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28 août 2020 5 28 /08 /août /2020 08:15
HOMO COITUS

         Jacques-Louis David - Cupidon et Psyché

       Source : Mythes grecs et mythologie grecque

 

 

***

 

 

   Il faut partir du concept d’identité et de finitude avant d’entreprendre un bref voyage en direction de cet Amour Majuscule dont on a tellement dit et dont on n’a rien dit. Identité car, le plus souvent, nous sommes circonscrits à cette unité rebelle à toute domination, à toute spoliation. Nous sommes un corps indivis abritant, en sa citadelle, sa plus effective présence. Finitude car cette dernière joue en écho avec le principe d’identité, en renforce la terrible solitude. Parce que nous sommes seuls, entourés du sable du désert, nous cherchons à nous évader, à rejoindre une oasis, cette autre identité dont nous attendons qu’elle nous apaise et nous ramène au centre plénier de notre être, là où rien de menaçant ne saurait nous atteindre.  

   Les Grands Mystères sont ainsi constitués qu’ils parlent beaucoup pour ne rien dévoiler. Identité et finitude : tension bipolaire qui écartèle aussi bien l’Amant que l’Amante, principes d’opposition dont la béance suppose que les bords de l’abîme soient un jour réunis afin que, de cette jonction, puissent se lever, au moins un bonheur, si ce n’est une joie et, en tout cas, l’évitement d’une perdition. Car c’est bien de se perdre dont il s’agit lorsque la douce onction de l’Amour se dissimule et refuse de nous connaître en tant que l’un, l’une de ses élus. Vivre est simplement laisser se dérouler un métabolisme. Exister est acte de pure transcendance qui nous arrache au néant et à l’angoisse primordiale qui fondent les racines de notre être. Or exister en amour est l’une des vertus dont, parfois, nous sommes atteints au plus haut. Mais nous n’avons ni les mots pour le dire, ni les images qui pourraient en témoigner et les symboles, fussent-ils opératoires, échouent le plus souvent à en décrire l’essence.

   Regardons le tableau de David et laissons-nous aller à une simple lecture phénoménologique. Qu’y voit-on ? Certes pas l’Amour puisque nous avons implicitement convenu qu’il était invisible, intangible, situé hors toute représentation. Que nous reste-t-il alors ? La puissance d’un archétype dont Cupidon et Psyché se font les hérauts. Cette peinture de facture néo-classique, - posant ici un beau Jeune Homme épanoui, une belle Jeune Fille abandonnée -, est censée amener devant nos yeux ce qui, par nature, demeure celé. Certes David ne nous montre pas l’amour dans son acte immanent, car cette vue serait indiscrète, violatrice des droits de la personne, donc insoutenable. Au sens où nous ne pourrions « en soutenir l’épreuve ». On ne tutoie l’indicible qu’au risque d’une brûlure dont s’ensuivra une éternelle cécité. L’Amour, d’obédience divine, ne se montre jamais que dans l’expérience de l’éblouissement, dans la travée du vertige, dans l’accomplissement d’une métamorphose dont seront atteints notre corps, notre âme. Autrement dit, ne se donnera qu’un rapide flamboiement, ne fera phénomène qu’un brasillement dont l’intensité nous ôtera toute possibilité de le poser, l’Amour,  devant notre conscience, comme nous le ferions d’un objet. C’est au regard de cette instantanéité, de cet éclair, de l’irruption de cette foudre que nos lèvres seront scellées aussi bien avant la possession, qu’après. Avant, après : site d’une multiple dépossession dont toujours nous souffrons à défaut de pouvoir en repérer les signes explicatifs.

   Ce tableau, censé nous apporter toute la félicité dont il devrait être l’acte fondateur, nous comble-t-il au point que tout souci périphérique serait nécessairement dissout au seul motif de sa contemplation ? Non seulement cette représentation ne nous emplit réellement d’une certitude d’échapper aux rets du quotidien, mais elle nous y replonge à même la glaise lourde, opaque, des chemins ordinaires dans lesquels, à loisir, nos pas s’enlisent. Mais qui donc pourrait croire un instant à la vérité de ces attitudes angéliques, si ce ne sont les anges eux-mêmes ? Cupidon-ailé nous fournirait la preuve tangible d’une telle naïveté. En réalité nous avons affaire à une gentille bluette qui nous place dans un cadre de pure extériorité. Non seulement nous ne sommes nullement des voyeurs se délectant de quelque allusion libidineuse, mais de simples témoins de deux solitudes que rien ne pourra soustraire à leur confondante condition. Que Cupidon et Psyché, en leur épiphanie de supposé ravissement, soient avant ou après la copulation nous importe peu.

   Ce qui aurait valeur d’enlèvement à notre propre modalité existentielle, ce qui libèrerait nos chaînes d’hommes aliénés, serait qu’avec eux, les amants, nous fusionnions dans cet acte indescriptible, iconoclaste, hautement subversif - il défie la loi d’airain des dieux -, que donc nous nous déportions de nous pour ne plus nous connaître qu’en tant que pures virtualités en ce lieu hors tout lieu, en ce temps sans temps, en cette manière d’absolu dépourvu de buts et de fins, l’acte en tant qu’acte au plus haut de soi. Il n’aurait plus guère d’attache signifiante pouvant le déposer dans l’orbe de la quotidienneté. Il flotterait dans une sorte de brume diaphane ressortissant d’une angélologie, diraient les croyants ; dans un air empreint d’ésotérisme diraient les mystiques ; dans une bruine métaphorique diraient les poètes.

   Alors comment ne pas éprouver, au centre de sa chair, le comble du dénuement des amants abandonnés, sur leur couche de tissu précieux, à la misère la plus déconcertante du genre humain ? Icône dépourvue de son contenu religieux, cet exhaussement de soi vers son Dieu qui appelle et console, car, ici, le dieu est absent, l’Amour est quelque part dans un passé proche, un futur hypothétique et le présent n’est qu’attente d’un événement qui tarde à venir, qui, peut-être, ne pourra trouver à s’actualiser. Ici, il convient de se déporter vers les éclairages de la linguistique, de les mettre en relation avec cette subtile lumière de la volupté qui figure au centre géométrique de l’être, à savoir le rôle prééminent de la copule dans l’organisation de tout énoncé, fût-il réduit à sa plus simple expression. Incertitude et nécessité de la copule, cette liaison entre sujet et prédicat, comme dans la proposition « le ciel est bleu », où le « est » chutant, ne demeureraient que « ciel »  (Cupidon ?) puis « bleu » (Psyché ?) dans leur totale nudité, leur désarroi foncier, leur irréductible identité, leur fixité solitaire. Le « est » = « Amour » qui relie et reliant donne sens et direction à l’aventure humaine. EST ; Amour  =  le Même, puisque tous les deux sont doués d’une essentielle valeur ontologique : ils disent le lieu nécessaire de l’être dont, jamais, l’on ne peut brader les vertus. Alors, comment pourrait-on encore s’étonner que la copule, par familiarité, « copulation » se décline étymologiquement en  « lien, union », « lien moral », « union dans le mariage » ? Car l’union est lieu de fusion au gré duquel peut s’éprouver la dimension unique de la totalité.

   Avant notre naissance, après notre mort, seuls lieux d’une totalité, d’une infinie virtualité à laquelle rien ne saurait nous soustraire. En-deçà du cosmos, au-delà du cosmos, nous sommes d’illimités chaos auxquels l’on ne peut rien retrancher, rien rajouter, sauf l’étincelle créatrice qui présidera à notre venue, nous arrachant à l’illimité pour nous remettre aux forceps du limité : forceps du corps, de l’esprit, des actes qui nous consignent dans une étroite geôle. Car, jamais, existant, nous ne sommes libres de nos choix, de nos orientations, de nos décisions. Une étoile au-dessus de nos têtes fixe le chemin de la destinée. Comment pourrions-nous en différer la cruelle loi ? Au regard de tout ceci, l’homme est habité de cette nostalgie antéprédicative au gré de laquelle il était cette essence libre de soi, ce trajet sans origine ni fin, cet événement sans fondement, cette traversée entre des rives hypothétiques. Il n’était nullement aliéné. Le désordre était sa voie. Dès lors où l’ordre - de la naissance -,  s’institue comme seule condition de possibilité offerte à l’esquisse humaine, il lui est enjoint d’en suivre l’irrémissible trace.

   L’acte d’amour est le seul par lequel rejoindre cette mythique androgynie, cette dyade fusionnelle entre Soi et ce qui n’est pas Soi, c'est-à-dire créer un monde dont on est, tout à la fois, le centre et la périphérie. L’acte manducatoire de la mante religieuse n’a d’autre signification que de reprendre, par le biais de l’oralité, cette totalité qu’elle a un instant connue : principe mâle fusionnant dans le principe femelle. Syncrétisme des tendances centrifuges, jonction dans un identique nucléus d’un divers éparpillé qui consent enfin à découvrir la puissance assemblante du germe, de l’origine, manière d’alpha et d’oméga en dehors desquels tout n’est que confusion et perte d’horizon humain.

   De deux solitudes fondées sur le socle de « l’Homo egoïtus », la copule - cet extraordinaire médiateur -, métamorphose ce dernier Homo en « Homo altruitus » ou « Homo androgynus », ce nouvel être ubiquitaire qui EST (copule), ici et là, en l’Amant, en l’Amante, une seule et même réalité. La copule « EST » a accompli ce que rien ne saurait mener à son terme, cette ambivalence, cette équivoque qui trouvent dans l’union l’effectivité de leurs propres ressources, tout en un, cette nostalgie de l’être primitif que nous fûmes, loin là-bas, dans ce fourmillement indéchiffrable du chaos originel, où tout principe se donnait tout uniment mâle et femelle indistincts, un feu y était inscrit de toute éternité qui allumait notre propre cosmos. Oui, c’est bien cela, l’Amour EST ce convertisseur qui exile de Soi en l’Autre afin qu’une liberté et une vérité soient connues. L’Amour n’est que ceci, liberté, vérité ou bien n’est qu’un simulacre, un miroir aux alouettes ivre de son propre mouvement. Le coït, en son éclair, est cette révélation qui ouvre un ciel. Alors, l’espace d’une brève éternité, pouvons-nous dire : « Le ciel EST bleu ». Aussi bien aurions-nous pu énoncer : « L’Amour EST beau ». Mais, ici, nous nous heurterions aux limites de l’expression, destin de toute tautologie ! Ambiguïté de la condition de l’homme, de la femme, condition qui ne trouve son accomplissement qu’à ignorer le sol propre de sa constitution. C’est toujours un ailleurs qui fait signe depuis le nom d’Amour. Un chant de Sirène.

   Comment conclure sans en appeler à Spinoza et à sa formule célèbre : « Post coitum animal triste », que l’on traduit habituellement par : « Après la jouissance vient la tristesse », ce qui semble indiquer qu’à tout état paroxystique atteint dans la volupté succède un blues post-coïtal qui semble constituer le fondement abyssal de toute affliction durable. L’accablement serait donc directement proportionnel au degré du plaisir atteint dans le processus à son acmé. Cependant si cet adage mérite notre reconnaissance, reprochons-lui d’occulter une partie du problème puisqu’il fait mine d’oublier « l’ante coitum », l’avant-coït qui en est le logique pendant. Peut-être même l’avant-coït serait-il plus marqué de l’empreinte d’une profonde mélancolie pour la simple raison, qu’à l’encontre du post-coït, il ne peut se référer à un souvenir qui viendrait, jusqu’à lui, apporter des fruits déjà cueillis. L’ante-coït porte en plus le poids indéfectible d’un acte à venir entouré du mystère des choses inconnues. Belles ou inquiétantes. (Je pense, écrivant ceci, au tableau « Les muses inquiétantes » de Giorgio de Chirico. Ces muses aux têtes oblongues sans yeux ni bouches - ces antres du désir -, aux robes longues et marmoréennes - ces nobles projections libidinales -, qui dissimulent peut-être une sexualité congelée.  Je songe au vide métaphysique, à la géométrie abstraite selon lesquels ces personnages féminins se donnent à voir. Comment ne pas avoir « la chair de poule » dans le mouvement même d’un désir anticipateur de supposées voluptés ? Sur des « falaises de marbre » ?)

    La seule temporalité qui conviendrait à la prolongation indéfinie d’un état de jouissance serait celle uniquement du « per coitum », à savoir d’un acte maintenu bien au-delà de la conscience humaine, suspens s’alimentant à sa propre source sans que jamais ne s’obombrent les nocturnes angoisses d’un avant et d’un après. Nous sommes des êtres du présent ! Sans doute la seule vérité. Là est la demeure de la copule EST. Présence du présent. Avant : néant. Après : néant !

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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27 août 2020 4 27 /08 /août /2020 08:34

 

[Préambule - Cette fable moderne met en exergue la beauté du monde à laquelle s’oppose sa souveraine et illimitée laideur. Chaque jour nous faisons l’amer constat que des choses ne vont pas bien, que la terre se réchauffe, que les maladies gagnent du terrain, que la misère pullule, que les injustices de tous ordres courent dans la société qui devient de plus en plus inhumaine. Le texte ci-après, de coloration globalement ‘écologiste’ au sens large, plus précisément ‘humaniste’, décrit les grands travers qui affectent le cours du monde. Nous massacrons les biens les plus précieux, nous dilapidons les richesses que la Nature a mises à notre portée sans même que notre conscience se révolte, qu’elle soit simplement dérangée à l’annonce de tel tsunami, de telle inondation. Nous accusons le coup, certes, mais nous demeurons figés, incapables, le plus souvent, de produire le moindre geste qui permettrait, au moins à titre individuel, d’enrayer une parcelle du mal. Nous nous habituons à tout, voilà le pire !

   Nous comptons sur la générosité du temps qui passe, sur sa capacité à panser les plaies infligées par l’humanité, sur la providence, sur la rotation des astres, la course des comètes et que sais-je encore, comme si nous étions les acteurs désintéressés de notre propre désastre. Mais que faut-il donc pour que nous sortions de notre léthargie ? De nouveaux holocaustes, des séismes meurtriers, la fin d’une civilisation, la nôtre que nous avons portée devant l’Histoire avec une légèreté exemplaire ? Que faut-il ? Sans doute les développements ci-après seront-ils jugés majoritairement ‘moralisateurs’. En réalité le rapport à la Nature, bien plus que d’être moral est ontologique, c'est-à-dire qu’il y va de la question de l’être. Du nôtre, de tous ceux et celles qui nous font face, les rivières, les océans, les montagnes les glaciers. Seule une levée des consciences pourrait inverser des horizons bien sombres. Ce modeste article n’a d’autre but que de montrer ce qui apparaît et nous adresse un message urgent. C’est la Terre que nous avons à sauver. Espérons qu’il soit encore temps !]

 

*

 

   Olivier habite au sommet d’une colline. Il aime cette nature qui s’ouvre à lui dans la générosité. Jamais il n’aurait pu vivre au fond d’une vallée étroite, là où la vue est limitée, où la conscience n’a nul tremplin pour s’envoler. Olivier est une âme simple qui n’aime rien tant que le spontané, l’immédiatement donné, cette feuille livrée par le vent, ce nuage léger qui brode l’azur, cette pluie fécondant le sol de poussière, lui donnant cette belle teinte d’argile ou d’ébène. Olivier lit beaucoup, surtout de la poésie, compose quelques textes, se distrait de longues promenades solitaires, s’emplit des visions du monde. Soit qu’il voie le monde à sa portée, soit qu’il le recompose dans un rêve éveillé. Il n’a de cesse d’inventorier tout ce qui fait sens à l’horizon des yeux, autrement dit, il n’est jamais en repos, plutôt en embuscade, cœur disponible, mains grand ouvertes, imaginaire déployé afin de recevoir une myriade d’images qu’il prend soin d’archiver sur les rayons de sa mémoire.

   Ce matin le temps est au beau calme. La grande chaleur a laissé la place à un temps brumeux, signe avant-coureur d’un automne qui s’annonce déjà. De cette rémission de la chaleur, le corps se trouve heureux. La canicule est éprouvante qui tend ses pièges, enserre, contraint et, en définitive, ôte toute liberté. On est cloués dans des pièces d’ombre, on évite de bouger, le moindre mouvement est une épreuve. Olivier sent en lui ces grandes ondes de liberté qui nagent dans sa poitrine, ses membres, jusqu’au bout de ses pieds qui effleurent le sol dans une manière de vol léger. Tout ce qui s’étend devant lui, ce paysage immense, sans limite, il en ressent les bienfaits sur la nappe lisse de sa peau, il en apprécie la faculté de régénération comme si une source s’était levée en lui qui le désaltérait, l’accordait au rythme immémorial du monde.

   Du haut de sa colline de calcaire qu’il nomme indifféremment ‘mon promontoire’, ‘mon belvédère’, Olivier embrasse une sorte de totalité dont il est le réceptacle privilégié. Tout, soudain signifie jusqu’à l’excès. La moindre herbe poussée par le vent est un genre d’embarcation sur laquelle connaître les verts océans des prés. La feuille suspendue à l’arbre est pareille à un fin nuage qui ouvrirait le voyage d’une infinie méditation. La pierre sur le sol ressemble à un dolmen dressé par ces très lointains ancêtres dont encore, sans doute, un fragment nous habite qui nous dit la primitivité d’une vie minérale, l’Homo faber et la pierre étaient confondus en une identique mutité, le monde, encore, ne parlait pas. Seulement le langage de l’éclair, de la foudre, du tonnerre, le langage de la grotte qui était comme un ventre maternel.

   Mais nous sommes sortis de la longue nuit de la Préhistoire, mais nos âmes sont éclairées, mais nous avons le principe de raison pour guider nos actes, donner droit à nos jugements les plus sûrs, les plus exacts. Nous avons des yeux exercés par l’éducation, habitués à la rencontre du beau, mais aussi du laid, entraînés à la contemplation de ce qui, pour nous, est utile, indispensable même à notre vie, à notre passage sur terre. Des mains de la Nature nous avons reçu d’infinies offrandes que nous pensions inépuisables, toujours renouvelées, mais nous avons trahi notre ‘Mère’, puisqu’aussi bien la Nature est celle par qui nous figurons au monde et tâchons de frayer notre voie parmi les richesses, les dons, mais aussi les écueils qui jonchent notre route, des barricades s’y lèvent, des herses surgissent du sol avec leurs pointes acérées pour obstruer la voie, faire plier nos têtes et nos fronts sous l’imparable joug des fourches caudines. Car, nous les Hommes, nous pensions immortels, doués de toute puissance, pareils à ces dieux de l’Olympe dont les noms magiques résonnaient sous la voute d’airain du ciel.

   Il n’y avait nulle limite à notre expansion. Nous croyions pouvoir piocher à l’infini dans la corne d’abondance du réel. Nous avons inventé la métallurgie, dans de sombres forges nous avons élaboré les outils que nous destinions aux ‘travaux et aux jours’. Seulement, créant le coutre et la charrue, nous aurions pu nous limiter à ouvrir la terre à l’aune de nos seuls besoins : manger, nous vêtir. Mais nous n’avons su nous contenter des miettes, nous voulions la flûte dorée, mais nous voulions la miche à la miette grasse, mais nous voulions tous les fournils du monde pour y faire cuire les pâtes levées de nos envies illimitées, de nos désirs incandescents. Plus le feu lançait haut ses flammes, plus nos yeux brillaient des étincelles sourdes de la convoitise. Nous avons eu, constamment, au cours de l’Histoire ‘les yeux plus gros que le ventre’. Nous mangions une croûte de pain et nous regardions, avec des yeux hallucinés, de grosses tourtes emplies de mille friandises. Nous, les hommes, avons surtout pêché par gourmandise car c’est bien l’un des traits déterminants de notre condition, nous sommes des êtres insatiables qui, jamais, n’épuisons l’outre immensément ouverte de nos désirs.

   C’est ceci que pense Olivier du haut de sa colline de falaises blanches, semée de chênes rabougris, de genévriers à la maigre végétation. Ici, tout semble plaider la cause du simple, du modeste, de la réserve en toutes choses qui est bien préférable à la précipitation, à la décision tranchée qui bouscule le monde, parfois le renverse et il faudra des siècles de dur labeur pour regagner ce qui a été perdu au seul motif d’une hâte à combler ce qui, jamais, ne peut l’être, à savoir cette immense vertige de la jouissance qui, une fois éprouvé, demande, dans un ‘éternel retour du même’, à être comblé. Nous sommes des êtres du manque et c’est une faille permanente qui creuse en nous la profondeur de l’abîme. Nous emplissons continuellement nos seaux de provendes multiples, nous les destinons à la boulimie sans fin de nos envies, seulement, pareils à des tonneaux des Danaïdes, nous n’avons nul fond et ce que nous pensions pouvoir thésauriser se dissipe comme une brume sous la poussée du soleil. Toujours nos mains sont vides qui éraflent l’air et se désolent de n’y rien trouver que des lambeaux de choses inconnaissables.

