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24 juillet 2021 6 24 /07 /juillet /2021 16:49

(Bref essai d'intertextualité [d'inter-picturalité]

entre une œuvre d'Elsa Gurrieri

et une œuvre de Gilles Molinier)

De la racine à la ramure.

Œuvre : Elsa Gurrieri

***

   Ce qu'aimait faire Aurora,  ceci : se poster à la lisière du monde et regarder. Regarder jusqu'à l'évanouissement, jusqu'à la perte de soi dans des corridors de brume. Voir était une fascination. Il y avait tant de beauté partout présente qu'il fallait archiver dans les feuillets de la mémoire. Le soir, lorsque les ombres devenaient longues, Aurora grimpait en haut de la colline, là où les herbes dansaient sous le vent. Elle s'adossait à un arbre - à l'un de ces arbres dont elle était une manière de prolongement -, et clouait ses yeux au cercle agrandi de la clairière. Partout la lumière baissait et, maintenant, ce n'étaient plus que quelques filaments faisant leur lacis d'argent sur la dalle lisse de la mer. Le village luisait encore, piqueté des étoiles des réverbères. Il y avait si peu de mouvement qu'on aurait cru à un commencement du monde. A moins que ce ne fût à une fin.

   Tout reposait et la cadence des hommes avait enfin trouvé son point de chute. C'était un mystère que de fixer la braise de ses yeux sur le peuple des grands arbres. Il suffisait de se laisser gagner par leur houle si lente à se mouvoir. Au-dessus de leurs têtes déjà prises de sommeil, c'était comme une manière de nuage d'écume, un reste de clarté posée sur le silence des frondaisons. Une rumeur, un murmure, une à peine oscillation de la meute végétale. Aurora sentait en elle, à l'intérieur de la grotte de son corps, glisser longuement ces lacets de lumière qui détouraient les contours des pins parasols et des chênes-lièges. C'était une seule et même harmonie, du monde, de soi, du sens partout répandu. Quelques flaques plus claires traînaient au ras du sol, se mêlant aux coussins de mousse, aux cheveux hirsutes des lichens. Bientôt, à l'ouest, le soleil ne serait plus qu'un vague souvenir alors que les derniers feux s'éteignaient dans les foyers noyés de cendre. Le domaine de la nuit avançait, faisait ses lacs sombres, ses filaments de bitume, ses remous d'algues brunes. Le globe de la lune, hissé en plein ciel, les étoiles aux yeux inventifs, la brise du large se balançaient à l'unisson, immense clapotis qui semblait vouloir dire la perte de la parole humaine, la parution de la poésie aux étranges confins. Tout s'irisait à l'infini, tout glissait calmement sur la courbure des choses. Puis, la nuit se faisait plus dense, cotonneuse, enveloppant tout dans une taie étroite, genre de langage venu dire l'instant unique, la vision qui, jamais, ne se renouvellerait.

   Les arbres avaient déserté leurs cimes, ils n'étaient plus que racines faisant glisser leurs tiges blanches dans des tunnels de limon. L'univers du sol livrait ses tapis d'humus, les taupes aux livrées soyeuses avançaient sans bruit, les eaux souterraines brillaient de l'intérieur, les grottes de calcite ouvraient leurs parois de phosphore. C'était comme si la terre, soudain devenue aussi mince qu'un isthme pris entre deux océans, se fût livrée dans son entièreté, en un seul empan de glaise souple et humide. Là on était bien, lovée au creux de la confiance, abandonnée au luxe de la présence. Là on était bien où l'on aurait pu demeurer une éternité, le balancement du nycthémère faisant son rythme de chrysalide. Tout en attente du déploiement, tout dans l'irrésolution prénuptiale de la nuit finissante, du jour non encore parvenu à sa parution. Tout dans tout, identiquement à une longue immersion dans des eaux amniotiques au long cours.

De la racine à la ramure.

Œuvre : Gilles Molinier

*

   Mais bientôt serait l'aurore et sa lueur à peine plus haute que le chant du grillon. Bientôt serait la révélation des choses en leur étrange singularité. Aurora, postée dans le recueillement de sa silhouette, avait la discrétion d'un céladon luisant dans la pénombre d'une cloison huilée, translucide. Un presque effleurement de soi dans l'événement à venir. Une saisie de ce qui s'annonçait alentour avec la persistance à être d'une simple évanescence. Tout paraissait tellement commis à une prochaine perte. Alors Aurora laissait son corps se dilater aux dimensions de l'espace. Elle abandonnait sa posture racinaire, elle se hissait au-dehors de l'antre terrestre, elle surgissait du ventre de l'argile afin de féconder le ciel, d'ouvrir aux hommes l'arche brillante de leur destin. Car Aurora était cette 'inquiétante étrangeté' dont les Vieux Hommes aux palabres, vêtus de noir, sous les bouillonnements de l'arbre aux paroles, prétendaient qu'elle était un elfe, ou bien une fée, ou bien un démon commis à leur propre perte. Mais peu importaient les radotages des joueurs de tarots : ils voyaient en toute chose la main prémonitoire qui, un jour les frapperait, les distrairait à jamais des signes mondains. Ils étaient hautement mortels, promis à la finitude et, ceci, ils ne l'acceptaient que du bout de leurs lèvres urticantes, de l'extrémité de leur âme cavernicole.

   Cependant que le jour commençait à poindre, une hésitation faiblement colorée à l'orient, une traînée de lave sur la mer, un glissement hors de soi des failles abyssales; Aurora habitait maintenant le faîte des arbres. Elle était balancement au-dessus des épis sombres, elle était ramure et lumière argentée parmi les dérives du monde, elle était l'arbre et la forêt, le tronc et l'écorce, le centre et la périphérie de tout ce qui paraissait dans l'incertain du poème. Bientôt l'infini langage du ciel féconderait la terre en une union que, jamais, les mots ne pourraient porter à révélation, pas plus que les gestes n'en dessineraient la forme, ni les yeux n'en décideraient le contour. C'était une question d'âme, une somptueuse affinité qui dressait sa liane depuis le corps intime de l'exister jusqu'aux limites du compréhensible. Comment dire cette prodigieuse manifestation de l'annonce de la lumière alors que les hommes encore livrés au sommeil et au rêve dérivaient longuement sur leurs nattes d'envie ? Comment dire cela qui surgissait depuis la nuit des temps et, jamais, ne serait nommé ? Peut-on dire la nuit finissante, peut-on dire le jour naissant ? Peut-on dire le mince fil qui les relie, le passage qui les anime, l'unique don qu'ils portent en eux à la manière d'une offrande multiplement renouvelée ? Peut-on dire l'être de l'homme, du monde, des choses, autrement qu'en s'immergeant dans ce réel qui nous comble en même temps qu'il se dérobe ? Peut-on dire quoi que ce soit du vivant et ne pas tomber dans une simple pantomime ? Peut-on ?

   La bascule de la nuit a eu lieu, la merveille du jour lui faisant suite. Aurora, pieds nus dans la poussière d'or, redescend les marches de schiste qui conduisent au village. Quelque part, loin sur la mer, une tache claire semble témoigner de l'unique, de l'étonnante ouverture du manifesté en son essence. Déjà, sous l'arbre à paroles, les langues se délient qui disent l'urgence à se saisir des choses. A les porter à leur incandescence. Mais il est toujours trop tôt ou bien trop tard pour pouvoir coïncider avec l'arche du temps qui fait ses remous et ses cataractes, ses ruisseaux qui coulent en nous avec la douce insistance de l'imperceptible. Il ne reste plus qu'à s'en remettre à soi, à gagner l'en-dedans du monde tout comme le fait Aurora, campée tel un sémaphore sur l'extrême pointe du jour. Sentir en soi, dans les mailles rubescentes des tissus, dans la complexité des faisceaux de myéline, dans la turgescence des cerneaux gris, cet éternel passage de la lymphe, ce lent écoulement de la sève, cette confluence qui dit, en même temps, notre essence racinaire, aussi bien que notre disposition aux ramures, à savoir l'efflorescence de notre liberté.      Cela, nous les Arbres levés dans l'azur, ne pouvons le percevoir qu'à assumer notre immense solitude, là, tout contre la clairière où se brise la nuit sur les vagues de clarté. Toujours, il est possible de témoigner, tant que, devant nos yeux éblouis, se dessine l'estompe du présent, le voile du passé, la vibration de l'avenir. Arbres aux racines profondes, aux troncs tortueux, aux larges feuillaisons faisant leur dérive parmi les lames d'air, nous ne vivons qu'à nous élever encore, comme Aurora, vers ce qui nous appelle, qui est poésie étendue d'un bord à l'autre de l'horizon. Cela, nous le pouvons. Cela, nous le voulons !

