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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 08:00
Murmure de l’eau.

Apnée et inspiration.

Avec Douni.

Œuvre : André Maynet.

Murmure n’aimait pas le crépuscule. Murmure lui trouvait un air trop usé par le passage du jour, ces balafres rouges qui entaillaient l’horizon et lui donnaient la figure du meurtre. Comme un sang qui aurait été déversé sur le monde avant que la nuit ne le recouvrît d’un suaire noir, un suaire de deuil. Depuis l’infini du temps les hommes s’entretuaient et la violence était à fleur de peau. Un prurit au creux des mains et des désirs mortifères. La tolérance n’avait plus cours et l’on avait du mal à se supporter soi-même, à faire face à son image dans le tain révolté des jours. Partout on sortait les dagues. Partout on décimait les têtes, on ébranchait les membres. Ne demeuraient plus que d’étranges culbutos oscillant de Charybde en Scylla, de confondantes silhouettes signant dans d’étiques tubercules la disparition de cette belle tempérance qui avait cerné les temps humains de si généreux lauriers. Non, décidément, Murmure ne supportait pas ces airs de sainte nitouche du couchant qui fomentait dans le dos des Inconscients des projets de subversion, si ce n’étaient de mutilantes et définitives révolutions. Dans les cannelures des rues il fallait progresser à la manière des crabes, glissant de travers sur sa carapace ornée de pustules de goémon, une pince, la plus fine, servant d’appui, canne si dérisoire dans la demeure étroite de l’heure, l’autre pince, la plus massive, ouverte avec ses crocs de corail prêts à entailler, à dépecer. Oui, la chute du jour, son agonie crépusculaire étaient bien une manière d’allégorie disant aux Errants la survenue de l’ombre qui, bientôt, les engloutirait et il ne resterait plus sur Terre, que des monceaux de désolation, des buccinateurs déchiquetés, des éclisses de carapaces pareilles à des roches que l’érosion aurait détruites à la mesure d’un temps sans pitié, sans ouverture, seulement commis à effacer, à gommer. Détruire, disait-elle !

Alors, afin de chasser de sa conscience ces effluves délétères, Murmure se levait dès l’heure blanche qui suivait la nuit, sa première incision par les rais de lumière. Tout était au repos et nul bruit ne dérangeait le sommeil encore lourd des arbres, l’engourdissement des taupes dans leurs galeries de glaise. Les oiseaux étaient au nid et l’on n’entendait leur mince gazouillement qu’à l’aune de son propre imaginaire. Ce qu’aimait Murmure c’était cette auréole de brume qui ceignait les choses et les parait d’une innocence immédiate dont, jamais, rien ne semblait pouvoir les distraire. Comme un air d’éternité et de calme qui planait tel un grand oiseau de proie, mais avec de bienveillantes intentions, voir simplement jusqu’à l’horizon infini et décrire de grands cercles à la tombée du jour, juste avant la chute dans le sommeil. Longtemps la jeune fille marchait le long de la vallée encore ensevelie dans ses plis d’obscurité. Sous les grands pins l’ombre était drue et le silence bleu-outremer, pareil à une mer qui se serait échouée, là, si près du mystère du ciel, sans pouvoir jamais l’atteindre. La Promeneuse songeait aux cigales aux transparents élytres repliés le long du corps, aux mantes religieuses, à leur curieuse posture en prie-Dieu, aux grillons à la robe de suie qui demeuraient dans la confidence, quelque part dans le domaine invisible des ramures. Parfois, tout en haut du cirque, se découpant sur le cristal du jour, le premier vol hésitant d’un rapace dont elle ne connaissait pas le nom, curieuse seulement du dépliement des rémiges pareilles aux dents d’un peigne immatériel. En contrebas des rochers couleur d’ardoise bleue, l’eau scintillait sous les premiers glacis de la lumière. C’était une série de minuscules lacs, une succession de claires cascades qui voyageaient vers l’aval avec la discrétion propre à ce qui n’a nul besoin d’être nommé puisque beauté accomplie à seulement exister.

