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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 09:53
Mains, signe de l’être

« Mains »

Photographie : Paolo Monti

Source : Wikipédia

 

***

 

 

   Au début, au tout début, si près de l’origine, les mains sont dans l’insu, dans l’inconnaissance d’elles-mêmes. Elles sont deux graines pliées que le jour ne visite même pas. Elles dorment dans le secret de leur être. Elles pourraient demeurer ainsi jusqu’à l’infini du temps. Mais les mains sont inquiètes de ce silence, mais les mains veulent figurer dans le grand chant du monde, ne serait-ce qu’à titre de fugue, d’adagio, cette si belle climatique pareille aux eaux dormantes dans la masse ombreuse de la terre. Alors les mains se lèvent, s’érigent en minces menhirs, ces doigts de pierre qui tutoient le ciel et reçoivent de lui leur permanence, leur clarté. Les mains sont des fleurs de chair, des corolles qui palpitent doucement dans le jour qui monte. Les mains sont modestes, retirées en leur plus étroit apparaître mais elles savent le lieu insigne de leur éclosion, le luxe qu’elles sont, figures de proue de l’humaine condition.

   Maintenant la lumière est installée au centre du ciel, elle fait ses blanches confluences, elle fait briller ses milliers de miroirs. Les mains sont éblouies de ce pur bonheur qu’elles ne pouvaient imaginer. Elles s’ouvrent, se disposent en conque, deviennent de simples parois d’albâtre. On devine le réseau complexe de leurs humeurs, on s’étonne et se réjouit de leur saisissement, on les regarde tels les chefs-d’œuvre dans la lueur de cendre d’un musée. Elles pourraient y figurer au titre de natures mortes, mais combien précieuses, élégantes, à la manière d’une toile de Morandi, cette joie immédiate surgissant des choses.

    D’abord, les mains sont jointives, dans l’attitude de la prière, recueillies au sein même de leur présence. Elles écoutent le monde, se distraient de sa rumeur, parfois s’amusent des infinités de mouvements qui le parcourent en tout sens. Les mains veulent être ici et là, témoigner et agir. Elles déplient une à une les strates d’air, elles s’y glissent afin d’en connaître la douceur, d’éprouver la constance des vents, de se laisser porter là où le hasard voudra bien les conduire. Sur l’écume brillante des vagues, dans l’ornière de glaise semée de fleurs, sur la joue d’une Belle qui pensera à l’insistance légère d’une plume. Non, les mains ne sont nullement impatientes de découvrir l’entièreté de ce qui gît sous l’horizon, non les mains ne se presseront vers quelque abîme qui les inclinerait à leur propre néant. Elles verront, palperont, éprouveront un étoilement de sensations avant même de se reconnaître pour qui elles sont, un pur prodige posé au plus haut sommet d’un pic, la grâce éblouissante d’un nuage, le sourire d’un enfant dans les plis de l’innocence.

   Les mains viennent de loin, vont loin. Hier, avant-hier, et encore bien au-delà, tout au bout du long tunnel du temps, elles sont encore enduites de nuit, elles sont noires et grossières, elles rampent tels de sauvages animaux dans le boyau des grottes. Leur manifestation est étonnante pour nous les Distraits qui les pensions conformes à nos contemporaines visions. Elles s’ouvrent en éventail, elles sculptent, dans la roche, la première effervescence de l’humain. On les dit « négatives » puisque seul leur contour est affirmé. Le plein, le tracé de l’homme singulier qui en a réalisé le pochoir demeureront, pour toujours, pure production de notre intellect, projection de notre imaginaire. Et pourtant cet homme a existé tout comme nous existons, pure évanescence de l’être dans le temps qui lui donne acte et le dissout en un unique mouvement. Il est habituel de dire l’émotion face à ce témoignage. Certes puisqu’elle résulte de notre rencontre avec les formes primitives de l’art. En cette main reposant sur sa paroi d’argile, se trouve inscrite la totalité du destin humain. Pour ceci elle vient à nous et nous montre l’ouverture, la voie selon laquelle la conscience déterminera son chemin.