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22 juillet 2021 4 22 /07 /juillet /2021 16:26
Une fragile éternité

 ‘Le Chemin des Grands Jardins

Œuvre : Roger Dautais

 

***

 

    A les voir posés là, devant nous, nous croirions que ces cairns existent depuis une éternité. Comme si une lave bouillonnante avait immémorialement surgi du rocher, laissant apparaître ces bulles immensément figées. Et alors il n'y aurait plus eu de mouvement possible, sinon celui des vagues. Flux et reflux comme pour scander un temps long que les hommes n'auraient pu saisir dans l'empan de leur mémoire. Seules les pierres le peuvent en qui se grave la lenteur géologique, son avancée tellement imperceptible. Une manière d'annoncer la perdurance des choses, la marche inaperçue de la Nature. Un ‘éternel retour du même’, une saison succédant à une autre, une érosion si lente qu'elle semblerait n'être que pure projection imaginaire. Le temps des pierres est si long, insaisissable, inaccessible, qu'il conduit le temps humain à ne s'annoncer que sous le règne de l'éphémère. Les quelques clapotis, au large, témoignent de cette relativité de ce qui passe par rapport à ce qui dure. De l'humain par rapport au cosmos.

  Or, ici, c'est bien d'une dialectique de la temporalité dont il s'agit. Conflagration de la durée et de l'instant. Et nous sommes renforcés dans la rectitude de notre perception en raison de la tension qui semble indéfiniment s'accroître entre la dureté si proche de la pierre, la fragilité si lointaine de l'habitat des hommes à l'horizon. Écho infini jouant sa partition entre le microcosme où nous tâchons d'exister et ce macrocosme qui toujours nous fascine en ceci qu'il est inatteignable, illisible. Quel serait le lien à établir entre ce doute de vivre qui, continuellement, nous étreint, et cette certitude qui nous fait face dont le rocher constitue la puissante métaphore ?  Y aurait-il une vérité inaperçue que ces pierres levées seraient censées nous dire ? La fatuité de notre prétention à être, par exemple ?  L'orgueil dont nous faisons souvent notre étendard alors que nous ne devenons, chaque jour qui passe, que matière s'oubliant elle-même, sable en devenir, poussière tellement inconsistante que personne ne peut témoigner au-delà de sa propre personne ? Les rochers posent-ils des questions ? La Nature nous adresse-t-elle une forme d'éthique ou bien est-ce nous qui lui attribuons cette faculté ? La Nature nous regarde-t-elle ou bien est-ce nous qui la regardons, nous les hommes à la vue étroite qui prétendons juger de tout, établir l'ordre des lois, décréter ce qui est beau, bien, vrai ?

  A contempler ces concrétions plurimillénaires nous sentons combien notre prétention est grande alors que l'empan de notre vie n'est qu'étincelle à l'aune de l'arbredu nuage, de la montagne, du bloc de schiste ou bien du chaos de granit. Voir cette image, l'amplitude qu'elle révèle, la distance dont elle témoigne dans l'ordre de la durée, entre l'homme et ce réel qui toujours lui fait face et nous sommes comme pris d'effroi. Nous devenons si vite mortels. Vie, espace de quelques souffles, de quelques battements de cœur, de quelques pas et nous faisons la révérence et, déjà, plus personne ne se souvient de nous. Pas même nos photographies qui jaunissent, se piquent de points noirs et bientôt s'effritent. Quant à notre nom, ce patronyme qui nous singularise et affirme notre ‘royauté’ le temps d'une parenthèse, qui donc s'en inquiètera lorsque nous ne serons plus qu'un embranchement anonyme dans quelque arbre généalogique, un rameau qui aura existé, puis aura chuté au sol, feuille morte bue par la terre à la courte mémoire ? Qui donc ?

  Heureusement l'entropie fait son travail, accomplit la disparition du vivant afin que du vivant, autre, puisse surgir. Cela nous le savons, quand bien même nous ne ferions pas, sur nous-mêmes, un travail d'intellection ou bien une recherche d'ordre métaphysique. Les choses portent, dans le secret de leur genèse, ce qui les a fait advenir, que toujours elles ignorent, mais dont elles révèlent, à leur insu, la trace visible, les stigmates apparents. Le granit, en sa texture, contient la structure même de sa propre disparition, ce fragment de minéral provisoirement rassemblé, agrégé aux fragments contigus, en attente du vent, de la pluie, du crépitement de poussière qui viendra le réduire en galets, puis en cailloux puis en sable que, plus tard, les enfants creuseront de leurs mains innocentes afin d'en faire des châteaux. Une manière comme une autre de donner au rocher une autre forme d'exister.

  Identiquement, l'homme de chair et de sang porte-t-il en lui le dessin de ses futures empreintes dont nul enfant ne fera la matière de ses jeux, le retour à la terre étant, après lui, son unique destinée. Ainsi sommes-nous, par rapport au géologique, cette ’fragile éternité’ s'accomplissant chaque jour selon un destin qui détermine une voie. Marchant sur des chemins de fortune ou bien d'infortune, parmi les cairns, près des hautes falaises de craie, le long des à-pics des montagnes, entre les murs de pierres sèches de la garrigue, près des météores blancs dressant leur vertige à contre-jour du ciel, c'est cela que nous faisons, tracer une physique - la mesure exacte de l'homme - à l'ombre d'une métaphysique - cette Nature insaisissable que, jamais, nous ne pouvons appréhender en totalité -, alors que nous pensons seulement vaquer à nos occupations avec l'unique souci de l'horizon humain. Ceci, cet inconcevable écart qui nous met en demeure d'exister le temps qui nous est imparti, cet écart donc est le même qui place le ciron, ce fragile insecte que nous toisons de notre silhouette, dans une simple posture d'infiniment petit alors que nous figurons, à sa minuscule vue, l'infiniment grand. Mais comment mieux traduire le sentiment dont nous sommes saisis, à la fois de prodigieux étonnement en même temps que de profonde détresse lorsque, considérant notre position dans l'univers, nous nous interrogeons à la manière pascalienne dans ‘Les deux infinis’ :

    "Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti."

   Mais, ici, si cette belle œuvre nous parle des pierres, elle nous parle surtout de nous, les hommes. Car cela qui est représenté par deux pierres, l'une surmontant l'autre dans un bel équilibre, n'est autre chose que l'esquisse humaine réduite à sa simple morphologie de signal iconique. Une pierre large pour dire le corps ; une autre étroite pour dire la tête. Il n'est besoin de représenter ni les yeux, ni les oreilles, ni le nez, ni la bouche pour que l'œuvre signifie en son entièreté. Une simple abstraction y pourvoira. L'essence humaine nous imprègne tellement de l'intérieur, qu'il n'est nullement besoin d'en détailler tous les prédicats afin qu'elle nous parle.  Pas plus qu'il n’est utile de construire une fable ou bien de sous-titrer l'œuvre pour que la famille apparaisse, les parents, puis les enfants par taille décroissante.

    L'instinct grégaire, l'altérité creusent de tels sillons dans notre psyché que la simple vision de quelques silhouettes nous installe déjà dans une possible épopée. Celle de ce mystérieux groupe qui semble tourner le dos au paysage, nous faisant face de toute son énigme de gemme. Nous sommes, à proprement parler ‘dévisagés’ par cela même qui nous interroge depuis ce regard muet, lequel, par définition n'en contient aucun, alors même qu'il les contient tous. Nous perdons la face, cette singulière épiphanie par laquelle nous nous révélons au monde. Nous sommes interrogés par cette multiple mutité dont les bouches absentes nous en disent bien plus qu'elles ne le pourraient si elles proféraient des mots. Leur silence de pierre, plus qu'un retrait de la parole dans une crypte scellée, est un cri lancé en notre direction. Un cri métaphysique qui veut rendre visible les milliers de formes qui, à chaque instant, nous visitent de leur étonnante présence alors que, toujours, nous nous réfugions dans le non-dit et l'incurie, pensant qu'il y a mieux à faire que d'interroger les cairns, fussent-ils doués d'une âme. Quoi qu'il en soit de tous ces présupposés, il nous reste à contempler et à méditer !

