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15 mai 2018 2 15 /05 /mai /2018 08:52
Seule et le Soleil

 

Edward Hopper

« Une femme au soleil »

Source : Edward Hopper -

Peintures, biographie et citations.

 

 

***

 

 

 

 

   Savez-vous combien il est indécent d’observer une femme nue qui ne se sait ni nue, ni vue. Savez-vous combien il est troublant depuis sa propre sculpture de chair, tendue à la manière d’un arc, de pénétrer l’intimité d’une Abandonnée. Oui, Vous la Droite, dans cette venue à vous de la lumière mon regard a croisé toute la surface de votre anatomie sans même que vous en ressentiez la pointe de braise. J’avais fort mal dormi il faut dire et mon métier de journaliste inquiet offrait à mes nuits de belles perspectives d’insomnie. J’avais plus d’une énigme à résoudre dont, sans doute, je ne viendrais nullement à bout. Peut-être même eût-il été plus sage de renoncer à entrer dans les arcanes d’une vie complexe, tumultueuse, cette existence d’un Ecrivain dont on n’avait découvert les manuscrits qu’après sa mort. En quelque sorte il ouvrait de nouvelles voies à la littérature, raison pour laquelle on voulait connaître les moindres détails de sa biographie, les motifs qui l’avaient conduit à ne rien publier de son vivant. Les plus curieux et les moins avertis des conditions de la création pensaient pouvoir trouver dans un événement ou bien un autre la clé de compréhension de cette œuvre si singulière. Sans doute étaient-ils naïfs, cependant ils avaient le droit de l’être.

   L’été dévoile tout juste le bout de son nez. Après un printemps maussade, le soleil consent enfin à donner de ses nouvelles. Tôt levé, dès cinq heures du matin, nullement sorti du sommeil dans lequel je n’étais entré, sans doute hirsute, au milieu d’un fatras de notes et le cendrier plein de mégots, j’ouvre la fenêtre sur une campagne riante où des collines courent jusqu’à l’horizon. Un moutonnement vert propice à la méditation, une ouverture à la sérénité. Nul bruit si ce n’est une persistante rumeur qui m’est familière, mon sang bat dans mes oreilles au rythme d’un tamtam : ma journée sera certainement tout sauf apaisée. Les collines n’y pourront rien.

   Je reste longtemps sur le balcon de bois à sentir les derniers effluves de la nuit. Rien ne m’aurait alerté de votre discrète présence si la fumée de cigarette à l’odeur de miel n’était venue frapper mon visage à la façon d’un vent léger. Tournant légèrement la tête vers la gauche, me voici ébloui par tant de généreuse lumière. Derrière un rideau que l’air fait à peine flotter, VOUS dans la clandestinité de la pure nudité. Immobile telle la cariatide qui soutiendrait des volutes d’absolu. Voudrais-je me soustraire à cette vue qu’aucune volonté ne m’aiderait à le faire. Telle est la fascination que mon corps entier devient une étrange banquise à la dérive. Que faire d’autre que vous dévisager, autrement dit vous ôter tout visage, annuler votre épiphanie humaine, porter  votre image sur des fonts lapidaires. Vous ne pouvez être qu’une concrétion minérale, une émanation du sol, un genre de glaise qui aurait durci au contact de l’air.

   Diariste dans l’âme que me reste-t-il donc si ce n’est de tracer les contours de votre apparence ? Dire le lieu que vous êtes, en inventorier les formes, en préciser la nature. VOUS êtes tel l’insecte cloué sur la planche du taxidermiste, offerte à tous les supplices, immolée dans votre être même. Peut-on connaître sort plus tragique ? Mais ici, sur ce balcon qui s’allume des premières ardeurs solaires, en regard de l’Inconnu (e), que me reste-t-il d’autre que ce face à face silencieux dans un temps qui se fige, ne divulgue rien de son essence ? VOUS êtres offerte dans le même mouvement qui vous tient en réserve et m’ôte toute possibilité de vous connaître sauf dans la distance, l’approche, jamais l’intime au bout duquel pourrait s’offrir une relation. Ô douleur plurielle. De vous voir et de demeurer en moi. D’être vue et de ne pouvoir infléchir, vous-même, votre destin. Il est entièrement placé sous l’acte de ma vision qui, malgré les précautions dont je l’entoure, ne peut que vous aliéner, c'est-à-dire vous dépouiller de votre seul bien, à savoir cette nudité qui semble être ce par quoi vous figurez au monde.

