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11 septembre 2018 2 11 /09 /septembre /2018 08:48
Se hisser de soi

       « S’élever à son plus haut,

      seule la douleur le permet. »

         Œuvre : Dongni Hou

 

 

***

 

 

   Comprendre le rapport de la douleur à l’être exige de s’exonérer du présent, de délaisser la sensation immédiate, de s’immerger dans la seule dimension qui autorise une compréhension, à savoir la généalogique qui puise, à même nos racines, l’origine des choses. Il faut faire un saut. Immense. Enjamber sa propre histoire, la grande aussi avec une Majuscule, l’Histoire donc, dépasser la protohistoire, survoler la préhistoire, aller bien au-delà des âges géologiques afin que la naissance du cosmos soit connue. Imagine donc cette soupe primordiale, cette immense dilatation de l’univers, cette mer chaotique où s’entrechoquent à une vitesse inouïe le peuple des protons, celui des électrons et des neutrons. Sans doute un beau spectacle pyrotechnique avant l’heure d’où tout allait découler, aussi bien la matière des planètes, aussi bien celles des animaux, des plantes et la nôtre même en gestation, minuscule étincelle dans la froide nuit cosmique. Oui, la clé est là dont encore le déchiffrement demeure pur mystère. Peu importe, c’est l’allure générale de la marche des événements qui nous importe.

   Imagine l’effort de la montagne, cette mer de magma, pour se solidifier, faire se hisser en direction du ciel ses pics altiers, ses arêtes, la belle géométrie de ses faces. Douleur que cela. Intense tellurisme, failles du sol, geysers fusant de la croûte terrestre, travail souterrain des monts qui ne se soulèvent qu’à être constamment façonnés de l’intérieur, métamorphosés puis poncés par des millénaires d’érosion. Notre vision éblouie du Mont Blanc ou de la superbe face sud-ouest du Makalu au Tibet réalise nécessairement cette synthèse inaperçue, reconstitue cette genèse au gré de laquelle ces hauts sommets nous font le don de leur pure beauté.

   Imagine le voyage de la graine, ce périple insensé, l’aventure qui la porte de noroît en suroît, la chaleur qui menace d’en faire éclater l’enveloppe, le froid qui en resserre le germe, puis le recueil dans le sol au risque de rencontrer le prédateur, puis la longue incubation, la sortie hors du sol, le rameau dont le premier gibier pourrait faire son ordinaire. Puis la tige si frêle, puis l’écorce si fragile, puis l’arbre que guettent les xylophages, puis la foudre qui, toujours, défie la croissance, puis la hache du bûcheron qui épargne ou bien condamne. Douleurs que ceci au travers desquelles il faut frayer sa voie.

   Imagine l’alpiniste, sa lutte de tous les instants dans la bise qui attaque, le gel qui mord les doigts (peut-être faudra-t-il les amputer ?), le bivouac, la nuit, pendu à quelques milliers de mètres sous l’avalanche des étoiles. Le réveil au matin dans l’engourdissement total de son être. Peut-on encore penser lorsque l’on diffère si peu de la stalagmite de glace ? L’amour peut-il sauver ? La foi porter secours ? L’art encourager la poursuite de cette folle équipée ? Et les frères qui ont dévissé, les cordées en perdition, ne font-elles le siège de la conscience lorsque, seul sur la paroi, il faut faire face à l’impossible ? C’est la douleur et elle seule qui fait reconnaître le courage de ces hommes, la vaillance de leur exploit, le mérite immense qu’ils déploient dans cette quête de l’inutile. Un bond en avant avec les mains tendues vers l’absolu.  Les cimes sont inaccessibles que prennent ces explorateurs de l’inconnu, du dangereux. Aussi, planter un drapeau à la pointe extrême du K2, est porter haut la flamme de la  volonté humaine qui, parfois, transcende les actes du haut de son étonnant prestige.

   Oui, belle Poupée de porcelaine, il fallait ce long épilogue avant que d’arriver à toi. En toi confluent tous ces courants qui viennent de si loin, le basculement du jour et de la nuit, les flux et reflux des marées, la lueur des étoiles dans tes yeux, la blancheur de la Lune sur la craie de ton front, la chute du vent dans la futaie de tes cheveux. Oui, Poupée, tu es Fille des Planètes, Héritière des lointaines galaxies, celle en qui vit la course du vent, court le sable du désert, chante la fuite du ruisseau, s’élève la force de l’arbre, grandit la sève de la montagne. Et ta robe rouge semée de fleurs, dit-elle seulement la nécessité de l’efflorescence, le luxe de l’épanouissement, la beauté des choses allumant dans nos pupilles cette inextinguible musique qui nous fait tenir debout ? L’incarnat de ta vêture est-il rouge-désir ? Ou bien rouge-sang dont a été tissée ta venue au monde ? Car, belle Princesse, tu le sais bien (ton visage sérieux, blême, vient en apporter la certitude), tu es image d’une souffrance qui te dépasse car elle vient de si loin ! Tes aïeux t’en ont fait le legs, tout comme tu en feras le don à tes enfants. Aucune vie n’est épargnée de tourment. C’est là la loi la plus évidente du genre humain. Mais, tu le sais, n’y aurait-il sur Terre que « luxe, calme et volupté », les hommes inventeraient le malheur afin que, rivé en eux, ils puissent, par simple effet de contraste,  appeler le bonheur, cette illusion qui toujours fuit à mesure qu’on en tresse la fable.

