, des comportements distraits, des conduites placées sous le boisseau de l’inconscience ou bien de l’irrationnel.

   Hommes, nous sommes ainsi faits que nous pêchons souvent par omission et, parfois par intention, et n’en sommes même pas alertés. A vivre, il faut, parfois, souvent, la taie de la cécité sur les yeux du corps, sur ceux de l’âme aussi, qui se laissent abuser par leurs homologues de chair, tant l’insouciance, la frivolité sont des compagnons précieux en ces temps de tempête et de naufrage qui portent pour nom « existence moderne », autrement dit existence ballottée par les flots capricieux de la mode, ce modeleur des consciences dont, aujourd’hui, nul équivalent n’existe nulle part. Mais, ici, il ne s’agit nullement d’être le procureur de quelque comportement, tâcher de comprendre seulement.

   Il faut en venir au titre « Don inouï de la solitude » qui, après ce long développement, pourrait se donner comme pure provocation. Mais non, il n’y a nulle complaisance à faire l’éloge de la solitude, du moins si celle-ci résulte d’un libre choix et s’érige en simple règle de vie. Le Solitaire n’est pas nécessairement un marginal ou un misanthrope. Il y a souvent une grande satisfaction à s’éprouver en tant qu’unique au cœur d’une expérience qui n’admet nulle autre présence que la sienne propre. Voyez le saint dans l’exercice de sa foi, l’artiste dans le déploiement de son œuvre, l’orfèvre penché avec amour sur sa gemme précieuse, le randonneur face au paysage sublime, l’esthète remis à la pure beauté qui le visite, l’enchante et le porte bien plus loin que lui. Mais vers quoi ? Mais vers l’altérité du monde car ce vocable trompeur nous fait penser que l’altérité ne peut consister qu’en la rencontre avec une autre personne humaine. Comme s’il y avait des vases communicants entre consciences et que la dimension anthropologique tout entière ne tirerait son sens que de ce type de rencontres.

   Mais c’est l’excès « d’hominitude », si je peux me permettre ce curieux néologisme, qui nous induit en erreur et nous culpabilise. Quelque part il serait inconvenant de tirer une jouissance qui serait extérieure à Celui, Celle qui me font face et me renforcent dans mon humanité. Mais « raisonner » de cette manière constitue déjà, en soi, la source d’une erreur. Une simple évidence (ou bien ce qui devrait en tenir lieu) nous incline à penser toute vérité à la façon hégélienne, à savoir qu’elle ne peut consister qu’en la totalité du réel. Tout fragment est déjà un affaiblissement de la notion, un genre de métonymie qui nous oblige à proposer quelque succédané à des fins de justification.

    Aussi bien prétendons-nous que nous avons vu le plus beau paysage du monde, aperçu la plus belle femme, rencontré le plus beau poème. Mais l’on sent bien, ici, combien cette attitude est en porte-à-faux, combien elle ne joue que sur une habile indulgence, combien elle biaise le réel et n’en propose qu’un visage tronqué, une vue infiniment parcellaire. Bien évidemment nous ne pouvons nous satisfaire de ces assertions aussi partielles qu’illusoires, aussi dogmatiques que simplistes. Non, « La Joconde » n’est pas la plus belle femme du monde, elle est femme parmi le monde qui a la beauté en partage. L’amoureux, aussi bien, vous dira que son amante est l’éblouissement même, la perfection et encore quelques autres considérations qui, en lieu et place d’une vérité, ne feront qu’assumer quelque sophisme de poids, que mettre en valeur des appréciations poinçonnées d’une curieuse conception de philistin.

   « Don inouï de la solitude », il nous remet à notre propre être, nous soustrait aux caprices mondains, place le Soi face à Soi sans autre issue que de se voir dans la lumière crue, parfois violente, du réel. Dans la solitude du désert ou bien de la haute altitude, nous ne nous dérobons plus, nous ne fuyons plus, nous n’avons plus d’espace pour l’esquive, de corridor ou de porte dérobée pour la fuite. Nous sommes totalement, fondamentalement remis à nous, face à l’expérience que nous vivons en toute conscience, en toute lucidité. Le geste du marcheur dans le vaste Sahara est empreint d’une profonde beauté, il est image de Celui qui consent à se confronter à ce qu’il y a de plus difficile, de plus exigeant, à savoir sa propre identité qui devient verticale, immense, à la limite d’un possible effacement.

