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4 août 2019 7 04 /08 /août /2019 10:36
Signe seulement

"Tête", fil de fer peint, Bieuzy 2019

Œuvre : Marcel Dupertuis

 

***

 

[Ce texte sur l’une des dernières œuvres de Marcel Dupertuis part d’un présupposé, à savoir qu’il s’agit dans son art (mais ceci est le lot de toute modernité), d’un affrontement du mot et du signe. Le mot serait l’équivalent linguistique du corps. Le signe serait, en quelque sorte, l’effacement ou le silence, la toujours possible disparition. En réalité, l’art, au cours des âges, serait passé d’une rhétorique du mot à celle du signe. Ainsi la Renaissance témoignait-elle, par sa peinture généreuse, ses personnages idéalisés, le plein de ses figurations, de la richesse du mot, de son rayonnement, de cette manière de chose indivisible, entière, non sécable, si ce n’est à l’aune de l’imaginaire. Pourrait-on jamais croire à l’existence d’un mot dont on pourrait atteindre l’intégrité depuis l’extérieur ? Le mot, ce genre de monade fermée sur elle-même, enclose en sa citadelle, comment sa liberté pourrait-elle être atteinte ? Nous, les hommes, qui utilisons les mots avec l’aisance qui sied aux choses bien acquises, naturelles en un certain sens, jamais nous ne voudrions croire à leur possible érosion, à leur hypothétique disparition. Et, pourtant, parfois, les événements historiques tragiques fracturent les mots, les scindent et introduisent en leur sein une irréparable césure.

   Parlant de césure, nous voulons signifier celle, bouleversante entre toutes, qui a pour nom « Auschwitz », l’innommable précisément, qui initie toute idée de modernité et son nécessaire dépassement dont seule une éthique exigeante est à même de réaliser l’avènement. Ce qui, symboliquement, paraît avoir atteint en son fond le Mot de l’Histoire, c’est une faille qui s’est ouverte, libérant des signes que nul n’avait aperçus, qui ne sont que les fragments des mots, qui les attaquent, les dissolvent de l’intérieur. Ce qu’aurait pour mission l’art contemporain, lui qui survit après les Camps de la Mort, ce serait de travailler sur ces cendres fumantes de l’Histoire, d’en exhumer les possibilités artistiques.

   Ainsi un art du signe succèderait-il à un art du mot, tout comme le moderne succède au renaissant. La mission de l’art serait donc de travailler de l’intérieur du signe afin de reconstituer le Mot scindé de l’Histoire. Or, cet art du signe serait celui de la fragmentation, de l’obsolescence, de la perte, de la dégradation, souvenir fiché au cœur de la conscience du plus grand drame qu’ait eu connaître la condition humaine. Ainsi émergent des créations telles celle de Marcel Dupertuis dont le travail sur la matière du corps le déconstruit peu à peu pour aboutir à cette résille, à cette fragilité qui n’est plus que la mémoire de son ancienne présence, lorsque le corps était corps de beauté et de jouissance. Qu’en demeure-t-il aujourd’hui ?  

    Il se montre seulement tel cet espace vacant, cette solitude, cet intervalle blanc, ce silence qui n’attendent que de retrouver la totalité dont il était pourvu autrefois, qui le maintenait debout. L’Homme-menhir, devenu Homme-dolmen cherche à se reconstruire patiemment. L’artiste agissant en démiurge le prend par la main et lui dit en une manière de parabole christique : « Lève-toi et marche ». Une telle injonction puisse-t-elle être suivie d’effet ! Sans doute la voie de l’art en ce III° millénaire, perclus de doute et naviguant à l’estime !]

 

***

 

   « Tête », le titre de cette œuvre. « Tête », comme l’on dirait « chut », du bout des lèvres, dans la retenue de soi. « Tête », ce mot si simple qui ne s’ouvre que pour se refermer. Articulez donc ce mot devant un miroir et vous comprendrez, instantanément, cette désocclusion-occlusion qui ne saurait simplement être une fonction physiologique, mais l’aube d’un SENS à déchiffrer. Car tout signifie dans l’univers, depuis le lointain grésillement de l’étoile jusqu’au souffle inaperçu des choses, ce ver luisant dans l’herbe, cette « tête » d’épingle qui brille au soleil, ce baiser que quelqu’un vous adresse, que vous recevez tel le don qu’il est. Le plus souvent, occupés que nous sommes aux tâches harassantes du quotidien, frotter un parquet, conduire la voiture au garage, laver ses vitres, le temps glisse au-dessus de nos têtes sans que nous n’ayons jamais le loisir d’en extraire le rare et d’en saisir la sémantique. L’heure est déjà loin de vous que la métaphore habituelle de « l’eau qui court » traduit bien mieux que ne le ferait un habile concept. L’heure est déjà effacée que le passé a reprise, dont il ne restera rien qu’une vague impression, qu’un sentiment diffus.

   « Tête » donc, nomination de la chose si économique, si ramassée, que ses deux syllabes s’effacent à mesure de leur émission. Mais, bien évidemment, voulant donner lieu au site du visage, comment nommer autrement que par ce simple vocable qui en cerne le contour et en définit l’assise ? Mais, ici, il ne s’agit nullement de linguistique, il s’agit d’art en son expression. Aussi convient-il de prendre un peu de recul et d’analyser ce qui s’énonce comme une vérité puisque nous savons bien que toute œuvre est vérité, précisément, sinon chute dans l’aporie d’une chose qui serait innommée, donc vouée au néant. Mais, de façon à ne demeurer dans l’abstraction, il nous faut donner quelque réalité à cette tête et la placer dans une perspective qui en éclairera les infinies facettes.

 

Signe seulement

« Trois enfants avec une voiture tirée par un bouc ».

Franz Hals (vers 1620)

Source : La Quotidienne.fr

  

   Regardons cette belle œuvre de la peinture renaissante « Trois enfants » de Franz Hals. Combien les têtes de ces bambins sont généreuses, ouvertes, comblées d’épanouissement, portées par une étonnante plénitude. Ici la beauté se dit dans une manière d’extase, de saut en avant de soi, de profusion à même le monde. Les têtes sont comme dilatées de l’intérieur, projetées en direction du regard de l’autre, c’est la couleur même d’une joie de vivre communicative qui vient jusqu’à nous et nous rassure, comme s’il s’agissait de notre propre portrait.

 

Peinture de l’excédent.

Peinture de l’extériorité.

Peinture du surgissement.

 

   Tout est tourné vers le dehors et il s’en faudrait de peu que ces visages ne se donnent sous la forme d’une sculpture, tellement la poussée du dedans se manifeste en tant que dépliement et gain de l’espace. Tout ceci se lit comme la réaction et l’antinomie des sombres et ascétiques visages médiévaux, anges, figures christiques et autres saints dont la représentation se dissolvait à même les ors et les sépias d’une lumière mystique.  Le visage n’avait nullement à s’affirmer, il n’était accordé qu’à la divine clarté dont il était un reflet à tout jamais, autrement dit une manière d’absence, d’effacement face au mystérieux Transcendant.

   Ce rapide détour par le paradigme expansif de la peinture renaissante a seulement pour but, dans une visée dialectique, de faire se montrer les différences, sinon les verticales oppositions entre une figuration de l’excès et une figuration du retrait. On aura bien compris, en une première visée, combien cette œuvre de Marcel Dupertuis s’inscrit aux antipodes du concept  initié par les maîtres de la Renaissance, dont on peut voir une résurgence au beau milieu de l’impressionnisme, dans « Portrait d’enfant », par exemple, d’un Renoir. Identique effusion de la chair, luxe lumineux de la couleur, exaltation de la forme qui se propose aux yeux des spectateurs telle la manifestation d’un irrépressible bonheur.

 

La vie est bourgeonnement.

La vie est fulguration dionysiaque.

La vie est effervescence.

  

   L’on se rendra aisément compte du saut immense accompli par ce que, faute de mieux, il convient de nommer « représentation ». Si les œuvres antiques, notamment la statuaire grecque, les figurations de l’art romain, se nourrissaient de la notion de mimêsis, à savoir le souci de la ressemblance de l’œuvre avec son modèle - le beau corps, le beau visage -, ce qui se traduisait par une imitation ; avec l’œuvre ici considérée, nous assistons à un renversement copernicien dont l’art contemporain use comme de l’un de ses motifs majeurs. Du réalisme à l’abstraction, de la figuration fidèle à l’interprétation « outrancière » du corps, l’écart est plutôt cet abîme qui creuse jusqu’à la folie, parfois. Voyez les œuvres hallucinées de Francis Bacon, l’effigie humaine ramenée à une essentielle monstruosité, comme si, en l’homme, les ressources chtoniennes résonnaient avec bien plus de force que les fragiles dentelles ouraniennes, abîme donc qui n’est que le statut du Da-sein penché au-dessus de sa propre déréliction. La chute est inévitable qui grimace à l’horizon et enjoint les Existants à se recourber sur leur destin en forme de finitude.

   S’il fallait donner, à l’art actuel, un mot par lequel en définir l’essence, alors l’un des premiers vocables se présentant à l’esprit serait bien celui d’« absurde » que redouble la notion de nihilisme.  La fuite irrémissible du SENS est confirmée chaque jour qui passe, dans la tragédie humaine dont Auschwitz ne constitue nullement l’épilogue mais se présente comme l’une des flétrissures les plus insupportables qui se puisse concevoir, l’Histoire reproduisant à l’identique, au fur et à mesure de l’égrènement de ses civilisations, les mêmes funestes erreurs. On se plaint constamment des misères qui frappent le cours des choses mais aucune véritable éthique ne vient en endiguer l’inquiétante parution. Le constat est atterrant et les pratiques invisibles qui viendraient en  atténuer les plus néfastes accomplissements. Chaque seconde est le théâtre d’un drame que l’homme regarde médusé sans qu’il n’intervienne en quoi que ce soit pour que la texture du monde soit sauve. Si le concept de « modernité » peut trouver un répondant à la mesure de ses attentes, c’est bien dans les productions de l’art, tout d’abord, qu’il cherchera le lieu de sa possible effectuation.

 

Or que veut dire « Tête »

en son étrange dépouillement ?

En  cette architecture de lignes monochromes ?

En cet entrelacs dressé contre le silence du monde ?

En la muette supplication de sa résille questionnante ?

 

   Mais il faudrait être atteint de cécité pour ne nullement voir que cette sculpture de fil de fer est UN CRI. Oui, UN CRI, une exhortation à s’éveiller du songe creux dans lequel l’humanité se complet, ne levant cependant le moindre petit doigt pour enrayer le désastre. Et ceci n’est nullement l’injonction de quelque penseur tragique qui aurait décrété la mort de l’homme. L’homme était mortel bien avant que cette œuvre n’ait vu le jour. Et c’est non seulement l’homme qui est mort mais Dieu lui-même, depuis que le décret nietzschéen en a promulgué l’obscure vérité.

 

Ce que la TÊTE dit,

dans le vrillement de son être,

dans la douleur patente qui la traverse,

dans ces lignes révulsées

qui attendent le couperet de leur propre destin,

ce qu’elles disent, ces lignes,

le désespoir auquel se confronte

tout cheminement terrestre,

toute avancée qui ne procède jamais

qu’à sa propre extinction.

  

   L’art a à être ceci : un trépan qui fore jusqu’à l’âme et la requiert comme ce diamant qui incise le réel, le désopercule, le saigne à blanc puisque, aussi bien, nulle chair ne parle mieux que depuis le lieu de sa scarification : là s’ouvre le SENS - unique mission de la belle et irremplaçable phénoménologie, tremplin de la sublime herméneutique -, là seulement la Parole peut se lever qui dira à l’homme le lieu unique de son être, cette Poésie qui appelle la Pensée, qui appelle la Conscience. Alors l’art nous fera entonner ceci face à la splendeur de la Lumière, ceci comme dans le poème « Mnémosyne » de Hölderlin.

 

« Un signe, tels nous sommes, et de sens nul »

 

   Oui, un « signe ». Oui « de sens nul ». Ce qui veut dire que nous tutoyons constamment le néant, que nous l’appelons à la manière de cette voix vide qui est l’écho même de l’infinitude. Toujours nous avançons dans notre connaissance du monde et, toujours, le monde recule, nous reléguant dans cet infiniment petit, cette taille du ciron perdu dans l’indéchiffrable univers. Et c’est bien pour cette essentielle raison d’une présence microscopique, effacée, qu’il nous est intimé l’ordre, depuis l’écrin de notre conscience, de débusquer la moindre faille où pourrait s’inscrire un SENS :

 

Dans cette rencontre fortuite de l’Autre,

dans ce minuscule incident du paysage,

dans ce grain de sable qui s’allume

sur la crête de la dune,

dans ce mêlement d’une chose

 infiniment simple,

en apparence du moins,

qu’est cette œuvre disant

une réalité qui nous interroge.

 

   Car, à l’observer, à la prendre en compte, à l’inclure en notre expérience tout devient possible, sauf à la laisser dans son coefficient de mutité originelle. Car les choses nous parlent. Et pas seulement un langage réifié, métallique, abstrus dont nous ne pourrions rien faire. Les choses nous parlent, certes en langage crypté, non immédiat, non évident, mais c’est bien cette surdi-mutité qui vient à nous, que nous avons l’obligation, l’urgence, de déchiffrer. Faute de ceci, tout n’apparaîtrait qu’à l’aune d’une abstraction, d’une confusion native qui ne ferait qu’accroître la nôtre et nous désespérer davantage.

 

Cette sculpture  en son efficience la plus réelle est :

 

Art de l’apparition-disparition,

art du voilement-dévoilement,

de l’affrontement de l’être et du non-être,

clignotement d’une présence-absence,

lieu de polémique du vide et du plein,

art de la trace, de l’empreinte, du signe

et non seulement du mot clairement énoncé.

