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5 avril 2020 7 05 /04 /avril /2020 18:58
Effusion de soi sur la toile du monde.

"Sans titre", acrylique sur papier,

Bieuzy 2015.

Œuvre : Marcel Dupertuis.

 

 

 

 

 

   Lire une forme.

 

   C’est toujours être confronté à une énigme que de vouloir traverser la membrane d’une forme, de se déployer à même la complexité de ses significations. Car, ou bien nous n’y devinons que notre propre silhouette ou bien celle de l’Autre puisque l’humain est toujours ce qu’il y a de plus prégnant pour un autre humain. Alors on dira ce corps noir, donc cette négritude affleurant à même le projet graphique. On se livrera à une manière d’exégèse, inventoriant tout ce qui mérite de l’être. On dira l’ovale de la tête que surmonte l’élévation d’un chignon. On dira l’amplitude de la poitrine comme promesse de destin maternel. On dira la courbe d’un bras, la chute de l’autre en direction de la hanche. On devinera les deux collines des fesses, la vaste plaine du bassin, une jambe remontée qui délivre la toison du sexe, la faille où sombrer sans retour possible. Car jamais l’on ne peut se hisser de cela même d’où l’on provient, qui appelle, qui entonne le chant d’un espace magique. On proférera l’impossibilité d’être au monde autrement qu’à l’aune de quelque fantasme. On décrira avec un bonheur teinté d’envie l’onde claire qui ceint le corps à la manière dont la mandorle détoure la tête du Saint Homme. Alors on sera si près de l’arche du sacré que les yeux se napperont de larmes, que le cœur se dilatera à la mesure du mystère, que l’âme entamera son éternel voyage en direction des étoiles.

 

   Peintre en son atelier.

 

   Le jour est à peine une traînée blanche sur les lèvres du monde. Un murmure, le bruit léger d’une fontaine fuyant dans l’interstice des pavés. Une marche sur la pointe des pieds. Une progression à bas bruit qui s’habille de la vêture de l’inaperçu. Mais cette silhouette à contre-jour du désir qui fait ses étonnantes confluences, quelle est-elle ? Est-elle pure émanation de la toile blanche qui s’impatiente d’être maculée, c'est-à-dire de naître au monde ? Est-elle autre chose qu’une souple volonté attendant l’heure de sa propre révélation ? Est-elle au moins une réalité saisissable autrement que par un procès de la raison ? Est-elle pur concept, abstraction dans le filigrane du jour ? Idée haute que nous ne pourrions percevoir qu’à la mesure d’une longue contemplation ?

 

   Kairos ou le moment décisif.

 

   Soudain le spalter. Soudain sa brosse de poils souples. Soudain la déflagration d’une pensée toute artisanale. Le geste comme fin en soi. Le geste modulateur de formes. Le geste comme syntaxe du monde. Le geste en tant que projection, turgescence, acte sexuel qui éclabousse la toile à la lumière de sa puissance. Une forme noire jaillit. Ecumeuse, pareille aux naseaux fumants du taureau dans l’arène inondée de clarté. Image-minotaure d’un Picasso se ruant sur celle qui sera possédée par une pure décision esthétique. Mais écoutons Jean Cocteau esquisser Picasso :

 

   Jeudi 25 Septembre 1958 : Picasso, aspergeant la toile avec un sperme de couleurs. Il en va de même s'il sculpte. Chacune de ses œuvres dénonce une sorte de masturbation furieuse ou tendre. Il est rare qu'il se livre à cette débauche en public, car il n'est pas exhibitionniste.

 

   Et cette masturbation n’était pas seulement conceptuelle, théorique, mais le Maître éprouvait souvent le besoin d’en réaliser une mise en scène physiquement éjaculatoire, sans doute signature génétique renforçant la symbolique. Effusion du soi-spermatique comme condition de possibilité d’une paternité artistique. Ou la collision de la volonté et de l’émulsion corporelle. Génie débordant telle la lave du volcan dont la métaphore concernant l’Inventeur du Cubisme est sans doute la plus performative qui soit, en même temps que l’expression de l’ego-picassien : « J’expulse ma lave donc je crée ! ».

Effusion de soi sur la toile du monde.

Minotaure caressant du mufle

la main d'une dormeuse, Pablo Picasso (1933).

Source : Côtes-du-Rhone News.

   Celle qui est possédée : l’œuvre en son accomplissement artistique. Etrange alchimie par laquelle se confondent le corps de l’Artiste et le corps du dessin, de la peinture, de la forme portés à leur révélation. Transsubstantiation du corps du Créateur (du démiurge si l’on veut) en ce pur esprit dont naissent les images que les Voyeurs regarderont en tant que témoins étonnés. L’anatomie de l’Artiste se liquéfie, se métamorphose en sang, en encre, en coulures noires ou grises qui sont les traces tangibles d’une vie sacrificielle. L’Artiste fait don de lui-même, se mutile, se fragmente, se dépose sur la toile, s’incorpore au papier dans un geste rageur de toute-puissance. Rien ne lui échappera désormais du processus qui amènera la peinture, le dessin à être ce qu’ils sont en eux-mêmes : une révolte en acte.

 

   Créer : happer sa chair.

 

   Créer n’est que cela, happer sa chair et la porter au paraître afin que se dise un monde intérieur qui n’est jamais que le reflet, l’écho de ce monde extérieur qui nous façonne en notre fond. Il n’existe nulle séparation. Projeter sur le subjectile la tache, disséminer une ombre, faire apparaître une lunule de clarté, initier un retrait ou bien pousser une ligne vers son destin, c’est rien moins que s’actualiser soi-même et surgir au monde comme il sourd au sein de notre présence. Etonnante dialectique qui mêle en une seule compréhension le même et le différent. Assénant ses coups, dardant sa chevelure hirsute, la brosse n’est que le bras armé d’un Proférateur de sens, exutoire de ce qui bouillonne, faseye au grand vent de l’inspiration et meurt de ne pouvoir voir le jour, de n’être reçu en tant que ce don manifeste, cette oblativité qui rougeoie et mourrait de ne pouvoir faire efflorescence.

   Tout comme le désir dresse sa hampe en direction de la jarre qui se dispose à l’accueillir afin que la quintessence ait lieu qui, de deux solitudes, tirera une dimension unique, pareille à l’oriflamme dans la dalle obscure de la nuit. Une braise est là qui jaillit, illumine, fait girer son phare jusqu’au rivage où s’amassent les Curieux et les Chercheurs d’amphores emplies de messages secrets. Créer est forer la densité du réel, y faire apparaître cette ouverture, cette lumière au gré desquelles quelque chose comme une espérance se fera jour, un tremplin se dépliera apportant dans la croûte têtue de l’existence le ferment matriciel qui essaimera les spores de la beauté. Si le geste originel est éjaculatoire (et gageons qu’il l’est), il lui faut l’espace d’un recueil, d’une fécondation utérine, d’une disposition à recevoir la semence existentielle à la faire prospérer, à la révéler telle l’exception qu’elle est. Comme une vérité qui se dirait à la seule force du désir. Comme la fougère déploie sa crosse pour fertiliser et se porter en avant, au seuil de l’être.

 

   La forme en son fond ?

 

   La forme n’a pas d’existence autarcique. Elle ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas le signe de la main invisible de Dieu qui l’aurait portée à sa manifestation. La forme vient toujours du geste qui l’a « informée ». La forme est artisane. C’est pour cette unique raison que nous n’avons de cesse d’y trouver un fragment de réalité. Ici une silhouette humaine, là une esquisse animale, là encore la trace d’un végétal ou d’un minéral. Mais sa rutilante présence ne nous éblouirait-elle pas ? Ne sommes-nous uniquement assignés à admirer ses courbes, ses pleins et ses déliés, ses arabesques ? En un mot sa plastique ? Si c’était ainsi, alors nous demeurerions sur le seuil du temple à défaut d’y trouver le dieu qui se dissimule dans le pli d’ombre. C’est souvent ainsi, nos yeux glissent, dérapent sur le pavage lisse du réel se satisfaisant de la première vision venue. Pourtant nous sommes alertés. Quelque chose nous dit la rivière souterraine sous la couche d’argile. Quelque chose nous dit la lumière qui traverse la nappe d’eau. Nous dit le rare, l’appréciable, l’essentiel qui, toujours, apparaît tel un simulacre dont il faut lever le voile.

 

 

   Toute forme, support d’un humanisme.

 

 

   Doit-on se contenter de lire la forme en sa forme (une tautologie ?) ou bien doit-on la considérer en son fond, c'est-à-dire la laisser paraître en ce qu’elle est, qui constitue son essence : porter au monde le message de l’homme ? La tâche artistique, tout comme l’existentialisme, est un humanisme. Elle est une esthétique que double une éthique car il ne saurait y avoir d’art sans morale. Ici il devient nécessaire de reprendre l’un des leitmotive de la conférence de Sartre : « L'homme est condamné à être libre ». Cette belle assertion bâtie sur un subtil oxymore fait de la liberté de l’homme une condamnation. Une obligation : nous sommes responsables devant notre conscience, devant l’Histoire de notre façon de nous assumer en tant que condition humaine. Nous avons à correspondre à notre essence, laquelle, pour l’Auteur de La Nausée vient après l’existence. Peu importe l’ordre des termes, peu importe que l’être suive ou précède le sentiment d’être au monde. Nulle priorité sauf celle de sa propre intuition. La forme précède-t-elle le fond ? Le fond est-il fondateur de la forme ? Admirant une œuvre belle, notre conscience s’ouvre à tous les possibles en une sublime synthèse unifiante, forme et fond s’engendrant mutuellement dans une indescriptible joie. Oui, c’est à cet être de plénitude que nous voulons souscrire. En toute bonne foi.

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 08:25
Nuptiale apparition.

« Never Let Me Down ».

Œuvre : André Maynet.

« Never Let Me Down ». « Never Let Me Down ».

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ».

C’est ceci qu’on entendait, comme une supplique faisant claquer son étincelante oriflamme dans les nappes obscures du ciel. « Ne me laisse jamais tomber » et l’on ne savait ni qui en prononçait ces urticantes paroles, ni à qui elles étaient destinées. L’imprécation balayait la Terre de son cri de pierre ponce et, parfois, des copeaux s’éparpillaient sur le sol pareils à des vols de freux qu’on aurait décimés en plein vol. Plumes, éclisses d’os, becs révulsés et pattes roides. Il faut dire, sur la Planète Bleue, plus rien n’allait droit. Les fleuves crachaient continûment leur limon boueux, les arbres se dépouillaient de leurs feuilles, morceaux de cuir bouilli dont on ne reconnaissait guère la forme, le bitume des routes fondait sous les coups de boutoir du soleil. Non seulement la Nature était atteinte, mais les HOMMES n’étaient plus guère des hommes, simplement des automates qui semblaient guidés par un implacable destin. Les hommes avaient perdu la main en même temps que leur âme. Partout étaient les crimes et les abominations. Partout était l’impitoyable faux qui moissonnait les têtes. L’on passait d’un pogrom à une shoah, d’un crime contre l’humanité à un sanglant génocide. L’amour, le sublime, la passion, l’irrésistible, s’étaient retournés pareils à des gants montrant les apories de leurs revers. On ne s’embrassait plus qu’à l’aune de morsures, on ne destinait plus ses gestes qu’à la strangulation ou bien à asséner le coup du lapin, la prise de combat meurtrière. Partout on avait détruit les icônes de la culture, pillé les musées, transformé en de vastes autodafés les incunables des bibliothèques, réduit en cendre les universités. Des bandes de Barbares, manières de Wisigoths à la puissance 10, semaient la terreur, égorgeant ici, étripant là, buvant le sang frais de leurs victimes. Et rien ne servait d’essayer de leur échapper, leur sens du crime était plus fort que l’habileté des plus malins à se soustraire à leurs mains.

Cependant ce tableau sinistre souffrait une exception. Quelque part dans un endroit de la Terre retiré du monde, vivait une petite communauté qui avait réussi à déjouer les pièges, à échapper aux tenailles et aux forceps des Primitifs. Isolés sur leur île qu’à tout moment un tsunami eût pu menacer de ses vagues mortifères, ils priaient une étrange idole, assemblés autour de la seule image qu’ils avaient pu dissimuler à la vindicte de leurs geôliers. Cette image était ceci : sur un fond de couleur sombre, semblable à une lueur de lagune hivernale, peut-être du côté de l’austère et belle Irlande, placée devant les ferrures ouvragées d’un lit romantique et comme en surimpression par rapport à des portraits jumeaux, une très jeune fille, sans doute une adolescente pré-nubile se tenait dans la posture de l’irrésolution comme si elle n’était pas encore arrivée à soi mais demeurait à l’entour, sur le cercle d’une étrange périphérie ontologique. Elle était sans être. Elle était en voie de … Elle existait à défaut de … Elle s’absentait de soi à l’aune même de sa présence. Autant dire que sa charge de mystère, plutôt que de contribuer à l’ignorer, la portait en pleine lumière comme si elle avait été une Déesse, une Irréelle prenant corps quelque part dans une encoignure de l’imaginaire. Alors nul ne s’étonnera de l’espèce de ferveur qui s’était emparée du fétu qui demeurait de l’ancienne humanité, manière de radeau médusé flottant sur les eaux troubles et incertaines du non-savoir, de l’inconnu, du non-préhensible. Il fallait à tout prix s’armer d’une croyance, enfiler la cotte de mailles d’une foi, fût-elle du Charbonnier afin de retrouver le chemin d’une paix en même temps que d’une entente avec sa propre essence. Certes il y avait du travail à faire !

