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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 08:54
En-deçà de la rumeur.

La dernière causerie.

Œuvre : Dongni Hou.

 

 

 

 

Les inattendus du regard.

 

   On avait beau frotter ses yeux, accommoder, aiguiser le diamant de ses pupilles, on ne savait pas vraiment ce qu’était ce qui se montrait, où cela était, quel était l’étonnant destin promis à ces figures venues d’une étrange contrée. Le fond couleur marine que l’on apercevait, était-il la tonalité des eaux des abysses ? Mais si tel était le cas, comment se faisait-il que ces coquilles de surface y fassent leur apparition ? Dans l’éclat d’une porcelaine, qui plus est ? Et puis, plus sidérant encore, de quelle espèce provenaient ces êtres singulièrement hybrides, moitié humains, moitié coquilles ? Ceci était-il le résultat d’une troublante mutation génétique ? De la découverte d’individus que la paléontologie avait ignorés jusqu’alors ? Ou bien étions-nous victimes d’une hallucination ? Notre imaginaire nous déportait-il hors ce monde de réalité dont, chaque jour, nous foulions le sol dense de certitudes ? Le chemin que nous suivions, était-il pavé de bonnes intentions ou alors s’agissait-il d’une chausse-trappe que l’existence nous avait tendue afin que, ne se posant plus de questions, notre âme pût enfin reposer en paix ? C’était une telle aberration d’être là, sur le bord d’une ellipse interrogative et de n’en pouvoir refermer le cercle. Il y a tant de choses du monde qui demeurent énigmes et nous avançons les mains hagardes de n’en avoir pu saisir le sens. Nous sommes toujours des êtres parcellaires, des édifices en voie de constitution auxquels il manque toujours une colonne, un chapiteau, une cimaise refermant le projet et l’accomplissant à la mesure d’un point final. Livrés à cette quête infinie de l’univers qui n’est en définitive que le désir intense de nous mieux connaître, nous progressons de guingois, un œil devant en direction du futur, un œil derrière scrutant le passé, notre ombilic, (cet œil abdominal) labourant les terres du présent, présent dont nous espérons qu’il nous délivrera des rets dont nous sentons qu’ils constituent notre propre temporalité nouée à notre irrésolution native.

   Irrésolution native car nous naissons à nous-mêmes chaque instant qui passe, comme si nous étions ces êtres univalves soudés à la roche-mère sans réel pouvoir d’échapper à sa force d’attraction, de nous soustraire à la fascination qui en émane de la même manière que la brume monte de l’eau sans qu’on en perçoive le point de rupture, le lieu d’une déchirante division. Cruelle prise de conscience, en même temps que chaude nostalgie, début de liberté mais aussi renoncement à en user que cette manière de pas de deux qui nous soude, pour l’éternité, au roc biologique maternel, appartenance primitive ne s’exilant jamais de sa propre décision de nous retenir en son sein.

 

Du trauma au retrait.

 

   Ce cheminement métaphysique sur le lieu de notre naissance, cette enveloppe amniotique qui, notre vie durant, illumine notre fontanelle, éclaire notre front, en quoi nous permettent-ils de sonder la profondeur de l’œuvre de Dongni Hou ? Mais en ceci, tout simplement que cette Artiste, consciemment ou non, peu importe, a tracé du bout de son pinceau la métaphore dont l’esquisse vient d’être proposée plus haut. A savoir, pour l’homme, l’impossibilité d’être à part entière l’homme qu’il est ou qu’il voudrait être, mais toujours cette esquisse parcellaire reliée à l’invisible continent maternel avec ses flux et ses reflux, ses marées, ses vagues hauturières, ses équinoxes, ses longs repos que frôlent de leurs voilures blanches les grands albatros ou les sternes au vol aigu. Comment interpréter différemment ces formes anthropologiques encore entrelacées au rythme de l’archaïque dont le marais amniotique est la représentation la plus pertinente qui soit ? Comment en effet percevoir adéquatement cet Être-Saint-Jacques, cet Être-Natice pourvus d’attributs humains autrement qu’à l’aune d’une allégorie venant nous dire, en termes picturaux, notre éternelle coappartenance au passé fondateur de qui nous étions, au présent que nous sommes dans cette hésitation même qui nous tient en suspens. Comme si, toujours, nous avions du mal à nous extirper de ces formes enveloppantes, de ces matrices constituantes de notre futur être-au-monde. Parturition longuement retardée, infini processus par lequel réaliser notre propre métamorphose.