 

 

 

 

 

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21 juillet 2021 3 21 /07 /juillet /2021 15:48
Elle qui passait dans le gris

Photographie : Blanc-Seing

 

***

   

   Le matin, très tôt, le blizzard avait insinué sa langue froide dans la meurtrière des rues désertes. Ce dernier assaut de l'hiver, depuis longtemps déjà on en avait été informés. Ç'avaient été de longs tourbillons de feuilles, des meutes de poussières abrasant la terre. Alors on s'était réfugiés dans les tanières chaudes, on s'était disposés à n'être plus que de vagues points d'interrogation dans l'illisibilité des chambres obscures. On respirait à peine et le cœur faisait ses diastoles-systoles avec un ébruitement de luciole. Au-dessus des corps pareils à des monceaux d'argile flottait une vapeur rare, presqu'éteinte, manière de langage autistique émergeant d'une nullité partout présente.

  Tout, dans la ville, s'était immergé dans un fluide neutre. Les arbres, plantés dans la toile grise du ciel, disaient l'immobilité des choses. Les trottoirs étaient de longues mésas parcourues de désolation. Les pavés abritaient, dans leurs interstices, l'étrange liquéfaction d'une lumière noire, bitumeuse. Du parc enseveli sous la neige, n'émergeaient que quelques sculptures cernées de coulures vert-de-gris, des rythmes perdus de balustres, les stalactites de la fontaine pareilles aux brisures bleues des glaciers.  Au-dehors, sous la vacance des avenues, seules deux longues lignes sombres fuyaient vers un impossible horizon. Les trams au long mufle avaient déserté la chaussée, laissant les falaises des immeubles sans voix, sans mouvements qui auraient pu signifier un genre d'existence.

  Ayant perdu son agitation, ses couleurs, son affairement continuel, la ville s'était en quelque sorte immolée, sacrifiée à l'exigence d'un dieu païen à l'austérité apollinienne. Les seules offrandes possibles étaient alors le refuge au creux du silence, le repli ombilical autour du vide, l'abandon de soi dans une gangue marmoréenne sans profération possible. Le jour ne s'illustrait plus que sous une partition minimale de noir, de blanc, de gris. Le noir disait la fermeture du monde, son incapacité à traduire quoi que ce fût des parcours que faisaient jusqu'alors les concrétions humaines à même un sol hautement métaphysique. Le blanc ne remuait même plus ses lèvres d'albâtre, n'articulant plus que des sons internes perdus dans les congères de chairs meurtries. Seul le gris parvenait à s'extraire de cette mortelle insignifiance. Par son balancement, son exacte médiation entre l'occlusion et la possible clairière, par son juste souci de dire, dans l'à-peu-près existentiel qui flottait au ras des consciences, la perdurance des choses, leur ligne toujours incise dans quelque événement dont les Vivants ne percevaient même plus les esquisses tant leur vue était distraite, seulement occupés d'eux-mêmes et de leurs cheminements laborieux.

   Seul le gris demeurait la seule réalité palpable, seul il s'avançait à découvert face à l'horizon oublieux des hommes.  Le gris, point de passage vers l'infini des mouvances, la multiplicité des significations, les Existants ne le percevaient guère que dans le genre d'une perdition, tout juste à la frontière de leurs rêves. Et alors que le blanc, partout répandu, faisait se confondre tout surgissement virtuel en une même unité, s'imprimait sur les rétines la métaphore d'un parcours qui se confondait avec l'imaginaire lui-même.

  ELLE qui passait dans le gris, dans l'entrelacs des ferrures et l'indécision du jour, était-elle seulement ombre fantasmatique, pure illusion, hallucination des sens ; était-elle uniquement une effigie humaine disposée à une probable fiction, une fable, une histoire ? Avec les infimes mouvements du réel, la chute lente des feuilles, l'élégance ordinaire des flocons, la libre vibration  des sentiments, lorsque les choses ne sont que d'approximatifs tropismes, de simples tremblements, que pouvons-nous faire d'autre  que de nous réfugier dans ces marais d'incertitude qui, en vérité, ne sont que nos propres hésitations, nos balbutiements, nos sidérations face à l'infinie beauté du monde ?

 

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20 juillet 2021 2 20 /07 /juillet /2021 15:51
A l'écoute de  la Planète Boisée.

Œuvre : Marc Bourlier

***

   [Ce nouveau texte sur une des œuvres de Marc Bourlier doit être lu en tant que parabole. Si de menues figures du genre des écorces, des bois flottés ou éoliens ne nous questionnent guère du fait de leur étroite contingence, cependant il n'est pas interdit de rêver à leur sujet et de voir, en quelque manière, comment ils pourraient nous instruire sous le mode d'une fable. Mais la fable n'existant jamais qu'à être l'allégorie d'une vie, la mise en musique d'une existence dont il convient de tirer des enseignements, c'est par sa chute morale qu'elle fait vraiment sens. Ici, nous utiliserons plutôt le terme général d'éthique, voulant signifier par-là la nécessaire obligation de l'être humain de se situer d'une manière consciente par rapport à son propre comportement, face aux autres et au contexte qui l'accueille l'espace d'une finitude. Car nul homme ne saurait s'exonérer de ce fameux triangle éthique du "je veux, je peux, je dois" auquel il doit non seulement réfléchir, mais auquel il lui est nécessaire d'apporter des solutions concrètes. Apprenons à regarder et à déceler, sous l'écorce, aussi bien le fragile aubier que le compact duramen. C'est seulement à ce prix que les choses se révéleront avec la profondeur dont elles sont investies, souvent à notre insu, dont nous n'apercevons que l'écume de surface.]

***

   Très loin d'ici, au fin fond de l'espace, il y avait une minuscule planète. C'était la Planète Boisée. Elle était ronde comme la bille d'un bilboquet, rouge comme une pomme d'api et tournait sur elle avec un joli mouvement de danse. Tout y était de bois, aussi bien la terre que les arbres, évidemment. Il y avait de hauts peupliers, pareils à des flammes. Des palmiers qui faisaient bouger leurs mains dans le vent. Des araucarias avec le désespoir des singes accroché à leurs troncs. Des oliviers aux corps noueux avec des olives en bois. Des chênes immenses avec des colonies de glands à la queue leu leu. Des saules qui pleuraient des larmes semblables aux grains d'un chapelet. Des noyers avec des noix joueuses comme des ballons. Tout ce petit peuple des arbres vivait en harmonie et nul ne se serait plaint de son sort. Cependant que tout allait 'pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles', un jour le vent du ciel s'était levé, avait gonflé les joues et bien des choses de bois s'étaient éparpillées sur le sol étonné de la planète. Un peu partout, l'on trouvait des régiments de branches cassées, des bataillons de brindilles et des escouades de sarments. C'était une vraie désolation que de voir cela et nombreux étaient les arbres à se désoler de cette furie tombée des astres.

   Mais, sur la Planète Boisée, on n'avait pas pour coutume de baisser les bras et, bien vite, la riposte s'était organisée. Chacun, tilleul, ormeau, frêne s'était pris par la main et avait assemblé en forme de huttes les éclisses et fragments qui leur avaient été arrachés. Et, la nuit venant, alors qu'une encre noire envahissait toute chose, les petits bouts de bois s'étaient réunis sous des formes humaines. Pourtant, ils ne connaissaient ni la Terre ni son peuple debout, mais parfois l'intuition sylvestre dépasse l'entendement. Donc tout voguait calmement dans la touffeur des frondaisons et le balancement des ramures. On se serait même endormis pour un sommeil définitif si l'on s'était laissés aller à cette manière de luxe qui enveloppait tout dans des rumeurs de soie. De bon matin, déjà, on s'activait dans les sous-bois et le cercle des clairières. On fabriquait, à tour de bras, toupies, voitures minuscules, chalets avec des rideaux de copeaux et des jardins de sciure, locomotives et wagons, châteaux et ponts-levis. C'était pure joie que de voir cela et les jours succédaient aux jours avec un crépitement d'eau claire. Les Petits Boisés vaquaient à leurs occupations, chacun dans son aire, sous les feuillaisons claires des trembles et les épines aiguës des acacias. Le contentement étant attaché à chaque menue tâche, l'on ne s'inquiétait ni de son bout de bois contigu - le Boisé voisin -, ni de celui, plus lointain, que l'on apercevait brindille parmi les brindilles. L'indépendance, l'autonomie étaient la manière de vivre de ces menus rejetons de branches qui, pour n'être pas soudés entre eux par l'ombilic n'en dédaignaient pas, pour autant, de deviser parfois, rassemblés sous le clair de Lune.

