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16 mai 2018 3 16 /05 /mai /2018 14:04
Tombe la neige

               Photographie : Patrick Dreux

 

***

 

                                                                         

                                                                                 Le 15 Mai 2018

 

 

     Mon Etoile des Neiges

 

 

   Ne t’offusque donc pas de ce titre au romantisme un brin désuet, il m’est spontanément venu en regardant cette belle image de neige. Vois-tu, il n’y a pas que tes Nordiques Contrées qui aient à souffrir du froid. Sans doute toute beauté est-elle redevable de quelque douleur. La beauté est exigence, sortie hors de soi afin qu’elle soit reconnue. Alors il faut consentir à s’extraire de sa chrysalide de carton, à déplier ses ailes de neuf papillon, peut-être à les voir brûler au contact de ce qui est vérité puisque aucune beauté ne saurait rayonner en dehors du domaine où brille son essence. Combien la laideur, la banalité, le commun sont faciles à tutoyer. On croise leur chemin dans la plus stricte indifférence, autrement dit ces esquisses inabouties du réel ne nous atteignent pas, c’est pourquoi nous ignorons leur existence, c’est pourquoi  nous les annulons à même leur propre insignifiance.

   Combien la beauté nous incline à plus d’égards ! Nous ne sommes quittes de sa présence qu’à tâcher de nous hisser en direction de son être. Nous avons à devenir beaux nous aussi, au moins dans le creuset conscient de notre âme. C’est d’un dialogue d’âme à âme dont il s’agit, dont aucune insuffisance  n’autoriserait le commerce. Tu le sais si bien, toi dont les yeux se posent avec application et reconnaissance, tantôt sur ces forêts de bouleaux argentés et frémissants, tantôt sur les eaux profondes des fjords, enfin souvent sur ces fiers icebergs qui rythment la blancheur virginale des eaux boréales.

   Mais cessons de philosopher pour approcher ce qui, ici et maintenant, se donne comme l’explication que nous avons avec le monde. Directe celle-ci, sans concession, sans dérobade au gré de quelque figure intellectuelle ou d’une parodie qui nous soustrairait au vent, à la neige, au blizzard qui cinglent autant l’être que le visage. Sens-tu combien ce pays de la Haute-Loire (le lieu de cette photographie), accueille avec grâce ce dernier ( ?) manteau hivernal quoique si tardif ? Car ceci, cet immense linceul blanc est signe de beauté. Le blanc est si distingué qui joue avec le noir. Deux notes complémentaires qui ne tolèrent guère que le gris, il est enfant des deux et ne saurait semer le trouble dans cette intime communauté. Sauf dans l’esprit des hommes qui en reçoit le sombre poinçon, le convoque à l’infinie tristesse d’une mélancolie sans horizon. Blanc-Noir-Gris, ces trois notes fondamentales ne parlent plus guère aux Existants de notre temps, lesquels abreuvés d’images hautes en couleur ont fini par associer leur absence à une malédiction, au deuil d’une joie, à la perte du sens dans la grisaille des jours. Cependant tu sais comme moi, d’expérience, la vertu multiple du minimal, la richesse inépuisable du simple, le ressourcement auquel nous sommes conviés par cette manière d’unicité au gré de laquelle les choses nous rencontrent.

   Cette vision unique derrière l’ombre de la croisée nous la recevons telle une offrande faite à nos yeux souvent bien infertiles. Nos mains aussi, dans le même ordre d’idée, sont facilement négatives, ne palpant de l’arbre que sa frondaison, ses grappes de fleurs, le réseau complexe de ses branches. Pourtant il y a tellement à apprendre de l’écorce, de l’âme du bois, des blanches racines qui plongent dans l’humus noir, du tapis de rhizome qui court juste sous nos pieds pour nous dire la continuité de la terre, les empreintes que nous y semons tels des enfants étourdis qui ne prennent même pas la peine de noter la direction des pas dans le secret du paraître, sa belle touffeur, sa densité toujours renouvelée.