   Soudain, les mains qui étaient nuit sont devenues jour. Les mains qui étaient dépôt du non-sens, les voici proférant haut la fortune qui va être la leur. Mains-boutons, mains germinatives qui se connaissent telles ces lianes qui vont capter le réel, le porter à son incandescence. Que serait donc l’intelligence de l’homme sans cet outil terminal de son corps qui est comme le bourgeonnement de ses idées, de ses pensées les plus matérielles mais aussi les plus subtiles ? La main fore constamment l’espace, y creuse les galeries que nous empruntons pour avancer. La main sculpte le temps, travaille la pierre, façonne le bois, plie le papier en mille origamis, lesquels ne sont jamais que les manifestations que prennent nos intentions ourlées de concrétude.

   C’est pure beauté que ceci : je rêve d’une forme qui est totale gratuité, dentelle onirique hantant les ténèbres et voici que ma main en dresse l’esquisse, en accomplit cet objet, en dessine cette toile, écrit les mots au gré desquels je me sens exister sur la grande scène du monde. La main est ouvrière, artisanale, la main est objet qui insuffle vie aux autres objets. C’est pourquoi elle est irremplaçable. Pourrait-on imaginer scène plus triste que celle d’un individu privé de ces attributs qu’il faut bien qualifier de « divins », fût-on badigeonné d’athéisme jusqu’au plein de son âme ?

   Les mains ouvrent un monde, en dressent la brillante architectonique, elles les bâtisseurs de villes et de remparts infinis qui courent sous toutes les latitudes, disant la puissance de l’homme, son désir à jamais d’être le seul Maître et Possesseur de tout ce qui croît sous toutes les latitudes, se montre sous la ligne des Tropiques et celle des Equateurs. Les mains, non seulement ouvrent un monde, elles sont un monde à part entière, elles ajoutent du sens au Destin ou en retranchent les significations. Ici posant l’Histoire, l’Art et c’est du sens. Là, retirant la liberté et c’est non-sens.

    Les mains rencontrent les mains. Les mains s’associent, s’invaginent les unes en les autres, se reconnaissent, scellent les fondements de l’altérité, le socle inaltérable de l’amitié, déploient le domaine infini et toujours renouvelé de l’amour. Mains contre mains. Désirs contre désirs. Accomplissement contre accomplissement. Regardez donc le Potier façonner sa terre. Regardez-le jeter sa boule de glaise sur le tour qu’il actionne d’un mouvement du pied. Regardez la forme surgissant du rien, regardez les doigts qui disciplinent et dirigent la matière, mais sans la moindre violence, sans la moindre volonté de puissance, seulement un acte d’amour entre un homme et la créature qu’il dessine, qu’il édifie, forme en tant que forme, autrement dit jeu gratuit qui seul est jeu de liberté, une forme naissant d’une autre à l’aune de la donation des choses, ici et maintenant, sous ce ciel de platine, dans cette cabane de planches posée au sol comme une envie est posée sur la conscience de celui qui l’éprouve avec le pli naturel d’une eau qui descend de la montagne et rencontre le sable de la vallée.

   Mains où s’impriment les traces de la vie. Mains des nouveau-nés, elles sont touchantes, doucement bombées, potelées, pareilles à des mains de nains avec quelques rides qui essaiment à leur surface l’inquiétude d’exister. Oui, l’inquiétude qui n’attend nullement le nombre des années, elle est coalescente au temps humain, elle en tresse les heureuses ramures, elle en ourdit les sombres desseins, elle se donne dans le silence du corps et c’est bien ce qui la rend redoutable, invisible, mystérieuse telle une eau fossile dissimulée par l’addition des millénaires.

   Mains des adolescents, elles tremblent de l’impatience à connaître le monde, à le posséder, tel l’amant qui rêve de l’amante en des songes brûlants. Mains des premiers émois, mains où rutile l’urgence du premier baiser, cet envol pour autre que soi dont la complétude est la belle pierre de touche. Mains des adultes, elles sont assurées de leur être, elles sèment et plantent, elles sont celles qui assurent les floraisons, permettent les récoltent, thésaurisent les avoirs au sein de la ruche humaine.

