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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 09:15

 

 

XVI  La chute du jour.

 

  On redescend lentement vers le cercle des dalles où des passereaux se disputent quelques miettes. On aperçoit sur la table des promeneurs, un sac en papier qu’on saisit, qu’on ouvre doucement. Des provisions oubliées. Une grappe de raisins ; quelques biscuits ; une demi bouteille d’eau gazeuse ; quelques amandes ; un vieux canif au manche de bois ; une boîte avec quelques allumettes ; un bout de ficelle ; des cailloux où brille le quartz. Gemma prend la poche, la tient bien serrée contre sa poitrine, ses pieds nus claquent sur les pierres encore chaudes, évitant les épines, le tranchant des ardoises. Elle arrive au Balcon, monte les marches, s’assoit sur le mur et reste un long moment à regarder le dos de la mer avec son  moutonnent de vagues couleur d’algue et d’écorce. Le jour bascule peu à peu derrière la montagne, bleuissant les pentes où sont accrochées les maisons. Dans le port les bateaux s’éteignent, ne dévoilant plus que la ligne claire des haubans. Les balises, au bout de la jetée, allument des signaux rouges et verts. Le phare balaie lentement le ciel de sa longue lame blanche. Les hauts lampadaires soulignent la côte d’une ponctuation de points blancs. Une brise tiède monte de la mer, apportant quelques bruits, quelques odeurs de fin du jour.

  Lentement, Gemma mange les grains de raisin, les biscuits. L’eau pétillante coule dans sa gorge avec un bruit léger. Elle casse quelques amandes, en jette les coques entre les pierres. Des lézards, parfois, sortent de leurs trous, zigzaguent rapidement entre les touffes sèches. Le ciel est bleu intense maintenant, piqueté d’étoiles. Une lumière phosphorescente flotte au ras de l’eau, et l’on ne voit plus, sur les flancs de la montagne, que les taches des genêts et en haut, sur la crête, les deux masses des sémaphores pareilles à des ombres chinoises.

 

XVII  La Nuit.

 

 Gemma coupe des boules de romarin, en fait une brassée qu’elle dépose sur le sol de ciment, dans la grande pièce sombre. Elle craque une allumette, la bougie s’allume en crachotant, libérant des traînées de suif qui coulent sur les flancs de la bouteille. Elle fait un feu dans la cheminée. Elle aime l’odeur âcre du bois qui se consume, qui dégage l’arôme des fleurs, elle écoute le bruit de la sève qui parcourt les fibres, l’éclatement des pignes de pin en une gerbe d’étincelles.

  Sur sa couche de genêts et de romarin, elle roule son pull en guise de coussin. Elle s’allonge, en chien de fusil, tournée vers le feu qui jette de grandes ombres sur le mur. Elle n’a pas peur. Le feu éloigne les bêtes, les rôdeurs. Et puis elle sait qu’elle est seule dans la montagne, qu’à cette heure du jour les hommes sont rentrés dans leurs maisons de briques, qu’ils dorment ou regardent, au fond de leurs chambres, de grands écrans où dansent les images. Parfois elle se retourne pour exposer son dos à la brûlure du feu, pour voir aussi, au travers de la porte, le ciel qui fait tourner ses étoiles. Elle aperçoit aussi un bout du Fort, le rempart circulaire qui luit faiblement. Sans doute la lune est levée et a commencé sa course au dessus de la mer, des falaises, des villages et des villes où reposent les hommes aux yeux fatigués. La terre dort et les bruits se fondent, se perdent en de lentes ondulations, se retirent dans les creux, les failles, les gorges profondes.

 

 

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