« Ne me laisse jamais tomber ». « Ne me laisse jamais tomber ». C’est peut-être au bout de la centième incantation que la Mystérieuse consentit enfin à regarder d’un peu plus près le sort des laissés pour soldes de tous comptes. C’était étonnant, tout de même, de constater cet étrange magnétisme qui émanait de la statuette de chair, à peine plus que le sautillement de la huppe dans le matin embaumé de brume. Il suffisait de la regarder et les phénomènes se révélaient, s’exhaussant d’elle comme la fumée monte dans le ciel de l’aube sans y laisser la moindre trace, si ce n’est un envol à jamais saisissable. Plutôt un genre d’état d’âme, une trémulation libre de l’esprit, l’empreinte d’une pensée légère faisant sa buée avec la grâce de l’ennui. Oui, car tout ennui est une grâce qui nous permet de nous interroger et, ce faisant, nous déporte de nos habituels travers, à savoir prendre les apparences pour une vérité. Mais il n’est pas l’heure de la chouette de Minerve et rien ne nous servirait que de philosopher plus avant. Voici ce qui se passait et laissait les humains en état de sidération :

A peine avaient-ils fini d’entonner leur centième hymne, « Ne me laisse jamais… »,que l’impossible se produisit. Nuptiale - ce nom, vous en comprendrez bientôt la signification -, Nuptiale donc était debout devant la cage ouvragée de son lit, regard fixe, tête dolente, épaules tombant vers le sol, poitrine étroite que marquaient à peine deux aréoles de la taille de boutons de guêtres, empreinte d’une vapeur vestimentaire que retenait la pliure des bras, cette mince étoffe dissimulant la fente du sexe dont on pouvait supputer qu’elle était scellée à la manière d’un bouton floral, ses jambes de sauterelle, légèrement arquées, ne manquaient pas d’évoquer l’attitude de ces enfants des contrées pauvres et il n’eût plus manqué que quelques flèches logées dans le corps étroit pour évoquer le Saint Sébastien de la Galerie des Offices à Florence. Alors, par quel miracle, cette figure si ascétique et monacale pouvait-elle accomplir de tels prodiges ? Mais il faut expliquer. Nuptiale était le lieu de noces avec elle-même. Coïncidence de soi à soi. Sujet en tant que sujet. Solipsisme porté à la dignité d’œuvre d’art. Contemplation d’une contemplation. L’idée était si exacte de l’être remis à lui-même qu’il ne pouvait y avoir ni doute, ni duperie, ni espace pour la moindre fausseté, le plus petit mensonge. Pour une fois, le rare se confondant avec l’Absolu, l’Infini, l’Universel. La pure essence, le sommet de l’Intelligible était ceci qui ne se déportait pas de soi mais qui était le facsimilé exact, la duplication dans le temps et l’espace d’une seule et même Réalité. Hors Nuptiale, il n’y avait que fausseté et malentendus. Dans Nuptiale la fontaine inépuisable de tous les ressourcements. Maintenant le doute n’était plus permis, pas plus le cartésien que celui de la mauvaise foi de Charbonnier. Il suffisait de regarder Nuptiale, donc la virginité, donc l’aube annonciatrice de l’heure, donc le déploiement de tout lieu, donc le tremplin de tout événement pour savoir que quelque chose comme une palingénésie pouvait trouver à se réaliser. Voilà que la régénération allait avoir lieu, que l’Eternel Retour s’annonçait, mais dans la joie d’un renouvellement total, essentiel, qui abraserait les faiblesses, les perversités, les lâchetés et ferait des anciennes cendres le terreau d’un nouvel ordre, d’une humanité sans faille, sans compromission, sans faux pas. Nuptiale, c’était d’elle dont les Humains avaient toujours rêvé à défaut de pouvoir créer les conditions de sa venue. Il avait fallu tous ces meurtres, ces exactions, ces pertes du sens jusqu’à l’abolition de soi pour que s’ouvre, enfin, une étroite meurtrière de clarté dans la forteresse sombre et vindicative des jours. C’était comme le dévoilement soudain d’une utopie, la possibilité d’être et de demeurer dans l’orbe de la simplicité, d’épouser les vêtures de la droiture, d’entrer dans l’Atlantide en compagnie de ses coreligionnaires de toutes les races, de toutes les couleurs et d’y couler des jours heureux, des jours paisibles, comme dans la célèbre abbaye de Thélème, cette visée du très génial Rabelais, cette entité à nulle autre pareille où tout se résout à l’aune de la vie rustique, du chant de l’oiseau, du repas frugal, de la veillée autour de la littérature, de la poésie, de la philosophie. Oui, enfin Rabelais avait gagné. Il nous avait amusés. Il avait fait diversion avec les farces de Gargantua, les facéties de Pantagruel et voilà que toute cette merveilleuse histoire quittait les rives de la fiction pour rejoindre les couleurs polychromes et toujours renouvelées d’un réel inépuisable.

Voilà, on était arrivés au bout de cette méchante fiction de la vie, voilà on était parvenus dans l’aire souple d’une existence pleine et entière soustraite aux vilenies de tous ordres, aux manquements, aux coups assénés derrière la tête. On était arrivés à soi, tout comme Nuptiale dont les noces annonçaient la plénitude d’être, le bonheur sans faille, la longue méditation ouverte sur une éternelle beauté. A simplement contempler Nuptiale, voici ce qui se produisait : les fleuves reprenaient le cours de leurs lits avec leurs bouquets de roseaux clairs, la note haute et grise des hérons ponctuant leurs rives ; sur la mer apaisée le soleil rutilait et la plaque d’eau renvoyait vers l’éther sa douce onction ; les agoras des villes étaient le lieu des discours des rhéteurs, le centre de diffusion de la merveilleuse dialectique ; les Académies fleurissaient où l’on laissait venir à soi les entrelacements de la culture, les pierreries mentales, les pépites du savoir brillant dans la nuit fécondée ; il n’y avait plus de Barbares mais partout des gens policés, des Bienveillants se souciant de l’autre, de la montagne, de la source, du bosquet, de la terre si belle quand elle prend sa teinte assourdie au couchant ; il n’y avait plus que des Eclairés qui serpentaient en longs ruisseaux à la symphonie unique car on chantait, on dansait et on arrivait dans l’aire immense des lagunes, tout contre le cordon littoral longeant l’océan, avec les paumes des mains brillant des mille offrandes de l’exister et les yeux étaient des cornes d’abondance semant à l’envi la richesse intérieure, la seule qui valait sur la Terre et dans l’entièreté de l’univers. Les Hommes, les Femmes, ordonnant tout ce qui croissait sous les quatre horizons avaient reconstitué l’antique et immémorial geste mythologique faisant passer de l’informe à la forme, déployant un cosmos à partir du chaos originel. C’était cela être Humains, porter au-devant de soi l’immense beauté du monde avec la mission de ne jamais l’oublier, de toujours la célébrer, de laisser le fâcheux et le contraignant dans les plis d’ombre qui, depuis toujours, étaient leur seul domaine d’élection. Décidemment, sur Terre il n’y avait plus la place que pour l’espace libre, le temps heureux. Nuptiale dans sa simplicité, la modestie de sa présence en avait été la mystérieuse et belle annonciatrice. Jamais on n’entre dans la vérité par la sophistication dont la traduction la plus immédiate est l’attitude sophistique. Être, c’est être vrai, coïncider à soi, faire s’élever sa silhouette dans l’air pur du jour. Merci Nuptiale de nous en avoir montré la sublime voie ! Elle demeurera en nous comme la lumière dans le pur cristal. Oui, elle restera !

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3 avril 2020 5 03 /04 /avril /2020 08:21
TENTATIONS HERMENEUTIQUES

                             Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

  

   « Herméneutique », d’abord il s’agit de démystifier ce terme savant qui nous égare et ne nous livre que sa signification formelle - ce mot est beau comme bien d’autres mots énigmatiques qui nous demeurent inconnus -, mais nous sentons, sous cette forme, une réalité qui pourrait bien nous retenir et nous intéresser si, tout au moins, nous mettions sous ce vocable quelque chose de compréhensible. Mais, comme toujours, il convient d’avoir recours au dictionnaire :

   « Herméneutique : qui concerne, qui a pour objet l'interprétation des textes religieux ou philosophiques, en particulier des Écritures saintes ».

   Et nous prenons soin de rajouter, à l’appui de cet éclairage, une citation de Renan :

   « Il ne faut pas s'étonner que les modernes se permettent de censurer parfois les interprétations des philologues anciens ; car ils n'étaient guère plus compétents que nous pour la théorie scientifique de leur propre langue, et nous avons incontestablement des moyens herméneutiques qu'ils n'avaient pas ». [c’est moi qui souligne]

   Sans doute s’étonnera-t-on de trouver cette catégorie « exotique » concernant certains textes de « La Chair du milieu ». Ceci est, en effet, rien moins qu’étrange puisque le contenu de mes livres, s’il est pluriel, s’il concerne parfois le versant religieux de l’existence ou bien quelques considérations philosophiques, ne s’aventure jamais, cependant, dans l’exégèse des textes sacrés. Comment pourrait-il en être autrement puisque nulle formation aux langues anciennes n’a éclairé mon parcours, ce qui, en ce qui me concerne, constitue le lieu d’un évident regret. Combien j’ai admiré l’immense culture du cousin germain de mon père qui pratiquait le latin, le grec, le syriaque, l’araméen, l’hébreu et se penchait avec bonheur sur ces belles civilisations, berceau de l’écriture et de la langue.

   A l’origine, cette discipline herméneutique se focalisait essentiellement sur l’approche des Ecritures saintes, telle la Bible ou le Coran. Mais le sort de cette science s’est considérablement élargi au cours de l’Histoire (comme pour la plupart des démarches gnoséologiques), et son champ n’a cessé de progresser pour englober, à la Renaissance, l’étude des textes de l’Antiquité : alors elle prend le nom de « philologie ». Une extension toujours plus poussée de son domaine d’application a concerné « la réflexion philosophique interprétative, inventée par Friedrich Schleiermacher, développée par Wilhelm Dilthey et rénovée par Martin Heidegger et Hans-Georg Gadamer. » (Wikipédia).

   Au cours de son évolution, l’herméneutique est devenue une méthode générique touchant tous les domaines dans lesquels pouvaient se donner à voir un symbole, une allégorie, un signe sur lequel l’esprit humain pouvait déposer son empreinte, décrypter un sens.       « L'herméneutique trouve des applications dans la critique littéraire ou historique, dans le droit, dans la sociologie, en musique, en informatique, en théologie (domaine d'origine), ou même dans le cadre de la psychanalyse. » (Wikipédia).

   Autrement dit elle tend à se confondre avec la sémiotique dont la définition est la suivante : « Théorie générale des signes dans toutes leurs formes et dans toutes leurs manifestations ; théorie générale des représentations, des systèmes signifiants. » Ainsi arrive-t-on, par glissement successifs, à partir de l’origine religieuse et sacrée à une intégration d’activités et d’œuvres profanes au sein desquelles la littérature tient une large place, laquelle commence à subir l’incessante érosion de l’image.

   Si les débuts de cette belle discipline étaient placés sous l’emblème d’un long et patient labeur linguistique interrogeant morphologie, lexicographie, étymologie, maintenant on assiste à une prévalence des activités dont la cible privilégiée est largement iconique, notre société dévalorisant la langue au bénéfice presque absolu de l’image. Cette dernière devient la figure de proue du régime moderne de relation à l’objet. « Notre société sera une société du spectacle ou ne sera pas », pour parodier le titre du livre « prophétique » de Guy Debord. On ne peut comprendre l’évolution actuelle des groupes humains, le déplacement de leurs centres d’intérêt, si l’on fait l’économie de la perception d’une psychologie largement placée sous influence de la sphère médiatique, presse, télévision, réseaux sociaux.

   Mais peu importe, en définitive, le vocable utilisé, qu’il s’agisse « d’herméneutique », de « sémiotique », « d’investigation de l’iconicité », c’est la globalité de la démarche qui doit nous interroger afin qu’un SENS émergeant du réel, du symbolique ou de l’imaginaire nous permette de comprendre un peu mieux le destin du monde au sein duquel se développe le nôtre, dont notre existence rend compte au gré du cadre spatio-temporel toujours rencontré comme le schème structurant pour notre conscience. Mais, après ce nécessaire détour théorique, voici le moment venu de concrétiser mon propos et de tâcher de percer un peu les significations latentes qui s’inscrivent en creux dans les linéaments de l’image nous servant de modèle. Un tel type d’investigation aurait pu trouver son objet dans l’interprétation d’une peinture, d’une poésie ou bien d’un article de journal. L’essentiel demeurant le fait de comprendre et, partant de cette compréhension de l’objet, faire du sujet que nous sommes des consciences qui s’éclairent et progressent en direction d’un fragment supplémentaire de vérité.

   La photographie proposée est l’une parmi des milliers d’autres qui aurait pu être choisie. Pur hasard donc, lequel met en exergue l’immense prolifération du champ sémantique qui se déploie tout contre l’éventail ouvert de nos sensations. TOUT EST SENS, en effet, tel pourrait être la prémisse posée au seuil de toute représentation. Percevant, jamais nous ne sommes passifs, le crût-on. A l’arrière-plan de notre corps, dans sa densité matérielle et opaque, quelque chose vibrionne et étincelle qui a pour nom « conscience », pour thème opératoire le décryptage des milliers d’ébauches indicielles ou figurales qui viennent percuter le réseau actif de nos neurones, y déposer les sèmes qui, à bas bruit, après un métabolisme plus ou moins long dans le temps, trouveront le lieu de leur expansion. Car rien n’est jamais oublié. Ceci fait signe en direction de l’acte de réminiscence platonicienne (notre âme se souvient des Idées dont elle a fait l’expérience dans l’Intelligible), et de celui, plus proche de nous, de la remémoration proustienne, cette délicieuse « petite madeleine » qui, éblouissant la voûte de notre palais, vient jouer la sublime partition de la temporalité : confluence du passé et du présent, révélation coalescente de ces deux stances du temps, l’une infusant en l’autre, l’autre ne trouvant sa signification intime qu’en l’une. De là découle la nécessité, sinon l’urgence, d’interpréter ce que nous sommes en propre, que nul autre que nous (ni thérapeute, ni pédagogue, ni gourou d’aucune sorte) ne pourra accomplir à notre place car c’est en situant notre propre figure face à son intime réalité que nous pourrons nous accroître d’une pénétration supplémentaire qui n’est jamais que l’une des multiples et singulières facettes de notre être.

   Donc, ce paysage vient à moi de la même façon que je viens à lui et je ne pourrai mieux en percevoir les strates de sens qu’à procéder à une description phénoménologique de ceci qui m’est offert dans l’instant et, jamais, ne se reproduira. Je dois saisir au vol l’esprit du ciel, désoperculer la semence lourde de la terre, sentir la douce fragrance de l’air, débusquer cet animal, sans doute infime, peut-être un scarabée qui poinçonne le sable de sa marche illisible, être attentif à l’éclat solaire du genêt, à la touffe de thym plongeant dans le rose dragée puis le sombre de l’améthyste, percevoir le pelage de feu du renard (il se dissimule quelque part dans le massif de terre rouge et m’observe peut-être), poser mes pieds nus sur les grains de mica encore empreints de la fraîcheur nocturne.

   Je suis là, tout contre le paysage, simple élément de la belle symphonie qu’il déploie devant moi. Je suis le sans-distance, je suis la présence affinitaire, l’existence symbiotique, si bien qu’entre lui et moi l’espace se contracte, se réduit à la taille d’une relation duelle, d’une dyade. Nulle autre présence que la nôtre, ici, sur ce lieu pris d’un infini silence. Le paysage et moi avons créé un microcosme qui évince le doute et la confusion. Nous sommes en alliance, nous ne vivons que l’un par l’autre. Faisant abstraction du monde environnant, il n’y a plus que cette intime coalescence. Rien d’autre !  

   Par mon regard je crée la colline à l’horizon, parcourue de touffes végétales sauvages, je crée ces dalles de roches usées qui montent vers le ciel, je crée ces minces canyons, je les peuple des étranges figurants que modèle mon imaginaire, je crée les tabula rasa, je dessine leur ombre que sculpte la lumière, je crée les aspérités et les ondulations, je crée les taillis où dorment les lézards aux écailles brillantes. Je suis créé aussi en retour, puisqu’en cet instant magique je n’habite ma propre forme qu’informé, précisément, par cette Nature qui m’accueille et me donne acte en tant qu’être révélé par une altérité radicale qui, soudain, me fait différent de celui que je suis. Augmenté d’une nouvelle connaissance, irradié au feu de ce qui vient et se donne sans réserve dans la faille immensément creusée du jour.

