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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 07:46

 

Les couleurs du fondement. (6° Partie)

 

 

 

GRIS le sentiment océanique.

 

  Et ce sentiment de la Nature (à la fois subjectif si nous considérons comme dans l'hypothèse Gaïa que la Nature pense, éprouve, existe sous forme consciente; à la fois objectif, en tant que sentiment que nous projetons sur elle), cette soudaine plénitude dont nous sommes possédés, à notre insu, nous retrouvons tout cela inclus dans le "sentiment océanique" initié par Romain Rolland, repris par Carl Gustav Jung, sentiment dont les connexions avec le concept de noosphère de Teilhard sont évidentes. Le "sentiment océanique" est cette sublime impression de se trouver, soudain, portés hors de nous-mêmes vers une manière de transcendance, de totalité avec laquelle nous sommes en écho, microcosme réverbérant le macrocosme. Double spécularité où nous regardons le monde comme lui nous regarde : fusion des consciences. Nous disons "des consciences" car nul sentiment d'ampleur ne saurait surgir de la rencontre d'une conscience - la nôtre -, avec un événement périphérique de la nature, un quelconque objet, une simple entité matérielle. Il y faut plus. Il y faut une projection de notre propre conscience sur le monde. Sans doute pourra-t-on dire que la supposée conscience de la Nature, c'est nous qui la lui communiquons du sein de notre exaltation. Peu importe, ceci n'obère en rien la qualité de l'expérience spirituelle. Mais tâchons de comprendre plus avant et écoutons ce qu'a à nous dire André Comte-Sponville, lequel ne rattache pas nécessairement cette dimension d'ouverture  à une quelconque attitude religieuse :

 

  "Au fond, c'est ce que Freud décrit comme « un sentiment d'union indissoluble avec le grand Tout, et d'appartenance à l'universel ». Ainsi la vague ou la goutte d'eau, dans l'océan... Le plus souvent, ce n'est qu'un sentiment, en effet. Mais il arrive que ce soit une expérience, et bouleversante, ce que les psychologues américains appellent aujourd'hui  (…) un état modifié de conscience. Expérience de quoi ? Expérience de l'unité, comme dit Swami Prajnanpad : c'est s'éprouver un avec tout. Ce « sentiment océanique » n'a rien, en lui-même, de proprement religieux. J'ai même, pour ce que j'en ai vécu, l'impression inverse : celui qui se sent « un avec le Tout » n'a pas besoin d'autre chose. Un Dieu ? Pour quoi faire ? L'univers suffit. Une Église ? Inutile. Le monde suffit. Une foi ? À quoi bon ? L'expérience suffit. "

 

Mais bien évidemment les religions et philosophies, quelle que soit leur nature, ne peuvent être exclues d'un accès à cette dimension aussi étonnante qu'enthousiasmante. –rappelons que le mot "d'enthousiasme", étymologiquement, vient du grec ancien : ἐνθουσιασμός ,enthousiasmós  qui veut dire "Avoir Dieu en soi". Cependant l'on conviendra que tout un chacun, sous un terme aussi générique que celui de Dieu, mettra le contenu de sens avec lequel il éprouvera le plus d'affinités.  Et l'empan sera large, "Dieu en soi" pouvant aussi bien résulter de l'observation du simple brin d'herbe et de l'activité très rousseauiste d'herboriser, que de la contemplation de la beauté d'un incunable, en passant par la dégustation d'une sublime ambroisie ou la vue de l'Aimée. Et nous pourrions citer encore le ravissement consécutif à l'écoute d'une pièce musicale ou bien la quasi extase à la vue du chef-d'œuvre. Rien ne saurait, par essence, limiter ce "sentiment océanique" dont la "logique" consiste à excéder tout ce qui se présente aux sens afin d'en faire le creuset d'un émerveillement. Dieu, à lui seul, ne saurait prétendre remplir la majestueuse "corne d'abondance". Il y a place pour la multitude !

  Dans nombre de disciplines, philosophies ou religions, concourant à trouver l'éveil spirituel (Zen par exemple), la métaphore océanique comme univers et celle de la vague à dimension humaine concourent à faire émerger ce fameux "sentiment océanique" conduisant à éprouver la nature de l'être comme non-duelle :

 

"Au-dessous du monde des perceptions sensorielles et de l'activité mentale, il y a l'immensité de l'être. Il y a une vaste étendue, une vaste immobilité, et une petite activité frémissante à la surface, qui n'est pas séparée, tout comme les vagues ne sont pas séparées de l'océan. "

 

  Eckhart Tolle - Le Pouvoir du moment présent -Ariane, 2000. Source : Wikipédia.

 

  Nombre de nos penseurs occidentaux, SchopenhauerHusserlHeideggerKarl Jaspers ou encore Georges Bataille, pour ne citer que ceux-là, affirment la réalité d'une telle non-dualité. Tous mettent en exergue, dans leurs œuvres, "l'expérience intime et transcendantale de l'unité entre sujet et objet." (Wikipédia).

 

Enfin, afin d'être complet sur le sujet de ce sentiment sans doute bien difficile à traduire par de simples mots, nous voudrions citer le point de vue exprimé par Mona Chollet, journaliste et essayiste suisse qui, dans "Nouveau millénaire, défis libertaires", prend position quant à ce "sentiment océanique" :

 

  "Et puis, il reste aux hommes un moyen de rester en contact avec cet «autre chose» dont ils ont parfois l’intuition. Ce moyen, à en croire Pietro Citati, ce sont… les mythes – ces mythes dont se méfie tant Michel Onfray. Les mythes, déclare Citati, sont «l’ultime reflet» d’une lumière cachée, «une sorte de souvenir-réflexe, de magique mémoire intuitive». Cela expliquerait pourquoi les écrivains, et tous ceux qui prennent en charge l’élaboration fictionnelle, sont à ce point exténués par leur tâche, qui consiste à assumer à la fois les limites parfois rageantes de l’existence humaine et l’intuition déstabilisante de tout ce qui la dépasse; à assumer, en résumé, ce tiraillement des extrêmes, ce mélange hétérogène, impur, qui fait la condition humaine, et devant lequel les religions, refusant l’évidence, n’ont jamais voulu s’incliner."

 

Belle méditation s'il en est quant à la démesure dont l'homme est constamment affecté et que les sceptiques, les matérialistes et autres adeptes d'une pensée réputée "dure" (ce qu'elle est sans doute), rejettent hautainement comme s'il s'agissait d'un caprice juvénile. Mais les équations les plus habiles ne sauraient prétendre détenir la totalité de la vérité, loin s'en faut. La Lune a une face cachée. Ce n'est pas pour autant qu'elle n'en est pas moins réelle. Peut-être l'est-elle davantage pour la simple raison que sa propre réalité est constamment excédée par la conscience humaine qui la vise et projette sur elle un imaginaire fécond auquel ne saurait souscrire sa face d'évidente visibilité. 

 

  

 

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