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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 07:59
Imaginative en ses figures.

Trapéziste.

Oeuvre : André Maynet.

 

 

 

   Sorte de nymphe.

 

   Imaginative, bien que l’image le suggère, n’a jamais volé de haute lutte sous les cimaises pourpres de quelque cirque, fût-il des plus modestes. Imaginative n’a jamais enlacé la rugueuse corde de chanvre, saisi dans ses fines mains le tube d’acier dont elle aurait fait le tremplin de son numéro de voltige. Imaginative n’a nullement dérobé son nom, pas plus qu’elle ne l’a trouvé au fond d’une surprise de papier glacé avec quelques autres colifichets, un serpentin de réglisse, un ruban multicolore, un mirliton de foire. Non. Imaginative, tout simplement, vit dans l’imaginaire comme l’oiseau glisse dans l’eau claire du ciel. Elle est une sorte de nymphe à peine sortie du couvert d’une forêt, sur la lisière, toute de modestie cousue, voilée de discrète pudeur, une marche sur la pointe des pieds, ce qu’il faut de juste persistance pour connaître le monde depuis le secret d’une cachette.

 

   Dérive hauturière.

 

   Être Imaginative, c’est demeurer en arrière de soi, dans l’attitude d’une sublime torsion, comme si la progression sur les chemins de l’existence était ce perpétuel porte-à-faux, cette hésitation, un pas chevauchant l’autre dans l’irrésolution, genre de marche de mannequin, mais poinçonnée par la recherche d’une progression lente, non en raison d’un déhanchement esthétique. Pour Imaginative, avancer sur quelque chemin que ce soit est un tel prodige que chacun se prend à s’étonner de la voir changer de lieu alors que, volontiers, on l’eût crue immobile. Sans doute l’est-elle, sauf dans le berceau de sa tête constamment traversé des idées les plus folles et les plus éthérées. Les plus aériennes aussi. Les plus aériennes certes ! Car rien ne la ravit tant que de penser qu’elle vient de se soustraire aux lourdes pesanteurs terrestres et qu’elle flotte infiniment dans l’éther, pareille à l’insouciante montgolfière habitée du dedans par les confluences multiples de l’air. « Dérive hauturière », telle aurait pu être la nomination répondant à son constant état d’âme tant la légèreté, tout au moins son impression, était la condition de sa progression dans la vie. Trapéziste elle l’était, ô combien symboliquement cependant, elle qui ne faisait que virevolter d’une sensation à l’autre, d’une humeur primesautière à une inclination à quelque caprice, elle qui sautait du coq à l’âne, elle qui se sustentait au-dessus des nuages avec la grâce colorée d’un papillon. Son nom de baptême eût pu être, indifféremment, Libellule, Etincelle, Brume, Goutte de rosée, enfin tout prédicat qui, en raison de son caractère d’apesanteur, eût traduit cette constante évanescence s’imprimant au creux même de sa façon d’être au monde.

 

   Planer avec la littérature.

 

   Imaginative était cette constante disposition de l’esprit à s’emparer de tout ce qui faisait signe en direction d’une possible ascension hors de soi. La littérature, par exemple, la faisait littéralement planer si bien que, occupée à la lecture, l’on ne savait plus vraiment si elle était encore une effigie humaine ou bien une elfe, ce génie de l’air qui habitait les contrées de la belle mythologie scandinave. Si bien que les deux vers d’Albert Glatigny tirés des « Vignes folles » lui eussent convenu à merveille :

 

« N’avez-vous pas erré sur les bruyères

Reine, au milieu des elfes printanières ?»

 

   Ou alors on songeait immanquablement au merveilleux titre d’Emily Brontë, « Les Hauts de Hurlevent » et l’on apercevait Imaginative tout en haut d’une lande sauvage avec une masure en ruine, un arbre isolé parmi l’air bleui de froid, la ligne claire de l’horizon, sorte de balafre déchirant des caravanes de lourds nuages s’échappant vers l’infini.

   Ou alors c’était « La Colline inspirée » de Maurice Barrès qui surgissait, « faible éminence sur une terre la plus usée de France » et l’on avait devant soi la Colline de Sion, le quadrillage infini des champs se perdant dans le bleu, quelque part, vers la chaîne des Vosges, « lieu où souffle l’esprit » avec toute sa force silencieuse.