   Un jour, un des membres de cette paisible confrérie, avisant deux bouts de sureau évidés en leur milieu, les portant au-devant des boutons de ses yeux, fit une découverte qui devait bouleverser les us et coutumes de la petite communauté. D'une façon tout à fait fortuite, ce qui s'inscrivit dans la visée des jumelles, ce ne fut rien d'autre que les monts et les plaines, les fleuves et les plages, les villes et les rues de la Planète Bleue. D'abord ce fut un instant de ravissement pour ces menus fragments davantage habitués aux rigueurs des occupations sylvestres qu'aux pléthores de comportements qui faisaient s'égailler les Terriens en milliers d'activités diverses. C'était un carrousel infini de sons et d'images, de festivités et de joyeuses farandoles. Mais c'était sans compter sur la distraction commune des hommes et leur confondante frivolité. Par un matin de brumes, alors qu'une des sentinelles des Petits Boisés s'ingéniait à inventorier les faits et gestes des lointains locataires de la galaxie, un événement étonnant se produisit. Alors que sur la face visible de la Terre, la nuit faisait couler son encre dense seulement piquetée des yeux des réverbères, à l'extrême limite de l'horizon, un éclair se produisit qui incendia le ciel et rendit immédiatement visible les plaines et les montagnes, les océans et jusqu'au cœur le plus reculé des villes. Des nuées blanches, pareilles à un immense champignon s'élevaient dans l'espace à des hauteurs prodigieuses, inondant même les consciences minuscules des Petites Vigies. Alors les allées du Monde Bleu ne furent plus qu'une longue procession de silhouettes hagardes, qu'une infinie diaspora émiettant l'humain au hasard des contrées que la foudre de la guerre n'avait pas encore touchées. Car c'était la terrible inconséquence des hommes, leurs éternelles divisions, leurs chamailleries sans répit qui les avaient conduits à l'inévitable. Depuis longtemps la menace rôdait, depuis longtemps les prédicateurs, les pacifistes, les visionnaires avaient alerté la foule des badauds. Mais rien n'y faisait et les Vivants demeuraient sourds et aveugles aux messages de ceux qui demeuraient éveillés alors que beaucoup dormaient debout, progressant comme des somnambules. L'effroi avait gagné les profondeurs de l'espace et il ne restait plus une seule planète qui ne soit envahie du pieu de la désespérance, de la dague de la peur soudée au ventre. C'était terrible à voir, cette vague, ce cataclysme qui menaçaient de tout détruire sur leur passage.

   Lorsque les premières ondes frappèrent la Planète Boisée, il y eut comme une convulsion des grands arbres et leurs racines résonnèrent longtemps dans les profondeurs du sol. On aurait pu justement craindre pour les occupants de ce lieu hors du temps. Mais leur sagesse boisée avait été infiniment supérieure à celle de leurs lointains congénères de chair et ils s'étaient unis grâce à un lien de métal et de cordes - les seules pièces qui n'étaient pas de bois - et, fraternité aidant, ils avaient resserré leurs étreintes, ajustant au plus près leurs corps de fibres en une manière d'union à la consistance de duramen, compacte, dense, inaccessible à la fureur anonyme des hordes guerrières. A défaut de cette matière inaccessible aux humeurs diverses, les hommes ne s'étaient revêtus que de la chair tendre de l'aubier et, maintenant, ils payaient au centuple le prix de leur coupable inconséquence. La Terre n'était plus qu'un immense champ de cendres fumant et il n'y avait rien à espérer, des siècles durant, de ces étendues géologiques à la consistance de lave.

   Du haut de leur belvédère, les Petits Boisés replièrent les tubes de leurs jumelles, prirent soin de les enfouir en un lieu dont ils se hâteraient de perdre la mémoire. C'était si désolant de se pencher sur les vestiges d'un monde guerrier seulement occupé de haines et de revanches. Pourtant, les fruits de la paix étaient suspendus partout, à portée de main, telles de délicieuses grenades aux pépins généreux, mais les hommes ne s'arrêtaient jamais qu'à la barrière de l'écorce, ne prenant pas la peine de déciller leurs yeux soudés de cataracte. La plupart étaient aveugles, marchant de guingois, la conque de leurs oreilles laissant s'écouler une cire compacte. Tout cela, ce refus de porter l'existence à sa naturelle plénitude, il fallait l'occulter et laisser les choses longuement infuser. Un jour viendrait où brillerait une étoile sur la toile libre du firmament. Alors, les uns contre les autres, lovés dans une exacte amitié, recouvrant son corps de bois d'une couche de feuilles et de quelques pelures d'écorce, sur son lit de mousse, on se disposerait à dormir avec l'espoir du rêve. Demain illuminerait l'espace et on ouvrirait à nouveau les yeux sur la merveille de vivre. Du dedans de son âme, le bois chanterait. Ce serait le signe que l'on attendait depuis une éternité. Enfin la lumière serait là qui dirait au monde l'immense sagesse. Il n'y aurait rien de plus à espérer !

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18 juillet 2021 7 18 /07 /juillet /2021 16:23
« La cabane est sur le toit ».

Œuvre : Laure Carré.

« La cabane est sur le toit »

***

  Tous, dans le cœur, au fin fond de la tête, dans quelque repli de l’âme, nous habitons et sommes habités. C’est dans l’essence de l’homme que de trouver lieu sur Terre et y faire croître son être. A défaut de cela, une conque dans laquelle s’immerger, l’exister est pure errance, perte de soi dans l’abîme et l’être est illisible, pareil à la feuille d’automne que la bourrasque désole et reconduit à de simples nervures.

« Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

feuille morte. »

(Verlaine - Poèmes saturniens)

*

« La cabane est sur le toit »

Certes nous habitons.

Certes nous avons lieu d’être.

Mais y sommes-nous suffisamment ?

 

      Corps habité

   Notre corps, notre première cellule au monde, notre chambre où trouver repos et ressourcement, l’habitons-nous avec suffisamment de présence ? L’investissons-nous ou bien vivons-nous, à côté de lui, dans une manière de diversion, laquelle ne nous en livrerait que de superficielles lignes? Le connaissons-nous, au moins, mieux qu’à l’aune de cette carapace qui nous abrite l’espace d’une vie ? L’approchons-nous de façon satisfaisante ? N’est-il pas cet étranger, ce nomade « sans feu ni lieu » que nous feignons de comprendre mais dont nous nous détournons pour toutes sortes de raisons microscopiques : regarder le vol d’une mouche, nous hypnotiser sur la corolle d’une jupe, nous noyer dans la vitrine que nous tend le monde afin de mieux nous ravir à nous-mêmes ? Ressentons-nous, au moins, notre corps comme un habiter ? Mais il faut aller du côté de Le Clézio et se fondre dans Lullaby, cette très jeune fille douée d’hyperesthésie, cette étrange créature, cette survivance mythique qui se fond dans le monde comme le monde pénètre en elle. Mais écoutons :

« Ça faisait plusieurs jours maintenant que Lullaby allait du côté de la maison grecque. (…) Elle s’approchait de la maison, en regardant les six colonnes régulières blanches de lumière. A haute voix elle lisait le mot magique écrit dans le plâtre du péristyle, et c’était peut-être à cause de lui qu’il y avait tant de paix et de lumière : «Karisma… ».

Le mot rayonnait à l’intérieur de son corps (…) Lullaby sentait son corps s’ouvrir très doucement, comme une porte, et elle attendait de rejoindre la mer. (…) Son corps resterait loin en arrière, il serait pareil aux colonnes blanches et aux murs couverts de plâtre, immobile, silencieux. C’était cela le secret de la maison. (…) c’étaient les mouvements de son corps, séparés, qui parcouraient l’espace au-devant d’elle. »

   « Etonnante » vision du monde (au sens de l’étonnement philosophique) que celle de l’auteur qui remonte aux sources mêmes de l’étymologie afin de reconduire son lecteur au fondement de l’être, à la source qui nous amène à parution. Si nous lisons Le Clézio avec l’attention requise, nous nous apercevons que connaître son corps revient, étrangement, à s’en exonérer, à le laisser flotter dans l’espace, à se laisser envahir par lui, l’espace, dans le même mouvement qui nous fait nous confondre avec sa propre réalité. Si la jeune héroïne parvient à ce sublime détachement qui l’amène hors de son corps en direction d’un monde « magique », c’est en raison d’une autre magie, celle du langage qui porte dans son corps même, dans son lexique, des clés d’ouverture infinies. Comprendre l’état d’extase par laquelle Lullaby se détache de son corps en même temps qu’elle l’amène à sa plénitude, jamais on ne s’en saisira mieux qu’à pénétrer le sens du mot grec χ α ́ ρ ι σ μ α (Karisma), lequel veut dire, à l’origine : « faveur, grâce accordée par Dieu », autrement exprimé, faveur des dieux de l’Olympe en direction des hommes.