   Une fois l’éblouissement dépassé, une fois atteinte l’oasis où se désaltérer du Soi pur, voici l’un des plus significatifs événements personnels dont l’homme puisse témoigner. Loin alors toutes les simagrées du Grand Monde, les affèteries bourgeoises, les fastes en trompe-l’œil de la richesse. Il ne demeure qu’une pauvreté, une indigence, une humilité qui délimitent le champ de la personne vraie, sans fard, sans apprêt, nue en quelque sorte, manière de Paradis mais dépouillée de son imagerie d’Epinal. Une vue directe de Soi à soi, de Soi à l’Autre, de Soi au monde. L’authentique nous parle d’une voix distincte, claire, il nous enjoint d’être au plus juste de qui nous sommes, un être essentiellement de la finitude, de la constante déréliction, une faille agitée d’angoisse à laquelle il revient de trouver un SENS, donc une altérité comme miroir lui faisant écho.

   Car nul solipsisme poussé en son fond ne nous permettrait de comprendre quoi que ce soit à notre condition. Seule l’altérité pourrait y pourvoir, à condition qu’elle soit justement regardée en tant que cette multiplicité de sèmes courant d’un horizon à l’autre, afin qu’interrogés, nous puissions prétendre devenir Ceux que nous devons être : des Hommes-debout qui n’ont nullement peur de la lumière ! Ce banc de l’image, hissé dans sa plus extrême solitude, face au mur monacal qui le regarde et l’oblige à connaître sa propre vérité avant même de connaître celle des autres, peut jouer le rôle d’une métaphore, sinon d’une allégorie qui nous dirait :

 

« Sache qui tu es, face à Toi, ainsi tu seras et deviendras ».

 

   Peut-être n’y a-t-il rien d’autre chose à faire que de répondre à cette injonction ! Ou bien à renoncer à soi en renonçant à cet autre qui nous habite, qui n’est que l’intervalle de notre propre vérité.

 

 

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 15:18
La terre était déserte.

                  Photographie : Alain Beauvois.

 

 

« Je reviendrai… »

Toi qui m’attends
Je reviendrai
Je ne peux t’oublier
Comme je ne peux oublier
Les tendres moments passés
Sur la plage de Calais
Je suis un grain de sable
Qui brave les barrières
Tous les vents me mènent à Toi
Oui, je reviendrai vers Toi
Mon Bel Amour !

 

AB.

 

 

 

 

   S’était-on jamais demandé.

 

   S’était-on vraiment jamais demandé combien il était étrange d’être ici et maintenant dans cet édifice de chair avec ses tubes où courait l’eau rouge du sang, avec ses cheveux pareils à des idées folles, avec ses mains qui battaient le vide, avec le pavillon de sa peau qui flottait dans le vent du doute ? S’était-on jamais enquis du miracle de voir la feuille d’automne couchée dans son or liquide, d’entendre le grésillement de l’amour dans les frondaisons des arbres, de toucher du bout de son nez érectile la fragrance de la pomme verte ou bien celle du papillon aux ailes semées de nectar ? On avançait, comme cela, sur les chemins du monde, ne se retournant jamais pour apercevoir ses propres traces faisant leur sillon dans la poussière. On goûtait à mille choses, à la sucrerie d’une rencontre, à l’acidité d’un sentiment, au pelucheux d’une amitié, sans jamais s’interroger sur leur nature, sans s’enquérir plus avant de leur signification. Car tout parlait, il suffisait de se disposer au murmure du vent, à l’hymne du lac dans sa feuille d’argent, à l’eau bleue des abysses qui n’était que l’une des mille et une teintes du rêve. S’inquiétait-on de se nommer Pierre ou bien Sylvain ou bien encore Félicie ? Et pourtant les noms nous attachaient aux choses du monde telle la singularité dont notre être était pourvu. Uniques nous étions bien que pris dans le réseau complexe de la foule. Non reproductibles avec nos yeux couleur de terre, nos doigts où tremblait le désir d’être auprès des événements, nos pieds qui foulaient le sol avec leur curiosité avide, intarissable. Un pas après l’autre. Un souffle après l’autre. Un amour après l’autre. Une sorte de giration infinie, d’éternel retour du même, de recommencement de ce qui avait été, devenait présent puis s’enfuyait par la meurtrière de l’avenir. Alors nous butinions tout ce qui venait à notre rencontre, la corolle d’écume, la fille à la peau blanche, la corne d’abondance de l’amitié.