 

   Ce qui, sans doute, est le plus patent en elle, qui la porte au-devant de nous en sa singularité, c’est son rôle de signe dont la face inversée serait celle du mot dans son naturel rayonnement, dans sa signification immédiate. Si je dis « tête », tout le monde comprend instantanément ce que je dis, chacun imagine sans peine telle ou telle tête à l’horizon de son propre être. Si je dis la même chose, mais en langage plastique, mais en une vrille verte posée là-devant en son apparaître, il ne s’agit plus d’un mot ordinaire, il s’agit d’un signe qui, précisément, « fait signe » depuis l’ambivalence, l’ambiguïté de son statut. Quiconque observe « Tête » de Marcel Dupertuis, demeure sur son quant-à-soi,  se questionne du-dedans, cherche une issue au gré de laquelle quelque chose pourrait s’éclairer, « faire SENS ».

   Mais, du signe, il faut parler plus avant, entrer de plain-pied dans ce qu’il a à nous dire, puis le confronter au mot, à sa configuration plénière, à l’emblème qu’il nous tend, chaque fois que nous émettons une parole signifiante. Abordé de façon étymologique (le vrai est toujours la source, non l’estuaire grossi de mille ruissellements inconnus), « signe » se donne tel un « miracle ». Etonnant, tout de même. Et puisque l’interprétation se déroule toujours sous la figure d’un cercle infiniment réitéré, venons-en à « miracle », dont la valeur native est la suivante : « fait ne s'expliquant pas par des causes naturelles et qu'on attribue à une intervention divine ». Donc si nous ramassons, en une formule succincte, la valeur de « signe », voici que nous apercevons la main divine, donc « l’invisibilité manifeste » si nous osons ce subversif oxymore. Le signe, en soi, serait le lieu d’une invisibilité. Mais comment donc tout ceci est-il possible ?

   Prenons le mot « tête ». Il s’agit bien d’un mot, avec sa propre morphologie, sa naturelle polysémie. Il s’agit d’un corps. L’on dit bien « le corps des mots ». Il s’agit d’une matière totale, indivisible, insécable. Insécable ? En principe, oui. En fait, non. Une totalité peut toujours être divisée en ses éléments constitutifs. Ainsi notre mot pourra-t-il se décomposer en signes typographiques que sépareront les blancs. Eh bien, nous y voici, le mot recèle en lui du visible, ses lettres, de l’invisible, ses espacements. Or, afin que ce démontage du mot en ses signes ne soit pure gratuité,  il nous est demandé d’en reporter les conclusions à cette œuvre-ci, « Tête » donc, qui est en attente de son propre savoir.

 

Signe seulement

   Posons l’image telle l’énigme dont, par essence, elle s’investit, pour la simple raison que ses significations s’abreuvent à deux sources différentes : l’une qui délivre son apparence, donc son immédiate signification, alors que d’autres sèmes circulent ici et là, à bas bruit, sans que rien de distinct, de visible, ne nous alerte. La structure métallique de « Tête », ses enroulements de fil de fer constituent la typographie au gré de laquelle l’œuvre (le mot) se rend observable. A rebours de ceci, de cette manifesteté objective, le vide qui se creuse en son sein, l’espace vacant entre ses mailles, la libre circulation de ses énergies, toute cette activité présentielle muette se donne tels les signes mystérieux, à proprement parler « divins », telles que le suggèrent les valeurs étymologiques repérées plus haut. Donc la totalité du sens de « Tête » est assurée par une morphologie réelle que sous-tendent des tensions invisibles mais non moins actives, des espacements, des distances, des remous d’un invisible qui, tous ensemble, concourent à l’édification de l’œuvre, à sa tenue, à l’espérance qu’elle nourrit d’être comprise en ses fondements mêmes.

   Alors, maintenant, s’il s’agit de rapporter ces notions de « mot » et de « signe » aux exemples convoqués récemment, « Trois enfants » de Franz Hals, « Portrait d’enfant » de Renoir, nous pouvons soutenir la thèse suivante :

   « Trois enfants », « Portrait », fonctionnent uniquement tels des mots et, pourrait-on dire, comme des mots pleins et entiers qui occultent l’espace surgissant entre leurs signes. Une manière de plénitude sans faille, un gonflement de leur être n’autorisant quelque regard indiscret qui s’immiscerait dans leur propre intériorité.

   « Tête », bien au contraire, même si cette œuvre peut bien évidemment s’affirmer comme mot, « Tête » donc, s’efface presque totalement pour ne laisser paraître que les filigranes de ses signes, qu’effacent presque en son entièreté, la présence  rayonnante des blancs, diffusive, dispersive ; le silence oblitérant, biffant autant que se peut  la matière pour ne laisser vacante que la fulguration inaudible de l’être. Ici, l’on assiste à une étonnante et moderne (au sens de « modernité ») avancée d’une néantisation en acte qui ne serait jamais que la survenue de l’essence des choses en leur incomparable multitude. L’art qui pointe en ce minimalisme apparitionnel, nous pourrions le nommer :

 

Art de la touche et du retrait

Art du stigmate et de l’effleurement

Art du cri et de la douce persuasion

Art de la fugue et de l’omission

Art de la ligne et du pointillé

Art de la cible et de la flèche

Art du diapason et de la vibration

Art de l’anche et du souffle

Art de l’inspir-expir

Art du Tout et Rien

Art de la Présence et de la Finitude

 

   Car c’est bien de ceci dont il est question. De passage. De dialogue. Mais d’un dialogue feutré, inaudible, tapi à même la touffeur du signe. Art diastolique-systolique qui dit une fois la vie en son expansion, une fois en sa récession, qui dit le flamboiement de l’Amour, le froid baiser de la Mort. Ici, comme à Auschwitz, comme partout sur la Terre où sévit la tragédie humaine, il ne s’agit vraiment que de cela , de Vivre ou de Mourir et d’en signifier l’absoluité en entaillant l’écorce des arbres, en déposant sa propre trace sur les chemins de poussière, en faisant l’amour, en rencontrant l’autre au creux même de son désarroi, ces mots troués de signes qui parfois palpitent, qui parfois s’éteignent sous les feux des jours, sous les coups de la sourde contingence. Ce que l’art nous dit, c’est que nous ne sommes nés du hasard qu’à apprendre à en déchiffrer les sinueux dessins.

 

L’œuvre de Marcel Dupertuis est :

une œuvre du corps et de l’âme.

Corps comme mot.

Âme comme signe.

 

   Pour cette raison, ses propositions plastiques sont constamment traversées de zones d’ombre et de lumière. Si, dans le parcours de cet artiste situé au plein d’une vérité, le corps est toujours le lieu d’effectuation d’une peinture, d’une sculpture, apparaît la nécessité, de plus en plus affirmée, d’un dépouillement, au fur et à mesure de l’inscription des toiles et des matières dans le temps. 

 

Le corps, ce mot qui se délite peu à peu

au gré de sa destinale corruption, apparaissait :

 

évincé en son centre dans « Figura Javelot » ;

plié sur un sol de bronze consécutivement

aux ébats de l’amour dans « Amor à tardé » ;

branches de fer ossuaires ayant rejoint

le sol de leur propre perdition

dans « Olocausto ».

 

(Pourrait-on mieux évoquer

les sinistres figurations d’Auschwitz ?).

 

   Donc une conscience torturée par l’Histoire et la production de ses monstres, donc une  conscience affligée d’amours évanouies, une conscience lucide d’une impossibilité ontologique de séquences à venir, cependant la vacuité, l’exténuation de la présence humaine ne s’y sont jamais faites autant sentir que dans « Tête » qui semble signer, à la fois, les limites de la matière à signifier l’esprit, les limites de l’art à dire ce qui, par nature, est humainement inconcevable, énoncer l’indicible, dire le mot à l’inaltérable essence, appeler le signe depuis son invisible horizon à témoigner pour l’homme d’une possible éternité. Ainsi se disent les choses essentielles :

 

« Ce sont les mots les plus silencieux

qui amènent la tempête.

Des pensées qui viennent

sur des pattes de colombes

mènent le monde ».

 

Nietzsche - « Ainsi parlait Zarathoustra ».

 

   Nietzcshe, le grand prophète du nihilisme, donc du non-sens, nous dit que l’essentiel est toujours cerné de silence, tel le signe qui ne fait guère plus de bruit que le blé qui pousse au creux de son sillon. Tel le mot unique qui abrite le signe et en connaît les subtils arcanes.

  

« Tête », viens donc

« sur des pattes de colombe »,

le monde n’attend que toi.

Mais, peut-être ne le sait-il pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 août 2019 5 02 /08 /août /2019 09:57
Toi, dans levée de l’aube

                   Photographie : André Maynet

 

***

 

  

   Parfois, vois-tu, il faut se lever à l’aveugle, tendre sa vie vers l’avant comme si l’on portait un précieux ciboire ciselé d’or. Ô, nullement quelque geste eucharistique au gré duquel connaître son Dieu ou bien un Être Eternel dont l’image serait si éloignée de soi qu’elle se confondrait avec l’essence même du doute. Non, vois-tu, quelque chose de plus simple, de plus discret, un genre de messe dont l’on serait l’unique officiant, tout à la fois le Prieur et cela même qui serait prié, peut-être ton étrange silhouette se détachant sur cette marge d’invisibilité, cette parution à la limite de figurer, cette fuite à jamais d’un signe plaqué sur le tremblement inquiet du monde.

   Toi, là-bas, surgissant de la brume teintée d’ivoire, toi la Seule qui foule le sol de sable, toi l’Eloignée qui te confonds avec la nuée à peine levée de la mer. Que portes-tu en toi que nul ne saurait connaître ? Le contentement immédiat d’une infinie solitude ? Le rougeoiement d’un désir qui brûlerait à peine dans le jais sombre de tes yeux ? Une parole de silence ourlant tes lèvres d’un ineffable corail ? Le silex d’une volonté que seul ton ombilic connaîtrait, plié sur sa sourde rumeur ? L’incision d’une vérité qui glacerait la faille muette de ton sexe ? L’impatience d’avancer dans le temps dont tes talons sentiraient les aiguilles de métal au plus profond de ta chair ?

   Sais-tu, tu me mets au supplice d’exister. Tu me cloues à même mon innommable destin. Tu me figes dans cette gangue qui lacère mon corps, le métamorphose en cette transparente glu qui n’a de prédicat que celui du Néant. Ô, Néant, que ne m’arraches-tu aux affres de la vision ? Cette flamme claire qui n’a nul horizon, dont le visage est gommé par ma soif jamais étanchée, cette Levée dans l’aube qui se confond avec la dentelle usée de ma mémoire, quel est donc le motif de sa visitation ? Quel message entretient-elle dont l’inertie est infinie, dont le contenu, jamais, ne sera dévoilé ? Connaît-on, un jour, l’alfa et l’oméga de sa propre énigme, le tissu serré de son obscurité se relâche-t-il, afin qu’un instant éclairé, l’on pût dire qui l’on est, quel est le but de son chemin, au bout de quelle dérive son visage s’illustre-t-il ?       Comprends-tu, Néant, combien ton souffle clair taraude mon esprit, combien je souhaiterais qu’en une heure bien disposée, tu consentisses enfin à ôter ton voile, à proférer un seul mot, ou bien deux, du genre :

TU ES,

 

   ainsi, clairement énoncés, détachés comme seule peut l’être une Vérité, un coup de gong qui percute l’âme et y dépose le bleu d’une irrémissible souffrance. Car, mieux souffrir que de ne nullement savoir le motif qui en alimente l’ineffable cours. Car, OUI, je souffre de ne point me posséder, de ne jamais happer que quelques fragments qui dérivent au loin, manières de glaces entre deux eaux ourlées d’un sinistre quotient d’infinitude.

 

INFINITUDE,

 

   peux-tu, au moins, Néant, entrevoir ce qu’il y a de terrible à entendre claquer ces cinq syllabes, elles sont le coup de fouet qui lacère les Vivants et entaille leur chair, mors angoissants dont nous n’excipons pas, dont nulle sortie ne saurait être envisagée.

  

C’est bien ceci, nous sommes

 

IN-FINIS,

 

   c'est-à-dire que nous n’atteindrons nullement  cette hypothétique complétude après laquelle nous courons depuis que nous sommes au monde. Comment ne pas être affectés par une telle irréparable perte ? Mais, NEANT, viens donc près de moi, donne-moi l’invisibilité de ton étreinte et méditons ensemble le Vide qui nous visite et nous tient en haleine.

 

ELLE, LÀ-BAS,

 

   dans la brume de mer, est-elle au moins réelle ou bien est-ce la conjugaison de nos troubles esprits qui en a dessiné l’esquisse de coton, en a créé le toucher d’ouate, a procédé à cette forme en dissolution d’elle-même ? D’elle nous ne sommes guère qu’en dette. Une fois vue, une seule, et sa persistance s’installera au creux même de notre conscience. D’elle nous ne pourrons nous séparer, notre insatiable et paradoxale curiosité nous y attache. D’elle, nous ne pouvons rien énoncer de positif. Par exemple la nommer de telle ou de telle façon, lui affecter un lieu, l’ordonner selon un temps. À la rigueur la doter d’un passé déjà évanoui, d’un futur vertigineux qui s’ouvre bien au-delà du globe ulcéré de nos yeux.

 

Mais le PRÈSENT,

 

   le seul temps dont nous puissions avoir quelque confirmation, voici qu’il se défait à mesure que nous tâchons de l’appréhender. Nous ne pouvons que questionner et n’attendre nulle réponse. L’une d’entr’elle se manifesterait-elle à l’horizon de notre angoisse et alors, subitement réjouis, nous perdrions ce souci fondateur de nos êtres, nous serions dépossédés de notre essence. Or, Néant, tu le sais bien, l’humaine condition n’est possible qu’à connaître la trappe que tu ouvres sous ses pieds, que le Vide redouble, que le Rien confirme comme l’unique destin qui nous est, de tout temps, alloué. C’est pourquoi je ne fais qu’interroger l’Inconnue et ainsi la préserver en son être. Je lui demande :

 

Quelle est donc la nature de ce fond

qui t’offre à mes yeux

tout en te reprenant en son sein ?

