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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 13:30

   Mon Journal, « Equinoxe », m’avait demandé de me rendre en Sardaigne pour y réaliser un reportage sur la partie orientale de l’île où je devais me mettre en quête de cet habitat archaïque - beaucoup de maisons étaient en ruines -, qui attirait encore quelques touristes à la recherche d’authenticité. J’avais choisi, comme lieu de mon séjour, le village perché de Posada. De la tour qui le dominait on apercevait la dalle bleue, infinie de la mer, et en direction du nord, une double chaîne de montagnes, la plus rapprochée apparaissait dans de belles teintes parme, alors que, dans une manière d’écho, se donnaient à voir des cimes inclinant vers le gris que couronnaient les grappes blanches des nuages. Du balcon de mon hôtel la vue était admirable et j’aurais pu demeurer ainsi, de longues heures à contempler le paysage, dans une longue méditation. Seulement, je devais photographier, écrire, et le temps m’était compté car je devais regagner Paris dans quelques jours pour y clore un travail entrepris de longue date.

   Le lendemain de mon arrivée, levé tôt, après un rapide petit-déjeuner, je demandai à la réception où je pourrais bien trouver ces maisons typiques que je souhaitais archiver au plut tôt.

A ma question, une jeune femme, toute de noir vêtue, me répondit :

    « Sì, c'è la casa della pazza vicino alla laguna di Longu. »

   Je remerciai et acquiesçai d’une manière qui, sans doute, devait paraître bien étrange. Le peu de langue italienne qui me restait me permit de comprendre que la situation ne serait nullement simple. En effet, à l’annonce qui précisait : « Oui, il y a la maison de la folle près de la lagune de Longu », devait être attaché plus qu’un mystère. Je n’avais d’autre alternative que d’en venir à bout ! Du moins m’y employer aussi bien que je le pourrais.

   J’eus tôt fait de repérer cette fameuse Lagune dont, depuis la fenêtre de ma chambre, j’apercevais les eaux plombées, sorte de vert-de-gris qui contrastait avec l’étincellement de la Mer Tyrrhénienne toute proche. Tout au bord de cette mare triste, il y avait quelques baraques en planches, sans doute des abris de pêcheurs, quelques haies de roseaux et des oiseaux indéfinissables traversaient de leur vol hasardeux le ciel perlé d’une teinte dont nul n’aurait pu dire le signe, c’était un genre d’aube hivernale flottant au large d’un impensable horizon.

    Alors, me frayant un passage parmi les tiges de roseau, tâchant de passer inaperçu autant que faire se pouvait, il ne me fut guère difficile d’identifier « la casa della pazza vicino », elle était reconnaissable entre toutes. C’était une petite maison à un seul étage, toute crépie d’un enduit grossier couleur mastic. Au rez-de-chaussée une porte de bois foncé jouxtait une fenêtre de petite dimension, close elle aussi. Une curieuse échelle meunière, dressée contre le mur, permettait d’accéder à l’étage. Une porte d’entrée basse, sise sous un auvent. Puis une porte-fenêtre avec balcon de bois. Les ouvertures étaient peintes en un bleu métallique qui rehaussait l’impression bizarre de cette façade qui, pour autant, n’était nullement maussade, singulière seulement. Quelques vieux paniers traînaient sur le sol. Des bouquets de plantes sauvages ponctuaient, de leurs taches vert d’eau, la surface de ciment.

   Je fixai mon appareil photo sur un trépied. Je ménageai un étroit corridor parmi les roseaux. Ainsi pouvais-je voir sans être vu. J’étais, en quelque manière, un paparazzo involontaire mais il me fallait ramener quelque chose au Journal. Rentrer bredouille aurait simplement signifié me mettre en quête aussitôt d’un autre Hebdomadaire et j’avais déjà assez bourlingué pour ne pas être disposé à recommencer. Mon guet avait à peine duré une dizaine de minutes que la silhouette de « La folle » s’encadra dans l’espace de la porte du haut. Je n’avais d’autre moyen de la nommer. Je verrais plus tard. Autant que je pouvais en juger à distance, elle arborait une étrange chevelure rose, entre dragée et saumon. Son visage paraissait sans durée bien précise, si bien que je ne pouvais me décider à lui attribuer quelque âge que ce soit. Elle portait un sévère chandail noir moulant qui mettait en valeur un corps fin et sans doute nerveux. Une robe longue, couleur de terre, la drapait jusqu’aux pieds. Des bottines noires, lacées, terminaient son portrait.