   Comprendre le sol, l’air, la lumière, écouter les bruits, sentir le vent sur ma peau c’est essentiellement me comprendre moi-même pour la simple raison que je suis toujours auprès du monde dans l’immédiateté de mes sensations-perceptions, lesquelles feront leur chemin, se traduiront en concepts structurant mon entendement. Il y a pure avenance du sujet que je suis dans les allées du monde. Il y a connexion de l’être que je suis avec l’être qui surgit, là-devant, et m’invite à la fête de la rencontre, au dépliement de la joie. Comment pourrait-il en aller différemment ? C’est déjà un tel miracle que celui de sortir du néant, c’est déjà une telle prouesse que de voir ce qui vient à l’encontre et ne semble faire phénomène qu’à la mesure d’une commune révélation : le paysage se donne à ma conscience tout comme ma conscience en autorise l’émergence, la souple venue que rien ne pourra jamais démentir puisque ceci est le lieu d’une vérité. C’est ainsi, aux heures rares où se font les VRAIES rencontres, nulle place pour un subterfuge, nul passage d’un nuage ténébreux qui assombrirait les âmes. Tout coule de source et c’est une eau continue qui relie le même et le différent qui, en réalité, se conjuguent sous un ciel unique, une terre assemblée, un air en partage.

   Oui, car en ce moment décisif (pensons au « kairos », ce temps singulier, unique, non reproductible des anciens Grecs), ces collines rouges, ces arbrisseaux, l’arc-en-ciel subtil des teintes, la parure muette du ciel ne sont là qu’à être connus par ma présence hors toute autre présence. Pour cette simple et unique raison je m’apparais comme l’artisan potier qui façonne son oeuvre et lui donne les contours de sa parution. D’une manière analogique, je pétris cette matière mystérieuse et l’amène au plein de son être, tout autant qu’elle me sollicite et m’enjoint d’en rejoindre la somptueuse énigme. Il y a échange primordial de nos natures respectives, comme si, confronté à ce fragment de cosmos, mais cosmos tout de même, donc ordre du monde, je confiais mon propre chaos (ma contingence, ma déréliction, le caractère inavouable de ma finitude, donc le néant qui tresse mon intime condition), à son infinie sagesse et en recevais, en retour, un peu de cette impalpable félicité qui règne dans « ces espaces infinis ».

   Alors, prenant le contrepied de l’assertion pascalienne dans « Les Pensées », je pourrais délivrer l’affirmation suivante : « Le silence éternel de ces espaces infinis me comble », eh bien oui, il me comblerait car tout « enthousiasme » déborde celui qui en est l’objet, l’appelle à la connaissance d’une forme de « transcendance », certes bien « terrestre », mais combien douée des plus belles vertus. Tel « enthousiasme » évoqué par Rabelais dans le « Tiers Livre » sous ces termes : « délire sacré qui saisit l'interprète de la divinité; transport, exaltation du poète sous l'effet de l'inspiration ». (C’est moi qui souligne).

   Et, si je souligne aussi bien « l’exaltation » que le « poète », c’est en vue de faire apparaître l’incontournable présence de celui-ci, autant que la manifeste affirmation de celle-là. Car il ne saurait y avoir de poète sans « exaltation » (autre nom de « l’inspiration »), car il ne saurait y avoir de contact avec un sublime paysage sans qu’apparaisse l’empreinte de la poésie. Mais qu’est donc la poésie en son pli le plus intime, si ce n’est le geste langagier quintessencié au gré duquel le monde s’offre à nous dans son plus grand degré d’oblativité ? Rien ne se donne plus qu’un simple alexandrin dont la teneur est celle-là même dont l’homme est en quête lorsqu’il prétend à la sagesse. Car connaître, car comprendre est cette effervescence qui nous tire hors de nous afin que, délaissant un instant (juste l’éclair de la sublime intuition), nos assises biologiques nous puissions nous illuminer et goûter à quelque manne céleste dont nous pensions qu’elle nous était, de tout temps, inaccessible. C’est la joie intellectuelle purement orgastique qui fait de nous des êtres si légers, si aériens que nous pourrions nous mettre à léviter ou bien à voler si de terrestres attaches ne jouaient la partition implacable de la pesanteur.

   « Oui, voici, nous y sommes ! », telle pourrait être l’exclamation évidente d’individus auquel le rare d’une nouvelle cognition aurait été remis sans, pour autant, qu’une hypothétique dette puisse être attachée à ce don. Pure gratuité de cela même qui agrandit la conscience et se montre comme essentielle liberté. Car la connaissance, la compréhension, la jouissance de l’interprétation du réel sont d’impalpables entités mais qui portent loin, très loin dont jamais le voyage ne se termine puisque chaque nouveau progrès en détermine un autre et ainsi de suite, à l’infini. Pauvre misère en regard de ceci que la possession de biens matériels qui ne font qu’alourdir l’âme, l’entraver dans sa tentative constante de se doter du vol originel dont elle a connu l’ineffable nature.

   « Nous sommes un signe privé de sens », se désespère Hölderlin, le poète des poètes. Et pour quelle raison nous dit-il ceci ? Mais tout simplement, parce que, nous les hommes, ne savons plus le lieu réel de notre habitation. Raison pour laquelle le poète-penseur profère cette injonction : « Il faut habiter poétiquement la terre », ce qui, énoncé autrement, reviendrait à une invite à faire de notre être le sens d’une quête renouvelée, de même qu’à nous mettre en chemin sur la trace de l’être-des-choses. Le monde est parsemé de milliards de signes, de traces, d’empreintes, de vestiges, de stigmates, de traînées, de méridiens qui n’ont de raison d’exister qu’à nous convier à la fête du décryptage de ce qui ne demeure occulté qu’au prix de notre naturelle paresse, de notre incoercible force d’inertie. Le jour durant, nous croisons les passées, les indices, les sceaux de la beauté, telle fleur, telle eau, tel visage qui rayonnent et appellent  mais avons-nous au moins pris le temps de nous en préoccuper, de chercher à en lire la figure inquiète ou bien épanouie ? Avons-nous au moins tenté ceci en tant que la tâche la plus urgente qui nous échoit depuis que la terre accueille nos pas pressés ? Certes non.  Pour la plupart, nous préférons à cette action que nous jugeons pour le moins stoïque sinon totalement inutile, une avancée à l’aveugle sur des chemins moutonniers qui nous rassurent mais, en réalité, ne font que nous aliéner.

   Mais, plutôt que d’argumenter dans le vide, il nous faut remonter à l’aube du siècle précédent et écouter le sociologue Max Weber prononcer la phrase quasiment prophétique qui s’applique au processus de la modernité : « désenchantement du monde ». Voici, résumée en trois mots lourds de sens, la sentence qui nous livre la clé de compréhension de la « tragédie » humaine. La découverte des techniques, l’accélération sans cesse croissante du progrès, le consumérisme pléthorique, la perte des valeurs, le reniement des croyances anciennes, l’abandon des attitudes magiques, le déclin des religions  et de la spiritualité au profit d’une sécularisation enracinée dans un pur matérialisme, tout ceci a contribué à réduire toute activité « herméneutique » au sens large, c’est à dire que le profane a envahi et laminé toute tentative d’émergence du sacré. Or, sous ce dernier vocable il ne faut uniquement entendre la disposition à la foi ou la pratique de quelque liturgie, mais d’une façon bien plus vaste, « (Ce) qui est de l'ordre de l'esprit ou de l'âme, qui concerne sa vie, ses manifestations, qui est du domaine des valeurs morales et intellectuelles; (personne) qui étudie ce domaine. », comme nous le précise le « Trésor de la Langue Française ».

    Oui, chercher fiévreusement la « chair du milieu », cette pulpe intime des choses est le don le plus précieux qui nous ait été jamais remis. Il faut lutter sans cesse contre notre propre torpeur et nous interroger sur le destin de la plante, la tunique étincelante et métamorphique du caméléon, sur la nature de la lave qui sort, rougeoyante des entrailles de la terre et ne le fait nullement gratuitement. L’existence est constituée d’une chute perpétuelle d’événements qui s’incluent les uns les autres, de minces fragments qui ne trouvent la raison de leur présence qu’à être ramenés à cette infinie synthèse qui porte le beau nom de « Totalité ». La « merveille des merveilles » ! Cette dernière, la Totalité, nous avons à en approcher l’exception et nous n’aurons nul repos qui ne ferait que différer notre satiété. Insuffisamment alimenté notre esprit crie famine et notre corps se dessèche à n’être plus innervé que de pure contingence. Oui, il faut ouvrir le réel, marcher au centre de la clairière, là où la lumière dissipe les ombres du doute et de l’inconnaissance.

   Mais, ici, il faut en venir à l’explication du titre qui affecte cette catégorie : « Tentations herméneutiques ». S’emparant de ce dernier, le lecteur sent bien un genre d’incohérence, d’énoncé biaisé, de proposition en quelque sorte « illogique ». Et l’on pense à la forme canonique qui eût dû prévaloir, à savoir « Tentatives herméneutiques ». Car la « tentation » s’inscrit inévitablement dans la catégorie du péché et de la faute, donc dans un simple processus moral ou religieux, lequel suppose le passage par une pénitence afin que la faute puisse être expiée et reçoive ainsi son absolution. Mais, en réalité la « tentative » porte en elle la « tentation » pour la seule raison que le phénomène de la compréhension est si complexe que nous doutons toujours d’avoir suffisamment compris, en adéquation avec la parole ou bien l’écrit d’un locuteur ou encore dans notre face à face avec un texte. Dès lors nous nous sentons coupables comme si nous avions trahi l’émetteur de la pensée que nous soumettons à notre propre jugement. Dès l’instant où un écrit devient extrêmement élaboré, sous l’égide de multiples concepts qui jouent en écho les uns avec les autres, nous progressons dans un tel labyrinthe que la machette la plus experte aura bien du mal à frayer notre chemin au milieu de la jungle interprétative et de désocclusion de cet inconnu qui nous attire, nous fascine mais se dote des moyens de défense les plus sophistiqués qui soient. A titre d’exemple, un court extrait tiré de la « Phénoménologie de l’esprit » de Hegel, traduit par l’un de ses exégètes et commenté par Alexandre Kojève :

   Commentaire de Kojève : « Mais la Mort « dialectique » est plus qu’une simple fin ou limite imposée du dehors. Si la Mort est une « apparition » de la Négativité, la Liberté en est une autre, comme nous le savons. La Mort et la Liberté ne sont donc que deux aspects (« phénoménologiques ») d’une seule et même chose, de sorte que dire : « mortel » c’est dire « libre », et inversement. Et Hegel l’affirme effectivement à plusieurs reprises, notamment dans son passage de son écrit sur le « Droit naturel » (1802).

   Il y dit ceci (vol ; VII. P. 370, 1. 10-13) :

   Texte du traducteur : « Cet Absolu-négatif-ou-négateur, la liberté pure, est dans son apparition (Erscheinung) la mort ; et par la faculté (Fähigkeit) de la mort le Sujet [= Homme] se démontre (erweist sich) comme [étant] libre et absolument élevé (erhaben) au-dessus de toute contrainte (Zwang). »

   Or la compréhension  de cette thèse philosophique, bien loin d’être immédiate, suppose déjà, chez le lecteur, une « pré-compréhension » des notions qui y sont exposées. Pour l’exemple cité il sera indispensable de disposer d’un savoir suffisant au sujet de Dialectique et Négativité, ainsi que leur rapport avec la Liberté. Il faudra, par exemple, avoir été informé de ce concept qui paraît pour le moins « illogique », sinon franchement « aporétique », énonçant que toute mort est liberté. Non seulement un réflexe strictement défensif réfutera cette connexion même car l’homme, toujours, considèrera, en première analyse, la mort comme l’aliénation suprême avec laquelle rien ne pourra se comparer. Or, le « problème » de la compréhension est qu’elle n’emprunte pas toujours les sentiers de la logique ou du traditionnel « bon sens ». De toute manière ceci ne résulte que d’une conception naïve de l’intégration d’un langage autre que le sien, lequel est toujours un « tout-autre », donc une étrangeté dont il faudra bien s’arranger faute de pouvoir en saisir l’entièreté.

   Que l’association de deux mots apparemment aussi antinomiques que « Mort » et « Liberté »  constitue un puissant répulsif  pour le sujet qui en prend conscience pour la première fois, ceci n’est pas simplement « compréhensible », c’est « naturel », c'est-à-dire lié à une Loi de la Nature. La mort est disparition pure et simple d’une entité vivante, arrêt brutal, violente syncope, et en définitive, perte sidérale du sens. Accepter l’idée hégélienne de Liberté coalescente à la Mort ne peut s’envisager qu’après avoir effectué un réel travail conceptuel au terme duquel cette association pourra dévoiler son caractère de vérité. Il suffira de faire un détour par la conception du Suicide en tant que Liberté. Je cite à nouveau Kojève :

   « En passant au plan « phénoménologique » on voit que le suicide, ou la mort volontaire sans « nécessité vitale », est la « manifestation » la plus évidente de la Négativité ou de la Liberté. Car se donner la mort pour échapper à une situation donnée à laquelle on est biologiquement adapté (puisqu’on pourrait continuer à y vivre), c’est manifester son indépendance vis-à-vis d’elle, c'est-à-dire son autonomie ou sa liberté. »

   Et cette « pré-compréhension » fait appel à la notion de conceptualisation du savoir, lequel est forcément subjectif, singulier, lié à la diversité des expériences, toujours opposé à cet Universel qui est la seule cible à atteindre afin que l’inconnu, dévoilant son être, nous devienne connu, familier et qu’il puisse enfin faire partie intégrante de notre propre conscience.

   Combien l’on voit, ici, l’incroyable complexité de toute tentative de s’approprier une culture, des thèses, une science, des conceptions, une philosophie dont nous ne possédons à peu près rien sinon de vagues intuitions. C’est sans doute le problème de la traduction qui permet le mieux d’appréhender la notion essentielle de la compréhension-interprétation. La question réelle est de savoir comment nous pouvons faire nôtre une pensée étrangère sans en déformer l’esprit. L’on comprendra aisément la difficulté à simplement énumérer le nombre d’opérations successives qui sont mises en jeu, chacune d’entre elles constituant le danger d’une altération du contenu soumis à la sagacité de multiples et subjectifs agents. La pensée partant de son auteur connaît un certain nombre de « passages » qui sont autant de possibilités d’altération du message originel : le lecteur-traducteur, la transposition de la langue initiale en une autre qui ne résulte jamais d’une équivalence forme à forme mais suppose la maîtrise des figures idiomatiques idoines, le lecteur enfin qui synthétise les tâches précédentes et a le lourd devoir de donner au texte l’ampleur et l’authenticité qu’il mérite. Infinité de filtres successifs superposés qui sont le lieu d’inévitables métamorphoses. Souvent la traduction est un pis aller, raison pour laquelle la plupart des traducteurs prennent soin, entre parenthèse, d’indiquer le terme princeps qui contient la véritable signification de la notion évoquée. Pour le cas de Hegel, par exemple :

   Ainsi « Bewustsein » pour l’en-soi ou la conscience au sens strict.

   « Selbstbewusstsein » en tant que pour-soi ou conscience de soi.

