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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 08:51
Echo d’une parole.

« Les oiseaux noirs ».

Georges Braque.

Source : www.maeght.com/éditions

[Libre méditation dur le poème

de Nathalie Bardou].

***

Logis de sable

« Je te parle d’une Nuit

Assiégée de morceaux de mots

Et rideaux de lignes.

Alors que des hirondelles

Aux ventres de sel

Voltigeaient

Autour des Visages

Je t’ai posé la Question.

La lumière du jour

N’est-elle que le gant du Rêve ?

C’est à l’écho de ta chambre

Que je sais

Qu’il nous reste à habiter

Les logis de sable

Pour conserver

Aux tamis de nos yeux

L’essentiel de nos paroles. »

Nathalie Bardou - 13 janvier 2106.

***

(Fléchage du sens : J’ai souvent exprimé, dans mes textes relatifs au poème, la quasi-impossibilité de le commenter le poème, de l’interpréter, d’en supputer la signification car cette dernière, toujours cryptée, nullement nécessairement visible par son auteur ne saurait évidemment l’être par une conscience qui ne le vise qu’en mode différé et d’un lieu extérieur. Comme une récurrence dans mes prises de position théoriques de la nécessité d’aborder chaque chose (l’œuvre picturale, le poème, la réflexion philosophique, le paradigme esthétique) à partir de ce qu’ils sont en propre, de leur essence. C’est dire toute la difficulté de la démarche qui ne saurait aboutir qu’après de longues descriptions de nature phénoménologiques afin d’en percevoir le fond apparitionnel, ensuite porter ces prémisses à la réflexion et en tirer un possible enseignement. Cependant, la tâche fût-elle remplie avec une constante rigueur, ce mode d’appréhension de l’objet à connaître ne déboucherait que sur des hypothèses et au mieux se traduirait par la mise au jour d’un concept. Mais la réalité d’une poésie est de nature si complexe, si polymorphe, cernée de doute et entourée d’imaginaire qu’une intellection se risque toujours à n’en saisir que l’écume à défaut de s’introduire dans le cœur vibrant qui en décide l’existence. Pour cette raison et pour bien d’autres qui tiennent au fait qu’aussi bien le créateur de l’œuvre que la créature qui en résulte entretiennent des liens si complexes qu’il serait osé de prétendre en dévoiler le secret. En réalité, le langage porté à son acmé au cours de l’acte créatif est la seule condition de la genèse d’une expérience unitive qui fait se fondre dans un même creuset Le Poète et « l’enfant d’une nuit d’Idumée ». Tout essai de dire à leur sujet, à savoir la dyade Chair-Mot, cet inexprimable tissé de sons inapparents et de caractères fuyants comme sur le palimpseste, ne saurait apparaître que sous la figure d’une hésitante assertion qu’aussitôt le mystère reprendrait en son sein. Car l’on ne peut jamais faire irruption au centre du couple Amant-Aimée afin d’en surprendre la mystérieuse coalescence, laquelle s’appelant Amour ne fait sens qu’à être contemplé, nullement approché dans sa concrétude. Au regard de ce motif qui ne saurait être transgressé, j’ai proposé successivement, comme mode d’approche de la poésie, soit de réaliser avec son auteur une « écriture à 4 mains », entrelaçant les mots de l’un et de l’autre ou bien de laisser aller mon texte à un genre de dérive songeuse uniquement affiliée à la ressource de la seule intuition ou bien un mixte des deux. Je ne crois pas que la fibre du poème puisse se laisser deviner à l’aune d’une autre approche, la rationnelle, par exemple, qui détricote d’une main ce qu’elle bâtit de l’autre).

Pour dire sur la lisière intuitive avec les mots Nathalie Bardou.

[C’est ici le mode du « ON » qui sera retenu. Le « ON » qui, habituellement fait signe vers un langage prosaïque sans recherche aucune, ici, son indétermination, son flou volontaire, son ambiguïté serviront à porter le texte dans une façon de valeur universelle, comme si toutes les consciences humaines s’accordaient à fusionner dans une seule et même communion dans l’essence du langage, non celle de communiquer - ceci n’en est que l’aspect le plus commun -, mais créer une dilatation qui soit la condition même d’une ouverture à l’être-des-mots].

ON parle d’une Nuit, d’une Nuit fondatrice que, sans cesse, menace l’irrésolution du dire, sa probable disparition dans les plis d’ombre et les recoins d’une conscience assiégée. Oui, assiégée, la conscience, tout comme le langage qui recule, cherche les recoins, se dissimule car paraître est subir la lumière du jour, entailler la chair qui, nuitamment s’est régénérée, ressourcée à la fontaine de l’obscur. Oui, les mots sont une chair fragile, une pulpe que, longtemps, ON retourne dans la conque de sa bouche. Il faut les maintenir dans l’espace étroit afin que le massif de notre langue, la physiologique, infuse dans la langue du poème ce que l’ON est en soi, cette attente de paraître avec la cimaise du front cernée des richesses de l’indicible. Seulement une lueur, seulement le jaillissement de l’étincelle, seulement le feu de l’intelligence et les mots peuvent regagner leur antre, là, dans la diagonale de suie où dorment toutes les significations du monde. Oui, TOUTES, ON les porte en nous les significations. Oui ON les abrite en-dedans les sèmes de la parution humaine. Mais l’art. Oui, l’art, cette manifestation qui s’exhausse des corps, de nos corps, pour témoigner du miracle d’être. Car les mots sont des morceaux, des fragments de la conscience. Car les mots sont des cristaux qui brillent de leur inextinguible flamme. ON le sent en arrière du front, le peuple des mots, ON les devine impatients de faire leur grésillement d’amadou dans la nuit des hommes. Ils portent les hommes. Ils les font tenir debout. Ils s’enchaînent au tube de leurs lèvres pour se dire en mode essentiel, par exemple, rosée, pierre, oiseau, nuage, femme, amour. Les mots sont des gemmes qui nous éclairent de l’intérieur, longues effusions qui crépitent le long de nos axones, subtils diamants à l’éclat infini qui parcourent l’eau de nos cellules, les ruisseaux de notre imaginaire, les cataractes de notre esprit.

