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20 février 2014 4 20 /02 /février /2014 09:01

 

Les pavés d'incertitude.

 

 

lpd-i.JPG 

Méta-Image : Blanc-Seing.

 

    Cette minuscule transcription du réel, pouvons-nous lui affecter un autre intitulé que celui de "pavés d'incertitude" ? Et, d'ailleurs, est-ce bien Nous qui avons nommé, ou bien est-ce le langage lui-même qui, se saisissant de ce fragment de réalité, lui a imposé sa propre vision des choses ? Ceci, nous n'en saurons guère davantage que l'hypothétique esquisse que nous en ferons en arrière de nos fronts soucieux. Sans doute le langage est-il cet objet transcendant toutes les catégories de l'exister dont, nous les humains, avons reçu l'insigne faveur, comme le colibri a reçu de la nature le don de voler si vite qu'on ne distingue même plus la vibration de ses ailes. Aussi, est-ce un grand bonheur que de parler, de voler. Mais, à l'évidence, là n'est pas le propos auquel nous incline cette image. Et, du reste, tient-elle un propos, diffuse-t-elle une voix en filigrane du monde, voix qui nous dicterait la conduite à tenir face à son sens latent ? Car c'est bien Nous qui projetons sur ces choses que nous portons au-devant de notre regard l'amplitude ouverte de la conscience. Regardant une image avec des personnages, le simulacre d'un arbre, d'imaginaires flaques de bitume, la fuite d'un véhicule, une bordure de trottoir jaune et noire, un visage en surimpression, la silhouette d'une maison et, surtout, des traces de pas que les aimables Protagonistes de la scène auraient été censés déposer en tant qu'empreinte de leur passage, et ces flèches au-dessus de leurs têtes, comme icones d'un possible destin, regardant donc, nous entrons dans cette scène urbaine, non sans a priori, non sans une précompréhension singulière de ce que nous ne tarderons guère à y décrypter.  

  Ce à quoi nous avons occupé notre entendement, c'est à nous approprier l'espace disponible afin de le faire coïncider avec nos propres affinités, de lui donner corps, de le faire vibrer sur l'arc tendu de la raison, de l'amener au bord de la lame souple de nos affects. Ce faisant, ces "choses", nous ne les avons dotées de certains prédicats qu'à en faire une vérité-pour-nous, donc une "vérité relative". Oui, c'est sauter en plein oxymore que de décréter l'accolade de la Vérité qui signifie comme un Absolu et le "relatif" qui reprend d'une main ce que l'autre avait généreusement accordé à la justesse du concept. Et pourtant, nous disons que les choses doivent toujours être regardées au moins selon deux perspectives différentes. Depuis Platon et sa sublime invention de la distinction du sensible et de l'intelligible, nous sommes en possession d'une grille de lecture des évènements du monde. Mais ne nous égarons pas et mettons au centre du dispositif ce jouissif universel de la Vérité.

  Car, pour la saisir correctement, il est nécessaire de s'installer au niveau même de la pensée et de ses avatars historiques. Rien ne se maintient longtemps en un état d'identité tel que nous aurions toujours, face à nous, l'orthogonalité d'une certitude. Une manière de bloc de roche basaltique portant, gravé sur ses faces, une manière d'étalon de la Vérité aussi éternelle que la course de la lumière au zénith. Les idées, y compris les plus étayées en raison, finissent toujours par se fissurer, se déliter et tomber en poussière. C'est une question d'époque (la fameuse "épochè" des anciens Grecs, que l'on traduit communément par le terme de "parenthèse"), c'est une question de "mode", ce terme  aussi bien entendu sous le sens de "conformité aux usages d'une période", que de "concept de pensée". Donc tout change et ainsi nous serons en accord avec la parole héraclitéenne, laquelle énonçait que "L'on ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. [Toutes choses] se répandent et de nouveau se contractent, s'approchent et s'éloignent." Ainsi en est-il de la Vérité qui ne demeure jamais au même endroit, tantôt en tant que source, tantôt en tant qu'estuaire ou bien au milieu des deux. Mais comme cette réalité n'est pas perceptible dans sa totalité, l'homme n'étant en contact avec tous ces sites que successivement et non simultanément, ce dernier, l'homme prend pour argent comptant ce qui vient à son encontre. De cette manière, c'est soit à la source, soit à l'estuaire qu'il accordera sa confiance, ne portant jamais à sa propre connaissance la relativité de ses jugements.