 

   Nous traversions la ville.

 

   Alors nous traversions la ville dans la première heure de l’aube. Les immeubles étaient de sombres haillons pliés dans leur rumeur de brume. Les Vivants des corps immobiles, des insectes aux élytres soudés et leurs yeux éteints étaient des pierres grises dans lesquelles dormait le diamant du songe. Les maisons avaient des yeux étranges, des orbites vides dans lesquelles s’engouffraient les vrilles du silence. De longs corridors montaient dans l’espace de cendre en faisant leurs volutes noires. Des freux tombaient du ciel en feulant et leur chute, dans l’air, creusait des tunnels qui, longtemps frissonnaient de cette irruption dans les mailles serrées des secondes. Oui, il y avait une immense vacuité qui scindait le monde, une faille par où se disait la perte toujours possible de la chose familière, la dissolution du paysage dans quelque malencontreux maelstrom, dune de la plage engloutie dans le tumulte des flots, bâtiment à l’horizon faisant naufrage avec sa cargaison de vies humaines, disparition, là, de l’unique silhouette au bord du rivage et le monde serait désert, infiniment désert !

 

   Toi qui m’attends.

 

   On disait Toi qui m’attends. Mais, en réalité on ne savait nullement qui était qui. Qui attendait quoi. On attendait l’attente ne sachant de quoi elle serait constituée. Y avait-il jamais eu un TOI quelque part sur la boule de la Terre qui eût constitué un but à atteindre, un refuge à trouver, la chair d’une amante, le logis où dissimuler sa peine, la chambre où écrire le journal de sa vie avec ses piquants d’oursins et, parfois, son éclatant corail, tel un soleil intérieur ? Mais cette lumière liquide parviendrait-elle, un jour, à trouver son issue, à se faire connaître, à découvrir une clarté confluente avec qui naviguer de concert ? Les eaux marines étaient si illisibles, teintées d’ombres où flottaient les résilles d’écume. Etait-on simplement un naufragé qui, jamais, ne rencontrerait l’écueil salvateur flottant à la surface ?

 

   Je reviendrai.

 

   On disait Je reviendrai. proférait ceci à la façon d’une prière profonde, peut-être d’une découverte de soi - cet inatteignable continent -, à la façon encore d’une intime conviction. On aurait donné son corps en pâture à ne pas réaliser sa promesse, à faillir à cela qui tressautait en arrière de la nacelle de peau et menaçait à tout instant de s’épancher au dehors. Alors on se rendait compte combien il était indécent de proférer de tels mots, fussent-ils de simples susurrements au seuil de la conscience. Jamais on ne revient de nulle part pour la bonne raison que nous n’en sommes jamais partis. Il n’y a en aucun endroit du monde de lieu pour l’être sinon en lui-même, autant dire dans l’éclisse étroite d’un absolu. L’être n’est ni négociable, ni transposable dans un ailleurs, pas plus qu’identifiable à un temps puisqu’il est tous les temps à la fois. Plutôt que de s’époumoner à tracer dans l’éther des mots inaudibles, préférer le silence qui est la seule dimension qui vaille, un souffle sans épaisseur, une larme sans enveloppe, un regret sans nostalgie. Il serait toujours à temps de revenir à son propre si, par le plus pur des mystères, l’instant s’éclairait un jour de la présence à soi. Alors on verrait l’invisible et on serait en pleurs devant tant de félicité.

 

   Je ne peux t’oublier.

 

   On disait Je ne peux t’oublier. Comme si quelqu’un d’autre que nous dans notre solitude se donnait comme existant. On était ici, tout en haut du rivage, dans une douleur de soi. Comment en serait-il autrement ? On ne saurait être dans la souffrance de ceci qui n’existe pas. Le sable n’existait pas. Il n’était qu’un mirage dans l’air vibrant du désert, une simple hallucination qui s’évanouirait dès que la braise de la chaleur serait devenue cendre. Les pieux de bois dressés tels des sentinelles n’étaient que la cristallisation de nos désirs secrets. Comment n’en pas avoir quand on longe des coursives imaginaires et que les Voyageurs ne sont que ces éphémères hiéroglyphes se dissolvant dans la prolifération des signes mondains ? Comment longer la dalle dure de la plage et y faire retentir le bruit de ses pas dès l’instant où l’on est un socle dépourvu d’assises, une outre gonflée de sa propre suffisance et l’on flotte en l’air pareil à une orgueilleuse montgolfière ? A partir de quel hypothétique bastingage pourrait-on apercevoir le gonflement de la mer, la voilure blanche du bateau, le pont encombré de Passagers, les claires cabines où se dit la passion des rencontres, le luxe polychrome de l’amour ?