  

   Rêve éveillé d’Olivier

 

   Mes yeux portent au loin, ma vue est illimitée. Tout comme le rapace de haut vol dont la vision est panoptique en même temps qu’incisive, je n’oublie rien du monde en sa naturelle et resplendissante beauté. Je ne veux rien dissimuler, je ne veux rien gommer de ce qui vient à moi, prononce à mon oreille les mots doux comme la comptine du pur émerveillement. La Terre est belle, la Terre est infinie. Elle court d’un horizon à l’autre portant avec elle ses immenses richesses dont nul ne pourrait faire l’inventaire. Il suffit de prendre du recul et d’exercer sa conscience à décrypter tout ce qu’il y a d’exception à vivre en ce lieu, en ce temps d’immense profusion. Ce qu’il faut voir, c’est ceci :

   Voir l’élément-terre en sa parfaite parution. C’est l’automne. Quelques brumes flottent au ras du sol. Les terres viennent d’être labourées. Les mottes luisent dans le premier jour, on les penserait d’acier rouillé avec des reflets luisants que le soc a poncés. Les sillons font de grandes lignes qui se jettent vers le ciel, loin là-bas à l’horizon encore semé d’ombres violettes, traces infimes d’une nuit en train de basculer de l’autre côté des choses visibles. Il y a une colonie de garde-bœufs qui parcourent les prairies attenantes où paissent des vaches à la robe claire, elles font comme des taches solaires tout contre les champs à la teinte plus soutenue. Parfois des ilots à la couleur de feuilles, parfois de vastes étendues de poussière inclinant vers la soie, la toile de lin, les infinies variations du beige, on dirait des empiècements de cuir plaqués sur une vêture souple, parcourue de plis et de remous, une sorte de lac avec ses reflets, ses ondes troubles, ses moirures variables selon l’endroit d’où on les observe.

   Voir le dos gonflé de l’océan. Il semble ne jamais devoir en finir avec son histoire bleu-clair brodée de golfes et longée des touffes légères des tamaris, avec ses contes à la lueur bleu-marine coulant au profond des abysses, avec ses lames turquoise battant les récifs coraliens, avec ses transparences de cristal sous le froid boréal tissé de hautes glaces. Oui l’océan est image de l’infini, ses eaux jamais ne cessent de s’agiter, de se soulever en gerbes d’écume blanche, de retomber en plis qui prennent parfois l’accent impénétrable, mystérieux des ténèbres. De grandes voiles immaculées le traversent de long en large, focs gonflés que le Noroît pousse au-dessus des fonds de sable, des poissons aux yeux aveugles y vivent dans la discrétion de leur tenue invisible. Le bruit continuel de l’océan est un baume qui adoucit les mœurs, lime les angles de la violence, arase les dents aigues des destins belliqueux. C’est un bruit doucement maternel, une langue qui vient lisser notre peau, lui dire la simple joie qu’il y a à vivre ici, dans l’échancrure du rocher, là près de la lagune aux reflets d’argent, plus loin tout près de l’isthme que longent les vagues au destin millénaire, elles ne cessent jamais d’être et ne se posent nullement de question. Ne sont que parce qu’elles sont.

   Olivier rêve yeux grand ouverts car ce qu’il voit, là devant lui, ces collines de terre blanche, ce ciel limpide, la ligne d’horizon et son cercle doucement incliné, tout ce qu’il voit joue en écho avec le vaste monde. Voit-il la frêle robe noire d’un chêne et il voit en même temps le balancement du palmier dans la marée verte de l’oasis, la haute stature du baobab, son image d’arbre inversé lacérant de ses racines la pulpe des nuages, les hauts fûts des cèdres rouges s’élevant aux hauteurs inimaginables de la canopée, ce territoire traversé des flamboyantes couleurs du toucan à bec rouge, illuminé de la tunique verte du caïque à tête noire, surpris de la braise presque éteinte du cotinga Pompadour. Les forêts sont précieuses, elles sont des mers où se déverse la houle pressée des vents, des flux incessants. Les grands arbres se balancent et chantent en frottant leurs écorces usées les unes contre les autres. Peut-être est-ce leur façon de faire l’amour, d’initier le geste infini de la génération, de donner aux hommes l’oxygène dont ils ont besoin pour vivre et tracer leur sillon sur la dalle immense des continents. L’arbre est ce génie tutélaire devant lequel, à défaut de nous prosterner, nous devrions nous incliner, remercier sa présence, l’ombre qu’il nous prodigue sans compter, les fruits qu’il destine à notre bouche, les écorces que nous brûlons dans l’âtre, les bûches qui flamboient dans nos cheminées, les planches de nos meubles, les racines dont nous faisons des décoctions, elles soignent nos maux, guérissent nos âmes.

   Olivier rêve, avec son beau prénom d’arbre, aux fleuves majestueux auxquels il doit son existence. Ils surgissent des glaciers, sautent des verrous de moraines, cascadent sur des tables de granit ou de schiste, creusent des canyons aux parois vertigineuses, se faufilent dans des détroits, deviennent torrents, lacs, mortes eaux qu’arrêtent les barrages de ciment des hommes. Ils sont le peuple joyeux de l’eau, le chant qu’ils adressent à la terre, ils font se lever les graines, ils sont les divinités des moissons, ils fabriquent le pain dont nous agrémentons nos repas. Ils sont si discrets que, souvent, dans l’épi de maïs, la verte tige de blé, la graine de froment, la croûte blonde du pain, nous ne savons nullement reconnaître leur présence.

   C’est un problème humain que d’avoir la mémoire courte, que de renier les dieux qui nous portent dès que les présents qu’ils nous ont adressés, déjà devenus anciens, ne sont plus guère honorés, pris qu’ils sont pour de logiques gratifications dont la source ne nous est plus apparente. Ainsi les fleuves coulent-ils vers l’aval de l’espace, le long corridor du temps, à bas bruit, une goutte poussant l’autre, une eau se substituant à la précédente, jusqu’au vaste estuaire, jusqu’à l’immense mer qui les accueille comme leurs pères, sans eux, elle n’existerait pas la mer, elle ne serait qu’une immense cuvette à ciel ouvert parcourue de crevasses et de bois fossiles pareils à ceux qui gisent, tels des minéraux, dans l’aride ‘Désert de la Mort’ dans cette Californie exténuée de chaleur.

   Olivier rêve aux hautes et inaccessibles montagnes, ces Princesses des fières altitudes, ces têtes altières couronnées des diamants aigus du soleil. L’air y est pur. L’air y vibre comme s’il était animé par quelque diapason céleste. Grimpant à leurs sommets, soudain, la tête devient légère, comme si elle se détachait du corps, pareille à ces étonnantes montgolfières qui flottent à mi-ciel, légères, on croirait avoir affaire à des ballons de baudruche. C’est bientôt un vertige qui survient et l’on se prend à penser que l’on a été bien audacieux de comparer sa taille de ciron à ces géantes de pierre qui n’ont peur ni de l’éclat de la grande étoile blanche, ni des chutes de neige, ni des coups cinglants du blizzard. C’est ainsi, tutoyer l’absolu rend invulnérable. On ne redoute plus rien, ni l’éclat du gel, ni les bourrasques de vent. On s’érode seulement. On perd un peu de matière, une simple poussière au regard de l’éternelle géologie. Le temps des roches n’est nullement celui des hommes. Les hommes sont infiniment corruptibles, le temps de quelques saisons seulement, alors que les pics ne s’useraient guère qu’aux yeux de géants à la prodigieuse longévité, des Mathusalem ayant résolu l’énigme de la mort.

   Montagnes des alpages, combien vous êtes admirables avec vos vaches à la robe grise, écumeuse, aux pis gonflés de lait, ce délicat breuvage que boivent les Existants dans leurs appartements climatisés sans même savoir ce qu’est une sonnaille, quel bruit elle fait contre les falaises de roches, ce qu’est une transhumance, la joie sereine d’appartenir à la nature, entièrement, sans aucune dette à la culture, à la civilisation. Connaître la montagne une fois dans la pure dimension de sa vérité, c’est être poinçonné au creux de son âme de la nécessité de la retrouver, de l’honorer telle qu’elle est, une merveilleuse puissance qui repose en elle-même et n’attend rien d’autre que l’éternité.

   Olivier, depuis le haut de son ‘belvédère’, rêve aux glaciers, à ces hauts murs de cristal aux mystérieuses galeries bleutées qui montent et descendent dans le ventre fécond de ces dieux du froid. Ici, tout est exact. Tout est rigoureux. On ne joue nullement avec les murailles de glace, on les respecte, on les vénère. Les Inuits, plus que tout autre, savent du fond même de leur instinct que l’on ne part pas impunément à la chasse au phoque ou au morse à n’importe quelle heure du jour, par n’importe quel temps. Ici, selon le choix, il s’agit de vie ou de mort. Le froid, la neige, la glace, les congères ne connaissent pas les demi-mesures. Une mauvaise décision peut être irréversible, le chasseur ne jamais revenir de sa chasse. C’est pourquoi l’on est prudents. C’est pourquoi l’on jauge longuement une situation et que l’on ne décide d’un acte qu’en toute connaissance de cause. Les pôles sont aussi beaux que ses terres sont hostiles. Du reste il y a une évidente relation entre le paysage sublime et la désolation qui en est l’habituel fondement. Déserts, toundras, steppes, salins, lacs asséchés fascinent les humains sans doute pour l’unique raison qu’ils mettent en exergue une mort maintenue à distance dans l’espace et le temps.

  

   Pensées d’Olivier pour le monde qui vient

  

   On ne tient jamais mieux à l’existence qu’à en mesurer la fragilité, qu’à être exposé au danger, à tutoyer la tragédie. Face aux immenses étendues blanches de l’Arctique, aux sables brûlants du Désert de Gobi, du Kalahari, face à l’immense plateau érodé du Colorado, nous mesurons, à sa juste valeur, le cadeau immense de la vie, la dette qu’elle devrait nous imposer, le respect que nous devrions manifester en direction de la Nature en son irremplaçable présence. Nous ne sommes que grâce à elle, elle n’est que grâce à nous. Nos destins sont coalescents, tissés des mêmes fibres. Si la Nature va bien, alors nous aussi nous allons bien. Il semble que cette règle élémentaire du rapport à notre ‘Mère-nourricière’ ait été oublié. Mais il ne s’agit pas seulement d’amnésie. Certains comportements irresponsables semblent prendre un malin plaisir à détruire ce que des millions d’années ont mis à édifier, patiemment, pierre à pierre, cette immense Tour de Babel dont, aujourd’hui, nous habitons les cellules sans bien savoir quels en sont les fondatios, quelles sont les lois qui en régissent le fonctionnement, sans nous interroger sur la fragilité d’un édifice, sa construction fût-elle édifiée en des époques reposant sous les strates illisibles de l’Histoire.

  Oui, les glaciers nous scrutent de toute la hauteur de leur édifice majestueux, mais cette majesté est aussi magique que précaire. Chaque jour voit s’effondrer ces génies de glace  comme des châteaux de cartes, des pièces de bois que les enfants assemblent avec soin afin de les faire tenir en équilibre, de réaliser la plus haute tour possible. Immanquablement, la fin du jeu voit l’écroulement de l’audacieuse structure, laquelle défiant la loi de la logique a dépassé ses propres possibilités. Oui, mais les lois de la physique ne sont pas les lois humaines. Ce qui correspondrait à la ‘logique’, ci-dessus évoquée, dans l’espace matériel, trouverait son pendant dans la ‘raison’ en matière de décisions humaines. Tout est en effet question de raison. Nous avons connu le ‘Siècle des Lumières’, la puissance presque illimitée de la Raison, parfois jusqu’à l’excès.

   Il ne s’agit nullement de refaire l’Histoire. De toute manière l’homme ne semble jamais rien retenir des leçons qu’elle nous adresse. Les génocides succèdent aux holocaustes, la barbarie à l’inquisition, le racisme à la xénophobie. Piètre constat, certes, mais constat réaliste malheureusement. Il ne faut nullement sombrer dans un pessimisme qui ne serait que la face cachée du nihilisme, donc de l’absurde qui enlèverait tout sens à notre existence. Il faut lutter, il faut résister et ne pas donner droit aux Cassandre de la désolation, ne pas céder aux sirènes nous convoquant au mépris de la vie. Oui la Terre, notre Terre est en grand danger. Ceci, nous le savons tous mais feignons de l’ignorer ou reportons le poids de nos actes sur les générations futures. Curieuse conception de l’héritage, tout de même. Héritage de cendres et de ruines.

   Terre en tant que notre planète ; terre en tant que matière, glaise, limon, humus que nous foulons chaque jour ; océans et mers que nous parcourons sur nos ferries hauts comme des immeubles ; forêts que nous survolons, dans ces fuselages d’acier étincelants ; arbres que nous arrachons, comme si nous procédions à l’ablation de nos poumons ; fleuves que nous martyrisons et asséchons ; montagnes que nous déplaçons afin d’y dérober gemmes précieuses et minerais ; glaciers que nous regardons fondre comme nous verrions les chutes du Niagara, sans pouvoir aucun d’en freiner l’irrémédiable fuite.

   Terre, que faisons-nous donc pour remédier à ton abandon, à ta faillite qui ne paraît inéluctable qu’à la mesure de notre impéritie, de notre insuffisance ? Que faisons-nous sinon observer le navire qui coule avec ses précieuses cargaisons ? Qui donc se jettera à l’eau ? Qui donc osera être un Homme ? « Indignez-vous », disait en son temps le diplomate et humaniste Stéphane Hessel. Certes il convient de s’indigner, c’est certainement le tremplin à partir duquel bâtir une audace et cingler vers le grand large. N’attendons nullement un élan collectif qui, sans doute, ne viendra jamais. Agissons à notre mesure. A chacun sa part.

   Ainsi naissent les grands changements. Il n’est que temps d’agir. Le langage ne suffit pas, pas plus que les grandes déclarations d’intentions, les tables rondes et autres colloques. Avons-nous besoin d’une pédagogie, d’une éducation particulière pour savoir quelle est notre responsabilité face à ce qui nous fait vivre ? Avons-nous besoin d’un modèle pour économiser l’eau, modérer nos déplacements, baisser notre chauffage, consommer sain, limiter notre ration de viande, pratiquer des loisirs modestes en besoins énergétiques ? Avons-nous besoin d’un modèle pour être Hommes sur la Terre ? Non, la bonne volonté suffit. Non, le bon sens suffit. Qui donc se déclarerait démuni de volonté, privé de bon sens ? Qui donc ? Soyons des Hommes au regard de l’Histoire ! Soyons des hommes face à la Conscience ! Il n’y a guère d’autre lieu où exister.

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26 août 2020 3 26 /08 /août /2020 08:06
Dans la claire évidence du jour

« Bois levé »

Vallée de la Loire

 

Thierry Cardon

 

***

 

 

   « Bois levé » est ici à prendre non en sa signification de pure verticalité spatiale mais bien plutôt pour sa valeur spirituelle d’élévation hors du champ des choses communes. Oui, un arbre, cet arbre, peut s’arracher de la gangue du réel pour gagner les hautes sphères de l’invisible. Alors on pourra parler « d’essence » du bois en sa plus exacte manifestation. Si nous pouvons nous abriter sous ses vastes feuillages lors des chaleurs estivales, y trouver refuge sous les pluies diluviennes, en choisir l’admirable site pour construire nos cabanes d’enfant, ceci n’est nullement le fait du hasard, ceci indique, sans la moindre ombre qui pourrait en atténuer l’éclat, la majesté de l’arbre, ce qu’il a de foncière présence pour nous les hommes.

    Qui donc n’a jamais éprouvé au contact d’une forêt un sentiment de félicité, une onction, un baume qui nous sauvent des assauts d’une civilisation pressée ? Ici, je pense à cette belle forêt primaire des Carpates, semée de hêtres hauts de quarante mètres couvrant les flancs des montagnes, à cette nature vierge que ne connaissent que les loups et les ours à la toison brune. Peu d’hommes en cette contrée, si ce n’est un garde forestier, un spécialiste de la faune qui ne font nullement tache sur le paysage, fondus qu’ils sont dans l’écosystème dont ils sont l’un des précieux maillons. Ces hommes aiment profondément la nature, ces hommes sont « nature » ce qui est suffisamment remarquable pour que cela vaille la peine d’être mentionné.

   Certes nous aimons les paysages, nous en apprécions les belles perspectives, admirons les crètes des pics enneigés, flottons avec bonheur au large de l’océan, frissonnons tels de vivants épis au contact de ces plaines infinies qui se confondent avec le ciel. Mais, je crois, nous éprouvons une affection toute particulière à l’égard de ce monde sylvestre que, sans doute, nous vivons à la manière de l’un de nos prolongements. Ne dit-on qu’un arbre a souffert du froid ou bien de la sècheresse, qu’il a été abattu lors de la dernière tempête, qu’il a été couché à terre, que ses racines ont été arrachées. Tout un lexique qui, se déclinant sous les espèces de la souffrance, de l’abattement, de la chute, de l’arrachement, disent, en quelque manière, ce vocabulaire humain plus qu’humain que nous nous destinons en propre mais que nous offrons à ces arbres qui sont un peu notre écho, forces tutélaires dont nous demandons la protection, cette dernière fût-elle inconsciente, seulement formulée dans le flux des archétypes qui tracent les lignes de notre architecture.

   Mais je veux dire, maintenant, combien cette image est belle au gré de cette essentielle présence qu’elle nous adresse, simple et fondamental message de vérité fuyant l’inconsistance, les affectations de l’apparence. En un certain sens une antithèse de nos contemporaines sociétés qui ne s’abreuvent que d’images faciles, d’herméneutiques à bon marché, de saveurs immédiates sitôt évanouies que ressenties. Ce magnifique paysage des bords de Loire, nous pourrions demeurer en sa lisière des heures entières sans que le moindre ennui s’emparât de nous, sans même que nous pussions douter de notre inscription concrète dans le monde. Je regarde cette scène et je suis comblé de l’intime intuition de ce qu’exister signifie : ce troublant et direct contact avec les choses, cette sensation à fleur de peau pareille au frisson du plaisir ou de la volupté, cette marée intérieure, ces flux qui font leurs allées et venues quelque part dans l’outre de peau qui en est comme soulevée.

   Une levée, de l’arbre à laquelle correspond, en un genre d’osmose, un soulèvement de l’être autant qu’il le peut, arrimé à son massif de chair. Oui, cette beauté-là, cette vérité-là procèdent à l’allègement de notre chair qui devient diaphane, à la limite de la transparence. Voyez ces boules de résine qui glissent le long des troncs des sapins, voyez leur onctuosité, leur substance pareille à des perles de suif, à de vierges chandelles, à des bulles de savon flottant dans l’air irisé. Ainsi devient tout corps porté à l’extrémité de soi, hissé en direction d’une province où les choses n’ont pas de nom, natives qu’elles sont dans la claire évidence du jour.

 

Le corps n’est plus le corps.

L’heure n’est plus l’heure.

Le moi n’est plus le moi.

Le corps est transfiguré qui devient éthéré.

L’heure est longue qui devient éternité.

Le moi est dissous qui se confond

avec le gris du ciel,

la ceinture d’arbre sur la rive,

 l’immense plaque d’eau

qui brille à la façon d’un métal poli.

 

   L’arbre n’est plus l’arbre, il est devenu figure de la déité qui, en quelque endroit secret de notre âme ne demande qu’à être reconnu, effleuré, peut-être simplement halluciné tellement son être est proche de la consistance du rêve, tressé des belles figures infiniment mouvantes de l’imaginaire.

   Oui, je sais, ceux qui jamais n’ont connu cet instant de fusion avec la nature, dans l’immense palme du silence, dans l’extrême solitude, dans l’harmonie la plus parfaite, penseront à quelque effusion mystique pareille, sans doute, à celles que donnent le LSD ou la Marijuana, sauf que ces drogues aliènent, alors que l’hyperesthésie libère et conduit bien plus loin que soi, en des terres qui ne demandent nulle confirmation de qui que ce soit, en des territoires qui ne se justifient ni par des coordonnées polaires, ni latitudes, ni méridiens. Cette superbe et illimitée géographie mentale, cette cosmologie instantanée, cette contemplation libre de tout substrat nait d’elle-même et se prolonge autant que durent beauté et vérité qui sont ses principes premiers, ses ineffables ingrédients.