   « Vernunft » pour la conscience intégrale.

   Outre que ces mots synthétiques représentent une certaine économie de la langue, ils sont attachés à une histoire de la philosophie qui est essentiellement d’origine allemande. Un sens y est inscrit qui, parfois, ne se retrouve pas dans une autre langue. Chaque langue possède son génie qu’une autre possède également mais rarement les génies des langues peuvent-ils se superposer, si bien que les textes fondamentaux, notamment ceux des « grands » philosophes ne devraient se lire que dans le lexique originel faute, sinon, de distorsions, parfois de graves contresens qui obèrent toute possibilité fine de compréhension. A l’appui de ces assertions, je communique, ci-dessous, le travail de traduction en profondeur effectué par Guy Feler sur la « Préface de la Phénoménologie de l’esprit », assorti des pertinentes remarques faisant nécessairement partie de l’éthique dont toute traduction doit être le lieu.

   Au vu des exemples cités l’on comprendra aisément l’immense gageure que représente la transposition d’une pensée dans une langue autre que la sienne et, si l’on peut dire, le « miracle » que constitue l’exactitude (il conviendrait mieux de dire « l’approximation ») d’une traduction donnant accès à une pluralité de concepts. Certains mots affectés d’une évidente polysémie constituent le cauchemar des savants qui se penchent d’une manière herméneutique sur des corpus dont, pour le moins, l’on peut dire qu’ils sont complexes. Guy Feller en cite quelques uns qui posent quantité de cas de conscience à ces esthètes du langage.

   Ainsi des mots tels que « geistig ; das Geistige ; der Geist [signifient] "psychique; le psychique; l'esprit": Geistig est d'ordinaire traduit par "spirituel". Vient en effet de der Geist / "l'esprit". Mais c'est un esprit qui pense selon die Substanz / "le substrat"  et la logique, ou du moins le devrait selon Hegel, plutôt que d'un esprit en exaltationBegeisterung, comme chez Schelling, ou se perdant dans le geistlich, le spirituel religieux. Car cet esprit est celui des temps nouveaux (1807), et tel que Hegel le conçoit ou du moins le préconise, il vise au vrai et à la scienceAlors cet esprit qui se veut rationnel et animé par le vrai, bref à être wissenschaftlich / "scientifique", nous semble mieux invoqué par "psychique" que par "spirituel", qui est un mot trop équivoque. »  [c’est moi qui souligne]

   Les variations de sens sont infinies qui, pour les mots forgés autour de « Geist », peuvent se décliner en « psychique », « esprit qui pense selon le substrat » (lequel substrat comporte au moins deux acceptions fondamentalement éloignées : la chose matérielle, le substrat de toute nature, ..." et Substanz qui serait un support plutôt conceptuel des idées ou de la connaissance), puis « esprit d’exaltation » comme on pourrait le trouver chez un spirituel au cours d’une extase, ou bien encore, selon la pente hégélienne, le « rationnel » cherchant le vrai dans la science, dont il est dit que « psychique » conviendrait mieux que « spirituel », celui-ci étant trop orienté en direction de la sphère religieuse, alors que celui-là vise le concept se développant au centre de la raison.

   Cette multiplicité des approches signifiantes apparaît clairement compte tenu de l’aréopage de traducteurs de Hegel au nombre desquels l’on compte de très beaux esprits comme Jean Hyppolite, Bernard Bourgeois, Jean-Pierre Lefebvre, G. Jarczyk et P.-J. Labarrière, tous éminents philosophes, académiciens, germanistes, historiens de la philosophie, chacun prétendant (et leurs disciples également) délivrer la pensée hégélienne selon la vérité. En réalité il ne s’agit là que de la conséquence inévitable de la complexité humaine qui infuse dans le choix des mots censés traduire avec fidélité une pensée.

   Alors se pose une bien légitime interrogation : le travail de compréhension-interprétation, lequel ne peut s’accomplir qu’à la hauteur de règles éthiques (on ne saurait trahir une pensée), peut-il, cependant, s’affranchir de certaines contraintes et laisser la place à une visée subjective, particulière qui, surgissant avec audace, sans pour autant constituer une « pensée intempestive », donnerait de l’ampleur à certaines thèses, en infirmerait d’autres, proposerait des pistes jusqu’ici non encore explorées ? L’on rejoint ici le concept original heideggérien de « l’impensé », lequel ouvre de nouveaux horizons de réflexion insoupçonnés en découvrant tout un pan de connaissance qui, jusque là, avait été ignoré ou bien était demeuré en retrait, occulté. Ce faisant apparaissent de nouveaux paradigmes qui façonnent le Dasein, lui ouvrent un monde, tout comme sa présence à soi se trouvera augmentée de cette nouvelle vision des choses : « Face aux paroles et aphorismes énigmatiques prononcés par Parménide, Héraclite ou Anaximandre, il est vain d'y rechercher une pensée qu'il suffirait de « délivrer » par l'étymologie ou la philologie. Pour Heidegger ces paroles ne parleront à nouveau « qu'à celui qui s'avancera à leur rencontre, à la recherche non de la pensée qu'elles contiendraient mais de l'expérience vitale qu'elles rendaient possible ». (Wikipédia).

   Tous ces problèmes de compréhension présentent un caractère redoutablement sibyllin puisqu’ils se trouvent à la confluence de la nature profonde des langues, mais aussi de l’essence humaine qui mobilise psychologie, situations réellement expérimentées, affinités électives, inclinations singulières, parfois adhésion à des systèmes de pensée ou bien à des dogmes. Jamais nous ne penserons mieux, ne comprendrons mieux, n’interprèteront mieux que dans les limites de notre propre identité. C’est ce que tentent de faire au mieux les textes situés à l’intérieur de cette catégorie. Publiant un article, il reste seulement à dire « alea jacta est », puisque, aussi bien, plus rien ne m’appartient et que le sort de l’écriture dépend totalement du lecteur. Une liberté qui en appelle une autre.  Comprendrons-nous jamais cette colline tachée de rouge qui inaugurait cet article ?

 

 

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 08:03
A l’orée de la vision.

                         Photographie : Gilles Molinier.

                                               2016.

 

 

 

 

  

   Faibles nébulosités.

 

   Là-bas, au fond de la vallée, ce ne sont encore que des écharpes de brume, de faibles nébulosités qui fondent le paysage dans  des demi-teintes d’ombre. Encore quelques passants qui frôlent les façades, têtes basses, mains dans les poches, leurs manteaux font d’étranges lueurs noires qui se hâtent au ras du sol. Le ciel est gris, plombé avec, de loin en loin, des échardes d’ardoise qui traversent la sourde hébétude des choses sidérées, closes en soi. Comme si, le crépuscule approchant, le temps hésitait à choisir sa destination, à faire tourner ses rouages dans un sens ou bien dans l’autre. Dans les maisons badigeonnées de blanc on fait chauffer ses mains à la lueur d’une dernière braise. On boit un café rude qui brûle le gosier et les doigts gourds font entendre leurs gémissements, une plainte longue que, bientôt, la lumière rampant à ras de terre aura tôt fait de serrer dans ses mailles étroites.

 

   Le lieu de leur habitation.

 

   Maintenant  Nuit est levée. Seul le cercle laiteux de la Lune au-dessus des chaumières où se laisse entendre le bruit de râpe des souffles, le craquement des charpentes sous le poids du ciel. L’herbe rase est un tapis couleur de suie qui nage vers l’horizon, ce mince fil demeurant pour dire aux hommes le lieu de leur habitation. Tout est calme qui dit la poésie des espaces illimités. Des constellations dérivent vers l’orient, des yeux forent l’éther avant qu’un somme ne les reconduise à une nécessaire cécité. Oui, car il faut la fermeture, la densité d’une terre lourde, la touffeur d’une forêt pluviale afin que tout se ressource à sa propre essence. Nuit veut cela, cette marche discrète vers le primitif, le non-dévoilé, l’avant-parution du monde en sa pure naïveté. Seule la ténèbre permet cette régénération, seul l’obscur intime l’ordre d’une fête silencieuse, d’une prière discrète, d’une incantation faisant son lac tranquille dans la doline de la conscience.

 

   Ces Voyageurs de l’infini.

 

  De ses bras d’ouate et de soie Nuit retient en son sein le peuple esseulé des arbres. Il faut les protéger de la trop vive lumière, il faut préserver la souplesse de l’écorce, ménager aux larges ramures une aire de repos, disposer la complexité des racines, leurs belles tuniques blanches aux songes de l’humus, à la sombre poésie des mondes souterrains, longue inconscience habitée de la clarté des archétypes, la seule qui soit à même de parler une langue compréhensible pour ces Voyageurs de l’infini. Oui, les arbres voguent à l’infini, cette mesure dont l’homme rêve continûment sans pouvoir jamais l’atteindre. L’espérer seulement, en happer quelques bribes, un fragment d’espace, une écharde de temps puis la perte cruelle dans la fonte des jours, le long égouttement des secondes, la déconvenue de l’instant dans l’éternité qui gronde et brouille le message de l’être. Comment vivre en soi une telle démesure alors que tout est hors de portée, que la mémoire même clignote constamment à l’aune des réminiscences qu’obture une lourde amnésie ? Comment ?

 

    Arbres sont infinis.

 

    Arbres sont infinis en ce sens que leur mesure outrepasse la perception que, nous autres hommes, pouvons en avoir. Nous pensons le tronc d’un seul de ces géants débonnaires et vibrent à l’unisson une multitude d’autres, étranges et immenses cathédrales hissant dans l’éther leurs colonnes aux hautes destinées. Nous pensons leurs feuilles et des foules d’yeux d’argent et d’or se lèvent sous tous les horizons et ce sont eux, Arbres qui nous regardent et regardent le monde, pluralité de minces lucidités toisant la vanité des Existants, leur prétention à monopoliser la totalité de l’être.

  

   Nous, habitants de l’impossible.

 

   Ils sont si touchants les Habitants de l’impossible dans leur cinglante naïveté, si pathétiques dans leur aveuglement à fouler les chemins de poussière sans même apercevoir l’ombre portée de leur silhouette, si modeste, si illisible dans le concert polyphonique du vivant. Nous pensons les tapis entremêlés des rhizomes, leurs vastes plaines, ici, juste sous nos pieds, et nous sommes saisis de vertige à imaginer cette texture qui emmaillote le néant dans une énergie dont nous ne comprenons ni la provenance ni la volonté qui en anime le continuel tissage. Métaphoriquement, le peuple du rhizome ne fait sens qu’à annihiler en permanence ce Rien dont il provient, contre lequel il dresse ses haies, réseau de fibrilles se déployant tout contre le dénuement qui, à tout moment, pourrait surgir et ne laisser que la royauté du vide.

 

   Vérité en abîme.

 

   Le peuple des arbres est cette marée millénaire qui comble toute vacuité  afin que l’angoisse mortifère ne vienne taillader nos fragiles peaux, ne surgisse dans l’antre du cerveau et ne s’enlace au baiser de la Mort que constituerait la fuite éternelle de la présence. Arbres sont nos génies tutélaires, ceux qui font de leur ombre le lieu d’un rassurant séjour. Ils ceignent nos fronts impétueux du calme séculier dont ils sont les porte-empreinte depuis la nuit des temps. « Nuit des temps », formule si usée, si éculée qu’elle menacerait de ne plus rien nous dire si elle ne possédait la puissance d’une vérité ou bien la levée d’une pure évidence. Vérité en abîme en quelque sorte. Nuit protège Arbres qui protègent Hommes. Oui, Nuit, Arbres, Hommes dépourvus d’articles qui viendraient les définir comme ce qu’ils ne sont pas, à savoir de simples entités parmi les contingences de l’exister. Nuit, Arbres, Hommes sont des libertés qui se regardent en miroir.

  

   Allumant la clarté bleue de l’aube.

  

   Arbre vient à lui depuis le lieu de son émergence inconditionnée,  Nuit l’entoure du mystère de sa provenance secrète dont Homme est l’un des maillons inexpliqués comme si le tout avait besoin de cette réserve d’obscur avant de surgir en pleine lumière, là où plus aucun voile ne dissimule la ténuité de l’apparaître. Avant d’être une chose qui se mette à dire son nom, tout essai d’exister à la face du monde est ce silence, cette touffeur qui enveloppe le réel de ses membranes opaques. Le décèlement n’est jamais que la déchirure que Jour impose à Nuit en allumant la clarté bleue de l’aube, première parole  offensant le mode discret de ce qui se confie au trouble de la manifestation. Bouche : toujours cette sombre caverne où se fomente la lumière du langage qui hissera d’une sourde incompréhension les motifs qui y figuraient à titre de virtualités, de possibles, de sèmes disponibles à une légende, une fable, un conte. Ce qui nous apparaît en tant que réel avec sa force incontournable, son irrésistible flux n’est tout d’abord qu’une ébauche sur le liseré de l’esprit, une fiction faisant son étrange bourdonnement  dans les couloirs  à perte de vue de l’imaginaire. Une ombre dissimulant l’être en ses infinies esquisses.

   

   Economie du visible.

 

   C’est ceci que semble nous proposer cette belle photographie crépusculaire. En elle rien ne fait sens qu’à l’économie du visible, cette à peine insistance d’une forme qui s’ensevelit dans la contrée du mystère. Nuit fera son office, reprenant en sa sombre dramaturgie tous les signes qui auraient eu à craindre d’une trop vive lumière, des coups de canif d’une curiosité négatrice, des entailles de regards forant seulement superficiellement l’épiderme du sensible ou bien au contraire fouillant la chair en ses profondeurs, là où brûle la braise essentielle des significations ultimes, cette essence qui s’impatiente de se dire, mais dans la pudeur, la réserve,  et avance sur la pointe des pieds, à la limite de ce qui est, de ce qui n’est pas.

 

   Voyeurs au bord d’un abîme.

  

   Ainsi sont les Voyeurs au bord d’un abîme dont le danger est double : celui de ne pas assez voir, celui de trop voir ! Mais il est encore temps de clore son regard, de le retourner contre soi, la seule posture qui convienne à une approche adéquate de l’œuvre en sa subtile donation. C’est en nous, seulement en nous que la magie aura lieu, en l’image aussi depuis son intériorité. Tout ce qui est hors est déjà duperie, tout ce qui diffère, simple erreur, ce qui s’écarte, mensonge dans l’approche du jour. Or nous voulons demeurer sur cette orée de la vision qui nous incline à la rêverie, cette dimension sans pareille qui nous est remise comme le bien le plus simple, donc le plus précieux !

 

 

 

 

 

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 08:01
Vérité du Simple

               Plage de Calais

 

   Photographie : Catherine Courbot

 

***

 

« Seules les choses vraies sont libres

Seules les choses libres sont vraies »

 

BS.