   Seulement la position dans laquelle nous installe Dongni est celle d’une chrysalide hésitant à l’étape décisive de la délivrance, sur le seuil de l’imago. La rhétorique en est si abrupte qu’apparaissent, simultanément, le lieu matriciel, à savoir notre enveloppe et notre essai de surgissement dans la condition des hommes. Dans cette perspective, ce qu’il faut comprendre, ceci : Être-Saint-Jacques, Être-Natice, sur le point de surgir dans la clarté existentielle, encore abrités par le dôme liquide, perçoivent par l’ouverture qui attend leur éclosion, l’intense rumeur du monde. Le glissement des plaques tectoniques, l’abrasion des glaciers sur leur socle de moraines, le souffle du vent dans les cannes des bambous, le chuintement des fleuves entre leurs rives, le crépitement des incendies, le crissement de l’air tout contre les arêtes des roches millénaires. Mais ce qu’ils entendent, surtout, la polyphonie des langages humains, les sabirs qui courent d’un bout de l’univers à l’autre. Les incantations, les prières, les cris de joie, ceux de la douleur, les objurgations, les dénégations, les souffles rauques au fond des geôles, les plaintes des peuples humiliés, les rafales d’armes automatiques, les lourds silences des enfants que l’on exploite, les claquements de bottes de la barbarie, les déflagrations partout où règne la puissance et la rage de vaincre, d’imposer son despotisme, de parvenir à l’absolue définition de l’aporie. Tout ceci est la mise en scène sonore de la déréliction qui nous visite dès notre premier souffle. Tout ceci est l’icône douloureuse du nihilisme parvenu à établir son règne dans la moindre cellule de la Terre où vivent les Existants dans l’effroi de paraître. La grotte antique est si accueillante, si éloignée du malheur des Egarés, si disponible à une saisie immédiate de la sensibilité, à l’accueil d’un confort que les candidats nouvellement élus à devenir des silhouettes sur les chemins de poussière de l’exister se prennent au jeu de l’involution. Demeurer là, sur le bord de quelque chose, sans vraiment en cerner le contenu, fût-il heureux, fût-il tragique. Le renoncement à poursuivre le périple, fût-il gage de liberté. Demeurer en son germe, dans la tiédeur du sol, en attente d’une possible floraison. D’une possible, seulement.

 

Du retrait au retrait.

 

   Ainsi s’éprouve La dernière causerie, telle la fin d’un langage à peine esquissé. Un mot mourant au bord des lèvres. Un aveu dans le pli secret de la conscience. Une révélation faisant de sa retenue l’oriflamme d’une joie. Oui, sentiment bien étrange que celui d’une renonciation à être, à confronter l’existence, posture antinomique de celle, sartrienne, de l’engagement. Certes, toute cette mise en scène n’est qu’une fiction et nul humain sur Terre ne saurait renoncer facilement au luxe de vivre. Sauf les exilés, les déshérités, les laissés pour compte d’une marche en avant qui n’aime guère ceux qui piétinent et font mine de vouloir rester en dehors de la représentation. Et encore faudrait-il sonder les âmes de ceux qui souffrent pour en connaître la couleur exacte. Qu’y verrait-on alors ? Le renoncement à la coquille fondatrice, la sortie au plein jour dans la gloire du devenir ? Les choses sont si embrouillées dès qu’il s’agit de pointer l’ordre des sentiments et de tâcher d’y déceler l’ombre d’une hypothétique vérité. Dans le fond, nous sommes tous et toutes des Êtres-Saint-Jacques, des Êtres-Natice sur le bord de quelque errance. Tantôt dissimulés dans la réassurance de leur nacre, tantôt poussant au-dehors ces membres qui veulent fouler le sol à la mesure de leur humanité. Oui, de leur humanité car le venimeux oursin est là qui nous veille avec ses piquants et toujours nous sommes prêtes à rebrousser chemin pour un être du passé que nous reconnaissons, alors que l’être du futur en voie de constitution est cet infini clignotement, blanc-noir, noir-blanc qui nous dit en mode alterné bonheur et douleur de vivre. Jamais nous ne sortons de cette confondante contradiction. Jamais !

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