   A seulement s’entendre avec ce mot, à coïncider avec son mystérieux pouvoir et, déjà, la très jeune fille qui contemple la maison, mais aussi le paysage, les rochers, la mer, l’aventurière donc est en voyage pour plus loin qu’elle. Son corps devient le réceptacle, l’amphore où se déposent avec bonheur (avoir du « charisme », c’est ceci, répandre autour de soi une indéfinissable aura qui entraîne l’adhésion, la fascination des regardants) tous les sèmes qui l’entourent, le vent, les embruns, le soleil, la fuite des vagues vers le large horizon, le sel, le buisson, la course vive des lézards, « l’odeur de l’herbe qui sent le miel ». « Elle voyait tout cela au même instant, et chaque regard durait des mois, des années. Mais elle voyait sans comprendre… »

   Et c’est alors le plus extraordinaire des phénomènes qui se produit. Gagnée par le monde à l’intérieur même de son corps intime, dans le réseau dense de son massif de chair, sur la face burinée de sa peau, la voyageuse ressent les catégories qui la déterminent, espace et temps, comme affectés d’un incroyable pouvoir de dilatation. Elle ne reste pas auprès des choses, elle est chose elle-même, pouvant devenir, tour à tour ce qu’elle est en son fond, mais aussi ce qu’elle devient, ce déploiement sans fin qui la fait l’égale d’une manière d’infini, l’analogue d’un territoire sans fin. Alors habiter son corps prend tout son sens. Il n’y a plus de séparation arbitraire du sujet qu’elle est supposée être et de l’objet que le monde semble constituer a priori. L’unité primitive, la dyade révélatrice de fusion et d’harmonie s’éclaire jusqu’à l’intérieur des abysses. Il n’y a plus d’abîme mais son contraire, l’exhaussement de soi dans la manifestation quasi-absolue d’être. Une manière d’ontologie fondamentale trouvant sa propre vêture existentielle et s’y confondant dans un vertige de la vue.

Souhaitant rendre compte de cette expérience hors du commun, Lullaby s’amuse à écrire des bribes de phrases dans sa tête :

« Là où on boit la mer »

« Les points d’appui de l’horizon »

« Les roues (ou les routes) de la mer »

   et elle haussait les épaules parce que cela ne voulait pas dire grand-chose."

   Bien évidemment le « cela ne voulait pas dire grand-chose » ne prend guère sens que dans la perspective d’une perception à la limite d’une saisie extra-sensorielle de l’univers. La compréhension n’est plus de mise puisque les choses apparaissent comme étant seulement intuitionnées, dépouillées des prémices du concept, s’absentant totalement du sacro-saint principe de raison. Lullaby traverse le monde tout comme le monde s’insinue en elle, à la faveur de la vision d’une maison dont le caractère sacré est plus qu’évident - un temple grec avec son péristyle gravé du hiéroglyphe qui invite à se déporter hors de soi en direction de l’Olympe dont le sommet invisible cache aux mortels le séjour des dieux -, vision qui se rapproche d’une contemplation, seule ressource que la villégiature des immortels autorise afin que puisse être approchée cette divine ambroisie que le nectar fait resplendir, nectar dont seuls les hommes au regard exact pourront connaître le goût. Il y faut plus qu’une propédeutique, une disposition de l’âme vers ce qu’elle veut connaître : elle-même qui a été au contact du sublime et en porte la trace en quelque coin secret. Jamais la beauté ne s’oublie.

   La merveilleuse héroïne retourne souvent sur le lieu magique afin que quelque chose comme une ouverture se produise en elle, qu’elle se sente habitée par ce monde étrange qu’elle habite elle-même comme par la grâce d’un merveilleux et inépuisable cercle herméneutique. Car, du monde, il y a infiniment à comprendre, à interpréter. Quantité de symboles croisés, de métaphores ruisselantes, de poèmes suspendus en l’air qui vibrent dans la clarté du jour, font leur braise en trouant la nuit de cet œil identique au troisième œil des orientaux, ou « œil de l’âme » qui ouvre majestueusement la connaissance de soi, des autres, enfin de ce qui n’est pas soi. Avec elle, l’altérité, il faut vivre sans frontière, d’une façon naturelle et aussi bien incliner vers le rocher, l’arbre, l’eau, l’enfant aux yeux de lumière, l’étranger au masque de cuivre, la course primesautière du papillon, le nuage dans sa navigation hauturière. Ce qu’est la maison en tant que symbole s’éclaire soudain avec l’intensité d’une vérité. C’est cela que Lullaby cherche inlassablement sur cette côte de rochers sauvages livrée au vent, au soleil, au silence immense comme la courbe de la mer, la vérité, seul cheminement qui signifie jusqu’à l’acmé de soi :

   « Elle aurait bien voulu revoir la belle maison grecque aux six colonnes, pour s’asseoir et se laisser emporter jusqu’au centre de la mer. (…) Alors elle s’assit sur une pierre, au bord du chemin, et elle essaya d’imaginer la maison. Elle était toute petite et blottie contre la falaise, ses volets et sa porte fermée. Peut-être que désormais plus personne n’y entrerait. Au-dessus des colonnes, sur le chapiteau triangulaire, son nom était éclairé par le soleil, il disait toujours :

ΧΑΡΙΣΜΑ

Car c’était le plus beau nom du monde. »

   Bien difficile de conclure après une si belle évidence de ce que la beauté veut signifier lorsque la conscience la vise avec la justesse requise.

   « La cabane est sur le toit ». Le temps n’est-il pas venu de dire que cette cabane qui nous habite depuis notre plus jeune âge peut enfin trouver son assise et son royaume ? Et pourquoi donc faut-il qu’elle soit « sur le toit » ? Mais sans doute parce que les révélations n’apparaissent qu’en pleine lumière, en haut du monde, quelque part près de l’Olympe. Nous disons et nous rêvons à ce qui pourrait advenir si, d’aventure, nous y trouvions notre site pour l’éternité. Car c’est de cela dont il serait question : du règne infini des choses belles.

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17 juillet 2021 6 17 /07 /juillet /2021 16:46
Cela qui vient à nous

  Photographie : Blanc-seing

 

***

 

   La parution du jour est toujours un événement et nous sommes saisis d'étonnement. Le corridor de la nuit est si proche avec ses anfractuosités, ses poches d'ombre, ses ressacs pleins d'inventivité. Cela nous habite encore avec la persistance que le papillon met à se dévêtir de sa chrysalide. Il y avait tant de mystère à être entourés, à être contenus, à être en route vers ce qui allait se produire et semblait de l'ordre du prodige. Nous vivions en abyme du temps, simple réverbération se répétant à l'infini, sans qu'il n’y ait de rupture, de césure, de point à partir duquel quelque chose de visible s'annoncerait. Une pure continuité dont nous ne pouvions nous abstraire puisqu'elle était nous-même en même temps qu'elle se disposait à devenir autre.

   Mais comment ceci est-il seulement possible ? Mais comment donc s'opère la métamorphose ? Comment le temps s'insinue-t-il en nous sans même que nous en ressentions la source claire, puis le ruissellement, puis l'ondoiement parmi la multitude à venir alors que nous avançons à notre propre rencontre ? C'est toujours un halètement, une respiration syncopée, une rapide effraction au creux même de l'intime que de poser ceci en regard de la conscience. Toujours il faudrait différer la mise en pleine lumière, toujours il faudrait laisser l'instant se recueillir en sa propre essence, dormir dans sa gangue d'éternité. Car certaines choses, cernées de haute solitude, ne peuvent descendre parmi nous qu'à l'aune d'une inquiétude, sombre lame d'effroi qui moissonne les têtes avant même, qu'en elles, ne se soit élaborée la question qui les occupe et, parfois, les taraude.