   Oui, cet arbre qui pourtant est mort, nous fait signe autant que celui qui est vivant. Et pourquoi donc ceci ? Mais tout simplement parce que, parvenu à la limite extrême de son dépouillement, il ne conserve plus que les lignes directrices de son essence, il focalise notre regard sur ces formes aussi élémentaires que parfaites, il nous fait toucher du doigt, au sens strict, ses nervures les plus apparentes, les constellations primitives de sa propre configuration. Il agit sur notre psyché à la façon d’un « pèlerinage aux sources » pour utiliser le beau titre de l’ouvrage de Lanza del Vasto, ce chemin hors des sentiers battus, des errances humaines, des impasses semées de scories de toutes sortes, de pensées approximatives, de catalogue d’idées reçues, d’opinions qui ne sont que des hypostases d’une lumineuse méditation.

   Cependant l’erreur serait de croire que ce niveau renouvelé, inédit, inouï de conscience s’acquiert facilement, qu’il est le résultat d’un hasard, d’un heureux alignement des planètes, qu’il était inscrit en nous à la façon dont un destin nous détermine en ce lieu du monde, en ce temps de pur surgissement. Non, le surgissement, le déploiement ne se font jamais au titre d’une distraction, consécutivement à la levée d’une barrière qui devait s’effectuer, qui était en attente de devenir. Non, ouvrir un monde à partir du simple et du modeste se gagne à la lumière de longues et récurrentes recherches personnelles. Une métaphore que je cite régulièrement consiste en ceci : le corail de l’oursin ne se révèle qu’à avoir traversé sa coque de piquants et sa cuticule de peau

    C’est à ceci que nous invite cette très belle photographie de Thierry Cardon. On n’est nullement le photographe d’une telle esthétique sans être préoccupé, soi-même, par le problème de la beauté qui est l’un des prédicats les plus sensibles de l’être. Le trajet de la chose mutique à la chose en soi, qui est sa vérité, n’est que l’itérative scansion qui, une fois voile le réel, une fois le dévoile. Tout dévoilement au terme duquel nous apparaît l’essentiel en sa sublime fondation est tâche continue et exaltante pour la conscience. « Conscience », peut-être le mot le plus beau qu’ait inventé l’esprit humain. Oui, le plus beau !

 

 

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25 août 2020 2 25 /08 /août /2020 08:59

   Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Matin - Journal de Sol

 

   L’été fond si vite, ici, dans ces latitudes nordiques. A peine la ‘Midsommar’ est-elle passée que, déjà, les jours raccourcissent, les aubes sont plus longues à venir, le crépuscule ne dure que l’instant d’une étincelle. Puis c’est la nuit, la longue nuit éternelle, infinie, si bien que l’on pourrait croire que jamais le jour ne reviendra, que les ténèbres envahiront tout de leur manteau de suie et alors ce serait un peu comme une fin du monde, une perte de soi dans de bien étranges coursives. Ce matin, je suis allée faire une promenade au bord du Lac Roxen. Personne sur les rives, sinon le glissement du vent parmi les branches légères des bouleaux, leur long frissonnement dans la lumière qui monte insensiblement. Je me suis assise sur la plage, à même les galets. L’eau palpitait doucement, elle ressemblait à une mère attentive qui aurait attendu la visite de ses enfants, mais nul ne venait et le jour tomberait qui ne la sauverait de sa longue solitude.

 

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Aube - Journal de Marc

 

  Il a fait si chaud ces jours derniers. Une nappe de lueur étincelante nappait les hauteurs du Causse. Le blanc des pierres devenait transparent, comme si la matière était minée de l’intérieur, n’attendant que son propre délitement. Les heures sont bien courtes et le temps semble s’être accéléré. Les grains de mica font, dans la gorge étroite du sablier, leur bruit de rien, leur chute rapide, on n’en peut apercevoir l’écoulement continu. La nuit est semblable au jour avec ses braises noires, ses flammèches grises. Le drap est de trop qui fait du corps une manière de torchère que nul souffle ne vient apaiser. Dès l’aube j’ai couru sur le plateau qui regarde le ciel. J’étais bien seul et mes coreligionnaires devaient dormir, usés par leur combat nocturne contre un invisible ennemi. Arrivé à mon promontoire, j’ai choisi un coussin de mousse et de lichen pour faire une pause. Il y avait un peu de vent et les chênes aux feuilles vert-de-gris, oscillaient lentement comme si, de ce balancement, ils avaient attendu quelque réconfort, pareil à celui d’une mère bienveillante protégeant la santé de ses progénitures, les mettant à l’abri des assauts du mal.

 

   Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Midi - Journal de Sol

 

   Le soleil fait son étoile blanche, nébuleuse, pour un peu il ressemblerait à cette lune gibbeuse, on s’amuse à suivre des yeux ses mers, ses cratères, ses taches qui sont comme des signes qu’elle semblerait nous adresser afin que nous puissions participer à son mystère, à sa solitude dans le noir dense du cosmos. Je me suis installée sur mon balcon. J’ai enfilé une veste légère, parfois une fraîcheur annonçant l’automne glisse sur la terre et l’on se met à frissonner à penser seulement à la mauvaise saison, au feu qui brûlera dans l’âtre, aux livres qu’on lira près de la cheminée. J’ai improvisé un déjeuner rapide, des boulettes de viande avec de la confiture d'airelles qu’ici l’on nomme ‘Köttbullar med lingonsylt‘, que j’accompagne d’une bière blonde couleur de miel, mousseuse, elle laisse sur les lèvres une amertume et les teinte d’écume, c’est un peu comme un jeu.

   Tout en picorant je me laisse aller à ce «vice raffiné et impuni» comme le qualifiait Valéry Larbaud, la lecture. Je lis « Le déjeuner de Sousceyrac » de Pierre Benoît, j’aime tant cette chronique des gens simples, les mœurs de l’austère Montagne du Ségala. Ceci me rappelle mes études en France, mes promenades parfois dans ce Quercy si attachant. Aussi j’écris mon journal en français, c’est un peu ma dette pour un séjour qui fut charmant, auquel je pense souvent. Mes nuits sont parfois traversées de paysages aux buttes de calcaire, à la maigre végétation de genévriers, aux touffes de plantes aromatiques à l’odeur si entêtante. Je rêve longtemps à ce passé qui me hante, qui me tient éveillée, curieuse de découvrir quelque secret dont autrefois aurait la clé.

 

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Zénith - Journal de Marc

 

   L’étoile céleste a gravi les degrés du ciel en silence. Aujourd’hui son humeur est plus chagrine. Parfois un voile de fins nuages en dissimule le cercle parfait. Je me distrais à penser que mille soleils illuminent la nuit, que ‘Grande Ourse’, ‘Dragon’, ‘Céphée’, sont les miroirs multiples et inversés du Grand Feu qui parcourt le ciel en grondant et bouillonnant. La nuit apaise ses ardeurs et l’on n’en perçoit plus que des formes atténuées, bienveillantes. Ma terrasse est orientée plein sud, si bien qu’à l’accoutumée la lumière y est verticale, violente. Aujourd’hui le temps est plutôt un avant-goût d’Octobre avec la rouille de ses chênes, sa brume au ras du sol, ses fils de la Vierge tendus entre les piquants aigus des genévriers.

   Je me restaure de peu, un genre de collation frugale. Un melon du Quercy à la chair orangée accompagné de tranches de jambon du pays. Un vin rouge à la robe foncée, presque noire, un Malbec de pure souche sera le compagnon d’un cabécou, ce délicieux fromage de chèvre aussi sec que les cailloux du Causse. Entre les bouchées, je feuillette les pages d’un livre déjà lu mais si précieux que j’en relis fréquemment quelques extraits : ‘Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède’ de Selma Lagerlöf. Lisant, c’est un peu comme si je prenais la place de Nils, juché sur l’oie voyageuse, que je découvre l’immense étendue désertique de Laponie, que je plane au-dessus des grands lacs du côté d’Arjeplog ou de Racksund, que les forêts d’épicéas filent sous les rémiges déployées, comme si j’apercevais au loin, en sa partie la plus méridionale, les vertes prairies de l’île de Gotland. J’ai de tels souvenirs d’un voyage de jeunesse en Suède. Parfois font-ils même mon siège jusqu’à une heure avancée de la nuit ! C’est étonnant la magie qu’un pays peut opérer sur une âme, elle en amplifie la beauté, en décuple la force d’attraction, elle en magnifie l’inépuisable magnétisme.

 

    Septentrion - Samedi 22 Août 2020, Soir - Journal de Sol

     

   Ce soir l’air est vif qui vient du Nord, sans doute des confins de Laponie. J’ai enfilé un tricot. J’ai mis un collant sous ma jupe. J’ai allumé un feu de cheminée. Les braises crépitent dans l’âtre, ce sont de minces constellations polaires comme on les voit chez moi en Laponie, tout contre le vert émeraude des aurores boréales. Je rêve au coin de l’âtre parmi les milliers d’étincelles qui font leurs gerbes diffuses. Je rêve à tout et à rien, une manière de grésil qui poudre l’air et tisse le temps d’une impalpable résille. Ô combien j’aimerais être dans ce beau pays de Sousceyrac dont Pierre Benoît trace le juste et austère visage, dans ce Ségala authentique qui ne connaît guère que l’âge des pierres, le temps lent du Causse, le flottement blanc des troupeaux de brebis et de moutons. C’est bien ceci que l’on nomme nostalgie, cette langueur de l’âme qui jamais ne trouve son rythme, ce grésil de l’esprit qui, nulle part, ne connaît son lieu. Oh, combien, à l’instant, j’aimerais pouvoir voler sur le dos de l’oie, tout comme Nils Holgersson, traverser ma natale Suède, me retrouver sur ce Causse aride couru de longues lames d’air. Est-ce ainsi que se dit mon inclination à revivre le passé, cette fluctuante et lancinante blessure qui cingle au milieu du corps et fore à l’infini, creusant un aven, comme en ces belles et singulières terres du Causse ? Il se fait tard. De mes yeux immensément ouverts j’interroge l’obscurité. Où es-tu beau pays de mes rêves ? Sans toi je ne suis qu’une feuille emportée par le vent. Si loin ! Si loin de moi !

  

   Pays du Causse - Samedi 22 Août 2020, Nadir - Journal de Marc

 

   J’ai dû renoncer à dîner sur la terrasse. Le vent s’est levé qui tournoie sans arrêt et mord le corps. Il me fait irrésistiblement penser à cet air vigoureux de Laponie qui ponce les visages et instille sa dague jusqu’au plein de l’âme. Je me suis installé dans mon bureau, dans cette tour qui est comme un clin d’œil à celle de Montaigne. J’y médite longuement des heures durant, espérant parfois que l’inspiration veuille bien me visiter. J’ai craqué une allumette, enflammé le papier journal, les lettres se tordent dans l’âtre noirci et se dissolvent dans les premières fumées. Sait-on combien le feu recèle de mystères, de secrets inconnus ?

    Je le fixe un instant et me voici soudain, à cent lieues de mon Causse, quelque part du côté des étendues bleues du Lac Roxen, au milieu de la lande boréale, parmi le peuple des bouleaux aux feuilles d’argent, parmi les Elfes aussi légers que l’air, aussi beaux que le jour, aussi minces que la pluie. Depuis la partie est du lac s’est levé un nuage d’argent qui file vers l’ouest. Il a la forme étrange d’une oie. Il est blanc tel un cirrus avec une échancrure noire qui figure un bec. Je vois un genre d’enfant au visage lumineux, au sourire franc, à l’éblouissante chevelure. « Êtes-vous Nils Holgersson ?» A ma question, la réponse : « Oui, je suis Nils, je viens à ta rencontre, Toi l’Homme qui parles aux pierres et écris des histoires en forme de magie. Monte donc à bord de mon embarcation de plumes. Nour irons rejoindre Sol, ta fiancée polaire, celle qui ne rêve que de toi et de ton merveilleux pays de pierres et de vent. Viens, te dis-je ! N’as-tu confiance en moi ? » Je m’entends répondre à Nils, comme dans un rêve : « Si, Nils, j’ai confiance. Mais j’ai un peu d’appréhension. Je ne voudrais chuter du rêve, la terre est dure et les réveils parfois douloureux ! » Nils me répond : « Ne crains rien. De toute façon je ne suis tissé que d’imaginaire. Aurais-tu peur que l’imaginaire te morde ? »

   Je dois dire, au début j’avais un peu peur, j’étais saisi de vertige et c’est come si j’avais bu un vin trop capiteux que cultivent les vignerons de chez moi. Nous faisions de grands cercles blancs dans le ciel. Derrière nous, nous laissions des traînées qui figuraient soit des oiseaux mystérieux, soit des mots : Amour, Amitié, Espoir, Vie. Longtemps nous avons plané, Nils, l’Oie et moi et nous étions devenus vraiment amis. Rien n’aurait pu nous séparer. Parfois, de la terre, nous parvenaient des voix que les nuages étouffaient un peu. Nous pensions qu’il s’agissait de Génies ou bien d’humains qui gagnaient le Paradis à tire d’ailes. Soudain, une voix se fit entendre venant du milieu d’un cirrus joufflu tel un Ange : « Puis-je venir avec vous ? Il me serait si agréable de voyager en votre compagnie ? » Nous pensions avoir affaire à un Chérubin tombé du ciel ou bien à un oiseau mythique égaré en notre époque, mais c’était une personne humaine, rien qu’humaine qui souhaitait voyager en notre compagnie. « Monte donc », dis-je, reconnaissant Sol simplement vêtue de brumes et de perles d’eau, « Nous voyagerons ensemble, c’est mieux d’être en compagnie que d’être seul, et puis tu connais le chemin qui conduit au pays des Rêves. Nous avons hâte d’en découvrir le visage unique. Sûrement il n’est guère loin ! C’est si beau ici en plein Ciel, si beau ! »

 

   Epilogue

 

  Histoire de deux destins croisés. Elle, Sol (diminutif de Solveig), Suédoise vivant à Linköping, ville située dans le quart sud de la Suède ; lui, Marc, habitant du Causse du Quercy. Une rencontre d’été, solaire, qui instille dans les âmes le bonheur immédiat des entrevues fugitives. Solveig, parfaitement francophone, ancienne étudiante de l’Université de Toulouse, amoureuse des terres sauvages et désolées de la Montagne de Ségala dans laquelle elle effectuera de nombreux et inoubliables séjours. L’aventure zénithale limitée à un seul été, trouvera son naturel prolongement dans une correspondance suivie tout au long de plusieurs décennies. Amours épistolaires se substituant à celui des corps, à la fête de la chair. Les mots seront les prolongements, les dentelles des sentiments qui furent, que les années passant exaltent et placent à la cimaise de la mémoire. Un objet précieux égaré, un livre, un colifichet se dotent d’une bien étrange valeur, d’un caractère irremplaçable, d’une ineffable saveur.

   ‘Destins croisés’ veut dire, du point de vue de l’écriture, les stances mêlées, entrelacées, alternées, d’éléments et d’expériences communes : le surgissement, dans cette fin d’été, du luxueux automne ; le déjeuner sur un balcon que double celui sur une terrasse ; des goûts communs pour des mets simples, une rapide ivresse autour d’une bière mousseuse ou d’un vin rouge fort en caractère ; la lecture à deux voix de deux ouvrages dont chacun est censé représenter l’âme d’un lieu : « Le déjeuner de Sousceyrac » pour Sol, ‘Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède’ pour Marc ; des cheminées pour des flammes communes qui sont autant de symboles d’un feu qui fut, que la correspondance entretient ; l’appel à l’imaginaire dont Nils, l’oie, sont les intercesseurs d’un vol qui pourrait bien être initiatique en sa valeur de réminiscence, en l’ouverture qu’il permet de la conquête d’un nouvel âge, peut-être d’une période ressourcée de la vie.  Cet emmêlement, cette fusion, cette osmose (que l’on emploie les termes que l’on voudra), c’est le recours à la figure rhétorique de la ‘mise en abyme’ qui le permet.

    ‘Mise en abyme’ veut dire, selon la définition canonique qui nous est fournie par ‘Les Etudes littéraires’ : « l’enchâssement d’un récit dans un autre récit, d’une scène de théâtre dans une autre scène de théâtre (théâtre dans le théâtre), ou encore d’un tableau dans un tableau, etc. » avec les quelques précisions suivantes : « effet de miroir, spécularité, récit au second degré ». Ceci est précieux qui permet de faire se rejoindre, hors du temps et de l’espace, des événements qui s’y inscrivirent jadis avec une précision quasi-horlogère dont jamais la psyché n’oublie l’exacte minutie. La ‘mise en abyme ‘, si nous la considérons selon sa valeur homophonique et son équivalent de ‘ mise en abîme ‘, outre qu’elle restitue des liens exquis du passé, évite que ces derniers ne connaissent ‘l’abîme’, ce qui constituerait le tissu d’une indépassable aporie. Or les souvenirs, surtout s’ils sont ourdis des fils de l’amitié, de l’amour, méritent bien mieux que cette mise au pilori de ce qui brilla un jour au firmament et se dota de valeurs infinies. Oui, infinies ! Nous voulons ‘l’abyme’, nullement ‘l’abîme’ !

   L’histoire contée ci-dessus s’est appuyée sur un temps commun, Sol et Marc vivent d’étranges expériences possédant le caractère d’une parfaite synchronie. Une même fin d’été, une identique perception de l’automne surgissant, une passion de la lecture qui les attache l’un à l’autre, comme si les deux œuvres de Selma Lagerlof et de Pierre Benoît fusionnaient en un même creuset. Autrement dit un présent coïncidant avec un autre présent. Une immédiateté des sensations que seul l’espace place en des endroits différents mais qui, pour autant, ne sont nullement étrangers l’un à l’autre. Bien au contraire, l’on pourrait dire qu’ils entrent l’un en l’autre au gré des rêves éveillés des deux protagonistes. Ce que vit Sol, dans l’imminence de son âme, Marc le ressent en sa chair, comme si des ondes mystérieuses, des transmissions de pensée couraient par-delà l’espace-temps, pour en faire un unique événement partagé mais si singulier à la fois.

   Cette vertu si particulière d’une mise en abyme, cette subtilité des confluences, nous pouvons en éprouver d’identiques effets dans une réalité qui en constituerait une variante, à savoir dans le mystérieux phénomène de la ‘réminiscence’, tel que révélé par le génial Marcel Proust. De la mise en abyme à l’effet de la réminiscence, il y a la distance temporelle d’une synchronie à une diachronie. Ce que vivent simultanément Sol et Marc, dans une parfaite présence du présent, dans le conte ci-dessus, se double, dans la réminiscence proustienne, d’un recours à la mémoire, donc d’une successivité temporelle, donc d’une présence du passé qui vient surgir dans le maintenant du récit.

   De toute manière la structure du temps est tellement complexe, faîte de bonds vers l’avant et de brusques retours en arrière, de surgissements d’instants et d’empans de durée, que rien ne peut se donner dans la pureté d’un absolu (seul l’art le peut qui transcende le réel), mais dans cette exquise relativité qui tisse les « intermittences du cœur », les vagues à l’âme, les nostalgies, les sensibilités. Le temps vécu est un cristal qui vibre, un diapason qui fait ses ellipses sonores, un sablier dont, parfois, le cours s’inverse dans une involution qui nous reporte bien au-delà de notre corps présent, peut-être en des rives de la petite enfance ou en des souvenirs anténataux. Nous ne sommes que ces trajets, ces navigations hauturières, ces vents favorables ou bien contraires, en tout cas des temporalités fragmentées, elles-mêmes incluses dans d’autres flux qui se perdent dans l’abîme (précisément), de la mémoire.

   Alors, ici, comment ne pas évoquer ces sommets de la littérature et de l’art que sont les célèbres réminiscences proustiennes, ces tissus arachnéens constituées de fils de trame et de chaîne si subtils dont nul ne pourrait démêler l’écheveau qu’à en détruire l’étrange beauté ? C’est bien là le mystère des ressentis qui toujours nous échappent dès que nous voulons en rendre compte au titre de la raison. Y aurait-il quelque chose de plus irrationnel que le temps, que le flux de nos vécus entremêlés, de nos souvenirs confus, de nos interprétations parfois si approximatives, bien plutôt de petites satisfactions immédiates que des éclairements sur un sentier au tracé net, exact ? Il nous faut nous accommoder de cette navigation dans la brume et le flou, sans doute est-ce là sa vertu la plus efficiente.

