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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 08:27

 

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Le Penseur.

 

  A la suite de cette longue tirade au cours de laquelle Aristote m'avait rapporté les propos savants et pleins de sagesse de Vergelin, il sembla vouloir conforter son assise et s'accroupit, le fessier posé sur une pierre, l'aile gauche posée contre la jambe, l'aile droite remontée vers sa tête, laquelle reposait sur l'extrémité des rémiges, l'air grave et songeur et cette attitude évoquait "Le Penseur" de Rodin, la profondeur de sa réflexion, en même temps qu'un genre de pathos métaphysique. Aristote défroissa légèrement les plumes de son aile gauche, y jeta un regard rapide et circonspect comme s'il prélevait des informations au milieu des pages d'un dictionnaire et se lança d'emblée dans un genre de discours dont je pensais qu'il arriverait vite au bout de mes capacités d'attention, risquant de me précipiter dans les bras de Morphée avant même la fin de la démonstration. Estimant sans doute que l'explication de Martial Vergelin sur notre propre retour à la case départ, à savoir à la case-Mère, avait été superficielle, Aristote entreprit de m'instruire plus avant sur une notion que les anthropologues nommaient un "Regressus ad uterum", dont, à son avis également, nous étions les vivantes représentations.

 

 Regressus ad uterum.

 

 Aristote. -  Mon cher Jules, le problème est trop profond, trop essentiel, pour que nous nous en tenions à une évocation vague et superficielle de ce "regressus" et, si tu veux bien, nous allons nous référer aux recherches de Mircea Eliade, dans "Aspects du mythe" et ainsi nous comprendrons mieux cette attitude fondamentale de l'homme qui le pousse souvent, au cours de sa vie, à retourner sur ses pas, tout occupé qu'il est par la vivante nostalgie du "paradis perdu".

Labesse. -  Mais, Aristote, ce problème n'affecte pas systématiquement tout le genre humain et, pour ma part, je me sens plutôt à l'aise dans mes vêtements adultes; la barboteuse et le hochet ne font certainement pas partie des désirs qui hantent ma conscience !

Aristote. -  Ta conscience, non, je te l'accorde, mais au-dessous de la ligne de flottaison de ta raison, j'en mettrais ma main au feu, tu dois bien adopter, parfois, symboliquement ou réellement, une position fœtale ou quelque chose d'approchant.

Labesse. -  Vrai, Aristote. Je dors toujours en position de fœtus, mais c'est peut être parce que mon couchage est trop raide pour que je puisse y occuper une position dorsale qui risquerait de me torturer les vertèbres.

Aristote. -  Jules, cesse donc de faire l'enfant ou, plutôt, reviens donc à un état juvénile, infantile, à un état d'innocence, ferme un peu les yeux et, au bout du tunnel, il y aura comme une lumière floue, aquatique, à la façon de la clarté sourde qui habite les parois des aquariums et alors il ne te restera plus qu'à te laisser aller et, bientôt, tu y seras dans ton habitation primitive, et tu les sentiras les mouvements du grand corps qui t'abrite, tu les entendras ses paroles cotonneuses comme si elles traversaient des couches de mousse et de lichen, comme si elles se fondaient au milieu des écoulements du vent et tu les sentiras les pulsations du cœur, et tu les éprouveras les flux de globules et d'oxygène qui te relient à la vie et courent le long de ton cordon ombilical. Tu le sais bien, Jules, le cordon on ne l'abandonne jamais tout à fait. C'est lui qui fait le lien avec notre passé, nous attache à notre généalogie de sang et de chair et on ne peut pas en faire l'économie, sauf à s'annuler soi-même.

Labesse. -  Aristote, rassure-moi; cette tendance à régresser, elle ne concerne pas seulement le Club d'Ouchiens que nous sommes, elle doit bien être un peu universelle !

 

 Taoïsme

 

 Aristote. -  Eh bien, tu as raison et par exemple, en Chine, ce "retour à l'origine" est non seulement une nécessité qu'imposerait à l'homme sa propre condition, c'est également un processus vital qui possède des vertus thérapeutiques reconnues par une longue tradition.

Labesse - : Tu veux dire qu'on peut guérir juste grâce à un saut dans notre propre passé ?

Aristote. -  Oui, et par le biais de techniques qui y sont associées. Le Taoïsme s'initie en permanence à ce qu'il nomme une "respiration embryonnaire" ou T'ai-Si, qui consiste à instaurer, entre l'adepte qui le pratique et sa mère symbolique, un double flux respiratoire, mobilisant le souffle et le sang, à la façon de la liaison originaire Mère-fœtus. Du reste, la préface T'ai-Si K'eou Kiue précise, en quelque sorte, le principe qui préside à une telle discipline : "En revenant à la base, en retournant à l'origine, on chasse la vieillesse, on retourne à l'état de fœtus".

Labesse. -  Ce qui veut dire que mes copains et moi, quand, en toute naïveté, on campe sur notre banc vert et qu'on regarde la vie d'Ouche se répandre autour de nous, c'est juste dans le but de pas y penser à la vieillesse, d'y échapper et, en définitive, de faire un pied-de-nez à la mort?

Aristote-  C'est proprement existentiel et ce que les taoïstes recherchaient, c'était une sorte d'extase, de sentiment de béatitude et, en définitive, l'accession à l'immortalité. Et cette pensée archaïque avait pour finalité, par le biais de la régression, de se fondre dans le "Grand-Un-Cosmique", d'annuler l'œuvre du Temps et de s'élancer à nouveau vers l'avenir avec la somme intacte de ses virtualités. C'est là un rêve que l'humanité porte en elle depuis ses prémices et qui perdure encore, mais sous des formes métamorphosées qui peuvent se nommer, tour à tour, "alcool", "drogue", "sexe", "consommation" et autres subterfuges dont notre société sait se parer à merveille. Les voies sont différentes mais le but est identique.

 

 

 

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