   Alors, vois-tu, c’est de notre propre souffrance dont il sera question dès l’instant où la belle figure que tu portes au-devant de toi, pareille à la proue d’une goélette, s’effacera de notre vue. Nous serons tristes, infiniment et n’attendrons que ton retour. Reviens-nous vite belle apparition. Toute douleur n’est acceptable qu’à connaître sa fin. Oui, sa fin ! « S’élever à son plus haut, seule la douleur le permet ». La tienne, la nôtre car toute affliction, tout chagrin se ressemblent. Ils sont les voies du dépassement. Il nous faut franchir. Sans délai !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 septembre 2018 1 10 /09 /septembre /2018 10:17
Une idée simple du bonheur

                    « Plus qu’une cérémonie »

                       Œuvre : André Maynet

 

 

***

 

 

   Bien des quidams dont je croisais la route me demandaient quelle était la raison de mon bonheur. La raison ? Fallait-il être distrait pour interroger de la sorte ! Comme si le bonheur - cette faille dans la lumière du jour -, pouvait jamais se dénoter en termes de concept,  d’argumentation logico-rationnelle. Sans doute mes coreligionnaires faisaient-ils  appel à un rapide syllogisme du genre : « Tous les hommes de raison sont heureux. Or tu es un homme de raison. Donc tu es heureux ». Je connais bien des « honnêtes hommes » habiles dans l’art d’argumenter dont les jours sont semblables à ces débuts d’automne badigeonnés de brouillard, que nul soleil ne vient visiter et l’âme esseulée se demande le lieu de son être. Vois-tu, c’est toujours ainsi, l’existentiel se rassure de maints raccourcis. Peut-être est-ce là une façon de se réconforter, de penser qu’une joie est toujours possible à l’aune d’un simple raisonnement. Sans doute ces hommes sont-ils heureux au seul motif de ne point connaître la mystérieuse alchimie qui conduit au ravissement.

   Ta photographie, la voici posée devant moi dans le demi-jour de ma mansarde. Que crois-tu qu’il soit advenu de cette rencontre ? Elle aurait pu être banale, identique à la vision d’une carte postale d’un ami perdu de vue depuis longtemps. On regarde, puis on est loin, déjà, derrière le moutonnement des toits de Paris où l’heure est grise, la pluie vacante qui ne tardera à poudrer les trottoirs de sa lente mélancolie. De l’anonyme où tu demeures, perçois-tu ces deux taches de lumière qui font leur grésillement dans le secret de mon antre ? Ce sont les gardiennes de mes nuits lorsque, visité par quelque intuition, je griffonne sur le papier quantité de signes illisibles.  Sont-elles, ces taches,  le simple écho à ces deux ampoules atteintes de dénuement qui correspondent si bien à ta blanche apparition ? C’est un peu comme si tu naissais d’elle, la lumière, genre de concrétion dans la nuit d’une caverne, offrande faite aux hommes au plein de leur sommeil. Ou bien surgissement d’image dans la soie de leurs rêves.

Combien cette cagoule de cheveux cuivrés encadre avec douceur la lame de ton visage, cette merveilleuse étrave qui ne s’avance qu’à être déchiffrée. Et le rose de tes joues, et le rouge de tes lèvres, ces clignotements étranges, ces flamboiements assignés à résidence, disent-ils le raffiné de ta présence, dont tout un chacun voudrait recevoir le don pareil à une grâce infinie ?

Tes épaules, oui, tes épaules taillées dans ce marbre de Carrare avec leur chute infinitésimale, comment ne pas être fasciné, comment s’en éloigner autrement qu’au prix d’une immédiate douleur ? Et ton buste ? Ce signal d’un brusque revirement, l’ombre y court qui, bientôt, soustraira à mes yeux la plaine de ton corps. Voilé, visible, mais au prix d’une dilatation de la pupille. Celle de l’âme, la seule pouvant officier, ici, dans ce qui s’annonce comme le pur cérémoniel.

   Es-tu prête pour quelque mystérieux adoubement ? Pour célébrer le fleurissement de ton âge nubile ? Pour passer un pacte avec la Mort ? C’est si ouvert à la pluralité, une cérémonie ! De la naissance à son contraire, tout peut s’y inscrire qui laissera trace dans les strates du souvenir. Mais j’allais oublier les bourgeons de tes seins, ces deux mots susurrés dans le menu, l’imperceptible, le creux de ta bouche en porte encore la douce saveur. Et la goutte de ton nombril sur laquelle s’imprime ce merveilleux bouton de rose, qui est-elle pour vouloir ainsi se soustraire aux regards ? Veut-elle retourner au lieu de son éclosion, n’avoir plus de lien avec la vie que par la médiation de la fleur, cette patience en attente de son destin ? Et les lèvres de ton sexe - cette permission de bonheur -, que ne les voit-on, elles cernées d’ombre qui se refusent à la liturgie, qui demeurent dans le mutique, le retrait, la continence. Cependant, belle icône, persiste en ta virginité. Nul ne saurait offenser ce corps dont l’oblativité, nul n’en doute, sera pour plus tard, lorsque automne et hiver seront passés, que la fête du printemps appellera la sève, que les hommes de raison danseront, délaisseront leurs théorèmes pour le chant, renieront les braises de leur entendement afin que paraisse au grand jour l’éclairement de leur amour.

   Connais-tu, toi l’Abandonnée - c’est bien cela, le jeu de ta résignation ? -, pur plaisir à te hisser au-dessus du sol anonyme, à figurer dans cet orbe de jour, à questionner ceux dont tu emplis le champ de vision qui, toujours, garderont dans la lanterne de leur tête cette vacillation de l’heure dont ils feront le lieu d’un rite ? Pas d’autre voie que celle de cette infinie errance. Oui, permets-nous de divaguer et de ne point nous arrêter. Bientôt sera l’heure teintée de nuit. J’éteins les deux halos de lumière si semblables à ceux qui dessinent ta forme. Deux longs rails de réverbères font leurs étranges sémaphores en direction de la Seine. Ma page est blanche qui attend le signe que tu es. Puisse-t-il me tenir éveillé jusqu’aux premières lueurs de l’aube !