   Nous disions ‘réminiscences’. Convoquons seulement celles, canoniques, de l’expériences de l’Auteur de « La Recherche ». C’est donc l’identité des sensations à deux moments différents du temps - madeleine de l’enfance et celle dégustée aujourd’hui ; pavés de Venise et ceux de l’hôtel de Guermantes ; serviette de Balbec et celle de la matinée chez la Princesse de Guermantes - qui permet de faire resurgir la mémoire du corps, de livrer dans l’instant présent le passé évanoui qui, toujours, dort au sein de notre propre moi, à la manière dont un gisement fossile est extrait, porté au jour, révélé, témoignant de son origine ancienne, ineffaçable cependant.

   « L’être qui alors goûtait en moi cette impression, la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant. »

   Nous avons accentué le terme ‘commun’ afin de lui restituer sa valeur de mise en abyme. Ici les fameux « effet de miroir, spécularité », disent leur être qui est de mettre sur un plan identique, chez un même individu, deux séquences éloignées temporellement, mais si proches dans le domaine du vécu, de la psyché qui en réalise l’inventaire. La tâche est de nature archéologique qui met en présence deux fragments éloignés mais qui connotent une analogie des émotions, la présente renforçant, décuplant, celle du passé, lui ouvrant l’arche immense d’une joie. La différence avec l’expérience évoquée dans la ‘rencontre’ de Sol et de Marc, n’est pas de nature foncièrement autre. Il s’agit simplement, comme il a été suggéré plus  haut, d’une mise en contraste d’une synchronie (deux actes simultanés dans un présent identique chez deux personnes séparées), et d’une diachronie (deux actes successifs, dont l’un du passé vient jouer avec un acte identique du présent, chez un sujet unique). Ces deux motifs, s’ils sont tressés de signes apparents distincts (plus spatiaux dans l’écart naturel entre Septentrion et terres du Quercy, plus temporels pour le Narrateur de ‘La Recherche’), n’en demeurent pas moins constitués de la même essence : donner du sens à l’existence chez un ou plusieurs sujets. C’est bien le sens qui est l’essentiel. Le reste n’est qu’un décor dont l’âme s’entoure pour accomplir son parcours terrestre. Mise en abyme de situations présentes, mise en abyme de réminiscences, tout converge vers un but, donner à la vie les amers dont elle a besoin pour orienter sa course dans le temps qui, toujours fuit, que nous tâchons de fixer par le rêve, par l’écriture. De ceci nous sommes en quête afin de ne nullement nous égarer.

 

 

 

 

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24 août 2020 1 24 /08 /août /2020 08:30
L’Amour : de la gravure à la sculpture

 

« Amour allongé »

("Sans titre", 1999, eau-forte, aquatinte et pointe sèche, cm 74x141)

 

 

   Ecrivant mon précédent article nommé « In-formel » sur l’œuvre représentée ci-dessus, j’avais bien perçu le format inhabituel de l’œuvre que j’avais aussitôt mis en rapport avec les sculptures de cet Artiste. Il ne pouvait qu’y avoir dialogue de la gravure-papier avec cette gravure-de-l’espace  dont les formes « serpentines », ici présentes, donnent une si belle représentation. Reproduire l’effet de profondeur à partir d’un plan doit être, je présume, le souci de nombreux Sculpteurs souhaitant projeter sur la surface du tableau ou de la feuille cette architectonique qui les fascine, manière de ciel dont ils voudraient faire l’offrande à la terre. Car si la sculpture est, par essence, céleste, l’œuvre peinte, la gravure subissent les effets de la pesanteur terrestre. Combien je comprends ce jeu dialectique infiniment jouissif à instaurer entre la projection verticale et la statique horizontale, unique quadrature dont l’homme figure l’intersection car il est tantôt allongé en position de repos, tantôt levé à la conquête de son propre territoire et de ceux qu’il rencontre dans l’exercice de sa quotidienneté.

   Mais une telle quadrature est nécessairement quadrature du cercle : comment faire fusionner l’espace et ce qui lui résiste, à savoir la matière dense et opaque du sol ? Sans doute la dimension et son extension maximale (une feuille de 74 cms X 141 cms)  en sont les premiers termes, que la profondeur accomplit en leur donnant le champ de leur manifestation. Il y a, entre surface et profondeur, cette dialectique qui s’instaure, qui reproduit en quelque façon, l’existence mouvementée du destin de la sculpture, lequel se dote d’une infinité d’orientations et de tournures.  Voyeurs de l’œuvre, on peut en faire le tour, faire apparaître quantité de ses esquisses formelles, en réalité en nombre infini puisque nul regard, par sa nature polyphonique, ne saurait limiter son champ à une directive quantitative, seulement à une pluralité de sens, dans sa double acception de : « direction », et de « signification ». Il semblerait (mais peut-être ceci est pure conjecture ?) que la possibilité d’ouverture, l’ampleur rhétorique, le langage initié par la sculpture se dévoilent avec plus d’ampleur, d’immédiateté, de capacité de surgissement que la parole bien plus discrète, moins directement saisissable de la gravure au sujet de laquelle il devient vite nécessaire de justifier la « spatialité » en créant un discours intellectuel au sein duquel s’affrontent surface et profondeur, comme s’il était nécessaire, allusivement, de leur conférer une dimension qui ne serait pas objectivable lors d’une premier empan de la vision.

   Cette manière de procéder est si proche du fonctionnement de l’illusion qu’elle se manifesterait à la manière d’une hallucination. Je ne perçois la profondeur, la qualité respective des puissances en présence, leur possibilité de faire effraction auprès du monde qu’à l’aune d’un discours qui s’y applique et le révèle. N’est-on pas, ici, proche des lois de la perspective renaissante, laquelle ne dressait ses lignes qu’à dessein de créer l’illusion de profondeur ? Car le problème majeur de toute planéité (ce paradigme de la modernité), ne tient-il pas tout entier dans cette constante et insoluble aporie : ramener le visible du réel à deux dimensions alors même que son être n’est réductible qu’à trois dimensions ?

   Eternelle et insoluble question appliquée au phénomène de toute représentation. Nombre d’artistes classés dans le mouvement de « l’abstraction lyrique » donnaient corps et volume à leurs tentatives plastiques en incorporant toutes sortes de matières et d’objets dont le volume contribuait à créer un effet de sculpture sur un subjectile têtu, désespérément affecté de planéité. Lucio Fontana, lui, lacérait ses toiles afin de convoquer la profondeur, d’amener des lambeaux d’espace à même le derme de l’œuvre. Alberto Burri trouait ses matières plastiques, le feu soustrayant la terre de l’œuvre pour y faire surgir son envers, à savoir quelques percées de ciel au gré desquelles le tableau s’allégeait et faisait place au rêve d’essence bien plus céleste que terrestre.

   Les œuvres peintes, gravées, quel que soit leur  mode de donation matériel semblent irrémédiablement affectées d’un coefficient nocturne dont s’extrairaient, spatialité aidant, les volutes, les circonvolutions et les efflorescences des totems et des menhirs de l’âge moderne que de prodigieux Artistes savent métamorphoser en de pures diaphanéités, en des réalités situées presque hors-sol, comme si une attraction céleste les délivrait de toute dette à l’égard d’une terre lourde de contraintes. Voyez l’œuvre étonnante d’un Franz Krajcberg élevant dans l’étendue sans limite du ciel ces arbres arrachés à la densité nocturne, à la folie des hommes, ces arbres calcinés dont il assure la désocclusion pour les projeter dans cette poétique de l’espace purement en sustentation. Issues de la rencontre de deux transcendances, celle de l’Homme, celle de la Nature, ces hautes effigies  sylvestres ouvrent dans l’azur la trace indissoluble de la conscience humaine. La complexe et obtuse densité des branches de palétuviers,  issues primitivement de ce sol de boue indéchiffrable, a inversé sa polarité, elle a quitté le chaos grouillant de la mangrove pour gagner un lieu d’irréductible félicité. Elle nous dit, en termes plastiques, la nécessité de nous soustraire à l’attrait de la gravité - cette constante aliénation - pour gagner la zone légère où volent les oiseaux à la blanche voilure, ces symboles vivants de toute liberté conquise de haute lutte.

L’Amour : de la gravure à la sculpture

 

« Amour levé »

("Pado 12", bronze ex unique, cm 22x24x39, Pietrasanta 2012, coll. privée.)

  

   L’amour, qui est le thème de ces œuvres, n’est-il cette transcendance de soi en direction de l’Autre, étrange phénomène  qui joue effectivement sur ces deux localités du proche (soi) et du lointain (l’Autre), du soi fondamentalement assigné à sa terre primitive, à cette lourdeur du corps ; élan vers l’Autre qui nous allège et réalise cette fameuse « assomption jubilatoire » si belle métaphore lacanienne pour dire l’émoi du tout jeune enfant découvrant son image dans le miroir.

   Métaphoriquement envisagée, la translation qui conduit de la gravure à la sculpture est très certainement du même ordre. De la plaque de cuivre à son envol dans l’espace qui se métamorphose en ces arabesques de bronze, ces enroulements, ces sinusoïdes, ces rubans de Möbius, il ne s’agit jamais que du retournement, du chiasme, de l’envol d’une forme pour plus loin qu’elle-même. C’est la même forme en elle éternellement ressourcée. Inépuisables rhétoriques du matériau pictural, du matériau sculptural. L’un se dote d’un subjectile qui l’assigne à résidence. L’autre s’enquiert de spatialité, cette infinie liberté qui ferait penser aux « Colonnes sans fin » d’un Brancusi dont on ne perçoit plus que l’ascension spiralée à défaut d’en connaître encore la base matérielle.  D’un côté pâte lourde de l’huile, (ou bien symboliquement du papier) qui fait inévitablement penser à la pâte existentielle sartrienne dans « La nausée » ; de l’autre  le bronze que son envol soustrait aux contraintes de la gravité.

   Comment alors, pour le Sculpteur, ne pas s’efforcer de passer d’un plan perceptif et de signification (la pierre, le fer, le papier mâché) à un autre plan (la toile, le Velin d’Arches), sans rupture, sans hiatus car il ne saurait y avoir deux réalités parallèles mais une seule, infiniment mouvante, souplement différenciée, saisie d’une logique interne dont, toujours, l’Artiste  cherche à déborder les contours. Car il peut y avoir quête infinie,  obsessionnelle, à capter les formes nécessairement animées de l’espace afin de les enclore dans un cadre qui leur attribuerait une sorte de repos définitif. Une manière de se rassurer, de passer outre au processus temporel, d’en construire les limites. De fixer dans la terre de l’œuvre l’assurance d’un parcours assuré de ses amers. Toujours, sur terre, la présence d’une colline connue, d’un jardin familier, d’une clôture de pierres délimitant un champ ami. Le vertige céleste est si impressionnant que, le plus souvent, nous lui préférons le sentier dont nous connaissons chaque buisson, chaque volte qui, toujours, nous reconduisent à notre demeure. A notre refuge, le seul à nous doter d’une conque, d’une matrice où pouvoir reposer en paix.

   Constamment nous sommes ballotés tels des fétus de paille qui tantôt connaissent le sol luxueux du chaume, tantôt les agitations du fleuve qui les emportent en direction de cet inconnu par nature menaçant. Cette chute nous fait savoir que  nous avons à jouer avec le sans-forme, à nous confronter à l’abîme de l’in-formel. Ils nous ramènent à notre contingence humaine, ils nous placent face à la déréliction de notre marche terrestre. Mais, bien évidement, le « sans forme » ne saurait exister à l’état pur. Sauf à le relier au processus intellectif qui en sous-tend la voilure. C’est nécessairement d’un informel qui l’habite, l’angoisse, le dépossède de son être que le Plasticien tire la substance de sa création. Ce tumulte qui habite fondamentalement son corps de chair - ce chaos, ce lieu de combats primordiaux, cette turgescence en puissance qui n’attend que l’instant de son surgissement -, il lui faut trouver un exutoire.

   Tantôt ce signe figurant dans « Amour allongé », qui fait penser à un corps de femme ; tantôt cette arabesque  qui montre son lexique pluriel - ces contractions, ces dilatations semblables au rythme de l’humain -, dont « Amour levé » nous révèle la complexité de sa structure. De l’informel l’Artiste hisse quantité de formes peintes, gravées, esquissées, sculptées qui ne diront jamais que son effusion amoureuse en direction de l’altérité, qu’elle soit animale, humaine, mondaine, enfin tout ce qui bouillonne en lui et ne demande qu’à essaimer son tellurisme au sein de la matière qui le provoque, dont il veut maîtriser l’énergie, canaliser la toute puissance.

   C’est un combat, le travail du Minotaure dominant sa victime, du forgeron pliant le métal, du héros terrassant l’adversaire. Car il est bien entendu question de vie ou de mort, les sceptiques n’auront qu’à interroger le mot de « création » pour s’en persuader. On ne crée qu’à s’oublier soi-même, à calmer le bruit de fond de l’existence. Méditer longuement, contempler des idées ne saurait convenir qu’au saint, à l’ermite en quête de spiritualité, au sage qui a dépassé les limites de son propre corps pour se rendre disponible aux voies et voix  secrètes de l’univers. Pour l’homme ordinaire, jamais il n’y a remise de peine et pour l’Artiste encore moins, lui qui se situe à la pointe acérée qui déchire le réel afin que, en dépassant la sombre texture, se dévoile à ses yeux la clarté au terme de laquelle il découvrira sa propre vérité. Peindre, sculpter en sont les constantes médiations.

   Pour ce qui nous occupe ici, la relation entre « Amour allongé » et « Amour levé »,  peu importent la genèse et la chronologie des œuvres, que la gravure ait précédé la sculpture ou bien la suive. Je soutiendrai, d’une manière sans doute bien plus liée à une causalité intellectuelle qu’à une logique esthétique, la nécessité conceptuelle que l’œuvre gravée soit le tremplin à partir duquel la sculpture trouvera à déployer son être dans l’espace. Le dessin, la forme ébauchée ne précèdent-elles, le plus souvent, le bronze, la pierre, le fer dans leur volontaire surrection ?

   Donc la planéité de la feuille se donnera telle l’esquisse primitive sur laquelle la sculpture prendra appui afin de rayonner, d’appeler à elle un regard qui englobe l’ensemble du réel et lui donne sens. Mais ceci, de toute évidence, n’est qu’une posture théorique. Le vrai jeu est celui qui instaure un continuel aller-retour entre les formes, ouvre un espace dialogique au sein duquel chacune appellera l’autre, chacune justifiera l’autre en tant que sa correspondance, son écho. Il serait évidemment simpliste et dommageable à une saisie adéquate des œuvres de situer la vérité du côté des prescriptions aériennes de la sculpture dont les essais de gravure ne seraient que de modestes hypostases. Toute compréhension des choses postule, le plus souvent, le recours à un principe analytique qui n’isole les formes de l’entendement qu’à mieux les ressaisir dans une synthèse qui en unifie les éléments forcément disparates, les sèmes éparpillés sans doute selon les lois du hasard.

   A bien considérer ces postures plastiques nous ne faisons qu’osciller de l’une à l’autre, tellement nous prenons conscience que seule une activité contemplative, des postulats théorétiques président à leur évaluation. En réalité les formes, toutes formes, qu’elles soient esthétiques, de l’amour, de la beauté, de la nature sont un constant émerveillement dont nul ne peut faire son profit qu’à les envisager dans leur relation, à les saisir dans le jeu d’une totalité complexe. La forme solaire n’appelle-t-elle pas la lunaire ? Une complétude peut-elle être atteinte en disqualifiant le nocturne au profit du diurne ? Cette femme-ci couchée dans le drap froissé de son corps vieillissant n’est-elle aussi remarquable que cette silhouette d’une jeune fille nubile promise aux joies de la rencontre ?

   Qu’en est-il de toute illusion, de tout mirage dont nous supputons qu’ils affectent en priorité la toile à deux dimensions ? S’agit-il d’une anémie de la réalité, de la diffraction d’une vérité ? Notre propre configuration humaine, nécessairement à trois dimensions - sculpturale donc -,  est-elle en mesure de nous éclairer sur le phénomène temporel qui nous traverse ? De nous révéler à nous-mêmes, nous qui n’atteignons jamais de notre propre réalité qu’une image - une illusion, une fantasmagorie -, reflétée par le miroir, délivrée par l’objectif photographique ? Pourtant nous ne pouvons nier l’effectivité de notre être, quel que soit le mode du cogito auquel nous remettons le soin de dire la mesure juste de qui nous sommes. Cette mystérieuse et merveilleuse « assomption jubilatoire » qui nous fait tenir debout, est-elle l’effet d’une pensée, la révélation d’une sensorialité, un étrange magnétisme venant du dehors, le résultat d’une hypnose dont notre esprit serait le seul et unique siège ? Toutes ces interrogations sont si abyssales qu’elles confinent nécessairement à l’étourdissement. Originairement hommes couchés dans l’ombre du néant, puis hommes levés dans le jour de l’être, puis de nouveau hommes couchés dans la nuit du néant, nous ne sommes que cette variation climatique, cette danse du nycthémère qui égrène ses notes depuis la nuit des temps. Oui, c’est bien cela : la Nuit des Temps ! Dont l’Art est sans nul doute la plus belle scansion. Néant, puis révélation qui, elle, à la différence de l’humaine condition, ne saurait connaître nulle fin. L’Art est pure transcendance, pure effectuation de soi. A ceci il n’y a nulle limite. Sauf si l’éternité peut connaître sa chute.

 

 

 

 

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22 août 2020 6 22 /08 /août /2020 08:03

   Comment choisit-on le lieu d’un voyage, pour quelle destination, pour quels motifs ? Ceci est bien mystérieux et, la plupart du temps, nous ne connaissons les raisons qui nous ont incliné à choisir cette terre, plutôt que cette mer ou bien ce merveilleux paysage de montagne. Mon année avait été fertile. Mes articles pour mon Journal nombreux et je venais de mettre une dernière main à mon livre de poésie ‘Cingler au large de soi’. J’avais emporté avec moi quelques épreuves à corriger au cas où mon séjour en Italie m’en laisserait le temps. J’avais opté pour une escapade d’une semaine en direction de cette belle région de Ligurie, ‘Çinque Taere’, autrement dit les ‘Cinq Terres’, ce mince territoire tout au bord de la Grande Bleue. J’avais lu, dans un roman dont j’ai oublié le nom, une fiction se déroulant dans cette région. Les descriptions m’avaient plu, les noms des villages, Monterosso al Mare, Vernazza, Corniglia, Manarola, Riomaggiore, m’avaient fait rêver. C’est étrange ce magnétisme des noms. On les prononce dans sa tête avec le bel accent chantant italien et c’est comme si la Ligurie elle-même vous visitait avant même votre voyage.

   J’étais parti de Paris au milieu d’écharpes de brumes. Déjà les feuilles des platanes faisaient leurs larges étoiles dorées sur les trottoirs. Déjà les premières fraîcheurs matinales en cette mi-Octobre. J’avais délibérément choisi l’automne, souhaitant éviter la cohue. Je n’allais nullement en Ligurie pour des rencontres, seulement pour y chercher un ciel bleu, y faire des promenades, y prendre un bain de mer de temps en temps et surtout du repos avant qu’une nouvelle année de travail ne débute. J’étais arrivé à Sanremo d’où un train dans le style Belle Epoque partait en direction de Gênes, faisant plusieurs haltes au cours du voyage. J’avais décidé que je m’arrêterais pour une nuit dans le village de Riomaggiore, souhaitant repartir le lendemain jusqu’à La Spezia où je devais rencontrer un confrère puis, de nouveau, revenir sur les ‘Çinque Taere’, Là était le but réel de mon voyage. Le train, quant à lui, continuait son périple côtier jusqu’à Naples. Les cabines étaient réservées pour deux passagers. Je ne savais avec qui je voyagerais. J’espérais seulement qu’il ne s’agirait pas d’un Méditerranéen à l’inépuisable faconde. Hormis cette restriction, je dois dire que je me souciais assez peu de tracer, par l’imaginaire, le portrait-robot de mon accompagnateur.