   Ou encore l’on était tout près de ces étonnantes « Racines du ciel » de Romain Gary et c’était à soi alors d’imaginer Imaginative chevauchant ces racines telle une Walkyrie au service du dieu Odin. On l’aurait aperçue, juchée tout en haut d’une forteresse, épée en main, casque ailé sous le bras, à peine vêtue d’un voile diaphane couleur d’eau légère avec, en arrière-fond, des tumulus que coiffent d’autres forteresses.

   Ou encore relisant un passage de Flaubert dans « Par les champs et par les grèves », méditant longuement sur ceci : « Une rêverie peut être grande et engendrer au moins des mélancolies fécondes quand, partant d’un point fixe, l’imagination, sans le quitter, voltige dans son cercle lumineux ». C’est bien de ce type de phénomène dont Jeune Onirique était affectée en son sein, ressentant depuis son centre intime (son ombilic), se produire cet incroyable rayonnement, ce train d’ondes qui la conduisaient loin, peut-être par-delà la lumière où ne demeurent plus ni temps, ni espace, seulement la conscience de les avoir franchis pour s’éployer dans une dimension inconnue mais combien gratifiante pour l’esprit, régénératrice pour le corps, lénifiante pour l’âme plongée dans une subtile démesure.

   Ou bien encore elle se projetait dans le mode de pensée baudelairien, cherchant en elle-même ce bonheur immédiat, ce sentiment de jouissance intime qui la portait au bord de l’extase physique :

   « Nous voltigerons dans l’infini, comme les oiseaux, les papillons, les fils de la Vierge, les parfums et toutes les choses ailées ».

 

   Avec Jon et Lullaby.

 

   Ce qu’Imaginative aimait faire par-dessus tout, c’était s’installer quelque part dans un coin de nature irrévélé, sorte de lieu secret seulement connu d’elle et lire longuement des passages tirés de Lullaby de Le Clézio, surtout celui-ci qui la faisait infiniment rêver :

   « C’était bien comme cela, avec seulement le bruit de l’eau et le vent qui soufflait entre les colonnes blanches. Entre les fûts bien droits, le ciel et la mer semblaient sans limites. On n’était plus sur la terre, ici, on n’avait plus de racines. La jeune fille respirait lentement, le dos bien droit et la nuque appuyée contre la colonne tiède, et chaque fois que l’air entrait dans ses poumons, c’était comme si elle s’élevait davantage dans le ciel pur, au-dessus du disque de la mer. L’horizon était un fil mince qui se courbait comme un arc, la lumière envoyait ses rayons rectilignes, et on était dans un autre monde, aux bords du prisme. »

   De cet Auteur, ce qu’elle dégustait aussi, à la manière d’une ambroisie, c’était, tiré de la nouvelle « La montagne du dieu vivant », ce pur morceau d’anthologie :

   « Jon sentait peu à peu qu’il perdait son corps, et son poids. Maintenant il flottait, couché sur le dos gris des nuages, et la lumière le traversait de part en part. Il voyait au-dessous de lui les grandes plaques de lave brillantes d’eau et de soleil, les taches rouillées du lichen, les ronds bleus des lacs. Lentement il glissait au-dessus de la terre, car il était devenu semblable à un nuage, léger et qui changeait de forme. Il était une fumée grise, une vapeur, qui s’accrochait aux rochers et déposait ses gouttes fines. »

 

   Salar del Huasco.

 

   L’imagination de l’exploratrice des « hautes erres » aimait aussi se poser sur les hauts plateaux du monde, sur ceux de Madagascar avec ses rizières tachées de vert, taillées à même les marches rouge de latérite, les cubes orangés de ses maisons de brique, là où l’air circulait librement, longues volutes claires que le ciel absorbait en silence. Souvent, au milieu des flots bleus de la nuit, elle se projetait aussi parfois dans ce merveilleux Chili, sur les rives du Salar del Huasco dont elle ne se lassait ni de l’air cristallin, ni de l’étendue claire de sel, pas plus que de la discrète présence des lamas et vigognes et il n’était pas rare que le réveil la surprît assise sur une terre maigre hérissée des touffes brunes des herbes brûlées par le soleil. D’autres fois c’était le Pamir qui constituait le lieu de son altier périple. Elle y admirait longuement le plateau de maigre végétation, les moutons couleur de terre et de sable en train de paître, l’eau étincelante des lacs dans lesquels se reflétaient les contreforts bistres et les cimes enneigées du Kashgar. Il s’en serait fallu de peu qu’elle ne se prenne pour un faucon sacré à l’œil perçant, au bec crochu, au large poitrail blanc faisant ses arabesques dans le ciel immaculé et limpide. Qui semblait n’avoir pas de fin.