  

 

 

 

 

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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 17:32
Ce vertige du jour

Photographie : Marie-Annick Guegan

              Septembre 2018

 

 

***

 

 

   Ce vertige du jour, est-ce toi qui en avais dessiné la forme, cette apparition sitôt désapprise que connue ? C’était comme d’être éveillé en plein songe avec une partie de soi absente, encore maculée des ombres nocturnes. Egarement que ceci, lorsque la vue du jour se trouble et menace de ne rien dire que sa nébuleuse empreinte. Alors, vois-tu, quelle autre ressource que de s’approcher du mur de plâtre - cette croûte du temps qui n’en finit de se dissoudre -, d’y planter les ongles afin que quelque chose de la réalité se montre qui ne mente pas. Quitte à ce que la cloison ne dise que sa consistance de rien - tu sais ces minces papiers huilés des maisons de thé -, sa transparence, le peu de son être, cette illisible fumée qui se dissipe dans l’aube naissante. Que sais-tu des choses que je n’aurai nullement saisi ? Sont-elles si mystérieuses que seuls des initiés pourraient en connaître la secrète aventure ? Non, ne parle pas. Toute profération serait entaille à la beauté. A ceci - cette profanation - nul ne peut se résoudre. Qui, une seule fois en a touché l’épiderme si délicat, s’arrime à des sommeils troublés mais tellement diaphanes. La pure vérité se donnant à voir, ici, près du vol blanc de l’oiseau, là, sur la frondaison chargée de ce blanc si vaporeux, une dentelle.

   Non, ne bouge pas. Demeure en toi comme la divine abeille sécrète son miel, en silence, sans que rien ne fasse signe d’une utilité, d’une fin qui pourrait la distraire de sa tâche. Seulement le geste pour le geste. Ainsi sera la plus belle apostrophe que tu adresseras au monde, le vœu d’être conforme à ce que la Nature, un jour, voulut pour toi. Et que désira-t-elle, si ce n’est de te confier à la multitude dans cette touchante et irréprochable image ? Etonnant, tout de même, cette confluence d’une vision trouble et du visage de la vérité, cette exactitude ! Peut-être ton irrésistible attrait vient-il de cette source un brin confuse dont tu joues tel un enfant faisant claquer la toile de son cerf-volant dans l’aire libre du ciel, sans que rien de son jeu ne soit trahi ?

   Ni ne parle, ni ne bouge. Vibre seulement. Vibre d’un amour pour toi, allume cette belle flamme de ton corps - bien des papillons pourraient s’y brûler les ailes -, fais-là étendard, fanal dans le soir qui décline, emblème dont le temps consumera les étincelles de l’instant, ces minces braséros qui s’allument au cœur des hommes et les rivent à demeure. Et cette pluie de cheveux, cette noire résille qui efface ton visage, laisse-là flotter pareille à la nuit qui réunit les amants et libère les passions. Elle est ton refuge le plus sûr. Tout est si emmêlé dans les joutes intestines ! Tout si dense qui trouble et fait perdre ses amers !

   Et cette chair vacante, ce luxe inouï, ce fruit à la douceur de conque, cette pulpe dont seul les dieux connaissent l’ivresse du haut de leur immense sapience, cette chair, que ne connût-elle son retrait dans quelque abri où, demeurant en sûreté, elle pût apprendre ses plus manifestes vertus ? Là serait sa présence la plus sûre, une musique si légère, les premières notes d’une fugue, les larmes douces d’un adagio, la plainte d’un violon dans le ciel d’une mansarde. Entends-tu, au moins, les mots que je t’adresse ? Ils sont des grains de sable dans le vent qui court et, jamais, n’a de halte. Une manière d’Harmattan s’emparant des âmes sans que nul ne s’en aperçoive. Et cette lumière, cette onde colorée au-dessus de ta tête, est-elle l’aura dont tu entoures ta légère venue ? Est-elle dissipation de ton esprit voulant féconder des objets aimables, une fable, la courbe d’une poésie, la naïveté d’une cantilène habitant les plis d’ombre ?

   Oui, je sais. Tu ne donneras suite à mes divagations. Comment le pourrais-tu ? Une chimère a-t-elle jamais tenu aux hommes - fussent-ils les plus attentifs à débusquer le rare -, un autre discours que celui d’un éternel mutisme ? Rien n’est à dire qui ne peut se dire en mots. Juste une irisation, un saut de ballerine, une poussière d’or au crépuscule, un nuage dans l’air printanier, des effluves poivrés sur le dos de la garrigue. Oui, demeure en toi dans cette indécision. Nulle autre manière de paraître. Oui. De paraître !