Ce mystérieux fil d’Ariane

dont tu tiens la fragile texture,

vers quel événement t’appelle-t-il ?

Est-ce un cerf-volant

que tes mains tiennent captif ?

Pour quelle raison ?

En partance pour quel site ?

 Quelle idée vibrionne donc

sous le casque obscur de tes cheveux ?

Pour quelle raison tes yeux

sont-ils obturés par un bandeau ?

Que redoutes-tu donc de voir ?

Des faux-semblants,

des mirages,

des cohortes d’illusions,

 la perte d’une eau pure

dans une faille acérée du sol ?

Ton corps si fluet

est-il la métaphore

de la fragilité

de tes semblables ?

 La tienne aussi,

mais que j’envisagerais

sous le signe de l’hébétude ?

Cette monochromie

qui glace l’image est-elle destinée

à ta propre dissimulation ?

 Es-tu libre de tes mouvements

ou bien sont-ils guidés

par quelque divinité

dont nous pouvons supputer

 l’invisible entité ?

Ou bien n’es-tu

qu’une allégorie

du Temps qui nous presse

de cueillir aujourd’hui

les roses qui, demain, seront fanées ?

Es-tu la simple et évidente

épiphanie de l’art ?

Ou bien l’inique faille contingente

par où se donnent les minces aventures

du quotidien ?

Quelle langue parles-tu

que nous n’entendons pas ?

Es-tu SEULE sur Terre ?

Es-tu la messagère

de quelque peuple secret

qui t’enverrait pour nous sauver ?

 Es-tu née du silence alentour ?

Ta nudité reflète-t-elle ta volonté

de t’en remettre au Simple ?

Rêves-tu parfois,

ou bien es-tu la matérialisation

de quelque songe venu de l’au-delà

de nos étroites visions ?

Existes-tu vraiment ?

Serais-tu mon double ?

Mon aura ?

L’énergie au gré de laquelle entretenir

le lumignon de ma pensée ?

Vois-tu, Néant,

je crois qu’il est temps

de nous retirer sur la pointe des pieds.

Nous serions fautifs d’avoir réveillé

celle qui, peut-être,

n’est que l’empreinte de l’aube

sur les paupières lourdes des dormeurs ?

 

Dormons, Néant.

Pour l’Eternité ?

Dormons !

Nous verrons bien !

 

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12 juillet 2019 5 12 /07 /juillet /2019 09:45
Douce empreinte de la lumière

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

Ô, toi, l’Eloignée de mes yeux,

as-tu, en ta boréale contrée

déjà rencontré

la douce empreinte

de la lumière ?

Je veux dire ce baume

qui n’en finit de couler

et donne à la peau

la sourde clarté

d’un matin d’été

tôt levé.

 

Ici, sur mon causse,

dans mon pays de pierre

 et de vent,

jamais la clarté

ne s’arrête.

Toujours elle vient du Nord,

du côté de chez toi,

et file en direction du Sud

en faisant ses étranges

clignotements,

ses sauts de carpe,

ses capricieux saltos.

 

Pensant la voir ici,

sur le front arrondi

d’une gariotte

ou bien sur les murs

de pierres sèches

qui bordent les enclos,

et déjà elle est là-bas,

plus loin que l’horizon

et je pense à

ces étranges populations

d’au-delà les montagnes,

à ces peuples de pêcheurs

et de rudes cultivateurs

qui doivent en recevoir

 la verticale offrande.

 

Car, vois-tu,

toujours nous sommes

en dette,

ou devrions l’être,

de ce sublime accroissement

de l’être

qu’est toute venue à nous

de cette splendeur

qui nous remet

le don de voir.

 

Que serions-nous si,

soudain,

la lumière s’absentant

de notre habituel paysage,

nous ne pussions,

désormais,

qu’avancer à tâtons

dans la nuit lourde,

que serions-nous

à défaut d’être,

par elle, fécondés ?

 

Oui, tout vient d’elle,

tout part d’elle

et tout y retourne.

Mais quels seraient donc

ces hommes inconscients

qui pourraient

se soustraire d’elle,

oublier de lui vouer

quelque culte ?

Tu connais mon radical athéisme.

Mais pourquoi donc l’homme

éprouva-t-il, un jour,

le besoin d’inventer Dieu ?

La femme, sa compagne,

ne lui suffisait-elle donc pas ?

 

Et, comprends-tu,

si j’éprouvais,

par impossible,

 le besoin

d’avoir une religion,

ce serait celle,

solaire,

des anciens Incas

ou bien celle

d’un Zarathoustra

s’adressant ainsi

à l’immensité

de l’éther où ruisselle

la lumière blanche

de l’astre du jour :

 

« Je préfère me cacher

dans le tonneau

sans voir le ciel

ou m’enfouir

dans l’abîme,

que de te voir toi,

 ciel de lumière,

terni par les nuages

qui passent ! »

 

Certes, belles 

sont les dentelles des nuages,

ces respirations stellaires,

les flocons légers des cumulus,

les fines nappes des cirrus.

Mais combien le ciel

est plus souverain,

plus exact lorsque,

en son centre,

roule la boule

qui lui indique son cap

et lui fixe sa destination.

Et quelle est donc celle-ci,

sinon les améthystes profondes

des yeux, les tiens,

ceux de tes compagnes,

 si ce n’est la blanche porcelaine

des sclérotiques des hommes,

leur regard d’amour  

qui te tire hors de toi

et t’emporte

 en une aventure

dont tu ne connais

nullement le motif,

seulement l’émotion

qui l’anime ?

 

Ecrivant ceci,

c’est juste au retour

de ma tâche quotidienne

qui consiste,

dès le matin,

dans la réserve bleue

de l’aube,

 à herboriser.

Mais tu sais toute

ma gratitude

pour Jean-Jacques

et pour les herbiers

qu’il confectionnait

afin de peupler

son éternelle solitude.

 

Donc, ce matin,

j’ai cueilli ce rameau

d’un simple

dont je ne connais le nom

mais peu m’importe

de pouvoir le nommer

de telle ou de telle manière.

De lui, ce que j’attends,

c’est qu’il m’indique le trajet

de la belle lumière.

 

D’elle, la lumière,

 j’attends qu’elle me révèle

à moi-même

puisque, tu le sais,

 nous ne sommes jamais

qu’à la recherche

de ce continent invisible

que nous sommes tous,

que nous rêvons de connaître

 afin que notre avancée dans l’heure

soit diurne et non remisée

aux ombres nocturnes,

à ce coefficient d’effroi

qui se loge toujours

dans la faille ouverte

qui boit le sens des choses,

dont nous ressortons,

le plus souvent, épuisés,

sans plus aucune ressource

qui nous dirait le lieu exact

de notre marche.

 

Donc ce simple est beau,

lui qui est sculpté

par la lumière.

D’elle il tient toute son énergie.

D’elle il tient sa forme.

D’elle résulte son langage,

son élan,

les courbes qu’il nous offre,

 l’esthétique qu’il nous remet

comme son pouvoir

le plus secret.

 

Ce rameau se dit

en lumière

que féconde la lumière

de nos yeux.

Mais voici que,

 cette nuit dernière,

je t’ai créée en songe

(c’est bien nous qui fabriquons

ces images,

c’est de nous

que vient la clarté,

de notre conscience

qui a archivé dans ses arcanes

les milliers de photons

qui s’assemblent

afin qu’un paysage onirique

se puisse constituer ?),

donc tu étais sur une grève

 inondée

d’un miroitement gris,

tu te levais à peine

de ce ruissellement discret,

 tu étais, tout à la fois,

ce sable qui courait

au ras de l’eau,

cette plaque brillante

d’une onde qui se jetait,

là-bas, vers l’horizon,

dans la mer infinie.

 

De courtes vagues

venaient s’échouer

à tes pieds

avec lesquelles tu jouais,

comme tu l’aurais fait,

éprouvant de la paume

de la main

 la peau lustrée

et glissante d’un dauphin.

Au large de la vue,

deux barres noires

de rochers

fermaient presque totalement

 la baie.

En bas,

toute une joyeuse cohorte

de nuages blancs.

Plus haut,

le tissage plus serré

de cirrus

qui viraient

dans des teintes d’ombre.

 

Depuis ce lointain

où ma mémoire t’a reléguée,

peux-tu au moins voir

ce superbe chatoiement

pareil à la lueur

d’une pierre ponce

ou bien au reflet

 que le galet renvoie au ciel

depuis sa courbe

à peine venue au monde ?

 

Vois-tu, dans l’immédiate

avancée du temps

 - cet impalpable, cette écume -, 

ces algues noires

qui dessinent sur la toile

de la plage

le chiffre de qui tu es,

celui-là même

que je ne perçois

qu’au travers d’un rideau

de brume ?

 

Serais-tu l’incarnation

de Diane,

dont le nom te désigne

comme celle qui correspond

au ciel diurne,

celle qui soutient

la lumière du jour ?

 La sœur d’Apollon-le-lumineux,

le plus bel éphèbe

qui jamais se donna

aux yeux émerveillés

des voyageurs sur terre.  

 

Demeure ainsi

en ta puissance originelle

 et fais de ta réputation

de chasseresse

celle qui chasse les ombres,

écarte les ténèbres,

envoie la lumière

et, surtout, jamais

ne deviens Hécate,

cette déesse vouée

aux  maléfices,

celle qui hante les nuits

où la Lune renonce

à paraître au ciel.

 

Mais que serait donc l’existence

 sur une terre seulement parcourue

de sillons nocturnes,

une terre qui ne parviendrait

même plus

à dire son nom

puisque personne,

sur ses lèvres de nuit,

ne pourrait en reconnaître

le lumineux prestige.

Ô, toi, la loin venue

des aurores boréales,

des ciels où se déplient

ces belles écharpes d’émeraude,

fais-nous la faveur

de nous visiter

de tes doigts

où étincellent les étoiles.

Où repose notre

possible bonheur.

Lumière est en nous

Qui faseye et attend.

 

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7 juillet 2019 7 07 /07 /juillet /2019 13:45
De quel secret es-tu le nom ?

               Photographie : André Maynet

 

***

 

 

Qui es-tu donc,

toi l’invisible présence ?

 

   Je m’abîme à te connaître mais, jamais, n’y parviens. Tu es semblable aux rêves, ces menus oiseaux qui y figurent, que j’essaie de saisir mais déjà ils sont loin de moi, seule leur étrange vibration parle à mon corps de solitude. Cela fait si longtemps que je suis

 

un chercheur d’or

aux mains vides

 

  et le soleil ruisselle sur ma peau comme le seul don qui, jamais, pourrait m’échoir. Depuis toujours, sans doute, j’ai essayé de biffer ta silhouette, de l’amenuiser à la taille du minuscule, d’en faire un genre de feuille qui tremblerait sous la passée du jour. T’annulant, en quelque manière, je ne songeais qu’à me rendre libre mais ne me situais que dans une étroite geôle privée de clarté. Mais rien n’arrive qui se présente à mes yeux tel le refuge dont j’hallucine la réalité. Seules quelques gouttes pareilles à la rosée matinale demeurent suspendues à la cimaise d’un espoir qui, chaque jour, devient ce qu’il a été de tout temps,

 

une fuite longue

qu’éteint le crépuscule.

  

   J’ai joué, alors, au jeu infini des nominations car nommer aurait été t’amener dans la présence mais rien ne s’y fixait que de vagues patronymes qui fondaient comme neige au soleil. Je t’en cite quelques uns, juste pour le plaisir de rouler tes hypothétiques syllabes au creux de mon palais. La seule friandise que, sans doute, tu m’offriras puisque je ne suis guère sûr que tu puisses exister ailleurs que sur le papier glacé d’une photographie. Comme ta condition semblait t’allouer à ne vivre que dans le secret, c’est sur ce même secret que j’ai réalisé quelques variations. Une sorte de fugue langagière qui hésitait à se donner tant la lumière du jour aurait pu en atténuer la charge de mystère. Comment donc se disait « secret » en d’autres langues ? Ce que ma langue maternelle me refusait, peut-être d’autres me l’accorderaient telle une faveur dont je devrais tirer un plaisir si longtemps différé.

 

« Geheimnis » me disait l’allemand.

 

   Certes j’aimais cette clarté toute germanique, ses trois syllabes détachées, le juste et généreux élan que donnait la seconde, ce « heim » qui sonnait tel un appel.

 

   J’appréciais tout autant

le « Tajemstvi » tchèque,

 

   ses suites consonantiques complexes, sa finale qui faisait penser à un coup de fouet.

 

   L’italien m’offrait

 

« Segreto »,

 

   ce mot si proche du français que l’espéranto

 

« Sekreta »

 

   reprenait en quelque sorte en écho.

 

   Mais il n’y avait pas assez de distance avec le réel, mais ces vocables, s’ils étaient beaux, ne portaient nullement en eux cette charge d’obscur, de ténébreux, de sibyllin que j’en attendais. Je voulais un mot qui fût égal à ta réserve, qui s’ourlât de ta discrétion, qui parlât sur le mode du chuchotement et du retrait, de la disposition dans la faille d’ombre, le revers illisible des choses, la partie cachée du monde.

   Vois-tu, alors que ma fiévreuse quête était sur le point de toucher sa fin, venu du plus loin de la nuit, un nom brillait à la façon d’une étrange source sourdant des lèvres de la terre. Un nom-talisman, en quelque sorte, un nom-magie tels ceux qui figurent dans le domaine silencieux des « Mille et Une Nuits ». Un nom-miroir qui portait en lui les destins énigmatiques de l’Orient. Et voici que surgissait, venu de l’ancestral tamoul, l’une des plus anciennes langues, cette sorte d’enchaînement de syllabes courtes, glissant les unes dans les autres, tel un fluide coulant dans des veines cachées, un air léger se frayant un chemin parmi les belles et hautes frondaisons des palmiers, leurs têtes échevelées.

