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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 08:29
Toute beauté est surprise.

« Sa Majesté, le Cap Blanc Nez ».

Photographie : Alain Beauvois.

La beauté, jamais on ne la décide. Jamais on ne la pose devant soi sur un piédestal comme le sculpteur le bloc de marbre. Le propre de la beauté est entièrement contenu dans son surgissement. Il n’y a rien, puis, soudain, il y a tout. « Tout » veut dire la totalité de la conscience occupée à la vision. Les sens en alerte, oreilles dressées, jarrets tendus, pareil au golden retriever chassant le canard en baie de Somme. Alors on flaire, on renifle, on fait courir son museau contre la terre, on rase le sol de son ventre attentif. Du monde ne restent plus que deux décisions ultimes : celle du gibier, là-bas, dans la ligne de mire, celle du golden dont la vie dépend entièrement de sa proie. Oui, le geste en direction de la beauté est un geste de prédateur. Plus rien ne compte que l’acte du saisissement par lequel on justifiera son être, on marquera son empreinte sur les choses disponibles. Soudain il n’y a plus d’espace, ou alors tellement condensé qu’il prend l’allure d’une coque de noix. Soudain, il n’y a plus de temps, ou alors dans la meurtrière étroite de l’instant. Tout est là qui s’amenuise à la taille de la fourmi. Fourmi soi-même face à ce qui éblouit et fascine. Le saut sur le canard en tant qu’ultime délivrance et la boule du désir éclate dans sa propre fulguration, alors qu’une pluie de gouttes de joie fait sa résille dense tout contre le plexus, là où vibre l’arc de la passion. On foudroie la beauté en même temps qu’elle nous foudroie. Immémoriale lutte à mort de l’amant et de l’objet de son amour, lequel n’est saisissable qu’à l’aune de la lueur, de l’éclat, du feu de Bengale sitôt éteint qu’allumé. En attente de la prochaine parution, de l’événement princeps qui emportera le corps bien au-delà de sa propre réalité en une terre mystérieuse que, jamais, l’on ne peut décrire. Ainsi en est-il des paradis simplement évoqués par un acte de réminiscence, jamais susceptibles d’être symbolisés, mis en image, montrés du doigt.

Que l’on arrive par la lande herbeuse qui le coiffe ou bien par la plaine de sable qui court à son pied, le saisissement est toujours le mode par lequel on se manifeste, l’étonnement la révélation du secret soudain dévoilé de la Nature. « Sa Majesté, le Cap Blanc Nez ». C’est dire, par ce prédicat « majestueux » combien nous nous sentons des vassaux face à la royauté. Cirons confrontés aux étoiles. Démesure du langage cosmique rapporté à notre modeste dimension humaine. Sentiment d’humilité et alors l’orgueil se réduit à la taille d’une flaque confrontée à l’immensité de la courbe océanique. Là il n’y a plus de fuite possible, de refuge dans les apparences. Blanc-Nez est la vérité d’une beauté assénée à la mesure de la puissance tellurique. Sa présence réduit à néant toute prétention à figurer dans la promesse d’un éclat, fût-il mérité, dans l’orbe des hommes et de leur société. Il n’y a plus de langage face à l’incommensurable, sinon une rumeur de fond et les Existants se taisent et les Existants placent des cailloux dans l’antre de leur bouche afin que le silence soit la seule parole possible. Mutité voulant dire l’avènement du monde dans son évidence zénithale, comme si nous étions réduits à ne vivre qu’à la mesure d’un horizon émergeant à peine de sa propre ligne.

Lumière vespérale qui brille de ses dernières lueurs. Clarté qui glisse infiniment sur la plaine d’eau et de sable, allumant ici et là de minuscules ilots, ménageant des péninsules blanches, des isthmes sombres à la densité de suie et de bitume. Le paysage est lunaire, parcouru d’étranges vibrations, de mouvements suspendus, en apesanteur. Lumière d’éternité dont on sent le fleuve couler à l’intérieur même de son corps, éclairer le trajet des vaisseaux, en dresser les arborescences de métal. Longtemps cela remue en soi, cela fait son cliquetis de source. Irradiation de la vue qui se brouille devant tant de prodigieuse apparition. Révélation en abyme de toutes les beautés dont le monde constitue l’inépuisable corne d’abondance. Être face à Blanc-Nez, c’est être à la fois ici, sur la plage infinie et être ailleurs, partout où se dresse l’arche signifiante de la vie belle. Dans l’aire blanche de la taïga, en haut de l’altiplano où chante la flûte andine, sur les hauteurs du Machu Picchu avec ses blocs de pierres taillées qui tutoient le ciel, appellent les dieux.

Devant soi est l’immense glacier aux arêtes tranchantes qui plonge dans les eaux froides de l’Arctique. La lumière, constamment le ponce, le polit et c’est un acier brillant qui dévoile ses facettes multiples, ses esquisses infinies. C’est un bloc de platine venu de l’espace, un genre d’immense météorite qui aurait trouvé son site, quelque part au milieu d’un désert de sable immaculé et renverrait vers le lieu de sa provenance son aura céleste. C’est une gemme éblouissante dont la glaise aurait fait offrande aux hommes afin qu’ils connaissent les beautés cachées. Une manière de pierre d’obsidienne portant à même sa densité sa propre vérité. Nécessité de toujours interroger ce qui vient à nous dans la simplicité et s’offre comme digne d’être pensé. C’est dans ce face à face avec toutes les beautés disponibles que les Errants sur Terre peuvent découvrir leur orient, leur étoile du Berger les guidant dans la nuit noire des incertitudes. Blanc-Nez qui ne tient d’Albion son apparence qu’au moment de la pleine lumière, lorsque sa façade de craie renvoie sa vive tache, falaise à la blancheur ossuaire, à la lueur de cierge dans le mystère de la crypte. Mais le soir venu le paysage revêt son aspect sombre, étrange, pareil à une énigme dont il faudrait déchiffrer le hiéroglyphe. On devient explorateur au pied d’une lourde dalle de lave ou bien archéologue cherchant à découvrir les secrets enfouis au sein des pyramides, survivance des pharaons noirs, nécropole royale de Méroé, quelque part dans les dunes du désert. Tout est si enfoui dans la nuit proche et les formes disparaissent bientôt dans une indistinction que seul l’imaginaire pourra lire, interpréter et symboliser comme possible.

Lorsque la beauté se présente, tout se relie dans une même perspective, aussi bien notre vision contemporaine des choses que les perceptions antiques des civilisations anciennes, les temples mayas, ceux d’Angkor ou bien encore ces empilements de pierres brunes que sont les tombeaux de Nubie dont l’hermétisme et l’austère beauté nous interrogent au creux de l’intime, là où l’exactitude fait son miroitement de cristal. Il suffit d’ouvrir les yeux et de se laisser pénétrer par cela même qui fait briller les yeux, le beau en son apparition, et d’accepter que la surprise nous métamorphose et féconde notre regard. L’avoir éprouvé un jour et le luxe s’installe à jamais. Et la recherche du miroir du monde devient fin en soi.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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