 

 

 

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8 septembre 2018 6 08 /09 /septembre /2018 12:27
A l’ombre des Demoiselles

      « Ce soir...le Canigou rêve de son passé !!! »

                 à Orgues d'Ille-sur-Têt

                Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

   J’étais arrivé en Roussillon, ce pays que je croyais béni des dieux, aux alentours de Pâques. Le temps était froid, uniformément gis. Certains jours de longues lames de vent trouaient les rues et les gens étaient rares qui s’y aventuraient. J’étais descendu dans un hôtel de Saint-Cyprien, bien décidé à faire avancer l’article que je consacrais à l’écologie, une idée neuve en ces temps lointains, bien que consuméristes. Le matin serait consacré à l’écriture, les après-midis à quelques randonnées en direction des Albères. Je voulais revoir Cadaqués-la-Blanche : un amour de jeunesse que j’avais délaissé depuis bien des années. Ma fenêtre donnait sur la lagune avec ses ilots de maisons écumeuses et la nappe claire de la mer. Lors des éclipses de l’écriture, je laissais mon regard planer sur le vol silencieux des mouettes, une voile dressée dans le vent, parfois des quidams tachaient l’asphalte de leurs minces silhouettes. Ta lettre, je l’avais emmenée avec moi, glissée dans le fatras de mes notes. De temps à autre j’y jetais un coup d’œil, lisant au hasard une phrase parmi d’autres. « N’oublie pas de rendre visite aux Demoiselles ».

   Ce matin le ciel est une belle aventure, une avenue libre de toute contrainte. Les oiseaux de mer volent en rafales, font mine de plonger puis rebondissent dans l’air qui crisse telle une feuille. On s’agite dans le damier des rues. On hisse les focs, ils faseyent de belle manière, invitent au grand large. Les toilettes sont plus claires, les rires plus visibles, les hâles déjà posés sur la plaine des épidermes. Mon article bouclé, me voici disponible aux « Demoiselles ». Les rencontrant, je n’aurai, sans doute, de pensée que pour toi. Peu de monde sur la route. A ma gauche la vitre brillante d’un grand lac, un essaim de maisons, des caves aux hautes façades. Puis, dans une sorte de brume diaphane, le dessin de l’irréel lui-même, la touche subtile de l’imaginaire, le dépliement du rêve lorsque l’aurore point. J’ai posé la voiture, emprunté un chemin qui sinue en direction des hautes falaises. A cette heure matinale tout repose encore dans son étole de nuit. On en devine encore quelque réminiscence, cette nappe grise en haut du ciel, ce frémissement qui attend l’heure de sa germination. Plus bas, l’espace s’ouvre dans le genre d’un cirque de lumière. La clarté rebondit, là-bas au loin, sur l’étrave du Canigou. Elle en détoure la géométrie, en accentue le caractère sacré. Vois-tu, c’est si majestueux une montagne, avec ses sentes vives, ses étagements, ses sources, le peuple de ses arbres qui ne gravissent jamais tout à fait les pentes. Là-haut, si près du ciel, est le domaine des grands oiseaux de proie, des vents solitaires, des plaques de neige immortelle, des plumets blancs des asphodèles, des chardons hirsutes au rose fuchsia éclatant, peut-être des sublimes édelweiss à moins qu’il ne s’agisse de notre désir de les voir couronner un pic si attachant !

   Au début, ce n’étaient qu’ombres longues et visions à contre-jour. Maintenant la lumière a tout gagné qui tapisse et débusque la moindre touffe de végétation. Les habits verts des chênes pubescents, les pistachiers lentisques dont les baies rouges doivent s’impatienter de paraître, les arbousiers et leurs fruits rouges en attente de mûrissement. Tout est là dans la rumeur disponible du jour. Tout est là et la fête de la présence peut avoir lieu. Oui, les Demoiselles sont visibles dans leurs robes d’apparat. Un blanc doux que rehausse le gris discret de leurs volants, ces belles strates qui nous disent leur âge et nous inclinent à la modestie. Et puis leur coiffe est si distinguée qu’on dirait tout juste confectionnée pour aller au bal. Au bal du temps, le géologique contre le nôtre, l’humain, qui semble si inapparent dans les rouages de l’heure. Puis les couleurs qui forcissent, déploient les ramures de leur être, ces touches qu’un pinceau délicat a à peine effleurées, une lueur d’argile claire rehaussée, semblable à un miel soutenu, à la teinte accueillante d’un poil animal, peut-être un chamois, le site pourrait si bien leur être dévolu.

   Cet étonnant paysage à l’allure de rideau de scène d’un théâtre fantastique, il faut l’archiver au profond de la mémoire, le mettre en sécurité, en faire ce précieux patrimoine qui se hissera de lui-même lors des journées tristes où la Tramontane balaie la plaine du Roussillon de son haleine glacée ou bien quand le Marin, porteur de brumes, limitera la vue, glacera les yeux de ses milliers de fines gouttelettes. On pourrait demeurer un temps infini à regarder ces prodiges du sol faire leur beau ballet. Le jour, avec l’infinie variation de ses teintes. La nuit, sous le vernis blanc de la Lune, cette lactescence qui irait si bien à ces altières figures tout juste sorties d’un conte de fées. Oui, elles sont d’abord, malgré leur grand âge, des images pour de jeunes enfants babillant à la seule vue de ces hochets géants qui agiteront leur bras de celluloïd sur l’ouate de leurs rêves. A simplement les regarder, nous redevenons des bambins insoucieux des atteintes de l’âge, nous applaudissons des deux mains, naïvement, comme s’il s’agissait d’un théâtre de marionnettes qui nous aurait conviés au spectacle, quelque part, peut-être sous les frondaisons du Jardin du Luxembourg.

