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6 juin 2020 6 06 /06 /juin /2020 08:05
La douce cruauté du monde

                    Œuvre : Dongni Hou

 

***

 

« Dans ce monde cruel, c’est courage

que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse » - DH.

 

*

 

   Ce qui, dans un premier geste de la vision, nous questionne au plus près, c’est cet étrange rapport d’une douce Jeune Fille et du scorpion qui lui fait face, queue dressée en signe d’attaque plutôt que de défense. D’abord, une telle rencontre nous paraît hautement improbable au motif que les scorpions se font rares en nos latitudes, ensuite parce que nous comprenons bien qu’il s’agit simplement d’une image, ou plutôt d’une allégorie dissimulant en soi quelque règle de morale ou de conduite en direction des humains que nous sommes dont, constamment, il faut déciller une vue décidément trop basse. La plupart du temps nous nous comportons à la manière des autruches dont on nous dit qu’elles enfouissent leur tête dans le sable, même si la réalité contredit cette pure décision imaginaire. Mais supposons vraie cette assertion. Combien cette attitude de fuite devant les problèmes du monde reflète exactement la marche de l’humaine condition ! Et l’exclamation n’est nullement de trop. Nous avançons dans l’existence tels des enfants gâtés qui ne supporteraient aucune frustration, ne voudraient voir, dans Noël qui approche, que de somptueux cadeaux accrochés aux branches du sapin, dont ils seraient les uniques destinataires. « Uniques », oui, pour la simple et confondante raison que la mesure de nos egos est si prégnante que rien ne pourrait y résister, même pas les digues les plus puissantes que pourraient dresser à leur encontre, les autres volontés présentes.

   C’est ceci, nous vivons dans un registre d’autarcie si plénier que nous sommes, à nous seuls, des continents qui n’en admettent guère d’autres. Pour cette raison, nombreux sont ceux qui sont à la dérive. Uniques en nos genres respectifs, nous sapons continuellement les fondements de l’altérité, dût-on, pour ce faire, n’en nullement reconnaître l’effectivité. Faute d’accomplir un devoir de morale, nous nous contentons d’en diffuser la douce fragrance à qui voudra bien en humer l’incomparable odeur. Cette fluence se fait à notre insu, manière de diffusion de phéromones pour attirer le ou la partenaire à moindre coût. En quelque façon une générosité, une oblativité distribuées à l’économie, comme quelque chose que nous produirions en excès, peut-être un filin de soie déroulé par un organe excréteur. En saisira l’invisible rayon qui voudra.

   « Innocence » (le nom attribué à cette surprenante vision), est cette belle apparition qui semblerait sortir d’un conte pour enfants, avec plein de délicates fleurs tout autour et de gracieuses frondaisons qui s’écarteraient pour laisser le passage à l’allure parfaite d’une Princesse. La nappe de cheveux est fournie, subtilement colorée d’un blond vénitien. Le visage est de claire porcelaine, identique à celui des poupées ou des Marquises du Siècle des Lumières. Sa main est fine, fragile comme un sarment, mais combien douée d’une disposition à l’accueil, elle qui montre du bout de son index, dans un geste amical, la petite brindille noire courroucée qui se nomme « scorpion » et joue, ici, le rôle symbolique du Mal en sa plus constante érection.

   La robe est bouffante, enveloppante, teintée de sang et de pourpre. La robe est l’étendard des souffrances humaines, le miroir du sang des Révolutions, de celui des pogroms, de celui des enfants qui souffrent et des adultes qui ahanent sous une charge trop lourde pour eux. En son temps, Franz Fanon les nommait « Les Damnés de la Terre ». Oui, ils sont là dans la sanguine, le vermillon, qui s’exaspèrent et rappellent au devoir de mémoire. Faut-il, encore une fois, énoncer ceci : l’homme est amnésique qui n’apprend rien. Ni de la petite histoire, la sienne, ni de la Grande puisque les mêmes erreurs sont toujours réitérées qui conduisent aux désordres irréversibles du monde. Voyez les atteintes léthales faites au climat. Voyez les guerres qui fleurissent ici et là. Voyez le dogmatisme et le fanatisme  politiques, religieux, ils déciment des populations entières et les réduisent à leur merci.

   Oui, cette robe n’est pas simplement une vêture ordinaire, une cosmétique pour dissimuler ou mettre en valeur une plastique humaine. Ne serait-elle que ceci et alors elle ne toucherait nullement sa cible. L’art n’a pas pour fonction première de dresser la stèle du beau devant laquelle des milliers de fidèles se prosterneraient. Non, l’art a aussi et surtout, notamment sous les régimes où la liberté est spoliée, la mission d’ouvrir les consciences, d’instiller en leur sein les questions fondamentales qui doivent percer la sphère anthropologique (l’ego en sa plénitude), l’amener à une vue authentique des choses afin qu’aveuglée par sa propre marche en avant elle ne pratique, lors de chaque saison qui passe, son propre génocide. Cette robe en son écarlate amplitude est une bannière, un cri, un appel à la révolte. On en conviendra, le message est feutré, subliminal en quelque sorte mais il n’en possède que plus de force.