 

*

 

   Car, vois-tu, il n’y a pas a ruser avec le réel, toujours il se donne à nous avec l’évidence des choses immédiates. Cette haie de roseaux qui court sur les rides de sable, comment ne pas lui attribuer la beauté qu’elle mérite ? La regardant, nous n’avons nul effort à fournir afin que nous en connaissions l’inestimable présence. Oui, je sais, en notre époque ivre de vitesse et de satisfaction acquise en un clin d’œil, combien mes assertions doivent te paraître risibles, sinon vaines. Mais qui donc, aujourd’hui, pourrait encore se soucier de cette chose anonyme qui disparaît à même son insignifiance ? Pour nos contemporains il y a des occupations bien plus urgentes que de longer la plage déserte, de chercher à y débusquer, ici ce fragment de bois flotté, là une coquille vide usée par la mer, plus loin un os de seiche rongé par le soleil. Tout ceci a si peu d’importance ! Tout ceci est tellement contingent ! Cela a eu lieu, en ce temps, en cet endroit qui, bientôt lissés par le premier ris de vent, n’auront même plus le souvenir de leur passé.

   Imagine seulement l’étonnante giration des villes, leur incessant tourbillon, les milliers de pas qui heurtent le sol de ciment, l’éternel mouvement des escaliers roulants, les tubes de métal qui glissent à toute allure dans de sombres tunnels, chargés de grappes humaines. Tout est partout mobile, vertigineux, pris d’une folie qui ne connaît pas ses limites. L’arbre au bout du quai - on dirait une sentinelle aux cheveux vert-de-gris - qui s’en soucie encore, qui lui accorde seulement un regard ? Le banc de pierre, non loin, qui lui confie le précieux d’une attention, si ce n’est la halte des amoureux ? Mais ils ont mieux à faire, leur cœur chamboulé vole bien au-dessus de ce témoin discret qui ne possède nulle parole, dont l’être est de demeurer à sa place aussi longtemps qu’il sera banc. C'est-à-dire à jamais.

   Sais-tu, au moins, toi la voyageuse des aires désolées, l’attrait mystérieux de la solitude, la disposition de la conscience à archiver dans les plis de la mémoire ces minces objets ? Ils sont les gardiens de ces lieux immobiles, les uniques surgissements du rien dont encore, ils portent l’empreinte, comme s’ils avaient rencontré quelque absolu, en gardaient les beaux stigmates, à savoir cette docilité vis-à-vis des éléments, cette trace de l’air libre, ce témoignage du feu omniprésent, ce bruissement de l’eau qui clapote si près, cette déchirure de la terre dont le sable est comme la poussière éternelle.

   Ils ont cette inclination naturelle à dire le vrai en sa plus belle effusion. « Seules les choses vraies sont libres, seules les choses libres sont vraies ». Mais qui donc pourrait s’inscrire en faux contre cette affirmation, laquelle énonce telle une évidence la liberté de ce qui est là, qui brûle sous le soleil, se teinte, la nuit, de la clarté de la lune, s’habille des yeux des étoiles ? C’est sans doute l’immuable, le point fixe, la grande sagesse éternelle de cette matière docile, discrète, qui affirment sa liberté et lui octroient, en un même mouvement, cette vérité qui devient une vertu si rare sous les horizons du monde.

   S’il y a une vérité du Simple, et je porte en moi cette certitude, c’est simplement parce que les choses du dénuement ne sont habillées ni de vêtures de comédie, ni n’exhibent de masque qui altérerait l’apparence de leur visage. Oui, les choses ont un visage et c’est seulement en ceci qu’elles peuvent apparaître. Symboliquement, bien entendu, mais tu avais précédé cette inutile précision à la mesure de ton intuition. Afin de mieux saisir, il suffit de mettre en relation. Combien les humains fardés, affublés de perruques, aux gestes précieux, aux manières policées sont à mille lieues de ces modestes présences ! Tu le sais, les hommes, les femmes sont ainsi, il leur faut recouvrir leur épiderme d’une pellicule brillante, ondoyante, chamarrée, de façon que leur simulacre les sauve - pensent-ils - de bien des écueils, les hissent d’un désespoir qui pourrait les terrasser. En vérité, ils ne parviennent qu’à se tromper, à s’abuser eux-mêmes mais ils feignent de croire que nul n’a perçu leur manège et que, de ce fait, leur honneur est sauf.

   Peut-être, le jeu à instaurer, avec ces choses de l’inapparence, est-il celui-ci : s’identifier, faire unité, se fondre dans une symbiose avec leur singulière tournure ? Voici ce que j’ai à dire, dans l’intimité qui est la mienne, qui rejoindra celle du mince événement qui me fait face. Il n’y a nulle différence, d’elle la haie, à ma conscience qui la vise. Mon âme est ce clavier de bois sur lequel jouent tous les échos du monde, s’appuient les meutes de vent, se pose le flux monotone de la pluie, que frôle le rire des enfants, je les aperçois, loin, là-bas, sur quelque plage où ils font flotter les queues libres et bariolées de leurs cerfs-volants.

   C’est un intense bonheur qui arrive lorsque, enfin dépouillés de nos habituels artifices, libérés de nos multiples simagrées, nous rejoignons ce Simple qui nous parle le langage de la nature, ce Simple qui fait confondre notre silhouette avec les choses alentour sans qu’il n’y ait de hiatus qui les situe à l’écart l’un de l’autre, dans une superbe qui les glacerait tous les deux, sans espoir d’un possible retour, d’une supposée confluence. L’objet se donne en confiance, que j’accueille depuis cette plénitude qui ouvre et déploie l’arc-en-ciel merveilleux des possibles.

   Bien sûr, il y aurait beaucoup à dire de cette mince cloison qui se lève au-dessus de la plage. Dire qu’elle est le réel, le présent nu, effectif, ce qui se donne dans l’instant et ne connaît plus son passé, n’envisage nullement encore son futur. Elle est là, à simplement être là, à prendre figure dans son immobilité même. A vrai dire elle n’a pas d’histoire - elle n’est pas comme les hommes qui sont toujours entre deux aventures et, pour cette raison, ne peuvent se détacher de leur temporalité, hier qui les fixe, demain qui les condamne -, elle n’a pas de narration à nous proposer. C’est nous les hommes qui, la visant, brodons à l’envi les arabesques qui conviennent et meublent notre insatiable imaginaire. Nous sommes, irrémédiablement, - c’est notre essence -, des chercheurs de sens. Ceci fait notre grandeur aussi bien que notre constant désarroi. C’est pourquoi, toujours, nous sommes en quête d’une justification, d’une rationalisation, d’un jugement dont nous espérons que leur existence nous sauvera du désastre. Mais la chose, elle, qu’a-t-elle besoin de prouver, quel langage a-t-elle  à tenir afin que nous la considérions comme digne d’intérêt ?

   Il lui suffit d’être dans sa propre liberté-vérité, cette présence qui dure et tire sa joie précisément de cette durée. Toute chose est parce qu’elle est et ne demande rien en retour. Et que nous importe sa fonction : séparer deux territoires, diminuer la force du vent, lutter contre l’ensablement, fixer le sol ? Sans doute faut-il s’extraire de cette tendance fondamentale qui consiste à tout instrumentaliser, à tout objectiver. Car notre relation à la chose n’est nullement de l’ordre de l’objet, mais de celui du sujet, donc d’une nécessaire subjectivation des rencontres que nous faisons. Il nous faut renoncer à notre vue de géomètres et chausser nos yeux de lunettes poétiques, les seules au gré desquelles ce qui est là-devant s’annoncera comme quelque chose avec quoi dialoguer, avec quoi ressentir.

   Oui, je sais, ma pensée est fluctuante, comme sont mobiles les vagues, comme sont agitées les têtes des oyats sous la poussée du vent venu du large. Et alors ? C’est peut-être une façon de donner à l’immobile quelques gestes, de lui confier la tâche de nous faire voyager en sa compagnie. Matin. Soleil bas à l’horizon. Une boule blanche qui ne connaît encore le lieu de son effervescence. La plage est déserte. Elle est comme une « Vallée de la mort » où ne s’impriment ni les pas des hommes, ni les galops des chevaux, ni les cris des enfants s’égaillant parmi les volutes d’air. Le large plateau de sable est encore parcouru des sillons de la nuit, des flocons de rêve s’y amarrent, des blocs d’imaginaire s’y montrent, y font leurs bulles irisées, des projets s’y lèvent à peine que l’ombre retient afin que, pas encore déflorés, ils aient le temps propice à leur longue maturation. Les boules des nuages courent tout en haut du ciel, on dirait de rapides congères cherchant le chemin de leur prochaine aventure. Il n’y a pas de bruit et seul le lourd mouvement de la mer se laisse deviner, tels les tentacules venus d’un lointain abîme.

   Tout est ramassé en son être. Tout est condensé qui attend le dépliement des choses. L’attente comme sens zénithal inclus dans la texture même de la matière. Les fibres des lattes de roseau sont serrées qu’un fil de métal traverse afin d’en faire une ligne continue, une forme unitaire, un genre de paravent qui ne diffère nullement de soi mais glisse le long de sa substance, pareil au discret ruisseau s’abritant sous la faille souple des ombrages. Il ne faut nullement se distinguer de soi, s’étaler dans une tentative de conquête qui annulerait sa propre essence. Il faut faire l’ombre la plus étroite, se confondre avec son souverain repos, donner corps, seulement, au ténu, au mince, à l’inséparable.

   C’est uniquement dans cette indigence-là que l’on peut connaître l’espace pareil à la meurtrière de la vérité. Toute vérité passe par ce resserrement, ce goulot, cet isthme pour la seule raison qu’elle est si délicate, si ténue, un courant d’air pourrait en faire dévier le sublime chemin, une trop forte lumière en atténuer l’éclat. C’est fragile comme un cristal, c’est illisible comme un vieux document, c’est le crépitement d’un fil d’Ariane dans la seconde qui tressaille, le miroitement du jour dont jamais l’on ne peut trouver l’origine, tenter de le deviner et le temps passe qui nous laisse sidérés d’être une si ineffable trame, juste une poudre, juste une sensation à fleur de peau, un frisson qui ne s’attarde, ne vit que de sa propre disparition.

   S’élargirait-on, glisserait-on que, déjà, l’on serait dans le monde des connivences et des approximations. Déjà l’on  ne serait plus en l’entièreté de soi mais dans un commerce avec ce que l’on n’est pas : avec l’agitation de la mer, les assauts du vent, la brûlure du soleil. Mais encore, ici, il n’y aurait que moindre mal. Le pire serait de se prendre pour QUI l’on n’est pas, pour cette silhouette qui erre à l’horizon, pour cette jeune esquisse qui flotte en amour, pour ces ambulantes figures qui ne nous toisent même plus, tellement elles sont loin de notre existence celée sous l’indifférence du monde.

   Oui, les choses parlent, mais un langage si minimal, si faible que nous ne les entendons pas, que nous les croyons muettes. C’est un langage intérieur, une parole de bois, des voix de fibres, des craquements parfois, des étirements pareils à ceux des félins. Non, certes, ces modestes bouts de bois ne font guère le dos rond. C’est bien plutôt dans l’attitude longiligne, dans le silence à peine dilaté de leurs jointures, c’est du bruit, pareil au craquement des mandibules sur l’épiderme lacéré des feuilles.

   L’intérieur alloué à l’intérieur, c’est là le domaine de leur somptueuse liberté. Le bout de bois s’exilerait-il de sa propre nature qu’il menacerait d’endosser la nôtre. Or, que lui offririons-nous de mieux qui les épanouirait et les porterait au-delà d’eux-mêmes ? Une friandise, un gadget dans l’air du temps, un refrain à la mode ? Non, ils ont mieux à être. Leur existence est une simple insistance à persévérer dans la fibre même qui les constitue et les soustrait à notre regard blasé. Les choses n’ont jamais porté de masque. Ne leur imposons pas nos habituels habits de Pierrot, ne les dissimulons pas sous des heaumes ou bien des masques d’Arlequin, Sganarelle ou Pantalone. Peut-être savent-ils, mieux que nous, de quel bois ils sont faits ! Toujours les attendons-nous dans de consternantes figures d’ustensiles mais, avant tout, ce sont des êtres. Oui des ETRES !

 

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2 avril 2020 4 02 /04 /avril /2020 08:00
Sur quelle scène jouons-nous ?

                     « Derrière le rideau »

                     Œuvre : André Maynet

 

***

 

 

                                                                                          Le 29 Janvier 2018.

 

 

 

   Solveig, certainement seras-tu étonnée de recevoir ma lettre avec cette photographie qui, je m’en doute, ne te parlera guère. Au moins aussi surprise que moi qui, ouvrant ma dernière missive, fis la découverte de cette belle image. Il n’y avait ni mot d’accompagnement, ni explication, seulement inscrite au dos, cette formule aussi étrange qu’elliptique : « Derrière le rideau ». Quant à identifier l’endroit de sa provenance, l’encre sur le timbre était si atténuée que même ma loupe de philatéliste ne parvint à bout d’en déchiffrer les illisibles signes. Voici, parfois il faut se livrer aux événements du hasard et ne point chercher au-delà de leur inapparente texture la raison de leur soudaine apparition. Je dois dire qu’à défaut d’en connaître l’expéditeur (l’expéditrice ?), force est de me résoudre à n’en appréhender que la belle esthétique. J’ai pensé, Sol, que ce mince événement te plairait, toi dont la fertile imagination laisse neiger derrière elle « de blancs bouquets d’étoiles parfumées », pour faire suite au Poète d’Apparition.

    Mais quittons le poème tout en le laissant à la tâche de ses rimes. Donc, « Derrière le rideau ». Comment ne pas évoquer la scène de théâtre, la présence de son rideau précisément, cette allégorie de l’existence, du destin qui s’y imprime comme si, au-delà, notre vie ne nous appartenait plus, que nous dussions errer longuement sur l’estrade de planches, sillonner en long et en large, au rythme de nos pathétiques répliques, un espace si restreint que notre liberté s’en trouverait affectée au plein de sa chair ? Oui, tu en conviendras, la cage au sein de laquelle nous semons nos errances est pleine de symboles et ce ne serait que frôler des lieux communs que d’évoquer le Souffleur et la voix de la conscience, les coulisses et les arrière-plans de notre visibilité, la herse et sa fonction d’épée de Damoclès.

   Mais, alors, sur quelle scène jouons-nous, nous les passagers du temps, les voyageurs de l’immobile ? Car nous pensons progresser vers un futur et notre plus lourd tribut est peut-être de demeurer enclos dans l’enceinte de notre corps, enceinte que redouble l’étroite architecture du théâtre sans que nous puissions échapper à sa magie concentrationnaire. Sans doute penseras-tu à la pièce de Sartre, « Les séquestrés d’Altona », à cet étrange personnage de Frantz qui rôde depuis une douzaine d’années dans cette chambre dont il fait le lieu d’un procès contre sa propre espèce : "L'homme est mort, et je suis son témoin".  Voici qu’après la mort de Dieu décrétée par Nietzsche, survient celle de l’humanité. Comment encore relever la tête après tant de constats aporétiques, comme si, depuis l’origine, l’homme n’avait jamais couru et concouru qu’à sa propre perte ? J’en conviens, le trait est noir, l’interprétation sombre, le néant si proche qu’on en sentirait presque le souffle acide.