   Tu apercevras combien les associations d’idées sont inouïes ! Les manuscrits de mes articles, j’ai pris l’habitude de les relire près du bassin de la Fontaine Médicis, je ne sais pourquoi. Peut-être ce calme des reflets d’eau jouxtant la turbulence de la grande ville. Demain je rejoindrai Paris. Je range mes dernières affaires. Quelques voiliers rentrent au port. Quelques attardés frissonnent dans l’air qui fraîchit. Avant de rentrer à l’hôtel, je suis allé faire un tour au bord de l’étang de Canet. Sur l’eau étale, le Canigou répandait son ombre claire, ses arêtes encore enneigées dépliant leurs nervures alors que sa base reposait dans une ligne de nuit. Une bande de ciel gris-bleu au-dessus, puis des nuages à la teinte d’acier à perte de vue. D’ici, les Demoiselles sont invisibles. Sans-doute dorment-elles déjà, emmitouflées dans les plis de leur âge ! A quoi rêvent-elles, pourrais-tu me le dire ?

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

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7 septembre 2018 5 07 /09 /septembre /2018 12:33
Dans l’effacement de soi

          Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

 

   Cette esquisse, je l’ai trouvée, glissée dans un livre, en guise de marque-pages. Il s’agissait de « Julie ou la nouvelle Héloïse » de Rousseau. Cet ouvrage m’avait été prêté par une amie et je ne savais quoi penser de cette peinture qui semblait avoir été achevée avant que d’être commencée. Bien évidemment, je me demandais s’il pouvait y avoir un lien entre cette dernière, la peinture, et Julie qui était aussi le prénom de cette ancienne connaissance avec laquelle, depuis peu, j’avais renoué quelques liens. Je dois dire, les indices étaient flous et de cette image je ne pouvais tirer que d’hasardeuses hypothèses. S’agissait-il d’un autoportrait et, si tel était le cas, quelle était donc la cause de ce qui se donnait à voir comme un renoncement à paraître ? Je me souvins alors que Julie, en ses jeunes années, avait suivi des cours à l’école des Beaux-arts dont elle ramenait, le plus souvent, de rapides ébauches, quelques croquis, en tout cas jamais d’œuvre parvenue à sa conclusion. En ces temps déjà lointains je crois en avoir déduit les traces d’un caractère fantasque, sans doute un fond permanent d’insatisfaction, une hâte à terminer avant d’entreprendre à nouveau.

   Voici les quelques notes griffonnées à la hâte sur un carnet pour tenter de décrypter les significations latentes de ce travail : le bandeau des cheveux est cette manière d’arc sombre qui entoure le visage, en renforce encore le profond caractère dénigme. Cette représentation sans traits apparents laisse dans la perplexité si ce n’est sur le bord de quelque angoisse. Comment peut-on faire face à ce qui, précisément, n’en a pas ? Est-il possible de demeurer devant le masque d’un mime dont ne fait signe qu’un blanc livide, qu’un blanc taché de néant ? Certes non. Echange d’épiphanies. De toi à moi la fluence d’une relation, l’immédiate joie d’une possession sans reste. Réciproque. Sans apprêt. Nul autre détour qu’une neuve confiance. Les yeux dans les yeux et rien au monde ne vient en tarir l’abondance. Mystérieuse, tout de même, cette lunule carmin qui vient balafrer le bas du visage, telle une plaie dont la béance semblerait illimitée. Faut-il qu’une invisible souffrance en alimente la tragique tension ! Et cette robe ligaturant la chair, ce fourreau noir pareil au pelage de quelque animal triste, non encore parvenu à sa mue. Où est-il le corps qui y est dissimulé ? Vit-il d’autre sensation que cet étrange enfermement ? A-t-il déjà connu le bouleversement de l’amour, l’attente de l’Amant, le stylet cruel du désir ? On aurait de la peine à en informer les contours tant le dénuement est perceptible qui appelle la geôle d’une infinie solitude. Et ces mains sagement réunies sur le haut des cuisses : geste de défense ? Incapacité à communiquer quoi que ce soit de sa silhouette ? Attitude de prostration aux inavouables motifs ? Puis la perte des jambes se confondant avec le mur de plâtre, à peine la trace d’un lacet sur la pente de la cheville. Que reste-t-il de cette vision sinon cette sourde résonance comme venue de la gorge profonde d’un puits ?

   Aucune chance de résoudre le secret de ce portrait. Bien trop anonyme, trop avancé dans la fougue d’une perte de soi. Alors que me reste-t-il à connaître de ceci qui m’interroge et instille dans mon âme le poison de l’éternelle question ? Soudain, dans le blanc de neige de ma chambre, je suis privé de vision claire et les appuis me font défaut qui, sans nul doute, traceront sur le pavé de mes nuits les lueurs fauves de l’insomnie. Pourtant Julie est si loin de mon horizon présent. Seulement une flamme qui vacille dans le lointain, réminiscence de ce qui fut notre rapide et illusoire passion. Pour cette raison j’évoquais, plus haut, la question irrésolue de sa dette vis-à-vis d’une relation, le degré réel de son implication. Elle était si impénétrable, y compris dans ses rapides débordements ! Elle était sur un autre versant que le mien. Elle vivait sur les ailes du songe. J’existais à ne rencontrer que le réel, à en sentir l’épieu fiché au centre de mes jours. Le journalisme m’imposait sa loi, imprimait sa géographie aux quatre coins du monde et mes brèves escales à Paris ne suffisaient à entretenir un feu qui menaçait de s’éteindre, qui, un instant, brasilla, puis une gerbe d’étincelles finales, comme un feu d’artifice que le ciel dilue dans le bleu de sa toile. Alors, que sert-il de me torturer, de chercher à résoudre ce rébus, son emmêlement de chiffres, de dessins, de lettres muettes qui n’auront d’autre lieu que l’incertitude de leur silencieuse profération ?

