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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 08:23
Nous suivrons Lucia partout où elle ira.

Œuvre : André Maynet.

Sur Terre cela allait vraiment de mal en pis. Les hommes n’étaient plus les hommes que par défaut. Les femmes faisaient semblant d’être femmes. Les enfants étaient déjà de petits vieux s’agitant sur leurs balancelles d’osier en opinant du bonnet. Enfin, rien n’allait plus que dans la chute et le chaos. Les miroirs ne renvoyaient que des reflets troubles. Les visages étaient racinaires, les torses pliés comme des ceps de vigne, les jambes arquées si bien qu’il fallait le soutien d’une canne afin de ne pas chuter dans le premier caniveau venu. C’était vraiment une aberration que d’exister. Le grand fleuve de la vie était arrivé à son étiage, on ne voyait plus que des bancs de gravier bitumeux qu’enserraient de longues lianes au sein de leurs doigts roturiers. Partout où les foules s’amassaient, on aurait dit de gros paquets de goémon échoués sur quelque crique perdue. Partout était le non-sens. Partout l’étrave du doute entaillait les consciences dont on voyait de longs filaments blanchâtres s’écouler dans les marigots des villes. Les gémissements des humains sortaient de leurs goitres en fusant comme mille solfatares. Les sanglots, les perles des larmes, s’assemblaient en de longs chapelets que buvait l’argile en d’étranges chuchotements comme si la planète nourricière, éconduite par ses enfants, maltraitée, ignorée, avait soudain voulu prendre sa revanche. De gluants caillots faisaient leurs collines pourpres, des giclées d’hémoglobine surgissaient au coin des rues et il fallait s’abriter derrière sa dentelle de peau de manière à ne pas périr dans une rivière pourpre. Ce qui était choquant, c’était de voir les résilles de l’intelligence perdre peu à peu leur consistance, laisser fuir la belle lumière qui l’habitait autrefois. Ce qui était affligeant, assister au dépérissement du feu de l’intellect qui ne brasillait plus qu’à la mesure de pitoyables étincelles. Et le goût, la capacité esthétique à distinguer le beau du laid, voici que tout se mêlait dans un maelstrom dont le moins que l’on pouvait dire était qu’il se voyait reconduit à sa portion congrue, si bien qu’on préférait les colifichets et les mirlitons des fêtes foraines plutôt qu’un tableau de Matisse ou bien de la Renaissance italienne. C’est vous dire dans quel état infiniment délabré la civilisation avait chuté et l’on entendait derrière son paravent orné de colonnes doriques et de chapiteaux armoriés le bruit des armes, les dernières explosions de l’amour qui faisaient inévitablement penser aux bulles crevant dans le mystère des tourbières et la densité des noires mangroves.

Mais je parlais, tout juste, d’art, cette sublime ambroisie par laquelle être au monde dans le ravissement et un toujours possible saut vers la transcendance. C’est justement en m’appuyant sur l’art et ses œuvres que je vais tâcher, maintenant, de vous conter comment la condition humaine avait dépéri au point de ne plus se reconnaître elle-même, si ce n’est dans la plus verticale déraison et une manière d’aporie définitive qui confinait à ce que pourrait être le cul-de-sac de l’absurde si, un jour, il nous arrivait de gésir sous son mortel étranglement. Oh, ç’avait été progressif, ç’avait rampé à bas bruit comme un phlegmon qui se tapit dans l’épaisseur du derme de façon à mieux vous attaquer. Certes, il y avait eu quelques coups de semonce, l’abandon d’une idée ici, la perte d’un idéal là, le renoncement à la morale un peu plus loin, le reniement des valeurs, là-bas à l’horizon, le dédain de la philosophie et le refus d’écouter les discours des hautes consciences, l’aveuglement aux leçons de l’Histoire, l’esprit bafoué au nom d’un matérialisme rampant, la perte du sens civique, le refus conscient ou bien inconscient des libertés et la plongée, tête la première, dans toutes sortes d’aliénations dont la société était si prodigue que la plupart n’en percevaient même pas les confondantes faucilles qui moissonnaient les bustes à hauteur du visage. Oui, ici, le recours à l’art devient inévitable afin de rendre perceptible ce qui ne l’est jamais, puisque tout mouvement de fond d’une communauté humaine s’enlise toujours dans le terreau qui la soutient et concourt à sa croissance. Jamais un enfant ne se sent grandir et pourtant, bientôt, il sera plus grand que son père, sans même s’apercevoir de ce curieux métabolisme qui le porte, de cette sève qui court en lui et gonfle la voile de son destin.