   L’ombre vert sombre des murs dessine comme un infranchissable dais, presqu’un décor de théâtre aux personnages absents. Tout à la fois vous êtes l’actrice, la costumière, la maquilleuse, le souffleur à la voix aphone, le régisseur assis sur son fauteuil de pourpre, sans doute l’auteur qui a écrit la pièce, qui vous confie son âme corps et bien le temps d’une représentation (d’une existence ?). VOUS êtes si mystérieuse dans votre drapé hiératique. On dirait la volupté d’un Rubens que les morsures du temps auraient affaiblie, que les griffes de l’amour aurait entamée, que les lignes de la vie aurait prise au piège ne laissant percevoir que cette effigie dépouillée de ses principaux attributs : joie de vivre, exultation du corps, rayonnement de la chair hors de son enceinte de peau. Parfois même je me demande si vous êtes un être réellement matériel ou bien une hallucination qui serait venue visiter un esprit bien embrumé, cette enquête littéraire est si éprouvante qui ne dit son mot qu’en énigme, en clignotements, en vacillement si près de s’éteindre.

   Vous prendre en mon enceinte pourrait-il seulement consister à demeurer derrière une vitre et faire silence ? Mon intérieur est si agité, des paroles y font leur sabbat, des pensées s’y emmêlent tels les longs filaments des poulpes, mouvement océanique que rien ne pourrait arrêter. La raison de mes questions, leur incessant tournoiement, je n’en connais même pas les fondements (un tellurisme intime, l’enquête à poursuivre en direction de ce ténébreux Ecrivain qui habite dans la mansarde de ma tête depuis au moins ma naissance), ces interrogations donc, j’en ignore la destination, je les vis comme par procuration à défaut d’en connaître leur sombre commanditaire. Ceci s’appelle selon toute vraisemblance, angoisse, confrontation à l’absurde, pulsion et propulsion de soi en direction de ce monde si lointain qu’il pourrait se donner selon les caprices d’une fantasmagorie.

   En quelque sorte je VOUS rejoins en votre solitude qui pourrait aussi bien rimer avec hébétude. Il y a tant d’invraisemblance à être parmi les hommes, dans le sillage de leur seule folie. Car vous en conviendrez, Être des lointains, Parution de brume, Oscillations du rêve au-dessus d’une méridienne lagunaire, vous êtes sertie du plomb dont on fabrique les vitraux. Sans doute ductile à chaud, dans le vif du vivre, mais rigide, à la limite de la cassure lorsque dépossédée de vous-même vous flottez quelque part alentour de votre corps, aura, cercle magnétique cherchant son Nord, ne trouvant qu’une giration de boussole et nulle direction à emprunter que celle d’une éternelle divagation. Pourtant il ne tiendrait qu’à vous de vous saisir du cadre de cette fenêtre grand ouverte sur le libre accueil de l’espace. Quelle invisible main vous retient donc en arrière de vous ? Auriez-vous peur de l’épreuve de la liberté ? C’est vrai, je vous rejoindrai si tel était le cas, être libre est courir le danger en permanence de la perdre cette liberté, de lui substituer cette aliénation aux semelles de mercure qui nous réduit, le plus souvent, à la posture d’étranges culbutos. Nulle progression. Ni vers l’avant, ni vers l’arrière. Nulle propension à surgir dans le passé, nul bond vers le futur qui appelle et incendie la meute de foin de nos esprits.