   Mais tu sais mon lyrisme à fleur de peau (ces temps-ci je suis totalement fasciné par l’abstraction lyrique en peinture, ce tellurisme, cette explosion de matière, cette effervescence née du sol pictural qui diffuse ses sèmes afin que, possédant une assise ferme, nous n’ayons plus à douter de notre être, de celui de la nature, du paysage qui nous reçoivent tels d’erratiques chemineaux ayant enfin trouvé un sol où prospérer), car vois-tu, Solveig, « Chemin de Soleil », deux fois Majusculement nommée, je me plais tellement à convoquer ce rayonnement, tu n’es jamais aussi solaire qu’à te détacher d’un fond de brume, à émerger du miroir d’un lac, à imprimer ton arabesque sur ce frimas qui poudroie et appelle ton image.

   Imagine ton étrange présence à peine cendrée sur le gris du jour. Tu es attentive derrière le damier noir du bois, les pavés des vitres frissonnent sous la poussée du froid, rien ne parle que le silence. Nul oiseau qui distrairait l’immobile neige. Silence sur silence. Sérénité appelant une autre sérénité. L’être du flocon est si léger, aérien, tellement privé d’ego qu’il flotte tel l’absolu qu’il est. Ne vient-il pas de la patrie des dieux ? Ne vient-il à la rencontre de la demeure des hommes ? Son destin n’est-il de fondre, de se dissiper parmi les aiguilles de cristal de l’herbe, de s’ensommeiller sous la garde de l’humus qui le retient comme sa connaissance du ciel, la seule qui le visitera, lui le taciturne qui jamais ne dit mot mais communique sa douce puissance aux arbres ? Puissent les choses connaître cette vertu de l’immobile, du silencieux à œuvrer au destin du monde ! Les hommes sont si distraits. Ils seront graciés de n’avoir point saisi au bout de leurs doigts le baiser de la diatomée neigeuse, de n’avoir senti la souple insistance de l’air, le feu qui couvait sous le recueil de toute parution.

   Il en est toujours ainsi, nous passons au travers des choses, les choses nous interpellent mais leurs imprécations sont si faibles, à peine un chant de luciole dans l’aube qui vient. C’est bien cela, Solveig, tu es cette Attentive triplement en toi : dans ta nacelle de chair ; dans la grotte accueillante de la maison ; dans la parole concertante de l’univers. Pour cette raison d’une triple enveloppe il est malaisé de percevoir le chant des étoiles, la rumeur de la haie, là-bas au contre-jour de la brume, le poème en soi qui se lève dont, parfois, l’efflorescence tarde à venir. Qu’y a-t-il à faire alors, sinon jouir de tout ce qui se montre en tant qu’amitié, affinité, plénitude ? Nulle autre méthode, nul autre chemin à emprunter qu’une libre disposition à ce qui vient dans la prudence et attend son heure. Car, tu le sais bien, tout est question de temps. Mais comment en sentir l’indicible venue puisque jamais nous ne différons de lui, jamais il ne s’éloigne de nous et même notre mort est le lieu ultime où il nous donne, sans doute, le secret de son nom.

   Toute disparition n’est triste qu’à être exclue du temps.  Elle est un temps certes dernier mais un temps d’accomplissement. Jamais mieux réalisés qu’à en connaître la sublime étreinte, l’accolade de liberté. Comment mieux dire ce qui, en soi, est vérité des vérités ? Nous sommes des êtres de grésil et de congères, des monuments de glace qui vacillent sur eux-mêmes. Oublier ceci n’est nulle réassurance, seulement fuite devant la dette de vivre. Quelle que soit l’origine de la donation : Dieu, une entité métaphysique, la Nature, un démiurge, des complexes d’atomes, l’Esprit créateur, jamais nous ne pouvons nous exonérer de considérer notre finitude comme le dernier mot que nous prononcerons. Pour les croyants, renaissance ; pour les athées, clôture dans l’ordre des choses ; pour les agnostiques, fluence à jamais du relativisme ambiant.