   Maintenant il nous faut parler de l’Absente, comment la nommer autrement, elle qui semble perdue dans ses pensées, ou bien enclose dans une insondable intériorité, ou bien expulsée d’elle-même au point que son être ne serait plus qu’un lointain satellite observant une esquisse de chair et de peau à la limite d’une présence ? Elle si mystérieuse dont on se demande où peut bien siéger sa conscience, se situer les membrures de sa mémoire. Ici, ailleurs, en un temps révolu, en un temps à venir ? Regarde donc cet air de doux désarroi dont son front est illuminé, une touche si légère, pourtant, qu’un instant on se met à douter qu’une affliction puisse se dessiner sur un si beau visage. Et le feu de ses cheveux que semble visiter plutôt un zéphyr qu’un vent impétueux, comment en rendre compte autrement qu’à l’aune d’une interrogation ?

   Vois-tu, à évoquer ceci, me voici transporté sans délai à mes lectures enfantines, sur ces pages tachées d’encre, des bouts de fibres y transparaissaient, qui tissaient, autrefois, le bonheur du jour. Approche donc, ne vois-tu pas un double de François Lepic, surnommé « Poil de carotte », ce garçon à la tignasse de rouille, aux taches de rousseur, cette malheureuse destinée prise entre une mère malveillante, un père indifférent, autrement dit une réalité à la dérive, un statut d’existant perverti à même son premier bourgeonnement ? Y aurait-il une malédiction des enfants roux, une tristesse endémique, un vague à l’âme qui, jamais, ne pourrait trouver de repos ? Imagine, Sol, je n’ai nullement oublié le cuivre éteint de tes cheveux, leur chute vers la teinte auburn, ceci incline davantage vers la touffeur de la terre, le repos, l’entaille du labour, non pour réduire à merci, mais pour ensemencer, faire se lever des épis, moissonner. Combien est éloigné l’air triste, résigné du petit Lepic, cette blessure du jour qui suinte et ne vit que de sa propre faille !

   Connaissant ton goût pour les choses belles, ton attrait pour la délicatesse, je sais que ta vue sera une simple euphémisation de la mienne, cette naturelle tendance qui m’est habituelle de  vêtir les choses du masque vertical du tragique. Tu sais combien j’ai passé de veillées à lire scrupuleusement, ligne à ligne, mot à mot, jusqu’en leur substance la plus affairée, intranquille, les milliers de signes serrés des livres de Cioran, « Le Crépuscule des pensées », les « Syllogismes de l'amertume », « Écartèlement », oui, j’en conviens, un certain goût pour le vertige, une manière de jouissance au seul fait d’évoquer le néant, d’en approcher les membranes de brume. Est-on, en ta Nordique Contrée, tellement sous l’influence de la rigueur climatique, sous le dais obscurci de la lumière, sa rareté, d’une humeur si affligée que même le solstice d’été ne parviendrait à en dissiper les maléfiques attaques ? 

   Tu en conviendras, il y a un inévitable hiatus naissant de la rencontre d’une humeur qui paraît chagrine et cette lumière, cette auréole de clarté qui diffuse son incroyable baume sur la géographie d’un visage innocent, on le croirait premier, à l’abri des vicissitudes du monde. Sur quelle scène joue-t-elle donc cette Inconnue qui, à force d’être regardée, finirait par nous devenir familière ? Il en est toujours ainsi des êtres de soudaine rencontre qu’ils nous ravissent dans l’instant de notre découverte et, déjà, fuient dans un imperceptible ailleurs dont nous constatons l’irréfragable perte. Peut-être la nuit est-elle au bout qui effacera tout ? Et rien ne nous assure que cette ombre ne recouvrira nos yeux de la pierre d’une cataracte tant nous demeurons démunis de ne les plus distinguer, ces surgis de nulle part,  dans la foule qui grossit et les absorbe tels les membres de leur étonnante assemblée.

   Nous ne pourrons guère distraire notre regard inquisiteur de la pulpe à peine carmin de ces lèvres qui semblent commises, soit à rester au silence, soit à prononcer les mots d’un secret, soit encore à dire les sentiments les plus subtils qui se puissent imaginer. Et admets, Sol, ma vision de l’altérité est bien pessimiste. Mes lectures de l’aube et du crépuscule, moments équivalents en raison même le leur transition du jour et de la nuit (toujours une lame nocturne s’y dissimule au plein de la lumière, de son fleurissement), ma constante immersion dans les textes « sérieux » (sans doute les appelles-tu ainsi ?), colore de gris, pour le moins, une vision qui, jamais, ne peut se détacher de cette empreinte de lourde mélancolie que je traîne à l’instar d’un boulet. Bagnard pour la vie avec seulement quelques rémissions, une décoloration des ténèbres qui mime l’espace d’une brève joie. Mais qui pourrait donc en être dupe, à commencer par moi ? Je suis un être des hautes terres du Nord, comme toi, ces tourbières gorgées d’eau qui boivent le jour, le restituent en épaisses fumées au sortir des cheminées juchées sur les toits de chaume et de bruyère. Mais je ne parle que de moi et j’en oublierais presque celle qui nous visite.

   Avoue, Sol, que ces teintes de la photographie sont belles, ces beiges adoucis, ces caresses de feuilles mortes, ces rose-thé dont l’affleurement est des plus retenus. Quant au corps, il joue sur une fugue si modeste qu’il en devient inapparent. Une cendre dans l’air, une plume sur le bord d’une lagune, une fumée qui se dissout à l’horizon. Certes la chair est absente mais combien renforcée par sa mutité. Tu le sais bien, Sol, ne point recevoir de courrier de l’aimé, de l’aimée (les sentiments sont exactement réversibles), et celui, celle qui se taisent hantent nos nuits bien plus qu’ils ne l’auraient fait à se hâter de répondre. Eternel jeu du chat et de la souris. Dans le pli de l’attente nous ne sommes que ce touchant rongeur que le félin tient à distance, jouant sur le clavier exacerbé de ses sensations. Ce geste est la touche même de l’érotisme lequel, se faisant attendre, allume au centuple les feux de notre désir.

   Aussi, toi en ta forêt boréale, moi en mon austère pays de cailloux, nous tenons-nous au bord d’une ravine avec le risque d’y tomber toujours. Retenons-nous tant qu’il est encore temps. Rien n’est plus stimulant que de faire halte, de regarder venir à soi toute manifestation possible. Une vérité se dévoilant, déchirant brusquement la dalle têtue de nos fronts ? Une subite intuition faisant son rapide feu-follet sur le seuil illuminé de la conscience ? Une connaissance et sa gerbe d’étincelles dans la nuit de notre doute ? Sur quelle scène jouons-nous ? Sur quelle scène l’Absente joue-t-elle ?  L’éternité, oui nous avons l’éternité pour faire taire notre angoisse. Notre souci pût-il durer aussi longtemps que la brillance de l’étoile ! Aussi longtemps. Sol, tu auras remarqué ma dévotion pour l’anaphore. Souvent celle-ci clôture-t-elle ma correspondance. Souhait de prolonger par-delà l’inévitable douleur du temps, cet inavoué instant de bonheur qui me conduit à tes côtés, comme il me guide parmi la complexité des choses. La complexité. Des choses. Tu vois je suis fidèle à mes rituels. Fidèle !

 

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 08:31
Al centre del món

Montserrat, pèlerins devant la basilique

 

(c) Thierry Cardon

 

***

 

 

   Je ne sais le motif que représentent les sgraffites réalisés d'après les dessins de Josep Obiols. Je ne sais quelles sont les significations symboliques de ce bestiaire taillé dans les veines du marbre noir et blanc. Tout au plus pourrais-je me hasarder à bâtir quelques hypothèses simples, dire la bonté évidente du dauphin, l’agressivité du saurien. Ainsi seraient délimitées les deux aires antinomiques des deux universaux du Bien et du Mal que viendraient renforcer la présence nocturne de l’ombre inquiétante, l’apaisement solaire de la lumière. « Pèlerins » nous dit le commentaire de l’image. « Pèlerin », « étranger », « l’homme de passage sur cette terre », nous dit le dictionnaire étymologique.

   Certes, il s’agit bien de « passage ». D’un lieu à un autre, d’un temps du projet à celui d’une réalisation, de la réserve croyante à l’exercice de la foi, de la sphère quotidienne du profane à celle, tissée d’exception, du sacré. De « passage » du réel concret à cet espace métaphysique qui bourdonne au loin et ne se donne jamais que sous les traits de brume de l’imaginaire. Ici, sur le parvis que sépare en deux, telle l’enceinte de l’arène, la vivante clarté, aussitôt néantisée par le deuil de l’obscur c’est toute la tragédie humaine qui trouve la scène de sa donation la plus verticale, la plus crue. Don de la vie entraînant dans son cruel sillage le contre-don de la mort.

   Ici, sous le soleil ardent de Catalogne, cessent toutes tentatives de se réfugier dans la toile douce des illusions. Image se reflétant dans la stupéfiante chorégraphie taurine : l’épée du matador brille qui va porter l’estocade, va immoler la fougue brune sous le linge de deuil qui signera la puissance de l’homme, la défaite de l’animal agenouillé devant son Maître. Etrange dialectique du Maître et de l’Esclave qui est la simple et irréductible duplication du processus du vivant qu’entame, dissout, peu à peu, celui de la mortelle condition.

   Mais on dira plus volontiers, « al centre del món », comme isolé en sa singulière insularité, là au milieu du parvis, loin de tout souci de perte, de chute, l’irrépressible force de l’Amour, sa vie aux côtés de l’Ange, sa lutte avec l’haleine acide et froide du Démon. Oui, ces pèlerins, ces passants sur cette terre, s’étreignent, pris d’un évident bonheur, disposés aux effusions de la joie. Ici, dans la lumière de midi, dans la force de l’ascension zénithale, ils paraissent hors d’atteinte comme si une mystérieuse présence les protégeait de tout effroi, les portait hors de toute inquiétude.

   Pourrait-on seulement imaginer voir se déliter cette union, fondre cette osmose, se scinder cette sublime dyade ? Nous, qui regardons, qui sommes des gens de bonne foi, des humanistes pratiquants, abritons cet amour sous l’auvent largement déplié de notre conscience. Et si nous le faisons avec une si grande générosité, c’est bien en direction de ce couple touchant, mais aussi pour nous rassurer nous -mêmes. En quelque sorte, imaginer le malheur de l’autre, c’est en même temps postuler le sien propre. Or nous ne le voulons, l’écartons de toute la force de notre volonté.

   Nous regardons et nous nous retirons car il y aurait impudeur à observer cette scène plus avant. Les Amants, eux, ne connaissent ni pudeur, ni impudeur. Hypnotisés, anesthésiés par leur amour, ils sont au-delà de toute préoccupation contingente. Ils sont au Paradis, entourés d’animaux affables et beaux, de fleurs merveilleuses, de ruisseaux qui tintent tel le cristal, de prairies aux croupes somptueuses. Ils sont avant la Pomme. Ils sont avant la Chute. Ils sont dans l’ignorance du Mal. Ils sont dans la conscience souple et duveteuse de la vie. Ils sont dans un berceau de pétales. Ils ne connaissent pas la brûlure des épines. Ils sont sur leur nuage et ne craignent de tomber puisqu’ils n’ont jamais expérimenté ce que tomber veut dire. Ils sont en sustentation, en flottement d’eux-mêmes, des autres, du monde. Ils sont des oiseaux de haut vol qui ne connaissent de la terre, tout en bas, que leur propre vertige de planer haut, de ne souhaiter que ceci.

    Bien évidemment, nous pourrions suivre cette bluette à la trace et ne s’enquérir de la suite. Ainsi font les enfants inquiets qui referment le livre du « Petit Chaperon Rouge » avant que le loup n’ait mangé la grand-mère. Mais telle est notre condition d’existants qu’il nous faut assister à la manducation et, si possible, en ressortir indemnes ou, à tout le moins, point trop terrassés par la peur. Ces Amoureux, dans leur cercle d’apparente félicité, sont-ils au-delà de toute atteinte ? Sont-ils en île d’Utopie où ne croissent que les idées généreuses et les projets ailés ? Sont-ils si occupés d’eux-mêmes, dans le cocon d’une juste réciprocité, que les choses terrestres ne sauraient les atteindre ? Sont-ils pourvus de la grâce de l’immortalité ? Voient-ils l’Absolu  d’où toute possibilité de ténébre existentielle serait définitivement exclue ? Sont-ils VRAIMENT au Paradis ?

   Poser toutes ces interrogations consiste, bien évidement, à fournir la réponse. Non, ces Amants ne sont pas en Terre d’Eden. Ils sont en « terre terrestre » et peut-être d’une façon plus urgente, plus visible que celle des autres passants qui s’égaillent sur le parvis dans une manière de superbe autarcie, de constante solitude. Rien n’est plus fragile que le bonheur lorsque, pointant le bout de son nez, il se poudre de gris, dissimulant son visage sous une pellicule de fard.

   Tout amour, par nature, porte en soi les ingrédients de son propre drame. Et ceci n’est nullement une idée de sceptique ou une assertion de stoïque. Le tissu humain est ainsi fait qu’il dessine toujours, sur son envers, les rugosités que son endroit dissimulait sous les caresses de la soie. Donc, ces Amants sont certes des pèlerins en chemin. Mais vers quoi ? Mais vers le Purgatoire dont les portes communiquent avec celles d’airain, de l’Enfer. En réalité ils entreprennent, à rebours, le « pèlerinage » de Dante.

   Partis du Paradis où brille Dieu en personne, ils vont passer par le Purgatoire avant d’atteindre les neufs cercles de l’Enfer où habite le Diable entouré de cruels Démons. D’un lieu de béatitude, l’Amour, ils passent à un lieu de Ressentiment au préjudice de leur vie. Ils font le trajet stupéfiant de la Vie à la Mort ou, si l’on veut, de l’exister à la conscience du ne-pas-exister, de l’immortalité à la finitude. Comme l’on passerait, sans transition, de la plénitude de l’amour aux affres du désamour, de la rutilance du sens aux éclipses définitives du non-sens. Ont-ils d’autre choix que celui-ci dont l’affliction est à la hauteur de toute aporie ? Certes non, à moins de se réfugier dans la mansuétude d’un romantisme désuet.

   Sans souci de surinterprétation de l’image nous pouvons facilement y reconnaître les quelques cicatrices au gré desquelles la « maladie de la mort » va surgir irrépressiblement sans qu’il soit en la mesure de quiconque d’en enrayer les funestes desseins. L’Amant (nommons-le Adam, dans le pur souci d’une provenance originelle) fait face à son destin, fait face à la Basilique qui est le temple de Dieu. Il semble même en soutenir le regard, en faire l’épreuve. Mais ceci, ce geste profondément iconoclaste (nul ne peut fixer la Présence Divine), il ne peut le « payer » qu’au prix de sa vie. On ne saurait toiser impunément Zeus. Le foudre frappe qui réduit à néant.

   Quant à l’Amante (nommons-là Eve par pur souci de symétrie), contrairement à la fable de la Genèse, elle est entraînée dans sa propre perte par la chute de son Amant. Justice est donc rétablie, si l’on peut dire, par symbole interposé. Que l’origine de la « perte » soit un fait masculin ou féminin importe peu, c’est la Chute qui compte et elle seule qui ouvre toutes grandes les Portes du Tartare.