  Toujours des tumultes, toujours de rapides maelstroms autour de nos intellects dès que nous prenons garde de ce qui, par nature, se dissimule à la vue et dont le chant est si léger qu'il imite les balbutiements de la fragile libellule. C'est tout juste une tige de verre que nous serrons entre nos doigts égarés et qui, bientôt se brisera. De quelle décision étrange nos mouvements sont-ils l'objet pour que nos gestes soient soudain si brusques, pris de fébrilité, attisés d'angoisse ? Cette infime vibration que nous ne pouvons même pas nommer, tellement il y a, en elle, de spontanéité, de naturel, de facile écoulement, pourquoi donc lui demanderions-nous de rendre raison ou bien de se manifester sous les auspices d'une quelconque matérialité ? Aurait-elle à se justifier, à se prouver, alors qu'elle s'éprouve continûment avec la force attachée aux justes intuitions ?

   Et puis, est-ce bien raisonnable de commettre cette subtile translation du temps à être autre chose que ce qu'elle est ? Pourrions-nous, de quelque façon, l'amener dans la présence afin qu'elle devienne visible, qu'elle nous dévoile un peu de sa merveilleuse anatomie ? Jamais les choses n'apparaissent qu'à être différentes de nous, qu'à s'écarter, même dans l'infime, de notre propre silhouette. Est-il bien opportun de poser la question du temps, de l'espace, du langage, de l'être ? De tout cela nous sommes affectés depuis notre origine, pareillement à la respiration du monde. Nous le savons, nous en ressentons, à chaque instant, les multiples mouvances. Mais nous sommes hommes et nous tremblons d'effroi chaque fois qu'un mystère vient à notre rencontre ou, plus modestement, quand le brin d'herbe vibre sous le vent sans que nous soyons informés de la raison qui l'anime.

  Demeurons en-deçà des choses, aussi bien que de ces manières d'absolus qui, toujours nous parlent, mais en une langue différente de la nôtre bien que nous nous déplacions toujours dans les mêmes orbes. Celles des significations qui ne se résolvent qu'à jamais être posées. 

                                                                                        

 

 

 

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17 juillet 2021 6 17 /07 /juillet /2021 10:05
La vérité en tant que la mienne

Vase Vénézuélien

Musée du Quai Branly

(Dessins peints au doigt avec une argile ocre)

 

*

 

   Ce vase vénézuélien ancien, dont je rencontre la belle forme en ce lieu, en ce temps, pourquoi retient-il mon attention ? Ce n’est nullement au titre de quelque hasard comme si, cet objet sortant de nulle part, était venu habiter le champ vide de ma conscience. Non, cette ‘co-existence’ vient de loin, elle se fonde sur celui que j’ai été tout au long de mon existence, sur les coïncidences qui m’ont mis en relation avec telle ou telle chose dont j’ai retenu les caractères essentiels, que j’ai archivés au fond de ma mémoire. En quelque sorte, mon corps est devenu un genre de musée archéologique sur les étagères duquel j’ai déposé les objets les plus tranchants qui sont venus me dire le précieux de leur être. C’est au motif de mes centres d’intérêt successifs, de mes émotions, de mes soudaines joies que ce vase dont je parle a trouvé le lieu de son être, en même temps qu’il a confirmé quelques lignes élémentaires qui dessinent ma façon unique d’être celui que je suis et non un autre.

   Je crois, avec conviction, que mes affinités me déterminent bien plus que ne pourraient le faire des injonctions extérieures sonnant toujours faux pour la simple raison qu’elles sont plaquées sur ma propre réalité sans épouser en quoi que ce soit les valeurs qui sont les miennes, mes ressentis profonds, mes exigences, mes conceptions les plus fondées, celles qui, en quelque sorte, me ressemblent. Il n’y a guère que les rapports d’analogies, les correspondances s’établissant entre la substance dont je suis sculpté et celle qui me fait face qui puissent recevoir un réel assentiment, se doter d’une signification qui corresponde à mes attentes. La vérité est celle qui résonne en moi, trace les signes au gré desquels je m’y retrouverais avec l’altérité du monde.

   Il me faut éloigner de moi tout ce qui se présente sous le visage d’une ‘inquiétante étrangeté’, rechercher le lieu des convergences, l’aire au sein de laquelle je pourrai procéder à ma propre efflorescence. Tout ceci, cette conformité de ce qui m’est extérieur, de ce qui m’est intérieur, suppose l’existence d’un suffisant bonheur, la levée d’une possible joie. Toute vérité ne peut jamais se présenter à moi que sous l’épiphanie heureuse de ce qui fait sens. Un beau paysage, un bel objet, une belle personne. Eux seuls sont signifiants. La guerre, les discriminations de toutes sortes, les dogmes invasifs, les postures irrationnelles, les ostracismes, les excommunications, ont certes une signification mais nulle vérité. Ce sont au contraire des contre-vérités, c’est à dire des apories, des nihilismes. La vérité suppose une adhésion humaine à notre façon d’habiter adéquatement la terre qui ne peut être qu’éthique, absolument éthique. Pour autant la vérité n’est nullement la contrepartie de mes caprices ou de mes désirs les plus secrets. Elle est toujours doublée d’un souci de Soi, de l’Autre, du Monde. Toujours nous revenons à cette structure ternaire qui est la figure même que nous rencontrons dans notre cheminement d’Existant.

   Et maintenant, si je reviens à la source même de ce qui nomme le vase vénézuélien en tant que vérité pour moi, comment ceci est-il donc possible ? Le vrai de ce vase joue en écho avec le vrai qui m’habite dont j’ai patiemment élaboré l’esquisse, pièce à pièce, sur le chemin de mes expériences. La couleur de ce vase est la couleur d’argile qui, toujours, m’a fasciné. La forme simple de ce vase est toujours ce que je privilégie en première instance. Les motifs peints aux doigts m’émeuvent en raison de la trace humaine dont ils sont le témoignage. De tous les éléments, la terre est celui avec lequel je me sens en la plus grande familiarité.

   Si j’accentue ce qui en moi résonne et apparaît comme immédiatement saisissable, voici : ‘m’a fasciné’ – ‘je privilégie’ – ‘m’émeuvent’ – ‘je me sens’. Comment ne pas repérer là la position centrale de l’ego cogito dont l’activité est constituante d’un monde qui, toujours, est monde-pour-moi ? Sans doute n’y a-t-il d’évidence qui se détache avec autant de netteté. Elle ne fait que confirmer ce que je nomme ‘verticale dialectique’ dont JE suis l’un des termes, dont l’autre est le Monde. C’est toujours au gré de cette médiation des deux réalités dont ma conscience est l’opérateur que se situe cette réalité-vérité qui est la chose dont je suis assuré avec le plus de constance.

   Je ne peux construire l’être-que-je-suis qu’à même cette inlassable stratification, pièce à pièce, des vérités dont je suis l’acteur et le témoin. Tout ce qui est hors vérité s’évanouit à mesure que l’absurde qui s’y révèle, au titre même de son inconsistance, s’érode et disparaît telle une mauvaise fumée dans un ciel drapé d’azur dont la beauté est le recueil simple. Toujours, en nous, les mauvais souvenirs (sont-ils ces contre-vérités que nous fuyons ?), s’estompent sous la dalle claire des bons souvenirs, des moments heureux, des instants où ce qui, en moi se déploie, gomme toutes les incertitudes qui brouillaient mon horizon. Mes affinités lumineuses, ouvertes, tracent, immanquablement, la clairière dont mon être s’enquiert pour accomplir le destin qui est le sien.

    Donc, toujours la quête de la vérité. Il faut voir en quoi elle privilégie l’existence au détriment d’un idéal, par nature, jamais atteignable. Il m’est, par ma propre condition humaine, impossible d’essentialiser mon vécu au point de le porter à la hauteur des Idées platoniciennes, de Dieu. Je ne peux, tout au plus, que tendre vers…, me porter en direction de…, me projeter et espérer apercevoir au loin un halo qui nimberait la vérité et la mettrait hors de portée. Bien au contraire, dans le domaine de ma quotidienneté, dans l’enchaînement des faits et gestes dont je suis le récipiendaire ou le créateur, toujours je peux exister la vérité en tant que la mienne. Dès lors elle reçoit un cadre : telle motivation trouvant le lieu de sa réalisation, tel geste amical au bénéfice de l’ami ou de l’inconnu, telle œuvre qui est le recueil de qui je suis en propre, dont mes affinités sont l’essentielle source. Ainsi, en une formule synthétique, l’impossibilité d’essentialiser la vérité ferait fond sur l’exister ma vérité en tant que telle.