 

« Irakaciya »,

 

   tel était cet enchantement qui me visitait et ne parlait que de toi. Il y avait réel plaisir à prononcer, entre les lèvres, ce vocable si simple, si menu qu’il semblait tissé de fils aériens. Sans doute seule une voix dans la fraîcheur de l’âge pouvait en tracer le bel horizon. Et puis la complexité de son graphisme

 

ces lettres entrelacées,

ces spirales,

ces boucles

 

   devaient témoigner d’une fragilité en même temps que d’une discrète élégance. Ce dessin, ces hiéroglyphes, j’en traçais l’envoûtante forme au sein même de ma chair qui n’était qu’attente, pure vacance :

 

இரகசிய

 

   Une inscription pareille à ces formules lapidaires qui ornaient les frontons des temples et disait le rare de leur essence. Avant tout, bien entendu, je pensais à la devise d’Epicure :

 

« Cache ta vie ».

 

   Il me semblait que tu avais faite tienne cette sentence, qu’elle était même le lieu de ta propre vérité. Je ne sais si, comme les épicuriens, tu t’entourais d’une pléiade d’amis te protégeant des atteintes du monde extérieur ou si ton propre corps te suffisait en tant qu’enceinte érigée contre les vents mauvais. Mais voici telle que tu m’es apparue en rêve, peu de temps avant que l’aube ne commence à annoncer le jour.

   Tu es juchée sur une manière de meuble bas dont l’on ne perçoit que le plateau teinté de gris. Derrière toi, un fond d’ombre et de lumière sur lequel tu te détaches à peine, comme si, faisant partie de ton être, il pouvait à tout instant  te reprendre en lui et t’ôter du visage du monde. Tes jambes sont claires, lisses, à peine voilées de bas de soie dont le haut se termine par un genre d’écume blanche. Le haut de ton corps est dans sa nuit, un bustier noir en dissimule la troublante présence. Sans doute faut-il que ton apparence demande au voile le retrait, l’intime discrétion dont tu entoures ta furtive venue parmi les mouvements et les remous qui essaiment, ici et là, les spores du « bruit et de la fureur ». Oui, je pense à Faulkner subitement, à cette catégorie du « monologue intérieur » dont ses romans font l’apologie, comme si l’existence ne se résumait qu’à ceci, ne destiner ses confidences qu’à sa propre conscience, le dehors serait trop dangereux qui dissoudrait tout dans les mailles d’un incontrôlable maelstrom.

   Le bandeau derrière lequel tes yeux se dissimulent n’est-il la mise en image de cette sensation de vide, de vertige du monde auquel tu veux te soustraire, conservant en toi ces secrets qui sont la source vive à laquelle tu étanches ta soif de vivre en toute liberté ? Oui, la société est aliénation, la société est rapt de ceci même que tu as de plus précieux, à savoir cette geste poétique qui t’habite dont tu veux entendre les mots résonner à l’intérieur même de ta belle et unique sensibilité. Comment les prononces-tu ? En allemand ? En italien ? En tchèque ? En espéranto ?

 

« Geheimnis » ?

« Segreto » ?

« Tajemstvi » ?

« Sekreta » ?,

 

   les langues sont si belles qui nomment les choses en leur être ! Ou bien n’es-tu que cette pure germination, cette avancée qui se nommerait

 

« Irakaciya »,

 

   ces cinq syllabes qui semblent la « quinte essence » d’un être toujours en quête de soi ? Non, je sais, tu ne me donneras nulle réponse. Comment le pourrais-tu,

 

Toi l’Imaginaire ?

Toi l’Onirique

 

en ton retrait essentiel ? Il me suffira de voir ton corps de lettres, ainsi : 

 

இரகசிய

 

   Oui, tu es une arabesque au confluent des choses. Seulement ceci : une fuite à jamais. Demeure cette volute, cette spirale dans la pénombre du jour. Demeure, tu n’as d’autre voie à poursuivre que celle-ci !

 

 

 

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6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 12:21
NOUVELLES

(Laetitia, détail, huile sur toile)

Œuvre : Assunta Genovesio

(Sujet d’une « nouvelle »)

 

***

 

 

   Puisque la catégorie ici abordée concerne les « Nouvelles », il faut aller voir du côté des nouvelles littéraires afin d’approcher correctement le sujet traité. Et d’abord en donner une définition telle que celle précisée dans Wikipédia :

   « Une nouvelle est un récit habituellement court. Apparu à la fin du Moyen Âge, ce genre littéraire était alors proche du roman et d'inspiration réaliste, se distinguant peu du conte. À partir du XIX° siècle, les auteurs ont progressivement développé d'autres possibilités du genre, en s'appuyant sur la concentration de l'histoire pour renforcer l'effet de celle-ci sur le lecteur, par exemple par une chute surprenante. Les thèmes se sont également élargis : la nouvelle est devenue une forme privilégiée de la littérature fantastique, policière, et de science-fiction. »

   Si je tiens compte des caractères qui inscrivent à la cimaise d’une écriture le terme de « nouvelle », alors mes écrits recevant un nom identique constitueraient, en quelque sorte, une manière « d’anti-nouvelle », tant mes textes s’éloignent des multiples codes qui semblent en régir les conditions d’effectuation. Rien n’est plus contraignant que de s’inspirer d’une « grille d’écriture » dans le simple souci de correspondre à l’architecture de tel ou tel genre imposé par des normes qui seraient devenues de pures conventions. Ainsi de nombreux concours d’écriture, le plus souvent du reste de « nouvelles », demandent-ils à l’auteur de s’inscrire dans une structure fixée à l’avance, ce qui, bien évidemment, ne peut que mettre à mal l’autonomie de l’écriture et l’activité imaginaire qui lui est le plus souvent associée.

   Les textes que je propose au lecteur, à la lectrice, sous la rubrique de « nouvelles », méritent donc cette dénomination au seul prétexte de leur brièveté. Quant à « l’inspiration réaliste », si mes histoires semblent presque toujours partir d’un thème réel, elles n’en sont pas moins des créations imaginaires, sinon singulièrement fantasmées. En quelque sorte un genre « d’idéal » qui trouverait, en un certain temps privilégié, en un lieu utopique, les conditions de sa réalisation. Pour ce qui est de « la chute surprenante », elles invalident le plus souvent cet aspect de couperet final qui semblerait constituer la spécificité de ce type de narration. Non seulement mes « contes » ne chutent pas mais ils demeurent dans une manière de flottaison, demandant au lecteur de prolonger la lecture au seul gré de son imaginaire.

   Et mes textes ne s’inscrivent nullement dans le droit fil de la littérature fantastique (il faut aller voir, dans « La chair du milieu », du côté de « néo-fantastique » pour en trouver quelques exemples), pas plus qu’ils ne sont intrigue policière ou œuvre de science-fiction. Il me paraît toujours très dommageable d’enfermer une écriture (dont le critère majeur semble être celui d’une pure disposition de soi à soi) dans les rets d’un formalisme qui n’apporte rien, sinon la répétition conventionnelle de stéréotypes sociaux ou culturels qui en restreignent singulièrement la portée. Rien de plus agréable, pour le lecteur, la lectrice, du moins j’en fais l’hypothèse, que la rencontre d’un récit où souffle la libre parole de l’invention. C’est du moins le choix que j’ai fait dans l’écriture de ces « instantanés ».

  

    Brève incise sur la nouvelle « classique ».

  

   Ce que je dis de mes « nouvelles », peut-être n’en méritent-elles le nom, n’infirme en rien la valeur de ce genre dont Guy de Maupassant fut l’un des maîtres les plus avisés. Je prendrai seulement l’exemple de « Boule de suif », que Gustave Flaubert qualifia de « chef-d’œuvre », de manière à faire ressortir, par simple effet de contraste, les différences essentielles entre cette écriture que l’on pourrait qualifier « d’historique » (située dans le courant historique littéraire) et celle qui a cours dans ces « brèves » (sans doute ce prédicat eût-il été préférable ?), que je publie à intervalles réguliers. L’avantage d’une telle nomination se trouve essentiellement dans la valeur générique qu’elle propose dans sa connotation même. Tout peut y trouver le lieu de son expression à la simple exigence d’un exposé limité dans le temps et l’espace.

    Développant la thématique de « Boule de suif », voici ce qui apparaît dans la conception exposée dans Wikipédia :

      « […] l'histoire, inspirée d'un fait divers, se déroule pendant la guerre de 1870 : dix personnes fuyant Rouen envahie par les Prussiens ont pris place dans une diligence. Parmi elles, Élisabeth Rousset, prostituée surnommée jadis « Boule de Suif » à cause de son embonpoint, se donnera à un officier prussien pour sauver les autres voyageurs qui pourtant la méprisent. L'espace clos de la diligence fait ressortir les faiblesses de ces personnages de différents milieux sociaux (nobles, bourgeois, commerçants, religieux, populaires) confrontés au malheur des vaincus : fausseté et bassesse se révèlent alors. Les thèmes évoqués dans ce cadre de la guerre sont l'obsession alimentaire, le sentiment de la liberté perdue, la crainte de l'occupant et surtout l'hypocrisie de la société de l'époque ».

   Décrire le réalisme de cette scène revient, tout simplement, à en explorer les facettes éminemment concrètes (un document en quelque sorte), lesquelles facettes plongent leurs racines dans le labyrinthe souvent étroit des convenances mondaines de la quotidienneté. Ainsi, du réel, rien ne nous est épargné. La période est datée, 1870 : on est en pleine guerre franco-prussienne, bientôt la Commune de Paris et sa « Semaine sanglante ». Dans le domaine des arts plastiques, Paul Cézanne peint « L’Estaque » ; Claude Monet « L’Hôtel des Roches Noires » à Trouville ; Edouard Manet « Effet de neige à Petit-Montrouge ». Le réel est donc exalté, la nature radiographiée, l’histoire de la nouvelle n’est pas seulement vraisemblable, elle est vivante, incarnée en des existants dont, chaque jour, on peut croiser la route. La prostituée a un nom, Elisabeth Rousset, elle n’échappe nullement à sa condition puisque c’est son corps qui constituera la monnaie d’échange, le Prussien épargnant ainsi la vie de ses compagnons de voyage. Les sentiments ne sont rien moins que communs, sinon plongeant parfois dans la ténèbre et la fange humaine,  les préoccupations se situent dans la sphère de l’immédiateté et d’une survie à assurer coûte que coûte.

   C’est donc en prenant, en quelque manière, le contrepied de cette entreprise littéraire que mes courts récits pourront trouver à se situer. Si, chez Maupassant, les personnages sont liés les uns aux autres, enchaînés par leur logique sociale, aliénés par la loi d’airain de leur destin, dans «La Chair du milieu», ils sont infiniment libres d’eux-mêmes, entièrement indéterminés car ils n’ont guère plus de consistance que la fantaisie de leur imaginaire. C’est pour cette raison que leur « quête amoureuse » ne trouve jamais la logique qui ferait que leur désir se solde par un acte, mais au contraire, celui-ci demeure en puissance, seule empreinte théorique, image contemplée sur l’écran d’un cinéma symbolique. Pour ainsi dire ils n’ont nul destin, se confient aux étranges et bienfaisants hasards qui les portent ici où là (ils n’ont pas de lieu, d’espace qui les riverait à un sol, les contraindrait à la possession d’une terre), ils sont libres chacun de soi et ceci ne peut avoir lieu que parce qu’ils ne sont que les reflets l’un de l’autre, de pures existences narcissiques.

   Sans doute ce caractère volontiers « fantasque » résulte-t-il des effets de la modernité. Si le classicisme, tel celui de la tragédie antique, situait ses acteurs dans l’irrémissible d’une situation sans issue (Ils DEVAIENT FAIRE ceci ou bien cela), les protagonistes de la « brève », au contraire, flottent dans une perpétuelle indécision qui est leur faculté la plus immédiate. Se dégageant de la sentence sartrienne « l’enfer c’est les autres » (le regard de l’autre, toujours, m’aliène), ils dérivent vers un infini qui les accueille et s’ouvre au fur et à mesure qu’ils en parcourent les coursives de cristal. L’on pourrait dire, à seulement observer leur longue dérive, souvent leur irrésolution à exister : « l’enfer c’est moi ». Or les personnages, le narrateur-homme, la rencontre-de-hasard-femme, sont des êtres qui, sans doute, ne se justifient qu’à susciter une brève réunion, pensant peut-être, à leur insu, que deux enfers peuvent faire un paradis.

   En réalité ce n’est nullement le regard de l’autre qui les aliène, c’est leur propre regard qui les condamne à une éternelle errance dont ils semblent tirer, paradoxalement, un genre de profit. Ainsi, demeurer dans la marge, se situer dans une zone de clair-obscur, s’adonner au jeu d’une séduction qui pratique le surplace, autorise tous les futurs, toutes les audaces et plonge les protagonistes dans une vibration d’un désir infini qui, plutôt que d’être fermeture et condamnation, alimente une condition fantasmatique qui pourrait correspondre avec le plus de précision à leur singulière essence. C’est comme si, en fait, ils oscillaient sur quelque câble tendu au-dessus du vide (la liberté) redoutant de tomber dans l’abîme (l’aliénation). Ils sont d’incroyables funambules, des êtres métamorphiques, des nymphes attachées encore à leur état larvaire antérieur alors qu’ils croissent lentement vers le stade final de l’imago que, vraisemblablement, ils n’atteindront jamais pour la simple raison qu’accepter ceci serait l’équivalent d’une chute dans l’exister.