A des fins d’explication et de manière à rendre visible ce qui avait affecté l’humanité, l’amenant au bord du gouffre, maintenant je procéderai par analogie avec l’œuvre de cet artiste majeur du XX° siècle au travers duquel peuvent se percevoir quelques phénomènes et lames de fond qui ont mené le monde à son insu, le déposant là où il est présentement, c'est-à-dire dans le questionnement auquel aucune réponse ne fait plus écho. Picasso sera donc notre cicérone, comme si son œuvre était le reflet de cette civilisation promise toujours, depuis le mot de Paul Valéry, à renoncer aux cimaises qu’elle a élevées dans l’ordre de l’art, de la culture, de la langue : nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles . Et cette mort, cette insupportable finitude, voici qu’elle transparaissait, comme en filigrane, dans l’œuvre du Maître de Malaga, dans ses sublimes toiles dont, parfois, la tension était franchement insoutenable.

Mais voici donc comme les événements s’étaient déroulés. Partant d’une lumière, d’un bel éclat, les choses, progressivement s’étaient obscurcies, s’achevant dans un gouffre ontologique sans issue. D’abord les hommes avaient vécu dans la période bleue, ce genre de plénitude, de ressourcement, d’immersion dans cette couleur tissée de mer et de ciel, qui s’ouvrait sur quelque geste aussi simple qu’essentiel du quotidien, par exemple la toilette d’une jeune femme dans la douceur d’une chambre avec des gestes si alanguis, une attitude si sereine qu’on aurait cru avoir affaire à l’une des premières aubes du monde. Ensuite il y avait eu comme un doux glissement, une translation imperceptible en direction de ce rose pastellisé dont la douceur même convenait si bien à cette Femme en chemise au regard empreint d’une douce quiétude. Puis, soudain, il y avait eu comme une déflagration, un long tellurisme qui avait fait osciller les choses aussi bien que les êtres, un genre de fêlure, de sourde reptation glissant dans les veines de glaise, déchaussant les racines anthropologiques, soulevant les destins en une lame de fond dont on ne savait plus de quelle manière on pourrait lui échapper et retrouver son immémoriale innocence. Car tout girait, car tout se vrillait et l’on sentait cette terrible torsion à l’intérieur même de son corps, tout contre les arêtes vives de l’esprit, dans le feu ardent de la conscience. Cela troublait, cela inversait les perspectives, c’était un défi aux lois de la représentation, un remuement de l’espace, un basculement de la temporalité et l’on ne savait plus où était le présent, s’il avait un rapport avec le passé, si l’avenir surgirait un jour et sous quelle forme. Cela se résumait sous la vision étrange de la Danseuse d’Avignon avec son immense visage, ses yeux pareils à des avens sans fond, l’architecture anguleuse de sa morphologie, ses complexités anatomiques, la révolution de ses membres dont on ne percevait même plus la logique qui les assemblait, la mesure rationnelle qui, par nature, devait présider à leur mise en ordre. Oh, oui, combien l’on était désemparés en ce temps d’insurrection picturale, combien l’on se sentait orphelins des formes renaissantes dans leur belle carnation humaine ! Et encore, on le pressentait dans les rumeurs sourdes d’un orage à l’horizon, le pire semblait à venir qui finirait par clore nos bouches, sceller nos oreilles, faire de notre langue une sorte de limaçon visqueux incapable de proférer quoi que ce soit de juste qui inclinât vers quelque sérénité. Voici qu’à portée des sclérotiques se présentait le paysage de l’épiphanie humaine tel qu’encore personne ne l’avait envisagé. Sans doute s’agissait-il de la présence de l’homme, mais sous quels attributs ! Si peu reconnaissable celui qui se nommait Ambroise Vollard dont le portrait se décomposait en milliers de facettes saisies de lumière, en milliers de fragments animés identiquement aux images emboîtées des kaléidoscopes, aux émiettements d’une corporéité dont l’espace assurait la confondante polémique, comme si la matière, soudain, se fût livrée selon quantité d’esquisses possibles. On regardait la face et, en même temps, on avait le dos, le profil, la vue de