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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 09:18

 

La chair luxuriante des mots (2).

 

 

 

IV ) -  "La voix est libre."

 

  Oui, la voix est cette liberté qui nous assure de la possession d'un monde. Oui, la voix est notre projection sur les choses. L'homme, toujours, est reconnaissable à sa voix. Elle est notre fac-similé, notre sceau, notre rythme. L'âge, souvent altère la locomotion, la gestuelle, la motricité fine, la mémoire, la posture du corps mais, jamais le temps n'affecte cette mélodie sortant de notre poitrine comme la sève exsude de l'arbre. Notre voix est la matrice selon laquelle semble se construire notre édifice de chair : colonne d'air nous tressant de l'intérieur, nous modelant telle une argile afin que les autres puissent nous percevoir, afin que nous-mêmes puissions témoigner de ce qui nous habite et nous fait aller de l'avant. La voix est libre à la mesure de notre propre liberté. Les voix usées, cassées, voilées témoignent d'un bouleversement, d'un manque-à-être, d'une incomplétude. Jamais tristesse ne s'illustre mieux que dans les vibrations de la voix. Mais, a contrario, jamais plénitude n'est aussi réalisée qu'à l'aune du chant, ce sublime poème vocal.

  Et si la voix est libre pour projeter dans l'air ses modulations, elle ne l'est pas moins lorsqu'elle anime la pièce de théâtre ou bien les dialogues du roman, les tirades et déclamations. Merveilleuse polysémie des homophonies où la "voix" rejoignant la "voie", s'installe comme un guide à suivre, un chemin à parcourir. L'Écriveur-impénitent entend-il une voix intérieure qui l'assurerait du bon choix, le conduirait jusque sur les rivages d'une œuvre à accomplir ? La voix est libre pour que quelque chose paraisse, que les mots fassent leurs feux de Bengale, leurs irisations colorées.

 

V ) -   "La parole court devant." 

 

  Le langage nous précède, les mots nous dictent la marche à suivre. Pourrait-on imaginer, un seul instant, que la parole s'inscrive à la suite, nous laisse la distancer et fasse ses mélodies à l'ombre de notre marche pensive ? Mais alors nous serions un simple mannequin d'osier semblable aux représentations de De Chirico, un genre de mécanique abstraite, une dépouille courant vers l'horizon sans même que nous soyons  conscients de nos allées et venues. Car la parole a cette vertu de donner à notre sentiment d'exister les nervures nécessaires à notre propre signification parmi les rumeurs du monde. Partout règne un bruit de fond pareil au halètement du soufflet de forge. Le monde se cherche, essaie de tenir ses éléments rassemblés, de concourir à l'édification du cosmos. Mais, sans le sublime logos, cette aptitude à parler-penser-raisonner, la géométrie cosmique s'effondre de l'intérieur. Imaginons un ballon dans lequel les hommes seraient enfermés. Imaginons ses flancs resserrés comme ceux d'une outre vide en attente d'une présence. Alors ce sont les respirations des hommes - leurs âmes -, leurs vocalisations - les productions langagières - , leurs proférations qui dilatent les parois, les portent à leur sphéricité signifiante. Hors la parole, aucune marche en avant de l'humanité, seulement une race bégayante au mieux, mutique au pire. Encore que le silence soit la condition de toute parole, mais un silence quintessencié qui fasse des éléments rencontrés des prétextes à réflexion, des justes mesures dont la subtile poésie tirera son suc.

  "La parole court devant" de telle manière que la conscience des hommes suivant sa lumière puisse se déployer en milliers d'événements. Jamais  la belle mesure anthropologique n'aurait pu s'édifier sans le recours au langage. Si tel avait été le cas, nous aurions partout, sur la surface de la terre, près des antres des grottes, de simples concrétions de chair, des élévations vouées à l'erectus, à l'habilis, sans plus. Autrement dit l'empan de la pensée serait demeuré dans sa bogue primitive, pareille à un ombilic retournant à son ombreuse condition pré- germinative. Parlant, pensant, raisonnant, nous ne percevons même plus l'extrême faveur que les dieux nous ont remise comme figure destinale. C'est pour cette raison inaperçue de l'origine donatrice que toutes choses, le plus souvent, se referment à nous avec le caractère de l'absurdité.

 

 

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