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19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 14:20
Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

Ce que le regard veut, nous ne le savons pas. La vision est un luxe, la vision est une majesté. Nous vivons dedans et ne le savons pas. Les choses, nous passons à côté. Les choses nous interpellent de leur voix discrète mais nous n’entendons pas. Ce qui veut dire : nos yeux demeurent voilés, nos yeux sont recouverts d’une couche cornée sur laquelle les images dérapent constamment, ricochent et s’évanouissent dans l’irréel, l’inaperçu, le mutique, le dense, le compact, l’impénétrable. Ce qui voudrait faire effraction en direction d’une connaissance sûre, nous nous en détournons. Les choses s’absentent de nous en même temps que nous nous éloignons d’elles. Nous nous demandons pourquoi, rarement, nous occultons la question parce qu’elle serait trop lourde de sens. Le Réel, ce qui est vrai, ce qui affirme la beauté, nous ne voulons pas en supporter la vive brûlure. Car regarder est un tel prodige qu’il faut se hausser sur la pointe des pieds et voir longuement, sans ciller, cela même qui s’adresse à nous dans la simplicité.

Car ce qui, toujours, est à voir, demeure dans l’enceinte des choses immédiatement perceptibles, dans la faille ouverte de l’heure, dans la flaque mobile de la nuit, l’arête du trottoir de ciment, l’angle de la fenêtre, l’épi de faîtage, le rythme des cheminées que la proue de la mansarde dissimule afin de la mieux révéler. C’est une grande douleur de voir. C’est une encore plus grande douleur de ne voir que l’écume, le brillant, la fumée, la brume et de ne point voir le rivage, l’atténué, la braise et la cendre, le fil de l’eau sous la neige bleue du jour. Il y a tant à voir et l’instant est si bref qui dissimule à nos pupilles ce qui, dans le monde, parle la langue de la joie. Mais regardons ces images, écoutons leur parole. Car les images parlent, mais souvent à mots couverts et demeurent dans le corridor, tel un clair-obscur, une nature morte par exemple, et brillent sur le revers des choses. Brillent, oui, brillent d’un sens que nous retenons par devers nous en feignant de les avoir regardées avec l’exactitude qu’il convient, alors que nous n’étions occupés qu’à nous regarder nous-mêmes, dans le portait sur le lisse du papier, dans le paysage au couchant, dans la bluette d’une esthétique flatteuse.

Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

Mais regardons. Blanche est la façade qui surgit en plein ciel, ciel noir jouant sa partition en mode dialectique dans la pure verticalité d’un apparaître, dans la violente confrontation des tons. Façade déployant sa propre vérité à l’aune du contraste qui l’anime et la porte de l’intérieur de ce qu’elle est, à savoir la demeure abritante de l’homme, vers ce qu’elle n’est pas, l’ouverture à un illimité, à un espace cosmique dont elle pourrait subir l’assaut. Tel est le vide qui habite le monde qu’il pourrait anéantir tout ce qui vient à son encontre d’un simple jet de lumière. A scruter l’image, éprouvons-nous quelque effroi, quelque sentiment qui nous diraient la finitude immédiate, la précipitation dans l’abîme, le retour à la matrice du néant ? Certes pas, c’est de l’exact contraire dont il est question. Réassurance narcissique à seulement prendre acte de ces quatre fenêtres décalées, de la projection du pignon de l’immeuble contigu, de la silhouette de la cheminée pareille à une ombre chinoise, tout ceci dans une manière d’enveloppement comme si une certitude devait résulter de notre acte de préhension : être bien dans cela qui nous fait face, que nous contemplons, qui, en même temps nous fascine. Oui, fascination que le pouvoir de cette photographie. Fascination dans son acception étymologique « d’enchantement, de charme ». La regarder est y demeurer. Et demeurer où donc, si ce n’est, à la fois dans la demeure de l’image, laquelle nous installe dans la présence d’un savoir clair à son sujet, à la fois dans la demeure de l’homme en tant qu’habitant la maison du monde.

Si cette image est forte, et c’est bien ce que nous éprouvons, c’est pour la simple raison que son architecture est celle d’une vérité. Rien ne s’y imprime à titre d’artefact, rien n’y paraît qui ferait signe vers une inutile cosmétique, une diversion, une digression. Les plans y sont ordonnés avec rigueur, le lexique y est identique à celui d’un énoncé géométrique, épuré, à la limite de l’abstraction, l’économie de moyens frôle une « heureuse austérité ». Oui, l’oxymore est voulu qui dit la nécessité du simple afin que le complexe soit connu. Oui, le simple nous l’apercevons dans le côté formel dépouillé, le complexe dans le vertige des questions qui s’ouvrent à même le fond sous-jacent. Merveilleuse posture de la condition humaine progressant sur le fil étroit du funambule, avec le risque de la chute, avec celui de l’élévation. Car évoquer l’habiter de l’homme sur Terre, depuis la lointaine grotte jusqu’à la mansarde contemporaine, c’est questionner sur la vie, sur la mort, sur l’exister qui en réalise le grand écart. Belle image qui soutient cette tension et nous la livre au péril de l’indigence. C’est le luxe de toute vérité de ne s’enquérir que du moindre et de l’inaperçu. Sans cesse est la nécessité de gommer, de supprimer les ombres illusoires, de réduire les aspérités. A cette seule condition quelque chose se livre au regard dans l’éclair du rationnel. A cette seule condition répond la clarté du jugement, l’exactitude du regard. Assurément nous voulons voir !

Ce que veut le regard.

« Dans l’ombre des maisons ».

Photographie : Patricia Weibel.

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Published by Blanc Seing - dans Mydriase

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