dessus, celle de dessous, myriade d’apparitions qui donnaient le vertige et faisaient douter de la réalité. Jamais, jusqu’alors, on n’avait vu de cette manière analytique, inquisitrice, jamais l’on n’avait saisi une figure humaine de telle façon que, la soumettant à l’empire de sa volonté, on l’offrît aux Voyeurs dans la fantaisiste pliure d’un origami dont on ne pouvait déceler ni le début, ni la fin, ni la subtilité architectonique qui présidait à son étrange parution. Certes le regard s’était inversé, le regard avait subi une révolution et le phénomène ne se limitait pas à un simple procès de la vision selon le mode de la physiologie, cela allait infiniment plus loin, cela bouleversait l’intelligence et bousculait les concepts, cela forait loin dans l’émotivité et remuait l’âme dans son tréfonds et les vagues de pathos n’en finissaient pas de crouler sous le poids d’une nouvelle nécessité. Mais l’humain n’était pas au bout de ses peines - le tragique n’a pas de limites, c’est pour cette raison qu’il est tragique -, et surgirait, bientôt, comme un diable se levant de sa boîte, une représentation si étonnante qu’elle paraissait venir en droite ligne du laboratoire d’un savant fou, d’un alchimiste ayant mélangé dans l’ardeur de ses cornues de verre des principes antagonistes, si bien que les femmes, les jeunes filles étaient devenues méconnaissables, insaisissables, par exemple ce Grand nu au fauteuil rouge, aux formes si étrangement alambiquées, imbriquées selon toute illogique, genre d’excroissance charnelle se débattant dans les mailles mêmes de l’inextricable, de l’innommable car les mots devenaient impuissants à proférer, à dire quelque chose du réel et, encore moins à faire se lever l’esquisse d’une possible vérité. Les couleurs hurlaient, le Nu hurlait du fond de sa gueule dentelée, créneau et merlons des dents, trous des yeux à la visée absente, moignons des mains pareilles à des boulets, diaspora de la poitrine dont les seins, nullement assemblés, se perdaient au hasard des contraintes de la pesanteur, éclaboussure du sexe qui ne portait plus ni désir, ni plaisir, seulement la balafre d’une proche extinction. Enfin voilà l’inqualifiable décrépitude qui atteignait la dignité humaine dont il ne demeurait plus que quelques lambeaux étiques flottant dans le vent acide, tels des drapeaux de prière dont le destinataire n’entendrait jamais le colloque singulier, charpie de tissus que l’air dissolvait de sa lame impérieuse.

Les bas-fonds étaient ici atteints car l’homme, ingénieux à scier la branche sur laquelle il est assis, avait fomenté contre lui-même et ses semblables le pire des complots qui se fût jamais imaginé. L’homme avait inventé les armes de sa propre destruction, le besoin immodéré de gloire, la recherche de la puissance, l’envie immodérée de posséder, les exigences d’un égoïsme foncier, le penchant au lucre et à la domination, l’inclination à la luxure et la conquête d’une vie facile, autant de projectiles, dont il ferait un usage immodéré au cours des siècles, l’acmé étant atteinte avec les horreurs et le charnier de Guernica. Plus rien, alors, n’est interdit. Plus rien ne s’oppose à la barbarie. Les glaives sont partout sortis qui sectionnent les têtes. Le sang gicle en intarissables fontaines. Les corps sont démembrés, un bras ici, une jambe là-bas, une tête ailleurs ne proférant plus que le cri de la douleur, n’émettant plus que l’insupportable vocalise de la souffrance. La ruée est bestiale, le taureau est lâché dans l’arène. Les pouces sont baissés. Les consuls exultent. Ils veulent voir la limite des limites, l’horreur faite chair, le cri fait stalagmite, le désir empalé sur sa propre hampe. Les couleurs sont éteintes, pareilles à des coulées de bitume, à des traînées d’humus. Humus = Homme = Perdition, comme si cette étrange équation résumait le sort de l’humanité depuis sa première manifestation et ses belles traces sur les parois des grottes qui annoncent la précellence de l’homme, son royaume sur les choses, sa victoire sur les forces obscures du mammouth, du sanglier, ces énergies indomptées de la nature sauvage qu’il faut canaliser et porter à la beauté.