   Mains des vieillards, infiniment émouvantes, elles portent en elles tout le poids passé, celui du présent aussi, la crainte de l’avenir où veille l’innommable présence. Les doigts sont gourds, on dirait quelque attendrissante maladresse qui aurait pris la forme torturée d’un index, celle rabougrie du majeur, celle humble, effacée, de l’auriculaire. Les mains du grand âge tremblent. Se souviennent-elles, au moins, des tremblements de l’amour qui les habitaient jadis, cette sorte d’ivresse des sens dont elles étaient atteintes, que ne visitent maintenant que les frimas de l’hiver et les incertitudes liées à un étrecissement du jour ? Ces mains noueuses, on dirait de petits cailloux gentiment assemblés, se souviennent-elles du corps de l’autre, cette fournaise qui rayonnait et attirait par le jeu d’un étonnant magnétisme ? Oui, les mains sont belles qui disent les âges de la vie, les blessures et les joies qui s’y sont imprimées, qui sont leur vive mémoire.

   Mains plurielles. Mains des magiciens qui sortent des lapins de leurs chapeaux et donnent aux rêves des enfants leurs plus belles parures. Mais des gitans hâlées, brunes, si habiles à gratter les cordes de la guitare, à en tirer ces trilles de sons qui se plantent dans la chair, telles d’inoubliables flèches. Mains des pianistes, elles sont infiniment longues, souples, animées de prodigieux mouvements, homme et musique en un unique lieu assemblés. Mains des nomades du désert, elles sont rugueuses comme les collines de sable qu’ils parcourent, accompagnés du balancement rythmé de leurs dromadaires.

   Mains des forgerons, en elles le feu de la passion a essaimé l’esprit du fer, sa longue familiarité avec l’antre de Vulcain. Mains des orfèvres qui dentellent la matière, y inscrivent l’incarnat d’un rubis ou le vert profond d’une émeraude. Mains des jongleurs, prodiges d’une forme en mouvement, elles paraissent si irréelles face à l’obscurité de toute matière. Mains des ébénistes, elles lissent amoureusement le galbe d’une commode, l’assise d’un fauteuil. Mains des hommes du Monde, bannières colorées qui disent la longue marche de la fraternité que trouent, parfois, trop souvent, les luttes intestines, les guerres des clans, les rivalités des peuples.

   Mains des aveugles enfin, mains de lumière, elles reçoivent de l’esprit qui débusque les ombres, leur plus haute signification. Car voir est prodige, car ne pas voir est pente de l’abîme sur laquelle glisse toute conscience en péril de ne plus être qu’un faible lumignon au large des hommes, dans l’éblouissement de leur sillage. Les mains alors sont les yeux. Les mains voient ce que les pupilles ne peuvent plus déceler, le cerveau archiver dans la grande bibliothèque des sensations. Les mains écartent la nuit, elles appellent dans les plis de l’obscur toute chose qui y serait logée, qui parlerait encore, qui ferait son bruit de source, son minuscule chant, son bienheureux ruissellement. Les mains partent de soi, quittent la demeure céciteuse de la chair, avancent dans l’inconnu, déplient leurs tentacules, palpent tout ce qui fait saillie, tout ce qui fait sens.

    Regardez donc l’aveugle dans son hésitante progression. Y aurait-il métaphore plus exacte du doute lorsque, installé dans la citadelle de peau, il fore de l’intérieur toute certitude et laisse celui qui l’éprouve tel le funambule sur la pente de son fil, une coupure y est inscrite au gré de laquelle le néant lui-même se signale comme la seule et unique vérité. Être mains en leur plus efficiente vérité c’est tracer le chemin de l’homme, le border de clarté, la seule chose qui vaille dans la longue nuit de l’humanité. Le jour où le jour s’est levé au milieu de l’immense chaos, le jour où il s’est fait jour parmi la nasse incompréhensible des signaux qui traversent le monde, le jour où il est devenu simplement et définitivement lumière, brillance de l’être, il s’est imposé comme cet exemplaire et incontournable cosmos qui brille de mille feux au sein même de notre liberté. Elle, la liberté qui s’inscrit en lettre de feu, l’imaginerait-on brandon agonisant, puis cendre pour finir, ce cruel étendard de la Mort en sa pulvérulente tragédie ?

   Mains, comment dire plus que vous ne dites vous-mêmes qui façonnez le monde et nous l’offrez comme le bien le plus précieux ? Que dire que vos gestes n’aient déjà proféré ? Les mains, patiemment, longuement, métamorphosent le réel à bas bruit, dans l’obscur de la matière, pareilles à d’invisibles présences logées au cœur même des choses, c’est pourquoi trop souvent nous les oublions, elles qui méditent en silence ! Nous les oublions

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