   Le trajet jusqu’à Gênes, je le fis seul. Le train ménageait régulièrement de longues pauses afin que les voyageurs pussent visiter les villes. Un long moment j’avais déambulé dans la vieille ville, surtout dans le lacis de ruelles étroites où les maisons à hautes façades paraissaient presque se toucher, une ribambelle de linge séchait sur des fils les reliant les unes aux autres, manières de fils d’Ariane avec lesquels le soleil jouait. Je regagnai le train après une première impression favorable. J’avais été ravi d’entendre les gens parler cette belle langue si rythmée, si tonique. Je montai dans le ‘Belle Epoque’ à la suite de voyageurs qui, tout comme moi, avaient flâné ici et là à la recherche d’un quartier pittoresque ou en quête de quelques achats. Tout au bout du quai, dans des rais de soleil qui l’illuminaient, j’aperçus une Jeune Femme grande, mince, vêtue d’un tailleur de soie grège. Elle me faisait irrésistiblement penser à ces silhouettes de la période précédant la Guerre de 1914, à cette société à l’aise dans ses  mouvements et ses conduites que les historiens nommaient « bourgeoisie citadine triomphante ». Cependant elle était vêtue de plus court, de plus moderne mais son allure me semblait pouvoir coïncider avec l’Epoque dont le train voulait montrer l’emblème. De prime abord, je dois reconnaître que cette Voyageuse m’intriguait. D’où venait-elle ? De Gênes certainement. Je la voyais bien épouse d’un industriel ou d’un grand bourgeois, prenant quelques jours pour une villégiature sur la côte Ligure.  Où allait-elle ?  Un des villages des ‘Çinque Taere’, ou bien plus loin, curieuse de découvrir Naples, ses quartiers bigarrés, peut-être de voir le Vésuve et l’espoir d’y discerner de tremblantes fumeroles tachant l’azur du ciel ?

   A peine terminais-je de broder mes méditations qu’on frappa à la vitre de la cabine. La Dame au tailleur de soie grège, apparemment, était ma compagne de voyage. Je me levai et la saluai amicalement. Elle répondit à mon bonjour avec un : « Buongiono signore. È il compartimento "Art Nouveau" ? » Comme j’acquiesçais, elle répondit : « Quindi sono il tuo passeggero ». Je crois bien que j’étais ravi qu’elle se désignât comme ‘Ma Passagère’. Ce sentiment de soudaine ‘allégeance’ me plaisait. Certes je n’étais nullement venu en Ligurie pour y faire des rencontres, mais à bien y réfléchir… ‘Ma Passagère’, donc, posa sur la banquette son sac de voyage. Manifestement il était de ‘classe supérieure’. Elle en sortit un livre dont aussitôt, je reconnus le titre, étonnamment en français ‘L’enfant de la volupté’ de Gabriele D'Annunzio. Je revis, en un éclair, la situation romanesque de ce livre, je revis Andrea Sperelli, cet artiste raffiné poursuivant un amour double, sensuel, celui de la brûlante Eléna, en même temps qu’un amour plus spirituel, poétique, en direction de Maria.

   Tous deux, ces amours, voués à l’échec au simple motif que sensualité et spiritualité vivent sur deux voies séparées, qu’il est donc impossible de les faire se rejoindre. Mais que cherchait donc ‘Ma Passagère’ dans ce livre passionné : l’ivresse des sens, le trouble irisé de la mystique ? Déjà je brodais ce qui pouvait être la trame d’un futur roman. Assurément il fallait que je me méfie au plus haut point des embardées de mon imaginaire. Pour un peu, j’aurais cru vivre une fiction dont j’aurais été le narrateur passionné, ‘Ma Passagère’ le personnage dont je ne doutais nullement qu’elle eût pu occuper une position privilégiée. Confidente, sûrement. Amie, possiblement. Amante, pourquoi pas ? Mais roman et réalité, pour l’instant, ne pouvaient se fondre dans le même creuset.

   Je m’entendis questionner :

   « Excusez-moi, vous parlez français ? Votre livre… »

   « Oui, quelques mots ici et là. Quelques souvenirs de mes études.

   « Mais pour lire un livre, tout de même ! »

   « Parfois, je brode un peu… »

   Tout ceci, elle l’avait prononcé avec une belle voix grave, légèrement voilée, sensuelle. Elle devait fumer. Mes réflexions à peine terminées, elle sortit de son sac un paquet de cigarettes, m’en tendit une. Elle alluma son briquet, embrasa ma cigarette et la sienne. Dans ses yeux profonds, presque teintés de noir, j’avais cru percevoir la lumière du félin, en même temps que l’assurance de celle dont la volonté ne saurait être contournée. Je compris que j’avais affaire à une personne de caractère. Qu’avec elle rien ne servait de jouer. Mais aussi rien ne permettait d’anticiper quoi que ce fût. Apparemment elle voulait, en toutes circonstances, être la maîtresse du jeu. Moi qui avais cru, un instant, déceler dans son approche une manière d’allégeance, je devenais, dans la moiteur du temps qui passait, un simple personnage de roman, elle la romancière qui déciderait du sort qu’elle réservait à ‘SA’ fiction. J’étais prévenu. Je n’avais aucune initiative à prendre, seulement attendre que le sort, en réalité Tania (je devais apprendre son prénom par la suite) oriente elle-même nos destinées. Peut-être une simple rencontre au hasard d’une cabine ? Peut-être le début d’une idylle ? Peut-être le flamboiement d’un amour de vacances ? Prévoir au-delà de ces quelques hypothèses eût tenu de la pure fabulation ou bien d’un genre de mythomanie dont, pourtant, je ne me croyais nullement atteint.

   Cependant le voyage avançait. Nous découvrions avec plaisir et curiosité ces villages des ‘Çinque Taere’ perchés sur leurs rochers sombres au-dessus de l’eau bleue de la Mer de Ligurie, leurs terrasses plantées de vignes, leurs maisons au hautes façades colorées de rouge, de jaune, de vert, leur étroites fenêtres pour filtrer un soleil généreux. Notre discussion n’était guère ponctuée que de brèves exclamations d’étonnement, de plaisir, de découverte spontanée autant que commune et, je crois, teintées d’un bel enthousiasme. Notre ‘roman’ s’écrivait sur le mode des onomatopées. Je pensais qu’à ce rythme il aurait été préférable que je retinsse mon voyage jusqu’à Naples. Nous ne faisions que bégayer ! Il nous fallait trouver une cadence qui nous convînt. Seulement je craignais que dans notre commun voyage, l’un des passagers ne distanciât l’autre. Peut-être même l’abandonnant en rase campagne.

   Le lecteur, la lectrice avertis auront compris que je redoutais de demeurer sur le bord de la voie, de voir un autre monter à bord à ma place pour y vivre en quelque sorte un événement de la ’Belle Epoque’. Je commençais à devenir jaloux avant même que j’aie pu entreprendre quoi que soit de sérieux avec Tania qui, peut-être, était à cent lieues de coïncider avec mes désirantes pensées. Peut-être, après tout, ne cherchait-elle qu’un genre de délassement que lui procureraient les rues animées des villages, la boisson ici d’un vin généreux, une recette ligure, là, sous les frais ombrages d’une auberge ? J’étais toujours trop prompt à m’emballer, tel un cheval fougueux refusant qu’on lui tînt la bride. Sans doute, s’écrivait dans ma tête fertile entraînée à faire se mouvoir les rouages de la fiction, un simple ‘roman de gare’ dont je redoutais par avance qu’il ne fût qu’une comptine à l’eau de rose dont nul n’eût voulu lire la moindre ligne, le premier chapitre contenant à lui seul et l’entièreté de l’histoire et la trop évidente conclusion.

   Cependant que, serpentant paresseusement, notre train s’approchait de la délicieuse bourgade de Riomaggiore dont nous pouvions voir les premières bâtisses construites en encorbellement au-dessus du vide de la mer, je me surprenais à faire un inventaire discret de Tania, profitant de son intérêt en direction du paysage. Elle pouvait avoir dans les quarante ans environ. Elle était racée, certainement sportive. Son corps en témoignait qui se parait des formes là où elles étaient nécessaires. Etrangement, pour une Italienne, elle portait des cheveux courts, blonds platine. Elle avait un nez discret, légèrement retroussé, qu’on pouvait dire ‘mutin’. Ses lèvres étaient pulpeuses mais sans excès. Elle était en somme une bourgeoise moderne, peut-être même une aristocrate qui dissimulait son rang sous une apparence qu’elle souhaitait modeste. Bien évidemment, en mon for intérieur, je la pensais féline, dissimulant sa vraie nature afin de mieux tromper ses prétendants et les faire aller là où elle voulait qu’ils fussent. Sans y prêter attention, je dressais d’elle le portrait d’une intrigante.

   Mais peut-être, était-ce ainsi que mon désir la peignait à mes yeux, moi qui ne demandais pas mieux que d’être sa victime consentante. Je commençais à être dangereusement envoûté. Je priais que notre ‘aventure’ pût se résoudre dans un terme assez court, il en allait de mon fragile équilibre. Entre deux coups d’œil sur les façades rouges et ocres badigeonnées de soleil, mon regard parcourait sa somptueuse géographie, collines et valons, lacs des yeux où brillait une flamme. Elle avait croisé haut ses jambes, si bien qu’un tableau exquis m’était livré, sans doute en toute innocence. Je voyais l’attache de ses bas de nylon. Je voyais l’isthme étroit d’une peau de soie. Je voyais la marque du sous-vêtement, la buée d’un songe pour dire vrai. Les cahots du train faisaient balloter une poitrine que je ne pouvais que juger généreuse, deux globes infiniment mobiles que la respiration, à chaque sursaut, livrait à mes yeux éblouis. J’aurais pu rester là des heures à contempler.

   « Riomaggiore, scendono tutti! ». Ainsi nous étions invités à descendre. Je demeurais en plein ciel, sur mon nuage. Déjà Tania, tout heureuse, arpentait le quai. Je descendis à sa suite. « On visite le village ensemble ? Après j’offre le restaurant ! », me dit-elle sur un ton enjoué. Je ne pouvais espérer mieux. Cependant je me rendais compte avec un bonheur mêlé de crainte qu’elle m’avait amené au creux de ses mains et que, tel un moineau discipliné, je commençais à becqueter les graines que Tania y avait mises. Dans quel but ? Là était la question, toute la question ! La réponse, cependant n’allait tarder à arriver. Il y aurait le repas. Il y aurait l’hôtel. Il y aurait la nuit. Et puis, était-ce bien convenable d’accepter l’invitation de cette dame inconnue ? N’aurais-je dû inverser les rôles ? La galanterie n’était plus ce qu’elle était. Peut-être avais-je tout à y gagner !

  Nous avons longuement arpenté le long ruban de ciment qui longeait la mer depuis le haut de la falaise. Quelques barques bleues et blanches animaient les flots. Parfois des goélands nous frôlaient de leurs ailes grand ouvertes. Ils criaient dans l’air sec et lâchaient des fientes qui tombaient dans l’eau en faisant plein d’éclaboussures. Tania riait spontanément, aussi bien des oiseaux blancs, aussi bien des jeunes enfants qui déboulaient dans nos jambes. Elle était la vie même et son élégance s’accommodait de cette grâce naturelle d’une simplicité vivifiante. A un moment, nous nous sommes assis sur un banc qui donnait sur une petite place. Face à nous la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, un vaisseau de pierres grises dont la façade portait des sculptures blanches, sans doute des figurations de saints. Curieuse de tout, rieuse comme un jeune enfant, Tania voulait tout voir, tout toucher, tout expérimenter comme si la seconde qu’elle vivait était la dernière. Sortant de l’église, face au miroir de la Mer de Ligurie qui se teintait de pourpre, saisissant ma main :

    « Regarde comme c’est beau. Je reviendrai à Riomaggiore, pas toi ? »

   Devais-je m’étonner de ce tutoiement soudain ? Avait-il une autre signification que celle liée à l’excitation de la visite, à la vivacité d’eau de source qui semblait être sa marque de fabrique la plus apparente ? Et puis cette main épousant la mienne. Certes elle n’y était restée que le temps d’une brève illumination. Il n’y avait eu nul signe qui pût me faire espérer quoi que ce fût. Tania mettait mes nerfs à rude épreuve. S’en apercevait-elle ? Etait-ce simplement un jeu ? Du chat et de la souris, comme dans les cours d’école ? IL m’était assez facile de deviner qui était le chat, qui était la souris. Je devais reconnaître que je n’en tirais nulle amertume. Je pensais même en avoir quelque gratification. C’était comme une énigme dont je ne possédais la première lettre du Sésame qui en devait ouvrir la porte secrète. La patience n’était pas ma vertu première. J’avais là tous les ingrédients pour une future nouvelle. Peut-être même pour un livre entier. Tout s’imprimait dans ma tête avec la précision d’une aiguille lisant les sillons d’un microsillon sur les disques de vinyle d’autrefois.

   Après avoir longuement musardé au hasard des rues et des places, nous être étonnés d’une volée d’escaliers, avoir admiré le fer patiné d’une rampe, les bouquets de pins d’Alep, de chênes lièges et de châtaigniers qui couraient sur les collines, nous nous sommes mis en quête d’un restaurant. Tania devait choisir, c’était dans l’ordre des choses. J’étais une souris obéissante ! Nous nous assîmes sur la terrasse du ‘Ristorante Ripa del Sole’. La vue était superbe qui ouvrait sur le grand large. Nous apercevions les taches foncées d’îles au loin, parfois la trace d’un bateau de tourisme, son sillage d’écume. Nous parlions de tout et de rien, heureux comme des collégiens en vacances. L’un comme l’autre ne souhaitions qu’aborder des sujets anodins. A peine nous étions-nous livrés quelques informations relatives à notre quotidien. Le mari de Tania était un homme d’âge déjà avancé qui était dans le milieu des affaires à Gênes. Le couple n’avait pas d’enfants. Tania, de temps en temps, s’offrait une escapade sur la côte, parfois jusqu’en Sicile. Elle lisait beaucoup mais semblait vivre au jour le jour, visitant un musée, fréquentant une bibliothèque, flânant dans les rues, regardant les jets d’eau faire leurs arcs-en-ciel dans les squares et les jardins publics.

   Nous avons dîné de spécialités régionales, d’un délicieux pesto sous lequel perçait l’arôme généreux du basilic, le goût du pecorino au lait de brebis, l’huile des pignons. Tania aimait tout sans exception. Elle adorait les spaghettis à la sauce pesto généreusement arrosés du ‘Vermentino’, ce vin blanc sec à l’agréable fraîcheur. Je crois bien qu’entre tous ces mets délicieux, nos remarques sur le paysage, sur le temps, ‘Ma Passagère’ s’était aperçue que son charme ne me laissait nullement indifférent. Pareil à un gamin, je profitais de l’arrivée de convives ou bien du passage du serveur, pour jeter, à la dérobée, un œil sur l’échancrure de son chemisier, sur le brillant de ses bas, sur cette peau nacrée, si troublante qu’elle laissait à ma naturelle curiosité sans paraître s’en offusquer le moins du monde. Peut-être s’en amusait-elle intérieurement ? Le repas touchait à sa fin. Pour moi, c’était un peu comme la tension avant l’orage. Quelque chose allait bientôt se déchirer qui me libèrerait ou bien m’en chaînerait.

   « Quel hôtel as-tu choisi pour ce soir ? »

A vrai dire, je ne savais plus. Je fouillai dans ma poche, retrouvai le nom :

   « Hôtel Marina Piccola.»

   « Tiens, comme c’est curieux, comme moi. Indique-moi le chemin, je te suis ! »

Le chemin me semblait un itinéraire sans fin. Je ne parlais guère, déjà tout à la suite. Je sentais Tania un peu inquiète aussi, mais peut-être n’était-ce qu’une illusion ?

   « On nous a peut-être donné la même chambre ! »

   Je crois que Tania s’amusait beaucoup. Etait-ce un simple jeu gratuit, n’y avait-il quelque perversité sous sa question ?

   Non, nous n’avions pas la même chambre, mais des chambres peu distantes. La sienne au-dessus de la mienne. Nous pourrions toujours jouer à Roméo et Juliette d’un balcon à l’autre. Nous avons remis nos bons à la réception. Nous avons gravi l’escalier qui conduisait aux étages. Je me suis arrêté devant le numéro de ma chambre. Je ne sais ce que j’attendais réellement, mais j’attendais. Alors Tania m’entoure de ses deux bras, me serre fort contre sa poitrine, applique ses lèvres sur les miennes :

   « Bonsoir, mon Roméo, la suite à demain ! »

   Tania monte les quelques marches qui séparent nos deux chambres. Elle est joliment galbée dans son tailleur de soie grège, le jeu de ses jambes est un tableau vénitien.

   « A demain, ma Juliette. »

   Je m’entends lui faire cette réponse stupide. Je crois bien en cet instant que j’en pleurerais de dépit. La nuit sera longue à fumer sur mon balcon. Oui, la nuit sera longue !

  

   Matin - Notes de Tania sur son calepin

 

    La cloche de l’église vient de sonner six coups. Le soleil n’est encore qu’une vague lueur derrière le gonflement de la mer. Le plus clair de ma nuit, je l’ai passé à fumer sur le balcon, à regarder l’essaim des lumières de Riomaggiore, les reflets de la Lune sur le métal luisant de l’eau. Marc fumait lui aussi. Nos braises se répondaient, nous unissaient en quelque sorte. Bien sûr, hier soir, nous aurions pu faire chambre commune, unir nos désirs. J’avais vraiment une folle envie de faire l’amour avec lui, mais j’ai voulu dépasser l’horizon charnel, ouvrir plutôt un possible espace à la littérature. Je n’en ai pas parlé à Marc, mais je suis écrivain, je publie romans et nouvelles. L’histoire de Marc et la mienne, mes lecteurs la retrouveront au hasard de mes pages futures. Sans doute le ‘Passager’ du ‘Belle Epoque’ fera-t-il de même ? Ainsi notre amour s’échangera-t-il par livres interposés. Une manière de transcender le désir, de le déposer dans les mots, de lui donner un essor qu’il n’aurait jamais connu dans une étreinte physique. Certes on désire violemment, certes on aime tout aussi pris de fureur puis les corps au repos, exténués de cette violence, demeurent en leur immense solitude. Comment pourrait-il en être autrement ? Séparés nous sommes vides. Réunis, nous ne faisons que craindre le moment tragique de la séparation. Je viens de descendre à l’étage inférieur. Doucement j’ai poussé la porte de la chambre de Marc. Curieusement elle n’était pas fermée à clé. Attendait-il que je vienne le rejoindre ? Marc dormait profondément. Je me suis approché de lui, l’ai regardé longuement puis j’ai posé mes lèvres sur son épaule, l’ai embrassé. Il a bougé un peu et j’ai cru avoir affaire à un enfant qui flottait immensément dans la bannière cosmique de ses songes. J’ai posé un mot sur son chevet.

   ‘Adieu Marc, toi que j’ai aimé si fort l’espace de notre rencontre. Je pars pour Naples. Je ne te réveillerai pas. Je sais que tu ne pourras prendre le train, il sera trop tard lorsque tu émergeras de ton lourd sommeil.  Mais peut-être est-ce mieux ainsi ? Aucune explication de type logique n’aurait convenu à notre séparation. Notre amour aura flambé dans nos têtes à défaut de réunir nos corps. Qu’en auraient-ils retenu, hormis une gerbe d’étincelles, puis plus rien ? Je t’embrasse et te souhaite le meilleur.  Tania’

  

   Matin - 8 heures

  

   Je m’éveille, m’étire longuement. Par la fenêtre le soleil jette ses premiers rayons, une pluie de fleurs roses qui demeure en suspension dans l’air. Je suis à demi conscient, encore plongé dans les corridors ténébreux de la nuit. Parfois, il est si pénible d’abandonner ses rêves, de sauter dans ce réel qui éblouit et déchire. Je fais quelques pas dans la chambre puis sors sur le balcon. Mes yeux se portent sur celui de la chambre de Tania. J’espère y deviner sa belle silhouette. Aura-telle, encore aujourd’hui, revêtu son tailleur de soie grège ? IL lui va si bien ! Tout en bas, montant de la gare, le glissement d’un train sur les rails. Je regarde ma montre. En un instant je réalise que le ‘Belle Epoque’ emporte son lot de passagers, que sans doute, Tania fait partie d’eux, que mon espoir de la revoir s’écroule à la manière des châteaux de sable battus par les vagues. Je vois le mot de Tania sur la table de chevet. Je lis ses mots fiévreusement, comme si ma vie entière dépendait de ces quelques traces sur la plaine immaculée du papier. Je dois dire ma vive déception, mais aussi ma compréhension de ces mots sensés, mon acceptation d’une aventure qui ne pouvait certainement trouver son lieu que dans le cadre d’un roman. Chair métamorphosée en mots. Peut-être n’est-ce que ceci la littérature, des fragments de nos corps que nous jetons en plein vent, qui se dispersent à l’infini, que de mystérieux lecteurs inconnus reconstituent à la manière d’un puzzle ?