    Ces quelques réflexions théoriques n’ont guère de sens qu’à être confrontées aux incontournables effectuations du réel en sa force la plus vive. Mais, parti de moi, il ne me reste qu’à y revenir, à y chercher ces lignes de force selon lesquelles se dessine la ligne d’une vérité. Feuilletant l’album de ma propre existence, retrouvant d’anciennes photographies ensevelies sous la marée du temps, c’est comme si mon destin s’illustrait à partir d’une lampe magique qui aurait projeté mes propres stances temporelles sur l’écran de ma conscience. Prenant acte de ces documents existentiels, une idée se tisse à l’arrière-plan de mon regard, sur fond d’inquiétude de ma pensée. Elle peut se résumer en la formule étonnante :

   Existe-t-il un lieu et un temps de ma propre existence dont l’essence aurait correspondu avec le plus d’exactitude à ce qui, en moi, se disait comme vérité ?

   Ce qui sera à comprendre ici : la vérité sera toujours explorée selon son horizon existentiel (la vie en ses multiples effectuations), non selon son horizon essentiel (les diverses théories qui pourraient tenter de l’expliquer).

 

 

 

  

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15 juillet 2021 4 15 /07 /juillet /2021 15:47
Notre souffle : poème du monde

Nous sommes au-dedans de nous et pourtant, déjà, nous sentons combien notre frontière de peau est fragile. C’est comme une mince vibration, une à peine coïncidence de la lumière avec ce que nous sommes et qui, toujours, tarde à proférer. La parole est retenue dans les mailles serrées du rêve. Nous en sentons encore les battements pareils à une eau claire. C’est toujours ainsi, sortir de sa nuit, traverser la mince pellicule de l’aube, imprimer ses premiers pas sur la courbure des choses et nous sommes en attente. Jamais nous ne savons de quoi. C’est un suspens du temps, un repli de l’espace jusqu’en sa plus infime parution. Tout autour le monde s’agite, les trajets se font multiples, les bruits sortent de leur cocon et, bientôt, l’arche du ciel sera le témoin de l’immense clameur des hommes. Partout des parcours sidérés d’eux-mêmes, partout des confluences de hasards, partout des remuements qui, encore, ne sauraient recevoir de nom. La vie est lente à se former, les métamorphoses sont recueillies avant que ne s’éveille l’imaginal, que ne surgisse le Sphinx coloré venant dire la multiple beauté de ce qui vient à nous et dont notre distraction s’absente. Pourtant, tout cela, cette disposition des phénomènes à faire existence, cette libre participation de la nature sur le bord de son déploiement, nous en devinons l’urgence, nous en souhaitons la survenue parmi les égarements des Vivants.

  Alors, nous prenons du recul, alors nous consentons à ouvrir notre regard, une simple fente d’abord, un clignement de l’âme, un fin tropisme de la conscience, puis l’éclaircie dont nous attendons qu’elle soit une révélation, la survenue d’un possible fondement à partir duquel édifier un sens, installer une clairière alors que, tout autour, la forêt dense du néant parle son langage incompréhensible. Mais quelle est donc cette forme qui semble venue de nulle part, tellement le flou qui l’environne apparaît comme le mystère lui-même ? Adossée à la nuit, avec, partout, des jeux de clair-obscur, des presqu’îles d’ombre, des plages de lumière grise. Percevoir, interpréter, donner un contenu à ce qui vient à notre encontre, nous ne le voulons pas vraiment. Nous préférons cette demi-mutité, ce murmure des choses, ce susurrement faisant son bruit d’abeille. Car c’est bien d’un miel dont il s’agit, d’un nectar qui fait couler sa gemme entre ce qui est autre, que nous ne connaissons pas, et nous-mêmes, que nous connaissons à peine. C’est dans cette marge d’incertitude, dans ce corridor d’indicible que se dissimulent les joies et les peines, les promesses et les refus.

   Consentirions-nous à nommer et, déjà, la feuillaison imaginaire chuterait et déjà nous serions dans une dure réalité, dans une vraisemblance aux fragments immobiles, une nécessité pareille aux ornières tracées dans une glaise étroite.

 

Il faut le silence,

 il faut le retrait,

il faut le rebord du monde.

 

   C’est là, depuis la réserve qui habite notre demeure onirique, que tout prend forme et rebondit sur l’arcature du jour. C’est parce que nous sommes nuit, recueil ombreux, immédiate ténèbre que nous pouvons rester éveillés au surgissement du langageCar tout parle autour de nous : la dimension céleste, la fuite de l’eau dans les failles du limon, le feu solaire, le sourire de l’enfant, le tremblement de la luciole, le frimas sur les nervures des feuilles, l’haleine chaude de l’harmattan, la page du livre, le sourire aperçu et qui, déjà, n’est plus que vague esquisse, promesse de réminiscence. 

   Tout parle, nous parlons aussi, continûment, et notre parole recouvre souvent ce que nous devrions entendre. Tout parle et nous regardons ce corps de femme en tant que corps de femme. Comment pourrait-il en être autrement ? Nous sommes tellement liés aux choses que nous en acceptons, par avance, la moindre démonstration. Mais le monde ne s’annonce pas à nous sur le mode de l’exactitude, de la géométrie et notre raison nous abuse le plus souvent. Reculons un peu, juste le temps que les choses consentent à se dévêtir de leurs habituels atours et, bientôt, nous serons livrés au jeu infini des métaphores, à leur amplitude inventive, à leur inépuisable capacité de ressourcement.

  Cette femme est jour s’imprimant sur un fond nocturne ; cette femme est étoile surgissant du chaos primordial, elle est cosmos, ce miroir dans lequel se reflète le mystère des choses ; elle est douce colline où coule la lumière lunaire ; elle est harpe sur laquelle jouer tous les harmoniques de la joie ; elle est poème, parfois tragique et, alors, nous prenons conscience de notre condition mortelle, et alors nous passons comme le vent du matin, avec des brumes accrochées à nos ailes en forme de finitude ; elle est amphore aux flancs disponibles, là où s’épanouit la promesse d’avenir ; elle est recueil des mains dessinant le contour d’une offrande ; elle est corne d’abondance, cette merveilleuse conque ouverte à l’imaginaire et nous devenons, la regardant, cette graine ombilicale en attente de germination, d’ouverture ; elle est symbole d’où naît le fruit dont nous ferons notre nourriture terrestre, celle de notre esprit fécond, celle déployant la chair de notre âme, celle nous disant notre essence intime en même temps que se révélera la plénitude d’être-au-monde parmi les multiples déclinaisons de la beauté.

    Cela, il ne tient qu’à nous de le porter à l’incandescence, de le faire vibrer à chaque respiration, à chaque inspiration. 

 

Notre souffle est poème du monde ;

notre chair recueil de toutes les significations,

notre peau le subjectile sur lequel

viennent se déposer

les couleurs de l’art.

 

   Tout est question de regard. L’univers qui nous entoure n’est jamais fixé de telle manière qu’il soit seulement ceci, qu’il soit seulement cela.

 

C’est nous qui configurons le monde

 à l’aune de nos affinités,

c’est nous qui connaissons

depuis la singularité qui est la nôtre,

c’est nous qui donnons lieu, espace, temps

à ce qui vient nous visiter et que, souvent,

nous délaissons avant même de l’avoir saisi !

 

 

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14 juillet 2021 3 14 /07 /juillet /2021 16:46
Le passé infini

   "Nous nous sommes assis sur le talus.  Je me suis tenu tout près de toi, fée de mon adolescence et, comme au premier jour, j'étais ravi, transporté, avec tout l'émoi et la tendresse de l'évidence première. Mûri par la souffrance et les épreuves de la vie, et c'est à cet instant, sous le soir tiède, parfumé, chargé d'étoiles, que j'ai savouré ce gout d’Éternité."