   Certes, Innocence se tient à distance du Mal qui se dresse et la menace. Mais elle n’en tire aucune conduite qui ressemblerait au miroir inversé d’une violence qu’elle destinerait à son vis-à-vis. Bien à l’opposé, son attitude est de douce compréhension et de disposition manifeste à une possible hospitalité. « C’est courage que d’avoir un cœur tendre », nous dit l’Artiste sur le ton d’un humanisme voué à la compréhension de l’altérité. L’image est hautement dialectique qui met en rapport la guerre et la paix, l’affrontement et le partage, la violence et la douceur. Innocence est le contre-type de la factualité humaine originaire, laquelle s’annonce depuis toujours sous les traits de la faute, du péché et de l’idée de pénitence qui lui est associée. Dès le départ les dés sont pipés, l’homme frustré et il n’aura pas de trop de sa vie entière pour réparer le destin dont, en tout état de cause et ceci depuis sa plus tendre enfance, il estimait qu’il lui était redevable des plus précieuses faveurs qui se puissent imaginer. Ainsi, sur cette source fondamentalement négative, tarie en son principe, se bâtit le Principe de l’Ego qui se décline selon les beaux mots « d’égoïsme », « d’égocentrisme », « d’égotisme », auxquels on pourrait adjoindre au titre de quelque néologisme, ceux « d’egophile », « d’egomaniaque », « d’egolatre », et ainsi de suite jusqu’à extinction du lexique.

   Car le problème ne saurait résider en quelque fatalité historique qui déterminerait les hommes jusqu’en leurs actes les plus quotidiens. Il est simplement question du Sujet en sa plus exacte particularité, du Sujet en ses actes déterminés par sa propre volonté. Il n’existe pas d’eschatologie universelle qui porterait en elle les modes selon lesquels l’humanité progresse et s’illustre au cours des civilisations. Non, c’est en l’individu lui-même que se trouve le foyer de toute explication, c’est dans la posture qu’il a face à sa conscience, c'est-à-dire que tout est principiellement question d’éthique et rien que ceci. Cessons de nous dissimuler derrière le paravent de nos inconséquences. Cessons d’affirmer que tout vient de l’autre, de l’ami, du voisin, des institutions, de l’état. Non, tout vient de nous au regard de la pollution, du climat, des luttes fratricides, des mises à l’écart, des discriminations, des exclusions, des ostracismes. C’est au sein même de notre conscience que doit se passer le colloque nécessaire avec notre libre arbitre. En ce XXI° siècle, comme en bien d’autres, mais le mouvement s’amplifie, le régime de la subjectivité gomme tous les autres, si bien que la Vérité, bien plutôt que d’être universelle, son état naturel, est devenue affaire d’individus, de singularités aveuglées par de fallacieux raisonnements. Voyez l’irrationnel qui se diffuse exponentiellement dans la galaxie protéiforme et labyrinthique des nouveaux médias. Ceci est plus qu’affligeant. Il y va, en quelque sorte, de l’essence de l’homme et de ses missions les plus hautes, affectives, culturelles, intellectuelles.

   Bien évidemment telle lecture d’image peut entraîner des significations aussi multiples qu’opposées. Face à une œuvre il ne saurait y avoir une quelconque prémisse interprétative qui jouerait au détriment des autres. Face à cette toile de Dongni Hou, on peut se satisfaire de son contenu immédiatement esthétique et ne percevoir qu’un genre de fable telle celle du Petit Chaperon Rouge rencontrant le loup. Certes, mais limiter l’image à cette posture d’Epinal ne saurait suffire. A preuve la belle citation de l’artiste qui se donnera en conclusion de ce rapide article : « Dans ce monde cruel, c’est courage que d’avoir un cœur tendre, non faiblesse ».

   Ne serait-ce pas, aujourd’hui, l’exact inverse qui constituerait la trame même du réel ? Mais poser la question ne saurait la résoudre. Sans doute une longue méditation à ce sujet est-elle nécessaire. Suivie d’actes concrets, il va de soi. Tout est là qui attend ! « La douce cruauté du monde » est à nos portes. Mais attention, sous tout énoncé oxymorique, tel le visage à double face du Janus de la mythologie, dorment toujours deux significations contraires, l’une n’étant jamais exclusive de l’autre.

  

 

 

 

 

 

 

 

 

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