 

   Trapéziste en ses figures.

 

   On est enfants naïfs aux yeux en soucoupes, vieux messieurs à la boutonnière ornée d’un écusson rouge, vieilles filles en mal de visions, éternels rêveurs aux têtes embrumées, prestidigitateurs ayant remisé leurs tours de passe-passe, apothicaires qui, pour un instant, ont délaissé leurs bocaux emplis de gommes vertes, curieux et curieuses, tout simplement qui veulent quitter les aires du quotidien pour s’en remettre à la pure magie. On est les attentifs d’une vision dont on suppute qu’elle sera sublime. On tend sa nuque vers le grand chapiteau bleu : on dirait un ciel avec sa profondeur, l’évanouissement des étoiles filantes, la brume claire de la Voie Lactée. On demeure bouches ouvertes, tels des carpes koï attendant leur pitance. On voudrait tendre ses bras pareils à des sarments et toucher ce mystère qui se déploie mais il est hors de portée et seuls les yeux peuvent s’agrandir afin d’en saisir la rareté, d’en porter témoignage. Dans une coulée de lumière bleue, comme en sustentation sur l’à peine visible d’une barre, Imaginative « telle qu’en elle-même » la félicité la change. Son corps est celui d’une ligne flexueuse infiniment gracieuse et hautement improbable car nul ne saurait en appréhender la texture de chair. Simplement vêtue d’un justaucorps pourpre dont le bassin s’entoure d’une dentelle pareille à un ciel étoilé, le Jeune Prodige flotte. Est-ce dans l’air ? Est-ce dans les mouvances de l’eau ? Un immense poisson la frôle de sa nage attentive. Partout sont les ondes, partout sont les remous. Et cet oiseau posé sur une jambe, que veut-il nous montrer sinon la beauté en train de s’accomplir, de tresser les mailles unies de sa simplicité ? On est inondés d’une lumière si irréelle, comme si l’on avait quitté la Terre pour gagner l’infini d’une puissance cosmique. Mais nous sommes déjà bien éloignés de notre planète, du croissant de son satellite. Ils ne sont plus que de lointains poèmes se dissolvant dans la profondeur de l’espace. Tout en bas (mais y a-t-il des positions, des repères dans ce domaine sans fin ni début ?), la tête d’émeraude d’un cheval avec ses yeux en amande, l’humilité de sa posture, la fuite de sa crinière dans l’immobilité du temps. Et Elle qui plonge dans ce corridor d’étrange clarté, qui est-elle ? Une Elfe ? Ou bien une Sirène ? De l’habitante de l’air elle a la légèreté. De l’habitante de l’eau elle a la souplesse. Ses bras recourbés en anse, les lignes somptueuses de son visage font penser à quelque œuvre d’un peintre moderne. Et ses cheveux qui, au lieu de chuter, tressent vers le haut la figure d’une étole, tout ceci n’est-il pas le signe d’un monde qui s’est échappé du réel ? D’un outre-Monde tel celui si énigmatique d’un songe ? Alors on le sait depuis le fond de sa conscience, bientôt le spectacle magique s’effacera pour rejoindre un inconnu auquel nul ne saurait donner de nom. Trapéziste existe-t-elle vraiment ? Imaginative est-elle bien une possible figuration terrestre ? Ou bien est-ce notre imaginaire qui s’est emparé d’une forme afin de la plier à la démesure de notre propre rêve ? Tout ceci est si troublant. Si troublant ! Il faudra regarder ceci de plus près ! Oui il le faudra, faute de quoi nous ne trouverons nul repos.

 

Imaginative en ses figures.

Le cirque bleu.

Marc Chagall.

Source : Centre Pompidou.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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