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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 08:54
Beauté à l’angle de l’image

                           Photographie : John-Charles Arnold

 

***

 

   Comment pourrions-nous demeurer muets alors que l’été décroît, que s’annonce l’automne, bientôt, dans un dernier flamboiement de lumière ? Et ces couleurs, ces amarantes éteintes, ces capucines solaires, ces rouilles qui, déjà, anticipent les ombres glissant à ras de terre. Et ces ambres si colorés de joie, ces blonds vénitiens - avant-goût de la fête et du masque -, ces touches de Nankin, on dirait un voile issu de quelque sillon, tout juste naissant dans l’étirement du jour. C’est là le sublime de toute saison que de nous offrir un visage nouveau. Certes nous en avons déjà fait l’expérience mais nous, les hommes à la courte mémoire, ne sommes plus très sûrs d’en avoir connu la belle manifestation. Ces variations automnales, ces clartés telles des cymbales de cuivre, telles des amulettes d’argent, nous les avons sédimentées, ici à l’aune d’un amour vite épuisé, là au regard d’un voyage mêlant les images dans une manière de curieux maelstrom.

   Mais je ne te dirai plus avant le caractère versatile des hommes, leurs habitudes à regarder mille et mille choses et à n’en jamais retenir que quelques unes, comme de rares gouttes de rosée éclairant leur paume distraite. Mais, au juste, n’existe-t-il qu’une façon de contempler les âges successifs du monde qui nous entoure ? Y aurait-il une juste mesure, un subtil théorème qui nous intimeraient l’ordre de voir de telle manière et non autrement ? Non, tu le sais bien, toi qui inventories le réel avec la minutie d’une entomologiste, il y a une infinité de tournures selon lesquelles prendre acte des choses. Et ceci est tellement subjectif, lié à son propre tempérament, relevant de la cible privilégiée des affinités. Regardant tous les deux cette saison qui bascule en son contraire - l’été est une symphonie, alors que l’automne n’est qu’une fugue -, ce sont deux automnes qui se présentent à nous. Le tien peut-être plus coloré, plus joyeux, le mien, plus ténébreux, déjà pris dans les glaces de l’hiver, blanchi des neiges que pousse le blizzard. C’est si étrange de penser que ce qui se présente à nous n’a nulle consistance puisque seul le décret de notre volonté en dessine les contours, en écrit la fable. Non, le réel n’est pas un étalon fixe, invariable, que nous poserions à l’horizon de nos yeux sans que quelque phénomène ne vienne en altérer l’apparence.

   Vois-tu, ici sur mon Causse traversé de la blancheur des pierres, parcouru de brumes natives, tout se donne dans l’approximation et il est des matins où chênes et genévriers, massifs de buis se confondent en une image pareille à celle qui se révèle sur un écran de verre dépoli. Mais, sais-tu alors combien il est précieux de tout interpréter à sa guise, de dire l’arbre tel le fantôme qu’il pourrait être, le buisson comme esprit, le mur de pierres comme clôture de nos rêves ? Vois-tu, l’on peut toujours tirer quelque chose d’une forme, d’un trait, d’un profil, d’une silhouette. Toujours a lieu l’alchimie qui métamorphose un non-sens en un mot, une phrase et alors nous sommes heureux de ne point demeurer au milieu du gué.

   Ce matin, c’est une image d’un ami Canadien qui a retenu toute mon attention. Oui, sans doute son aspect lunaire, spectral, s’accorde-t-il mieux à mon être fantasque, qu’au tien, plus disposé à recevoir des gerbes de couleurs et des palettes de signes infinis. L’automne, on peut en proposer une figure minimale, un genre d’éveil se haussant à peine d’une nuit encore présente par endroits. Cette heure du lever du jour est belle. Toujours elle m’a questionné, ne serait-ce que par son immobilité, sa longue attente, le doute dont elle est la figure. C’est un peu comme si, en elle, perçait dans le retrait cet infini que notre intellect peine à saisir, sa donation est si abstraite qui fuit au devant de nous sans que nous ne puissions rien déduire de cette éternelle absence. Oui, je l’avoue, cette heure de l’aube est empreinte d’une mélancolie qui instille en notre âme l’irreprésentable dague d’une vacuité. Aussi bien pourrions-nous disparaître dans la texture de la photographie que nous n’en serions nullement conscients.

   Mais ceci, loin d’être tragique, constitue l’espace même de notre liberté. Nous pouvons aller à notre guise où bon nous semble sans que rien ne soit dérangé de l’ordonnancement du monde. En quelque manière, au contact de toute cette diaphanéité, nous nous dépouillons d’une inutile matière, nous laissons des oripeaux derrière nous, nous nous allégeons à la façon d’un cristal qui ne vivrait qu’au rythme de son diapason. Et nous sommes si proches de la consistance d’une idée que nous pourrions, sans dommage, habiter la pensée d’un oiseau de haut vol ou bien cabrioler sur le museau taquin d’un dauphin. Ou bien encore connaître cette amante tissée de rien qui glisse continûment dans l’eau souple de nos songes. Là est le lieu d’un imaginaire sans limite. Du reste, ne serait-ce son rôle éminent que de nous soustraire aux lois de la gravitation, nous autorisant alors à voguer en une altitude inconnue qui nous affranchirait de toute aliénation ?

   Alors, qu’y aurait-il à dire que cette image ne dirait pas ? Toujours il est difficile de greffer un langage sur une photographie délivrant l’essentiel de ce qui est à percevoir. Parler est au risque d’un redoublement. Certes la parole n’est pas de même nature que l’image. La parole se déroule dans le temps, suppose un avant et un après, un passé et un avenir. Dans l’image tout se donne d’emblée dans la soudaineté, la simultanéité. Tous les événements surgissent en même temps et saturent la pensée sans, qu’en aucune manière, il soit possible d’échapper à cette focalisation des injonctions. C’est ceci qui explique le tropisme fascinatoire de la forme iconique. C’est le rapt de notre conscience qui s’accomplit comme si, venant des profondeurs de l’image même nous percevions un étonnant : « Regarde et demeure en silence ». Oui, car alors toute énonciation vient troubler l’onde de la vision et introduit plus de connotations que de dénotations. En somme, ceci reviendrait à dire que l’objectivité de ce qui parait, atteinte en son for intérieur, se modifierait selon la fantaisie d’un subjectivisme faisant la part belle au Voyeur, nullement au Photographe, dont le message se trouverait altéré par cette immixtion dans le foyer même d’où part la signification.

   Eh bien, vois-tu, cette courte réflexion théorique n’altérera nullement  la photographie en son support puisqu’elle est « fixée » à jamais. Ce sont seulement nos états d’âme qui, tout autour d’elle, feront leurs révolutions coperniciennes. Oui, car tout regard est toujours subversion de ce qui vient à lui. Réalité : tout est toujours à interpréter qui nous rencontre. Aussi bien cette brume légère en état de constante apesanteur, aussi bien cette touffe de végétaux aquatiques, faisant son onde de beauté à l’angle de l’image. Tout est à porter au foyer de notre être. C’est bien lui qui vise, détermine, organise, conceptualise, n’est-ce pas ? Alors laissons-le voguer à sa guise. Se mettrait-on en opposition qu’il n’en ferait qu’à sa tête !

  

  

  

  

 

 

 

 

 

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