   Or ce qu’ils veulent depuis le fondement même de ce qu’ils sont : demeurer dans leur être, se situer au seuil d’une possibilité qui pourrait toujours avoir lieu mais dont ils redoutent qu’elle ne devienne l’équivalent de la geôle d’un choix définitif. Ils se définissent « comme libres » (l’est-on jamais ?),  à demeurer sur cette fragile ligne de crête qui les maintient à égale distance de cet adret qu’ils perçoivent trop lumineux, de cet ubac dont ils s’effraient, par avance, de rejoindre l’ombre. Or le lien accompli, l’alliance consommée, les désirs actualisés, voici que se donnent, dans leur plus cruelle envergure, les coups bas et les chausse-trappes, les amours maléfiques dès que consommées, les désirs usés à la pointe du jour dans la lumière aurorale qui dissout la douceur de fruit des étreintes. Maintenant les étreintes sont bardées de contingence, maintenant elles se donnent tel un constant pugilat dont jamais nul ne ressort victorieux. Seulement harassé, dans l’attente que ceci qui a été possédé (rien en vérité qu’un songe devenu chair), redevienne le lieu d’une hypothétique félicité.

    Autrement dit, ils ne sont que des images, des miroirs se réverbérant l’un dans l’autre, des axiomes qui se posent sans jamais connaître la fin qui les accomplirait. Ils sont cette essence de la liberté qui, pour être insaisissable, ne peut se loger que dans les rêves éveillés, les songes creux ou bien les manifestations éthérées de la sphère poétique. A ce flou de l’être correspond, la plupart du temps, un érotisme discret, pareil au vol de la libellule. La « possession » de l’autre n’est que possession de soi. Exaltation de la subjectivité, mise en exergue de la solitude qui est le caractère princeps de l’existence postmoderne. Culture et passion d’un style de vie qui pourraient être ceux du stoïcisme (légitimation d’une beauté  et d’un bonheur intérieurs qui ne s’accomplissent qu’à l’aune d’une acceptation de ce monde qui est là et se donne tel qu’il est), comportement mâtiné d’une touche d’esthétisme décadent  qui se traduit essentiellement par un lyrisme qui, jamais, ne semblerait trouver ses limites, par une manière un peu surannée de pratiquer l’art de l’approche. Une avancée à fleurets mouchetés, un désir qui ne se dit pas, une volonté qui demeure en retrait comme si, la laisser se manifester, compromettrait pour toujours le début d’une mince histoire.

   Parfois même, ce jeu de l’immobilité, du sans-parole, du bourgeonnement à fleur de peau induit une façon de sentiment océanique bien proche d’une extase et d’une fusion avec cette nature qui accueille. En une certaine manière un « naturalisme «  est rejeté, celui qui résulte du sentiment naïf d’une présence quasiment « physiologique » du paysage, d’une terre-cheville-ouvrière du paysan, d’un ciel traversé d’hommes-machines-volantes, d’une eau que n’habiterait qu’un « Pêcheur d’Islande », document ethnologique à la Pierre Loti trouvant, dans les mailles serrées d’un filet réaliste, les raisons mêmes de son écriture.

   Cette nature que l’on recherche, avec laquelle on fait corps, comme on fait corps-symbolique avec la probable amante, est objet de fusion immédiate, de chair comblée dans l’attente qu’une autre, celle hallucinée, entrevue dans l’éclair d’une porte sur le point de se refermer ou aperçue entre deux trains sur un quai de gare vienne se loger, sinon dans cette chambre-ci, dans ce boudoir-là, mais dans l’aire infiniment ouverte d’un espoir qui se confond vite avec son contraire, cette désillusion qui est la flamme négative que toujours les amants veulent rallumer afin que la mort de leur union ne se révèle en tant que seul objet clôturant la scène. Alors se crée cette étrange lumière qui crépite, cette clarté ubiquitaire qui se donne selon le rythme alterné d’une illusion précédant une désillusion, ce cycle ne semblant jamais pouvoir refermer son cercle que dans le néant de la mort.

      Mais « à rebours » des décadents qui rejettent la nature, cette dernière doit être esthétisée, poétisée et le Solitaire des « brèves » l’identifie, en fin de compte,  à la puissance féminine qu’il cherche et redoute à la fois. Ne pas la connaître, en quelque sorte, consiste à mourir, mais la connaître parvient au même résultat car tout fantasme réalisé métamorphose l’amour qui était censé s’y abriter en redoutable arme de destruction : le rêve qui le tissait devient soudain le réel qui en déchire la toile et en montre les hideuses coutures. C’est comme la promesse d’une offrande qui vire au cauchemar lorsqu’elle ne se révèle qu’en tant que piège. Mais, afin de ne nullement disserter dans le vide, quelques extraits de textes commentés tâcheront de cerner de plus près la « réalité » de cette écriture.

 

   Extrait de « Silenzia »

 

   « Jamais personne ne s’immisçait dans la solitude de Silenzia. Jamais personne ne la distrayait dans l’écoute des sons qui la traversaient et la portaient au plein de son être. Il y avait une telle concordance, une telle effusion, un jeu si subtil de vases communicants. Silenzia ne s’éloignait de son corps que dans la proximité car les bruits l’habitaient de l’intérieur et ceux du dehors étaient des voix blanches, des vols de phalènes, des pliures de soie dans l’air exténué de beauté. Sa beauté à elle était tout intérieure, pareille à la chair couleur de corail qui dormait dans la conque d’une nacre et ne souhaitait que ceci, être disponible au flottement infini des choses ».

 

   Commentaires - Ce qui me paraît l’essentiel, ici, c’est bien que l’écriture se livre, dès l’abord, à un exercice de style. Poético-décadent pour dire vrai. Un style qui avance pour ne rien dire puisque, en tout état de cause, la situation qu’il est chargé de décrire est simplement l’irréel en son constant étonnement, en son illisible fluence.  Ce qui, d’emblée, est évincé, c’est le cadre spatio-temporel qui permettrait de situer, d’identifier ce mystérieux personnage. Son nom est déjà une gageure, Silenzia, celle d’une nomination atypique qui le renvoie, ce nom,  dans l’instant, au songe dont il semble provenir. Car ces « personnages » n’ont de sûre effectivité qu’à disparaître aux yeux des lecteurs. Le thème orphique de l’insaisissable rôde toujours tel un voleur à l’horizon de la brève. Toujours il s’agit de l’errance d’Orphée cherchant jusqu’à la folie son Eurydice. Toujours il s’agit, pour le narrateur (ces histoires, dans leur quasi-totalité, se disent à la première personne), d’évoluer au sein même de son propre état d’âme que lui renvoie, brillant et fascinant miroir, cette femme-ci ou bien cette femme-là qui ne sont en réalité que de rapides et éphémères incarnations d’une quête onirique permanente. A l’évidence, ce qu’apportent le rêve (fût-il nocturne ou bien diurne, éveillé), la fluctuation imaginative, c’est cet incroyable espace de liberté qui, cependant, connaît son inévitable revers d’ombre parce que le protagoniste qui s’y illustre ne revêt jamais que la figure d’une éternelle absence. La narration est constamment sur le mode de la fuite, sur celui de l’enchâssement, l’un en l’autre, de moments qui n’ont guère d’épaisseur, semblables à ces murs de papier qui habillent les parois des maisons de thé.

   Chaque personnage mis en scène est un solitaire qui fait face à une autre solitude. L’association des deux ne fait jamais place au lieu d’une fusion, d’une complétude, mais s’accroît de la désespérance tranquille de l’essence des choses dans leur plus troublante fugacité. Histoires où les sujets se croisent plus qu’ils ne se rencontrent, histoires du rapide clin d’œil, de la connivence soudain entrevue mais qui ne possède nulle durée, histoire sans histoire puisque c’est bien la climatique du sentiment autour de laquelle tout gravite sans que, jamais, le centre, le foyer, en puisse être atteint. Les êtres sont des êtres de papier, des insectes tout juste parvenus à leur imago, oui, ceci il faut le dire à nouveau, le répéter telle une monotone antienne, mais des êtres qui conservent leurs plus profondes attaches à ce stade de la nymphe qui les attire et les livre nus à leur propre métamorphose inaccomplie.

   Car cette dernière, toujours en voie de devenir, ne semble guère connaître qu’une temporalité indécise, sans réel fondement. Le passé se fond à même les réminiscences qu’il convoque, le présent vibrionne tel le vol fixe du colibri sans que jamais l’instant qui l’habite ne puisse être révélé. Quant au futur il s’annonce telle l’énigme qui se pose, laquelle ne peut trouver appui que sur « des voix blanches, des vols de phalènes, des pliures de soie », autant dire sur des incertitudes, des sols à la consistance de sable, des vortex qui en travaillent la fragile texture. La plupart du temps, ces fictions mettent en présence un  scrutateur de beauté privilégié, écrivain ou journaliste (quelqu’un qui ne vit donc que pour les mots, par les mots, donc se nourrit essentiellement de symboles), lequel observateur porte un regard fasciné sur la femme, le paysage, la femme à l’intérieur du paysage, le paysage à l’intérieur de la femme, le ruissellement d’une grâce infinie que la présence féminine, désirée, porte à son acmé.

   Sans doute cette écriture est-elle celle d’une mélancolie, d’une tristesse vacantes mais que féconde l’expérience, à proprement parler extatique, du possible amour qui se trame comme en filigrane, se donne comme l’ultime possibilité de l’homme de se connaître, de réaliser sa propre assomption au travers de cette altérité qu’il perçoit en tant que son propre fragment, exilé de lui. La singularité qui apparaît est bien celle d’une pure subjectivité qui ne demande que le comblement de son propre ego. Seulement ceci n’est qu’un vague ressenti du sujet, à peine conscient de cette entreprise hautement narcissique. Cependant une éthique est convoquée qui laisse dans l’entière liberté le vis-à-vis qui, d’une manière fugitive, aura été perçu comme le comblement d’un bonheur sur le point de se réaliser. Cet autre, aperçu au travers d’un rideau de tulle, fera de sa vie ce que bon lui semble, peut-être demeurer en soi et en goûter la vénéneuse présence. Oui, « vénéneuse » pour la simple raison qu’aucune solitude ne saurait trouver en soi les germes d’une satisfaction. Mais l’attente en tant qu’attente est ce doux frémissement de l’aube qui tarde à devenir jour et tire, de ce suspens, une intime joie.

   S’il y a « conquête », de la part de celui qui vit sur le mode de l’affût, elle n’est jamais qu’une théorie, une contemplation, un sentiment se levant à l’horizon de deux consciences qui, bientôt, seront, à nouveau, deux solitudes en quête d’un hypothétique amer auquel confier son erratique forme. Peut-être ne s’agit-il, en définitive, que de deux images se réverbérant l’une en l’autre le temps d’une brève illusion. Peut-être ?  Ce procédé de l’anaphore - utilisé à l’instant -,  qui conclut sans les refermer mes « nouvelles », constitue-t-il, sans doute, une invitation à poursuivre soi-même la fiction, à tâcher de résoudre un problème demeuré en suspens.  Lecteur, « fais ce que voudras ! ». Telle est la devise de l’abbaye de Thélème du bon Rabelais : seulement une utopie. Le lieu d’une libre aventure.

 

 

 

 

 

 

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4 juillet 2019 4 04 /07 /juillet /2019 07:57
Dans l’insu du jour

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Comprends-tu combien il est heureux que tu sois absente de mes jours ? Je veux dire ton image réfractée sur le fil tendu de ma conscience. Serais-tu là, à mes côtés, œuvre de chair finie, troublante présence, que j’existerais à peine. Comment peut-on résister à tant de beauté ? Comment ne pas être tenté de cueillir, dans l’odorant calice, la fleur immense du plaisir ? Souvent je te disais le doux contentement de l’heure. Je te disais l’infini qui parfois nous visitait et nous laissait sur le bord de la couche avec des étoiles dans les yeux. Voici dix ans que je ne te vois plus, sinon dans la margelle étroite de mes songes. As-tu changé ? Tes yeux sont-ils toujours aussi profonds ? Une mer à eux seuls, une turquoise posée sur le bord de l’heure et les passants qui chavirent à simplement les regarder. Sais-tu combien il est délicieux, pour moi, de rouler entre mes doigts la soie pure de ton image ? C’est une grâce qui jamais ne se termine et demande qu’elle soit toujours reconduite.

   Parfois le matin, au bord du jour, mes yeux s’embrument et ne s’allument plus guère que dans le flou. T’ai-je déjà dit la baisse de ma vision, les altérations, les étoiles qui filent au ras des yeux, y traçant de rapides et illusoires comètes ? Parmi celles-ci, c’est bien toi la plus brillante. Tes longs cheveux d’argent n’en finissent de mourir dans l’aube qui crépite et me trouvent seul abandonné au rivage de mon lit. Mon lit qui, chaque jour davantage, devient refuge et recueil d’une sourde mélancolie. T’en souvient-il de nos longues promenades au bord du lac baigné de blancheur ? Nos vies étaient alors diaphanes, s’alimentaient à cette claire eau de source dont je ne connais même plus le goût salvateur. Seulement une vague sapidité qui voile mon palais et me dit, parfois, ce plaisir commun que nous avions éprouvé à croquer une baie ou bien à échanger un rapide baiser. Tu seras sous doute alertée de cet insaisissable vague à l’âme qui me définit mieux que jamais. Tu t’amusais, taquine que tu étais, à en faire le contour, à en tracer les ailes de soie sur ces feuilles de papier qui, toujours, t’accompagnaient, sur lesquelles tu écrivais les destins du jour.

   Je ne cherche nullement à t’émouvoir. A quoi tout ceci servirait-il puisque nos existences ont divergé au point de ne plus jamais pouvoir se rejoindre ? Cependant combien ce trouble du non-revoir est délicieux. Il fait son tintement cristallin quelque part au creux du corps, il rejoue indéfiniment ces journées solaires qui furent le cadre d’amours consommées avant que d’être découvertes. Ou peu s’en faut. Mais qu’est-ce donc que l’espace de quelques nuits brûlantes dans le cours des événements ? Un point qui brille, là-bas, loin dans le temps qui fut et fait signe depuis son illisible forme. Que reste-t-il donc d’une eau de source lorsqu’elle visite la faille qui l’attire et, peut-être, jamais n’en ressort ? Quel est l’avenir pour une telle résurgence ? Espérée tout au moins, mais la lucidité est grande qui détruit ce qu’elle construit dans le surgissement de l’instant.

