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11 février 2018 7 11 /02 /février /2018 09:27
Sous le vent blanc

                              Île Sainte Lucie

                      Photographie : Hervé Baïs

 

***

 

 

 

                                                                                                                  Le 9 Février 2018

 

 

 

   Sans doute seras-tu étonnée de ce temps d’ici, qui pourrait fort bien ressembler au tien, en cet hiver qui semble n’avoir point de rémission. De lourds nuages font leurs cohortes grises tout le long du ciel et il ne se passe nulle journée que nous n’ayons un fin brouillard, des averses de pluie semblables aux giboulées, parfois des sautes de vent qui piquent les yeux et il faut avancer courbés sous le poids des rafales. Mais, Sol, ne va pas croire qu’il s’agirait de meurtrissures de l’âme ou bien de chapes pour l’esprit, il y a un tel bonheur à distiller un jour après l’autre. Bientôt la fin de la nuit, l’ouverture de la lumière. C’est si réconfortant, malgré la persistance du noir et du gris, de penser que tout s’érode d’instant en instant, que la libération est pour bientôt. Vois-tu, regardant le paysage à l’horizon de ma fenêtre, ces monceaux de cailloux blancs que rythme le sombre des chênes, n’espérant qu’une éclaircie,  me voici tel l’enfant qui observe l’océan sapant les bases de son château-fort. Un regret doublé d’une fascination des puissances du temps que jamais rien n’arrête. Certes le château ne sera que ruines, tout comme l’atmosphère chagrine pliera sous son propre poids. Ainsi en est-il du sort qui advient pour toutes choses puisque ces dernières sont périssables. Parfois, dans le court intervalle entre deux ondées, une pluie de soleil, des ocelles courent sur la terre, des étincelles s’allument sur le flanc des silex. Quelques brefs éclats de printemps et la peau se hérisse à la seule pensée du jaune solaire des premières tulipes, des étoiles blanches des narcisses, des merveilleuses fritillaires avec leurs clochettes à damiers. On n’est jamais démuni lorsque, depuis le présent, l’on se projette en avant de soi !

   Ta dernière lettre m’a ravi et m’a involontairement métamorphosé en nomade, moi le résolu sédentaire que rien ne saurait arracher à son coin de terre. Le Yorkshire, me dis-tu, est un beau pays, d’allure plutôt sauvage avec ses escarpements de rochers, ses sommets usés, ses vallées où trouvent à s’abriter les villages.  J’ai longuement observé la belle photographie que tu m’as envoyée. Le ciel est haut, bleu limpide avec une mer de nuages qui court au ras des sommets. On devine, à mi-pente de la colline, les massifs des forêts, les pavés de champs cultivés. De petites pièces, en tous cas, qui donnent la mesure d’une aire à taille humaine. Puis, au premier plan, les alignements sombres des murs de pierres sèches (ils me font irrésistiblement penser à nos séparations d’ici, de calcaire gris), puis le vert clair et sombre des prairies où paissent les moutons. Quelques maisons de pierre, austères, jalonnent l’espace. Empreinte de liberté, sinon d’ivresse que toute cette dimension qui semble n’avoir nulle limite.

   Mais l’impression de ce pays ne saurait se restreindre à cette atmosphère bucolique, à cette ode champêtre auxquelles le ciel répondrait depuis sa magie simple. Sais-tu, j’ai fouillé dans mes archives et voici que j’ai découvert une revue ancienne sur laquelle figurait un cliché en noir et blanc que je vais tenter de te résumer. Tout s’y donne en teintes de deuil et d’infinie mélancolie. Comment pourrait-il en être autrement ? Le ciel est une étole gris-blanc qui semble flotter à l’infini. Une colline à l’horizon dont le sommet est totalement dénudé, une manière de « Mont Chauve » qui ne saurait être habité que par les rafales d’un vent blanc. Puis, sur la dalle d’un minuscule plateau, deux bâtisses sont collées, deux sœurs jumelles qui ne semblent s’être assemblées qu’à se rassurer réciproquement, à s’abriter du dénuement. La vie doit être rude ici, ô combien verticale ! Une suite de jours monotones que ponce la lumière basse. En arrière des esseulées, des touffes courent sur une lande maigre.

   Voyant ceci, j’ai immédiatement été transporté au centre de mes lectures anciennes, ici dans ma tour de méditation, il y a bien des années, j’étais alors adolescent, garçon curieux qui dévorait avec avidité les pages des « Hauts de Hurlevent », ce chef-d’œuvre inégalé. Personne plus qu’Emilie Brontë n’a éprouvé avec une telle intensité les tortures, les douleurs sises au cœur même de ce pays minéral, sombre, sans concession aucune. Dans les pages de ce noir roman l’insolite règne en maître, la cruauté est l’ingrédient le plus répandu, le mal s’insinue entre les personnages, la mort projette son ombre comme si la destinée humaine était tissée de finitude avant toute chose. Peut-être rien que cela. Tout le reste ne serait qu’ornements.