  Mais il existe un autre facteur explicatif de ce constant ressourcement des choses et ce dernier est totalement dépendant des lunettes que l'on chausse afin d'interpréter ce qui se présente à nous, parfois à la façon d'une énigme. Ici, encore une fois, il faut recourir à cette pensée grecque sur laquelle nous reposons comme les héritiers d'une longue tradition. Qu'une chose soit posée à des fins de prédicat et notre entendement sera, inconsciemment, sous la férule de ces penseurs antiques. L'exactitude du prédicat, donc sa vérité, se présentera au moins sous trois formes distinctes.

  Soit sous celle, présocratique et singulièrement parménidienne d'une sphère indivisible, unie, d'un seul tenant, genre de boule rassurante enclosant l'être des choses dans l'assurance d'une parfaite circularité. Mais là où les choses se compliquent et il faut revenir à l'incontournable Platon, c'est lorsque le  penseur de l'Académie, s'emparant de cette boule parfaite et uniment lisse, y introduit le scalpel de la métaphysique, scindant en deux parties égales et complémentaires la boule qui, dès lors, porte au phénomène deux faces bien distinctes : celle du sensible et celle de l'intelligible. Donc l'être coupé en deux, donc la vérité jamais apparente sans la jonction des deux principes. Une vérité se montrant selon l'angle des actes, de l'entropie comme finitude de l'exister ; de l'autre une même vérité devant nécessairement s'abreuver à la source de l'intangible, de l'immuable, de l'éternel. Et voilà que nous sommes ballotés dans cette houle de la pensée, et voilà que nous demandons de l'aide. Car y voir clair devient urgent. Car nous ne savons plus à quel Saint nous vouer.

  Mais le souci est bien vite écarté puisque, HommesFemmes, collés à l'existence comme la bernique l'est au rocher, ces différences, ces chatoiements, ces remous de la pensée nous n'en percevons même pas les effets tellement leur empan dépasse notre habituelle vision du monde. Nous sommes affectés d'une myopie native qui nous sauve de bien des écueils et nous permet de progresser sur notre fil de funambule sans qu'il soit besoin de regarder vers l'arrière les talons de notre histoire, ni vers l'avant les pointes faisant signe vers notre futur. Nous vivons dans la "certitude" d'un présent qui, partout, colle à nos basques. C'est pour cette raison que, ayant endossé les vêtures chamarrées de la commedia dell'arte, nous pouvons avancer, tantôt sous les habits de Brighella, tantôt de Polichinelle sans nous inquiéter de savoir de quel côté de la Vérité nous inclinons. De toute façon, avec un peu de chance, c'est soit pile, soit face, rarement la carnèle qui n'en serait que la forme détournée, à savoir au moins l'ambiguïté et même, plus probablement, la fausseté.

  Mais, revenant à l'image qui nous occupe.  Nous essayons, maintenant, d'y lire ces fameux "pavés d'incertitude" à propos desquels nous avons dressé l'échelle d'une courte thèse. De pavés, il n'y a guère que dans notre imaginaire. D'incertitudes il y a beaucoup et, pour autant, nous ne lèverons aucune hypothèque qui les libèrerait. Nous disons seulement, tenant la perche du fil-de-fériste d'une poigne aussi résolue que possible : l'arbre pourrait s'évanouir de la scène, aussi bien que le personnage en tête, la maison, les flaques de bitume et encore quelques éléments superfétatoires. Cependant, nous sentons bien, du fond de notre intuition, que resteraient en place - est-ce là le filigrane d'une vérité à l'œuvre ? -, les deux personnages en marche vers leur devenir, les flèches au-dessus de leur tête, lesquelles symbolisent l'avancée du destin, dont personne ne peut jamais être assuré, enfin les traces de pas comme émergence du temps en son éternelle succession. Elles indiquent moins, en effet,  un passage de l'ordre d'une spatialité, les restes d'un déplacement, qu'elles n'annoncent, parfois en pointillés, l'essence de cette temporalité qui, nous étant intimement allouée, progresse à bas bruit, dans l'inapparent mais dont nous ne pouvons faire l'économie qu'à sortir de notre propre vérité. Ce qui veut dire s'absenter du monde. Nous n'irons pas jusqu'à transgresser cette mesure essentielle. Nous préférerions encore, en toute bonne foi, vivre "d'incertitudes", ces dernières pour autant, n'étant jamais avérées comme une fin en soi, mais nous permettant, au moins provisoirement, de tenir la tête au-dessus de l'eau !

 

 

 

  

 

 

 

 

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