Oui, la marche est haute qui conduit l’humanité depuis ses premiers balbutiements jusqu’aux portes de l’abîme après la lumière des grandes civilisations. L’homme est un éternel insatisfait, un grand enfant qui ne rêve que d’une chose, casser le jouet qu’il a tant convoité au cours de sa longue marche hasardeuse sur les chemins du monde. Mais l’Histoire a des secrets, mais l’Histoire se nourrit de sublimes résurgences comme si un manichéisme l’animait de l’intérieur, incroyable mécanisme qui, tour à tour, présentait les vertus du bien, puis, aussitôt, pareillement au rythme d’un balancier, les apories du mal. Coïncidence des opposés, coincidentia oppositorum telle que les mythes anciens décrivaient la divinité, laquelle se manifestait successivement sous sa forme bienveillante et terrible, capable de créer aussi bien que de détruire, manifeste et virtuelle. Insaisissable réalité qui toujours nous fuit, comme si cette fuite, en elle-même, était la seule façon de nous en emparer, continuel clignotement de l’ombre et de la lumière.

Nous suivrons Lucia partout où elle ira.

Oui, les hommes ont beaucoup marché mais ont-ils au moins observé cette Déesse dont l’image presque imperceptible à force de discrétion semble à peine émerger de la lagune qui paraît lui avoir donné naissance ? Sur ses baskets blanches elle avance comme portée par son propre esprit ou bien sustentée par un simple souffle d’air. Elle est l’antinomie de tout ce qui fâche, contraint et pullule sous la forme de l’obscurité vindicative, de la tresse nouée de l’angoisse ou de ce qui reconduit l’homme dans les primitives ornières dans lesquelles, parfois, le conduit son aveuglement, sa naïveté à être dans l’immédiate satisfaction, le plus proche profit. Cette belle suggestion sortie d’un clair-obscur comme le vent naît de la plume de l’oiseau, baptisons-la Lucia, ce nom rayonnant de lumière qui resplendit à seulement être prononcé. Alors, ne sentez-vous pas combien le jour est proche, l’ombre effacée où se tapissent les démons et les goules, combien tout, bientôt, va luire dans l’éventail largement déployé des heures. Les faillites de l’humain, les périodes ourlées de haine et de méchanceté seront loin, tellement imperceptibles que nous ne verrons plus que ces lumignons à la tremblante lueur sortant de l’eau comme d’un rêve. Jamais la lumière ne peut trahir, jamais le point d’incandescence ne peut tromper. Les douleurs, les agonies, les faussetés sont sous le boisseau et ne demeure plus que cette pure beauté tellement semblable à Fillette nue au panier de fleurs de Picasso lors de la période rose. Oublié Guernica, oublié LEnlèvement des Sabines, finis les glaives qui tranchent les têtes, les rictus des chevaux confrontés aux guerres des hommes, les corps couchés au sol, les anatomies dénudées, les cris épouvantés des nouveau-nés, la multitude des présences hurlantes qui, bientôt, seront muettes. C’est l’exact contraire dont Lucia est porteuse, cette onction qu’elle délivre à la grâce de sa légèreté, à la simplicité de sa forme de liane, à cette lueur dont son sexe même paraît être la source tellement l’idée de génération lui est intimement attachée. Oui, nous voulons Lucia. Oui, nous voulons la lumière. Oui, nous serons des hommes debout !

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Published by Blanc Seing - dans NEO-FANTASTIQUE
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