   Demain j’irai rendre visite à mon ami Luigi Marini à La Spezia. Je lui ferai passer le manuscrit de mon dernier livre de poésie. Il a l’intention de le traduire en italien, aussi devons-nous nous rencontrer pour échanger nos points de vue. Puis je rentrerai à Riomaggiore. Depuis l’Hôtel Marina Piccola je ferai des promenades en bord de côte, puis au milieu de ces vignes en terrasse qui sont vraiment l’âme du lieu, qui reflètent l’ardeur infatigable des hommes d’ici à façonner la nature, à imprimer leur âme dans le moindre muret de pierres sèches, dans les soins méticuleux qu’ils portent à leurs ceps tortueux. C’est un peu d’eux-mêmes qu’ils déposent dans ce bois ligneux, lequel témoignera de leur passage bien après qu’ils auront achevé de les élever. Je prendrai plaisir aussi à refaire le trajet que nous avons fait avec Tania. La longue montée vers le village avec la mer en toile de fond, je me reposerai un instant sur le banc face à la ‘Basilique de San Giovanni Battista’, j’irai dîner au ‘Ristorante Ripa del Sole’, je boirai un Vermentino très frais, la bouteille suera dans les derniers rayons de soleil. Sur la table de la terrasse, celle où nous étions attablés, je noterai quelques pistes pour mon futur roman. Plein d’idée fourmillent déjà dans ma tête. Je dédicacerai la page de garde : ‘A Tania, à son tailleur de soie grège qui est comme ma seconde peau’. Nul ne comprendra le sens énigmatique de ma dédicace. Mais combien pour moi elle sera précieuse !

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21 août 2020 5 21 /08 /août /2020 07:59
D’où cela vient-il ?

     Photographie : Blanc-Seing

 

 

***

 

En hommage à Beckett-Lautréamont

 

***

 

[On se trouvera bien de lire la petite comptine

Qui suit dans la travée

Bien qu’insuffisante

Des ci-devant nommés]

 

***

  

D’où cela vient-il 

Douleur que de ne rien savoir

D’errer parmi la multitude des signes

Et de n’en posséder que le vent

N’en saisir que l’absence

Les mains se tendent vers l’avant

En crochets

 En ventouses

En langues de sangsues

Poix du vide

Qui laisse égoutter

Ses fibrilles de cristal

Les doigts flagellent

Ce qui passe à portée

Une idée

Un songe

Une brindille folle

Dans l’air chargé

 De lourdes humeurs

 

*

 

Parfois une veuve noire

Saigne ombilicalement

Dévide son cordon d’acier

À mieux me ligoter

Me pousser tête la première

Dans le labyrinthe avec ses murs

De verre éblouissants

Ô robe blanche du Minotaure

Ô corps de plâtre

Qui n’est que le mien

Et ma tête

Oui ma tête de taureau

Où bat le sirop rubescent

 De la fougue

Du désir

 

*

 

Oui posséder toutes les Vierges

De la Terre

Créer une généalogie

À mon image

Avec naseaux fumants

 Sabots étincelants

Fureur logée au mitan des cornes

Ce Soleil qui incendiera

Le monde

Et nul ne vivra plus

Que sous le signe

De la puissance

De la surhumanité

 

*

 

Assez de cloportes

Qui ne laissent derrière eux

Que les traces abortives

Du renoncement à être

Les dards de l’hébétude

Fichée au plein du cœur

 Les stupeurs de l’impéritie

Faisant ses marigots insolents

À l’ombre des mangroves

 

*

 

Je me suis levé un jour

Et j’ai dit le destin de l’Homme

 Ecrit sur toutes les murailles

De Jéricho les traits

D’ocre et de sanguine

Avant que tout ne s’écroule

Dans des meutes de poussière

La ville sera maudite

 Et nul ne pourra la rebâtir

Qu’au péril de sa vie

 

*

Ô toi qui me lis

(Me lis-tu vraiment ou bien es-tu simplement

 En train de te repaître de ma substance carminée

Vampire qui dissimules

Les yatagans de tes canines

 Le long de tes dérobades)

Ô toi qui lis ou bien dé-lis

Délie-moi donc d’un sort cruel

 Je ne sais plus

Ni le lieu de ma naissance

 Ni la première goutte de lait maternel

Qui humecta de miel

La pliure de mes lèvres

 

*

 

Mes lèvres saignent

De ne plus se souvenir

Mes lèvres se retournent

Pour manduquer

Mon intérieur

Il y a tellement de matières

Qui méritent le détour

Qui s’impatientent d’être connues

 À la juste valeur

De leur longue macération

C’est un métabolisme

Si secret que nul

 N’en pourrait approcher le réel

 D’un iota

 C’est une ambroisie

Qui vit au rythme de son autogenèse

Qui bouillonne et rugit de ne point parler

À la pointe du jour

 

*

 

Ô toi l’inconnu sois mon messager

Que les hommes de bonne volonté

Allument le feu de mon inévitable autodafé

Je ne suis empli que de vermine

Et de scorpions à la queue levée

Je me piquerai si nul ne le fait

Je pratiquerai ma morsure létale

Mes dents ont connu

Le mortel poison

De l’ennui

Elles sauront bien

Me donner la mort

Nous sommes enlacés

Tous les deux

Comme le lierre au tronc

Je ne vis que pour la mort

La mort ne vit que de ma vie

Mon corps de carton

Se dessèche et mes cartilages

Sonnent le cor

Comme Roland à Roncevaux

Ronces de vos regards

Qui lacèrent la dure-mère

De ma conscience

Biffent la pendeloque

De mon sexe

Annulent jusqu’à l’éclair

De mon être

 

*

 

Être un éclair

Ceci que j’ai souhaité

Depuis le berceau

Voici que cela prend corps

Sous les ors du foudroiement

Je suis entré dans la chapelle romane

Aux fresques usées

Qu’y ai-je vu

Que vous ne sauriez voir

Compagnons de brume

Qui n’existez qu’à me précipiter

Dans le premier cul-de-basse-fosse venu

Je sais vos intentions mauvaises

Pulsatiles et hémiplégiques

Vous ne valez guère plus que moi

Mais ne le savez pas

Moi je sais ce que vous ne savez pas

 

*

Vous n’êtes que des morts

 En sursis

 Et jetez un voile

Sur tous les miroirs

Qui vous renvoient à trépas

Vous ne supportez guère

Que les surfaces

Qui réfléchissent et polissent

 Votre ego

Fût-il poli il n’est guère reluisant

 

*

 

Moi qui vous parle

J’ai imprimé dans l’argile

Les premiers chiffres

De l’humain

Ces pictogrammes qui voulaient enfoncer

Un coin dans la chair du réel

Seulement l’engeance des existants

 En a perverti l’usage

En a gommé les signes sacrés

 

*

 

De Charybde en Scylla

Je vous le dis

Et le pire est à venir

L’humain en sa plus haute acception

Est langage

Je parle donc je suis

 Le Cogito est langagier ou bien

N’est qu’une simagrée

Allez donc tous vous rhabiller

Vous les mégoteurs

Avec vos Cogitos de pacotille 

 Je baise donc je suis

 Je mange donc je suis

 Je parais donc je suis

Je brille donc je suis

Miroir aux alouettes

Et messages à la chienlit

Tout ceci palabres et remugles de l’enfer

Pestilences

Où meurent les consciences

Sous les coups de boutoir

De la malédiction

 

*

 

Car oui le genre humain est en péril

Et j’en sens dans mon ventre révulsé

Les premières contractions

Bientôt seront les forceps

 Au travers desquels ma tête oblongue

Aux fontanelles claires insoudées

 Pointera le bout de son museau

Oui de son museau chafouin

Pareil à celui de l’animalité

En ses premiers soubresauts

Juste du limbique collé à la voûte occipitale

Où crépitent les images du vertige de vivre

 Juste du reptilien dans le lobe pariétal

Avec ses ravines de Rolando de Sylvius

Ses cratères ses couleuvrines ses boursouflures

Et l’espace s’y abîme en de pathétiques contorsions

 

*

 

« Nœud de vipères » avait écrit l’autre

Ne pensant pas si bien dire

L’eût-on cru on l’eût brûlé en Place de Grève 

 Combien sont dérangeants

Ces empêcheurs de tourner en rond

Ces philosophes ces hommes de robe

Ces Importants

Qui distillent

À l’envi

De cruelles prophéties

Ils appellent ça

Des Vérités

Avec une Majuscule

Et disant ceci leur goitre

S’enfle de vanité

Ils sont pareils à des crapauds

Dont la suffisance les conduit

À fumer la cigarette qui les portera

À l’éclat d’eux-mêmes

Le Vrai celui qui sonnera

La « Fin de la partie »

 

*

 

Tu vois assidu lecteur

Complice lectrice

 Je convoque à mon chevet

Beckett ce cher Samuel

Qui bien mieux que moi

Saura  tricoter

Une maille à l’endroit

D’absurde

Une maille à l’envers

D’absurde

Tailler à ma juste mesure

Cette vêture

De bure

Avec laquelle j’attendrai

Que Malone meure

Que Godot arrive

Que l’Innommable

Fasse son apparition

 

*

 

Il est plus que temps

Pour moi

D’effacer tous les signes

 La chapelle bientôt

Fermera ses portes

 On n’y verra plus goutte

Je n’aurai existé

Qu’à la mesure de l’instant

Quelque part

Sur la margelle d’une tombe

 Ou bien dans le boyau

Qui descend vers Tartare

 En convulsant

Maldoror m’attend

Rien ne le contrarierait plus

Qu’un faux bond

Il risquerait de m’envoyer

 Par le fond du Vieil Océan

 

*

 

Or je ne sais pas nager

Quelle main secourable m’enverra

 La bouée qui me sauvera 

Toi fidèle lecteur

Toi empressée lectrice

Déjà je tends mon bras

Déjà je déploie ma main

Déjà je déplie

Les tentacules

De mes doigts

Venimeux

Qui donc

 Osera

Les prendre 

Qui donc

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20 août 2020 4 20 /08 /août /2020 07:56
Cette désertion du jour

 

   Cette désertion du jour.

 

   Avait-on jamais dit cette constance

Des objets à être

Des choses à signifier

Des hommes à faire leur halo de présence sur les chemins du monde

Alors qu’à l’évidence ne paraissait qu’une énigme souffreteuse

Une triste parution de tout ce qui était

Sous le ciel

Sur la Terre

Dans les demeures

Que clouaient de sinistres lueurs

 

   Avait-on jamais dit cette confondante désolation

Dont jamais nul ne se sauverait

Sauf à inventer une fiction

A écrire une fable

A composer une comptine pour enfants

Hommes-Enfants

Femmes-Enfants

Enfants-Enfants

Comme si de toute réalité ne devait jamais subsister

Que cette empreinte de puérilité

Cette innocence plénière

Cette fleur de jouvence qui attirerait jusqu’au plein de sa corolle

Dans cette incertitude écumeuse

Dans cette touffeur maligne

Dans ce piège odorant

Où se perdent les songes

Où se naufragent les utopies

Où s’éclipsent les tentations

D’entretenir le moindre espoir

De prolonger la partie et d’en connaître enfin

Les somptueux arcanes

Mais la fin de quoi

Pourquoi

  

   Cette désertion du jour.

 

   Alors constatant ceci

Cette fuite des choses au-delà de l’horizon

Cette perte du jour dans le tissu serré de l’heure

Cette obligation de n’être à soi que dans la démesure, l’évitement, l’esquive

Alors constatant ceci

L’irrémédiable pesanteur

L’étau ligaturant les tempes

Les forceps clouant les efflorescences du langage

Ta voix s’élevait dans le vent solitaire

S’en prenait à l’indifférence du peuple sylvestre

A la mutité de cette neige

De ce tapis sourd dans lequel se perdaient

La persistance de tes yeux

La forge essoufflée de ton désir

Ta volonté dissoute dans un bien étrange acide

 

   Cette désertion du jour.

 

   Tu en sentais les vibrations

Au fond de ta gorge

Dans les sombres vallées de ton corps

Autant dire la forêt de ton sexe

Tu en éprouvais les reptations serpentines

Bien au-delà de cela même qui eût été compréhensible

Savoir l’immédiateté de l’univers à signifier

Tu en disais secrètement la faille ouverte

Je pensais alors à tes abîmes vertigineux

Par lesquels se maintenait mon étonnante sustentation

Un pied au-dessus de la Mort

Je pensais à tes douces collines

Ces perles gonflées de tes seins

Cette amande généreuse

De ton sexe

Cette pluie bienfaisante qui en inondait la canopée à l’instant magique de

La jouissance

Cet éclat solaire

Cette irradiation

Cette explosion de grenade carminée

Dans la nuit de

L’angoisse

 

   Cette désertion du jour.

 

   Tu disais la hampe de mon désir pareille à la pierre levée

Des civilisations anciennes

Ce dolmen sur lequel ta jeune fougue prenait assise

Cette force jaculatoire

(Parfois jouais-tu au jeu subtil des analogies sonores)

Je sentais cette pulsion en toi

Ce geyser

Cette exultation du corps à se dire

Comme l’animal blessé qu’il est

Qui réclame son onction

Qui demande sa caresse

Deux tiges digitales plantées parfois

Dans le luxe de ton intimité

Plus rien alors n’existait que cet hymne à la joie

Cette résurgence de folles puissances qui nous traversaient à la manière

De l’éclair

Du feu

De la foudre

 

   Il ne demeurait jamais à l’issue du combat

Rien qu’une perte et pourtant…

(Quelle lutte me disais-tu souvent)

Et des larmes d’Amazone traversaient la densité de tex yeux gris

Des yeux de chatte te disais-je

Et nous jouissions à deux de cette troublante image d’Epinal

De cette décalcomanie pour enfants pauvres

De cette bluette que nous distillions

Comme les fous dispensent leur étrangeté

A qui veut bien la prendre

A qui la saisit de la main même de sa propre folie

Toute folie en vaut une autre

Me disais-tu souvent

Entre soupir de plaisir

Et soupir de tristesse

Pareils à des plaintes

Aux élans de corne de brume d’un navire aux yeux borgnes

Parmi les fureurs de la houle

Les hoquets de la mer

Les dérive des flots partant pour on ne sait où

 

   Cette désertion du jour.

 

   Dans ces teintes hivernales

Elles te rappelaient tes escapades au Jardin du Luxembourg

Seule

Avec la neige pour compagne

C’était le temps maudit de notre séparation

Dans ces couleurs endeuillées de blanc

Virginales aimais-tu à préciser

Tu flottais à l’unisson

De TOI

Est-on jamais en phase d’autre chose

Tu naviguais à l’estime

Manière de perdition égotiste

D’écrivain blasé

Tu composais de petits poèmes romantiques

Tu jetais

Sinon aux étoiles

Le Jardin était fermé aux noctambules

Du moins au grésil qui flottait entre deux airs

La gerbe dolente de ta mélancolie

Je te savais perdue à TOI

Définitivement

S’appartient-on jamais

 

   Espérais malgré tout une réémission, un simple bout de terre

Peut-être l’intimité d’une île

Pour MOI l’esseulé que ton absence martyrisait

Ma fierté d’homme

(On ne pleure pas quand on est grand)

Clouait ma langue dans un bien douloureux silence

Mais il n’y avait rien d’autre à faire que de laisser couler les fleuves

Qui un jour connaîtraient l’estuaire

Je viens de fermer ma fenêtre

Il fait froid en cet hiver qui traîne comme à plaisir

Pour ennuyer les nostalgiques

Faire rêver les poètes

Battre le cœur des amants

 

   Où est-elle la chambre tiède

Avec ton sourire attaché à la croisée

La souplesse voluptueuse de tes félines manières

Es-tu toujours aussi joueuse

Aussi encline à sortir les griffes

A lacérer mon dos de plaisir

A garder autour du cou lors des joutes

De notre libido

Ce lacet vert d’eau qui multiplie ton teint de pêche

Et irradie jusqu’au centre de ma chair pliée sous le supplice

Gardes-tu ce colifichet comme une trace de ce qui fut

Qui sera peut-être encore

Dans la ligne hésitante des secondes

Leur scansion pareille aux battements du tamtam

A moins que ce ne soit la musique de nos corps

La musique

De nos corps

 

   On ferme les grilles du Jardin

Une silhouette à contre-jour

Le feu d’un lacet vert

Est-ce TOI

Oui TOI

Il ne peut s’agir que de cela

Ma porte est entr’ouverte

Il n’est pas besoin de sonner

Ton pas me suffira

A te reconnaître

A te connaître

Simplement

Entre

 

 

 

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19 août 2020 3 19 /08 /août /2020 08:57

Voyez-vous, parler des couleurs, c’est comme parler du temps ou de l’espace. C’est une tâche infinie au motif qu’une couleur en appelle toujours une autre, que les gradations de l’une à l’autre sont inépuisables, que notre naturelle subjectivité en précise les contours à sa propre manière qui n’est nullement celle des autres qui ont à juger de ces formes polyphoniques. C’est le pur domaine de la sensation, aussi convient-il de puiser en soi les ressources qui les définiront, ces couleurs, et les inscriront sur l’intime palette que notre regard intérieur définit en tant que notre climatique particulière. Nous sommes si sensibles à leur phénomène que, le plus souvent, elles prennent valeur symbolique. Ainsi le noir indique-t-il le deuil, le blanc la pureté, le jaune l’énergie, le vert l’espérance, le bleu le rêve, le rouge la passion, le rose la sensualité. Mais ce sont encore des généralités qui n’ont de valeur qu’universelle et ne nous concernent que d’assez loin. Peut-être attribuons nous à telle couleur des vertus autres que celles que lui confère la tradition ? Nous sommes d’abord des individus qui nous questionnons nous-mêmes avant d’interroger le vaste monde.

   Ce qu’il faut faire, c’est particulariser la notion de couleur, en faire une singularité de la vision telle qu’unique en son genre. Il faut différer du concept commun, faute de quoi nous ne ferions que peindre et repeindre de touchantes images d’Epinal. Imaginons ceci : le monde est encore partiellement incréé, chaotique, doué d’énergies primordiales qui bouillonnent et s’impatientent de surgir sur la grande scène de l’Univers. Pourrait-on dire qu’on voit quelque chose de distinct, d’approximativement formé, le contour d’une chose, le dépliement d’un sens ? Non, on ne voit rien et c’est comme si les yeux étaient immergés dans un genre de chaudron où nagerait une poix épaisse, gluante et nos yeux seraient soudés et nos yeux seraient aveugles. Tout est NOIR, dans le noir le plus absolu qui se puisse imaginer. Un noir qui serre les tempes, entoure le corps de bandelettes de momie, soude la conscience au rocher sourd de l’anatomie. Un noir pareil à une pierre d’obsidienne plongeant au cœur de sa propre nuit. Autrement dit un noir qui immobilise et ne produit nul avenir, seulement un point fixe d’où rien ne peut émerger que le trouble confondant du Néant. Le noir comme fermeture absolue.

   Puis Cela a bougé. Cela a frémi. Pareil au vent léger qui, plus tard, parcourra les plaines d’herbe de la Terre. Cela s’est levé de soi, pur prodige de la parution lorsqu’elle ne connaît nulle cause externe, nul enchaînement qui en expliqueraient le surgissement. Cela s’est fait se faisant. Cela a surgi surgissant. Le noir s’est comburé de l’intérieur, s’est ruiné en quelque sorte, a procédé à sa propre destruction. On entendait de grands pans de noir chuter dans des cloaques infinis, ils bruissaient encore des spasmes du Rien.