   Alors laisse-moi te dire combien les confluences sont parfois étranges, les gémellités troublantes. Voici que j’ai actuellement sous la main, une autre photographie, en noir et blanc. Comment te dire le trouble que je ressens à sa première vision ? Les deux images placées côte à côte dessinent une unique et identique scène. Celle de deux solitudes en un lieu rassemblées. Je veux te dire l’immense égarement de ces deux maisons de Sainte Lucie, leur touchant rapprochement angulaire, l’étroitesse de leur ouverture. Il faut dire, ici, le vent de la terre n’est pas rare auquel celui de la mer le dispute, parfois, avec une belle vigueur. Trouverais-tu, tout comme moi, si tu  avais l’image sous les yeux, cette ambiance si étonnamment fantastique ? On se croirait transportés tout contre les bigarrures de l’esprit de Poe et la si envoûtante et inquiétante « Maison Usher » ne serait nullement loin dont nous attendrions, avec quelque appréhension, l’inévitable chute. Pareille à la vision de la morte surgie de son blanc suaire. Vois-tu le réel n’est nullement autonome, les œuvres jamais séparées. Un lien s’établit du paysage à la littérature, de la littérature à la photographie et c’est cette belle continuité de sens que nous portons en nous. Souhaiterions-nous nous y soustraire que rien n’y ferait, ces événements progresseraient à bas bruit dans la nuit de notre inconscient.

   Ces deux bâtisses, certainement vides d’habitants (Sainte Lucie est un simple bout de continent flottant entre deux lagunes), possèdent une puissance de fascination sans égale. Dois-je t’avouer que, parfois, au cours de mes hasardeuses pérégrinations sur les terres alentour qui pourraient aussi bien figurer Sainte Lucie que le Yorkshire, je m’attendrais presque, au détour d’un bosquet, à en voir surgir l’étonnante présence ? C’est ainsi, la force de certaines images nous possède de l’intérieur et il devient bien difficile de s’exonérer de leur troublant magnétisme. C’est comme un vertige au centre du corps, l’appel d’une doline sous l’averse céleste, l’ouverture d’une faille et l’on se trouverait, soudain, dans le monde souterrain, quelque part près d’un lac où se reflèterait la lumière de la pure calcite. Tu excuseras mon lyrisme bien naïf mais rien ne sert de fuir sa nature !

   Et ce ciel fuligineux que touche à peine une clarté de cendre. Et cette tête ébouriffée du pin qui traduit la proximité de la mer. Et ce foisonnement d’écume, sans doute des touffes de roseaux sur lesquelles semblent flotter les deux abris pour d’hypothétiques humains. Puis le berceau noir au premier plan qui clôture l’image et lui offre le cadre d’une mince tragédie. Tu percevras, avec moi, ce lieu de l’unique, de l’essentiel, de la nature ramenée à sa plus exacte parole. Rien ne distrait de soi, tout conflue, tout converge et cette paradoxale impression de focalisation de la conscience dont le monde extérieur semblerait exclu tant l’attrait est grand qui dilue le tout autre, le reconduit à l’infinitésimal.

   Tu connais assez, Sol, mon amour du silence, mon inclination à la confidence, mon attrait des terres originelles pour imaginer que je puisse demeurer en un tel endroit des journées entières, à simplement regarder, à emplir mes yeux d’infini, mon corps de la vastitude de l’espace, mon esprit d’une complétude longtemps attendue. Ecrivant ceci, voici que ma tour familière ne possède plus ni murs, ni livres, ni quoi que ce soit qui encerclerait, limiterait, seulement le flottement de l’imaginaire et ses caravanes de songes. Ce qui serait bien, un jour du futur, nous retrouver tous les deux, ne serait-ce que par l’esprit, au centre de cette pure magie. Alors combien nos jours seraient heureux, combien les heures présentes féconderaient celles d’autrefois ! Tu te lèverais avec le premier soleil, le sol serait encore bleu, pris de sommeil. Les roseaux écriraient leurs hiéroglyphes sur le vide du ciel. Quelques oiseaux, parfois, de la nacelle de leurs nids, lanceraient quelque joyeux trille. Ce serait le signe avant-coureur de la promesse du jour. Je viendrais te rejoindre quelque part sur la croûte de sel que nul ne connaîtrait. Sous nos pieds elle chanterait tout comme les pierres de chez moi parlent sous la rumeur solaire. Nous ferions un bouquet d’herbes sauvages, moitié marines, moitié terrestres. Nos repas seraient de soleil, de sel, de vent et de senteur de steppe.

   Lorsque, grisée par toute cette liberté tu consentirais enfin à te livrer au sommeil, pour moi l’heure serait venue de saisir mon carnet, d’y imprimer quelque esquisse mémorielle, d’y faire naître la trace rose d’un flamant, la blancheur d’un sentier sinueux, cette butte de terre qui borde Le Siffleur, le miroir éblouissant des étangs, le tumulte des vagues, là-bas au loin où flottent les voiles pour ailleurs. Et puis envahir la plaine livide de la feuille de milliers de signes. Ils sont pour toi, pour moi, pour tous ceux, chercheurs de sens, dont la nuit est habitée de la lumière des constellations. Sainte Lucie, ce nom de lumière. Solveig, ce nom qui indique le chemin du soleil. Saisiras-tu, comme moi, la merveilleuse confluence des choses ? Oui, je le sais car, à l’instant, la clarté touche ma fenêtre. Courte est la nuit lorsque les images m’habitent. Courte et si fertile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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