   Je me souviens, maintenant, en mes jeunes années, avoir longtemps regardé dans la vitrine d’une petite librairie de l’Île Saint-Louis, la reliure fauve de « Julie », son dos gravé à l’or fin, le papier marbré de sa couverture, la densité de ses pages d’écume, la joie de ma propre vision en décuplant le prestige. Toujours j’avais été le témoin de la vie tumultueuse de Rousseau. Il me fallait connaître « La Nouvelle Héloïse ». J’achetai le livre, le feuilletai, m’arrêtant sur ses illustrations, « Le premier baiser de l’amour », où un amant rejoint son aimée sous la tonnelle riante d’un jardin édénique, comme si tout allait commencer qui n’avait encore eu lieu. Le livre est là, posé sur ma table de travail, en attente de lecture. Juste quelques passages picorés, ici et là, pour tromper les manifestations trop visibles d’une impatience intérieure. Me voici donc maintenant en possession de trois Julie : celle de chair dont je viens de rejoindre le portrait, celle du livre qu’elle m’a confié, enfin celle de l’ouvrage de ma bibliothèque. Alors comment me retrouver parmi cette confluence de figures diverses ? A laquelle m’en remettre qui ne soit la buée d’un simple souvenir, le noir et blanc d’une peinture, le trouble d’une envie ancienne de littérature dont nulle lecture n’était venue combler la faille ?

   Me voici dans les rets d’une intrigue qui ne cesse de m’interroger à défaut de m’apporter la quiétude à laquelle j’aspire. Je viens de relire l’argument de l’œuvre, pensant y déceler quelque explication. Ma vie ? La sienne ? Trouve-t-on jamais dans une fiction l’écho de son propre cheminement ? Ou bien ne s’agit-il que d’illusions, de poursuite de chimères ? Certes j’étais plus âgé que la Julie réelle. Certes j’avais été une manière de précepteur pour elle, lui donnant quelques leçons sur le Siècle des Lumières, faisant halte auprès des livres de Jean-Jacques, y cherchant le réconfort de quelques rêveries solitaires. Certes nous avions été amants l’espace d’un bref éblouissement. Et puis cette trame subite dans la fuite des jours avait-elle eu d’autre signification qu’un événement fortuit dont le temps s’était  empressé de gommer les traits ? Avait-elle été, au moins en pensée, Julie d’Etange ? Avais-je eu à ses yeux les prestiges d’un Saint-Preux ? Tout est tellement irréel depuis la rive où j’observe le passé de brume. Et quand bien même j’aurais été ce Jeune Homme modeste amoureux d’une Jeune Femme de plus haut rang, qu’en demeurerait-il à présent d’autre qu’un lointain mirage s’évanouissant au milieu des sables du désert ? Il n’y a pas de Monsieur Wolmar à l’horizon qui pourrait s’opposer à notre rencontre. Et puis ce prêt du livre comporte-t-il un message subliminal, une intention qui se réserve et n’ose dire son nom ? Je crois bien à l’énoncé de toutes ces supputations témoigner encore de cette insatiable âme romantique qui me fit pousser la porte de la librairie, acheter « Julie », la confier au secret de mes étagères puis l’oublier. Ce geste était-il le souhait d’une future résurgence ? Je ne saurais en dire l’empreinte infinitésimale. L’ombre avance sur les quais de Seine. Bientôt les lampadaires troueront le brouillard de leur globe d’argent. Il est temps que j’éteigne ma lampe. « Julie » veille dans le clair-obscur. Laquelle ? Le sommeil est long à venir qui joue parmi les spectres nocturnes. Long à venir !

 

 

 

 

 

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1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 15:53
Ce signe blanc à l’horizon

                     Photographie : Hervé Baïs

 

 

***

 

 

    Seras-tu assuré, tout comme moi, de bien regarder cette belle image, d’y repérer les aventures signifiantes qui s’y dessinent sous la ligne de flottaison ? Toujours, l’œil, d’un seul empan de son mouvement, scrute l’ensemble du visible sans bien  décrypter toutes les lignes de force qui en animent la présence. Ainsi, d’un paysage, ne voit-on souvent que la courbe de la colline, le bouquet d’arbres à mi-pente, les flocons des nuages qui flottent dans le ciel d’azur. Identiquement pour celui-ci qui semble ne mettre en scène que ciel, mer, sable, genre de tripartition dont il faudrait se contenter afin que notre désir de scruter le réel soit rassasié. Cependant tu auras saisi que le déploiement des divers éléments n’y joue pas à parts égales.

   La scène se présente ainsi : tout en haut, le ciel est noir, profond, pareil à une pierre d’hématite avec, plus bas, des reflets d’argent que de légers nuages teintent de blanc. Puis la ligne d’horizon, ce double sillon sombre que traversent l’éclair d’un blanc vigoureux, l’incision d’un givre sur le crêpe d’un deuil. Puis la vaste marée de sable gris avec ses convulsions, ses dépressions, ses minces lignes de crête. Vois-tu, sans doute faudrait-il se contenter de cette lecture minimale, butiner tel le papillon, ici un voile d’air, là un pli d’eau, ailleurs l’effritement d’une dune que, déjà, le vent disperse. Je crois que, de cette approche immédiate, résulterait un bonheur suffisant et que rien ne serait à chercher hors cette manifestation exacte des choses. Mais tu sais l’impatience des hommes, la braise de connaître qui les brûle de l’intérieur, le fourmillement qui se saisit de leur esprit dès qu’une énigme se propose à leur entendement. Alors il faut déplier la rose, en explorer le bouton, y chercher pistil et étamines qui en disent le secret.