   Cela faisait un genre de borborygme, de gargouillis, de rhétorique ventriloque. Une élévation hors de soi, on aurait dit le cri d’une longue et tragique parturition. Le noir, cet immense mystère, cette compacité à nulle autre pareille, s’extirpait de son propre être afin que d’autres êtres paraissent, qu’une genèse pût enfin dire son nom, proférer un peu plus haut que le bitume et la suie réunis. Le Cela n’est ni le Dieu monothéiste, ni celui polythéiste du panthéon des anciens Grecs. Non, le Cela est cette infinie virtualité de la matière qui s’extrait elle-même de sa gangue, dit ses premiers mots qui ne sont que balbutiements. Mais il faut bien commencer par quelque chose, n’est-ce pas ? On ne naît pas avec des phrases constituées dans la bouche. Les premiers mots on les manduque, on les enrobe de salive, ils sont encore des parcelles du corps, des élévations de la physiologie, des bulles qui veulent conquérir la belle transparence du langage.

   Du noir, le Cela a extrait le GRIS. Cela commençait à s’éclairer, à luire dans la forêt immense du doute primitif. C’étaient les mesures initiales du Verbe. Ce que le noir taisait, le gris le disait encore modestement, du bout les lèvres. Ceci se nomme ‘élégance’, oui car le gris est élégant. Du noir il tient sa réserve, du blanc qui va paraître, il reçoit déjà sa puissance d’éclairement, de désocclusion du réel. Le réel, nous dit-on parfois, ‘c’est ce qui résiste’. Mais quel objet résisterait donc d’une manière plus vigoureuse que le noir ? Le noir est une muraille qui nous cache l’origine du monde et les hommes n’ont guère fini de questionner à son sujet. Le Gris a valeur de médiation dès l’instant même où il montre sa discrète coloration. Il est le messager. Il porte encore, en ses basques, la pesanteur atterrante des ténèbres. Cependant il commence à se décolorer sous les premières caresse du blanc qui ne sont que les oscillations de la lumière, les sublimes vibrations de la Raison.

   Incessamment le Gris puise à l’ombre, donne à la clarté. Il décolore le noir, il nuance le blanc. Il avance sur la pointe des pieds, tel Hermès, le dieu aux sandales de vent. Il est comme l’intervalle entre deux mots, il les sépare en même temps qu’il les unit. Il participe des deux principes à la fois : visibilité et occlusion. Pour cette raison il ne peut exister sans la présence de ses deux donateurs, Noir, Blanc, mais au rebours, ses donateurs ont besoin de lui afin de ne demeurer chacun dans sa marge de mutité. Le Noir ne parle qu’à se mélanger au Blanc. Le Blanc ne produit de la présence qu’à emprunter au Noir l’épaisseur qu’il n’a pas. Infinie beauté du Gris qui est le diapason qui donne le ‘LA’ à la musique symphonique du monde. Par un tour de votre imaginaire, ôtez le Gris, il ne demeurera qu’une noirceur profonde, qu’une blancheur éclatante. Or l’une comme l’autre condamnent votre geste de vision, par un manque, par un excès.

   Le Gris, bientôt, le cède au BLANC. Le clair-obscur appelle l’ouverture, le déploiement de toute chose sous la bannière du visible. Le Blanc est la haute parole de ce qui vient à nous. Le Blanc ouvre et libère. Le Blanc dévoile ce qui était mystère. La Terre était noire, en deuil d’elle-même. La voilà Gaïa au ventre rond, à l’aura rayonnante, au scintillement qui gagne le vide, l’emplit d’une corolle d’écume, de neige. Les sommets éternels des montagnes sont recouverts d’un glacis d’opalin, ils dirigent leurs gerbes vers le luxueux cosmos, jouent avec lui le jeu de la pure magnificence. Y aurait-il quelque chose au monde de plus précieux que cette blancheur, cette encolure de cygne, cette rutilance de porcelaine, cette virginité pouvant se parer de multiples atours, elle qui est le sol neutre à partir duquel pouvoir imprimer au réel tous les prédicats disponibles, toutes les possibilités d’effectuation encloses dans le bouton virginal, sises dans l’immense sagesse, lovée dans l’aire accueillante de la simplicité ?

   Le Blanc est une exception. Le Blanc libère la Vérité. Sans lui, ni l’intervalle entre les mots, ni le dimensionnel du jour, ni la joue de l’Aimée caressée de la plume native du désir. Blanc seulement comparable à lui-même. Qui en pourrait supporter la puissance de ruissellement sans sourciller, sans se réfugier dans quelque abîme d’ombre ? Oui, le Blanc est une Totalité pareille à la sphère qui n’a nul besoin d’extérieur, sa présence intérieure lui suffit, force de la Monade en sa plus efficiente autonomie. La sphère pour la sphère. Le Blanc pour le Blanc.

   Mais qu’on n’aille nullement déduire de cette autarcie que le Blanc pourrait demeurer en son autisme et ignorer ce qui se donne, autour de lui, comme ses plus immédiats satellites. Si l’on veut créer un cosmos, c'est-à-dire mettre de l’ordre dans le Chaos, on ne le peut à soi seul. Il faut le compagnonnage de tout ce qui peut prétendre illustrer la vie, dissiper dans l’espace la graine germinative première qui a décidé d’essaimer aussi longtemps que le temps lui sera octroyé, à savoir l’empan illimité de l’Infini. Oui, car toute chose est infinie qui, un jour, est venue à l’être. Car toute chose possède une mémoire et que nulle mémoire ne s’éteint puisqu’elle est une faculté intellectuelle, presque une vertu morale, non une substance susceptible de corruption, de disparition.

   Une chose du type de l’Esprit, sortie des limbes (mais est-elle sortie un jour, n’est-elle, au contraire, tissée d’Eternité ?), avance dans l’espace-temps avec la même certitude qu’ont les comètes de tracer leur brillant sillage dans la nuit cosmique, la poursuite à jamais d’une conquête s’alimentant à sa propre source. Donc, autonomie relative du Blanc. Le Blanc ne veut pas seulement se connaître, il veut aussi posséder un savoir de la Terre. Mais il ne peut la savoir au seul rythme de son éblouissante clarté. La Terre se dissoudrait à même l’océan de phosphènes dans laquelle elle trouverait son éternel repos.

   Le Blanc se voile. Le Blanc se métamorphose. Il était pur argent, il veut devenir pur or, c'est-à-dire aller vers une plus grande richesse, celle qui, bientôt, sous ce spectre doré, va se doter de son être : la Terre en sa « multiple splendeur », pour reprendre les mots du Poète qui sont toujours exacts puisque Poésie est mise en œuvre de la Vérité. C’est, soudain la révélation de la belle palette des JAUNES, celle qui, depuis l’à peine insistance de Topaze, vogue en direction d’Ambre soutenu, après avoir connu la teinte jaune-rosé d’Aurore. Les nuances sont infinies. Les applications multiples. C’est pareil à un kaléidoscope dont les fragments pivoteraient pour nous livrer successivement, ‘Les Tournesols’ de Van Gogh le Solaire ; le velouté d’une pomme Golden ; les tiges du chaume dans le ciel incendié de l’été ; les douceurs épidermiques des clairs-obscurs de Rembrandt, le sfumato de Léonard de Vinci nimbant le visage énigmatique de ‘La Joconde’ ; le corsage de ‘La Laitière’ chez Vermeer de Delft ; la robe pareille au safran dans ‘Jeune fille lisant’ de Fragonard ; minuscules touches de jaune primaire dans ‘Dimanche après-midi sur l’île de la Grand Jatte’ de Seurat, la liste serait inépuisable tant les peintres sont les utilisateurs privilégiés de la couleur, eux qui, autrefois, broyaient leurs pigments avec autant d’empressement et d’amour qu’ils en auraient mis à séduire une courtisane.

   Pour autant que le jaune est une couleur vibrante, pouvait-elle se contenter de se montrer puis de tirer le rideau de l’existence polychrome ? Certes non. Le jaune, couleur du Soleil en son ascension réclamait sa belle teinte crépusculaire, celle qui empourpre l’horizon et baigne fleuves, mers et forêts dans des rivières de sang. Le ROUGE était venu, ainsi, par une pure nécessité de sa course, à la suite d’une certaine logique, si l’on veut, ou plutôt d’un cycle qui se terminait dans le flamboiement

    Comment ne pas être ému par la tache rouge sublime qui nous hèle bien au-delà de nos quotidiennes occupations ? Le Rouge est situé à l’extrême pointe, à l’acmé du spectre coloré, lui qui incendie aussi bien les paysages qu’il enflamme les âmes et les livre, tout entières, aux verticales exigences de la passion. Nous disons ‘Rouge’ et nous avons devant nous la crête du coq fêtant Eros ; les lèvres de la Coquette et des nuits sans sommeil ; les pétales de la rose, cette balafre de l’amour ardent qui brûle d’un feu prosaïque les tréteaux du théâtre de boulevard ; la couleur de rubis du vin et l’ivresse qu’il autorise, sinon réclame ; le drap écarlate de la muleta écartant la fougue noire du taureau.  Si Noir, Gris, Blanc se tenaient à distance de l’être, le Rouge, bien au contraire, le prend dans ses rets, jurant de lui faire rendre raison avant qu’il ne succombe et, tel Empédocle, se précipite dans la fournaise de l’Etna, brève illumination du Poète avant qu’il ne rejoigne le feu de la Mort.

   Et l’unique présence de l’Amarante, du Vermillon, du Garance dans les travées incendiées de l’art. Que l’on songe seulement aux premières mains négatives de la Grotte Chauvet ; à Gauguin et à ‘Rêverie ou la femme à la robe rouge’, cette infinie modulation, cette broderie de la couleur qui va du vif et du clair, au plus foncé ; que l’on se souvienne de ‘La desserte rouge’ de Matisse, de ses arabesques bleues s’enlevant sur fond Rouge ponceau, presque rouille : aux vibrants ‘Coquelicots’ de Monet. Bref le Rouge est un claquement, un impératif, le soulèvement du désir, sa combustion tout contre la chair disponible de l’Aimée, il est pure violence, acte incarné qui s’oppose au bleu velouté de l’esprit, il est un coup de fouet, un cri qui cingle l’air, le déchire sur toute sa longueur, une couleur de vie qui outrepasse la ‘fleur de peau’ pour s’invaginer à même la plaine labourée de la chair, il est ‘Bijoux indiscrets’, textes lus dans le luxe d’un boudoir aux parures incarnat, il est Eros au faîte de sa culmination, livrant son dernier combat avant de succomber à l’étreinte urticante et définitive de Thanatos.

   La genèse se déploie, le cosmos peu à peu s’organise. Le langage qui, à ses débuts, était profération hésitante, sabir incompréhensible, le voici qui se dote des prédicats les plus précieux afin que les sensations, enfin délivrées de leur dette charnelle, puissent s’exprimer sur le mode des harmoniques subtils de la couleur, du plus clair au plus foncé en passant par le velouté, le rugueux, le piquant, le révulsif, l’astringent, l’excitant puisque, aussi bien, les pulsations sont aussi bien tactiles, kinesthésiques, épidermiques que simplement visuelles. Observez un Rouge fraise et vous saliverez. Regardez un Incarnat et vous transpirerez. Approchez un Rouge de Falun et déjà vous frissonnerez et ceci ne sera nul paradoxe, une couleur chaude inclinant vers l’ombre est porteuse d’un froid qui s’allume au loin et vous fait redouter les morsures de l’hiver.

   Pour autant, en avons-nous terminé avec le Rouge ? Bien évidemment non. Il nous hante à bas bruit, il titille notre volupté, il s’immisce dans nos rêves éveillés et se montre sous le redoutable aspect d’un bouton de rose dont nous savons bien que son épanouissement nous livrera au délicieux supplice de l’attente, au bourgeonnement immédiat qui se nomme ou bien ‘plaisir’ ou bien ‘mort immédiate’ selon la Dame de cœur qui y sera inscrite en filigrane et qui ne rêve rien tant que de nous posséder, nous qui nous pensions seuls doués de ce pouvoir de mainmise. Mais arrêtons-nous avant que le marivaudage ne nous saisisse et que nous ne sombrions dans les coulisses de la galanterie.

  Que veut donc le Rouge pour sa succession ? Non de l’excès, nous l’avons atteint et après être montés au sommet, il ne nous reste plus qu’à descendre. A procéder par antonymie si vous préférez. Souvent l’existence est lutte des contraires. La haine succède à la passion, le vice à la vertu, le tragique au comique. S’en indigner n’y changera rien. Autant en faire notre vérité provisoire, il sera toujours temps d’y revenir quand le temps aura accompli son œuvre. Si les précédents enchaînements s’étaient réalisés à l’aune des associations positives, ici il faut procéder par contraste. Dans cette optique, que peut donc choisir le Rouge ? Mais sa réalité inverse que nous trouverons dans les nuances souples, calmes, émollientes, rassurantes, douces comme le ciel, comme la mer, du BLEU. Communément entendus, ces éléments du ciel et de la mer appellent des images de calme, de paix, de sagesse. Est-ce un hasard si les ciels des berceaux de bébés sont bleus ? Si le khôl des paupières l’est également, si les lapis-lazulis ornent le cou des belles Orientales, si le délicat myosotis est aussi nommé ‘herbe d’amour’, si les nuances de bleu, comme aurait dit Nietzsche parlant des pensées, « viennent sur des pattes de colombe. » Oui, le bleu est image d’apaisement, de repos, de domaine infini de ressourcement. Ecoutons ce qu’en dit Jean-Michel Maulpoix dans son livre ‘Une histoire de bleu’ :

   « Le bleu ne fait pas de bruit.C'est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l'attire à soi, l'apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu'en elle il s'enfonce et se noie sans se rendre compte de rien. »

   Oui, l’écrivain a raison, le bleu est la matière même du regard, les yeux fertiles le recueil au gré duquel ils visent le monde avec la plus grande douceur, le plus exact respect. Et si le monde s’enflamme soudain, ce ne sont nullement les yeux qui sont en cause, leur azur qui présente un défaut, leur aigue-marine qui est atteinte de strabisme, c’est que le monde lui-même a oublié le Bleu, qu’il l’a déchiré pour laisser place à de rubescentes lumières qui l’attaquent et le mordent de toutes parts. Le Bleu est la part célestielle, azuréenne de l’être. Le Bleu est pure floculation, grésil dans l’air qui ne connaît point le lieu de sa chute. Un envol libre de soi, une efflorescence de l’air, les arabesques de la gracieuse libellule. Touché par la patience du Bleu, le cosmos avance vers son destin dans la plus belle assurance. Il sait maintenant qu’il n’y aura plus d’involution qui le recondirait dans les hoquets, les soubresauts tachés de noir du Chaos.

   Le Bleu est une fête qu’ont célébrée de nombreux artistes. Le Bleu est une félicité tout intérieure. Voyez ‘Les Amants bleus’ de Chagall, l’amour y est célébré dans des touches subtiles qui vont du Bleu Azur (ce Ciel) au Marine (cette eau), voyez encore ‘La Mariée’ de 1950, l’élan des épousés pour plus loin qu’eux, la tonalité purement mystique, la lumière qui traverse le vitrail, l’effusion ascensionnelle au terme de laquelle ne peut paraître que l’Absolu lui-même, peut importe son nom, Dieu, Esprit, Être, Grand Tout, enfin une Transcendance qui se perd dans les voiles de l’Infini. Approchez-vous de ‘La Femme aux yeux bleus’ de Modigliani. Vous ne pourrez la regarder qu’à vous perdre dans ses yeux Turquoise, Givré, qui indiquent la grande profondeur à atteindre si l’on plonge dans ces lacs qui sont ceux de l’âme. Nous sommes fascinés par ce regard totalement métaphysique qui ne vise nullement le monde, mais son en-deça (Le Chaos ?), son au-delà (Le Cosmos ?).

   C’est un grand trouble en tout cas que de se situer devant l’abîme des yeux, on pourrait s’y perdre pour l’éternité. Admirez ‘le Bleu’ de Klein. Craignez de vous y perdre. Cette teinte est à la fois attirante, magnétique, à la fois répulsive qui vous tient à distance. Ce Bleu singulier est une brume diffuse dont on ne peut rien dire, seulement faire face, attendre longuement. De tous les Bleus c’est le plus paradoxal en même temps, sans doute, le plus attirant. Klein, en quelque manière, déniaise le Bleu que certains esprits ‘fleur bleue’ auraient vite versé au crédit des comptines d’enfants et des contes ordinaires. Le Bleu pour exister, puisqu’il est emblème du Sacré doit exercer le double flux du ‘venir à lui’ et du ‘partir de lui’. C’est dans cet intervalle seulement, dans cette hésitation que peut s’inscrire quelque chose d’un mouvement vers une Déité, autrement dit en direction de l’Art dont les racines sont religieuses.

   Si Rouge, Jaune étaient des teintes matérielles, charnelles, ancrées dans le réel, le Bleu s’en distanciait en raison de sa légèreté. Que manque-t-il donc au Bleu pour que son accomplissement se réalise ? Il se met spontanément en quête du VERT, non pour des raisons qui seraient simplement chromatiques, mais pour des motifs bien plutôt cosmologiques. Afin que l’Univers se dote du divers, du pluriel, de l’immensément foisonnant qui est son chiffre le plus réel. Ce que le Bleu a ouvert comme espace onirique, de pure évasion, le Vert doit le compléter pour un motif d’homologie formelle dynamique. Les vagues de l’Océan, les marées, les battements incessants de l’eau appellent, comme en miroir, le ressac des forêts, la houle des prés, le flux de la Nature en sa parure chlorophylienne. Tout est vert qui est végétal, seul le temps en métamorphose la teinte, automne de cuivre, hiver du blanc dépouillement, de l’étoile de givre qui cloue les êtres en leur destin de pierre. Le Vert est un bourgeonnement à la pointe des choses. Le Vert respire, il est la silencieuse mélodie du monde. Le Vert appelle une sourde quiétude, un retrait parmi la dispersion des objets pluriels qui nous entourent. Sa présence est partout, sa laque recouvre une grande partie des terres habitées, glace l’eau des rizières, confère une douceur d’aquarium aux délicates clairières. Si bien qu’environnés de sa profusion nous finissons par ne plus en voir l’essentielle trace. Remaquons-nous, au moins, la prière discrète de la rainette réfugiée sous son abri de mousse ? Avons-nous encore quelque égard pour le dépliement de la crosse de fougère dont l’activité de photosynthèse est synonyme de vie ? N’y aurait-il plus de Vert et les déserts croîtraient partout, entraînant avec eux la perte des hommes. Peut-être accorderons-nous plus de crédit à la fine lame de malachite aux si belles arabesques, à l’éclat de l’émeraude dans son écrin rouge, à l’agate si mystérieusement sombre, on la croirait parvenue à l’extrême du spectre, là où, peut-être, elle s’absenterait de sa famille d’origine.

   L’art a reçu cette couleur avec les égards qu’elle méritait. Ainsi Les arbres verts ou les hêtres de Kerduel’ de  Maurice Denis, constituent-ils une ode majestueuse à la Nature en même temps qu’une célébration de l’arbre, ce géant qui nous offre en un seul et même geste, ombre, fraîcheur, quiétude. Ce tableau se vêt d’un charme particulier, d’une aura à la limite de la magie, le célèbre Roi Arthur, d’après la légende, aurait vécu dans cette forêt aux résonances mystérieuses, tout comme est insondable la quête du Graaal dont, tous, nous rêvons à défaut d’en dire la noire volupté.  Au milieu du XV° siècle, Rogier van der Weyden, la destine à la robe ample (on penserait à des plis d’eau coulant vers l’aval), de ‘Marie-Madeleine lisant’. Le Vert y est souple, onctueux, pareil à une mousse qui recouvrirait un lacis complexe de racines. Faut-il s’étonner de cette métaphore alors que les Verts Avocat, Olive, Sauge sont les habituelles vêtures dont la Nature se pare ? Bien évidemment, le choix de cette teinte par le Peintre n’est nullement fortuite, elle qui désigne le Sacré, le Religieux. (Voir le Vert comme symbole de l’Islam). Enfin, dans une manière de parodie qui serait une amplification de la valeur du Vert, l’œuvre contemporaine de Martial Raysse, ‘La grande Odalisque’ nous présente le corps de cette esclave vierge entièrement badigeonné d’une peinture Smaragdin phosphorescente, elle qui gagne en vertu, au prix de sa virginité, ce qu’elle perd au titre de son traitement esthétique.