   Souvent nous nous promenions sur ces collines nimbées d’un frais soleil de la garrigue méditerranéenne. Tu en aimais la sombre rigueur. Tu en appréciais la belle et entêtante senteur florale. Parfois tu piquais ton corsage d’un rameau trouvé au hasard et ta peau tressaillait au contact du végétal. J’ai conservé une photographie de l’un de « ces minces riens », comme tu aimais à les nommer. Je t’écris aujourd’hui avec cette manière de vrille aux tons sépia, parfois apparente, parfois floue, qui illumine ma table de travail. Elle te ressemblait en quelque sorte, toi-la-fuyante, toi-la-captatrice. Car tu jouais sur ces deux modes de l’approche et du retrait. En réalité une manière féline d’être, de jouer avec sa proie, de lui accorder une brève liberté reprise l’instant d’après.

   Je crois bien t’avoir affublée du sobriquet qui ressemblait à ta fantaisie mais aujourd’hui il m’échappe et c’est tant mieux. Je voudrais tout sauf emprisonner l’image que j’ai de toi dans un stupide bloc de résine. Tu mérites mieux que cette immobilité à jamais, cet éternel présent dont tu te méfiais, ce passé qui t’accablait, ce futur qui traînait dans de fuligineuses promesses. Tu étais cette fille d’un temps inavoué qui te comblait, un temps d’incertitude en quelque sorte. Un temps de surprise et d’improvisation. Alors, en effet, pourquoi aurais-tu revendiqué une poussiéreuse mémoire ? Pourquoi te serais-tu projetée en ces jours du lointain, ils seraient toujours à temps d’arriver. Le temps, cet autre soi, t’affectait comme il venait et tu ne lui demandais guère de te rendre des comptes, seulement de distiller ses moments selon l’heureuse pente de la surprise.

   Sans doute n’ai-je été que ton « jouet » l’espace d’un été. Une seconde dans le massif dense des heures. Et quand bien même ! C’était ta manière singulière d’imprimer à ta féminité le sceau d’une incroyable liberté. Celui que tu aimais un jour, t’était sinon indifférent le lendemain, du moins sa présence ne s’annonçait-elle que de surcroît, à la manière d’un inutile colifichet. Pour autant tu n’étais nullement une séductrice. Il fallait que les hommes te « fassent la cour » (stupide expression),  et te conquièrent par la délicatesse de leur esprit. C’est du moins l’impression que tes « conquêtes » avaient imprimé en moi mais il est possible que ma mémoire ne me trompe et que le cours des choses n’ait été différent. Mais quelle importance en ce jour que voici ? Je ne conserve plus que cette adresse à laquelle j’envoie ma lettre. Peut-être as-tu déménagé ? Peut-être es-tu dans un lointain pays ? Comment pourrais-je savoir ?  

   L’image dont je te parlais, je te la fais parvenir. Puisse-t-elle te rappeler des jours heureux ! Pour moi ils le furent. Que sont-ils devenus ? Le temps est un curieux alchimiste. Il est celui de la métamorphose, celui d’un cycle solaire qui résume le Grand Œuvre : Soleil Noir qui sort de l’ombre où il demeurait occulté, puis vient le Blanc de la naissance, le Jaune de la puissance, enfin le Rouge de la passion. Où sommes-nous arrivés, nous les voyageurs d’une saison ? L’amour est un bizarre arc-en-ciel. Jamais l’on ne peut deviner la teinte qu’il nous destine. Peut-être n’en a-t-il pas ! Serait-ce  seulement le prisme de notre esprit qui ferait naître ces sublimes couleurs ? Ai-je au moins existé le temps de cette transfiguration ? Ou bien n’ai-je été seulement l’automate qui a projeté sur l’écran de sa conscience les désirs qui étaient les siens ? Si tu as jamais existé un jour, je sais que tu me répondras. Oui, tu me répondras. Ne le ferais-tu, ce serait au risque de ma propre folie ! Je t’attends, sais-tu, je t’attends !

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3 juillet 2019 3 03 /07 /juillet /2019 10:13
LUNELLA

    Photographie : Alain Beauvois

 

***

 

 

   Ici, l’on disait, elle s’appelle Lunelle. D’autres disaient, non, Lunella. D’ailleurs les noms féminins se terminent par « A », soutenait-on. Et l’on disait Eva, Amanda, Gloria et l’on rajoutait Laura, Clara. Mais la liste était infinie qui, jamais, n’aurait trouvé son épilogue. Ici, dans la Ville, on disait aussi qu’il s’agissait de Lucile, à cause du début qui appelait « lux » et disait le nom de la lumière. De tout ceci l’on n’était guère sûr et, pourtant, l’on défendait son idée avec une belle ardeur. On ne cherchait nullement à étayer ses jugements, à les argumenter, on se fiait à son flair comme d’autres font confiance à leur infaillible goût vestimentaire. Certes il est plus facile d’avoir des opinions que des idées et puis cela n’empêche pas le monde de tourner.

   Voyez-vous, dans cette Ville du bord de mer, l’humeur n’était pas chagrine et les croyances alternaient au rythme des marées. Si l’on ne faisait dans la nuance, cependant l’on s’accordait tous sur un point : il y avait quelque chose de mystérieux qui se produisait, chaque nuit, sur le sable déserté de la Plage. Imaginez ceci : la Lune fait son disque blanc très haut, au-delà des corps, au-delà des yeux. Quelques nuages légers - on dirait la brume dans les pupilles de l’Aimée -, la rendent si attirante, la Lune,  en raison même de sa presque dissimulation. C’est étrange, tout de même, cette fascination de cela même qui se retire et nous convoque dans l’immédiat d’un désir dont nous  ne saurions différer la présence.  La Belle que l’on aperçoit tous les jours, juchée sur son vélo, cheveux au vent, large robe faseyant à sa suite, nous finissons par ne même plus la remarquer. Elle fait partie de nos habitudes, elle tisse notre quotidien si bien qu’elle devient invisible. Un événement soudain surviendrait-il, qui la soustrairait à notre vue, et nous serions dans l’esseulement de nous, au bord de quelque vertige.

   Mais voici que la toile du ciel est immense, amarrée à l’horizon, juste une ligne grise, une ligne de flottaison, un souple tremplin pour nos songes les plus fous. Nous nous y perdons volontiers comme si cette lumière assourdie était un baume dont nous tirerions une félicité sans pareille. La mer est noire. Les vagues sont noires. Elles se posent sur la clarté de nos yeux et les éteignent le temps d’un rapide voyage. En-deçà de l’aire où l’eau finit sa course, il y a des zébrures d’argent, des zigzags de platine, des fissures pareilles à l’étain. C’est un reste de conscience du gonflement liquide, c’est encore un peu de raison dans la longue ténèbre de l’inconscient, c’est l’espoir qui se fait jour, parfois, lorsque les nuées s’amassent à l’horizon de l’être et menacent d’en biffer l’étrange silhouette.

   De temps à autre,  dans la dérive nocturne, entend-on des bruits étouffés. Ils viennent de la Ville. Ils viennent des chambres où les corps exténués de chaleur cherchent un peu de fraîcheur sur la plaine de neige des draps. C’est Lunelle, vous dis-je. Non, Lunella, c’est mieux, cela sonne mieux aux oreilles. Tous avez tort, c’est Lucille, c’est Lumière et c’est pourquoi la nuit se rend visible, autrement elle ne serait qu’un immense cauchemar dont, jamais, nous ne sortirions.

   Oui, dans leur divagation sur les lits de fortune ou bien d’infortune - flux et reflux de l’exister -, ils ont tous raison ceux qui, naviguant loin d’eux-mêmes, jouent à la Grande Loterie de la nomination. Oui, c’est Lunelle, conjonction de Lune et de Elle, celle que jamais on ne peut approcher, seulement voir qui badigeonne l’astre des nuits, le saupoudre de talc ou bien d’albâtre. Puis c’est aussi Lunella pour le simple plaisir de l’oreille. Lunelle se clôt trop tôt sur sa finale alors que Lunella ouvre en grand la demeure de l’espoir. C’est comme si ce beau nom ne pouvait trouver sa fin, croire seulement en son destin d’immortelle.

   Puis Lu-ci-le, ces trois consonnes si bien détachées, si envoûtantes, fermeture, ouverture, fermeture, clignotement du jour en son inépuisable ressource. C’est à nommer les choses, les êtres, que nous les connaissons. C’est à les confier à notre imaginaire ensuite que nous nous affairons afin que, prononcés, ils puissent gagner de l’épaisseur et, qui sait, peut être surgir dans notre réel. Alors peu importe qui sonnera à notre porte de Lunelle, Lunella, Lucile. Ce sera toujours un intense moment de bonheur car rien ne serait plus terrible que l’effacement des noms. Plus rien n’aurait de présence. Tout sombrerait dans une étrange confusion.

   Parfois, tard, aux terrasses des cafés de la Ville, l’on entend des éclats de voix, suivis de rires soudains que quelque chuchotement vient clouer de son aile de suie. Les yeux sont dilatés. Ils boivent la lumière. Ils goûtent l’ivresse jusqu’au tréfonds de leur âme. Oui, les yeux ont une âme, ils n’en sont pas uniquement la porte. Dans la nuit qui plane et s’alanguit vers le jour, c’est un étrange ballet qui se donne à voir. De ses doigts de fée, Lunelle peint les vagues, y dépose le brillant d’une glaçure pareille aux flancs luisants des céladons. Lunella, de son pinceau de cendre, lisse l’infinie beauté du paysage. Cendre sur cendre telle l’idée de la perfection. Lucile sort à peine de l’eau. Son corps est celui d’une Sirène et sa queue fouette l’écume, la teintant de blanc, faisant ainsi l’épreuve de la virginité, de la vérité lorsque, encore, rien ne s’est décidé dans le monde, que les choses restent vacantes, que l’avenir est immensément ouvert aux hommes attentifs et justes.

   C’est ainsi, il n’y a pas d’autre mystère que celui d’une Plage que les visiteurs ont désertée, d’une Ville où pèse la lourde chape de l’inconscient. Ces deux univers ne sont nullement conciliables sauf à être reliés par la belle et infinie passerelle des mots. Parlez, Lunelle, Lunella, Lucille. Rêvez, vous les tisseurs de songes. C’est la texture même de cet inconnu où dérivent les étoiles. Alcyone, la plus brillante des Pléiades. Sélène qui se laisse voir dans la constellation du Taureau. Gemma, la Perle de la Couronne. Lunelle, Lunella, Lucile, ne serait-ce pas le nom des étoiles, vous les rêveurs d’impossible, vous les tireurs de plans sur la comète ?

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2 juillet 2019 2 02 /07 /juillet /2019 16:12
GISANT

Le grand gisant - 1996-97

 

Bronze

 

Marcel Dupertuis

 

***

 

Avec la sculpture de Marcel Dupertuis nous avons affaire à l’urgente présence de la matière.          

  

   * « Matière », tout simplement parce que « Die Welt ist material » (le monde est matériel) pour reprendre le titre de l’ouvrage en langue allemande consacré à l’œuvre de Per Kirkeby, ce peintre-géologue (ou ce géologue-peintre) si doué pour traduire sur la face de la toile cette « conscience nerveuse » de la terre, les convulsions du sol, la beauté tectonique du vivant.

   * « Présence » pour la raison simple que le monde physique est celui par lequel comprendre ce réel qui nous environne et fait sens immédiatement. Si « le  réel, c'est ce qui nous résiste et nargue nos plans sur la comète », d’après la belle expression de Régis Debray, alors il se rend perceptible, donc « présent », dans la texture même des choses. Nul besoin d’une métaphysique, d’un arrière-monde pour nous dire la manifestation, d’une manière détournée. L’arbre, la rivière, la montagne se donnent à nous dans la pure évidence. Ils « résistent », s’opposent en quelque manière et c’est pour cela qu’ils se rendent infiniment visibles. Ne le feraient-ils qu’ils s’évanouiraient à même notre vision pour la raison d’un simple inintérêt. Ainsi en est-il de même pour l’amante. Elle résiste et affirme ainsi sa souveraine présence.

   * « Urgente », pour ce qui est la tâche de l’artiste qui consiste, au travers de ses œuvres, à faire surgir sans délai ce qui l’assigne constamment à résidence, à savoir ce corps matériel , le sien dont il dépend qu’une peinture advienne, qu’une sculpture s’élève, qu’une gravure incise, dans le derme du papier, les stigmates d’une conscience pour laquelle il y va de son être même que les choses soient dites.

   Car, avant d’être esprit, le peintre et, a fortiori le sculpteur, sont corps. Anatomies, empilements d’organes. Or que veut dire « être corps » en art, sinon se confronter, matière contre matière, la sienne chair à cette radicale altérité (ça résiste !), faisant site dans la toile, le plâtre, le fer ou bien le bronze ?

 

L’art est combat.

L’art est lutte.

L’art est pugilat.

 

  S’exonérerait-il de ceci qu’il ne serait qu’un genre d’occupation sans enjeu ni finalité, une simple broderie qui jouerait avec le réel sans le transformer vraiment.

 

Or l’art

est

métamorphose.

 

   Prenez la motte d’argile façonnée par le potier. Matière informe que l’esprit humain « informe », précisément, autrement dit porte à la forme, insufflant dans sa gratuité la nécessité d’une signification. La motte de terre  qui n’était que divers parmi le divers, voici, au fur à mesure que l’artisan la modèle, qu’elle acquiert ses essentielles déterminités, se pare des prédicats qui la hisseront hors de sa confusion mondaine pour la situer en tant que ce vase-ci, cette amphore-là. « Merveille des merveilles, que l’étant soit », nous dit le penseur. Or le « miracle » est que cet étant tiré du néant l’ait été par la main de l’homme, immersion de l’esprit dans la matière, geste essentiel qui se nomme « culture », par opposition à la donation profuse de la nature. Ce qui était voilé - car l’être existe toujours en puissance -, voici qu’une conscience artisanale en a assuré la sublime émergence. Il y a pure fascination à constater ceci. Il y a prétexte à s’étonner, ce qui est l’ancestrale tâche de la philosophie.