 

   Je suis un grain de sable.

 

   La seule vérité qui soit, la voici enfin énoncée avec la belle précision horlogère qui sied à telle découverte : Je suis un grain de sable. Infinitésimal comme tout être dans la plénitude de son essence. Comment donc pourrais-je trouver à me dilater, à m’accroître puisque ma nature est de demeurer dans l’imperceptible faille de l’inapparent ? Des milliers de grains de sable s’agglutinent, ici dans les gorges des rues, là s’assemblent sur de bruyantes agoras, là encore s’enferment dans des salles obscures dans lesquelles crépitent des carrousels d’images. Ils croient exister, les Grains de Sable (donnons-leur la distinction d’une Majuscule, ne serait-ce que pour les abuser !), ils s’impatientent, ils se ruent sur la premier plaisir venu, ils s’embrasent à l’idée de trouver l’autre Grain de Sable (cette divine illusion), ils se fondraient sous la forme d’un verre aux mille reflets ne serait-ce que pour s’assurer de leur propre rayonnement. Toute prétention à paraître se dissipe vite sous le rayon blanc, éblouissant d’une lampe à arc, autre nom pour la conscience. Oui, de la conscience, autre nom pour l’être. L’être n’est que conscience. La conscience n’est qu’être. Comme souvent la révélation s’illustre sous la forme rhétorique du chiasme, laquelle entrecroise en une subtile fusion ce qui pourrait se dire de ce qui, en définitive, ne se dit pas. Rapide pirouette. Pas de deux où l’un devient l’autre qui devient l’un. Gants blancs, chapeau de magicien et le lapin est là tout étonné d’être. Et l’on poursuit son chemin avec son bâton de pèlerin et l’on vise la prochaine borne où la question, à nouveau, se formulera de l’être en tant qu’être et l’on posera sa besace dans un pli d’ombre et l’on se confiera à un sommeil réparateur, le seul qui soit pour s’y retrouver avec la complexité. Le réveil, comme tout réveil sera un éblouissement et la ligne d’horizon reculera indéfiniment dès que l’on avancera.

 

   Tous les vents me mènent à Toi

 

   On disait Tous les vents me mènent à Toi.

   On disait Oui, je reviendrai vers Toi.

   On disait Mon Bel Amour !

 

   Seulement on ne connaissait ni la nature du vent, ni le visage qui se dissimulait sous le Toi, ni ce qu’était un Bel Amour car ces choses sont, parmi le spectacle du monde, les plus fugitives qui soient. Le vent jamais ne s’arrête. Le Toi se métamorphose à mesure qu’il trace son empreinte. L’Amour est infiniment soluble dans l’eau, l’air, le temps qui passe.

 

   Alors on détache son regard de la plaine de sable, on dépasse la clôture de bois, on franchit la plaque liquide de la mer, on survole le navire blanc. Alors on se fond dans le ciel, là où tout se confond avec tout dans la plus belle des incertitudes qui soit, la seule vérité dont homme (ou croyant l’être), nous pouvons nous assurer avant que la nuit n’éteigne tout. Le repos sera infini jusqu’à l’aube prochaine. Jusqu’au jour qui sera lumineux. Nous ne sommes qu’attente. D’être ! Seulement d’être.

 

 

 

 

 

 

 

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4 mars 2020 3 04 /03 /mars /2020 15:17
L’aire ouverte du silence

                                           Photographe non identifié

                                               Source : Marie Claire

 

 

« L’amour est un châtiment.

Nous sommes punis

de n’avoir pas pu

rester seuls. »

 

« Feux » - Marguerite Yourcenar

 

***

 

 

   Seule, face à la mer, dans l’infini égarement qui coiffait ton âme, ceci, ce danger de l’amour, tu en savais les sourdes reptations. Tu en pressentais les vives lézardes qui ne manqueraient de faire leur sinueux trajet à l’insu de ta conscience. Faut-il que nous soyons naïfs pour nous engager sur la route du non-salut avec autant d’audace que de touchante illusion ! Cheminer de concert est tout, sauf l’éventail ouvert d’une joie. Mais nul homme, nulle femme, ne sont des objets sacrificiels qui consentiraient à leur propre perte au motif que l’amour les a visités, qui ne les laissera plus en repos.