   Au terme de cette longue méditation sur les couleurs, que convient-il de dire ? Déroulant l’éventail du chromatisme, nous n’avons fait que parcourir l’une des faces du réel, sans doute l’une des plus attirantes, des plus gratifiantes. Parfois les couleurs désignent-elles la nature même des choses ou des êtres qu’elles sont censées définir comme leurs caractères les plus déterminants. Ne dit-on pas, à propos d’une bière ‘Une Blonde’, ‘Une Brune’, ‘Une Rousse’, identiques attributs du reste que l’on destine à des femmes sans que, pour autant, ceci découle d’une intention péjorative. La blonde Marylin Monroe portait la rivière de sa blondeur à la manière d’un emblème. Ne dit-on ‘Les Rouges’ pour décrire les Communistes, ‘T’es Marron’ pour ‘Tu es trompé’, ‘Les Bleus’ pour désigner les nouveaux venus, ‘La langue Verte’ pour qualifier l’argot ; ‘Rire Jaune’ pour rire de dépit et les classiques ‘Montrer patte Blanche’ ; ‘Travailler au Noir’ ; ‘Voir Rouge’ ; ‘Se mettre au Vert’ ; ‘Être Gris’. La liste des formes idiomatiques, comme chacun le sait, est infinie.

   Toujours afin d’être plus adéquatement perçu, le réel fait appel aux catégories de temps, d’espace, de modalité et, bien sûr, du chromatisme. Nous en usons si souvent qu’elles finissent par passer inaperçues. Pour autant elles sont des orients, des amers pour la conscience. Posons la question à un Ami : « Faisait-il beau à Quimper ? » Réponse : « Oui, le ciel était Bleu ». Cette remarque elliptique suffit à nous renseigner bien mieux que ne le feraient de longs discours. Nous avons tous, en chacun de nous, la ‘Carte de Tendre’ avec ses nuances, ses diaprures, ses teintes vives, assagies, passionnées, mortifères parfois. Ainsi va la vie, pareille au sublime arc-en-ciel ! Elle n’est qu’une suite de couleurs plus ou moins chamarrées, une suite d’armoiries parfois flamboyantes, parfois une succession de blasons qui portent les signes de notre propre visage dans les complexes allées de la Terre.

   En matière d’épilogue cette belle citation d’Eugène Delacroix. Qui, mieux qu’un Peintre, peut parler de la Couleur ?

   « La couleur est par excellence la partie de l'art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s'adressent d'abord à la pensée, la couleur n'a aucun sens pour l'intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité. »

   Demeurez dans le Bleu intervalle de votre être. Là vous serez bien. Ce sera la mesure calme dont vous tirerez le plus grand profit. Jusqu’à ce que la Rouge passion s’empare de vous. Les couleurs nous maîtrisent. Rarement les maîtrisons-nous. Nous ne décidons ni du Ciel, ni de la Mer, ni de la Forêt ni de la marche du Cosmos. Nous n’en sommes jamais qu’une teinte qui varie selon les jours, selon l’heure ! Après ces derniers mots sera le domaine du Blanc, son infinie royauté. Comme une origine d’où tout part et où tout revient pour la simple compréhension que le processus de la compréhension est circulaire. Toujours un mot en appelle un autre. Toujours une nuance…

 

 

 

 

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17 août 2020 1 17 /08 /août /2020 08:21
Le Beau en tant que réminiscence

Nature morte aux sept pommes

Paul Cézanne

Source : Wikipédia

 

***

 

   « C'est ce beau universel [de Platon] qui enlève le corps et qui fait oublier toute beauté particulière » - Fénelon, XVIII, 323. Littré.

 

*

 

   « Ce beau universel », comment s’en saisir autrement qu’à l’aune du concept, de l’intellection qui doivent remonter jusqu’à l’Intelligible et tenter d’en approcher la fuyante substance, l’Idée toujours s’éclipsant en direction de nébuleuses nuées ? Car il semblerait presque qu’il y ait danger de s’en approcher pour la simple raison que cette chose essentielle, tout comme ses sœurs jumelles, rayonne d’un tel éclat que, d’emblée, nous serions éblouis et renoncerions sur-le-champ à notre audacieuse entreprise. Et s’il nous est difficile d’appréhender ce beau sous sa forme idéale, bien des conceptions philosophiques qui en posent l’essence nous laissent sur notre faim car c’est à de lointaines abstractions que nous avons affaire, autrement dit à des fumées que l’empyrée reprend avant même que nous n’ayons pu en percevoir l’éclat.

   La célèbre formule kantienne : « Est beau ce qui plaît universellement sans concept », ne nous avance guère. Elle est trop ascétique, trop verticale.

   Si, pour Hegel, il se donne comme  « la présentation de la vérité », nous nous avouons un brin désemparés,  pour la simple raison que cette « valeur absolue ultime » est si élevée qu’elle brille tel le soleil et nous aveugle par sa puissance.

   Pour Nietzsche ce beau ne peut être atteint par l’homme qu’en se dépassant pour aller vers le Surhomme.

   Mais, vraiment, que sont pour nous cet Universel, cette Vérité, ce Surhomme à part d’indéchiffrables entités dont, jamais, nous ne nous approcherons d’un iota. ? C’est bien là le problème de toute posture philosophique que de nous inciter à regarder les sommets alors « qu’humains trop humains », nous ne faisons que cheminer sur terre et fixer le sol de nos yeux infertiles. Nous avons besoin de connaître les choses du monde dans une manière d’immédiateté qui confine à la sensibilité, à l’affection, à l’état d’âme, à l’empreinte se déposant, tel un sceau régénérateur, sur la courbure attentive de notre psyché. On a beau étudier les philosophes, leurs thèses sont toujours amplement contradictoires, l’une ne se nourrissant de l’autre que pour mieux la détruire. Au final il ne demeure que ruines et cendres dont l’homme ordinaire serait bien en peine de construire un édifice qui ait du sens.  A peine une Babel qui se lézarde et ne laisse plus apercevoir que des fissures, des vides et la figure du néant. Si les philosophies sont brillantes, et certes elles le sont, souvent elles ne servent qu’à nous égarer en éclipsant jusqu’à notre propre pensée. Il nous faut donc en appeler à une manière de révolte qui profère en nous la nécessité d’une conception singulière de l’univers. Faute de ceci nous ne serions que de vulgaires épigones qui ânonneraient, à la suite de leurs maîtres, quelque sentence creuse dont nous apparaîtrions comme les premières victimes. Si toute philosophie prétend à un statut d’objectivité qui lui confèrerait le titre de science, faisons en sorte d’émettre des hypothèses qui feront de la subjectivité l’alfa et l’oméga de notre recherche. Toute singularité en soi présente déjà la vertu d’une recherche qui s’écarte d’une voie royale. Que l’on nous accuse de solipsisme nous importe peu. Mieux vaut avoir une idée entièrement à soi plutôt qu’être en dette de celle-ci.

   Existerait-il, quelque part, un Grand Livre de la Loi qui intimerait l’ordre à l’homme-dolmen de se dresser, de connaître à la seule force de sa raison, cette autre stèle de l’absolu, ce menhir-art tout illuminé de la gloire du beau, avec son aura esthético-formelle et ses éclairs de génie ? Nul homme n’est cette disposition à se fondre sans délai dans le moule transcendant de l’Idée. Celle-ci, à tout le moins, est un repère commode, un mètre-étalon au gré duquel estimer la relativité des choses sensibles. Autrement dit pure théorie et contemplation sans fin puisque son étymologie est celle-ci : l’examen en soi de ce qui n’a nul visage. Ce dont il s’agit, c’est de regard de l’âme dont, tous, nous savons qu’il n’est d’origine humaine. Seul Dieu, les dieux et autres aventures chérubiniques le pourraient. Il nous faut donc consentir à de plus modestes visées et cerner, dans l’existence, tout ce qui peut se diriger dans le sens du beau et nous dire en quoi consiste l’art et de quoi ses œuvres sont tissées.

   Ce à quoi nous souhaiterions parvenir, au beau en tant que réminiscence, c'est-à-dire renouveler l’événement de la « Petite Madeleine proustienne » dans ce qu’elle a de surprenant, à savoir proposer un nouveau paradigme de l’éprouver. De cette manière nous nous détournerions volontairement du concept, du processus intellectif afin de leur substituer le tremplin ouvert et fécond de l’affect. En un certain sens nous rétrocèderions de la philosophie pour gagner le sol meuble et fertile de la psychologie avec toutes ses hésitations, ses remises en question, sa belle densité de « pâte humaine » pour utiliser le lexique sartrien. Certes une chute de l’absolu dans la contingence mais de celle-ci sommes-nous assurés, de celui-là sommes-nous en quête avec la quasi-certitude de n’en jamais éprouver la texture d’écume. La mince thèse que nous souhaiterions proposer :

   

   Toute beauté éprouvée face à une œuvre d’art, un paysage, un visage, est toujours réactualisation d’une beauté connue. Donc acte de réminiscence.

  

   Ce qui revient à dire, pour se rapporter à la belle anthologie de Proust, que le narrateur fait l’épreuve de la beauté. Une première reposant dans la scène originelle. La seconde trouvant sa force d’expansion dans le fleurissement et le déploiement du souvenir.

 

   « Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir ».

 

   Si « l’édifice immense du souvenir » peut encore prétendre produire ses effets de l’ordre de la persistance, de la fidélité, c’est bien parce que,  « plus frêles mais plus vivaces »,  les expériences d’autrefois s’abreuvaient au bonheur, à la joie, toutes conditions suffisantes et nécessaires pour que quelque chose comme la beauté puisse se montrer. Les instants tristes, les malheurs finissent toujours par disparaître sous la poussée de l’irrépressible force de vie, cette énergie qui se ressource au plus vif de la conscience, au plus près d’une grâce. « Odeur » et « saveur », chez Proust, sont ses points de contact avec le réel, les « affinités électives »  par lesquelles le souvenir se magnifie et rejaillit sur le présent en lui donnant le lieu d’une nouvelle et supplémentaire efflorescence : « …de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé ».

   Prodigieuse renaissance de ce « temps perdu » qui constitue tout le travail acharné d’écriture de l’auteur. Si cette réactualisation  « du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel » s’était réalisée à l’aune d’une quelconque banalité, gageons que, dans « La Recherche », non seulement il n’aurait tenu qu’une place négligeable mais, sans doute, aurait-il été évincé  de la fiction. Car l’entreprise de Marcel est, dans son intégralité, œuvre d’art et rien que ceci. Alors une telle pépite ne fait que témoigner de ce lent et patient labeur au terme duquel un temps de pure beauté se donnera comme le seul possible au crépuscule de la réminiscence. Pour l’auteur de « Contre Sainte-Beuve », à l’évidence, réminiscence est beauté, comme pour Platon il est ce mouvement de retour de l’âme en son lieu essentiel, acte de pure remémoration, intuition de la forme qui a aussi pour nom « beauté ».

   Donc, si nous calquons notre recherche du beau sur la réminiscence, il nous faudra reconnaître dans les différentes stances de notre existence les points singuliers où elle aura particulièrement brillé, qu’un simple acte de remémoration amplifiera encore de manière à ce qu’une complétude soit atteinte. En termes philosophiques, d’aucuns diraient une « transcendance », cette réalité qui concourt à son propre dépassement en faisant appel à l’événement simple d’une projection temporelle. Le passé est le matériau initial, le présent sa réception, l’opérateur sa faculté mémorative. Les œuvres ci-dessous présentées seront considérées au gré d’une identique grille interprétative. La beauté rencontrée ne sera jamais que la fécondation de l’instant que l’on vit par une expérience de même nature qui en permet, aujourd’hui, l’admirable manifestation. Ainsi le beau se trouve-t-il relié à l’empirie, aux émotions et affects qui nous ont traversés, dont le cours n’a nullement été perdu, mais qui attendait le moment propice (le « kairos » des Anciens Grecs) à sa résurgence. Ici nous sommes loin des considérations des philosophes. Ici nous sommes dans le concret, l’advenu de soi, la pure présence de ce qui est. C’est la sensation qui est la pierre de touche de ce que nous voulons montrer et non plus une habileté intellectuelle qui prétendrait, à elle seule, régenter le district de l’esthétique dont l’étymologie nous indique : « qui a la faculté de sentir ; sensible, perceptible ». C’est du  cœur même du sentir que peut se dévoiler la chose belle. Laissons-là ôter ses voiles !

  

   Les toits rouges - Pissaro

 

   Nous observons la toile du peintre impressionniste. D’un premier jet de la vision nous n’extrayons jamais qu’une forme objective, laquelle réfère à  « ce beau universel [de Platon] », Ce qui fait défaut, alors, « toute beauté particulière », donc subjective, dont le corps paraît s’oublier dans un étrange fourmillement. Car toute saisie, au premier abord, se donne comme intellective, décryptant seulement la signification de surface, ignorant celle de la profondeur qui est la chair affective du sujet regardant tout comme celle du sujet de la toile. Première touche uniquement descriptive au travers de laquelle nous pouvons dire les toits des maisons, leurs façades blanches, les taches colorées des champs au loin, l’enchevêtrement des arbres telle une résille placée devant les demeures. Mais ce réel paraît sur un fond qui le féconde tout autant. Emmêlées aux formes immédiatement perçues, sous-jacentes, les fantaisies de l’imaginaire et les moirures du souvenir, tout un travail de remémoration qui donne droit au champ ouvert des sensations. Comme une sourde reptation, un remuement de notre sol intime qui vient nous dire, sous la force des symboles apparents, l’émergence d’événements anciens toujours à l’œuvre, toujours prêts à nous restituer ce qui fut, un jour, notre possible vérité.

  

Le Beau en tant que réminiscence

Les Toits rouges, coin de village, effet d'hiver

Camille Pissaro

Source : Wikipédia

 

 

   Soudain ce ne sont plus ces maisons-ci que nous visons, mais ces lieux d’habitation qui jalonnèrent notre existence, leur donnant les nervures d’un sens qui, jamais, ne disparaît. Nous percevons, par exemple, une petite maison aux volets rouges, une cuisine de modeste dimension, un globe blanc diffusant sa douce lumière qu’entoure un cercle de métal. Nous voyons une cuisinière où crépite un feu, une table ronde, des chaises de paille. Nous voyons une salle à manger et ses meubles sculptés, deux chambres dont l’une possède une porte-fenêtre donnant sur un mur en pan coupé, alors que l’autre regarde un arbre en fleurs dans un jardin proche. Nous avons simplement décalé notre regard, l’avons contraint à suivre une autre temporalité que celle du présent, magnifiant celui-ci de cet accroissement de la perception. Nous avons conféré de la profondeur à la toile, lui avons octroyé de réelles assises, lui avons offert cette « beauté particulière »  évoquée par Fénelon. Si la beauté universelle nous atteignait, combien celle, singulière, dont nous faisons la découverte vient emplir avec un pur bonheur l’attente que nous étions à l’orée de l’œuvre !

 

   Femme aux yeux bleus - Modigliani

 

   Notre introspection - il ne s’agit que de ceci -, nous la poursuivons avec cette belle peinture du peintre du Bateau-Lavoir. « Femme aux yeux bleus », telle une déesse, un genre de beauté inaccessible, une perfection formelle qui nous fascine simplement en regard de sa pureté. Belle géométrie qui inscrit le visage dans un ovale régulier, fait du cou une pure abstraction émergeant de la sombre vêture. Et cette main qui semble posée là, sur le buste,  pareille à une donation à la limite du concevable, manière de chair marmoréenne, luxueuse,  idéale. On la croirait venue du plus loin de l’étrange, concrétion de l’intellect là, devant nous, si proche, si distante.

Le Beau en tant que réminiscence

Femme aux yeux bleus

Amédéo Modigliani

Source : Wikipédia

 

 

   Mais il faut nous extraire de cette réalité si séduisante qu’elle menacerait de nous métamorphoser en voyeur envoûté. Plonger à nouveau dans les eaux du passé. C’est une femme qui se présente en premier lieu. Une femme-archétype, ce qu’est toujours une mère dont le rayonnement dure tout le temps que nous vivons. Et peu importe que ses yeux aient été couleur noisette alors que ceux du modèle sont deux éclairs de lapis-lazuli. Ce qui, en cet empan remémoratif, compte le plus, c’est de réactualiser un amour qui fut vivant, qui le demeure au-delà de la disparition. Et, bien entendu, cette image ineffable produit une série  identique aux emboîtements des poupées gigogne. Longue lignée des figures féminines, l’une appelant l’autre en une manière de réverbération. Toujours la mère dissimule l’amie, l’amante, celle croisée au hasard des chemins dont nous aurions souhaité qu’elle fût notre compagne,  un seul jour nous eût comblés. Et puis cette caravane de visons multiples au gré des pages glacées des magazines, des fulgurances bleues des écrans. Voilà bien un domaine dans lequel l’art devient pure subjectivité et les sujets que nous sommes le seul lieu d’une possible compréhension.

 

   Le Gros Arbre bleu - Soutine

 

   Maisons, humains, mais aussi paysages s’inscrivent à l’horizon de notre recherche. Qui donc n’a, dans le souvenir, la présence ineffaçable d’un arbre, ce pur prodige de la nature ? L’arbre peint par Soutine est possédé d’une terrible et magnifique puissance. Il contient le tellurisme d’un être terrestre en même temps qu’il diffuse un magnétisme céleste. Ses ramures sont les éclairs qui touchent les nuages. Ses feuilles sont la violence même, le bras armé d’une âme torturée, la surrection du génie lorsqu’il touche, de son pinceau, mais aussi de sa personne, l’incandescence de l’art. Lorsque l’œuvre est portée si haut dans son accomplissement, plus rien ne subsiste de l’objet de la représentation hormis cette forme convulsive qui dit la folie et l’extrême atteinte du lexique pictural. En réalité, l’arbre n’est plus arbre mais œuvre au sens strict, comme on dirait « oeuvre de la chair », autrement dit la finalité d’une irrépressible volonté, laquelle se fonde sur le désir. Cet arbre est si torturé qu’il semblerait ne plus entretenir aucun lien avec le réel, c’est dire la force de l’acte qui l’a amené à cette étonnante figuration. Soudain, pris par cette violence, nous sommes si loin de son essence qu’il semblerait n’avoir de présence que fictionnelle. Et pourtant, quelque chose en nous se rebiffe et appelle. Car nous voulons que le concret nous parle et, ce faisant, nous rassure en notre être.

  

 

Le Beau en tant que réminiscence

Le Gros Arbre bleu

Chaïm Soutine

Source : Wikipédia

 

 

   S’il y a une forme tumultueuse, une forme à la limite d’un savoir à son sujet, cependant nous voulons ancrer notre angoisse à quelque chose de connu qui nous réconcilie avec notre propre monde. Alors, une fois de plus, il nous est demandé de nous détacher de cette pâte lourde qui nous cloue à demeure et d’en appeler à notre propre récit. Cet arbre qui fut notre compagnon, nous le voyons nettement, nous en sentons la vibrante énergie au-delà du long fleuve des jours. C’est un magnolia à la carrure aussi imposante que disposée à accueillir nos jeux d’enfant. Combien d’heures passées à rêver, à imaginer un futur depuis la majesté de ses branches. Et, au moment de la floraison, quelle ivresse de sentir cet arôme généreux que délivrent les immenses fleurs blanches à la consistance de parchemin. Bonheur que de les ranger dans les pages d’un livre épais, d’en faire un herbier d’où elles sortiront tels les emblèmes d’une existence paisible au contact d’un géant sylvestre qui s’est inscrit, au travers des âges, dans une manière de mythologie personnelle. Peut-être est-ce ceci, le contact avec l’art, la naissance d’une mythologie qu’entretiendra la force centripète d’une subjectivité toujours en quête d’elle-même. Cela par la force des choses, puisque, aussi bien, c’est toujours de NOUS dont il est question dès qu’il s’agit de percevoir, d’éprouver et de faire se déplier le large éventail des sensations. Toujours ces dernières sont intimes, lesquelles contribuent à déterminer les prédicats dont notre essence est porteuse afin qu’une altérité puisse disposer de traits dominants en mesure de faire émerger notre propre figure. Mais de quoi émerge-t-elle, sinon de ce néant avec lequel tout art entretient un combat acharné ? Les moyens de l’art pour y parvenir : une décision objective guidée par le droit chemin de la raison, puis une action plus souterraine, subjective, centrée sur le sentiment, le ressenti. Nous sommes ces êtres de la dualité qui, tantôt regardons l’objet, tantôt le sujet. Mais qui donc pourrait se plaindre de cette faveur ? Elle n’est ambiguïté qu’en apparence. Tel l’iceberg nous flottons au-dessus des eaux. Notre partie immergée n’est pas la moins importante. C’est celle par laquelle nous affirmons notre différence et gagnons notre liberté. Y aurait-il plus beau projet ?

 

 

 

 

 

 

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