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10 mars 2020 2 10 /03 /mars /2020 15:10
Arbre originaire

 

Photographie : Blanc-Seing

 

***

 

 

   Cet arbre est unique. Cet arbre est essentiel. Cet arbre est un arbre du commencement. Mais que veut dire ici « commencer » si ce n’est tracer la ligne d’une histoire qui n’en finira jamais, toujours se renouvellera, dont la flamme ne s’éteindra nullement ? C’est un peu comme un tour de magie. Dans le chapeau il n’y avait rien que le vide et l’inaccompli et voici qu’une colombe en sort, toute ruisselante de clarté, ivre de sa propre venue au jour. L’on peut marcher des jours et des jours, s’inscrire dans ce paysage que nous propose cette photographie, voir le moutonnement des collines à l’horizon, voir les grandes entailles blanches du Causse, voir cette cabane de pierres où le paysan remise ses outils, voir le rectangle de vigne avec son quadrillage régulier et ne nullement apercevoir cet arbre situé sur son éminence d’herbe rase qui toise le ciel et parle au nuages son beau langage d’immobilité, qui chante aux oiseaux l’étendue de ses ramures, dispose à la pluie les grappes légères de ses frondaisons. En effet, l’on peut passer à côté des choses, fussent-elles remarquables à plus d’un titre, avancer dans une manière de distraction brumeuse et ne retenir du réel foisonnant qu’une ligne de terrain ici, une élévation de pierres là, le bleu du ciel dans une déchirure de nuages. La plupart du temps, nous nous comportons tels des voyageurs d’un visible que nous avons élu par hasard, au seul caprice de nos yeux, à la seule fantaisie de nos intimes errements.

    Cet arbre est là, dressé sur sa colline, il ne demande rien, n’attend rien, il n’est rien d’autre que sa propre croissance s’ouvrant au domaine ouranien, que sa propre patience s’enfouissant dans les lourdeurs de la terre. Pourtant, il suffit qu’un jour, au hasard de nos divagations, de nos pérégrinations sans but apparent que de se distraire de soi, l’on fasse une rencontre décisive que n’oubliera ni notre mémoire, ni la dimension de notre être en quête de beauté. Il se fait alors un genre de déclic, de mince tellurisme comme si dans la sphère de notre tête enfin lézardée, pût s’inscrire, en nos grises circonvolutions, autre chose que la fuite du vent sur la butte de la colline, loin à l’horizon de notre vue. Mais au fait, une interrogation ne manquera de surgir : avions-nous au moins, une seule fois dans notre existence, vu un arbre en sa foncière constitution, autrement dit en son essence ? Sans doute, non. Nous avions vu des châtaigniers aux troncs fissurés au plein de la forêt, de vieux tilleuls pleurant leurs feuilles dans des cours d’école, d’antiques chênes promis à une prochaine coupe en vue d’un travail d’ébéniste. En réalité, nous n’avions aperçu que des prédicats, des mesures, prélevé quelque qualité qui suffisait à notre discrète investigation. Certes, tout ceci s’était fait dans la facilité, dans la possible marge d’erreur, dans l’approximation qui est le berceau de notre propre incurie à percevoir le monde en sa belle et admirable singularité. Voir l’âme d’une chose, interroger son esprit, sonder ses propriétés uniques requiert bien plus que ce regard amorphe que nous laissons traîner hors de nous, qui ne fait que faseyer et ne trouve que rarement le foyer d’une récolte féconde. Oui, l’arbre il faut le récolter de la même façon que l’on défriche un sol, le débarrasse de ses scories, le nettoie de ses impuretés, le fait se dresser dans sa candeur comme l’événement toujours remarquable qu’il est.

   Nous disions, à l’incipit de cet article, que cet arbre que vise l’image est l’arbre d’un commencement. Mais en quoi est-il ceci ? En quoi se différencie-t-il du peuple des autres arbres qui, soudain, paraissent s’abîmer dans un pesant anonymat ? Tous les arbres sont des événements, de divines surprises mais l’étroitesse de notre vue humaine ne peut en embrasser la présence que d’une façon successive, nullement simultanée. Pour l’instant c’est cet arbre-ci qui compte et mobilise l’entièreté de notre conscience. Son essence nous n’en connaissons nullement la nature et ceci est précieux afin que, déporté de sa particularité, il puisse de facto recevoir ce signe universel, le seul possible si l’on cherche à frayer un chemin en direction des significations essentielles qui s’y abritent.

    Le ciel est parcouru de fins nuages blancs que ponctuent quelques zones plus sombres. La colline est de calcaire, semée, çà et là de cailloux qui ressemblent à des ossements, usés par la pluie, poncés par le vent. Une herbe rare, clairsemée, laisse voir les plaques de terre. L’horizon est lointain que rien ne perturbe. Les habitations sont rares en ce lieu de pur dénuement. Un village de maisons serrées les unes contre les autres en contrebas. Une route qui se perd quelque part dans l’innommé, le silencieux, tout ceci qui pourrait être en vacance de soi, peut-être simplement un paysage de l’aube des temps, un paysage du commencement. L’arbre, ici, au sein de cette immense respiration ressemble à une jeune vie en train de s’éployer, à une vie qui ne connaîtrait ni ses limites, ni la perspective de son devenir, la dimension de l’aventure qui sera la sienne.