Sur un texte de

Pierre-Henry Sander

 

***

  [L'écriture en partage. Facebook paraissant avoir pour vocation essentielle de favoriser le partage, le texte ci-après voudrait répondre à cette exigence. Manière d'écriture à 4 mains, entrelacement du texte de Pierre-Henry Sander avec le mien. Ecriture que prolonge une autre écriture dont nous souhaiterions que le lecteur s'emparât afin de continuer la tâche entreprise.        NB : Le texte en italiques « entre guillemets », est le texte originel de son Auteur. Celui en graphies normales est mon apport personnel dont je souhaiterais qu'il soit perçu dans un prolongement tissé d'affinités avec cela qui fait sens et autorise ainsi la poursuite d'une mince tâche interprétative.]

*

   « Nous nous sommes assis sur le talus », tout près du miroir de l'eau. L'heure était à la méditation, empreinte de douceur. Nous étions à la dérive, nos yeux égarés parmi la lueur du crépuscule. Cette césure si éphémère avant que la nuit n'étale son lac d'ombre, sa tache d'encre, écriture permissive avant la perte, le sommeil. La teinte assourdie du jour était une note à peine cuivrée, un genre de grésillement, un parfum d'ivoire que traversait l'écume blanche des cygnes, leurs becs noirs tendus vers un possible destin. Je te devinais, si près de moi, pareille à une cariatide dressée à mi-ciel, le visage nimbé de lumière, la dune de tes épaules caressée de clarté, les plis de ta tunique plongeant dans l'étoupe proche de la terre, pareillement à une disparition qui, à chaque instant, pouvait survenir. C'était donc cela, le bonheur d'exister, cette vibration inaperçue qui s'installait entre nous comme pour nous dire l'urgence à coïncider avec nos propres effigies.

   « Je me suis tenu tout près de toi, fée de mon adolescence », dans ce lieu qui semblait nous avoir été prescrit de tout temps afin que nous nous disposions à quelque événement. Seulement nous n'étions guère conscients de ce qui en serait la révélation. Penchés au bord de la métamorphose sans en connaître la suite, cette merveilleuse mue imaginale qui, selon les hasards, pouvait être Argus bleu ou bien Goutte de sang. Le tragique, sous les tumultes de la passion. Mais avions-nous cette démesure des sentiments ou inclinions-nous vers une simple amitié, amour que le temps aurait gommé, le laissant au seuil du vraisemblable, du toujours en mesure de nous étreindre ? Nous étions dans cette incertitude et flottions au gré de nos égarements. Le doute entretenait cette flamme blanche qui, un jour lointain de notre jeunesse, nous avait épinglés l'un à l'autre sur le liège de l’immédiat amour. Mes rêves d'alors te voyaient Uranie, Hespérie, papillon butinant pollen et autres étamines. Genre d'allégorie du déploiement, de l'éphémère aussi, du passé infini qui, inévitablement au fil des ans, deviendrait le seul lieu possible de notre habitation commune.

   « et, comme au premier jour, j'étais ravi, transporté, » ouvrant aux nuages mes yeux incrédules, y cherchant une probable éternité. Te savoir là, à mes côtés, suffisait à ma félicité. Qu'aurions-nous eu besoin d'aller au-delà de cette présence onirique, de ce flottement entre deux eaux ? Sans doute le baiser du silence - nous parlions si peu -, nous eût-il réunis mieux que la fougue charnelle, le corps à corps, le tumulte de la chair. Nous étions comme deux céladons fragiles posés sur la courbure des choses, lissés de lumière. Une trop vive clarté, une exaltation nous eussent ternis avant même que notre accord ne fût scellé. Il fallait demeurer dans cette mutité, fermer nos yeux à la clameur du monde.

   « avec tout l'émoi et la tendresse de l'évidence première » et avoir la force, sinon la démesure de ne rien transgresser. Nous savions la pente fatale de ces évidences à nous entraîner dans des abîmes dont jamais nous ne serions ressortis. Combien le réel nous enserrait dans sa gangue de plomb, mettait en danger cette liberté que nous avions appris à faire nôtre depuis que nos yeux s'étaient croisés. Il fallait, funambules, rester sur le fil tendu au-dessus de nos existences et éviter les faux-pas, les tentations montant du sol mondain, les murmures d'effroi.

   « Mûri par la souffrance et les épreuves de la vie », j'avais gagné quelques rides sous la meute des difficultés et ne cherchais nullement à m'enfermer dans la glu des préoccupations, le réseau dense des apories. Chaque jour suffisait à entretenir le feu sourd de l'angoisse, le crépitement des questions, l'avancée dolente vers l'inévitable finitude. Au bord de cette eau sereine, si près des ondulations souples de la glaise, alors que le ciel virait doucement dans des teintes plombées, secrètes, je me laissais envahir de langueur, le temps glissait infiniment pareil à une eau lagunaire qui serait venue du plus loin, apercevant, comme dans un rêve, cette vive braise adolescente, tes yeux au bord d'une révélation, la courbure de tes lèvres, ta jeune poitrine soulevée par la rumeur du jour, tes jambes à l'effusion de lianes, la plénitude de ton bassin, l'amphore étroite de tes hanches, la lyre de ton ombilic, la fièvre arc-boutée de ton désir, « et c'est à cet instant, sous le soir tiède, parfumé, chargé d'étoiles que j'ai savouré ce gout d’Éternité."

 

 

 

 

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13 juillet 2021 2 13 /07 /juillet /2021 16:17
La Causerie des Jours.

   Combien de fois étais-je passé devant la maison rose ? Je ne saurais le dire. La seule certitude, ne vous avoir jamais vue. Pas même aperçue. Votre silhouette eût suffi à mon bonheur. La simple vision d’une fuite, l’envol d’une écharpe, la corolle souple d’une robe et, à défaut, peut-être, l’image d’une bicyclette que j’imaginais haute, pareille aux vélos de légende des Hollandaises près de l’eau d’un canal. Oui, il fallait toujours que, d’une manière ou d’une autre, je sois rattrapé par cet incorrigible romantisme. Pourtant le XIX° était si loin, Musset un simple souvenir dans les arcanes de la mémoire et « Les Caprices de Marianne » semblaient bien au-delà de Naples, dans un monde révolu. De nos jours il n’y avait plus guère de Cœlio pour déclarer leur flamme à l’épouse d’un juge et faire son siège, espérant sa chute prochaine.

   Peut-être n’existiez-vous qu’à l’horizon de mes chimères et il faudrait, un jour prochain, me résoudre à emprunter un autre itinéraire et faire mon deuil de celle que vous n’étiez qu’à l’aune d’une espérance. C’est bercé par ces idées sombres que je gagnais les quartiers de la ville où se trouvaient la plupart des restaurants. A l’angle d’une rue, surmonté d’un pignon en encorbellement, un café aux vitres dépolies derrière lesquelles des gens consommaient des boissons d’un air rêveur. « La Causerie des Jours », telle était l’enseigne de cette halte pour âmes romantiques. Mon inclination naturelle au sentiment, ma complexion mélancolique, ma sensibilité aiguisée comme la faux, tous ces états d’âme, que je jugeais stériles, me rattrapaient et me clouaient à l'incontournable réalité de mon être. 

  C’est en proie à ces dérisoires pensées que je tournai le coin de la rue. A peine oubliée « La Causerie », une jeune femme dont je pensais qu’elle était l’exacte réplique des « Jeunes filles en fleurs » de David Hamilton, me dépassa, juchée sur un haut vélo au cadre noir. Je ne pouvais en douter. C’est vous qui pédaliez avec cette belle aisance. Votre robe rose et fleurie faisait ses cercles printaniers dans le vent qui se levait. Vos cheveux attachés en queue de cheval flottaient et vos ballerines blanches dessinaient, en tournant, l’espace du bonheur. Je me hâtai de remonter en direction de la ville haute. Bientôt la minuscule place, son unique chêne à la large ramure, bientôt la maison rose. Contre le mur, un vélo : le vôtre, assurément. Sur le trottoir de ciment une carte avec l’enseigne de « La Causerie ». Oui, c’est bien là qu’il me faudrait aller, bientôt. « Causerie », ce vocable un peu désuet et précieux qui me faisait penser à Balzac, bizarrement, ce réaliste social dont vous paraissiez éloignée, tellement un vibrant sentiment, à l’évidence, vous habitait. Soudain vous deveniez cette Marianne dont je rêvais, soudain je devenais Cœlio, cette âme exaltée ne vivant que de vous savoir proche. Oui, proche dans le jour qui baissait. Je n’avais plus que ce souhait et je savais que, bientôt, vous l’exauceriez ! Les causeries n’ont que ce seul but. Lier en un seul mot deux destins séparés ! 

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