   N’y aurait-il eu péché, les Originels se fussent-ils exonérés de mourir ? Ceci n’est que broderie du dogme pour les ignorants et les crédules. Nul besoin de justifier notre chemin mortel par quelque supercherie. Nul arrière-plan religieux qui pourrait adoucir nos peines. C’est en pleine lucidité, là au soleil de midi, là « al centre del món » que tout se joue parmi les gracieuses cabrioles des dauphins et les dents aiguisés des sauriens. Nulle part ailleurs ! Qui donc pourrait s’inscrire en faux contre une telle vérité ? Toujours la vérité blesse qui soustrait à nos vanités, à nos séduisantes mythologies, à nos trompe-l’œil en forme d’image d’Epinal les horizons d’une vie qui n’en serait une, seulement un genre de comédie se satisfaisant de ses propres tours de passe-passe ! Voir et ne nullement ciller, voici la seule et unique règle. Toujours, existentiellement approchée, cette dernière, la règle, est-elle trempée dans le métal le plus résistant. Et notre force décroît qui ne saurait en faire plier la cruelle matière !

 

 

 

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 08:29
Avenue du silence.

 « Mon cœur à découvert… »

  Photographie : Alain Beauvois.

 

                                                                ***

 

                                               « C’était l’hiver dernier

                                                     Et bien tard le soir

                                                   Le ciel était couvert

                                                Et mon cœur à découvert…

                                         Et, à l’horizon, sous les nuages bas

                                        J’apercevais au pied du Blanc Nez

                                                      Une silhouette… »

 

                                                                   A.B.

 

 

 

   Silencieux sillage de soie.

 

   C’était d’abord comme le rien. Cela ne proférait pas. Cela ne s’agitait pas. Ça attendait. C’était accroché, tout là-haut, dans le ciel, avec sa touche énigmatique d’infini flottement. Comme si, jamais, le moindre mouvement pût à nouveau avoir lieu qui habiterait l’esprit des choses, animerait les allées et venues des Dispersés au hasard de la Terre. C’était un silencieux sillage de soie, l’égouttement de litanies liquides, le souffle indistinct du vent perdu dans l’immensité du cosmos. C’était une fugue qui aurait semé ses arpèges dans l’immensité d’un paysage sans bornes, dans un lieu si absent à lui-même qu’on l’aurait cru simplement cloué à la toile de l’imaginaire. Pensez seulement à une illimitée mer de sel posée sur un plateau péruvien avec ses damiers étincelant à perte de vue et, loin, là-bas, à l’horizon, une élévation plus sombre dans le jour naissant de quelque mirage. C’était pareil à un désert avec sa plaque de sable lisse, le scintillement des grains de mica, quelques vagues souples seulement où s’imprimaient la trace du vent, peut-être l’ondulation d’une vipère fuyant la compagnie des hommes. Et toujours, là-bas, identique à une douce insistance, quelques émergences de roches brunes trouées par la sourde volonté de l’harmattan.

 

  Lieu ouvert de la méditation.

 

   « C’était l’hiver dernier » et le désert était loin qui faisait sa continuelle brûlure, son haleine chaude sous le ciel inondé de lumière. Ici étaient, au contraire, les teintes de cendre et d’étain, le bistre pareil à une croûte brûlée, le blanc de neige, le gris de la mélancolie qui faisait sa traînée légère parmi les douces confluences des nuages. C’était un si éphémère trajet des choses qu’on aurait volontiers pensé à un chromo biblique, à un « Angélus » de Millet auquel il n’aurait manqué que les deux personnages en prière, un outil, une brouette indistincte dans cette si belle clarté crépusculaire qui est la merveilleuse antichambre du rêve, le lieu ouvert de la méditation. Toute la vibrante présence du clair-obscur telle que peinte par le génial Rembrandt. Une persistance des êtres entre chien et loup, un pied dans le jour, un autre dans la nuit qui déplie ses membranes de suie. C’est l’heure où le corps se confie à l’ombre comme il le ferait, se déposant originellement dans l’accueillante  aire maternelle où battent les eaux de la souveraine tranquillité.

 

   Face à l’immense, à l’ouvert.

 

   Ici, il faut venir avec humilité, abandonner son arrogance aux patères des villes, se défaire de sa volonté de puissance, plier son orgueil sous la taie d’un oreiller et se disposer à être libres face à l’immense et à l’ouvert. La clairière du ciel est cet ample cirque où résonne parfois le tonnerre, ce terrifiant attribut des divins. Il faut demeurer dans la conque étroite de sa vêture mortelle, il faut plier l’échine, se lover dans le creux de sa réserve. C’est toujours ainsi, le paysage sublime est cet infiniment grand qui nous toise de toute sa fierté ouranienne et nous réduit à la taille de l’insecte infinitésimal, peut-être cette fourmi qui charrie son sinueux destin dans l’égarement d’une impalpable présence.

 

   A la mesure des étoiles.

 

   « Cœur à découvert », comme pour dire notre muette supplication en direction de ce qui fait sens à la mesure des étoiles, à la majesté de cette voûte céleste qui nous effraie et nous attire à la fois. Perdus sous la vastitude, nous sommes entièrement livrés aux décisions de l’être-du-monde qui nous dépasse et nous enjoint de nous vêtir de quelque transcendance afin de ne nullement demeurer dans une nudité qui serait la forme patente de notre désarroi. Avancer dans le doute comme on progresserait dans le brouillard, écartant les voiles mouillés de ses mains hésitantes. Geste artisanal au bord d’un mystère comme si, de l’autre côté de soi pouvait surgir, à tout moment, la membrure de l’étrange, le seuil au-delà duquel l’inconnu se métamorphose en familier, la tristesse en pure joie. Autrement dit le saut dans léblouissement. Car nul ne sait ce que nous pourrions trouver si, par extraordinaire, l’on pouvait sortir de sa geôle de chair et déboucher dans le domaine de l’inconcevable, connaître seulement l’intervalle d’un instant, le secret qui perce sous le halo de  lumière blanche.

 

   Mailles de l’utopie.

 

   Mais rien ne sert de rêver, de sombrer dans les mailles scintillantes de l’utopie. Rien ne sert de se distraire de soi comme si, soudain, échappant à la dague de notre condition nous pouvions devenirs autres et connaître l’ivresse d’un affranchissement infini, simple efflorescence dans l’air qui se dilaterait à la mesure de notre moi et nous accepterait comme sa forme coalescente. Liberté contre liberté. Pourtant nous sommes libres, infiniment libres d’éprouver ce qui est là, posé devant soi à la manière d’un don. Oui, la vertu du silence, la force du recueillement, c’est de nous dérober à notre habituelle lassitude pour nous porter là où la beauté est infiniment disponible. A savoir dans le creuset de l’alliance, dans l’arche des affinités où le tout du monde, le tout de notre être se fondent en une seule et unique symbiose.

 

   Unique vision.

 

   Image de la dyade au gré de laquelle les principes opposés s’autorisent à s’interpénétrer, à se confondre dans une unique vision de la réalité. Alors il n’y a plus de scission. Je suis l’horizon qui est mon domaine, le ciel est mon corps éthéré où flotte la souple caravane des nuages. Alors il y a identité et sentiment de cette belle amplitude océanique qui déferle en nous, tout comme elle envahit la sphère mobile de l’univers. Je suis celui que je suis en même temps que l’autre, que tous les autres qui gravitent dans le champ de mon expérience. Je suis le sable, ses étranges ondulations, ses vagues minérales qui courent vers l’infini avec leur belle insouciance, leur constante harmonie. Je suis la flaque où se réverbère l’image plurielle du ciel, cette mouvante présence qui tisse les fils de l’invisible. Je suis cette clarté au ras du sol dont la perspective se prolonge dans le pur langage de la poésie.

 

   Un illisible voyage.

 

   Cette bande grise tout en haut de l’espace est l’abri où je réfugie « mon cœur à découvert », cet état d’âme par lequel je suis homme parmi le long cheminement des êtres, leur procession pour un illisible voyage. Cette ligne, ce doigt qui pointe en direction du futur, cette langue de terre qui a pour nom Blanc-Nez, tout ceci c’est ma propre silhouette couchée sous l’écrin du vivant, genre de gisant de pierre attendant du ciel sa propre fécondation, le surgissement de l’esprit dans la gangue sourde de la matière. Et cette « « silhouette » que j’aperçois, est-elle simple mirage, est-elle ma propre vibration dans la perspective de la lumière, un feu-follet faisant sa troublante persistance, un autre-que-moi qui se signalerait à ma présence, une concrétion existentielle voulant dire la nécessité des choses belles, l’esthétique fondée en toute relation,  le langage naissant de la rencontre comme ce qui fait briller l’essence humaine bien au-delà de son esquisse, là où ne règnent  plus  que les plis du silence et l’inaudible rumeur des questions ?  

 

   Creuser son énigme.

 

   Qu’en est-il de tout ceci qui vient continuellement à ma rencontre dont, le plus souvent, je ne perce nullement l’énigme, pas plus que je ne creuse la mienne ? Qu’en est-il ? Il sera toujours temps de répondre lorsque la nuit aura tout effacé, que l’aube se lèvera avec son air de mystère. Demain sera un autre jour. Demain sera une autre révélation. Jamais plateau de sable ne trouve son repos, le ciel ne fait halte, le cap ne se dissimule à même sa densité. Il y a beaucoup à voir encore ! Et nos yeux sont disponibles à la fertilité des choses. Un voyage qui trace sa voie parmi le doute échevelé des humains. Toujours une aventure qui nous dépasse et nous invite à être. Oui, à être ! Infiniment.

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1 avril 2020 3 01 /04 /avril /2020 08:27
Fais ce qui te plaît

                 « Jolies pluies de mai »

            Photographie : André Maynet

 

 

***

 

                                                                                Le 29 Mai 2018

 

 

 

              A toi Fleur du Nord

 

 

   Après un hiver bien maussade, voici venus les orages. Il ne se passe nul jour qui ne voie son cortège de nuages gris, ses grondements célestes, ses furies méridiennes et, le soir arrivé, l’horizon criblé d’éclairs, des roulements de galets à l’infini, des crépitements sur les feuilles pareils à des percussions de tambour. Quelle joie alors de se réfugier sous le toit protecteur, de regarder, au travers des vitres, les ruisseaux de gouttes faire leurs étonnantes symphonies. Connais-tu un sentiment plus profond, plus ancré en l’âme que celui de l’abri faisant face au péril ? Sans doute une résurgence archaïque des chasseurs-cueilleurs  qui trouvaient dans la grotte une parade contre la peur. Oui, nous venons de là, de ces primitives concrétions de pierre et de chair qui ne savaient du monde, le plus souvent, que son faciès hermétique et ses fulgurantes vengeances, ses assauts vipérins. Encore en nous la persistance de ces soudains raz-de-marée qui ne connaissent d’accalmie qu’à gagner un lieu de repos. Ils sont la forme symbolique d’un intérieur que toujours nous sentons menacé. Le nôtre, bien évidemment, dont le dénuement est l’aspect le plus habituel qu’il revêt. Il est condition de notre bonheur, lequel ne fait jamais fond que sur un marigot de stupeur primitive.

   Mais que je te dise la beauté simple de ce modeste habitant de nos talus et de nos champs, ce coquelicot qui ne s’épanouit dans sa robe de pourpre que le temps qui convient à son effeuillement, car, vois-tu, cette mince distraction ne vit qu’à l’aune de l’instant. A peine cueilli ses pétales s’inclinent vers la terre et tirent bientôt leur révérence. Comme pour dire « l’ardeur fragile », nom qui lui revient dans le langage des fleurs. Je ne sais si, à tes hautes latitudes, ce modeste vient illuminer le tapis vert des blés. Mais peu importe, c’est sa charge de sens qui m’intéresse, le message dont, à son corps défendant, il est porteur. A moins qu’il ne dissimule sa volonté sous un air de farouche timidité : toujours le rouge lui monte aux joues. Peut-être simplement la confusion lorsque, croisant le chemin d’une Belle, il parvient à grand peine à cacher son trouble.

   Voici que, me promenant il y a peu, dans le frais d’une combe entourée de deux plateaux calcaires, j’aperçois une Belle - le rouge a-t-il cerné mon front de la braise de la surprise ? -, plutôt dévêtue que vêtue d’une simple robe de toile si légère qu’un souffle d’air eût pu aisément s’en emparer. Une Belle donc en cette surprenante livrée, entourée du vert tendre des épis, cernée du rouge des coquelicots entre alizarine et amarante, cœurs du plus beau noir incendiant de deuil la graine de leur ombilic. S’agissait-il d’une étrange  apparition? D’une hallucination ? De la pointe de mon désir trouvant la juste mesure de sa satisfaction ? Ne t’étonne point de mon carrousel de questions, il était simplement à la hauteur de mon désarroi. Désarroi, certes, car ce dernier s’alimente indifféremment au bourgeonnement d’un effroi ou à son contraire, à l’effusion d’une rapide euphorie.

   Sans doute cette Jeune Apparition se croyait-elle seule en cet endroit désolé, nul œil ne pouvant être le témoin de sa nudité prochaine car, en cet instant, je ne pouvais nullement douter de son intention de se retrouver bientôt métamorphosée en Eve au milieu du Paradis. Tu connais ma discrétion aussi bien que ma pudeur. Que pouvais-je faire d’autre que poursuivre mon chemin, peut-être émettre un léger bruit afin que l’Inconnue, avertie, pût sans dommage réajuster sa vêture, prendre une contenance et cueillir en toute innocence quelques unes de ces fleurs si immobiles qu’on les eût crues posées là comme pour un décor de cinéma. Eh bien, après avoir feint de tousser plusieurs fois d’une manière sans équivoque, avoir poussé du pied quelques pierres s’ébruitant doucement, Celle-qui-était-là, nullement troublée par ma présence, entreprit de poursuivre son manège qui, loin de me réconforter, m’intriguait au plus haut point. Manifestement la gêne était plus de mon côté que du sien. « Quel mal y a-t-il à se mettre à l’aise ?», telle était vraisemblablement, pour elle,  la signification attachée à son entreprise résolue.

   Elle semblait de fragile constitution, fines attaches, corps menu, une pluie de cheveux noirs chutant sur ses épaules. Elle ne paraissait ni farouche, ni osée, simplement naturelle. Tout vêtement n’était que de surcroît puisque, tous, tant que nous étions, avions affirmé notre nudité en venant au monde. C’est vrai, peut-être des strates de morale bourgeoise, des empilements de faits culturels avaient-ils à ce point perverti notre jugement que nous assimilions au mal une attitude somme toute bien spontanée. Cependant je ne souhaitais persister dans mon statut de Voyeur et, par glissements successifs, je commençais à m’éclipser, semblable en ceci à un enfant pris la main dans le bocal de friandises.