   Oui, je le sais, tu regardes le rien et te laisse pénétrer du bout de sa langue froide. Tu en sens les ramures qui enserrent tes artères, elles bleuissent sous les coups de boutoir d’une saison qui n’en finit pas d’agoniser. Connaît-elle, elle aussi, la problématique de la finitude ? Sans doute une question d’âge, rétorqueras-tu ? Certes, en apparence seulement. L’énigme est si vive qui taraude l’humain depuis son éclosion jusqu’à son terme. Le tout jeune enfant la redoute lorsque celle qui en assure la garde, cette Mère toute puissante s’absente quelques minutes. Puis survient un temps de latence qui n’est sexuel que par accident, nécessaire au regard de la mortalité. Puis la combustion adolescente, le dard du désir semble tenir à distance l’angoisse manifeste. Elle ne s’abrite que derrière le rougeoiement de l’amour. L’âge de la maturité, l’âge milieu du gué installe un répit que, bientôt, les premiers assauts de la vieillesse déconstruisent telle une funeste ambroisie délivrant, jour après jour, son poison, inoculant à même le réseau des veines cette lenteur à être si caractéristique des fleuves parvenus à l’estuaire, leurs milliers de bras témoignent de ce ruissellement tarissant dont nul exutoire ne pourra venir à bout. L’amour a asséché son cours, la boisson a un goût amer, le corps se vêt d’un corset comme les arbres d’une écorce salvatrice. Seulement les xylophages guettent qui ont leur œuvre à accomplir.

   Mais laissons ces divagations métaphysiques au placard des antiquités. Méditant sur cette neige pareille à un trouble de la vision, à un strabisme de la raison, je ne sais par quel hasard une petite ritournelle s’est mêlée à la chute mélancolique des flocons. J’ai bien vite reconnu cette chanson d’antan que fredonnait Salvatore Adamo de sa voix si profondément nostalgique : « Tombe la neige » dont le titre, aussi bien aurait pu être « Tombe le temps ». Parfois cette voix au supplice, proche du cri, non de révolte mais de résignation (que pouvons-nous donc contre le Temps ?), parfois ce refrain semé de lallations, on croirait la voix même de l’enfance cherchant en tâtonnant son chemin, parfois encore cette manière de récitatif triste, cet adagio appelant l’Amante absente, cette « Blanche solitude » qui étreint le cœur de celui, celle qui demeurent sur le seuil de l’être, ce temps immobile qui est ennui, qui est crucifixion. Mais d’où vient cette immense peine qui semble n’avoir pour reposoir que cette plaine livide immensément étendue dont plus rien de lisible ne paraît ?

   Sais-tu, c’est le deuil de l’âge, l’immolation du temps qui sont nos décisives pierres d’achoppement. Ecoutant cette ritournelle de l’absence, une idée m’est venue qui court en sourdine depuis si longtemps derrière le paravent de ma peau. Le vieil homme regrette en lui l’homme mûr qu’il a été. L’homme mûr pense avec douceur à son adolescence. L’adolescent, parfois, tente de faire revivre l’enfant qui existait avec tant de facilité. Mais alors, Solveig, quand sommes-nous VRAIS ? Quand coïncidons-nous entièrement avec notre essence ? Quand s’appelle-t-on Solveig, Philippe, Hélène, David à l’acmé de qui nous sommes, sans reste, sans lacune, sans rien qui manquerait à l’appel de la conscience ? Beaucoup de nos contemporains invoquent le « bel âge » de leurs vingt ans dont ils font le paradigme de toute échelle existentielle, de tout degré dans l’acquiescement à qui nous devons être. Ils parlent de « leur temps » comme si le temps était leur possession. Mais, ici, il en est comme du langage. Ce dernier nous possède tout comme le temps. Nous sommes possédés par ces hautes entités qui consentent à nous confier un instant, ce mot, un autre instant cette heure. Alors « Tombe la neige, impassible manège ». Que dire d’autre qui ne soit superflu ?

                         

Que ton temps soit le mien.

 

Je t’offre la ritournelle du Poète, puisse-t-elle te combler. Peut-être viendras-tu ce soir ? Il y a toujours pour toi une place dans mes rêves ! Ô combien ! Peut-être es-tu la seule réalité que je connaîtrai jamais !

 

 

« Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Et mon cœur s'habille de noir

Ce soyeux cortège

Tout en larmes blanches

L'oiseau sur la branche

Pleure le sortilège

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège

*

Tombe la neige

Tu ne viendras pas ce soir

Tombe la neige

Tout est blanc de désespoir

Triste certitude

Le froid et l'absence

Cet odieux silence

Blanche solitude

*

Tu ne viendras pas ce soir

Me crie mon désespoir

Mais tombe la neige

Impassible manège »

 

*

 

 

 

 

 

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