   Pendant de longues minutes elle s’affaira ici et là, rangeant des paniers, balayant le sol à l’aide d’un balai rustique fait de brindilles végétales. Elle ne regardait ce qui était autour, semblant profondément perdue dans ses pensées, à tel point que je me posais la question de savoir si elle n’était, précisément, qu’une pensée incarnée, une façon d’étrange feu-follet girant autour de ses propres obsessions, sans doute d’angoisses qui l’envahissaient et la clouaient au mitan de son corps sans qu’elle ne pût rien contre cet état. Je dois avouer, j’ai toujours eu un faible pour les fous, quelle que soit la nature de leur folie, hystérique, compulsionnelle, parfois choisie, une immersion en soi afin d’échapper au jugement de la société, à sa férule le plus souvent sans pitié. Mais je ne pouvais demeurer indéfiniment dans cette posture de songe-creux et il me fallait voir les choses de bien plus près.

   M’armant d’une certaine témérité, je me résolus à quitter ma demeure de roseaux, à surgir en plein jour. Je ne savais nullement ce que me réserverait « La folle ». En réalité je ne risquai plus guère qu’elle. Elle devait se trouver à cent lieues du réel ! Je révisai rapidement mes notions de Latin moderne et vins à la rencontre de celle qu’on disait « possédée ». Je m’entendis prononcer, d’une voix mal assurée, cette phrase somme toute anodine : « Buongiorno. Posso fotografare la tua casa? ». Je m’attendais à ce que l’Interpellée prît la fuite, se barricadât dans sa maison et me laissât quelque peu désemparé sur le sol de terre battue. Sa réponse ne se fit guère attendre, qui me sidéra :

   « Bien sûr, vous pouvez photographier. Vous n’êtes pas le premier touriste à me poser cette question. Et je ne vois pas pour quelle raison je refuserai. De toute manière je me méfie toujours du principe de raison, préférant de beaucoup me fier à mon intuition. Or vous me paraissez honnête et doué des plus belles intentions.»

   Tout ceci énoncé clairement, sans aucun accent, avec une belle voix grave. Sans doute fumait-elle ? A peine avais-je formulé cette question intérieure qu’elle sortit une cigarette de son étui, l’alluma. De longs filets de fumée grise, couleur de lagune, s’élevaient en de floconneux tourbillons.

   « Mais, comment se fait-il que vous parliez français, c’est toujours si étrange de reconnaître, chez un autre, sa propre langue, lorsqu’on est loin de son pays ? »

   « Mais tout simplement parce que je suis Française ».

  Elle avait dit ceci avec un grand calme, à la manière d’une évidence qui n’appelait nulle réplique. Je demeurai étonné mais n’osais l’interroger plus avant. Devinant une sorte de désarroi dont j’étais l’objet, souhaitant en dissiper les effets, à ma grande surprise, elle ôta sa perruque rose. Elle avait des cheveux courts coupés à la garçonne, les beaux traits réguliers d’une femme mûre, sûre d’elle, à l’acmé de son âge en quelque sorte. Nul maquillage mais un genre de beauté sauvage, « lagunaire », pensé-je, naturelle. Tout ceci coïncidait si mal avec le portrait d’une folle que j’en venais à croire que les gens d’ici s’étaient trompés de destinataire, qu’il y avait eu confusion, mon italien était si approximatif.

   « Vous vivez ici depuis longtemps ? », m’entendis-je questionner.

   « Depuis toujours, si vous voulez. J’ai tellement d’affinités avec cette région sarde que j’aurais pu aussi bien y être née ! »

   « On m’avait dit, à la réception de l’hôtel, qu’une folle vivait ici. Voyez donc comme les gens sont médisants ! »

   « Oui, la Folle c’est moi. En ce moment précis, vous parlez à une folle ! »

   « Vous plaisantez, dis-je, vous paraissez si douée de raison, alors une Folle… »

   Elle me laissa à peine terminer ma phrase. Je la sentais impatiente de me donner quelques explications.