   Il faut viser un signe minimal au gré duquel un monde peut se lever et faire sens. Partir d’un vocabulaire simple, d’un seul mot peut-être plein de la vérité de ce qui est à appréhender qui, toujours, se recueille en quelque endroit mystérieux. Cette ligne blanche en position médiane, ce coup de scalpel dans le derme du réel, il faut en faire autre chose que le lieu d’une apparition. Il faut en dire l’inévitable loi, en tracer la figure ouvrante du jour. La chute de la nuit que l’aube métamorphose en parole. La fuite des ténèbres que, bientôt, le soleil dissoudra. Il n’en restera que d’invisibles limbes. Cette ligne n’est là qu’à nous questionner. Non seulement dans le genre d’une esthétique - ceci est pure évidence -, mais en tant qu’indice qui traverse les apparences et les incline à dévoiler plus que le regard ne donne à voir. Interroger l’invisible, voici la grande et unique question. L’arbre qui agite ses feuilles, exhibe son tronc, projette dans l’espace ses ramures ne nous fait jamais que l’offrande de son apparition. Ce que nous voulons percer : la vérité des racines, leur blanche plongée dans l’inconscient humus, leur cheminement parmi les tapis de vers, le peuple des amibes, la pullulation des bactéries.

   Ligne blanche, tu n’es seulement caprice d’enfant qui aurait dessiné sur la plaine de la feuille ce trait horizontal bordé de noir, simple jeu gratuit où bâtir, peut-être, châteaux en Espagne. Ligne blanche tu as le visage de la nécessité. T’ôterait-on à la vue que tout, de l’image, s’effondrerait. Tu es le méridien qui, de part et d’autre de son tracé, ouvre la voie  à l’exercice du monde : sans repère il tournerait sur lui-même, semblable à un toton fou. Tu es la médiatrice du Ciel et de la Terre, le point de fusion d’Ouranos et de Gaïa, la fécondation originelle dont, tous, nous sommes redevables mais feignons d’en ignorer l’empreinte native. Mais nos courtes mémoires ne sauraient remonter si loin. Il faudrait être des saumons migrant au leur lieu de naissance, nous n’en avons ni les nageoires, ni la force, ni l’instinct fiché au centre du corps.

   Ligne blanche tu es la belle et impalpable césure autour de laquelle le vers du poème déplie  son immémorial rythme. Tu es « le vide papier que la blancheur défend », cet espace mallarméen de la création qui ne saurait jamais s’élever que du rien nocturne qui en ceint l’être. Tu es « l’heure où blanchit la campagne » hugolienne, cette mélancolique contemplation où l’âme se mire dans son propre désarroi. Hugo parle d’absence, de celle qui n’est plus là, que l’écriture tente de combler. Hugo parle de l’absence dont toute création est le lieu d’émergence. A ce blanc qui sidère, à ce vide qu’emplit silencieusement la neige, André du Bouchet accorde une résonance singulière : « L'absence qui me tient lieu de souffle recommence à tomber sur les papiers comme de la neige ».

   Ici, toujours, et en tant qu’origine de tout, le blanc diffuse son énergie radiante, sa puissance qui ouvre l’espace libre du poème, résout les tensions extrêmes de l’ombre et de la lumière - ces deux marges du noir qui encadrent la ligne blanche de l’horizon -, en pénètre l’indéchiffrable vacuité afin que, les lèvres du réel écartées donnent enfin accès à leur essence qui n’est, en définitive, que le miroir de la nôtre, une vision à l’infini, une perte en abyme de tout car le doute s’instille dans la moindre de nos perceptions, dans la plus infime de nos sensations. Qu’est le monde pour moi ? Qui suis-je en regard du monde ? Quelle relation entretenons-nous dont, le plus souvent, nous ne percevons que les lignes de fuite ?

   Regardant ce paysage que nous révèle la photographie, nous avons immédiatement affaire à trois climatiques du blanc : celle, céleste du nuage, cette vapeur, cette brume qui déjà s’évapore ; celle de la dalle de sable, cette terre immanente sur laquelle se pose la plante de nos pieds ; enfin celle de la ligne qui se montre comme possibilité d’actualisation des précédentes. Nos yeux sont comme aimantés, fascinés par ce trait qui ne semble tirer que de lui la mesure de son être. Devrions-nous procéder aux effacements successifs de cette représentation et ne demeureraient que ce continuum spatio-temporel, ce lieu à peine marqué, cette épiphanie délicate qui semblent n’avoir de présent qu’à être reliés à l’infini passé, au futur infini dont ils  paraissent figurer l’annonce. Pareils à un message prophétique nous disant  le ressourcement ininterrompu de ce qui, mince, inapparent, à la limite de l’inaudible, de l’invisible, porte en son sein l’entièreté des significations dont se dote le monde, auquel notre être puise comme à une mystérieuse source, la quadrature de son existence. Sans doute Vassily Kandinsky, ce chercheur d’absolu,  synthétise-t-il avec beaucoup de finesse et d’intuition ce qui se montre à nous, là au centre de l’image, qui en constitue l’essentiel rhizome :

 

« Le blanc sonne comme un silence, un rien avant tout commencement. »

 

   Aussi, toute photographie en noir et blanc, - cette essentialisation de la figuration -, a-t-elle à se saisir de cette réalité-là : la ligne est l’initiale, l’esquisse, le premier geste dont doit se doter l’espace visuel afin que, déterminé, il puisse rayonner à partir de son centre. Les images les plus fortes - regardez « ce signe blanc » -, sont des images étayées à partir d’un fondement qui les restitue à leur force élémentaire, construire une géométrie ou poétique des lignes. Ainsi s’ordonne tout cosmos.

 

 

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 19:15
Aurais-je tout saisi de toi ?

                       « Histoire brève »

                     Œuvre : Barbara Kroll

 

 

***

 

« Et les enfants couraient, pour saisir des flocons d'écume que le vent emportait.»