  

Et s’étonner de ce corps à corps,

de cette violente dialectique,

de cet affrontement

 

   qui reproduisent le mythologique pugilat des Titans, ces primitives et archaïques puissances issues de la Terre-Mère  primordiale (Gaïa)) et du Ciel-Père (Ouranos). On ne saurait trouver de plus grand écart, d’abîme plus profond que celui qui sépare ces entités opposées :

 

la glaise dense

confrontée à la légèreté,

la mobilité de l’éther.

 

   Forgeant, soudant, assemblant, malaxant, peignant, c’est à ceci que fait écho le geste de celui qui veut maîtriser la matière et lui imposer sa volonté. Il y a de nécessaires forces de mort à l’œuvre dans tout matériau qui ne serait maîtrisé. C’est inscrit dans l’ordre même des choses. C’est dans la mémoire génétique du vivant.

 

La cruche se souvient de la terre qui peut toujours trembler.

Le métal forgé possède la mémoire des forces inouïes de Vulcain.

L’eau qui traverse la peinture est la même que celle du Déluge.

L’air qui tisse l’horizon de la toile

a une identique consistance à la force d’Eole

quand il déchaîne son aquilon.

  

   Rien n’est vraiment séparé, tout est lié. Aussi le corps de l’artiste s’inscrit-il dans la continuité de son œuvre. C’est une préoccupation constante dans le trajet de Marcel Dupertuis, comme si, depuis toujours, son propre corps avait à jouer en duo avec le corps du monde, celui de l’art.  Toute création est bien évidemment activité projective, et la représentation d’un bras en sculpture, d’une jambe ou bien d’un torse ne sont jamais que des parties de l’anatomie du créateur qui trouvent à s’illustrer dans ce fer, dans ce bronze. Bien évidemment il y a simplement correspondance terme à terme d’une façon purement symbolique, encore que l’on retrouverait de la sueur, des empreintes de doigts, des griffures ou lacérations qui porteraient témoignage d’une participation organique, dynamique, fusionnelle à l’événement en train de naître.

   A partir d’ici, nous allons méditer sur ce grand GISANT (294/48/32), qui n’est, identification bien comprise, que l’image de l’artiste arc-bouté sur l’acte de créer.

   « C’est de moi dont il est question dans cette matière figée pour l’éternité qui dit le lieu, le temps de mon vécu, qui dit la correspondance de mon être avec cet être-là du monde surgissant à l’horizon de ma conscience ».

   Tel pourrait être le dialogue intime de l’artiste, la singulière dialectique animant son bras, armant sa volonté afin que quelque chose soit proféré du moment d’une histoire qui, plus jamais, ne se réactualisera. Certes rien qu’une particularité, le sentiment diffus d’exister de telle manière et non d’une autre, la soudaine césure qui fixe une identité à jamais et, peut-être, la rencontre, au terme du bronze, de cet universel qui est la marque insigne de l’art en sa plus belle expression.

   Matière, rien que matière maîtrisée, torturée jusqu’à la douleur. Il ne saurait y avoir d’œuvre réelle sans souffrance. S’il en était ainsi, que l’œuvre connaisse son heure dans la facilité, dans la limpidité, le jeu serait de pure gratuité et rien ne s’affirmerait dans cette vérité de la création qui est la nécessaire prémisse d’un acte posé en toute intelligence.

 

De soi, d’abord.

De l’autre ensuite qui sera convoqué

dans la lourde tâche de regarder.

Du monde enfin qui est intelligence première

par laquelle il y a de l’être.

De toi.

De moi.

Des choses qui gravitent

sous l’éternelle pesanteur

de la beauté.

 

   Oui, la beauté est de tout temps. Oui, la beauté est lourde, infiniment lourde. Grosse de sens, emplie jusqu’à son propre horizon de cette plénitude qui n’est jamais que notre vision adéquatement accordée au spectacle unique posé au centre de notre contemplation.

   Regardez. Ecoutez. La matière vibre, elle sonne tel le bourdon de la cathédrale. Elle dit le sacré que vient percuter le profane sourd à toute imprécation. Si cet airain a quelque tâche consciente d’elle-même, - que pense donc la matière ? -, c’est bien de secouer notre constante léthargie, d’insérer un coin dans le derme lent de notre propre indifférence.

 

L’art est ceci, une dague forant

au profond de l’âme

afin d’y instiller le doute.

 

   Il nous faut arrêter d’être des bourgeois bien-pensants qui ne voient que par leur propre complexion. Elle est limitée notre chair, elle est muette, elle s’enfonce dans la contingence pour n’en jamais ressortir. A ne pas résonner, à ne pas entendre le son impérieux de la matière, c’est notre propre matière, notre propre corps que nous précipitons dans la tombe.

   Car, oui, l’œuvre est ouverture, et tout autant abîme, profondeur abyssale, faille au gré desquels notre esprit, enfin mobilisé, pourra s’enquérir au-delà de sa forme et gagner celui de ce bien qui nous est octroyé, à savoir voir les choses en leur note essentielle. Des harmoniques montent de GISANT,

 

le cuivre lutte avec l’étain,

l’immobile avec le mobile,

le lourd avec le léger,

le rugueux avec le lisse,

le sombre avec le clair.

 

   Et ceci ne consiste nullement en des allégations de l’intellect qui en déciderait ainsi. Comment ce bronze pourrait-il seulement nous apparaître lesté de ses essentiels prédicats si nous n’avions, nous-mêmes,  une connaissance préalable de ces différences qui animent notre corps, de ces joutes atomiques qui sont l’architecture de toute forme déployée dans l’espace ? Nous aussi, nous d’abord, sommes le champ de multiples contradictions, d’aveugles pugilats, de combats qui sont nos mouvements internes, la force de nos pulsions, l’énergie de nos amours, la puissance parfois épuisée qui meurt au pli du jour, telle la vague au bord du rivage.

   Si, connaître la physique, les lois de la pesanteur sont les préalables à notre position sur terre, combien sont précieuses les sensations que nous éprouvons à seulement deviner les turbulences du monde soi-disant inanimé. Bachelard a employé toute une vie à débusquer la précieuse et dissimulée géomorphogenèse du vivant.  Il a patiemment décrypté ces arabesques imaginaires et poétiques qui s’alimentaient à la force turbulente des éléments.  Il nous entraîne, à sa suite, dans ces délicieuses et non moins terrifiantes « rêveries de la volonté » qui sourdent en profondeur dans la veine des minéraux, singulièrement dans celle du métal qui est la matrice dont Vulcain façonne les armes des dieux et, partant, l’âme du monde. C’est tout ceci qui est logé au creux de la matière qui, toujours vient à notre rencontre, chemine dans notre inconscient, résonne dans la moindre coupe antique, se lève du cœur même de la statue. 

   Regarder GISANT, c’est en partager cette chute tout contre le sol, endosser cette mortelle condition qui accable et, en même temps, est rayonnement de la joie. Notre finitude - toujours elle, évidemment -, signe le terme d’une aventure mais ouvre, par sa soudaine présence, l’aire immense de la liberté.

 

Plus de jour ni de nuit.

Plus de jouissance ni de douleur.

Plus de lourdeur ou de légèreté.

 

   Seule une ligne continue qui glisse à l’infini et profère le non-être, néantisant l’être qui nous fut cher mais toujours en dette de sa propre reconnaissance. Toujours un manque essaimant à l’horizon de l’exister, se donnant selon de fuligineuses traînées. Regarder GISANT, c’est y trouver quelques significations immédiates, à la fois dans leur caractère de généralité, en même temps relatives au corps de l’artiste qui en est l’écho.

   C’est d’abord l’attitude particulière de cette sculpture qui nous questionne. Habituellement un gisant est couché à plat-dos, sa vision nécessairement orientée vers le ciel. Ici la relation s’inverse pour nous livrer un visage - ou bien plutôt son absence -, donc un rien (l’épiphanie est toujours présence), qui ne saurait trouver aucune justification, aucun bonheur à s’élever en direction de l’image du père. Annulant le rayonnement d’Ouranos, c’est cette mythologique, mais pour autant efficace figure identificatoire qui, ici, trouve le lieu de son effacement. Comment donc, pour un corps, affirmer sa possible identité si même le nom du père ne peut être prononcé ? Et, conséquemment, le sien propre ? Ce déni est à proprement parler le lieu de surgissement d’une castration. D’une scotomisation de l’anatomie qui devient partielle, ne conservant de la physionomie humaine qu’une vague forme en voie de dissolution. En un certain sens la surpuissance du père céleste a eu raison des prétentions à être de celui qui, en toute hypothèse, ne saurait avoir de vocation que terrestre, tellurique, racinaire.

   Oui, c’est une étrange racine et l’on songe à Roquentin dans « La nausée », à la pesante contingence qui le place au pied du marronnier, l’immole en quelque sorte dans une existence absurde. Un genre de retour à la matrice primitive, d’immersion dans la grotte amniotique qui fut sa première nasse existentielle dont il gardera, sa vie durant, l’empreinte fichée au plein du corps. Si GISANT ne peut faire sien le royaume du père, il ne peut davantage se satisfaire de ce retour vers la mort symbolique que constitue sa posture anténatale.

   Et, maintenant, c’est vers Giono que nous nous tournons  afin  de saisir cette expérience du « regressus ad uterum », non seulement rite initiatique de « re-naissance » mais, surtout, image de la mort en son effrayante réalité puisque renaître suppose d’abord de mourir.

   « La cabane, le ventre d’un monstre, la matrice tellurique, les ténèbres elles-mêmes dont nous rencontrerions tant d’occurrences dans l’œuvre de Giono, « symbole de l’Autre Monde, aussi bien de la mort que de l’état fœtal », sont donc autant de symboles d’une régression utérine que d’une descente aux enfers, intentées toutes les deux dans une perspective initiatique » - « La Lampe et la plaie : Le mythe du guérisseur dans Jean le Bleu de Giono » -              Christian Morzewski. 

   GISANT est donc situé dans cette intenable position qui l’écartèle, sous l’orage paternel d’Ouranos, dans la niche menaçante de la « Grande Mère Chtonienne », Gaïa née mystérieusement du Chaos, l’impitoyable, cette déesse de la mort à l’imago créatrice de pur néant. C’est donc une entreprise de double néantisation qui surgit à l’horizon de ce bronze dont le corps parcellisé annonce rien de moins qu’une impossibilité ontologique. Parution se biffant elle-même. Et pourquoi ceci ? Parce qu’il ne peut y avoir d’existence que par défaut, sous la catégorie du manque. En certain sens dans la catégorie du vide.

   Le corps est là, donné de lui-même au geste insensé de sa propre destruction. Le corps est arc-bouté, les pieds infiniment tendus, comme expulsés du sol alors que les jambes sont roides et que le bassin achève l’anatomie en une posture désespérée qui est appel de soi en même temps que rejet de soi. L’image d’une aporie radicale ne saurait trouver plus exacte figuration de la désespérance humaine, de l’intime tragédie, laquelle annonce en un seul et même effort

 

le surgissement et le retrait,

la donation et le contre-don,

la croissance et le déclin.

 

   Comme si une mystérieuse et cruelle Moïra tissait le destin des hommes, leur accordant cette toile unie qu’à la cribler de trous par lesquels, comme au travers d’une bonde d’évier, s’écoulerait le liquide de l’exister. Zénithale dialectique qui n’accorderait à l’être ni la possession de la nuit, ni celle du jour mais cette inconsistance logée au cœur des choses dont, jamais, l’on ne pourrait embrasser l’énigmatique et labyrinthique domaine.

   GISANT aux pieds d’argile dont, toujours, la pluie amère du doute vient saper les fondements en profondeur. Or ne plus avoir de fondements (ou de fondations) revient à s’immiscer dans cet antonyme du désir en quoi consiste toute perte.

 

Perte du père,

perte de la mère,

perte de soi.

 

Plus aucune généalogie ne devient possible.

Le germe se referme sur sa propre occlusion.

 

Le devenir est aboli.

Le futur est inatteignable.

Le présent impalpable.

 

Ce qui veut dire qu’aucun corps

n’est jamais accessible.

 

Seulement de l’ordre

de l’hallucination,

du fantasme,

de l’imaginaire.

 

   C’est ceci, sans doute, que nous dit ce beau bronze terrassé à même son airain dont le dictionnaire des symboles précise : « Ce métal dur était symbole d’incorruptibilité et d’immortalité, ainsi que d’inflexible justice ; si la voûte du ciel est d’airain , c’est quelle est impénétrable comme ce métal, et c’est aussi que ce métal est lié aux puissances ouraniennes les plus transcendantes, celles dont la voix résonne comme le tonnerre, inspirant aux hommes un sentiment fait de respect et d’épouvante ».

 

Ce même sentiment d’un manque infini,

d’une incomplétude mortifère.

 

Eux qui font du saint un éternel malade de Dieu,

du myste un laissé pour compte de la fuyante spiritualité,

de l’alchimiste un endeuillé de cette inconnaissable pierre philosophale,

du chercheur d’or un éploré en quête du métal précieux enfoui au sein même de la terre,

de l’astronome cet homme aux yeux perdus dans ce cosmos qu’il sonde en vain,

l’étoile ne brille que dans sa tête,

de l’artiste qui ne s’éprend jamais que de lui,

cette inatteignable altérité après laquelle il brûle

à défaut d’en pouvoir jamais préciser

les fuyants contours.

