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29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 15:31
Le lieu où brille le cristal de l’être

                   Photographie : Bérénice Loyer

 

 

***

 

 

      Cette blancheur, d’où vient cette blancheur ? D’une étoile invisible tout en haut du ciel ? D’une éclipse du sombre dont il ne demeurerait que d’étiques arêtes ? D’une pureté venant soudain lisser l’horizon ? D’un immémorial silence faisant sa résurgence ? Vois-tu combien il est douloureux, pour les yeux, d’endurer cet éclat sans nom, pour l’esprit de n’en connaître la majestueuse source, pour la nostalgie de n’en happer que l’extrême floculation, cette poudre qui se dissipe au loin dans la contrée de l’inconnaissance. Cette image, il faut la connaître de l’intérieur, en éprouver la pulpe, s’immiscer là où une rumeur se lève qui nous dira le mot par lequel elle veut nous atteindre. Saisiras-tu, avec moi, l’espace de douleur que vient de constituer cet été brûlant ? Nous avons été réduits à la torpeur, nous avons « hiberné » au plein de la fureur solaire. Etrange paradoxe que ceci : l’excès de soleil, l’incessante coulée de lumière nous a condamnés au repos bien mieux que ne l’aurait fait un froid sibérien.

    Et les idées, ces gemmes, avaient tellement de mal à s’informer, à sortir de leur spirale, à proférer quoi que ce soit qui nous eût réconciliés avec le luxe d’une pensée, la beauté d’une réflexion. Tout se traînait, tout se liquéfiait et la force de sortir de soi nous manquait. Ah, vivement l’Automne et ses teintes de rouille et de glèbe, les mottes luisant au soleil, la première rosée sur les aiguilles des herbes. Tout comme moi tu sais la faveur inestimable de cette saison, la décrue des torpeurs estivales, le bourgeonnement, à nouveau, du concept, l’étoilement de la méditation lorsque tout est calme, que la nature s’assagit, que la raison se dispose à reprendre ses terres exactes, à semer ses points géodésiques partout où un signe mérite attention.

   Tu sais mon légendaire attachement au symbole, ma manie de décrypter, dans la chute de la feuille, l’image de la finitude, dans la bogue de la châtaigne la monade au sein de laquelle nous vivons, dont jamais nous ne sortons, sauf ces quelques piquants que nous lançons au monde afin qu’il nous assure de sa présence et que nous puissions signaler la nôtre, cette braise qui couve sous la cendre et, toujours, menace de s’éteindre. Tu vois, déjà la nostalgie automnale m’atteint de ses feux assourdis, déjà, à l’horizon, se profile la lame de la mélancolie en sa chute hivernale. Mais peut-on réellement concevoir, ne serait-ce qu’une rêverie un peu consistante, sans incliner à de tels états d’âme ? Je ne le crois pas. Jamais la comédie ne pose les questions essentielles, elle ne brosse qu’à grands traits quelques caractères singuliers, fait émerger des silhouettes, force le crayon et nous donne ces caricatures dont il nous appartient d’en faire autre chose que ces images d’Epinal dont, très vite, nous aurons oublié les esquisses.

   Combien, regardant cette belle photographie, la rudesse hivernale nous interpelle. Cette falaise, à l’angle extrême de l’image, s’est éloignée du domaine des hommes, déjà elle appelle un ailleurs dont, ici, nous ne savons quel est le lieu de sa destination. Et ce ciel blanc sans limite, on le croirait absent de toute chose, pareil à un geste d’amour, une promesse qui flotterait à l’infini du monde sans jamais trouver le lieu de son repos. Et cette eau océane, et cet horizon effacé et cette grève où glisse le flux du temps sans que l’on puisse en dire le début ni la fin, pas même son battement. Et cette grève de galets, sa mare brillante, qu’en tirer d’autre sinon l’énigme de son paraître ? Et cette passerelle qui avance dans la flaque lumineuse de la mer et du ciel - est-ce au moins un humain qui en occupe l’extrême pointe ? - et s’il en est ainsi, que scrute ce mystérieux personnage dans l’éblouissement du paysage, cette abstraction, ces traits d’encre parvenus à l’épuisement de leurs formes ? Sans doute cette épure est-elle le reflet le plus exact de l’essentiel, de l’unique, du rare. Autrement dit, juste quelques mots, pour dire en poème la racine du jour, l’étoffe de la nuit qui lui succèdera, la marche des hommes à la lisière du temps.

   Ici je veux dire, sans atermoiement, le rayonnement du blanc, le surgissement du silence, l’extrême attention à porter à ce combat du clair et de l’obscur, à cette saillie du questionnement dont la fragile silhouette est le point de convergence, le lieu focal, l’irréductible présence dont une signification doit être tirée, sans quoi cette vacance nous engloutira ne nous laissant plus jamais au repos. Ici, de toute évidence, au confluent d’une conscience humaine et d’une eau - l’air aussi bien  est une identique trace -, eau qui ne peut être que lustrale, s’ouvre l’espace où brille le cristal de l’être. Bien évidemment, on ne peut le dire en termes ordinaires qu’à lui ôter sa force insigne, à le réifier, à le soumettre au joug laborieux des contingences terrestres. Alors il me faut trouver des équivalents, tracer les routes d’une possible homologie, procéder par touches allusives. Jamais l’être ne se donne de soi tel le rocher qui affirme sa massive existence. Il lui faut un discours allusif, l’usage de métaphores, l’emprunt à des domaines où il se donne à voir sous les espèces de la Nature, de l’Art et de leurs riches déclinaisons. Il me faut convoquer des sites où une transcendance en fournit quelques esquisses, toujours ce mystérieux voilement-dévoilement, cette éclipse, ce clignotement où être et étant s’entr’appartiennent sans qu’il soit aucunement possible d’en démêler source et confluent puisqu’il est de leur essence conjointe de paraître - l’étant - et de disparaître - l’être -, en un même empan de leur donation.