 

Flaubert - « Un cœur simple »

 

*

 

   Sais-tu combien l’on ne voit des Autres qu’un fragment ? Tu croises un Quidam dans la rue. Tu es inquiète. Tu es curieuse. Cet Inconnu te plaît, d’emblée, sans même que tu te sois posé la question d’en connaître la raison. Mais pourquoi donc ton cœur a-t-il battu la chamade à seulement en voir la mince silhouette ? Un genre de tourneboulis qui confine au vertige. L’impression délicieuse de n’être plus qu’un flocon emporté par le vent. Un abîme qui se creuse mais empli du doux sentiment d’une présence qui chante, du recueil dans l’intime d’une source vive qui, jamais, ne s’éteindra. Rien, désormais, ne te fera grâce d’un oubli. Comme ces ritournelles qui vissent leur cantilène au milieu de ton front, qui ne te laisseront nul répit.

   Tu es rentrée dans ta chambre sous les combles. Le ciel de Paris est gris. Entre perle et argent. Cet indéfinissable qui scelle ton destin et donne la mesure à ton être fantasque. Jamais tu n’as eu de lieu réel où t’amarrer. Une éternelle ramure du jour à l’insatiable ressourcement. Jamais de halte ou presque. Les heures telles des chutes de pluie dans la gorge d’un aven. Seulement des gouttes résonnent dans le vide dont tu ne saisis que l’infime clapotis. Maintenant te voici livrée au doute d’un regard si furtif. A-t-il au moins existé ce Passager anonyme sur le trottoir de ciment blanc ? N’a-t-il été pure hallucination, produit de ton imaginaire ? Je te crois si prompte à élaborer un conte, à y dresser des personnages de papier, à projeter sur la scène de ta solitude les êtres qui pourraient en abréger la peine.

   Depuis ma mansarde, située plus haut que la tienne, je t’aperçois posée sur un carré de toile bleue. Sans doute ton lit. A moins que ce ne soit un sol revêtu d’un tapis. Tout ceci, ce flou, cette approximation du regard dont tu figures le foyer, m’inondent de plaisir simple en même temps que je demeure seul face à mes approximations, à mes doutes. Je te connais si peu. Une médiation de mansarde à mansarde. Parfois je t’aperçois scrutant le ciel mais je ne peux savoir si ma propre image s’imprime sur l’écran de ta conscience, si je ne suis, simplement, une poussière perdue dans le cosmos ouvert de ta rêverie.

   Sais-tu combien il est douloureusement joyeux d’en demeurer à cette proximité dans le lointain ? Tu m’appartiens à seulement tracer ton esquisse. Je prends mon pinceau fantasmatique. J’en trempe l’extrémité dans un rouge amarante dont je trace le double sillon de tes cuisses, l’arrondi de tes genoux, la chute de tes jambes. Oui, tu es infiniment là, dans ta demi-nudité, plus offerte qu’à te présenter à moi dans le luxe d’un sofa qui résulterait d’un rendez-vous, d’un dessein, fût-il amoureux. Maintenant, ma brosse est enduite de ce jaune soufre qui dissimule ton sexe, abrite la plaine de ton ventre, fait de la baie de ton ombilic cet illisible point à la recherche de lui-même. Certes je suis réduit aux conjectures. Et quand bien même elles seraient fausses, je n’en tirerais nul plaisir plus vif qu’à faire de toi le motif d’un tableau. Nul ne m’ôtera cet amer dont mon être reçoit le don à seulement jeter mon regard au rectangle qui délimite ta forme. J’y devine une Jeune Femme aussi fragile qu’exigeante. Une manière de déesse qui ne se donne à voir que dans l’immédiat retrait. Est-ce là le feu de ta volupté ? Est-ce là l’unique possession que tu concèdes aux autres, qui constitue ta part accessible alors que l’essentiel se distrait des regards ordinaires ?

   Réduit au soupçon, je n’en subis nulle contrariété. Sans doute sais-tu, comme moi, qu’on ne possède jamais une chose qu’à mieux en accroître la distance, à la dissimuler derrière une haie de suppositions, à la cacher aux yeux à l’aide d’une résille qui n’en laisse paraître qu’une géographie éparse. Une colline, ici, avec ses boqueteaux, une rivière bordée d’aulnes, un rivage brodé de calcaire où flottent les galets. C’est ceci que nous sommes, des lieux successifs, des lumières dans le cercle des clairières, des ombres glissant dans le clair-obscur des vallons. Est-on si assurés du paysage qui vient à nous que nous le donnerions pour argent comptant ?

   Parfois aurait-on la tentation, avec Flaubert, de sentir ces « flocons d'écume » dont notre existence trace la continuelle entaille.  Ils neigent devant nos yeux dérobés, ils désertent les creux de nos paumes, ils effacent au sol les traces de nos pas. Vois-tu, en définitive, que reste-t-il du bel Inconnu qui a traversé le sable de ton désert ? Que subsiste-t-il de toi dans cette posture existentielle à la si courte rhétorique ? Et de moi, quelque chose prendra-t-il racine dans ta fibre de chair qui n’ait la consistance du vide ? Nous sommes des êtres du peu. Des « Voyageurs de l’impériale » qui ne connaissent du monde que son empreinte de poussière, du ciel que ces nuages après lesquels les enfants courent sans bien savoir qu’il s’agit de nuages. Peut-être de simples cerfs-volants dont la longue traîne, jamais n’a de fin ? Peut-être !

 

 

 

 

 

 

 

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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:10
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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:08
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30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 09:07
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