    Ces paysages qui méritent le titre de « primitif », de « constitutif », à savoir de cette nature plénière qui écrit sa propre fiction sur la page virginale, infiniment dilatée de l’apparaître, sont des entités remarquables au seul motif qu’elles nous reconduisent au seuil de notre vie, à notre propre naissance, aux fondements qui nous ont constitué tel cet homme-ci, cet homme-là cheminant parmi les hasards de l’être-au-monde. Voir cet arbre en sa plus exacte vérité, dépouillé de tous les artifices qui pourraient en assombrir, en ternir la silhouette, c’est voir le début d’une histoire, c’est se reporter, en un seul empan du souvenir, à ces instants fondateurs de notre propre identité, aux moments qui ont modelé notre psyché au point que cette dernière se confond avec les événements qui l’ont façonnée. Nous avançons dans la vie, nous proclamons nos actes libres, nos mouvements doués d’autonomie. Certes il en est sans doute ainsi mais, à l’évidence, jamais nous ne pouvons faire l’économie de ce qui nous a traversé et a sculpté en nous les motivations au gré desquelles nous progressons.

   Cet arbre ouvre une histoire, veut simplement dire ceci : il nous invite à cheminer de concert avec lui, il s’installe au plein de nos affects, il appelle nos réminiscences, tel autre arbre connu pendant l’enfance dont nous fîmes notre première cabane, ce puissant archétype de l’habiter sur terre, afin d’y construire une éthique, d’y déceler la parole chatoyante d’une esthétique. Désormais, si la rencontre a été décisive, nous aurons partie liée avec lui, il sera en nous comme nous serons en lui. Son écorce sera notre peau et corrélativement, notre peau sera son écorce. Bien évidemment la pierre de touche d’une telle affirmation s’abreuve au symbolique, non au réel  radicalement réifié, pris dans les mailles indépassables de sa propre concrétude. Mais nous sommes autant des êtres symboliques, le langage en témoigne, que des êtres de chair, la douleur mais aussi le plaisir en tracent, parfois, l’inévitable voie.  

    Cet arbre agit en nous à la façon dont d’autres choses ont agi en résonance avec notre être profond. En lui, au travers de sa beauté partout présente, c’est cette source de la petite enfance qui fait entendre son doux bruit de cristal. C’est notre premier et spontané élan pour les bras ouverts de la mère, la justesse de la direction choisie par le père, la tendresse d’un sourire dans les yeux des aïeuls, les premières amours pareilles à des lames de fond, les amitiés adolescentes fortes et inentamables comme des forteresses, la naissance d’un enfant, les émotions au bord de cette jeune vie, le luxe, la puissance de l’âge mûr, la joie d’être à son tour devenu cet homme, cette femme entamant le dernier chemin dans le rayon d’un crépuscule d’automne.

   Le commencement qui nous échoit dans le genre d’une surprise à toujours renouveler, d’un constant étonnement à manifester, ce sont aussi nos confluences les plus heureuses avec telle page admirable de Proust dans « La Recherche », telle autre intime et bouleversante du Rousseau des « Confessions », telle autre encore répercutée à l’infini de Senancour, de Chateaubriand ou de Hugo. Le commencement, c’est encore les éblouissements de l’art, les tableaux de la Renaissance Italienne, les subtilités des Léonard, la plénitude heureuse des  Botticelli, les clairs-obscurs pleins de profondeur du Caravage. Et, bien évidemment, la liste pourrait être infinie de nos émois littéraires, picturaux, musicaux que notre mémoire a archivés dans les rayons de notre « musée imaginaire ». Toute découverte vraie est commencement, c'est-à-dire qu’elle mobilise la totalité de notre être et en sollicite les multiples facettes afin que ces dernières se mettent en devoir de tracer de nouvelles esquisses, d’ouvrir de nouveaux chemins. Nous ne sommes réellement vivants qu’à la mesure de ces généreux croisements qui portent en eux bien plus que leur modestie pourrait nous le faire supposer.

    Avait-on jamais imaginé de telles ressources auprès de cet arbre levé dans sa propre solitude, exposé aux caprices du vent, menacé par la hache ou la scie ? C’est bien parce que l’arbre, cet arbre, avoue sa fragilité, qu’il nous touche au plus secret de nos sentiments. Désormais, l’ayant vu avec justesse, nous ne pourrons plus faire comme s’il n’avait jamais existé. C’est son être qu’il nous a donné en partage, sous ce ciel de lourds nuages, sur cette colline semée de vent, devant cet horizon illimité. C’est notre être qui vibre en écho avec sa présence, lui correspond au titre d’une existence parmi les existences, ni plus riche, ni plus pauvre que les autres. Une existence seulement qui ne s’accroît que de la proximité des autres, qui ne peut faire phénomène qu’à contre-jour des autres. L’arbre est entré en nous, nous avons fait saillie en lui.

 

 

 

 

 

 

 

  

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