Un long moment, Mumure se postait sur la dalle d’un rocher, jambes à demi immergées dans l’eau qui frissonnait. C’était alors si délicieux ce sentiment de dépossession de soi, comme si une partie du corps remise à la Nature, à sa généreuse présence, disparaissait à même cette glaciation, comme si la conscience, anesthésiée, scindait le corps en deux territoires distincts : celui du haut promis aux confluences de l’air, celui du bas plongé dans cette mare liquide si semblable à une eau originelle donatrice de vie. Vêtue seulement de quelque voile léger, mince pellicule venant dire l’appartenance au monde des hommes, mais dans l’effleurement, le souvenir presque dilué, Murmure, soudain, se laissait posséder par ce grand corps souple, visqueux, tellement inapparent qu’il prenait la consistance d’un fin brouillard, d’un nuage de gouttes d’eau rassemblées à des fins de ressourcement. Car Murmure-de-l’eau avait besoin de ce bain pareil à une liqueur de jouvence, désirait cette immersion pour se laver des agonies et des barbaries du monde d’en bas. Là, au centre de son élément -, avait-elle été poisson dans une vie antérieure ou bien dauphin accompagnant les équipages de marins ? -, Celle qui vivait l’instant dans sa plus pure intensité ne se sentait plus exister, ÊTRE seulement, tout comme la feuille EST dans le tourbillon de vent qui la remet à son destin de feuille et l’y laisse à demeure dans la simplicité. Plus qu’un massif de chair, plus qu’une enveloppe de peau, elle devenait cela même qui l’accueillait, cette intensité fluide qui l’entourait avec bienveillance, qui entrait en elle pour dire l’évidence de l’eau, la fuite verte de la rainette, la grappe d’œufs de saumons comme d’impalpables pépites, les lanières des algues, leur caresse de chevelures, les minuscules diatomées dont elle percevait l’étonnante harmonie géométrique intuitivement, faisant partie de soi, comme s’il n’y avait nulle séparation entre ce dehors qui interrogeait et ce dedans qui lui répondait à la façon d’un dialogue ininterrompu, d’un chant hauturier venant d’un lointain cosmos inaperçu, mais infiniment présent, infiniment donateur de bien et de douceur.

Ainsi, franchissant chutes et cascades, contournant verrous de pierre et amoncellements de moraines, se faufilant parmi toute l’efflorescence végétale, derrière les vitres noires de ses lunettes contre lesquelles ricochaient les trilles et les filaments de sable, Murmure conduisait sûrement, avec bonheur, son destin en direction de cet estuaire où les hommes, le plus souvent, gisaient à la manière de galions ensevelis, carènes émergeant à peine des complexités du limon et des torpeurs des vasières. C’était si harassant, parfois, de nager dans ce genre de volupté, de frayer sa voie parmi la brillance de l’onde et de devoir ressortir, face au couchant, dans la chute crépusculaire des secondes, de regarder avec les yeux agrandis de la pure conscience, les errements, les perditions, les valeurs bafouées qui faseyaient au seuil de la nuit pareils à des drapeaux de prière lacérés par le vent. Alors on rentrait au logis, la tête basse, encore emplie du luxe de l’eau, on revenait chez soi, identique à un fauve qu’une trop vive lumière aurait reconduit au seuil de sa tanière. On s’allongeait sur sa couche de paille. On étirait ses membres dans lesquels survivait la mémoire liquide, on lissait sa crinière de ses griffes acérées comme la pointe de la fourche. On se surprenait à feuler parfois dans la meute des heures nocturnes. Mais pourquoi donc fallait-il que la Terre des hommes fût ce charnier, cette inextricable jungle où il fallait se métamorphoser, chaque minute qui passait, en cette lionne acculée dans son antre de peur ? Pourquoi fallait-il vivre dans cette savane semée de pièges et de fosses qui menaçaient, à chacun de vos bonds, de vous précipiter en enfer tête la première avec une armée de chasseurs dansant en cercle leur ronde mortelle ? Pourquoi ? Ah, que vienne le matin ! Que vienne l’heure salvatrice ! Que vienne l’eau lustrale d’où ressortir avec l’âme apaisée ! Il y avait cette pureté à atteindre de manière à rendre aux hommes un cheminement qui leur devînt enfin compréhensible. Il n’y avait que l’eau pour cela. Une longue immersion dans l’inconscient. Puis une sortie au grand jour lavé des cauchemars du monde. Que cela ! Que vienne l’heure de l’eau ! Enfin.

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Published by Blanc Seing - dans NOUVELLES
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