Et ils s’assemblent en phrases, longues, souples, polyphoniques, ils chantent, ils font leurs rideaux de lignes, c’est sensible les mots, cela se cache, cela demande des soins, cela requiert l’attention. Cela murmure dans la conque des oreilles, cela vogue juste au-dessous de la peau et parfois ON en voit le subtil remuement, ON en aperçoit le lacis au travers des pores, ils attendent de sortir mais ils veulent qu’on les prie un peu, qu’on les amène à la présence, qu’ON profère à bas bruit afin que, rassurés à la fontaine de nos yeux, ils puissent éclore et participer à la belle efflorescence universelle. Rideaux, dentelles, boucles et fils de lin qui tissent dans l’air le nuage du poème, font venir le vent et flottent infiniment au-dessus des soucis et des peines. Ils sont un baume, une caresse, un effluve de douceur qu’il faut savoir reconnaître et porter à la dignité de Parole, de Parole Majuscule. Alors, les ayant aperçus à l’orée de leur cachette, parfois ON lève les yeux et c’est eux qu’ON voit, ces Hirondelles aux ventres de sel, ces irisations, ces rapides trajets, ailes noires qui tracent dans l’air les hiéroglyphes du savoir. Le nôtre, la seule connaissance que nous aurons sous le ciel, sur la terre, en attente des dieux longs à venir, en attente de la mort prompte à arriver. Les mots-hirondelles faseyent à l’ombre des nuages, tendent les voiles des syllabes, déplient la flûte des voyelles, martèlent l’air du bruit compact des consonnes. Les mots, inlassablement posent la Question, la seule qui soit, celle de l’exister sur Terre avec la courbe de l’horizon comme ultime paysage et l’incertitude de ce que nous sommes alors que le voyage est une épreuve dont on ne connaît pas le but. La seule question : pourquoi être et n’avoir nulle réponse ? Alors ON se tourne vers les Visages, les autres visages, les Porteurs de Questions et on les interroge longuement mais leurs lèvres sont muettes et leurs yeux vides, cercles inquiétants qui scrutent le cosmos avec leurs prunelles noires de moaïs. Enigme qui résonne longuement et le battement est une immense clameur qui court à la vitesse de l’éclair et gronde tel le tonnerre. Alors, désemparés, ON se livre au jeu des questions sans réponses tout comme le Sphinx le faisait sur les terres de Béotie. Par exemple ON dit : La lumière du jour N’est-elle que le gant du Rêve ? ON sait qu’il n’y a pas de réponse. On fait semblant. On joue au jeu des apparences, des tromperies, on se dissimule sous la première affèterie venue, sous la première feuille dont on pense que la sagesse immémoriale de l’arbre pourrait nous sauver du désastre. Oui, toute lumière est un rêve puisque la lumière est le principe par lequel échapper à notre condition. La lumière de nos yeux en est l’écho affaibli. La lumière nous soustrait à l’angoisse primitive, celle qui nous rive encore aux destinées pariétales de nos grottes natives. Oui nous sommes encore des tubercules mal dégrossis, des moignons que visite trop rarement la lumière des mots. Puisque les mots sont la lumière, mais cela ON l’avait compris depuis des temps immémoriaux mais on butait à le dire, on se réfugiait derrière la pure matérialité, les jambes des lettres, leurs ronds comme des ventres, leurs dos comme celui des bossus, leurs clameurs pareilles au son du cor.

Nous les hommes, ON est dans une chambre aux murs aveugles et ON tend ses mains vers l’avant à la façon des somnambules. Nos oreilles sont occluses, emplies de cire et de doute. Malgré tout on dilate le pavillon de ses oreilles au cas où l’écho des mots voudrait bien y déposer la belle formule qui nous assurerait de notre propre liberté. Être oiseaux, oiseaux noirs comme ceux de Georges Braque, oiseaux fendant l’air de l’irrésolution et nous ouvrant à la compréhension de notre condition, l’humaine, celle par laquelle nous paraissons sur l’immense scène du monde, feignant de ne retenir de notre présence, que ce corps, ces mains, ces jambes, ces pieds portant sur le limon l’empreinte de notre passage. Oui, nous passons mais voulons habiter. Habiter le monde en Poètes, au moins pour les Attentifs. Car habiter de cette façon c’est accepter de reconduire le « ON » à ce qu’il aurait toujours dû être, l’essentiel de nos paroles ou pour le dire en mode premier, la Parole en tant qu’essence de nos propres effigies humaines. La plupart, nous habitons des logis de sable. Des logis-sabliers qui ne nous disent que notre mesure temporelle, la scansion qui vibre dans nos membres et anime notre cœur, à défaut de nous montrer la clairière au travers de laquelle nous pouvons assumer notre destin comme promesse d’éternité. Les mots sont éternels. Il suffit, une seule fois, d’en avoir prononcé l’incroyable puissance pour savoir que, les prononçant, nous aussi sommes éternels. Oui, nous bâtirons et nous bâtirons loin sur des Logis de sable !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase
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