   Faut-il, tout de même que votre condamnation au surplace ait été prononcée par d’implacables juges. Vous êtes là, dans la posture d’une jeune femme nubile avant qu’elle n’entre dans la case de boue sociale, qu’elle n’en colmate toute fissure afin que, promise, elle ne puisse point faillir à sa tâche. Voyez-vous, vous n’échapperez pas plus au grappin de votre servitude que moi au boulet qui me lie à cet Ecrivain fantoche qui ne brille guère plus maintenant que par ces feuillets tachés d’encre qu’un Editeur cupide a décidé de faire imprimer, non en raison d’une gloire posthume agissant tel un baume, simplement l’occasion d’arrondir une bourse et d’inviter au vernissage quelques Importants de son cercle d’intimes. Quant à ce cadre accroché au mur (êtes-vous chez vous ou bien dans un meublé quelconque, une chambre d’hôtel, le réduit d’une maison de passe ?), ce cadre parle-t-il de vous ? Y êtes-vous photographiée (ce piège qui vous métamorphose en animal de laboratoire !), toute petite fille aux tresses facétieuses, adolescente avec le rouge du désir aux joues, femme mûre avec l’aplomb de cet âge qui paraît éternel mais déjà les premières rides, déjà les premières fatigues des amours consommées en pure perte), ou bien est-ce l’image d’un ancien amant, la mise en scène d’un riant paysage avec lequel vous vous sentez en affinité ? Il y a tant de fine vapeur qui s’exhale de ce décor de cinéma. Ce rectangle de lumière dans lequel vous surgissez en tant que possible offrande à la lumière, que nous dit-il en termes scéniques ? La verticalité de votre solitude ? La proie en attente de son prédateur ? La dévotion à quelque divinité ? L’accueil d’une vérité qui ne pourrait se dire que selon la belle métaphore de la lumière ? Toutes ces ficelles sont si usées qu’elles ne tiennent, sans doute, que par défaut, par une faillite de l’imaginaire, une absence d’énergie à produire de la vraie pensée !

   Cependant que j’échafaudais mes creuses hypothèses, voici que je m’identifiais à ce Songe que vous êtes car il y a en vous cette prémonition du sommeil, cette disposition à glisser dans les mailles serrées du deuil nocturne, à vous confondre avec la tache bleutée de la Lune, les points évanescents des étoiles. Alors si ma divagation a quelque chance de tutoyer le réel, qu’apercevez-vous donc à titre de symbole dans ce Soleil présent à titre d’allusion ? L’archétype du Père, une brillante icône rayonnant du haut de son empyrée, la promesse d’un éblouissement amoureux, le visage aveuglant d’un dieu antique, votre propre présence qu’une pure joie dilaterait de l’intérieur ? Si plurielles sont les pistes de l’inconnaissance ! Car vous ne m’offrez que cela. L’amande de votre sexe dont j’aurais pu faire une ambroisie, même à distance, vous la dissimulez dans le golfe de votre fière féminité.

   J’ai quitté le balcon le temps d’aller chercher une cigarette, de craquer une allumette, de revenir sur les planches disjointes, de souffler dans l’air qui crépite deux ou trois volutes pareilles à une écume marine. Et voici que la scène est vide, que ne demeurent du spectacle que des murs de carton-pâte, des enfilades en trompe-l’œil, des décors que l’on démonte, des bruits de voix qui ordonnent, des cliquetis, des chuintements mécaniques, des rotations de treuils, des glissements de poulies. Toute une distribution de Comédie Humaine qui replie ses tréteaux, tire sa révérence. Le soleil est maintenant tout près du zénith. Sa goutte blanche gonfle et jette son fin nectar qui partout retombe. Il n’y a plus que lui qui soit réel dans tout ce chaos du monde. Je m’assois à ma table de travail, à ma table de crucifixion. Les pages blanches sont éparses comme après un orage et son vent agité, tourbillonnant. Mes notes dansent devant mes yeux tels des phalènes dans un cône de lumière. Les pleins percutent les déliés. Les mots jouent à saute-moutons. Les [S] sifflent, les [R] roulent comme des galets dans le lit d’un torrent. Les [L] bouillonnent, on dirait des feuilles liquides dans l’œil d’un cyclone. Les (T - D - N] font leur souffle court, les [G] leurs gutturales profondes. Plus rien n’est guère en pays de connaissance. Et l’Ecrivain, ou est-il l’Ecrivain, moi qui suis à sa recherche depuis presque la nuit des temps ? Voici qu’il m’échappe. Voici que je m’échappe, que je ne saisis même plus les bords de mon être. Peut-être l’Ecrivain, la Fille dans le pli du soleil, Moi dans cette chambre au balcon de bois qui donne sur le VIDE ! Peut-être ne sommes-nous que des spectres à peine issus du NEANT ? A peine issus. A peine …

  

  

 

 

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