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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 06:06
L’instant bleu.

« Toutes nos envies de grand départ ».

Photo N° 23.

Photographie : Alain Beauvois.

« Les Hemmes d' Oye, près de Calais, l'hiver dernier
Le soleil n'est pas encore levé
la température est glaciale
les gris se sont teintés de bleu
je marche désormais dans l'eau
je suis mouillé
les oiseaux de mer se demandent ce que je fais « ici »
moi aussi...
mais je me sens vivre et revivre...
dans cet « ailleurs »

j'ai poussé un peu sur le bleu
j'en voulais plein les yeux
j'ai ajouté un peu de grain aux vastes étendues sableuses
et le paysage était là
comme...peint
et j'ai eu l'intime sentiment d'en faire partie. »

A.B.

C’est présent, déjà, depuis le milieu de la nuit, cela bouge au centre du corps, cela fait ses confluences, ses méandres, ses ruissellements. Cela s’annonce à la manière d’un long flux qui serait venu de loin, de l’autre côté de la Terre dans la rumeur étoilée du jour. D’abord on ne sait pas très bien ce que c’est, quel est ce langage qui nous visite, cette palme qui nous caresse comme le ferait un vent alizé. On est encore à la lisière du rêve, on sent dans ses cheveux ses doigts si fins pareils à une brume. On sent les choses du dehors mêlées à notre haleine et notre respiration est une brise qui dit le monde en mode silencieux, presque une abstraction à la limite du réel. Presque une pure théorie vivant d’elle-même sa propre image spéculaire. Demeurer là dans cette irrésolution de l’âme serait désertion de soi, renoncement à être dans ce qui va advenir, porter au regard ce qui mérite d’être accueilli au creux de la conscience, là où brille la lumière, là où se révèle l’espace d’une possible joie.

Le ciel est lourd, plombé, serti dans une gangue pareille à ces eaux abyssales que jamais nous ne connaîtrons mais imaginons saturées d’ombres, de coulures d’étain, de réseaux complexes et mystérieux aux confins de l’invisible matière. Le ciel émerge à peine de la nuit que trouent encore de rares étoiles. Le froid est vif, coupant et les yeux se perlent de larmes, s’auréolent de cristaux de givre. La conscience est engourdie, pliée dans une bogue primitive dont on se demande si elle s’ouvrira jamais. Si elle prendra acte du monde qui s’éveille et porte avec lui la connaissance, la sublime corne d’abondance à laquelle nous voulons nous abreuver. Car, ici, entre l’eau de la Terre et l’eau du ciel, nous voulons savoir, éprouver la plénitude, faire venir l’ivresse de l’instant. Car cet instant est rare, unique et ne se reproduira pas. Ceci nous le savons depuis le premier dépliement de nos alvéoles, depuis notre premier cri et c’est pour cette seule et unique raison que nous dépêchons de vivre, d’engranger le réel avec hâte, de le manduquer jusqu’à ce que le dernier nutriment qui le compose nous ait rassasiés. C’est d’être comblés dont nous sommes en manque. C’est d’être portés à notre propre incandescence dont nous sommes saisis et la brûlure est longue qui jamais ne s’éteint.

Et voici que ce que nous attendions depuis une éternité surgit devant nous avec le rythme souple de l’évidence, avec la courbure infinie de l’horizon dont nos yeux sont le réceptacle. L’instant bleu est ce pur miracle, cette sustentation de toutes choses, cette donation de la nature à même sa profusion, mais dans la discrétion, dans la révélation aussi étonnante que la réverbération de la lumière dans la goutte de rosée. La nappe d’eau est immense, semée de reflets métalliques, un acier qui aurait été poncé jusqu’à délivrer sa substance intime, l’essence le tenant assemblé. Le ciel est pareil à un fleuve parcouru de gemmes transparentes, irisations d’aigues marines, profondeur du saphir, moire sombre du lapis-lazuli. Seule, au centre du paysage, une encre sombre, si intense qu’on la croirait encore parcourue de la nuit qui l’habitait il y a peu. Ici, dans la pureté d’une vision si originelle qu’on penserait à l’annonce d’un monde, à sa naissance, à ses premiers pas sur la scène du temps, tout semble figé, immobile, éternel. Le paysage est remis à la garde des hommes, aux éveillés qui scrutent l’horizon avec la justesse du regard. Ceci est si fragile, éphémère, alors on s’habille de la fourrure de la loutre, de sa vêture de soie et on glisse lentement parmi les lames d’eau, éprouvant la douceur des choses, le baume liquide, la fusion des premiers nuages dans la clarté, la première couleur, à peine une touche de corail venant dire l’amorce de la vie, l’exister qui, bientôt dépliera sa chrysalide, lancera ses ailes dans le vent lisse du jour.

Bientôt seront les grands oiseaux à la voilure blanche, les goélands marins aux yeux d’obsidienne qui troueront l’espace de leurs cris perçants. Bientôt, dans les villes, dans le labyrinthe des rues, les intersections des avenues, sur les places publiques, le long des trottoirs de ciment, s’animeront les mouvements, naîtront les agoras humaines parcourues du long frisson de la vie, semées de bavardages incessants, traversées du tranchant du doute, cernées de paroles d’ennui. L’instant bleu sera devenu le moment blanc ou bien gris ou encore noir selon l’état d’âme qui l’habitera. L’instant bleu, pour autant n’aura pas été oblitéré, il sera en attente d’un advenir, là au début du jour, à la lisière de la nuit quand les choses ressourcées par le périple nocturne se disposeront à être dans la pureté et l’innocence, le plaisir du surgissement sur le plateau libre du monde. L’instant bleu, surtout, sera cette parole inaperçue, ce geste invisible, ce regard portant au loin en direction d’un songe inaltérable car jamais l’on n’oublie le rare, le signifiant, le dévoilé. L’être des choses mis à nu est une telle amplitude de l’âme qu’il plane longuement au-dessus des existants qui l’ont éprouvé, attendant de sa prochaine manifestation qu’elle soit pur ravissement.

L’heure est levée maintenant qui porte tout ce qui est dans l’orbe d’une vision claire. Le doute s’est effacé qui maintenait unis ciel, terre, nuages, hommes attentifs. Avant que tout ne bascule dans la dureté de l’heure, on rassemble une dernière fois son habit de loutre autour de son corps et l’on plonge longuement dans cette eau lustrale dont on attend qu’elle nous régénère et nous porte au-delà de nous-mêmes dans un pays si étonnant qu’il ne saurait porter de nom, s’inscrire seulement dans cet instant comme son essence plénière. Au loin glisse un ferry vers la proche Albion. Sur les falaises de craie, sur la courbure des galets quelque part du côté de Brighton sera l’instant bleu. Là où les hommes le chercheront, dans l’intime relation qu’ils auront avec eux-mêmes, d’abord, avec ce qui les interroge ensuite et se révèle être le regard adéquat sur les choses. Il est temps de regarder ! L’instant bleu n’attend pas !

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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