 

   Tout semble se résumer dans les deux figures de l’amant et de l’amante qui, se cherchant à travers l’autre, ne parviennent qu’à l’épreuve de la solitude. Dante poursuit Béatrice comme son ombre. Plus exactement, Béatrice est une ombre qui projette sa flamme noire sur le poète qui n’écrit que pour en fixer sur le papier l’illisible trace. Tout fuit toujours que l’on croyait à portée de la main, à portée de l’âme. Que GISANT soit ce genre de création procédant à son abolition, qui donc pourrait le dire ? Nullement l’artiste lui-même qui, lorsqu’il s’agit de parler de son désir, devient nécessairement transparent à lui-même. L’écart de soi est une impossibilité quasi-physique, aussi bien que métaphysique. On demeure fixé au sol même de son être. On n’en peut différer que dans les coulisses de ténèbre de la mort.

 

Tout art n’est peut -être que ceci,

habiller la transparence,

vêtir la diaphanéité

de la seule chose

dont elle s’enquière,

d’une brume,

d’une pluie,

d’un songe qui naît

dans le soir qui tombe.

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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 16:51
Se levant au jour de l’être

                    Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

Cette lumière, me disais-tu,

cette lumière à peine venue,

ce mince liseré qui habille les choses.

Jamais, affirmais-tu,

l’on ne connaît l’autre,

juste ce contour

qui grésille à l’horizon,

meurt de n’être point arrivé

à ce degré d’ouverture

qui nous l’eût livré

tel celui que l’on attendait,

dont on n’osait espérer

qu’une rapide parution,

peut-être un simple mot,

puis la gueuse de silence

se refermant sur l’impénétrable

mystère des choses.

 

Longtemps nous errions

en nous-mêmes,

tels des navigateurs

au sextant pris de folie.

Nous ne voulions

nous enquérir de l’heure

qu’à ne nullement

y succomber.

Nous étions au bord du vivre

et souhaitions y demeurer

le plus longtemps possible.

Non pour briller.

Non pour nous donner en spectacle

sur l’illisible scène du monde.

Non, un destin d’éphémère

tout contre la vitre muette

de la lampe,

voici ce à quoi nous aspirions,

que nos présences si discrètes autorisaient.

Il nous fallait être, simplement,

l’un à l’autre face au doute

qui suintait du ciel.

Ne se savoir, chacun,

qu’en son anonyme contrée,

s’y abîmer dans la closure des yeux

 et voir, de l’intérieur,

la réverbération de ceci qui se refermait

à mesure que nous en demandions

l’impossible désocclusion.

  

Dans la courbe que faisait la lagune,

dans le bleu qui nappait tout

de son infinie et douce glaçure,

nos mains s’étaient rejointes

en une muette supplication.

Eût-il fallu que nous fussions

fous ou bien inconscients

pour ne pas happer

cet instant de bonheur,

l’enclore dans l’écrin

de ce qui se donnait

dans l’immédiateté,

en faire le sujet, plus tard,

d’une heureuse réminiscence.

Jamais l’on ne cerne

avec suffisamment d’exactitude

la plénitude d’un moment,

 le rare d’un lieu avec lequel

nous devrions jouer en écho

et que, pourtant, nous ignorons

pour la simple raison

que nous n’en apercevons

même pas la tremblante clarté.

  

La nuit venait tout juste

de quitter le socle de la terre.

Encore quelques haillons d’ombre

accrochés aux ramures des arbres,

ici et là.

Nulle autre présence

que la nôtre

et le langage de l’eau

dans son minuscule clapotis.

Ce flux, ce reflux de l’onde,

tu en sentais en toi

l’intime pulsation,

tu en devinais

 le vénéneux trajet

 dans l’étoilement carmin

de tes veines.

Tu me disais,

ce mouvement lent de l’exister,

cette si belle oscillation,

ce battement imperceptible,

ils sont la muse du poète,

le prétexte au rêve des aquarellistes,

ils sont aussi ce poison instillé

au plein de notre chair,

celui qui ruine notre devenir,

 tache l’espoir que nous avions

de pouvoir prospérer,

de connaître, peut-être,

un bref instant d’éternité.

 

Mais qu’était donc

ton corps auroral

se levant au jour de l’être ?

Une hallucination que tu m’offrais ?

Un sabbat de sorcière

dont je ne pouvais traduire le chiffre ?

Le rêve de l’inatteignable compagne

 dont je traçais la fuyante image

sur la toile perfide de mes nuits ?

Mais qu’était donc toute

cette immobile agitation

sinon le régime le plus contradictoire

qui se fût imaginé ?

Il y avait là,

à portée de mes doigts,

cette glaise souple,

tes bras dociles que l’air butinait,

tes longues jambes,

ces filaments soyeux

qui te reliaient à la sombre rumeur

de la terre.

Mais, ô combien tout ceci,

 cette lecture d’une vivante éphéméride

 qui s’effeuillait

dans la pellicule du temps

 était le spectacle le plus beau,

le plus inouï qui se fût jamais présenté

aux yeux des passants

et des chercheurs de sens !

 

Tout était donné

dans le pli attentif de l’heure

mais l’on n’en était toujours alerté

 qu’après que les choses

étaient passées,

que les événements

étaient retournés

au lieu de leur origine.

Alors que restait-il à faire,

sinon vivre à l’aplomb de soi,

ne faire qu’une ombre étroite,

coïncider un instant seulement

avec sa propre vérité

 - celle de l’autre était si loin ! -,

la déguster comme on le fait

d’un mets précieux ?

 

Mais, oserais-je l’avouer,

dans la verticale du jour,

alors que la lumière

bourgeonnait au zénith  

l’heure était passée

hors notre propre tumulte

- toute cette blancheur ! -,

nous nous sommes aimés

sur la rive soudain clouée

de chaleur.

Un instant,

un instant seulement,

 j’ai cru te connaître,

être allé au-delà de moi,

avoir franchi ma barrière de peau

pour enfin connaître

le revers de la tienne.

Mille illusions que ceci,

c’était la réflexion

de ma propre image

que je cherchais à saisir

dans le miroir profus

de ton corps.

Des étincelles s’y allumèrent

 qui, encore,

brûlent ma pensée

 aux moments de détresse.

Sais-tu,

toi la passante d’un jour,

combien de fois,

jusqu’à la cruelle obsession,

 j’ai rejoué cette scène

qui, aujourd’hui,

est si irréelle

qu’elle prend l’allure de brume

de la lagune qui nous accueillit

ce jour du passé

et ne parvient à mourir,

brasille au loin,

pareille à l’étoile perdue

au fond du firmament ?

Se levant au jour de l’être,

toi, l’inconnue,

m’avais crucifié

et je ne le savais point.

Seuls les stigmates

en forme d’éternelle brûlure.

 Le miroir m’en dit,

chaque jour,

 la tragique et ineffaçable

épiphanie.

 D’être ainsi cloué,

manière de chimère sacrificielle,

au mitan de mon destin

ne me désole nullement.

Ce que je voudrais, surtout,

mais ceci est hors de ma portée,

presser une fois encore

la pulpe de ton corps glorieux

dans celle, immensément vacante,

de mes doigts

et mourir.

Oui, mourir.

La seule liberté.

La seule délivrance !

M’y rejoindrais-tu ?,

mon unique

et éternelle consolation !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 juin 2019 3 12 /06 /juin /2019 15:16
Etendard de la joie

                    « Linge séchant »

                 Tiruvannamalaï, Inde

 

Photographie : Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Etendard de la joie ». Y aurait-il autre chose à énoncer au sujet de cette photographie que de la placer sous l’insigne de la joie, cet état si difficile à atteindre ? Oui, car parler de la joie ne s’envisage guère que sous les auspices de la rencontre amoureuse, de la communion du sādhu se libérant des voiles de la māyā, se fondant dans le flux de la grande mer cosmique, de l’artiste connaissant la cimaise de son œuvre, du soufi dans l’ivresse infinie de sa giration. C’est une commune pensée de croire que la félicité ne peut jamais se donner que dans les perspectives d’états extrêmes de la conscience, à la limite d’une dissolution du réel. Ceci est pécher par omission de tout ce que le Simple recèle de beauté vacante dont, le plus souvent, nous nous exonérons, pour la simple raison que nous visons plus volontiers le macrocosme que le microcosme. C’est vrai, Saturne dans sa belle sphère ocre entourée de ses anneaux de poussière se rend bien davantage visible que la fragile diatomée, cette architecture de verre qui se dissoudrait à être simplement regardée.

   « Regarder », cette fonction éminemment humaine, voici la seule voie possible d’accéder à ce qui se montre dans l’évidence : le vol stationnaire du colibri, la belle métamorphose du caméléon, la pierre de lave couchée dans la cendre du volcan. « Linge séchant », le titre donné par le photographe à cette scène d’une limpide exactitude. Il va droit au but et se dote ainsi d’une valeur quasiment « performative » où l’action est entièrement contenue dans l’énonciation qui la fait surgir dans la présence. Dès lors l’œil est guidé, dès lors la pensée se focalise sur cet acte simple du séchage qui s’inscrit dans le mode même de son être. L’emploi du participe présent « séchant », lui confère la forme d’une durée. Immensément présent, ce linge se hisse tout au sommet de sa positivité, ce fait négativant tout ce qui n’est pas lui. A l’arrière-plan, la rivière et son ilot de boue ne se vêtent que de teintes plombées, sourdes, se détachant à peine d’une illisible matière. Le mur qui court derrière le sujet qui nous occupe ne livre de son apparence que le mince liseré de sa partie haute. Un vase, peut-être d’étain ou de métal ordinaire disparaît derrière son écran de pierres. Un autre linge est à terre dans l’abandon de soi. Quelques cailloux épars occupent le premier plan, sur lequel vient ricocher la lumière. Description simplement « clinique » d’une réalité qui se donne tel l’adjuvant entourant le nutriment essentiel dont notre esprit s’abreuvera comme de la chose essentielle à connaître.

   Beauté irradiante de ce tissu plissé que supporte le faisceau rayonnant d’une palme. On pourrait y lire le jeu de formes multiples : les traits d’un visage, les lignes de force d’une terre ridée, peut-être le masque de plâtre d’une tragédie antique attendant de rejoindre l’âme de son acteur. Mais, ici, rien ne nous avancerait de doter cette simple apparence de prédicats qui en justifieraient l’émergence. Le plus souvent, face à un phénomène qui paraît telle une énigme, nous sommes comme des enfants décryptant à force d’imaginaire toute une scène vivante dont nous voudrions peupler notre vision naïve, primaire, en quelque sorte. Alors nous inventerions tout un bestiaire fantastique qui, bientôt, alimenterait les rives brumeuses de nos songes. Mais il y a mieux à faire : soit demeurer dans une approche abstraite du lexique formel, n’y deviner qu’une simple factualité, le résultat d’un geste domestique. Un linge a servi à ôter l’eau d’une ablution corporelle. Ou bien il s’agit d’une toile commise à des usages variés comme on en trouve de nombreux dans le cycle des activités humaines.

   Quoi qu’il en soit, peu importe la destination de cela qui nous est montré. C’est surtout la force de persuasion de ce champ spatial qui nous émeut, son fort coefficient d’empreinte esthétique qui nous importe. Sa mise en lumière, son écriture de photons puisque, aussi bien, la photographie n’est que cela : harmonisation de la clarté, dégagement de lignes de force, jeu du noir et du blanc, dialectique des ombres et des zones claires, sémantique des avancées et des retraits, négations et présences, effacements et surgissements. A la limite, et c’est la grande beauté des images jouant sur la seule bichromie que vient médiatiser la valeur intermédiaire du gris, c’est ce simple jeu de contrastes, cette essentialité du réel réduite à ses plus fondamentales valeurs qu’il nous importe de repérer, de porter en nous comme des motifs de révélation intime car rien, jamais, ne se révèle mieux que dans la conciliation du clair-obscur, cette entité unifiante, révélatrice de ce qui fait écho avec l’être (lumière), de ce qui fait écho avec le néant (ombre).  C’est sur cette ligne de crête existentielle identique à celle qui partage la montagne en deux versants, l’adret solaire, l’ubac nocturne que se trouve toute signification dont notre capacité réflexive peut se doter afin que quelque chose de sensible puisse découler de cet intelligible qui toujours nous questionne mais dont, rarement, nous possédons la clé interprétative.

   Bien évidemment, tout le jeu rhétorique d’approche de l’image se déroule à bas bruit et ce n’est qu’à la mesure d’une distanciation spatiale et temporelle que ces schèmes signifiants se dévoilent en tant que les armatures qui en soutiennent la belle architecture. Tout un travail souterrain s’accomplit qui, de la pure sensation, de la relation primaire émotive se hisse insensiblement en une perception qui, déjà, substantialise le réel, puis c’est au tour du concept de tracer ses axiomes, de bâtir ses théorèmes, d’élaborer dans le secret les thèmes de son processus, puis c’est l’entendement qui, accomplissant la synthèse finale, livrera le sens dont il aura éprouvé une manière de vérité. Une « manière », certes, car chacun des regardants ne pourra expérimenter sa propre liberté qu’à ressentir de telle ou de telle façon les phénomènes qui se présentent à sa conscience. La vérité est multiple, polymorphe, chamarrée, chatoyante et c’est en ceci qu’elle est précieuse. Tel verra dans cette image la simple constatation du quotidien, tel autre une formalisation esthétique, tel autre encore un document relatif à une civilisation autre que la sienne. Toute œuvre, par définition, est polysémique. C’est à chacun de l’approprier à sa propre sensibilité. L’image est toujours en chemin, toujours dynamique, affectée d’un inévitable coefficient de temporalité. Que nous dira-t-elle demain qu’aujourd’hui nous  n’avons su y voir ? Il reste la totalité du visible à saisir. De telles photographies nous convient à la fête de la vision. Regardons, chantons, dansons puisqu’il est encore temps ! Tant de choses sont à voir qui reposent ici ou là !

 

 

 

 

 

 

 

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