   Le sentier, maintenant, montait au milieu des bouquets de noisetiers. De joyeux ocelles jonchaient le sol de leurs facétieux clair-obscur. Par les trouées se laissait apercevoir la Divine Surprise dont la nudité se détachait sur la marée verte des herbes. La corolle de la robe, largement déployée, recevait l’averse des pétales rouges que l’Inconnue y épandait. De l’endroit où je me trouvais, à bonne distance, sa nudité était si inoffensive que même un adolescent en quête d’amour ne s’en fût point alarmé. Ce qui se donnait à voir était un genre de pastorale innocente, de gentille bluette où une Officiante au cœur sensible aurait voué à Dame Nature quelque rituel panthéiste. Peut-être cueillait-elle ces simples à des fins médicinales, à moins qu’elle ne recherchât la vertu narcotique de ses capsules, la parenté avec le soporifique pavot étant patente. A moins qu’esthète, elle ne fût commise à rapporter à Monet lui-même sa brassée de pétales dont le Maître ferait un des délices de l’impressionnisme.

   Après tout, quelle différence y avait-il entre ce qui m’apparaissait là, à quelque distance, et le tableau du Peintre de Giverny ? Cette femme à l’ombrelle, vêtue de noir, qu’accompagne une petite fille, cette irisation rouge des coquelicots, cet horizon d’arbres foncés, ce ciel bleu parcouru du glacis blanc des nuages, n’était-ce, en définitive, une vision du réel semblable à toute autre vision ? Une « impression » seulement, identique à celle qui, venant frapper mon œil, m’éveillait au poème du monde ? Et puis, l’acte de voir était-il si exact qu’il semblait paraître ? Toute prise en compte des choses était-elle pure attestation de ceci qui faisait phénomène ? Etions-nous tellement assurés d’une objectivité que, jamais, nous ne pussions mettre en doute la vérité des apparences ? « Impression soleil levant », tel était le titre de la célèbre toile qui avait donné son impulsion à l’un des mouvements artistiques les plus féconds de l’histoire de la peinture.

   Alors, Sol, il faut en venir aux sources du langage, donner acte à la force primitive des mots, laisser agir leur sens au niveau physique, organique, en sentir l’étrange pouvoir de fascination. « Impression » : « action d'un corps sur un autre ». Quel corps sur quel autre corps ? Le corps de cette Etrangère sur le mien qui réclame son dû car tout corps exige son correspondant, son alter ego par lequel il se révèle et trouve les harmoniques qui l’amènent à son être. Car tout corps est redevable d’une altérité. Notre corps surgit d’un autre corps, cette fontaine de jouvence maternelle que toujours nous cherchons comme la justification du nôtre, son histoire primitive tout comme son histoire future.

   Nous ne sommes qu’un point dans la lignée des corps, pareils à ce coquelicot noyé dans la foule de ses congénères. Le coquelicot n’existe et ne prend sens que par sa contiguïté avec ses semblables. Corps à corps de la chose avec l’autre chose qui lui est miroir, parole, fable annonciatrice d’un destin. Aucun corps n’est plus recevable qu’un autre. Le monde est corporel, infiniment corporel. Cascade de relations ustensilaires : la branche appelle le tronc qui appelle le derme du bois, qui appelle la racine, qui appelle l’étrange mangrove des rhizomes se diffusant dans l’immense caverne des réalités terrestres, telluriques, dans le fourmillement de la glaise, l’éparpillement du peuple de l’humus.

   Avoir des « impressions », c’est être relié à cette Ténébreuse aux mystérieuses volontés qui se dénude, cherche le corps à corps avec le sensible, la matière nerveuse de l’univers. Offerte à soi elle est immédiatement offerte aux autres, à mon égarement parmi la multitude, offerte à la sensibilité impressionniste, offerte à toi, Sol qui es ma Confidente et celle donc qui reçois toutes les impulsions qui me traversent. Vois-tu, tout ce qui est ici, sous le ciel, sur la terre, constitue une vivante toile d’araignée. Nul n’est jamais seul qui se croît abandonné.

   Une Jeune Fille cueille une fleur dans un champ à l’abri de tout regard, un Voyant occasionnel en surprend la tremblante esquisse et voici que, simultanément, se met en branle lr réseau infini des communications. Et peu importe que cette Etrange existe en réalité, qu’elle soit la confluence de purs fantasmes, la résultante d’une activité imaginaire ou bien le produit d’une invention du langage. Elle est parce qu’elle est et s’inscrit dans le monde à la seule prétention de son mode d’être. Pense une chose : l’envol d’une feuille, une écriture à poser sur du papier, une esquisse à dessiner, une eau de fontaine surgissant du rocher et toute chose s’élève de ton esprit et devient substance qui, peut-être un jour s’actualisera ou bien l’inverse. C’est indifférent. « Penser est un agir en un sens élevé » disait le Philosophe.

 

              Je pense à toi Solveig selon ce simple et efficace cogito : « Je pense, tu existes ».

 

Oui, tu existes si fort que, parfois, au milieu de mes rêves tu es cette Belle Inconnue se dévêtant afin que du monde quelque chose soit dit. Demeure en toi aussi longtemps que le jour est clair. Aussi longtemps que le coquelicot est fragile. Tu vibres dans le pourpre ! Nul ne t’ôtera cette infinie liberté ! Tu es la plus belle fleur qu’il m’ait été donné de voir. Ceci ne saurait s’oublier.

 

 

  

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 07:53
Ponctuations blanches.

A la manière de…

Photographie : Martine Fabresse.

 

 

 

Eté - Automne.

 

   Cet été-là, il n’y avait guère eu de répit. Le matin déjà une brume flottait au-dessus des collines et des maisons. Venue de la nuit. Chaude, tissée de mailles lourdes, poisseuses, qui collait aux draps et les corps étaient des sueurs profuses avec leurs taches aux aisselles, et leurs étoilements dans la toison du pubis. L’air se plaquait aux anatomies, faisait autour de leur géographie des tuniques pareilles à celles des scarabées. On n’avait nul repos et changer de position sur sa couche n’était que transporter une douleur dans une autre. Oui, une douleur car l’on ne voyait nullement la fin du supplice. On espérait l’hiver. On attendait l’hiver avec ses frimas ramassés en boule et ses givres faisant leurs arabesques sur le ciel des vitres.

   Puis l’automne, mais sans transition, comme si la clameur estivale prolongeait la partie, faisait de cette belle saison l’arrière-cour des jours brûlants de juillet et août. Les terrasses des cafés bruissaient tels des essaims d’abeilles. Les corolles des robes étaient des soleils, des tournesols vibrant dans la clarté du jour. Les chemises étaient fleuries qui flottaient autour du luxe bronzé des Ephèbes. Dans les vignes le travail battait son plein et l’on buvait de longs traits d’eau pour calmer le feu de sa gorge. Le jus écarlate de la vendange moussait sous les ardeurs solaires et, le soir, autour des tables, l’on buvait un généreux vin blanc que l’on servait dans des carafes si fraîches qu’elles exsudaient, sur leur galbe de verre, de minces ruisselets. La fournaise ne cédait rien aux aubes déjà plus fraîches et dès les premières heures du jour la suffocation était le ressenti le plus ordinaire qu’il fût.

 

Hiver.

 

   Puis il y a eu comme un subit retournement des choses, un hiatus dans la succession du temps. D’abord ç’avait été de longues flammes blanches, des manières de déflagrations qui avaient envahi le ciel. Cela crépitait tout contre sa toile grise. Cela rayonnait dans toutes les directions de l’espace, cela fusait en longs feux de Bengale. Cela fuyait, poussé par un blizzard aux étonnantes morsures. On se vêtait de lourds manteaux, on entourait son cou de chaudes écharpes de laine, on dissimulait son visage derrière le rempart des cols. La neige, en interminables convois, était tout droit venue de Sibérie, portant avec elle toute la rigueur des aires septentrionales. Les chemins étaient longés des haies denses des congères. Les toits croulaient sous le tapis blanc et les fumées grises s’y frayaient un étroit passage, comme un goulet dans l’air serré, plié sur sa propre indigence. Nul ne s’aventurait dans les rues. On restait cloîtrés près de l’âtre, on habillait ses mains de mitaines afin que le livre que l’on tenait entre ses mains ne fût soudain abandonné en raison d’un subit engourdissement. On parlait peu. De la bouche s’élevait une haleine blanche pareille à une stalagmite de glace. On glissait, sous les couettes de rutilantes bassinoires ou bien des moines en forme de luge avec leur cassolette de braises. On hibernait. On prenait l’attitude de la marmotte dans son terrier. On s’enroulait sur soi avec l’espoir de recueillir un peu de chaleur qu’on disputait aux draps. On ne bougeait plus, tellement le moindre geste eût été la porte ouverte aux attaques du froid.

 

Deux ponctuations blanches.

 

   Voilà, l’hiver n’est, à l’infini, que cette longue plainte silencieuse. Voilà les hommes ne sont plus car lorsque le sang gèle dans la tunique des veines la vie se retire en son empyrée, quelque part, loin là-bas, bien au-delà de l’humaine nature. Voilà, sur la Terre dévastée ne restent plus que deux ponctuations blanches, simples réseaux de fines branches, troncs cerclés de noir et blanc, comme pour dire, en métaphore, l’étrange clignotement de l’apparition, de la disparition. Nul bruit à l’horizon qui annoncerait quelque présence, fût-elle celle aussi discrète que la fuite blanche de l’hermine dans le royaume qui est comme son écho. Le ciel est une nuée de cendres, la surface d’un lac dans la brume naissante. Un pré en pente, peut-être, mais tout fait phénomène dans l’orbe du doute, de l’indistinction native. Comme pour dire une origine, le possible commencement de quelque chose qui était en suspens dans l’espace et le temps. Parchemin immaculé du sol sur lequel tracer les signes de significations nouvelles. Peut-être dessiner l’espoir. Peut-être réaliser l’estompe heureuse de la paix. Peut-être ciseler la neige de la flèche de Cupidon et se retrouver instantanément sur les rives de l’amour. Ou bien, tel un enfant jouant, imprimer avec une brindille dans la plénitude des cristaux les nervures étranges de la beauté.

 

L’aire immensément libre du silence.

 

   Oui, c’est cela qui naît en filigrane de cette belle photographie. L’aire immensément libre du silence sur laquelle pourraient naître les harmoniques d’une belle parole, à savoir du poème en son inestimable présence. Mais aussi un chant pourrait se lever, un hymne d’harmonie universelle puisque, ici, l’unité blanche en permet la subtile émergence. Blanc : image du néant. Oui, mais d’un néant fondateur, riche de milliers de conditions de possibilités. Blanc : tremplin pour toutes les rhétoriques du monde. Rien ne peut paraître qu’à trouver son fondement dans l’absence, le simple, l’inaccompli, le discret, l’inapparent. Ce manteau de neige eût-il été maculé et alors l’Histoire se serait déjà mise en marche de telle ou de telle manière occultant toutes ses autres virtualités. Magnificence sémantique de la source originelle qui, encore abritée dans la conque de son surgissement est pleine d’une infinité de promesses. Beauté symbolique du seuil du temple dans lequel repose le dieu sans visage. En aurait-il et alors il perdrait ses attributs divins et ne serait plus qu’un existant parmi une foule d’autres.

 

Ces arbres sont « sans pourquoi ».

 

   Ces arbres ont déjà commencé le cercle de la parution, dira-t-on. Certes mais ils sont encore dans la pureté du paraître puisqu’il ne dépend que d’eux d’être ce qu’ils sont en leur essence. Ils sont plus de subtiles Formes (ces manifestations fondatrices de l’art) que des arbres contingents dont on attendrait que leur bois réchauffât l’âtre ou bien servît de poutres pour élever l’isba dans la solitude nordique. Ces bouleaux (c’est tout juste si nous pouvons les assurer d’un prédicat si modeste) vivent en autarcie, s’alimentent à leur propre sève, se hissent dans le ciel à la seule force de leurs ramures fines tel l’éther. Nulle explication rationnelle qui viendrait en justifier la présence. Nul enchaînement de causes et de conséquences concourant à remonter plus en amont que leur propre esquisse, redescendre vers l’aval de quelque finalité. Tout comme la rose d’Angélus Silésius, ces arbres sont « sans pourquoi », ne se questionnent ni sur leur passé, ni sur leur futur mais vivent dans l’incandescence de l’instant. Ce faisant ils sont intemporels, ils sont sans lieu qui les déterminerait à l’aune de coordonnées topographiques, d’un site, ici où là, au revers de quelque colline ou bien dans l’accueillante fraîcheur d’un vallon. Non, ils existent en eux, pour eux, sans que l’ombre d’une dépendance quelle qu’elle soit en atténue le souverain rayonnement. C’est toujours la grande force de ces représentations dépouillées, à la limite d’une abstraction, sur la lisière d’un concept, que de nous apparaître en leur nature même, sans fioritures qui, depuis l’extérieur, viendraient apposer sur leur pureté le sceau d’une qualité particulière, de stigmates qui s’essaieraient à en restreindre la liberté.

 

Oui, ces arbres sont libres.

 

   Oui, ces arbres sont libres. Oui cette image est libre. Oui cette neige est libre. Surgissements du réel dont chacun, depuis l’antre de sa subjectivité, pourra les féconder, ces libertés, selon sa manière qui est toujours singulière. Puissance de la photographie en noir et blanc, qui, libérant le représenté du carcan des couleurs, de leur inquiétante polysémie, la livre aux Regardeurs avec une sorte de naïveté, d’innocence qui est le gage d’une découverte empreinte de charme, de magie. Une esthétique à la limite d’une ascèse dont l’unité est en même temps l’expression d’une vérité. Seuls la prolifération, l’inextricable, le chaos sont porteurs de mensonges. Leur bavardage cache toujours ce qu’il y a d’essentiel à connaître des choses, le cœur qui les anime et les fait les heureux détenteurs d’une destinée claire, ouverte.

 

Suspension d’un souffle.

 

   Le titre de l’article « Ponctuations blanches » voudrait précisément attirer l’attention sur l’apparente modestie du propos qui n’est nullement un retrait mais, bien au contraire, le tremplin d’une plénitude. A savoir, orienter vers un sens immédiatement perceptible. Si la ponctuation se définit en tant que : «art et manière de marquer les repos dans le discours musical», il fait signe en direction du phrasé qui fait apparaître « les divisions, les périodes, les suspensions, les repos, analogues aux césures de la poésie ». Rimbaud utilisait habilement ces césures, autrement dit ces ponctuations, afin de produire des effets de sens dans ses poèmes : épanouissement ou lassitude, tension induite entre attachement et détachement, cocasserie parfois. La ponctuation n’est donc pas gratuite, elle est une respiration par laquelle attirer l’attention du Lecteur sur une signification qui y figure à titre d’implicite. L’homologie de cette photographie et du procédé stylistique de la ponctuation peut se lire dans la mesure où l’image, par le calme qu’elle évoque, par son silence, invite à une sustentation de l’esprit afin qu’apparaisse ce qui s’y dessine comme sa rhétorique la plus juste : nous incliner à faire halte, peut-être à faire retour sur nous-mêmes et nous interroger sur le destin de cette nature qui est notre interlocuteur toujours accessible. « Ponctuations blanches » figure donc à la manière d’une césure, de la suspension d’un souffle ouvert dans la trame compacte du réel, y glissant le coin d’une liberté dont nous ne serons comptables que vis-à-vis de nous-mêmes, de nos affinités, de nos sympathies, de nos désirs, de nos projections intimes. Ainsi va l’image qui ouvre lieu et temps pour la pensée.

 

 

 

 

 

 

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