   « Asseyons-nous sur ce banc, si vous voulez, je vais vous raconter mon histoire. Oui, ici, j’ai hérité de plein de sobriquets amusants : « la ragazza pazza », « equivoco », « assente », « sfacciato », mais vous aurez traduit : « la folle », « la fuyante », « l'absente », « l'effrontée ».

   « Mais pour quelle raison méritiez-vous ces étranges nominations ? »

   « Eh bien je vais vous expliquer. »

   Sa voix était belle, chantante, modulée comme si elle avait conté une fable à un enfant. Sa parole s’enlaçait aux volutes de fumée. Elle était une germination infinie, une efflorescence. Je dois avouer que j’étais sous le charme.

   « Toute gamine, je venais ici en vacances avec mes parents. Je dois reconnaître, j’étais effrontée, un brin espiègle et pour tout dire provocante, mais pour autant bien acceptée. Les plus âgés me désignaient sous le terme de « piccolo demone », « petit démon », ce qui ne manquait de m’amuser et je crois même renforçait mon inclination à m’affirmer, à marcher en dehors des sentiers battus. »

   « Mais alors, hasardais-je, d’où est venu ce subit retournement ? Aviez-vous commis quelque péché motel ? »

   « Véniel, sûrement, mortel, aux yeux des natifs sardes, sans doute, oui. A l’âge de vingt ans, je m’étais éprise du fils d’un pêcheur, Giuliano, un beau garçon au teint halé, aux yeux bleus comme la mer, au torse athlétique tel Apollon. J’étais devenue follement amoureuse de cet éphèbe et, un beau jour, je l’avais « enlevé », il n’avait alors que seize ans et nous avions rejoint Paris comme des fugitifs, des parias en quelque sorte. Les parents de Giuliano avaient tenté de persuader leur fils de revenir au pays, mais il se plaisait en France, vivant de menus travaux, mon travail de photographe pourvoyait amplement à nos besoins. Notre vie commune, passionnée, libre, inventive, dura ce que durent les roses et, un jour, il nous fallut convenir que nos destins se sépareraient, qu’en commun il ne nous restait plus que les criques solaires de la Sardaigne d’autrefois, là où notre rencontre avait été le prétexte à prolonger nos plaisirs au-delà d’un rapide été. Giuliano resta à Paris, je lui avais trouvé un emploi dans une imprimerie. En ce qui me concerne, je devais m’exiler. »

   Me narrant ceci, elle ne paraissait ni nostalgique, ni soucieuse, seulement assurée de son ancien amour, de la beauté sur lequel il reposa durant plusieurs années et elle semblait avoir pris acte de la fuite des choses, d’un écoulement du temps contre lequel nul ne pouvait rien, sinon l’accepter avec fatalité ou bonheur, c’était selon.

   Elle reprit son récit. Le soleil montait lentement dans le ciel. Nous fumions de concert. La mer, au loin, était un scintillement de verre pilé. Quelques embarcations aux étraves bleues, flottaient, des hommes relevant leurs filets de pêche dans un ruissellement de gouttes.

   « J’ai décidé de revenir vivre ici. L’Agence de Presse pour laquelle je travaillais m’avait envoyée en Sardaigne pour y réaliser un long reportage sur les coutumes et légendes qui sont légion ici. J’avais loué, pour plusieurs mois, la maison devant laquelle nous nous trouvons, puis l’avais achetée par la suite. En réalité, j’aurais pu vivre n’importe où dans le vaste monde puisque j’envoyais mes rouleaux de pellicule par la poste, le reste du travail s’effectuait en laboratoire à Paris. Mon retour ici ne s’était guère déroulé sous les meilleurs auspices. On m’en voulait d’avoir « enlevé » Giuliano, puis de l’avoir « répudié ». C’était ici la croyance tenace en cette image d’Epinal. Que voulez-vous, on ne peut en vouloir aux autochtones, leur mémoire est tissée de croyances et de superstitions auxquelles ils ne pourraient se soustraire qu’au prix de n’être plus eux-mêmes ! »

   Je dois avouer que je découvrais tout un pan de modes de pensées archaïques dont j’ignorais seulement qu’ils pouvaient exister. J’étais comme fasciné par cette histoire tellement elle était romanesque, tout droit sortie d’une imagination féconde.