   Je t’avais rejointe, toi la Solitaire dont seule la vue de la mer apaisait les rampantes angoisses. Sur ton banc je m’étais assis. Non en pure confiance. Jamais l’on n’est assuré de rien dans la faille béante des sentiments. En réalité on n’aime qu’à assurer sa propre survie. L’Autre est ce qui nous fait défaut, sans quoi notre voyage serait pure errance parmi le labyrinthe exténuant de la terre. Notre corps, nous le lançons dans toutes les directions de l’espace, tel un harpon qui saisira ici une miette de vent, là le flocon d’un nuage, plus loin cette femme emplie de solitude.

   Toi donc qui attendais. Mais qu’attendais-tu qui ne soit que ta propre empreinte sur le cercle accompli du monde ? Vois-tu, il ne s’agit de ruser avec la réalité, d’en poncer les aspérités afin qu’elle tienne le langage que l’on attend d’elle. La réalité est toujours tissée d’immanence, elle rôde sur d’illisibles sentiers emplis d’ombre et de doute. Oui, l’amour, ce beau mot brille à la cimaise d’un projet idéal. Mais combien il se farde de ténébreux desseins dès l’instant où l’exister le métamorphose, le fait passer de simple esquisse à cette pâte lourde du destin, cette glaise dans laquelle nous n’avançons qu’à porter notre être au-devant, dans ce rai de lumière qui vacille et ne tient que le récit étroit d’une surdi-mutité.

   Sans doute me trouveras-tu confit en stoïcisme, moi qui énonce ces certitudes et en assume les tragiques conséquences sans même  que mes yeux ne tremblent, ni mes paupières ne cillent. Tout amour est « châtiment », nous dit Marguerite Yourcenar, qui étaie sa thèse au moyen de l’assertion suivante : nous n’avons eu le courage d’affronter notre propre solitude. Oui, je crois bien qu’il s’agit là du geste héroïque d’une pensée sans fard, du maintien d’une ligne directrice qui ne s’infléchit nullement sous l’effet d’une dérobade. La lumière de la vérité est, le plus souvent, vive comme celle du soleil au zénith. Elle nous aveugle et c’est la raison pour laquelle nous nous en détournons et lui préférons l’onction plus douce de l’ombre. Au moins, ici, sommes-nous assurés de ne point connaître les habituels ravages de la passion et nous appliquons-nous à nager dans les eaux tièdes d’une quiétude acquise à l’aune d’une esquive, d’une fuite.

   Notre « amour », oui, je le place entre guillemets, je le situe dans une époque qui, maintenant, n’a plus cours. Me demanderait-on de tracer ton portrait, je crois bien que, de mon fusain, ne tomberait qu’une noire pulvérulence, ne se donneraient que quelques traits ne connaissant même plus le lieu de leur être. Tout ceci est si confondant, cette vive sensualité qui fulgure dans le lointain et, déjà, se consume dans les rets de sa propre perte. T’en souvient-il de nos émotions partagées, de nos doigts enlacés que liait une même eau fraternelle ? T’en souvient-il ? « Fraternelle », je le sais, ce qualificatif ne te posera nul problème, je m’en remets à ton instinctive lucidité. Nous n’étions que des frères en solitude.

   Tu confiais le roman de ta vie à ces dessins - ce n’étaient parfois que de simples gribouillis d’enfant -, le mien, je le tissais de mots qui, le plus souvent, s’effaçaient à même le silence de la page blanche. J’en ai gardé quelques traces sur la pelote emmêlée de ma mémoire : la mer ; une brume à l’horizon ; le sillage des oiseaux, teinté de gris ; un soleil nébuleux dont l’œil semblait enclin à déchiffrer notre mystère. Vois-tu, nous ne sommes que de purs mystères qui n’atteignent même pas leur propre rivage. Alors l’amour ! Oui, nous avons été « punis de n’avoir pas pu rester seuls ». Maintenant nous sommes punis « de n’avoir pu rester en amour ». Où est l’équilibre qui porte le nom de « plénitude » ? L’aire ouverte du silence est le seul espace dont nous puissions faire l’expérience. Nous sommes des outres vides que le vent traverse. Puisse-t-il un instant s’arrêter, demeurer et nous dire le terrible secret que nous cachons au monde. Puisse-t-il !

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