   D’abord il me faut dire ces « lieux où souffle l’esprit », selon la belle expression de Maurice Barrès. A l’initiale, la Colline de Sion à la perspective si large, on croirait dominer le vaste monde, y voir se dessiner l’immense réseau de ses fleuves, les damiers polychromes de ses terres, les labyrinthes des villes, les porches emplis d’ombre, les ténèbres des froides venelles, le doux moutonnement des collines. Une impression si loin de cette consternante toute-puissance qui ronge au cœur, y compris « les hommes de bonne volonté », simplement un ravissement des yeux de telle sorte que, jamais, ils ne pourront parvenir à leur étiage.

   Ensuite faire venir ces hauts sommets du Gilgit-Baltistan, au nord du Pakistan, voir la pyramide parfaite du Pic Laila avec sa coiffe de neige immaculée, le gris soutenu de ses pentes, les flocons des nuages suspendus sur le bleu du ciel. Sentiment de vastitude autant que d’éternité qui porte au loin celui qui sait y voir autre chose qu’un bloc géologique, la surrection en plein azur du sublime. Comment pourrait-on qualifier ce pur prodige autrement ?

   Puis ouvrir Les Essais de Montaigne, au hasard, tout y est si exact, on ne prend le risque que de rencontrer le génie. « Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement ; ou si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre. » (Livre II - Chapitre 10 - Des Livres). Peut-on mieux exprimer, en si peu de mots, la totalité de la vie, le plaisir, le savoir, le but de toute connaissance qui, avant celle de la science, est celle de soi ?  « Penser, c’est être à la recherche d’un promontoire », disait aussi l’Humaniste bordelais. Cervin, Mont Kailash, Pic Laila, tous promontoires qui nous disent en sommets et en roches - leur naturel langage -, la nécessité de nous connaître autrement qu’à l’aune des mondanités. Il y a bien plus à connaître, dans le secret de sa librairie, afin d’être homme parmi les hommes.

   Puis feuilleter « Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke et se plonger, dans l’ombre de la solitude au plein de cette prose poétique inépuisable qui fore au cœur de l’expérience et de la sensibilité humaines. Parlant de la « volupté de la chair » : « Elle n’est, pour eux (la plupart des humains) qu’un excitant, une distraction dans les moments fatigués de leur vie, et non une concentration de leur être vers les sommets ». Puis, plus loin : « En une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui en ont la grandeur et le sublime. Ceux qui se joignent au cours des nuits, qui s’enlacent, dans une volupté berceuse, accomplissent une œuvre grave. Ils amassent douceurs, gravités et puissances pour le chant de ce poète qui se lèvera et dira d’inexprimables bonheurs ». Toute œuvre artistique portée à sa plénitude est cet amour quintessencié qui prend sa source au cœur des amants, sachent-ils en percevoir l’inestimable don.

   Et puisque l’acte créatif vient d’être évoqué, je terminerai par un appel à la peinture de Mark Rothko, dont l’œuvre était classée par Robert Rosenblum, historien d’art, en tant que « Sublime abstrait », sans doute le seul artiste à figurer sous cette prestigieuse dénomination. Sa façon unique de déployer la couleur, de la rendre vibrante, douée d’une incroyable énergie, qualifiée de « peinture en champs de couleur », vise bien plus la dimension spirituelle que celle, plus modeste, d’un simple champ pictural. Les spectateurs avertis ne s’étonneront nullement que certaines de ses œuvres aient pris place dans la « Chapelle Rothko », centre d’art et de méditation, commande d’un couple de mécènes.

   Ce rapide tour d’horizon se donnait pour objectif de synthétiser, de rassembler sous une même bannière, la photographie placée à l’incipit de l’article - elle qui a donné prétexte à ces quelques réflexions -, la colline de Sion, le Pic Leila, les « promontoires » de Montaigne, les « sommets » de Rilke, le spirituel sensible de Rothko. Il ne s’agit nullement de surinterprétation pour la simple raison qu’un identique fil rouge traverse la trame de toutes ces œuvres. Toutes nous invitent à cette attitude méditative-contemplative au regard de laquelle le monde s’ordonne selon le cosmos rassurant qu’il est, dont nombre de facettes, tout comme le cristal, la lumière, reflètent la troublante présence de l’être-des-choses qui fait toujours écho aux êtres que nous sommes dont la tâche essentielle consiste à découvrir le mot de leur énigme. Le temps est ouvert qui est notre unique lieu !

  

 

 

 

 

 

 

  

  

 

 

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