   « Petit à petit les choses se sont gâtées et je crois bien que les parents de Giuliano avaient en quelque sorte ourdi un complot à mon encontre. Je pensais alors à cette curieuse survivance de la « vendetta », cette sourde vengeance soudée au corps et à l’esprit, qui devient le lieu d’une terrible obsession. Il n’était pas rare que, me levant le matin, je ne découvrisse, clouée contre mon volet, le corps à demi décomposé d’une chauve-souris ou bien, dessinée à gros traits à la peinture, la silhouette de deux couteaux croisés à la lame généreuse, elle aurait pu trancher la carotide à seulement s’appuyer dessus ! »

   « Mais comment avez-vous fait pour résister à ces comportements ? Ils devaient vous atteindre dans votre chair même ? »

   « J’ai voulu résister, ne nullement donner blanc-seing à de tels actes qui signent le manque de savoir, de recul par rapport aux événements, parfois une noirceur d’âme qui serait à jamais fixée, indéracinable en quelque sorte. Ce sont les personnes les plus âgées qui m’ont le plus attaquée, les jeunes sont bien plus insouciants, leur jugements libres vis à vis des relations dans le couple. J’en étais arrivée à être en fuite de tout et de moi-même. Je fuyais les gens. Je fuyais les rues. Je fuyais la mer et le vol des oiseaux. C’est alors que j’ai décidé de porter cette étrange perruque rose, de ne plus sortir que la nuit, à la chute du crépuscule, aux premières lueurs de l’aube. »

   « Mais comment avez-vous donc fait pour ne pas devenir folle, ne pas jeter votre gourme et errer, solitaire parmi la garrigue fouettée de vent ? Quelle belle résilience, tout de même ! »

   « J’ai résisté comme je vous disais. Puis une idée m’est venue. Plutôt que de fuir, il me fallait assumer. J’ai décidé d’aller frapper aux portes de ceux qui étaient les plus véhéments. Au début ils ne les entrouvraient qu’avec mauvaise grâce, un brin hostiles. Je leur ai proposé de réaliser leurs portraits en noir et blanc. Ils étaient si beaux avec leurs faces ridées, leurs yeux gris enfoncés dans leurs orbites, leur air farouche d’oiseaux de proie. Quelques uns ont accepté d’abord, sans doute surpris d’eux-mêmes et flattés de poser pour la photo. Les premiers clichés, les gens ont accepté de les clouer sur leurs portes. Les autochtones étaient curieux et, paraît-il un brin jaloux de n’avoir pas été choisis. Puis la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre. Il y aurait bientôt une exposition des portraits dans le corridor d’entrée de la mairie. Les plus récalcitrants ont fait acte de candidature. Maintenant j’avais renversé la situation en ma faveur. Les plus malicieux m’appelaient encore « pazza vicino », mais sur le mode humoristique, sinon taquin. Alors, sans doute, vous demanderez-vous pourquoi, ce matin même, j’étais encore affublée de cette stupide perruque rose ? Mais seulement parce que j’étais en fuite de celle que j’avais été, je voulais lui faire un pied de nez. Je l’offrirai à une adolescente d’ici, elles aiment toutes se grimer, se donner mauvais genre le temps d’un carnaval, d’une soirée noyée dans les vapeurs de l’alcool… »

   Ces derniers mots, Emilie - elle m’avait révélé son prénom -, les avait prononcés sur le mode de la nostalgie ou bien du regret. Que regrettait-elle ? Sa vie de jeune fille ? Le rapt de Giuliano ? Sa vie de Folle ? Les âmes sont si complexes qui dérivent sous des eaux multiples, ici au bord de la lagune, sous le soleil ardent du Sud. Tout est toujours en fuite de soi, qui jamais ne revient. J’ai pris quelques photos de la maison. J’ai salué Emilie chaleureusement. Je suis rentré à l’hôtel. La réceptionniste m’a longuement interrogé du regard. Sans doute cherchait-elle sur mon visage à surprendre la trace de la Fugitive !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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